Romans "en ligne" de Denis Henry Duclos

Fin et commencements

Commencement

Mardi 19 Avril 2011 - 20:21
Commencement





1. La Borderie, Novembre 2012

En un sens, il vaut mieux que ces choses-là commencent en famille.
Je me souviens d’un roman de Stephen King, -le Fléau, je crois- dans lequel le mari déboule la nuit chez lui et secoue sa femme et sa petite gamine de quatre ans, prenant à peine le temps de ramasser quelques fringues avant de prendre la route. On se doute vite qu’il est peut-être déjà trop tard, au fait que l’homme a la goutte au nez.
Mais, pour ce qui me concerne, il y avait beaucoup de différences avec le roman. D’abord, j’étais là depuis une semaine, et il n’était pas question de prendre la route. Ensuite, je ne toussais pas. Du moins pas encore.

Nous étions le 17 Novembre 2012. Ce soir-là, je restai au salon plus tard que de coutume, lisotant les œuvres complètes de Lévi-Strauss. Les monstres s’étaient allongés pour le compte devant l’écran du lecteur de CD qui répétait pour la troisième fois à la suite un très bon dessin animé de Myazaki sur un bébé poisson transformé en petite fille pendant un genre de tsunami gluant et très ami. Ma femme les emporta comme des paquets dans leur chambre à l’étage, avant de redescendre m’annoncer en bâillant qu’elle allait se coucher.
J’hésitais. Non pas que j’entretîns le moindre doute à propos de ce qu’il fallait faire, ni sur la réalité des faits qui m’y conduisaient. Mais c’était le premier acte, l’acte par excellence qui allait tout faire basculer, ou signifier pour nous le basculement inéluctable du monde. J’avais beau m’y être préparé depuis longtemps, au point d’être entré dans une sorte de délire à bas bruit mais chronique, que j’avais eu de plus en plus de mal à cacher à mon entourage ; j’avais beau avoir prévu les détails les plus infimes de ce qui allait arriver, et de ce qu’il allait falloir faire… je ne pouvais me résoudre à entrer en scène, à lever le rideau sur un théâtre de l’horreur, de la colère et de la peine. Toujours me revenait la scène du vieux film anglais -La Bombe- où l'on voit un petit garçon juste quand il est aveuglé, les yeux instantanément grillés par le flash de l'explosion nucléaire dans sa région, conséquence d'une attaque soviétique « préventive ». Ce qui était le plus horrible –et permit sans doute au film de ne pas vieillir- n'était pas la mutilation du gosse, mais le passage instantané qu'elle illustrait de la vie normale à l'impensable (qui ne faisait que commencer, un ouragan brûlant et destructeur se levant quelques dizaines de secondes après).
Je restais là dans mon fauteuil, pieds croisés, la grosse Pléiade froissée sur mon ventre, le regard dans le vague, tandis que quelque part dans mon cerveau, le décompte fatal avait commencé.
Ce qui me déclencha fut justement... le vent. Des rafales encore bien innocentes qui faisaient chanter la cheminée, et dehors meugler les vaches du voisin. Les chiens s’y mirent aussi, par groupes mitoyens, de plus en plus loin, jusqu’aux gros molosses qui habitaient de l’autre côté de la vallée.
Je me levai enfin, montai à pas lourds l’escalier de pierre, et me dirigeai plein de lassitude vers la chambre. Je m’arrêtai un instant dans l’encadrement de la porte et regardai dormir Donatella. Je ne doutais pas qu’elle fût profondément endormie : elle avait bu d’un trait la choppe de bière brune qu’elle s’autorisait tous les soirs, sans même en remarquer l’amertume particulière. Je savais que c’était amer parce que je l’avais testé sur moi une semaine auparavant. Et je savais que la trisodiazépine faisait roupiller comme une souche, pour la même raison : rien ni personne n’avait été capable de me réveiller jusqu'à midi le lendemain.
Je rabattis le drap d’un coup, et ne pus m’empêcher d’admirer encore une fois ce corps nu aux proportions parfaites, dont l’habitude conjugale ne m’avait pourtant pas lassé. Je me penchais sur elle, passant une main derrière sa nuque. Elle grogna un peu quand je parvins à l’asseoir, sa tête retombant sur sa poitrine. Je réussis sans trop de mal à la caler sur mes épaules comme le mouton sur celles du berger. Elle était petite et mince mais dense, et la cinquantaine bien frappée avait commencé à réduire mes muscles. Je flageolai en descendant les marches raides, me retenant d’une main à la rampe de fer tremblante. J’avais surtout peur que les petits, qui ont un sixième sens en ce qui concerne leur mère, ne se réveillent, et sautant à bas de leur lit, ne découvrent la scène : hurlements garantis !
Il y avait deux étages et demi entre le palier de la chambre et le deuxième sous-sol ; le colimaçon qui terminait la descente était étroit et ses marches de pierre glissantes. Je réussis néanmoins à ne pas m’effondrer, mais les cheveux de Donatella s'étaient chargés de salpêtre. Je la déposai aussi doucement que possible sur le divan noir qui faisait face à l’écran de notre « cinéma familial ». Il était d’ailleurs vraiment familial, car que très peu de nos amis supportaient d’y rester pour la durée d’une projection par 10° maximum, hiver comme été. Mais, avec Donatella et les enfants, cela nous amusait bien de nous serrer les uns contre les autres sous une couette, même si de la vapeur nous sortait de la bouche quand nous commentions le film.
Une ouverture voûtée, du côté opposé à l’entrée du « cinéma », donnait sur une petite pièce aveugle. J’y pénétrai, m’approchai du mur du fond, tout suintant d’humidité, et j’empoignai un bout de tuyau qui dépassait du plafond. Je le tirai vers moi vivement, et une machinerie bruyante se mit en branle. Tout un pan du mur s’avança, puis se releva comme une porte de garage, avant de disparaître, avalé le long du plafond. J’avais passé presque un an à mettre au point ce dispositif. Il cachait un espace connu de moi seul : une salle souterraine, entièrement bétonnée, de 80 m2 environ, au plafond de dalles renforcé par des poutrelles armées, et découpée en plusieurs espaces séparés par des cloisons de siporex doublés de placoplâtre peint.

L’ouverture occultée par le faux mur n’était au départ qu’une brèche dans le flanc d’un mur de gros parpaings par laquelle les maçons accédaient à la salle, projetant sans doute de la murer définitivement en repartant, ce qu’ils n’avaient pas fait. Ladite « salle » n'était à l'origine qu'une vaste fosse aux parois couvertes d'un grillage noyé dans le ciment. Un des anciens propriétaires avait probablement eu le projet d’en faire un vaste réservoir d’eaux usées, exactement en dessous de l’étable que j’avais transformée en salon. Heureusement, il n’avait pas donné suite, sans quoi les miasmes et les larves de mouches s’y seraient accumulés pour un bon millénaire.

Quand nous avions acheté la maison, je ne savais pas que cette extension de la cave existait, car elle n'était mentionnée sur aucun plan. La brèche était cachée par plusieurs rangées de vieux placards pourris, emplis d’une montagne de bocaux vides, ou pleins de choses indéfinissables. Personne n’avait mis son nez là-dedans, et je n’avais parlé à personne de ma découverte. J’avais déjà quelques raisons d’être discret, même si ce n’était pas exactement celles qui me poussaient à agir maintenant. Donatella ne venait jamais par là, car elle pensait être allergique aux champignons qui prospéraient sur les murs.
J’avais aussi tenu momentanément les enfants à l’écart –grâce à leur crainte de l’obscurité-, et je ne travaillais à l’aménagement de l’espace secret que dans les périodes où j’étais seul : c’est-à-dire parfois un ou deux mois d’affilée, lorsque Donatella était en poste à l’étranger, et que je rentrais pour m’occuper d’affaires professionnelles.
J'avais d’abord imaginé un camouflage robuste et crédible. Il n’avait pas été difficile de trouver un mécanisme de fermeture de box pour voitures dans une décharge spécialisée. Ce qui avait été dur, c’était de l’ajuster à l’ouverture irrégulière, et surtout de mettre en place un leurre qui résistât à la curiosité insatiable des enfants. J’avais pour cela doublé la porte d’une épaisse couche de résine synthétique qui rendait un son sourd aux chocs les plus violents. Et puis de l’autre côté, au recto si l’on peut dire, j’avais travaillé un enduit collant jusqu’à ce qu’il ait la texture du mauvais béton du reste de la pièce. L’ensemble était très alourdi et le mécanisme grinçait et peinait… mais fonctionnait. Comble de précaution, j’avais organisé de petites fuites d’eau qui donnaient à la fausse muraille un aspect humide et repoussant, plus vrai que si le chemin de l’eau était réellement passé par là, créant des rigoles noirâtres aux jointures irrégulières qui, sans cela, auraient pu paraître suspectes.
Puis je m'attaquai à la « salle » elle-même. En deux ans, j’avais terminé. C’était maintenant un appartement complet, et même pimpant, parfait si l’on négligeait qu’il ne comportât aucune ouverture sur le jour. Pour moi c’était une qualité.
Pour dire vrai, il existait deux prises d’air, pratiquement invisibles entre les grosses pierres apparentes de la façade sud de la maison. Des tuyaux de PVC prenaient en charge l’aération dans l’épaisseur de pierres et de béton, et débouchaient plus bas sur un système sophistiqué de filtrage. Sable, osmose inverse, et ozone additionnaient leurs efficacités propres pour purifier complètement l’air finalement aspiré vers l’intérieur par une pompe solaire. Tout le système m’avait été vendu par un petit entrepreneur sous-traitant la maintenance des centrales nucléaires, et qui était responsable du démantèlement de ce type d’installation. Bien sûr, officiellement tous les matériels obsolètes, toujours chargés d’une certaine radioactivité capturée au fil des années, auraient dû être « tracés », répertoriés et regroupés par l’autorité de sûreté afin d’être détruits. Mais tout le monde savait qu’il existait un trafic. Les ouvriers et les techniciens convenaient qu’il était désolant que d’aussi belles machines soient destinées à la casse, surtout s’ils pouvaient se faire un peu d’argent en les soustrayant au circuit normal. On appelait cela la ficelle. En réalité, il n’y avait aucun risque car les objets qui partaient dans les « circuits parallèles » étaient, pour la quasi-totalité, des équipements périphériques qui n’avaient pas accumulé plus de radioactivité que la douche dans les pavillons voisins.
L’entrepreneur en question, légèrement manouche sur les bords, m’en avait d’ailleurs fait la démonstration en passant un superbe compteur Geiger à la surface de l’engin : effectivement, celui-ci n’avait gloussé que quelques bips lascifs -correspondant à une poignée de millisieverts-, contrairement au frigo de son bureau, qui l’avait mis en état de surexcitation (le compteur, pas l’entrepreneur qui réagit plutôt lorsque je lui glissai 50 billets de 50 euros sous le nez, n’ayant pas le coeur à lui révéler son avenir de doses radioactives accumulées).

Je mis en marche l’éclairage, dont j’étais encore plus fier : un système entièrement autonome fonctionnant grâce à une vingtaine de grosses batteries lithium-fer-phosphate en série. Ces piles, encore à demi-expérimentales il y a deux ans, avaient été « prêtées » par le MIT à un labo de recherches en énergies propres où travaillait un de mes copains. Quand elles avaient été « dépassées » par un modèle plus récent, j’étais intervenu dans la procédure de mise au rebut. En fait, je les avais simplement subtilisées entre cinq et six heures du matin, alors qu’elles attendaient sagement la cammionnette de l’entreprise de recyclage sur le parking universitaire. Mon copain m’avait prévenu de l’aubaine. De toute façon, tout le monde s’en foutait.

Les piles –qui se rechargeaient en permanence- étaient reliées à une toiture de la ferme couverte de cellules photovoltaïques. Officiellement, ces dernières devaient nous permettre (avec l’accord du maire et même de l’architecte très ronchon des bâtiments de France) de revendre de l’électricité à EDF. Mais je n’avais pas encore engagé la démarche pour installer le compteur spécial déduisant notre apport de la dépense générale de la maison. Et pour l’eau ? Pas de problème : la résurgence qui coulait vraiment derrière les murs de la salle en provenance de nappes sous la colline avait été facile à capter et à recueillir dans un véritable réservoir –en parpaings enduits de bitume- de quelques milliers de litres. Bref : l’appartement souterrain était autonome, et si les vivres y étaient entreposés en quantité suffisante (surtout sous la forme réduite de packs de survie de 3 mois, payés la peau ds fesses par internet à un fournisseur spécialisé dans l'intendance des explorateurs !), il pouvait pratiquement être éclairé, chauffé d’une dizaine de degrés (ce qui suffisait étant donné la température constante de la cave et la chaleur « animale » qui y serait conservée) et alimenté en air de manière illimitée. Un vrai Bunker.
Ayant délicatement épousseté les paillettes de salpêtre qui ornaient sa chevelure comme un sapin de Noël flamboyant, je rechargeai Donatella sur mes épaules, pénétrai dans le bunker et l’étendis doucement sur le lit d’une des deux chambres aveugles.
La paire de menottes de police était d’un modèle d’acier poli un peu ancien, mais tout aussi efficaces que leurs homologues actuelles en fibre de carbone, bien que moins confortables pour le (ou la) menotté(e). Je refermai l’une d’elle sur le poignet gauche de ma femme, et l’autre sur le gros tuyau d’eau chaude qui courait à un mètre du sol. Elle ne s’en rendrait pas compte avant au moins une dizaine d’heures, et le plus pénible serait le réveil avec la sensation de gêne, des fourmis dans son bras maintenu levé puis le vague sentiment d’être prisonnière, et enfin la certitude qu’il lui arrivait quelque chose. Quelque chose de fou.
J’aurais voulu lui épargner cette souffrance et ce traumatisme, cette détresse, mais c’était impossible. Avec son caractère, il n’y avait aucune autre solution, j’en étais certain.

La plus grande chambre était destinée aux enfants. Ce fut trop facile. Ils se laissèrent transporter en geignant, puis s’abandonnèrent sans ouvrir les yeux sur deux petites couches assez semblables à leurs lits deux étages et demi plus haut, avec les draps bleus imprimés des mêmes Donalds et des mêmes Mickeys.
Je les aurais sur le dos demain matin à six heures et demi tapantes. Je devrais leur expliquer où ils étaient et pourquoi ils étaient là, et surtout leur mettre leur choix de DVD sur le lecteur « local ». C’était à Marianne de choisir son film, et Lulu ne serait pas d’accord, c’était sûr. Je leur ferais des tartines -à la confiture pour l’une, au miel pour l’autre- et je serais tranquille une demi-heure, avant qu’ils ne demandent… où était leur mère.
Çà, c’était le gros problème !


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Denis Duclos
Rédigé par Denis Duclos le Mardi 19 Avril 2011 à 20:21 | Commentaires (0)