Terre 2351 : histoires des 5 peuples
Tome III : Hatzik ou la connaissance
Samedi 20 Juin 2009 - 03:54(Premiers chapitres)
Tome III. Hatzik ou la connaissance
Le Chan
Le soleil tombe dans la mer comme un cocktail Molotov dans une mare.
La silhouette des trois Jeunes sur la plage grise se détache en noir sur le fond éblouissant : trois bonhommes de papier se tenant par la main. En réalité, ils ne se tiennent pas : ils serrent les doigts sur de gros galets ébréchés, coupants, qu’ils vont jeter à la tête de Hatzik. Ils ne le manqueront pas. La haine les fait vibrer. Leur copain allongé est sans doute agonisant. Il a pris la grosse racine qu’Hatzik lui a balancée en pleine nuque. Le bois s’est cassé sous le choc, et probablement la vertèbre aussi.
Et puis il y a l’humiliation qu’Hatzik leur fait subir, et qu’ils ne peuvent pardonner. Il en sourit encore, sous la crasse et le sang qui figent son visage. En une fraction de seconde, il revoit la grande course : tous les engins qu’il avait trafiqués, aux formes baroques et aux décorations outrancières, auraient dû bondir comme des guépards à la poursuite d’une gazelle. Mais ils se traînaient lamentablement, émettant de curieux bruits de lessiveuses. Et pour cause : il avait remplacé leur infocerveau par celui des tracteurs de l’agripage voisin. Seule la machine du chef, Anhalpan, avait été légèrement améliorée. Il lui avait greffé le système d’accélération d’un vieux missile de croisière, enfoui dans la grande décharge. La voiture était partie comme une fusée, plaquant le chef contre son dossier, tout le sang de son crâne comprimé contre son occiput. Elle avait sillonné le parcours, était sortie du circuit, puis elle était entrée dans la circulation des badauds et des paysans. Bolide en folie, elle évitait tous les obstacles, bien qu’aucun pilote ne fût plus aux commandes. Elle termina sa course dans un mur de bottes de foin d’où l’on retira Anhalpan pratiquement mort et définitivement aveugle.
C’était en effet difficilement pardonnable, bien que pour Hatzik cela compensât à peine deux ou trois ans de persécutions quotidiennes, et le viol de sa copine.
Maintenant c’est le dernier acte. Il va être lapidé et laissé dans la vasière pour le compte. Pas d’échappatoire : le talus de sable derrière lui s’effritera sous les pieds. S’il se retourne pour l’escalader, il est mort. Les autres l’insultent, crachent et ricanent. Ils prennent leur temps. C’est toujours ça de gagné pour lui aussi.
Mais pourquoi n’attaquent-ils pas maintenant ? Hatzik surprend des regards qui passent au-dessus de lui, se fixant sur un point de la lande desséchée. C’est peut-être une ruse, il ne leur fera pas le cadeau de se retourner. Mais il entend quelque chose de tout-à-fait inattendu. Un bref sifflement, presque dans les ultrasons. Il connaît bien : le même accompagne toujours les descentes de police dans la frange. Les Sécu pensent que leur signal est inaudible pour les humains dépourvus d’infocasques. Mais Hatzik est comme un animal hypersensible.
L’arrivée de la flicaille change tout. Le calme railleur de la bande implique une seule chose : les gars ont commis à son égard le crime des crimes, l’acte impensable parmi les Frangins. Ils l’ont dénoncé aux Sécu.
_ Tchao, Gars ! lance Chouco, le lieutenant d’Anhalpan. On a un rendez-vous urgent. On te laisse. Tu connais pas ta chance.
L’équipe s’esquive en silence le long du rivage et s’estompe vite dans le brouillard mouillé.
Hatzik n’hésite pas. Il court vers la faille de la falaise au nord, remplie de déchets immémoriaux. Ses pieds crèvent les bidons pourris, mais il ne s’enfonce pas. Il vole, il se projette d’un tas de ferraille à l’autre, mais l’escalade risque de faire tomber des objets. S’il n’y prête pas garde une véritable nasse de tiges et de plaques rouillées peut se replier sur lui comme une immense plante vénéneuse. Assez loin derrière lui, les sécuraptors sont plus lourds. Leurs grosses bottes s’enfoncent dans des liquides immondes. Mais cela ne ralentit pas vraiment leur progression méthodique. Et puis il y en a d’autres au-delà de la crête, au moins douze, s’il a bien compté les échanges de sifflements. Ils convergent à leur rythme, mais Hatzik sait qu’il est coincé. La provoc était bien montée. Le jeune homme ne se décourage pas. Il va se battre comme un chat sauvage, mais il sait que deux ou trois décharges d’électricité viennent à bout du plus récalcitrant.
2. La Dame
« Ton nom, salopard… dit le policier tout doucement.
-- Cela fait huit fois que je vous le dis...
La gifle cinglante surprend Hatzik. Mais il ne bouge pas, sentant la marque des cinq doigts irradier sa joue. L'homme s'est rassis, et reprend, toujours aussi doucement.
-- je ne voudrais pas me répéter mon petit, mais ton surnom de bande ne nous intéresse pas. Nous le connaissons depuis longtemps. Je sais que la Frange ne connaît pas l'État-civil, mais nous sommes patients. Tes semblables sont généralement distraits et laissent partout les traces de leur ADN. Il nous suffit de les relever, et de les recouper avec les photographies aériennes du secteur où ils vivent, pardon : où ils sévissent.
Tout le problème vient de là, mon petit : nous n'avons aucune trace de toi, et pas non plus de photos. Juste une grosse réputation : Hatzik par ici, Hatzik par là. Des flopées de Hatzik sur les parois des ruines, dans la plupart des styles et de tags connus. Autant dire que tu es une célébrité, et un héros, probablement. Mais au fond un héros anonyme. Je suis donc obligé de me répéter : quel est ton nom, ton vrai nom ?
Hatzik tente de fixer les yeux bleu clair que sépare un nez en forme de décapsuleur. Un visage blafard semé de taches de rousseur ; un visage d'enfant vicieux.
-- Mais vous avez mon ADN maintenant. Vous n'avez qu'à chercher dans vos bibliothèques. Si vous retrouvez de qui je suis issu, j'espère que vous serez assez aimables pour m'informer. J'ai toujours rêvé de savoir qui étaient mes parents.
Son ton ironique laisse de marbre le policier.
-- si cette recherche avait donné des résultats, nous serions même obligés de te le dire. Mais tu fais mine de ne pas comprendre : il n'y a rien sur tes gènes dans nos bases de données. Il nous faut un patronyme pour amorcer la pompe.
-- Je ne sais pas. Je n'ai jamais su. Je ne sais pas pourquoi on m’a toujours appelé Hatzik, mais je n'ai que ce nom à vous donner.
Cette fois, les petites mains manucurées bien posées sur la table restent immobiles. L'enquêteur ne baisse pas les yeux.
-- Tu mens. Nous pourrions facilement te faire parler, mais la machine de vérité travaille à la minute, et elle est beaucoup trop chère pour un morpion ton espèce. Mais nous avons tout notre temps. Je me contenterai de te faire moisir au cachot pendant une semaine. Nous verrons si un peu d'eau et de pain ne sont pas pour toi assez désirables pour, en échange, nous confier ton misérable petit secret de famille.
L'homme se lève brusquement, époussetant soigneusement ses épaulettes.
-- à bientôt donc.
Derrière le hublot sale, une ombre oscille. La lourde porte tremble sur ses gonds et s'ouvre sur le couloir. L'énorme sentinelle en uniforme verdâtre croise les bras, attendant que l'enquêteur sorte pour se saisir de Hatzik. Le jeune homme hurle, projetant des postillons sanglants sur le cahier resté ouvert.
-- Mais que voulez-vous donc savoir que j'ignore moi-même, bande de terroristes en uniforme !
Sa voix vibre de désespoir : il vient de passer quatre jours au « cachot ». En réalité une luxueuse cellule d'isolement sensoriel. Les pires jours de sa vie. Il ne veut pas y retourner pour sept jours, ni même trois. La diète forcée ne l'effraie pas, mais le silence qui absorbe jusqu'à ses pensées et lui renvoie les battements de son coeur démultipliés est une chose trop horrible, quelque chose qu'on peut souhaiter à son pire ennemi.
La masse humaine s'approche de lui et referme d’énormes poignes sur ses épaules. Hatzik ne résiste pas, mais il sanglote à chaudes larmes.
Le temps passé dans la souffrance semble infini. Mais cela ne veut rien dire. Il s'agit aussi bien d'une heure que d'un jour, peut-être de deux. Rabattre les mains sur ses oreilles ne sert à rien, car le bruit vient de dedans, de partout. La seule chose qui calme un peu Hatzik est de plonger sa tête dans le bol des chiottes, et de tirer la chasse aussi souvent que possible. L'eau est glacée, chargée de chlore, mais le vrai son qu'elle émet en cascadant paraît au jeune homme une musique céleste, couvrant les horribles remugles qui éclatent de son intérieur, aussi bien chacune de ses articulations, de ses vertèbres, de sa cage thoracique, de ses intestins en fusion.
Et puis tout s'arrête dans la lumière aveuglante du plafonnier. Quand il peut ouvrir les yeux, Masse Humaine est penché sur lui, le manipulant presque délicatement pour l’asseoir sur la banquette de béton brut. Sa vision s'élargit par cercles concentriques, et accroche une forme orange. Une forme féminine, semble-t-il. Probablement une infirmière venue vérifier qu'il n'est pas encore à l'article de la mort. La forme s'asseoit à côté de lui et fouille dans un sac. Elle n’en sort pas une seringue ou des cachets, mais un gros dossier noir.
Hatzik s'ébroue et tente de se soutenir, le dos bien droit contre le mur.
-- Qu’est-ce que vous voulez ? souffle-t-il. Si c'est pour obtenir mon nom, je vous raconterai n'importe quoi pour sortir d'ici. Même quelques heures. Comment faut-il vous le dire ? Je suis orphelin de naissance, et on m’a toujours appelé Hatzik. Je ne sais strictement rien de mes parents et...
La femme a posé une main sur son poignet, et ce simple contact soulève tant d’émotion dans le jeune homme qu'il est obligé de serrer les mâchoires aussi fort qu'il le peut afin de ne pas se mettre à pleurer comme un enfant.
-- Hatzik est un beau nom et je m'en contenterai. Ce qui m'intéresse plutôt c'est ce « on » qui t’a toujours appelé ainsi.
Il la regarde plus attentivement. Petite et mince, les cheveux bruns coupés court, les yeux verts en amandes, des formes agréables : c'est une Vic standard, de bonne culture et de bonne famille.
-- Qui êtes-vous ?
Les lèvres de la femme s'étirent en un sourire étrange.
-- je pourrais te répondre que c'est moi qui pose les questions. Mais je préfère te dire seulement ceci : je ne suis ni une avocate, ni une psychologue, ni une assistante de police.
-- mais alors qu’est-ce que vous êtes ? une journaliste ? Une zoologue venue étudier les animaux en cage ?
Le sourire de la femme s'étire encore davantage .
-- Non. Je préfère les animaux en liberté.
-- Mais alors, quoi ?
-- Cela je ne puis justement pas te le dire. En fait, tu dois me faire confiance, entièrement.
Elle ajoute à voix plus basse :
-- Si tes réponses me satisfont, j'ai le pouvoir de te faire sortir d'ici immédiatement.
Hatzik la regarde fixement, tentant d'évaluer ce que ses propos impliquent.
-- Vous dites que vous ne travaillez pas pour la police ?
-- Non.
-- Ni pour la justice ?
-- Ce serait la même chose. Je t'ai déjà dit non.
Hatzik se détend légèrement, massant ses cuisses et ses genoux endoloris.
-- à supposer que je vous fasse confiance, dites-vous bien que je ne pourrai rien vous dire de ma naissance, parce que j'en ignore tout. Mais je ne vous dirai rien non plus de mon enfance, parce que je ne veux trahir personne.
-- je ne te demande pas de trahir quiconque. Mais nous devons savoir, je veux dire la très haute puissance qui m'envoie, que tu es bien celui que nous croyons. Je vais te donner un indice : Burlington.
Hatzik tressaille. Il tente de transformer sa réaction en haussement d'épaules ; peine perdue : elle l’a déjà enregistrée.
-- Très bien. Maintenant un autre : Emiliano.
Son inquiétude le trahit. Il a l’impression d'être un bateau dont un rocher vient de transpercer la coque. La femme lui serre la main amicalement.
-- Tu as eu la bonne réaction, Hatzik. La vérité se passe souvent de mots, et cela me suffit. Je ne t'en demanderai pas plus : ton épreuve est terminée.
Il la regarde, un peu égaré, ne sachant à quoi s'en tenir.
-- Enfin pas tout à fait. Je dois maintenant te poser une question qui ne concerne pas ton passé mais ton avenir.
-- Que voulez-vous dire ?
-- Ceci : nous souhaitons te faire une proposition. Accepte-la seulement si elle t’agrée vraiment. Même si tu la refuses, je vais te faire libérer. Ton choix peut donc être dépourvu de toute arrière-pensée.
3. La montagne
Cela faisait déjà une quinzaine de jours que le gros cargo éolien l'avait abandonné à quelques encablures des énormes rouleaux qui pétrissaient sans relâche le sable de la côte occidentale d'Europe, produisant partout en arrière des grèves, de longues dunes altières. La petite annexe de caoutchouc l’avait conduit à pied d'oeuvre, au beau milieu d'une lame de fond qui avait failli le noyer.
Le matelot de service avait lancé son sac sur la plage,et s'en était retourné sans même le saluer. Il s'était ensuite enfoncé dans les terres, plein Est, se servant de sa seule boussole pour suivre le parallèle. Il avait traversé de vastes landes, d'immenses forêts de pins géants, des paysages collinaires sillonnés de rivières d'eau noire qu'il fallait franchir une à une. Il avait franchi des cols, s'était lentement hissé sur des plateaux sans fin, des plaines d'altitude semées d'une haute herbe rêche. De temps à autre sa marche rejoignait d'anciennes routes, revêtues de mousse et percées ici et là par des bouquets de vigoureux arbustes. La marche était plus facile sur ces surfaces à peu près planes, et il les suivait jusqu'à ce que leurs destinations divergent.
Chaque jour il s'était mis en marche dès l'aube, pour s'arrêter aux premières ardeurs du soleil, de préférence sur la berge d'une petite rivière ou il pêchait son déjeuner : une truite, un sandre, le plus souvent capturés directement à la main. Il pouvait y ajouter un volatile abattu aux lance-pierres, et tourné à la broche après avoir été vidé et bourré de thym, de ciboulette et d'ail sauvage. Le dessert consisterait, tout au long de l'après-midi, à grappiller les baies et les fruits qui s'offraient sur son passage.
Dès que le soleil déclinait, il choisissait une éminence boisée et repérait deux arbres entre lesquels il pourrait pendre son hamac, à quelques mètres de hauteur. Cela faisait longtemps qu'il ne se laissait plus surprendre par un cauchemar qui le ferait basculer et tomber. Et puis il préférait ce séjour aérien qui le mettait hors de portée des chiens errants, qui traversaient maintenant le continent en hordes bien organisées. En revanche, il ne craignait pas les lynx et les chats sauvages qui pouvaient facilement accéder à son perchoir, mais n'oseraient jamais le faire. Attrapez un lynx avec de gros gants ferrés, pour ne pas se faire lacérer les mains, et c’était lui qui vous claquait entre les doigts, d’une simple crise cardiaque ! Malgré son air féroce et sa virtuosité aérienne, c’était juste un gros matou fourré, avec un cœur qui battait trop vite. Les corneilles étaient plus hardies, mais il suffisait de ne pas porter de lunettes de soleil (qu’elles brisaient comme une coquille d’œuf) et de se couvrir les yeux avec n'importe quel bout de tissu de couleur sombre, pour éviter les coups de bec importuns qui vous gâchaient à coup sûr le réveil.
Comme cela lui avait été prescrit, il avait évité soigneusement les lieux habités, décrivant de longs détours autour des haut-lieux et des villages, passant au loin des collurbes , traversant au plus vite les canaux et les routes empruntées par les engins d'exploitation. Il s'était aussi maintenu à l'écart des campements de la Frange, malgré son grand désir de communiquer avec ses semblables, de ce côté-ci de l'Atlantique.
Un autre que lui serait certainement tombé dans les pièges que les Survars tendaient aux étrangers qui prétendaient pénétrer dans le domaine sans se présenter aux villages - vigie. Mais son expérience de l'Ardom américain lui suffisait pour déjouer les provocations. Il ne touchait pas aux véhicules accueillants laissés ouverts comme par hasard sur le bord du chemin forestier, la plaque électronique de contact bien en évidence. La ruse était grossière : les Survars étaient sûrement cachés quelque part, après le premier tournant de la piste, prêts à bondir sur l'auteur d'une infraction majeure : non pas voler une automobile, fût-elle à gravitons, mais oser faire traverser un territoire sauvage par une machine.
Il avait pris tout son temps, émerveillé par cette succession de paysages royaux, splendides, souvent inattendus dans leur variété. Mais maintenant la fatigue le gagnait. Il avait hâte de parvenir à son but et la solitude lui pesait : il voulait parler à des semblables, il voulait voir des femmes.
Quand, enfin, il parvint au vaste fleuve qui miroitait paresseusement au milieu d'une plaine immense, il sut qu'il approchait de son but. Il restait à le traverser. Il chercha un pont, mais le seul qu’il put trouver avait été détruit bien des années auparavant, si l'on en croyait l'état des arches rouillées qui émergeaient de l'eau comme les replis dorsaux d'un dragon mort.. Point de bateaux non plus, dans cette région retournée à la vie sauvage.
Plutôt que de tenter la traversée à la nage, de dériver peut-être sur des kilomètres, et d’arriver, épuisé, dans une zone marécageuse, Hatzik préféra se confier à un câble qui enjambait le fleuve en un lieu plus resserré, et dont les pylônes s'appuyaient sur deux petits îlots. L'ensemble paraissait être d'une facture assez récente, probablement un équipement d'appoint construit par les Mers, lors du creusement d'un de leurs tunnels. Ils ne l'avaient pas encore démantelé, et il était certainement accompagné d'une résille de sécurité. En approchant du pylône, le jeune homme se rendit compte que la distance serait plus longue que ce qu'il avait envisagé.
Il grimpa rapidement les échelons de service, et après avoir longuement hésité, se lança, comme un équilibriste, sur le câble -- ou plutôt sur le groupe de câbles tressés -- dont la section devait avoisiner les 30 cm. C'est à ce moment qu'un vent du Nord, froid et puissant, se leva, entraînant le lent balancement de la ligne. Plus question de se tenir debout sur la mince bande plastique sommitale, qui tenait lieu de chemin. À peine pourrait-t-il parcourir une partie de la distance à quatre pattes, à 20 m au-dessus des vastes tourbillons noirâtres. Tremblant, les doigts glacés, il pensa un moment se laisser tomber dans le flot. Mais on l’avait mis en garde : le fleuve avait vu tant de batailles se disputer ses rives dans ces parages, qu’il était maintenant empli d'épaves, de ferrailles de toutes sortes, de mines non désamorcées, de bandes de vases radioactives, filtrant les débris mortels d'anciennes centrales nucléaires explosées ou abandonnées.
Il fallait se résigner : avancer lentement sur les genoux, les doigts crispés dans les mailles du filet de protection, manquant à chaque instant de se retrouver suspendu sous le câble, transpercé par un vent de plus en plus vif.
Il y passa la demi-journée, le corps ébranlé de vibration. Il fut heureux de se hisser sur la plate-forme du dernier pylône, pourtant dangereusement rouillée. Un cadeau des dieux l’attendait : posés entre des brindilles comme des friandises sur une assiette, trônaient trois oeufs gros comme des pommes d'oiseaux de passage. Peut-être des cigognes. Par le trou qu’il pratiqua dans le premier, il constata qu’il n’était ni pourri ni germé. Il se régala immédiatement, malgré le goût assez fort. Il aurait aussi dévoré un fœtus de poussin, ou même de crocodile aérien si cela existait. A la réflexion, les sauriens du ciel… c’était justement les oiseaux, derniers descendants directs des dinosaures disparus. Il se demanda si les descendants des humains auraient aussi des ailes et un bec. Le problème était évidemment les mamelles. En vol, çà ne doit pas être pratique.
(Une voix lui glissa que les génitoires masculins devaient aussi bien se les geler, en pendouillant à 2000 mètres, et il préféra abandonner cette discussion oiseau… pardon oiseuse, avec soi-même).
Il s'installa ensuite dans la nacelle technique, pour y dormir malgré les sifflements lancinants du vent autour de lui.
Le lendemain, le matin vint à lui tardivement, le soleil devant d'abord escalader la rangée de montagnes qui lui faisait face. Mais quand il dépassa leur sommet, il fut tout de suite aveuglant, transformant en muraille obscure le paysage devant lui. C'est alors qu'il aperçut, plus au sud, une éminence conique qui dominait l'ensemble des chaînes et des collines. Il la reconnut immédiatement : c'était la montagne sacrée.
Une joie presque extatique le remplit. Même s'il avait bien encore une centaine de kilomètres à parcourir, il se sentait désormais arriver chez lui. Et même si tout lui était étranger ici -- la luminosité, l'alternance de chaleur et de froid, les animaux plus trapus, les plantes plus odorantes que dans sa région, les nombreux débris de l’ancienne société européenne-- même si tout cela le terrorisait inconsciemment, quelque chose l’appelait maintenant, quelque chose -- il osait le concevoir -- de la mère qu’il n'avait jamais connue.
Quand il descendit de son perchoir, il était presque midi. Il mit le cap au sud-est, sans souci des obstacles. La forêt était maintenant surtout composée de sapinières et de pinèdes sur les versants sud, et de chênaies sur les versants nord. Il y avait aussi toutes sortes d'arbres trapus et secs qu'il avait appris à reconnaître en bibliothèque : chênes kermès, truffiers, oliviers jeunes ou immémoriaux, ifs et saules, peupliers feuillolants, une infinité d'arbustes différents qui semblaient retenir une multitude d'oiseaux dans leur volière végétale.
Il ne manquerait pas de nourriture dans les jours qui viendraient ! Peut-être trouver de l'eau serait-il plus difficile car elle était rare, et les puits semblaient avoir été souvent détruits depuis longtemps, quand ils n’étaient pas signalés comme impropres. Mais Hatzik était si heureux, que le problème l’effleurait à peine. Le soir cependant, la peau irritée par les épines et les herbes coupantes, la langue gonflée à force de mâcher des baies astringentes, il commença à se préoccuper de boire. Il comprit qu'il lui faudrait sans doute se dérouter vers le pied des monts, et prendre quelques jours de plus, cheminant dans des vallées étroites, abritées et plus humides. Mais au risque de perdre ses repères.
Le Mont-Van était à la fois un lieu secret et mondialement connu. C'était là où l'élite des Chan était formée. Les meilleurs élèves des Vichanats, des hauts lieux de l'Ardom, et même des écoles du domaine Mer, auraient rêvé d'y être invités, simplement pour visiter les mystérieux équipements de la montagne sacrée. Mais cela arrivait rarement, et les heureux élus étaient soigneusement cantonnés dans les jardins extérieurs. Le recrutement des jeunes Chan était un processus complexe, tortueux, dans les arcanes restaient incompréhensibles pour la plupart des Chan eux-mêmes, qu'ils soient compagnons mineurs ou majeurs.
Chaque année, un petit groupe d'une quinzaine d'étudiants, choisis sur des critères inconnus, se retrouvaient au village-vigie, au pied de l'immense falaise en surplomb qui tranchait au nord la pente de la montagne. Blotti au tournant d'un torrent jaillissant d'une résurgence, presque toujours à l'ombre, le village d'accueil comportait seulement une dizaine de maisons de pierre sans vitres aux fenêtres, sans battants aux portes. Il y faisait glacial. Les jeunes recrues, - traditionnellement désignés comme « les Appelés » - après avoir cherché une présence humaine, un portier chargé de les accueillir, se résignaient à jeter leur paquetage dans n'importe quelle pièce. Leurs arrivées s'échelonnaient parfois sur une semaine, certains venant de l'autre côté de la planète. Ce n'était pas le cas de Hatzik qui n'avait parcouru, après tout, que 7000 km.
Lorsqu'il avait débouché sur la petite place où clapotait une fontaine ronde sous un unique platane, il y avait déjà quatre Jeunes, trois garçons et une fille, qui semblaient se morfondre, assis sur la margelle. Ils l'avaient à peine salué, mais quand il avait dénoué la chemise où il avait accumulé pommes, amandes, noix, poires, grains de blé et même tomates sauvages, ils n'avaient pu résister à la tentation. Ils s'étaient approché de lui, un peu hagards, et certainement affamés.
Hatzik avait simplement partagé son trésor, ne gardant pour lui que la portion congrue.
Cela faisait longtemps que les provisions de bouche procurées au départ avaient été consommées par chacun d’eux comme par Hatzik. Mais par ailleurs, ce dernier était probablement le seul parmi les Appelés à être originaire d'une Frange. Une fois encore il se rendit compte à quel point cette situation, tellement décriée, lui attribuait un avantage décisif : même les jeunes Ars, élevés l'arc et la lance au poing, n'étaient pas capables de traverser de longues distances en s'adaptant aux ressources de chaque pays. L'honneur leur interdisait de se nourrir des humbles plantes du chemin. Ne parlons pas des gens du Vic, habitué à l'abondance immédiate de leurs jardins hors-sol, et désemparés comme des poussins tombés du nid, dès qu’ils sortaient de leur collurbe natale.
Ce fut finalement Hatzik qui ouvrit le feu.
« Pourquoi ne parlez-vous pas ? C'est interdit ? »
Un grand gars brun et maigre soupira :
« Disons que cela n'est pas recommandé.
« Qu’en sais-tu ? demanda un jeune type trapu aux traits plus mongols que chinois.
-- Moi, c'est Hatzik, et vous ? »
De mauvaise grâce, chacun déclina un prénom ou un surnom. Le grand gars s'appelait Léo, la fille, Aura, les deux autres Andrew et Huan Dui.
« je suppose qu'on attend d'autres personnes, dit Hatzik.
-- oui, dit Aurore, ils ont jusqu'à la fin de semaine. Mais moi je n'attendrai pas tout ce temps pour manger mon chapeau.
-- mais est-il bien nécessaire de se laisser mourir de faim ? s'étonna Hatzik. Le pays est giboyeux, et les pigeons sont faciles à attraper. On peut même faire une battue et rabattre un sanglier. Ce n'est pas si sorcier. »
Sa proposition fut accueillie par un silence un peu honteux. Finalement Léo expliqua :
« j'aurais certainement pu organiser une chasse, et Aura nous a déjà ramené du miel. Mais vois-tu, les Chan de la porte nous observent. Et la règle dit que nous devons rester au village, entièrement disponibles. Quelqu’un peut venir chercher à tout moment l'un ou l'autre pour interrogatoire, et si l'on n'est pas là, on est éliminé d'office. »
« Je voudrais bien savoir où tu as lu cette règle, réitéra Huan Dui. Moi, en tout cas je n’ai pas vu de document qui la mentionne.
-C’est connu de tous ceux qui y sont passés, dit Léo d’un ton neutre. J’en ai rencontré plus d’un.
Hatzik haussa les épaules :
« On peut aussi y aller de nuit. Ils ne vont tout de même pas venir nous secouer après minuit.
-- Eh bien détrompe-toi, dit Andrew. Ils en ont déjà tiré deux du lit au petit matin. On ne les a pas revus.
Hatzik réfléchit un moment et se gratta élégamment la tête.
-- Tu crois qu'ils ont été reçus ? Ce n'est pas juste pour ceux qui doivent attendre.
--Je crois plutôt qu'ils ont été refoulés, dit Léo. Tu n’as vu personne qui marchait dans l'autre sens sur ton chemin ?
-- Non dit Hatzik. Pas un chat. Enfin si, un berger. Il était tout seul avec trois chiens pour une foultitude de moutons. Ils occupaient tout le col, là bas, derrière Senon.
-- C'était un portier, dit Huan-Dui.
-- Que veux-tu dire ?
-- Eh bien, je suis venu de l'Est, et j'en ai aussi rencontré un. Je suppose qu'il a demandé où tu allais ?
-- Oui. Mais il m'a aussi demandé ce que je voulais y faire. Ce qui m'a semblé indiscret. Mais je lui tout de même répondu.
-- Et qu'est-ce que tu lui a dit ? fit Aurore curieuse.
-- La vérité : que je me rendais sur la montagne sacrée pour que l'on m’enseigne la sagesse Chan.
Léo hocha la tête d'un air perplexe.
-- C'est curieux, parce que moi aussi j'ai rencontré un berger avec un grand troupeau. Et il m'a posé les mêmes questions. C'était peut-être le même. Comment décrirais- tu le tien ?
-- Vraiment petit, dit Hatzik, la tête laineuse et blanche, comme la toison de ses moutons. Un visage bien marqué, cuivré, et de petits yeux bleus enfonçés. Il semblait rire tout le temps, même quand il était sérieux.
-- Non, çà ne ressemble pas au mien, qui était massif comme un distributeur de boissons, dit Leo.
-- Ni au mien, dit Han Dui, il était plutôt brun. Il y en a peut-être un par porte. »
Tout le monde se tourna vers Aura, mais elle secoua la tête.
« Non, moi, je n’ai rencontré personne.
-- Tu es arrivée de quel côté ? demanda Eward.
--Euh, je ne sais pas vraiment, de par ici, je crois. »
Elle désignait l’aval du torrent, qui s’élargissait en cascadant, formant de nombreuses cuvettes naturelles emplies d’eau claire.
--La vallée du Tourmarenc, fit Léo. Comme moi.
-- Après tout, dit Han Dui, ce ne sont peut-être que des bergers de l’ardom qui entour le Mont-Van.
-- Pas sûr, dit Leo, tous les Ars doivent porter leur arme d’honneur ; et ceux-là, en tout cas, le mien, n’était pas du tout armé, si l’on excepte une haute houlette ferrée.
-- Ce n’est pas vraiment une arme, dit Hatzik ; c’est surtout pour orienter les moutons, et parfois, le côté recourbé sert pour attraper un agneau par le cou ou une patte.
-- Alors ce ne sont pas des Ars, affirma Leo sans appel, et Hatzik comprit ce qu’était le renflement oblong sous le drapé de la chemise de Léo : son poignard d’honneur, sans doute.
Et tout le monde se tut, car personne n’avait envie de s’aventurer sur le terrain des Ordres, c’est-à-dire des identités qui divisaient profondément le monde. Trop de stéréotypes couraient, balancés en ricanant, sur les Ordres auxquels on n’appartenait pas, trop de rumeurs méprisantes, trop de plaisanteries. Sans parler du tombereau de sottises qui circulait chez tous à propos du Non-Ordre, celui des Frangins : peureux, crasseux, sournois, avides, stupides, etc. La contrepartie était bien sûr que les Frangins étaient milliardaires… en anecdotes concernant les quatre ordres officiels. Hatzik sourit et se mordit aussitôt les lèvres. Il venait de se souvenir d’une petite histoire sur les Ars : « que fait un Ar quand il rencontre un lièvre ? Réponse : il le provoque en duel pour avoir tourné l’oreille vers lui ». Il y avait une suite, concernant les Vics : « et que fait un Vic quand il rencontre un Lièvre ? Réponse : il organise un vote pour savoir s’il faut le manger ou l’élire citoyen de passage. » Bien sûr, la blague continuait aussi chez les Mer : « quand un Mer voit un Lièvre, il lui prélève des cellules reproductrices, le recrée en plusieurs exemplaires et organise une course à la carotte entre l’original et ses clones. »
La variante concernant les Chan était plus laborieuse : « le Chan demande au Lièvre s’il n’est pas apparenté à celui qui regarde sa montre dans Alice au pays des merveilles. Et lorsque celui-ci rétorque que c’est un lapin blanc, le Chan lui répond : bravo ! vous avez brillamment passé l’épreuve. »
On fit plus tard du feu pour se réchauffer de la nuit glaçante, mais la conversation resta pauvre, personne ne voulant vraiment se lancer à raconter sa vie. Léo finit par sortir un jeu de cartes, mais Aura et Hatzik ne s’y intéressèrent pas. Ils sortirent fumer un joint d’herbe américaine. La Lune semblait énorme très loin derrière un pont. Hatzik demanda à Aura d’où elle venait, mais elle ne lui répondit pas. Elle pompa quatre taffes et alla se coucher dans la pièce sans fenêtre.
Hatzik monta à l’étage qui était encore plus désespérant : un carrelage froid, et un bout de toit manquant.
Hatzik se réveilla tout enkylosé de froid, de faim, le nez encombré d’odeurs de paille piquante. Le désir aussi, celui d’Aura qui, finalement, dormait à côté de lui. Il réarrangea la couverture pour le cacher.C’est vrai qu’Aura était vive, jolie, brune, les yeux un peu étroits lui donnant un air d’ironie perpétuelle. Et des formes fines et souples, pour ce qu’il en avait pu juger sous le parka verdâtre.
Il se dressa sur les coudes : le soleil passant pour une heure dans l’échancrure du col de la Tourloure n’avait pas réussi à réveiller les autres éparpillés à même le sol dans leurs sacs de couchages. Le lieu retombait déjà dans une pénombre bleutée, incitant à la grasse matinée. Il se leva et s’ébroua. Il en avait déjà marre de faire bande. Ils étaient trop méfiants ou alors pas intéressants. Il ferait son destin lui-même, à commencer par le petit dej. Il descendit jusqu’au torrent et s’y jeta tout habillé : de toutes façons ses fringues puaient, et l’eau de montagne avait des vertus purifiantes. Mais Dieu qu’elle était froide : autant que celle des sources de la Charles River. En tout cas çà revigorait.
Il escalada la pente de caillasses en face pour se réchauffer, et atteignit une grosse pierre plate qui surplombait la vallée et étincelait au soleil. Excellent poste pour bronzer à poil, faire sécher ses nippes et observer le maquis comme un faucon. S’il repérait le passage d’un lapin, installer quelques lacets à l’aide de petites lianes locales serait un jeu d’enfant. En attendant que la bête se prenne au rêt, il ramasserait bolets, plantain, délicieux cynorodons, et surtout ces pignons dont la forêt semblait abonder. Les œufs de ramiers seraient sublimes à gober, et les fraises des bois feraient un dessert acceptable. Ne parlons pas de ces grosses larves blanches collées sous les écorces et qu’il avait repérées depuis plusieurs jours et des magnifiques chenilles bien grasses installées sur le celeri sauvage. Il ne descendrait pas cette fois aux fourmis, mais les chères petites étaient là en cas de besoin : leur poison acide disparaissait si on les passait doucement au dessus du feu.
Bon, pour le repas de midi, il faudrait au moins deux poissons, et les truites ne se cachaient même pas dans les angles morts. Il confectionnerait une dizaine de nasses à l’aide d’une sorte d’alfa rugueux qui sévissait sur les pentes abruptes. Et le tour serait joué non seulement pour la journée, mais pour celles à venir, car le poisson pouvait rester en vie longtemps dans ces espèces de camisoles végétales. A moins qu’un ours vienne lui bouffer sa pêche, mais c’était improbable.
Le plan d’Hatsik était simple : il n’affronterait pas le Mont directement, mais il ne fuirait pas non plus. Il décrirait de larges cercles concentriques de dizaines de kilomètres tout d’abord, et se tiendrait prêt à toute éventualité. Léo avait décrit quelques fermes, ou bâtiments à l’apparence de fermes qui s’égrenaient vers l’est. S’il s’agissait d’écoles, il y pénétrerait et se présenterait. Advienne qui pourra : ils ne le tueraient pas et le seul risque était de se faire éconduire poliment… en ayant réussi néanmoins à quémander un quignon ou des fruits.
Le rire cristallin stoppa sa méditation. Il se replia, cherchant à protéger sa pudeur devant puis derrière. Aura était là, poings aux hanches, et riait silencieusement, ses yeux réduits à des fentes.
-Tu me fais une petite place ?
Hatzik se poussa sur la pierre de mauvaise grâce. Il n’avait pas envie d’avoir cette fille dans les pattes. Mignonne d’accord, mais ce n’était pas le temps de la gaudriole et..
-D’Italie… De Naples.
Il la regarda, interrogatif, puis comprit : elle répondait à sa question de la veille au soir.
-De la collurbe ou d’un agripage ?
-Naples n’est pas une collurbe. C’est une très grande ville comme il y en a encore quelques unes.
-Sous cloche ?
-Non, heureusement. Mais les gens y mènent une vie assez traditionnelle, et la mer emporte tous les miasmes.
-les miasmes ?
-oui, la pollution si tu veux. Et c’est une ville enclavée dans l’Ar vésuvien, personne n’y a de technovéhicule. On a des chevaux et des ânes, des carrosses, c’est plus joli. Il n’y a que la voirie qui possède des camions électriques. Et toi, tu viens d’Amrique ?
-Comment tu as deviné ?
-Tes mocassins.
Ils se turent et il la regarda. Pas mal belle, cambrée comme çà la poitrine provocante.
-Je te plais ?
-Tu t’en doutes …
-et puis tu sauterais n’importe quoi vu que t’as pas eu de femme depuis un bout de temps. Je me trompe ?
-c’est pas faux.
-Bon, alors mettons les points sur les i. Je ne veux pas coucher avec un homme tant que je ne sais pas ce que je fais dans ce truc, ni comment çà marche. C’est trop angoissant. Et d’ailleurs quand je le ferai, ce ne sera pas nécessairement avec toi. Les choses sont claires ?
-Oui, mais pourquoi tu viens m’embêter avec çà, je ne t’ai rien demandé. Tu es venue me chercher sur mon rocher, là…
-Parce que je trouve qu’on pourrait faire camarades. Ce serait moins chiant pour découvrir l’entrée du jeu. Tu ne crois pas ?
-Je suis pas enthousiaste. Çà a l’air de se jouer en solitaire.
-Je te repose la question du Chinois : comment es-tu sûr de çà ?
-Je ne sais pas.
-Eh bien moi non plus mais je ne vois pas comment un ordre de sages pourrait interdire la solidarité et l’entr’aide.
Hatzik jeta un caillou dans le vide. Il ne pouvait guère la contredire, mais il n’avait pas envie de se réveiller toutes les nuits avec une trique pas possible qu’il ne pourrait pas éponger. Il avait autre chose à penser.
-Et puis je peux t’aider…
Il se retourna vers elle. Elle mâchonnait quelque chose qui ressemblait à une cuisse de gros criquet.
-ah oui, comment ?
-eh bien je ne suis pas amricane moi, je connais le coin. J’y suis passée déjà deux fois.
-Tu veux dire que tu es montée …
-Non mais je suis familière de la région . J’ai de la famille dans la collurbe de Carpentras, et dans le village-vigie de Malaucène. A moins de 20 km d’ici. Çà ne fait pas partie du domaine Chan, ni même de l’Ar du mont, mais il y a pas mal d’infos disponible là bas, dans les bibliothèques. Et j’ai potassé tout çà avant de venir. Je peux t’en parler… Pose des questions.
Hatzik ne répondit pas tout de suite.
-pourquoi moi ?
-Je ne sais pas, dit Aura, parce que ta tête me revient.
-Et mes abdominaux… mes belles fesses, peut-être ?
-ouais, pas mal..
-Pourquoi pas Léo,il a l’air bien plus fort et renseigné.
-C’est un ar..rogant. Andrew m’ énerve et Han Dui a l’air d’un dur sous ses airs polis. Je suis sûr qu’il me laisserait tomber à la moindre occasion.
-Et tu me fais confiance ?
-oui, absolument, mais je ne saurais pas te dire pourquoi.. Peut-être parce que tu as l’air de t’en foutre au fond.
-Et toi, qui me dis que t’es pas une salope comme on en voit dans les vieux films ? Qui va me trahir dès qu’elle palpera les fafiots ?
-Oui tu a raison, je veux juste me servir de toi comme d’une serpillère et ensuite te jeter aux orties…
Hatzik en avait assez. Il enfila ses vêtements et dévala la caillasse.
-Ah oui, dit Aura loin derrière lui, il y a un autre argument : j’ai plein de bouffe, au moins pour quatre jours.
Hatzik s’arrêta net. Gagner quatre jours n’était pas rien, surtout s’il s’agissait de l’emporter sur les autres. Se présenter en premier dans des écoles pouvait avoir une importance. Ne pas réclamer de subsistance aussi. Il serait toujours temps d’installer ses lacets et ses nasses ailleurs.
-Explique toi.
-Oh c ’est simple, ma cousine de Carpentras m’a accompagné jusqu’à la limite de l’ar en électro. Avec deux sacs à dos bourrés de trucs séchés, et de liquides vitaminés. Je les ai cachés sous le petit pont, là bas.
Bon, se dit le jeune homme, cela commençait assez bien pour lui, il fallait bien se l’avouer. A moins que cela fut un peu trop bien. Il décida de risquer le coup. Aura s’approchait, essouflée, l’air un peu inquiet qu’il refuse.
-Bon, d’accord, à une condition.
-laquelle ?
-Que je te fasse un bizou dans le cou.
-Je t’ai déjà dit…
Mais il était déjà sur elle, la souleva de terre comme un fétu et lui planta un baiser mouillé… entre les nénés, pourtant bien enfouis sous de la toile kaki. Puis il la laissa retomber et elle faillit se tordre une cheville.
-On y va ? dit-il d’un ton enjoué.
-Je me demande… si je dois me faire violer toutes les trois minutes…
-mais non c’était juste de la camaraderie.
-ah d’accord. Et bien si çà ne t’ennuie pas, j’aimerais plus de retenue. On s’en tient là pour les effusions ?
-promis, juré.
Elle avait l’air un peu indécise, mais pas trop tout de même.
Patience, se dit Hatzik, attends ton heure. Il est clair que la gamine a autant besoin d’homme que toi de femme. La question est donc de savoir combien de temps elle pourra tenir… elle.
Deux jours après, ils avaient traversé une éternité de maquis rocailleux, entrecoupés de combes ombreuses et odorantes, et visité une dizaine de fermes en ruine, vides et sinistres. Leur trajectoire formait un arc de cercle intérieur à celui de la gorge du Tourmarenc. Ils s’enfonçaient ainsi peu à peu dans un massif à la pente douce mais persistante, et dominèrent bientôt un paysage de montagnes torturées,violettes ou rouges, telles autant de vagues qui se seraient figées en arrivant au pied de leur mont gigantesque. Ils tombèrent sur plusieurs pistes qui ne semblaient pas mener vers quoi que ce soit, et même de vieilles chaussées de béton qui avaient du desservir des batteries de missiles dans des temps très anciens. Mais rien qui évoquât une route vivante allant à un hameau ou bien à un haut-lieu. Ils avaient l’impression d’arpenter un immense désert végétal balayé par un vent mugissant.
Pendant les haltes, Aura essayait de mettre de l’ordre dans ses notes et ses croquis. Elle était convaincue qu’en coupant plein sud à flanc de mont, on finirait par croiser un chemin allant aux « fermes de science ».
Le Chan
Le soleil tombe dans la mer comme un cocktail Molotov dans une mare.
La silhouette des trois Jeunes sur la plage grise se détache en noir sur le fond éblouissant : trois bonhommes de papier se tenant par la main. En réalité, ils ne se tiennent pas : ils serrent les doigts sur de gros galets ébréchés, coupants, qu’ils vont jeter à la tête de Hatzik. Ils ne le manqueront pas. La haine les fait vibrer. Leur copain allongé est sans doute agonisant. Il a pris la grosse racine qu’Hatzik lui a balancée en pleine nuque. Le bois s’est cassé sous le choc, et probablement la vertèbre aussi.
Et puis il y a l’humiliation qu’Hatzik leur fait subir, et qu’ils ne peuvent pardonner. Il en sourit encore, sous la crasse et le sang qui figent son visage. En une fraction de seconde, il revoit la grande course : tous les engins qu’il avait trafiqués, aux formes baroques et aux décorations outrancières, auraient dû bondir comme des guépards à la poursuite d’une gazelle. Mais ils se traînaient lamentablement, émettant de curieux bruits de lessiveuses. Et pour cause : il avait remplacé leur infocerveau par celui des tracteurs de l’agripage voisin. Seule la machine du chef, Anhalpan, avait été légèrement améliorée. Il lui avait greffé le système d’accélération d’un vieux missile de croisière, enfoui dans la grande décharge. La voiture était partie comme une fusée, plaquant le chef contre son dossier, tout le sang de son crâne comprimé contre son occiput. Elle avait sillonné le parcours, était sortie du circuit, puis elle était entrée dans la circulation des badauds et des paysans. Bolide en folie, elle évitait tous les obstacles, bien qu’aucun pilote ne fût plus aux commandes. Elle termina sa course dans un mur de bottes de foin d’où l’on retira Anhalpan pratiquement mort et définitivement aveugle.
C’était en effet difficilement pardonnable, bien que pour Hatzik cela compensât à peine deux ou trois ans de persécutions quotidiennes, et le viol de sa copine.
Maintenant c’est le dernier acte. Il va être lapidé et laissé dans la vasière pour le compte. Pas d’échappatoire : le talus de sable derrière lui s’effritera sous les pieds. S’il se retourne pour l’escalader, il est mort. Les autres l’insultent, crachent et ricanent. Ils prennent leur temps. C’est toujours ça de gagné pour lui aussi.
Mais pourquoi n’attaquent-ils pas maintenant ? Hatzik surprend des regards qui passent au-dessus de lui, se fixant sur un point de la lande desséchée. C’est peut-être une ruse, il ne leur fera pas le cadeau de se retourner. Mais il entend quelque chose de tout-à-fait inattendu. Un bref sifflement, presque dans les ultrasons. Il connaît bien : le même accompagne toujours les descentes de police dans la frange. Les Sécu pensent que leur signal est inaudible pour les humains dépourvus d’infocasques. Mais Hatzik est comme un animal hypersensible.
L’arrivée de la flicaille change tout. Le calme railleur de la bande implique une seule chose : les gars ont commis à son égard le crime des crimes, l’acte impensable parmi les Frangins. Ils l’ont dénoncé aux Sécu.
_ Tchao, Gars ! lance Chouco, le lieutenant d’Anhalpan. On a un rendez-vous urgent. On te laisse. Tu connais pas ta chance.
L’équipe s’esquive en silence le long du rivage et s’estompe vite dans le brouillard mouillé.
Hatzik n’hésite pas. Il court vers la faille de la falaise au nord, remplie de déchets immémoriaux. Ses pieds crèvent les bidons pourris, mais il ne s’enfonce pas. Il vole, il se projette d’un tas de ferraille à l’autre, mais l’escalade risque de faire tomber des objets. S’il n’y prête pas garde une véritable nasse de tiges et de plaques rouillées peut se replier sur lui comme une immense plante vénéneuse. Assez loin derrière lui, les sécuraptors sont plus lourds. Leurs grosses bottes s’enfoncent dans des liquides immondes. Mais cela ne ralentit pas vraiment leur progression méthodique. Et puis il y en a d’autres au-delà de la crête, au moins douze, s’il a bien compté les échanges de sifflements. Ils convergent à leur rythme, mais Hatzik sait qu’il est coincé. La provoc était bien montée. Le jeune homme ne se décourage pas. Il va se battre comme un chat sauvage, mais il sait que deux ou trois décharges d’électricité viennent à bout du plus récalcitrant.
2. La Dame
« Ton nom, salopard… dit le policier tout doucement.
-- Cela fait huit fois que je vous le dis...
La gifle cinglante surprend Hatzik. Mais il ne bouge pas, sentant la marque des cinq doigts irradier sa joue. L'homme s'est rassis, et reprend, toujours aussi doucement.
-- je ne voudrais pas me répéter mon petit, mais ton surnom de bande ne nous intéresse pas. Nous le connaissons depuis longtemps. Je sais que la Frange ne connaît pas l'État-civil, mais nous sommes patients. Tes semblables sont généralement distraits et laissent partout les traces de leur ADN. Il nous suffit de les relever, et de les recouper avec les photographies aériennes du secteur où ils vivent, pardon : où ils sévissent.
Tout le problème vient de là, mon petit : nous n'avons aucune trace de toi, et pas non plus de photos. Juste une grosse réputation : Hatzik par ici, Hatzik par là. Des flopées de Hatzik sur les parois des ruines, dans la plupart des styles et de tags connus. Autant dire que tu es une célébrité, et un héros, probablement. Mais au fond un héros anonyme. Je suis donc obligé de me répéter : quel est ton nom, ton vrai nom ?
Hatzik tente de fixer les yeux bleu clair que sépare un nez en forme de décapsuleur. Un visage blafard semé de taches de rousseur ; un visage d'enfant vicieux.
-- Mais vous avez mon ADN maintenant. Vous n'avez qu'à chercher dans vos bibliothèques. Si vous retrouvez de qui je suis issu, j'espère que vous serez assez aimables pour m'informer. J'ai toujours rêvé de savoir qui étaient mes parents.
Son ton ironique laisse de marbre le policier.
-- si cette recherche avait donné des résultats, nous serions même obligés de te le dire. Mais tu fais mine de ne pas comprendre : il n'y a rien sur tes gènes dans nos bases de données. Il nous faut un patronyme pour amorcer la pompe.
-- Je ne sais pas. Je n'ai jamais su. Je ne sais pas pourquoi on m’a toujours appelé Hatzik, mais je n'ai que ce nom à vous donner.
Cette fois, les petites mains manucurées bien posées sur la table restent immobiles. L'enquêteur ne baisse pas les yeux.
-- Tu mens. Nous pourrions facilement te faire parler, mais la machine de vérité travaille à la minute, et elle est beaucoup trop chère pour un morpion ton espèce. Mais nous avons tout notre temps. Je me contenterai de te faire moisir au cachot pendant une semaine. Nous verrons si un peu d'eau et de pain ne sont pas pour toi assez désirables pour, en échange, nous confier ton misérable petit secret de famille.
L'homme se lève brusquement, époussetant soigneusement ses épaulettes.
-- à bientôt donc.
Derrière le hublot sale, une ombre oscille. La lourde porte tremble sur ses gonds et s'ouvre sur le couloir. L'énorme sentinelle en uniforme verdâtre croise les bras, attendant que l'enquêteur sorte pour se saisir de Hatzik. Le jeune homme hurle, projetant des postillons sanglants sur le cahier resté ouvert.
-- Mais que voulez-vous donc savoir que j'ignore moi-même, bande de terroristes en uniforme !
Sa voix vibre de désespoir : il vient de passer quatre jours au « cachot ». En réalité une luxueuse cellule d'isolement sensoriel. Les pires jours de sa vie. Il ne veut pas y retourner pour sept jours, ni même trois. La diète forcée ne l'effraie pas, mais le silence qui absorbe jusqu'à ses pensées et lui renvoie les battements de son coeur démultipliés est une chose trop horrible, quelque chose qu'on peut souhaiter à son pire ennemi.
La masse humaine s'approche de lui et referme d’énormes poignes sur ses épaules. Hatzik ne résiste pas, mais il sanglote à chaudes larmes.
Le temps passé dans la souffrance semble infini. Mais cela ne veut rien dire. Il s'agit aussi bien d'une heure que d'un jour, peut-être de deux. Rabattre les mains sur ses oreilles ne sert à rien, car le bruit vient de dedans, de partout. La seule chose qui calme un peu Hatzik est de plonger sa tête dans le bol des chiottes, et de tirer la chasse aussi souvent que possible. L'eau est glacée, chargée de chlore, mais le vrai son qu'elle émet en cascadant paraît au jeune homme une musique céleste, couvrant les horribles remugles qui éclatent de son intérieur, aussi bien chacune de ses articulations, de ses vertèbres, de sa cage thoracique, de ses intestins en fusion.
Et puis tout s'arrête dans la lumière aveuglante du plafonnier. Quand il peut ouvrir les yeux, Masse Humaine est penché sur lui, le manipulant presque délicatement pour l’asseoir sur la banquette de béton brut. Sa vision s'élargit par cercles concentriques, et accroche une forme orange. Une forme féminine, semble-t-il. Probablement une infirmière venue vérifier qu'il n'est pas encore à l'article de la mort. La forme s'asseoit à côté de lui et fouille dans un sac. Elle n’en sort pas une seringue ou des cachets, mais un gros dossier noir.
Hatzik s'ébroue et tente de se soutenir, le dos bien droit contre le mur.
-- Qu’est-ce que vous voulez ? souffle-t-il. Si c'est pour obtenir mon nom, je vous raconterai n'importe quoi pour sortir d'ici. Même quelques heures. Comment faut-il vous le dire ? Je suis orphelin de naissance, et on m’a toujours appelé Hatzik. Je ne sais strictement rien de mes parents et...
La femme a posé une main sur son poignet, et ce simple contact soulève tant d’émotion dans le jeune homme qu'il est obligé de serrer les mâchoires aussi fort qu'il le peut afin de ne pas se mettre à pleurer comme un enfant.
-- Hatzik est un beau nom et je m'en contenterai. Ce qui m'intéresse plutôt c'est ce « on » qui t’a toujours appelé ainsi.
Il la regarde plus attentivement. Petite et mince, les cheveux bruns coupés court, les yeux verts en amandes, des formes agréables : c'est une Vic standard, de bonne culture et de bonne famille.
-- Qui êtes-vous ?
Les lèvres de la femme s'étirent en un sourire étrange.
-- je pourrais te répondre que c'est moi qui pose les questions. Mais je préfère te dire seulement ceci : je ne suis ni une avocate, ni une psychologue, ni une assistante de police.
-- mais alors qu’est-ce que vous êtes ? une journaliste ? Une zoologue venue étudier les animaux en cage ?
Le sourire de la femme s'étire encore davantage .
-- Non. Je préfère les animaux en liberté.
-- Mais alors, quoi ?
-- Cela je ne puis justement pas te le dire. En fait, tu dois me faire confiance, entièrement.
Elle ajoute à voix plus basse :
-- Si tes réponses me satisfont, j'ai le pouvoir de te faire sortir d'ici immédiatement.
Hatzik la regarde fixement, tentant d'évaluer ce que ses propos impliquent.
-- Vous dites que vous ne travaillez pas pour la police ?
-- Non.
-- Ni pour la justice ?
-- Ce serait la même chose. Je t'ai déjà dit non.
Hatzik se détend légèrement, massant ses cuisses et ses genoux endoloris.
-- à supposer que je vous fasse confiance, dites-vous bien que je ne pourrai rien vous dire de ma naissance, parce que j'en ignore tout. Mais je ne vous dirai rien non plus de mon enfance, parce que je ne veux trahir personne.
-- je ne te demande pas de trahir quiconque. Mais nous devons savoir, je veux dire la très haute puissance qui m'envoie, que tu es bien celui que nous croyons. Je vais te donner un indice : Burlington.
Hatzik tressaille. Il tente de transformer sa réaction en haussement d'épaules ; peine perdue : elle l’a déjà enregistrée.
-- Très bien. Maintenant un autre : Emiliano.
Son inquiétude le trahit. Il a l’impression d'être un bateau dont un rocher vient de transpercer la coque. La femme lui serre la main amicalement.
-- Tu as eu la bonne réaction, Hatzik. La vérité se passe souvent de mots, et cela me suffit. Je ne t'en demanderai pas plus : ton épreuve est terminée.
Il la regarde, un peu égaré, ne sachant à quoi s'en tenir.
-- Enfin pas tout à fait. Je dois maintenant te poser une question qui ne concerne pas ton passé mais ton avenir.
-- Que voulez-vous dire ?
-- Ceci : nous souhaitons te faire une proposition. Accepte-la seulement si elle t’agrée vraiment. Même si tu la refuses, je vais te faire libérer. Ton choix peut donc être dépourvu de toute arrière-pensée.
3. La montagne
Cela faisait déjà une quinzaine de jours que le gros cargo éolien l'avait abandonné à quelques encablures des énormes rouleaux qui pétrissaient sans relâche le sable de la côte occidentale d'Europe, produisant partout en arrière des grèves, de longues dunes altières. La petite annexe de caoutchouc l’avait conduit à pied d'oeuvre, au beau milieu d'une lame de fond qui avait failli le noyer.
Le matelot de service avait lancé son sac sur la plage,et s'en était retourné sans même le saluer. Il s'était ensuite enfoncé dans les terres, plein Est, se servant de sa seule boussole pour suivre le parallèle. Il avait traversé de vastes landes, d'immenses forêts de pins géants, des paysages collinaires sillonnés de rivières d'eau noire qu'il fallait franchir une à une. Il avait franchi des cols, s'était lentement hissé sur des plateaux sans fin, des plaines d'altitude semées d'une haute herbe rêche. De temps à autre sa marche rejoignait d'anciennes routes, revêtues de mousse et percées ici et là par des bouquets de vigoureux arbustes. La marche était plus facile sur ces surfaces à peu près planes, et il les suivait jusqu'à ce que leurs destinations divergent.
Chaque jour il s'était mis en marche dès l'aube, pour s'arrêter aux premières ardeurs du soleil, de préférence sur la berge d'une petite rivière ou il pêchait son déjeuner : une truite, un sandre, le plus souvent capturés directement à la main. Il pouvait y ajouter un volatile abattu aux lance-pierres, et tourné à la broche après avoir été vidé et bourré de thym, de ciboulette et d'ail sauvage. Le dessert consisterait, tout au long de l'après-midi, à grappiller les baies et les fruits qui s'offraient sur son passage.
Dès que le soleil déclinait, il choisissait une éminence boisée et repérait deux arbres entre lesquels il pourrait pendre son hamac, à quelques mètres de hauteur. Cela faisait longtemps qu'il ne se laissait plus surprendre par un cauchemar qui le ferait basculer et tomber. Et puis il préférait ce séjour aérien qui le mettait hors de portée des chiens errants, qui traversaient maintenant le continent en hordes bien organisées. En revanche, il ne craignait pas les lynx et les chats sauvages qui pouvaient facilement accéder à son perchoir, mais n'oseraient jamais le faire. Attrapez un lynx avec de gros gants ferrés, pour ne pas se faire lacérer les mains, et c’était lui qui vous claquait entre les doigts, d’une simple crise cardiaque ! Malgré son air féroce et sa virtuosité aérienne, c’était juste un gros matou fourré, avec un cœur qui battait trop vite. Les corneilles étaient plus hardies, mais il suffisait de ne pas porter de lunettes de soleil (qu’elles brisaient comme une coquille d’œuf) et de se couvrir les yeux avec n'importe quel bout de tissu de couleur sombre, pour éviter les coups de bec importuns qui vous gâchaient à coup sûr le réveil.
Comme cela lui avait été prescrit, il avait évité soigneusement les lieux habités, décrivant de longs détours autour des haut-lieux et des villages, passant au loin des collurbes , traversant au plus vite les canaux et les routes empruntées par les engins d'exploitation. Il s'était aussi maintenu à l'écart des campements de la Frange, malgré son grand désir de communiquer avec ses semblables, de ce côté-ci de l'Atlantique.
Un autre que lui serait certainement tombé dans les pièges que les Survars tendaient aux étrangers qui prétendaient pénétrer dans le domaine sans se présenter aux villages - vigie. Mais son expérience de l'Ardom américain lui suffisait pour déjouer les provocations. Il ne touchait pas aux véhicules accueillants laissés ouverts comme par hasard sur le bord du chemin forestier, la plaque électronique de contact bien en évidence. La ruse était grossière : les Survars étaient sûrement cachés quelque part, après le premier tournant de la piste, prêts à bondir sur l'auteur d'une infraction majeure : non pas voler une automobile, fût-elle à gravitons, mais oser faire traverser un territoire sauvage par une machine.
Il avait pris tout son temps, émerveillé par cette succession de paysages royaux, splendides, souvent inattendus dans leur variété. Mais maintenant la fatigue le gagnait. Il avait hâte de parvenir à son but et la solitude lui pesait : il voulait parler à des semblables, il voulait voir des femmes.
Quand, enfin, il parvint au vaste fleuve qui miroitait paresseusement au milieu d'une plaine immense, il sut qu'il approchait de son but. Il restait à le traverser. Il chercha un pont, mais le seul qu’il put trouver avait été détruit bien des années auparavant, si l'on en croyait l'état des arches rouillées qui émergeaient de l'eau comme les replis dorsaux d'un dragon mort.. Point de bateaux non plus, dans cette région retournée à la vie sauvage.
Plutôt que de tenter la traversée à la nage, de dériver peut-être sur des kilomètres, et d’arriver, épuisé, dans une zone marécageuse, Hatzik préféra se confier à un câble qui enjambait le fleuve en un lieu plus resserré, et dont les pylônes s'appuyaient sur deux petits îlots. L'ensemble paraissait être d'une facture assez récente, probablement un équipement d'appoint construit par les Mers, lors du creusement d'un de leurs tunnels. Ils ne l'avaient pas encore démantelé, et il était certainement accompagné d'une résille de sécurité. En approchant du pylône, le jeune homme se rendit compte que la distance serait plus longue que ce qu'il avait envisagé.
Il grimpa rapidement les échelons de service, et après avoir longuement hésité, se lança, comme un équilibriste, sur le câble -- ou plutôt sur le groupe de câbles tressés -- dont la section devait avoisiner les 30 cm. C'est à ce moment qu'un vent du Nord, froid et puissant, se leva, entraînant le lent balancement de la ligne. Plus question de se tenir debout sur la mince bande plastique sommitale, qui tenait lieu de chemin. À peine pourrait-t-il parcourir une partie de la distance à quatre pattes, à 20 m au-dessus des vastes tourbillons noirâtres. Tremblant, les doigts glacés, il pensa un moment se laisser tomber dans le flot. Mais on l’avait mis en garde : le fleuve avait vu tant de batailles se disputer ses rives dans ces parages, qu’il était maintenant empli d'épaves, de ferrailles de toutes sortes, de mines non désamorcées, de bandes de vases radioactives, filtrant les débris mortels d'anciennes centrales nucléaires explosées ou abandonnées.
Il fallait se résigner : avancer lentement sur les genoux, les doigts crispés dans les mailles du filet de protection, manquant à chaque instant de se retrouver suspendu sous le câble, transpercé par un vent de plus en plus vif.
Il y passa la demi-journée, le corps ébranlé de vibration. Il fut heureux de se hisser sur la plate-forme du dernier pylône, pourtant dangereusement rouillée. Un cadeau des dieux l’attendait : posés entre des brindilles comme des friandises sur une assiette, trônaient trois oeufs gros comme des pommes d'oiseaux de passage. Peut-être des cigognes. Par le trou qu’il pratiqua dans le premier, il constata qu’il n’était ni pourri ni germé. Il se régala immédiatement, malgré le goût assez fort. Il aurait aussi dévoré un fœtus de poussin, ou même de crocodile aérien si cela existait. A la réflexion, les sauriens du ciel… c’était justement les oiseaux, derniers descendants directs des dinosaures disparus. Il se demanda si les descendants des humains auraient aussi des ailes et un bec. Le problème était évidemment les mamelles. En vol, çà ne doit pas être pratique.
(Une voix lui glissa que les génitoires masculins devaient aussi bien se les geler, en pendouillant à 2000 mètres, et il préféra abandonner cette discussion oiseau… pardon oiseuse, avec soi-même).
Il s'installa ensuite dans la nacelle technique, pour y dormir malgré les sifflements lancinants du vent autour de lui.
Le lendemain, le matin vint à lui tardivement, le soleil devant d'abord escalader la rangée de montagnes qui lui faisait face. Mais quand il dépassa leur sommet, il fut tout de suite aveuglant, transformant en muraille obscure le paysage devant lui. C'est alors qu'il aperçut, plus au sud, une éminence conique qui dominait l'ensemble des chaînes et des collines. Il la reconnut immédiatement : c'était la montagne sacrée.
Une joie presque extatique le remplit. Même s'il avait bien encore une centaine de kilomètres à parcourir, il se sentait désormais arriver chez lui. Et même si tout lui était étranger ici -- la luminosité, l'alternance de chaleur et de froid, les animaux plus trapus, les plantes plus odorantes que dans sa région, les nombreux débris de l’ancienne société européenne-- même si tout cela le terrorisait inconsciemment, quelque chose l’appelait maintenant, quelque chose -- il osait le concevoir -- de la mère qu’il n'avait jamais connue.
Quand il descendit de son perchoir, il était presque midi. Il mit le cap au sud-est, sans souci des obstacles. La forêt était maintenant surtout composée de sapinières et de pinèdes sur les versants sud, et de chênaies sur les versants nord. Il y avait aussi toutes sortes d'arbres trapus et secs qu'il avait appris à reconnaître en bibliothèque : chênes kermès, truffiers, oliviers jeunes ou immémoriaux, ifs et saules, peupliers feuillolants, une infinité d'arbustes différents qui semblaient retenir une multitude d'oiseaux dans leur volière végétale.
Il ne manquerait pas de nourriture dans les jours qui viendraient ! Peut-être trouver de l'eau serait-il plus difficile car elle était rare, et les puits semblaient avoir été souvent détruits depuis longtemps, quand ils n’étaient pas signalés comme impropres. Mais Hatzik était si heureux, que le problème l’effleurait à peine. Le soir cependant, la peau irritée par les épines et les herbes coupantes, la langue gonflée à force de mâcher des baies astringentes, il commença à se préoccuper de boire. Il comprit qu'il lui faudrait sans doute se dérouter vers le pied des monts, et prendre quelques jours de plus, cheminant dans des vallées étroites, abritées et plus humides. Mais au risque de perdre ses repères.
Le Mont-Van était à la fois un lieu secret et mondialement connu. C'était là où l'élite des Chan était formée. Les meilleurs élèves des Vichanats, des hauts lieux de l'Ardom, et même des écoles du domaine Mer, auraient rêvé d'y être invités, simplement pour visiter les mystérieux équipements de la montagne sacrée. Mais cela arrivait rarement, et les heureux élus étaient soigneusement cantonnés dans les jardins extérieurs. Le recrutement des jeunes Chan était un processus complexe, tortueux, dans les arcanes restaient incompréhensibles pour la plupart des Chan eux-mêmes, qu'ils soient compagnons mineurs ou majeurs.
Chaque année, un petit groupe d'une quinzaine d'étudiants, choisis sur des critères inconnus, se retrouvaient au village-vigie, au pied de l'immense falaise en surplomb qui tranchait au nord la pente de la montagne. Blotti au tournant d'un torrent jaillissant d'une résurgence, presque toujours à l'ombre, le village d'accueil comportait seulement une dizaine de maisons de pierre sans vitres aux fenêtres, sans battants aux portes. Il y faisait glacial. Les jeunes recrues, - traditionnellement désignés comme « les Appelés » - après avoir cherché une présence humaine, un portier chargé de les accueillir, se résignaient à jeter leur paquetage dans n'importe quelle pièce. Leurs arrivées s'échelonnaient parfois sur une semaine, certains venant de l'autre côté de la planète. Ce n'était pas le cas de Hatzik qui n'avait parcouru, après tout, que 7000 km.
Lorsqu'il avait débouché sur la petite place où clapotait une fontaine ronde sous un unique platane, il y avait déjà quatre Jeunes, trois garçons et une fille, qui semblaient se morfondre, assis sur la margelle. Ils l'avaient à peine salué, mais quand il avait dénoué la chemise où il avait accumulé pommes, amandes, noix, poires, grains de blé et même tomates sauvages, ils n'avaient pu résister à la tentation. Ils s'étaient approché de lui, un peu hagards, et certainement affamés.
Hatzik avait simplement partagé son trésor, ne gardant pour lui que la portion congrue.
Cela faisait longtemps que les provisions de bouche procurées au départ avaient été consommées par chacun d’eux comme par Hatzik. Mais par ailleurs, ce dernier était probablement le seul parmi les Appelés à être originaire d'une Frange. Une fois encore il se rendit compte à quel point cette situation, tellement décriée, lui attribuait un avantage décisif : même les jeunes Ars, élevés l'arc et la lance au poing, n'étaient pas capables de traverser de longues distances en s'adaptant aux ressources de chaque pays. L'honneur leur interdisait de se nourrir des humbles plantes du chemin. Ne parlons pas des gens du Vic, habitué à l'abondance immédiate de leurs jardins hors-sol, et désemparés comme des poussins tombés du nid, dès qu’ils sortaient de leur collurbe natale.
Ce fut finalement Hatzik qui ouvrit le feu.
« Pourquoi ne parlez-vous pas ? C'est interdit ? »
Un grand gars brun et maigre soupira :
« Disons que cela n'est pas recommandé.
« Qu’en sais-tu ? demanda un jeune type trapu aux traits plus mongols que chinois.
-- Moi, c'est Hatzik, et vous ? »
De mauvaise grâce, chacun déclina un prénom ou un surnom. Le grand gars s'appelait Léo, la fille, Aura, les deux autres Andrew et Huan Dui.
« je suppose qu'on attend d'autres personnes, dit Hatzik.
-- oui, dit Aurore, ils ont jusqu'à la fin de semaine. Mais moi je n'attendrai pas tout ce temps pour manger mon chapeau.
-- mais est-il bien nécessaire de se laisser mourir de faim ? s'étonna Hatzik. Le pays est giboyeux, et les pigeons sont faciles à attraper. On peut même faire une battue et rabattre un sanglier. Ce n'est pas si sorcier. »
Sa proposition fut accueillie par un silence un peu honteux. Finalement Léo expliqua :
« j'aurais certainement pu organiser une chasse, et Aura nous a déjà ramené du miel. Mais vois-tu, les Chan de la porte nous observent. Et la règle dit que nous devons rester au village, entièrement disponibles. Quelqu’un peut venir chercher à tout moment l'un ou l'autre pour interrogatoire, et si l'on n'est pas là, on est éliminé d'office. »
« Je voudrais bien savoir où tu as lu cette règle, réitéra Huan Dui. Moi, en tout cas je n’ai pas vu de document qui la mentionne.
-C’est connu de tous ceux qui y sont passés, dit Léo d’un ton neutre. J’en ai rencontré plus d’un.
Hatzik haussa les épaules :
« On peut aussi y aller de nuit. Ils ne vont tout de même pas venir nous secouer après minuit.
-- Eh bien détrompe-toi, dit Andrew. Ils en ont déjà tiré deux du lit au petit matin. On ne les a pas revus.
Hatzik réfléchit un moment et se gratta élégamment la tête.
-- Tu crois qu'ils ont été reçus ? Ce n'est pas juste pour ceux qui doivent attendre.
--Je crois plutôt qu'ils ont été refoulés, dit Léo. Tu n’as vu personne qui marchait dans l'autre sens sur ton chemin ?
-- Non dit Hatzik. Pas un chat. Enfin si, un berger. Il était tout seul avec trois chiens pour une foultitude de moutons. Ils occupaient tout le col, là bas, derrière Senon.
-- C'était un portier, dit Huan-Dui.
-- Que veux-tu dire ?
-- Eh bien, je suis venu de l'Est, et j'en ai aussi rencontré un. Je suppose qu'il a demandé où tu allais ?
-- Oui. Mais il m'a aussi demandé ce que je voulais y faire. Ce qui m'a semblé indiscret. Mais je lui tout de même répondu.
-- Et qu'est-ce que tu lui a dit ? fit Aurore curieuse.
-- La vérité : que je me rendais sur la montagne sacrée pour que l'on m’enseigne la sagesse Chan.
Léo hocha la tête d'un air perplexe.
-- C'est curieux, parce que moi aussi j'ai rencontré un berger avec un grand troupeau. Et il m'a posé les mêmes questions. C'était peut-être le même. Comment décrirais- tu le tien ?
-- Vraiment petit, dit Hatzik, la tête laineuse et blanche, comme la toison de ses moutons. Un visage bien marqué, cuivré, et de petits yeux bleus enfonçés. Il semblait rire tout le temps, même quand il était sérieux.
-- Non, çà ne ressemble pas au mien, qui était massif comme un distributeur de boissons, dit Leo.
-- Ni au mien, dit Han Dui, il était plutôt brun. Il y en a peut-être un par porte. »
Tout le monde se tourna vers Aura, mais elle secoua la tête.
« Non, moi, je n’ai rencontré personne.
-- Tu es arrivée de quel côté ? demanda Eward.
--Euh, je ne sais pas vraiment, de par ici, je crois. »
Elle désignait l’aval du torrent, qui s’élargissait en cascadant, formant de nombreuses cuvettes naturelles emplies d’eau claire.
--La vallée du Tourmarenc, fit Léo. Comme moi.
-- Après tout, dit Han Dui, ce ne sont peut-être que des bergers de l’ardom qui entour le Mont-Van.
-- Pas sûr, dit Leo, tous les Ars doivent porter leur arme d’honneur ; et ceux-là, en tout cas, le mien, n’était pas du tout armé, si l’on excepte une haute houlette ferrée.
-- Ce n’est pas vraiment une arme, dit Hatzik ; c’est surtout pour orienter les moutons, et parfois, le côté recourbé sert pour attraper un agneau par le cou ou une patte.
-- Alors ce ne sont pas des Ars, affirma Leo sans appel, et Hatzik comprit ce qu’était le renflement oblong sous le drapé de la chemise de Léo : son poignard d’honneur, sans doute.
Et tout le monde se tut, car personne n’avait envie de s’aventurer sur le terrain des Ordres, c’est-à-dire des identités qui divisaient profondément le monde. Trop de stéréotypes couraient, balancés en ricanant, sur les Ordres auxquels on n’appartenait pas, trop de rumeurs méprisantes, trop de plaisanteries. Sans parler du tombereau de sottises qui circulait chez tous à propos du Non-Ordre, celui des Frangins : peureux, crasseux, sournois, avides, stupides, etc. La contrepartie était bien sûr que les Frangins étaient milliardaires… en anecdotes concernant les quatre ordres officiels. Hatzik sourit et se mordit aussitôt les lèvres. Il venait de se souvenir d’une petite histoire sur les Ars : « que fait un Ar quand il rencontre un lièvre ? Réponse : il le provoque en duel pour avoir tourné l’oreille vers lui ». Il y avait une suite, concernant les Vics : « et que fait un Vic quand il rencontre un Lièvre ? Réponse : il organise un vote pour savoir s’il faut le manger ou l’élire citoyen de passage. » Bien sûr, la blague continuait aussi chez les Mer : « quand un Mer voit un Lièvre, il lui prélève des cellules reproductrices, le recrée en plusieurs exemplaires et organise une course à la carotte entre l’original et ses clones. »
La variante concernant les Chan était plus laborieuse : « le Chan demande au Lièvre s’il n’est pas apparenté à celui qui regarde sa montre dans Alice au pays des merveilles. Et lorsque celui-ci rétorque que c’est un lapin blanc, le Chan lui répond : bravo ! vous avez brillamment passé l’épreuve. »
On fit plus tard du feu pour se réchauffer de la nuit glaçante, mais la conversation resta pauvre, personne ne voulant vraiment se lancer à raconter sa vie. Léo finit par sortir un jeu de cartes, mais Aura et Hatzik ne s’y intéressèrent pas. Ils sortirent fumer un joint d’herbe américaine. La Lune semblait énorme très loin derrière un pont. Hatzik demanda à Aura d’où elle venait, mais elle ne lui répondit pas. Elle pompa quatre taffes et alla se coucher dans la pièce sans fenêtre.
Hatzik monta à l’étage qui était encore plus désespérant : un carrelage froid, et un bout de toit manquant.
Hatzik se réveilla tout enkylosé de froid, de faim, le nez encombré d’odeurs de paille piquante. Le désir aussi, celui d’Aura qui, finalement, dormait à côté de lui. Il réarrangea la couverture pour le cacher.C’est vrai qu’Aura était vive, jolie, brune, les yeux un peu étroits lui donnant un air d’ironie perpétuelle. Et des formes fines et souples, pour ce qu’il en avait pu juger sous le parka verdâtre.
Il se dressa sur les coudes : le soleil passant pour une heure dans l’échancrure du col de la Tourloure n’avait pas réussi à réveiller les autres éparpillés à même le sol dans leurs sacs de couchages. Le lieu retombait déjà dans une pénombre bleutée, incitant à la grasse matinée. Il se leva et s’ébroua. Il en avait déjà marre de faire bande. Ils étaient trop méfiants ou alors pas intéressants. Il ferait son destin lui-même, à commencer par le petit dej. Il descendit jusqu’au torrent et s’y jeta tout habillé : de toutes façons ses fringues puaient, et l’eau de montagne avait des vertus purifiantes. Mais Dieu qu’elle était froide : autant que celle des sources de la Charles River. En tout cas çà revigorait.
Il escalada la pente de caillasses en face pour se réchauffer, et atteignit une grosse pierre plate qui surplombait la vallée et étincelait au soleil. Excellent poste pour bronzer à poil, faire sécher ses nippes et observer le maquis comme un faucon. S’il repérait le passage d’un lapin, installer quelques lacets à l’aide de petites lianes locales serait un jeu d’enfant. En attendant que la bête se prenne au rêt, il ramasserait bolets, plantain, délicieux cynorodons, et surtout ces pignons dont la forêt semblait abonder. Les œufs de ramiers seraient sublimes à gober, et les fraises des bois feraient un dessert acceptable. Ne parlons pas de ces grosses larves blanches collées sous les écorces et qu’il avait repérées depuis plusieurs jours et des magnifiques chenilles bien grasses installées sur le celeri sauvage. Il ne descendrait pas cette fois aux fourmis, mais les chères petites étaient là en cas de besoin : leur poison acide disparaissait si on les passait doucement au dessus du feu.
Bon, pour le repas de midi, il faudrait au moins deux poissons, et les truites ne se cachaient même pas dans les angles morts. Il confectionnerait une dizaine de nasses à l’aide d’une sorte d’alfa rugueux qui sévissait sur les pentes abruptes. Et le tour serait joué non seulement pour la journée, mais pour celles à venir, car le poisson pouvait rester en vie longtemps dans ces espèces de camisoles végétales. A moins qu’un ours vienne lui bouffer sa pêche, mais c’était improbable.
Le plan d’Hatsik était simple : il n’affronterait pas le Mont directement, mais il ne fuirait pas non plus. Il décrirait de larges cercles concentriques de dizaines de kilomètres tout d’abord, et se tiendrait prêt à toute éventualité. Léo avait décrit quelques fermes, ou bâtiments à l’apparence de fermes qui s’égrenaient vers l’est. S’il s’agissait d’écoles, il y pénétrerait et se présenterait. Advienne qui pourra : ils ne le tueraient pas et le seul risque était de se faire éconduire poliment… en ayant réussi néanmoins à quémander un quignon ou des fruits.
Le rire cristallin stoppa sa méditation. Il se replia, cherchant à protéger sa pudeur devant puis derrière. Aura était là, poings aux hanches, et riait silencieusement, ses yeux réduits à des fentes.
-Tu me fais une petite place ?
Hatzik se poussa sur la pierre de mauvaise grâce. Il n’avait pas envie d’avoir cette fille dans les pattes. Mignonne d’accord, mais ce n’était pas le temps de la gaudriole et..
-D’Italie… De Naples.
Il la regarda, interrogatif, puis comprit : elle répondait à sa question de la veille au soir.
-De la collurbe ou d’un agripage ?
-Naples n’est pas une collurbe. C’est une très grande ville comme il y en a encore quelques unes.
-Sous cloche ?
-Non, heureusement. Mais les gens y mènent une vie assez traditionnelle, et la mer emporte tous les miasmes.
-les miasmes ?
-oui, la pollution si tu veux. Et c’est une ville enclavée dans l’Ar vésuvien, personne n’y a de technovéhicule. On a des chevaux et des ânes, des carrosses, c’est plus joli. Il n’y a que la voirie qui possède des camions électriques. Et toi, tu viens d’Amrique ?
-Comment tu as deviné ?
-Tes mocassins.
Ils se turent et il la regarda. Pas mal belle, cambrée comme çà la poitrine provocante.
-Je te plais ?
-Tu t’en doutes …
-et puis tu sauterais n’importe quoi vu que t’as pas eu de femme depuis un bout de temps. Je me trompe ?
-c’est pas faux.
-Bon, alors mettons les points sur les i. Je ne veux pas coucher avec un homme tant que je ne sais pas ce que je fais dans ce truc, ni comment çà marche. C’est trop angoissant. Et d’ailleurs quand je le ferai, ce ne sera pas nécessairement avec toi. Les choses sont claires ?
-Oui, mais pourquoi tu viens m’embêter avec çà, je ne t’ai rien demandé. Tu es venue me chercher sur mon rocher, là…
-Parce que je trouve qu’on pourrait faire camarades. Ce serait moins chiant pour découvrir l’entrée du jeu. Tu ne crois pas ?
-Je suis pas enthousiaste. Çà a l’air de se jouer en solitaire.
-Je te repose la question du Chinois : comment es-tu sûr de çà ?
-Je ne sais pas.
-Eh bien moi non plus mais je ne vois pas comment un ordre de sages pourrait interdire la solidarité et l’entr’aide.
Hatzik jeta un caillou dans le vide. Il ne pouvait guère la contredire, mais il n’avait pas envie de se réveiller toutes les nuits avec une trique pas possible qu’il ne pourrait pas éponger. Il avait autre chose à penser.
-Et puis je peux t’aider…
Il se retourna vers elle. Elle mâchonnait quelque chose qui ressemblait à une cuisse de gros criquet.
-ah oui, comment ?
-eh bien je ne suis pas amricane moi, je connais le coin. J’y suis passée déjà deux fois.
-Tu veux dire que tu es montée …
-Non mais je suis familière de la région . J’ai de la famille dans la collurbe de Carpentras, et dans le village-vigie de Malaucène. A moins de 20 km d’ici. Çà ne fait pas partie du domaine Chan, ni même de l’Ar du mont, mais il y a pas mal d’infos disponible là bas, dans les bibliothèques. Et j’ai potassé tout çà avant de venir. Je peux t’en parler… Pose des questions.
Hatzik ne répondit pas tout de suite.
-pourquoi moi ?
-Je ne sais pas, dit Aura, parce que ta tête me revient.
-Et mes abdominaux… mes belles fesses, peut-être ?
-ouais, pas mal..
-Pourquoi pas Léo,il a l’air bien plus fort et renseigné.
-C’est un ar..rogant. Andrew m’ énerve et Han Dui a l’air d’un dur sous ses airs polis. Je suis sûr qu’il me laisserait tomber à la moindre occasion.
-Et tu me fais confiance ?
-oui, absolument, mais je ne saurais pas te dire pourquoi.. Peut-être parce que tu as l’air de t’en foutre au fond.
-Et toi, qui me dis que t’es pas une salope comme on en voit dans les vieux films ? Qui va me trahir dès qu’elle palpera les fafiots ?
-Oui tu a raison, je veux juste me servir de toi comme d’une serpillère et ensuite te jeter aux orties…
Hatzik en avait assez. Il enfila ses vêtements et dévala la caillasse.
-Ah oui, dit Aura loin derrière lui, il y a un autre argument : j’ai plein de bouffe, au moins pour quatre jours.
Hatzik s’arrêta net. Gagner quatre jours n’était pas rien, surtout s’il s’agissait de l’emporter sur les autres. Se présenter en premier dans des écoles pouvait avoir une importance. Ne pas réclamer de subsistance aussi. Il serait toujours temps d’installer ses lacets et ses nasses ailleurs.
-Explique toi.
-Oh c ’est simple, ma cousine de Carpentras m’a accompagné jusqu’à la limite de l’ar en électro. Avec deux sacs à dos bourrés de trucs séchés, et de liquides vitaminés. Je les ai cachés sous le petit pont, là bas.
Bon, se dit le jeune homme, cela commençait assez bien pour lui, il fallait bien se l’avouer. A moins que cela fut un peu trop bien. Il décida de risquer le coup. Aura s’approchait, essouflée, l’air un peu inquiet qu’il refuse.
-Bon, d’accord, à une condition.
-laquelle ?
-Que je te fasse un bizou dans le cou.
-Je t’ai déjà dit…
Mais il était déjà sur elle, la souleva de terre comme un fétu et lui planta un baiser mouillé… entre les nénés, pourtant bien enfouis sous de la toile kaki. Puis il la laissa retomber et elle faillit se tordre une cheville.
-On y va ? dit-il d’un ton enjoué.
-Je me demande… si je dois me faire violer toutes les trois minutes…
-mais non c’était juste de la camaraderie.
-ah d’accord. Et bien si çà ne t’ennuie pas, j’aimerais plus de retenue. On s’en tient là pour les effusions ?
-promis, juré.
Elle avait l’air un peu indécise, mais pas trop tout de même.
Patience, se dit Hatzik, attends ton heure. Il est clair que la gamine a autant besoin d’homme que toi de femme. La question est donc de savoir combien de temps elle pourra tenir… elle.
Deux jours après, ils avaient traversé une éternité de maquis rocailleux, entrecoupés de combes ombreuses et odorantes, et visité une dizaine de fermes en ruine, vides et sinistres. Leur trajectoire formait un arc de cercle intérieur à celui de la gorge du Tourmarenc. Ils s’enfonçaient ainsi peu à peu dans un massif à la pente douce mais persistante, et dominèrent bientôt un paysage de montagnes torturées,violettes ou rouges, telles autant de vagues qui se seraient figées en arrivant au pied de leur mont gigantesque. Ils tombèrent sur plusieurs pistes qui ne semblaient pas mener vers quoi que ce soit, et même de vieilles chaussées de béton qui avaient du desservir des batteries de missiles dans des temps très anciens. Mais rien qui évoquât une route vivante allant à un hameau ou bien à un haut-lieu. Ils avaient l’impression d’arpenter un immense désert végétal balayé par un vent mugissant.
Pendant les haltes, Aura essayait de mettre de l’ordre dans ses notes et ses croquis. Elle était convaincue qu’en coupant plein sud à flanc de mont, on finirait par croiser un chemin allant aux « fermes de science ».
Terre 2351 : histoires des 5 peuples
Tome II. Les forêts de Boscione
Samedi 20 Juin 2009 - 03:461. Le Mer
Togemuka, Labrador, Northamerica, 1er Juillet 251,
« D
ivided we stand » proclamait l’immense panneau planté dans la tourbe brunâtre couvrant le pergélisol pendant l’été polaire. La devise du monde humain, depuis déjà une centaine d’années. Peut-être plus longtemps encore. Ayôk l’avait toujours connue là, et son père ne savait pas non plus quand elle avait été installée. Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Mystère. Une affaire de frontière administrative sans doute. Le plaque était faite d’un matériau solide, en tout cas, qui résistait à tout : froid, eau, air salin, poids des packs de neige et de glace pendant l’interminable saison hivernale.
« Divisés, nous tenons bon ». Curieuse phrase, tout de même pensait Ayôk en tirant derrière lui les corps suintants de deux phoques mâles. On apprenait à l’école qu’elle imitait en l’inversant une très ancienne sentence : « United, we stand », utilisée jadis par les Américains. Le jeune homme savait que la séparation était désormais la valeur protectrice suprême des identités et des différentes aptitudes des humains, dans un univers de toutes façons unifié depuis longtemps. Mais tout de même, çà sonnait mal.
Ayôk laissa son regard glisser vers les lointains hérissés d’épinettes. Il crut voir une ombre verticale glisser à l’arrière-plan. Un homme, certainement, mais mince comme s’il était nu. Et pas un Inuit, à cause de la longueur des jambes et de ces mains démesurées.
Ce qui distinguait à distance un homme d’une épinette, c’était que celle-ci balançait seulement la tête, et faiblement, alors que la silhouette de l’homme se translatait d’un bloc. D’un peu plus près, l’épinette ressemblait à une dépouille de poisson plantée à la verticale, tandis que l’homme, couvert de fourrures, formait une image rondelette.
Il fallait encore le distinguer de l’ours brun, et surtout d’une petite race blonde de grizzly, aussi féroce que la grande espèce, et bien plus perverse. Pour l’œil exercé d’Ayôk, c’était un jeu d ‘enfant. Tout résidait dans la démarche : l’homme glissait –surtout s’il chassait- et s’il marchait résolument, il ondulait de bas en haut. L’ours se dandinait, surtout debout. L’homme avançait à grands pas, tout entier dans l’action, coudes écartés autour de la prise sur une arme ou un bâton. L’ours débonnaire semblait se promener, errer, se hausser pour mieux voir et retomber, hésiter, truffe en l’air. Il se détournait facilement d’une direction pour une autre. Mais le flâneur distrait pouvait cacher un tueur décidé. Et il fallait le discerner vite. A moins de deux cent mètres, l’ours devenait un coursier et déboulait de biais, masse énorme mais si mobile que l’on ratait facilement son tir. Et alors, on était perdu. Rien ne savait décapiter plus vite un homme que ce fauve rugissant, à la patte armée comme un godet d'engin de terrassement.
Mais parfois, le tueur, c’était l’humain .
Ayôk vit réapparaître l’homme vers le sud, à moins de 200 mètres, venant vers lui. Il ne portait pas d’équipement ni de lourd anorak. Seulement une combinaison moulante antifroid, noire et sans insignes, et des chaussures de caoutchouc également noires. Chose curieuse, il avait inséré ces chaussures dans des mocassins Crees. Peut-être par crainte de glisser.
Le type devait tomber du ciel, mais Ayôk n’avait pas entendu ni vu d’hélico ou de plateforme antigrav. Il s’approchait en souriant, les mains ouvertes témoignant de ses intentions pacifiques. Il était jeune, blond, les cheveux dans les yeux. Mince et beau comme sur une photo d’holomagazine au centre Mer de Togamiuk.
—Salut à toi ! dit la photo de mode d’une voix virile, mon nom est Agonem. Je suis perdu, je crois, ajouta-t-il d’un air désinvolte que démentaient des yeux hagards, des joues creusées couvertes d’une barbe de trois jours, et des lèvres crevassées.
Il parlait Amérangle standard. Ayök soupira et renonça à jouer les innocents vertueux. Il ne pourrait pas obliger l’autre à s’exprimer en Inugsuk, selon les règles interdomaniales établies.
—Ayôk, de la branche orientale de la fédération des Hommes du Labrador. Ce que je comprends mal, c’est comment vous êtes arrivé ici !
-En véliplane, depuis Togamiuk.
-çà me semble difficile, Monsieur..
-Agonem.
-Oui, Agonem. Togamiuk est à 250 km à vol d’oiseau, c’est-à-dire au moins le double par les chenaux de la banquise. Vous devez vous tromper de nom. Ahgiak, peut-être ? C’est le village le plus proche, à moitié abandonné, d’ailleurs. Et là encore, ce serait un exploit en véliplane. Vous devez être un champion ou quelque chose d’approchant..
-il est vrai que je me débrouille pas mal, se rengorgea le blondinet.
Ayôk souriait poliment mais il était clair qu’il ne croyait pas l’étranger.
-L’important est que vous cherchiez de l’aide. Vous avez faim ?
-J’ai mangé ma dernière ration ce matin. Et j’ai essayé aussi de ces lichens en forme de boyaux.
-De la tripe de roche ? C’est mauvais, mais çà trompe la faim. Çà se fume, surtout. Vous êtes seul ?
-Oui, dit Agonem évaluant le jeune Inuit. Il ne comprenait pas comment celui-ci pouvait garder constamment les mains nues par moins quinze degrés. Une température clémente pour un début d’hiver en cette région de vents, mais tout de même.
-Vous ne transportez rien avec vous ?
-Non.
-Alors, suivez moi.
Ayôk se remit en marche, laissant l’autre mettre ses pas dans la trace molle laissée par les phoques.
-Euh, dit Agonem au bout d’un moment, vous voulez que je vous aide ?
-J’ai l’habitude.
-Où.. où allons-nous ?
-à mon kayak. C’est un monoplace, mais on s’arrangera bien, avec le flotteur. Le camp n’est qu’à quatre miles et il fait beau temps. En cas de besoin, je vous tirerai assis sur un glaçon, et vous pagayerez aussi.
- Sur un glaçon ? s’étonna le jeune homme blond.
-Çà peut être efficace. Et on posera les phoques dessus, il y a des requins dans les parages.
-Bon.
Ayôk s’arrêta et se retourna, grattant ses cheveux noirs et brillants. Il sortit d’une poche ventrale un morceau de couenne de narval aromatisée qu’il se mit à mâcher.
-Vous en voulez ? C’est très bon pour les dents. Au moins 23 vitamines et 14 oligo-éléments!
-Non merci.
-J’espère pour vous que vous n’êtes pas arrivé sur un engin à moteur. C’est strictement interdit. Moi je m’en fiche, mais les Anciens vont vous cuisiner. Vous avez laissé votre véliplane sur la côte ?
-Il est brisé. Mais je ne sais pas si on le retrouvera. La glace avait l’air de se fragmenter quand je l’ai abandonné.
-C’est ennuyeux pour vous. Vous connaissez les coordonnées ?
-Oui. C’est enregistré sur ma balise.
-Une balise à faisceau satellite ?
-Oui, je crois.
-Bon, ne la montrez pas aux Anciens, ils sont terriblement tatillons. Mais rappelez-vous les coordonnées, ils vous les demanderons..
-Une balise, c’est hors-la-loi aussi ?
-Evidemment. Tout objet technologiquement avancé n’a pas droit de cité ici, comme dans tout l’univers Ar. Même s’il est purement passif. Tout le monde connaît la loi fondatrice de l’Ar : « Dans l’Ar n’apporteras nul objet que tu ne puisses entièrement fabriquer de tes mains avec des matériaux prélevés et transformés sur place, à l’aide d’une source d’énergie locale et sans apport externe. » J’admets que la notion de « source locale » a fait l’objet de controverses acharnées entre les juristes du Tétrapan, mais dans le cas d’une balise, il est évident que…
-Je connais, coupa Agonem, agacé. Mais je ne savais pas que cet endroit était un domaine Ar. Je croyais que vous aviez le statut Vic.
-Seulement le district de Togamiuk, Monsieur. Et la frontière passe justement ici, au grand panneau. Au sud, c’est Ar. Vous étiez en plein dedans. Ce sont nos terres de chasse ancestrales. Depuis peut-être un bon millénaire !
-Ah oui, j’ai vu l’umiak qu’ils ont retrouvé dans la vase à côté de Togamiuk. Il était plein de ferrures achetées aux Vikings !
Ayôk approuva.
-A l’époque, le climat était plus chaud. Les Nagortsak étaient venus jusqu’ici.
-Les Européens, c’est çà ?
-Les Russes, et par extension, tous les Caucasiens, oui.
-J’ai entendu dire qu’il y avait des incursions Cree dans la région ? Est-ce que c’est vrai ?
Ayôk haussa les épaules.
-Vous savez, nous sommes ici depuis longtemps, mais les Crees aussi. La plupart des gens comme nous sont des gens de l’eau, et vivent plus au Nord. Il y fait d’ailleurs moins froid. Nous devenons aussi des espèces de colons au pays des arbres, et çà ne nous gène pas de rencontrer les Indiens, qui sont des gens des arbres. On échange des bricoles ou des peaux : phoque ou narval contre caribou. On a des réunions fréquentes sur les conflits possibles dans les hauts-lieux Chan, et c’est vraiment la paix entre nous depuis des lustres. Je ne veux pas dire qu’on s’aime d’amour. On s’évite plutôt.
Ayôk recracha la fibre incomestible et continua.
-Le seul problème, ce sont les Crees du sud de la baie d’Hudson, parce qu’ils se sont spécialisés dans le trafic d’ivoire, et qu’ ils sont en cheville avec les gens de la Frange par là-bas. Ils viennent parfois en avion, et çà nous enrage. Leurs frères ne les contrôlent pas bien, il faut avouer.
Avant de reprendre la route, il eut un regard en coulisse pour l’homme blond.
–J’espère que vous n’avez rien à voir avec le trafic, parce que pour le coup, les Anciens ne vous feraient pas de cadeau. Vous risqueriez votre peau, parce qu’ils ont droit de justice. Les caribous sont déjà assez rares dans la région et les morses ont tendance à descendre vers le sud, avec le refroidissement climatique depuis cinquante ans.
-Vous me soupçonnez ?
-Non, mais vous ne m’avez pas dit ce que vous faites vraiment.
-Vacances sportives, je vous l’ai dit ! Le reste du temps, je suis cadre dans un centre Mer, en Nortamère. Je vends des stations de métro…
-Je n’ai jamais pris le métro, soupira rêveusement Ayôk. Je ne sais pas si j’aimerais çà, voyager parmi les esprits souterrains.
°
° °
Les deux familles qui constituaient le groupe convivial d’Ayôk (la sienne et celle de son meilleur ami) avaient bâti leur tente de double peau au sud d’un ilôt, face à un petit fjord d’eaux tièdes. Les hommes étaient en train de rassembler les restes du festin du Messager, et les femmes réparaient leurs outils d’hivernage. A une dizaine de mètres, un grand umiak renversé servait d ‘habitat temporaire à un groupe de parents, plus disparate, dont les cinq membres masculins semblaient tourner autour d’une grosse femme aux pommettes couperosées, et de ses filles, fort industrieuses.
Le campement bruissait de cris joyeux et d’aboiements des chiens de traîneau à qui les enfants jetaient des restes de requin.
Les « Anciens » étaient les hommes de plus de quarante ans. Ils se réunirent entre les deux habitations sous la houlette de Kofiuk l’Angakok (le shaman), dans un cercle dont l’entrée était symbolisée par deux lances de narval, autour d’un foyer noyé dans une fumée grasse, puant l’huile de baleine.
Ayôk fit attendre Agonem près du rivage, en proie à la curiosité des enfants, et alla s’asseoir avec les hommes, vite rejoints par les femmes qui s’assirent en retrait, en rang d’oignon, très élégantes en hautes bottes et vareuses rouges brodées de couleurs vives. Leurs joues répondant au rayonnement rougeâtre de l’éternel crépuscule, elles mordaient de temps en temps un morceau de viande noire, coupant ce qui dépassait de la bouche avec leur couteau rond. Les hommes ne mangeaient pas mais fumaient la pipe.
Une heure passa sans qu’autre chose que de rares paroles s’échangeassent. Agonem se sentait parcouru de démangeaisons, sans parler du froid que la combinaison spéciale ne repoussait plus aussi efficacement, collant à la peau encrassée la sueur de dizaines d’heures de marche.
Ayôk revint enfin, et s’accroupit à ses côtés.
-Tu seras des nôtres cette nuit, Etranger, et Nigliktook t’offre de rire avec sa jeune épouse. C’est très gentil de sa part, pour autant que je doute que tu lui rende un jour la pareille, mais ce sont nos lois.
Demain, nous irons tous avec toi dans l’Umiak pour chercher ton véliplane. Si tu as menti, tu seras jugé, mais en attendant, nous pensons que tu es un ami. C’est la règle.
-Çà me va, fit Agonem en frissonnant. Mais tu diras à Nigliktook que je le remercie. Je suis déjà marié et…
-C’est la règle, dit posément Ayôk, une lueur narquoise dans le regard. Viens autour du foyer, maintenant, tu dois peler de froid.
-Ce n’est pas faux.
Agonem somnola dans la triple lueur orangée, constante et tournante d’un superbe parhélie, mais plongea dans un vrai sommeil quand les nuages s’accumulèrent en provenance de la terre ferme, faisant basculer le vaste paysage informe dans la quasi-obscurité. Ce fut à ce moment qu’on le réveilla en le chatouillant. Yusiki, la femme de Nigliktook n’avait pas réussi à le mettre dans sa couche, mais il n’avait pas pu l’empêcher de glisser ses petites mains rougeaudes contre sa peau par une ouverture de sa combinaison. Il la repoussa gentiment et se leva.
Six heures. Les hommes étaient prêts, à côté de l’umiak mis à l’eau. Ayôk vint le chercher et Nigliktook lui offrit un verre de café brûlant. Puis on embarqua. La grande barque de peau huilée mit le cap au nord-ouest, fuyant un orage. Le pagayage à huit s’avéra parfaitement efficace pour fendre l’eau noire que seule bleutait en profondeur la proximité de glaçons à chapeaux de strates de boue, hauts comme des camions. Agonem vit des otaries jouer, des bancs de poissons –des morues ?- danser à distance, et des ombres massives s’interposer dans une mobilité effrayante. Narvals ? Orques ? Gros morses ? Baleines tueuses ? Requins blancs ? Ces Inuits semblaient vivre au milieu d’une surabondance de formes d’existence. Pas du tout la solitude qu’il imaginait. Ils semblaient si bien adaptés : c’était sans doute la raison pour laquelle ils ne parcouraient jamais les domaines plus méridionaux, de l’Ar.
Là encore, regardez ces grosses mains nues travailler dans l’air vif à moins vingt degrés Celsius dans un couloir de vent ! Ayôk suivait son regard et comprenait sa pensée.
-Tu ne le sais pas, étranger ? Vois-tu, les artères de nos mains et de nos pieds sont souvent dédoublées, ce qui permet au sang veineux qui passe au milieu de ces radiateurs, de remonter déjà bien réchauffé vers le cœur. Notre cœur, ainsi, n’a pas trop besoin de se fatiguer pour entretenir les extrémités menacées de gel. Et d’ailleurs nous gelons beaucoup moins que les Caucasiens. Ce qui prouve quand même qu’ils sont arrivés dans le cercle polaire depuis moins longtemps que nous.
-Ah, fit Agonem impressionné, c’est génial !
-Il y a un inconvénient, cependant : nous supportons mal la chaleur, car alors, notre cœur doit combattre pour refroidir le sang veineux… C’est pourquoi, lorsque nos ancêtres imprudents avaient accepté le mode de vie des Américains, et vivaient dans des maisons surchauffées, ils mouraient en grand nombre, comme des insectes, de crises cardiaques. Seuls survécurent ceux qui refusaient ces maisons « modernes », et restaient dans l’Igloo ou la maison traditionnelle.
A l’avant du bateau, l’observateur articula quelques phrases gutturales.
-On approche du point que tu as indiqué, étranger. Dis-nous si tu te souviens d’un détail du paysage.
Agonem se dressa, et, la main en visière, examina la grêve déchiquetée, où se succédaient une série de promontoires mélant crumbles de débacles et cœurs purs de glaces bleues, roches arrondies, épuisées d’antiquité, et nappes de pergélisol s’écoulant vers la mer comme d’énormes limaces mortes.
Soudain, son visage s ‘éclaira.
-Là ! s’écria-t-il en désignant une petite tache jaune entre deux mamelons de matière indistincte croulant sous de gros lichens tremblotants.
-Oui, fit Ayôk. Çà ressemble bien à une voile de véliplane.
-C’est çà, confirma Agonem, je l’ai utilisée pour recouvrir la structure et quelques objets sauvables.
-On va voir çà, dit Ayôk.
La barque se rapprocha d’une plaque en surplomb. Les Inuit en sautèrent avec souplesse, et la tirèrent aussitôt hors de l’eau, avec Agonem encore à l’intérieur.
-Tu peux rester là, cria Ayôk. On ne pourra pas te reprocher d’avoir voulu cacher quelque chose.
-Comme vous voulez.
En fait, bien sûr, cela l’arrangeait. Mais quand il les verrait autour de la carcasse métallique de son engin, il sauterait tout de même sur le petit promontoire voisin pour mieux observer la scène à distance respectable.
Le doc-shaman guidait le groupe, qui se déploya presque cérémonieusement autour de la chose. Ayôk se baissa le premier pour enlever l’un des gros galets, et les autres l’imitèrent, soulevant la légère toile cirée. La machine volante broyée apparut, les ailes déjetées et déchirées, telle une énorme libellule qui se serait jetée contre un iceberg. Les hommes commencèrent à fouiller dans les débris. Nigliktook vit la pointe de l’antenne se dresser lentement au milieu du tas de tissus et de bois de la nacelle et alerta ses congénères en riant.
Les Inuits cessèrent de rire lorsqu’ils virent, médusés, l’espèce de gros insecte qui, sous l’antenne, dépliait à son tour ses bras articulés, comme s’il sortait d’une chrysalide. Personne n’arrivait à comprendre ce qui se passait, ce qu’était la chose même.
Soudain Kofiuk hurla : « Tupidek-Laska ! Tupidek-Laska ! », un mot associant le mauvais esprit des anciens temps et le crime de lèse-souveraineté Ar, mais il ne cessait de pointer le doigt sur le miracle plein de menace sans appeler les hommes à l’action ou à la fuite.
Dans un bruit saccadé de petits moteurs d’ajustement, une série de longs tubes s’alignèrent sur un même plan, comme les baleines d’un énorme parapluie. Chaque tube prit ensuite une inclinaison légèrement différente et Ayôk fut le premier à voir la tache rouge lumineuse qui montait sur son ventre.
-Au sol ! aboya-t-il, ce sont des canons !
Bouches ouvertes, les Inuit restaient là, statufiés. Ayôk se coucha, mais pas assez vite, la gorge déjà traversée par une longue flèche. Une deuxième l’atteignit dans la tempe, s’enfonçant au milieu de son cerveau. Le shaman, très rapide, réussit à sauter derrière une corniche de glace quand il fut projeté encore plus loin par la flèche entrée dans sa nuque et ressortant par sa bouche, le guidant vers le mur de neige où il resterait suspendu et inerte.
Les autres n’avaient pas même tenté un geste et s’écroulaient, les uns après les autres, le parka percé à hauteur du cœur, puis de nouveau traversés par un deuxième jet, centré sur les têtes. Avant de tomber , Nigliktook regarda avec stupeur le long empennage trois fois encoché et cerclé de cuivre qui dépassait de sa poitrine. Il ne comprenait pas comment et pourquoi la machine qui les tuait crachait les flèches rituelles d’une tribu de Cree du sud. Une miséricordieuse nuit enfouit sa perplexité.
En moins de deux minutes, tous les Inuit présents n’étaient plus que des cadavres.
Beau travail.
Agonem alluma tranquillement une cigarette d’eucalyptus et s’approcha du lieu du massacre. Le robot-tueur replia ses tubes et se recroquevilla dans son container à demi-enterré.
A quelques mètres de là, la rondeur grise et luisante d’un sous-marin de poche émergea de l’écume, effrayant quelques oiseaux. Des hommes en noir sortirent d’une porte ouverte dans l’arrière du cockpit, et jetèrent à la mer un canot de caoutchouc où ils prirent place. Un moteur silencieux les poussa vers la berge gelée. Ils accostèrent près du jeune homme blond, et, sans lui accorder un regard, se mirent aussitôt au travail.
Ils ne portaient pas des bottes réglementaires mais des mocassins qui juraient avec le reste de leur uniforme.
Agonem s’assit, vaguement méprisant. Le nettoyage était un boulot subalterne, bon pour les Bleus. Il les regardait passer et repasser devant lui, silencieux et précis, évitant soigneusement de s’approcher des morts. Ils démontèrent posément toutes les traverses, brisèrent les longerons en menus morceaux, plièrent le moindre morceau de tissu, avant de les enfouir dans de grands sacs qu’ils accrochaient à un câble relié au sous-marin. Une dernière inspection fut organisée pour remettre pierres et terre dans une apparence excluant la présence d’une épave. On projeta de la neige fraîche sur les traces de pas incongrues. Enfin l’un des hommes ouvrit une escarcelle de cuir et projeta de petits détritus alentour. Agonem distingua même des crottes sêches de huskies, de cendres, des os rongés, des pépins de baies noires, des crachats de tabac à chiquer. Tous les signes du bref séjour d’une bande de Crees aventurés très loin de leur domaine.
Du bon boulot. Ces sauvages devraient apprendre ce qu’est vraiment la chasse. La chasse à la provoc.
Hatteras Inlet , Northamerica, 3 septembre 251,
O
rteils en éventail sur la rembarde de teck, F. lisait.
“The Revolutionary Frontier, 1763-1783” : le bouquin, presqu’aussi ancien que son sujet, avait été pondu par un Jack M. Sosin, membre éminent de l’université du Nebraska, disparue depuis deux siècles, -après avoir servi de prison aux révoltés du grand Sursaut, puis de dispensaire pour les malades de la guerre d’Extermination-. Mais sa bibliothèque avait été virtualisée à temps, et gisait au fond d’un obscur cagibi nanoctronique de la World Library, dans l’atoll Mopélia. Cent vingt mille ouvrages comprimés dans un seul cube mémoriel gros comme une tête d’allumette !
F. était pétri dans une quarantaine athlétique. Seuls le pli profond qui barrait son front et l’ambre trop clair de ses prunelles accusaient l’expérience d’un âge plus avancé.
Derrière F., clains et pilotis de la maison de bois bruissaient du vent océanique naissant. Naguère, la belle habitation coloniale répondait à la vie intérieure de ses habitants. Mais maintenant, chaque craquement lui rappelait le vide, creusait en lui le manque de ceux qui s’en étaient absentés. Elle, surtout. Définitivement éparpillée dans le vaste ciel de la lagune. Elle qui l’avait laissé seul un soir de Mars, saturée de morphine, en se tournant contre le mur de sa chambre pour ne plus rien savoir du monde qu’elle laissait. Ne rien savoir, même de lui, son compagnon de vingt belles années. Ils s’étaient dit adieu plus tôt, quand elle pouvait encore parler sans se manger la langue.
F. saisit le verre de Lagavulin en équilibre sur la rampe, pour une fois sans l’envoyer se briser sur les galets en contrebas, et l’avala d’un trait, en croquant rageusement les glaçons résiduels. Lui aussi aimerait se changer en vent et caresser sans fin les flots limoneux de la lagune du Pamlico qui séparait sa dune des peu salubres forêts côtières de la Caroline du Nord.
Mais il lui faudrait attendre. Assassiner le temps heure par heure, jour après jour.
Le téléphone immatériel chanta discrètement, réglé à quelques centimètres de son oreille gauche.
—McTregor veut encore m’inviter à dîner, pensa l’homme. Deux solitudes décrépites au lieu d’une, et cela quatre fois la semaine. Non merçi.
La mélodie se tut. Reprit, insista. Pas le style trégorien.
F. poussa deux fois sur ses tympans, déclenchant l’ouverture de la ligne. Une voix sourde se matérialisa près de son front.
—Bonsoir, vieux pirate. C’est bon, la vacance éternelle ?
F. reconnut le timbre râpeux. Il ne l’avait pourtant pas entendu depuis cinq ou six ans. Lors d’un séminaire au Chanat de Baltimore, se souvint-il.
—Salut, vénérable fripouille. Tu n’en as pas assez d’oeuvrer au salut de l’humanité ?
Un rire léger se promena devant ses yeux, comme si un fantôme ironique le toisait.
—Cette impertinence suggère que tu n’es pas mentalement hors d’usage. Voila un point excellent. Assez rare parmi les gens de ta génération, pourtant si jeunes...
—Mm, comment expliques-tu cette rareté, sagace hypervieillard ?
—L’ennui. On a parlé des effets de la technologie génique. Un mauvais mode de sélection des neurones réjuvénants. Mais je n’y crois pas. En réalité, tu appartiens à l’âge qui a réinventé cette étrange idée biséculaire selon laquelle chacun a “droit a un repos mérité” après quelques dizaines d’années passées à s’agiter pour le compte d’autrui.
—…Ce n’est pas ton problème.
—Certes. Ce qui m’amène à justifier ce viol de ton intimité.
—Tu ne me déranges pas. Parle…
—Peux-tu passer à Washdicee d’ici un jour ou deux ? J’aimerais résoudre une question épineuse et je souhaiterais bénéficier de tes lumières.
—Et… à quel sujet ?
—Je ne peux guère t’en dire plus (La voix semblait s’éloigner comme si le fantôme arpentait la véranda.) Le monde des ondes hertziennes est autant peuplé de confesseurs clandestins que d’interlocuteurs légitimes.
—Je ne peux décemment pas te répondre que je suis débordé. Au fond, çà me fera plaisir de te revoir.
—Je n’en suis pas si sûr.... soupira le spectre invisible, s’éloignant davantage.
—Gosh, c’est aussi mauvais que çà ?
—Disons que çà pourrait l’être, et pire.
—Je serais donc utile à quelque chose… de sérieux ?
—Possible. Mais sans médaille à la clef.
—Alors, j’arrive. Attends-moi pour jeudi matin. çà va ?
—Il vaut mieux que tu nous parviennes par des voies détournées, plutôt que par les moyens express que je pourrais t’offrir. Trop visibles. Mais je t’avertis : passé jeudi, 10h, je m’inquiète.
—D’accord. Je ne vois pas...
—A la tienne !
Un frottement de cristal, quelque part à distance, confirma à F que son partenaire invisible trinquait bien à sa santé. Il esquissa une réponse symbolique avec son verre vide.
—Qu’est-ce que tu bois ?
—Un Mâcon blanc du siècle passé. Tout en miel.
—Trop cher pour moi.
—Il faut bien que nous ayons quelques privilèges, nous qui portons le poids de cette exaspérante espèce.
—A jeudi, crapule sénile...
L’interlocuteur ne daigna pas relever, et la ligne raccrocha dans la séquence programmée par F : le crépitement d’une rafale de pluie sur le parquet laqué, tout autour de lui. Le silence mordoré réenveloppa F., dubitatif.
Non, dût-il bientôt se l’avouer. Plutôt vaguement excité.
F. et M.
Quand le soleil émergea, F. était au travail depuis une heure sur la terrasse. Le coeur content, il préparait son dirigeon en fredonnant l’air éternel de la “Donna e mobile.” Le méthane n’était pas le meilleur combustible pour le cône aérostatique, mais il en disposait à partir du digesteur domestique et d’un compresseur solaire autonome. L’homme testa les poulies de traction ainsi que les plis du parascendant. Puis il libéra l’étrange animal de soie qui se déplia joyeusement, claqua, et se gonfla au ras du sol devant l’aérostat, hésita, puis courut chercher les thermiques à plus de trente mètres au dessus.
Le complexe appareillage semblait incontrôlable au néophyte. Pourtant, depuis les premières courses en 112, l’engin s’était allégé, renforcé, adapté. La carène de résine profilée remplaçait le panier d’osier, telle l’étamine d’un pistil entouré de sa corolle de ballons, et de voilures propulsive et suspensive. La fine armature cylindrique retenait trois boudins oblongs emplis d’hélium, et la nacelle de portage était maintenue horizontale quoi qu’il arrive, sous le ballon principal. Elle s’appuyait sur la rampe de lest et les pieds d’arrimage étaient repliés pendant le vol.
Des gouvernes de tissu scellé et de minuscules moteurs solaires stabilisaient l’appareil dans les trois dimensions, tandis que sa vitesse était assurée par les focs et le parascendant. En l’absence de vent, une hélice-relais disposait des deux heures d’autonomie de batteries gravées dans la surface de l’habitacle. L’ordi de bord pouvait ajuster la tension des panneaux et la capacité ascensionnelle des ballons, pour un vol automatique à l’altitude choisie. Mais F. préférait piloter en personne son grand cerf-volant hybride.
Il lança son paquetage à l’arrière de la pirogue aérienne, et se glissa sur le siège abrité d’un cockpit en carboplast, puis télécommanda le largage des amarres. Spontanément, la tourelle de lancement se tourna vers le nord-est, choisissant un angle de vent arrière, et les doigts d’acier se déplièrent, libérant le dirigeon. Quarante mètres à l’aplomb de la maison, le moteur vrombissant prit le relais, calculant sa rotation pour alléger encore la charge remorquée sans laisser fasseyer les voilures.
Quelques instants plus tard, l’hélice se tut. Les bouches de soie qui cherchaient avidement l’air chaud arrachaient l’engin à la pesanteur, l’emportant au ciel dans un beau silence.
Heureux comme un enfant, F. ne corrigea pas la gîte de 40% qui tirait son traîneau volant vers tribord. Il se vit, père Noël des temps futurs, happé vers les nappes bleu sombre de la stratosphère. Il rejoignit les brumes alizées balayant l’humidité des marais du Matamuskeet, puis vira plein ouest, aspiré par les fraîcheurs ambassadrices des Appalaches. Retournées depuis longtemps à l’Ar, les forêts de la Roanoke glissèrent au dessous de lui, et l’approche des régions malades au sud de la baie Chesapeake commença. De longues marbrures jaunâtres d’arborescences bactérisées alternèrent avec les réseaux des anciennes zones périurbaines, jamais complètement rendues à la nature.
Parfois au bout de vagues lignes droites -restes d’autoroutes enfouies-, la pointe d’une collurbe mineure apparaissait, entourée de sa rosace de cultures vert tendre, comme la végétation vivace autour d'un volcan éteint. Sur ses pentes, des étincellements de quartz révélaient les installations solaires des habitats. A cette heure pourtant déjà lumineuse, le contenu du cratère central ne se dévoilait pas encore. Les centres Mers n’avaient pas non plus émergé tels des phallus brandis vers le soleil, et l’ombre protectrice cachait les bâtiments plus modestes des Chanats et des institutions publiques.
Ici et là, en pleine forêt dense, de petits pinacles blancs indiquaient les villages-vigies, reliés aux Vics par de modestes routes de terre serpentant sous le couvert, ou encore se détachaient les toitures cuivrées de Hauts-lieux complètement isolés, havres de paix accueillant, sous la houlette de vieux Chans, de studieux pélerins du savoir, ou des hordes bavardes d’Ars en mal d’échanges.
-Un paysage de conte de fée, pensa F. Un rêve éveillé dont la vertu imaginaire avait captivé ses habitants. Mais le prix en était rude : que de rumeurs étranges ou sanglantes ne se propageaient-elles pas sur le compte de ses autochtones, prétendus non civilisés ? Et davantage encore sur ces coureurs d’aventures malsaines qu’on supposait être les occupants illégaux des fringe-zones, à la lisière des espace-temps constitutionnels ? (“Constimes”, en amérangle standard).
Six heures plus tard, Washdicee (appelée Dicee pour une raison oubliée) apparut sur l’horizon, telle la ligne fulgurante tracée par un cutter à la surface d’une mappemonde lumineuse.
F. entama une descente douce et prudente, pour ne pas être en butte à la police des Altitudes Réservées. Parmi la somptueuse succession des bois résidentiels étoilés de palmiers géants, il vit grandir l’hémisphère central, immense goutte lactescente qui abritait l’une des capitales de la planète. Il obliqua vers l’ouest et, comme le dirigeon survolait le large cours tortueux du Potomac, il regarda, non sans appréhension, la bulle renfermant la ville, crâne à demi-enterré d’un énorme cerveau phosphorescent.
Il voyait en elle les immeubles se découper en transparence, formant plusieurs plans flous, clairs ou sombres, tandis que les véhicules officiels circulaient entre eux, tels des myriades d’insectes microscopiques à l’intérieur d’une ruche. On pouvait aussi songer à des millions de bactéries arpentant les flux de lymphe et de lait d’une mamelle massive dominant le torse horizontal de la mère patrie.
Le soleil embrasa enfin le dôme translucide, tandis que la courbe du Potomac Intérieur miroitait, insoutenable. Au débouché de l’arc basaltique érigé à l’entrée de la coupole géante (témoignage de la dictature du général Lankou) le fleuve prit la couleur du sang.
F. fut soudain envahi par une curieuse hallucination, plutôt auditive d’ailleurs. Il lui semblait qu'une ombre nageait au dessus de lui, chuchotant dans le vent :
-Le sein de la grande pêcheresse... de Babylone la putain, sera bientôt percé par le glaive d’un monstre de justice !
L’impression cessa aussi vite qu’elle l’avait envahi, et l’ombre se révéla être une petite nuée grisâtre qu’il dissout en la traversant.
Mais la phrase flottait toujours en lui.
-monstre de justice..... mmmonssss...
Un instant, F. avait cru à une interférence radio, peut être avec une émission religieuse. Mais non, c’était autre chose.
F se ressaisit.
—Mon éducation pentecôtiste remonte en surface ! se gourmanda-t-il.
Mais il y avait peut-être aussi la phobie de la grande ville... ou les souvenirs douloureux qu’il avait réprimés. Quoi qu'il en soit, la force de l'illusion subite était inquiétante. Si cela se reproduisait, il devrait peut-être s'inquiéter de sa santé mentale. Etait-il devenu fragile ?
Il approchait, maintenant. Il était temps de rentrer en contact mental avec le communicateur de son hôte.
—C’est toi, vieux bandit ? s’enquit la voix de râpe à bois. Tu es ponctuel. D’après mon lecteur, il suffirait que tu regardes à tes pieds, vers quatre heures, pour apercevoir la balle de golf que je viens de propulser vers le trou 14. Après une vaste cavité sablonneuse en forme de huit, tu vois ?
—Reçu et perçu, mon bon. Sauf la balle, je l’avoue. Veux-tu que je fasse la feuille morte pour t’y rejoindre ?
—Nous serions mieux au pavillon. Ce carré de tuiles laquées sur ta droite... On s’y retrouve dans dix minutes ?
—Parfait, O grand Suprême. Prépare-toi à survivre à une embrassade enthousiaste, emplie de l’énergie des amitiés nostalgiques.
—Bon, je me munis d’une tunique pare-émotions. A tout de suite.
°
° °
—Tu as maigri...
F. n’avait pu retenir la remarque. La frêle silhouette en longue tunique blanche était celle d’un déporté affamé ou d’un cancéreux au stade terminal. Mais le visage émacié souriait, l’oeil pétillait. La lèvre mince retroussée de biais sur de petites dents régulières, préparait sa blague coutumière. La force des mains noueuses qui enserraient celles de F, démentait l’impression de faiblesse.
—Où est passée ma masse musculaire, te demandes-tu ? enchaîna le vieillard. Eh bien, je n’en sais rien. Je ne la brûle pas par un comportement anorectique, car je me nourris comme quatre de mes confrères (qui ne sont que trois...). Peut-être a-t-elle pris la place de mes os, par souci d’économie. A cent quarante-cinq ans, surviennent des choses assez inattendues... sauf la mort ! Des côtes qui cassent quand tu ris, par exemple. Très agréable...
F. compatit poliment.
—Ou, continua M., un doigt qui se replie au moment où l’on te serre la main : plus moyen de décrocher le partenaire. Ce n’est pas drôle quand il s’agit d’une érotomane qui te poursuit depuis trente ans, je te prie de le croire. Bien, trêve d’anatomie des fossiles, viens donc grignoter ces gambas qui arrivent tout droit de l’estuaire du Delaware.
Le pavillon était ouvert à tous vents, accusant une vague ressemblance avec un mirador. Mais au milieu, nul affût de canon photonique ni phare de détection. Seulement un vaste barbecue rougeoyant, équipé de grilles de tailles et fonctions diverses. Non loin, un amoncellement de grosses crevettes sauvages, couleur de marbre bleu, était épandu sur une paillasse dallée et M. y piocha avec circonspection, choisissant les plus belles, avant de les enfiler sur des baguettes.
Deux bols de sauce épicée attendaient sur une petite table de fer forgé, qu’honorait la présence d’un vin millésimé dont F. n’osait regarder le terroir ni la date.
—Tu veux les placer sur les braises ? Je n’approche pas trop du feu depuis ma crise de déshydratation, il y a un mois. On a été obligé de me couvrir de glace. Pour recevoir l’Ar du Labrador, c’était très indiqué. Le délégué a même cru qu’on se moquait de lui. Il est sorti de ses gonds, m’a insulté et est parti en claquant la porte.
Cette fois, F. interrompit le squelettique bavard.
—Peux-tu m’expliquer...
—La raison de ta présence ici ? Bien sûr. Ne crois pas que je te fasse perdre ton temps avec des anecdotes. Il y a peut-être un rapport ... mais commençons par le début.
M. s’arrêta, gloussa et regarda F. d’un air coupable :
—Je veux un rapport sur le début, et aussi sur la suite, jusqu’à aujourd’hui, et même demain, jusqu’à une certaine échéance, le tout dans un mois.
La vieille baderne aimait jouer avec les nerfs de ses interlocuteurs. Cela ne datait pas d’hier, mais F se souvint qu’en définitive, il existait peu de personnalités aussi cohérentes, et il attendit que M. daignât nouer les fils qu’il lui indiquait en termes sibyllins, tout en plongeant des queues de crevettes dans son bol de sauce.
—La chaîne des incidents, voila ce qui m’intéresse. Et comme tu es historien, c’est toute la longueur de cette chaîne, au moins depuis dix ans.
—Quels incidents ? demanda tranquillement F.
—Ceux qui surviennent sporadiquement sur la Frange, un peu partout dans le monde, et qui grignotent insensiblement mais sûrement le statut constitutionnel des territoires. Des meurtres ;des massacres. Et spécialement les incidents qui mettent aux prises visiteurs de l’Ar et Armen...
—Tu inclus là-dedans les brutalités commises par des Surv’ars à l’égard de délinquants notoires réfugiés sur l’Ar ?
—Absolument. Et bien d’autres choses encore, comme ces scandales de la pollution des franges...
—Tout le monde sait que les Ars n’en sont pas coupables. Ce sont plutôt des agricollurbiens, ou des...
—J’en suis convaincu, F. Le problème n’est pas là. Ce qui m’inquiète, ce sont les rumeurs de corruption des surveillants Ar. Laissent-ils se produire les pires infractions ? Et dans ce cas, comment sont-ils achetés ?
—C’est une enquête policière que tu me demandes là. Pas de l’Histoire.
—Commence par l’Histoire. Collecte tout ce qui s’est passé et qui n’est recensé que par les médias locaux, et donne-moi un panorama organisé de tout cela. Je veux à la fois des preuves et des arguments solides.
—Dans quel but ?
M. regarda les frondaisons du parc qui dérobaient à la vue la base de la bulle de Dicee. Il semblait accablé par la naïveté de la question.
—Mais pardi, pour démontrer qu’il y a manipulation patiente, de longue date, pour émousser la réputation des Ars ! N’oublie pas que je suis leur avocat dévoué. A la vie, à la mort...
F. arrêta de suçoter la carapace molle qu’il avait déjà vidée de son délicieux contenu, et dévisagea son interlocuteur, sourcils interrogateurs.
—Qui aurait intérêt à une telle... manipulation ? Il est insensé de s’attaquer à un Ordre en général. Les conséquences seraient catastrophiques pour la paix du monde.
—Je l’ignore. J’ai bien quelque idée des forces qui pourraient pousser à une démonisation de l’ ordre Ar, mais je ne te demande pas d’enquêter sur cet aspect. Ce n’est pas de ton ressort. J’espère seulement que les résultats de ton travail -que je désire de type académique, afin qu’il puisse servir le plus officiellement possible- confirmeront certains points dans ce domaine.
—Bref, tu me demandes d’étudier le symptôme, pas la cause.
—Oui. Je ne veux pas t’exposer inutilement.
—Je t’en sais gré. Mais pour revenir à la mauvaise humeur du délégué du Labrador, a-t-elle rapport avec les incidents frontaliers ?
—En apparence, aucun ! Mais la réaction épidermique du bonhomme au ridicule de mon apparence sous des cataplasmes glacés, ne peut s’expliquer dans un contexte normal. Les Inuits ont toujours manifesté humour et tolérance. Je ne vois qu’une raison de leur exaspération : l’érosion de ma respectabilité fragilise leur position politique.
—Ta réputation a pourtant l’air parfaitement stable, si l’on en croit les bulletins du Chan.
Le visage creusé de M. se plissa en une moue dubitative.
—Je ne suis pas visé à titre personnel, évidemment, mais il existe une nervosité grandissante quant à la garantie de stabilité des Franges. J’ai eu connaissance de nombreux accrochages, spécialement dans les aires poissonneuses de la fédération Inuit.
—Avec qui ?
—Difficile à dire. En apparence, des pêcheurs indépendants, en provenance de Collurbes maritimes. Des morutiers ou des chasseurs de phoques ignorant qu’ils étaient en infraction. Mais il y a de plus en plus de naïfs en situation litigieuse ces derniers temps. Bizarre pour des populations dont le niveau culturel garanti par le Chan s’élève d’année en année. Et puis il y a eu il y a un mois deux véritables massacres d'Inuits, probablement du fait d'une même bande indienne incontrôlée. Trente deux morts, tous abattus à l'arc de chasse, à trois jours d'intervalle dans le Labrador. C'est un fait sans précédent.
—On n'en a pas parlé du tout...
— Et pour cause. Nous avons eu toutes les peines du monde à empêcher les familles d'en appeler au tribunal suprême, au moins en attendant l'enquête que je fais diligenter depuis. Là encore, le côté "instruction" de l'affaire est en cours. Mais je voudrais être sûr qu'il n'y a pas des précédents, des disputes entre Crees et Inuits, qui auraient pu dégénérer en vengeances, même plusieurs années après.
— Bizarre, ces peuples vivent en bonne intelligence depuis des centaines d'années.
— C'est bien ce qui me semble étrange. Cela sent la provocation à plein nez.
F. réfléchit aux perspectives insondables que son vieil ami lui découvrait par bribes, et décida qu’il préférait ne pas en savoir trop. Après tout, ce n’était pas lui qui soutenait le monde, mais ce maigre Atlas cacochyme que la plus légère bourrasque terrasserait sûrement.
—Pour quand veux-tu ce travail ?
—Je te l’ai dit : avant la session extraordinaire de l’ASSU, dans trente jours. Je veux être armé pour certains débats que je sens venir, même si personne n’en parle encore.
—Sur la pleine propriété des Franges ?
Le vieil homme en blanc sourit à F. de toutes ses dents.
—Je savais que ton intelligence n’avait pas trop souffert ! Mais je ne m’étendrai pas sur ce sujet.
Il poursuivit :
—Naturellement, tu disposes d’un budget du Tétrapan : un per diem, et un transfert gratuit de la documentation ASSU sur les ordis de ton choix. Plus les titres pour les déplacements indispensables.
—Payés d’avance, ou remboursables sur justificatifs ?
—Euh, il faudra voir avec...
—J’ai compris. De toute façon, je suis en train de crever de solitude sur la lagune.
—Elle te manque ?
—Oui, dit F., et il se détourna.
—En un sens, je t’envie. Je n’ai plus de vie affective au sens ordinaire depuis presqu’un demi-siècle. Je crois que je suis devenu une sorte d’arbre creux. Suis-je encore humain ?
—Probablement. Tu nous aimes tous. Tu aimes ton prochain en général.
—Moque-toi…
F. se pressa sur les mains deux moitiés de citron, puis les lava soigneusement dans une jolie vasque de marbre synthétique.
Il sortit du pavillon et se dirigea vers son appareil, posé délicatement sur la pelouse, tel un très grand chapeau de dame excentrique.
—Je t’envoie un premier aperçu d’ici un mois, dit-il sans se retourner.
—Trois semaines. Mais reste donc pour un fromage...
—Laisse tomber (c'est ce que signifiait le geste de F. s’installant à son poste de pilotage.)
Un instant plus tard, la fleur multicolore de l’étrange véhicule s’élevait à la verticale. Avec une lenteur majestueuse, il prit de l’altitude et se changea progressivement en insecte, suspendu à mi-hauteur du dôme de Dicee.
—Zgavaw ! aboya M., le regard fixé sur la bestiole volante qui se confondrait bientôt aux essaims d’électros abandonnant la bulle en fin de journée de travail .
—Oui, maître, répondit une voix de velours dans l’ombre d’un pilier.
—Tu as repéré l’homme ?
—Oui, je crois. Mais j’ai aussi les crocs, maintenant. Vous n’avez pas arrêté de vous baffrer pendant que je me les sêchais.
—Pas question que tu manges ici, Zgav. Tu sais que je ne peux pas neutraliser les détecteurs optiques, mais uniquement les sondes auditives. Je veux seulement que tu me dises si tu es sûr de reconnaître le bonhomme dans n’importe quelles circonstances.
—Affirmatif.
—J’aime ta concision. Je compte donc sur toi pour une prise en charge parfaite ?
—Sans problème, Maître. C’est juste une question de budget. Et le Tétrapan ne paie jamais à temps...
—Veux-tu insinuer, sagouin, que tu n’es pas prêt à avancer le prix d’un Transcités, si F. se déplace sans prévenir ?
—Exactement, maître. Le Téte me doit déjà une ardoise de 25 000 universos, ce qui n’empèche pas Dicee de m’en réclamer autant comme impôt exceptionnel pour “haut traitement”.
—Galère ! et le civisme ?
L’ombre entre le pilier et l’aloès remua évasivement.
—Réponds, Zgav !
Devant le silence persistant, M. s’avança et se pencha sur le parapet. Rien. Le damné bâtard avait disparu. De rage, M. abattit sa paume sur la pierre brûlante. Et sentit aussitôt le métacarpe de son auriculaire s’effriter dans son enveloppe de peau flétrie.
F. laissait la nanoctronique embarquée communiquer avec les appareils filant autour de lui comme autant de gros bourdons, pour éviter tout risque de collision. Nonchalamment, il modifiait cependant les paramètres à la main, pour longer l’hémisphère et se rendre à l’aéroparc 116, le plus proche de son domicile dicéen.
Dans le petit appart donnant sur une rue suspendue de 26 eme niveau, il avait tout laissé sous des housses. Il n’y avait pas remis les pieds depuis la mort de l’aimée, et ne comptait y demeurer que pour la nuit, vu le prix démesuré des lits hoteliers, sous le dôme tout comme en banlieue.
Il y avait moins de poussière qu’il n’en attendait (on avait dû améliorer les générateurs d’atmosphère avant la dernière élection du Vicariat), mais l’air sentait le moisi. Il ouvrit la fenêtre et médita, les coudes en appui sur la gouttière de cuivre verdi d’où les hirondelles génétiquement adaptées partaient en fusées pour rejoindre le gros immeuble de la Panose, face à lui. On n’avait pas encore changé les faux aulnes des terrasses inférieures, qui apportaient une once de repos visuel dans cet univers d’ors en fusion.
Recuit de fatigue, F. se laissa tomber sur le divan Empire du salon et s’endormit instantanément. Il rêva. Des marsouins couleur sépia sautaient hors de l’eau, de plus en plus haut, comme s’ils voulaient entrer. L’un d’entre eux y réussit et se tourna vers lui, sa tête oblongue empruntant les traits d’un Ar de haut rang.
—Incident, incident ? Incendie, oui ! Tu te souviens ?
Le poisson-Ar ouvrant la bouche comme une dorade lui tenait des propos énigmatiques, puis devant son incompréhension, son sourire redevint animal. La créature lui tourna le dos et plongea, non sans quelques saccades qui retinrent sa queue à hauteur du garde-fou.
F. se réveilla en sueur et alla refermer la fenêtre. Puis il rit de sa pusillanimité : craignait-il vraiment que les poissons reviennent ? Il se prépara une décoction de caféine et la but à la salle de bains en se regardant mélancoliquement dans la glace. Hirsute, vieilli, buriné. A quelle femme pourrait-il plaire encore ? De plus, il sentait... le poisson. Le rêve ou les crevettes de M. ? Ou encore l’odeur de sa maison d’Hatteras Inlet imprégnant ses vêtements ? Peut-être simplement sa peau de marin, contrastant avec l’odeur rance de cochon frit qui régnait à Dicee, comme si l’on y brûlait en continu des carcasses animales ou humaines.
C’est alors que F. se figea, l'oeil étincelant : John Cardoy !
La longue silhouette dégingandée de John se surimprimait à sa propre image dans la glace , tel qu’il y a tant d’années, il descendait les escaliers du Chan, araignée maladroite. En voila un qui avait couru sus à l’incident... jusqu’à l’accident fatal. Justement, l’incendie !
Quatre ou cinq mille hectares carbonisés, quelque part en Europe. Toute l’équipe de tournage y était passée. On n’en avait rien retrouvé. Pas un os. Pas une lentille de caméra. Quatre personnes fondues dans la couche uniforme de cendre blanche retombée sur le paysage comme une lave légère. Il y avait de cela, allons, trois ans.
Qu’étaient-ils partis filmer déjà ? Ah oui, une scandaleuse bande d’huluberlus Ars, ou qui se prétendaient tels, voulaient retourner à des rituels anciens, dans des amphithéâtres de pierre... Pourquoi pas des sacrifices humains, n’est-ce pas ?
F. toussa, chassant un peu de la ville polluée hors de sa trachée artère, et se concentra sur ses souvenirs.
Cardoy ! Il avait sûrement conservé des objets à lui quelque part. Des ustensiles que le jeune cinéaste avait laissés, quand il partageait un module avec F. à l’université. Unité “vidéologie historique”. Un vieux filtre d’objectif. Un trépied articulé... et par chance, un disque gravé, quelques rushes inexploités, un ou deux livres-papier, peut-être. Où F. avait-il bien pu laisser ces machins ?
Northamerica, Washdicee-Notax-Center,
6 septembre 251
B. immobilisa sa masse de graisse et de muscles dans la vaste fauteuil de carboglys et lui ordonna de se tourner vers la fenêtre panoramique. L'ample fauteuil de massage referma sur ses lourdes cuisses ses articulations chuintantes et obéit à l'injonction.
C'était la minute de recueillement de B., son moment mystique. Pas question de se priver de l'une des rares jouissances qu'il s'autorisait. Il regarda d’un oeil morne la paroi du puits de béton glisser vers le bas à quelques mètres de lui, de l'autre côté du vitrage épais. Une à une, les tristes lampes de sécurité descendaient dans l’ombre rejoindre l’enfilade verticale des autres perles lumineuses, avant de disparaître, avalées sous le gigantesque cylindre qui emportait B dans sa paresseuse ascension.
D’anciennes lois, aussi rigides que le roc, interdisaient aux bâtiments du Mer d’émerger au dessus du sol entre le lever et le coucher du soleil. Ainsi personne ne pouvait-il admirer, étincelante des feux de l’astre diurne, l’aiguille de 600 mètres de haut du Centre Directionnel de Mer-Washdicee, cachée dans un ancien silo militaire au milieu des décombres d’un ensemble pentagonal d’immeubles archaïques, changé en rocaille jardinée à deux kilomètres à peine au nord-ouest de la Bulle.
Peu importait ! En attendant que cesse -bientôt- cet ordre inique, cet écrasement de la beauté vraie, B. pouvait éprouver une sensation de puissance, lorsqu’à la nuit, les vérins de métabronze cachés dans les entrailles du sol soulevaient la tour, si doucement qu’on pouvait croire avoir rêvé en se découvrant, à chaque nouveau regard par la fenêtre, un peu plus haut au dessus des arbres du mail souterrain. B. attendait avec impatience l’instant où son étage sortirait de l’antre, émergeant au milieu des tapis d’étoiles-terrestres et célestes- , puis se propulserait vers le ciel, jusqu’aux 584 mètres qui lui étaient assignés, parfois baigné dans la pâleur lunaire.
Mais cette fois, le géant ne s'abandonna pas complètement à son temps d’innocente contemplation. Il était soucieux, vaguement furieux, même. Les rapports de police confirmaient ceux de son service de sécurité. Le vieil Ilno avait bien déclenché une enquête sur lui. Si l’enquêteur se révélait chanceux et habile, il disposait d’un délai suffisant avant la session spéciale de l’Assemblée universelle pour laisser suspecter le pot aux roses. A tout le moins pour découvrir des faits assez gênants pour le mettre en difficulté, lui, prince incontesté des Mers, ordre le plus puissant, véritablement responsable de l’avenir de cette pauvre planète ancestrale.
Intolérable. Il ne pouvait pas permettre à un quelconque grain de sable de venir s’immiscer dans le Plan.
Le pire était qu’il n’était pas sûr de l’amplitude des dégats potentiels, puisque la plupart des “actions spéciales” les plus sujettes à caution avaient été conduites avant son élection. Il avait certes tenté de verrouiller les dossiers, et de détruire tout élément compromettant, tout indice pouvant orienter des inspecteurs vers une piste sérieuse, mais il ne pouvait exclure qu’un agent de l’Administration Organique ait conservé par devers lui de quoi opposer le chantage à des menaces personnelles.
Il fallait bouger, songea-t-il. Maintenant. Ce qui était fort risqué en une période où les organisations fiscales étaient en train d’éplucher les comptes des principales associations de son réseau, tandis que les mondiomédia alimentaient chaque jour la rubrique du scandale de la Caisse d’Entr’aide. Mais comment faire autrement ?
Foin de massage. Il se redressa brusquement, se libéra de l'étreinte de cuir humide, et se précipita contre le mur... qui s’ouvrit pour découvrir la minuscule capsule de déplacement privé logée entre les deux peaux de la paroi du bâtiment.
Il avait toujours l’impression de se glisser à l’intérieur d’une fiole de whisky de poche, et devait y tenir à demi redressé, le banc ne suffisant plus à accueillir son assez vaste postérieur. Il pianota sur le pupitre de direction et enfonça un ongle dans le triangle rouge qui représentait maintenant son objectif.
Immédiatement, l’engin entraîna son occupant dans une giration tourbillonnante, qui aurait poussé au malaise n’importe quel passager non habitué à ces déplacements clandestins.
Une fois atteint son objectif cent-vingt étages au dessous du burreau de B., et quatorze secteurs plus à l’ouest de la tour, la porte du véhicule secret s’effaça à nouveau en même temps que le panneau correspondant dans le mur d’une grande pièce grise sans fenêtre (inutile puisque ce niveau ne sortait jamais de terre).
B. y pénétra... et se baissa aussitôt, pour éviter un projectile jaune de la taille du poing.
Le mince jeune homme blond coupable de cet acte de lèse-majesté se confondit en excuses, que B. écarta d’un geste impatient.
—J’espère que tu peux être moins maladroit, Agonem, gronda-t-il. J’ai besoin de toi pour une intervention très... précise.
—Pardonnez-moi, Maitre.. Je... je m’exerçais à contrôler des rebonds. je ne pouvais pas savoir que vous...
—Aucune importance. Est-ce que nous sommes seuls ?
—Oui, Maître...
—La Skoule n’est pas dans les parages ?
Le jeune homme cilla devant la manière vulgaire de traiter la Directrice du Groupe Rapproché.
—Non, Madame la Directrice reçoit les nouveaux, à Langloch. Je suis seul, sans même mon connecteur que j’ai laissé dans ma cellule. Mais...
B. éluda d’un geste la velleité de commmentaire.
—Asseois-toi.
Il n’y avait d’autre choix que le minuscule trépied situé devant la machine de musculation, et Agonem Trillard obéit, délaissant sa pelote de fibre de carbone, impressionné par son imposant interlocuteur aux épais sourcils dangereusement froncés. Agonem admirait profondément B., et respectait ses capacités d’orateur, de meneur d’homme et de stratège. Sans lui, le jeune homme savait qu’il ne serait plus rien, ou végéterait dans une prison vicinale. Il lui devait une loyauté absolue et se serait fait tuer sur place plutôt que de laisser des agresseurs s’approcher du Maître.
Cependant, il ne savait trop pourquoi, il ne pouvait éviter un tremblement de paupières –une réaction épileptique miniature ?- en affrontant le regard impérieux, sombre et ardent du gros B. Les techniques de déconditionnement psychique n’avaient trouvé en lui aucune trace de haine de la figure paternelle (Zigman Trillard était mort quand son fils n’avait qu’un an). Et pourtant, souvent, triturant inconsciemment les rares poils de ses favoris, il se demandait s’il aimait vraiment B.
De son côté, B. considérait le cadet avec perplexité. Il lui expliquerait sans doute un jour les raisons de la défiance sourde qui séparait la Caste Supérieure à laquelle tous deux appartenaient, des Administrateurs Organiques (AO), dont la Skoule était l’une des principales responsables. Encore la convention qui lui attribuait le genre féminin était-elle scientifiquement abusive puisque la Skoule, comme la totalité de AO, était issue d’une cellule germinative sexuée (féminine, en l’occurrence) mais dont les modifications avaient produit un individu parfaitement asexué, désormais voué au clonage pour assurer sa reproduction.
Agonem avait certainement appris que l’AO était le coeur du projet Mer, la véritable humanité en germe dans l’ordre voué au transport et à la communication. Et il devait aussi savoir, comme tout le monde, que les Clones S- (sans sexe) étaient produits à partir des individus sexués les plus brillants, aussi bien de la Caste, que du Peuple, et que le stock de gènes favorables augmentant constamment au sein de l’ordre, ils étaient appelés à remplacer progressivement aussi bien les uns que les autres. Il n’existerait demain ni caste, ni Administration, ni peuple, mais un unique Mer, constitué de purs individus d’exception, à jamais reproduits tels qu’en eux-mêmes, ainsi qu’une Olympe aux dieux se connaissant les uns les autres de toute éternité. Un pas encore et le clonage lui-même se raréfierait avec l’allongement de la vie en état de perpétuelle jeunesse.
Tel était le but déclaré, hautement revendiqué, de l’éthique Mer, et le jeune cadre, jadis recruté dans une tribu Ar renommée pour son habileté stratégique dans les luttes de clans, partageait évidemment ce Credo. Il aspirait probablement lui-même (ou pour l’un de ses futurs enfants) au privilège de se voir attribuer une descendance par clonage, et de ressembler ainsi à ces étranges couples composés d’une personne âgée et de son double identique, plus jeune de plusieurs dizaines d’années, qui hantaient les couloirs du bloc AO, le second gravement attentif aux enseignements de son « original ».
Mais Agonem était sans doute loin de penser qu’un désaccord sur ce sublime objectif divisait les instances suprêmes du Mer. Il serait temps de lui apprendre, à l’issue des épreuves toujours plus dures que B. lui imposait, que son opinion personnelle sur le sujet était différente.
Pour B., en effet, la théorie de la spécialisation génétique par clonage impliquait sur le long terme une catastrophe, qui détruirait le Mer aussi sûrement qu’une épidémie de pathogènes ciblés sur une population. Il y avait eu des discussions orageuses à ce propos au Comité de Présidence, et la Skoule, qui y participait au titre de Merpol savait exactement à quoi s’en tenir sur son compte. Les lazers de ses yeux sans fond disaient mieux que tout ce qui arriverait à B. si, l’espace d’une minute, son pouvoir absolu venait à fléchir.
Par bonheur, ce n’était pas le cas. B tenait le Mer. Aujourd’hui plus que jamais, étant donné les circonstances. Les AO, et davantage encore le Peuple d’ouvriers et de technos avaient besoin de lui. Il en profitait pour les prendre de vitesse, les séduire, les désarmer, les engager sur une voie irréversible, dont, avec un peu de chance, ils apprendraient bientôt que c’était la meilleure destinée dont ils pouvaient rêver.
Patience donc, avec les poulains nerveux du Groupe Rapproché. Un jour viendrait où ils se débarrasseraient de la présence encombrante de l’AO asexué(e), de son lugubre silence, de sa mélancolie glacée (qu’on attribuait au deuil qu’elle avait dû faire plus jeune de son clone unique, disparu(e) en bas âge, et qu’elle n’avait jamais voulu remplacer).
B. arpentait la pièce circulaire. Il se retourna d’un bloc et pointa son doigt sur le garçon impassible.
—J’ai relu ton rapport sur l’action du Labrador, le mois dernier.
Agonem se tassa, puis regimba, relevant sa mèche sur le front d’un geste nonchalant.
—Quelque chose vous a déplu, Maître ?
—Je ne reviens pas sur les félicitations que t’a accordé le Conseil du Groupe. Mais je me demande si quelqu’un ne t’a pas repéré.
—Impossible, fit le garçon imperturbable. J’ai vérifié toutes les précautions prises.
—Il y avait peut-être des gens du camp d’été qui s’étaient absentés quand l’équipe de liquidation est revenue.
¬—Impossible, maître. J’avais compté femmes, enfants et vieillards. Et, après on a compté leurs cadavres. Ils y étaient tous. Mais qu’est-ce qui vous fait dire çà ? Une épreuve morale, pour tester mon sang froid en situation de suspicion ?
B, perplexe, détourna la tête.
—N'épiloguons pas. Nous verrons bien. Mais j'estime que tu me dois quelque chose pour vraiment sécuriser le problème.
Agonem fronça les sourcils, puis claqua des talons, avec un peu d'emphase.
-A vos ordres.
-Quand dois-tu voir ton professeur ?
—Quel... Ah, vous voulez-dire, pour ma thèse ?
—Oui. Quand as-tu rendez-vous avec Fran Millegrain ?
—A vrai dire, il n’y a pas de date formelle. Il me laisse très libre et j’ai encore deux ans pour soutenir. Mais on se verra sûrement à la rentrée pour préparer les contrôles du bisannuel.
—Avance le rendez-vous. Demande à le rencontrer aussi vite que possible. Prétexte un problème insoluble, une difficulté théorique, une défaillance sentimentale, ce que tu veux...
—Cela devrait être possible, réfléchit Agonem en passant ses doigts dans ses mêches blond pâle. Un Chan ne refuse jamais de recevoir un étudiant, encore moins un... disciple. Je pourrai le voir avant les vacances, simplement pour faire le point, lui dire où j’en suis. Il sera content.
—Non.
—Comment ?
—Com-lui tout de suite, et vois-le la semaine prochaine. En tout cas avant qu’il ne disparaisse de la circulation.
Trillard eut l’air interloqué.
—Ne disparaisse ? Que voulez-vous...
—Fran Millegrain va partir en mission, articula B., las de toutes ces explications. Et je voudrais que tu le voies avant qu’il parte... J’espère qu’il n’est pas déjà parti, d’ailleurs. Il est tellement imprévisible.
—Il me l’aurait dit. Enfin, je crois.
—Non, pas pour cette mission là.
—Si vous en êtes sûr... Et que dois-je lui transmettre ?
—Rien de particulier. Tu dois découvrir où il se rend. Sans te dévoiler. Profite du moment où il va te préparer un café... Fais-le appeler sur un poste extérieur, enfin, débrouille-toi. Et trouve son billet de transcité, une réservation d’ordi ou, à défaut, n’importe quel indice -lettre, carte géographique, etc. Si tu ne trouves rien, en dernier recours, fais le parler, mais discrètement, comme si tu t’y intéressais par pure politesse. Ensuite, com-moi immédiatement le renseignement .
—Et si la mission est secrète et que...
—Elle l’est. Mais comme il n’est pas versé dans ce genre d’activité, il a très bien pu laisser la résa sur son ordipoche, ou même le billet dans un maroquin, ou dans la poche de son imperméable. Débrouille-toi. C’est d’une importance vitale.
—Pourrais-je en savoir plus ? Cela pourrait orienter mes recherches...
—Pas de détails pour l’instant. Mais tiens-toi prêt à partir également.
—Où cela, Maître ?
—Mais vers la destination indiquée par le titre de transport de Millegrain, imbécile...
Le cadet rentra la tête dans les épaules.
—Vous voulez que je le suive ?
—Réussis déjà la première partie de l’épreuve. Je t’en dirai davantage ensuite... si tu donnes satisfaction.
—B..bien, bredouilla le jeune homme, toute volonté propre annulée par les pupilles froides du dignitaire Mer. Et il énuméra mentalement les chiffres du numéro de son vieux professeur. La greffe auditive résonna dans son oreille, sans interruption.
—Il ne répond pas...
—Essaie au cap Hatteras.
—Rien non plus... mais il y a un répondeur.
—C’est qu’il est encore ici. Fonce chez lui, et s’il a pris un taxi pour l’astroport, prends-le en chasse siffla B.
Trillard n’insista pas, coupa la communication d’un coup de glotte adéquat, et se mit en route sans plus tarder.
2. L’Ar
Northamerica, Champlain County,
12 septembre 251
J’aurais tant aimé… m’enfuir avec Ilnara. J’aurais tant voulu…
Mais le regard de la Mâtre voyait tout. Rayon implacable prolongé et multiplié par les yeux de ses fils-amants, il éclairait chaque coin sombre. C’était la raison principale de ce qui m’arrêtait.
Il en existait une autre qui m’était personnelle, dont j’espérais -follement- qu’elle pourrait être surmontée. Il s’avéra qu’elle ne le serait pas. Mais, en un sens, un miracle survint, qui me plongea dans l’enfer. Pourtant, je ne le regretterai jamais, car il me permit de vivre -en imagination- la plus incroyable des aventures.
Ilnara représentait pour moi une impensable liberté. J’aurais pu la haïr, ou sombrer dans une adoration délicieuse mais avilissante. Au lieu de cela, je tentai de devenir elle, corps et esprit. Sans le lui dire, sans qu’elle s’en doute le moins du monde. Sans toucher son beau corps svelte, ni en être touché non plus, si l’on excepte les légères caresses distraites qu’elle me prodiguait, en démélant les épis de ma hure rebelle comme on ôte les tiques d’un animal d’agrément après une escapade dans les fourrés.
Cela suffisait à attirer le sang de mon corps vers la zone, et Ilnara riait de me voir rougir, même si parfois elle devait se douter de quelque chose. “Tlanhar, Tu es fiévreux, ce soir” observait-elle, maternellement penchée sur moi, avant d’appeler un cucineur pour me concocter une tisane de simples, qu’elle m’administrait elle-même, ignorant mes éructations involontaires et les filets liquides, qui, immanquablement, coulaient sur ma poitrine concave.
Je ne pouvais que secouer énergiquement la tête pour nier. Mais nier quoi ? Un sentiment qu’elle ne pourrait jamais reconnaître, encore moins admettre ?
Jebhar d’Harna est rentré au Vic la nuit passée. Sans le crier sur les toits. Son père lui a recommandé la discrétion, mais le conseil est inutile, car Jebhar n’est guère fier de sa mission. Venir chercher des provisions de viande sèche pour l’équipe embusquée au tournant de la Rivière à cinquante milles du Vic de la Mâtre n’est pas un accomplissement extraordinaire selon les critères en vigueur pour la chasse initiatique. Mais pour moi, le seul fait de revenir seul au Vic était une performance non dénuée de courage : elle impliquait de bivouaquer deux fois au moins en pleine forêt.
Sans parler de mon problème, je ne me voyais pas déranger le lynx dans son berceau de grosses branches, ni me réveiller au milieu d’une bande de coyotes puants fouaillant du museau dans mes sacs. Sans compter qu’ils pouvaient parfois attaquer un enfant, ou même un adolescent encore malingre, laissant deviner sa peur dans le parfum de sa sueur.
Mais Jebhar était un jeune colosse, et les coyotes n’étaient pas censés savoir qu’il n’avait pas encore été initié, même si sa peau devait encore fleurer bon le lait de la mère.
De mon perchoir obscur, je voyais Jebhar dormir sur la natte sommaire de la case des hommes. Ronflant aux anges. J’avais fortement envie de l’imiter et je m’installai sur mes coussins, aussi confortablement que le permettait la dissymétrie de ma cage thoracique. Déjà somnolent, je laissais venir à moi Varbo, l’esprit du sommeil de paix, si généreux en songes magnifiques, tramés sur mesure pour le pauvre être contrefait et diminué que je suis, comme pour me promettre la renaissance dans un corps de splendeur et de plaisir .
Soudain Klaw-Klaw, le toucan sacré, qui est en fait l’esprit de mon beau père décédé, enchaîné par la patte un peu plus bas que mon refuge, attira mon attention. La posture penchée, caractéristique, révélait qu’il avait repéré l’approche de quelqu’un, aussi silencieuse se voulût-elle. J’ouvris de grands yeux, mangeai du regard la grisaille informe, et je surpris une silhouette gracile se glisser auprès de Jebhar.
L’ample chevelure en trilles ne pouvait appartenir à personne d’autre : Ilnara. Je m’éveillai tout à fait, les sens soudain en état de vigilance extrême. Inclinée sur le corps de son frère, elle le caressait doucement, puis délaça une à une les attaches de la longue tunique du jeune chasseur. Incrédule, je vis ou plutôt pressentis dans l’ombre chaude la main d’Ilnara s’emparer du membre alangui et le masser pour le réanimer. Jebhar, souriant dans son sommeil s’étira, et, toujours sollicité, commença de se tordre lascivement, avant de s’éveiller à demi, plongeant la main dans la chevelure déployée sur lui en ombrelle, comme pour s’y retenir.
La stimulation sexuelle était recommandée entre jeunes de la même génération, frères et soeurs issus de la même Mâtre, à l’exception de tout contact direct entre les organes. Les filles étaient censées prendre l’initiative et contrôler rigoureusement le jeu, leur souci étant d’éviter les risques d’accouplement fécond, mais aussi de dériver les passions homosexuelles que la promiscuité des mâles pouvait entraîner trop facilement. Ainsi, les jeunes gens se préparaient-ils sans trop de frustrations à la sexualité adulte, lorsque la liberté d’engendrer aurait pour contrepartie une sévère interdiction des rapports hors mariage.
Cependant, les garçons, une fois entrés dans la Chasse, devenaient absolument tabous pour leurs Soeurs, et Ilnara ne pouvait l’ignorer. Quant à Jebhar, averti du sort qui lui serait réservé s’ils étaient surpris, il aurait dû bondir hors de la couche et en repousser la jeune fille à coups de nerfs de bison. Il risquait en effet d’être exclu du Jugement et retardé d’une pleine année, s’exposant à subir les quolibets des anciens et le mépris des plus jeunes.
La Mâtre pouvait aussi décider de jeter Ilnara dans un trou recouvert de claies, et l’y laisser sans boisson ni autre nourriture que les déchets qu’on lui lancerait, moisissant et pourrissant vivante jusqu’à la mort. Ou décréter qu’elle deviendrait fille commune, exclue à jamais de tout mariage, dépossédée de ses droits de Terre, dépouillée de son nom de Vic, vouée aux besognes d’esclave pour la collectivité, comme la vieille Fandhara, à qui l’on avait de surcroît coupé la langue pour ne plus entendre ses récriminations enragées.
Ilnara s’offrait ainsi au pouvoir de cette Mâtre vieillissante qui ne l’aimait guère, sans doute jalouse de sa beauté resplendissante. Et aussi, encore pleine de la rancoeur qu’elle avait jadis conçu à l’égard de son père, Hovnar, qui l’avait quittée pour une danseuse de passage, la bafouant aux yeux de tous les Ars du clan.
Qu’est ce qui pouvait pousser Ilnara à des actes aussi dangereux pour elle et pour Jebhar ? Certes pas l’amour, ni l’une de ces affections étranges qui soudent deux êtres de la même Marenté, depuis la plus petite enfance, et que l’Initiation finissait par briser en poussant les jeunes hommes à prendre femme dans d’autres clans.
Encore que Jebhar avait montré beaucoup d’attachement envers sa soeur ces dernières années. Beaucoup trop. Ilnara résistait doucement à cette tendance, et détournait gentiment ses avances en le poussant vers les pratiques de groupe, dont la fonction essentielle était d’éroder ou de dissoudre dans un érotisme toujours partagé jalousies ou passions exclusives.
Les penchants belliqueux des jeunes mâles y étaient amollis, distraits, emportés dans des jeux et des danses où, pour reprendre les paroles d’une antique chanson, il devenait bien difficile de “démêler le tien du mien”. Les Gars les plus vifs à s’enflammer admettaient progressivement que les filles promises au statut de princesses Ares gouverneraient agréablement leurs Arems de guerriers. Et qu’il ne serait pas absolument nécessaire de poursuivre l’exigeant entraînement pour le Jeu du Maintien, et d’aspirer à la difficile carrière de Fondateurs de Tribus (au titre envié de Har), conditions pour posséder en propre leurs épouses. Encore cette possession ne valait-elle pas pour transmission, puisque à la mort du Har, son épouse devenait automatiquement Mâtre, et disposait de son plein droit de constituer Arem.
La position d’Ar itinérant avait ses avantages et pouvait plaire au jeune romantique au sortir de l’initiation, mais dès que venaient les froids, dès qu’un peu de confort matériel apparaissait au plus sportif des jeunes hommes comme un horizon mérité, le choix d’un Vic et de sa Mâtre devenait incontournable.
La plupart des Mâtres traitaient fort amicalement leurs amants-guerriers, qui deviendraient aussi pères de leurs enfants, éducateurs et compagnons de jeux. De plus, dans la plupart des cas, les filles des Mâtres étaient conviées à “aider” la vie sexuelle des amants de leur mère, à l’exception de leurs pères naturels, objets d’un interdit encore plus rigoureux que les frères en Chasse.
Ainsi, dans nombre de domaines Ar du monde, le sort des membres de Arem n’était-il pas désagréable, et la discrète dépendance à laquelle ils étaient voués offrait bien des compensations, dont la moindre n’était pas la totale liberté dont jouissaient les hommes d’un Clan pour organiser les guerres et les chasses. Souvent, d’ailleurs, plus la Mâtre était autoritaire et dominatrice dans le Vic, et plus les amants-guerriers se vengeaient à l’extérieur par une fougue vindicative qui rendait le clan redoutable, surtout à l’occasion des joutes intertribales.
On pouvait aussi, bien sûr, quitter l’Espace-Temps des Ars et aller vivre dans le reste de l’Univers-Terre, ou même dans le D.I.E.U. Mais, si la possibilité en était garantie (ainsi que le droit de retour) par la Constitution Humaine, il était bien connu qu’un tel départ était, le plus souvent, tacitement considéré comme une trahison, sauf pour certaines fonctions politiques ou diplomatiques importantes, ou, curieusement, pour les femmes décidant de suivre un époux étranger.
Toutes ces perspectives étant exclues pour Jebhar comme pour Ilnara, ma perplexité s’approfondissait à mesure que je voyais le mouvement de la main de la jeune fille s’accélérer, et Jebhar, maintenant réveillé, se cambrer voluptueusement, jusqu’à l’instant où il jouit, émettant un cri rauque aussitôt étouffé par l’autre main de sa soeur, plaquée sur ses lèvres.
Ilnara s’était levée et semblait attendre, l’épaule contre le pilier de bois de l’embrasure de la Salle. Jebhar, un peu sonné, s’accroupit, et se prit la tête dans les mains.
Quand il se redressa à son tour, se saisissant de ses lourds sacs de provendes, je compris enfin.
Tout, et bien d’autres choses, rétrospectivement...
Je savais, bien sûr, que la jeune fille voulait rejoindre son Napatre (père naturel), et cela depuis longtemps. Elle en avait obtenu le nom secret de chasse de la soeur ainée de la Vichare, Nij’ra la Commâtre, qui lui avait toujours montré affection et compassion. Nij’ra n’avait porté aucun jugement sur ce qu’Ilnara comptait en faire, bien que l’évidence s’imposait : elle s’introduirait frauduleusement dans le Temple des Chasses, en profitant du sommeil du frère garde, irait droit à la tapisserie des Partages, consulterait chaque rouleau inséré dans les Noeuds jusqu’à ce qu’elle lise le nom secret correspondant à son Napatre. Elle repérerait du même coup les noms des frères qui étaient initiés par son géniteur. Elle mémoriserait ensuite le nombre de bifurcations et la longueur des chaînes et en déduirait la Terre où son père serait en chasse dans les jours et les mois à venir. Il lui suffirait ensuite de se rendre à la chambre des Cartes, d’accès libre, pour situer exactement l’emplacement de ce lieu par rapport au Vic.
Mais les difficultés ne feraient alors que commencer. La fille qui choisissait de s’enfuir pour aller vivre avec son Napâtre, empruntait la voie la plus difficile pour une femme de cette société. Sans même parler des dangers d’une route sauvage où se perdre était plus facile que de garder le cap sur un camp mouvant et lointain, et en supposant qu’elle pourrait rallier sans encombre le groupe des chasseurs auquel son père appartenait, elle ne disposerait plus d’aucune protection -ni physique ni légale- contre les désirs exacerbés de ces derniers.
Elle pouvait, c’est entendu, être forcée de commettre l’inceste avec le père lui-même, celui-ci se réservant de “vendre” les services de sa fille à ses compagnons, contre des parts de gibier, ou la changer en enjeu de paris sur les résultats à venir. A condition que son père ait sur les autres un ascendant suffisant. Sans quoi elle mettrait la vie de son géniteur en danger dès-lors qu’il prétendrait revendiquer ses droits sur sa fille.
Si, dans le meilleur des cas, un chasseur demandait sa main et obtenait l’aval de son père, il pourrait en faire sa femme, en lui interdisant tout rapport avec d’autres hommes. Cette union exclusive aurait valeur de mariage devant l’assemblée intervichare, mais elle ne comporterait cependant aucun des avantages de la fondation tribale. Le Mari pourrait divorcer à sa guise, ou même décider de laisser son épouse dans n’importe quel Haut Lieu, où elle servirait de femme commune lors des foires et des fêtes du maintien. Les enfants qu’elle donnerait à l’homme resteraient à celui-ci qui pourrait les donner à n’importe quelle Mâtre, devenant alors leur véritable mère.
Il restait une dernière possibilité.
Elle était d’une improbabilité extrême et n’existait pratiquement que dans les rêves des jeunes filles aventureuses : l’amour partagé entraînant un libre consentement mutuel. Dans ce cas, la seule manière pour les amants de conquérir officiellement leur union était que l’homme se présente comme candidat aux grandes Joutes du maintien, afin d’y “gagner” sa belle, laquelle serait irrémédiablement, en cas de défaite, emportée comme trophée par le vainqueur (ce qui reviendrait au cas précédent).
Si l’amour donnait au candidat la force de remporter le combat, le couple était reconnu “libre famille”, et ne devait subir aucune agression visant à séparer les conjoints. En revanche, ce couple d’Amour ne pouvait briguer aucune fondation de tribu (en concourant pour acquérir une dénomination tribale déclarée disponible). La « libre famille » que les Conjoints Choisis formeraient avec leurs enfants naturels et adoptés, devrait quémander à chaque fois droits de passage et de chasse. Certes, il leur serait toujours loisible de quitter l’Ar pour chercher fortune et revenir plus tard négocier leur richesse auprès de l’Assemblée Ariale. On leur remettrait alors, pour un prix exorbitant, un droit de “terre subsidiaire”… A moins qu’ils n’acceptent la fonction peu enviée d’Exars (“Régents des frontières”), qui leur vaudrait peut-être, au bout de décennies d’efficaces services, de rentrer enfin en grâce.
Mais rares étaient les libres familles qui survivaient à la guérilla permanente sévissant sur les lisières du Domaine Ar, à ses cours d’eaux empoisonnés, à sa faune malade, aux rencontres avec les contrebandiers ou les étrangers fous qui les peuplaient, hors de toute loi. Si cela restait une éventualité glorieuse, l’Exar qui devait survivre comme colporteur sombrait généralement dans la corruption et finissait par s’allier -puis se fondre- aux malodorantes populations de la Frange.
Ilnara était, sur ce point, réfractaire aux conseils raisonnables de ses frères et sœurs en Mâtre. Elle demeurait fascinée par les légendes courant sur les héros de la Frange, les Exars amoureux et héroïques. Combien de fois ne m’avait-elle lu et relu -comme on fait la lecture à sa poupée où à une aïeule gâteuse-, le Roman des Confins, qui narrait l’incroyable aventure d’un jeune Ar et de son Amie de coeur, forcés de survivre dans la Zone des Caîmans, et de subvertir d’étranges populations tant naines qu’ogresses, pour gagner enfin leur droit à la Fondation.
Il m’apparaissait soudain avec une aveuglante évidence qu’elle croyait à ces contes. Les douceurs illégales dont elle gratifiait son frère n’avaient donc qu’un seul but : gagner ses faveurs pour qu’il l’emmène avec lui au camp de son père. De là, elle compterait sur ses propres forces pour survivre, en solitaire s’il le fallait, jusqu’à rencontrer l’élu de son âme... Peut-être savait-elle déjà de qui il s’agissait. Un guerrier de passage ? Un jeune homme entrevu aux joutes de l’an écoulé ? Je n’avais pas le temps de passer en revue les candidats au coup de foudre, ni de me remémorer les signes de fascination qui n’auraient pas manqué d’affecter Ilnara, en dépit de ses ruses pour cacher ses sentiments.
Quant à Jebhar, je ne m’étonnais pas finalement qu’il ait accepté le prix de la délinquance, car il avait toujours été immature et recherchait en Ilnara le bercement paradisiaque qu’il obtenait aussi, en cachette, d’un abus de tige de soulhacre. Peut-être, avec l’habitude d’être cajolé par sa soeur préférée, avait-il développé une dépendance voluptueuse, dont je ne doutais plus qu’elle avait été savamment à la fois contenue et entretenue par Ilnara. Quoi qu’il en soit, il était patent qu’elle avait obtenu ce qu’elle voulait : l’aide de ce jeune étourneau pour fuir le nid maternel et la conduire sans risques excessifs au camp de chasse paternel.
La naïve ! Croyait-elle que la Mâtre laisserait quiconque aller et venir hors du Vic en cette période cruciale des fêtes du Maintien ? Pensait-elle que son frère apprivoisé serait soustrait à la surveillance tâtillonne que la Maîtresse du noble clan exerçait nuit et jour sur son petit monde, sous prétexte qu’il était notoirement un peu niais ? Au contraire, Ilnara, au contraire ! La Mâtre serait aux aguets parce qu’elle savait Jebhar vulnérable aux approches de toutes sortes, même s’il était par ailleurs l’un des jeunes chasseurs les plus prometteurs. Et crois-tu, présomptueuse, que tu pourrais passer toi-même inaperçue ? Te cacher dans le paquetage de ton frère, où te mettre à la place de la précieuse viande sêchée ?
J’enrageais de tant de sottise. Je devais bien m’avouer qu’un peu de cette rage était dûe au départ possible de celle qui était ma seule lumière dans ce monde sauvage et triste, violent et monotone. Mais pour une autre part, c’était moi-même, m’identifiant à Ilnara, qui craignais pour la vie de la jeune fille, telle une miniscule conscience en alerte dans son cerveau, et pourtant incapable de lui faire parvenir le moindre message d’alarme.
Brusquement, je sus que je tenterais tout pour rendre possible son évasion, quoi que son absence dût me coûter. Je conçus dans l’instant comme consolation l’intime conviction qu’une communication miraculeuse nous relierait au cours de son aventure, et que je vivrais, par cette entremise, une fabuleuse légende. Peut-être même, réuni à elle par le canal du songe, pourrais-je la conseiller ou la protéger dans ses entreprises.
Comment faire, cependant ? Ils ne devraient pas dépasser la toute prochaine heure bleue pour s’évader par la poterne du jardin, jamais gardée au petit matin.
En apparence.
Car, dès que la porte de lourds madriers pivoterait sur ses gonds bien lubrifiés d’huile de castor, un filin se tendrait dans son tuyau de bambou enterré, entraînant un marteau qui ébranlerait le montant du lit de la Mâtre, déjà sujette aux insomnies. Elle déléguerait immédiatement son nain de coussin, Bohdur, qui irait en quelques bonds vérifier ce qui se passait, et la renseignerait dans l’instant. Une minute après, deux ou trois silencieux Amants Noirs se léveraient de leur couche voisine de celle de leur maîtresse. Sur quelques indications par gestes, ils se couleraient au dehors et décriraient dans la lande brûlée un large cercle avant de se rabattre sur les fugitifs, sans leur laisser la moindre chance de fuite ou de combat. Leurs filets tomberaient sur eux comme une pluie sifflante. Les voila ramassés telles des proies impuissantes, portés et jetés ignominieusement devant la Mâtre triomphante !
J’avais découvert par hasard le mécanisme bien caché de la poterne, un soir où je chassais les grosses fourmis noires dont je me régalais parfois. Leur longue caravane porteuse de mille richesses, parmi lesquelles un lézard entier en pièces détachées, disparaissait au pied du chambranle pour réapparaître par un trou rond quelques mètres plus loin, au milieu de la ruelle des Nuits Chaudes. Je m’amusai à y verser de l’eau, inondant bientôt le seuil de la poterne. A ce moment, un jardinier passa et referma un battant. A ma surprise, un petit geyser se forma au milieu de la ruelle, me mouillant de la tête aux pieds. Je me penchai alors, l’oeil ouvert près de l’orifice et distinguai nettement le chanvre tressé qui coulissait dans un étroit logement. Je ne m’interrogeai guère sur la raison de cette machine si bien celée : il suffisait de prolonger en imagination la direction du conduit pour constater qu’il venait buter au pied du mur de la case Mâtrale.
—La vieille araignée ! avais-je pensé alors. Sa toile est tissée partout. Rien ne lui échappe.
Je n’avais pas pour autant osé bloquer le dispositif, ce qui m’avait obligé, lors d’escapades nocturnes que je souhaitais garder secrètes, à escalader plusieurs murs. J’en avais acquis une habileté accrue. Par ailleurs, les œufs que je dérobais de temps en temps au pigeonnier de la Lande ne disparaissaient plus de mon antre : j’en déduisis aussitôt que j’avais jusque-là accusé à tort Cherioh, la Mangouste du quartier, C’était bien plutôt l’hypocrite Bohdur qui se régalait en toute impunité de mes larcins, prévenu de mes sorties par l’ouverture nocturne de la poterne !
Le regard méfiant dont il me gratifiait depuis ma découverte confirma cette hypothèse et m’incita à beaucoup de prudence. Somme toute, cette petite guerre secrète m’avait fait grandir en force et en sagesse. En un sens, j’en étais redevable à mes ennemis. Mais cette fois, toute erreur risquait de m’être fatale, et d’aboutir au malheur de Jebhar (ce qui m’était assez indifférent) et surtout de ma blonde Ilnara (ce qui m’était insupportable).
Les jeunes gens, chargés de bagages, quittaient la salle des hommes. Ils auraient atteint la poterne dangereuse dans moins d’une minute. Le plus difficile était, pour moi, de rejoindre celle-ci avant qu’ils n’y parviennent, et cela sans être repéré ni par eux, ni par aucun animal alerteur. Ni, bien sûr par les gens du guet.
Je ne souhaitais pas que Jebhar et Ilnara me voient : ils me percevraient comme un traître potentiel, et comme la jeune fille n’accepterait jamais que son frère me tire au lance-pierre, même sans chercher à me tuer, ils seraient contraints de renoncer à leur projet. Ils reviendraient sur leurs pas, ce qui présentait presque autant de dangers que de continuer. Jebhar, peu déterminé, pourrait, s’ils étaient surpris, se désolidariser de sa soeur et la dénoncer, et celle-ci, en butte à des sanctions graves, m’en voudrait à mort. A tout jamais.
Une seule solution : passer par les ruelles extérieures, formant courtine de la palissade, en espérant ne pas tomber sur la bande des chiens nettoyeurs, qui se feraient une fête de me dévorer, se souvenant du goût d’un bout de mollet que j’avais eu l’obligeance de leur concéder un soir, en tarif d’une fuite éperdue. Il faut dire que mes membres inférieurs, inertes jusqu’aux genoux, me suivent comme les pans inutiles de quelque vêtement trop long.
Je demeurai aussi brièvement que possible dans la poussière de la chaussée, puis aggripai l’encoignure d’une maison endormie, dont les grosses pierres en surplomb me permirent de gagner, tel un énorme gekko, mon altitude de croisière à flanc de muraille.
Jamais n’avais-je été aussi rapide, m’allongeant de toute mon envergure au risque, cent fois, de la chute, pour aller chercher la saillie lointaine, heureusement bien connue, sur laquelle je marquai à peine l’empreinte de mes ongles crochus, rebondissant vers le repère suivant, faille à peine tracée, corbeau dépassant d’un toit et me servant de balançoire, appui de fenêtre comme tremplin, et bondir vers la maison d’en face... Ainsi de suite jusqu’aux énormes liens de chanvre qui unissaient les troncs massifs de la palissade.
Lorsque je parvins au dessus de la poterne, celle-ci se refermait doucement, tandis que les fugitifs disparaissaient derrière les premiers buissons d’immortelles. A l’intérieur de la citadelle, Bohdur approchait, la pointe tordue de son bonnet passant aisément pour l’appendice d’un vieux matou de retour de guerre féline.
—Bénédiction !, pensai-je et je pris le temps de fouiller ostensiblement dans quelque excavation ordinairement usitée par les pigeons pour y pondre. Puis, dans un grand bruit d’ailes furieuses et de roucoulades indignées, je me laissai tomber devant lui, lâchant les oeufs, et poussant un cri de dépit.
Le petit être malfaisant recula de peur et de dégoût. Puis me voyant impuissant, il hulula en guise de rire, secouant une bedaine disproportionnée.
—Mais c’est cette vieille bête de Tlanhar ! Et moi qui croyais que c’était par ruse que tu ne passais plus par la porte !
Il se précipita sur moi et m’empoigna par les cheveux, tous poisseux d’oeufs éclatés et de bien d’autres immondices.
—Viens donc par ici. La Mâtre souhaite t’infliger la juste punition.
—Mais pourquoi Bohdur ? , couinai-je, éploré.
—Tu n’es pas assez stupide pour savoir qu’il est strictement défendu d’emprunter la poterne de la Lande passé le coucher du soleil... Un bon séjour dans la cage te sera profitable, et compte sur moi pour procéder, pendant ce temps, à ton nettoyage. Tu répands la vermine autour de toi !
—Noon, hurlai-je cette fois sincèrement. Non, pas l’eau !
—Et même le savon.
Je hurlai encore, mon franc désespoir éveillant les maisonnées. Mais au fond du hurlement, j’espérai que personne n’entendrait la joie secrète qui s’y trouvait celée.
3. La Frange
Northamerica, North Connecticut
(Fringe zone),
12 septembre 251
L’oeil solaire se ferma sous une lourde paupière de nuages. Les capteurs situés à la pointe des hautes branches transmirent le signal, et, un à un, des serpentins de lumière s’allumèrent autour de la maison suspendue dans l’arbre géant.
La grande habitation de trois étages se balançait doucement au vent du soir, maintenue par les jeux de câbles qui assuraient la parfaite horizontalité de son plancher par tous les temps. En cas d’alerte (passage inopiné de Surv’ars ou de contrôleurs Vics, ou encore de racketteurs Frangins ou autres malfaisants) ils pouvaient soulever silencieusement le bâtiment d’une trentaine de mètres supplémentaires et le dérober au regard dans l’épaisse frondaison des cimes.
Dans l’atelier qui occupait la surface de l’étage supérieur, le propriétaire de la maison aérienne était penché sur un objet immobilisé au poste de soudage. Enveloppé d’étincelles violines et sulfurées, il manipulait une torche fine comme une baguette, qui paraissait caresser de son feu pâle un globe translucide comme de la glace.
Un long feulement surgi de nulle part ne l’interrompit pas. Après un bref silence, seulement déchiré par le crépitement de la soudure, le son reprit et c’est à regret que Boscione stoppa enfin le jet de feu bleuté, enlevant son masque de protection. Il regarda avec irritation l’écran incliné au dessus de lui, afin de repérer la cause de l’alerte insistante. Une silhouette menue, presque informe, s’agitait au pied des énormes racines, exigeant le déclenchement de la plate-forme élévatrice. Un singe ? Un jaguar affûtant ses griffes contre le tronc, comme le chat abuse du pied d’un fauteuil ? Un vagabond dément tel qu’il en surgissait de temps en temps, irréductible à toute parole ? Difficile à dire à travers cet oeil vidéo fatigué qui ne prenait plus les infra-rouges et zébrait l’image d’éclairs aléatoires.
Emiliano Boscione ouvrit la porte qui donnait sur la coursive et descendit prudemment jusqu’au palier obturé de bambous tressés. Il fit un geste et les plantes filiformes se replièrent frileusement les unes contre les autres, libérant l’escalier en colimaçon entourant le gigantesque tronc rougeâtre. Bientôt, il fut près de la cage d’accueil. Maintenue pour le moment à huit mètres, elle pouvait glisser jusqu’au sol le long d’une rainure profonde qui courait entre deux racines massives, tel le sexe d’une géante changée en bois. Il se pencha et identifia immédiatement la silhouette mince, acharnée à actionner la longue liane d’appel de l’ascenseur, ce qui ne lui permettait que de déclencher l’exaspérante alarme.
Hatzik Shtio ! Le petit avait l’air paniqué, égaré. Cela ne lui ressemblait pas.
Boscione débloqua le mécanisme et siffla entre ses doigts. Le garçon leva des yeux implorants. La cage d’accueil descendait vers lui sans un bruit, mais il jetait autour de lui des regards apeurés qui ne cessèrent que lorsque la grille de mégétal (métal végétal) se referma sur lui, le protégeant de l’extérieur.
Hatzik se montrait souvent d’une audace peu commune, aussi bien à l’égard des animaux sauvages que des humains, rusant avec les uns et les autres avec une aisance invraisemblable. Son métier était proprement “voleur de cerveaux”. Il savait sortir de l’Exar sans se faire repérer par les nonchalants gardiens des Agripages, se coulait dans les sillons profonds à peine créés par les socs, se tenait caché dans l’ombre même des énormes tractomates, jusqu’à ce que leurs maîtres, fatigués de les guider, à distance ou sur place, les endormissent en déconnectant les ordinateurs de gouverne.
Alors, il s’insinuait sous les capots, se coulait tel un serpent entre les durites encore brûlantes des moteurs géants, rejoignait les centrales de réception, et, ayant neutralisé les protections, accédait enfin aux centres nerveux. En quelques gestes chirurgicaux, il dénudait le cervotonome, gros comme un pamplemousse, le déconnectait, l’enfouissait dans un grand mouchoir et le nichait sous sa chemise, avant de le rapporter dans la Frange. Il s’en débarrassait à la sauvette, au plus offrant, tant que son maître adoré, Boscione, ne disait pas qu’il en voulait. Dans ce cas, le précieux appareil lui était délivré gratuitement, car Hatzik pensait inestimable la protection qu’il lui accordait, et plus encore les leçons d’informatique subquantique que le Frangin voulait bien lui donner, après lui avoir patiemment appris à lire, à écrire et à compter.
—Que t’arrive-t-il, gamin ?
Hatzik, couvert de brognes sanglantes, bras et jambes labourés par les ronciers, se jeta dans ses bras, le sanglot jaillissant au moment où se produisait la détente nerveuse. Il demeura là, sans pouvoir parler pendant une ou deux minutes tremblait de la tête aux pieds, malgré l’abri de la grande présence réchauffante, qui lui caressait la tête. Puis il déglutit et se lança.
-Des hommes en noir... balbutia-t-il. Avec des bottes rouges.
Le détail incongru éveilla l’attention d’Emiliano, sans qu’il puisse pour autant préciser l’impression de déjà vu.
— Où çà ? Qu’ont-ils fait ?
—A la carrière. Ils s’exerçaient à l’hyperlazer... découpaient des ferrailles. Je me suis trop approché parce que je croyais que le vent faisait enfin écrouler le vieux hangar. Ils m’ont vu presque tout de suite. A cause de leurs systèmes d’acquisition de cibles. J’ai eu à peine le temps de plonger dans le maquis. Çà a brûlé immédiatement au dessus de moi.. Je suis tombé dans un trou et ils m’ont coincé. Je croyais qu’ils me tueraient mais quand ils m’ont vu, ils se sont mis à rire. Ils avaient pris mon image thermique pour celle d’un marcassin.
—Evidemment, tu cours plus souvent à quatre pattes que debout, ironisa Boscione.
Hatzik haussa les épaules.
—Ils m’ont aidé à sortir. Un moment, j’ai cru que tout irait bien. Mais ils continuaient à rire et à se moquer de moi dans une langue que je ne comprenais pas. A un moment, leur chef m’a commandé de me déshabiller sous la menace de son arme. Ils m’ont mis tout nu et m’ont poussé vers leur camp au milieu de la grande terrasse. Ils avaient juste quatre gros sacs pour dix ou onze hommes, autour d’un petit feu de bois, et j’ai compris qu’ils attendaient l’électro qui les avait amenés là, pour je ne sais quoi. Ils ont discuté assez longtemps, toujours dans leur bizarre langage mais ils me montraient tout le temps du doigt. A la fin, le chef m’a dit de m’enfuir, mais j’ai vu les types qui serraient leurs armes et certains désactivaient les sécurités.
Ils allaient me chasser comme du gibier. Je refusai de partir sans mes vêtements, et eux, ils n’osaient pas me tirer comme çà, sur l’aire découverte, car çà n’aurait pas eu l’air d’un accident. Finalement, le chef a fouillé dans mes habits pour vérifier qu’il n’y avait aucun relais, et il m’a laissé me renipper. Ensuite je suis parti, mais très lentement, à reculons, en leur souriant et en leur disant au revoir, comme si je les remerciais de me libérer. Comme çà, j’espérais qu’ils auraient honte de me viser tout de suite. Et je me suis rapproché de la grande toile plastique où tu entasses les foins. Avec un peu de chance, je pourrais sauter juste au bord, et disparaître entre deux bottes, vers la galerie de la Source.
Boscione approuva rétrospectivement.
—Continue, garçon, il n’y a plus de danger maintenant...
—Si, justement. je ne suis pas sûr de les avoir semés.
L’homme écarquilla les yeux :
—Tu crois qu’ils viennent par ici ?
Boscione n’attendit pas la réponse, souleva l’enfant contre lui, remonta quatre à quatre les grandes marches serties de corde, et, parvenu à la coursive actionna la levée de la maison. Le grand bloc sombre s’enfonça sans accoups dans les feuillages et disparuta aux regards extérieurs.
Boscione pénétra dans le laboratoire et déposa Hatzik sur un banc, comme un paquet. Puis il ouvrit un grand placard oblong creusé dans un pilier et en sortit un fusil photonique.
—Continue...
—il n’y a rien d’autre à dire. J’ai fonçé sans me retourner, en suivant la falaise, et quand j’ai sauté dans la combe, il n’y avait personne derrière moi. Mais avec leurs machines à large balayage, ils ont pu me garder en acquisition verrouillée. Même sur un dénivelé de 150 mètres...
Le grand Frangin chaussa les lunettes rondes de vue nocturne et se retourna vers Hatzik, tout en grimpant le long d’une branche oblique traversant la grande salle et débouchant par un trou rond percé dans le toit.
—Ils ont probablement abandonné la chasse, Gamin. Mais il faut être prudents. Eteins tous les moteurs, je vais me poster en vigie.
Et quand je fais le cri de la chouette, apporte-moi les deux lance-fusées.
—D’accord. Je prends le lazer...
—Non. Tu reviens te cacher dans le bloc interne du labo. Je ne veux pas qu’ils puissent accrocher ta signature thermique. Elle doit être parfaitement paramétrée maintenant, et ils sauront que je mens si je nie que tu es avec moi.
—Tu as raison. Je suis désolé...
—C’est trop tard, constata froidement Boscione.
L’attente ne fut pas longue. Il y eut soudain une présence obscure et doucement crépitante au dessus du grand arbre. Les salopards avaient prévenu leur base et l’engin de transport s’était dérouté dans la direction qu’indiquait la trace encore chaude du jeune fugitif. Pendant ce temps, la bande à pied devait converger vers le même lieu, peut-être déployée en rabattage, depuis que le signal de leur proie avait disparu.
Ils prenaient le gamin bien au sérieux. Il fallait qu’il ait surpris quelque chose qu’il ne devait pas voir. Quelque chose d’assez important pour justifier la mobilisation d’un électro de transport de troupes. Mais qu’avait-il vu au juste, sinon quelques types en braconnage dans la Frange, ce qui était d’une affligeante banalité ?
Une voix descendit du ciel, autoritaire, précise comme un scalpel :
—Ici transport BV-805, Collurbe de Burlington-Lake Champlain. Equipe de contrôle des réseaux frontaliers. Pouvez-vous communiquer avec nous sur 305 KC ? Je répète...
Boscione savait que la voix mentait. L’équipe de Frontaliers de Burlington ne possédait aucun Electro de la taille qu’impliquait le bourdonnement grave enveloppant la maison dans l’arbre. Par ailleurs, elle ne serait jamais intervenue de nuit si loin de sa base, et Charlie, le seul membre de la brigade que Boscione connaissait, pour lui graisser la patte régulièrement en visionneurs d’holoporno, n’aurait jamais accepté que ses collègues cassent son plan-fantasme en tombant sur la planque secrète de son fournisseur. Et comme ils lui devaient sans aucun doute des renvois d’ascenseur, tout ceci était encore plus improbable qu’une subite fonte des neiges en février.
Il décida de jouer le jeu et activa son micro antidiluvien :
—Oui, attendez, j’enlève la soupe du feu......
L’interlocuteur invisible grommela un vague : “faites-vite”. Il ne pouvait pas exiger d’identification, étant censé connaître le forestier qu’il avait contacté. Peut-être l’ordinateur avait-il consulté fébrilement les listes de factionnaires de diverses administrations, sans succès... et pour cause.
—Voila, voila. Qu’y a t’il pour votre service, Messeigneurs ? Charlie est-il là ?...
—Euh non, il avait la grippe..
—Pauvre gars. Vous le saluerez de ma part. (De toute façon Charlie n’avait jamais la grippe, puisqu’il était vacciné à vie. Plutôt la chtouille..., parfois.)
—Avez-vous vu un jeune garçon courir dans les parages ? Petit, mince, brun, en haillons.
—Non. Rien qu’un gros lynx, que j’ai dû tirer pour le rebaguer... Le môme s’est enfui de la ville ?
—Oui, mentit la voix avec aplomb. Ses parents sont désespérés.
—Comment a-t-il réussi à venir jusqu’ici, sans se noyer cent fois dans les marais ?
—De... de la chance sans doute. Mais nous avons perdu son signal tout près de votre... de votre poste.
—Le malheureux a dû être avalé par les sables mouvants de la Winooski.
—Euh, je ne crois pas... La piste ne se dirigeait pas par là. Voudriez-vous vérifier que le garçon ne s’est pas caché dans votre bâtiment ?
—Si vous n’avez aucune image thermique, je ne vois pas comment il pourrait être ici.
—C’est vrai.
La voix était embarrassée. Il y eut un conciliabule en arrière-plan, Puis une autre voix, féminine mais encore plus métallique et glacée, résonna dans le canal d’audition.
—Cette petite peste a peut-être trouvé chez vous une couverture de survie. çà détruit les signaux. Je vais vous demander de rester où vous êtes. Une équipe spécialisée va arriver dans un instant. Réservez -lui bon accueil. Il vaut mieux que le garçon soit pris en charge par eux. Ils ont l’habitude de ce genre de jeunes fugueurs.
—Attendez, madame. Ce poste relève de l’autorité du VV de Windsor. Il n’est pas question que je laisse entrer comme çà votre équipe, sans en avoir d’abord référé. Mais çà prendra deux minutes, s’ils sont encore réveillés...
Le silence qui lui répondit était éloquent. Ils étaient pris dans un dilemme : ou être démasqués dès que Windsor demanderait leurs coordonnées, ou passer à l’attaque et risquer, lorsque les alarmes automatiques s’enclencheraient, de devenir assez vite eux-mêmes gibier des équipes de sécurité dépéchées de plusieurs bases voisines. Sans aucune garantie, pour autant, d’avoir le temps matériel de détruire l’enfant et le garde-forestier.
—Allez y, Monsieur. Faites votre devoir, mais rappelez-vous que nous devons faire vite. En attendant, vous ne nous en voudrez pas si nous cernons votre habitation.
Ce fut le ton mielleux et rassurant de la voix qui convainquit Boscione de passer immédiatement à l’action.
Les visiteurs allaient larguer une bombe à souffle. Il en était sûr. Et la communication qu’il était supposée passer leur servirait à se placer à distance de sécurité avant d’envoyer l’engin “chirurgical”, juste avant qu’il n’ait pu évoquer leur présence. C’était maintenant lui qui avait besoin de temps.
Il se laissa glisser, tel un antique pompier, le long du mât traversant les trois étages, et, les genoux fumants de la descente accélérée, il courut chercher Hatzik dans la cage blindée.
—Qu’est-ce que...? s’étonna ce dernier.
—Chtt.. pas le temps.
Il jeta plusieurs armes en travers de son dos, saisit la sangle de survie munie de divers équipements et poussa Hatzik sur la coursive, en direction des grands fourrés.
Le garçon le regarda, les yeux écarquillés, enjamber le garde-fou.
—Viens, il faut sauter....
—Sauter ?
—Oui, essaie de plonger vers les roseaux...
—Mais....
Boscione saisit Hatzik par la manche et le propulsa dans le vide avant de s’y jeter lui-même.
Ils traversèrent des épaisseurs de feuillage dru, et furent malmenés par les branches, avant de tomber droit vers le fouillis des arbustes et des plantes d’eau... Ils s’enfoncèrent en même temps au coeur de la fange dans un horrible bruit liquide.
—çà va ? chuchota Boscione, qui ne sentait plus son épaule gauche.
—bl.., émit une petite voix en provenance d’un trou gluant dont les parois s’effondraient sous des flots noirs.
Boscione se redressa, y engloutit le bras et ramena Hatzik à la surface.
Il fallait maintenant courir sur la vase, choisir les touffes d’alfa assez résistantes, sauter de souche en branche pourrie, et rouler enfin derrière une vague éminence composée de détritus organiques et de nids de vautours. Ensuite...
La déflagration intense les gifla violemment, et les assourdit instantanément. Immédiatement après, un périmètre parfaitement circulaire autour du grand arbre s’enflamma.
Le feu enfla, devint gigantesque et très vite confondit branches et plateformes en un brasier crépitant. La chaleur s’installa, changea l’air environnant en une sphère de douleur asphyxiante. Elle gagna rapidement en volume, saisit au vol les oiseaux, et porta le marais à ébullition avant d’assêcher flaque après flaque, changeant les roseaux en paille incandescente, aussitôt réduite en fumée rousse.
Boscione et Hatzik coururent, sautèrent, roulèrent sur eux-mêmes, retombèrent pour rouler à nouveau, fuyant la caresse des langues de feu.
Visages tordus par la souffrance, ils ne pensaient pas une seconde au groupe des poursuivants qui devaient être encore en périphérie, avant d’être récupérés par l’électro.
Quand, par chance, Boscione repéra la forme d’un visage derrière le voile de camouflage d’un casque d’assaut, ce n’est pas la peur, mais une rage incoercible qui s’empara de lui.
Ces monstres venaient d’un geste de réduire à néant dix ans de travail assidu !
Il appuya le fusil photonique sur sa hanche et sans viser, arrosa à hauteur du visage, sur 90% de part et d’autre. Les hurlements aussitôt avalés dans le néant lui apprirent qu’il avait fait deux fois mouche... et avait libéré une percée. Il fonça, suivi par le garçon comme l’ourson suit sa mère.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, Boscione plongea derrière une petite dune et se retourna pour s’y mettre en affût, fidèlement imité par Hatzik.
L’arbre brûlait seul maintenant, comme une énorme lanterne illuminant la falaise et la forêt. Tout autour, les frondaisons de sapins ressemblaient à une foule de spectateurs géants, serrés les uns contre les autres, devant une piste de cirque flamboyante. Boscione se sentait comme son arbre : consumé sans pouvoir bouger. Dans un fracas épouvantable, la Maison aérienne s’aplatit en un tas de planches ardentes, bientôt précipitées ensemble au sol tel un mikado de feu, tandis qu’explosaient divers appareillages en splendides boules blanches et bleues .
Le coeur au bord des lèvres, Boscione s’efforçait de maintenir son regard au ras du marais, là où l’ennemi devrait apparaître. Mais rien ne se manifesta, et bientôt il entendit, au delà du feu, le sifflement caractéristique d’un électro rejoignant son altitude de croisière. Le bluff -par omission- avait donc fonctionné : croyant réellement avoir affaire à un poste Vic, les agresseurs n’avaient pas demandé leur reste. Mais si la balise biométrique de certains des leurs indiquait leur mort, peut-être reviendraient-ils tout de même, malgré le risque d’être piégés par les secours. Il fallait être prudents.
—Reste là, je reviens. Si tu vois l’un de types, tire au lazer. Je veux qu’il en reste assez pour qu’on l’identifie.
—Je te couvre...
Tandis qu’Hatzik disparaissait comme un ombre agile, Boscione admira le sang-froid du petit bonhomme... de cet homme, plutôt, même si l’âge physique n’avait pas encore rejoint sa maturité mentale.
Accroupi contre un arbre, le Frangin régla ses lunettes sur la vision infra-rouge et élimina du spectre visible l’image du brasier. Il examina longuement les parages, en augmentant systématiquement la portée de l’analyseur. Aucun être vivant dans un rayon d’un kilomètre.
Il s’approcha des ronces calcinées où il avait probablement éliminé deux hommes. Le Photonique dissolvait aussi toutes les molécules placées au contact du corps vivant visé, mais parfois, même un mince indice peut suffire.
Chance ! : l’un des connards avait laissé une botte dans la vase avant de se faire pulvériser. Boscione bénit la traîtrise, habituellement exaspérante, du sol spongieux. Il en arracha l’objet indemme et le nettoya grossièrement. Rouge, en effet. D’un matériau fin et souple, probablement un assemblage de cuirs de culture. Si c’était vrai, aucune industrie collurbienne n’était en mesure de maîtriser à ce point les techniques de génie génétique produisant des dermes vivants aussi réussis. Et aucune agricollurbe n’était autorisée à transformer en bottes de luxe la peau de ses animaux d’élevage, réservée à des usages locaux et prosaïques (courroies, ceintures de chasse). En passant le doigt sur le revers, Boscione découvrit une marque de la grandeur d’une lentille d’objectif, gravée dans l’épaisseur du cuir, et en forme de minuscule trident.
Il ne restait que deux solutions vraisemblables : les bottes avaient été fabriquées dans un atelier du Pangov, peut-être pour des uniformes d’apparat, ou bien, à la rigueur, elles auraient été conçues par des laboratoires Mers, pour l’agrément d’un de ces nouveaux riches adorant s’imaginer maîtres de rangées de laquais en livrée. Mais que diable viendraient faire des Cadets d’un ordre Pangov dans ce trou ? Même question pour les serviteurs d’un Mer de haut rang .... Et dans tous les cas, pourquoi tant d’agressivité ?
Boscione se jura d’en apprendre plus sur la méchante (et défunte) Cendrillon qui avait perdu cette drôle de pantoufle. Ceci sans perdre de temps, avant que, d’une manière ou d’une autre, l’ennemi ne revienne dans le coin pour fermer les bouches et anéantir la moindre trace compromettante. Il n’avait d’ailleurs lui-même plus rien à faire en ce lieu maudit où tout avait été saccagé ou anéanti.
Quant à l’emplacement secret où la grande expérience était en cours, tous les dispositifs d’entretien et de sécurité fonctionneraient parfaitement pendant son absence, dût-elle durer plusieurs mois.
Il fallait mettre le cap sur Albany en coupant à travers la forêt. On n’aurait pas le temps de chasser, mais noisettes, champignons et baies variées étaient suffisamment abondantes à cette époque pour se servir au passage sans ralentir la marche. Le plus grand risque serait de tomber sur des trappeurs Ars. Au pire, les Frangins auraient droit à quelques insultes ou quelques gesticulations intimidantes. Au mieux, ils pourraient enprunter un dirigeon aux Nobles Guerriers et se rendre au haut lieu le plus proche de son objectif.
Une fois à la Collurbe, il irait voir qui de droit. La botte rouge serait identifiée très vite. Les amis de son propriétaire n’auraient qu’à bien se tenir. Car Boscione était semblable à la mouffette : il n’attaquait pas facilement, mais une fois qu’il avait mordu, il faudrait lui couper la tête pour qu’il lâche sa victime.
Ilnara
Jebhar ! Je t'en prie, ne regarde pas derrière toi ! ça porte malheur... Et tu vas perdre la piste. Je ne comprends pas pourquoi Pehr t’a choisi pour revenir au Vic, chercher des provisions. Enfin, c’est heureux, car je ne me serais pas vue branler Shob’har ou surtout Vrar... Quelle calamité, rien que d’y penser.
Jebhar ? Où es-tu ? Attends-moi ! Tu es sûr que cette sentine est la bonne ? Elle a l’air de repartir vers l’Est, on va tomber sur le lac ...
Oui, je me souviens. Jebhar voit la nuit. Pehr nous l’avait dit quand on était tout petits. Tu vois le sentier, c’est çà ?
Moi, je ne vois rien, Jeb. En fermant les yeux ?, C’est idiot. En regardant à traver les cils ? Ah oui, c’est bleuté par ici... même là où çà passe sous les branches. Qu’est-ce qui fait cela ? Il n’y a pas de lune.
C’est curieux, je n’avais jamais remarqué que les chemins des bois étaient phosphorescents. A force de faire passer bêtes et gens ? Peut-être. Et il y a davantage de plantes cassées, plus de poussière, çà réfracte différemment la lumière que partout ailleurs. Mais quand il n’y a pas de plantes, ou rien que des cailloux ? Je ne sais pas. Je le demanderai à Pehr. Plus tard. Jebhar est trop bavard. On va attirer des trucs avec tout ce bruit. Des fées, des magrelins, de mauvais Frangins (on n’est pas loin de la Frange du Connecticut, par ici). Ou même des sogromes qui sont toujours au service des Mâtres.
Si la Mâtre s’apercevait de mon départ avant le matin (mais elle ne le devrait pas avec les polochons qui bourrent mon drap, ce qui a déjà trompé ces sales cafteuses de Truflia et de Mortia), elle les appelerait par la mélopée noire, bouche fermée, et les sogromes se réveilleraient aussitôt, dans leurs trous. A moins qu’on ait le temps de dépasser le MountSaint Alban, alors je serais sauvée, car les sogromes des autres vallées n’obéissent pas à la Mâtre de l’isle aux Noix.
Jebhar, ne marche pas si vite ! Tu vas nous tuer avec les kilos de bouffe qu’on transporte et si on tombe, les filets de boyau d’ours vont se déchirer. Tu te vois dire à Pehr que la moitié des saucisses au chou sont mélangées de gravier ? Ou Pire ?
T’es gentil, Jebhar, mais t’as rien dans la tête. Heureusement d’ailleurs, pour moi, car il n’y a qu’un doux naïf comme toi pour croire qu’un frère-de-pehr peut épouser sa soeur.
Pff. Moi, non plus, je n’ai rien dans le crâne. Qu’est ce que je fiche ici ? Attends-moi, je ne te vois plus (j’ai peur, moi, oui..) Pas le moindre gramme de cervelle, si je crois que Pehr va m’accueillir à bras ouverts. çà va être la dérouillée de ma vie, même si je suis sa préférée. Mais je m’en fiche, il peut me déchirer de claques, il ne pourra pas me renvoyer. Il a trop besoin de tous ses chasseurs maintenant pour me faire raccompagner. Il va me planquer au fond de la tente à garder les outres et le gibier tué, avec toutes les mouches à viande. Ce sera un mauvais moment à passer.
Tiens, la lune montre l’oeil au dessus de cette molle colline boisée, à l’est. Poursuit-elle son napâtre le soleil, déjà englouti depuis longtemps de l’autre côté du ciel ? Non, Jebhar ?
Jebhar. Divinités ! Ne bouge pas. Ne BOUGE PLUS !
Ce qu’il y a ? Si ce n’est pas une vision, il y a un cougar à l’affût sur un érable à deux heures pour toi, bien découpé en ombre chinoise. Un gros mâle, les couilles pleines comme deux pommes proéminentes. Tu crois que j’ai le coeur à me moquer ? Où il est en hauteur ? La hauteur de la maison de la Mâtre, à un ongle près... Non, ne tourne pas la tête. Surtout ne regarde pas. Ils sentent les regards. Il te laisse passer, il se prépare... la queue en fouet, les cuisses frémissantes.
Oui, fiche ta lance en appui entre les ballots de viande, il ne la verra pas. Encore un peu plus inclinée vers l’arrière, vers deux heures un quart, enfin douze.. Stop, çomme çà, (pourvu que j’apprécie bien les distances dans la pénombre, sinon t’es mort). Agenouille-toi, tu tiendras mieux le choc, et tu seras plus loin des griffes. Làààà...
Jebhar est empoté avec les filles. Il faut aller le chercher. Mais à la chasse, il faut avouer que c’est un autre homme. Dès que j’ai crié, il a bloqué la position, orienté le pal exactement sous le sternum allongé de la bête qui s’abat sur lui dans un bond silencieux. Il encaisse le choc puis abandonne la lance et roule sour le côté tandis que le fauve s’enfile sur l’obsidienne plus effilée qu’un rasoir et s’abat au sol, déchirant les ballots de grands mouvements convulsifs. Les pattes avant s’immobilisent les premières, griffes dehors, et la grosse face ronde de fourrure plissée semble regarder, étonnée, le bois dur qui le traverse, du coeur à l’entre-omoplates, avant de retomber lentement en arrière, bavante et feulante, tandis que ses membres inférieurs d’énorme chat continuent à labourer un ennemi inexistant.
Jebhar l’idiot a dégaîné son poignard et saisit la hure, visant l’oeil. Mais d’une bourrade, l’animal l’envoie danser plus loin. Se redresse, casse la lance en lui, et court lourdement sous le couvert en rugissant de souffrance. Blessé à mort, il se survit, mais ne cherche plus le contact. Bien sûr, ce crétin de Jebhar le poursuit.
Je suis obligée de poursuivre le poursuivant. Jebhar, arrête...! Nous courons, pliés en deux sous les branches basses des épineux, le visage dans les herbes mouillées, bientôt pris par la pente d’une petite rivière cachée, qui s’accentue, se dénude. Et nous roulons sur la roche inclinée, blanche dans la lumière lunaire, glissant dans le sang noir du félin blessé qui cherche l’eau. Inutile, Jebhar ! Et comment va-t-on le dépecer ? Et avec quoi va-t’on lui couper la tête ? Et pour le ramener, hein ? Peine perdue, l’abruti ne pense qu’à la gloire... de Jebhar.
Les grosses pierres rondes du torrent resemblent à des éléphants jouant dans l’écume. Je vois Jebhar qui gesticule dans les chutes, à demi-immergé, coincé entre deux roches. Il se bat avec une grosse boule de poils mouillés dont jaillissent de temps à autres des marteaux armés de poignards. Mon sang ne fait qu’un tour. Je me précipite et sans penser à la folie du geste, je soulève un galet massif abritant une colonie d’écrevisses, et, me laissant tomber en avant, l’abats sur l’emplacement présumé de la tête du cougar agonisant. Le crâne oblong, dans un ultime sursaut, paraît venir à ma rencontre, et subit le choc de plein fouet. Quelque chose de définitif cède un peu au delà des arcs sourciliers et la gueule béante se tourne vers moi en une ultime malédiction, puis se laisse passivement remplir par le flot. A quelques mètres en aval, Jebhar bondit de l’onde comme un diable à ressort, l’épaule droite labourée de profonds sillons parallèles et remonte à l’assaut, furieusement concentré, jusqu’à ce qu’il se rende compte que la forme lourde complètement immergée est celle d’un cadavre. Me voyant alors, pierre à la main, la déception se peint sur son visage .
—Je crois que je lui ai brisé le crâne..., constatai-je, en toute objectivité.
—Quoi ? hurle l’ingrat, et mon trophée !
—Aide-moi à le tirer de l’eau, criai-je en tentant de retenir l’énorme poids par la queue, sinon il va partir vers les rapides, et adieu le trophée !
—A quoi bon, crache-t-il en jetant son poignard sur les galets. Avec la tête cassée, et par une fille encore, çà ne vaut plus rien...
—Sale type, viens m’aider !
Finalement, en le laissant glisser tout en le guidant vers une petite grève, je me débrouille seule pour tirer l’animal au sec. Il semble avoir rétréci dans la mort. Je me sens emplie de l’esprit de la victoire et ramasse le poignard que je plante à hauteur de la première cervicale, dans la vertèbre même, plus fragile que les disques, comme je l’ai vu faire à des saigneurs.
Jebhar boude, maugrée. Il remonte sur le chemin et s’emporte au spectacle des sacs éventrés. Pour un peu, il m’insulterait pour lui avoir sauvé la vie. Il s’asseoit dans l’herbe et gémit comme un enfant lorsque je lui applique un cataplasme de chair à saucisse sur ses blessures. Imparable pour prévenir et drainer l’infection inévitable entraînée par les griffes de cougar. Je recouvre le tout de mousse, et utilise les boyaux lacérés pour un bandage de fortune. Puis je le laisse et retourne à la bête, décidée à réussir sa décollation. Je l’égorge aussi proprement que possible mais il y a peu de sang : il s’est vidé par le coeur, dans son propre ventre. Le plus difficile, ce sont les énormes tendons du cou.
Quand je remonte le trophée aux dents massives, aux yeux jaune clairs à la pupille ronde qui renvoie la lune, Jebhar ne manifeste aucune joie. Je le comprends.
—Prends-la, on dira que c’est toi... moi, je m’en fous.
Mon frère regimbe sous l’insulte.
—Pas question. C’est toi qui l’a eu...
—Faux, contestai-je. Si tu ne l’avais pas planté au coeur du premier coup, je n’aurais jamais pu l’assommer. On l’a eu à deux.
—C’est là le problème, approuve-t-il sombrement. Cela ne me vaudra aucun avantage dans l’épreuve. Sans parler de la trempe que je vais prendre pour avoir accepté de te faire venir. Eh puis, toute la bouffe détruite.... Ils vont être obligés de décrocher du troupeau qu’ils pistent depuis une semaine. Pehr va être enragé.
—Tu es trop pessimiste. On peut essayer de ramener une cuisse. La viande de cougar est dure, et elle pue affreusement. Mais au moins, c’est de la protéine de qualité. Je ne crois pas qu’ils diront non.
—D’accord, mais c’est toi qui la porte. Trente kilos avec l’os...
—Pas question, petit frère. La tête pèse bien assez lourd.
—Enlève la cervelle...
—Quand même.
Jebhar me coupe en petits morceaux du regard. Mais je ne cède pas.
Finalement, il renonce.
—Il y a bien une autre solution...
—laquelle ?
—La corne pour appeler l’Orignal en rut...
—Je ne vois pas l’intérêt d’amonceler les tonnes de viande.
—Tu n’y es pas. On est à peine à six miles de Ticonderoga maintenant. Avec un peu de chance, le vent courant au sud, ils nous entendront, et viendront nous chercher...
—Tu crois que c’est une bonne idée ? S’ils nous entendent, d’autres peuvent aussi le faire et s’intéresser à nous...
—Qui ? les amants de la Mâtre ?
—Non... Nous sommes trop loin. Mais n’importe qui...
—On croira que c’est une chasse. On ne pensera jamais qu’il n’y a juste qu’un garçon et une fille.
—Tout le monde se doutera qu’on est en difficulté, si tu lances un signal de détresse, commentai-je d’un ton las. Oh, après tout, essaie-donc, mais pas plus d’un quart d’heure. Si on n’obtient pas de réponse après ce laps de temps, on s’en va.
—D’accord.
L’étrange brâme femelle s’élève dans le silence, et il faut vraiment que Jebhar répète rapidement et régulièrement le son pour qu’il apparaisse pour ce qu’il est en réalité : un signal adressé par des humains à d’autres.
Boscione
Depuis sa naissance, 28 années auparavant, Boscione n’avait pas toujours vécu dans la Frange. Il avait même été le premier de sa lignée à en sortir quelque temps.
Ses grands-parents et ses parents n’avaient jamais connu autre chose . Auparavant, tout se perdait dans la nuit des temps. Il n’en restait que la légende selon laquelle trois frères échappés d’un pénitencier européen, auraient débarqué sur la côte américaine, le premier décidant de la suivre vers le sud, le second vers le nord.
Le troisième -ancêtre de Boscione- se serait enfoncé dans les terres le long de la rive du Merrimac, se perdant bientôt dans la forêt des Adirondacks, où il devait trouver épouse chez un clan Ar en disgrâce. Par la suite, la famille aurait tâté d’un peu de tout -colportage entre villages-phares, réparations diverses pour les paysans des collurbes, jeux forains- avant de se spécialiser dans la brocante de composants électroniques récupérés de carcasses jetées par les Collurbiens ou les Mers, à la limite de leurs territoires.
Les Ars se concevaient de bien trop haute extraction sociale pour condescendre à nettoyer les zones frontalières des cimetières d’engins obsolètes qui s’y accumulaient, polluant les marécages et les cours d’eau sur de grandes distances. De sorte qu’on tolérait l’activité illicite des habitants de la Frange, genre de “bousiers” des périphéries. Pour autant, les Ars n’aimaient pas ces populations obscures, d’origines mitigées, qui occupaient sournoisement les bords de leurs domaines. Les “Frangins” revendiquaient cependant le droit de passage et s’installaient surtout dans les zones d’appartenance contestée (les Contest-Zones) où aucun membre des quatre Espace-Temps officiels n’osait venir vivre, de peur de déclencher un conflit sanglant avec les trois autres, ce qui remettrait en cause les travaux déjà infiniment laborieux de commissions de réduction des litiges, en cours depuis des décennies.
Ainsi, plus ou moins délaissées par les contrôles, de longues bandes de forêt maladive servaient-elles de décharges privilégiées pour tous les éboueurs clandestins débarrassant les Espaces-Temps de leurs déchets encombrants non recyclables.
Pour les Frangins, ces montagnes puantes et monstrueuses devenaient d’extraordinaires trésors. Ils réutilisaient tout. Les armatures métalliques aidaient à fabriquer des habitats aériens. Elles serviraient aussi à construire des véhicules tous terrains en forme d’araignées géantes à huit pattes préhensiles, se mouvant dans toutes les dimensions, et capables de courir à la surface des feuillages comme sur un océan de vagues vertes. De s’y nicher aussi, pattes repliées, suspendues à une ancre aérienne.
Les Frangins pouvaient parfois revendre ces machines originales à de riches amateurs, mais elles étaient si complexes à utiliser, et si peu adaptées aux réseaux normalisés du Mer que les acheteurs émerveillés renonçaient souvent et les abandonnaient, ou les compactaient en statues hérissées, au dessus de leurs piscines ou dans leurs salons baroques.
Les gens des Franges ne vivaient pas principalement du nettoyage des zones frontalières qu’ils effectuaient gratuitement avec tant de méticulosité, mais de la revente de lingots purs qu’ils fondaient, par des méthodes ignorées d’autrui, à partir des carcasses sans usage. On les soupçonnait de renouer avec les antiques techniques des charbonniers forestiers, et de brûler de grandes quantités de bois mort formant des fours primitifs mais efficaces. Les grands feux parfois aperçus de très loin attiraient les opérations de police, mais quand les forces de sécurité conjointes Ar-Mer parvenaient sur place à l’aide des seuls moyens de transport légaux à leur disposition, ils ne trouvaient plus que des tas de concrétions calcinées, éteintes sous des tonnes de sable ou de terre.
Des brigades spéciales furent mandatées par la PanGov pour se saisir des auteurs de ces activités déplorables, mais l’habileté des Frangins pour le camouflage et la clandestinité s’avérait sans limites. On les disait capables de tromper la surveillance en créant des fumées sans feu, détournant l’attention loin de feux... sans fumée, effets de savantes récupérations des gaz d’achappement. Le produit de la vente d’ors, de platines et d’argents de haute pureté, ou d’aluminiums reconstitués n’était pas utilisé à l’achat d’aliments ou d’outils de première nécessité, car les Frangins étaient aussi bon chasseurs, cueilleurs et pêcheurs que les Ars. Il était consacré essentiellement à deux choses : la corruption et la recherche scientifique secrète.
En premier lieu, leurs richesses servaient à corrompre leurs poursuivants, tant Mers ou Collurbains qu’Ars, afin d’acheter leur tranquillité. Ce qui expliquait pour une bonne part l’inefficacité des opérations répressives régulièrement menées contre eux. Par ailleurs, les Mers semblaient avoir besoin de sommes toujours plus importantes de sources clandestines d’argent frais, besoins sur lesquels les Frangins ne s’interrogaient pas, bien que la corruption des personnes n’eût pu expliquer qu’une fraction minime de cet énorme appétit).
En second lieu, les substances et objets précieux arrachés par les Frangins au “poubellien post-moderne” et aux apports actuels, étaient réemployées à la création de machines secrètes, qui, à leur tour nécessitaient des pièces neuves, seulement disponibles dans les laboratoires les plus performants du réseau Mer.
Les machines en question n’étaient pas produites pour le seul plaisir des créateurs inventifs qu’étaient la plupart des Frangins, car elles étaient, pour une bonne part, l’effet de commandes occultes de la part de puissances soigneusement anonymes. Il s’agissait le plus souvent de prototypes capables de performances trop périlleuses pour être prises en charge par la recherche conventionnelle, bien trop bridée par un maillage de règles drastiques.
C’est ainsi que, chez les Boscione, on devint, de père en fils, spécialistes de puces subquantiques pour robots anthropomorphes. Le commerce le plus rentable -parfaitement illégal- était celui de puces encore mémorisées, véritables neurones personnalisés, âmes d’ordinateurs défunts depuis longtemps, dont la combinaison pouvait donner d’étranges chimères folles et dangereuses, ou bien des poly-personnalités intégrées, (Popi) sortes de génies nanomécaniques aux capacités merveilleuses autant qu’imprévisibles. Le père de Boscione, et ses quatre oncles avaient exercé le mystérieux métier de dompteurs de Popi. L’un d’entre eux en était d’ailleurs mort, foudroyé par une arme intelligente s’étant retournée contre son rédempteur, avant de s’enfuir dans la jungle, lazérisant tout sur son passage jusqu’à épuisement de ses batteries.
Peu de temps avant d’être arrêté par la Pangov Mer et d’être emmené dans un bagne lointain où il n’avait pas tardé à tomber malade, le père Boscione avait convoqué son fils :
—Emiliano. Tu as seize ans. On va partir en affaire et on t’emmène pas. C’est trop dangereux. Va falloir que tu mènes ta vie.
Cela faisait bien deux ans que le gamin, dont la mère avait disparu, probablement enlevée par des Frangins de haute volée, se débrouillait seul pour trouver sa pitance et la différence ne serait pas bien grande.
—Mes frères et moi, on a pensé que tu pourrais peut-être... aller aux études.
Le père avait déposé devant le regard médusé d’Emiliano quatre plaques de pur platine.
—Cela devrait suffire pour ouvrir quelques portes.
Quand le garçon, fasciné par ce qui représentait pour lui presque quatre ans de travail familial, avait relevé la tête pour remercier, le visage émacié de son géniteur avait disparu. Jamais plus il ne devait le revoir.
Boscione connaissait un contact dans une petite collurbe du New Hampshire, pour négocier ses lingots. Mais il ne voulait pas attirer les questions indiscrètes et se contenta d’une fraction du prix, qu’il exigea en Universos standard et en plaques de forfait-transport.
Méfiant sur les intentions de types bizarres qui le suivaient dans la ville depuis sa transaction, il s’embarqua sur le premier Intercités pour le sud, et finit par entrer dans un centre d’accueil Mer, près de Baltimore. La monitrice locale, en mal de maternité, l’accepta en internat précaire. Très honnêtement, elle accepta de confier les lingots à son centre financier, en échange de moyens réguliers destinés à entretenir Emiliano, ou à payer des frais d’éducation. Les capacités exceptionnelles de l’adolescent ayant vite été décelées, elle l’aida à trouver un emploi vicinal et le recommanda pour des stages de formation Elle tenta à plusieurs reprises de faire retrouver son père, mais le réseau le plus efficace ne peut rien contre une volonté collective d’opacité. Boscione, d’ailleurs, lui fit comprendre qu’il n’en était pas désireux. Il n’osait pas lui dire que son affection lui semblait excessive. Atteinte d’un cancer de la peau, elle mourut quelques années plus tard, ayant eu au moins la joie de voir son enfant « adoptif » être accepté dans un prestigieux chanat de la Nouvelle Baltimore.
Pour le jeune Frangin, qui avait souvent accompagné ses parents dans des échanges avec les Mers, l’attitude généreuse de ceux-ci n’était pas exceptionnelle. Il s’était noué peu à peu entre hautes instances Mer et Frangins des liens aussi puissants qu’obscurs, et lorsque les prétentions politiques des premiers commencèrent à indisposer les autres Espace-Temps, les habitants de la Frange n’entrèrent jamais dans la polémique aux côtés des détracteurs des Mers. Bien au contraire, on les rencontra, toujours discrètement, parmi leurs supporters les plus fidèles. Boscione avait coutume de dire à ce propos que les Mers n’étaient pas meilleurs que les autres, mais qu’au moins, ils ne les dénigraient pas comme les Ars ou les Collurbains, ni même comme les Chans, qui ne leur reconnaissaient aucune réalité culturelle propre.
Les Mers, pensait Boscione, nous ressemblent : ils sont dans la circulation... dans l’échange. Ils ont toujours été très corrects avec nous, et quand des procès nous ont été intentés, ils n’ont pas témoigné contre nous. Je ne les vois pas nous attaquer ainsi.
Tout en réaffirmant ce point de vue en discutant avec Hatzik, le Frangin était cependant sceptique : à bien réfléchir le matériel ultra-sophistiqué du commando qui avait pourchassé le garçon et détruit son camp de base ne pouvait être l’apanage d’aucun autre ordre. Existait-il des groupes Mers clandestins, travaillant pour leur propre compte ? Cela n’avait guère de sens, quand on connaissait le haut niveau d’organisation et de contrôle de ce corps international fondé sur la science des hommes.
—Tu as entendu ?
Accroupi au pied d’un gigantesque érable, Hatzik frémissait tel un chien d’arrêt qui va lever la grive.
—Pas vraiment, murmura Boscione, j’étais dans mes pensées. C’était quoi ?
—Un truc bizarre... une bête qui pleure.
Un brâme pathétique retentit loin dans la pénombre, vers l’ouest, de l’autre côté du lac. Immédiatement , Boscione sut que ce n’était pas une femelle Orignal, ou alors malade et stupide au point de se tromper de saison des amours. Du même coup, ce n’était pas non plus un chasseur, à moins qu’il s’agisse d’un complet néophyte. Le triste chant retentit à nouveau, scandé rapidement, et se répéta.
Boscione haussa les épaules. Un signal de détresse, sans doute, lancé par un collurbain égaré. Il pouvait bien crever : ce n’était pas son jour de bonté.
Mais le son allait peut être attirer du monde dans les parages. Il ne fallait pas s’attarder si l’on voulait éviter tout signalement, même bien intentionné. Il tapa sur l’épaule d’Hatzik, et lui fit signe de reprendre la marche… En silence.
Appuyé sur sa lance, un pied posé à mi-cuisse, Pehr se caressait songeusement la barbe de sa main libre, ce qui accentuait le creusement de ses joues sous ses pommettes proéminentes. Personne ne pouvait lire dans son visage impassible la colère qui brûlait en lui. L’heure était déjà bleue, mais les hardes n’étaient pas encore retournées dans les fourrés les plus épais qui leur servaient de forteresses végétales. On aurait pu encore tuer une ou deux bêtes, si cet imbécile de Jebhar n’avait pas embouché sa trompe, à deux miles au nord, avertissant le gibier partout alentour. Que lui était-il donc arrivé à ce bon à rien ? Une mauvaise rencontre ? Il aurait eu le dessous et n’aurait pas eu l’occasion de sortir l’instrument ! Pehr pariait plutôt pour un enlisement dans la cuvette qui reliait les deux lacs, au sud de Crown Point. Le crétin ne parvenait plus à traîner les sacs dans les tourbières épaisses. Ils s’alourdissaient, se gorgaient d’eau malsaine et Jebhar, craignant la réprimande, s’affolait...
Pehr coinça le manche à la saignée de son bras et arrondit ses deux mains pour former un orifice sonore muni de sa caisse de résonnance. Il imita le faucon blanc, deux fois, et attendit que Shob’har (chant de la grenouille-buffle) et Vrar (brusque envol de perdrix) confirment qu’ils prenaient la chasse en charge. On ne savait jamais : un animal distrait avait pu rester à proximité.
Pehr se mit à courir en silence sur les marges cristallines affleurantes, évitant branches mortes et pailles bruissantes. La corne ne retentissait plus. Jebhar devait s’être découragé. Mais il serait désormais facile de le localiser, simplement en observant les dérives erratiques des oiseaux de l’aube, tentant d’éviter l’intrus. Plus près, il faudrait se résoudre à l’appeler.
Ce fut l’inverse qui se produisit, entraînant un départ de canards terrifiés.
—Pehr !
Jebhar, blanc comme un linge, ressemblait à un spectre planté dans la vase. Il ne portait pas des sacs de viande, mais paraissait écrasé sous le poids d’une énorme patte de cougar, et, de sa tête qui pendait de l’autre côté de son torse, le muffle dégouttant de bave sanguinolente.
—Dieux ! petit, tu as tué cette bête ?
La réponse vint, faible, hésitante, mais, fasciné par la dépouille, Pehr n’entendit pas le mensonge.
—Oui.
Au même moment, tapie dans la boue à quelque mètres derrière une gerbe de roseaux, Ilnara se mordit le poing jusqu’au sang.
Le lâche. Il n’avait pas osé !
La suite était prévisible : il ne parlerait pas d’elle. Elle devrait les suivre comme un chien abandonné, sans se faire voir ni sentir, jusqu’au camp. Elle devrait attendre à la lisière, loin du feu, mangée de maringouins et de mouches mordeuses, pendant qu’il se vanterait de faux exploits, face à ses frères à son napâtre médusés, ce dernier cachant sa fierté paternelle sous une apparente rudesse. Cette mascarade durerait, durerait, jusqu’à ce qu’il daigne lui signaler que les autres dormaient. Il lui apporterait alors un peu de pitance récupérée des restes de la bombance commune, et peut-être une couverture. Dans le meilleur des cas, il la guiderait vers la tente des salaisons... où elle aurait atterri de toutes façons. Et ensuite ?
Elle serait découverte à un moment ou un autre... Et là tout pouvait arriver. Elle ne serait pas même protégée par sa prouesse, attribuée à Jebhar sans aucune possibilité de faire émerger la vérité. A moins que : ... la dent !
Elle referma la main sur la massive canine qu’elle avait pris la précaution de briser à la racine après avoir décapité le fauve, et qu’elle avait liée à un tendon élastique pour la suspendre à son cou. Le contact du trophée la rasséréna quelque peu. Qu’importaient les fictions colportées par Jebhar ! L’Esprit savait qui avait réellement fait preuve d’un réflexe vital, et qui avait, à deux reprises, sauvé la vie d’un frère imprudent. Si elle avait été capable de tout cela, elle pouvait encore faire aussi bien, sinon mieux.
Ilnara se coula en arrière, rampa à reculons et laissa le rideau de feuilles se refermer sur elle. Tandis que l’homme et le garçon se partageaient la charge, elle effectua un détour dans les sables et les vases, puis remit ses mocassins sur le sol plus dur, suivant les lignes d’assêchement, et courut plein sud, vers la rive du second lac, où elle savait que se cachait la petite collurbe de Ticonderoga.
Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle ferait pour éviter d’être renvoyée à l’Ar, peut-être mains liées. Elle était trop jeune pour demander le Refuge ou s’engager pour un Service, mais peut être qu’un agricol, en mal de main d’oeuvre... accepterait qu’elle séjournât dans une grange, contre quelques menus travaux.
Le coeur lui manqua lorsqu’elle entendit claquer de grandes ailes cachées dans l’ombre des frondaisons penchées sur la rive. Figée, le poil électrique, la sueur aux paumes, elle attendit l’assaut du grand vautour des marais. Mais rien ne vint. les ailes claquèrent derechef, avec le vent d’Est : ce n’étaient que les battants de peau d’une grande tente cubique, obscure. Nulle autre tente à proximité.
Ilnara s’approcha sur la pointe des pieds, et reconnut dans la lueur de l’aube, les caractères entrecroisés du clan paternel gravés dans le cuir. Elle souleva un battant et ne distingua rien que l’obscurité et une odeur poivrée, piquante. Un parfum de graisse industrielle aussi. Ses yeux s’habituant, le contour de caisses oblongues se dessina.
Elle entra et chercha à en ouvrir une, puis, à défaut, à la pousser. A l’évidence, elle était pleine d'objets lourds.
La brise lui apporta comme un chuchot lointain. Ilnara était assez avertie des étranges interactions entre la nature et le cerveau pour ne pas négliger cette impression. Quelqu’un avait réellement parlé à voix basse à distance. Probablement Shob’har ou Vrar échangeant quelques propos en rentrant au camp, certainement peu éloigné. La jeune fille sortit de la tente et la contourna pour se fondre dans le feuillage hospitalier. Elle s’accroupit un peu plus haut, assaillie de questions insolubles.
Pehr chassait-il avec des armes prohibées ? Cela n’avait pas de sens. Surtout aussi près d’une collurbe qui n’aurait pas manqué, saisissant les signatures hertziennes des détonations ou des implosions photoniques, de dépécher des contrôleurs, ou d’avertir les Surv’ars du plus proche haut-lieu. Sans parler du déshonneur absolu qui, au moindre soupçon un peu étayé, péserait sur lui et sur toute sa descendance masculine, en faisant des pestiférés sur toute la planète Ar.
Pratiquait-il la contrebande ? Cela était bien plus plausible, puisque c’était pratiquement la seule source de revenus monétaires permettant d’acheter ensuite légalement des équipements trop rares dans la région.
En ce cas, contrebande de quoi ?
La curiosité d’Ilnara devenait irrésistible. Elle attendrait pourtant une ou deux heures, certaine que les chasseurs, exténués de leur nuit, dormiraient à poings fermés jusqu’à dix ou onze heures. Ensuite, elle inciserait le cuir du pan arrière de la tente, et elle y pénétrerait. Il faudrait alors trouver le mécanisme d’ouverture de ces boîtes, quelque temps que cela dût lui prendre, et même si elle devait mourir d’inanition.
Stimulé depuis trop longtemps par une alène d’ivoire aux mouvements insidieux, le verrou de carbone se déplaça légèrement, aussitôt suivi de deux autres systèmes latéraux. Ilnara tira sur le couvercle qui, miracle, se souleva et se rabattit en position ouverte.
La jeune fille arracha fébrilement le voile protecteur qui cachait le contenu et... demeura perplexe.
La boîte était emplie de tuniques Ars, de manches et de pointes de lances, de bijoux Ars, aux pierres en apparence de belle eau, taillées selon les attributs héraldiques des tribus principales de la région.
Elle fouilla en profondeur, répandant le contenu sur le sol : Rien d’autre qu’une masse de vêtements de lin ou de cuir, tissés ou cousus à la façon Ar des forêts de l’Est, d’une facture plutôt grossière d’ailleurs.
Tout cela était parfaitement absurde. S’il avait existé un commerce de vêtures Ar, tout le monde l’aurait su. Il y avait d’ailleurs certains hauts lieux où les Mâtres pouvaient vendre des pièces anciennes, qui avaient perdu leur valeur pratique ou symbolique. Il arrivait que certaines d’entre elles intéressent les Chans spécialisés en anthropologie et les fassent acheter par des musées ou des écoles. Mais personne ne travaillait à façon pour le Mers ou les Collurbes de manière régulière.
Dans l’autre sens, l’hypothèse d’une importation d’objets Ar par les Ar eux-mêmes, était encore plus folle. D’ailleurs, jamais aucun Ar digne de ce nom n’aurait porté ces tissus aux mailles trop larges, ou ces tuniques mal tannées, encore puantes. Quant aux armes, elles étaient risibles. Impossible de faire coup au but avec des manches aussi tordus, ou de pénétrer la chair du moindre renard avec des pointes aussi mal forgées.
—Tu te prépares pour le bal, petite ?
Ilnara crut mourir de frayeur. Puis elle se changea en projectile élastique et plongea vers la sortie, entre les jambes ouvertes de l’intrus à la voix mâle. Hélas, ces jambes se refermèrent en ciseaux autour de son cou et commencèrent à l’étrangler sans pitié, sans s’inquiéter de ses piètres tentatives pour lacérer la toile du pentalon léopard.
Elle se réveilla sous les ombelles ondoyantes de majestueux érables. La tête tournoyante, elle se leva sur les coudes et vit les deux personnes assises sur une souche, à un mètre d’elle.
—Ça va mieux ? Est-ce que vous avez faim ?
Une voix d’enfant. De garçon impubère.
—Laisse la reprendre ses esprits.
Une voix d’adulte cette fois. L’accent légèrement grasseyant des Barbares du Sud.
Les yeux d’Ilnara recouvrèrent peu à peu leur vision stéréoscopique et elle considéra l’homme hirsute en treillis et le garçon brun et mince serré sous son épaule. Leurs armes terribles, aussi, rassemblées un peu plus loin.
—N’ayez pas peur, jeune Dame, dit l'homme. Je vous ai noué les jambes pour que vous ne vous enfuyiez pas tout de suite. Mais j’espère que nous allons trouver un terrain d’entente.
Il lui tendait une boîte de maïs autochauffante déjà entamée, la cuiller plantée dans un bouillonnement jaunâtre.
Elle se détourna, la nausée aux lèvres.
—Vous pourrez rejoindre votre camp aussitôt que vous m’aurez dit pourquoi vous entreposez ces colis.
—Ce... ce n’est pas mon camp, c’est celui de… balbutia Ilnara qui le regretta aussitôt. C’était une erreur : ses ravisseurs ne penseraient plus qu’elle serait bientôt recherchée activement par les siens, et ils se diraient qu’ils pouvaient la violer tranquillement. Ou pire. Elle chercha un mensonge de remplacement, mais n’en trouva pas et s’enferma dans un mutisme hautain.
—Bon, admit l’homme. Ce n’est pas votre tente, mais c’est celle de votre Pehr ou d’un membre de votre clan-de-pehr. Vous portez les mêmes marques héraldiques sur votre chemise que celles qui ont été gravées dans la porte.
Ilnara demeura interdite, et ne vit aucune raison de nier.
L’autre continua, tout en allumant un calumet oblong.
—Et puisque vous vous êtes involontairement présentée, il n’est que juste que je le fasse aussi. Je suis Emiliano Boscione, et celui-ci est Hatzik, mon associé. Nous sommes ce que vous appelez des “Frangins”. Je sais que nous n’avons pas bonne réputation chez les Ars, mais je vous assure que nous n’avons aucune mauvaise intention à votre égard ni à celui de votre famille.
Je désire seulement que vous répondiez à ma question, en vous certifiant que je n’utiliserai pas l’information pour aider quiconque à vous nuire. Il se trouve que je souhaite éclaircir un point, ayant trait à un problème tout à fait personnel...
—Ces boîtes ne m’appartiennent pas, ni à mon clan, coupa Ilnara. Je ne sais absolument pas....
Elle secoua la tête, se rendant compte en le disant qu’en effet il était très possible que les insignes du clan de Pehr ait été copiées.
—Vous n’avez vraiment rien à craindre, réitéra l’homme. Les surv’ars ne sont pas mes amis, pas plus que les polices diverses des vics et des chans. Je veux exactement savoir qui sont les fournisseurs de ces caisses.
Devant sa franchise apparente, Ilnara décida de s’en tenir à la vérité, à tout le moins une version minimale de la vérité.
—Ecoutez, Signours, je n’en sais rien. J’ignorais tout comme vous jusqu’en ce matin l’existence de cette tente et de son contenu. Je venais d’ouvrir une boîte, avant que vous me surpreniez, et j’ai été surprise d’en constater la nature. Je ne sais pas si tout cela appartient ou non à mon clan, et je n’ai point l’intention de demander quoi que ce soit à Pehr ou à mes frères. Je tiens trop à l’intégrité de mon anatomie.
Impressionné par ce discours et par la dignité de celle qui l’avait prononcé, Boscione toussa, réprimant un sourire. En tout cas, elle était vraiment une Ar : personne d’autre n’aurait utilisé un langage aussi chargé d’anciennes périphrases. Les Mers avaient la formule courte et directe. Les Chans se targuaient de ne s’exprimer que par sentences précises, et les Vics, en général, s’éloignaient peu de leurs argots urbains. Il joua le jeu.
—Je vous crois, Jeune Dame. Peut-être ont-ils voulu pratiquer la contrebande sans vous avertir, sachant, sans doute, les relations que vous entretenez avec votre Mâtre. Je dois dire que je les comprends...
—Non, vous ne comprenez pas, s’insurgea Ilnara, qui se calma aussitôt. De toutes manières, ajouta-t-elle en haussant les épaules, pourquoi voulez-vous que notre clan ait commerce de telles babioles, inutiles et de nulle valeur ?
Boscione demeura silencieux, considérant l’énigme.
—Prenons les choses sous un autre angle, Eminente jeune Signoure.
Il tendit l’embouchure de son calumet vers le sol et dessina une forme dans la poussière de bois.
—Ce signe représente-t-il quelque chose pour vous ? L’avez-vous déjà vu ?
—Oui, sur les caisses. Jamais auparavant.
—Le trident n’a aucune valeur symbolique pour vous ou pour les vôtres ?
—Non, je vous l’assure. La fourche n’est point une arme noble, et la foënne qui s’en approche n’est utilisée que par les Océars, qui, vous le savez, usurpent de leurs titres sur l’Ar. Ce sont en vérité de vulgaires Fran...
Ilnara s’arrêta, rougissante, mais l’homme ne se formalisa pas. L’ayant succinctement nettoyée, il remit sa pipe en bouche et en tira des ronds bleutés qui dissocièrent la lumière blonde tombant obliquement des grands arbres.
—Bien, dit-il au bout d’un moment. je crois que le mystère s’épaissit.
Il se leva, aussitôt imité par son petit compagnon qui sourit à Ilnara.
—Nous allons partir. Vous dénouer vous prendra un bon quart d’heure, ce qui nous permet de mettre un peu de sécurité entre vous et nous, au cas où vous iriez prévenir votre clan de notre présence.
—Pourquoi le ferais-je ? gronda la jeune fille.
—Pourquoi, en effet ? Permettez-moi au moins vous dire ceci, jeune Dame : les gens qui signent de ce paraphe, et qui sont probablement les fournisseurs de ces objets, ou, à tout le moins, les possesseurs premiers des caisses entreposées dans la tente de la rive, sont probablement fort dangereux. Nous avons subi leur violence et nous sommes passés, je puis vous l'affirmer, fort près de la mort. Je ne sais pas en quoi les membres de votre tribu sont liés à ces gens, mais je vous prie de les avertir qu’ils sont absolument sans scrupules. Si par aventure vos parents venaient à se placer en travers de leur route, sachez qu’ils n’hésiteraient pas à les exterminer jusqu’au dernier, vous incluse. Puis-je compter sur vous pour leur transmettre cette mise en garde ?
—Oui, gromella Ilnara, à qui l’information posait plus de problèmes qu’elle n’en résolvait.
—Alors, adieu !
Trente miles plus au nord, de l’autre coté des Monts Verts, au coeur du Vic de la terrible Mâtre de l’Isle aux noix, un être informe cessa de pleurnicher, et délaissa les barreaux de sa cage pour s’affaisser sur le foin pollué, un vaste sourire répandu, baveux, sur sa face immonde.
Tlanhar était de nouveau heureux. Il avait senti les tensions obscures s’éloigner de sa maîtresse, les dangers immédiats se dissiper, les contraintes se dénouer. L’aventure pouvait continuer sous des auspices favorables. L’être hideux dévora un pou qui s’était risqué au dessus de la forêt de ses longs poils pectoraux, et se mit à rêvasser, tentant d’irradier des ondes bénéfiques au plus loin, des vagues d’espoir traversant l’espace gris, vers le sud. Ouvrant la voie d’Ilnara, toujours plus au sud.
4. Le Vic
Europe, Burdigal-Collurbe,
17 septembre 251
Enkylosé par sept heures de transmétro, F. descendit sur le quai de la station “Burdigal-Europe”.
La grande gare souterraine ressemblait à toutes les gares Transcités du monde : un gigantesque tuyau légérement aplati et tranché, en tête de trains, d'une paroi sensible, animée des informations sur les voyages et de diverses publicités. Seul différait, au dessus des guichets, le vaste hologramme mural représentant le site avant la conquète romaine. F le prit pour un tableau académique du XIXe siècle, avant de remarquer les vols de palombes qui traversaient des pinèdes stylisées.
Il regarda plus attentivement : au creux d’une vaste conjonction de rivières et de bancs de sable en fuite vers l’océan proche, se nichait un ponton près duquel, sous une forêt de chênes chevelus, se balançaient éternellement trois pirogues primitives, devant une chaumière basse, titrée “habitat ligure”. Un petit bonhomme tridi en pagne grossier déposait inlassablement un panier plein d’anguilles devant un feu qui s’éteignait et se rallumait par saccades, caprice d’un programme peu élaboré. Plus loin, caché dans les tamaris, pointait le nez d’une barque sous laquelle clignotait sans fin la mention “pirate celto-germanique à l’affût”.
Rien non plus dans les coursives grises de la collurbe ne différait de l’embiance d’une cité sur l’autre rive de l’Atlantique. Sauf peut-être un indéfinissable parfum de pin ? Ou de bruyère ? ou... Les cellules olfactives de l’homme, constamment renouvelées, peuvent percevoir quelques molécules sur les millions que brassent ses poumons, et différencier ainsi 4 ou 5000 odeurs. Mais il ne peut en nommer que quelques-unes : le cerveau parlant ne suit pas le cerveau sentant.
Quand F. émergea du silo d’ascension, le vent marin l’acccueillit d’une bourrasque. Cela faisait bien douze ans qu’ F. n’avait pas posé le pied en Europe, mais les souvenirs qui cascadaient devant ses yeux lui semblaient dater d’hier : la visite au village présumé ancestral sur le causse; la tournée des hauts-lieux en compagnie de sa tendre épouse. Peut-être, à travers la brise, lui formulait-elle un tendre reproche : tu me quittes au cap Hatteras ? Je te rattrape en Gascogne !
F. décida de tenter l'ascension, pour humer l’air frais et dégourdir ses jambes. L’hôtel attendrait bien une heure encore.
A peine essoufflé par une montée en lacets assez confortables, il s’approcha de la rambarde couverte de lierre et fut saisi par la splendeur du paysage. La vieille collurbe, haute de 300 mètres, était prisonnière d’une ronde infinie de pins parasols, le long d’une Garonne rousse et boueuse revenue à la sauvagerie. La canopée sombre courait jusqu’à l’Océan et ses dunes blanches, à 60 kilomètres de là, saisies dans une alternance de pluies et d’éclaircies.
F. abaissa enfin son regard sur l'éminence qui lui offrait ce point de vue incomparable. Presque centenaire, arborée et moussue, la collurbe de Burdigal s’apparentait davantage à un vieux terril de mine, ou à une grande taupinière qu’à l’éminence volcanique voulue par l’architecte. A l‘époque de sa construction, vers 50 ( 2150 AT) on aimait encore les cônes symétriques à base circulaire. Par la suite, les architectes prirent des libertés avec les formes, et les Collurbes récentes étaient des îles chinoises, des Colorados vertigineux, ou des récifs corraliens à peine émergents, des forteresses en chicanes à la Vauban, ou des météorites creuses, parsemées d’étoiles intérieures.
A quelques miles du Vic, les forêts s’arrêtaient net, respectant le cercle parfait des cultures, divisé en parts de gâteau plus ou moins larges, déployant une palette de couleurs “civilisées” : émeraude tendre des blés en herbe, pastel des colzas, miroir ondoyant des serres potagères géantes, que ponctuaient les dépressions concaves des grands bassins d’irrigation. Les formes géométriques des sillons et plantations étaient soulignées par les pistes dénudées où lentement circulaient les engins myriapodes vaquant aux champs, surmontés de leurs robots conducteurs.
Le trop sage agencement des agripages de ce type suscitait régulièrement chez F. une sourde envie d’y parsemer quelques graines de liseron viral, l’une des plus subversives inventions des généticiens Mer du siècle passé. A l’aide d’une seule de ces semences hautement illégales, le plus rangé des systèmes hydroponiques ressemblait en un mois à une jungle atteinte d’hirsutisme mortel.
F. s’avoua que ce n’était pas une idée très amicale. Après tout, le régime des Ordres permettait justement le choix du désordre pour ceux qui y inclinaient. Celui qui haïssait les jardins parfaits des collurbes pouvait partir pour l’Ar, où, moyennant une initiation de quelques années, son acceptation dans le jeu des Clans était garantie par la Constitution humaine. Certes. Mais ce superordre tolérant tous les penchants à condition de les disposer dans les espace-temps adéquats comme des bocaux sur une étagère n’était-il pas en lui-même horripilant ? F. se l’était souvent demandé dans sa jeunesse, et ce qui l’inquiétait davantage, il continuait à douter.
F. constata en revanche que la surface extérieure du cône urbain était occupée, surtout vers le sud, par une dizaine de milliers de maisons solaires du dernier modèle, entourées de jardins sans barrières, les uns en terrasses, les autres en pleine pente, certaines isolées, d’autres en bouquets serrés évoquant d’antiques villages montagnards. La face nord comportait moins d’habitations (aux jardins plus grands) et davantage de bâtiments collectifs, telles des écoles en bout de quartier, des salles de rencontre, des cafés) ou des utilitaires (des garages ou resserres). On y trouvait encore de vastes pelouses de décollage pour les parascendants, où déambulaient pour le moment quelque flâneurs.
Dans le cratère du cône, aux parois plus abruptes, poussait une petite forêt aux essences rares (tel l’immense pin Liccio), protégées du vent. S’y enchâssaient aussi les gradins du grand amphithéatre, et sur le replat central, à l’intérieur de l’anneau sinueux dessiné par la rivière municipale, se dressaient fièrement les pointes de carbogel blanc du centre Mer, et sa grouillante diversité d’hôtels, de restaurants, de salles de conférences ou de sports, de bureaux et de galeries marchandes brillamment éclairées pour inciter les nombreux chalands à la dépense.
Une flèche de résine immaculée imitant la pierre de taille se détachait du reste, copie conforme de l’antique cathédrale de Bordeaux. Cette ville voisine ayant été rasée et vitrifiée par les armes fusioniques de la guerre du Tournant, c’était l’une des rares évocations matérielles de l’ancienne ère, qui n’existait plus que dans la surabondance virtuelle des archives familiales ou publiques.
L'attention de F. se fixa enfin sur le bâtiment dont le souvenir était le plus chargé de sens pour lui : un peu à l’écart des tours centrales, et à l’extérieur de la rivière, le Vichanat s’appuyait sur la pente du cratère et son vaste toit presque plat de vieilles tuiles était coiffé de micocouliers et de micro-baobabs, avant-garde de la forêt intérieure qui le surplombait. Son domaine comprenait une partie du dénivelé en amont et quelques arpents jusqu’à la rivière, enjambée à cet endroit par deux passerelles élégantes, fort pratiquées par les étudiants venant à pied des gares souterraines du centre Mer.
F. regardait avec tendresse les fines colonnades classiques et les belles pierres de calcaire pâle. Les vitraux longilignes qui les perçaient introduisaient plus de lumière à l'intérieur qu'on ne pouvait le croire du dehors. Et l'éclairage savamment agencé mettait en valeur les orateurs debout sur l'estrade de marquetterie sombre. Ah ! Fameuse conférence que celle qui l’avait opposé à Raymond Letellier sur le chiffrage des massacres de Lankou... Il lui avait rivé son clou, à ce statistorien, grâce aux équations de Lem, et surtout aux archives secrètes de l’ONU.
-Tiens, se dit F. de bonne humeur, allons voir ce que tout çà devient.
Kando Thiony
Six coups d’un son cuivré un peu grêle. C’est l’heure que donne l’horloge encastrée dans la porte ultra-gothique du Vichanat, imaginée d’après une fameuse construction anglaise du XIVe siècle.
Un jeune homme à la tignasse châtain en jaillit, vêtements collants noirs, talons ailés sur des rouleurs silencieux. Zig-zaguant habilement entre les piétons attardés, il se hâte sur la passerelle orientale et... se jette au sol pour éviter de pulvériser un touriste aux tempes argentées, béatement assis au beau milieu de l’étroite chaussée de bois traité.
L’homme se lève, vaguement inquiet, mais la bombe humaine qui s’est redressée et revient vers lui après une succession de roulé-boulé acrobatiques le rassure d’un geste.
—Il n’y a pas de mal... Les risques du métier...
—Excusez-moi, dit F., je ne savais pas que les rouleurs...
L’accent étranger, amérangle, est fort, presque caricatural.
— Vous ne pouviez pas savoir.
—Vous étudiez au Chanat ?
—Dernière année, heureusement !
—Ah, vous partez en voyage initiatique ?
—A la rentrée...
—Heureuse jeunesse... Pouvez-vous me dire si le département d’histoire est toujours dans le pavillon de la cour centrale ?
—Oui. Vous connaissez déjà ?
—Oh, j’ai quelques souvenirs...
—Bonnes retrouvailles, alors. Mais je vous conseille de passer par la conciergerie, ajoute le garçon en s’éloignant. Ils pourraient fermer plus tôt aujourd’hui. Les diplômes ont été remis et...
—Je ne veux pas vous retarder d’avantage...
F. suit des yeux l’étudiant qui est reparti comme un missile de croisière. Il ne prête aucune attention à une autre silhouette svelte qui s’agenouille soudain pour régler ses languettes de chausses, dérobant du même coup son visage aux regards.
Kando Thiony vise les escaliers de bois montant vers la forêt, et vient buter sur la première marche où il se laisse tomber pour défaire, d’un geste, ses patins. Il grimpe quatre à quatre, sépare des amoureux revenant de points de vue sublimes, endure les cent derniers mètres de rude côte sans cesser de courir, enjambe le rebord symbolique du cratère, et disparaît sur le versant extérieur de la collurbe.
Le jeune homme vient de finir ses épreuves d’histoire. L’enjeu de sa course folle est de parvenir :
1. à rentrer chez lui (une petite maison de bois ancrée à mi-pente face à l’ouest, enveloppée de parois de verre et de miroirs solaires) avant le retour de ses traîtres de frères et soeurs,
2. à ramasser son matériel de vie sauvage, et...
3. à quitter le domicile familial avant que...
Hélas, à l’instant même où la porte de chêne qui l’a reconnu s’efface dans sa rainure, l’ascenseur intérieur signale le retour de son père qui vient de garer son électrosiège dans la bretelle souterraine privée.
—Congélation finale !
Kando fonce entre les hydroponiques, monte dans sa chambre en coupole et attrape le sac à dos qui l’attend, tout prêt, caché sous la couette à grands motifs chinois.
Il parvient à se glisser hors de la maison au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvre, livrant passage à un papa sifflotant de manière inquiétante. Par chance, les chuintements des fermetures se confondent, et le géniteur ne se doute pas que sa progéniture lui échappe.
Il ne reste au jeune homme qu’à courir à la “Palombe Bleue” passer prendre Lyseange. Il y tapera un mot pour le cybabillard familial, avec ordre d’envoi différé. Du genre “Ciao, petits et grands, à la semaine prochaine.”
Kando aime fréquenter la taverne isolée face à l’immensité, à mi-pente de la collurbe sur un renflement herbu. Discrètement éclairée à toute heure derrière ses carreaux soufflés à la médiévale, on dirait un phare ancien, et son enseigne de bois doré qui grince au vent semble destinée à attirer les pirates à la dérive.
La Palombe Bleue est le rendez-vous… des Barons Gris, un groupe de parascendeurs qui s’exercent sur la pelouse voisine. Ces sportifs de haut niveau, capables d’abattées de centaines de mètres en chute libre, sont aussi des vendeurs de mujafe, la meilleure herbe de l’Occident. Ceci explique cela : personne ne peut les suivre dans les thermiques terribles qui tourbillonnent au dessus des dunes, les étangs et sur l’entre-deux mers. Et si par hasard un électro vicpol déboule du Pyla, les oiseaux se sont déjà envolés, d’un petit coup de poignet, droit vers l’océan. Ils surfent aussi comme des dieux sur des planches minuscules (plutôt de longues chaussures plates) et la déferlante la plus énorme leur sert de tremplin pour redécoller.
Les meilleurs Vicpols emmêlent leurs attaches et se tuent, là où les clients de la Palombe Bleue, poches gonflées de sacs de came, courent sur la cime des pins, puis, quand ils le veulent, remontent à trois mille mètres.
D’autres limiers ont cru plus confortable de venir les arrêter dans la taverne même, de retour d’Espagne ou de Royal-Collurbe.
Mais, immanquablement prévenus, les Barons se sont débarrassés des paquets au dessus des Landes, où de jeunes Océars, de mêche, les récupèrent, en prélevant au passage une modeste dîme en nature.
Kando n’appartient pas à l’équipe de casse-cou, mais au cercle de ses fervents admirateurs. Parfois, il rapporte au Chanat trois grains de mujafe, mais il se régale surtout des légendes incroyables qui se tissent autour des tables de chêne-liège, au point que fiction et vérité sont parfois difficiles à démêler. De surcroît, les tournées d’hydromel, y sont souvent gratuites. Elles sont généreusement offertes par des Barons brièvement enrichis, avant de dépenser leur pactole mal acquis auprès des couturiers du niveau de l’Horloge, auxquels ils ne cessent de commander de nouveaux parascendants dotés d’oriflammes chaque fois plus foisonnants, pour symboliser l’allongement de la liste de leurs victoires sur la police vicale. Et pour ajouter au noble risque de chute en drapeau (déjà, depuis deux ans, deux copains morts à la dune d’honneur...)
En s’approchant des carreaux dépolis en culs de bouteilles antiques, l’étudiant distingue quelque chose qui lui plaît beaucoup moins. Grossi et démultiplié par le reflet, un crâne rasé se penche au dessus du comptoir. Il est tatoué de petites croix celtiques, semblant déteminer la ligne à découper le long de l’oeuf à la coque, au dessus d’oreilles de taille assez monstrueuse.
—Haine ! mugit Kando entre ses dents, c’est Skipo ou Sado. Ces Crasses sont encore là ! Pas possible ! Ils n’ont rien d’autre à faire qu’à me serrer...
Kando sait que là où se montre un crâne pelé, au moins trois autres clones rôdent dans les parages. Morgo, Sado, Skipo, et Killo sont les représentants locaux de la compagnie des Cz’ars. Sous ce nom pompeux gravé sur des vareuses rouges, sévissent des Frangins de la pire espèce, spécialisés dans le racket et le tabassage. Probablement commandités par quelque autorité occulte allêchée par la rumeur, ces personnages se sont mis en tête de saccager le réseau des Barons Gris.
Hélas, cela concerne Kando, car il a beau jurer ses grands dieux, bien des gens croient qu’il abreuve les professeurs du département d’Histoire en herbe de première classe, supposée camoufler efficacement l’alcoolisation. Il est vrai que les dignes Chans sont pour le plupart d’invétérés ivrognes, surtout le vieux Letellier... Le jeune homme se doute qu’il sert ainsi à détourner les soupçons, mais il voudrait bien connaître l’origine de cette rumeur persistante. Certainement pas quelqu’un qui lui veut du bien. Peut-être même un indicateur.
Ces abrutis de Cz'ars, en tout cas, y croient dur comme fer. Kando s’est déjà fait proprement casser le nez, détruire un Immatériel, et voler deux sachets de mujafe destinés... au directeur du département de philosophie quadratiste.
Il en a été de ses deniers, ayant payé d’avance les Barons (le prix d’une paire de rouleurs de grand luxe). Ceux-ci lui ont promis de les lui rendre une fois l’affaire réglée, mais ils ne l’ont pas aidé davantage. Ces grands oiseaux, délictueux par provocation, sont plus à l’aise aux confins de la stratosphère que sur le sol. Et les lourdes battes nécessaires pour corriger les Czars ne sont guère transportables dans le ciel, où, par ailleurs, les vareuses rouges ne s’aventurent jamais. Quant à attendre ces horribles au coin d’un bois ou d’une dune, ce n’est pas le genre de nos anges aérophiles. Ils préfèrent tirer un électro vicpol caché dans un nuage, récupérer le pilote en pleine chute, lui couper les bretelles à vingt mètres et le laisser choir dans un étang comme un crotte de mouette, sans risque majeur de décéder.
Déléguer le travail à des alliés rampants ? Voila qui excède aussi les limites de leur sens de l’honneur.
Gus Tischan, le Baron le plus charismatique, l’a clairement expliqué au jeune Thiony.
—Ces lâches s’attaquent au maillon faible : aux petits distributeurs individuels. Pas au syndicat des Transcités, tu penses, qui fourgue la came par tonnes ! Redouble de prudence, mon cher Kando !
—Pour ce sage conseil, sois remercié, a ironisé amèrement l’étudiant, le nez encore soutenu par un appareil orthopédique compliqué. Mais en ce qui me concerne, je crois qu’ils ont gagné...
—Que veux-tu dire, soupinet ?
—Très simple : je ne vous reprendrai pas un gramme de dope avant que les dits Cz'ars ne disparaissent du paysage.
Tischan n’a pas eu l’air trop navré.
La précaution n’a pas pour autant porté tous ses fruits. Appâtés par leur première saisie, les Cz’ars ont poursuivi Kando, l’ont poussé dans l’agripage, en pleine culture de maïs, l’ont déshabillé, retourné, essoré, laissé nu et grelottant sous les arrosages automatiques. Très déçus de n’avoir rien trouvé, ils l’ont menacé du pire.
Depuis, ils ne le lâchent pas, persuadés d’avoir affaire à l’un des principaux revendeurs. Et comme ils n’osent pas s’approcher des pentes résidentielles, toujours dangereuses pour les bandes à cause de l’agressivité civique imprévisible de leurs habitants, c’est à la Palombe Bleue qu’ils reviennent, ces coyotes, et toujours en l’absence des Barons, bien entendu. A croire que quelqu’un de la maison les renseigne, tire les ficelles et s’amuse de ses malheurs...
Voila Maroundat, le plongeur asthmatique, de retour d’une petite cure dans une station des Pyrannes, qui sort une caisse de bouteilles vides. Kando l’interpelle et le charge d’avertir discrètement Lyseange de sa présence. Il l’attendra près du bosquet des Pompes.
—Cado ! fait Maroundat le pouce levé, un vague sourire fendant sa face blème.
A peine l’homme a-t-il disparu qu’une intuition lui cisaille le crâne. Congélation ! Le traître est évidemment Maroundat ! Et il est, lui, Kando, complètement idiot. Il faut immédiatement rattraper la situation.
Au lieu de se rendre au bosquet, il va droit à la porte de la taverne, et capture à travers la vitre l’attention de la svelte jeune femme blonde ébouriffée que Maroundat vient de quitter, et qui par miracle regarde dans sa direction. Il l’incite à sortir, en prenant son sac.
Second miracle : elle comprend ses gesticulations qui pourraient tout aussi bien signifier qu’elle doit s’emparer de l’échelle de secours, ou même prendre Maroundat au collet.... ou encore simplement, secouer ses poings parallèlement en prenant l’air le plus ahuri possible.
Dès qu’elle pousse le battant, il l’attire à lui contre le mur aveugle, sous la pulsation azuréene des lumignons de l’enseigne.
—Vite...
—Oh, Kando, qu’es-ce que t’as bu ? Je…
—T’inquiète, j’suis pas en rut…
Il saisit l’énorme sac de la jeune femme (jamais il n’a réussi à comprendre pourquoi les camarades femelles ne quittaient pas leur nid pour deux jours sans davantage d’objets qu’il n’en pourrait se vendre en un mois dans une friperie ambulante) et le traîne, en dépit des véhémentes protestations de son amie sur la dizaine de mètres les séparant d’un canal de drainage à la pente encore faible à cet endroit.
Kando se jette dans le canal, obligeant le sac et Lyseange à le suivre, culs aussitôt trempés dans une eau courante de pureté douteuse.
A peine-a-t-il le temps de prévenir le hurlement de rage de son amie en lui fermant la bouche d’une main résolue : quatre malabars monstrueux sortent du café, ouvrant leurs vareuses à reflets sanglants pour en extraire les longues verges électriques qui leur servent de cartes de visite favorites.
—Tais-toi, souffle Kando dans un chuchot désespéré. Les Crasses me cherchent !
Il sent la pression de l’air faiblir dans sa paume : Lyseange a compris. Ce qui ne l’empêche pas de gémir en se voyant, robe pastel mouillée jusqu’à la taille, et de gémir davantage encore en regardant son précieux sac trempouiller dans le flux jaunâtre qui dévale autour d’eux du haut de la collurbe.
Les Cz’ars -probablement unis à leur chef par un réseau auditif, s’orientent comme un seul homme vers le bosquet des colonnes d’air, d’où ils ressortent quelques minutes après, pâles de dépit. Ils parlementent à coups d’aboiements rauques, puis se dirigent dans la direction opposée où ils ont entreposé leurs électros à l’air libre, à l’encontre de toutes les écorègles.
Kando regrette de ne pas avoir vu les engins plus tôt. Il aurait passé un coup de fil anonyme aux vicpols. Non, il y a toujours mieux que la délation répugnante : il aurait mis du gravier dans les tournefouquets. Il aurait regardé les machines se mettre en vrille au dessus des cultures, et tomber comme des poires blètes, s’écrasant sur leurs propriétaires réduits à l’état de bouses bien liquides.
Hélas, pas de temps pour de suaves rêveries ! Il faut descendre vers le niveau inférieur sans glisser dans cette fange tiédasse, ce qui les emporterait vers la bouche accueillante de dieu sait quel égout en contrebas.
Les électros ne jaillissent toujours pas de l’encoignure cernée de pampres sauvages.
—Bon, décide Lyseange d’une voix forte. On peut sortir.
—Tu es folle !
—Aucun danger. Ils sont partis par les parkings souterrains.
Kando risque un oeil et se rend à l’évidence : les Cz’ars n’ont pas osé défier les autorités en survolant la collurbe. Ils ont donc sagement emprunté les tunnels de guidage. Peut-être pensent-ils les coincer ailleurs ? Mais où ?
Transis par le vent de noroît qui traverse les tissus mouillés, les jeunes gens marchent en silence sur le chemin Quinze, horizontale médiane qui les ramène du côté de la galerie des Rouleurs. Pas question de retourner aux maisons respectives : à moins de renoncer à la randonnée, il faut prendre la navette de 18 heures. Et un quart d’heure au moins sera encore nécessaire pour rejoindre l’ascenseur principal.
—Quelque chose m’ennuie, dit Lyseange, renfrognée.
—Oui ?
—Si les types en avaient vraiment après toi... Je suis désolée, mais je dois te dire qu’ils savent où nous allons.
—Quoi ?
Elle s’arrête et croise les bras, dardant ses grands yeux myosotis sur le jeune homme.
¬—Où crois-tu qu’ils sont partis, d’après toi ?
¬—Je n’en sais rien, moi, chez les Chiengas de la rue Mollat...
—Avec la dose d’alcool qu’ils ont dans les veines ? Non, Kando : ils nous attendent à la gare.
—Mais comment sauraient-ils que...
Elle soupire, d’un ton un peu trop excédé pour être honnète.
—Avant que tu arrives, figure-toi que je discutais avec Gus, cartes à l’appui. Il avait l’air de bien connaître...
—Normal, c’est lui qui m’a donné le tuyau.
Kando a un sursaut :
— Tu veux-dire que les Crasses ont entendu votre conversation ?
—Ben oui. Tout le monde y est allé de son opinion sur les ours, les aigles et les Ars du coin !
—Alors, tu as raison : ils se sont mis en planque à la station.
—Pire, je le crains..
—Que veux-tu dire ?
—Que si Sado a entendu ce que nous disions -les autres sont trop idiots-, il peut très bien décider de nous pister jusqu’en Catharlande. Ce serait bien plus facile de te régler ton compte là-bas. Ni vu, ni connu.
Kando semble estomaqué :
—Tu crois qu’ils vont nous poursuivre là bas ?
—Je n’en sais rien. çà dépend de Sado. Il est cinglé. S’il est vraiment frustré, il a très bien pu embarquer les électros dans la navette qui est partie il y a dix minutes.
—Ils en ont eu le temps ?
—Bien sûr. En filant comme des fous dans les couloirs et en écrasant quelques vieilles dames. Dans ce cas, ils nous mijoteront un petit guet-apens sur la frange en sortie du satellite, ou même au Village-Vigie.
—Tu crois qu’ils oseraient circuler en électro dans un Arparc ? C’est tout de même un crime universel.
—J’en suis sûre. Ils l’ont déjà fait pour récupérer de la mujafe...
—Comment le sais-tu ?
—Euh ! Oh, c’est notoire.
—Tu parles…
Kando trouve que Lyseange est un peu trop tolérante quand il s’agit de placoter avec n’importe qui au comptoir de la Palombe Bleue.
—Bon, est-ce qu’on prend le risque ?
Kando regarde pensivement les minuscules étoiles roses de l’indicateur d’étage piqueter délicatement la muraille de granit de l’immense palier quinze. La porte étincelante de l’ascenseur se soustrait comme un rideau de fer de théâtre, découvrant la foule de partants du soir sagement alignés le long des rembardes, vélocipédistes d’un côté, piétons de l’autre, rouleurs au milieu, déjà trépignants.
Il décide brusquement.
—On y va.
Ils se glissent sur la plateforme au moment où la paroi scintillante se referme. “Niveau quatorze, vers le plan Intercités” annonce la voix sirupeuse, soigneusement agrémentée d’un accent occitan standard.
Le quai “Intercités continentales”, immense plaque noire au poli profond, est désert.
—Ils ne sont pas là, observe finement Kando.
—A moins d’être planqués sous le rail, ironise Lyseange.
Du fond de son tunnel, la tête cristalline du train “Toucamon” (Toulouse-Carcassone-Montepelle) projette quelques rayons en avant-garde. Quelques secondes après, la rame jaillit de l’obscur conduit et freine en silence. Le robot conducteur penche cocassement à la portière la caméra bifocale qui lui sert de tête et évalue la situation. Fort simple : deux clients pour Carcassonne-Vieille cité -aux titres de transports valides-, et douze rats en attente d’émigration cachés dans les cailloux du ballast, sous le couple de boggies 18.
Il ouvre les portes en se permettant la petite plaisanterie réservée aux “contextes calmes” : “Le carrosse de Messeigneurs est avancé. S’il plaît à Monseigneur et à sa gente Dame de prendre place...”. Puis il commande un départ en douceur, en sifflotant Carmen. La longue flèche métallisée s’élance et disparaît dans les profondeurs en direction de la collurbe de Carcassone où elle parviendrait en moins d’une demi-heure. O prodige des systèmes Mers !
Dès que le train roule, Kando, épuisé, s’endort profondément. Et rêve... qu’il fait semblant de dormir dans son lit douillet.
Quand la lune se lève, le voila qui se change en muscardin, un minuscule rongeur de taillis, sur lequel sa sœur a fait une thèse d’éthologie animale. Kando-muscardin traverse le vieux tapis d’orient hérité de son arrière grand-père. Il grimpe le long du mur, se faufile au milieu des piles de revues, de livres électroniques et de dossiers scolaires délavés par de grosses larmes. Il se glisse dans une fissure et se retrouve dehors, filant dans l’herbe, vers une desserte abandonnée de tunnel routier, sous la collurbe.
Cette route cachée par un éboulement, a été rayée des cartes par inadvertance. Elle est ignorée des ingénieurs Vics, oubliée. Kando-muscardin s’y insinue par une faille en forme de tête de mort. Elle débouche sur une immense caverne aménagée en lac souterrain doté d’une petite île en son milieu. Aussitôt à l’intérieur de cet antre, il se change à nouveau en humain et observe avec satisfaction ce royaume secret.
On accède à l’île par un gué invisible à fleur d’eaux ruisselantes. Tous ses piliers sont sculptés en forme de femme très enceintes. Plus haut, des effets de lumière savants estompent le relief des roches, créant l’illusion d’un vague ciel rougeoyant au dessus d’un océan noir. Un système de sons perfectionné crée des écharpes sonores discrètes qui parcourent l’espace secret : cris de grues cendrées cherchant les vents du large, rires des mouettes pirouettantes, brises hululantes chargées de salaisons, craquements des pins noirs se desquamant en permanence. La maison est une verrière délicate, tenue par des membrures de fonte, chaque poutrelle terminée par un volute baroque, serré par des écrous en pierres précieuses. Kando arrive dans la maison, tenant par le bras une jeune fille effarouchée qu’il a enlevée et qu’il s’apprête à déflorer sauvagement, la faisant s’agenouiller sur le môle qui prolonge l’île. Un reste de scrupule diurne l’arrête un moment (Non je ne sors pas ma biroute, il fait bien trop froid) .
—Orlog ! s’écrie impérieusement Kando.
—Oui , Maître, répond un nain bossu sorti de l’ombre, et qui prend aussitôt les traits de Sado...
—Prépare un fin souper pour deux, qu’il soit prêt quand j’aurai honoré cette demoiselle, qui aura sûrement faim.
—Bien Maître, s’empresse Orlog en disparaissant derrière un pilier de fonte.
Mais toujours, au moment fort du fantasme, quand il relève la jupe de la fille implorante sur sa croupe d’albâtre, la voix subaîgue de son petit frère le fait sursauter :
—On maaange !
Et comme il ne réponds pas :
—Kandooo !
—Oui, dermeuu...
—A taaabllle... Tu viens ?
—Je ne suis pas sourd...
Le temps de refermer une braguette négligente et d’enfourner des pantoufles innommables, Kando est prêt à faire acte de présence à la cérémonie familiale, ennuyeuse au possible. Il trouvera bien un prétexte pour se sauver dans une demi-heure à la Palombe Bleue, où Vital et Mynel l’attendent pour une petite dérive mujafée.
—Les poissons ! hurle son père en désignant l’escalier de l’aquar d’un doigt autoritaire.
—T’emballe pas, je sais ce que j’ai à faire...
Kando grogne pour la forme, parce qu’en vérité il ne déteste pas la minute des carpes à l’entresol, contrairement au reste de la famille qui supporte mal l’odeur carpestre, et la possibilité de déraper sur un gros ventre mou, ces animaux se portant souvent candidats au suicide, en sautant parfois à plus d’un mètre de leur bocal.
Mais la nature les a dotés d’une capacité de survie à toute épreuve et Kando est presque sûr qu’une ou deux carpes ramassées encore vivantes sur le carreau, ouïes exorbitées et bouche désarticulée en un O terminal, se sont envoyées en l’air depuis au moins huit heures ! Sans pitié, au lieu de les remettre au bain, où elles auraient repris leur train-train lamentable jusqu’à la tentative suivante, il les emporte dare-dare à la cuisine, en leur chuchotant rageusement des : “t’as voulu crever, tu vas crever”. D’ailleurs, ce sont souvent les plus grosses, largement cinquantenaires. Et c’est donc très bien ainsi, avec du citron et du thym.
L’intérêt de la carpe, médite Kando, revenant en douceur au bord de l’éveil, c’est qu’elle fait de la chair avec presque n’importe quoi, de la miette de pain au bout de viande avariée, en passant par le fromage racorni et la feuille morte, sans parler du vieux bonbon ou de la boule de naphtaline. Il suffit donc de ramasser soigneusement tout ce qui traîne d’organique dans la maison et de le saupoudrer au dessus de l’Aquar, dont le fond récupère la crotte de poisson à travers des filtres inertes qui livrent un compost des plus riches pour les jardins suspendus.
Saupoudrage, nettoyage, ramassage du compost ne prennent qu’un moment, sans parler de la pêche à l’épuisette hebdomadaire pour le vendredi, pour le repas de la sainte famille (avec une seule carpe bien grasse, il y en a pour quatre personnes haut la main, plus le petit déjeuner du lendemain pour la mère de kando qui adore manger les têtes; pouâcre!, enfin..).
Kando essaie d’initier petit Véral à la pêche, mais il y a un handicap : il a fait il y a deux ans une grosse phobie sur la gueule béante démultipliée d’une de ces gourmandes bestioles, et on a cru qu’il allait mourir de convulsion quand, très maline, la tante Humelle l’a suspendu à bout de bras au dessus des poissons assemblés, croyant sans doute à une distribution gratuite de pellicules. Il avait fallu une semaine pour calmer Véral. Finalement Kando l’a emmené en dirigeon dans le LandAr, avec des cannes à pêche, et il s’est même amusé à attraper des poissonnets et à les faire cuire. Ce qui l’intéressait le plus était la collection d’hameçons à la mouche et de rappalas. Il adorait en changer et son grand frère lui apprit à fabriquer des éphémères et des libellules avec des plumes de rouge-gorge tombées sur la terrasse.
Finalement, Kando lui donna sa collection et de ce jour, Véral n’a plus manifesté aucune phobie des carpes, sauf qu’il n’aime toujours pas énormément les pêcher. En revanche, il lui arrive de plonger dans l’Aquar avec des copains, en allant caresser le dos des carpes, pour se prouver mutuellement qu’elles sont inoffensives. Ce que son aîné n’apprécie pas beaucoup car les bêtes arrêtent de manger pendant deux jours quand on envahit leur royaume... et....
—Kando !
—Oui... euh.. Ah, Lyseange ?
—Pourrais-tu fermer la bouche quand tu roupilles ? J’ai peur de tomber dedans si çà freine !
—On est arrivés ?
—Dans dix minutes, mon grand !
—Je n’ai dormi que vingt minutes ?
—Comme un bébé.
Il s’étire.
—Ouaou, çà m’a reposé.
5. L’homme-sans-nom
Europe, Catharelande, le 17 septembre 251
La gare de Catharelande est une tour carrée, toiturée de lauzes arrondies, plantée comme un puits illuminé au milieu même de la cité médiévale, constamment réinventée par la suite des successeurs inspirés de Viollet-Leduc.
Du haut des remparts, les jeunes gens regardent les montagnes bleues au milieu desquelles Pommartin les attend, tandis que le guide automatique leur fait les honneurs du lieu... en langue corse et non en occitan standard (il a dû mal interpréter leurs codes personnels).
L’agripage n’a pas ici la belle rotondité de celui de Burdigal. Il suit les contours naturels des collines rugueuses et maquisardes qui entourent la vieille ville. Les Arbres fruitiers et les oliviers excèdent champs et potagers, ombrageant la terre rouge et caillouteuse. Seule une bande plate à mi-pente, à un ou deux kilomètres forme une avenue de blé fermant le nord du Vic. C’est sans doute, Kando l’a appris sur les holos, l’emplacement de l’ancien autoroute démantelé cent cinquante ans auparavant.
En contrebas, le long du gave, on reconnaît la piste de pavages blancs sur laquelle circulent les navettes autonomes, d’un étincellant jaune serin.
Lyseange drape son long foulard en diagonale sur son torse et fait quelques pas en “gente dame de Corcas”.
—Eh, preux chevalier, ne vois-tu rien venir ?
—Non, pas de Czars en balade... Je ne vois pas où ils auraient pu planquer leurs électros dans ce décor ! Peut-être allons nous vraiment commencer ces vacances.
Deux heures plus tard, la navette approche en cahotant du village-vigie, bancal sur son promontoire au milieu d’un soir irradiant et somptueux. De grands ânes noirs à poils longs occupent des prés pelés, rougeoyants de crépuscule.
—J’ai fort faim, avoue Lyseange penchée à la fenêtre, debout sur son imposant bagage.
—moi au...
¬—Chhtt ! Tu entends ?
—Qu’y a-t-il à entendre, gente dame ?
D’abord, le son pourrait passer pour le vrombissement aigu d’un bourdon en retard à la fête de l’essaim. Puis le timbre métallique se distingue, insiste, diverge comme le pelures d’un oignon sonore. Quatre pelures, exactement : c’est le crissement d’autant d’électros débridés filant sur la plaine sauvage, à peine modulé par l’évitement sporadique des kermès et des truffiers supérieurs à la taille moyenne de leurs congénères.
—Congélation ! s’écrient Lyseange et Kando avec ensemble.
—Tu va voir qu’ils vont nous attaquer comme une diligence ! maugrée Kando en se baissant.
—Ils ne nous ont pas vu, à mon avis, constate Lyseange en se redressant au bout d’un moment.
—çà ne change pas grand chose, gémit Kando toujours caché sous la banquette. Les vacances sont fichues.
Europe, Domaine Ar deCatharelande.
18 septembre.
Celui-là. Celui là, oui, qui me fait face.
Il tremble légèrement, par saccades.
Son visage, encadré d’une couronne broussailleuse de cheveux noirs et gris, reste estompé, sauf le dur promontoire d’un nez busqué.
Derrière l’homme, un ciel intense où se hâtent des trains de hauts nuages. Le ciel se trouble, soudain piqueté là où boit une libellule.
Je réalise que ce n’est pas le ciel, mais son reflet dans l’eau. Un instant brouillée, la silhouette au nez busqué redevient nette. Un objet bleu métallique est fixé à sa tempe. Le manche d’un couteau planté jusqu’à la garde ? L’homme devrait être mort, avec cette lame dans son cerveau. Je remue la tête, perplexe. L’homme d’eau en fait autant, le manche bleu accompagnant le mouvement. Je recommence, et l’image bouge de même. Mon regard s’abaisse sur encore plus étrange : les manches vertes et blanches du chandail de l’homme se confondent dans l’eau avec mes mains, immobiles dans le liquide glacé. Mes manches sont aussi vertes et blanches, de laine écrue.
L’hébétude qui m’accable se déchire face à l’évidence : l’homme à la tête traversée par le couteau, c’est moi.
C’est moi qui me traîne dans l’eau de la petite rivière, genoux et mains dans les galets ronds. C’est au dessus de moi que court le grand ciel clair. C’est moi qui devrais être mort. Mon cerveau sûrement à demi-détruit fonctionne pourtant encore par éclairs.
La douleur met en vrille ma tentative de penser. Une souffrance intense. Je me redresse sur les genoux, et hurle. J’arrête ma main qui voudrait arracher la chose plantée dans ma tempe. La matière grise conduit encore assez de raisonnement pour savoir que je risque l’hémorragie destructrice.
Je me lève au milieu du courant, bruissant de mille vaguelettes. Avec précaution, mes doigts reconnaissent le contour de l’objet. Ce n’est pas un manche de couteau : plutôt une ampoule de verre argenté, froide, légère. Ce n’est pas non plus une lame qui est entrée dans mon crâne. Une aiguille plutôt, assez fine... Une sorte de fléchette prolongée d’un conteneur métallique. Je pense aux balles-seringues à double percussion utilisées pour endormir les tigres mangeurs d’hommes...
La douleur s’avive. Un arc-en-ciel de stridences. Je titube, évite un trou d’eau. Je me tourne lentement vers la berge. Mon reflet a des mains énormes. Et soudain, j’éclate de rire.
—Fran... je m’appelle Frankenstein !
Le mal de rire m’emporte. Le néant gagne, un voile rouge tombe. La secousse du rire a dû ouvrir les vannes d’une hémorragie cérébrale. Adieu, le monde. Le vertige devient tourbillon, m’attire, m’absorbe en son sein. J’accueille la mort avec reconnaissance. Caresse de l’eau glacée sur mon menton, mes yeux, mon crâne. Je suis un bateau qui sombre.
Un temps infini. Survient un coup violent. A l’épaule ? Quoi encore ? On ne peut pas mourir en paix ? Un autre coup, plus douloureux encore, un craquement : une clavicule cassée ?
Je m’éveille au milieu d’un enfer liquide et sonore. La rivière paisible plonge entre deux falaises torturées. Changée en cascades impétueuses, elle file sous des sapins suicidaires, s’éclate sur des roches éboulées, se retourne, s’écrase contre la montagne opposée à son parcours, et s’oriente vers une gorge profonde. L’écume du gigantesque shaker m’étouffe. Inutile de chercher à m’accrocher. Seulement espérer crever d’un choc unique. La chute s’accentue, le vacarme devient intense, je suis un fétu lancé à la vitesse de l’éclair dans le tobbogan mortel.
—Noon !
Je n’ai pas entendu mon propre hurlement : une énorme main noire pointe vers moi ses griffes acérées. Le squelette d’un sapin encastré dans un étroit siphon semble posté là pour épingler les victimes que lui apporte le rapide fou. Des guenilles, de misérables drapeaux de plastique, des câbles, des organismes inidentifiables témoignent de son travail incessant d’empalement, de crevage.
Par miracle, je m’écarte des deux premières branches qui visent mes yeux, et mon pied gauche vient heurter un repli du tronc. Ma chute est ralentie. Je suis pressé contre le sapin, sous une effroyable douche d’eau et de caillasses. Je ne donne pas dix secondes pour que le tronçon de rameau auquel je m’agrippe ne cède, me laissant partir, vingt mètres plus bas, avers une vasque noirâtre écrasée sous des tonnes de liquide.
çà y est... je tombe !
Non. Etrangement, je demeure suspendu dans l’espace, tête tordue.
Est-ce le manche de la flèche qui s’est pris dans une fourche, et maintient mon crâne, comme un clou soutient un sac au mur? En tout cas, la souffrance atroce de ma tempe est plus vive que tout. Je perds à nouveau conscience, le cerveau probablement réduit en bouillie.
A moins que. A moins que l’autre monde ait une puissante puanteur de vasière.
Maintenant l’homme est étendu dans une boue claire durcissante, la nuque posée sur une pierre plate. Pas mort ? Pas encore. Le front lui brûle. Ses paupières collées se déchirent et se referment aussitôt sous le fer rouge du soleil.
Il soulève la tête et voit ses propres traces glissées, comme celles d’un saurien, qui remontent du cours de l’eau vers lui. Un rampement d’agonie, inconscient, l’a sauvé, temporairement. Et peut-être cette croûte de glaise qui empâte ses cheveux, enrobe son front, fige ses sourcils, maintient-elle la forme de son crâne éclaté en mille esquilles sous la peau.
Il résiste aux tourbillons qui l’entraînent vers un vortex de rêves horribles, grumeleux, faïencés.
Survivre = ration = poche droite.
Il ne sait comment ses doigts parviennent à décortiquer l’emballage de la ration. La matière sucrée fond dans sa bouche. Il déglutit lentement.
Le sommeil, l’alternance de froid et de chaud, de sec et d’humide ...
Heures ? Jours ? Nuits ? Il devient de la pierre mais il sent battre son coeur, coriace, increvable. Les coups de boutoir sur sa tempe s’assourdissent, se confondent avec la double mélopée des grillons et de l’eau.
Maintenant, il fait glacial et noir. L’homme trouve la force de ramper sur les coudes vers de hautes herbes mêlées de vieilles pailles. Il y fait plus sec, mais il grelotte et ne trouve plus le sommeil.
Ration = poche droite.
Un petit matin gris s’approche, s’incruste et dès qu’il apparaît, il s’abandonne au soleil.
L’eau n’est pas loin, babillante. Il y a d’autres bruits. Branches cassées. Remue-ménage. Animal ?
Il réouvre les yeux, la main en visière.
Une voix de femme, jeune, claire.
—Ah ! vous êtes réveillé. J’ai cru que...
Sa bouche empâtée articule quelque chose. Il renonce.
—Reposez-vous... Ne bougez pas, je vais vous nettoyer le visage. Vous êtes plein de boue et de sang.
La main gauche de l’homme se porte à sa tempe. Mails il n’y a plus de fléchette ou d’ampoule. Plus rien là qu’une monstrueuse bosse insensible, caillot, lymphe et boue... La seringue a dû céder. S’est-elle cassée dans sa tête ? En tout cas, il pense... et s’il pense, c’est qu’il est vivant... et pas trop détruit. Il se dresse sur ses coudes, malgré les protestations de la jeune femme qui s’approche, et qu’il voit à travers un halo flou .
—Qu’est-il arrivé ? réussit-il à émettre.
—Je ne sais pas, répond la forme féminine. Je vous ai trouvé dans l’herbe près du gué. J’ai cru que vous étiez un épouvantail ou un vêtement plein de foin. J’ai vu ensuite votre visage et j’ai pensé que vous étiez... mort. Mais vous avez bougé un bras.
—J’ai été emporté par le courant. J’ai dû mourir plusieurs fois dans la chute d’eau là-haut. Un à-pic de plusieurs dizaines de mètres...
Quel jour sommes-nous ?
—Dimanche, je crois.
Il la distingue mieux : élancée et sportive, cheveux blonds mi-courts tout en boucles folles, yeux gris clairs, avec des reflets violets, nez retroussé, bouche mutine et charnue, marquée de fossettes ironiques. Elle est sanglée dans une combinaison beige de parascendant qui semble avoir souffert plus que de raison.
—Un ange... murmure l’homme.
—Comment savez-vous mon nom ?
—Vous vous appelez “Ange” ?
Elle rit , d’un rire cristallin.
—Je m’appelle Lyseange. J’ai cru que c’était ce que vous disiez.
Il retombe, épuisé.
La décoction qu’elle lui applique sur le visage sent le camphre, la noix et la menthe.
—Qu’est-ce que c’est ?
—Un peu d’huile de linoléane. Cela va vous détendre et enlever les caillots de sang... Il faut nettoyer cette blessure à la tempe. Elle a l’air mauvaise.
—Attention, ce n’est pas un choc sur une pierre. C’est un...
Il retient son souffle, et puis il explique.
—Cela va vous sembler bizarre. On a dû me prendre pour du gros gibier. C’était une fléchette qui était plantée là, avant que ma chute dans la rivière ne la détache...
—Une fléchette ?
Lyseange suspend son geste, l’air incrédule.
—Oui, avec un manche bleu clair, en aluminium, en polymère ou en verre ... C’est peut-être quelque chose qui sert à la chasse par ici ?
—Je ne sais pas comment la chasse se pratique dans la région. Je ne suis pas du coin, vous savez .
Elle recommence à oindre sa tempe, très doucement.
—Il y a une déchirure profonde du derme, mais l’os ne semble pas atteint...
—Vous ne le verriez pas.
—J’ai fait une formation pour les secours, il y a quelques années. Nous pratiquions les premiers soins aux accidentés. J’ai déjà vu des crânes abîmés... Des esquilles en tous sens... Ou alors c’était une aiguille très fine... Et si elle vous était rentrée dans le cerveau, vous ne parleriez pas. Aphasie... tremblements incoercibles…
—Mais çà tenait à une branche... ça soutenait mon poids... Horrible...
Elle le regarde, perplexe, et l’homme n’a pas le courage de lui détailler sa suspension branchée. Au fond, peut-être a-t-il rêvé ?
Lyseange a l’air fatiguée. Son teint est pâle, ses yeux rieurs sont cernés. Elle a beaucoup d’égratignures sur les bras. Sa combinaison est carrément trouée aux coudes, maculée de boue aux fesses, aux genoux, éraflée un peu partout. L’ange a traversé pas mal de ronciers.
—Vous êtes en randonnée ?
—C’est toute une histoire... J’ai été chassée aussi. Pas dans le même genre que vous. Une épreuve !
—Comment cela ?
—Attendez, vous êtes très faible. Vous devriez avaler de la gelée de sylvigrane, c’est énergétique. Une quantité énorme de vitamines C, A, et B.. Cela vous assommera quelques heures, mais ce sera un bon sommeil. Je vous raconterai après, si vous voulez.
—Il faudrait peut-être essayer de partir d’ici. La nuit, les bêtes pas toujours amicales.
—Vous y avez déjà survécu.
Elle hésite, et se décide :
—Et puis... je ne veux pas que les Surv’ars nous trouvent.
Il essaie de rester attentif, luttant contre la fatigue poisseuse.
—Vous avez un problème avec les Surv’ars ?
—Je dois prendre du temps pour vous expliquer. Plus tard, peut-être.
Elle lui tend une petite casserole d’un liquide épais, rouge sombre.
—Essayez de déguster çà. Ce n’est pas brûlant, juste tiède.
Il s’exécute de bon coeur, et trouve la concoction acidulée délicieuse.
Elle lui tend une couverture et une combinaison de sovlar.
—Débarrassez-vous de votre tenue. Elle est déchirée et incrustée de boue.
—Vous croyez que je rentrerai dans votre combi ?
Elle rit .
—Elle était à mon compagnon.
Elle se reprend :
—Mon équipier... Il est à peu près aussi grand que vous.
—Et il va revenir ? Il en aura besoin.
—Non, il est....(gros soupir) en prison. Enfin, je suppose.
—En prison ?
Il se lève péniblement et parvient à tenir debout en s’appuyant sur des branches. Il s’ébroue pour vaincre la torpeur qui l’étreint. ll se défait des guenilles empesées de glaise, et s’avance dans l’eau glacée.
Elle le regarde d’un air inquiet.
—Vous croyez que c’est prudent ?
— Tournez-vous. On a sa pudeur.
Elle sourit et se détourne, fouillant dans un gros sac à dos noir, tandis que l’homme décolle de son corps un slip réduit à l’état de bandelettes de momie.
—Je peux vous installer un hamac, si vous voulez.
—Il y a autre chose à faire qu’à dormir... Je...
—Vous ne connaissez pas l’effet de la sylvigrane. Je ne vous donne pas dix minutes avant de plonger dans les bras de Morphée.
—Nous verrons bien. Et cette histoire de prison, alors ?
—Je vous raconte tout. Mais si vous vous endormez, tant pis pour vous.
—Dépéchez-vous.
— Kando et moi nous étions en randonnée, une lubie de fin d’année scolaire.
—Vous êtes Vicchan ?
—Non, un genre d’éternelle étudiante. Kando vient de terminer ses examens d'histoire et il a réussi à me convaincre de venir. Mais il a eu à en découdre au moment du départ avec une bande de Frangins. Et, vous ne le croirez pas, mais ces types nous ont suivis en pleine nature avec leurs électropodes.
—C’est un grave délit , non ?
—Au moins trois ans ferme, sans parler du travail forcé. Ils nous ont débusqués Vendredi soir au gué du Mentadour, alors que nous allions bivouaquer au village-vigie de Pommartin, un peu plus haut vers l’ouest. Kando s’est battu comme un diable, il a réussi à faire chuter l’un des types, et à piquer son électro. Je l’ai rejoint et suis montée en selle. Et nous avons foncé dans la vallée, poursuivis aussitôt par ces Frangins fous de rage, qui hurlaient qu’ils allaient nous tuer. Ils nous ont d’ailleurs tiré dessus en rafales. Mais ils étaient trop exaspérés pour bien contrôler leurs armes.
A un moment, j’ai cru que nous les avions semés, car ils ne nous suivaient plus de près. Ensuite, ils ont disparu. Nous nous demandions où ils étaient passés quand nous sommes tombés sur un barrage de Surv’ars, qui bloquaient le fond de la vallée avec une dizaine de dirigeons.
Kando a fait la bêtise de vouloir rebrousser chemin. Mais d’autres surv’ars sont arrivés avec des planches à ciel et ont bloqué la voie.
Ils nous sont tombés dessus à bras raccourcis. Kando a roulé à terre avec l’un d’eux tandis que sa machine est allée s’écraser dans un arbre, et lui a mis le feu. Les Surv’ars étaient hors d’eux, et le temps qu’ils étouffent l’incendie avec des couvertures de cuir, j’ai réussi à me sauver. Je me suis cachée dans un hallier si dense qu’ils sont passés à côté sans croire que j’aie pu m’y glisser. Plus tard, je les ai vus à dix mètres à peine, qui tiraient ce pauvre Kando, corde au cou.
—Ils voulaient le pendre ? s’exclame l’homme, horrifié.
—Non; Seulement l’humilier. Ils le bousculaient et lui promettaient la prison pour dix ans. Kando essayait de s’expliquer, mais ils l’ont giflé, et il a été obligé de se taire. Rien à faire pour leur faire comprendre que nous étions poursuivis . La bande de Frangins a dû capter l’image des Ar’s sur leurs interfaces thermiques, et ils ont tourné casaque sans demander leur compte. Assez discrètement pour que personne ne s’en inquiète.
—Quand vous touchez aux arbres, les Surv’ars deviennent fous. Cela se passait Vendredi soir, dites-vous ?
—Oui, au coucher du soleil.
—Et vous marchez dans le maquis depuis deux jours ?
—Oui... (Elle compte sur ses doigts). C’est çà.
—Mon Dieu... et moi, je suis incapable de vous dire combien de nuits j’ai passées entre la vie et la mort. Probablement deux...
—Vous vous en sortez.
—Oui. Je ne comprends pas comment, avec cette fléchette plantée dans... Un cauchemar.
—A moins que... (elle réfléchit) je me souviens des engins pour la chasse à l’ours. Des ampoules de métal avec des micro-seringues rétractables et des espèces de petites ventouses circulaires, pour les maintenir pendant l’injection. Cela expliquerait que votre peau soit déchirée, mais que votre crâne soit intact.
¬—Vous pensez qu’on m’a pris pour un ours ?
—Non, vous êtes beaucoup trop poli.
—Dites, Lyseange...
Elle le regarde les yeux ronds, et éclate de rire : il est nu, au milieu d’un bras de la rivière, à peu près récuré, mais sans rien pour se sécher.
Elle lui lance une serviette-éponge et s’affaire à lacer le hamac autour de deux gros chênes.
—D’après ce qu’ils disaient, ils l’emmenaient au Haut Lieu de Chamb, qui gouverne toute cette région.
—Mm. Je comprends que vous ne souhaitiez pas tomber entre leurs mains.
—Mon témoignage ne vaudrait pas plus que le sien à leurs yeux. Or il n’y a que moi qui puisse le sauver. Le mieux est d’arriver dans un chanat, et de là rejoindre Burdigal, où je pourrai trouver des avocats. Ici, les gens ne me croiront jamais !
—Vous avez sans doute raison... Lyseange ?
—Oui ?
—Je crois que je vais suivre votre conseil et me rendormir.
—La sylvigrane ne rate jamais son homme ! Soyez sans inquiétude, je veille sur vous. Je ne crois pas que nous courrions beaucoup de risque ici. Je vous prépare un petit frichti.
—C’est gentil.
Il s’installe, séparé de la résille du hamac par un léger duvet élastique. La brûlure lancinante de sa tempe cède devant l’engourdissement .
—Avant que vous ne ronfliez comme un sonneur, dites-moi tout de même votre nom.
Il relève la tête et regarde Lyseange, interloqué.
—Eh bien ...
Il se rallonge, accablé.
—Je suis désolé, mais... je ne m’en souviens plus.
Phil Gillon
Le soleil est passé derrière la colline, à l’ouest. Un délicieux fumet accueille l’homme au réveil.
Lyseange est agenouillée un peu plus loin face à des fourneaux improvisés; Une batterie de petits feux à alcool de pampre, les seuls autorisés par la loi des Ar. Elle fait tourner au dessus de l’un d’eux une double grille dans laquelle sont serrées deux grosses truites et un sandre d’au moins quatre kilos.
—Comment avez-vous fait pour les prendre ?
La jeune fille se retourne, toute souriante :
— Vous voila de retour ! Bienvenue dans le monde extérieur ! Pas de problème pour les poissons : les truites, à l’arc. Le sandre, au bâton.
Elle montre l’arme improvisée, et deux flèches à pointe de silex, coupantes comme des rasoirs.
—Je les ai emportées de la maison. Souvenirs de cours de paléoanthropologie.Je n’ai tout de même pas eu le temps de les tailler ici.
—Mais vous avez attrapé les poissons au vol ?
—Non, dans un trou d’eau, à contrejour. C’est plus facile qu’avec une canne ou même une foënne. Et le Sandre, fouac! un coup sur la tête !
—J’aurais voulu voir çà ! Et le feu ?
—Enfantin : baguette d’accacia, planchette d’amadou, lichen sec...
Elle le regarde, sérieuse.
—Vous ne vous souvenez toujours pas de votre nom ?
La question le travaille, le tarabuste.
—Bah, fait-elle, ne vous creusez pas la tête, elle a déjà bien assez subi de chocs comme cela ! J’ai réfléchi : la fléchette dans la tempe est sûrement un projectile de taiseur.
—Ah oui, un “teaser”. C’est logique, sauf que je ne suis pas une bête fauve, et que je ne portais pas de pelisse, ni de peau d’ours.
—Admettons tout de même qu’on vous ait tiré au taiseur par erreur. Peut-être la substance narcotique chez l’animal a-t-elle un effet amnésique sur l’homme ?
— J’ai peur que ce soit pire : l’aiguille a pu faire des dégâts dans mon cerveau. Je suis bon pour une cure de régénération cérébrale.
—J’ai regardé dans vos vêtements. Il n’y a aucun papier, rien, pas de créditales, juste une bourse avec une carte de 340 universos, et un très vieux billet de théâtre ou de cinéma...
L’homme médite un moment, puis secoue la tête, impuissant à lever le brouillard.
—Avez-vous des enfants ?
L’homme n’hésite pas.
—Un garçon et une fille, mais je ne me souviens pas de leurs noms... Ils sont grands maintenant, et même mariés.
—Votre femme ?
—Ah, Sylomé. Elle est morte il y a dix ans, vous savez...
—Oh, je suis désolée.
—De rien, mais c’est étrange : je me souviens de son nom, et pas de ceux de mes enfants vivants. Ma mémoire est comme un tissu troué.
—Ne vous inquiétez pas... Cela va sans doute se renouer peu à peu.
—Sauf lésion irréversible.
—Je ne le vous le souhaite pas, mais même en cas de lésion locale, le cerveau travaille constamment à reconstituer des mailles, à recréer des parcours interrompus.
L’homme s’asseoit sur une pierre.
—J’ai du mal à croire que je sois devenu... idiot .
—Mais vous ne l’êtes pas. Vous avez l’air d’être conscient du monde, des choses, des mots qu’il faut...
Il relève la tête, suivant une piste.
—Oui. Je crois que je suis chan ! Je pense même que je suis spécialiste du grand Changement...
—Historien ?
—Non. Enfin si, mais plutôt en Histoire du droit public. Je peux aussi tout vous dire sur la constitution mondiale de 2100.
—Et vous enseignez où ?
Il secoue la tête. Un océan gris engloutit ses bribes de savoir à partir de certaines limites.
—En tout cas, constate Lyseange, vous avez un drôle d’accent.
—Oui, je viens de Nortamérique.
—Mais vous parlez parfaitement le Français.
—Oui, je l’ai appris il y a vingt ans, à Burdigal, d’ailleurs.
—Vous connaissez Burdigal.
—J’y ai été invité il y a quelques années, je crois. Un cours, ou une conférence.
—Continuez... Vous allez tout retrouver.
Mais l’homme sans nom a beau suivre des époques, des tracés, de itinéraires, tous semblent s’arrêter devant des portes closes dès qu’il s’approche de noms propres, de personnes, de lieux précis, et surtout du présent, avant son réveil dans la rivière.
—Le poisson est délicieux, voila au moins une certitude !
—De la femelle Sandre pêchée dans les flaques où elles accouchaient du frai. Ce sont des carnassières redoutables, mais fatiguées...
Il mâche avec précaution la chair blanche, délicate, qui retient le thym et l’ail sauvage, comme s’il risquait, en allant trop vite, d’effriter les bribes fragiles du passé.
—Vous m’avez parlé d’un billet de théâtre...
Elle lui tend le bout de papier qu’elle a mis à sécher sur son vêtement. Il l’examine et reconnait le genre de souche vendue en papeterie, quand on veut organiser une soirée de gala. Les mots : “Much Ado about Nothing” y sont imprimés en travers. Le “Nothing” a été barré d’un trait vif, décoloré. De la même encre pâlie, une écriture pressée l’a remplacé par “Something”. Au verso, une phrase lapidaire, presqu’effacée mais qu’on devine malgré tout : “Si je ne reviens pas, inquiète-toi tout de même !”.
—Cela vous rappelle quelque chose ?
—Non. Peut-être une maîtresse infidèle ?” ironise l’homme. Le billet a l’air ancien.
—Ce n’est pas l’écriture de votre femme ?
—Non, dit-il d’un ton catégorique. Aucun doute là dessus.
—Vous ne savez pas si vous avez assisté à cette pièce, ni où et quand ?
—C’est un Shakespeare pour débutants, vous savez. N’importe quelle troupe d’amateurs d’université ou de collège a pu la monter, et je pense que je l’ai vue plusieurs fois.
Il se prend le front à deux mains, et tente de se concentrer.
—Peut-être le souvenir d’une prestation montée par l’un de mes étudiants. C’est le plus probable... Ou bien par un ami ?
La nuit tombe, mais au delà du réseau de bras torturés des chênes, pulse encore l’obscur rubis d’un souvenir de soleil. Un petit feu de braises lui répond modestement dans un repli de la berge sous d’épaisses frondaisons.
—C’est moins visible que la fumée le jour, a dit Lyseange pour se rassurer.
Elle l’aide à s’installer dans le grand hamac, tendu entre deux chênes majestueux. Puis elle se couche à même le sol dans le sac de plumes et s’endort instantanément. Il regarde sa frimousse aux pommettes larges. Calme, et pourtant joyeuse dans les flammes dansantes. Elle porte allègrement sa trentaine, tout de même marquée par cette grande ride verticale au milieu du front... Signe d’une perplexité tenace devant la vie, ses aléas, sa tempête permanente. Les doigts des longues mains douces se croisent : ils ne portent pas d’alliance. Seulement une grosse turquoise à l’index droit.
Ce spectacle, il ne sait pourquoi, l’apaise.
Europe, Catharlande, domaine Ar, 21 septembre 251
Debout dès l’aube, l’homme-sans-nom et la jeune femme marchent dans le lit de cailloux, vers l’aval, où la rivière doit rejoindre le cours de la Trijolène, et la plaine de Chamb.
Il a convaincu Lyseange de se rendre au Haut-lieu. Si elle voyage avec lui, on ne l’arrêtera pas. Elle convient que c’est probable, d’autant que, lorsque les surv’ars ont arrêté Kando, elle s’est enfuie dans la forêt. Elle est sûre qu’ils ne disposent d’elle qu’un très vague signalement. Ils ne pouvaient même pas voir qu’elle était blonde à cause du chapeau noir qu’elle portait, enveloppant un chignon serré.
—Je ne sais pas si je peux être utile dans mon état, dit l’homme. Mais la moindre des choses est que je vous aide à vous en sortir. Et peut-être à tenter de tirer votre ami de ce guépier Ar. S’il est provisoirement détenu au Haut-lieu de la région, il y a une chance que je puisse plaider en sa faveur...
—Comment. ? Il faudrait déjà que vous ayez une identité...
—Est-ce le plus difficile ?
Ils conviennent de raconter qu’il est un Chan nortamère, venu en visite à des collègues à Burdigal, et qu’il a voulu aller randonner en forêt avec elle, une ancienne étudiante, retrouvée pour l’occasion. Du sentiment en jeu ?
Lyseange secoue vigoureusement sa tignasse d’or.
—Non, ce serait trop compliqué... (Est-ce une impression s’il semble que ses pommettes ont légèrement rougi ?).
Elle admet en revanche un intérêt mutuel pour le sujet : l’histoire du Grand Changement dont elle a fait son sujet de thèse, alors qu’il en est un spécialiste réputé.
—Peut-être méditais-je de changer de directeur et de soutenir ma thèse avec vous. Mais dans quelle université, déjà ?
—Le haut lieu de Cornelia répond-il sans hésitation. J’ai dû enseigner là quelque temps. Nous avions une petite maison dans le quartier des professeurs, au dessus des rochers à pic.
—Nostalgie ?
—Un peu.
—Vou aimiez votre femme ?
—Oui.
Elle a connu la perte, elle aussi. D’un ami plus jeune. Cela explique peut être qu’elle soit restée célibataire (Pourtant si jolie, si belle même, songe-t-il.)
L’homme soupire et reprend la construction de leur fiction.
—Pendant la ballade, je suis tombé dans la rivière et je me suis blessé à la tempe. Vous m’avez soigné , et...
—C’est ennuyeux d’affirmer cela. En cas de blessure grave, vous allez chercher à vous faire soigner le plus vite possible, et ce mensonge...
—Aucune importance, je prendrais la première caravane de dirigeons vers Carcassonne, et en attendant, vos compétences m’auraient semblé suffisantes....
—D’ailleurs, pourquoi mentir sur ce point ? Si vous avez besoin de soins liés à la substance injectée, il vaudrait mieux prévenir un médic’Ar.
—Je ne sais pas. L’instinct. Si quelqu’un me veut du mal, il n’est guère avisé de laisser savoir que j’ai été touché par une fléchette. Avec la rumeur, ce quelqu’un aurait tôt fait de me retrouver.
—Il peut aussi vous attendre au Haut lieu... afin de s’assurer de votre mort... ou de votre amnésie complète.
—C’est possible. Mais je pourrais surprendre un regard, ou une attitude suspecte, et me défendre ou l’attaquer. Il vaut mieux, dans tous le cas, qu’il ne soit pas averti, et en mentant à deux, c’est plus facile.
—Admettons. Reste votre nom... Vous ne pouvez pas dire aux Surv’ars que vous n’en avez pas !
—Alors, d’après vous, que serait un nom crédible de professeur nortamère, dans la région ?
Elle rit.
—Il y a cette série tridi humoristique sur la vie dans une faculté de médecine... Le professeur fou, vous vous souvenez ?
—Je ne regarde pas les hauts débits.
—çà ne m’étonne pas. Il s’appelle Phil Gil ou quelque chose comme çà. Celà vous dit que je vous appelle Phil Gil ?
—Tout est possible. En fait je devrais m’appeler Philipp Henry Gillon. Très gentry ! On peut dire Phil, pour les amis...
—D’accord. Mais plus j’y pense, plus l’histoire de notre rencontre à Burdigal me paraît bancale. Il faut dire que vous faites des conférences, invité par l’association des étudiants, et je suis chargée par le Vichanat de vous faire visiter la contrée...
—Mais êtes-vous vraiment étudiante ?
—En ce moment, j’ai un peu laissé tomber. Mais j’ai un doctorat de Cinévision.
—Cela ne justifie pas que vous ayez été déléguée pour accompagner un professeur d’histoire en pleine nature ! A moins que vous ne vous soyiez spécialisée en films historiques...
—Et que j’envisage de monter un documentaire avec vous comme commentateur chenu ! On vous verrait en surimpression des images d’époque, expliquer doctement pourquoi les Partitionnistes ont gagné contre la majorité...
—C’est une bonne idée. Vous ne voulez pas faire un film sur le sujet, pour de vrai ?
—Ne mélangeons pas tout. Et ce serait même moi qui vous aurais fait inviter, connaissant vos travaux et votre intérêt pour le cinéma.
—Et vous auriez décidé de m’emmener sur les sites des batailles des Pyrannes, pour préparer des plans de tournage...
—Exactement. Sauf que je n’ai pas de caméra. En général, on emporte de petites lunettes numériques pour les repérages, qui font à la fois photo et vidéo.
—Vous pouvez dire qu’elles ont été emportées dans l’accident...
—Pas réaliste : c’est vous qui êtes tombé à l’eau, pas moi.
—Exact. Il faut d’ailleurs préciser les circonstances de la chute, en se rapprochant de ce qui est arrivé.
—Vous croyez qu’on nous interrogera sur de tels détails ?
—Lyseange, vous ne connaissez pas les Survars, ou quoi ?
—Bon. Alors, vous êtes tombé il y a deux jours, alors que nous essayions de traverser la rivière en amont de la vasière où je vous ai trouvé. Et c’est en essayant de vous rattraper que j’ai perdu mes lunettes- caméra.
—Très bien. Cela se tient, mais il faut que je vous raconte deux ou trois choses du Grand Changement, pour que vous ayez l’air d’une scénariste vraisemblable.
Lyseange soupire.
—Vous, en tout cas, amnésique ou pas, vous êtes certainement Chan !
L’homme-sans-nom a besoin de vérifier que la blancheur neigeuse qui engloutit sa mémoire par grandes congères n’a pas entamé son “domaine” intellectuel. Lyseange ignore la plupart des faits historiques anciens qu’il expose, mais elle le relance, s’intéresse (alors que le sujet ne l’a jamais vraiment passionnée). Finalement, elle se surprend à suivre avec avidité la saga grandiose que “Phil” déroule devant elle, un peu essoufflé, grimpant le sentier escarpé ou sautant de rocher en rocher. Il sait faire vivre pour elle les personnages morts depuis longtemps tels ceux d’une légende.
Enfin, il parvient aux époques plus récentes, qui appartiennent aux bases de tout enseignement chan, dans le monde entier.
—...Vers 2070 (AT) Léandre Boucquard-Lévichan et Pat Norsal furent les auteurs du manifeste partitionniste, la source de toute la philosophie contemporaine. Je suppose que cela évoque quelque chose pour vous.
—Je me souviens de mes classes de prép’art, dit Lyseange. Ils proposaient , ajouta-t-elle du ton de l'élève qui répète une leçon par coeur, de diviser l’humanité en quatre grandes souverainetés, à la fois indépendantes et liées par l’échange : les gens de Nature (chargés de préserver ce qui restait de la terre), les gens de Ville (organisant la vie sédentaire et communautaire), les gens de Communication (chargés des transports et approvisionnements), et enfin, les gens de Culture (transmettant savoirs et valeurs). Chacun de ces ordres-mondes organiserait sa propre économie, la logique de l’argent se trouvant du même coup subordonnée à des relations sacrées, au lieu de les détruire en les absorbant comme par le passé.
—Parfait, applaudit l'homme, vos ancrages subliminaux ont bien tenu ! Mais pour la petite histoire, vous ne savez sans doute pas que Léandre était un de mes ancêtres, à six ou sept générations près.
—C’est vrai ? s'étonna Lyseange en se demandant si l'homme réalise de quoi qu'il est en train de parler .
—Absolument, affirme fièrement l’homme sans nom qui se frappe le front. Il vient de se rendre compte en parlant qu’il tient peut-être là une piste pour se rejoindre lui-même.
Mais au bout d’un moment, il secoue la tête.
—Désespérant. Je me souviens de la généalogie en partant de Léandre, mais après Thormid Millegrain-Landal, son arrière-arrière petit-fils, tout se brouille, tout se mélange.
¬—Vous avez vraiment un problème avec l’approche du présent. Mais vous vous rendez-compte, c’est très positif : dès qu’on aura accès à un Ordi, vous pourrez vous retrouver vous-même dans les archives généalogiques à partir des noms que vous avez cité. Ne vous en faites donc pas, continuez sur la grande époque.
—Vous avez raison, c'est encourageant. Donc, 2070 vit la prise de pouvoir du général Lankou sur l’organisation des Nations Unies, première dictature mondiale de toute l’histoire de l’humanité. L’Impérium Planétaire (IP) dura exactement neuf ans. Je suppose que vous vous demandez pourquoi l’affreux Lankou réussit son putsch ?
—On a dû me l’expliquer vingt fois, soupira Lyseange, mais je n’ai pas encore réussi à retenir la chose. Moi, c’est avec le passé que j’ai des problèmes, sauf l’histoire de Jeanne d’Arc... à cause des cent cinquante huit films tournés sur elle, Dreyer, Rivette, Besson, Calenguoz, Tripton, Dumézil, Zantionna, Maryol-Coriac, Trovkovich, Headline de Coke, Akyamura, Xio-Xao, etc..
—Vous auriez aimé jouer une Jeanne d’arc ? Cela vous aurait bien été.
—Je ne sais pas si elle était très féminine. On ne voit jamais ses formes sous la cuirasse... Mais, pour revenir à Lankou, disons que c’était une brute dirigeant les forces militaires mondiales et qu’il a profité de la faiblesse des institutions de l’époque, et de la haine envers le partitionnisme.
—Un peu court, jeune femme ! Et puis, vous ne pourrez pas expliquer ainsi pourquoi le partitionnisme l’a emporté ensuite, après Lankou...
—Si : à cause de la faiblesse des institutions de l’époque et de la haine pour le général Lankou, etc...
—Votre malice dévoile un cynisme qui ne manque pas de réalisme. Il est vrai que les peuples sont versatiles, et la science historique impuissante à en rendre compte. Mais en l’occurrence, ce n’est pas si simple.
—Eclairez-moi, ô Maître.
—Volontiers. Nous sommes alors vingt ans après les pires moments du Grand Désordre. Les “pandémies provoquées” et le malthusianisme ont réduit l’humanité de neuf à trois milliards de personnes. L’économie industrielle et financière mondialisée est en plein effondrement. On assiste à un repli sur des Etats-Régions vermoulus et instables, rongés depuis des dizaines d’années par les transferts de charges et de pouvoirs aux autres niveaux. Dans leur diaspora de “cités-forteresses”, les riches se protègent désormais eux-mêmes, et financent leur propre mode de vie, ne sortant de l’une que pour se rendre dans une autre par des couloirs protégés. Enfin, il y a des structures encore plus primitives en Afrique, en Russie et en Amérique latine, où les bandes armées vivent de l'esclavage de misérables populations. C’est le règne des néo-seigneurs de la guerre en Asie, ou dans ce qu’il en reste après l’extermination mutuelle des Quatre Etats Nucléaires de la région. Même chose au moyen-orient, nucléarisé dès les premières heures par un bref affrontement mortel entre Iran et Israël. Bref, on s’entretue entre voisins, régions, pays, ce qui achève de faire reculer la population, dans les conditions les plus cruelles. Seule dans le passé la Peste de 1351 en Grande Bretagne, la guerre de trente ans en 1615 en Allemagne, ou la guerre de l’Opium en Chine au XIXe siècle peuvent se comparer, en moins pire, à la catastrophe générale du vingt et unième siècle. Est-ce que vous vous représentez, par exemple que les gens s’attaquaient de ville à ville, avec des bombes neutroniques ou des obus nucléaires tactiques dérobés dans les arsenaux résiduels, rien que pour s’assurer l’exclusivité d’une centrale d’énergie, d’un domaine fermier, ou d’un aéroport ?
—En 1350 ou en 1615 ?
L”homme la regarde, désemparé, et elle rit, cheveux dans les yeux.
—Mais non, je vous fais marcher. Je ne suis pas si ignorante. Oui, je me rends compte, car les cicatrices sont encore nombreuses. L’ancienne Burdigal a même été détruite ainsi par des Tolosaniens fâchés de l’arbitrage d’une partie de rugby entre leurs deux cités. J’ai visionné tous les téléfilms sur le sujet ! Le dimanche, on voit la ville paresseuse, les gens attablés aux cafés, déambulant dans la zone piétonnière, et le Lundi, il n’y a plus qu’une grande plaque de verre bleue le long de la Garonne, qui s’arrête net au pied de la pile du grand pont, une espèce de dent où dansent les restes de câbles qui n’ont pas fondu. Et ici ou là, une ombre humaine inscrite dans un mur. Atroce.
—Bon. Les pays les plus puissants comme la Main Anglo-Saxonne (appelée ainsi pour les 5 doigts refermés en un même poing symbolique : Etats-Unis d’Amérique, Nouvelle-Zélande, Royaume-uni-d’Europe, Canada, Australie) n’étaient plus en état de se faire respecter depuis longtemps. Endettés, ravagés par la lutte sociale et la crise climatique, décuplée par l’appauvrissement général, leur autorité avait été discréditée. Surtout après la découverte des archives du service secret commun qui avait organisé vers 2045 certaines pandémies exterminatrices, pour le compte de quelques milliardaires retraités, terrifiés de la montée des masses pauvres.
—Un effet de la cruauté amérangle bien connue !
—Si vous comptez me vexer, je vous rappelle que ma famille est cosmopolite même si je parle amérangle de langue maternelle. Personnellement, je me sens très créole, très nortamère, et assez peu anglosaxe...
—Ni barbare ?
—Peut-être davantage, parce que j’ai des oncles Ars du côté maternel, et que j’ai toujours éprouvé un faible envers les forestiers.
—Vous souvenez-vous du nom de ces oncles ? demande Lyseange qui ne perd pas le nord.
—Non, avoue l’homme en secouant la tête, mais cela ne veut rien dire, car je ne les ai jamais fréquentés.
—Puisqu’il faut y passer, continuons la leçon d’histoire mondiale, soupire encore Lyseange en repoussant du bâton d’immenses orties qui referment leurs dentelures alanguies sur le chemin.
—La seule organisation restante était la Force Permanente d’Intervention Mondiale (la FOPIM) peu à peu passée sous la conduite exclusive du secrétaire général de l’ONU. Cette dernière organisation, exangue, désargentée, se trouvait elle-même dans un état déplorable, mais elle était fermement soutenue par une myriade de petits pays fortement militarisés et par quelques-unes des puissances régionales encore présentes au conseil de sécurité (dont l’Eurolande, et la CEI.). D’accord sur rien, une majorité se reconstituait néanmoins toujours pour soutenir le fonctionnement minimal de l’organisation, dernier lieu de concertation mondiale, après l’effritement des grandes structures financières.
Le pouvoir du secrétaire général augmenta donc lentement mais sûrement, et avec lui, celui des administrations de haut-conseil à qui étaient demandés à corps et à cris des plans capables de sortir le monde de la crise. Le rôle de chef d'état major central des armées de l'ONU grandit en même temps, de façon moins visible, mais toujours plus efficace, car ce corps multinational, seul système encore régulier et régulièrement soldé, était au fond devenu la seule police légitime.
C’est dans ce contexte, vous le savez, que Boucquard-Lévichan et Norsal avancèrent leur proposition révolutionnaire de partition du monde en ordres souverains-complémentaires, fondée sur les théories les plus avancées de la psychologie politique.
Leur idée connut un succès d’estime, mais elle fut aussi mal comprise, dans un contexte anarchique où s’opposaient convulsivement les partisans idéalistes du “monde uni”, et les “réalistes” déjà retournés à la survie locale (surtout depuis le tarissement des anciennes ressources fossiles et l’arrêt des centrales nucléaires dans le monde après l’accident de Bhapasami en 2042). Tout ce qui apparaissait comme démenti de l’unité planétaire était honni par les premiers, et quiconque voulait rassembler autoritairement, était haï par les seconds. Coincé entre ces deux antagonismes déclinants, mais encore vivaces, le projet Boucquard/Norsal essuyait tous les feux.
—Les forces du passé contre celle de l’avenir. Une situation qui semble se reproduire tout le temps ! commente Lyseange, songeuse.
—Vous avez raison : on hésite toujours se lancer dans des dramaturgies nouvelles. Nous hésitons quand nous changeons de personnage face à autrui, de profession par exemple, ou de rôle familial. Mais collectivement, à l’échelle historique, cette résistance peut devenir meurtrière ou oppressante. C’est cela l’histoire : l’amplification de nos hésitations personnelles.
En Octobre 70, donc, le Général Lankou, qui était je crois à l’origine un “Pacha” de la haute hiérarchie militaire turque (son vrai nom était Allenkügil) et qui était depuis peu de temps chef d'état major des forces onusiennes, prend donc la tête d’une Gouvernance Provisoire des Nations Unies, en remplacement du Secrétaire Général assassiné lors d’un déplacement dans la province sudamère.
—Un Roumano-Irlandais, je crois.
—Oui, Ion Dougall. Lankou refuse la réunion de ratification du conseil de sécurité, et, contre toute attente, l’Etat-Major Américain, menacé d’implosion par les tensions ethniques en Californie et au Texas se met à son service contre sa propre présidence, suspectée d’avoir participé au financement du meurtre de Dougall. Lankou s'assure de la loyauté des armées nationales encore opérationnelles et appuie en retour un coup d’Etat américain. Il décide de maintenir sa gouvernance provisoire “le temps nécessaire au rétablissement de l’ordre mondial”. Il écrase ensuite dans le sang une révolte des richissimes Fortress-Citizens coalisés en confédération de cités, et qui exigent la reconnaissance de leur “réalité politique”. Ils n’acceptent plus la souveraineté de leurs Etats-nations réciproques, sans admettre pour autant l’autorité administrative des bureaucraties onusiennes. Mais surtout, ils commettent une erreur impardonnable en détournant des armes biologiques ciblées socialement...
Paradoxalement, on peut penser que ce mouvement des “égoïsmes” de la fortune est l’une des racines du Vic, tel que nous le connaissons aujourd’hui.
—Revenons à Lankou, suggère Lyseange.
—Il agit classiquement, un coup à droite, un coup à gauche. Après avoir mis “les riches” à genoux, le Général s’en prend aux légalistes onusiens, très impopulaires, parce qu’ils prétendent continuer à drainer de lourds impôts sur les transferts de fonds et de marchandises, ainsi que sur le produit du travail, dans les cas nombreux où ils ont relayé les administrations nationales défaillantes. Lankou organise l’épuration des cadres de l’administration, nommant à leur place des individus attachés à sa personne, et surtout dans les positions dans l’armée. Il réforme enfin celle-ci qui, d’internationale devient donc réellement mondiale et sur une base permanente.
Bien entendu, les impôts internationaux seront encore plus lourds après la purge, et collectés avec une brutalité sans égale, souvent sous forme de services en nature contrôlés militairement (comme la collecte et la répartition de l’eau potable au Moyen Orient, après la salinisation des bassins du Tigre et de l’Euphrate.)
Ces réformes violentes paraissent avoir définitivement ouvert la voie à la société-monde, même si c’est d’abord sous l’apparat grotesque de "l’imperium universel", après l’intronisation de Lankou comme “empereur du Monde” et son installation à Papeete (résidence d’hiver), Singapour (résidence d’Eté) et New-York (session “parlementaire” mondiale).
Du coup, les théories proposant d’organiser l’Etat-monde se trouvent propulsées au premier plan. Croyant Lankou favorable à une telle discussion qui ne peut que légitimer son pouvoir, les intellectuels s’empressent de jouer leur carte, notamment lors des fameuses “Assises pour un constitution du monde humain”, organisées en 2074 sur une immense plateforme de toile, soutenue par quatre cent montgolfières survolant l’Amazone.
A travers ce symbolisme écologique, se redéploie alors toute une pensée écrasée par l’anarchie sanglante de la décennie précédente. Contre toute attente, la théorie Boucquard-Norsal connaît dans ce contexte un succès prodigieux et le principe quadratiste est recommandé majoritairement par l’assemblée, comme indispensable pour fonder une mondialité pluraliste stable.
Mais, catastrophe ! Au lieu de prêter une oreille complaisante à ce parlement mondial des intellectuels, qui, bien entendu, plaçaient l’Empereur en clef de voûte des Ordres proposés, Lankou entre en rage, et se lance dans une politique de répression aveugle contre la pensée. Il poursuit partout toute expression de réflexion géopolitique, et se rend maître pour cela de tous les réseaux électroniques lents et rapides, de tous les bouquets multimédia et de leurs supports.
Une idéologie officielle est instituée, qui se limite à la révérence absolue dans le chef charismatique et dans le travail de ses experts militaires, pour construire les bases du premier “régime mondial millénaire”. Ce thème favori de Hitler, n’est pas fortuit. Lankou dévoile bientôt des penchants antisémites, accusant les Juifs d’avoir été à l’origine de la destruction de l’ancien ordre mondial. La nouvelle Jérusalem monumentale qu’il bâtit à la mesure de son rêve de puissance totale chasse d’ailleurs aussi bien Palestiniens que Juifs qu’il fait déporter vers les déserts iraniens radioactifs.
Ce penchant causera sa perte prochaine, car le souvenir est encore vif des horreurs de la Shoah, et la silhouette du dictateur militaire commence à effrayer beaucoup de monde.
En 2075, Léandre Boucquard-Lévichan est emprisonné et Norsal est tué en tentant de résister à son arrestation par la police secrète de Lankou. Ils deviennent les premiers martyres du partitionnisme. En 2079, une insurrection mondiale, dirigée par un Conseil de sécurité -clandestin mais le plus légitime possible-, rallie in extremis les principaux officiers des troupes onusiennes et conduit à l’arrestation de Lankou, qui sera jugé et exécuté, ainsi que ses proches collaborateurs.
En 2081, les deuxièmes “Assises pour la constitution d’un monde humain” se transforment, avec l’accord des nations représentées, en “Assemblée constituante du monde humain”. Les clubs de réflexion quadratistes participent activement aux travaux de cette assemblée, et inspirent le premier accord partitionniste.
Leur point de vue est progressivement adopté par la majorité, car d'une part, il paraît convainquant de proposer une pluralité qui protège des éventuels nouveaux Lankou, et d'autre part plus prosaïquement, c'est le seul qui soit fermement construit et clairement énoncé en une période de complète déroute intellectuelle.
L'idée qui remporte le plus de suffrages est celle qui stipule que plus la planète humaine est unie, solidaire, fondue dans les épreuves en une seule humanité, et plus il est nécessaire de garantir aux aspirations fondamentales de l'être humain –aspirations par nature contradictoires ou en concurrence- la coexistence à la surface de la Terre. Or ces besoins fondamentaux ne sont pas en très grand nombre. On peut, sans trop de réductionnisme, les ramener à quatre :
-la passion de l'invention, jusque là hégémonique, est ramenée à sa place, mais doit être admise comme telle, à savoir constituant le monde de la technoscience, à la fois universel et tendant à l'abstraction de ce qu'on appelle "la technosociété".
-la passion de la vie conviviale et familiale est l'un des traits les plus indestructibles de la nature humaine, plongeant dans des racines animales.
-les rassemblements identitaires culturels ne doivent pas être verrouillés dans leurs vieilles formes "nationale" ou religieuse : ils transmettent les élans imaginaires de l'homme, mais, notamment, par la langue, permettent aux humains de construire leur vie subjective et de la partager. Ils sont toujours distincts des "apprentissages cognitifs".
-Enfin, quelque chose doit venir représenter pour chaque homme sa propre possibilité comme pure singularité, dépassement complet du social, et, après mûre réflexion, les philosophes s'entendent pour désigner la "nature" à cette place. Cette "nature" n'a rien à voir avec la nature-instrument des technocientistes, mais elle est, dans la volonté de ne pas y toucher, de la laisser être comme sauvagerie (wilderness), le symbole même de la confrontation de l'être humain avec ce qui le dépasse, aussi bien par "en bas", par l'animalité, que par "en haut", à savoir le mystère de sa propre destinée dans ce qu'il faut bien appeler tout de même la création.
Après un grand nombre de débats dont l'enthousiasme rappelle aux historiens celui qui présida aux débuts des grandes religions, les gens s'entendirent progressivement sur une sorte de "dogme pluraliste" , selon lequel chacune de ces composantes essentielles –on va dire la vie familière, l'existence sociétale, la transmission culturelle et la singularité naturelle- devait disposer de son propre espace-temps souverain. Chacun de ces aspects de l'homme devait pouvoir coexister en se croisant sans se heurter ou se blesser. Pour y parvenir à moindre frais, on inventa une première approximation de système mondial nouveau :
La planète serait désormais dirigée par une confrontation de quatre Ordres-mondes, représentant quatre modes de vies irréductibles les uns aux autres, dans les dimensions de l’économie, des rôles sociaux ou de la morale : l’ordre des Citadins ou habitants des villes, passionnés par le dialogue permanent des sujets les uns envers les autres, dans la proximité quotidienne; l’ordre des habitants de la Nature sauvage, portant la charge du patrimoine de l’humanité comme espèce vivante au coeur du vivant, mais surtout comme individus affrontant dans la solitude leur rapport direct au monde. L’ordre des Commerçants, toujours fascinés par le dépassement des usages concrets dans la pure puissance de l’argent abstrait, et par son envers : la fonction communicationnelle, et l’accumulation de moyens qui permet d’étendre cette fonction; Enfin, l’ordre des Préservateurs et Transmetteurs des cultures, notamment chargés de maintenir contre la force homogénéisante la diversité des langues et des cultures qui y sont liées comme mémoires des histoires collectives.
—Bref, nous entrons alors dans la société universelle pluralisée à quatre mondes, telle quel nous la connaissons encore, remarque Lyseange, avec les Mers, les Chan, les Ars et les Vics.
—Oui, admet l’homme-sans-nom. La construction quadratiste a été d’emblée d’une précision et d’une complexité déroutantes.
Le silence s'imposa quelque instants, et les marcheurs eurent l'impression que le vaste ciel répondait vraiment à l'amplitude de leurs propos par une sublimation colorée gagnant tout l'horizon.
—Mais, poursuit Lyseange, décidée à solliciter sans répit l’instinct conférencier chez l’homme-sans-nom, je suppose qu’on ne passera pas en un seul jour des principes au fonctionnement réel de cette “utopie” ?
—Certes non. Il faudra environ vingt années pour organiser ce nouvel univers terrestre, sans parler des grands travaux d’enterrement des réseaux (bénéficiant de techniques nouvelles de fusion, et de transmission instantanée de matière). ou de la formation des ensembles territoriaux impliquant des transferts de propriété et des “remembrements” géants, qui prendra encore un bon demi-siècle pour s’accomplir.
L’Univers quadratiste sera tout de même “prêt” pour le 1er Janvier 2101. Cette date, vous le savez, fut l’occasion de fêtes magnifiques, pour le lancement du nouveau “paquebot portant l’humanité”. C’est le nouvel An 1, où, en janvier, après l’élection des Assemblées mondiales, furent nommés à vie les premiers Tétrapanides.
—Nous sommes donc aujourd’hui en 2351 de l’ancienne ère…
—Oui, Lyseange. La grande machine que nous connaissons est toute jeune : elle a commencé à vivre il y a un siècle et demi. Elle est alors favorisée par une stabilisation démographique à 1 milliard et demi d’habitants. Elle se déploie dans la période du “nouvel âge d’or”, qui durera environ soixante ans...
—Attendez, l’interrompt la jeune femme, essayons autre chose. Croyez-vous que vous pourriez fournir autant de détails sur les grands événements d’aujourd’hui ?
L’homme sans nom réflechit rapidement et hoche la tête.
—Oui. J’ai en tête un panorama assez clair de ce qui nous arrive. C’est seulement quand il s’agit de me situer moi-même dans cet ensemble que je n’y parviens pas. Ce n’est pas tant le présent en général qui me manque, que tout ce qui se rapproche de ma vie intime, par exemple de ce que je faisais ici, avant cette flèche... Comme si les brins étaient dénoués à cet endroit et ce moment précis, sans effet sur le reste de la construction.
—Mais vous pouvez essayer de vous rapprocher au maximum du point de rupture ?
il a un faible sourire .
—Vous savez que c’est épuisant.
Il se tait un moment, se concentre douloureusement, puis reprend :
—Je peux du moins vous dire que mon travail est en relation avec la politique, car j’en sais visiblement trop pour un simple quidam sur les institutions ou les lois qui se discutent en ce moment . J’imagine que ma présence ici à à voir avec une certaine mission. Cette mission concerne....
A cet instant l'homme s'immobilise, les mains au front. Son visage soudain s’illumine :
— Ara... Aragnol...
Il retombe dans une sorte de prostration et Lyseange le soutient affectueusement.
-Voila. C'est le nom que je cherchais.
—Aragnol ? Mais qu’est-ce que c’est que cette bête ? un mélange d'araignée et de campagnol ?
—C’est tout ce que je sais. Point final. Au delà, il y a comme un mur fibreux, mou à la surface, de plus en plus dur au centre.
—C’est formidable... Vous avez remporté une victoire. Vous avez tout le temps.
Absorbés par la dure tâche de réveiller la mémoire de l’homme sans nom, les compagnons ont parcouru une dizaine de kilomètres. A la jonction des rivières, la gorge dont ils suivent le fond s’élargit mais ne semble pas laisser place à la plaine.
L’homme-sans-nom gravit un escarpement. Ce qu’il voit le déçoit : le moutonnement de maquis collinaires se prolonge à l’infini, s’estompe dans les brumes lointaines. Nulle trace de la plaine de Chamb. Se seraient-ils trompés d’orientation ? Pourtant, leurs deux boussoles coïncident. Les courbes bleues sur la carte correspondent aux circonvolutions compliquées de la Trijolène. Mais quelque chose ne colle pas. D’ailleurs, à vingt-cinq kilomètres au nord, une autre rivière, le gave d’Amble, ressemble à la leur. Ne sont-ils pas en train de marcher sur sa grêve ?
Lyseange désigne une vieille tour embuissonnée.
—Le mieux est de nous installer sur cette ruine médiévale, avec un drapeau, ou quelque chose. les Surv’ars rappliqueront. Ils ont un regard de lynx.
—Bonne idée. Qui a l’avantage de limiter l’épuisement.
Au risque de faire crouler sur eux d’énormes blocs déjointoyés, ils grimpent au sommet de la tour, dont il reste un mur semi-circulaire et une portion du chemin de ronde. Lyseange a taillé un noisetier au bout duquel elle a noué sa serviette, d’un orange vif. Elle ne l’agitera que lorsqu’elle aura cru voir une brigade aérienne de surv’ars.
L’attente dure, la journée passe. Lyseange titille de temps en temps l’homme-sans-nom, cherchant un peu au hasard une faille par où le souvenir reviendrait (“où est Aragnol ?” lui demande-t-elle à brûle-pourpoint, ou encore : “vôtre hôtel à Burdigal ne pouvait être que le ...”. etc.) Mais rien ne vient, ni dans le ciel qui rosit, ni dans la mémoire. Et l’homme, allongé sur la pierre se fatigue vite.
Soudain la jeune fille interrompt son bavardage. Elle montre des taches noires, telles de minuscules mouches progressant sur l’horizon, plein est.
—Ce sont des dirigeons, j’en suis sûre.
Elle se redresse de toute sa hauteur et agite la longue perche.
—Relayez-moi, dit-elle au bout d’un quart d’heure.
Les mouches noires continuent leur parcours, maintenant vers le fond plus jaune du Sud, mais ne semblent pas devoir se dérouter .
—Donnez-moi le flacon de rhum que j’ai vu dans votre sac, dit l’homme.
Elle le lui tend et il en répand le contenu dans la serviette éponge roulée en boule. Puis il y met le feu.
Au début, la flamme bleue qui émane du paquet de tissu est presque invisible. Puis de la fumée noirâtre s’en échappe. Enfin, la serviette rougeoie dans le vent avant de se défaire en lambeaux incandescents.
Il se décourage.
—Fuck ! ça ne marche pas !
—Si, s’écrie la jeune femme. çà a marché !
Les mouches se sont arrêtées. Trois d’entre elles semblent diminuer de taille puis grossissent brusquement, et de plus en plus vite, précédées de curieux petit nuages blancs et rouges.
—Ce sont les parascendants frontaux... Avec le vent du nord qui a commencé ce matin, ils seront là dans une petite demi-heure.
—Lyseange ?
—Oui.. Phil.
—Pensons à vous, maintenant, dit l'homme. Qu’avez-vous décidé de faire si votre camarade est prisonnier de ces Surv’ars ?
—En fait, Je... je ne sais pas, avoue-t-elle.
—Voulez-vous me faire confiance sur ce point ?
—Si vous croyez que...
—Alors tenons-nous en d’abord à l’histoire que nous avons construite... Je trouverai bien une idée.
6 . Le Chan de Chamb
Constamment changeant, le spectacle de l’approche des Surv’ars les fascine. Tantôt les sacs de voile ultralégère plongent symétriquement aux côtés des ballons fuselés, tels des rames s’enfonçant sous la coque suspendue de navires célestes. Puis, quand les cerf-volants géants remontent de part et d’autre des baudruches, les appareils deviennent de grands coléoptères aux ailes battantes, des poissons ou des dragons aux ouïes démesurément déployées. Au contraire quand les pilotes profitent d’ascendances pour bondir dans l’espace, tirés par leur voilure, on dirait qu’ils cabrent des chevaux, libérant au dessus d’eux une crinière multicolore, tandis que les infrastructures de bois repliées sous les ventres pelucheux, figurent assez bien des pattes caracoleuses.
Vus de plus près, les trois “cavaliers” en imposent : crânes rasés, pratiquement nus sauf des pagnes de cuir, l’arc en bandoulière, dagues à la ceinture. Les Surv’ars commandent leur appareil de leur seule main gauche, les doigts jouant négligemment d’une sorte de harpe où sont pris les éventails des vingt-quatre cordes de contrôle des parascendants. La main droite est libre, mais proche d’un javelot posé sur des tréteaux de bambou tressé, fixés le long du corps de toile enduit de latex.
Visage impassible, ils descendent vers la ruine, se déployant en triangle autour du couple, maîtrisant exactement les flux chauds et froids qui montent en torsades de la paroi et des reliefs environnants, tels les invisibles vapeurs d’un chaudron.
Le plus âgé, massif, leur fait face, les yeux sombres enfoncés profondément sous un front proéminent, barré de trois replis de chair scarifiée. Son visage, comme celui tous les policiers du monde, est empreint de méfiance contenue, attentive.
—Bonsoir... Vous vous êtes perdus ?
—Oui. Nous cherchons le haut lieu de Chamb... depuis trois jours, et nous n’avons plus guère de ressources, dit l’homme-sans-nom.
—Et mon ami s’est blessé à la tempe... Il lui faudrait des soins.
Le dirigeon glisse latéralement, exactement comme sur des roues, mais au dessus de l’abîme, et s’immobilise à faible distance. Le chef Surv’ar se penche pour examiner l’homme.
—Comment vous êtes-vous blessé ? Une chute ?
—En pêchant. J’ai été emporté dans un rapide.
—Vous avez eu de la chance. Les gorges du Tourmalou peuvent être très mauvaises, surtout après les pluies.
_Le Tourmalou ? Nous avons donc marché à l’ouest bien plus que prévu, constate Lyseange.
—Vous n’avez rencontré personne ? demande le jeune Ar basané qui semble aussi l’aise au dessus du gouffre qu’Ando sur une piste de rouleurs.
—Pielt’ar ! Laisse tomber, gronde le chef. Nous verrons cela à Chamb. Nous les emmenons. Je prends l’homme. Jon, occupe-toi de la jeune femme.
Les pilotes manoeuvrent pour poser les cadres de bois des dirigeons sur la plateforme, et permettre aux passagers, supposés néophytes, d’enjamber le cylindre de peau et de s’installer derrière eux, mains serrées sur le pommeaux des selles.
—Sanglez-vous et accrochez-vous bien. On y va.
Un imperceptible mouvement des doigts dans le jeu des suspentes et les ailes s’élancent au dessus des ballons, tirant bientôt ceux-ci comme des ascenseurs.
Lyseange, mal à l’aise, entoure la taille du jeune Ar de ses bras. L’homme-sans-nom paraît plus habitué.
Le chef surv’ar force sa voie dans le roulis et la turbulence contrariée. Il cherche un moment la “pompe” invisible qui va lui servir de route, et la trouve, une centaine de mètres plus haut, sur le venturi qui s’appuie sur la gorge, face au château cathare. La garrigue se met soudain à défiler sous eux à grande vitesse, tantôt très basse, tantôt montant vers eux, froide ou chaude, claire ou sombre, selon l’adret ou l’ubac, mais peu à peu plus régulière, distante, bleutée, ponctuée en même temps des premières étoiles du ciel encore clair, et des lumières précoces de villages lointains.
Sans doute plus léger que les dirigeons chargés de deux personnes, l’appareil de Pielt’ar a été encore plus vite.
L’homme le voit diminuer de taille devant eux, puis tomber comme un faucon sur sa proie et disparaître derrière une ligne de kermès bas et torturés. Il se retourne : Lyseange est restée bien en arrière, cachée par l’extrados rouge sang des voiles de la monture de Jon.
Il se réjouit d’avoir longuement répété avec la jeune fille le scénario commun qu’ils doivent servir aux Ars : il est évident qu’ils vont les interroger séparément, sans en avoir l’air.
Son pilote attache les élévateurs en position stable, ouvre les freins du module de ballons pour augmenter la tension avec le voiles de sustentation, modifie les “oreilles” et les ailettes pour limiter la dérive. Enfin, il se retourne, tendant la main :
— Brar Suthdardar, crie-t-il contre le vent. Je suis Maître Surv’ar du haut lieu de Chamb.
—Euh... Philipp Gillon. Chan en NordAmerica.
—Ah oui, l’accent ! La jeune femme est-elle votre épouse ?
—Non, une amie française, de Burdigal. Une de mes anciennes étudiantes... Je suis en visite chez elle.
—Regardez, dit Brar, en pointant une échancrure rocheuse traversant le paysage comme une blessure, voila La Trijolène. En virant à l’ouest, on va tomber sur Chamb. En restant sur le cours du Tourmalou, vous n’aviez aucune chance d’y parvenir.
—Mais on ne voit toujours rien... jusqu’à l’horizon.
L’Ar est secoué d’un gros rire.
—C’est là une ruse de la nature, et nous ne tentons pas trop de la déjouer au profit des Voyageurs Initiatiques. En réalité, Chamb n’est pas un haut lieu, mais un infra-lieu.
—Que voulez-vous dire ?
—Vous allez comprendre.
Il saisit les commandes à pleins pouces et les ailes plongent dans le bleu sombre, les entraînant vers une froidure qui précipite aussi vite que l’appareil. Plus le sol se rapproche, fendu soudain par une combe noire, et plus le dirigeon, happé par sa voile en abattée, tombe, vibrant et sifflant. Le coeur un peu retourné, l’homme-sans-nom maîtrise un frisson.
L’écrasement semble assuré sur ce rocher rouille en surplomb. Mais non : la queue de l’appareil emporte seulement en souvenir une branche de genêt d’espagne arrachée à la crête, et le rocher s’enfuit déjà derrière eux, trente mètres plus haut. Tout bascule dans le vide d’un énorme canyon, creusé dans le ventre de la terre. La chute ralentit à peine mais s’incurve. Elle roule sur des bulles d’air chaud qui cherchent à sortir du trou et servent d’amortisseurs. Le velours du plané s’adoucit encore, et se change en course horizontale au ras de beaux frênes démesurés, tantôt dans la lumière chaude d’une percée solaire, tantôt dans l’ombre déjà nocturne de rideaux rocheux, droit vers les tours d’un splendide château Renaissance construit dans le creux entre deux falaises, à l’endroit le plus inattendu qui soit.
Le pilote se paie le luxe de mouiller ses mocassins à la surface de la petite rivière bondissante qui méandre à quelques mètres des murailles du castel, cabre et arrête son engin exactement devant la haute grange qui sert d’atelier et de garage, appuyée au rempart occidental .
Brar Suthdardar regarde son passager en souriant de ses longues dents déchaussées.
—Cela vous a-t-il plu, M. Gillon ?
C’est la première fois qu’il arbore des sentiments vraiment humains, presque aussitôt gommés.
—Great ride, indeed ! dit l’homme-sans-nom d’une voix qu’il voudrait plus ferme.
Mais Brar se méprend sur la cause de son émotion : ce n’est pas la peur. Plutôt le contraire. Une intense sensation de familiarité, comme s’il avait lui-même commandé la manoeuvre de tous ses muscles, de tous ses tendons, de toute sa sensibilité à l’assemblage composite des vents et des températures.
De jeunes écuyers ou apprentis se sont précipités pour immobiliser le dirigeon, aider les passagers à descendre, ramasser et replier les ailes, retirer les gibecières pleines. Ils se préparent à nettoyer l’engin de fond en comble pour le lendemain.
L’homme-sans-nom en rajoute sur la naïveté, sans savoir vraiment pourquoi il joue l’ignard. Peut-être pour en apprendre davantage sur les Ars de ce lieu ? Peut-être pour s’éloigner le plus possible du personnage qui, possesseur légitime de son corps, l’a précédé dans la région, en butte à un ennemi féroce ?
—Je ne croyais pas que le dirigeon pouvait “parachuter” comme çà. Vous libérez du gaz pendant la descente ?
—Pas du tout. Les voiles utilisées en négatif suffisent largement à attirer l’animal au sol. De toutes façons son altitude de neutralité est seulement de quelques dizaines de mètres, en pression barométrique normale.
L’homme secoue la tête :
— Ce qui m’étonne toujours, c’est la force de ces voilures...
—Qui ne sont pas faites de tissus artificiels et pèsent pourtant moins de six kilos, grâce à Tiboria Bollingeri : la petite araignée amazonienne découverte il y a deux cent ans, lors de l’exploration en ballon de la canopée, la chevelure forestière. Sa productivité est insensée et la solidité de son fil est insurpassée par les synthétiques.
—Vous les tissez vous-mêmes ?
L’Ar paraît trouver la plaisanterie saumâtre.
—C’est le travail des jeunes, aidés par les femmes. C’est une chose qui nous est beaucoup reprochée ces temps-ci, mais c’est injuste : les Mâtres vous expliqueront qu’elles y trouvent un plaisir sans mélange et que cette activité leur sert de prétexte aux palabres au cours desquels elles décident du destin des tribus, pendant que les hommes courent ici ou là sans prendre le temps de réflechir et de respirer.
Quant aux Jeunes, ils vous diront qu’ils ne confieront jamais à autrui la fixation des suspentes fines de leur dirigeon personnel. Ils y mettent un point d’honneur. Après avoir volé de années, on se lasse. On s’en remet donc à eux. Non sans risque, en cas de rivalité jalouse...
Tout en parlant, le maître de surveillance de l’Arpark précède l’homme-sans-nom sur le chemin qui sépare le douves des jardins extérieurs, jusqu’à la grande porte de la tour orientale.
Celle-ci connaît une grande agitation. Les gens s’agglutinent devant la guérite de bois au milieu de la voûte. Ce ne sont que vociférations, plaintes, cris, anathèmes provenant d’une foule multicolore.
—Que se passe-t-il ?
—Oh, soupire Brar, nous avons eu un incident. Des vandales se sont introduits sur le domaine en véhicules motorisés. Ils se sont enfuis et nous interrogeons les passants pour obtenir des indices. Peut-être ont ils vu quelque chose ? La plupart sont très mécontents. Regardez ces pêcheurs. Ils viennent par ici depuis des années et ont l’impression d’être chez eux. Les arrêter à la porte, c’est pour eux une injure. Mais que voulez-vous ? Nous devons faire notre travail.
Sous la vaste voûte de pierre, le maître surv’ar donne quelques consignes à ses subordonnés harrassés. Puis il pénétre dans une petite porte gothique percée dans la paroi.
—Montons dans mon bureau, j’ai fait appeler un médecin qui vous examinera.
—Un médic’ar, je suppose ?
—Bien sûr. Vous êtes hostile à la médecine naturelle ?
—Non, pas du tout...
En réalité, l’homme suppute les chances du praticien de reconnaître l’origine de la blessure, selon ce qu’il doit savoir des accidents de chasse. Mais il ne peut pas avouer au Surv’ar que c’est un excès de compétence qu’il craint de la part du Médic’ar. Il soupire : mieux vaut encore passer pour un Vic ignard et méfiant, en espérant que le “teaser” n’ait pas une signature trop exclusive.
L’escalier en colimaçon le fatigue. On parvient enfin aux quartiers du maître surv’ar : une salle circulaire aux dimensions de la tour, et dont le centre est occupé par une cheminée, logée dans les arêtes des colonnes se prolongeant en arcs et en voussures. Une douzaine de petites fenêtres sont percées dans la paroi , chacune devancée d’un banc de pierre. L’homme s’y asseoit, regardant la lumière dorée jouer sur les falaises qui font face au château.
—Mon amie va nous rejoindre ?
—Soyez sans inquiétude. je l’ai confiée à un bon pilote, très prudent. Jon ne recherche pas les ascendances les plus rapides, et c’est plus confortable pour votre... amie. Ils seront là dans quelques minutes. C’est un peu indiscret, mais... la connaissez-vous depuis longtemps ?
—Oui, plusieurs années. Elle s’intéresse aux mêmes choses que moi, bien que d’un autre pont de vue. Nous partageons beaucoup...
L’homme-sans-nom sourit très innocemment, mais ne précise pas. Brar est gêné et ne sait comment insister. Il fait brusquement diversion.
—A propos, vous n’avez pas croisé de vagabonds citadins montant des électros ?
—Non. Un fait aussi scandaleux ne m’aurait pas échappé, répond calmement l’homme, le regard clair et sans ciller. Vous souffrez de ce genre de délinquance dans un lieu aussi merveilleux ? Je vous plains. En Nortamérique, les bandes de jeunes émêchés sont un vrai fléau.
—Mm. Cela arrive, grommelle Brar. Des comportements de ce genre sont toutefois assez rares. Aussi rares que la visite d’un professeur Américain...
—Je puis vous certifier que les deux événements ne sont pourtant pas liés, assure l’homme en souriant.
—je le suppose. Cependant nous cherchons un témoin possible. Une femme. De l’âge et de la corpulence de Mme votre amie.
—Vous pensez qu’elle faisait partie de la bande ?
—Votre amie ? brusque le Surv’ar.
—Non, répartit son interlocuteur en riant de la bonne plaisanterie, la femme dont vous parlez...
—C’est possible. Il se peut aussi qu’elle ait été enlevée par les vandales en question. C’est ce qu’affirme l’un des jeunes délinquants que nous avons arrêtés sur les lieux. Mais c’est sans doute une tactique de défense qu’il utilise pour se dédouaner lui-même. Ah, voila Madame. Je suppose, Jon, qu’elle n’a rien noté ?
—De vagues bruits de propulseurs, alors qu’ils entraient dans l’Ar, il y a deux jours.
—Ah oui, s’empresse l’homme-sans-nom. J’avais oublié. Nous avons cru que le vent nous apportait le son de lointaines machines agricoles... N’est-ce pas, Lyseange ?
—Quelque chose comme cela...
Lyseange, à l’évidence, à décliné -avec autant de mauvaise volonté que “Philip”- une version analogue de leur aventure. Les Surv’ars, s’étant concertés sans discrétion, décident de surseoir momentanément leurs interrogatoires. Mais l’homme-sans-nom sent bien qu’ils sont sous étroite observation, et il saisira la première occasion pour dire à la jeune femme de se préparer à une éventuelle confrontation-surprise avec Kando Thiony, qui doit se morfondre dans une geole du château.
—Nous ne vous retiendrons pas davantage, conclut Brar, douceureusement. Je vais vous présenter à l’hôte officiel de ces lieux : Tiz de Ramignace, notre Chanar. Je pense qu’il vous fera réserver des appartements digne de votre rang...
Je vous demande une minute. Un dossier à boucler et je suis à vous.
—Zzdac.... zzzdac.... rar ?
—Oui, je vous entends, Maître, le décompresseur fonctionne. Mais nous sommes en non-crypté, maintenant, il...
—Pas d’importance, Brar. Nous contrôlons. Alors ?
—Le colis a bien été livré. Le type m’a raconté une histoire invraisemblable, peut-être pour cacher son amnésie, ou au contraire... pour empêcher de saisir qu’il n’est pas amnésique. Le cas est douteux, et chose ennuyeuse, il a réussi à embarquer une jeune Vic dans l’affaire. Elle confirme tout ce qu’il dit.
—Peut-être disent-ils simplement la vérité ?
—Ce qui impliquerait que ce... ne soit pas votre bonhomme ? Pourtant je peux vous garantir qu’il correspond trait pour trait à l’holo que vous m’avez adressé. De plus, il a une blessure curieuse à la tête. Le toubib a diagnostiqué un gros hématome produit par une roche, mais les six petits trous bien en cercle autour de la lésion, çà me fait fichtrement penser à un teaser de calibre 12. Votre homme ne l’a pas loupé. La seule question qui me travaille, c’est de savoir s’il se souvient de ce qu’il est venu faire.
—De quoi parle-t-il ?
—De tout, de rien...
—Je veux dire : est-ce qu’il fait référence à des savoirs sur le monde..., institutions, dates, etc...
—Il s’intéresse à la technique... Il semble fasciné par nos dirigeons, surtout après la petite ballade pour venir ici.
—Fasciné ?
—Il a posé plein de questions bébètes... Trop.
—Ah...
—çà vous chiffonne...?
—çà me rend perplexe. Il faut tout de même que vous sachiez que notre homme a été un des meilleurs pilotes de dirigeon de toute l’Amérique.
—Il serait donc vraiment dans le coaltar ?
-Ecoutez, Brar, on ne va pas prendre de risques. Vous savez que vous êtes mouillé jusqu’au scalp. Alors dites-vous une chose : si ce type est capable de parler normalement de choses et d’autres, de citer des noms de villes ou d’institutions, c’est que le traitement n’a pas atteint son but.
—Ce qui veut dire ?
—Ce qui signifie qu’il se souviendra tôt ou tard de tout. Vous entendez ? de tout. Cela lui prendra peut-être un mois, mais çà finira par lui revenir, de plus en plus vite...
—Mm, alors votre agent...
—Mon gars ne peut pas prendre le risque d’être reconnu, et dans votre Ar, il est totalement dépendant. Je le rapatrie. C’est vous qui allez faire le travail...
—Mais c’est impossible ! je suis en pleine session d’initiation! Le haut lieu est plein à craquer... je ne peux pas m’absenter ne serait-ce qu’une heure.
—Alors faites-çà sur place ! Votre médic’ar a l’air d’un idiot. Profitez-en.
—Vous êtes vraiment cinglé. (Tzziccck..)
Dans le haut lieu, enclave souveraine du Chanat universel, le royaume des Survar’s est seulement constitué des deux tours encadrant la porte, et des étables en bois appuyée sur la muraille ainsi que les jardins et potagers adjacents.
Tout le reste de l’imposante bâtisse relève du domaine du Chan. A l’intérieur de la cour haxagonale parcourue d’une avenue pavée sont distribués successivement plusieurs grands équipements : le préau où les visiteurs attachent leurs bêtes et défont leurs paquetages; la vaste cantine bruyante dont les arches de bois sont fermés par des murs de calcaire et de brique, où s’ouvrent des fenêtres aux petits carreaux scellés de plomb. L’hostellerie, ensuite, composée d’une dizaine d’étroites maisons à deux étages adossées à la muraille. Enfin le bâtiment des Cours et Lectures, divisé en deux grands amphithéâtres et en plusieurs petites salles.
Le cylindre massif de la tour du fond correspond à la bibliothèque réservée, ainsi qu’à la résidence du Chanar, aux salons du Chan, et aux locaux administratifs.
—C’est sans doute ici que vous serez logés, dit Brar. Si, comme je le pense, il n’y a pas d’hôtes de marque en ce moment.
Un autre bâtiment plus bas et plus long s’appuie sur l’extérieur du dernier mur, presque jusqu’au méandre suivant de la rivière : la ferme chanale, qui assure l’autonomie alimentaire des résidents, étudiants aussi bien que Chans, et qui fonctionne sous la houlette d’un comité bipartite. Dans l’enclos qui la prolonge, une armée d’oies, de canards et de poules y rivalisent de cris et de discours avec la gent humaine, gesticulant, disputant, négociant, et se poursuivant sur l’herbe de la grande cour centrale. Jamais Lyseange n’aurait cru qu’un haut-lieu isolé puisse recéler une agitation aussi intense.
—C’est la session d’automne, explique Brar, nos jeunes gens sont très excités. Pour les meilleurs, qui ont passé les épreuves iniatiques au printemps, c’est le départ prochain vers des Vics inconnus.
—Je comprends leur angoisse, dit Lyseange, c’est la même atmosphère chez nous...
—Vous seriez étonnée, renchérit Brar, de constater combien nos jeunes héros, si fiers à la chasse ou au combat, sont terrifiés à l’idée qu’ils vont affronter la ville ... Pour eux, c’est pire que l’ours ou le taureau furieux.
—En un sens, ils ont raison. La grande collurbe est parfois plus sauvage. Mais rassurez-vous, nos gamins des rues ont sans doute plus peur que le vôtres à l’idée de coucher dans la forêt.
Brar rit de bon cœur.
— Pourtant, qu’y a t-il de moins risqué ! Ne savent-ils pas que les bêtes sauvages n’approchent jamais l’homme ?
—Ils le savent... dans les livres. C’est autre chose que d’entendre la faune frémir et hurler dans l’obscurité, de sentir son coeur autour de soi.
—C’est quand il n’y a pas de bruit qu’il faut s’inquiéter, vous savez.
—A propos, intervient “Phil”. Avez-vous beaucoup de jeunes qui partent pour le Voyage ?
—Quelques-uns. Mais ils se rendent d’abord à Massile. La Frange est trop impraticable par ici.
—La route frontalière est interrompue ?
—Non, pas officiellement; Mais elle est peu sûre, souvent noyée ou envahie par les herbes.
Brar frappe à la grande porte gothique peinte de rouge sombre, et un Chan mineur vient ouvrir, rondouillet dans sa tunique safran .
—Maître Tiz vous attend, Madame, Monsieur... Suivez-moi.
Le rez de chaussée de la tour est évidée, formant une vaste salle pavée aux murs peints de fausses tentures aux plis compliqués. Un flambeau sur deux serait un trompe-l’oeil assez réussi, sans l’immobilité du flamboiement électrique de la torche. Un large escalier longe la paroi et s’élève majestueusement jusqu’à une petite porte également gothique. On y pénétre dans le royaume des savoirs : une magnifique bibliothèque haute de trois étages de rayonnages d’ébène, encadrés de panneaux sculptés soutenus de groupes de pilastres faits du même matériau.
_Oh, s’écrie Lyseange, est-ce d’époque ?
Le petit Chan grassouillet pousse un rire flûté :
—Oui, mais laquelle ? C’est là tout le problème. En réalité, ce décor n’a cessé d’être restauré depuis quatre-cent ans. Amélioré, modernisé. Par exemple, vous voyez ce coffre baroque en merisier avec de moulures en pointes de diamant?
—Cette chose qui traverse toute la hauteur ?
—Oui. C’est l’ascenseur à supra-conducteurs. Je doute qu’il date de XVIIe e siècle. Quant à ce tableau de la “bataille de Marignan”, par Giacoppo...
—Il est faux ?
—Non, mais quand il bascule dans sa rainure, il laisse place à l’interface d’HyperPétaFlop, notre ordinateur planétaire...
—qui ne date pas de 1515.
—HPF accuse tout de même ses cent deux ans de bons et loyaux services. Nous n’éprouvons aucun besoin de le remplacer, même si sa langue de communication est truffée d’archaïsmes du XXIe siècle ! En fait nous ne parvenons toujours pas à exploiter toutes ses capacités “synaptiques”.
—Amusant... dit Philip qui semble étonné.
—Vous n’avez pas cela dans les Chans de Nortamérique ? susurrre Brar dans son dos.
Phil réprime un sursaut.
—Euh.. ? Certes, mais nous avons rarement gardé des machines aussi anciennes, je dois l’avouer. Nous savons mal résister aux nouvelles générations, même quand, je vous l’accorde, certains systèmes n’ont jamais été surpassés en termes de performances utiles.
L’ascenseur, ultramoderne à l’intérieur, les entraîne à grande vitesse, et parvient presque aussitôt à l’étage résidentiel.
Un grand homme chauve et très maigre les attend, mains croisées dans son giron, devant un buffet somptueusement dressé.
—Notre maître Tiz, dit le chan en tunique safran.
—Madame, Monsieur, quel plaisir ! quelle joie de vous recevoir en ce modeste chan... je brûle de faire plus ample connaissance...
—Dites-donc, chuchote Lyseange en apparté, tout çà pour nous ? J’ai l’impression qu”il y a maldonne. Il nous prend pour d’autres...
—Mm..
L’homme-sans-nom sourit aimablement, se laissant emporter sans résistance vers le monceau de victuailles. Il serait toujours temps de démentir en cas de méprise.
—On me dit, fait Tiz en les prenant sous ses ailes protectrices, que vous venez de Cornelia ?
Les nouvelles (même fausses) allaient très vite dans ce petit monde, peut-être truffé de micros gothiques mais efficaces...
“Phil” ne dément pas, mais cherche une explication au fait que “Gillon” ne figure pas dans la liste du Chan de Cornelia que Tiz vient évidemment de consulter.
Une remarque incidente de celui-ci le fait bifurquer vers un autre comportement.
— Le voyage incognito n’est-il pas parfois un peu frustrant ? dit Tiz en lui tendant un verre de muscat “de nos vignes”.
L’homme-sans-nom approuve.
— Mais nous ne sommes pas en voyage de contrôle, n’est-ce pas Lyseange. Enfin, pas encore.
La jeune femme sourit béatement à ce qu’elle ne comprend pas et laisse son compagnon prendre les choses en main.
—En réalité, continue celui-ci, nous faisons ici un simple séjour de villégiature. Une escapade, en quelque sorte. J’espère que vous n’avez pas mis votre maison en frais pour nous..
Le soupir de soulagement s’entend nettement dans la réponse du Chan.
—Nous avons toujours quelque chose d’agréable pour nos hôtes de passage. Même si... l’inspection n’est pas à redouter, ajoute-t-il en riant un peu nerveusement.
L’homme sans nom pousse son avantage :
—Connaissez vous mon collègue Trep Slowicz ? Il m’a parlé de vous... en toute amitié.
Le bluff n’est pas exagéré, car Ramignace est un sociologue assez connu, et il a fort bien pu rencontrer Slowicz lors d’un congrès ou d’une conférence mondiale dans leur domaine commun.
—Oh mais bien sûr. Ce vieux Trep a-t-il réussi à surmonter son handicap ?
“Phil” réfléchit rapidement .
—Oui, la sclérose a été enrayée l’an dernier, par autogreffe cérébrale. Il est fringant comme jamais.
Dès ce moment, Tiz le considére différemment et l’attire un peu à l’écart, hors de distance d’écoute de Brar, d’ailleurs habilement retenu par Lyseange.
—Je peux bien vous le dire. J’ai vraiment cru que vous étiez les inspecteurs que nous attendons depuis deux semaines...
—Et je ne peux pas vous donner leurs noms, car je l’ignore. Nous sommes nommés au dernier moment par le chanarat, vous savez...
—Vous êtes donc tout de même en mission, cher collègue ?
—Oui, et c’est la raison pour laquelle, je ne peux pas non plus vous livrer mon vrai nom ni celui de mon assistante.
—Je ne vous aurai pas fait l’affront de vous les demander, se récrie le personnage osseux.
—En revanche, j’aurais une faveur à vous demander...
—Faites, dit le chanar, intrigué.
—Je crois savoir que votre Surv’ar détient un jeune homme accusé d’activités délinquantes.
—Oui. Il a été surpris dans l’utilisation de machines prohibées. Cet étourdi risque quelques années de prison.
—Je sais. Mais j’ai des raisons de penser qu’il s’agit d’une erreur. Je souhaiterais vous demander d’intervenir pour empêcher une injustice.
Son interlocuteur fronce le sourcil .
—Je... Vous savez que tout ceci est du ressort exclusif des Ars. Je ne peux pas me mêler de...
—Sauf si la personne accusée est en activité chanale, ce qui est le cas de cet étudiant au chan de Burdigal. Et si par ailleurs, vous avez l’absolue conviction que le détenu a été arrêté sans aucune preuve.
L’homme, gêné, éloigne “Phil” encore davantage des autres convives devisant à voix forte, et croise ses bras maigres, penchant sa tête vers son hôte, comme un prêtre confessant un pêcheur.
—Mais, Monsieur euh Gillon, comment cela serait-il ? Et, pour commencer, le connaissez-vous ? Brar m’a dit que...
—J’ai menti !
—Quoi ?
Le Chan roule des yeux affolés de tous côtés et un moment, l’homme-sans-nom croit qu’il a commis une erreur.
—Pouvez-vous me recevoir un moment dans un endroit vraiment retiré. Je vous expliquerai tout.
—Bien, suivez-moi.
La petite pièce nue et carrelée de rouge sent encore davantage le confessionnal ou même l’antichambre d’un monde cellulaire. “Phil” joue son va-tout.
—Ce jeune homme est un étudiant burdigalais très respectable, élève d’un de mes amis, le professeur Letellier. Nous nous sommes vus au Chan de cette belle ville lors du contrôle que j’ai réalisé. Il m’a été présenté par Lyseange qui le connaissait, et j’ai sympathisé avec lui. Il n’a rien d’un délinquant...
—Sur ce point, je ne peux mettre en doute la parole de quatre de nos Surv’ars : ils l’ont tous vu chevaucher un électro, d’ailleurs avec une suspecte qui a disparu.
—C’était Lyseange.
—L’intuition de Brar était donc la bonne...
L’homme-sans-nom se lance. Il doit être précis et crédible sur les temps et les lieux et fait appel à toutes les ressources de sa mémoire de cartes pour bâtir une fiction d’autant plus proche de la vérité plausible qu’elle sera entièrement réinventée.
—Sur ce point, oui. Et c’est pour la protéger que j’ai prétendu que Lyseange était avec moi tout le temps. En réalité, J’avais rendez-vous avec elle et son ami, pour une randonnée de fin de séjour au départ du sentier de Pommartin. Ne les voyant pas arriver après une heure de retard, j’ai décidé de partir seul vers Chamb. Puis j’ai eu quelques remords et j’ai grimpé sur une colline dénudée pour voir s’ils n’arrivaient pas.
Je les ai aperçus enfin et je m’étais décidé à les attendre sur le chemin quand j’ai entendu les électros. Quatre. De grosses machines noires . Les types en sont descendus et ont entouré mes amis, avec l’intention visible de leur faire subir un mauvais parti. Alors, sur un coup de tête, Kando Thiony a fait tomber l’un de ses agresseurs. Il a grimpé sur son engin, et, attrapant Lyseange, pour l’aider à monter à califourchon, il a démarré en trombe dans la seule direction où la voie était libre : la vallée du... enfin de la petite rivière dont nous remontions le cours. Vous savez la suite...
—Je dois dire que votre version correspond mot pour mot à la déclaration du jeune détenu. Sauf quant à... votre existence !
—Cela ne m’étonne pas. Il ne souhaitait pas “mouiller” l’inspection Chan, alors que, par ailleurs, il ignorait que j’avais assisté à tout.
—Mais pourquoi avez-vous menti à Brar ?
—Je les voyais furieux. Mon histoire était trop compliquée. Ils nous auraient certainement coffrés... Ne croyez-vous pas ?
Le grand homme maigre se gratte le crâne.
—Vous avez sans doute raison. Ce genre de crime exaspère les Ars... Sans compter ajoute-t-il en baissant la voix, que je soupçonne certains officiers de chercher à monnayer la libération de détenus de marque. Du trafic d’otages en quelque sorte ! Mais, maintenant que vous m’avez passé le bébé, je ne sais pas du tout comment je vais défendre la chose...
—Eh bien, c’est simple : vous mentirez aussi...
—Comment çà ? se récrie Tiz, choqué.
—Vous direz que vous avez reçu un courriel de Burdigal à propos d’Ando et que vous avez décidé un supplément d’enquête.
—Quelle enquête ?
—Celle que vous allez conduire en vous rendant sur les lieux présumés de la poursuite. Si Kando a dit la vérité -ce que je vous confirme, mais qu’il ne sert à rien de dire à Brar-, vous trouverez encore des traces précises de l’agression par plusieurs électros, puis de la poursuite. Je ne sais pas, moi, des branches cassées, carbonisées, les empreintes radioactives des machines et des gens à l’arrêt, etc...
Ces indices devraient convaincre tout le monde que le jeune homme et la jeune fille incriminés n’étaient pas seuls. Cela vous suffira à obtenir la suspension de compétence des surv’ars.
—Sûrement pas. Leur justice est souveraine.
—Eh bien, vous pourrez prendre l’initiative d’une préemption, et d’une levée d’écrou, considérant le statut chanal de l’accusé, et le fait qu’il est emprisonné chez vous.
Le grand chan n’a guère l’air enthousiaste. Il n’aime visiblement pas se promener dans la forêt, ni affronter les Ars sur le terrain juridique. Et il y a autre chose : “Phil” sent qu”il a peur du massif Surv’ar. En un sens, l’américain l’oblige à admettre sa propre lâcheté, ce qui peut l’humilier et conduire à une fin de non recevoir.
Habilement, il ne cherche pas à le convaincre plus avant. Mais il lui laisse entendre, prenant le ton légèrement las et dédaigneux si caractéristique des inspecteurs, qu’il apprécierait grandement une entrevue avec le détenu.
—Nous devrions le revoir ensemble, suggére-t-il. Ainsi pourrez-vous par vous même vous faire une meilleure idée de sa sincérité.
—Mais Brar...
—Peut-il vous interdire de voir un prisonnier d’obédience chan ?
—Certes, non, mais...
—Et peut-il, m’interdire à moi, inspecteur des hautes études du Chan en mission, de visiter un jeune étudiant chan en difficulté ?
Tiz de Ramignace le dévisage les yeux ronds, puis quelque chose se déclenche en lui.
—Vous avez raison, décide-t-il en s’affermissant dans l’autorité, Je ne suis pas du tout obligé de dire à Brar que mes doutes proviennent de votre témoignage. En sens inverse, il est de mon devoir de prévenir l’inspection de toute injustice exercée contre l’un de nos ressortissants dans le cadre du haut-lieu...
—Bien sûr. D’autant que le local de détention est placé sous votre responsabilité.
—Absolument.
—Allons parler à Brar, maintenant.
L’Histoire de Kando
La cellule n’a pas de sol en dur, ni de plancher. Juste de la terre battue couverte d’épaisseurs de sciure pourrie. Il a fallu une dizaine d’heures à Kando pour découvrir dans un coin, en se souillant jusqu'aux coudes, une espèce de vasque creusée pour l évacuation. Il a dû la dégager pour y faire ses besoins. Ses bras encroûtés de merde, il a dû attendre qu'elle sèche pour que l’Ar de garde, un jeune vicieux aux yeux fuyants, accepte de lui apporter un seau à demi-empli d'eau propre.
Le gardien est vicieux dans les détails~: comment se verser l’eau sur les bras sans souiller le reste qu’il doit boire~?
Kando a fini par trouver la solution en déterrant du sol pourrissant une pierre qu'il redresse et met en applui contre la muraille gluante. Il y place le seau, en saisit le bord entre les dents, et, dans une position acrobatique, parvient à le pencher sans avoir à le toucher des deux mains.
Quand il est vaguement nettoyé, qu'il a bu et mangé l'infecte brouet de germe de blé, agrémenté un ou deux grains de raisin sec. Quand il a dormi, assis sur la pierre, peut être une ou deux heures. Alors, l angoisse la plus terrible l'assaille.
Que fait-il là, dans ce caveau moisi, alors que le monde est si vaste, si beau~?
Kando ne pense pas à l'injustice. Celle-ci est trop évidente. Mais à l'absurdité. En fait, il a idéalisé le monde Ar. Jamais il n'aurait pensé qu'ils s'abaisseraient à une enquête aussi sommaire. Ils les a sentis emplis de haine raciste et d'envie mauvaise, bien au delà de la colère contre le crime des crimes : la pénétration du domaine sacré par une machine-de-science.
Il n’a pas espoir de sortir avant longtemps. Le Surv’ar qui a recueilli le contenu de ses poches avant de l'écrouer le lui a bien fait comprendre : l'instruction officielle va au moins durer deux mois.
Et il ne peut guère espérer joindre qui que ce soit avant quinze jours : le surv'ar lui a expliqué que les interrogatoires préliminaires excluaient de prévenir la famille, suspectée de connivence avec l'accusé. Il faudrait abord établir d'où venait l'électro qu'il chevauchait pour rentrer en fraude dans l'Armen. Ce qui prendrait « un certain temps », les relations avec les Vicpols n'étant pas nécessairement au beau fixe.
Kando est presque sûr que Lyseange doit pourrir comme lui dans une autre cave. Mais il n'a pas daigné en parler aux Ars, puisque elle a peut-être réussi à leur fausser compagnie : il l'a vu bondir vers les fourrés quand ils étaient occupés à le tenir pour lui lier les mains dans le dos, avant qu'ils ne lui rabattent un sac sur les yeux.
Ces types ont un œil de faucon et des réflexes de lynx. Probable qu'ils ont rattrapé la pauvre fille en train de se débattre dans de féroces ronciers… Mais s'il n'existait qu'une ombre d'espoir, il faudrait s'y tenir.
Kando tente de décrypter les bruits en provenance du couloir, mais tout se confond : casseroles heurtées des cuisines à l'étage, voix démultipliées des soudards, rires des jeunes Chans à l exercice dans la cour, filtrant par un soupirail. Ce qui ne veut pas dire que la surface soit proche~: le son peut être conduit à plusieurs dizaines de mètres par des tuyauteries…
Il sait qu'il a descendu des centaines de marches les yeux bandés, mais comme il en a monté aussi beaucoup, tourné sur lui-même, qu'il a été arrêté, poussé, tiré, parfois porté à dos d'homme, ils ont réussi à le perdre. De plus, l'idiot n'avait pas vraiment cherché à se repérer, tant il était submergé de colère, hurlait, se débattait, cognait des épaules et de la tête, sans souci de se heurter à un mur. Ils riaient, les fauves.
-En tout cas, on peut dire que le Voyage a commencé pour moi, se dit Kando en souriant intérieurement pour se consoler.
Normalement, le grand «~Translatio~» initiatique de fin d'études ne débute qu'à la rentrée chanale de septembre, après presqu'un an de préparation «libre». En réalité, le Pérégrin préfère souvent décider par avance du Domaine où il va s'installer, afin de faire coïncider le but du Voyage de deux ans avec le lieu où il va établir son nid.
Même si cette installation est d'abord temporaire et réversible (pendant trois ans), elle doit être autorisée par une kyrielle de notables des quatre Ordres. Bien entendu, l'Ordre choisi par l'impétrant exige des informations précises sur son compte, de la part des gens de son Ordre d'origine. Les Chans interviennent ensuite pour placer leurs commentaires éclairés sur la personne. Ce que Kando trouve exorbitant, car s'il y a bien un moment où l'on doit se sentir libéré des considérations académiques, c est lors du Voyage, qui est vraiment un nouveau départ dans la vie, une nouvelle chance de l'appréhender de façon toute différente…
Il est vrai, se raisonne-t-il, que les Chans ont surtout pour travail d'estimer les besoins des Domaines recevant les candidats en termes de Service. Ces besoins ne peuvent certes pas être quantifiés précisément, mais tout de même, çà coincerait si tout le monde allait au même endroit en même temps (comme cela arriva sur Pax Islands lors du lancement de la planète creuse Terre III, auquel tous les jeunes du monde entier voulaient participer).
Malgré çà, les Tétrapanides rappellent de temps en temps que le Voyage a pour but essentiel, non de préparer à un Service, mais de confronter le Jeune à la question de sa destinée personnelle, de la vie et de la mort, hors de toute "utilité", et ceci au risque de sa perdition …
Quant à lui, constate amèremement Kando en cherchant soigneusement un pou entre ses mèches embrouillées, la perdition est au rendez-vous AVANT le départ. Il ne pourra guère lui arriver quelque chose de pire, et il est fort possible que, s'il s'en tire au mieux devant des instances de réhabilitation, il soit néanmoins forcé envisager une dérive frangine… Ses amis Barons Gris l'accueilleraient probablement à cœur ouvert... à condition qu'il accepte de devenir un virtuose des acrobaties célestes.
Or rien que l'idée de courir la mujafe entre deux jet-streams lui retourne le cœur…
Kando est doublement amer : il a toujours envisagé sérieusement de devenir candidat-Profès dans le Domaine Ar. Il sait que la compétition y est la plus sauvage avec les Héritiers, car ceux-ci, contrairement aux autres Ordres, ne se sont pas contentés d'apprentissages abstraits, facilités par les machines. Combien de fois Kando s'est-il représenté un concours d'entrée de l'Armen, face à de jeunes Ars passés maîtres dès l'enfance en archerie, course, ou cavalerie ? Il aurait l'air malin avec ses rouleurs en ligne au milieu de la forêt. Et avec un lazer devant un sanglier rapide !
Ou avec des lunettes de plongée dans les rapides d'un Gave de montagne !
Pourtant, comme nombre de jeunes Vics saturés de culture vidéo, Kando est fasciné par la «vraie vie». Davantage que ses amis, cependant, il se pense résolu à aller jusqu'au bout de son désir. Il ne rêve que de rencontres romantiques avec de jeunes nobles Ar, dont l'ardeur amoureuse est légendaire… tout comme la difficulté des épreuves qu'elles exigent de leurs prétendants avant de se rendre à leurs hommages. Que c'est excitant, vivant, iréel ! s'est moult fois enthousiasmé Kando, en suivant l'actualité des Combats de l Ar.
Maintenant, il se moque de lui-même : l'écoeurant marais de déjections fétides du donjon de Chamb a douché son enthousiasme. Son envie de voyage est mouchée, telle une chandelle noyée sous sa propre cire.
Le pire est encore à venir. Dans une durée indéfinissable où le jour et la nuit se mèlent dans la même grisaille obscure, Kando s'enfonce peu à peu, sans même s'en rendre compte. Ses rêves, au début vifs et colorés, presque joyeux comme pour le consoler de la réalité, sont maintenant envahis par la noirceur épaisse. Il lui arrive de se réveiller et de se croire encore endormi, de endormir et pensant s'éveiller à une réalité encore plus affreuse, où le sol spongieux devient lac de fange, fleuve infernal, rivière de mort.
Il a depuis longtemps perdu le compte de ses battements de cœur, dont il a pensé un moment qu'ils avoisinaient la seconde, et permettaient un décompte des heures... Drôle idée à la Alice au pays des merveilles ! Le compte a tout de même marché pendant six fois soixante minutes. A la fin, il pouvait vraiment compter en pensant à tout autre chose, et même à plusieurs choses… Kando a ainsi découvert qu'il a vraiment plusieurs cerveaux !
Et puis, pof, à la première somnolence, tout a été perdu. Il aurait pu aussi bien dormir 24 heures…
Il s'est alors souvenu que lors d'expériences de confinement souterrain, l'horloge biologique finit par organiser veille et sommeil sur 23 ou 25 heures. Mais le spéolologue n'est pas dérangé par des gardiens visiblement chargés de casser tout rythme…
Tiens, d'ailleurs, le voilà, cette ordure de Surv'ar!
Kando ne comprend rien à ce qui lui arrive : le jeune Ar qui le pousse brutalement vers la sortie n'a pas daigné l'éclairer sur son sort. Sans doute encore un interrogatoire, comme ceux d'il y a un millénaire. Le visage brouillé, Kando émerge à la lumière de la cour en plissant les yeux.
Kando ne saisit pas. Il lui faut quelques minutes pour admettre qu'il est libre, et quelque temps encore pour voir clairement les personnes qui l'entourent.
C est Lyseange lui saute au cou et l’embrasse ! Mais qui est ce bonhomme qui en fait autant ? Fichtrement familier !
-Notre ami Phil Gillon est pour beaucoup dans tout çà, s'écrie Lyseange sur un ton forcé, en prenant le bras du vieil homme.
—Mais je vous reconnais.... C est vous qui...
—Enchanté, mon garçon, l'interrompt Phil en haussant le ton. Venez, le Chan vous attend.
—Combien de temps ai-je passé là-dedans ?
interroge Kando, la voix rauque.
—Deux jours à peine, mon chou…
—Quoi ?
Il ne parvient pas à croire que l'éternité qu'il vient de vivre puisse tenir dans aussi peu de temps officiel…
Ils passent devant deux surv’ars aux mines renfrognées, qui ne les laissent circuler qu’avec une réticence mal dissimulée.
“Phil” serre de près le garçon et profite de l’ascenseur pour lui expliquer à voix basse ce qu’il “doit” savoir. Kando l'interrompt :
—C’est bien vous que j’ai failli bousculer en rouleurs ?
—Bien-sûr, mais oubliez les circonstances de notre rencontre à Burdigal. Vous me connaissez comme un professeur américain en visite au chan, et comme un ami de Lyseange. Vous saviez que nous devions nous retrouver à Pommartin pour une randonnée ensemble. Mais mon Transcité est arrivé avant le vôtre et vous ne m’avez pas trouvé au rendez-vous, en supposant que j’étais parti en avant... Vous vous souviendrez ?
Kando, vaguement ahuri, le fixe, regarde Lyseange, puis commence à saisir ce qu’on attend de lui.
—Répétez donc...
Mais “Phil” n’a pas le temps de réciter à nouveau la petite histoire avant que les portes s’ouvrent.
Par chance, Tiz de Ramignace est en train de commenter les grands tableaux historiques accrochés aux murs, pour l’édification d’un groupe de jeunes Ars, tout chamarrés dans leurs costumes d’apparat.
Le Haut-Chan pointe sa baguette sur deux personnages se serrant la main au milieu d’une passerelle lancée sur d’immenses chute d’eau.
“Voyez. Ici, l’artiste a voulu représenter comment, même séparés par les frontières inaliénables des espaces-mondes, les êtres humains resteraient plus unis que par le passé. Vous êtes, jeunes gens, les symboles et les témoins actifs de cette unité. Souvenez-vous en, quand vous allez prendre votre bâton de Voyageurs. Souvenez-vous que vous serez bien accueillis partout où vous passerez, à condition de manifester respect et curiosité pour les façons de vivre qui ne sont pas les vôtres.
—Celle des Frangins, par exemple, chuchote un jeune élément subversif à la frimousse hardie, entraînant une onde d'hilarité autour de lui.
Tiz fait mine de ne rien avoir entendu, et continue.
-Selon la vision des fondateurs quadratistes, en effet, l’univers pluraliste ne pouvait fonctionner que si toute auto-organisation s’ouvrait sur autrui, faisant ainsi circuler non plus d’abord des choses, des marchandises (qu’on peut toujours accaparer en méprisant ou en ignorant leurs fabriquants) mais l’interrogation de chacun sur sa propre humanité et celle des autres. Dans cet esprit, qui est toujours le nôtre aujourd’hui, chaque ordre est à la fois entièrement souverain et dépendant des trois autres par au moins un aspect .
Par exemple, poursuit Tiz en pointant sa baguette sur la représentation haute en couleur d’un cloître peuplé de placides personnages en robe safran, voilà le Chan qui recrute ses membres chez les autres ordres. Il ne se reproduit pas lui-même mais est chargé d’informer objectivement sur les mouvements de population. Ses membres, vecteurs de haute culture, sont respectés pour leurs savoirs et leurs avis, mais ne peuvent prétendre proposer leur vie recluse en idéal pour tous.
—Mais, interrompt encore le tout jeune guerrier à la mâchoire provocante, vous avez le droit de vous marier ?
Tiz de Ramignace se tourne tranquillement vers le jeune homme.
—Bien sûr. Nous ne sommes pas un ordre religieux. Mais nos enfants n’appartiennent pas au Chan, comme vous appartenez dès votre naissance aux clans maternels et paternels. Ou comme les clones des Administratifs Mers sont d’emblée instruits dans la succession de leur Original. Notre contribution à l’Echange Humain se réalise par cette privation, qui permet à des candidats d’autres Ordres d’accéder au nôtre.
—Mais, renchérit l’impénitent, Nous aussi pouvons accepter des membres venant d’autres Ordres.
Tiz ne s’impatiente jamais. Un grand principe Chan, parfois exaspérant, d’ailleurs.
—Vous avez encore raison, jeune homme. Mais tout est une question de proportion. Quatre-vingt pour cent de nos effectifs proviennent d’autres ordres, car nos enfant préfèrent le plus souvent connaître de nouvelles expériences, et sortir du chan. Alors que je crois savoir que fort peu de personnes étrangères à l’Ar parviennent à franchir les épreuves nécessaires à leur acceptation comme membres, et moins encore à obtenir le statut de fondateurs tribaux. Mais poursuivons.
Tiz s’avance vers un autre tableau, futuriste, celui-ci. Il met en scène un écheveau de tunnels transparents où filent de luxueux bolides sous la surface d’une immense bulle figurant une planète transparente.
— Autre exemple : le Mer se produit lui-même, et donne aux autres les moyens de se déplacer et de communiquer, mais sans pour autant pouvoir accaparer l’économie mondiale. Cette restriction est sa contribution au Principe de Générosité.
— Comment cela, demanda une ado svelte et nerveuse, je n'ai jamais bien saisi comment une restriction pouvait entraîner un don...
Ramignace sourit, aux anges. La question était parfaite.
-Vous avez appris que la seule valeur monétaire qui circule dans l’univers n’est rien d’autre que la contrepartie de la dette que le Mer doit aux Vics et aux Ars (les ordres territoriaux) au titre de la Rente d’établissement de ses réseaux et de ses centrales. Du même coup, Vics et Ars ne peuvent acheter au Mer qu’une petite fraction de leurs besoins, et sont “contraints” à une fort salutaire autonomie. L’immense puissance techno-scientifique du Mer ne peut plus envahir les espaces et doit se concentrer sur les réseaux... qu’il ouvre en revanche à tous pour récupérer les ressources nécessaires au paiement de la Rente territoriale. Inversement, Vic et Ar ne peuvent pas utiliser les technologies Mer sur leurs sols dans un objectif productif qui transformerait leurs habitants en salariés indirects du Mer, et bientôt en esclaves, comme ce fut le cas quand la terre était soumise à la «~pensée unique~», c'est-à-dire l'argent, aux XXe et début du XXIe siècles.
Quant au Vic, (mis en scène sur une magnifique collurbe baroque espagnole enveloppée de palmiers sur fond de soleil couchant) il représente, certes, la majorité de la population mondiale, mais il ne peut imposer son mode de vie “petit-bourgeois” ni aux Ars (nobles sauvages dispersés sur d’immenses régions qu’ils possèdent en pleine propriété commune, sans pouvoir pour autant en interdire l’entrée à quiconque se conforme aux lois de Nature), ni au Mer (attaché à sa propre religion scientifique poussée à l’extrême).
Kando qui somnole appuyé contre un lambris se réveille brusquement et lève le doigt.
—Oui ?
—Pourquoi dites-vous que le Vic est composé de petits-bourgeois ?
—Oh, n’y voyez pas d’insulte. Le mot même vient d’une ancienne racine qui désigne le peuple constituant la cité, c’est-à-dire, en langue germanique, le burg. “bourgeois” et “viking”, ou “vicinus”, cela veut dire à peu près la même chose : un citadin. “Petit”, maintenant peut vexer, car il a été prononcé sur un mode dépréciatif comme dans les expression “petty bourgeoisie”, ou “piccolo borghesia”, mais le fait est que dans nos collurbes actuelles, le “gros” bourgeois” dominant les autres habitants est une figure qui a disparu, grâce à une certaine démocratie de base. Et heureusement, en un sens, même si on peut regretter parfois l’ancien personnage du mécène, ami des arts et des lettres. Et on n’empêchera personne de se moquer gentiment de temps en temps de la bonne petite famille collurbienne moyenne avec ses deux enfants sages, son chien, ses cultures hydroponiques, et sa maison solaire. C’est peut-être le prix à payer -ce renoncement à la grandeur- en contrepartie du caractère profondément paisible de ce monde, lui-même indisensable si l’on considère l’écrasante majorité démographique que le Vic représente encore sur la planète.
Kando, perplexe, (peut-être même un peu vexé) baisse les yeux et ressent une envie de taffe de mujafe. Mais ses poches ont été soigneusement vidées par ses geoliers.
—Enfin, continue le Haut-Chan, il existe aussi des échanges symboliques entre un ordre-monde et un autre, ainsi jumelés deux par deux. Observez par exemple que les deux ordres “mobiles” (Ars et Mers) sont dans un rapport symétrique face à l’espace : les premiers en disposent sans pouvoir y frayer des trajectoires permanentes. Les seconds s’inscrivent sur des trajets, mais ne peuvent contrôler les espaces qui les entourent.
Quant aux deux ordres “immobiles” (le Vics et les Chans), ils connaissent une symétrie croisée analogue : les premiers étendent leur “pays”, mais sans pouvoir en faire des nations, les seconds transmettent les identités culturelles , mais ne peuvent les durcir en “espaces vitaux” ethniques, car ils ne disposent que d’une diaspora de hauts lieux pour les manifester.
En un sens, pour nos quadratistes, l’ordre d’autrui possède toujours quelque chose dont je manque, et réciproquement : c’est ainsi que le véritable échange humain se manifeste, et non comme du temps du règne universel de l’argent, par la pure équivalence abstraite.
Tiz a terminé sa causerie. Il congédie les élèves et rejoint le petit groupe qui l’attend. Lyseange est un peu angoissée à l’idée que Kando pourrait commettre un autre impair. Aussi est-elle soulagée quand le jeune homme place familièrement un bras sur l’épaule de l’homme-sans-nom.
—Mon ami Phil me dit que vous avez tout essayé pour m’arracher aux griffes de ces insupportables butors... Soyez en grandement remercié, seigneur Chan.
—Ce n’est rien, ce n’est rien, s’empresse Tiz un peu gêné. Mais je vous demande de rester sur le territoire du haut-lieu tant que je n’ai pas terminé mon enquête.... Ce qui m’ennuie d’ailleurs au plus haut point. Brar doit m’emmener sur les lieux de votre .. agression dans une heure. Avez-vous des précisions à formuler ? Des points qui pourraient orienter mes recherches ?
—Je ne vois pas. Ah si , peut-être : les Czar’s (enfin le nom que se donnent ces bandits) nous ont bloqués en face d’un petit pont de pierre formant une très haute arche au dessus du gave d’Amble, peut-être trente kilomètre à l’est de Pommartin.
—Probablement le pont de Sault... Je m’y rendrai donc, promit Tiz, mortifié à la seule idée d’avoir à quitter sa bibliothèque et ses étudiants studieux.
Europe, Catharlande, haut lieu de Chamb, domaine Ar, 26 septembre 251
La petite chambre chaulée où reposait l’homme-sans-nom était percée d’une minuscule fenêtre à meneaux qui donnait sur les prés traversés par la Trijolène, nappés de bleu en cette heure tardive. La tête vibrante d’élancements douloureux, “Phil” regardait sans les voir les complexes agencements des poutres. Pour se distraire de la souffrance lancinante, il repassait dans son cerveau cotonneux les événements de la journée. Tiz avait préféré qu’il ne vienne pas avec lui et Brar. En les attendant il faudrait bien, demain, demeurer dans cette forteresse. Confortable et vivante, certes, mais toujours proche de se changer en prison.
Tousseugle, le Médic’ar, tenait de toutes façons à le voir pour sa blessure à la tempe, et il faudrait bien y passer, même s’il n’avait pas la moindre intention de suivre un traitement fondé sur un faux diagnostic.
“Phil” se releva sur les coudes et son regard tomba sur le morceau de carton qui l’accompagnait comme un fétiche, seul témoin de son passé inconnu.
Soudain une nouvelle crevasse de mémoire s’entr-ouvrit dans le glacier d’oubli qui occupait son cerveau. Un nom lui fut littéralement soufflé par une voix intérieure : Cardoy.
L’écriture sur le billet de théâtre était celle de John Cardoy. L’ami disparu.
"Phil" en déduisit immédiatement le lien entre Cardoy et Aragnol. Il se leva, en proie à une violente émotion : bien sûr, la vallée d’Aragnol était l’endroit où John devait filmer les rituels d’étranges Ars soupçonnés de cannibalisme ! C’était aussi le lieu où il devait mourir avec son équipe de tournage dans un monstrueux incendie de forêt, qui avait bloqué toutes les issues.
L’homme-sans-nom se souvenait désormais de la raison pour laquelle il conservait ce bout de papier sur lui comme une relique : le billet de théâtre avait servi de support pour un petit mot adressé par le cinéaste à son ami, juste à la veille du départ pour sa dernière aventure !
Phil avait toujours su que la signification du remplacement du mot “nothing” dans le titre de la pièce de Shakespeare par “something” renvoyait à la phrase sibylline inscrite au verso : “si je ne reviens pas, inquiète-toi”. Mais il se se rappelait maintenant s’en être étonné dès le lendemain de la tragique catastrophe.
—Il a eu une sorte de pressentiment... lui avait dit Sylomé.
—Je crois plutôt que c’était une plaisanterie. Un clin d’oeil à propos du risque de rencontre avec les “Sauvages”... lui avait-il répondu. John savait que j’étais opposé à cette façon grotesque d’imaginer le pire à propos de gens qui étaient, tout comme nous, les enfants de la Constitution du Monde, et donc tout autant (ou tout aussi peu) civilisés que nous.
—Il faut croire que le feu n’a pas apprécié son humour... il s’est vengé.
L’homme n’appréciait pas que sa femme corrompe l’événement tragique -qui l’affectait profondément- par son incoercible tendance irrationnelle. La discussion en était restée là et le billet avait rejoint dans une grande enveloppe une ou deux photos de John ainsi que les faire-part de la cérémonie funéraire (sans corps), et que les articles écrits à l’époque sur ce triste fait-divers.
Jusqu’à ce que... (un blanc). La muraille de glace reprenait son empire à ce point et“Phil” savait qu’il était inutile de tenter de la briser par force. Il faudrait attendre le prochain dégel, la prochaine débâcle de mots et de d'images. Au moins pouvait-il supposer logiquement que sa mission l’avait conduit à reprendre l’histoire de Cardoy, et de se rendre sur place, sur le lieu de l’incendie fatal. Mais pourquoi faire, grands dieux ? Quels indices pouvait-on donc tenter de rechercher près de dix ans après les faits ?
L’insomnie s’annonçait tenace. "Phil" se leva, se chaussa et couvrant sa nudité d’un drap ceint à la romaine, s’en fut baguenauder dans la bibliothèque, toujours ouverte aux résidents de la tour.
Bientôt entouré d’une pile d’atlas, d’encyclopédies et de guides, il s’était plongé dans la lecture de textes sur l’ancien haut-lieu d’Aragnol, lorsque une petite voix aigre dans son dos le fit sursauter :
—Mm, Chan Gillon ? Je ne voudrais pas vous déranger. Mais...
L’interpelé se retourna, coeur battant la chamade, et vit le Medic’ar Tousseugle qui lui souriait en tenant un grand verre de liquide bleuté.
—Je ne vous ai pas trouvé chez vous, alors je me suis dit que... vous n’aviez pu résister à l’attrait de notre trésor. J’espère que vous trouvez de quoi répondre à vos attentes...
—Je ne vous cache pas, Médic, que je cherche des ouvrages assez soporifiques pour venir à bout de l’épouvantable migraine que...
—Ah, précisément ! Je vous ai fait préparer cette décoction de Simples du maquis environnant. Cela a pris un peu de temps, parce que nos herboristes ont beaucoup de commandes. Surtout des baumes pour des piqures de guèpes, ou de petites morsures... Rien de bien grave, en général. Buvez... Vos maux de tête devraient disparaître pour la nuit. Ils reprendront sans doute demain, mais sur un mode atténué. Vous aurez dormi et...
—Je vous remercie, Médic. J’aurais bien besoin d’un soulagement, mais...
—Je vous sais réticent en matière de médecine traditionnelle. mais je vous assure que rien dans cette composition ne présente le plus petit danger : sauge, menthe bleue, tilleul.
Tout cela n’est pas destiné à vous soigner, car je n’ai pas encore établi clairement la nature de votre blessure. Seulement à vous reposer avant que je vous examine de manière plus approfondie.
Il était difficile de résister longtemps à la bonne tête un peu bovine et aux gros yeux larmoyants du médic, aux battements de paupières empreints de placide bonté.
—Bien. Je vais me plier à votre souhait, medic...
—Ce sera plus efficace par petites gorgées...
—D’accord.
Tousseugle posa le verre sur le bord de la grande table de marbre encombrée et laissa “Phil” à sa studieuse solitude.
Quelques instants plus tard, l’homme-sans-nom leva distraitement le verre. Il se préparait à ingurgiter la potion, quand une minuscule cataracte de poudre de bois, éjectée par une laborieuse termite ménagère en train d’évider une poutre à la verticale du visiteur, tomba droit dans le liquide, et s’y répandit en un nuage brun du plus repoussant effet.
Dégoûté, Phil leva le nez et insulta la gent insectoïde, et tout spécialement les xylophages. Puis il reposa le verre plein et l’oublia, tant la lecture l’accaparait. D’ailleurs la migraine, sans doute rebutée par la concentration du lecteur, s’estompait lentement.
7. La guerre d’Emiliano
Northamerica, Champlain County,
19 septembre 251
C’était jour de marché à Ticonderoga. Paysans, artisans et marchands improvisés avaient installé leurs petits présentoirs ou leurs tapis le long de la Mainstreet, qui grimpait en ligne droite entre les maisons, puis redescendait, telle l’échine d’un énorme dinosaure dont la tête aurait été enfouie dans le lac St John, et la queue, quelques kilomètres au nord-est, aurait trempé dans le Champlain.
L’après-midi allongeait déjà les ombres, et la foule se gonfla des Serviciers quittant leurs postes du quartier central avant de rentrer chez eux, dans les petites maisons dispersées sur les pentes de la collurbe.
Exténuée de sa journée de marche forcée, Ilnara se déplaçait lentement, un peu gauchement, au milieu des chalands. Elle se sentait nue dans sa courte tunique de peaux de renard noir. Pourtant personne ne semblait la remarquer : n’était-elle pas seulement une “wilder” parmi d’autres, venus au chef-lieu pour négocier, un peu honteusement, une statuette ou un jeu de flèches, contre une poche de mujafe ? Les citadins, eux-mêmes assez frustres, mettaient en vente du petit gibier ou du poisson, visiblement attrapés aux confins de l’agripage, par des moyens illégaux. Mais les grands Vicpols qui déambulaient dans la foule semblaient débonnaires. Ils plaisantaient avec chacun, admiraient un objet qu’on leur montrait, ou caressaient les têtes blondes des enfants sans tenter d’arrêter leurs sarabandes endiablées.
A leur passage, Ilnara préféra tout de même se détourner et mettre un genou à terre en prétendant renouer ses jambières. C’est alors qu’entre deux tréteaux, elle aperçut Boscione et Hatzik, discutant ferme dans la contre-allée avec un personnage haut en couleurs.
Une bouffée de rage envahit la jeune fille. Ces deux-là l’avaient humiliée, attachée, et laissée pratiquement assise sur une fourmilière. Certes, c’était mieux que de l’abandonner dans la tente des caisses, où elle aurait dû attendre d’être découverte par Pehr ou d’autres chasseurs Ars, en perspective d’une si furieuse correction qu’elle préférait ne pas y penser. Certes, Boscione n’avait pas trop resserré les ligaments de renne autour de ses chevilles et il ne lui avait fallu qu’une heure pour se libérer. De plus, elle devait bien l’avouer, ils n’avaient pas cherché à abuser d’elle, en aucune manière. Tout de même. Ils devraient payer pour tout : pour sa peur, pour sa rancoeur contre ce petit traître de Jebhar, pour....
Mais comment se venger d’eux ? Elle commencerait par les surveiller et les suivre. L’idée d’une revanche facile se présenterait bien à un moment ou un autre.
Tendue vers ce but, elle oublia son désarroi. Le charivari inquiétant de la cité se dissipa pour elle, laissant place à un sentiment plus familier : l’attention soutenue du pisteur. Elle serra dans son poing la dent massive de son collier, et sourit : le cougar, c’était elle, maintenant. Ces lapins de la Frange n’avaient qu’à bien se tenir.
Bientôt cessa la palabre animée entre les Frangins et leur interlocuteur, vêtu d’une ample cape tricotée de laines multicolores. Ce dernier leur tourna le dos et s’éloigna vers la partie la plus élevée du Vic, composée d’un assemblage hétéroclite de maisons en bois installées sur des pylônes plus ou moins élevés. Boscione et Hatzik attendirent qu’il ait mis un peu de distance entre eux et lui, puis le suivirent, mine de rien, à leur tour “collés” à leur insu par la petite silhouette d’Ilnara.
L’homme à la cape s’enfonça dans un dédale de ruelles minuscules, suivant l’espace laissé libres sous les pieux de soutènement, entre tonneaux d’huile, baquets de salaisons, tas de planches neuves destinées à réparer les murs défaillants, ou jeux de raquettes préparées pour l’hivernage, pourtant encore éloigné d’un bon mois.
—Quel encombrement... pensa la jeune Ar avec dédain. Les Vics semblent craindre davantage la saison froide que les Limurs et les Scurrels. A L’isle aux Noix, la Mâtre ne laissait jamais se produire de telles accumulations inutiles. Chacun devait adapter son corps et son esprit au grand ralentissement glacé de toutes choses et apprendre à y vivre heureux. On courait encore nus dans la neige en décembre, et ce n’était que lorsque les pointes de lance collaient aux doigts, lorsqu’elles ne s’arrachaient qu’en emportant un morceau de la chair gelée de l’imprudent, que l’on acceptait de rester jusqu’à la levée tardive du soleil, dans la chaleur torpide des tentes de cuir, tendues à l’intérieur même des maisons de pierre.
L’homme s’arrêta dans une venelle qui plongeait vers la forêt et frappa à une haute porte en bois rouge, grossièrement taillée. Il entra aussitôt et la porte se referma sur lui.
Tandis que les Frangins faisaient le pied de grue à l’entrée de la voie tortueuse, Ilnara, en vrai cougar, s’élança dans les airs, et se rétablit sur une rampe courant entre les énormes troncs sculptés des pylônes. Puis elle avança au dessus du vide, sans même se servir de ses bras comme balanciers, et dépassa ses “proies” sans qu’elles ne se doutent de rien. Dissimulée dans l’ombre des structures, elle se mit en position pour observer ce qui se passait de l’autre côté de la porte.
Sur une vaste terrasse de rondins surplombant le flanc occidental du dinosaure, une vingtaine de personnes étaient assises autour d’une table ovale, toutes revêtues d’une cape analogue, le capuchon rabattu sur les visages. Le nouveau venu, debout, semblait argumenter à grands gestes. Puis il se tut. L’accord demandé vint sous forme d’un imperceptible hochement de la capuche située à l’autre extrémité de la table. Pendant que Boscione et son petit compagnon faisaient leur entrée, Ilnara, souple et silencieuse, se contorsionnait, se hissait à la seule force des poignets sur une poutre dépassant du jardin voisin, et se coulait enfin vers son extrémité sculptée en tête de serpent. Celle-ci soutenait de sa langue bifide une boule de lumière qui s’éveillait à mesure que le soleil rougissait.
Rendue moins visible en arrière-plan de ce luminaire pendant au dessous d’elle, la jeune fille s’immobilisa, presque confortablement allongée sur le tronc équarri.
—Salut à toi, O frère, proclama l’autorité encapuchonnée. Frère Brismoley nous apprend que tu connais bien des vicissitudes...
—Oui... frère, répondit Boscione. Je ne vous cacherai rien : toutes mes installations de travail sont détruites.
Un frisson parcourut les capes comme un vent de mer creuse soudain les voiles.
—Mais ne vous inquiétez pas, ajouta le Frangin en avançant une main pacifiante. Les expériences en cours ne sont pas menacées. Les échantillons utiles et les dispositifs de transfert sont intact et à l’abri.
—Nos contrats en cours ne sont donc pas invalidés ?
—Non, mes frères; Tout continue. Je demande seulement un délai supplémentaire. Il me sera nécessaire pour retrouver un local adapté et y reconstituer un laboratoire.
—Quel délai demande-tu ? interrogea la voix, de plus en plus froide.
—Un mois.
Un grondement désapprobateur accueillit la nouvelle, stoppé à nouveau par la grande paume de Boscione.
—En réalité, vous n’aurez pas à souffrir de ce délai que je prends sur mes propres emploi du temps.
—Tu es bien généreux.
—Non, frère. J’aurais dû de toute manière changer mes installations pour passer à la phase en temps réel. En un sens, ces salopards m’ont fait gagner du temps, si j’exclus le tout dernier test que je dois reprendre à zéro.
—Bien. As-tu d’autres éléments à nous faire savoir ?
—Ecoutez, mes frères. Je veux bien vous garantir l’échéance contractuelle, mais à une condition.
—Laquelle ?
—Celle que je puisse continuer mes travaux en toute quiétude, en toute tranquillité d’esprit.
—Cela va sans dire, mais...
Le frangin passa outre l’interruption.
—Or je ne peux pas travailler en sachant qu’une cinquantaine de criminels dotés d’équipements ultra-modernes est en mesure d’écumer la région, en tout temps et lieu choisis par eux ! Est-ce que vous pouvez comprendre cela ?
La réponse se fit attendre. Puis la voix reprit, sur un ton nettement moins empreint de morgue.
—Bien sûr, frère Boscione. Suggérez-vous que nous vous aidions à neutraliser ce... groupe armé ?
—Exactement, frère. Tant que ces gens rôdent en liberté, je ne peux pas reprendre. Et je considère que ce temps perdu là n’est pas à ma charge.
Le grondement reprit, plus houleux. A ce point que l’autorité dut se lever pour imposer le silence.
—Ce dernier point est à négocier, frère. Cela dépend de nos capacités à les identifier...
—Non, trancha Boscione. C’est à prendre ou à laisser. Cette recherche est originale et fort en avance sur ce que tous mes “collègues” sont capables de vous proposer. Vous le savez très bien. Ou bien donc vous m’aidez à retrouver les hommes à bottes rouges et à les détruire, et dans ce cas, le compte reprend à la minute où le nettoyage est opéré. Ou bien je considère les acquis déjà réalisés comme ma propriété, et j’en offrirai le développement à d’autres acquéreurs, dès que je me serai débarrassé des salopards.
—Vous ne pouvez pas faire çà, hurla une capuche plus haute que les autres.
—Chut ! fit la voix du chef. Hélas, Boscione le peut. Et nous ne pourrions pas non plus obtenir l’appui de la congrégation pour le punir. Relisez le contrat , frère du sud : il est stipulé en toutes lettres qu’en cas de rupture due à un “désastre d’origine extérieure aux contractants, le chercheur est autorisé à reprendre son invention en l’état et à la remettre en vente, en conservant les bénéfices acquis au titre des travaux déjà réalisés”..
Un silence perplexe s’installa.
L’autorité reprit enfin d’une voix presque douce :
—Ecoutez, Frère Boscione, je ne crois pas que nos intérêts divergent sur ce point. Nous avons tout intérêt à éliminer également ce genre d’interférences, dont rien ne dit qu’elles ne se reproduiront pas dans l’avenir. Je vous demanderai seulement une chose : d’animer l’enquête et de vous tenir au premier rang de l’équipe chargée du “nettoyage”.
—Mais je ne demande que cela ! s’écria Boscione. J’en fais une affaire personnelle...
—Cela dit, frère, il faudra nous en dire davantage sur vos agresseurs. Peut-être ont-ils laissé des indices.
La botte rouge atterrit au milieu de la table ovale, provoquant à nouveau le silence.
La longue main gantée du chef s’avança vers l’objet tandis que la boule lumineuse se détachait seule de son support pour s’abaisser à proximité.
—Regardez donc le revers : il y a un petit trident gravé dans la peau, dit Boscione.
—Qui est le même que sur les..., eut le temps d’ajouter Hatzik.
Il suffoqua aussitôt sous l’effet de la fulgurante manchette que lui avait décochée son compagnon sous le sternum tandis que Boscione, tout souriant, terminait sa phrase à sa façon :
—La même que sur l’autre botte, évidemment, jeune crétin ! Et que sur toutes leurs autres bottes, vraisemblablement, puisque nos agresseurs semblaient être vêtus d’uniformes...
—Tiens, se demanda là-haut Ilnara qui s’était incrustée dans la poutre, pourquoi ne veut-il pas leur parler des caisses de déguisements ?
—Quelqu’un aurait-il connaissance de ce sigle ? interrogea le capuchon-maître en brandissant la botte comme un poisson mort. Mais avant que quiconque n’ait eu le temps de répondre, il se ravisa et l'enfouit sous sa houppelande.
—Il est préférable de laisser le sommeil réparateur rafraîchir la mémoire de ceux qui sauraient quelque chose. Ecourtons donc la séance. Et vous, Boscione, restez en ville. Je vous ferai contacter dès que j’aurai délibéré avec le Bureau sur l’aide que nous pouvons vous apporter. Où descendez-vous ?
—Au Might and Magic Bazaar. Il leur reste toujours une chambrée pour vagabonds, et je n’ai plus que quelques Douleux, et pas un Universo vaillant.
—Nous pouvons vous avancer l’argent pour une hostellerie correcte...
—Merci, je préfère ne rien vous devoir de plus, dit Boscione au grand dépit de Hatzik. A bientôt.
Il n’était pas fâché de prendre congé de cette inquiétante assemblée, pour ne pas dire glauque et malodorante, peuplée de membres avides, sans doute presqu’aussi dangereux que leurs agresseurs.
Les Frangins n’avaient pas eu le temps de faire quelques pas hors de la maison de réunion, qu’une silhouette enveloppée de laine courut après eux, essouflée, dans la venelle maintenant obscure.
—Boscione, attendez !
C’était la voix rauque, reconnaissable entre toutes, de “l’autorité”.
—Je dispose de quelques instants avant que les autres sortent. J’ai réussi à les piéger avec les trésoriers qui leurs réclament leurs cotisations.
Il s'approcha et continua sur le ton de la confidence :
-Le trident est l’insigne utilisée par un petit groupe de jeunes Mers sélectionnés par le président Arlouan Brovet pour des opérations spéciales... J’en ai entendu parler par une source digne de confiance.
—Mais "quelle opération" spéciale étaient-ils donc en train d’accomplir ? demanda Boscione.
—Je n’en ai aucune idée. On peut supposer qu’ils ne s’intéressaient pas à vos travaux. Ils ont voulu éliminer en vous et votre jeune compagnon tout témoin possible.
—A quoi aurions-nous donc pu assister, qui vaudrait notre mort ?
—Je l’ignore aussi, mais vous pourriez peut-être l’apprendre en vous rendant à Langloch, le village où ce groupe est installé, et à partir d’où il semble rayonner, lors d’exercices ou de raids. Il s’agit d’un internat d’élite dont les pensionnaires sont supposés apprendre des spécialités liées à leur fonction “de choc”. Brovet en est le directeur et s’en occupe personnellement.
—Subissent-ils un entraînement militaire ?
—Probablement, bien que l’objet de cette éducation soit la méthode de gouvernance du monde Mer. Je n’en sais pas davantage, et si c’était le cas, je ne vous dirais rien, de peur d’être mis sur leur liste noire. J’en fais déjà trop, mais la rumeur insistante a déjà dépassé le cercle des initiés, et je...
—Que dit la rumeur ? coupa Boscione.
Le capuchon trembla légèrement, témoignant de l’hésitation de son occupant, qui finit par se décider.
—Que les jeunes ainsi formés constituent une sorte de garde rapprochée de Brovet, et exécutent toutes sortes d’ordres donnés exclusivement par lui.
—Comme de tuer des gens ?
—Peut-être. L’assassinat sélectif ferait effectivement partie de leurs attributions, bien qu’on n’ait jamais rien pu prouver.
—Quel est votre intérêt à me dire tout çà ?
—J’ai l’i mpression que çà va trop loin. Il y a des opérations qui dépassent la corporation de nos Frères. Je ne voudrais pas que…
L’ombre se retourna, visiblement emplie d’inquiétude.
—Mais je ne peux plus rester. Quelqu’un va se douter de quelque chose, et je ne peux exclure qu’il vous soit franchement hostile.
—Vos gens ne me connaissaient pas avant que je leur raconte mes malheurs !
—C’est précisément ce que je veux dire. Vous n'avez peut-être pas remarqué qu'il n’y a eu aucun empressement parmi les Frères, pour identifier le trident de la botte. Ce qui ne signifie pas que ce signe n’ait pas été reconnu par un ou plusieurs d’entre eux. J’ai immédiatement senti la peur passer autour de la table, et c’est pourquoi j’ai préféré surseoir...
—Vous voulez-dire qu’il y a des agents Mers parmi vos confrères ?
—Pas qu’un seul ! Mais là n’est pas la question : c’est un agent du groupe de Brovet qui nous serait ici fatal.
—Le connaissez-vous ? demanda Hatzik à brûle-pourpoint.
—Je ne le souhaite pas, sinon mes jours sont comptés. Adieu !
Surplis flottant au vent, la forme retourna en courant vers la porte sang-de-boeuf qui se rabattit sur elle en grinçant sinistrement, laissant Boscione et son protégé à la solitude de la ruelle.
Mais pour la jeune spectatrice toujours retranchée au dessus de la scène, le spectacle continuait. Elle n'eut qu'à déplacer son regard au dessus du mur de rondins pour suivre le personnage qui revenait au milieu des siens. Le cercle des capuchons n’avait pas bougé et semblait l'attendre.
—Alors ? s’informa une silhouette massive.
—Boscione est en route pour Langloch... répondit l’Autorité, passablement essouflée.
—Il vous l’a dit ?
—Non. Mais j’en suis sûr. La station nous préviendra de toutes manières de son départ. Ce téméraire imbécile n’a aucune idée de l’organisation à laquelle il s’affronte. Il vaut bien mieux pour nous qu’il soit arrêté sur place. Ils le cueilleront comme une fleur.
—Et l’Expérience ?
—Il nous faut trouver son laboratoire secret.
—Langloch nous transmettra l’info dès qu’ils auront fait parler Boscione.
—Et s’il ne parle pas ?
—Et si, dit une voix feutrée, Langloch ne nous transmet pas l’info ?
Il y eut un silence prolongé.
—Alors, dit enfin la silhouette massive, nous devrons retrouver le labo par nos propres moyens. Nous ne pouvons pas laisser une chose pareille tomber dans les mains d’autres puissances.
—Cela ne sera pas facile, remarqua quelqu’un.
—Je crois que je m’en chargerai, dit l’Autorité d’un ton las. Frère Brismoley assurera la présidence du bureau en mon absence.
Parvenus à un carrefour éclairé d'une vacillante lampe à suif, les Frangins tournèrent à gauche pour rejoindre le petit centre-ville. Boscione mit soudain ses grosses pattes ursidées sur les épaules de Hatzik qui fléchit un peu sous le poids.
—Tu avais rêvé de connaître l’espace Mer , n’est-ce pas ?
—Les transcités... les Aviaires... Oui.
—Eh bien ton désir va être satisfait. Nous partons tout de suite...
—Ah ? Pour Langloch ?
—Exactement, jeune homme.
Boscione leva le nez vers la complexe architecture de poutrelles.
—Et vous, Damoiselle Ar, il est inutile de continuer à jouer les chauve-souris. Venez donc nous rejoindre.
Une seconde et une chute de cordons de lierres arrachés plus tard, Ilnara sautait à pieds joints au côtés des deux Frangins, les regardant d’un air sombre.
—Comment avez-vous fait pour... ? finit-elle par dire, les yeux lançant des éclairs.
—Avez-vous faim ?
Après une brêve hésitation, la jeune fille fit un signe de tête affirmatif.
—Nous allons manger au Bazaar. Il n’est pas idiot qu’on nous y voie assez tard. Mais ensuite, nous nous évaderons par la porte des cuisines, à temps pour prendre le vieux Régional de nuit. Nous serons à Albany demain matin. Et le Transcités en provenance des grands Lacs devrait nous conduire à Washdicee en quatre heures. Ensuite, je ne sais pas comment nous nous rendrons à Langloch, mais nous trouverons bien un moyen.
Ilnara, les pieds endoloris par le saut, avait du mal à s’ajuster au pas rapide des hommes.
—Et.. et vous souhaitez que je me joigne à vous ?
Boscione ne se retourna même pas pour répondre .
—Je n’ai pas l’impression que votre sympathique tribu fêterait comme il se doit votre retour... Me trompai-je ?
Ilnara se mordit les lèvres et ne démentit pas.
—Et.. et une fois là bas, que comptez-vous faire ? vos ennemis doivent repérer quiconque s’approche de l’internat Mer...
—Certainement. Mais j’ai peut-être une idée pour une bonne couverture. Ne tardons pas, je vous parlerai de mon projet chemin faisant.
-Attendez, attendez, dit Ilnara, claudiquant à fendre l'âme, j'ai quelque chose à vous dire ...
Boscione se retourna à peine :
-vous voulez nous dire, je présume, que les Capuchons savent que nous allons à Langloch et croient que nous allons nous jeter dans la gueule du loup ?
-Comment le savez-vous ? fit Ilnara, esbaubie.
8. Arlouan
Northamerica, Washdicee-Notax Center,
25 septembre 251
Dans la pénombre fraîche du centreDoc, Vadiah Skoule se concentra une fois encore sur les données biographiques d’Arlouan Brovet, à la recherche du petit détail qui pourrait lui servir. Les données bio établies par le Chan de la World Library avaient été régulièrement et soigneusement épurées, mais on ne savait jamais.
“Brovet Arlouan, né en 210 dans le comté d’Aspa en Pyrannes centrales, d’une Mâtre de petite néotribu mantagnarde et d’un Pehr d’origine Vic (Il ne fait pas ses 41 ans, remarque la Skoule). Sujet brillant, il est rapidement repéré par les Chans qui l’admettent en cycle supérieur à 17 ans. Il choisit l’ordre Mer dès la fin de son voyage initiatique, et y réalise une carrière fulgurante, marquée de nombreuses péripéties.
En 236, il fait parler de lui pour la première fois au plan mondial. Elève d’un Merchan de l’aire culturelle hispanique (Buenos Aires), Brovet a supervisé la construction de très belles Hortaxes, en faisant appel à de talentueux architectes. Grâce à des techniques audacieuses, la surface de vente des bâtiments “en flèche mobile” se trouve alors quintuplée sans prendre davantage d’emprise au sol. Mais surtout, il découvre le moyen de capter une clientèle plus importante pour des produits Mers de haute valeur sans enfreindre la loi sur les Séparations, qui interdit de relier les maisons individuelles et les équipements vics (sauf certains centraux de télétransfert publics), aux réseaux des Mers, devant rester confinés dans les centres hortaxes vics, ou dans les magazins généraux des villages-vigies aux frontières de l’Armen.
En revanche, il n’était pas interdit que les membres des familles des Mers vivant dans les quartiers des Vics, se fissent, par le biais de réunions familiales ou privées, les promoteurs militants, non rémunérés, de certains produits, présentés sur place par des autologrammes distribué gratuitement. Brovet avait ainsi redécouvert une ancienne technique de propagande commerciale datant de trois cents ans. Le succès de ces “salons de parade” privés dépassa toutes les espérances et bientôt il fut de bon ton dans les meilleures familles, d’en organiser à chaque nouvelle saison. On ne prenait pas de commandes (illégales), mais chacun était incité à se déplacer pour finir la soirée dans les centres d’achat, décorés et animés comme pour une fête, et achalandés pour la circonstance.
L’effet des techniques incitatoires développées par Brovet ne tarda pas à se faire sentir sur l’ensemble de l’économie. Les appels de vente suscités par les festivités privées finirent par déséquilibrer de près de 3% le mouvement des budgets, sans qu’il soit possible de répercuter rapidement cette création de crédit sur le prix des Rentes. La poche de profit ainsi formé fut intégralement employée par la recherche Mer, afin d’en démontrer irréfutablement l’utilité générale.
L’appauvrissement minime des familles fut caché et compensé par l’accès facilité à des moyens Trans et Com plus efficaces, plus luxueux, et surtout bourrés de gadgets agréables ou amusants (comme les logiciels d’humour introduits dans les robots, ou les holofilms d’aventures remplaçant aléatoirement le paysage des fenêtres des trains).
Avant que le Tétrapan soit saisi par le Chanat des déséquilibres macro qu’entraînait l’iniative habile de Brovet, celui-ci avait reçu le prix Walras, du nom d’un antique chrématisticien. Congratulé de touts côtés dans le monde Mer, sa candidature circula dès 242 pour le Pangov. Il y fut élu l’année suivante à l’unanimité moins deux voix, devenant ainsi le plus jeune Représentant de l’assemblée dirigeante Mer.
Dans cette instance, Arlouan Brovet prit rapidement la tête de l’opposition dite “connexionniste”, favorable à une évolution des quatre Mondes attribuant aux Mers un rôle moteur dans la gestion des échanges entre les espace-temps.
Outre ses classiques exigences d’ouverture de nouveaux chantiers de tunnels “de désenclavement” (communes à tous les partis de la Députation), le mouvement revendiquait le droit des divers ordres “techniques” à s’organiser en une seule guilde transordinale, capable de favoriser la dissémination des innovations. Il demandait aussi l’extension des prérogatives Mers hors des centres hortaxes, et notamment l’attribution des Franges à une régie Mer qui garantirait l’entretien des voies frontalières de surface (devenues parfois de véritables coupe-gorge), et gérerait la réinsertion des populations réfractaires qui y vivaient hors de tout contrôle, dans une hygiène déplorable.
Pour modeste et responsable qu’ait été ce programme, il exigeait de remettre en cause la sacro-sainte partition des espaces-mondes, et apparaissait à la majorité une velleité radicale, impossible à discuter sérieusement, mais au moins bonne à mettre un peu d’animation dans les séances de congrès, en agitant le spectre de la restauration unitariste.
Brovet séduisit les uns et les autres en continuant à brandir bien haut ce drapeau, tout en négociant des aménagements tout-à-fait raisonnables, comme la possibilité pour le Mer de procéder à des nettoyages gratuits de certaines zones franches, en recourant à la seule bonne volonté de ses jeunes membres. Il en profita pour démontrer la magnifique efficacité de nouvelles machines recyclantes. La vertu humanitaire et écologiste du Mer était ainsi bien mise en scène, tout comme se confirmait sa remarquable efficacité globale.
Arlouan récolta les fruits de cette politique, visible de tous, et fut choisi en 146 comme membre de la délégation de son ordre au Congrès Universel, et unique représentant des oppositions Mer en son sein.
En même temps, il gravissait un échelon de pouvoir autrement plus important à l’intérieur de l’ordre lui-même : il devenait vice-président de la haute guilde Mer, association professionnelle largement prédominante, et contrôlant l’essentiel de l’éducation et du placement des cadres techniques et administratifs “à haut potentiel”. Le président en exercice depuis trente ans, Calfin Trifoux, décéda à l’âge de 76 ans en 48, et, à l’issue d’une bataille homérique, Brovet lui succéda en dépit de sa position “connexioniste”, encore davantage minoritaire dans la Guilde que dans les instances électives de l’ordre.
Là encore, son charisme personnel, son énergie indomptable, son aptitude à s’adapter à toutes les conjonctures et à charmer ses ennemis les plus résolus, lui permirent en quelques années de placer la Guilde sous sa seule autorité incontestée.
Depuis trois ans, Arlouan Bovet -qui est devenu entre temps chef de la délégation Mer à l’ASSU.- tente de rénover en profondeur le Mer pour lui donner une plus grande souplesse et une capacité plus forte de s’adapter aux besoins du public. Il s’affronte à l’inertie traditionnelle des Corps techniques, où se recrute la base du peuple Mer. Il peut compter, en revanche sur l’appui -parfois mesuré- des Administratifs Organiques (AO), qui ont toujours recherché la modernisation de l’ordre. Il a créé, sur ses propres deniers, un centre de formation pour l’élite dirigeante, basé dans la petite ville nortaméricaine de Langloch. Ouverte sur toutes les questions stratégiques, cette “école” où enseignent les plus distingués Merchans, permet aussi à Brovet d’approfondir les thèmes connexionistes les plus audacieux.
Cependant, la magistrale carrière d’Arlouan Brovet ne se poursuit pas dans un ciel sans nuages. Récemment, s’est cristallisé le problème dit de la “Caisse d’entr-aide” de la Guilde Mer, présidée par Philotal Mercer. Brovet qui en est Administrateur-adjoint, n’a pas pu empêcher une enquête menée par la Panose, concernant l’origine de ses fonds de plus en plus massifs. L’interrogation des Panostes porte sur la différence entre les chiffres des encours et ceux des cotisations et souscriptions, dont le compte semble beaucoup plus faible. Jusqu’à présent, toutefois, l’utilisation des fonds ne semble pas concernée par l’enquête, diligentée à partir d’une saisine du Tetrapanide Meredith Ilno.”
Vadiah Skoule sourit intérieurement des euphémismes prudents du rédacteur chan. L’affaire de la caisse pouvait, d’un moment à l’autre, devenir le scandale majeur de l’époque et ce n’était sûrement pas sur ce point qu’elle chercherait noise à Brovet. Comme tous les AO et les hauts Cadres du Mer, elle s’en remettait entièrement au génie de leur leader pour interdire toute incursion fâcheuse d’étrangers dans les activités Mers, et même, pour renverser le courant et transformer une suspicion de malversation en un titre de gloire... Il en était bien capable, le bougre.
Ce que Vadiah cherchait, ce n’était pas à détruire Brovet, bien trop irremplaçable en cette conjoncture, ni à contester son pouvoir en général, mais à trouver un moyen d’avoir barre sur lui dans un certain domaine : celui de la fameuse école privée de Langloch.
Officiellement, elle y était invitée. Elle possédait même le titre ronflant de directrice (teur) du Groupe Rapproché, une sélection de jeunes fidèles de Brovet, tous mâles, tous athlétiques, et tous disposant d’un QI supérieur à 140.
En réalité, elle n’avait aucun contrôle sur cette centaine de têtes brûlées, complètement et exclusivement loyales à leur maître et héros –Arlouan- , bien que celui-ci n’ait pour seule fonction officielle que “membre fondateur”.
C’est pourquoi, à défaut de pouvoir introduire un partisan des AO dans le groupe -ce qu’elle avait essayé à trois reprises, chacune sans succès-, il lui faudrait amener Brovet lui-même à la laisser participer aux conférences secrètes, et à en apprendre davantage sur les “actions spéciales” dont la rumeur disait qu’elles étaient directement décidées entre quelques-uns des plus proches amis du “fondateur”, comme Meruch Remuche, Loah Vank Essem ou Sylen Gombat. Il y avait aussi ce petit Agonem Trillard, qu’il faudrait surveiller de près. Elle avait cru un moment pouvoir l’amadouer -sur la base d’anciennes expériences communes-, mais, depuis quelque temps, Trillard s’était renfermé dans un silence borné. Etait-ce l’aveu de sa nature non-S qui l’avait refroidi ? Vadiah en doutait.
Tandis que l’holo se mettait en veille, libérant la ligne de la World Library, distribuant dans l’espace d’étranges bulles grises allongées, elle continua longtemps à méditer, retournant le problème en tout sens.
Et soudain l’idée machiavélique lui apparut, en toute clarté.
9. La quête sépulcrale
Catharelande, Domaine Ar de Chamb, 27 Septembre 251
Quand le Surv'ar Brar apprit que Phil Gillon, frais comme un gardon, avait quitté le château au petit matin, accompagné de Lyseange et de Kando Thiony, il avala de travers son café.
Tout congestionné, il se renseigna sur la destination prise par les “randonneurs”, mais personne ne put satisfaire sa curiosité. Ils avaient tourné quelque temps à la verticale du haut lieu, le temps, sans doute de se familiariser avec le maniement d’un dirigeon sans échauffeur. Ensuite ils avaient disparu au dessus des falaises, et bien malin qui aurait pu dire pour quelle direction ils s’étaient enfin décidés.
Brar n’osa pas interroger le Médic'ar Tousseugle sur le traitement des migraines du chan nortamère. Il en parlerait directement avec l’herboriste Ar qui fournissait les ingrédients. Mais il était clair que la tisane n'avait pas atteint son objectif ! Si, toutefois le Nortamère en avait avalé la moindre gorgée...
Pas moyen, non plus de lancer la troupe à leurs basques : ils étaient passés sous la juridiction de Tiz d’Armignace, et celui-ci avait laissé des consignes très explicites leur accordant la liberté de déplacement sur tout le domaine Ar de Catharlande.
Brar contint sa rage, et puis se calma. Au fond, il n’avait pas vraiment besoin de vérifier que le trio se dirigeait vers Aragnol. De deux choses l’une : où bien le Patron était mal renseigné et ce “Phil” n’avait rien à voir avec leur affaires. Dans ce cas, il n’avait aucune raison de se rendre dans la vallée pyranéenne, et les surv’ars signaleraient bientôt sa présence ici ou là, sur un site de valeur historique, sans enjeu réel.
Ou bien, ces gens étaient une équipe décidée à mener l’enquête sur les “obscurités” laissées en suspens à l’époque, auquel cas, on les retrouverait avant trois jours dans le vallon macabre, en train de retourner les pierres et les cendres, maintenant enfouies sous les plantes nouvelles.
Dans les deux cas, le plus simple était de se rendre lui-même à Aragnol et d’attendre. Si les emmerdeurs ne venaient pas, cela lui donnerait l’occasion, en prenant son temps, de faire disparaître les traces ultimes, celles qui remontaient à la surface après les pluies, quoi qu’on fasse. Si, en revanche, ils survenaient, il leur tendrait un piège fatal imparable.
Brar remonta dans sa vaste chambre circulaire, et actionna un flambeau mural. Une pierre du grand appareil des murailles d’origine avança en surplomb puis se déboîta et parut descendre et se poser sur le parquet, sans l‘aide d’aucun artifice. Le Surv’ar fouilla dans la cavité mise à nu et saisit deux tubes de métal mat, plus pesants que des lingots de plomb.
Il vérifia l’état de marche des objets et les enfouit dans un grand sac de peau. Il rajouta deux vêtements complets de fourrure, des armes de petit calibre, une minuscule arbalète et son jeu de carreaux. Puis il lança le sac en travers de son large torse, commanda d’un geste la fermeture de la cache, et descendit quatre à quatre l’escalier en colimaçon. Sur le seuil de la tour, il hélà les gardes en faction.
—A tes ordres, Pehr ! s’écria Pielt’ar, toujours empressé.
—Je pars en mission secrète. Vers le sud. C’est Jon qui prend le commandement, et toi en second. Faites-moi suivre les messages normaux aux télébornes 12 et 18. Je les consulterai quand il faudra. Quant aux urgences, adressez-les moi par Véloce.
—Ce sera fait...
L’intérêt de Véloce, son faucon-pluvier personnel, c’est qu’en dehors de sa capacité à le retrouver en toutes circonstances, et de sa complète sûreté comme moyen de transport de messages, l’animal pouvait aussi servir d’arme pour le crime parfait : pousser un alpiniste dans le vide, par exemple, en lui crevant les yeux de ses serres enduites de curare. Ou agresser un dormeur qui se réveillerait avec quelque centimètres de carotides en moins. Tout cela sans que les compagnons de la victime puissent supposer le volatile téléguidé par une volonté humaine.
—Pehr ?
—Quoi encore ?
—Le Chan Tiz retourne sur les lieux de l’enquête cet après-midi après ses cours. Il a dit que ta présence serait nécessaire...
—Plus aucune importance, dit Brar. Dites-lui que je m’en remets à son jugement.
Le chef Surv’ar se mit à courir en petite foulée, et disparut dans l’épaisse broussaille. Son sourire carnassier releva ses pommettes proéminentes et enchâssa ses petits yeux perçants. Il aimait ces courses solitaires. Dans la grande tradition des ancêtres.
Europe, Parc Béarn, Aragnol, 30 septembre
Les innombrables collines rondes du pays béarnais avaient succédé aux rudes chaînes rocheuses de Catharelande. Et bientôt surgit de la brume bleue des confins la barrière des Pyrannes, d’où émergeaient des sommets enneigés à la découpe incisive sur un ciel pur.
Sous le dirigeon des trois compagnons le relief se creusa soudain comme une mer de tempête subitement arrêtée par la baguette du mage : lourdes vagues de sapins retombant sur des pierriers, croupes de sombres forêts de pins, levées plus claires de chataîgners aux ramures désordonnées. Puis des falaises plus hautes, telles des déferlements figés, et enfin la majesté des piémonts s’élançant à l’assaut des paysages alpins.
Loin au dessous d’eux naviguaient vers le sud les formations triangulaires de grands oiseaux, dont les ombres, parfois, étaient reportées sur les prairies, quelques centaines de mètres plus bas. Ici et là des troupeaux vaquaient en liberté. Des hardes de sangliers noirs cotoyaient sans peur de petites bandes de loups, encore repus des munificences d’un été généreux en pullulements comestibles sans effort : ragondins des gaves, souriceaux et loirs de fourrés, mulots et rats des champs ou des ruines.
Conduit de main de maître par l’homme sans nom, le gracieux appareil ne dérivait pratiquement pas dans l’air calme. Les parascendants s’élevaient ou se déplaçaient doucement, semblant chercher par eux-mêmes les courants, comme les mains habiles d’un alpiniste au flanc d’une paroi invisible. Le spectacle laissait ravis et passifs les deux autres aéronautes suspendus assez confortablement aux ballons inférieurs.
L’homme-sans-nom se surprit à regarder les formes harmonieuses de Lyseange, paresseusement allongée à quelque distance au dessous de lui dans l’espace et nimbée de soleil, chevelure flottant en oriflamme. Il appréciait sa joie juvénile à participer à l’accord grandiose des éléments, et de ce commun ravissement, il devait bien conclure que du désir renaissait dans son propre corps fatigué. La jeune fille se tournait de temps en temps vers lui, main en visière, souriante, et bien qu’il sache qu’il était pour elle à ce moment une silhouette obscure découpée dans le ciel limpide, il aurait juré qu’ils partageaient quelque chose d’intime.
Le val d’Aragnol s’ouvrit enfin dans le mur des Pyrannes. C’était un couloir de roches rouges éboulées, dans les interstices desquels se dressaient des troncs tordus en tous sens, brûlés ou encore vivants. Parfois des touffes de repousses indiquait la présence stimulante de sources : jeunes chênes et pins d’Alep semblant engagés dans une course immobile mais sans pitié pour la domination végétale.
Au fond de la triste ravine, une rivière mousseuse dévalait des étages de gros galets. Un chemin de cailloux serpentait à flanc de côte, pour le moment arpenté par des mouflons, qui arrachaient avidement l’herbe des mottes en surplomb, comme pressés de ne rien laisser. Dès que le mâle vit l’ombre du silencieux aérostat, il se cabra et s’enfuit. Cela évoquait sans doute pour lui le gypaète géant , implanté dans la région il y a trois cent ans déjà. Toute la troupe s’élança à sa suite, bondit de faille en faille, puis disparut au delà d’une crète.
—Là bas !
Le doigt de Kando désignait un étrange dôme surmonté d’une pointe effilée à l’angle de la vallée, à quelques kilomètres en avant. Plus on s’approchait et plus l’édifice, d’abord minuscule, dévoilait sa taille réelle, massive, gigantesque, sculpture monumentale de pierre noire, émergeant d’une profusion de chênes torturés et de pins arqués par le vent.
La coupole barrait maintenant toute la vallée, et l’on pouvait voir que sa paroi de granite pailleté était percée d’un tunnel par lequel s’écoulait un torrent violent et chaotique, à travers les dents d’un sombre déversoir.
La surface supérieure du dôme se rétrécissait autour d’une corniche imposante qui soutenait une sorte de clocher octogonal, creusé de fenêtres rondes aveugles, et dressé sur huit énormes piliers sculptés, taillés dans le même granit noir argenté. Du côté sud, la corniche s’ouvrait sur une terrasse longiligne qui se détachait bientôt de la courbure de l’hémisphère, portée par un viaduc de blocs géants, rejoignant le flanc de la vallée. Une porte monumentale le séparait d’un village montagnard, regroupé autour d’une petite place ronde.
Phil y laissa descendre lentement le dirigeon. Parvenu au ras du sol, Kando et Lysange en sautèrent comme les matelos d’un esquif tiré par la marée, et l’attachèrent à une rembarde de fer, tel un cheval à l’abreuvoir.
Tout était désert. Les masures qui entouraient la place étaient mangées de mousse noirâtre, leurs portes pourries, d’autres barricadées, les carreaux cassés ou absents. Seules les toitures de lauzes grises étaient régulièrement entretenues, par une programme chan, sans doute.
Un lumignon solaire vacillait indéfiniment, signalant cependant la présence symbolique de l’homme, au flanc d’une grande maison mieux crépie, un peu en contrebas. Un haut tas de bois bien coupé, était soigneusement rangé sous l’appentis. Mais elle était également fermée.
—C’est probablement là que les bergers viennent vivre pendant la vente des moutons, dit Kando. Ils sont dans les alpages en ce moment, et la maison est sans doute sous tension, à l’épreuve de voleurs et des vagabonds.
—Faudra-t-il donc bivouaquer dans ce sinistre château ? gémit Lyseange. C’est à vous foutre des cauchemars.
—Il a été sans doute construit pour çà...
—Kando a raison, confirma « Phil ». Pendant la mode post-gothique, des mécènes édifiaient des lieux comme celui-là. Ils y attiraient leurs amis et leur clientèle dans des rêves-parties. On y jouait des pièces de théâtre, on mangeait et on buvait. On dansait. Plus le lieu était éloigné de tout, plus il était romantique ou tragique, plus il avait de succès à condition que les généreux propriétaires acceptent d’affrêter des flotilles d’héliopans pour transporter les gens.
Par la suite, les Districts Chans ont racheté certains des lieux les plus beaux, ou les plus étranges. Mais, lorsqu’ils étaient trop reculés, ou subissant des micro-climats trop froids, il était difficile d’en faire des hauts-lieux avec résidences chanales permanentes. Les jeunes Ars, de toute-façon, les auraient boudés. Alors certains sont tombés en ruines, ou ont été entretenus a minima.
—Tu crois que cette espèce de tour dépend du chanat de Chamb ? demanda Lyseange
—C’est bien possible. Mais il ne semble pas avoir été réhabité depuis l’incendie de 50. Regardez ces épaisseurs de suie dans les ouvertures et les angles... Rien n’a été nettoyé.
—En tout cas, cria Kando qui s’était approché de l’immense porte ogivale, plusieurs personnes sont venues ici il y a peu de temps, si j’en juge par la boue remuée sur les pavés... Et ce genre de... traineau.
Un huis plus petit se découpait dans la porte d’orme massif armée de gonds monstrueux qui fermait le viaduc. Le jeune homme exerça une poussée, et, à la surprise de tous, il s’ouvrit sans résistance.
—Allons-y, encouraga l’homme-sans-nom. Mais prudence !
—Que cherchons-nous ? demanda Lyseange. Vous ne nous avez pas dit grand chose sur votre enquête.
—C’est que je n’en retrouve pas encore clairement moi-même le propos. Je sais seulement qu'un ami nommé Cardoy est venu ici, probablement pour tenter de surprendre des agissements scandaleux, perpétrés par certaines bandes Ar, et qu’il a péri dans l’incendie.
— Ceci ayant à voir avec cela, je suppose ? dit Kando, les mains sur les hanches.
— Tu veux dire : les agissements scandaleux, et le feu tuant les enquêteurs ?
— C’est bien ce que je veux dire.
—C’est ce que j’aimerais savoir, en ayant en tête le mot énigmatique que Cardoy m’a laissé sur ce billet.
—Une investigation avait été menée en son temps, n’est-ce pas ? demanda Lyseange.
—Il y a eu investigation de routine sur l’origine de l’incendie. Mais à ma connaissance, du moins pour ce que j’ai retrouvé, depuis quelques jours, de bribes cohérentes de mon travail sur le sujet, aucune démarche spéciale n’a été tentée sur la mort des cinéastes. D’après les holomédias de l’époque, ils ont tenté de fuir, en descendant la vallée, puisque les feux montent toujours vers les crètes. Mais ils ont malheureusement été pris à revers par un contrefeu spontané qui s’était créé en aval. Ils ont été grillés entre les deux vagues, à l’endroit où gisaient les carcasses de leurs électros. La flambée a été si violente qu’on n’a rien retrouvé de leurs effets ni de leurs corps.
—C’est cela qui est bizarre, dit Kando. Il y a toujours des restes, des indices, aussi petits soient-ils.
—Certes, jeune homme, en principe. Mais il faut aussi tenir compte des pluies diluviennes qui ont succédé immédiatement à l’incendie et ont perturbé le travail des enquêteurs. Je crois aussi qu’ils avaient peur des coulées de boue qui se déclenchent dans ce genre de circonstances.
—Mais alors, les chances de trouver quelque chose aujourd’hui sont minimes, pour ne pas dire nulles, estima Lyseange.
—D’ailleurs, renchérit Kando, si vous trouvez des preuves de leur mort, qu’en ferez vous ?
—Je ne sais pas, avoua « Phil » en secouant la tête. Je ne sais absolument pas.
—Peut-être, ajouta-t-il en s’engageant le premier sur la voie conduisant au sombre édifice, que je ne cherche pas une preuve de leur mort...
10. Langloch
Northamerica, Langloch, Saratoga Lake County, 30 septembre 251
Blotti sur le replat d’une des dernières collines boisées au sud des Adirondacks, Langloch était un charmant petit bourg aux maisons de bouleau blanc à clains de style Nouvelle Angleterre, préservé comme si rien ne s’était passé depuis un demi-millénaire dans ce lieu de ce qu’on appelait jadis le nouveau monde.
Fallait-il s’y fier ?
Boscione et Hatzik laissèrent Ilnara en faction dans un bosquet opaque, avec du matériel et des instructions précises. Parvenus au panneau fleuri indiquant "Langloch, 350 habitants", ils enfilèrent des vêtements typiques de Vics de province profonde, achetés non loin à une vente de garage, et se présentèrent en toute innocence à l’hôtel de ville pour demander l’adresse du campus Mer qui se trouvait, leur avait-on dit, sur le territoire. Ils furent aussitôt pris en charge par un flic géant et débonnaire.
—Bonjour, Messieurs-Dames, en quoi puis-je vous être utile ?
—Bonjour, Shériff. Nous sommes de passage, le garçon et moi. On nous a beaucoup parlé d’un… centre secret Mer. Le petit insiste en prétendant que l’on peut visiter. Je lui ai dit, certainement pas. Mais il est fanatique de Maître Brovet..
—Il a raison, votre charmant bambin. Nous prévoyons effectivement l’accueil des visiteurs souhaitant s’informer sur les activités du Centre Mer. Suivez-moi. On vous en dira davantage au poste d’entrée.
—Euh, dit Boscione, la mine enfarinée. Je ne voudrais pas vous déranger pour un caprice d’adolescent…
—Ne vous inquiétez-pas, dit le flic, les gratifiant d’un large sourire rempli de dents d’acier.
Au lieu de monter vers l’étage d’apparat, l’ascenseur minuscule coincé entre deux séries de colonnades de bois s’enfonça interminablement.
Quand ses portes s’ouvrirent enfin, le comité d’accueil se tenait devant eux… microlasers nonchalamment braqués.
—Bonjour, M. Boscione, dit un être squelettique au deuxième rang du groupe de paramilitaires de noir vêtus, nous vous attendions. Ne tentez rien d’irréfléchi...
—Merde, trahis ! gronda l’interéssé esquissant un recul.
Mais derrière eux, le flic massif souriait plus que jamais, arme également au poing.
Hatzik était trop subjugué par le spectacle des immenses avenues souterraines en arrière-plan, pour bien prendre la mesure de leur arrestation. Partout, jusqu’à l’horizon se croisaient des lignes lumineuses superposées, où glissaient de petits électros silencieux. Partout allaient et venaient des hommes en noir bottés de rouge.
—Nous avons quelque questions à vous poser, avant de recycler vos amas moléculaires, dit doucement le grand personnage pâle au sexe indéfinissable.
—Classique, j’ai déjà vu l’holofilm, ricana Boscione.
—Ne vous méprenez pas. Ce qui vous arrive est réel.
—J’espère bien, dit Boscione. Moi, aussi, j’ai des questions.
—Vous me pardonnerez de vous imposer des priorités en la matière. Suivez-nous au salon de conversation.
Ledit salon ressemblait à un tribunal miniature. L’échalas s’installa sur une estrade dont l’imposant bureau arborait l’écusson au trident, - le sigle de l’école-, et indiqua deux petits tabourets en contrebas, tandis que les gardes se plaçaient derrière les épaules des “prévenus”.
—Je suis Loah Vank Essem, assistant de la Présidente du Groupe Rapproché, une importante initiative de la Guilde des Mers. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus pour le moment, mais sachez que nous avons délégation pour des procédures judiciaires. Vous êtes fortement soupçonné d’une rupture de contrat passé avec des commanditaires qui nous sont affiliés.
—Je l’ignorais.
—Cela n’a aucune importance, car nous prenons en charge les intérets de ces clients, qui nous font pleinement confiance. Par ailleurs, nous enquêtons sur la mort accidentelle de deux de nos étudiants en voyage d’étude...
—Munis de bombes à souffle... Sans doute pour mieux étudier les papillons.
Loah semblait imperméable aux sarcasmes.
—Toutefois, nous nous contenterons aujourd’hui de traiter le première affaire.
Il (elle) enleva ses lunettes et regarda le Frangin, de ses minuscules pupilles d’un gris de plomb :
—M. Boscione, jouons franc-jeu. Que vous arrive-t-il ? Nos correspondants font état de bonnes relations avec vous depuis des années. Jamais aucun problème. Vous avez toujours rendu des rapports utiles et intéressants. Je ne comprends pas quelle mouche vous a piqué.
—Il se passe que vos sbires ont commis une descente chez moi. Qu’ils ont failli tuer mon jeune adjoint, et, voyant que je prenais sa défense, il se passe qu’ils ont simplement fait sauter mon laboratoire, en sachant que nous y étions. Voila ce qui se passe. Bizarre manière de rester en bons termes avec un partenaire fidèle...
Vank Essem haussa les épaules.
—Bavure. Nos jeunes font régulièrement des raids en pleine nature...
—avec des armes illégales..
—pas plus que les vôtres, M. Boscione. Et même bien moins. Ils n’ont jamais tué personne et n’avaient aucune intention de nuire à votre... petit camarade. Mais, comme nous préférons garder nos opérations discrètes, ils ont sans doute tenté de lui faire peur. Le chef de commando a commis là une erreur, qui a d’ailleurs été lourdement sanctionnée.
—Mais alors pourquoi ont-ils envoyé une bombe sur mon labo ? Pour me faire peur aussi, sans doute ?
—Ils ne savaient pas que c’était votre maison. Votre bluff a trop bien marché : ils ont vraiment cru que vous étiez un garde forestier en vigie, pour le compte du Vic voisin. Voyant que vous preniez sa défense, et que vous vous prépariez -croyaient-ils- à communiquer avec vos autorités, ils ont préféré faire disparaître toute possibilité d’identification. Nous avons autorisé le largage de la bombe, sur la foi de ce qu’avançait le chef de commando. L’erreur de celui-ci a été de ne pas éventer votre ruse. Il a été sanctionné.
Notre erreur à nous a été d’accepter que vous passiez contrat sans déclarer votre véritable résidence...
—Convaincant, je dois dire, admit Boscione. Nous sommes donc sur la voie de reprendre d’excellentes relations. Le problème est que je n’ai plus de labo.
Loah eut un petit rire, ressemblant au frottement du papier de verre.
—Soyons sérieux... Vous savez comme nous que votre véritable local expérimental est demeuré à l’abri, à quelque distance.
—Je ne vois pas de quoi vous parlez.
—Il le faudra pourtant, car nous voulons désormais vous employer directement comme “chercheur dirigé”. Ce sera beaucoup mieux pour vous et pour nous. Nos techniciens sont avides d’aller constater de visu l’état de vos progrès. Je suis sûr qu’entre collègues, vous vous ferez un plaisir de leur faire visiter vos merveilleuses installations.
—Il n’en est pas question.
—Nous allons voir. Bien entendu, nous ne voulons pas que des informations puissent à nouveau filtrer sur votre “hiérarchie”. C’est pourquoi nous traiterons votre petit compagnon.
—Vous voulez dire que vous allez le... tuer ?
Hatzik se leva, éploré, et s’agenouilla contre Boscione.
—Allez vous collaborer de votre plein gré ?
—Dans ces conditions, moins que jamais.
Le grand personnage maigre ne cilla pas des yeux et demeura parfaitement poli.
—Alors, nous allons élever le niveau de direction de la recherche. Suivez-nous à la section cognitive.
Parvenus dans une pièce ronde entourée de murs métalliques de texture mate, on le sépara de Hatzik pour l’installer sur le fauteuil central, auquel on l’attacha. Puis deux jeunes hommes se penchèrent sur lui. Après un enchaînement bien rôdé de gestes précis, le Frangin se retrouva tondu en une dizaine d’endroits du crâne, et hérissé d’autant de contacts en forme de baguettes chinoises, reliés sans filage à un large échiquier renversé à un mètre au dessus de sa tête.
Plusieurs moniteurs s’allumèrent et Hatzik reconnut la boîte crânienne multipliée de son ami, parcourue de divers contrastes de couleurs vives.
—Recherche en contrat... dit doucement la haute silhouette, et aussitôt les taches de couleurs changèrent d’emplacement en une sarabande effrénée.
—Ne vous défendez pas, cela ne sert à rien, reprit la silhouette. Cela prolongera simplement la séance et l’ordi disposera de davantage de paramètres pour cerner vos arcs-pensée.
—Il y en a déjà un, dit un technicien en noir, coiffé d’un casque étrangement bosselé, assis devant un autre écran. Il semble se former de façon récurrente autour de l’écho du mot “contrat”. Posez une autre question, Eminent AO, on va établir un premier recoupement.
—”Monde intérieur”... énonça distinctement la silhouette.
Un deuxième pôle de pulsation régulière apparut ur plusieurs écrans, tandis que des arborescences aléatoires le reliait au premier, comme des éclairs intermittents.
—Voila, Eminence. Nous avons une bonne association avec “recherche”, et une série de plis avec la zone “contrat”. Je vais voir ce que l’ordi nous propose comme univers sémantiques stratégiques.
—interprête, dit-il sur un ton plus élevé.
—Au point. Achevé. Réglages., dit une étrange voix féminine aux accents veloutés.
—Précisez, confirmez : programme de recherche sur le monde intérieur achevé ? Il ne reste que des réglages ?
—Interprétation correcte, confirma la voix sirupeuse. Zone de réticence sur contrat indiquant un recul du sujet en termes intentionnels.
—Précisez, confirmez : le sujet n’est plus désireux de tenir ses engagements sur le projet de recherche “monde intérieur” ?
—Interprétation correcte. Rejet massif. Récusation, haine....Non. Jamais. je garde le monde intérieur. Vous ne l’aurez jamais. Allez vous faire foutre...
L’ordi se mettait à parler comme s’il devenait peu à peu l’organe même du cerveau de Boscione.
—schéma de structure, dit la silhouette pâle .
—va te faire foutre, répondit la voix sirupeuse.
—décryptez cerveau imaginant, dit la silhouette.
—A vos ordres, Eminence, s’empressa un autre technicien, qui analysait une superposition de la représentation du cerveau et certaines constructions rapides d’images en relief .
—Il y a une tentative de faire émerger un certain dipositif en réseau, mais la résistance du patient rend l’image floue, dit-il.
—Association ?
—Plaque. Plaque. Plaque quantique et concentrateur...dit Ordi empruntant un timbre de voix de plus en plus hystérique. Nanoréacteurs. Nouvelle procédure d’injection des données.
—Je ne comprends rien, dit le technicien “Mots”.
—Moi, non plus dit le technicien “Images”. çà ne correspond à rien en arcs-schémas.
—Essayez encore, suggéra calmement le maigre hermaphrodite sans âge.
La nouvelle tentative se révéla sans succès, l’ordi semblant battre la campagne dans toutes les directions sémantiques. A croire de Boscione était subitement devenu schizophrène.
—On fera appel à un spécialiste « monde intérieur », soupira l’AO. Peut-être saisira-t-il où Boscione veut en venir avec sa “nouvelle procédure”.
Passons à autre chose.
—Bottes rouges, dit-il.
Hatzik reconnut immédiatement sur les écrans “images” l’enfer de l’incendie de leur maison suspendue, et le clip où Boscione fauche les assaillants au fusil protonique.
—Bon, ils sont bien morts, commenta sobrement l’Eminence. çà justifie une exécution formule B5. Essayons un glissement : cache, local secret.
Sur son fauteuil, Boscione se cabra, du sang sur les lèvres qu’il venait de se mordre férocement.
La douleur irradia sur tous les écrans, rendant les interprétations impossibles.
—Empêchez le de se mordre, dit l’Eminence, agacée. Vous auriez-du lui mettre une poire d’angoisse. çà nous fait perdre du temps.
—Le signal redevient consistant, constata le technicien “mots”. La résistance elle-même désigne le mot “falaises”.
—Quelle falaise ? demanda doucement l’AO.
—Maison-arbre, tout près, regard falaise, dit l’ordi comme un enfant, avant d’articuler plus souplement :
—Presque en regard de la maison-arbre. La falaise-carrière.
—Bon Dieu, râla dans la pénombre un homme en noir. On y était !
Tous les présents se tournèrent vers l’intervenant.
—Que voulez-vous dire, Monsieur ?
—Que c’est exactement l’endroit, Eminence, où nous-nous exercions au tir quand le gamin nous a surpris, dit l’homme.
—Parfait, dit l’AO. Il n’y a plus qu’à chercher l’entrée.
—Entrée, répéta-t-il pour l’appareil de vérité.
—Bottes, bottes foin dessous.... sous les bottes de foin, dit l’ordi d’une voix harmonieuse.
—Il y a du foin dans cette carrière ?
—Oui, Monsieur. Des vics utilisent la carrière pour jeter du foin pourri.
—Parfait, dit l’AO froidement, nous pouvons tuer ces individus.
—Hmm, Eminence, je ne voudrais pas abuser, dit le technicien. Mais ...
—Vous souhaitez formuler une objection à l’exécution ?
—Non. Mais je crois qu’il faudrait vraiment prendre le temps de plusieurs séances sur la description de la machine à produire du monde intérieur. Sans cela, nous risquons le pépin, quand nous tenterons de la mettre en marche. Même s’il n’y a pas de piège, ce qui est probable, car il n’y a pas d’arc-pensée sur les constellations ruse-piège-danger-risque, que j’ai stimulées. En revanche, on peut détruire le garçon. Il n’est d’aucune utilité.
—Vous avez raison. C’est bien ce que je veux dire.
Si l’AO, surpris en flagrant délit d’impatience vengeresse, était un peu vexé, cela ne transparaissait nullement.
La salle de “déplacement moléculaire” (un charmant euphémisme pour “mise à mort par annihilation instantanée”) n’était heureusement pas prête et l’on enferma pour un moment Hatzik avec Boscione dans un cagibi métallique sans ouverture visible. C’était ce qu’attendait le Frangin.
Les AO leur avaient enlevé tout ce qu’ils avaient pu (ustensiles et armes variés, lunettes, ceintures, boutons, etc.), mais ils n’avaient pas encore pris le temps de déconnecter ses nanogreffes, trop confiants dans l’épaisseur de leurs murs, truffés d’entiémetteurs.
Boscione en profita pour lancer l’appel prévu à Ilnara, en espérant qu’elle saurait manoeuvrer les commandes de la petite machine qu’il lui avait confiée.
Il y eut un bruit de déchirure, et la jeune princesse Ar se matérialisa dans le réduit, tout contre Boscione. Elle s’écarta aussitôt, les sourcils froncés, se heurtant à Hatzik :
—Vous avez fait exprès !
—Votre mâtre ne vous a pas assez dit de vous méfier des hommes, ironisa Boscione.
Ce qui était formidable avec cette fille, c’est la rapidité avec laquelle elle se familiarisait avec les dispositifs les plus fous.
—Serrez-vous contre moi.
—Non !
Il saisit de force Ilnara et Hatzik entre ses bras et pria que le collecteur, programmé sur une minute, veuille bien se déclencher. La faille se déchira à nouveau, juste à l’instant où le panneau glissait derrière eux, laissant place aux techniciens de DM. Ceux-ci n’eurent pas le temps d’asister à la dématérialisation, et furent seulement ébahis par le vide parfait de la petite loge d’attente.
A quelques kilomètres de là, sous de beaux ombrages, trois formes humaines se concrétisaient, à côté d’un petit appareil noir juché sur un trépied.
—Crénom, jura Boscione, c’était moins une.
—Comment as-tu fait pour ne pas associer sur “collecteur” , dématérialisation, ou faille, demanda Hatzik, aussitôt.
Boscione sourit de toutes ses dents irrégulières.
—Pour ne pas associer sur certains mots, il faut en associer d’autres. Par exemple, je les ai bassinés avec l’idée de réseau, et celle de monde intérieur. çà m’a permis d’éviter la “dématérialisation intermédiaire”, et surtout de ne pas produire d’image du collecteur.
—formidable, dit Hatzik. Je n’en reviens pas.
—Je ne comprends rien , gromella Ilnara. J’aimerais bien que quelqu’un m’explique.
Hatzik sauta au cou de la jeune fille et lui colla deux patins mouillés sur les joues :
—tu as été parfaite... Sans toi, j’y passais tout de suite, et le Patron un peu plus tard.
—Mais expliquez-moi, putevierge !
—Oh, c’est la mâtre qui t’apprend ces mots ?
—La petite a droit à une explication , reconnut Boscione en riant. Qu’est-ce que tu veux savoir, princesse ?
—Ne m’appelez pas princesse. Je ne le suis pas vraiment encore, et le serai peut-être jamais... D’abord, qu’est-ce que c’est que cette machine qui vous a fait apparaître... C’est de la magie, ou quoi ?
—Pas du tout. C’est de la science, et de la meilleure que celle que pond la bureaucratie Mer, devenue idiote à force de se mettre au service du pouvoir. J’ai appelé çà un collecteur. Le principe physique est un développement des lois d’Aspect, connues depuis déjà trois cent ans, et des équations de Torghan. En gros, tu peux créer un champ où tu isoles toute la matière qui s’y trouve, par exemple toi, moi, Hatzik, et l’air qui nous enveloppe. Ce “paquet” est ensuite attiré, par tunnel subquantique, vers d’autres coordonnées spatio-temporelles. A ce nouveau point, un champ analogue est constitué. Les champs de départ et d’arrivée sont alors littéralement échangés, et si le contexte n’est pas trop différent, les objets organiques, comme les corps vivants, se retrouvent transportés.
—Est-ce que les molécules sont détruites au départ et recopiées à l’arrivée ?, demanda Hatzik, que Boscione n’avait pas encore initié à ces arcanes.
—Pas du tout. Les auteurs de science-fiction avaient inventé cette solution avant qu’on comprenne que c’est l’espace-temps qui se déplace tout entier à chaque fois (ce qu’on nommait autrefois les “variables non-locales”), même si çà a l’air impossible, et que le problème n’est pas tant de transporter les ensemble organiques que d’isoler des segments d’espace-temps de leur contexte, et de les faire se rencontrer dans une dimension commune. Personne n’avait avancé sur ce problème depuis 10 ans, sauf un vieux chercheur de mes amis, qui a déserté le Mer sans être poursuivi, en trompant les ordis.
J’ai réussi à stabiliser les champs de cotransfert par une intervention que j’ai appelée “machine intermédiaire”, dont tu as ici un modèle bien développé. Que je porte toujours sur moi... avec quelques autres petites choses amusantes.
—Dites, susurra Ilnara avec une nuance de respect nouveau dans la voix, vous êtes une espèce de.. savant ?
—Si tu veux. Ce n’est pas ma faute. La condition frangine oblige souvent à faire preuve d’imagination...
Et là, Boscione leva un doigt sévère.
—Autant vous dire, mes amis, que c’est la première fois que je parle un peu de çà à d’autres, depuis la mort de mon vieux maître. Je veux un silence total.
—Mais, s’écria Hatzik, les Mers sont au courant, maintenant qu’on a disparu...
—Pas du tout, mon bonhomme ! Ils croient que nous pouvons débloquer les portes et que nous sommes en train de courir dans les couloirs et les coursives de leur fourmilière. Je ne te dis pas quelle chasse ils ne sont pas en train d’organiser là dessous.
—Au fond, dit Ilnara boudeuse, je ne comprends pas pourquoi vous avez pris tous ces risques. Vous êtes entrés, ressortis... Maintenant ils sont surexcités et vont nous poursuivre partout dans le monde, même si vous passez votre temps à faire des sauts de puce... Qu’avez-vous gagné au juste?
Boscione caressa les cheveux flamboyants de la jeune Ar, qui eut un sursaut de recul.
—Il y en a dans cette petite caboche ! Bon, regarde.
Le Frangin déscratcha sa contre-manche et fit apparaître le tabulateur numérique textile.
—J’appuie sur 1.
—Bon, et alors ? dirent ensemble les jeunes gens, penchés sur la manche.
—Et bien, la porte de l’ascenseur de la mairie vient de sauter.. avec j’espère le maximum de bottes rouges... Bon attendons un peu... et j’appuie sur 2. Vlan, plus de “salle cognitive”, et j’espère que la cervelle des techniciens “Image” et “Mot” est bien répandue au plafond. Elle sera plus difficile à interpréter, je présume...
Ils ne vont plus savoir où donner de la tête, mais il y a une chose, mes enfants, que je vous garantis...
—Quoi ? dirent les deux visages aux yeux écarquillés comme ceux des badauds devant la démonstration d’un taille-crayon électronique.
—Eh bien, c’est qu’ils ne se doutent aucunement que nous sommes là dehors, à plus de trois kilomètres de leur base et que nous pouvons envoyer des messages de mise à feu à travers leurs tonnes de murs d’acier tramés de résilles anti-communication. En fait, tu vois, Hatzik : cette invention là est encore plus forte que la précédente. Elle n’est pas de moi, je vous le dis tout de suite...
—Et, c’est quoi cette histoire de techniciens “image” et “mot” ? demanda Ilnara qui ne perdait pas le nord.
Boscione soupira.
-Bon, après je ne réponds plus à aucune question, et on se tire... Voila : ces salopards mettent au point depuis de dizaines d’années une machine à lire directement les pensées. En un sens, c’est un avantage, car cela dispense de torturer les gens pour qu’ils avouent. Mais c’est aussi horrible, car après dix minutes, les patients s’entendent littéralement parler à travers la bouche de l’ordi. En fait celui-ci pense même avant que les paroles ne se forment dans la tête de la personne. Il anticipe les “aires sémantiques”, c’est-à-dire les associations de significations organisées autour d’un “axe stratégique”. Celui-ci est souvent confirmé par les images produite en même temps par l’autre partie du cerveau, mais pas toujours. La grande trouvaille de cette machine est de relier les cerveaux des participants, tortionnaires et patients, et de comparer leurs styles d’excitation. Autrefois, dans les moutures archaïques du détecteur de mensonges (appelé polygraphe par les uns, ou électromètre par les autres), on se contentait de fouiller dans les réactions de la pauvre victime, sans se rendre compte d’un fait élémentaire : c’est précisément sur ce qui intéresse simultanément l’analysé et les analystes que se forment les associations signifiantes.
—Je ne vois pas ce que cela veut dire, dit Ilnara.
—Eh bien par exemple, si on veut vous faire avouer où vous avez caché un bijou, l’image du bijou est la même chez vous et chez celui qui le cherche, du moins si c’est vous qui l’avez réellement caché, et que votre interrogateur l’a déjà vu. Non seulement l’image mais aussi la plupart des mots associés comme or, argent, diamant, parure, etc., sont également partagés par les gendarmes et par les voleurs. Et encore les mots cachette, secret, etc.
—oui, çà semble évident...
—Pas tant que çà, petite fille. La science a longtemps cru bêtement que chaque organisme avait un stock de mots quelque part rangé dans la matière grise, mots prêts à porter, ayant chacun leur vis-à-vis dans la réalité...
—comme un stock d’étiquettes, dit Hatzik.
-Exactement. En fait, en relançant chez l’analyste les significations adjacentes, on suscite toutes les correspondances chez l’analysé. On a donc beaucoup plus de chance de l’entraîner à produire malgré lui une image de plus en plus précise, sans même poser de question, ce qui lui donne toujours une possibilité de résister.
—Je vois.
—Ce système de résonnances mentales entre participants est surtout utile lorsque les analystes ignorent beaucoup de choses, sauf les enjeux généraux qui les relient aux analysés, comme l’espionnage ou l’intention de nuire. Très vite se constitue un univers commun de références qui piège le patient, parce que celui-ci appartient, plus qu’il ne le croit, à l’univers de ses tortionnaires. Il finit par ne plus savoir qui il est, s’il n’est pas lui-même le manipulateur... Si celui ci est “innocent”, s’il n’a rien à voir avec ce qui intéresse le manipulateur, alors au contraire, les univers mentaux demeurent indépendants, sauf brassages aléatoires san conséquences.
—Mais vous avez aussi parlé de “monde intérieur” ?
le visage de Boscione se ferma.
—Ah, çà, je ne vous en parlerai pas....
—C’est plus secret pour nous que pour les salauds de bottes rouges ? provoqua Hatzik.
—C’est pas çà. Il vaut mieux que vous n’ayez rien dans la tête sur ce sujet. C’est mieux pour tout le monde...
—Pourtant, insista l’adolescent, tu leur a dit que ça se trouvait sous les bottes de foin de la carrière....
—Qu’ils y aillent donc, railla Boscione en haussant les épaules.
Europe, Aragnol, 30 septembre 251
Perchée sur le dôme de basalte massif, la partie découverte de la corniche formait une terrasse circulaire d’où l’on disposait d’une vue imprenable. Elle était creusée, à intervalles réguliers, de puits destinés à recevoir l’eau tombant du clocher. Quelques maigres arbustes avaient réussi à survivre à l’intérieur de plusieurs, tentant désespérément de s’élever entre les murailles aveugles pour trouver le soleil. Au delà des piliers, la large base évasée du clocher abritait une sorte de place couverte, au milieu de laquelle s’enfonçait un escalier en courbe, dont les dalles étaient couvertes d’une épaisse croûte de cendre sêchée.
Lampes autonomes au front, les compagnons y descendirent avec précaution, dans un silence sépulcral.
Les faisceaux lumineux fouillaient une pénombre de plus en plus épaisse, mais les surfaces vaguement luisantes qu’ils caressaient de temps en temps livraient quelques indications étranges : les visiteurs s’apercevaient que l’hélice formée par l’escalier décrivait un arc trop large. Il s’appuyait en effet sur la paroi intérieure non pas d’un puits cylindrique, mais plutôt d’une immense cave sphérique.
Kando, Lyseange et Phil étaient en train de s’enfoncer dans le ventre d’une citerne géante, dont ils devaient bientôt se rendre compte qu’elle était à demi-comblée par une terre poussiéreuse .
Parvenus sur ce sol, les visiteurs constatèrent qu’il était constitué d’une poudre fine et régulière, dans lequel les pas marquait fortement, laissant une empreinte parfaite. Personne n’avait dû y poser le pied depuis longtemps avant eux, car il n’existait aucune autre trace humaine. Seules quelques sinuosités fuyant vers les murs évoquaient la reptation d’un petit serpent.
—Nous sommes les premiers hommes à fouler cette planète, plaisanta Kando, qui n’entraîna aucune hilarité de la part de ses compagnons attentifs à toute anomalie possible.
Au milieu de la salle hémisphérique, se tenait un îlot de grands carreaux de marbre, polis par endroits, plus rugueux à d’autres, mais que la poussière paraîssait épargner, sauf de petites dunes formées en périphérie.
Au centre s’évasait une large vasque du même granit noir semé d’étoiles que celui qui revêtait le dôme. Pas trace d’eau, sinon de vagues traînées, sêches depuis longtemps.
—Eh bien, dit l’homme sans nom, voila un site bien théâtral ! Sa voix se multiplia aussitôt sous la coupole en curieux échos assourdis.
Apparemment, il n’était guère sensible au côté effrayant du décor, songea Lysange.
—Je me demande à quoi l’endroit pouvait bien servir, dit Kando, traduisant tout haut les pensées de chacun.
Le timbre plus aigu de la voix du jeune homme se scinda en trois ou quatre répons fidèlement identiques à l’original.
—Je n’en sais rien, dit Lyseange, mais c’est vraiment un lieu horrible. Il suinte de ses murs un je-ne-sais quoi de répugnant. Je propose qu’on ne s’y attarde pas...
—Bien, approuva “Phil”. Remontons. Je voudrais faire un tour du village et des environs. Et aussi mettre le dirigeon à l’abri des regards.
—Moi, je suis bien ici ! fanfaronna Kando. çà me fait penser au niveau 14 de “Horrid VI”, le holojeu que je préfère... D’ailleurs, si on veut faire la cuisine, on ne risque pas de produire une trace thermique sensible de dehors.
—Ce n’est pas faux.. Restez-là si vous voulez, avec les sacs. Je vous rejoins tout à l’heure.
Lyseange s’empressa de rattraper “Phil”. Ils remontèrent sur la plateforme et cherchèrent d’autres entrées dans le bâtiment massif. En vain.
—Ce cercle de puits ne semble pas communiquer avec la salle en dessous. A quoi pouvaient-ils donc servir ? s’interroga la jeune femme.
— En tout cas, les puits transversaux à la vallée doivent déboucher sur la rivière. Entendez-vous ?
—Oui. Ce bruit en saccades régulières me fait penser à un moulin. Je suis sûre qu’il y a une roue à godets là-dessous. Peut-être pour produire l’électricté de ces vieilles lampes rouillées, encastrées dans les piliers.
—Soit, mais où passaient donc les propriétaires pour s’y rendre ?
—Par un passage aujourd’hui scellé, rendu inaccessible aux petits curieux dans notre genre, supposa Lyseange, dubitative.
Ils sortirent du bâtiment puis retournèrent sur la place du hameau. En une demi-heure, ils replièrent les superstructures du dirigeon et tirèrent l’appareil sous l’auvent de la grosse maison. L’homme sans nom plaça par devant quelques grandes planches, roula deux fûts, et le dirigeon, ainsi camouflé à peu de frais se transforma en un fort anonyme bric-à-brac de ferraille et de toile.
—Lyseange, je sais que vous n’avez pas très envie de retourner dans la salle souterraine... Mais je voudrais effectuer seul ma recherche.
—Je comprends, vous voulez vous plonger en état de concentration.
—Oui, je vais mettre tous mes sens en éveil sur les détails de l’environnement. Et pendant cette phase délicate, je préfère franchement vous savoir à l’abri avec Kando.
Il lui serra les poignets affectueusement, et sans l’avoir voulu, leurs mains se cherchèrent. Un peu surpris, “Phil” retira les siennes, pour, aussitôt, dans un élan qu’il ne réprima pas, caresser tendrement la joue de la jeune fille.
Lyseange n’eût pas l’air choquée. Elle accepta le geste avec une candeur enfantine et offrit en retour un sourire à peine gentiment moqueur.
—J’y vais.... Le jour ne tardera pas à se retirer du fond de vallée. S’il y a quelque chose, j’utilise le signaleur Mer..
—D’accord.
Lyseange décrocha le petit multimicro de sa boucle d’oreilles droite et l’enfonça dans son conduit auditif. Les fibres internes de la minuscule coquille se mettraient à vibrer si son interlocuteur déclenchait le signaleur, même à plus d’un kilomètre.
Puis, à contrecoeur, elle retourna au viaduc conduisant au morne édifice.
“Phil”, de son côté, emprunta un sentier à flanc de vallée. Il descendit en contrebas de l’énorme dôme vers la ruine d’une bergerie et traversa le petit pont rustique qui y enjambait le torrent. De l’autre côté, il avait repéré vers l’est une proéminence grise et noire, d’étrange aspect. Cela évoquait un cône de scories qui auraient brûlé depuis longtemps, ou encore une masse compactée de caillasses, de branchages et de détritus organiques, roulé par la crue ou l’avalanche et maintenant échouée au dessus du lit à faible débit.
Recuit de soleil depuis le matin, le monticule restituait maintenant sa chaleur comme les pierres d’un brasero éteint, ainsi qu’une âcre puanteur. En approchant, l’homme-sans-nom dérangea des vautours qui se repaissaient de la carcasse disloquée d’un bouquetin. D’autres squelettes cornus avaient déjà été nettoyés par les grands oiseaux aux ailes poussiéreuses.
“Phil” n’aurait su dire pourquoi il était attiré par ce spectacle morbide. Peut-être justement parce que sa quète avait à voir avec la mort. Celle d’un ami, la sienne. Et... celle de sa mémoire.
Sans se soucier de se salir, il escalada le tertre. Il trébucha dans les scories, et dérapa sur la matière dure et grumeleuse, telle le fond d’une casserole brûlée, s’accrochant ici ou là à une branche carbonisée, changée en pierre noire.
Parvenu au sommet, il examina l’ensemble de la masse de conglomérat disparate. Il était certain que bien des structures longilignes concassées, pressées en une même croûte par des forces géologiques récentes, n’étaient pas des branches lyophilisées, mais des ossements.
Quelques fémurs étaient d'ailleurs parfaitement reconnaissables, mais le savoir de “Phil” en matière d’anatomie animale et humaine était trop faible pour identifier l’espèce à laquelle ils appartenaient.
Quelque chose glissa sous son pied, se détachant d’un fond de cendre argileuse dessiquée : une sorte de cadre entoilé.
L’origine manufacturée de l’objet n’était pas douteuse, mais ce fut seulement en le prenant en mains pour en secouer les écailles d’argile que l’homme comprit ce que c’était.
Un déflecteur en siliconel : un pare-reflets artisanal utilisé par les petites équipes de documentaristes dans l’éclairage de scènes d’intérieur. Fabriqué dans une matière résistante aux hautes températures des projecteurs, et pourtant fragile, aisément cassable ou déchirable.
Ce reste pitoyable constituait la première preuve tangible du destin fatal de son ami. Il ne disait rien des circonstances de l’accident tragique, mais il déclencha chez l’homme sans nom une vertigineuse spirale d’émotion. Il dût s’asseoir sur un tronc pétri dans la boue.
Et soudain il se souvint.
De son nom, d’abord. De sa fonction et de sa mission, ensuite. Et puis tout, passé, présent, questions, réponses foisonnèrent et explosèrent en lui. Idées et images proliférèrent, se croisèrent en un carrousel effrayant, comme si elles voulaient rattraper en quelques instants l’amnésie de ces longs jours.
Epuisé, il s’affaissa sur lui-même, mains tentant de protéger sa pauvre tête. Puis il se releva lentement, nez redressé comme une bête à l’affût, et, littéralement, sentit le danger.
Lyseange descendait les larges marches avec précaution, sans oser regarder la luciole qui bougeait très loin au centre du gouffre obscur.
Même le gaillard sifflotement qui lui parvenait de Kando, réverbéré par la voûte géante ne parvenait pas à la rasséréner. Enfin, elle rejoignit le garçon qui avait installé sans vergogne le réchaud et les sacs de bouffe sur la vasque centrale, comme sur une paillasse de cuisine.
—Ah te voila ! Ton ami Phil ne revient pas ? Les galettes sont réhydratées et cuites... Deux chacun. J’en garde deux autres pour Phil.
—Tu crois que c’est prudent de faire chauffer quelque chose sur ce truc... cette plaque ?
—Où est le problème ?... C’est juste une fontaine vide et...
Comme si l’esprit de lieux avait attendu cette remarque précise pour en souligner la sottise irréparable, un râclement caverneux se fit entendre, venant de partout à la fois.
Il fallut quelques instants aux occupants, tétanisés, pour se rendre compte que la circonférence bleue-grise qui formait l’ouverture du plafond, très haut au dessus d’eux, était en train de se réduire, comme une lune qui aurait décru en accéléré, avalée par l’ombre.
Et le couvercle se referma, avant qu’ils aient eu le temps de bouger.
La nuit était maintenant totale dans le caveau géant, sauf la lueur tremblotante du réchaud. Lyseange, la première, dompta sa terreur pour ne pas cèder à la folie de l’enfermement.
—J’étais sûre qu’il existait une machinerie.
—Tu... tu crois que c’est à cause de moi... bredouilla Kando en avaçant la main pour déplacer le foyer.
—Ne touche plus à rien, c’est trop tard, de toute façon. Et puis rien ne prouve que ce soit çà. Il se peut que le mécanisme rouillé depuis longtemps ait fini par se déclencher au troisième passage.
Lysange se leva d’un bond et courut vers l’escalier qu’elle remonta rapidement, jusqu’à toucher la trappe de pierre qui obturait désormais l’ouverture. Elle descendit et remonta ensuite à plusieurs reprises quelques marches, dans l’espoir qu’un enclenchement aurait lieu dans l’autre sens, entraîné par son poids sur un levier caché.
Elle examina enfin attentivement la lisière du “couvercle”.
—C’est parfaitement jointif ! Du travail magistral. Et c’est sans doute épais d’au moins un mètre... j’espère que...
La jeune fille saisit son multimicro et l’utilisa en position d’émetteur, produisant le classique signal “mayday” (trois longues, trois brèves). Puis elle bascula en réception et attendit. Après avoir réédité trois fois l’opération, elle s’assit, découragée, sur la plus haute marche, où Kando vint la rejoindre.
—De toutes manières, dit le garçon. Phil va nous rejoindre avant la nuit. Il verra bien que le puits est fermé. Il aura peut-être une idée, de l’extérieur.
—Tu as dit que Phil était mon ami , attaqua Lyseange. Que suggèraiss-tu ?
—Tu crois que c’est le moment de...
—Et pourquoi pas, il n’y a rien à faire qu’à attendre. Alors ?
—Eh bien, je...
—Je te prie de considérer que c’est notre ami..., pas seulement le mien.
—Cela va sans dire..., mais..
—Descendons manger tes galettes. Elles sont à peine mangeables chaudes. Mais froides, il vaut mieux s’en servir pour boucher les trous des semelles.
Et le temps passa, apportant somnolence glacée et désespoir insinuant.
Northamerica, Langloch, Saratoga Lake County, 1er octobre 251
La grande forêt échevelée enveloppait Boscione, Hatzik et Ilnara de son vert émeraude intense, bruissante de mille espèces d’oiseaux. On aurait pu se croire dans une région tropicale si les sapins sombres, les bouleaux feuillolants et les érables diaphanes ne peuplaient la haute fûtaie de leurs essences nordiques.
—Voila, déclara Boscione en tendant à ses compagnons la broche où grésillait la chair écorchée d’un gros rat musqué. J’ai une solution : nous cacher quelque temps chez les Frangins des îles côtières. Ils constituent un réseau très indépendant et très vigilant. Personne ne viendra nous chercher chez ces pêcheurs.
—Je ne veux pas aller vivre chez des Frangins ! déclara Ilnara avec véhémence. Ils n’ont aucun code d’honneur et vivent dans l’huile de machine !
—Résumé peut-être un peu excessif, jeune Dame ! dit Boscione sans s’arrêter de manger à belles dents. Et d’abord, dans la Frange, il y a toutes sortes de gens. Je vous emmène chez des amis très sûrs. S’il ne l’étaient pas, je ne m’y risquerais pas : c’est tout de même moi qui est recherché par les Mers et pas vous.
—Il n’en est pas question, je..
—Mais vous êtes libre d’aller où bon vous semble, jeune Dame, coupa Boscione un peu excédé.
Le ton d’Ilnara se radoucit quelque peu .
—Ne puis-je pas au moins donner mon opinion ? Vous savez qu’une Noble Ar n’a pas droit dans la Frange à tout le respect qui lui est dû. La rumeur court sur des cas de filles enlevées et vendues...
L’éclat de rire tonitruant de Boscione l’arrêta dans son élan rhétorique.
—Vous n’en croyez rien vous-même. D’ailleurs, ne m’avez vous pas dit que vous risquiez d’être vendue par votre propre Pehr pour avoir transgressé les règles sacrées de la chasse initiatique ?
Ilnara s’enferma dans un silence boudeur.
—De plus, je ne propose pas de vous livrer aux Frères de la Côte, mais de vous cacher chez eux quelque temps, sous ma protection et ma responsabilité. J’ai besoin d’un peu de tranquillité pour envisager la suite des événements.
—Que compte-tu faire ? demanda Hatzik, regardant avec suspicion l’épaisse forêt inconnue qui les entourait.
—Simple : réunir de l’argent et des gens, acheter des armes perfectionnées et me dépêcher de retourner à la Falaise pour interdire à ces bandits de disposer du Laboratoire secret.
—Il n’est plus si secret, semble-t-il, remarqua Hatzik.
—C’est vrai. C’est pourquoi je dois engager le combat sur un autre plan : celui de la propriété légitime de ce local et des équipements qui s’y trouvent...
—Mais n’avez-vous pas dit que la recherche était réalisée pour le compte des Mers ?
—Non. Une recherche spéciale était entreprise par contrat avec une société de Frères Urbains, dont j’ignorais qu’elle était affiliée au Mer. Cela retire toute valeur à une prétention quelconque de celui-ci sur mon invention. Par ailleurs, le labo contient bien d’autres expériences.
—Mais comment compte-tu faire valoir tes droits, alors que sur la Frange, il n’y a d’autre propriété légitime que le domaine Ar, en dehors des hauts lieux appartenant au Chan, et des villages-vigies relevant des Vics ?
—Je ne sais pas. Je dois trouver un avocat qui plaide bien ma cause.
—Auprès de qui ? demanda Ilnara.
—Du Tetrapan, directement.
Hatzik haussa les épaules.
—çà te prendra trois ans !
—Non, répliqua Boscione en éteignant la lampe-tempête.
Je crois que j’ai une ligne directe.
Ilnara aurait eu trop honte d’avouer qu’elle avait peur de la nuit noire en pleine forêt, et que la forme massive de l’homme couché près d’elle, se découpant dans la lumière des dernières braises, la rassurait un peu.
Europe, Aragnol
Cela faisait des années que Fran Millegrain n’avait pas combattu au corps-à-corps, préférant toujours la conciliation ou la ruse au stupide affrontement physique.
Mais en voyant le sourire éclatant de l’athlétique surv’ar qui l’attendait en bas de la colline-charnier, il regretta amèrement son manque d’entraînement. Cette fois, il n’échapperait pas à une lutte à mort, et serait probablement battu et tué par la bête fauve qui l’attendait tranquillement. Au moins, le surv’ar, tout meurtrier professionnel qu’il fût, devrait-il compter sur la rage qui s’emparait de Fran. Une irrésistible envie de vengeance lui montait à la gorge. Cet Ar allait payer pour tous ceux qui lui avaient volé -ne fut-ce que quelques jours- les racines de son être même.
L’alarme audio résonna dans son oreille mais il ne répondit pas. L’émission aurait immédiatement renseigné le robocom des appareils dont Brar Sudarth’ar était sûrement pourvu, sous ses oripeaux de faux sauvage. Il valait mieux, malgré tout, laisser Lyseange et Kando, en dehors de cette confrontation, en espérant qu’ils aient, de leur côté, une chance de s’en tirer.
Provoquer l’ennemi était toujours une bonne tactique, à la fois pour gagner du temps et le déstabiliser psychiquement, autant que faire se pouvait.
—Tiens ! railla-t-il, assurant sa voix, M. le Surv’ar utilise des moyens illégaux pour parcourir son domaine ? Etrange pour quelqu’un qui condamne férocement ceux qui font comme lui...
Le regard de Brar avait imperceptiblement dérapé vers la gauche et Fran utilisa aussitôt ses anciennes compétences en science des Signes pour en déduire que l’Ar se demandait comment le Nortamère avait pu savoir où il avait planqué son engin. Il pénétra immédiatement dans la brêche ouverte :
— Bien belles, d’ailleurs, ces machines de contrebande reconstruites par les Frangins !
Il avait frappé un peu au hasard, et avait fait mouche.
Le Surv’ar se rengorgea, enfouissant le déshonneur sous un regain de morgue :
—Rien n’est trop beau pour aller à la chasse au fouineur...
même si c’est un vieux débris, qui va rejoindre ceux sur lequel il marche, d’ailleurs sans aucun respect.
Sans quitter des yeux Fran, Brar s’engagea dans l’escalade des scories, tout en dégaînant une longue verge électrique. Son adversaire savait qu’un seul contact sur la peau, le tuerait ausi sûrement que s’il avait plongé les mains dans un flux hyperconducteur. Il serait réduit en fumerolles avant d’avoir pu pousser un cri.
Fran se saisit d’un solide rameau de châtaigner à la forme torturée, mais de portée supérieure à l’arme d’électrocution, si l’on prenait en compte l’allonge de son bras dégingandé. Le bois, durçi par la combustion superficielle et la lente imprégnation argileuse qui l’avait suivie, était lourd dans ses mains. Se souvenant que la meilleure défense était dans l’attaque, il fonça dans la pente, hurlant et pointant sa lance improvisée.
Riant de plus belle, Brar prétendit jouer au torero en s’effaçant légèrement pour banderiller mortellement le taureau au passage. Mais il trébucha dans un fouillis de ronces amoureuses de vieux circuits électriques, et, comme il avait sous-estimé l’allonge de Fran, son bras fut emporté dans la courbe du bâton tordu. Il lâcha son engin mortel. Celui-ci vint toucher en tournoyant la jambe du Chan nortamère, qui hurla, se croyant mort.... avant de se rendre compte qu’une fois abandonné par son manipulateur, le poussoir de mise en tension était revenu en position de sécurité.
Brar et Fran plongèrent en même temps sur l’arme, mais se cognèrent durement la tête et roulèrent chacun de leur côté.
Le puissant Surv’ar devint tout d’un coup furieux. Il se releva le premier et se jeta sur son adversaire pour l’étrangler sans plus de préliminaires. Il écrasa Fran sous son poids et ses pouces commencèrent à disloquer sa pomme d’adam.
Déjà étourdi par le choc frontal avec la dure ossature de Brar, Fran s’évanouit presque de douleur et d’effroi. Son pied se propulsa dans un arc-réflexe involontaire sur le tronc d’un maigre arbre mort qui, dans sa chute, déclencha la verge électrique enfoncée au milieu d’un enchevêtrement d’objets.
Une monstrueuse secousse arqua le Surv’ar, tandis que d’insupportables grésillements se propagèrent sous le dos de sa victime, le forçant à se contorsionner sur place.
Puis le courant baladeur se perdit dans les profondeurs incertaines du monticule, et les adversaires, durement éprouvés, se retrouvèrent en chiens de faïence.
Brar en avait plus qu’assez. çà tournait au ridicule. Il se releva en chancelant, saisit Fran au collet et le traîna au bas du tumulus, incapable d’aucune résistance.
Ce fut cette faiblesse, cette fois, qui lui valut un sursis.
—Pour qui travailles-tu ? demanda le Surv’ar, le tenant par les oreilles, prêt à marteler l’arrière de son crâne contre une pierre.
—Vous le savez bien, souffla Fran.
—J’aimerais te l’entendre dire...
—Pour le Tétrapan, chuchota Fran, pensant vaguement que l’autorité invoquée pourrait impressionner son tortionnaire. On vous surveille. Si vous me tuez, vous serez jugé et exécuté .
Le gros rire de Bra’r reprit de plus belle et Fran serra les paupières pour mourir sans permettre aux postillons de ce rustre de lui entrer dans les yeux. Le surv’ar se remit en devoir de l’étrangler posément, mais la bouche de Fran s’arrondit pour une ultime expression, et l’autre desserra un moment son étreinte.
—Tu veux encore te confesser à Oncle Bra’r ?
—Non, râla Fran. Je veux te retourner la question : pour qui travailles-tu ?
Le sang-froid du vaincu au bord de l’agonie estomaqua le vainqueur. Et, après tout, il emporterait le secret dans la tombe.
—Pour moi, d’abord, comme tout vrai guerrier Ar. Mais je passe des alliances, je rends des services à ceux qui m’en rendent. Nous échangeons nos dettes. Et là, je dois ta mort à une personne fort importante, qui ne doit pas apprécier que tu fouines dans ses affaires.
—Un Mer ?
—Oui.
—Et qu’avez-vous à cacher, lui et toi ?
La question prit de court la brute qui se décida à en finir.
—Tu vas trop loin, mon mignon. Tu demanderas la réponse à ton dieu.
Il coinça les bras de Fran sous ses genoux, pour être moins dérangé, et, cette fois, écrasa les artères cérébrales à la base du cou.
Fran perdit immédiatement conscience.
Et se réveilla, après un temps indéfini, entre chien et loup. Bras et jambes tremblants, battant la mesure de son influx nerveux ramené à la vie. Ce ciel rouge sang, était-ce-ce la couleur de l’enfer ?
Pour Bra'r, la réponse était positive. Il gisait sur le ventre au milieu des bizarres déchets, un piolet d’escalade enfoncé dans le crâne avec une telle violence que sa pointe, ressortie par la bouche, était plantée dans la croûte grumeleuse du sol.
Fran s’accroupit et se gratta la tête. Visiblement, il disposait des services gratuits d’un ange gardien. Assez bien équipé. Mais le sympathique salopard n’avait pas attendu son réveil.
En remontant à petits pas vers le village, tel un vieillard convalescent, il pensa à appeler Meredith sur sa ligne personnelle.
—J’étais inquiet, dit simplement celui-ci. Je te rappelle, ce sera plus sûr et je suis en session.
Un instant plus tard sa voix résonnait à nouveau, beaucoup plus chaleureuse.
—Mon Vieux Fran. je te croyais dissipé dans l’atmosphère...
—Pour ne rien te cacher, moi aussi…
—Je suis bien heureux de t’entendre. Tu as une drôle de voix, un peu cassée.
—Ils ont cherché à me tuer, à deux reprises. Enfin, la première fois, il s’agissait de me rendre amnésique. çà a bien failli réussir.
—Qui çà, ils ?
—Je pensais que tu pourrais m’aider à le découvrir. La petite main qui a voulu m’exécuter était le Surv’ar du haut lieu de Chamb, en Europe occitane. Un Certain Brar Sudarthar... Je dis était, car il est mort .
—Tu l’a eu ? Bravo. Je savais que...
—Non, Meredith. J’ai été à deux doigts de crever. Et je pensais que tu saurais qui est venu à ma rescousse pour lui régler son compte.
—Moi ?
La mauvaise foi du Tetrapanide était évidente. Fran n’insista pas. Il n’avait pas de temps à perdre.
—Je ne comprends toujours pas pourquoi ils m’en veulent à ce point. Je ne parviens pas à démèler si c’est le principe de l’enquête qui les a déclenchés, auquel cas cela signifierait qu’ils m’ont pisté depuis chez toi...
—Improbable. Nos protections audio sont les plus efficaces qui soient..
—Ou si j’ai mis le nez dans une fourmilière à Chamb, continua Fran.
—Qu’allais-tu faire là bas ? Tu ne m’as rien dit.
—Pour moi, Chamb n’avait aucune importance. C’est l'ancien haut lieu d’Aragnol, qui compte.
—Tu ne m’as rien dit non plus sur ce cimetière...
—Je n’allais pas te tenir au courant de mes intuitions les plus diverses. Quand tu as tracé le cadre de l’étude -les incidents sur la Frange mettant en cause les Ars depuis plusieurs années- il me fallait un point de départ. J’ai pensé... Mais tu es sûr qu’on peut parler de tout ?
—La ligne est parfaitement sûre. Tu peux y aller.
—çà existe, une connexion parfaitement sûre ? ironisa Fran. Il soupira et continua.
-Bon, dans les grandes lignes, çà donne ceci : j’avais un ami cinéaste très friand de ce genre d’incidents. Je me suis souvenu qu’il m’avait parlé d’un scandale dans une frange européenne : des orgies Ar, dans un site étrange.
—Aragnol...
—Exactement. J’ai voulu aller y voir de plus près. D’autant que mon ami y est mort, apparamment dans un incendie naturel.
—Avait-il filmé quelque chose ?
—Oui, je crois. Toute la question est maintenant de savoir s’il est resté quelque chose du film. Si j’en crois ce que j’ai vu, la réponse est non : tout est parti en fumée avec les témoins eux-mêmes. Sauf si...
—Sauf, si ?
—Je ne t’en dis pas plus, Meredith. Je ne crois pas aux lignes sûres et j’en ai déjà beaucoup trop dit.
—Attends... Tu reviens à Dicee ?
—Bientôt...
—je dois te prévenir : il y a eu d’autres incidents. Récents, je veux dire. On dit que des Amazon’ars ont attaqué un village près de la collurbe de Medeiros. Une querelle entre Australocaucasiens et Aborigènes a dégénéré, à propos de l’extension d’un agripage. Trois morts, six blessés. Une installation frangine clandestine a été détruite par une bombe à souffle dans le nord du Vermont... Les Ars de la région ont déposé une plainte officielle pour violation de la sixième loi du Livre...
—Merci de me tenir la gazette des nouvelles, Meredith. Il faut que j’y aille, j’ai charge d’âmes. Je te rappelle...
—Attends...
Fran ferma la ligne d’un coup de glotte. Il franchit la corniche sous le clocher, s’apprétant à descendre l’escalier monumental. Mais il n’y avait plus d’escalier. Seulement une terrasse maçonnée parfaitement lisse, légèrement bombée, tel l’occiput d’un gigantesque crâne. De la mousse courait dans les interstices des pavages : jamais il n’y avait eu là de puits. Il avait rêvé que ses amis s’y soient rendus. Il avait peut-être aussi rêvé avoir rencontré Lyseange et Kando... Juste de faux souvenirs qui avaient disparu avec la réapparition de la vraie mémoire.
Dans la pesante obscurité, Lyseange et Kando se morfondent, serrés l’un contre l’autre. Ils s’échangent les dernières taffes d’une cigarette de mujafe. Un excellent coupe-faim. S’il n’y avait pas la montre d’Ando, consultée à intervalles de plus en plus étirées, ils auraient l’impression d’être là depuis un temps infini. Plusieurs jours ? Une semaine ? Non, seulement une trentaine d’heures maintenant.
Ils ont passé en revue toutes les hypothèses, sauf celle selon laquelle il serait arrivé malheur à l’homme-sans-nom.
—Il n’a pas pu nous abandonner, tout de même, dit rageusement Lyseange en un enième sursaut.
—Non. Mais peut-être est-il tout simplement impuissant à nous apporter la moindre aide.
Le silence retombe, gluant, noyant les esprits.
Kando consulte sa montre auto-éclairante de plus en plus souvent, presque mécaniquement.
—Arrête, çà ne sert à rien, tu uses la pile.
—Attends... Je suis peut-être sur quelque chose.
—quoi ?
Maussade et lasse, la jeune fille s’intéresse pour la forme aux inutiles excitations de son jeune compagnon.
—Tu entends ce frottement sourd ?
—Non.
—Mais si. çà revient régulièrement.
Ecoute bien.
Chacun suspend son souffle, jusqu’à ce qu’un léger crissement se fasse entendre.
—Là...
—ah, oui, je croyais que c’était toi.
—Non, c’est au delà de la paroi. Je pense que ce son ténu revient de plus en plus vite. Le battement est maintenant de 2 mn.
La lointaine friction se manifeste à nouveau.
—I mn 45, plus de doute.
Bientôt, un rythme se laisse percevoir.
—Tu as raison. Quelque chose s’accélère.. Il va peut-être se produire...
—Je ne remonte plus au “couvercle”, c’est trop décevant.
Le rythme des bruits se condense, devient un tic-tac, puis se fond dans un grondement continu, toujours très faible. Et il se passe quelque chose. Kando a l’impression de recevoir une goutte de pluie sur la joue. Non, c’est une minuscule tas de poussière. Puis il en reçoit un autre, sur le dos de sa main.
—Lyseange ?
—Oui, il pleut de la cendre...
Les deux lampes frontales s’allument au maximum, mais leur faisceau se perd toujours avant d’atteindre la voûte.
Le bruit s’accentue, prenant une tonalité vaguement métallique.
—regarde !
Le sol de poudre grise parfaitement plane est traversé en flèche par de minuscules insectes. Leur nombre grandit, se multiplie. Le tracé parallèle et rectiligne de leur course est étrange.
—pas des puces... Ce sont bien de gouttes de poussière.
—Tu sens ? dit Lyseange.
—Quoi ?
—çà bouge... Le sol s’incline.
—Tu es folle.
Quelques minutes suffisent à confirmer l’hypothèse de la jeune fille. Ils doivent maintenant compenser légèrement la pente.
—La sphère est en train de se renverser... dit froidement Lyseange.
Comme si le bâtiment l’avait entendue, le mouvement jusque là imperceptible devient brusquement sensible. La salle bascule lentement mais sûrement sous leurs pieds tandis que le bruit continu est remplacé par un staccato de chaînages plaintifs.
—On suit le mouvement ... propose Lyseange. Ou ce sera la chute.
—On a encore du temps, dit Kando aux abois. Attends..
Il installe les sacs dans le creux de la vasque et tente de décrypter les bruits complexes qui résonnent maintenant autour d’eux, dévoilant une vaste machinerie cachée au delà des parois.
—Il y a un axe de renversement, comme sur une bétonneuse... On entend la crémaillère.
—Elle a dû se déclencher une fois atteint un certain niveau d’énergie. Un bassin de remplissage, par exemple, avec une bonde qui ouvre une chute d’eau...
—on peut tout conjecturer, mais çà ne nous mène nulle part...
—Viens, Kando. Tu ne vas pas rester accroché à cette vasque. Tu as vu la hauteur de la salle ? Trente mètres au moins.
—Non, je ne viens pas. Réfléchis une seconde.
—je ne vois pas.
—Quand la pente du sol aura atteint 40 ou 50 degrés, tu vas assister à la plus belle avalanche de poussière de ta vie... Et tu seras dessous.
—Tu crois ?
—A l’évidence.
—Mais peut-être que tout çà sortira par le couvercle qui va s’ouvrir...
—Tu rêves. Et quand bien même. Il vaut mieux ne pas être expulsé d’ici sous des milliers de tonnes de poudre.
—Tu préfère vraiment rester accroché à la vasque, comme une chauve-souris ?
—Oui. je risque également moins d’être asphyxié par le nuage, quand tout va s’écrouler.
Lyseange hésite un moment, mais quand le sol farineux se dérobe sous ses pas, elle se dépèche de remonter vers Kando qui lui tend la main et l’aide à s’installer sur le rebord précaire.
Un peu plus tard, ils se nichent à l’intérieur de la vasque et constatent que le retour interne de la corniche est assez large pour y tenir allongé, en cas de retournement complet.
L’occasion de vérifier cette hypothèse leur est bientôt donnée, le renversement s’accélérant de plus en plus.
—Attention à ne pas être éjectés au moment de l’arrêt, hurle Kando, griffant la pierre à pleines mains.
Mais lorsqu’ils parviennent au milieu du nouveau plafond, à des dizaines de mètres au dessus du tourbillon obscur, il n’y a pas de choc.
Ce qui arrive alors est sans doute bien pire.
Fran Millegrain sortit rapidement de sa torpeur et se dirigea vers l’un des puits trouant la surface de la terrasse, à l’aplomb des colonnes soutenant le bizarre campanile. Il enjamba la margelle et entreprit la périlleuse descente. Les moellons humides se descellaient, et s’aider des arbustes qui avaient poussé dans la paroi était trompeur et dangereux. De bonnes prises, profondes, pouvaient néanmoins être trouvées en tâtonnant prudemment, et il parvint assez rapidement sur un palier donnant sur un bassin circulaire d’eau vive. Face à lui s’ouvrait une haute porte à la voûte de plein cintre, occupée sur presque toute sa hauteur par une roue à aubes couverte d’algues. La machine tournait lentement sur un axe dont les extrémités s’enfonçaient dans les parois latérales de son logement, juste en arrière du chambranle de pierres. Passer entre la roue et la porte s’avéra impossible. Le regard de Fran s’attarda sur les murailles du puits, de part et d’autre. Et découvrit ce qu’il cherchait : sous des coulées de calcaire gluant festonnées de végétaux, se dessinait la forme d’une petite entrée de service. On pouvait probablement accéder par là aux organes de transmission, et peut-être à toute la machinerie. Bien entendu, il ne faudrait toucher à rien avant de comprendre l’ensemble des enchaînements mécaniques. Car on pouvait supposer que le sinistre édifice n’avait pas seulement pour fonction de s’ouvrir et de se fermer. Cet effet, déjà utilisé pour les vantaux des temples antiques, n’aurait pas suffi aux foules modernes.
Fran sortit le lazerpoche ramassé sur le corps du surv’ar et commença à dégager le pourtour de la petite porte d’acier.
Celle-ci libérée des plaques de tartre qui lui donnaient le relief d’un visage de faune pleurnicheur, il lui fut aisé de découper l’emplacement du verrou.
Le Chan pénétra dans un couloir bas, aux murs de tôle gondolée, suintant de goudrons et d’huiles épaissies. Le vacarme y était infernal : C’était celui d’énormes engrenages qui s’emboîtaient sur l’axe, au dessus de lui. Une échelle de barreaux se présentait devant lui. En se hissant péniblement, il se rendit compte que la cheminée était ouverte, d’étage en étage, de fenestrons donnant sur différents niveaux de la machine. En observant attentivement les structures, il parvint à la conviction que l’énergie mise en jeu dépassait largement le seul apport d’eau qu’il avait vu.
Il en existait sans doute d’autres. Mais l’hydraulique n’était elle-même qu’un élément du complexe appareillage développé entre les deux peaux, interne et externe du dôme. Des tuyaux blindés perdant leur vapeur brûlante, en témoignaient suffisamment. Eau chaude d’origine géothermique ? Centrale nucléaire passive ayant résisté aux décennies ?
Fran avait de plus en plus l’impression d’être englouti dans la gluante chaleur d’un ventre géant, au milieu de la vie grouillante et monstrueuse de viscères ballonnés, de réseaux nerveux, sanguins et lymphatiques anarchiques, et pourtant tendus vers l’exercice d’actions précises. Lesquelles ? Qu’était-il en train d’arriver à ses jeunes compagnons ? Quel sort subissaient-ils, réservé à d’anciennes victimes par d’anciens tortionnaires épris d’industrialisme gothique ? S’il pouvait parvenir à une salle de commandes, il serait probablement plus aisé de déchiffrer le sens de ce mystérieux fonctionnement organique.
Langloch, 1er octobre 251
En général, Arlouan Brovet réprimait mal sa fureur. Sauf envers Vadiah Skoule dont la froideur hautaine l’impressionnait quelque peu, et même s’il ne se l’avouait pas, le terrifiait secrètement.
Pourtant cette fois, la coupe était pleine. Le contraste entre le chaos qu’avaient semés les Frangins dans les galeries de l’Ecole et le calme placide de l’AO, présente sur les lieux au moment des faits était insupportable.
Le massif chef Mer se contint encore pendant que la Skoule terminait son compte-rendu détaillé des événements et de leurs conséquences. Il y avait eu un mort- un agent technique écrasé contre un mur par l’explosion d’une des bombes, dix “cadets” pratiquement axphyxiés. Huit agents étaient traités en chirurgie dont trois dans un état de choc grave et un en coma profond... sans parler des dégats multiples et des évaluations exorbitantes pour leur réparation...
—Il suffit, Directrice ! aboya Brovet en frappant le marbre noir du plat de la main.
La sombre silhouette vaguement féminine se plia comme un roseau sous le vent , mais la voix de glace continua :
— Les étages supérieurs ont aussi été atteints par la propagation de l’impact de de nombreuses structures devront être à terme remplacées...
—Il suffit, vous dis-je.
Brovet s’était levé. Amplifiée par les plis de son poncho gris, sa puissante envergure occupait tout le champ visuel de l’AO. Il se pencha vers elle, son gras visage grimaçant de haine à quelques centimètres des traits oblongs et ternes, assombris par la capuche.
—Les intrus ont nécessairement bénéficié de complicités dans nos rangs. Ils n’auraient tout simplement pas pu approcher du couloir d’entrée sans avoir été mille fois acquis et scannés par caméras, sondeurs et palpeurs. Or, ils sont perdus par la surveillance dans leur lieu de détention même ! Pourquoi ne me présentez-vous pas un plan d’examen immédiat de tout notre personnel ?
—Parce que, dit posément la Skoule sans hausser le ton, cela serait parfaitement inutile.
—Cel veut-il dire, rugit Brovet, que vous contestez mon autorité ?
—Certes non, Maître Brovet. Et je partage votre suspicion. Mais si traîtrise il y a probablement, ce n’est pas à chaud, ainsi, que nous en découvrirons les auteurs. Il est plus urgent de faire revenir notre institution à son fonctionnement normal. En même temps, j’ai pris personnellement en charge l’enquête et mes labos travaillent déjà sur toutes les traces laissées par les explosions.
—Que pensez-vous trouver ? Des restes génétiques de ceux qui les ont déclenchées ? se gaussa le gros homme.
—Non, répliqua la Skoule avec un aplomb imperturbable. des détails sur le type d’explosif utilisé et surtout sur les dispositifs de commande de mise à feu à distance. Cela peut nous donner de précieux renseignements, par exemple sur la distance à laquelle ont été déclenchées les bombes. Mais aussi, le genre d’engins miniature dont il s’agit, et ce qu’on peut en déduire quant aux marchés clandestins où ils peuvent être acquis... Nous avons nos correspondants, vous le savez, dans tous les réseaux de la Frange.
—Je sais, fit Brovet en se calmant un peu. Mais pourquoi n’avez-vous pas immédiatement organisé une chasse à l’homme ? Ces... terroristes on dû sortir très peu de temps après avoir déclenché les déflagrations. Il devait être possible de réaliser une battue très efficace dans un rayon de quelques kilomètres.
—La désorganisation était trop grande, Maître. Et votre groupe d’élite était... indisponible. Je n’ai pu contacter personne dans le secteur spécial pendant près d’une heure. Ensuite, je pense que cela devenait inutile. Les coupables n’étaient certainement pas venus à pied, et munis d’électros, ils pouvaient déjà avoir atteint une grande collurbe et emprunté un transcité, en trafiquant leur identités. Vous savez que les implants falsifiés peuvent être aujourd’hui achetés pour quelques universos, et greffés pour un petit millier...
Brovet rougit et se mordit les lèvres au sang.
Cette sorcière asexuée avait réponse à tout. Elle lui avait renvoyé la balle avec une aisance stupéfiante, intolérable.
Il fit effort sur lui-même et retourna s’asseoir en bout de table.
—Vous savez, Mme la directrice, que notre groupe travaille d’arrache-pied sur le grand simulateur situationnel. Nous préparons un événement qui, vous ne l’ignorez point, sera crucial pour tout le Mer, et pour chacun dans le Mer. C’est la raison pour laquelle nous sommes contraints de nous isoler de temps en temps dans des locaux situés, proprio motu, hors des contingences actuelles.
—J’en suis consciente dit tranquillement l’AO. Je me bornais à rappeler que nos éléments d’élite n’étaient pas disponibles au moment d’une situation post-accidentelle réelle.
La salope enfonçait le clou.
Brovet émit un soupir tremblé, mais se contrôla :.
—Oublions tout çà. La seule chose à faire maintenant, c’est de mettre la main sur les installations secrètes de ce ... Boscione.
—Certainement, c’est pourquoi, j’ai immédiatement demandé au chef des opérations spéciales, Meruch Remuche, de prendre la responsabilité d’un raid urgent dans la région du lac Champlain. Il est désormais sur place, mais me demande de l’aide car la Frange est difficile dans cette zone, et les Ars très présents dans la période des chasses. Il demande que Sylen Gombat ou Loah Vank Essem viennent l’appuyer..
—Attendez. Je veux savoir qui a conduit la manoeuvre désastreuse qui a poussé ce… Boscione à la vengeance. Ce type n’était pas un inconnu de nos services, si j’ai bien compris.
Cette fois, l’Administrateur(trice) organique se tut. Brovet avait réussi à la réduire momentanément au silence. Il fallait en profiter.
—Ce ne pouvait être aucun des mes hommes, que j’avais réuni en stage interne. Or il semble, d’après mes informateurs, que les agresseurs portaient l’uniforme des cadets de l’Ecole, et les bottes au trident, qui ne trompent pas.
—Il y a les gens de la brigade de veille. Ils vont parfois faire des virées nocturnes, tirer sur les boîtes de conserve ou sur un malheureux élan , susurra le grand Sylen, caressant ses tempes argentées.
—Brigade qui est sous votre responsabilité directe ! triompha Brovet en pointant son index accusateur sur la silhouette encapuchonnée.
Vadiah demeura silencieuse quelque temps puis elle se leva, ramassa ses dossiers, et se dirigea vers la porte dans l’attitude de la vertu offensée.
—Vous ne vous en tirerez pas comme cela, avertit Brovet. je vais proposer votre démission au conseil. Vous avez intérêt à préparer une défense en béton pour la brigade.
La Skoule ne répondit pas, disparut et laissa la porte se refermer sur elle.
—Maintenant que nous sommes entre nous, dit Vank Essem, nous pourrions reconnaître que la brigade ne s’est pas comportée différemment des unités homologues en de pareilles circonstances.
—Bien sûr, admit Brovet en allumant un cigare. Mais il est bon de contenir l’énergie de cette AO, dont vous savez à quel point elle peut être dangereuse. De plus, imaginez que la brigade soit tombée sur nos agents en train de déposer le “matériel”. Vous imaginez l’imbroglio ? Les Ars de la zone n’auraient pas manqué de se demander pourquoi nos Mers se tiraient dessus entre eux. Et s’ils avaient mis le nez dans les caisses avant que les destinataires ne les trouvent ?
—Mais qui vous dit qu’ils ne l’ont pas fait ?
Agonem Trillard s’était déplié comme un serpent à l’attaque. Brovet admira en silence la capacité de son jeune fidèle, mince, le visage en lame de couteau, à passer d’une apparence anodine d’étudiant fragile à la prestance d’ une bête féroce.
—Qu’est-ce qui te fait dire çà ?
—Rien de concret, mais nos observateurs ont relevé la présence d’une jeune Ar de haute naissance aux côtés de Brovet et de son protégé. Cela ne m’inspire pas confiance.
—Bah, il met une Indienne dans son lit. C’est banal chez les Frangins.
—D’après le témoignage, ce n’est pas une jeune fille de basse extraction, mais une princesse de haut lignage. Si elle sait quelque chose sur nous, toute la Nation Ar sera bientôt au courant et nous serons assignés en tribunal universel...
—N’allons pas trop vite en besogne, le calma Brovet. La découverte d’un paquet de nippes Ar de mauvaise facture dans des caisses Mer ne signifie absolument rien en soi. On se perdra en conjectures, ce qui nous laisse du temps. D’ailleurs, si la commande n’était pas parvenue à ses destinataires, nous l’aurions su immédiatement et croyez que je ne néglige pas ce genre d’information dans la période actuelle. Il n’y a pas de motif d’inquiétude de ce côté là.
Brovet soupira.
—Maintenant que la Skoule est un peu refroidie, je crois que Sylen et Loah peuvent effectivement se coordonner avec Rémuche pour quadriller le secteur Champlain. Je pense même qu’il serait avisé qu’ils discutent avec la brigade qui a essuyé le contact. Faites leur comprendre qu’il n’y aura pas de sanctions s’ils nous donnent les détails nécessaires.
—Bien, Maître.
Les deux hommes se levèrent sans plus attendre. Trillard voulut les suivre mais Brovet le retint d’un regard.
Quand ils furent seuls, Brovet croisa les bras et plissa les yeux d’un air préoccupé.
—Agonem. Tu sais que tu as raté ton coup ? dit-il très doucement.
—Avec Millegrain ?
—Oui.
—Je ne sais pas comment le vieux singe s’en est tiré, avec un autoinjecteur dans la tempe, mais...
—Je ne te reproche rien. Il y a des impondérables. Le fait est que j’ai été obligé de réveiller le réseau local, non sans risque. Il faut que tu prennes tes dispositions pour qu’il ne voie personne de ce côté-ci de l’atlantique, s’il parvenait, par miracle, à y revenir.
Tu crois que ta couverture est brûlée auprès de lui ?
Agonem grimaça :
—Je ne crois pas. Il ne m’a pas dit qu’il partait et il ne m’a pas quitté d’une semelle pendant le quart d’heures où nous avons discuté de la thèse. Il n’a pas vu la micro-caméra, et je ne vois pas comment il aurait pu savoir que j’analyserai tous les détails du vidéo sur son appartement, et que les trois derniers chiffres de son code secret d’usager Mer me suffiraient pour connaître la destination et la date de son voyage. Ensuite, dans le maquis cathare, j’ai attendu qu’il s’asseye sur un rocher et je l’ai tiré à la lunette acquisitrice à près de huit cent mètres, en “cible immobile”. A priori, c’était vraiment sans risques.
—Bon. Dans ce cas, laisse un message chez lui, et nous te préviendrons de son retour. Il faudrait que tu te fasses installer un com sous-cutané de dernière génération. Tu n’as pas besoin de sonoriser les phonèmes pour qu’on comprenne ce que tu dis.
—Si vous voulez... Que devrai-je faire ? je n’ai guère envie de recommencer.
—Rien de violent.
—Pourquoi vous gêne-t-il tant ? Que sait-il sur nous ? En quoi est-il dangereux ?
Brovet le regarda placidement, ses grands yeux noirs sur l’insondable :
—Il est excessivement dangereux. Moins par ce qu’il sait que par ce qu’il ignore de nous.
—Vous allez le tuer ?
—Non, si nous pouvons l’éviter. Mais il est impératif qu’il ne découvre pas ... ce qu’il ne sait pas.
—Et que ne sait-il pas ?
—Cela, mon ami, je ne te le dirai que plus tard.
Agonem balançait la tête doucement, ses yeux verts brillant de manière inquiétante :
—Vous ne me faites pas confiance ?
—Une totale confiance, mon garçon. Mais il y a des charges que je préfère porter seul.
—Comme vous voudrez, dit le jeune homme qui redevint aussitôt le blond étudiant boutonneux anodin à la barbichette clairsemée.
—Puis-je vous poser une autre question, Maître ?
—A tes risques et périls…
—Pouvez-vous m’en dire plus sur le « monde intérieur » ?
—Ah.. « le monde intérieur »… Jolie expression, très contemplative. En réalité, c’est l’invention la plus terrible qu’on puisse imaginer. Enfin, ce serait l’invention la plus terrible, si nous étions sûre qu’elle a bien eu lieu. Personnellement, je n ‘y crois guère. C’est une histoire qui préoccupe beaucoup les technos et les AO.
—Mais encore ?
-As-tu entendu parler des équations de Zmylovski ?
—Mm. N’est-ce pas ce chercheur subversif légendaire, créateur de la la physique métacosmologique ?
—Oui. Le Chan officiel l’a depuis longtemps marginalisé, et plusieurs thèses ont démontré que c’était un charlatan. Mais certains secteurs ont continué à travailler sur ses hypothèses et ont surtout financé des recherches occultes dans la Frange. C’est moins compromettant…
—Il paraît que ce Boscione a beaucoup progressé dans ce champ. D’après certains, la connerie de nos amis en ballade sportive peut remettre en cause un collaboration féconde.
—Possible. Mais c’est surtout le danger de scandale qui doit dicter notre action sur cette affaire.
—Vous ne m’en avez toujours guère dit sur le « monde intérieur »…
Brovet sourit et décapita un cigare.
—Tu y tiens vraiment ? Je ne suis pas scientifique, tu sais…
—Tout de même.
—Eh bien, l’enjeu est la fabrication de la prison absolue. On ouvre un lieu viable dans un espace-temps parallèle et l’on y enferme tous ceux dont la présence n’est pas souhaitée ici. Aussi nombreux soient-ils , même des millions !
Agonem Trillard eut une petite moue.
—Ce n’est pas très intéressant : la moindre épave de vaisseau spatial peut servir à la même chose.
—Tu n’as pas compris, Agonem : un « monde intérieur » n’est pas une prison intime. Il pourrait contenir des populations en nombre illimité. En tout cas aussi peu limité qu’une planète ou qu’un système planétaire.
—On pourrait fabriquer des « failles » spatio-temporelles aussi vastes, sans apport énergétique infini ?
—Il semble que oui, si l’on suit Zmylovski.
—Et malgré tout… je n’en vois pas l’intérêt, sinon de réduire à néant les idéaux de colonisation spatiale du DIEU en offrant une perspective identique sans déplacement et sans avoir besoin de chasser d’éventuelles populations indigènes…
—L’intérêt principal, selon le bruit qui court, ne réside pas tant dans l’ouverture d’un monde vierge à coloniser, mais dans la possibilité d’y projeter à sa guise tout être tombant sous le faisceau d’une espèce de transporteur instantané., et cela sans aucun espoir de retour...
—Un grand classique des jeux de rôle depuis deux siècles, ironisa Trillard. Et vous pensez que ce Frangin est sur la piste d’une telle découverte ?
—Certainement pas. Ces gens de la frange sont des embobineurs nés.
—Probablement, susurra le jeune homme, rêveur. Cependant…
—Cependant ?
—Ne trouvez-vous pas qu’il a conduit l’attaque de l’Ecole d’une façon trop magistrale pour un simple amateur d’arnaques ?
—Tu crois? s’enquit poliment Brovet, haussant un sourcil perplexe. Suggéres-tu qu’il dispose déjà d’un translateur et s’en est servi pour disparaître du Bunker de Langloch ?
—Je n’irai pas jusque là, sourit Trillard. Mais ce type dispose au moins de techniques de brouillage sophistiquées. Il faut peut-être prendre davantage au sérieux ses capacités technoscientifiques. J’aimerais interroger ses commanditaires directs, et…
—Non, Agonem ! Occupe-toi de ce que je t’ai demandé. Concentre-toi là dessus. Les relations avec la Frange ne sont pas de ton ressort.
Brovet ramassa ses dossiers, ajusta son poncho sur ses larges épaules et quitta la pièce sans un mot, laissant son affidé vaguement humilié.
Aragnol, 1er octobre 251
Ce fut Kando qui, le premier, comprit ce qu’était la salle aveugle.
—Un four.
Lyseange, recroquevillée sur son rebord, redressa la tête.
—Quoi ?
—Tu sens la chaleur qui émane du centre de la “fontaine” ?
—Oui... Tu crois que...
—C’est la résistance magnétique d’un gigalazer. On va être grillés. La salle est un four. La poudre : c’est la cendre de tout les gens qui ont déjà été brûlés dans le passé. Tu comprends ?
—Tu déjeantes...
—Tu vas voir.
Brusquement, une lueur rouge jaillit au coeur de la boule de pierre qui couronnait la petite colonne centrale de la vasque. Elle devint étincelante, blanchit, bleuit, et ils se mirent la tête dans les bras pour ne pas être aveuglés par l’insoutenable lumière. Une détonation retentit, suivie d’une intense vibration crépitante. La chaleur s’éleva immédiatement, devint brûlante, déssêchant tout autour d’elle. Suivie aussitôt d’un vent plus frais mais plein de poussière.
—C’est le contrecoup, dit Kando en toussant. On a un sursis de quelques minutes, le temps que toute la sphère s’échauffe.
—Je ne veux pas mourir comme çà, hurla Lyseange. Comme un insecte coincé dans un abat-jour !
—moi non plus, s’égosilla le garçon, saisi dans la spirale de l’horreur.
Et ce fut un concert de cris atroces, où l’emporta bientôt le timbre suraigu de la voix féminine.
Bientôt la vague suffocante les enveloppa, arrachant l’eau de leur corps, fissurant leur peau dessêchée.
Et puis quelque chose claqua, et le rayon bleu qui traversait la sphère disparut. La tête du lazer s’assombrit encore plus vite qu’elle ne s’était allumée, et tout plongea dans une épaisse purée traversée successivement de phases brûlantes et de langues plus fraîches.
Quelques instants plus tard, il y eut un chuintement suivi d’un sonore râclement métallique. Une corolle d’or apparut dans l’obscurité, autour de la colonne de la vasque. Celle-ci se retira ensuite au fond, dégageant un orifice parfaitement circulaire, cerclé d’une rampe lumineuse jaunâtre. Toussotant sans fin, les yeux secs et injectés de sang ayant bien du mal à se fixer, Lyseange et Hatzik devinèrent plus qu’ils ne virent la silhouette se pencher sur le vide et appeler leurs noms, d’une voix pleine d’angoisse.
—Nous sommes là, chevrota Kando, la bouche aride. Encore cinq minutes pour la cuisson à point...
Et il fut submergé d’une atroce quinte de toux qui libéra ses poumons d’une incroyable quantité de poussière.
Fran débloqua sans difficulté la nacelle d’aluminium servant aux interventions techniques, et s’y installa. Le petit moteur électrique sentait l’ozone et fonctionnait par accoups, mais cela suffit pour amener la plateforme au dessus du vide et la faire descendre à hauteur des rescapés. Ils avaient encore la force d'y grimper.
Ensuite, il lui suffit de la faire monter d’un étage supplémentaire pour se retrouver sur la terrasse au clocher, sous une rondelle de pavés maintenue en l’air par des stabilisateurs de supraconduction. Les jeunes gens épuisés rampèrent sur la pierre froide et demeurèrent étendus. Fran se saisit d’une crème réparatrice pour peaux malmenées, et enduisit visages, cous et mains. L’absence de cloques ou de lésions ouvertes le rassura. Ils n’avaient pas été davantage brûlés que d’imprudents plagistes sous le soleil des tropiques.
Après avoir ingurgité le cocktail de survie, ils se sentirent un peu mieux.
Le doigt de Fran, trrès doux, hésitait un peu en passant sur la lèvre supérieure écorchée de Lyseange dont les grands yeux le suivaient, brillants de fatigue… et d’autre chose.
Elle le surprit totalement en le happant entre ses dents.
—Aïe, tu m’as fait mal…
—Ce n’est pas vrai, dit Lyseange.
Il la regarda. Ils éclatèrent de rire, et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, se mangeant de baisers, sans se soucier de Kando qui les regardait, attendri.
—Qu’est ce qui nous arrive ? dit Fran, se passant la main sur le front.
—Tu ne sais pas comment cela s’appelle ? demanda Lyseange.
Il ne répondit pas tout de suite, la serrant contre lui, se sentant comme une statue s’effritant pour laisser s’épanouir le feu vivant en son centre, la plante vivace de son désir.
Kando s’éloigna pudiquement, mais rien n’aurait pu arrêter la passion qui se déchaînait chez les deux , avides de se fondre, de se creuser, de tout déchirer de ce qui séparait encore leurs nudités. Fous de se retrouver après, peut-être des millénaires d’abstention, d’anesthésie, d’ennuis doux et secs. Il la mordit en jouissant et elle mourut deux fois en hurlant.
Puis ils revinrent lentement.
—L’amour, dit-il.
—Quoi, l’amour ?
—Je réponds à ta question de toute à l’heure. Je sais comment cela s’appelle.
—ça vous prend sans avertir..
—Tu m’as plu tout de suite, guerrier battu tout encroûté de boue et de sang.
—Et toi l’ange..
Le froid montait maintenant des pavés, assez pour qu’ils s’en rendent compte.
—Il faut y aller…
—Ne bouge pas, je reviens, dit Fran en se dirigeant vers l’ouverture de l’horrible four géant.
—Non ! cria Lyseange d’une voix blanche. Ne descend pas encore dans ce chaudron. Nous ne savons pas comment...
—Sois sans inquiétude. J’ai stoppé la centrale d’énergie. Tout est bloqué. Mais il faut que je vérifie quelque chose, maintenant. Dans une heure ou deux, nous devrons avoir disparu. Crois-moi, çà va grouiller de monde pas très sympathique...
—S’il le faut, gémit la jeune femme.
—Il n’y a pas de risque, dit Fran en embrassant doucement son front. On ne va pas se perdre tout de suite.
Fran vérifia que le treuil de la nacelle descendait bien jusqu’au sol de la salle. Il semblait, en fait avoir la longueur du diamètre complet de la sphère : c’était conçu pour plonger jusqu’ au fond de celle-ci, étant vide.
Il en déduisit que le grand orifice, maintenant placé au pôle inférieur, devait normalement se vider des cendres dans la rivière. S’il ne se trompait pas, le tumulus de matières carbonisées sur lequel il avait retrouvé l’ustensile de tournage, était constitué d’une de ces monstrueuses déjections. Il s’y trouvait sans doute aussi d’autres produits du nettoyage du four, comme autant de pelotes déféquées par un gigantesque oiseau de nuit.
Mais alors, pourquoi le précédent contenu était-il resté à l’intérieur, sous forme de cette poussière fine ? Le mécanisme d’évacuation s’était-il enrayé ?
Il laissa la question de côté, et reprit sa méditation.
La grande cuve était-elle seulement une fournaise où l’on avait peut-être jeté un grand nombre de cadavres ?
D’ailleurs, était-ce bien des corps déjà morts qui avaient été incinérés ? Le piège qui avait si bien fonctionné pour Lyseange et Kando, malgré la vétusté des mécanismes, avait fort bien pu jouer aussi pour d’autres victimes, lesquelles, n’ayant pas eu la possibilité de s’accrocher à la vasque, avaient été consumées vivantes...
Fran fit effort d’imagination : il était John Cordoy et dirigeait une petite équipe d’holovidéo sur le tournage de cérémonies étranges de bizarres peuples sauvages. Danses en forêt, bourrés de mujafe, corps peinturlurés, concours de flêchage de cibles tenues par des enfants... Poteaux de torture, etc.
Bref toute l’imagerie qui plaisait tant au grand public des Vics, tout en entretenant des stéréotypes à la limite d’un racisme anti- Ars, pourtant fortement blâmé.
Cordoy avait sans doute accepté de passer contrat avec une maison de production vaguement véreuse, du genre de celles qui cherchent à réaliser le maximum de profit sur ce type de spectacle sulfureux. Pour autant, Fran Millegrain le savait fort bien, ce qu’il cherchait lui-même et ses amis, ce n’était pas à en rajouter dans le mépris du sauvage emplumé, mais bien à repérer quels étaient les vrais metteurs en scène de ces sinistres mascarades. Combien de fois, tournant de bar en bar entre copains, Cordoy n’avait-il pas échaffaudé devant son ami les plus folles hypothèses quant aux généreux donateurs pourvoyant à ce type de tournage...
Et soudain l’évidence s’imposa : quel meilleur site pour monter une scène pleine de mystère que cette salle sphérique et cette colonne centrale s’abaissant pour former une vasque, propre à des ablutions magiques... ?
La cérémonie se déroule donc autour de la vasque. Haute en couleur, riche en cris et en chants, au rythme heurté des tambours, répercutés en tous sens par l’écho. Au coeur de ce vacarme, Cordoy filme comme un fou. Soudain, quelque chose tourne mal. Le réalisateur continue à filmer, de plus belle. Le document devient compromettant pour les organisateurs et l’équipe est sommée de remettre la pellicule. Les rapports entre protagonistes s’enveniment, et les cinéastes eux-mêmes deviennent témoins génants. Une bagarre se déclare. Dans la mêlée, voyant que toute retraite est coupée, Cordoy scelle la pastille-mémoire de la caméra dans la coque indestructible qui sert aux correspondants de guerre à laisser derrière eux des témoignages intacts lorsqu’eux-mêmes ont été anéantis.
Puis il la cache quelque part. Où ? S’il l’avale, comme cela arrive parfois, il n’est pas sûr que la pastille sera retrouvée... si l’on fait aussi disparaître son corps. Or la valeur de la prise est telle, les images qu’il a capturées sont si étonnantes ou terrifiantes, ou encore simplement instructives qu’il fait passer leur préservation avant sa vie même. Il la cache donc. Mais où ?
Sans doute à hauteur d’homme, dans une minuscule anfractuosité de la paroi, ensuite bouchée d’un chewing-gum enduit de poussière grise…
Fran chaussa ses lunettes et les régla sur la vision de nuit, type thermoline. Changés en cubes flamboyants, les pavés parfaitement jointifs de la sphère semblaient osciller et se dilater sous l’emprise de la chaleur qui s’échappait d’eux. Les scellements, encore plus chauds, rougeoyaient plus vivement devant les lentilles. Mais rien de significatif n’apparut, pas même un clou.
Fran se frappa soudain le front .
—Suis-je idiot ! le sol .... c’est le plafond avant son renversement.
Il fit remonter la nacelle presque au niveau de la vasque, et inspecta scrupuleusement toute la zone “polaire” de la paroi.
Et son coeur battit bientôt la chamade. Un seul point semblait réfractaire aux fluctuations caloriques : à l’angle de quatre moellons, un miniscule cercle noir formait le coeur de diffractions jaunes orangées, pulsant lentement en se propageant dans toutes les directions.
Fran actionna le levier pour obtenir une translation horizontale de la nacelle, et s’approcha du point à le toucher.
En réglant ses lunettes sur la vision normale, tout disparaissait derrière un poli de porcelaine grise, mais Fran avait paramétré l’emplacement. Le lazerpoche délivra ses derniers soubresauts d’énergie en cassant la surface à la jonction de pierres. La chose apparut, telle une balle de gros calibre plantée dans le mur. Fran crut un instant qu’il s’agissait d’une vraie balle, perdue lors d’un conflit bien plus ancien.
Mais un coup de canif le persuada qu’il n’en était rien : c’était bien une capsule indestructible, enveloppée d’une coque carbonisée, qu’il décortiqua comme un noix. Un coup d’oeil lui suffit pour deviner que les miniscules lettres gravées à la limite des deux cupules formaient le mot “Cardoy”, puis parallèlement sur la partie inférieure, la phrase : “si vous me trouvez, prière de téléphoner au 1 715 57 43”. Les six premiers chiffres étaient ceux du Chanat de Cornelia, et Fran en déduisit que les deux derniers devaient appartenir au département d’arts holovidéographiques.
Lorsque Fran remonta sur la terrasse, face aux yeux pleins de questions de se deux compagnons, il se laissa tomber à leurs côtés.
Un rire, nerveux, s’empara de lui sans qu’il puisse s’arrêter. les larmes coulaient, abondantes, sur ses joues.
—Tu as trouvé ce que tu cherchais ?, demanda doucement Lyseange en caressant l’épaule de l’homme.
—Oh oui, j’ai même trouvé au moins quatre choses de grande valeur pour moi aujourd’hui... Mon nom, un holovidéo qui est probablement une bombe médiatique, l’amour et ...ah oui, j’oubliai, la vie.
—Tu te souviens de ton nom ? se réjouit Lyseange. C’est merveilleux. Peux-tu... nous le dire ?
Fran se fit un peu prier.
—Et mon incognito ?
—Non, dis le moi, dit-elle plus grave.
Et il n’osa pas la contrarier davantage.
—Fran ? C’est un beau prénom... çà vous va mieux que Phil. Je n’arrivais pas à m’habituer.
—Fran Millegrain répéta Kando. C’est un nom connu en histoire politique. J’ai dû m’en farcir des pages...
—C’est bien possible, mon jeune ami.
Il se leva d’un bond.
—Ne tardons plus. Il faut tout de même que je vous montre à quoi je dois la vie.
Il les emmena sur le tumulus macabre où Brar Surdarthar avait, lui, trouvé la mort. Lyseange regarda le cadavre au crâne traversé comme une olive embrochée sur un cure-dent, puis Fran, et demanda :
—Tu l’as tué ?
—Eh non ! Ce n’est même pas moi. je dois la vie à un inconnu qui est intervenu in extremis quand cet horrible était en train de m’étrangler. Je dois reconnaître qu’il manie le pic avec efficacité.
—un inconnu ? s’écria Kando en regardant autour de lui.
—Enfin , j’ai ma petite idée. Mais je ne crois pas qu’il faille compter sur un tel garde du corps clandestin contre l’armée qui est peut-être en marche contre nous.
—une armée ?
—Possible. je soupçonne les commanditaires de ce pauvre Surv’ar de ne pas s’être contenté d’utiliser ses services, si l’enjeu est bien celui auquel je pense. Ils l’auront délégué en avant-garde, pour ainsi dire, pour parer au plus pressé. Surtout s’il n’a pas contacté ses maîtres depuis longtemps, il est certain qu’il vont réagir, et en force. Et ne comptez pas sur moi pour assurer votre protection. Je ne suis pas même capable de tenir deux minutes devant un surv’ar entraîné...
—La providence veille. Et je préfère la chance à l’assassinat.
Lyseange était heureuse que Fran en ait réchappé mais elle semblait aussi soulagée qu’il n’ait pas lui-même ôté la vie de Brar.
—Quel est enjeu de tout ce truc ? demanda Kando, confondu, je n’y comprends rien.
—Pour vous en parler, je préférerais d’abord visionner l’holo de mon ami Cordoy. Il faudrait pouvoir disposer d’une visionneuse d’un type ancien, holocam 30X3, je crois.
—Ils auront cela dans n’importe quel haut lieu, ou dans un Vichanat, affirma Lyseange.
—Mais je ne peux pas avoir confiance dans ce genre d’institutions où les Mers disposent de ramifications occultes.
—Croyez vous être devenu l’Ennemi n° 1 des Mers ?
—Quelque chose d’approchant, sans nul doute.
—Alors, nous sommes perdus...
—Nous allons retourner au Haut lieu de Chamb. Je crois que nous avons une chance avec ce Tiz de Ramignace.
—Comment ? s’écrièrent Lyseange et Kando avec un touchant ensemble.
Fran Millegrain déplia successivement ses doigts .
—Un, nos ennemis ne s’attendront pas à ce que nous y revenions. Ils nous chercheront plutôt en fuite en Castilla.
Deux : je suis persuadé qu’on pourra convaincre Tiz de ne pas nous trahir. Je ne sais pourquoi, mais je fais confiance à ce type qui déteste visiblement les Surva’rs corrompus de la région.
Trois : nous ne prenons pas le dirigeon.
—Nous rentrons à pied ?
—Non, Kando. En électro.
Le garçon le regarda, bouche béante, se demandant où était la plaisanterie.
—Nous allons rentrer au château de Chamb sur l’électro furtif de Brar Surthatar.
—Quoi ? Un surv’ar en électro ?
La chose était tellement impensable pour le le jeune Vic qu’il roula sur l’herbe, en proie à un rire nerveux.
—Eh oui. pour ce type de personnage, la loi est bonne pour les autres. Pas pour soi. Je pense qu’il l’a caché sous les ombrages, près de l’entrée de la vallée.
Ils ne tardèrent pas à découvrir l’engin, posé sur son élégant tripode : un superbe trois places noir ébène, aux tournefouquets étincellants.
—Kando, voulez-vous piloter ? Je ne contrôle pas très bien l’ordi de vol sur ces bécanes.
—Volontiers ! s’enthousiasma Kando. Je n’ai jamais vu une aussi belle carène.
—Vous suivrez le fond des gaves. Ce n’est pas la peine de tenter le diable.
—Les absorbeurs de rayonnement sont énormes. Le propriétaire les a visiblement fait installer pour passer totalement inaperçu à quelques mètres d’une patrouille.
—Parfait pour la contrebande. Je n’ose pas imaginer la montagne d’Universos qu’il lui a fallu débourser pour faire construire cette machine de luxe.
11. Meredith Ilno
NorthAmerica, New Baltimore,
résidence Goldschalk, le 2 Octobre 251
Le très vieil homme semblait transparent dans la lumière des projecteurs. Mais sa voix restait ferme et claire.
Lorsqu’il se tut enfin, il y eut d’abord un long silence, comme si se dissipait lentement l’image qu’il avait rendu cohérente dans les esprits composant son jeune auditoire. Puis ce fut un tonnerre d’applaudissements, auquel l’orateur, riant comme un enfant, n’était visiblement pas indifférent.
A son côté, jubilait le petit Chan à la calvitie polie comme du marbre, qui représentait le Chanat de New Baltimore, puissance invitante. Il parvint enfin à imposer le calme.
—Je remercie le Maître Meredith pour cette superbe causerie sur le douloureux problème de la démographie planétaire. Y-a-t-il des questions ?
—Sans cela, s’empressa-t-il, nous allons pouvoir lever...
Il ne put s’opposer à son invité dont la myopie légendaire n’avait pas diminué avec l’âge, mais qui avait néamoins distingué un bras levé au fond de l’amphi :
—Oui ?
Une étudiante à la peau dorée se leva, moulée dans une robe soyeuse à la diaprure changeante .
—Maître Tétrapanide, vous nous avez rappelé que l’équilibre des populations entre les Ordres-Mondes est crucial pour la paix universelle. Pourtant, vous savez que la population des domaines Ar est toujours bien plus faible que celle des autres. Ce qui entraîne en permanence une pression pour s’emparer de ces domaines afin de les transférer à des colons appartenant aux autres ordres...
—Mm, Sorelle, quelle est votre question ? intervint le président de séance.
—J’y viens, dit calmement l’intervenante. Pensez-vous qu’il y ait une solution à ce dilemme ?
—Merci de votre intéressante question, Damoisielle. (Le tétrapanide Meredith utilisait l’ancienne formule de politesse en cours au Congrès, et non l’expression de “sorelle” désignant les AO femelles, auxquelles appartenait visiblement la jeune fille). En réalité, c’est l’ensemble de la population universelle qu’il est important de conserver en dessous d’un nombre correspondant à la possible reconstitution des ressources dans chaque ordre-monde. Ce chiffre, on le sait aujourd’hui grâce aux savants calculs de nos amis Chans, est de moins d’un milliard de personnes pour le Vic, de quelques dizaines de millions pour l’Ar , de quelques centaines de milliers pour le Mer, et enfin d’une population négligeable pour l’ordre Chan, qui se reproduit par recrutement extérieur. Ces différences se reflètent dans les trois derniers espaces-temps, respectivement entre vastes domaines, réseaux plus restreints et hauts lieux ponctuels. En revanche, le Vic représente à lui seul l’essentiel de la population humaine en tant que résidente. Le problème n’a aucune consistance pour les autres. Le système Mer s’autorégule parfaitement en fonction de ses besoins en techniciens, et l’Ar parvient à la stabilité dans la complexité de ses conflits rituels internes.
Mais, pour le Vic, existe-t-il vraiment un problème ? Mon confrère représentant cet Ordre éminent n’est pas ici, mais ce qu’on lui rapportera de mes propos ne l’étonnera pas, puisque nous en discutons presque chaque semaine depuis plus de vingt ans, en général entre le 6e et le douzième trou de notre terrain de golf : le Vic est fondé sur une certaine parcimonie des ressources et tire tout honneur d’y vivre de l’ingéniosité qui en découle. On met donc l’accent sur l’intelligence des savoirs transmis dans les familles, et non sur le nombre d’individus à reproduire. L’astuce, l’esprit d’initiative sont plus prisés que la force brute. Du même coup, les Vics réellement autonomes, ceux qui ne tirent pas sur leurs droits de crédit, et qui sont tout de même la majorité, ne sont pas à l’origine d’une tension démographique. Ils ne développent aucune revendication territoriale, pour ce motif tout au moins, car la plupart des affaires que je traite relèvent essentiellement du combat de prestance.
Non, Damoisielle, si les conflits s’aggravent , c’est parce que certains ont intérêt à les envenimer et à faire valoir, pour ce faire, des arguments sentimentaux, mais qui n’ont aucune réalité.
—Pourtant, persista la petite silhouette brune, la révolte des Vics, en 145, avait bien pour cause la reprise démographique qui s’était manifestée depuis 110, avec le doublement des deux milliards en 114...
—Vous avez raison.. au moins en partie. Le problème démographique était alors réel. Les terres mondiales étaient de plus en plus fréquemment l’objet de disputes de la part des délégués Vics, faisant état de l’impossibilité de développer des collurbes nouvelles, pour faire face au nouvel accroissement de leur population. Mais vous conviendrez que les violentes tensions qui culminèrent avec la révolte des Jeunes Vics, que vous évoquez, n’eurent pas comme objet les domaines Ar, mais “la dictature Chan” accusée de maintenir les esprits dans un ultraconservatisme basé sur l’abus des “fééries pluralitaires”.
Les jeunes Vics, qui prônaient alors la grève des votes, avant de proposer eux-mêmes des candidats à l’Assemblée Internationale (l’équivalent du Congrès Universel d’alors), plaidaient pour la prépondérance des voix du “peuple urbain” sur les voix trop rares des Ars et sur la richesse des Mers. Ils se voulaient partisans d’un communalisme de démocratie directe et récusaient carrément la souveraineté territoriale intégrale des ordres-Mondes. Une position qui avait le mérite de la franchise, presque impensable auhjourd’hui.
Leurs premières initiatives agressives se multiplièrent vers 135-140 sur un plan culturel, au titre de la liberté de création, et contre les orthodoxies Chan. On assista alors à une floraison néoclassique vantant les valeurs de la citadinité, opposée aux “fausses valeurs” de la gestion abstraite ou de la sauvagerie naturelle... Paradoxalement, cette affirmation culturelle contribua plus tard à renforcer la différenciation profonde de nos quatre grandes identités actuelles, mais à l’époque, elles nourrirent surtout les théories de “la réunification”, selon lesquelles il fallait en finir avec le partitionnisme. Marcil Paulino devint l’intellectuel militant des jeunes Vics, et proposa une “fusion équilibrée” des ordres, au nom de l’unité du genre humain artificiellement contrainte par le système cardinal.
Comme toujours, une parole libre, même fausse, voit son audience multipliée par la répression stupide. Arrêté en 140 pour “insulte aux principes sacré du Livre”, Marcil Paulino est exilé sur une île flottante du Pacifique. Aussitôt se forment un peu partout, mais surtout parmi la jeunesse Vic, des groupes unicistes occultes. Des rituels “fusionnels” se multiplient, qu’alimenteront aussi le suicide suspect de Paulino..
Vous voyez donc que la question de l’équilibre des populations n’était pas à l’époque la motivation apparente. Et je n’ai aucune raison de penser qu’elle ait pu constituer une motivation cachée, car l’économie Vic n’a jamais été extensive !
Non, tout était affaire de croyance dans une représentation de la société universelle.
Notez que les Chans de l’époque n’étaient pas autant convaincus des vertus du système pluraliste que ceux d’aujourd’hui. Ils hésitèrent devant la vivacité du mouvement, et en leur sein, les jeunes Chans, longtemps bloqués dans les carrières par des règles tortueuses de promotion, sympathisèrent avec le mouvement Vic.
Il fallut que les leaders de celui-ci, emportés par l’enthousiasme, décrètent le contrôle politique des chanats et la souveraineté Vicinale sur les hauts-lieux, pour qu’ils cessent de soutenir la révolte. C’est alors que les Vicpols les plus avancés dans la marche révolutionnaire (Collurbes de Rio, de Mexico, de Shanghai et de Naïrobi) furent attaqués par des groupes alliés de Chans, de Mers et d’Ars, offusqués par la prétention des Vics à représenter le peuple au seul titre du nombre. Certaines collurbes furent détruites à coups de bombes neutroniques (146, 148), sans doute reconstituées à partir de stocks de combustibles secrets accumulés... lors des désordres du siècle précédent.
De tels massacres de masse (à peine cent soixante ans après ceux du terrible XXIe siècle) firent choc : ils rappellèrent que dans le monde de la maîtrise technique, le nombre ne peut plus prétendre faire la loi. De petits groupes décidés peuvent exterminer un grand groupe, l’inverse n’étant guère possible, du fait de la dispersion des attaquants. Les extrémistes seront, pour certains, rattrapés et condamnés, mais les Vics n’oublieront plus la leçon. Plus jamais cet ordre fondé sur le nombre n’en usera désormais pour s’imposer par la force.
Un jeune adulte de haute taille et de massive corpulence se leva au dernier rang , sans laisser le temps au président de séance de l’arrêter .
—Maître Tétrapanide, pouvez-vous nous rappeler quand la question de la Frange apparut liée à la revendication de changement des espaces-mondes ?
Un silence glacial accueillit la question qui dérogeait visiblement à un profond tabou. Mais le vieil orateur n’eût pas l’air une seconde d’être gêné.
—Votre question est passionnante, Monsieur. C’est précisément quand la révolte Jeune Vic fut étouffée qu’apparut le thème étrange d’une population fantôme supposée occuper illégalement les territoires ambigus. On commence alors à parler des habitants illicites des “Franges”, ces zones insalubres et incontrôlées des terre mondiales, normalement gérées par les Ars. Ce sont ces pauvres “Frangins” qui devront subir la hargne mal résorbée des Vics les plus belliqueux. Bagarres et affrontements, manifestations de haine se multiplient entre eux et des groupes disparates et hors normes, bientôt accusés de tous les maux. Ceci d’autant plus qu’ils font désormais l’unité d’au moins trois ordres contre eux : les Vics, qui les ont expulsés et qui se sentent honteux, tournant leur honte en haine, les Ars qui doivent subir l’occupation illégale de gens qui ne partagent pas leurs valeurs et introduisent en terre mondiale le trafic de machines, de produits chimiques obsolètes, d’armes, de drogues et d’alcool; et enfin des Chans, qui n’y voient que des voyous parlant d’insupportables sabirs, et mélangeant les nobles mythes ancestraux dans de nouveaux syncrétismes “vulgaires”.
Seuls les Mers considèrent dans les Frangins un intérêt : celui de défricher des terres qu’il convoitent depuis longtemps pour leurs propres installations.
Comme vous le savez, Monsieur, c’est encore aujourd’hui l’un des problèmes les plus explosifs de la vie politique . C’est pourquoi vous me permettrez de ne pas trop aborder ici les aspects douloureux de cette question d’actualité, qui donne lieu, en temps et place opportuns, aux négociations les plus délicates.
Un autre homme jaillit brusquement d’un fauteuil de premier rang, et prit encore une fois de vitesse le petit président débordé et excédé.
—Maître Meredith, Croyez vous que le “programme extérieur” du DIEU puisse être une solution aux problèmes démographiques de la planète ?
—Je crois avoir montré, dans cette conférence, que la question démographique n’est pas un problème isolable du reste. Non Monsieur, l’aventure du “programme extérieur” ne se justifie que par l’insatiable curiosité de notre espèce, par cet amour de l’inconnu qu’il nous est loisible de satisfaire quand les questions plus terre-à-terre sont temporairement résolues.
—On dit que nous n’avez jamais été dans l’espace ...
—Il est vrai que j’aime plus que tout cette vieille terre, mais ce n’est pas une raison pour ne pas vibrer d’émotion avec ceux qui, en ce moment, s’éloignent de nous définitivement, et portent l’humanité ailleurs dans les planètes creuses. On dit parfois que le Programme extérieur, qui est conduit par le Congrès Universel, dépense de l’argent qui devrait revenir au Tétrapan. Je crois cette critique absurde, car on ne compare pas une immense migration spatiale avec une instance de juridiction suprème.
Quoi qu’il en soit, les “planètes creuses” sont en route, pour la dernière depuis plus de dix ans et ne pèsent plus guère sur le budget terrestre, sauf navette impromptue. Les programmes d’autonomie ont fonctionné et trois de nos “mondes errants” ont déjà commencé le voyage sans retour hors du système solaire... vers l’éternité.
Les populations “néo-monacales” (dont je vous rappelle quelles furent nommées ainsi à cause de la réclusion à vie à laquelle elles se promettaient volontairement, ainsi que pour les générations qui en seraient issues) ne furent jamais constituées sur des excédents de populations, mais à partir d’une sélection drastique et furent entraînées au sol dans des cités fermées, coupées depuis longtemps des flux démographiques ou économiques. Certes, je vous le concède, en 75, le départ des deux premières planètes creuses montées sur les bases lunaires, était effectivement destiné à accompagner la colonisation de peuplement des périphéries de Jupiter. Mais on abandonna rapidement ce propos car, contrairement à ce qu’on croyait, la vie était bien plus insupportable sur ces satellites aux climatologies impossibles, que sur les planètes artificielles elles-mêmes.
Vous savez tous -certains pour avoir des membres de leurs familles sur « Terre II », “Ocean” ou “Endymion”- que ces “villes” de 30 000 et 120 000 habitants sont d’immense cylindres tournant sur leur axe sur une période chronobiologique de vingt-quatre heures. Ce sont des mondes réellement humains, éclairés par des micro-soleils à fusion placés à l’extérieur, derrière des fenêtres géantes se fermant alternativement, pour donner l’illusion du lever et du coucher. L’intérieur des cylindres, soumis à gravitation réelle constitue un “sol” réaliste où alternent rivières, collines, plaines, montagnes, forêts et même des lacs assez vastes pour qu’on ne voie pas une côte depuis l’autre. Ces merveilles, je le suppose, n’entraîne pas la claustrophobie qui tua tant de cosmonautes du 22e siècle. Il m’arrive souvent de penser, avec une sorte d’envie, à ces maisons de l’humanité lancées dans l’infini...
La séance fut définitivement levée sur cet appel au rêve.
Boscione n’était pas à son aise à la ville. La grand cité l’étouffait et l’ambiance sophistiquée d’un grand Chanat urbain le mettait encore davantage en difficulté. Pourtant il connaissait les lieux pour y avoir, trente ans auparavant, passé des examens, suivi des cours pendant près de trois ans. A l’époque déjà, produit hybride d’un Frangin musicien d’origine sarde et d’une jeune Agrovic de Yucatan, il n’avait pas supporté le climat confiné, les milliers de présences bavardes, les cris et les rires factices d’une compétition sauvage et sans pitié. Il aimait réellement la théorie infraquantique et ses professeurs reconnaissaient ses capacités intuitives extraordinaires. Mais il n’avait pas tenu. Le chan ne bénéficierait pas de ses qualités. L’attrait pour la vie sauvage et surtout pour la solitude l’avait emporté. Il était parti, sans prévenir, pour les forêts du nord, et pour les zones les moins balisées de celles-ci, au confluent de territoires contestés.
Maintenant il revenait dans ces locaux clairs, vastes, à la peinture réglable légèrement fluorescente, sur ces gradins étroits de bois précieux, sous ces grandes mains de bronze symbolisant l’unité planétaire. Et immédiatement, le malaise avait repris.
Boscione serra les dents et se concentra sur son objectif immédiat : franchir les barrages de gardes en complet bleu horizon, bousculer les dizaines d’étudiants enthousiastes qui s’arrachaient la signature du grand homme ou un commentaire qu’il aurait la bonté de prononcer à propos d’une de leurs questions maladroites ou conventionnelles.
Il espérait que le vieux Mérédith, fripé comme un tas de pommes rainettes, le reconnaîtrait à distance, peut-être à sa taille, à sa stature, et commanderait qu’on le laisse approcher, ne serait-ce que parce qu’il avait apprécié sa question sur la Frange. Il le faudrait, car il était sûr que son seul nom n’évoquerait rien pour le Tétrapanide. Et ce serait seulement après avoir renoué contact qu’il pourrait rappeler au vieil homme dans quelles conditions ils s’étaient jadis rencontrés.
12. Transports
Europe, Catharlande, 1er Octobre 251
Entre un ciel lourd de nuages refoulés et un sol de broussailles indistinctes, la machine filait son chemin sans accoups. Appuyés les uns sur les autres, les quatre passagers se laissaient aller à la somonolence qu'autorisait le pilote automatique.
—Je... je crois que l’électro ne répond plus... dit soudain Kando.
—Que veux-tu dire ?
—Je l’ai reprogrammé pour l’approche du haut lieu, mais il n’a pas tourné dans la bonne vallée. J’essaie en manuel : çà fonctionne pour les obstacle locaux, mais pas pour le cap. Il revient toujours à un programme que j’ignore...
—Il retourne au bercail, soupira Fran. Il a senti l’écurie. Et ce n’est pas le château, c’est évident. Brar doit avoir une cache, quelque part. Pas trop loin, probablement. De toutes façons, on attend un peu. Si çà se prolonge trop, on sautera en marche au dessus d’un trou d’eau...
—Tu veux aller au repaire du Surv’ar ? Ce n’est pas dangereux ? s’inquiéta Lyseange.
—Pas plus que Chamb. Et personne ne nous y attend, alors qu’il y a certainement des vigiles aux portes du haut-lieu, ce qui nous obligerait à quelques acrobaties pour atteindre directement une fenêtre de l’appartement de Tiz.
—Mais Brar a sûrement truffé sa tanière de systèmes anti-intrusion, gémit Kando.
—Avec un peu de chances, ils resteront tranquilles en reconnaissant son électro... Par ailleurs, si son antre est bourré de marchandises de contrebande, comme je le crois, il a peut-être aussi des holovisionneurs...
—Vous avez réponse à tout, Maître.
L’électro vira soudain sur l’aile et grimpa la pente raide d’un pierrier . Il s’enfonça bientôt dans un maquis serré de buis où il godilla de petits tournants rapides, qui donnaient la nausée aux passagers, penchés les uns sur les épaules des autres pour ne pas être balayés par les feuillages durs. On parvint au sommet dégagé d’une colline où les attendait le surplomb d’une large esplanade artificielle. L’électro freina pour s’engager sous une légère colonnade couverte menant à un portail de ferronneries baroques qui s’ouvrit devant eux en silence.
L’engin vint se garer doucement sur le côté d’un vaste patio orné d’une belle fontaine carrée. Son tripode se déploya et le moteur s’arrêta, laissant quelque temps percevoir le sifflement des tournefouquets.
—Mince, il ne se refusait rien ! Une vraie villa romaine...
Les intrus mirent pied à terre et avancèrent prudemment dans de larges couloirs revêtus, du sol au plafond, de marbres roses, et éclairés faiblement par des rampes invisibles. Ils débouchèrent sur une enfilade de pièces luxueuses, emplies d’un capharnaüm d’objets rares ou clinquants. Tapis d’orient, pianos à queue, bronzes de toutes tailles, miroirs vénitiens, meubles de haute époque, machines inconnues en tous genres, produits de pillages multiples dans les plus beaux hauts lieux de toute la région .
La maison s’étendait sur un étage de surface formant une croix, chaque aile disposant d’un patio et d’une piscine. Elle possédait une quarantaine de chambres inoccupées qui étaient utilisées comme autant d’entrepôts pour un genre d’objets : munitions dans une, tableaux anciens dans une seconde, vaisselle en entassements précaires dans une troisième, etc. En sous-sol, on comptait trois cuisines, deux salles de jeux, une vaste bibliothèque emplie d’ouvrages anciens, visiblement recueillis exclusivement pour leur valeur marchande. Un album de Benjamin Rabier traînait sur une table basse, en compagnie d’ une première édition des Confessions de Rousseau, et d’un manuscrit original de Jean Michel Truong, parfaitement introuvable depuis trois cent ans.
Personne, néanmoins pour garder la caverne d’Ali-Baba et la poussière répandue partout montrait qu’elle n’était pas vraiment habitée, sauf un coin de bar, d’ailleurs jonché des cadavres de bouteilles des meilleurs crus de vin et de whisky.
—Incroyable, s’exclama Fran. Le rêve d’un milliardaire d’autrefois !
—Où a t-il trouvé tout çà ?
—Dans des hauts-lieux déclassés ou des maisons abandonnées probablement.
—Les objets sont trop nombreux pour qu'il les aie lui-même apportés, dit Kando. Je crois que Bra'r était un fourgue... Pour le compte de plusieurs bandes. Çà en dit long sur l'état moral des Ars de la région !
—Tu as raison. Il devait rassembler les objets ici avant de les vendre à des amateurs. J’avoue qu’il a fait fort ! J’ai rarement entendu parler de tels trésors, même chez les Frangins les plus renommés. Il est vrai que les Surv’ars sont d’ordinaire au dessus de tout soupçon. Ils disposent des clefs de beaucoup d’anciennes demeures protégées, trop petites pour être utilisées comme hauts lieux. Il leur est bien trop aisé d’y pénétrer et de piller. Il suffit qu’ils achêtent le silence de leurs congénères et de leurs clients... Il faut tout de même un beau culot et une sacrée dose de cynisme, pour aller ainsi à l’encontre de toutes les valeurs reçues.
—Il n’avait pas l’air de vivre ici... constata Kando.
—Il devait faire acte de présence à Chamb. mais je suis sûr qu’il existe une pièce secrète où il venait s’isoler en comptant des numéraires d’or ou d’argent... On doit aussi y trouver un monceau d’universos. Car il ne devait pas faire tout çà pour rien, j’imagine ! Je parie qu’il y a également entreposé les documents qui le compromettraient. Un communicateur direct avec ses “maîtres”, par exemple. Si nous pouvions mettre la main dessus, nous remonterions la filière...
—Où cette pièce pourrait-elle être ? dit Kando, très excité .
—Nous n’avons guère de temps pour la chercher, c’est le problème. Je voudrais d’abord visionner l’holofilm.
—J’ai repéré une chambre avec un entassement de matériel holo, dit Kando. Au bout de l’aile nord. Vous devriez y trouver votre bonheur..
—Accompagne-moi. Lysange, puis-je te demander de rester dans le patio central, pour surveiller d’éventuelles arrivées ?
—Bien sûr. Je vais me regarder dans tous ces miroirs à facettes. J’ai toujours rêvé d’être courtisane dans un de ces palais...
—Jette tout de même un coup d’oeil de temps en temps vers la cour d’entrée.
Kando dénicha un vieux plateau holo dans une caisse de matériel antique, enveloppé de vieilles connectiques comme d’un écheveau de spaghettis.
L’appareil s’alluma et trouva de lui-même la téléprise, dont il changea automatiquement le voltage. Encore un petit miracle.
Fran glissa la pastille dans l’encoche latérale qui l’avala avec un bruit glouton. Et aussitôt apparut sur le plateau une miniature parfaite du village d’Aragnol, dont la place était emplie d’une foule chantante et vociférante.
C’était incontestablement des Ars, tournoyant sur eux-mêmes et se poursuivant dans une ronde endiablée. Il n’y avait que des hommes, en tenue de chasse traditionnelle. Non : u milieu du cercle, il y avait des femmes et des hommes beaucoup moins mobiles, et qui souriaient, certains en frappant dans leurs mains. Ils étaient aussi vêtus de vêtements Ars, mais il fallait peu de temps pour se rendre compte qu’ils avaient été enfilés maladroitement, sur des tunits vics, avec parfois de lourdes fautes de goût, comme ce gros bonhomme portant le bonnet de fourrure à l’envers, la queue de renard lui battant la joue.
—Des Videts ! Ce sont des Videts, s’exclama Kando.
—Je vois bien. Il doit y en avoir une centaine. Ils ont l’air ravi, mais ils n’osent pas encore danser... Ah, les sorciers commencent à entraîner la foule vers le...
Fran buta sur le signifiant qui précipitait de lui-même le destin de ces gens dans l’horreur. Mais aucun mot ne vint à la place.
Toujours encadrés par deux rangées d’ars “réels”, les videts avançaient docilement, esquissant un pas de danse, mains en cadence en hululant. Toute la foule s’engagea sous le campanile et descendit lentement dans l’orifice du sommet. Le cinéaste avait coupé le plan à la disparition du dernier danseur. Le plan suivant était filmé au fond de l’immense hypogée cylindrique, dont la forme était bien illuminée par le centaines de flambeaux agités, et comme comblée par la brume cotonneuse de leurs panaches de fumée.
Le cameraman était probablement monté sur les épaules d’un camarade car, après quelques accoups, la source de l’image s’éleva au dessus de la foule, et le zoom plongea sur elle, permettant de détailler tel ou tel personnage, sur lequel l’ombre de la perche à son et de son micro poilu flottait parfois. Une technique qui n’avait pas évolué depuis 300 ans, pensa Fran. A cause, sans doute de la nature du son lui-même : on ne pouvait pas doter de minimicros les membres d’une foule qui n’étaient pas des figurants, mais de farouches guerriers ennemi des techniques “extracorporelles” .
La danse devint plus lourde, plus lente, plus marquée. Les Ars piétinaient le sol poussiéreux comme des taureaux renâclent dans l’arène. Les videts les imitaient tant bien que mal, et bientôt toute la salle résonna d’un battement puissant, comme un énorme coeur. Diastole, systole, diastole, systole.
Le rythme étrange et familier traversait chacun, provoquait une émotion intense et inexprimable.
Et les Ars rompirent la ronde, formant de petits groupes de deux ou trois, échangeant des sortes de saluts, des ébauches de passes d’armes. Plusieurs rabattirent leurs masques de bêtes fauves sur les yeux et saisirent d’une main un faisceau de flèches dans leur carquois. Ils les pointèrent contre leurs vis-à-vis, en un simulacre de combat d’animaux. Parfois la peau de l’adversaire était éraflée, et de spectaculaires traînées de sang parallèles apparaissaient sur un bras, sur un flanc, plus rarement sur une joue. Peu à peu la plupart des combattants furent ensanglantés, ce qui sembla exciter au plus haut point les videts, qui furent invités à entrer dans la “danse animale”.
Bientôt chaque groupe tournoyant comme une planète autour du centre vide de la salle, on ne distingua plus les touristes des vrais Ars. Les premiers n’étaient plus épargnés, et subirent maintes petites griffures, rendant la pareille avec une fureur enfantine. Puis, le rythme s’accéléra et les gens entrèrent dans une sorte de transe effrénée.
A ce moment, la caméra fut bousculée et le film, coupé, reprit sur une scène beaucoup plus calme. La plupart des Videts étaient maintenant assis ou couchés, dans toutes les positions, souvent les yeux exorbités, de la mousse aux lèvres. Plusieurs zooms mirent en évidence des visages tordus, crispés, des langues saignantes entre des dents serrées.
—Où bien ils jouent la comédie, ou bien ils sont drogués...
dit Kando.
—Je penche pour la deuxième hypothèse, dit doucement Fran. Regarde : les seuls qui sont à terre sont des touristes : les vrais Ars se relèvent... Mon Dieu...
—Quoi ?, s’alarma Kando.
—Je... je crois qu’ils les ont tués...
—Vous êtes fou ..
—Non... Regarde à droite, les corps sont immobiles, mous et des hommes les tirent par les bras, sans ménagement.
—Ils les tirent vers le centre... Oh, c’est horrible...
Kando devait se rendre à l’évidence : on n’entasse pas des êtres humains vivants –même endormis- comme des bûches, pieds des uns sur visages des autres, autour de la vasque. Et cet homme qui tentait de fuir en titubant était rattrapé par deux Ars qui le rouèrent de coups de pieds, jusqu’à lui faire craquer la nuque. Une femme hurla, en transe terminale, puis s’écroula, un air extatique répandu sur les traits. Au sol, sa bouche s’ouvrit et un flot de liquide épais, rouge sombre, en jaillit pour former une flaque luisante.
—Vous croyez qu’elle est morte ?
—Oui...
—mais comment les autres ont-ils fait pour rester vivants ?
—Un truc... Parmi les pointes de flèches, une ou deux étaient empoisonnées. Tant qu’ils se sont éraflés entre eux, ils tenaient ces flèches en retrait, sans le montrer. Quand les Videts sont entrés dans la danse, ils ont au contraire poussé les flêches mortelles en avant.
—Risqué...
—Facile pour des gens entraînés...
—Mais pourquoi ?
—Regarde... le caméraman tremble, mais il continue de filmer. Il a été invité par les Ars meurtriers pour assister à çà...
—C’est fou !
—Peut-être pas. Ces gens veulent montrer au monde qu’ils sont vraiment féroces et que personne ne doit s’aventurer dans leurs terres. Ou encore...
Fran suspendit sa phrase et regarda plus attentivement.
Les cadavres étaient maintenant rassemblés en un tas compact. Le cercle des Ars les entourait, chantant à bouche fermée une sinistre mélopée. Puis ils formèrent un long serpent humain dont la tête commença à s’élever vers l’escalier. Bientôt la spirale des guerriers se tenant aux épaules disparut par l’orifice supérieur.
Le caméraman fit retour sur le centre de la salle et fixa un gros plan sur la dizaine d’Ars restés sur place et qui étaient montés sur la vasque. Ils avaient commencé une lente incantation en tournant sur eux mêmes. Le gros plan dura, se focalisa sur l’un des hommes en pagne noir, porteur d’un magnifique masque de tigre.
Il y eut alors un cri indistinct poussé probablement du côté des cinéastes. Les Ars officiants se tournèrent de face vers la caméra et pointèrent un doigt vengeur. La caméra trembla, tomba, et se retourna.
C’est à l’envers qu’on put assister à la fuite et l’arrestation de deux hommes vêtus en Vic, qui furent aussitôt couchés sur le ventre tandis que l’Ar au masque de tigre ordonnait de les mettre à mort. Kando, pourtant habitué aux scènes d’holoviolence faillit vomir en voyant qu’on leur tenait la tête en leur enfonçant dans la nuque une flèche pour la faire ressortir par la bouche. On les laissa ensuite agoniser.
La caméra fut un moment reprise en main et le mouvement rapide témoigna de la fuite de son porteur, puis, les marches glissant rapidement sous l’image, on pouvait supposer qu’il les grimpait quatre à quatre.
—John a réussi à leur échapper un moment...
Soudain la course s’arrêta et l’on vit le bras du porteur tenter de s’arracher quelque chose. Il y eut plusieurs hurlements confus, et comm distants, probablement à cause de l’éloignement de la perche tombée au sol. L’oeil de la caméra vint épouser la poussière, au milieu de jambes et de pieds. Et il n’y eut plus rien au milieu du plateau holo, sinon les chiffres de l’identifiant du film dansant sur fond gris. À 10, le film s'interrompit.
Sous le coup du tragique spectacle, Kando et Fran demeurèrent figés.
Fran se ressaisit le premier .
—Je me demande quand il a eu le temps de planquer la pastille dans le mur...
—Dans ces modèles, je crois qu’il y avait une mémoire expulsable. Il l’a peut-être mis dans sa bouche pendant que les Ars détruisaient la caméra et la pastille principale. Ensuite, le temps qu’ils décident de son sort, il a pu être collé contre le mur, et là...
—On peut tout conjecturer, mais c’est un véritable miracle s’il a pu sauver cette pastille de sauvegarde.
Kando se leva et se mit à tourner comme un ours en cage, les mains derrière le dos, louchant presque sous un effort de questionnement intensif.
—Si ces Ars avaient invité des cinéastes à filmer le sacrifice des videts, pourquoi ont-ils subitement décidée de les tuer ?
—C’est bien la question, mon ami.
—D’ailleurs, pourquoi ce sacrifice monstrueux... ? Des dizaines de pauvres gens ont été abattus comme des moutons. Ils ne se doutaient de rien, et ils sont morts sans en savoir plus.
—Pas toutes les questions à la fois, jeune homme...
Fran repassa plusieurs fois la séquence à partir du cri indistinct peut-être poussé par le caméraman. Puis il mit le seul son en répétition pour essayer de comprendre les paroles. Impossible ! L’écho multiple brouillait le propos, interdisait toute analyse.
—Il faudrait une analyse phonique, dit Kando.
—J'ai mon idée sur ce que la personne est en train de crier, dit lentement Fran.
—Ah ? fit Kando impressionné. Et que crie-t-il d'après vous ?
—Je crois qu’un des membres de l’équipe de tournage a identifié la véritable personnalité d'un de ces Ars. Sous le coup de la surprise, il n’a pas pu se retenir de crier le nom, et du coup, les autres n’ont eu d’autre possibilité que de les liquider...
—C’est ce simple cri qui les a condamnés ?
—Oui. On peut supposer que les assassins avaient invité les cinéastes pour publier le film dans des réseaux de "snuffing", ou même à destination du grand public; et n'avaient donc pas l'intention de les tuer. A condition, évidemment, qu'ils restent eux-mêmes incognito, ce que les masques, les tatouages et les vêtements devaient permettre avec assez de sécurité. Mais personne n'avait prévu qu'un des invités reconnaîtrait un homme, et encore moins qu'il serait assez stupide pour le faire savoir à haute voix ! Cela dit, si c'est le bon scénario, quelque chose ne colle pas...
—Quoi ?
— Eh bien, en première approximation, la suite de sons correspondant à cette nomination ne se rapproche absolument pas de ce que j’aurais pu imaginer...
—Et vous pensiez à quoi, ou plutôt à qui, par exemple ?
—Je ne veux pas t’en dire plus là dessus. Ces hypothèses sont trop folles. Je préfère avoir un peu plus de biscuit d’abord...
L’électro de Brar commença à montrer des signes de faiblesse sur l’une des pistes sablonneuses qui traversaient les Landes en ligne droite. Il eut d’abord d’imperceptibles hoquets, puis perdit de la hauteur et les passagers durent lever les pieds pour ne pas être happés par le sol. L’engin ralentit en sifflant comme une bouilloire et finit par s’échouer sur un tapis d’aiguilles de pin qui se mirent à fumer et à crépiter dangereusement.
—Merde, s’écria Kando, les tournefouquets sont naze. Et le jour va se lever. Il vaudrait mieux qu’on ne nous trouve pas à côté de cette machine de malheur. Surtout si elle met le feu à la lande !
—Où sommes-nous ? s’informa Fran qui s'était assoupi en entourant la taille de Lyseange.
—Oh, à quelques kilomètres de la mer. Enfin du “Grand Bassin” qui a réuni Arcachon et les étangs, après le réchauffement des siècles passés.
—Existe-t-il des navettes pour Burdigal ?
—Certainement, soutint Lyseange. Mais si vous pensez que notre signalement a pu être diffusé chez les Mers, ce n’est pas une bonne idée : tous les roboducteurs nous reconnaîtront au premier regard. Le train se bloquera, toutes portes fermées, et on viendra nous cueillir. Ou encore, variante...
—J’ai une meilleur idée, dit Kando. Dès la fin de la frange, je com à mes copains Barons Gris. Ils viendront nous chercher , j’en suis sûr.
Fran demeurait méditatif.
—Je dois prendre le transcités pour Dicee. C’est le seul endroit que je connaisse où analyser le film sérieusement. Et il vaut mieux que je fasse mon rapport à mon commanditaire de vive voix. Je n’ai pas le temps de prendre un dirigeon...
—Il y a des cargos à vent, qui mettent 10 jours pour traverser l’atlantique, dit Lyseange.
Kando claqua dans ses doigts :
—Il y a mieux, je vous dis. Mes Barons Gris font du trafic avec des Nortamères Frangicôtiers, qui viennent ici en trimarans rapides : ils descendent la course intercontinentale en sept jours !
Fran secoua la tête :
—Trop long ! j’ai besoin d’y être dans quelques heures. Sans quoi les adversaires vont établir un barrage efficace entre mon “client” et moi.
—Hélas, soupira Kando découragé, le transfert subquantique n’est pas encore au point, et il sera, de toutes façons, contrôlé par le Mer.
—Est-ce qu’il n’y a pas moyen de tromper la vigilance des roboducteurs ?
—Non, dit Lyseange, hélas. Ils ont une vision panoramique interprétée en temps réel par un collectif d’ordis interconnectés. Et ce n’est qu’un petit maillon de la chaîne de surveillance.
—Tu crois trop aux cours officiels, s’écria Kando. Comment crois-tu que la plus grande quantité de mujafe parvient à Burdigal ?
—Je ne veux pas le savoir.
—Eh bien par les Transcités !
—Je ne te crois pas : les roboducteurs repèrent la mujafe dans l’atmosphère d’une station pour une partie par million. Mieux que les chiens policiers !
—Oui : quand leur programme de surveillance se déclenche, à savoir vingt secondes seulement avant les entrées en gare...
—Ah ?
—A H. moins une minute cinq, leur mémoriel est occupé par d’autres programmes très importants : évaluation des passagers à prendre et à déposer, données permettant le meileur freinage, etc... Tu as donc exactement 45 secondes pour monter dans le train avec ta mujafe et pour en descendre et disparaître.
Lyseange se mit à rire.
—Mais puisque tu es à 55 secondes du quai... tu fais donc toutes tes petites affaires en plein tunnel...
—Tu ne crois pas si bien dire. Car il existe une entrée de service dans le tunnel correspondant -est-ce un hasard- à ce moment privilégié, ces quarante cinq secondes de libre folie...
—Une ouverture dans le tunnel... avant la gare ?
—Oui.. çà n’a rien d’extraordinaire. Mais ce qui l’est davantage, c’est que l’essentiel du freinage ayant eu lieu avant ce moment, on peut stopper le train 45 secondes sans inconfort excessif.
—Tu ne vas pas me dire que le roboducteur ne se rend pas compte de cet arrêt.
—Si, bien entendu. Mais on peut lui envoyer un message qui l’oblige à interpréter cet arrêt comme réponse à un signal d’attente, chose qui se produit souvent normalement, dès qu’il y a un peu trop de monde sur le quai. Les Barons gris utilisent ce phénomène pour transiter des quantités importantes de bonne mujafe, et surtout celle qu’ils dont dû larguer aux Forestiers.
—Comment font-ils ? demande Fran intéressé.
—Je ne sais pas très bien. D’après ce que j’ai compris la dope arrive seule, cachée sous un siège. Les “Barons”, cachés dans le couloir de service, déclenchent l’arrêt prématurédu train, le valident, débloquent les portes, et s’emparent du produit. Puis repartent par où ils sont arrivés, tout çà en moins de 45 secondes évidement ...
—Et le fameux odoradope des Ordis ? s’interroge Lyseange, sceptique.
—La dope est conditionnée sous vide, ce qui diminue la capacité de l’ordi renifleur de l’ordre d’un facteur 12. Il n’a pas le temps matériel de suspecter la présence de mujafe pendant sa mise en place dans le train. Ensuite, pendant le trajet, ses fonctions sont accaparées par la conduite et il n’est pas programmé pour déclencher une alarme à de trop faibles doses : la plupart des passagers en transportent sur leurs vêtements, en traces infinitésimales, et il faudrait arrêter tout le temps tous les trains !
—Si je comprends bien, dit Fran, tu me proposes de voyager avec un paquet de came !
—Oui. Encore faut-il qu’il y ait un transport prévu ce soir ou cette nuit, et que surtout, les copains soient d’accord pour exposer tout leur système, pour vos beaux yeux !
New Baltimore, le 1er Octobre 251
Pas moyen d’approcher du grand homme. Les gardes de sécurité de l’ASSU, souriants et efficaces, opposaient un rempart souple mais infranchissable, tout en emmenant le Maître, bon gré mal gré vers la porte arrière de l’estrade. Boscione ne pouvait tout de même pas les inciter à dégaîner au milieu de cette foule juvénile et rieuse, avec laquelle d’ailleurs Meredith Ilno, enchanté, ne cessait de dialoguer par dessus l’épaule des malabars.
Boscione remonta l’allée, déçu et perplexe. Le vieillard ne se souvenait-il vraiment pas de lui ? Son passage devant la commission pédagogique avait pourtant fait du bruit à l’époque, et comme le Tétrapanide était le seul Chan qui l’avait défendu, il était difficile de croire, qu’à moins d’être décérébré (chose devenue presqu’impossible), il ait complètement oublié cet épisode mouvementé de sa carrière.
Maintenant il serait encore plus difficile de l’atteindre et les courriels étaient probablement tous interceptés par le Mer, sauf la codification spéciale que bien entendu, il ignorait. Il faudrait tout de même en passer par là, lui envoyer des messages assez sibyllins pour intriguer le vieil homme, mais pas trop étranges pour ne pas attirer l’attention des robodécrypteurs. Une galère...
Boscione sortit dans la nuit moite, un peu envieux de ces étudiants qui s’égayaient comme des oiseaux, heureux de vivre et d’apprendre. Il n’avait pas envie de descendre dans la fraîcheur artificielle des tunnels du Mer, même doté d’identifiants parfaitement au point. Il rallierait sa piaule sordide en vrai sauvage, en empruntant les bords des canaux et les pistes agroforestières, quitte à devoir se jeter dans les buissons au passage d’une barge électro, transportant sa cargaison de maïs à la vitesse d’un transcité.
Un véhicule noir, serti des lumicolors de l’ASSU, déboucha brusquement des voies de service souterraines du Chanat et vint s’immobiliser en silence près de Boscione.
La porte arrière se dématérialisa, laissant apparaître le visage hilare du vieux Maître,et une main tendue dans sa direction.
—Boscione, viens ici, je t’emmène !
—Oh, vous m’avez fait peur....
—Tu croyais à un enlèvement ! Il est vrai que tu es encore un fringant jeune homme !
—Non, dit Boscione en s’empressant sur le siège de cuir profond. J’avais peur que vous ne m’ayiez pas reconnu. cela fait tout de même 25 ans que...
—Me prends-tu pour un Alza ? Non, mais je ne pouvais pas te saluer comme il convient avec cette bande de marmots... Je suppose que tu viens me voir pour une chose sérieuse.
—Oui. En fait..
—Nous en parlerons tout-à-l’heure, je t’invite à dîner. Du homard du Delaware, çà te dirais ? Je connais une ferme marine qui en a sélectionné avec des pinces démentes.
—Je vous fais confiance.
Ils se regardèrent.
—Tu n’as pas vieilli, Emiliano. Toujours ce visage lisse et cette carrure athlétique qui brisaient surtout... les coeurs. Je te dispense de me retourner le compliment sur l’âge. Je sais que, malgré la consommation abondante de réjuvénants télomériques, ma vieille carcasse est de moins en moins solide. Mais j’ai au moins une consolation : j’ai toujours été moche, et jeune, çà se voyait beaucoup plus. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas de clone : je ne me vois pas subir deux fois l’épreuve du mépris !
—Vous êtes dans une forme incroyable !
—C’est bizarre, admit le vieil homme. Tout s’écroule, sauf un certain feu intérieur. Mais la machine ne suit pas, ajouta-t-il en montrant ses mains gantées et recroquevillées.
Chauffeur, à la Ferme, s’il vous plaît.
Burdigal, Europe, le 2 Octobre 251
Tout s’est bien passé jusqu’ici.
Une suite de petits miracles : Burdigal rallié en deux heures sur glisseur rural automatique (certes chargé d’oeufs encore encroûtés de paille et de fiente). Guy Tischan contacté chez lui après une brève course furtive dans une collurbe déserte, et sans vicpols attardés. Le Baron, un peu bourré (“y a plus qu’à mettre le bouchon”, plaisante-t-il), est fort réjoui de revoir Kando qu’il croyait mort.
—Sympathique ! apprécie le jeune homme, tu me veux du bien.
—Je t’aime, blanc-bec dit l’athlétique bonhomme en l’embrassant sur les deux joues, mais je croyais que les Czars avaient eu ta peau dans une contrée lointaine, où on ne pouvait pas même rêver d’aller te chercher...
—On n'a pas trop de temps pour les retrouvailles, susurre Fran, rabat-joie. Peux-tu expliquer à ton ami notre requête ?
—Je vous écoute, parlez sans crainte, on peut tout dire à Tonton Tischan..
Après explication, le Baron trouve l’idée de profiter du transport de mujafe très amusante.
—Çà n'est pas la première fois, avoue-t-il, que nous avons envoyé des gens avec la dope. Et çà tombe bien, je m’occupe d’un “postage” ce soir. Si vous voulez en profiter ! On pourra vérifier si Gus-150 (le nom du roboducteur de ce train de nuit) est équipé ou non de repère-homme.
Aussitôt dit, aussitôt fait, il jette sur son dos le gros sac verrouillé qu'il avait préparé, invite ses amis à le suivre dans l'arrière-cuisine, où il déclenche la levée d’une trappe secrète revêtue de carrelage, et s’engouffre le premier dans une galerie verticale. Huit étages et deux centaines d’échelons plus bas, les compagnons se retrouvent serrés dans un réduit de béton dont un mur arbore une porte de sas en forme de bouclier de viking.
—çà donne sur la voie de garage, deux cent mètres avant la station Burdigal-Europe, direction Amérique, explique Tischan.
Il arbore maintenant un innocent boîtier de commande noire du type domotique universelle, et, dès qu’un clignotant couleur rubis s’allume à sa surface, il déclenche l’ouverture.
—Bien sûr, on a des copains à la salle de préparation du train. C’est eux qui nous avertissent de l’arrivée de Gus.
La grosse roue métallique tourne sur elle-même puis s’enfonce dans l’orifice avant de glisser sur le côté dans la paroi, comme l’éclipse d’une lune noire.
Le rail unique en matériau supraconducteur luit doucement dans la quasi-obscurité, tenu de loin en loin par des plaques magnétiques fortement électrifiées.
—Prépare-toi, le train sera là dans 20 secondes, et la porte se présentera devant nous, ouverte, dans 29 secondes. Je te laisse monter. Tiens, n’oublie pas le sac... Tu le laisseras dedans en sortant.
Fran hésite un moment, puis sourit. A peine le temps d’un adieu à ses jeunes amis, une embrassade fougueuse avec Lyseange, une accolade virile à Kando, et il bande ses muscles pour bondir, comme on se lance en parachute de la trappe d’un aéronef.
Une main lui serre le bras, les ongles pointant à travers le tissu. C’est Lyseange, le visage défait.
—On... on se reverra ?
—Pas tout de suite. Quand tout cela sera terminé...
—Alors.. je viens avec vous... avec toi.
Fran la regarde attentivement. Les mâchoires de la jeune fille se contractent, ses sourcils se froncent dans une résolution farouche.
—Il y a des risques, que je ne peux me permettre de te faire prendre. Je te com. Dès que..
—Je m’en fous... Je viens.
—Vous pouvez monter à deux, en vous serrant, dit le Baron.
Fran hausse les épaules, fataliste.
—Oh, après tout.
Elle se jette entre ses bras.
La paroi miroitante du transcité emplit bursquement le tunnel, dans le plus grand silence, et seule une imperceptible variation dans le grain de la surface laisse percevoir qu'il s'immobilise. Une ouverture carrée se dessine à la place où le condensateur moléculaire, déclenché par les pirates, a décidé de matérialiser une porte.
Fran et Lyseange sautent dans l'ouverture et se recroquevillent dans l'espace disponible.
—Bonne chance aussi pour ton Voyage, Kando ! lance Lyseange~; tu choisis toujours l‘Armen ?
— Cruelle Dame ! rétorque le jeune Vic en riant. Je ne suis pas découragé par une si petite épreuve …
— Une princesse Ar t'attend quelque part, Courage !
— Sûrement, ironise Kando, montée sur un char de pignes tiré par seize putois !
Lyseange va ajouter une précision, mais déjà l'issue se referme, suturée comme une culture de peau repoussant en accéléré. A peine le temps d’un geste d’adieu aux deux Burdigaliens demeurés derrière le sas.
— Derme ! soupire Kando, j'aurais dû partir aussi.
— Pas possible, le console Tischan, cette fois l'habitacle était plein.
— çà s'est passé si vite...
— C est comme çà. Si tu veux les rejoindre, tu as le prochain transcité de 10 h.
— Oh, dit Kando, découragé, je ne serais pas sûr être utile là-bas...
— Tu peux toujours partir quand tu veux, gamin. Mais il faut sortir des locaux de maintenance. Il est trop dangereux de s'attarder ici avec les nettoyages à l'azote lancés en aléatoire...
Dans le compartiment de service, Fran et Lyseange se poussent l’un contre l’autre, s’embrassent et se caressent. Mais l'angoisse est là, et contexte n’est guère érotique.
—Sommes-nous repartis ?
—Difficile à dire avec ces compensateurs d’inertie.
La jeune femme, soudain figée, éprouve la plus grande peur de sa vie. Une braise de cigarette de mujafe, allumée de temps en temps, trahit une présence . Quelqu’un est là, quelques mètres en avant du réduit, dont un panneau s'est ouvert dans l'obscurité.
Lyseange frappe le bras de Fran, mais celui-ci lui chuchote à l’oreille :
—Je l’ai vu. Peut-être qu’il ne nous a pas remarqués...
Le silence semble lui donner raison. Puis une voix grave aux inflexions maîtrisées s’élève, à peine assourdie par le sifflement discret de la grande vitesse.
—M. Millegrain, Damoiselle, inutile de voyager aussi inconfortablement. Venez donc me rejoindre.
Lyseange serre le poignet de Fran à le lui briser.
—N’aie pas peur. Je crois que nous ne courons aucun danger...
Puis, à voix haute :
—Vous êtes l’ange gardien ?
—Cela même. J’ai récemment atteint le grade d’archange, mais toujours pour la même rémunération misérable.
Debout dans l’étroite coursive courant le long du wagon, un homme maigre, vêtu d’un complet noir sans couture au col militaire, les attend, un lazerpoche en main. Noirs de jais sont aussi ses cheveux très courts, ainsi que ses prunelles légèrement dilatées. Un mince sourire tend ses joues creuses sous des pommettes presque mongoles.
—Tenez, dit-il en tendant l’arme à Fran. Je n’en ai pas d’autre pour votre amie, dont je n’avais pas prévu la présence, continua-t-il en soupirant. Elle fera une excellente cible supplémentaire pour le comité d’accueil new-yorkais.
—Puis-je savoir votre nom ?
—Geörgy Zgavaw... Zgav pour les intimes.
—C’est Meredith qui vous envoie ?
—Qui voulez-vous que ce soit ? Pour ne rien vous cacher, je suis son garde du corps depuis des lustres. Mais il préfère garder le corps des autres, le votre par exemple. Le vieux bougre se sent en sécurité chez lui, et il est vrai que les protections fournies par l’ASSU ne sont pas négligeables. Toutefois, dans les circonstances actuelles, je me sentirais moins à l’aise.
—C’est vous qui avez tué le surv'ar dans les Pyrannes ?
—Vous avez une grande chance que j’ai suivi sa trace depuis le haut lieu de Chamb. Car j’avais perdu la vôtre. Votre petit copain de Burdigal avait sur lui un brouilleur bricolé d’une grande efficacité.
—Vous ne m’avez pas répondu.
—Bien sûr, dit l’homme en haussant les épaules d’un air triste. Je ne pouvais pas faire autrement. J’arrivais trop tard pour le paralyser et j’avais cette arme primitive en main. Vous ne m’en voulez pas, j’espère ?
—Vous m’avez sauvé la vie, bredouille Fran. Il n’y a rien à dire d’autre. Mais pourquoi n’avez-vous pas attendu que je sorte de mon évanouissement, pour vous présenter ?
—Meredith n’aime pas que je me fasse connaître inutilement. Par ailleurs je devais aller me poster sur une éminence pour capter les émissions ennemies et savoir ce qu’ils projetaient.
—Ils ? Vous voulez dire le Mer ?
—Certaines forces dans le Mer, incontestablement. Mais elles travaillent sous cryptage invulnérable. J’ai beaucoup de mal à savoir qui est derrière.
—Comment avez-vous fait pour nous retrouver ?
—Toujours par l’électro de Bra'r, sur lequel j’avais collé un micro, tout simplement. J’ai compris que vous alliez suivre l’idée un peu démente de ce petit Kando.
—Et.. et maintenant, avance Lyseange. Vous dites qu’on nous attend ?
—C’est certain. Vous ne croyez pas qu’ils vous ont laissé embarquer dans ce train comme çà ! Ils savent que vous êtes dedans depuis le départ et même avant.
—Tischan nous a trahis ?
—Le Baron travaille pour eux depuis longtemps, mes amis.. La contrebande de mujafe européenne est un élément important dans la politique Mer d’achat des populations frangines. Il n’est même pas sûr qu’il ait parlé de vous à d’autres personnes que ses complices techniciens, qui eux, sont en relation avec certaines personnalités agissantes au sein du Mer.
—Mais alors... s’écria Lyseange, Kando est en danger !
—Je ne crois pas, Damoiselle, il fait déjà un peu partie de leur sérail, vous savez. Ils ne le mettront pas au courant de votre sort, c’est tout. C’est pour vous que je m’inquiète.
—Ils vont nous arrêter à New York ?
—C’est le plus probable. Ils feront stopper le train dans l’atelier habituel, sur Ellis Island, l’ancienne île de réception des immigrants, et là, ni vu ni connu, ils vous installeront dans une petite salle de... enfin de torture. Voila. Et naturellement vous direz tout ce que vous savez, et tout ce que vous ne savez pas que vous savez...
—C’est atroce, se récrie Lyseange. On ne va pas se laisser faire. On peut changer de wagon, se déguiser...
L’homme en noir sourit encore.
—Charmante, votre amie. Hélas, son projet est plutôt impraticable. Sachez déjà que vous êtes -et moi par la même occasion-, prisonniers de ce compartiment spécial. J’ai un peu trafiqué l’apport d’air conditionné, sans quoi ils nous auraient déjà endormis en injectant du gaz soporifique. Nous pouvons seulement compter sur leur surprise quand la porte s’ouvrira et que les lazerpoche tireront dans le tas. Je suppose qu’ils ne seront pas plus de trois, dont un seul Polmer, ce qui nous laisse une chance de nous perdre dans l’atelier qui est vaste. Ensuite, il nous faudra trouver une sortie déverrouillée, courir dans un no man’sland des plus pollués, parvenir quelque part où appeler un taxi sur ligne privée, ou une locarstation pour nous rendre au centre de la Gigacollurbe. Après quoi, ce sera un vrai enfer pour trouver un transcité pour Dicee qui ne soit pas fliqué. Dans le meilleur des cas, et en misant sur mon réseau de brouillage, on sera à Dicee demain matin. Sans garantie, naturellement, et avec 24% de chances d’être blessés gravement pour au moins l’un d’entre nous, selon les stats de Jojo, mon simulateur d’action.
—Monsieur Zgav... susurra Fran après un long silence.
—Oui ?
—Deux points : d’abord merci. Pour tout ce que vous faites pour nous. Ensuite, voila : je n’irai pas à Dicee.
—Ah ?
—Non. Si l’ennemi, pour employer ce mot en l’absence de connaissance sur son identité précise, est aussi influent dans le système Mer que vous semblez le suggérer, nous n’avons aucune chance de passer à travers les barrages qui vont être établis dans la direction de Dicee. Car je suppose qu’ils savent que je travaille pour le Tétrapan ?
—Cela va sans dire, M. Millegrain. J’ai décrypté des messages explicites en ce sens.
—Donc, je préfère d’abord me cacher quelque temps, et m’atteler du même coup à une certaine tâche que...
—Vous voulez parler de l’infopastille que vous avez trouvée chez le Surv’ar de Chamb ?
—Oui. Vous êtes bien renseigné, décidément.
—Pas de mystère, vous n’avez pas cessé d’en parler à portée de micro...
—Donc, vous voyez l’intérêt de réaliser ce travail ...
—Pas très bien, je l’avoue. Vous croyez vraiment qu’une preuve décisive concernant les auteurs du crime rituel collectif se trouve cachée sur ce film ?
—J’en suis persuadé, bien que je ne sache pas de quelle nature est cette preuve.
—Je peux vous proposer une cachette, dit l’homme maigre après réflexion. Chez moi. J’ai une “bulle” à New-York. Je veux dire un local isolé de toute com.
—Disposez-vous d’un équipement vidéotronique ?
—Et de bien d’autres choses encore. Vous savez à quel point nos professions dépendent aujourd’hui de ce genre de technobabioles.
—Serons-nous à l’abri ?
—Je ne m’y attarde jamais plus de trois ou quatre jours. Mais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais détecté aucune présence suspecte tournant à proximité.
L’homme leva les yeux au ciel dans une attitude de respecteuse contrition.
—Et Dieu sait qu’il existerait des raisons pour qu’on s’intéresse à moi !
Atlantique nord
Malgré l'inconfort de la banquette de service, Fran dormit comme une souche plusieurs heures d'affilée. Quand il se réveilla, Lyseange était appuyée contre son épaule, lovée autour de lui et paraissait en proie à des rêves tumultueux. A même le sol de métal, le garde du corps semblait être un gisant médiéval, droit comme un i et la mâchoire en avant, les paupières entr-ouvertes, même dans le plus profond sommeil, crosses de ses armes dépassant à peine de la veste impeccable, à hauteur de la ceinture.
Au dessus des trois passagers, le toit du train était devenu transparent : des projecteurs animaient au loin le paysage lunaire de la faille océanique, laiteux et chargé de poussières en suspension. Ici et là s'élevaient de lentes grappes de bulles, témoignant de l'activité volcanique abyssale. Bientôt la paroi s'opacifierait à nouveau; on entrerait dans le tunnel qui remontait lentement vers la plateforme continentale américaine, peut-être à seulement quelques dizaines de mètres sous la dépouille enfouie et corrodée du Titanic. Il resterait environ trois heures avant l'émergence au large de New York.
Fran n'avait plus envie de dormir. Il ne pouvait s'empêcher de penser à l'absurdité des manoeuvres criminelles qu'il était en train de mettre à jour, enquêteur malgré lui. Il avait beau savoir que la nature humaine poussait depuis toujours les générations successives à se satisfaire en dominant autrui, en créant des pyramides de pouvoir, toujours imaginaire, il s'étonnait malgré tout. Comment les plus hautes autorités de l'ordre Mer, s'il s'agissait bien d'elles, avaient pu s'abaisser à de tels agissements ? Comment des gens supposés aussi intelligents avaient-ils pu supposer que quelques provocations meurtrières suffiraient à ébranler le pluralisme choisi par l'humanité après tant d'expériences massacrantes subies sous le régime des monarchies ou des totalitarismes ?
Il existait certes un racisme anti-frangin en pleine expansion, mais il ne correspondait pas encore à une exaspération telle qu'elle remettrait en cause le système-monde. Le problème était d'ailleurs qu'il déclenchait plutôt les discours routiniers de défense des quatre grands ordres, alors qu'il aurait peut être été avisé de reconnaître que quelque chose de légitime pointait là, même si personne n'était capable de dire quoi, et surtout pas les Frangins eux-mêmes, préférant qu'on ne parle pas d'eux.
La nostalgie puissante pour un ordre planétaire unique n'était plus capable, selon la théorie, de fasciner l'humanité : d'abord parce que, déjà unie de fait, son problème principal était plutôt de préserver sa propre diversité interne, et également de protéger les individus contre les tendances immémoriales de tout pouvoir à les écraser de plus en plus, jusquà l'implosion ou la révolution. Et ensuite, parce que l'idéologie, la culture, la religion ayant jadis soutenu les grands élans homogénéisateurs, manquaient désormais pour entretenir la flamme.
Fran Millegrain se souvenait de ces vieux manuscrits étranges, peut-être écrits de la main même de Léandre Boucquard, et pieusement conservés dans sa famille de père en fils : en particulier un opuscule nommé "de la quatrième religion".
L'auteur y développait la thèse, à l'époque inédite et provocante, selon laquelle il n'aurait existé dans le passé que trois grandes religions, correspondant chacune au traitement d'un grand problème irrésolu de l"humanité : la première, celle de la déese-mère, aurait duré des dizaines de millénaires, sous des formes diverses, en général mélées d'animisme. Cette métaphore de l'amour maternel aurait été rendu nécessaire par la question cruciale de l'unification, du rassemblement des frères ennemis, question dont dépendait la survie de la plupart des groupes humains pendant la très longue période préhistorique s'étendant jusqu'au néolithique.
La seconde religion, celle du Père tout puissant, aurait supplanté et détruit la première, effaçant souvent jusqu'à son souvenir, et régné dans la plupart des premiers empires historiques. Elle aurait eu pour objet le problème de la justice entre les sujets, problème qui n'a pu longtemps trouver de solution que dans l'arbitraire absolu du souverain au dessus de ses fonctionnaires concussionnaires, prévaricateurs et népotistes.
Lorsqu'il est devenu évident –à la fin de l'empire romain en Occident- que la justice royale ne suffirait plus à accorder la reconnaissance aux multitudes de citoyens pauvres, on est passé à une religion plus moderne, celle où la loi s'impose même à Dieu afin que la justice vienne de son fils, c'est-à-dire tout simplement de l'homme lui-même, justicier en même temps de justiciable.
Le refus de cette limitation de la liberté de Dieu a entraîné la grande réaction islamiste, réaffirmant pour un temps et pour toute une zone de la Terre le message plus ancien du Dieu de Justice et de son représentant, l'homme de pouvoir. Mais cette réaction a tout de même fini par disparaître, d'ailleurs en même temps que la troisième religion se "laîcisait", c'est-à-dire trouvait sa véritable expression dans l'idée d'un Etat moderne, réglé à la fois par la loi et par la technique, les deux mis en relation intime, notamment dans l'idée d'une politique réglée par la mesure scientifique.
Après la religion de la mère unifiante, celle du père justicier et celle enfin du fils égalisateur écartant les figures divines pour adopter celle de la Machine, le mystérieux auteur de l'opuscule, se demandait si l'humanité allait encore connaître d'autres religions. Pour répondre à cette question, il se tournait vers l'aire culturelle dominée par la Chine, car, disait-il : "seule cette partie de l''humanité a connu longtemps avant les autres l'unification sous égide d'une culture unique très puissante".
Or, constatait-il, la Chine et toute son immense zone d'influence, avaient bien depuis longtemps été caractérisées par une tendance forte à juxtaposer une pluralité de religions. Pour simplifier, un Chinois avait à sa disposition au moins trois cultes pour trois aspects différents de sa vie : il pouvait rendre hommage à la nature et aux anciens thèmes animistes par le biais du Taoïsme; il pouvait ritualiser ses rapports à la famille et au prince en utilisant les codes confucéens; il pouvait enfin ne se préoccuper que de sa destinée singulière en méditant sur un mandala bouddhiste.
L'avenir de l"humanité devait-il donc ressembler au passé de la Chine –depuis frénétiquement convertie au culte de la religion occidentale de la technique et de ses disciplines ?- Non répondait finalement l'auteur de l'opuscule, qui justifiait enfin le titre de celui-ci en avançant l'hypothèse d"une "quatrième religion".
Pour lui, chacune des religions chinoises correspondait à peu près aux trois moments occidentaux : le taoïsme était une mise en forme des animismes, le confucéisme organisait vies publique et privée autour du mêmeprincipe de la hiérarchie absolue (même cyclique), et le bouddhisme cherchait à anéantir la souffrance résiduelle du social par la résistance de l'individu. L'articulation des trois n'opérait donc pas un saut vers la nouveauté, mais plutôt une sorte de réglage général, en termes de facettes identitaires, là où l'Occident avait choisi plutôt la loi mécanique.
Au fond, la culture orientale mûre n'était pas très différente de son homologue occidentale, même si ses méthodes semblaient différentes : mécanique des équations (des rapports égalitaires) dans l'un, organisation des disciplines hiérarchiques dans l'autre. Et l'histoire avait même démontré au début du XXI siècle que les sociétés extrème-orientales fonctionnaient même bien mieux comme des machines que celles qui avaient inventé la généralisation du principe mécanique !
La nouveauté ne pourrait donc venir que d'une quatrième religion, non encore née, et dont le propos serait précisément de répondre à la question : "comment rester des hommes libres quand l'humanité s'est donnée un seul pouvoir souverain, coextensif à l'espèce humaine ?"
L'auteur ne donnait pas réellement de réponse convaincante à ce problème, pourtant posé de manière rigoureuse.
Il laissait cependant le lecteur méditer sur la dernière sentence, un peu opaque, de son livre. De cette longue phrase, Fran Millegrain se souvenait très exactement :
"Là où les divinités se sont dégradées en mécanique et en hiérarchie, les principes religieux de l'avenir devront maintenir le respect d'un antagonisme entre les grandes passions de l'homme; car, en un sens profond, l'homme n'est pas un être unique ou unifié, mais la réalisation dans son espèce de la possibilité d'une lutte des contraires, lutte dont la vie est issue et qui demeure une condition de la vie".
Or, Fran vivait dans une société où cette idée s'était réalisée, au point qu'elle formait une évidence de base pour pratiquement tous les Humains : même le Mer le plus imbu de la supériorité de son ordre technophile ne pouvait plus prétendre que sa passion du rapport et de la mesure pouvait concerner tous les hommes. Il était plutôt enclin, au contraire, à ruminer son élitisme en se croyant génétiquement exceptionnel.
Dès lors, la croyance fondamentale manquant nécessairement, comment était-il donc possible que des menées capables d'ébranler la paix du monde soient lancées, ici et là, complotent, tuent, mobilisent ?
Ne fallait-il pas chercher la cause de tout cela tout-à-fait ailleurs ? Mais où ?
Peut-être dans les étoiles : Fran s'était souvent demandé si les mystérieux agissements du D.I.E.U, au sigle si évocateur, ne déboucheraient pas un jour ou l'autre sur une découverte remettant complètement en cause le fragile équilibre politique de la planète-mère. On pouvait imaginer par exemple un système de transport instantané dans la galaxie, ou même entre galaxies. Un tel système, en mettant de nombreux mondes à la portée d'une nouvelle colonisation, ferait éclater le carcan du monde unique –la Terre- qui avait été la condition pour parvenir à l'entente forcée sur le pluralisme. Et si l'ordre Mer, déjà au courant d'une telle fantastique innovation, de par ses fonctions et son habitude des processus scientifiques, était en train de préparer l'adaptation de notre planète à ces conditions nouvelles, en fait retour à celles de la colonisation primitive de la terre elle-même par d'innombrables hordes dispersées ?
Il lui faudrait en effet alors tenter de maîtriser ce nouveau déploiement humain en se posant en ordre organisateur, au dessus de tous les autres. Le Mer deviendrait un nouvel ordre de templiers, chargés d'assurer la sécurité des déplacements dans les contrées éloignées. A condition d'obtenir sur terre même un mandat exclusif de gouvernance absolue.
Fran soupira : il savait que ce délire n'existait probablement que dans son imagination fertile. Mais il fallait sûrement quelque chose d'exceptionnel pour expliquer l'agressivité extraordinaire qui semblait agiter l'Ordre chargé des transports publics.
Green mounts, Northamerica,
le 2 Octobre 251
L'ordre de recherche du "trésor de Boscione" avait été solennellement délivré à toute l'équipe d'élite par la Skoule et par Brovet au cours du même briefing. Il avait été accueilli avec enthousiasme par des hommes encore blessés –physiquement pour certains, et surtout moralement pour la plupart- par les explosions déclenchées dans leur "sweet home" par ce "dangereux terroriste". Il fallait le "frapper là où il avait laissé son âme" avait dit Brovet, et probablement là où il reviendrait tôt ou tard. Il serait toujours temps alors de s'en saisir pour lui régler son compte, mais pas sans avoir auparavant mis la main sur les précieux équipements et dispositifs, et tenté de les maîtriser autant que faire se pouvait. On comptait pour cela sur la grande compétence des jeunes officiers de la garde secrète.
Il n'avait pas été très difficile aux cadets de Langloch de retrouver la carrière où ils procédaient à des exercices quand le jeune Hatzik Shtioh leur était tombé entre les mains comme un oisillon dans la gueule d'un chat. Cela avait été ensuite un jeu d'enfant que de paramétrer l'entrée du labyrinthe de Boscione, à partir des données recoupées par les ordinateurs indemmes de l'Ecole.
Une fois la porte dégagée des tonnes de foin qui l'encombrait, les deux officiers Remuch et Vank Essem avaient décidé de tenter en personne l'aventure, ne serait-ce que pour s'assurer de la confidentialité absolue de leurs découvertes éventuelles. Ils firent seulement installer un poste de com. à l'entrée, et, ayant fait vérifier le bon fonctionnement de leur liaison-radio, se laissèrent glisser en rappel dans la faille exhalant des relents froids et tristes.
Après des centaines de mètres de descente abrupte, le long de roches dégoulinantes et friables, les deux Mers parvinrent à une plate forme aménagée. Ce parvis bétonné s'ouvrait sur une suite de galeries. Ils s'y engagèrent à la lumière de leurs lampes frontales.
Meruch Remuch semblait infatigable. Loah s’essouflait derrière lui à grimper un interminable escalier de marches irrégulières et ruisselantes taillées directement dans la vieille roche métamorphique du bouclier canadien. Il était tenté de croire que son coéquipier était, sous son apparence de bon petit gros, en partie constitué d’acier et de titane. Un cyborg : seul un cyborg pouvait marcher aussi longtemps sans présenter des signes d’épuisement.
—Me..Meruch... croyez-vous que Boscione ait installé (hh) son laboratoire (hh) aussi loin ? Ce n’est pas pratique pour amener du matériel...
—Certes. Il doit y avoir une entrée plus directe quelque part. Mais nous n’avons rien décelé au lithographe. La galerie est ancienne. Elle devait jadis permettre de relier la carrière extérieure à un filon souterrain. A moins qu’elle ait simplement servi à faire passer les tuyauteries dont on voit les restes rouillés ici et là. Peut-être un dispositif de lavage de minéraux utilisant l’eau d’un lac en amont.
En tout cas, ajouta le corpulent personnage en sautant trois marches d’un coup, l’endroit n’est pas très sain. La radioactivité est élevée. Je pense qu’elle est naturelle mais...
—hhhh… Vous pensez à.. hhh… un ancien laboratoire souterrain d’entrepôt de déchets nucléaires, n'est-ce pas ? On en a parlé.
—C’est possible. Ces lieux dangereux n’ont pas tous été recensés après le Grand Désastre.
L’officier Mer et l’AO débouchèrent enfin sur un palier plus large, cette fois éclairé par une rampe de lampes blafardes, antédiluviennes à en juger par leur robe de tartre, parfois prolongée de stalactites de bonne taille. Il s’ouvrait sur deux portes parallèles, cerclées d’un épais montant de fonte noircie. Meruch explora de son faisceau frontal l’ouverture de droite, faisant venir à la lumière un étrange entassement de gravats verdâtres, traversé par plusieurs tuyaux coudés, ainsi que par des câbles de cuivre rigides, qui disparaissaient des deux côtés dans les murs de béton d’une grande pièce cubique.
—Qu’est-ce que c’est ?
Meruch éteignit sa lampe et une vague luminescence verte se dégagea du tas de pierres.
—Je pense que c’est sa bouilloire...
—Que voulez-vous dire ?
—Ce sont des actinides radioactifs, probablement encore très irradiants . Ne prenons pas de risques.
Il s’avança et débloqua la porte massive pour la refermer.
—Si je ne me trompe pas, en ayant laissé ces radiations nous atteindre directement, nous connaîtrons les premiers symptômes d’ici deux heures. Vomissements, étourdissements, diarrhées. Si nous insistions un peu, nous subirions un joli “bronzage nucléaire”, et nous mourrions, leucocytes détruits, foie éteint, dans quelques soixante heures, après avoir connu de bons moments en regardant notre peau fondre et notre sang sourdre de partout.
Même après ces quelques minutes d’exposition, nous devrons passer au circuit de décontamination et suivre un traitement contre-radiatif, pour éviter une dégénerescence cellulaire...
—Un piège, dit pensivement Loah, que cette description sinistre ne semblait pas atteindre.
—Pas vraiment. N’oubliez pas que ledit Frangin n’a pas eu le temps de mettre son installation en ordre avec son départ précipité. Mais je crois que cet entassement de matériau fissile avait une autre fonction ; il alimentait une petite centrale “sauvage” qui lui permet , en induisant une réaction nucléaire, de chauffer les conduites d’eau ou de gaz qui la traverse. Regardez...
Le faisceau lumineux dégagea dans l’ombre de la pièce de gauche un assez vaste bassin de béton, d'où émergeaient des formes rondes ou torsadées.
—C’est ce que je pensais. C'est un mini-réacteur. Notre homme fabriquait son électricité. Tout ce circuit converge vers l’entrée de ce qui doit être une turbine. Venez.
—Il n’y a pas de danger ?
—Si. Mais le traitement y remédiera. Nous avons un peu de temps devant nous.
—Boscione travaillait dans ce milieu contaminé à haute teneur ?
—Je ne peux pas vous le dire. Il existe des combinaisons très légères et très efficaces. Mais il est aussi possible qu’il ne venait que très rarement dans cette partie de son antre. Je subodore qu’il existe une trappe étanche par laquelle on communique avec des locaux bien plus “propres”.
Meruch ne se trompait pas. La trappe n’était pas codée et ils passèrent sans difficulté dans une longue salle qui s’éclaira automatiquement à leur entrée. Des jets de liquides diversement colorés les aspergèrent, suivis d'air chaud propulsé.
-Il semble que le sas de décontamination fonctionne encore, dit Meruch, les cheveux violets.
-Oui, renchérit Van Essem, la barbiche teinte en rose. Mais nos corps sont déjà irradiés.
-Ils ne le sont plus, constata Meruch : regardez, ces compteurs demeurent inertes.
-Je ne sais pas si nous pouvons nous y fier. Quittons ces lieux au plus vite.
L’Officier referma soigneusement la plaque plombée derrière eux et s’avança prudemment entre des paillasses étincelantes et des machines vrombissantes. Malgré sa formation d’ingénieur-systèmes, il ne reconnaissait pas les structures ni les fonctions, sauf celles de petits moteurs accessoires ou de boîtiers d’apports de flux.
—Que... que cherchons nous exactement ? demanda l’AO, les yeux arrondis de curiosité.
—Le “territoire intérieur” n’a probablement aucune matérialité extérieure, sauf celle d’un canal de transfert, capable de saisir les corps dans ce monde-ci. Je crois qu’il faut d’abord trouver un certain agrégat de machines de calcul. Guère volumineux, d’ailleurs, car la puissance n’est plus une question de taille, vous le savez, mais d’utilisation des réseaux nanoctroniques possibles dans une unité mémorielle active. En revanche, même si la liaison physique entre le translateur et l’ordi est minime ou virtuelle, le bloc d’apport énergétique pour le transfert doit être obligatoirement assez grand pour supporter des puissances électriques considérables...
—Cette machine, par exemple, qui ressemble à une cabine téléphonique antique, est intéressante pour loger un corps à transférer, mais c’est probablement seulement une douche, car elle ne peut être reliée à aucune enveloppe surmagnétique. On peut donc assurer avec une certaine marge de sûreté que ce n’est pas le transla...
Meruch avait avancé la main vers ce qui pouvait effectivement passer pour un robinet de douche, et avait disparu. Instantanément, comme dans un holofilm.
Le choc cognitif mit un certain temps à rattraper Loah qui voulait inconsciemment continuer à croire que son compagnon avait simplement connu une éclipse passagère. Une éclipse de son être, cependant, et qui durait maintenant depuis quelques secondes impensables.
Loah n’était pas conçu pour ressentir l’émotion, pourchassée dans toutes ses racines génétiques par ses concepteurs et par ceux de ses générations plus anciennes. Mais l’impossible, l’inconcevable, le poussèrent immédiatement au délire. Il s’inventa un Meruch qui réapparaissait derrière lui pour lui dire :
—Voila l'accès du “territoire intérieur”.
—Quoi, cette douche ?
—Oui, dit le Meruche imaginaire, tout aussi rondouillet que l’original. Tu vois bien, elle m’a avalée.
—Mais non, puisque vous êtes là.
—Non, je ne suis plus là. Tu le sais. Viens donc me rejoindre.
Loah se laissa tomber sur le sol contre le pied d’un autre dispositif, ses grands bras affaissés de part et d’autre de son corps osseux, et regarda fixement l’endroit où son compagnon s’était esquivé, tel un chien se préparant à attendre son maître, parti pour l’éternité .
Au bout d’un temps indéfini, il défia le silence :
“Ce n’était pas Méruche. Jamais il ne se serait permis de me tutoyer.”
Il se releva, balaya dignement la poussière de sa robe, rajusta son capuchon et s’avança dans l’allée aux appareils bizarres, espérant que rien ne se passerait jusqu’à ce qu’il ait rejoint la porte principale; et aussi que celle-ci donnerait sur un ascenseur qui le ramènerait à la surface, seul endroit d’où il pourrait utiliser son com.
Son espoir parut devoir être exaucé :
L’ascenseur était bien là, sur un petit palier, avec sa plaque standard, si rassurante. Il avança la main et la plaque vira miraculeusement au vert. Mais rien ne se passa d’autre, pas même un souffle derrière la paroi d’acier. Loah ferma les yeux et compta mentalement, comme il le faisait à Dicee dans les tours Mer aux ascenseurs express. Cela n’avait rien de scientifique, mais on lui avait dit qu’il fallait compter 1 seconde par étage, en moyenne, et ici cela pouvait être profond, peut-être une dizaine...
Quand les deux battants s’écartèrent, il poussa un cri de joie. Mais il ne pénétra jamais dans la cabine, qui, au bout d'un moment, se referma vide.
Loah ne sut jamais que son cri s’était suspendu, gelé à peine sorti de ses lèvres. En provenance du laboratoire rampait derrière lui une forme blanche qui s’était dressée comme une vague silhouette humaine. A l’instant même où la porte de l’ascenseur se refermait, Loah avait été aspiré en arrière, ou plus exactement lappé, avant que la langue diaphane ne retombe mollement sur le sol et ne se rétracte jusqu’à la “douche”, telle une improbable traînée de latex translucide.
Le “monde intérieur” savait, quand il le fallait, aller chercher ses habitants à l’extérieur. Boscione l’avait programmé pour çà.
New York, le 2 Octobre 251
Quand une portion de la surface métallique du train s’était dissoute pour former l’ouverture du local de service, Lyseange avait failli tirer dans le visage blafard qui lui faisait face.
Mais Zgav l’avait retenu à temps : ce n’était qu’un simple techno, seul, effaré, attendant l’ouverture, tenant une civière et des couvertures d’urgence. Les Mers ne s’attendaient pas à trouver debout les passagers clandestins, et il y avait beaucoup de monde dans cette station où la plupart des Européens descendaient alors que les Nortamères y montaient pour le voyage continental que permettait cette ligne. Ils avaient tenté de faire les choses discrètement, mais ils attendaient probablement , un peu plus loin, avec des électros et des armes.
On ne leur laisserait pas le temps de réagir, avait décidé Zgav en happant le techno par la nuque et en le propulsant à l’intérieur du réduit où il l’avait assommé contre la paroi interne.
—Vite, on repart dans le tunnel. Je connais une autre issue technique déplombée.
La foule génait les caméras et les Mers ne purent sans doute pas interpréter clairement ce qui se passait. Quand l’alerte fut donnée, les trois fuyards s’étaient déjà fondus dans l’obscurité glauque du tunnel, longeant le mur pour éviter d’être vaporisés par le courant du linéaire supraconducteur.
Zgav n’arrêtait pas de titiller sa commande et un clignotant vert finit par répondre à quelque mètres au devant d’eux. Cette fois, le couloir de service débouchait rapidement sur le réseau des égoûts, véritables fleuves souterrains bordés de larges trottoirs où cheminaient divers engins automatiques.
Fran pria qu’ils ne soient pas connectés au polnet, car il serait pire d’être écrasé par une robopelleteuse à merde, où cisaillés par une récureuse, qu’arrêtés directement par les officiers de sûreté. Mais aucun changement suspect de comportement ne se manifesta parmi les paisibles herbivores mécaniques.
—Par ici ! accostage ! cria Zgav à l’adresse d’un bac à godets qui désincrustait le fond du fleuve noir et visqueux, entassant d’immondes scories gélatineuses sur un “tandem” creux.
La machine ne réagit pas, continuant son peu ragoutant travail. Puis elle toussa, son moteur se mit en sourdine et un vieux haut parleur grésilla.
— Confirmer accostage, moussaillons, la collecte n’est pas terminée.
On lui avait donné la voix d’un capitaine au long cours, mais sans modulations. Bizarre.
—Accostage confirmé, suspendre le travail, énonça Zgav de la voix hâchée destinée aux robots primitifs.
Comme à regret, des bras se replièrent, des griffes remontèrent à la surface, éclaboussant tout autour d’elles, mais l’engin finit par glisser vers le quai avec une lenteur d’énorme tortue.
—Plus vite, cria Lyseange.
—Il ne gobe pas l’accent français, dit Zgav. Laissez-moi faire.
La petite plateforme au dessus de la montagne de fange puante semblait un abri bien précaire à leurs occupants, qui serraient autant qu’il le pouvaient les rampes sommaires les séparant d’une mort certaine par emmerdement complet.
Le roboducteur de la drague avait fini par comprendre que Zgav ne voulait pas seulement aller de l’autre côté, mais rejoindre le grand collecteur central, et cela à la vitesse la plus élevée possible.
—Vitesse douze, et vogue la baleine avait traduit l’ordicapitaine, sur un ton toujours parfaitement monotone.
Le diesel était progressivement monté en puissance et les six hélices battaient allègrement le flot en mousse presque solide, expédiant généreusement des paquets noirâtres sur les parois concaves à plus de dix mètres de hauteur.
—On s’amuse, hein ? fit Lyseange en se serrant contre Fran.
—Pour faire un jeu de mot idiot, je dirai plutôt qu’on s’amouïse... Mais je ne voudrais pas finir dans un bac d’épuration. Avec ces volumes, les flux d’oxygénation doivent produire de vrais raz de marée. ...
—Ne vous inquiétez pas, dit Zgav, tranquille comme un sage asiatique, je me sens chez moi ici. Je crois qu’on va sortir sur l’Hudson sans qu’ils nous repèrent. Mais il vont filtrer toutes les entrées de la ville. Il faudra trouver une solution.
—On est au niveau de l’Hudson ?
—A cent mètres au dessous au moins, mais il existe des ascenseurs à bateaux... Tenez, vous voyez cette balise rouge et verte, avec ce grand “L” noir ? Elle devrait nous y mener. Je pense que Capitaine Lamerde peut ouvrir le sas sans problème. Il peut avoir besoin de se rendre aux cales sêches de la 46 eme.
—Mon nom n’est pas Capitaine Lamerde, grésilla le haut parleur sur le capot de l’échappement. Je suis “Senteur du Soir 821”.
13. La question de Boscione
Slaughter Beach, Estuaire du Delaware,
le 2 Octobre 251
Les gracieuses nortamères blondes vêtues en danseuses orientales semblaient réjouir Meredith au plus haut point, mais laissaient Boscione de marbre. Elles fluctuaient, vrillaient, spiralaient, en écho vaporeux d’un Raï endiablé, provoquaient, refluaient, hélicoïdaient, poitrines et hanches lancées puis dérobées en armes suprêmes, tantôt montrées scintillantes, tantôt soustraites, happant le désir, ne cessant d’évoquer (quoi ?), prolongeant l’émerveillement.
Enfin, le vieux sage un peu lubrique détourna son regard et revint à son interlocuteur.
— Habiles à la danse du ventre, ces descendantes de pionniers Amish, vous ne trouvez pas ? Un peu appliquées, mais vives et mignonnes.
Boscione ne répondit pas. Son calme apparent cachait un sombre bouillonnement. Il se demandait s’il avait bien fait de contacter le tétrapan, peut-être perdu dans un joyeux gâtisme.
—Vous travaillez toujours au Monde Intérieur ?
La question en forme de flèche le surprit quelque peu. il sourit enfin, rassuré. Le vieux bougre cachait son jeu, mais sa mémoire n’avait rien perdu de son acuité.
—Bien sûr. En fait, j’ai réussi certaines.. percées, depuis déjà plusieurs années. J’ai malheureusement été obligé d’utiliser des financements occultes.
—Souvenez-vous, Emiliano, je vous l’avais dit, au moment de votre procès. Aucun Chanat n’accepterait de jouer sa réputation en ouvrant un labo sur des recherches aussi sulfureuses ! Ni aussi coûteuses…
—Je me souviens, Maître. A l’époque, je ne croyais pas avoir besoin de niveaux d’énergie si intenses. De toutes manières, vous m’avez défendu.
—Pas exactement, jeune homme. En tant que votre directeur de thèse, je me devais d’empêcher les instances Chan d’être influencées par des autorités alors aux mains des idéologues anti-science, en acceptant de vous interdire de carrière.. Mais je ne vous approuvais pas. Non pas que votre projet me semblât immoral. Mais j’étais déjà averti à l’époque des formidables enjeux qu’il pourrait soulever. Je me doutais que des forces obscures pourraient trouver intérêt à vous faire bannir du Chan afin de vous récupérer en sous-main, hors de tout contrôle public. Me suis-je trompé ?
— En partie, oui. J’ai pu échapper longtemps à la mainmise de quiconque sur mes recherches. Mon erreur a été de croire qu’après une dizaine d’années, j’étais oublié des protagonistes. Lorsque j’ai contacté une compagnie de Frères à Burlington, je n’ai pas pensé une seconde qu”ils puissent être contrôlés par le Mer depuis déjà longtemps. Comment une zone forestière aussi archaïque aurait pu intéresser l’ordre le plus avancé en matière technique ?
—Vous auriez dû vous demander comment ils disposaient de sommes aussi considérables que celles que vous demandiez..
Boscione sourit .
—Là, c’est vous qui vous trompez, Maître. Le réseau Frangin fonctionne comme un immense filet de recyclage de l’argent illicite. Il y a toujours trop d’universos dans les cassettes, et cela chez les compagnies les plus frustres, plutôt que pas assez. Le commerce frauduleux de la fourrure est extrèmement lucratif, vous savez. Sans parler du trafic de mujafe, dont les meilleures plantations se cachent sous les arbres de nos forêts. Tout cela chiffre vite en millions d’Universos, qu’il est ensuite difficile de remettre rapidement dans les circuits de la masse monétaire officielle.
—Admettons, admettons. Mais au fait, quel est votre problème, maintenant ? Je vous dis tout de suite que je ne suis pas acheteur de votre étrange invention... Ne comptez pas non plus sur moi pour tenter de le promouvoir auprès de l’Autorité Spatiale. Je ne comprends rien à ces choses et ...
—Attendez, Maître, il ne s’agit pas de cela. Si je voulais vendre le “Monde intérieur” à l’autorité, ce serait déjà fait. Cela les intéresserait certainement pour la simulation des nouvelles planètes à terraformer. Ou pour la création de nouveaux bagnes spatiaux, où l’on s’empresserait d’entasser tous les Frangins détenus aujourd’hui, à grands frais de gardiennage… Mais ce n’est pas du tout la raison de ma venue.
—Alors quelle est-elle ? demanda distraitement le vieil homme dont le regard glissait à nouveau du côté des danseuses, plus menues, qui s’avançaient sur l’estrade dominant le restaurant.
—Je voudrais que vous m’aidiez à châtier les Mers qui ont voulu me tuer ainsi que mon fils adoptif, et ont provoqué la destruction de ma maison et de précieuses installations .
Meredith le regarda de ses yeux gris, mâchouillant impassiblement un cure-dents parfumé à la menthe.
—Ecoutez, finit-il par dire, je compatis à vos malheurs, et j’avoue que vos aventures rocambolesques dans le repaire de Langloch m’ont diverti, et m’ont conforté dans une opinion que je nourrissais depuis longtemps. Mais tant que la délinquance Mer se développe à l’intérieur de leur ordre sans trop déborder à l’extérieur, non seulement je n’y peux absolument rien, étant donné le principe de souveraineté ordinale, mais je vous dirai même que j’y vois un certain intérêt.
—En quoi ?
—Eh bien, plus de rumeurs courront sur les choses bizarres qui surviennent chez les Mers, plus cela donnera d’aplomb à la commission d’enquête sur l’affaire de la “caisse noire” de Brovet, dont vous avez sûrement entendu parler, et plus le Mer sera en mauvaise position pour exiger les changements constitutionnels qu’il concocte pour la prochaine assemblée du Congrès universel.
Pour toutes ces raisons, il est hors de question que je me mèle d’intervenir directement dans ces histoires, simplement parce qu’un ami a décidé de conduire une vendetta contre des bandits Mers.
—Je comprend, dit calmement Boscione, et je m’attendais à votre réaction. Mais je voudrais attirer votre attention sur deux points, Maître. Tout d’abord, j’ai la preuve que les Mers sont en train d’intervenir massivement non plus seulement dans la Frange, mais aussi, dans votre domaine, l’Ar. Ensuite...
—Comment cela ? coupa le Tétrapan d’une voix soudain changée en scalpel.
—Nous savons que Langloch, et plus précisément le groupe rapproché de Brovet, a fait déposer dans plusieurs domaines Ars, en Nortamérica et en Europe, des caisses de vêtements et d’armes de parade pour les fêtes de la Chasse. Un raisonnement simple nous a permis de comprendre la raison probable de ces étranges dépôts. Ils ne sont pas destinés à revêtir des Ars, mais des auxiliaires Mers, ainsi déguisés en Ars....
—Quel serait le but de cette mascarade imbécile ?
—On est désormais en droit de supposer qu’il s’agit d’organiser, dans la période des fêtes, des provocations de grande échelle, au cours desquelles il y aurait des morts, par exemple, parmi les populations Vics en visite, les incorrigibles curieux qu’on appelle “videts”. Nous avons fait examiner certaines des lances et des épées d’opérette entreposées dans des caisses. Elles sont toutes enduite d’un poison mortel, qui a l’apparence du curare, mais dont l’efficacité a été décuplée par manipualtion génétique.
Meredith demeura impassible, mais sa frèle silhouette immobile avait soudain augmenté de densité. La puissante personnalité qu’elle cachait si bien était désormais toute entière présente à Boscione, l’enveloppait comme un champ électrostatique.
—Vous pensez que des Ars sont complices de cela ?
—J’allais y venir, Maître. En recoupant des informations en provenance de plusieurs régions de la Frange, nous avons acquis la certitude que des tribus entières ont été soudoyées par les Mers. Je peux bien vous le révéler, vu l’urgence de la situation : nous avons nous-mêmes été utilisés depuis des années comme intermédiaires entre les Mers et les Ars pour amener certains Surv’ars à collaborer, notamment pour des activités de recel de marchandises. Des secteurs entiers de l’Ar sont, de fait, corrompus, et cela depuis bien des années.
Meredith avait l’air consterné. Il secoua tristement la tête .
—Hélas, ce que vous me dites ne m’étonne pas vraiment, mais jusqu’ici, il était très difficile d’obtenir des preuves. J’ai lancé une enquête, mais avec peu de résultats…
—Parce que la Frange, elle-même fort divisée, ne voulait en aucun cas se ranger du côté d’un Congrès qui n’a cessé par ailleurs, de voter des lois répressives à son endroit.
—C’est vrai, concéda Meredith, j’ai toujours essayé de m’y opposer, mais sans succès car il n’est guère possible, pour les mentalités actuelles, d’admettre que la Frange puisse avoir une existence reconnue. Ce serait un véritable crime conceptuel au regard de la doctrine tétralogique. Que je pense différemment n’a aucun poids, même parmi mes vieux complices du tétrapan.
—Nos ne faisons pas votre procès, Maître. Bien au contraire. Mais l’histoire explique que la Frange ait le plus souvent décidé de suivre les Mers dans leurs initiatives. Encore aujourd’hui, je ne suis pas sûr que la majorité de mes frères serait favorable au rejet de leur alliance traditionnelle, plutôt lucrative. Je suis un des rares à avoir compris que le projet Mer comporte un danger crucial pour la Frange, puisqu’il consiste, en fin de compte à s’en emparer.
—Je suis heureux que vous ayez pris conscience de ce but stratégique, qui est, remarquez-le, parfaitement explicite dans tous les documents de travail des instances Mers. Elles se prétendent seules capables de “nettoyer” les Franges, et de les transformer en réseaux de communication sûrs, en particulier pour garantir la sécurité de nos charmants bambins, lors du Voyage initiatique. Cette propagande officieuse a déjà convaincu une grande partie des parents Vics, et les provocations dont vous parlez, en démonisant les “sauvages” Ars, supposés coupables de régressions agressives, ne peuvent que renforcer son efficacité et conduire tout le monde à une proposition “évidente” : assurer un meilleur fonctionnement de la logique du Quatre en accordant aux Mers le contrôle de la Frange, même si cela doit se faire en redécoupant les domaines, ce qui implique la tenue d’une assemblée consitutionnelle universelle.
—Je partage votre mise en perspective, maître. Et je ne comprends pas pourquoi nombre de mes frères, largement informés de ces menées, ne voient pas où elles conduisent : à une véritable expulsion de nos propres territoires, un exode forcé, des réimplantations contrôlées, une dictature policière épouvantable au nom de la “transparence” et de la “démocratie”.
Je crois qu’ils sont aveuglés -comme je le fus longtemps moi-même- par les promesses réitérées du Mer; qui ne sont peut-être pas totalement fausses, d’ailleurs : les Frangins, nous assurent-ils, seront les véritables acteurs du “nettoyage” de la Frange, et ce seront eux qui seront nommés aux postes de responsabilité dans la gestion des nouveaux réseaux. Je dois malheureusement admettre qu’un rôle de flic de bas-étage apparaît à certains plus enviable que leur sort de perpétuels clandestins.
—Dites-moi, Boscione, pensez-vous pouvoir m’envoyer des documents probants, utilisables en commission des litiges ?
—J’ai pris personnellement des photos. D’autres frères m’ont remis des échantillons films tridi. Je tiens tout cela à votre disposition.
—Fort bien...
Le regard du vieillard avait repris un peu de sa malice coutumière.
—Si je comprend bien, vous n’attendez que cela de moi : contribuer à la vérité… pour préserver votre opacité ?
—En fait, oui, répondit Boscione. Je ne veux pas d’un nettoyage Mer de la Frange. Je ne veux pas de « transparence » gestionnaire ni de démocratie policière...
—Vous voulez, en somme, continuer tranquillement vos combines louches.
—Oui, admit Boscione en riant. La frange est une aire de liberté, bien plus autorégulée que vous ne le pensez. Tout en souplesse, et pratiquement jamais de crimes de sang. C’est glauque, c’est sale, c’est confus, c’est incertain, mais tout cela est souvent bien plus humain que les ordres stricts du théâtre officiel.
—Vous avez peut-être raison, dit Meredith en brisant son cure-dents.
Il se raidit soudain et ferma les yeux, puis se détourna.
—Une com., songea Boscione qui se détourna de son côté par politesse. “Zgav ? “ entendit-il tout de même avant que la voix de son interlocuteur ne s’abaisse jusqu’à n’être qu’un murmure indistinct. Puis le Frangin se perdit dans la contemplation de l’Atlantique, où se levait une lune énorme, au delà de la dernière courbe du fleuve.
La main noueuse de Meredith, debout, se referma sur son épaule.
— venez avec moi, Boscione, il y a du nouveau ...
NorthAmerica, Dicee, 2 Octobre 251
Dans la petite pièce aux murs de métal gris, douze hommes en noir semblaient recueillis dans une méditation profonde. A une extrémité de la table, le grand personnage corpulent aux yeux légèrement exorbités se redressa soudain.
—Ma décision est prise, l’opération “As de carreau” doit être déclenchée.
La femme placée en vis-à-vis releva lentement son visage oblong et glacial, auréolé négativement de la lourde capuche des Administrateurs Organiques :
—Vous êtes sûr de vous, Arlouan ? Les conséquences en seront incalculables en cas d’échec.
—Il n’y aura pas d’échec. Cela fait des mois que mes hommes s’entraînent. Il n’y aura pas deux occasions comme celle-là, et nos conditions politiques risquent alors de s’être fortement dégradées. Il nous faut utiliser le créneau, comme on lance un vecteur spatial en tenant compte des vagues de vent solaire et de la conjonction des attractions planétaires. Nous n’avons pas le choix, ma chère Vadiah. Ou dois-je dire mon cher Vadiah ?
La skoule se replia, dans un froufrou de crotale, et demeura immobile, le regard fixé sur le bouquet de camicros qui enregistrait la conversation pour les archives du Mer.
—De plus, plusieurs indices se recoupent : d’une part nos chers inspecteurs sont plus virulents que jamais, ce qui nous oblige à leur ouvrir des archives plus délicates, certes habilement truquées, mais tout de même nos AO sont à rude épreuve sur ce point, qui est sur haute surveillance médiatique. Le moindre dérapage nous serait fatal.
D’autre part, l’émissaire du tétrapanide de l’Ar a effectué un retour d’urgence et nous savons maintenant pourquoi. Il dispose d’un document important qui pourrait, s’il était divulgué et mal interprété, gêner notre action ou la retarder de plusieurs années.
—Ne devait-il pas être éliminé ? s’informa Hemirah Padar, le superviseur général de la Polmer.
—Neutralisé. Mais je crois que maintenant, ce serait une erreur d’intervenir. Sauf si le document contient des éléments absolument indésirables, ce que je ne crois pas. Je pense qu’il vaut mieux, au fond, laisser Meredith essayer de ronger cet os, plutôt qu’autre chose.
—C’est risqué, dit le Polmer.
—Tout est sous contrôle, ne vous inquiétez pas. Et tenez vos troupes. Pas de bavure !
Padar, vexé, se récria :
—Nos hommes sont constamment branchés sur les dernières procédures. Ils suspendraient une exécution à un dixième de seconde près s’ils recevaient une com de contre-ordre.
—Je ne mets pas en doute vos compétences, dit Brovet qui se leva en baîllant.
—Allons, il faut nous préparer maintenant à des affrontements publics.
—Où est Agonem Trillard ? demanda la Skoule toujours immobile. Il est curieux que votre favori n’assiste pas à une réunion aussi importante.
—Il est là où il doit être.
—Mm, Vous aviez donc tout décidé avant notre rencontre...
—Vos allégations sournoises n’ont aucune importance, madame la directrice, dit le Haut Maître du Mer d’un ton indifférent, démenti par un regard grésillant.
—A propos, brusqua Brovet, a-t-on des nouvelles de la chasse au trésor ?
—Vous voulez dire de l’affaire du “monde intérieur” ?
—Bien sûr.
—Ecoutez, soupira Padar, Sylen campe toujours dans le Champlain. Je crois qu’il y a un problème.
—Quoi encore, gronda le gros homme, que me cache-t-on ?
—Eh bien, Loah et Meruch n’ont pas réapparu depuis deux jours. Ils avaient décidé de forcer eux-mêmes, et seuls, l’entrée du laboratoire de ce Frangin, pour des raisons de secret. Leurs dernières coms, très brouillées à cause d’un haut niveau de radioactivité souterraine, remontent à l’approche des galeries centrales. Ensuite, silence complet, sauf une espèce d’exclamation que nos technos tentent de décrypter...
—Vous croyez que ce Boscione les a eus ?
—C’est bien possible, Maître.
—Envoyez-lui une délégation. Il faut discuter.
_-Mais je croyais que..
—Vous avez lancé une mission de destruction sur lui ? C’est bien çà ?
—Oui. Comme c’était...
—Eh bien arrêtez vos tueurs ou bien transformez-les en diplomates.
—Négocier avec ce ...
—Pas de racisme intempestif. L’enjeu pourrait être de grande portée. Et nous ne disposerons jamais d’assez de cartes dans la partie que nous avons engagée.
New York,
2 Octobre 251
Zgav ne comprenait pas encore comment il avait été si facile de loger une balle explosive dans la tête du robot surveillant les autopéages du tunnel de la Licorne, et cela sans déclencher une massive arrivée de polmers de toute nature. Quoi qu’il en soit, les trois fuyards étaient maintenant en bien plus mauvaise posture qu’au milieu des égoûts géants. Les huit voies de l’autoroute réservée aux camions n’étaient encadrées que de chemins étroits, encombrés de déchets et de projections de toutes sortes, bidons d’huile écrasés, diamants énergétiques usagés, cadavres déchiquetés d’animaux et sans doute d’humains, le tout balayé en permanence par l’ouragan déclenché par les lourds véhicules déjà en pleine vitesse, dans le parfum âcre d’une atmosphère massivement changée en ozone, et dans le vacarme épouvantable des tournefouquets portés à incandescence. L’enfer ! On enviait comme des malades les joyeuses compagnies qui buvaient de la bière en se tapant sur les cuisses dans les habitacles illuminés aux décors chaleureux, de l’autre côté des pare-brise indestructibles des énormes machines lancées à tombeau ouvert.
Pour survivre quelque temps, il fallait se déplacer comme des dessins égyptiens, aplatis le long de la muraille d’hyperacier, car les systèmes de guidage nanoctronique des véhicules de fret étaient souvent assez approximatifs, entraînant d’assez nombreux carambolages-monstres, peu graves pour les engins protégés par leurs boucliers magnétiques, mais fatals pour les pauvres organismes biologiques aventurés par malheur sur ce gigantesque boulodrome.
L’enquêteur patenté du tétrapan (et tueur assermenté) se sentait misérable, car il savait que, contrairement à ce qu’il avait affirmé à ses compagons, il ne s’ouvrait aucune porte de service dans la muraille avant plusieurs kilomètres. C’est pourquoi il s’était résolu, en désespoir de cause, à contacter celui qu’il appelait par gentille dérision “le père des peuples”.
Zgav savait quelle était l’étendue des prérogatives du Tétrapan , mais il fut tout de même étonné de voir le long véhicule noir qui les attendait à la bretelle du New Jersey, dont la rampe semblait avoir été étrangement désertée pour l’occasion.
Il avait aussitôt rassuré Millegrain et son amie, alarmés par cette présence incongrue. Le sceau pulsatile du tétrapan qui brillait à l’emplacement des plaques identifiantes ne pouvait pas tromper. Il s’agissait bien de Meredith Ilno.
Ils s’engouffrèrent dans la luxueuse Limo suspendue en l’air sur ses coussins nanoctroniques invisibles, et se pressèrent sur les strapontins alignés au dos des fauteuils de conduite.
Meredith, souriant, leur faisait face, un verre à la main, ainsi qu’un grand type sombre et mal rasé.
—Bienvenue à bord de l’Etat dans l’Etat. Vous êtes sous immunité, ici. Aucune com Mer ne peut pénétrer ce véhicule.
—Je ne t’embrasse pas, dit Millegrain que la détente inattendue faisait pleurer nerveusement. Tu dois sentir pourquoi.
—Mes amis prennent des bains de boue dans les égouts de New York, expliqua le Tétrapanide à son compagnon. Curieuse habitude, non ? Je vous présente Emiliano Boscione, l’un des grands génies méconnus de l’époque. Emiliano, voici Fran Millegrain, un ami fidèle qui en sait énormément sur vos ennemis. Je n’ai pas l’honneur de connaître cette jeune dame qui vous accompagne...
Millegrain présenta brièvement Lyseange. Zgav, aucunement étonné d’être apparemment considéré par son vieux chef comme un meuble, un accessoire évident et non présentable, n’en résolut pas moins d’exiger une juste augmentation de ses appointements d’esclave, en proportion de ce genre d’humiliation. Bof. Au fond, pourquoi était-il si susceptible, lui, le baroudeur impassible ? Cela demeurait tout de même une énigme. Zgav se laissa aller dans le cuir confortable, et se lança dans une interminable auto-analyse, vaguement teintée de mélancolie, à l’unisson des vitres à lumière variable derrière lesquelles défilait le sinistre paysage .
—Où va-t-on ? demanda Fran quand les échanges préliminaires se tarirent, j'ai reconnu des paysages de la côte Est.
—Vous avez l'oeil. Nous allons en effet chez vous, à Hatteras. C’est plus discret.
—Vous croyez ? Tout le Mer doit nous attendre là-bas, en compagnie d’autres requins.
—C’est effectivement un bon piège.
—Pour nous, ou pour eux ?
—Les deux. Enfin, le guet-appens qu’ils croient nous tendre va se retourner contre eux.
—Vous êtes bien optimiste, votre Excellence. Si la vidéopastille contient ce que je crois, ils préfereront nucléariser mon îlôt plutôt que de laisser se répandre l’info.
—Si tu le permets, Fran, je vais expliquer de quoi il retourne à notre ami Emiliano...
Meredith résuma la situation à l’attention de Boscione et conclut par une question qu'il adressa au Chan :
—Tu sembles donc penser que le film pris par les cinéastes lors du massacres des Videts dans la salle cultuelle d’Aragnol, contient bien des identifications précises des meurtriers ?Et, pour tout dire, qu’il s’agit, non pas de gens de l’Ar, mais de Mers très proches de Brovet, n’est-ce pas ?
Millegrain hocha la tête d'un air perplexe :
—Il aurait pu commettre, en effet, une telle erreur, aux débuts de sa carrière à la tête du Mer, lorsqu’il s’est lancé dans une campagne clandestine de dénigrement des Ars. Mais d’autres instances, plus accoutumées au crime, l'ont peut-être devancé dans la chose.
—Et vous pensez qu’en analysant le film, on pourra trouver un détail qui permettra de faire preuve ? demanda Boscione. Vous savez que ce n’est pas recevable devant les tribunaux, étant donné la sophistication des méthodes de trucage tridi.
—Je sais, maugréa Fran. Je sais. mais il y a d’autres utilisations possibles. Je veux d’abord étayer mon intime conviction. Mais il me faut travailler les sous-couches de chaque image. Si je me souviens bien, la résolution de ces films était vingt fois supérieure à celle de la vision humaine. On devrait pouvoir voir chaque pore de la peau de chacune des personnes apparaissant sur tridi.
—J’espère que votre ordi peut vous assister dans la sélection d’indices, dit Boscione. J’ai des programmes qui font çà, si vous voulez.
—J’ai d’autres projets pour vous, mon ami, trancha Meredith. Il faut que vous me mobilisiez les Frangins contre ces vipères lubriques.
—Les vipères ont disparu depuis deux siècles, intervint Lyseange, comme dans un rêve.
—Vous avez raison, Damoisielle, l’expression est désuète.
—Et inadéquate, renchérit Millegrain. La lubricité de ces reptiles n’a jamais été établie.
—Bon, pressa le Tétrapanide, qui préférait ses propres blagues à celles des autres, si vous le voulez bien, on va plutôt discuter de mon piège.
14. Le destin d’Ilnara
Northamerica, Narragansett Bay,
Le 3 Octobre 251
Ce qui avait révulsé Ilnara, c’est d’être traitée par Boscione comme une petite fille, écartée de l'aventure comme si elle n'était qu'une petite chose fragile, à ranger sur une étagère, pendant que les vrais hommes menaient la vraie vie... Elle, une princesse Ar de haut rang, considérée à l’égal de ce singe déluré de Hatzik ! A qui elle ne pouvait d’ailleurs pas confier ses sentiments, car le Frangin était pour lui plus qu’un dieu.
Elle avait un temps cherché à apaiser sa fureur en regardant l’immensité grise qu’elle n’avait jamais vue aparavant. Vêtue seulement d’une tunique de peau, elle restait des heures au bord des falaises de granite érodé, à contempler le spectacle indicible des deux infinis forestier et marin, qui cachaient leur rencontre sous le même manteau de brume blème. Le froid ne piquait pas encore mais les rafales presque chaudes de l’ouragan atlantique qui n’en finissait pas de mourir alternaient déjà avec les bises continentales annonciatrices de l’automne.
La jeune fille pensait à son destin d’exilée. Pas question de revenir au Vik sous la coupe de la monstrueuse mâtre, qui n’était probablement pas sa mère. Quant au clan de Pehr, où se trouvait-il aujourd’hui ? Sans doute au marché de Burlington, occupé à vendre à la sauvette une partie de sa chasse. Quelle dérision pour un noble clan ! Mais cela convenait bien à ce pleutre de Jebhar, auquel elle promettait une revanche pour sa trahison.
Ilnara se sentait mal à l’aise. Les Frangins de la côte l’avaient recueillie avec gentillesse et la laissaient libre d’aller et venir à sa guise, mais quelque chose la retenait de se confier à eux. Elle n’avait pas non plus envie de participer à leurs mystérieuses activités nocturnes -de la contrebande de mujafe, sans doute- auxquelles Hatzik avait fini par être invité. Elle aurait voulu partager sa peine avec de jeunes Ars, mais ceux-ci ne s’aventuraient pas en vue de Providence et contournaient Block Island, trop fréquentée par les polices intégrées MerVic de la zone orientale. Avaient-ils renoncé à leurs missions officieuses de protection littorale ? Les déclarations de leurs représentants lors des rassemblements intertribaux étaient-elles surfaites sur ce point ? En tout cas, Ilnara souffrait de ne pouvoir se confier à ses compatriotes. Elle résolut de partir plusieurs jours faire le tour de la contrée, sans Hatzik avec lequel elle ne se sentait, finalement aucune affinité. Comment faisait-elle pour se retrouver toujours avec de petits blancs-becs, la morve encore au nez ?
Elle abattit en plein vol un grand oiseau blanc qui se révéla immangeable. Des lièvres géants détalaient en pleine lande à quelques dizaines de mètres, mais elle les rata tous et maudit le vieil amant de la mâtre qui servait de mentor aux princesses du clan : il était maintenant clair pour Ilnara qu’on ne l’avait pas élevée pour se débrouiller vraiment dans la nature. Pourtant elle n’avait pas peur et les chiens de prairie qu’elle entrevoyait parfois, filant entre deux buissons rabougris l’amusaient plutôt malgré leur sinistre réputation.
Pour dormir ce soir là, elle choisit un vieux pin isolé, à la forme torturée, d’une espèce peu fréquente dans la région, semblait-il. Un rescapé d’une époque révolue ? Elle se sentit des affinités avec ce solitaire et lui parla, tandis qu’elle accrochait avec soin les attaches de son hamac à deux hautes branches formant un V. Au moins les animaux ne la dérangeraient pas, à moins qu’un ours ne la prenne pour une ruche !
Le soir magnifique répandit des draperies sanglantes sur le moutonnement forestier, tandis qu’à l’Est l’océan qui lui faisait face endeuillait le premier son ciel pourpre comme pour l’attirer au fond des abysses .
Suspendue au milieu des étoiles naissantes, Ilnara, chaudement pelotonnée dans sa pelisse se sentait glisser dans le vent des rêves, au milieu des feuilles emportées par la brise de mer, comme autant de minuscules tapis volants. Ses paupières alourdies identifiaient déjà les lointaines frondaisons à une armée de géants en marche immobile vers le nord. Plus rien, même le fauve le plus féroce, ne pourrait l’empêcher de s’endormir. Pourtant un vif éclair doré dans la haute herbe, lui fit ouvrir les yeux. L’animal était mince, le poil rouge : ce n’était pas une marmotte montant le guet près de sa tour d’entrée, ni une loutre, ni un renard, ni même une belette. Il poussa un cri perçant et fonça vers l’arbre de la jeune fille, s’arrêtant à quelques mètres pour se dresser sur les pattes de derrière comme un humain de trente centimètres de haut.
Cherioh ? Impossible !
Pourtant, malgré la lumière atténuée, Ilnara reconnaissait une mangouste, ce qui était très improbable, cette espèce ne s’étant pas acclimatée au continent nortamère malgré les tentatives de l’implanter pour faire face au pullulement centenaire des crotales.
Cherioh, de son côté, l’avait reconnue, et cela éliminait tout doute. Le tronc d’un vieux pin n’était pas pour rebuter l’habile petit être à mi-chemin entre le singe et la fouine. Cherioh marqua par principe le tronc des secrétions de sa glande anale, grimpa lestement, passa entre les larges mailles du hamac, et, bataillant des pattes pour ne pas se retrouver suspendue comme à un collet, finit par grimper sur le ventre d’Ilnara où elle s’installa pour la sieste comme si elle avait toujours été là.
La jeune fille la caressa distraitement car son attention était ailleurs. Si Cherioh était parvenue jusque là, il était hautement probable que le nain Bohdur ne soit guère loin. Et si ce dernier était dans les parages, il y avait tout à craindre que la Mâtre et sa cour le soient aussi.
Comment était-ce possible ? Jamais la reine Ar ne déplaçait son camp loin du lac Champlain, et elle ne partait en caravane que lors d’occasions exceptionnelles, comme l’organisation de joutes continentales pour le choix de Princes héroïques et surtout de beaux mâles. Ilnara se perdait en conjectures, mais il y avait plus urgent que de résoudre le mystère : trouver la Mâtre avant que celle-ci ne la trouve et ne lui fasse subir les pires humiliations. Eviter que Bohdur ne la capte grâce à ses antennes mentales à la sensibilité surnaturelle.
Elle se hissa doucement contre le tronc, au grand désappointement de Cherioh qui la suivit néanmoins, curieuse de savoir où allait ainsi la jeune maîtresse.
Au pied de l’arbre, Ilnara attendit, un genou au sol, armant son arc. Mais rien n’attira son attention. Elle demeura impassible, attendant que Cherioh se décide à la quitter pour rejoindre son maître. L’animal la regardait de ses yeux d’or, toujours humides, guettant un signal de sa part. Les choses auraient pu durer longtemps et l’obscurité tomber, lorsque la mangouste entendit quelque chose d’inaudible pour la jeune fille et se précipita dans l’herbe, en direction de l’ouest. On pouvait suivre son tracé entre les mottes remuées successivement, aussi facilement que le sillage d’un canard sur un étang. Le camp volant des Gens de l’isle aux Noix devait donc se situer quelque part derrière un premier bosquet de gros érables, déplumés par les tempètes successives.
Ilnara décida d’attendre la nuit. Elle ne voulait pas que l’excitation de Cherioh n’éveille la méfiance de Bohdur.
Bien plus tard dans la nuit froide, elle rampa dans les longues herbes mouillées, et vint se poster entre des chablis à demi changés en termitières. Devant elle tremblaient les ombres chinoises d’une vingtaine de voyageurs autour d’un grand feu. Les chariots à quatre roues de bois formaient l’arrière-plan, dont un , de taille plus imposante, était drapé de manière extravagante de somptueux voilages d’organdi et de taffetas. Aux véhicules de la cour de la Mâtre s’ajoutaient une dizaine de dirigeons dont Ilnara reconnut seulement trois. Les autres, stationnés un peu à l’écart, étaient probablement ceux de la tribu d’accueil.
Ilnara recula instinctivement en reconnaissant la Mâtre en personne dans l’énorme silhouette que lui dérobait en partie le feu, entourée de plusieurs jeunes hommes au torse nu bariolé des symboles de la joute.
La jeune fille trouva curieux qu’elle n’ait pas entendu parler d’une manifestation de ce genre, dont elle était toujours friande. Mais comment en savoir plus ? La plupart des Ars qui accompagnaient la Mâtre étaient de dangereux individus, aussi aptes à la délation qu’à tuer sans prévenir. C’était aussi de forts bons combattants qu’il aurait été fou d’affronter, même un par un. Ilnara se surprit à regretter que Hatzik ne soit pas là. Elle l’aurait envoyé prévenir les Frangins.
Mais, pensa-t-elle soudain, peut-être sont-ils au courant ?
Prenant des risques inconsidérés, elle s’approcha un peu plus, à peine cachée par quelques branches entrecroisées. Un chien se mit à aboyer, et quelque chose commença à pleurer à la mort. Quelque chose d’emprisonné dans une cage en bois suspendue à quelques pas du feu.
De ce nouveau poste d’observation, Ilnara réussit à distinguer les traits de certains des personnages enveloppés de lourdes houppelandes. Pour l’un d’entre eux au moins, à la peau très blanche, souriant de toutes ses dents, elle n’avait aucun doute : il s’agissait bien d’un “côtier” de la Frange, un homme épais qu’elle avait souvent vu vaquer dans la grande ruine de béton verdi qui servait de repère aux amis de Boscione, derrière le hameau fossile de Quonset Point.
Ilnara n’entendait que des bouffées de paroles portées par le vent de chaleur, mais elle comprit assez vite qu’il s’agissait d’une transaction importante, ce que confirmait les ballots imposants qui avaient été déchargés à proximité des chariots.
Il lui suffit aussi d’entendre le mot “fille” prononcé par l’homme en pointant la direction du refuge Frangin pour comprendre qu’il l’avait vendue, elle, Ilnara, à la Mâtre dont le sombre sourire confirma ses pires craintes. Ensuite, voyageurs et hôtes se passèrent la pipe de mujafe et Ilnara, décida de se retirer avant que des guerriers ne se lèvent et n’aient l’idée de venir de son côté.
Elle n’eut pas le temps de bouger un muscle. Le sifflement strident retentit au dessus d’elle et la toile d’acier du filet de Bohdur la plaqua au sol. Elle se releva aussitôt, luttant furieusement pour se débarrasser de l’engin, mais le nain ricanait tranquillement en la regardant, assis sur une souche, les pieds battant la mesure de son hilarité. Lorsqu’elle commença à se dégager, il lui suffit d’appuyer sur le bouton du manche souple d’où avait jailli le filet, et le courant électrique parcourant les mailles figea Ilnara comme une statue.
—Arme prohibée.. parvint-elle à mugir, les dents involontairement serrées, avant de s’évanouir.
16. Les embarras de Fran
Le 3 Octobre 251; Hatteras Inlet,
Pamlico Sound
Zgav aimait bien se déguiser en plombier. Il avait ostensiblement déposé des outils et la nouvelle cuvette de chiottes à l’extérieur de la palissade, pour attirer l’oeil des passants, pêcheurs ou touristes. Il avait été plus délicat de faire entrer les plaques de blindage, mais en les peignant en blanc, elles passaient assez facilement de loin pour des carreaux d’isolant d’une cloison, effet qu’avait amplifié l’accollement d’affichettes pour une marque connue de panneaux sanitaires.
Zgav soignait les détails. Il se demandait parfois pourquoi il n’était pas devenu réellement artisan, au lieu de prendre plaisir à feindre de l’être. Il remonta dans l'électrovan et attendit d’être au pont de Rodanthe pour arracher les favoris et les moustaches postiche qui lui tenaient chaud.
Le piège était en place. Fran arriverait le lendemain et recevrait sans doute très vite un appel. Qui en serait l’auteur serait automatiquement suspect, que ce fût la voisine à la retraite ou le pasteur évangéliste de False Cape, où même les agents électoraux du Vic venant vérifier les listes d’inscription (Zgav savait que c’était l’un des prétextes faciles utilisés par les tueurs sur un contrat).
Il reviendrait cependant à Fran de démasquer l’agent Mer. Au cours de leur rencontre, les toilettes blindées pourraient se révéler un refuge indispensable pour le Chan si l’ennemi avait l’intention de le photoniser. Aurait-il cependant le temps de s’y rendre ? Le coup était risqué et supposait qu’ils laisseraient vivre Millegrain le temps d’apprendre de lui ce qu’il savait de leurs affaires. Certes, ils pouvaient tout de suite le maîtriser au “teaser” et le torturer ensuite, mais alors le senseur greffé sous la peau du front de Fran le renseignerait instantanément sur la souffrance ou la condition de stress anormale, et Zgav, planqué non loin, interviendrait immédiatement. Tout de même : risqué, le coup. Courageux, le bonhomme. Zgav aussi, après tout : il serait seul à intervenir car on n’avait pas jugé prudent de mettre la police du tétrapan au parfum, en suspectant leurs réseaux com. d’être vaguement poreux.
L’homme arrêta le Van sur le terre plein étroit près d’un canal d’où s’élevait un nuage de ce qu’il préféra ne pas savoir être cosntitué de moustiques. Un jeune marchand de légumes biologiques avait déployé ses casiers et Zgav lui acheta quelques melons mûrs.
Dicee,
le 3 Octobre 251
Millegrain, s’éveillant d’un sommeil de douze heures, se traîna vers la cuisine minuscule où Lyseange avait mis en marche le café avant d’aller visiter la grande ville “qu’elle n’aurait sans doute plus jamais l’occasion de voir”. Le regard du Chan tomba par hasard sur l’agenda manuel qu’il avait abandonné là avant son départ. Au milieu des pages blanches, celle du jour même était griffonée d'initiales : A.M.
Zut, le rendez-vous avec l’étudiant blondinet datait de plusieurs mois et Fran, la cervelle malmenée, l’avait complètement oublié. Il en éprouvait du remords. Aussi décida-t-il de différer d’une heure son départ pour Hatteras et d’attendre le jeune homme qu’il recevrait en vitesse d’une tasse de café, en le priant de lui laisser le morceau de manuscrit sur lequel il voulait avoir l’opinion éclairée de son vieux maître.
Il se souvint ensuite que son vocoportable le plus performant était ici et non à Hatteras. A tout hasard, il alla le chercher dans le fouillis du bureau et l’installa sur la table de cuisine avant d’y insérer la pastille. Le réceptacle universel l’avala avec un bruit de succion goulue (quel humour, ces designeurs !).
Miracle, l’image tridi se déploya instantanément à la place du beurre et des croissants, que Fran ôta du foyer holo pour les dévorer sans façons en assistant une pénultième fois au spectacle morbide.
Le Chan joua avec la manette de zoom, très “conviviale” sur cet appareil, mais les gros plans démesurés des peaux pleines de sueur des prétendus Ars des Pyrannes, et des trames de tissu de leurs vêtements, n’apportaient aucune information supplémentaire. Il se concentra sur un personnage dont il pensait que, s’il y avait un “faux” Ar en scène ce jour-là dans le tombeau sphérique d’Aragnol, ce devait être celui-là, peut-être à l’espèce de raideur qui caractérisait sa danse.
Il détacha le sujet en solo, le dupliqua, le fit tournoyer sur lui-même dans l’espace en simulant ses “faces invisibles”, et lui donna finalement une taille réelle. Puis il considéra ce pantin écorché qui gesticulait sur sa table. Il allait éteindre cette vision grotesque quand son regard fut attiré par une impureté du graphisme photo, un peu au dessous de l’épaule de cuir noir. Il demanda un grossissement maximal, une virtualisation de l’objet et fut étonné de constater qu’il s’agissait d’un chiffre tatoué au haut de l’épaule musclée de l’homme. Il ordonna un complément de virtualisation sur l’ensembles des images disponibles du personnage mais celle-ci confirma seulement qu’il s’agissait d’un “8” gravé dans la peau blanche de cet “Ar” de pacotille,mais néanmoins athlétique. Jamais un véritable Guerrier de l’Ar se serait fait tatouer un chiffre. L’indice était intéressant. Il fallait parvenir à préciser.
Fran passa un peu de temps avec l’assistant de manipulation d’image et finit par déboucher sur une possibilité : interpréter les variations de la réfraction lumineuse à la surface du tissu recouvrant l’épaule et le cou en termes d’infimes différences thermiques. Or il suffisait que le tatouage soit, avec un peu de chance, récent, pour que la zone tatouée soit légèrement plus chaude que le reste de la peau. Des informations numériques témoignant de ces différences entre la surface visible et les couches sous-jacentes étaient disponibles pour les experts, et l’assistant lui demanda s’il voulait les voir.
Fran répondit affirmativement et se battit un quart d’heure avec le logiciel de sélection statistique des variations, qui ne parlait que la langue Mandarine. Et puis, brusquement, un numéro à douze chiffres et trois lettres apparut dans l’air à côté du beurre entamé, tournant et retournant sur lui-même. Au même moment, la porte d’entrée annonçait un visiteur, d’une délicate voix d’hôtesse de l’air des siècles passés.
—Voila ! songea Fran, j’y suis. Ce sacré film a enfin parlé !
Il nota le numéro au revers de son éternel bout de billet de théâtre, témoin de tant de tribulations, et le rangea dans sa poche de chemise, avant d’aller ouvrir.
C’était Ménanchton, qui lui souriait de toutes ses petites dents poupines.
_M. Millegrain, çà fait si longtemps !
—Ah, vous êtes en avance...
—Oh, je vous dérange, dit le juvénile visiteur, l’air affreusement contrit.
—-Non, au contraire, c’est mieux ainsi. Je dois partir plus tôt que prévu et..
L’étudiant avait l’air si déçu que Fran, apitoyé, s’effaça pour lui laisser le passage.
—Bon, vous prendrez bien une tasse de café, et on parlera un peu. Je suppose que vous avez encore beaucoup de travail ?
—Oh oui, dit Ménanchton en se dirigeant vers la cuisine, je n’en suis qu’aux examens de synthèse. Le mémoire proprement dit n’est pas encore en vue...
—Vous prenez votre temps, dites-moi. C’est bien, et préférable à un travail bâclé, je...
Fran se rendit compte trop tard que l’image tridi grandeur nature s’était redéployée par défaut au dessus de la table et tournait sur elle-même comme une légère baudruche.
—Mm, s’étonna Ménanchton, c’est un nouveau jeu ?
—Oh, non, je regarde une vente de vestes de style “ar”. C’est à la mode.
—Je croyais que c’était vraiment un Ar, mais maintenant que vous me le dites, effectivement, les coutures sont faites au lazer... C’est un joli déguisement...
—Excusez-moi...
Fran éteignit l’apparition flottante et servit à l’étudiant une tasse de liquide noir pratiquement solide. Et se détendit sur sa chaise pour écouter les plaintes, complaintes et soupirs de la thèse ordinaire, cet affrontement solitaire avec un objet d’étude jamais fixe et tendanciellement fuyard. Mais il ne put se concentrer longtemps sur les paroles de l’étudiant et son regard s’échappa par la petite fenêtre vers le dôme où tournoyaient les oiseaux prisonniers, avant l’heure de l’ouverture automatique du sas sommital de Dicee qui les rendrait à la liberté.
Lorsque son attention revint au jeune homme, il eut la vision brêve , fugitive, d’un trait obscur à la base de son cou, dans l’ombre de la chemise rose échancrée. Un trait ? Et soudain ses neurones fatigués “virent” la réalité. Ce trait était… un numéro d’immatriculation mer. Ménanchton était un agent. Peut-être celui qui l’avait tiré comme un animal de safari, dans le maquis pyrannéen…
Fran, en un instant, anticipa le proche avenir. L’ange blond -dûment numéroté comme assassin du Mer- allait continuer à babiller gentiment, tout en télégraphiant, la main dans la poche, un message d’urgence à son instructeur. Il attendrait, toujours en pépiant comme un oiseau, l’ordre d’agir et le Chan verrait soudain apparaître dans sa main menue un lazerpoche. Il émettrait alors un mince rayon rouge qui lui percerait chirurgicalement le coeur, tout en lui servant un “je suis désolé, maître Millegrain, ne le prenez pas personnellement... je ne fais que mon travail..“. Voila ce qui allait se passer, aussi sûrement que lui, Fran, était un double imbécile, voire un triple, puisque 1 : il n’avait jamais suspecté Ménanchton, ni -2.- averti Zgav de la venue du bonhomme, contrevenant ainsi à toutes leurs consignes, ni, enfin, 3., supposé que le danger pourrait venir aussi vite à Dicee où personne ne savait sa présence. Pendant ce temps-là cet idiot de garde du corps du Tétrapan lui fabriquait des chiotards blindés sur mesure, à trois cent kilomètres de là !
La com murale emprunta la voix de Lyseange :
—-Fran, tu es là ? C’est vachement beau....
Fran se leva, un peu trop brusquement.
—Attends, je te prends au salon...
—-Tu me prends où tu veux, vieux satyre...
Fran eut un geste d’excuse à l’adresse de "l’étudiant" interloqué et se rua vers la pièce principale dont il referma la porte sur lui, le plus silencieusement possible. Tout en encourageant son amie à décrire les merveilles architecturales renfermées dans le bocal géant qui tenait lieu de capitale d’Améranglie, il se dirigea vers la fenêtre de façade qu’il ouvrit et enjamba, avant... de se jeter dans le vide sans plus de manières.
17. La gloire de Tlanhar
Northamerica, Narragansett Bay,
Le 4 Octobre 251
Ils avaient enfermé Ilnara. Elle gisait, encore paralysée et presque nue, dans la cage suspendue du monstrueux Tlanhar, qu’ils avaient rapprochée du feu pour jouir et plaisanter de son malaise.
Ils ignoraient que la jeune fille n’était en aucune manière effrayée par Tlanhar. Elle n’avait jamais été dégoûtée par le contact de la fourrure puante de la pauvre créature, qui, loin d’être agressive à son égard, semblait à demi-inconsciente, perdue dans un cauchemar encore pire que celui que la Princesse était supposée vivre.
Les Guerriers-Amants avaient brocardé Ilnara de quolibets infâmants, avant de laisser la Mâtre se dresser pour déverser sur elle son insondable haine. Mais la jeune fille s’était murée, n’entendant pas ses paroles, considérant ses grimaces bouffies comme celles d’une sorte de pachyderme sénile. Par bonheur, son Napâtre n’avait pas rejoint le clan, et Jebhar était probablement resté avec lui, loin vers l’Ouest. Au moins ne connaîtraient-il pas la honte de la voir en cage, et elle n’aurait pas celle de les voir se courber sous le joug de la terrible cheftaine, n’osant pas même intercéder en sa faveur.
Ilnara avait décidé de s’en tenir à une certitude folle : Boscione saurait qu’il lui était arrivé malheur. Il ne la laisserait pas repartir vers la geôle du clan de l’îsle aux noix.
Plus tard dans la nuit glacée, alors que la seule chaleur provenait du corps agité de soubresauts de son horrible compagnon d’infortune, elle se reprocha cet espoir déraisonnable. En quoi le grand ours des Franges pouvait-il bien se préoccuper de la petite princesse Ar et de son triste destin ? Elle ne devait compter que sur ses propres forces, comme à l’accoutumée. Elle s’aperçut alors que dans l’obscurité, Tlanhar était éveillé et la regardait, souriant et bavant.
Le monstre ne parlait pas, mais ses gestes étaient très expressifs. Il posa doucement sa paume crevassée sur celle d’Ilnara qui la serra chaleureusement. Des larmes coulèrent en abondance de ses yeux châssieux venant se mèler aux détritus qui s’accrochaient en grappes à sa fourrure de filasse. Une âme légère et tendre dans une carapace affreuse. Ilnara se pencha sur lui, le serra dans ses bras et l’embrassa. La Bête du conte de fée, à ceci près qu’il y avait, hélas, fort peu de chances, pour que Tlanhar se transforme en prince charmant…
—Ils t’ont fait souffrir, les salauds. Mais ils ne l’emporteront pas au paradis AR Attends que...
Tlanhar tapotait gentiment son poignet, puis il lui indiqua les braises au dessous de leur cage.
—Oui ? Tu as une idée.
Tlanhar commença à s’arracher la toison du ventre par poignées et Ilnara crut un moment qu’il était devenu fou. Mais le regard vif et résolu démentait cette hypothèse. Une fois le tas de cheveux roussâtres assez volumineux pour constituer une pelote consistante, l’être difforme commença à pincer une poignée dans ses doigts habiles. Peu à peu, en tordant et tressant, apparut le début d’un lacet. Ilnara comprit : il voulait faire de ses longs poils feutrés une sorte de cordage. Elle l’imita, sans chercher à savoir où il voulait en venir, et, piochant sans dégoût dans le tas de poils, elle fabriqua elle-aussi une espèce de ficelle. Au bout de deux heures, ils disposèrent d’un cordon assez long pour aller jusqu’au sol. A quoi bon ? se disait Ilnara Même en formant un noeud coulant, il faudrait encore des heures pour parvenir à “piéger” un objet dur, le ramener dans la cage et l’utiliser pour tordre un barreau... Dès le lever du jour, la garde s’éveillerait et viendrait les surprendre. Mais le brave Monstre avait peut-être une autre idée…
Tlanhar sortit alors d’un repli secret de sa fourrure un morceau de cuir plié d’où il tira une alène métallique fortement recourbée. Fascinée, Ilnara le vit la nouer solidement au bout du lacet, puis se servir de la ligne improvisée pour tenter d’accrocher quelque chose d’invisible dans l’herbe. A sa grande surprise, Tlanhar réussit en quelques secondes à pêcher... le couteau de chasse abandonné par un guerrier trop imbibé de mujafe.
—Que vas-tu faire ? chuchota-t-elle quand il lui montra l’arme en gloussant de joie. Les barreaux sont de métal et les planches bien trop épaisses !
La mimique qu’il lui adressa en réponse signifiait sans conteste : “Attends, tu vas voir !”
Il inséra la lame massive sous l’une des planches formant une paroi verticale de la cage et força le passage jusqu’à ce que le métal rencontre le bois d’une grosse clanche latérale empêchant les barreaux de remonter. Il la tira en arrière , libérant la façade plantée de barreaux.
—Comment as-tu fait çà ? Tu avais déjà creusé la planche, c’est çà ?
Tlanhar acquiesca, ravi.
—Mais, le couteau .. ? Tu ne pouvais pas le prévoir…
Le monstre haussa les épaules et sa mimique afficha le plus profond mépris.
—Tu veux dire qu’il y a toujours des objets coupants que ces crétins laissent ici ? Pas idiot… Maintenant, aide-moi à soulever le panneau sans bruit.
Ilnara se retint à bout de bras avant de se laisser tomber au ras des braises, Puis elle tendit les bras pour inciter Tlanhar à s’y jeter, mais celui-ci hocha la tête négativement et lui fit un geste d’adieu.
—Tu restes ? Tu es fou ?
Il lui intima le silence et, en quelques mimiques bien marquées, lui expliqua qu’il mourrait sûrement s’il partait avec elle.. à cause de son coeur trop fragile qui... exploserait. En revanche, ils le prenaient pour un idiot absolu et ils ne lui imputeraient certainement pas sa libération. Enfin, il lui lança le couteau. Elle lui adressa un baiser et... et en défaut de promesse de récompense possible, elle le regarda longuement avant de s’enfuir, ramassant au passage sa pelisse que les chiens avaient laissée, toute mordillée, sur le sol givré.
Ilnara rejoignit rapidement l’arbre où elle avait laissé le hamac et plusieurs objets utiles, et s’enfuit à tire d’aile en direction du camp de la Frange. Elle comptait y entrer discrètement, réveiller Hatzik et partir avant que le traître ait eu l’occasion de vendre la mêche. Où se rendraient-ils ?
En un lieu où Boscione pourrait sûrement être joint.
18. Zgav, Boscione, Fran et d’autres.
Northamerica, Pamlico Sound,
Le 4 Octobre 251
Le “Nixie” est un rade installé à la sortie du village, près de la plage au nord. C’est un antique wagon de train, dont les planches ne tiennent plus que par les plaques d’aluminium qui les recouvrent. Angie, l’ancienne putain, surveille son petit monde en rinçant ses verres. Une bonne moitié de la clientèle est composée de mariniers, et l’autre de vieux trop pauvres pour vivre ailleurs que planqués dans la forêt. On peut aussi compter autrement les habitués : il y a les Fous ou les débiles, détruits par l’alcool de patate ; les Racistes, et enfin les Ethnicos, trois catégories qui se reconnaissent et s’apprécient mutuellement, tout en se menaçant réciproquement en permanence de roustes mémorables.
La répartitition sexuelle est simple : des hommes, des hommes et encore des hommes, sauf Angie et Marge, la vicpol détachée de la Collurbe de False Cape. De temps en temps des jeunes autostoppeurs égarés, en ont assez d’être mangés de moustiques et passent la porte pour prendre une bière. Ou parfois des Videts, mais plus rarement : bien qu’avides de scopes, ils ont trop peur de ce genre de bars et de leur population sortie de la préhistoire, ou d’un musée de cire sur le XXe siècle.
Boscione et Zgav sont assis dans un coin sombre, muets devant leurs Formidables, plus couleur locale que tout le monde. Quand les ombres commencent à s’allonger, Zgav soupire :
—C’est pas normal, ces coms silencieux. Le Chan aurait dû partir depuis une heure, et nos gars de Dicee auraient dû m’en informer.
—Si rien ne se passe avant demain dit placidement Boscione, je vous abandonne. On m’attend dans le nord.
—Je sais, dit nerveusement Zgav, je vous remercie de votre patience. Normalement, je devrais disposer de l’appui des Pangov, mais ils n’ont personne : tout le monde est débordé par la préparation de l’Assemblée. On attend des manifestants et des provocateurs.
—De toutes façons, nous n’aurions pas confiance, n’est-ce pas ?
Zgav regarde l’homme massif, tout en muscles et en poils, qui lui renvoie le miroir de ses yeux clairs.
—Vous devancez ma pensée. Mais il faut croire que j’aime me plaindre. On ne peut pas travailler dans des conditions pareilles ! Même les Vicpols de la région n’ont rien remarqué. Pourtant un dirigeon multiplar, çà se voit de loin, surtout au dessus des lagunes !
—Votre Chan a l’air d’un joyeux gusse. Et il se refait une jeunesse avec son amie. A mon avis, il n’est pas encore parti, tout simplement.
—Il y a aussi l’hypothèse qu’il ait des séquelles de la flèche amnésiante qu’il a encaissée en Europe. Il a peut-être oublié notre rendez-vous !
—Je ne crois pas. Cet homme est parfaitement éveillé, croyez-moi...
Une vibration caractéristique stimula son poignet. Une com sur la fréquence secrète. Boscione se leva pour aller aux toilettes, puis, devant l’état des lieux, préféra ne pas s’y aventurer et sortit du bar.
D’une pression sur le pavé numérique de sa manche, il ouvrit la ligne en attente et la voix d’Hatzik retentit directement dans le pavillon de son oreille droite.
—Il faut que tu viennes immédiatement.. C’est un complot et il y a des traîtres parmi tes amis.
—Les Frangins de la côte ?
—Oui. un certain Pognace. Tu connais ?
—Non.
—C’est un cousin de ton copain Frituh. Un gros type gluant. Il collabore avec les Mers et dirige tout le groupe, peut-être majoritaire, des collaborationnistes. Je ne crois pas que Frituh soit au courant.
—Et toi, qu’est-ce qui te fait dire cela ?
—Eh bien, il est arrivé quelque chose à Ilnara. Elle s’est fait enlever par une tribu Ar en déplacement, son clan maternel d’origine, je crois . Et c’est ce Pognace qui l’a vendue.
—Ilnara ? Mais que fait sa Mâtre dans les parages ? Je ne comprends rien. Elle n’est tout de même pas venue sur la côte avec tout son clan, rien que pour récupérer sa fille vagabonde...
—Ilnara ne le savait pas.
—Attends, tu veux dire qu’elle t’en a parlé ? Elle est allée se livrer à sa Mâtre ?
—Non, c’est le contraire. Elle s’est libérée, je ne sais comment, et elle s’est cachée. Mais elle est venue de nuit en rampant, et m’a réveillé en douceur, pour tout m’expliquer.
—Elle ne fait plus confiance à mes amis. Elle a tort, mais on ne peut lui en tenir rigueur.
—Elle m’a dit de te dire, si jamais je pouvais te joindre malgré les consignes, qu’elle essaie de se rendre au “lieu qui te tient à coeur”. Tu vois ce que je veux dire ?
—Oui. Tu ne lui a pas expliqué comment s’y rendre, j’espère !
—Euh, et bien si. Je....
—Congélation ! ça urge. Si elle est bien partie là-bas, çà va secouer. Je vais couper, Hatzik, ils sont en train de te repérer. Tu n’as besoin de rien ?
—Si, Maître, de votre présence...
—Il va falloir que tu passes un cap, petit. Tu dois te rendre compte que l’humanité est une espèce de singes solitaires, finalement. La culture nous désigne comme des individus, des “Uns”, qualcuno, somebody, et donc, c’est seuls que nous cherchons la clef de notre destinée, comme si elle était celle de... chacun .
Hatzik ne comprenait pas, mais il aimait que son protecteur philosophe ainsi, comme indifférent à toutes les intempéries.
Le sens de ses paroles finit tout de même par lui parvenir et lui mit alors l’angoisse au coeur. Son désir d’affronter la vie était heureusement assez fort. Il n’attendrait plus le retour de Boscione, mais travaillerait le destin à sa manière.
Boscione entendit tout cela dans le souffle un peu accéléré du garçon et l’encouragea chaleureusement.
—Tu deviens un homme, Hatzik. Je t’aimerai plus encore pour cela. Nous nours reverrons bientôt et tu auras beaucoup de choses à me dire.
Rien ne vint cette fois troubler le bruit de fond hertzien et Boscione se demanda si le jeune homme l’avait entendu.
De retour auprès du Garde du Corps, il comprit que quelque chose s’était passé entre temps.
Zgav, blanc comme un linge se martelait le front de sa choppe de bière en carboplastique, heureusement vide.
Dicee, le 4 Octobre 251
Un jour, c'est sûr, il tuerait Vadiah.
A moins qu’elle ne devance assez son action en le liquidant lui-même.
En attendant, Arlouan Brovet devait bien reconnaître que l’AO était une organisatrice hors pair. Sachant parfaitement maîtriser l’apparence de ses sentiments à l’égard du patron de de la guilde Mer, la Skoule avait construit une opération médiatique d’envergure. Un plateau holo constitué des plus hautes personnalités serait réuni pendant le vote du Tétrapan. Ainsi le public universel disposerait-il des commentaires les plus éclairés en temps réel. Parmi les invités, Brovet figurait en bonne place. Mais c’était au cours de l’émission retransmise par dix bouquets multi-médias, que le présentateur, soudoyé ou convaincu, se mettrait progressivement à flatter l’image du chef de la guilde, au détriment des autres participants, bien plus falots.
Vadiah haïssait Arlouan plus que tout, mais son devoir de membre de la haute administration Mer passait avant toute autre considération, et son devoir lui dictait de promouvoir Brovet comme un chef charismatique. Il devait être l’incarnation même de la puissance Mer, suggérant par sa seule présence physique une sorte d’incontestable autorité, supérieure à tout que les autres Mondes pouvaient trouver dans leurs représentants respectifs.
Le vieux Meredith, par exemple, ne passait pas à la holo à cause de son âge, de ses allures un peu ahuries, de sa voix parfois perchée et de sa façon brusque d’aller chercher sa dernière mèche sur son crâne, caramélisé par la pratique intensive du golf en tous temps et lieux.
Certes, il était assez bon conférencier, avocat efficace de ses causes dans les enceintes parlementaires, les auditions publiques, et surtout devant un parterre d'étudiants adorateurs. Mais à la Tridi, il ne rivaliserait pas trois minutes avec le massif et bienveillant Brovet, tout en rondeurs dynamiques, en sourires avenants et en regards visionnaires et sympathiques, franchement tournés vers chacun et vers tous... pour leur vendre la lune à crédit.
Vadiah, quant à elle, ne disposait au naturel d’aucun charme qui dépassât celui d’un rollmops enfoncé dans une serpillière, mais elle savait s’imposer souffrance et parvenir même, quand il le fallait absolument, à déployer à une certaine séduction androgyne. Quitte à subir pendant un mois une crise de zona insupportable, réponse automatique d’une phobie incurable et inexplorée, les derniers “psychanalystes” ayant été exterminés par Lankou plus d’un siècle auparavant (au nom de la vraie science).
La Skoule avait immédiatement perçu le penchant homosexuel pourtant latent et profondément refoulé de Kiwa Ordeen, la célèbre présentatrice d’Univers III, et avait su jouer de ses propres tendances féminines pour obtenir sur elle une influence subliminale puissante. Quand elle avait suggéré à Kiwa d’organiser une grande émission de confrontation pendant la tenue même du Tétrapan, celle-ci avait immédiatement renchéri, comme si l’idée venait d’elle-même.
—Oh, oui, s’était-elle écrié, enthousiaste, nous allons inviter Arlouan Brovet en partenaire permanent. Cela incitera les Tétrapanides à venir à la caméra quand ils le pourront, même entre deux séances, pour tenir la dragée haute à votre président.
—Je crois que c’est une excellente idée, approuva Vadiah en se frottant les mains, cachées par le manchon de sa bure. Mais, ajouta-t-elle, en souriant pulpeusement (dans lamesure de ses moyens) à la médiologue, il ne faudra tout de même pas lui accorder un temps de parole exorbitant. Cela pourrait indisposer nos électeurs.
—Vous avez raison, admit Kiwa, notre éthique journalistique nous l’interdit, de toute façon.
—Ah bon ?
—Oui, affirma Mlle Ordeen, sans entendre la nuance sarcastique dans la question innocente de Vadiah. Nous tenons à paraître aussi objectifs que possible.
—C’est parfait. Je ne l’ai jamais entendu autrement.
Central Dicee; 4 0ctobre 251
Fran avait prévu que le ballon central du dirigeon stationné une dizaine de mètres au dessous de ses fenètres amortirait sa chute. Mais il n’avait pas imaginé qu’il s’enfoncerait dans un traversin à demi-dégonflé, et qu’il éprouverait la plus grande difficulté à en émerger, englouti dans la surface totalement instable d’un immense “floating bed”.
Quand le fil écarlate du pistolazer creva la toile à côté de lui, il crut que tout finirait dans l’instant, dans un souffle de feu. Mais il n’en fut rien : le tétraotane était inerte et s’échappa du ballon avec un son grave, comme de la bouche d’un ténor expérimenté. Le dégonflage s’accéléra quand le lazer découpa une nouvelle blessure dans le flanc du gros poisson de gaz, et Fran tomba à l’intérieur, en apnée. Il était sûr, cette fois, de mourir au fond du grand sac impossible à déchirer de ses mains, et qui devait être de surcroît s'approcher à grande vitesse du sol de carbobéton.
Mais il survécut à un choc modéré et rebondit comme sur un matelas pour se retrouver finalement le nez contre le zip de la trappe de sûreté.
Un geste et il fut libre, expulsé du ballon comme un mort hors de son linceul, au grand étonnement du robogarde taiwanais qui émit un son musical difficile à interprêter et fit tourbillonner sa multitête sur son mince cou rigide.
Mal lui en prit : Agonem Trillard, alias Menanchton, exaspéré par la résistance féline de son vieux maître, tirait maintenant à tort et à travers, et ce fut la bavure.
Tranchée net , la multitête s'en fut voleter à distance, avant de revenir comme un boomerang atterir aux pieds du garde décapité.
Fran ne chercha pas à s’échapper dans la bulle-capitale presqu’entièrement aux mains du Mer sauf les délégations intermondes, chez qui il ne connaissait plus personne depuis son stage de service, trente ans auparavant.
Il fallait tenter coup double.
Douloureusement contusionné, le Chan remonta dans son immeuble par une porte latérale, indiqua au roboscenseur la terrasse du sommet et éprouva la terreur de sa vie en voyant clignoter l’étage où le jeune tueur devait l’attendre.
La porte s’ouvrit ... sur un palier vide et Fran supposa que Ménanchton avait impatiemment emprunté l’autre cabine descendante avant que la sienne n’arrive à l’étage. La course continua, et parvenu sur la plateforme, enveloppé du vent chaud qui tournoyait toujours à la surface extérieure de la bulle, il courut vers son propre dirigeon qui l’attendait sagement, ballons gonflés à craquer.
Il maudit le temps nécessaire à amener l’engin sur la baliste de départ, mais son ennemi, dérouté, n’était visiblement pas informé de cette ressource, pourtant évidente. En s’envolant enfin, cap au sud-Est, Fran se félicita d’avoir toujours tenu Ménanchton à l’écart de ses activités de vol à voile. Plus tard, il songea que la surcharge com. à cette heure de pointe était sans doute pour beaucoup dans le désarroi du jeune tueur, car ceux qui l’envoyaient connaissaient parfaitement ses habitudes. Il était d’ailleurs bien possible qu’un missile parte soudain d’un marais ou d’une crique et se dirige droit sur lui, ne lui laissant pas la moindre chance d’échapper à une somptueuse annihilation, au milieu du ciel limpide.
19. Le monde intérieur
Green Mounts, le 7 Octobre 251
Ilnara aperçut enfin l'arbre de boscione. Le grand cèdre brûlé dressait encore vers le ciel lourd deux pauvres bras dénudés. Ils semblaient inviter à déplorer la désolation de poussière charbonneuse qui les entourait sur une centaine de mètres carrées.
Au delà, la jungle nordique reprenait son règne, comme si de rien n’était : immenses mélèzes, sapins touffus, gigantesques bouleaux, déferlements de lianes mousseuses, grands bosquets d’érables royaux, épinettes nombreuses et droites comme de petits soldats.
Loin derrière l'arbre vers l'Est, Ilnara reconnut l’avancée rocheuse en mâchoire prognathe, dont Hatzik lui avait parlé et s’avança résolument vers elle au travers des débris carbonisés. Le chemin de la colline n’apparaissait pas immédiatement mais le jeune Frangin avait expliqué à la princesse Ar sur quelles souches à demi-immergées dans le marais fétide elle pourrait marcher sans péril pour rejoinde l’étroite coulée de pierres qui rejoignait la falaise, telles les vertèbres d’un dinosaure ayant sauté du sommet, il y a des éternités.
Hatzik Shtio l’avait mise en garde contre les effondrements de la crète et lui avait indiqué le sentier de traverse qui la conduirait sûrement à l’ancienne carrière. Elle avait laissé en bas de la colline les chevaux volés à Friuh, et totalement épuisés par trois jours de galop et 130 miles presque sans repos.
Elle-même avait atteint un état de fatigue extrême, mais il valait mieux exécuter son plan sans délai. Bien sûr, le petit Hatzik avait astucieusement saboté les roboveilleurs de Quonset Point, en remplaçant leurs cerveaux par ceux d’un tripot de jeu. A cette heure, les veilleurs devaient être en train de jouer leur propre cerveau au poker virtuel, mais il valait mieux prendre plus de précautions que pas assez, et mettre autant de distance que possible entre elle et les gadgets intelligents de Friuh. D’autant que la moindre alerte serait répercutée sur les réseaux Mer qui pourraient anticiper son objectif et venir la cueillir là où elle se rendait.
Parvenue sur le replat supérieur, elle savait qu’elle devrait se glisser entre une paroi taillée et un vaste agglomérat de déchets agricoles, cachés là par des paysans Vics indélicats, sans doute pour soustraire aux inspections chanales leur emploi de certaines variantes génétiques interdites.
Le long de ce foin pourri, elle trouverait bientôt une faille rocheuse. Elle ne devrait pas s'y risquer, mais emprunter une rampe descendante, cachée non loin. Elle n’hésiterait pas à traverser prudemment de malodorants bouchons végétaux en liquéfaction. Enfin, au bas de la pente de plus en plus étroite, elle trouverait une porte basse, au battant rouillé maintenu depuis toujours en position ouverte.
Et ensuite, c’était l’inconnu… le petit Hatzik ne s’était guère aventuré plus loin que la première salle, en allumant un brandon de foin et n’avait guère osé exploré des départs de galeries mal étayés. Boscione le lui avait d’ailleurs strictement interdit.
Ilnara plaça la petite lampe frontale “éternelle” qu’elle avait acheté, avec deux ou trois bricoles indispensables, à ce truand de Frituh, pour un prix exorbitant : l’opale de son bracelet clanique. Elle examina la vaste salle basse : un front de mine très ancien, et proche de la surface si l’on en jugeait pas les cônes de ruisselement qui s’étaient formés le long de dalles laissées en place pour le soutènement. Elle s’étendait en revanche bien plus loin en avant, pour ce qu’elle pouvait en apprécier au faisceau aigu qui se perdait dans l’obscurité dans toutes les directions.
Par où se diriger, maintenant ? Il valait mieux examiner patiemment chaque pierre et chaque mur, afin de découvrir un indice, et prendre des repères qui lui éviteraient de s’égarer.
Près d’une piste humide sillonnant entre des stalagmites verdâtres, elle aperçut plusieurs empreintes de pas. Elle mit un genou à terre et les étudia. Il était beaucoup plus difficile de les dater qu’au dehors, car les intempéries ne travaillaient pas le sol, mouillant, sêchant, gelant, cuisant, disséminant les marnes fragiles.
Mais au moins une chose était-elle claire : l’eau qui avait empli les fines stries parallèles laissées par les semelles avait tout juste commencé à en dissoudre le contour, encore bien net, à la différence de la plupart des empreintes des petites pattes de rats-taupes, habitants ordinaires de ces lieux. On pouvait en déduire que le passage des deux personnes était récent. Quelques jours tout au plus. Pouvait-il s’agir des agresseurs de Boscione ?
En tout cas, le relief des semelles était le même que celui des nombreuses empreintes humaines laissées dans la carrière. Ce n’était pas de grossières chaussures de marche mal réparées, comme en portaient beaucoup de Frangins, mais d’élégantes chausses moulées comme Ilnara en avait vu portées par les Admiistrateurs-Cadets Mer en vadrouille à Burlington.
La pointure donnait aussi à penser qu’il s’agissait d’hommes plutôt que de femmes, mais Ilnara, en les suivant dans la direction opposée à l’entrée, observa que la démarche de l’un semblait étrange : sa foulée avait le double de la taille de l’autre, et le pied semblait s’enfoncer rigidement d’un bloc, sans adaptation de la plante et des orteils.
Autour des traces, la salle se transformait en couloir plus étroit, puis en boyau suivant une pente accentuée. Malgré une sensation d’étouffement de plus en plus éprouvante, Ilnara décida de s’y engager.
N’était-ce pas participer au viol de sa mère la Terre que d’emprunter ainsi ces creusements obscènes que les “Industriels”, ces grands criminels du passé, avaient perpétré ?
Certes, elle avait appris à l’école Chanale du Haut Lieu de L’îsle aux Noix, que les populations antiques qui vivaient à la manière des Ars avaient aussi creusé des mines, et cela depuis des dizaines de millénaires. Au moins prenaient-ils des risques personnels à l’échelle de leur infraction à l’ordre naturel : le Chan avait montré des holofilms où l’on voyait des hommes descendre sans échelle ni corde dans des puits étroits de centaines de mètres de profondeur, en opposant leurs pieds et leurs épaules. Ils remontaient de la même manière après avoir entassé le fruit de leur travail dans des paniers d’osier hissés au bout de cordages si longs que leur propre poids excédait largement le contenu minéral des récipients. Nombreux étaient ces mineurs préhistoriques qui, épuisés, se laissaient tomber, entraînant parfois un compagnon dans leur chute.
Ilnara parvint à un petit palier cylindrique où se marquait la forme concave d’une porte de métal plein. Cela évoquait un un ascenseur. La petite plaque latérale divisée en deux carrés confirmait cette impression. Mais quand Ilnara appuya successivement sur l’un et l’autre, rien ne se manifesta d’un quelconque mouvement.
En revanche, elle prit conscience d’une luminosité diffuse qui ne provenait pas du faisceau de sa lampe frontale. Cela venait du sol lui-même. Elle éteignit et eut l’impression d’être suspendue sur un plancher de roche transparente au dessus d’un gouffre empli d’une ouate luminescente, vaguement rougeâtre. Mais cette impression était fallacieuse : c’était la roche elle-même qui rayonnait. En posant la main sur le sol, la jeune fille s’aperçut qu’il était chaud, comme la peau d’une bête vivante. A ce moment, la porte de l’ascenseur s’ouvrit.
Hatteras Inlet, le 5 Octobre 251
Zgav attendait Fran au milieu de la pelouse qui surplombait la grève du Sound, fragilement protégée par un lacis de roseaux. Le garde du corps était impressionnant avec ses deux fusils photoniques appuyés sur ses hanches, et le Chan eut un moment la désagréable impression qu’il allait le flinguer, lui, et descendre en flamme le dirigeon, juste par colère. Au fond, il se sentait coupable d’avoir failli et peut-être d’avoir désorganisé un plan soigneusement préparé.
Mais Zgav, impassible, l’aida à descendre de la nacelle de son engin compliqué.
—Boscione n’est pas avec vous ?
—Il a rejoint ses partisans. Et votre amie Lyseange ?
—Elle est restée à Dicee. Elle a renoué des liens avec des amis sûrs, dans le milieu holo. Je lui ai transmis un message d’alerte. J’espère qu’elle a pu se mettre à l’abri.
—Venez, ne restons pas ici. Je n’ai aucune idée de l’apparence que va prendre votre ennemi, mais quand nous le saurons, il sera trop tard.
—D’accord. Où allons-nous ?
—Le pire, c’est que je ne sais absolument pas, avoua Zgav en secouant la tête d’un air désemparé. Je sais seulement qu’il faut nous tirer d’ici, et vite.
Il entraîna son compagnon vers la Qwap amphibie qu’il avait “empruntée” aux vicpols de False Cape.
—Meredith est-il rentré en séance ?
—Non, la conférence de presse inaugurale du tétrapan a lieu ce soir à sept heures. Après quoi, un monstrueux buffet est offert à tout le gratin mondial, et les Sages se retirent alors en session. Ils n’en sortent pas avant le vote final et définitif.
—Nous avons donc quatre jours devant nous...
—Que voulez-vous dire ?
Sans attendre la réponse, Zgav mit le moteur en marche et dirigea l’appareil vers les frondaisons lointaines du Matamusket, sur une lagune couleur acier et presque sans vagues. Derrière eux un petit soleil se leva, aussitôt suivi d’une déflagration qui les assourdit et créa une tempête instantanée jusqu’à la rive continentale, vingt kilomètres devant eux. Le garde du corps, qui avait poussé Fran au fond du véhicule, passa une dizaine de minutes à éviter de chavirer en slalomant entre de courtes lames déferlantes.
Fran releva enfin le nez, couvert de cambouis et trempé de saumure.
—C’était ma maison ?
—J’en ai bien peur, admit Zgav. J’espère que vous n’y étiez pas trop attaché. L'équivalent 15 kilotonnes a dû creuser un joli cratère, que l'eau a aussitôt rempli.
Fran ne répondit pas. Il se passa la main dans les cheveux, leva les yeux au ciel pour accueillir la fatalité, puis s’assit sur la banquette avant, l’air passablement accablé.
—Je comprends... compatit Zgav. J’ai eu aussi une maison, jadis, et...
—Attendez, j’ai une idée, le coupa Fran. Les Tétrapanides peuvent bien communiquer par les médias avant le vote, n’est-ce pas ?
—Je crois. Vous savez sans doute mieux que moi le droit exact en la matière. Je n’ai jamais regardé les émissions politiques...
—Vous avez la ligne de Meredith ?
—Bien sûr, mais il ne veut pas que je le joigne pendant l’opération, par crainte d’être aspiré dans un scandale en cas de bavure. Les ennemis doivent être à l’affût de tout ce qui pourrait le déconsidérer.
—Cas de force majeure, Zgav. D’abord, il faut lui dire que nous sommes vivants.
—Ce qui renseignera aussi le Mer, ne l’oubliez pas, car la longueur d’onde protégée ne doit plus jouer en des circonstances aussi dramatiques. C’est la guerre déclarée entre eux et le Tétrapan. Et il ne leur faudra dès lors que quelques calculs pour ajuster leur tir. Certes, la lagune nous fera un beau tombeau...
—Vous avez raison. Il reste une solution : nous rendre directement à Lake Land.
—Vous voulez joindre Meredith pendant la “party” d’entrée en session ?
—Oui.
—Vous savez qu’il y aura un mur de polmers ! Et que, de toutes façons, Meredith ne fera qu’une brève apparition publique, en montant directement sur le podium, sans contact direct avec la foule des invités. J’ai fait jadis partie des services de sécurité d’un Congrès, je peux vous dire que c’est du travail professionnel.
—Je vous dis que j’ai une idée !
—Pour obtenir une entrevue avec un Tétrapanide qui va entrer en session ? Vous plaisantez ?
—Non, je crois que j’ai une chance.
Zgav haussa les épaules, renouant avec son habitude de desespérance profonde dans la nature humaine en général et dans celle des Chans en particulier.
—Après tout, vous avez un rôle plus important que moi dans ce scénar, lâcha-t-il, désabusé. Et il tourna le volant de la Qwap de 40 degrés vers le nord-est.
Il mit les gaz à fond, transformant l’engin en une sorte de cormoran filant au ras des flots sans jamais vraiment s’envoler.
L’idée de Fran était de s’insinuer auprès du service Médias, en profitant de sa connivence de longue date avec Erwin Martella, le directeur des relations publiques de l’Assemblée Universelle, généralement au centre du dispositif des interviews et conférences de presse établi lors des séances importantes.
Il était très probable qu’au cours des trois jours de délibération intensive entre les quatre hommes, chacun des Tétrapanides offrirait une ou deux interviews auprès de chaînes choisies, en relatant à leur manière le progrès de leur discussion, sans toutefois en révéler la teneur précise, ni sans préjuger de leur vote final. Ces interventions très attendues auprès de l’opinion mondiale alimenteraient ensuite la délibération de l’Assemblée elle-même, la décision du Tétrapan n’étant officiellement que purement consultative. De fait, il était extrèmement rare qu’une Assemblée se soit dressée contre l’avis d’un Tétrapan, mais la conjoncture était particulièrement explosive et des forces pouvaient se révéler assez puissantes pour oser remettre en question une tradition jusque là respectée.
Meredith répugnait généralement à s’offrir en pâture au public avant la décision finale d’une session, mais Fran misait sur le fait qu’en cette occasion, se trouvant pour la première fois en situation très minoritaire, il pourrait juger opportun de justifier un comportement de blocage, éventuellement considéré par la suite comme un véritable “sabotage” du progrès “attendu de la majorité”.
Le Chan devrait maintenant se rendre compte qu’il avait sous-estimé la puissance de persuasion des Mers. Les quelques moments où il aurait pu écouter les médias pendant son aventure, l'auraient probablement conduit à admettre que la plupart des thèmes Mers étaient devenus populaires et que la haine envers les Ars "sauvages et corrompus" était désormais relayée par beaucoup d’organes de mouvements divers. Meredith devrait donc jalonner ses prises de positions d’explications réitérées, en vue de désamorcer une hostilité sourde de plus en plus affichée, y compris dans les milieux “libéraux” ordinairement favorables à ses orientations.
—J'en déduis, conclut Fran, que Meredith –contrairement à ses habitudes - va intervenir auprès des médias. Et s'il a programmé une intervention, Martella va me le dire.
—Vous pensez ? Il est tenu par le secret.
—Il connaît mes liens avec Meredith et je le convaincrai du sérieux de la chose.
Zgav haussa les épaules.
—Vous avez confiance en lui ? Un Mer est d’abord loyal envers...
—Il n’est pas Mer.
—Mais les réalisateurs le sont, le plus souvent.
—Justement, il y a plusieurs pouvoirs représentés dans la hiérarchie de production, en vertu du principe de Pluralité. Le directeur des relations publiques n’est jamais Mer.
—Si vous avez confiance... soupira Zgav. Mais Meredith ne pourra pas, de toutes manières, vous faire entrer sur le plateau. Seul l’organisateur de l’émission peut vous autoriser, et ce sera lui, un Mer, presque à coup sûr.
—Quand bien même, insista Fran. Je crois que Martella peut m’aider à participer... comme observateur-plateau.
—Vous croyez ? Les producteurs ne vont pas se méfier ?
—Si je rentre pendant l’émission, ce sera trop tard.
—Admettons, mais vous ne pourrez toujours pas approcher Meredith, sans être étendu raide mort par la police Pangov avant d’avoir esquissé un seul mouvement en ce sens.
—Je me contenterai de prendre la parole...
—Je ne veux pas vous décourager, mais les camicros se couperont automatiquement au mixage. Vous croirez vous agiter et crier pour quelqu’un, mais ce sera comme si vous n’existiez pas. Parfois même l’intrus est enregistré en réel, mais le filtrage le fait disparaître dans la transmission publique, son et image ! Et nous retardons seulement de quelques secondes le retour au cas précédent. Le système peut même modifier votre image en mouvement, et vous montrer en train de repartir tranquillement sous les commentaires du genre “un pétitionniste a tenté de monter sur le plateau, mais il a décidé de ne pas faire de scandale”, alors qu’en réalité les polmers seront en train de vous tabasser en direct, sans que personne ne le voie sur sa plaque holo !
—Je sais tout cela, dit Fran, écartant l’objection d’un geste.
Zgav regarda, incrédule, le chan impassible.
—Bon, alors vous me cachez un talent de magicien !
—Peut-être, sourit Fran. Peut-être bien.
20. Tournoi holomédiatique
Lake Land (ASSU district),
Rappahannock River, le 6 Oct 251
La mince jeune femme blonde au visage trop lisse regarda le public droit dans les yeux, et lui fit partager une fois de plus sa tendre souffrance d’exister. Ses intenses pupilles océaniques captivèrent une audience déjà acquise, dont nombre d’hommes qui appréciaient en outre les formes harmonieuses de son petit corps voilé d’un surplis blanc.
Kiwa Ordeen attrappa immédiatement ses tridispectateurs entre ses jolies lèvres siliconées, et les enlaça dans les rêts de sa voix voluptueuse. Elle souligna l’enjeu extraordinaire de la session en cours -le maintien du principe de Pluralité, rien de moins, la base même de notre civilisation-. Elle se tourna ensuite vers ses invités, non moins extraordinaires que l’enjeu : à sa gauche, vêtu de velours gris scintillant le grand et vaste Arlouan Brovet, chef suprème de la guilde des Mers. A sa gauche, en bleu le frèle et nerveux Meredith, le Tétrapanide représentant le domaine Ar, et partisan le plus résolu du maintien de la partition actuelle et de l’intégrité des territoires, même occupés depuis longtemps par les peuplades de statut indéfini nommées “habitants de la frange”, plus connues sous le sobriquet de “frangins”.
En face d’elle, trois autres personnages passablement plus falots : Didiane Zb’el, la nouvelle directrice de la délégation Vic au Congrès Universel, Vlath Khobar, le vieux journaliste parlant ordinairement du point de vue des Chans (qui boudaient les médias depuis au moins deux cent ans), et un frèle jeune homme blond en uniforme noir, dont Brovet avait tenu à ce qu’il vienne apporter un témoignage direct du “terrain” : Agonem Trillard.
Normalement, Kiwa n’aurait pas dû accepter la présence de ce nouveau venu, qui déséquilibrait la représentation proportionnelle des forces en débat, mais Vadiah la Skoule, l’étrange et attirante adjointe du Mer avait su la convaincre que ce simple témoignage sur “la réalité vécue de la frange” viendrait enrichir le débat sans que les “grands” dussent en souffrir.
La présentatrice avait néanmoins, par acquis de conscience, demandé aux autres participants si la présence de Trillard ne les dérangeait pas. A sa grande surprise, même Meredith avait applaudi à l’idée.
—Si ce jeune homme nous ramène une expérience vécue, même un peu partiale, cela ne peut qu’enrichir le débat ! avait-il dit, quasiment enthousiaste.
Les lampes rouges à peine rallumées après une pause de “timeless celestial music”, Kiwa attaqua Meredith, jouant sur les riches harmoniques de sa gorge pour se rendre irrésistible :
—Votre Excellence, êtes-vous en faveur de l’expulsion des Frangins des zones qu’ils occupent dans votre domaine ?
Meredith ne cilla pas et son sourire s’accentua.
—Les gens de la Frange sont des êtres humains comme les autres. Ils ont choisi, mais le plus souvent ont été contraints, de vivre précairement dans des espaces où ils peuvent échapper aux contrôles tatillons de certaines administrations Vics et Mers. Je suis plutôt fier d’appartenir au parti souverain qui a su les accueillir sans exiger d’eux de se renier. Il vaut mieux organiser cet accueil, ou permettre à ces gens de gagner d’autres lieux plus adaptés, selon leurs désirs propres, mais tout cela n’implique pas de bouleverser notre univers actuel, ni de déstabiliser les Ordres en humiliant plus particulièrement le plus fragile d’entre eux, le monde Ar.
—Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question, Excellence, sourit mutinement Kiwa qui enchaîna en se tournant vers Brovet, immédiatement suivie des camicros serviles :
—Maître, vous semblez proposer des mesures plus décisives pour soutenir la cause “frangine”, et lui éviter les humiliations de plus en plus fréquentes de la part d’éléments Ars supposés incontrôlés, c’est bien cela ?
Brovet trouvait que cette petite chaussette médiatique en faisait un peu trop, mais il n’allait pas cracher dans la soupe.
Il découvrit son sourire débonnaire dissymétrique et exagéré, vaguement inquiétant, et que les camicros étaient programmés pour estomper.
—Je crois que son Excellence Meredith Ilno vous a fort bien répondu au contraire, se paya-t-il le luxe d’affirmer. La politique Ar est effectivement, et sans ambiguité sauf au niveau de quelques fous racistes, de bien accueillir les Frangins sur leurs terres. Le problème, voyez-vous, est qu’en l’affaire la bonne volonté ne suffit pas.
A moins de transgresser les lois de propriété et de transmission intertribales, le monde Ar ne peut d’aucune manière intégrer la population des franges dans ses rangs, de telle sorte que celle-ci devient inéluctablement une sorte de groupe hors caste, voué nécessairement à la marginalité, et contraint de se contenter des terrains les moins hospitaliers, les plus malsains. Nous voulons remédier à cet état déplorable qui devient maintenant un véritable problème de l’humanité. Déjà, les autorités Chans nous ont fait savoir que le population des franges dépassait la dizaine de millions d’individus. Rien de grave du point de vue démographique, mais vous rendez vous compte du potentiel déstabilisateur que porte en elle cette présence ? On comprendrait, à la limite, le désir de vengeance de quelques jeunes Ars se sentant dépossédés de leur droit à la chasse, ou même à la simple présence dans des zones où les Frangins sont devenus, de fait majoritaires...
Vlath Khobar, invité ensuite à prendre la parole, bredouilla quelques platitudes académiques sur le rôle initiatique de la rivalité chez les jeunes Ars et Didiane Zb’el s’emberlificota tellement dans des phrases préparées qu’elle fut habilement éconduite et se rabattit sur la rassurante bouteille de vivendelle pure, placée devant chaque participant.
Quant à Trillard, il n’était pas question de l’interroger sur ses opinions générales, mais seulement sur le témoignage qui accompagnerait un petit clip-relief. Son tour fut donc passé.
—Croyez-vous à la vengeance de vos frères Ars ? demanda abruptement Kiwa en se retournant vers Meredith.
Celui-ci se tut assez longuement pour obliger les camicros à saisir son image de plus près, scrutant son visage calme, sculpté par l’intériorité.
Il eut alors un sourire d’enfant.
—Aimez-vous jouer à cache-cache , Mademoiselle Kiwa ?
—Euh, je... ne sortez-vous pas du problème, votre Exc..
—Je crois que certains ont intérêt à faire croire à l’esprit de vengeance. Je crois que derrière l’image des “Ars en colère” se cachent des personnes qui ne sont pas en colère, mais qui sont très froidement capables de faire croire à la colère des Ars, par exemple en organisant des provocations. Non seulement je le crois, mais je dispose de preuves consistantes à ce sujet. Et je rajouterai encore un point à ce propos : je dispose de preuves consistantes quant à l’appartenance de ces personnes à un certain ordre, représenté à un haut niveau dans cette émission, et qui n’est évidemment pas le mien.
Kiwa Ordeen, ébranlée par le tour inattendu que prenait le débat, hésita quelques dizièmes de secondes et décida de jouer le jeu.
—Votre Excellence, si j'ai bien suivi, vous semblez vouloir porter des accusations graves. Si j’ai bien compris votre propos, et pour le traduire en clair, vous nous dites que l’ordre Mer, ici représenté par maître Brovet, connu de tous, est responsable de provocations montées contre les Ars et tendant à prouver leur agressivité envers les Frangins ?
A quelque distance de la “bulle-plateau”, dans la chaude pénombre des dispositifs robotisés de prise de vue, quelques hommes s’affairaient devant des tables de contrôle. Parmi eux, un homme mûr, aux tempes argentées et à la moustache en balai, paraissait manquer de familiarité avec les ustensiles de monitoring sonore. Lors de la déclaration du Tétrapanide, il laissa tomber un rouleau de câbles, et se redressa, soudain totalement accaparé par la scène en cours. La sueur dégoulinant de son cuir chevelu sous la chaleur éprouvante des projecteurs, Fran -car c’était lui- bandait ses énergies pour faire face à l’événenement à venir.
—Encore un pas et Meredith ne pourra plus faire machine arrière.
—Oui, répondait à cet instant le Tétrapanide à la question-piège de la présentatrice blonde. C’est exactement cela. Je...
Semblant se dilater à gauche de Kiwa Ordeen, le chef de la guilde Mer partit aussitôt d’un éclat de rire homérique mais calculé, et se calma aussitôt pour s’excuser.
—Ma réaction intempestive s’explique trop aisément, Mademoiselle Ordeen. Ce type d’accusation est si banal que j’hésite à croire que son Excellence lui porte le moindre crédit. Le genre de preuves dont de faux journalistes abreuvent tous les jours les médias du monde entier ne peuvent convaincre personne, pas même les plus naïfs...
— Les preuves ordinaires, oui, dit calmement Meredith. Pas celles concernant le dépôt en territoire Ar de flèches empoisonnées manufacturées dans des laboratoires Mers.
Il y eut soudain un grand silence, et tous les participants au plateau regardèrent Meredith consternés, comme si ce dernier avait transgressé un tabou absolu. Littéralement écrasée sur le bureau, la jeune Kiwa Ordeen se sentit perdue. Puis, lentement, elle revint à la surface et décida d’assumer la scène, désormais placée sous le signe de la tragédie et du sacrifice. Si elle s’en sortait, ce serait le rôle de sa vie.
Au delà de la grande pièce, elle pouvait presque palper le vaste vortex de passions médiatisées qui était en train de se constituer dans l’éther autour du centre vide qu’elle formait avec ses invités, et de se déployer sur la planète entière. Partout, les gens faisaient taire leurs voisins ou leurs enfants pour venir s’agglutiner autour des holos, et les régler en grandeur maxi pour assister à une mise à mort grandiose. La victime n’en était pas encore connue, mais ce ne pourraient être que l’un des deux grands mastodontes en présence : Brovet ou Meredith, le hérault Mer ou le héros des Ar. Les autres n’existaient déjà plus, transformés en simples motifs de texture, plats et sans voix.
—Que voulez-vous dire ? demanda tranquillement Brovet, souriant plus que jamais.
—Oui, votre Excellence, il faut vous expliquer, renchérit Kiwa Ordeen la voix enrouée, dépouillée de toute sa fausse assurance voluptueuse habituelle. Nos tridispectateurs attendent avec nous tous de savoir ce que sont ces flèches empoisonnées, une figure de style sans doute, et les laboratoires Mers qui les auraient... manufacturés ? Vous nous faites languir.
Fran se demandait comment Meredith avait osé se lancer dans ce procès en ne disposant que des quelques informations dispensées par Boscione et lui-même. S’il pouvait maintenant intervenir, tout serait différent... Il serra les poings, enragé, mais impuissant. Zgav avait raison : impossible, même d’un poste d’ingénieur du son situé à quelques mètres du plateau de se faire voir de participants éblouis par l’embiance lumineuse. Le regard de Meredith avait plusieurs fois paru traverser l’épaisseur des rayonnements étincelants, mais ce n’était qu’illusion. Pour le tétrapanide, l’au-delà du plateau n’était qu’un trou noir, une absence de réalité, seulement occupée par le mystérieux appareillage des camicros multiples. Quant à crier pour se faire reconnaître du tétrapanide, c’était peine perdue : les rangées d’absorbeurs soniques disposées en chicane autour de la table ronde avalaient plus sûrement les bruits extérieurs qu’une plaque de verre épais. La sympathique connivence de Martella (qui détestait cordialement l’ambitieuse présentatrice d’Univers III) n’avait servi à rien.
Meredith semblait savourer le suspens qu’il avait déclenché. On attendait de lui qu’il parle de preuves, qu’il détaille son accusation. Eh bien, disait déjà son regard amusé, voila qui sera fait, et bien fait.
Ce fut seulement après quelques minutes que Fran s’interrogea sur l’identité du jeune homme blond qu’il ne voyait que de dos et dont le nom -Trillard- ne lui disait strictement rien. Il se déplaça de quelques mètres pour voir le tridi de contrôle qu’un technicien du mixage observait en permanence et son coeur eut un raté : Trillard était Ménanchton, son étudiant-espion... et assassin virtuel !
Sous les assauts croisés des autres participants, complices ou effrayés, Meredith ressemblait à un vieil olivier sous l’orage. On eut dit qu’il allait se briser, se consumer de l’intérieur, mais non : il demeurait placide, pliait en souriant, feuillolait, plaisantait, puis revenait à sa présence ordinaire.
Il leva le doigt timidement et le vacarme s’apaisa comme par miracle.
—Mademoiselle Ordeen, puis-je vous demander une faveur ?
—Bien sûr, dit Kiwa, complètement dépassée. Je vous en prie.
—Puisque Maître Brovet a utilisé le concours de ce jeune cadet, j’apprécierais que vous acceptiez le témoignage d’un ami qui m’est cher.
—Aucun problème assura généreusement Kiwa, nous structurons une com avec qui vous voulez. Va-t-il nous appeler ?
—Je ne crois pas, dit doucement Meredith, je crois qu’il est ici, dans cette salle, avec nous.
—Comment ? coassa Kiwa , je ne comprends pas.
Le coeur de Fran battit encore la chamade.
—Bon d’la, ils veulent tous ma mort ce soir, songea-t-il en s’avançant au devant de l’appel, aussitôt contré par deux Polmers farouches.
—Je vais vous expliquer, chère mademoiselle. Mon ami Fran Millegrain, bien connu de nos milieux académamiques, enfin chanaux comme on dit aujourd’hui, est parti en mission pour moi sur ce sujet, et le voila revenu avec une moisson impressionnante de données factuelles. Je suis sûr qu’il a réussi à nous rejoindre. Fran, êtes-vous là ? Venez donc nous retrouver !
—J’arrive, répondit Fran, écartant sans ménagement les bras soudain immobilisés des deux malabars abasourdis.
—Mm, je vous en prie, prenez place, dit Kiwa Ordeen se raccrochant désespérément à son rôle d’animatrice “in”. Les invités de mes invités sont ... mes invités, acheva-t-elle avec effort, laissant transparaître du même coup sa réticence à prononcer le mot mot “ami”.
Fran s’assit au bout de l’ovale, le plus loin possible de Trillard, et, tandis que Kiwa tentait de récapituler l’enchaînement des coups de théâtre pour un public en hausse d’audience de plus en plus vertigineuse, il interrogea du regard avec insistance Meredith qui se contentait de sourire sans paraître comprendre.
—Attendez, dit Brovet d’un ton souverain. J’ai accepté de participer à une émission d’échanges d’opinion. Pas de répondre d’accusations...
—Qui a dit qu’il s’agissait d’un procès, Maître ? dit Méredith. Appréhenderiez-vous les éclaircissements que pourrait apporter M. Millegrain ?
Brovet sursauta. Il n’était pas accoutumé à la tonalité métallique dans la voix du vieux Tétrapanide. Son hésitation d’une fraction de seconde lui enleva la chance d’occuper le terrain par la diversion. Déjà Fran prenait la parole, cornaqué par Meredith comme par un avocat. Il exposa un certain nombre de cas concrets de provocations par de prétendus Ars, puis afficha ses doutes sur l’authenticité des agresseurs.
—Parlez-nous de votre mission à Aragnol.
Brovet, qui attendait cela, demeura impassible mais Fran remarqua que Trillard, qui évitait son regard depuis le début, s’agitait, mal à l’aise, et essuyait les grosses gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues hâves.
Fran détailla l’affaire aussi concrètement que possible et demanda à Kiwa de pouvoir utiliser le logement de pastille tridi qui se trouvait devant lui.
—Faites, Monsieur, mais si la scène que vous allez nous montrer est trop violente, la censure automatique peut s’exercer, et..
—Je demanderai aux organisateurs de l’émission de suspendre toute censure, intervint le Tétrapanide. J’engage ma parole sur le sérieux de l’information apportée par Fran Millegrain. J'ajoute que des documents très semblables ont été diffusés en leur temps sur d’autres massacres. Celui-ci ne présente aucune originalité de ce point de vue. Sa spécificité réside ailleurs.
La danse n’avait en elle-même rien de terrible et il fallut que Fran explique que les danseurs en transe en train de s’écrouler ne se relèveraient pas, pour laisser le côté tragique s’imposer aux esprits blasés de tridispectateurs, jusqu’à la séquence de la femme crachant le sang, puis celles, horribles, d’enfoncement des flèches dans les nuques des videts agonisants.
—C’est abominable ! s’écria Didiane Zbel, et elle rejeta son beau voile d’organza jaune sur son visage. Je ne veux pas en voir davantage. Que fait le Censuromat ?...
Quand certains protagonistes commencèrent à s’en prendre rageusement à Cordoy, les questions affluèrent à l’esprit de millions d’holospectateurs : pourquoi attaquaient-ils brusquement ce type qui filmait tranquillement depuis déjà longtemps ?
Puis la caméra bascula sous l’effet d’un coup violent, et les holoplateaux se vidèrent. Mais immédiatement après la fin du rush, Fran programma le pilote de lecture sur l’image qui l’intéressait. Il fit grandir le personnage qu’il avait déjà sélectionné chez lui et, le faisant tourner sur lui-même,il montra en gros plan l’épaule tatouée du numéro à douze chiffres et trois lettres.
—Vous avez déjà pu constater à quel point était grossière l’imitation des vêtements Ars, non seulement ceux portés par les videts, victimes de cette atroce cérémonie, mais aussi ceux de leurs agresseurs, dit Meredith. Je peux vous assurer que personne, parmi les gens du Domaine que je représente, n’oserait porter de tels déguisements. Mais peu importe : une chose est encore plus évidente. Aucun Ar ne s’abaisserait à inscrire dans sa peau une immatriculation typiquement Mer.
—Mais rien ne dit que ce numéro soit une immatriculation Mer ! s’insurgea brusquement Brovet, blème. C’est une invraisemblable comédie ! Sont-ce là toutes vos “preuves” ? Je veux bien croire que M. Fran Millegrain est de bonne foi, mais il s’est laissé abuser. Il est extrèmement aisé de truquer un tel film d’un bout à l’autre. Des experts vous démontreraient en quelques instants qu’il s’agit d’une production de synthèse !
—Ah mais c’est bien vrai, dit Vlath Khobar qui se demandait depuis quelque temps comment arrêter de faire tapisserie, plusieurs études Chan montrent que le trucage de documents visuels est devenu un véritable sport..
—C’est justement pourquoi ce numéro est important, Maître, l’interrompit calmement Meredith. Pouvez-vous nous garantir la libre interrogation des fichiers, sans filtrage ni surimposition ? continua-t-il en regardant Brovet dans les yeux.
Interloqué, celui-ci s’entendit répondre :
—Mais bien entendu, l’ordre Mer n’a rien à cacher.
—Surtout au Tétrapan, renchérit Kiwa.
—Notez bien que nous n’avons aucune obligation, répondit Brovet, mais je ne vois pas pourquoi nous nous opposerions à la requête. Puisqu’il ne s’agit pas, de toute manière, d’un chiffrage Mer.
—Je n’en suis pas aussi certain que vous, dit Fran qui lança l’interrogation immédiatement. Les robots virtuels commencèrent le tri de milliards de données et se heurtèrent tous au portail de l’institution de Langloch, avant que certains ne soient redirigés vers d’autres hypersites, probablement créés dans l’instant, par les ordis de contre-offensive.
—Mm, vous voyez, dit Meredith, ravi d’avoir pris son adversaire de vitesse. Il y a tout de même de sérieuses préventions contre l’info Mer. Toutes les demandes sensibles d’images sont bloquées devant le site de ce groupe spécial, une fameuse école de formation des élites Mer, puis déroutées. Cela me renforce dans l’idée que votre agence éducative est peut-être pour quelque chose dans cette affaire.
—Certainement pas, je ne vous permets pas de..
Brovet avait de plus en plus de mal à se contenir, mais il savait que sembler irrespectueux envers le vieillard serait pire que tout. Il se força à se calmer et à sourire, ce qui aggrava son cas, car le tremblement de ses larges mâchoires de carnassier, aussitôt saisi par les camicros, laissa une impression durable sur les tridispectateurs.
C’est à ce moment qu’Agonem Trillard, impassible, demanda la parole d’une voix douce.
—Son Excellence Meredith Ilno a peut-être raison, dit-il. Maître Arlouan a sans doute oublié que certaines brigades de Cadets ont été immatriculées de cette façon il y a quelques années, lors de stages extrêmes au DIEU. La raison alléguée était, je crois, que ce contrôle classique des identités et d’informations jointes était finalement plus fiable que par des implantations sous-cutanées de nano-identifiants, souvent brouillés par la prolifération de nano-virus artificiels.
Brovet regardait le jeune homme, les yeux un peu exorbités, se demandant si oui ou non ce blanc-bec était en train de le trahir.
—Or, continua Trillard, vous savez que dans la première génération d’occupants des planètes-vaisseaux, beaucoup de jeunes pionniers ont été atteints d’affections psychiques graves. Nombre d’entre eux n’ont jamais guéri et plusieurs ont fini leur carrière comme mercenaires, notamment dans les rangs de bandes frangines incontrôlables.
Brovet soupira et son petit oeil d'ours kodiak brilla un instant de reconnaissance : la manoeuvre de son poulain était suprêmement habile.
Pendant que Trillard essayait d’intoxiquer tout le monde, Fran tentait désespérément de contacter Zgav, mais le Mer était en train de dresser un véritable mur de filtrage et de reconstruction virtuelle autour du studio tridi, et rien ne passait, en dehors des signaux de l’émission en direct à laquelle l’Ordre n’osait pas toucher.
Soudain Meredith se raidit et prit l’air absent caractéristique de la personne qui reçoit une Com interne. Il eut un geste d’approbation et leva la main.
Le petite Kiwa s’empressa de faire taire les autres interlocuteurs, et Trillard lui-même fut obligé d’interrompre son long exposé séducteur.
—M. Trillard, je suis désolé, mais un informateur personnel me dit que vous êtes vous-même la personne qui, dans le film, porte le tatouage en question.. Est-ce vrai ?
Agonem se figea, instantanément changé en statue de cire blanche. Son regard trembla puis se fixa désespérément sur son protecteur, Brovet.
Il y eut un silence d’acier liquide.
Et lourdement, le maître Ar prit, comme à regret la posture du défenseur :
—Voyons, votre Excellence, vous ne suggérez tout de même pas que ce jeune homme dénude son épaule devant les camicros ?
—Je crois que si, Maître. Ce serait la manière la plus simple de démontrer à tout le monde que son accusateur a tort.
—Mais enfin, cet accusateur...
—Faites comme ‘il s’agissait de moi-même, continua Meredith impitoyable.
Agonem se leva brusquement :
—Per... personne ne peut m’obliger à une telle indignité. Au revoir Messieurs.
Ce fut son tour d’être stoppé dans son élan par les mastodontes, mais un geste de Meredith le libéra. Mieux valait qu’il soit arrêté dehors.
—Il doit être bien clair que ce départ précipité ne peut valoir pour une preuve de culpabilité, tonna Brovet. Chacun peut comprendre à quel point notre jeune cadet a été saisi et choqué.
—Il n’en subsiste pas moins un certain doute, dit Meredith. Je crois qu’il serait juste que M. Arnem Trillard accepte une vérification de la part d’une police Pangov de son choix. Dans le cas où il est innocent, je lui fais mes excuses d’avance et le Tétrapan envisagera évidemment les dédommagements d’usage. Mais s’il se révèle qu’il a réellement participé en personne au massacre d’une centaine de personnes en visite dans les Pyrannes, et cela déguisé en guerrier Ar, personne ne pourra plus empêcher de penser qu’au moins une provocation a été ainsi montée pour faire croire à la criminalité de mes concitoyens. Et que cette provocation a été le fait de personnes très proches de la haute direction de l’ordre Mer. Car enfin, Maître, n’est-ce pas vous-même qui nous avez recommandé ce jeune homme comme l’un de vos disciples, et particulièrement digne de votre confiance ?
Brovet s’étrangla et ce fut d’une voix blanche qu’il réussit à objecter :
—Comment pouvez-vous .. ? Votre Excellence, permettez-moi de ne.... pas partager votre point de vue...
Libérant les veines de son cou taurin des plis trop serrés de son poncho anthracite, il secoua sa grosse tête congestionnée et se tut.
Le désarroi même de cette forte personnalité (dont on aurait pu attendre une esclandre sauvage et des promesses de représailles) fit naître une question dans l’esprit de Fran : et si Brovet avait réellement été tenu à l’écart des opérations de ce genre ? C’était presque inimaginable, mais pas totalement impossible .
Quand elle fût sûre qu’Arlouan Brovet, sonné pour le compte, ne répliquerait pas, Kiwa Ordeen, accablée de la certitude que le ciel de l’univers venait de s’écrouler, termina l’émission d’un commentaire aussi neutre que possible. Son sourire aguichant mais factice s’éteignit en même temps que la lampe témoin des camicros et elle s’effondra , tête dans les mains, sanglotant sans fin.
_Voyons, dit Meredith en lui caressant gentiment les cheveux, ce n’est pas si grave. Vous vous en êtes très bien tirée ! Vous en verrez d’autres !
—Vous croyez, votre Excellence ? chevrota la présentatrice, éperdue de reconnaissance.
Epuisé, Fran s’endormit sous les spots, et le confortable robofauteuil se transforma sous lui en une agréable couchette enveloppante. Lorsqu’il se réveilla au bout d’une heure, le gardien lui remit une enveloppe de la part de Meredith.
Green Mounts, Le 7 Octobre 251
Ilnara hésita un moment devant l’ascenseur ouvert, comme on hésite devant l'invitation trop insistante d'un bateleur.
La boîte oblongue lui apparaissait comme un cercueil automatisé, prêt à prendre livraison d’un cadavre consentant. Mais avant que la panique ne la gagne, elle ferma les yeux et se lança.
Les portes se refermèrent sur elle comme les manches de la Mort et, sans qu’elle ait touché à rien, l’engin se mit à descendre.
Non, à TOMBER.
Ilnara hurla, hurla jusqu’à ce que son cri la rende aphone. Alors, elle entendit, interminablement, le sifflement de l’air enveloppant la cabine et sa rappela vaguement des souvenirs scolaires sur les puits de mine et les vastes plateformes chargées d’hommes noircis croisant à toute vitesse celles qui portaient la relève.. la peau encore blanche. Très progressivement, l’ascenseur ralentit sa course folle et lorsque la porte s’ouvrit, Ilnara, enivrée de vertige et de panique, croyait être encore en mouvement.
Le nouveau palier était immaculé, cerné à hauteur de plafond de minces rampes luminescentes. Le revêtement de sol d’un noir mat était éclaboussé d’une grande tache circulaire rousse.
Au delà d’un coude, la jeune fille s’avança vers la seule ouverture : une large portière dotée d’un oeilleton semblable aux hublots des barges du lac Champlain. Peut-être un emprunt. Emiliano Boscione était un sacré bricoleur.
La salle oblongue était baignée d’une lumière bleuâtre, foetale. De part et d’autre d’une “voie” marquée au sol, diverses machines étranges se succédaient, proposant des gammes variées de vibrations, de bruits liquides et de ronronnements. Ilnara ne parvenait pas à les trouver impressionnantes. Elle était même portée à trouver tout cela plutôt drôle, comme des imitations ratées d’animaux familiers ou même de gens. Cette chose par exemple, avec deux grosses joues à soufflets, lui rappelait l’Ours Grulik, toujours en train de mâcher des détritus. Et ce machin rose, enveloppé de voilages légers dansant dans le courant d’air. On aurait dit Nij’ra se mirant devant sa glace, en se croyant seule.
Ilnara approcha du truc rose qui l’entoura gentiment d'une dizaine de tentacules flous... Et elle se retrouva couchée dans les feuilles mortes d’une forêt d’automne.
—Salopard de Boscione, cria Ilnara en se frottant un genou, quelque peu irrité par le transfert. Il m’a renvoyée dehors ! J’aurais dû m’en douter. Il doit éjecter comme çà les visiteurs importuns.
Elle se représenta la Frangin en train de rire.
—Salaud, je croyais que tu.. que vous ....
—Et pourquoi le système t’aurait-il distinguée, toi Ilnara, de n’importe quel intrus ? demanda le Boscione imaginaire, la considérant les bras croisés, un sourire ironique aux lèvres.
L’argument -pour imaginaire qu’il fut, était de poids. Mais Ilnara congédia rageusement l’apparition.
C’est en se levant qu’elle ressentit l’impression de quelque chose d’anormal. Les feuilles sur lesquelles elle marchait semblaient former un tapis solidaire et élastique.
—Où m’a-t-il expédié, le monstre ? Où diable suis-je ?
Elle se baissa pour en soulever une, mais la feuille ne suivit qu’une partie du mouvement et lui échappa des doigts pour revenir se coller exactement à son emplacement de départ.
Elle recommença : même effet. Elle froissa regeusement la coupable, mais au bout d’une fraction de seconde, la feuille se déplia et redevint exactement ce qu’elle était avant le geste de colère. Ilnara s’en prit aux basses branches pourries d’un arbre proche... qui se désagrégèrent sous son pied, mais seulement le temps d’aller rechercher écorces et débris épars et de se réassembler comme précédemment et cela jusqu’à la moindre poussière.
Quelque chose de ce monde n’allait pas. L’angoisse étreignit la jeune fille : n’avait-elle pas été piégée dans une sorte de photo numérique de l’environnement ? Un holo grandeur nature ? Elle se mit à courir et dévala le bois qui évoquait pourtant les monts de la rive orientale du Champlain. En bas, un cours d’eau semblait figé comme de la glace. Mais ce n’était pas de la glace et de toutes façons, c’était impossible avec la chaleur douce qui régnait. Machinalement, elle abattit une araignée assez audacieuse pour être descendue à hauteur de son nez. Mais l’insecte qui revint à la place d’où elle l’avait chassé n’était pas une araignée, ou ce qu’elle avait pris pour telle. C’était une grosse mouche à viande, immobilisée en plein vol !
Les craintes terrifiantes d’Ilnara se précisaient. Boscione l’avait fixée dans un monde-holo, seulement libre d’osciller sur quelques degrés de liberté.
Elle s’effondra en sanglotant, mais releva bientôt la tête.
—Si le monde était un cadrage virtuel tridi, pourquoi, elle, pouvait-elle bouger, se déplacer ? Il fallait bien que l’air, l’atmosphère, eux, fussent réels ! Ce raisonnement encourageant lui permit de repartir plus calmement. Il était possible qu’elle atteigne brusquement la bordure invisible de ce monde et se retrouve d’un seul coup dans le studio de travail de ce fou de Boscione ! Il suffisait de marcher assez longtemps en ligne droite dans la même direction.
Au bout d’une demi-heure, elle crut constater, à l’envers de ce qu’elle attendait, que les objets semblaient disposer d’une marge d’indépendance plus grande. C’était incontestable : elle pouvait lancer un bout d’écorce à plus d’un mètre de son arbre et celui-ci, au lieu de revenir se coller comme un enfant dans les jupes de sa mère prenait désormais tout son temps, et circulait par le chemin des écoliers : on aurait dit une grosse limace rigide rampant sur le sol, comme tendu vers un but unique mais si difficile à atteindre !
Dans un arbre, Ilnara repéra soudain un gros geai animé d’un mouvement mécanique : il n’arrétait pas de sauter sur la branche voisine, de s’y frotter le bec, de revenir à son précédent perchoir... avant de recommencer son manège à l’identique. Il existait donc des variations spatio-temporelles locales dans ce monde ? Ilnara n’avait pas été assez attentive aux cours de physique du Chanat de Burlington pour se rendre compte si ces effets bizarres relevaient d’erreurs ou d’équations sciemment modifiées. Bref, Boscione était-il un artiste ou un maladroit apprenti-sorcier ? Voila ce qu’elle était bien en peine d’affirmer. Dans les deux cas, elle l’envoyait aux gémonies et se promettait une vengeance raffinée.
Ilnara commençait à avoir faim et elle ne voulait pas voir ressortir de sa bouche un morceau de champignon prélevé dans la nature un quart d’heure ou même une heure auparavant !
Ses réservoirs dorsaux étaient encore bien chargés en eau, et le goutte-à-goutte-vitamineur de Friuh lui avait permis de conserver son tonus jusqu’ici, mais désormais, c’était de bonnes protéines animales qu’elle avait besoin. Si elle ne découvrait pas la limite de ce “virtualoc”, elle pourrait être assez vite en danger. Raison de plus pour continuer dans la même direction.
Un peu plus tard, Ilnara découvrit que l’atmosphère n’était pas seule à être “réelle” : les ombres s’allongeaient, et les nuages uniformes s’étaient changés en rangs pommelés qui... incontestablement, avançaient ! Le soleil se dégagea enfin, désignant un Couchant très familier, qu’un vol d’outardes vint croiser. Ilnara ne comprenait plus rien. Etait-ce ou n’était-ce pas un monde réel ? Elle réédita plusieurs fois l’expérience du lancer de bâton, et chaque fois l’objet s’envola plus loin, tandis que son retour s’effectuait de plus en plus lentement, ou pas du tout.
Fallait-il abandonner l’hypothèse du virtualoc ? Pourtant elle n’avait pas rêvé, et elle savait que des machines perfectionnée permettaient à des compagnies de petits Vics complètement dégénérés de “vivre les mondes de leurs jeux en espace-temps réel” comme disaient les pubs captées sur les coms accessibles au Clan.
Il était possible que Boscione ait manipulé l’un de ces jeux pour y crucifier ses ennemis. Mais était-il assez inventif pour transformer un tel holomonde en véritable univers vivant ? C’était fort improbable. Impossible, plutôt, si elle se souvenait correctement de quelques lois fondamentales, dites “d’hypercomplexité à paliers multiples”.
Quand le soir tomba, elle arriva sur la berge ravinée d’un vaste fleuve qui coulait à toute puissance, et, comme elle put le vérifier en fixant une petite anse, de manière non répétitive.
Elle aurait voulu se rendre à l’évidence : ce monde était réel, car programmer sur d’aussi vastes masses tridi des mouvements non répétitifs aussi compliqués était hors d’accès de n’importe quelle machine (selon le principe de Kovalski-Brahms, qui avaient formulé l’équation de cette impossibilité).
Ilnara fit un feu. C’était imprudent, mais le fait même de pouvoir faire brûler dans une fumée âcre ces bâtons tordus lessivés par le fleuve l’obligeait à admettre la pleine réalité de l’univers où elle était perdue. Et puis si quelqu’un la voyait, pourquoi serait-ce un ennemi ?
—Parce que les amis de mes ennemis sont mes ennemis, murmura le vent dans un buisson qui prit, pour l’occasion, la forme de Boscione.
—D’accord, d’accord, mais tes ennemis sont-ils les miens, railla la jeune fille, amère. Je n’en suis pas sûre. Et puis j’ai toujours faim.
Comme si le fleuve l’avait entendue, un poisson sauta hors de l’eau, toute voilure dehors, et vint se planter dans un trou vaseux au pied d’Ilnara qui n’eut qu’un geste réflexe à faire pour assommer la bête d’un coup de bâton enflammé.
L’énorme brochet aurait bien nourri deux ou trois Ilnara affamées, à condition.. d’être réel. Anxieuse d’avoir à en régurgiter la chair délicieuse, la jeune Ar serra les dents et attendit patiemment, jetant de grosses pignes noires dans le feu qui s’en régalait. Au bout d’une heure, elle s’endormit sans sans rendre compte, et sans que le poisson en profite pour ressortir de sa bouche. Aussitôt elle rêva au mythe indien correspondant. Une très ancienne histoire huronne qui avait été transmise aux nouveaux Naturels deux ou trois cent ans auparavant, lors de la grande constitution.
Le grand Esprit Cahagj était tombé amoureux de la Lune, maisd celle-ci le fuyait toujours, de l’autre côté du fleuve. Alors L’Esprit avait formé Bih, le poisson-argent, avec de la vase de la berge et l’avait envoyé vers sa belle avec un message. Mais Bih avait été à son tour charmé par Lune et, prenant son élan, avait sauté jusquà elle, l’étreignant à ce point que leurs deux visages demeurèrent unis à la surface lunaire, désormais toujours marquée par l’image de cette étreinte, si on sait bien la regarder. Cahagj attend toujours le retour de Bih. Il dort, bercé dans la chevelure des arbres, et dans son rêve, il conduit la lune vers un lit d’étoiles où...
Quand Ilnara se réveilla, il était trop tard. Un grand bras de métal serrait sa gorge sous son menton. Elle se débattit, mais la force de l’agresseur était trop grande.
—Loah, regarde !
L’exclamation attira le regard d’Ilnara au delà du feu encore rougeoyant. Dans l’ombre un relief de pommettes surgit fugacement, sous une tignasse obscure, tandis qu’un doigt ganté se tendait vers elle.
—Tu ne l’as pas reconnue ? C’est la fille qui était avec le Frangin, quand ils ont attaqué l’Ecole !
—Ah, dit une voix glacée au dessus d’elle. Tu as raison. Excellente prise. Elle va pouvoir nous dire ce qu’elle sait du “monde intérieur.”
Le 7 octobre, Lake Land, ISSU district.
L’invitation que Meredith avait laissée à Fran Millegrain était du type formaté pour les ambassadeurs Vicinaux. C’est mieux que rien, se dit le Chan, mais pourquoi le vieux bougre ne m’a-t-il pas délivré de passeport de proximité ? Peut-être n’avait-il rien d’autre sous la main...
Il sortit du bâtiment HoloCom et se dirigea vers le Palais des Méditations, où convergaient beaucoup de piétons, invités à la fête d’ouverture de la session tétrapanale. La plupart était des couples élégamment vêtus. Certains venaient en groupes représentatifs, plus timides malgré leur nombre.
L’accès à l’îlot de Lake Land, qui forçait la petite rivière Rappahanock à se distendre autour de lui comme un boa ayant avalé un cheval, était fort contrôlé. Cela expliquait l’absence apparente d’agents de sécurité du Palais, mais Fran savait que sous chaque herbe alentour se cachait une compagnie de Pangov. C’était d’ailleurs inutile car les lazers de la ceinture spatiale étaient pointés sur les visiteurs et il y en avait sûrement assez pour les cibler en groupes, pour parer une attaque massive déguisée en somme de visites individuelles.
Mais ceci aussi était devenu totalement utopique depuis l’assaut et le saccage de la Maison Blanche américaine par une foule en colère de fleuristes syndiqués, deux cent ans auparavant.
Le public s’accumulait maintenant dans l’immense hall du Palais, dont le plafond représentait une section entière dépliée de l’Univers “chiffonné” (et des 3480 galaxies réfléchies des milliers de fois qu’il contenait), mis en musique perpétuelle par Ignazio di Ramonetti, l’ensemble donnant aux hôtes l’impression d’être propulsés au beau milieu de l’espace interstellaire en folie.
Les humains, vite blasés, ne regardaient pas la merveilleuse fresque mouvante, mais formaient l’ordinaire attroupement empressé et bruyant à proximité d’un buffet gargantuesque servi par des policiers en livrée, aussi capables de vous verser une flûte de champagne et de s’incliner devant vous d’une élégante courbette, que de vous sabrer le cou et d’emporter aussitôt votre tête pour “analyse subsidiaire”.
—Oh , Fran !
Lyseange, déjà bien éméchée, s’était assise sur un socle, entre les jambes d’une “Vénus au fou rire”, oeuvre d’un sculpteur heureusement très retenu. Un grand majordome Noir tentait de l’en déloger, mais comme il procédait en riant, ses semonces n’étaient guère efficaces. Quand il vit que Fran saisissait le mollet de la jeune fille sans provoquer d’autre réaction de sa part qu’un grand sourire alangui, le majordome s’esquiva poliment, mais l’air déçu.
Elle se projeta littéralement dans les bras de son Chan préféré, et il dut en appeler à toute sa robustesse pour éviter d’être ignominieusement déséquilibré sous le poids de la belle. Il la déposa finalement en douceur, sous le regard courroucé ou clément de quelques “serviteurs” musclés, que la scène divertissait fâcheusement de leur vigilance.
—Tu me trouves comment ?
—Euh, pas très sobre...
—Je veux dire, cette robe moulée en écailles de slézilard ?
—Très belle, mais comment as-tu réussi à entrer ici ?
—Oh, simple. Le Tétrapan Ilno m’a reconnue et m’a prise sous sa protection. Super-adorable, ce vieillard ultime. On a beaucoup parlé. Il aime les femmes, même s’il ne peut plus bander depuis au moins cent ans… J‘ai même pu accéder à la garde-robe d’une ex-amie, à son bureau. Regarde… çà brille !
—Lyseange, je t’en prie, la soirée peut encore finir très mal ...
—C’est tout ce que tu trouves à me dire ? rétorqua Lyseange en lui taquinant le nez. On ne dirait pas que tu prends plaisir à ma compagnie.
—Tu as entendu les nouvelles ?
—Evidemment…
La jeune fille avala son quatrième kir et soupira :
—bon ! Que veux-tu savoir ?
—Ce qui s’est passé dans le monde depuis une heure ! J’ai commis l’imprudence de m’endormir et...
—Après ton émission, tu veux dire ?
—Oui.
—Brovet a réussi à convoquer tous les médias sous autorité Mer pour une holoémission commune. Et il a martelé, il a accusé nommément Meredith de manipulation. Il a appelé à une grande manifestation devant le Congrès pour après demain.
—Mais, tu veux dire que la révélation sur la provoc meurtrière par les Mers n’a pas produit d’effet ?
—Si, mais confus et contradictoire. Il y a plein de gens qui ont cru au film au premier degré et n’ont tout simplement pas compris l’histoire du tatouage numérique. Le temps que les médiatistes plus objectifs relaient l’essentiel de l’information, la rumeur s’est enflée et pour un peu Meredith serait accusé d’avoir payé ce... type, ce Trillard, pour avoir organisé le meurtre des videts avec les Ars !
—Mais c’est insensé !
—Non, Fran. Si tu connaissais les règles Com, tu saurais qu’on n’amène pas un fait comme celui-là sans préparer longuement l’opinion. Cela dit, ce n’est pas une complète catastrophe : la vérité est en train de cheminer, mais Brovet a profité pleinement de la confusion et passe pour le moment pour une victime.
—Incroyable !
—A la fin de l’émission, il avait l’air tout décontenancé et les gens ont eu pitié de lui. Par contraste, Meredith a eu l’air d’un accusateur implacable. D’ailleurs, moi aussi je me pose la question : crois-tu vraiment que Brovet soit coupable ?
—Coupable de quoi, Chérie ? Peut-être pas d’avoir commandité ce massacre là. Mais tu ne crois tout de même pas que le Grand Maître Mer n’est pas au courant de la politique de provocation et de dénigrement systématique des Ars qu’il a lui-même inventée et réalisée pour parvenir à ses fins : obtenir un démembrement des domaines Ars aux périphéries ?
—Non. Mais, il n’avait vraiment pas l’air d’avoir...
—A-t-on arrêté Trillard ?
—Je ne crois pas. Personne ne comprend comment il a réussi à sortir de l’île.
—Moi je crois que c’est la police qui l’a escorté à la sortie !
Des regards suspicieux se tournèrent vers eux de la part d’invités un peu plus costauds que les autres.
—Viens, ne restons pas là...
—Tu es très belle, même un peu alcoolisée..
—Ah, enfin. Regarde, tu pourrais presque refermer tes deux mains sur ma taille.
—Pas presque…
—On y va.
Fran et Lyseange se faufilèrent vers les barrières, pour mieux voir les officiels. Fran ne savait pas très bien quoi tenter pour aider Meredith à renverser la vapeur. Peut-être d’ailleurs n’y avait-il plus grand chose à espérer, sinon que deux jours suffiraient à solidement ancrer la signification des révélations des derniers temps dans l’esprit volatil du grand public. Ce n’était pas certain, et désormais, défiant la loi de Pluralité, Brovet utilisait à plein la force de sa puissante organisation pour déformer subtilement les faits.
Elégant comme on ne l’avait jamais vu, Meredith s’avançait tenant familièrement au bras son ennemi le plus intime, le Tétrapan Mer Firtano Tzatsiki, grand vieux bonhomme replet en forme d’amphore antique. Derrière eux, marchait en solitaire le maigre Louis Papiot, génial physicien du Chiffon spatial, qu’un souffle de vent aurait sans doute balayé à l’autre bout du hall, et Marylin Gustave-Truble, l’auguste représentante des Vics et de leurs myriades de familles urbaines, dotée d’un chignon massif, refusant absolument de blanchir depuis plus de cent ans.
Les quatre personnages montèrent, chacun à son rythme, sur la tribune inondée de lumière bleue, rehaussant les effets tridi, et chacun devant sa propre tribune de pierre gravée des insignes sacrés de son Ordre, dit quelques mots de bienvenue et d’espoir. Puis la petite porte du sanctuaire tétrapanique s’ouvrit en silence derrière eux et ils y disparurent, tandis que l’hymne “du Genre Humain” retentissait, venant des trois dimensions à la fois, l’orchestre étant dispersé dans le plafond complexe, autour du chef debout sur un lampadaire géant.
—Dis, tu as vu Meredith ? susurra Lysange.
—Bien sûr, dit Fran, la biglerie m’épargne encore.
—Je veux dire, tu as vu son geste quand il est entré dans la salle de délibération ?
—Non, il a fait un geste ?
—Il a porté la main à sa nuque, d’une façon bizarre.
—Il devait exprimer à Tatziki que la bataille allait être dure..
—Non, il s’est carrément frappé la nuque.
—Je ne sais pas, moi : une façon de dire que les ancètres de Papiot avaient inventé la Guillotine, que sais-je. Ou qu’il ne voulait pas que Marylin lui fasse le coup du lapin !
—Tu vois, insista Lyseange, songeuse, moi j’ai eu plutôt l’impression qu’il s’écrasait un moustique... violemment.
Au moment où Lyseange imitait le geste qu’elle avait saisi, Fran se figea. Ses pupilles agrandies fixaient, à quelques dizaines de mètres devant lui un jeune homme de l’équipe Com, en train de siffler une goupette de Vivendelle. Rien de répréhensible à cela. Mais deux points, tout de même, pouvaient éveiller l’attention : d’abord ce jeune homme, bien que brun, ressemblait vraiment comme un jumeau à Agonem Trillard, alias Ménanchton. Ensuite, il tenait sa paille comme une cigarette, dirigée non vers la goupette mais vers le haut, droit devant lui. Il ne tint pas la posture très longtemps, mais cela suffit à Fran pour former une série d’associations qui le poussèrent, une fraction de seconde plus tard, à passer sous la chaîne de bras du service d’ordre et à bondir vers l’estrade en hurlant : “arrêtez ce type ! Il vient d’agresser un tétrapanide !”
Une autre fraction de seconde plus tard, Fran, la langue bloquée par un aérosol, tentait, à plat ventre, de continuer à respirer, tandis que trois hommes assis sur lui, le fouillaient méthodiquement. Lyseange aurait dû être en train de les déchirer à belles dents, mais elle avait disparu.
“Traitresse”, songea Fran avant de s’évanouir.
22. Monsieur X
Depuis un moment déjà, Fran tentait de saisir la portée profonde du graffiti calligraphié en petites lettres rondes dans le bois noirâtre, au dessus de ses pieds :
“Il est difficile de convaincre un âne de se cogner la tête contre un mur, mais il est aisé d’amener une grenouille à sauter dans une poële.”
Etait-il lui-même plus âne que grenouille, ou l’inverse ? Au bout d’un moment, il décida que la sentence obsédante n’avait finalement aucun sens et tenta de soulever la tête, ce qui entraîna aussitôt une chaîne de douleurs aigues assez bien réparties pour lui suggérer qu’il venait de passer sous un électro avant de rouler-bouler sur plus de cent mètres.
Mais il ne se souvenait de rien. Encore ? L’indignation fut assez forte pour obliger l’amnésie rampante à s’éloigner en tremblant, tel un vil chacal devant renoncer à une appétissante charogne. Il se dressa sur son séant, pour s’apercevoir que son cou, cerclé d’un collier de métal, ne pouvait pas s’écarter du mur de plus d’un mètre. Une chaîne magnétique invisible le retenait d’aller plus loin sans s’étrangler.
—Attendez, dit une voix. Je vais vous régler pour que vous puissiez atteindre votre dîner.
—Mon dîner ?
—Sur le guichet de votre porte.
—Je suis en prison ?
—Je crois, dit la voix. A moins que ceci soit un palace et moi un groom. Mais on m’aurait prévenu, je pense.
—De quoi suis-je accusé ?
—Je n’en sais rien, mon bon Monsieur. Je m’occupe juste de l’accueil des pensionnaires.
—Et où suis-je ?
—Ah çà, je peux vous le dire : à la maison d’arrêt de Morattico, Richmond County. C’est la Pangov vicinale qui vous a amené ici. A mon avis vous avez dû foutre le bordel à la cérémo..
—Puis-je utiliser ma com ?
—Essayez toujours. je ne garantis pas que le Pangov ne vous ait pas placé en isolation, mais...
Le déclenchement de la com interne ne donnait que sur du bruit. Il était sous cloche.
—çà ne marche pas. Pouvez-vous me prêter un poste ?
—Je ne crois pas. Les détenus..
—Et les droits fondamentaux ? Vous ne savez pas que j’ai le droit d’appeler un avocat ?
—Vous ne l’avez pas déjà fait ? Avec les Pangov ?
—Non, vous voyez bien que j’étais évanoui ?
—Ils ont très bien pu vous “pacifier” juste après votre com. Je n’ai aucune preuve.
L’imbécile se doublait d’un sadique. Fran ne vit qu’une solution : l’être plus que lui.
—S’il s’avère que vous ne m’avez pas laissé passer mon unique com légale, vous êtes passible de la loi 56-B-67 du “Human Freedom Act”.
—Mmm ?
—La loi 56-B-67, insista son interlocuteur, vous connaissez ?
—Non, parce que vous venez de l’inventer. Je suis des cours de droit pénal par correspondance, Monseigneur.
La voix, indifférente et lasse du gardien exprimait son mépris d’une manoeuvre si coutumière.
Exaspérés par ce ton, les détenus aux abois étaient incités à commettre une erreur grossière, comme vouloir l’acheter, ce qui déclencherait alors quelques possibilités amusantes... tel le resserrement du collier en “respiration minimale”. La vie du bougre n’était pas menacée mais il croyait, pendant une heure, qu’il ne serait jamais capable de trouver son prochain souffle.
Millegrain ne semblant pas vouloir tomber dans le panneau, le gardien coupa la com, et revint à la réussite ou aux mots croisés qu’il avait interrompus pour cet emmerdeur. La com. Intérieure sonna de nouveau
—Qu’y-a-t-il encore ?
—Quel est votre nom ?
Là, le type passait la ligne. Le gardien se redressa, nettoya sa panse des miettes de cake qui s’y étaient accumulées et pris son ton des grands jours.
—Détenu Millegrain, si vous manquez de respect au personnel d’accueil, je vais être obligé de vous appliquer un traitement d’apaisement complémentaire.
—Je ne suis pas le détenu Millegrain, lui fut-il répondu. Je suis le SurInvestigateur Milon Zgavaw, ma signature officielle va apparaître sur votre écran dans une seconde. Je suis chargé par le Tétrapan de prendre en charge votre pensionnaire, accusé de comportements agressifs attentatoires à la sûreté des représentants des Instances Universelles. Je suis en train d’arriver à votre porte, pour prendre livraison du colis. Voulez-vous la déverrouiller s’il vous plaît ?
—Oh, pardonnez-moi, Sur’inv, j’avais confondu votre voix avec celle du prisonnier.
—Il est vrai que votre réseau n’a pas l’air bien entretenu. Les coupes budgétaires du Vic, sans doute. J’en référerai. Ouvrez-vous la porte, oui ou non ?
Le gardien était hypnotisé par l’étoile de bronze virtuelle qui s’affichait en avant de l’écran et tournait sur elle-même à mesure que les scanners de contrôle vérifiaient les identificateurs. La photo du super-policier s’incrusta bientôt en tridi, et la silhouette svelte et puissante, typique des entraînements de catégorie supérieure ne fut pas pour réjouir le grassouillet préposé, déjà au bord du diabète sucré.
—Mais, Sur’inv, d’ordinaire il y a une procédure hiérarchique, se plaignit-il pour la forme. Mes supérieurs ne m’ont pas prévenu de votre venue.
—Et pour cause, ils ont d’autres préoccupations. Mais la doc qui s’enregistre actuellement vaudra pour une demande officielle, soyez sans inquiétude.
—Bien, je vous ouvre. Faites attention, le bonhomme a l’air sournois. Vous ne voulez pas que je l’apaise ?
—Je suis assez grand pour me débrouiller. De votre côté, vous devriez réviser votre style de com. avec les détenus. La loi invoquée par M. Millegrain est en vigueur et, en cas de procès, mes enregistrements de votre réaction pourrait vous valoir une condamnation, dont découlerait automatiquement une mise à pied définitive.
—Vous... vous feriez çà ?
—Sans hésitation, Monsieur. J’aime que les lieux de détention que je visite soient propres. Moralement, j’entends. Vous me suivez ?
—Oui, s’empressa le gros gardien, le colis est à vous. Aucun problème. tout est en règle. Dépéchez-vous de sortir du couloir, les grilles se referment automatiquement au bout de deux minutes et il faut attendre ensuite tout un check-up pour réintroduire une demande d’ouverture.
—Ne vous inquiétez pas, dans deux minutes, nous serons loin.
Lake land village, Rappahanock River,
le 7 octobre 251
Fran eut à peine le temps de reconnaître –à leurs cahots innimitables- la suite de ponts de bois qui traversaient les bras de la rivière Rappahanock, vers Lake land river, quand Zgav effectua un virage sur les chapeaux de tournefouquets et s'engouffra dans une propriété boisée. Il roula à tombeau ouvert sous des feuillages denses, puis déboucha devant une maison basse, évita de peu une longue voiture stationnée devant la véranda et freina pratiquement dans la porte de la cuisine.
Lyseange sortit de l’ombre de la véranda et s’avança en souriant.
—Que de mystères ! fit Fran essouflé. Je suis bien content de te revoir .
Lysange ne dit rien, mais s’élança vers lui.
Ils s’étreignirent, bridant mal une fougue trop longtemps retenue.
—Venez, mon invité ne peut pas rester plus d’une heure. Il n’est pas censé être ici et court un grand risque. Il me demande de ne pas dévoiler son identité et restera assis derrière un paravent pendant que je vous poserai les questions qu’il m’a demandé de vous transmettre.
—D’accord, je comprends.
Les rideaux tirés, la pièce était sombre et le haut paravent de bois sculpté en moucharabieh, ne laissait rien deviner de la personne qui se trouvait de l’autre côté. Zgav et Fran s’assirent dans des fauteuils coloniaux, autour d’une table de rotin basse où des cocktails avaient été préparés, probablement pour d’autres occupants.
—Je vous appelerai M. X., dit Lyseange en frappant du plat de la main sur le paravent d’acajou. Si vous voulez des précisions, ou poser une autre question, écrivez-les sur votre bloc, et passez moi la page, je les transmettrai à nos invités. Et je vous rendrai les messages à la fin de la réunion.
Bon, M. X. sait qui vous êtes, car je vous ai déjà présentés, mais vous confirmez bien être Fran Millegrain, Chan enseignant en disponibilité pour mission spéciale auprès du Tétrapanide, mission portant sur les “fausses agressions Ar” ?
—Oui.
—Et vous êtes bien M. Zgavaw, le garde du corps privilégié de M. Meredith ?
—Oui. Je crois que M. X. me connaît très bien...
Du rotin bruissa de l’autre côté du paravent, et on étouffa une toux sêche.
—Bon, dit Lyseange. Mais gardons les apparences. M. X veut savoir ce que vous avez vu exactement lors de la cérémonie d’accueil.
—Zgav n’a rien vu, car il n’était pas là. Moi, j’ai cru voir Agonem Trillard, teint en brun, parmi les agents de sécurité. Vous n’ignorez sans doute pas, M X. que Trillard est ce cadet de l’Ecole Mer qui est suspecté d’avoir participé à des meurtres de videts en visite en domaine Ar, afin d’en accuser les Ars. Il s’est fait par ailleurs connaître de moi sous un autre nom : Sachm Menanchthon, étudiant de doctance…
—
Un poing frappa une fois contre la paroi du paravent.
—Attendez, dit Lyseange, nous avons convenu d’un code pour les réponses simples de M X. à vos questions. La réponse est “oui” . Mais à quelle question, je suppose que vous voulez dire, M. X. , que vous savez qui est cet Agonem.
Un autre coup confirma l’interprétation de Lyseange.
—Bien, je poursuis, dit Fran. Agonem était là, dans la foule des gens attendant le passage des Tétrapanides, quand ces derniers allaient entrer en séance. Il y a eu alors coïncidence de deux faits anodins, qui, mis ensemble, pouvaient prendre une signification grave ou tragique. D’une part, Agonem semblait tenir sa paille de vivendelle comme une cigarette ou plus exactement comme une petite... sarbacane. Et d’autre part, Meredith Ilno parut soudain réagir à une piqure au cou et se plaqua la main sur la nuque, comme pour écraser un moustique. je peux évidemment me tromper mais j’ai l’intime conviction que ce jeune mais fort endurci criminel a lancé une fléchette minuscule en direction de Meredith.
Un bruit de griffonnement rageur, suivi d’un déchirement, et un papier froissé apparut au sommet du paravent. Lyseange s’en empara et lut :
—Dans quel but aurait-il fait cela ?
—Je n’en sais rien, mais je peux vous dire mon idée. Il a, selon moi, tenté d’injecter une substance modifiant le régime mental de Meredith. Dans un léger état de confusion, ce dernier pourrait devenir soudain moins résistant aux arguments de ses trois homologues... et adversaires.
Un soupir rageur se manifesta de l’autre côté du paravent, mais Zgav ne parvint pas à en déduire le sexe de son auteur.
—Meredith pouvait aussi... mourir de mort apparemment naturelle au beau milieu de la session, mais je ne vois pas l’intérêt que ses ennemis avaient à le tuer dans de telles circonstances, car cela aurait repoussé de plusieurs mois la tenue de nouvelles assises portant cet ordre du jour, et personne ne peut dire qui serait appelé à remplacer le représentant Ar.
Non, je suis plutôt porté à supposer que Trillard a cherché à provoquer la somnolence chez Meredith, ou au moins une sorte d’indifférence artificielle, afin que le vote puisse se dérouler sans objection majeure de sa part. Pour tout vous dire, je suis d’autant plus porté à cette hypothèse que je soupçonne fort Trillard d’avoir usé d’un procédé très semblable avec... votre serviteur.
—”comment çà ?” dit le message suivant.
—Lorsque je suis parti en mission européenne sur l’affaire d’Aragnol, la dernière personne à m’avoir vu à mon domicile de Washdicee était... Trillard, sous son identité d’étudiant inscrit en thèse avec moi depuis des années ! Or, peu après, dans le domaine Ar des Pyrannes, quelqu’un m’a “tiré”, comme à la chasse aux fauves, avec un fusil à seringue. Le but était probablement alors de me faire perdre la mémoire, afin que je ne puisse plus utiliser certaines intuitions personnelles dans l’enquête que je menai sur les massacres de videts. Un de mes amis était en effet mort dans le faux incendie d’Aragnol et les organisateurs de la macabre mise en scène pouvaient penser que sur place me reviendrait quelque souvenir me mettant sur leur piste. Par un concours de hasards bénéfiques, il se trouve que je n’ai perdu la mémoire que pendant une courte période. Lyseange, qui était présente, en témoignera.
— Oui, mais je ne veux pas en parler, c’est devenu une affaire personnelle.
—Tu as raison. Quoi qu’il en soit, on peut raisonnablement déduire maintenant de ces faits que Trillard est une homme de main du Mer, spécialisé dans certains “tirs” discrets, ne visant pas toujours la mort. On a voulu l’utiliser pour me faire taire, et il est très vraisemblable qu’on l’a également engagé pour “endormir” Meredith pendant cette séance cruciale.
—”Sauf pour le massacre d’Aragnol”, dit le papier tombant cette fois d’une rainure du paravent.
—Que voulez-vous dire ? Ah oui... je vois : que Trillard, en cette occasion n’a pas été utilisé comme tireur d’élite, mais comme massacreur au corps-à-corps ? C’est bien ce que vous impliquez ?
Un coup.
—Eh bien, M. X, c’est justement ce qui me pose problème. Je pense en tout cas que Brovet ignorait que son protégé avait joué les égorgeurs collectifs dans l’histoire, après tout ancienne, d’Aragnol. Pendant l’émission de Madame Nasdeen, il avait l’air aussi étonné que nous de la révélation de Meredith. Soit Trillard est bien moins jeune qu’il n’y paraît, soit il s’y est mis dans l’adolescence.
“Car, pour vous, Brovet était au courant pour le .. reste ?” décrypta Lyseange sur le papier suivant, gribouillé à toute allure.
—J’en suis à peu près convaincu.
—Donc, dit un autre papier, rédigé de plus en plus furieusement, vous croyez que Meredith n’est toujours pas dans son état normal , parce qu’il a été “changé” par un tireur au service de Brovet ?
—C’est parfaitement résumé, M. X.
Un dernier papier mit un certain temps à apparaître.
—Je vous remercie, y était-il écrit d’un graphisme pacifié. Je ferai le meilleur usage de vos informations. Retirez-vous maintenant, je veux mettre au moins une demi-heure entre vous et moi.
—A vos ordres, dit respectueusement Lyseange en se levant, je les raccompagne à l’hôtellerie du Palais.
La limo aux tournefouquets imitant des roues aux enjoliveurs baroques obliqua sur le fleuve en direction d’une rade emplie de roseaux qui s’aplatirent sous elle comme des courtisans zélés. Puis le véhicule ayant retrouvé la terre ferme, traça au dessus des buissons une diagonale vers la piste routière, où elle prit une vitesse de croisière.
—Bon, dit Fran. Maintenant tu peux nous dire qui c’était ?
—Non, répondit Lyseange, un sourire buté sur les lèvres. J’ai promis. Je suis incorruptible.
Fran, complètement amoureux, l’attira à lui pour un baiser dément.
23. Fin de partie
Centre Mer de Langloch,
SouthernAdirondacks,
le 8 Octobre 251
L’opération “as de pique” avait parfaitement fonctionné. Brovet s’était réfugié dans sa chambre souterraine de l’Ecole de Langloch, tel un ours qui a décidé de poursuivre l’hivernage. Il s’enferma et n’accepta aucun autre message que ceux de Trillard.
Le jeune tueur entra en contact dans la soirée.
—Maître, dit-il, mission accomplie. Millegrain est sous les verrous. Il s’est douté de quelque chose et a tenté de provoquer du scandale, mais il a été arrêté immédiatement. Le temps qu’il se sorte des pattes du Pangov, on devrait être assez tranquilles.
—Bravo, petit. Je commençais à douter de nous, avec ces revers successifs. Reste à espérer que nos technomédics ont été à la hauteur.
—Nous devrions le savoir d’ici la suspension de séance. Ils ne diront pas la teneur des votes, bien sûr, mais s’il s’est passé quelque chose, il y aura des consultations, des mouvements bizarres. Car aller vers une unanimité favorable à la constitutionnalité des changements territoriaux, ce serait absolument nouveau.
—Les autres Tétrapanides sont sûrs ?
—Tout à fait. Nous avons des engagements trés clairs. Marylin nous est acquise à cause de l’hostilité traditionnelle des Vics envers les Frangins, que le changement va mettre enfin sous contrôle. Quant au vieux Chanar, il a même écrit une thèse sur “l’assainissement nécessaire de la Frange”.
Le maître du Mer se rendit aux sollicitations de ses partisans et les rejoignit dans la salle d'audience où serait projetée la session décisive. En attendant chacun buvait et dévorait de petites mignardises, mais Agonem, riant plus fort que ses camarades, cachait mal sa nervosité.
La table s'éclaira soudain devant eux tandis que l'ordi zappait jusqu'à la bonne émission avant de créer le plateau tridi. C'était l'heure de la vérité
Dès que Brovet vit les Tétrapanides prendre place sur le podium, il sut qu’il avait gagné : Tzatziki se dirigeait vers la chaire des sentences officielles. C’était donc sa proposition qui l’avait emportée. En l’occurence, elle impliquait l’unanimité des votes. Il n’avait aucune envie d’entendre le pénible défilé des “attendu que”, récité par son vieux barbon de complice, et baissa le son du tridi pour inciter la compagnie à lever son verre à la victoire. Les jeunes officiers de la garde rapprochée exultaient et portèrent Trillard en triomphe. Seule la Skoule ne toucha pas au champagne et se baissa sur la table holo pour entendre le discours du Mer.
Son visage terne et impassible ne bougeait pas, et Brovet ne put se retenir de tourner l’AO en dérision.
—Regardez, les amis : voila pourquoi l’ordre Mer ne doit jamais être dirigé par des AO asexués : ils ne sont même plus capables de distinguer les événements importants de la routine bureaucratique ! Vous avez supprimé le rire de votre matériel génétique, Madame la directrice ? Détendez-vous donc un peu. Nous avons gagné que diable ! Et je veux bien vous accorder que c’est aussi un peu votre victoire !
—Non, votre excellence. Nous avons perdu.
—Décidément votre humour est insondable, Madame l’AO.
Brovet éclata d’un rire gras qui se poursuivit d’une quinte hystérique l’obligeant à déployer un vaste mouchoir de soie pour accueillir quelques éructations.
—Vous me dépassez, finit-il par dire, les yeux embués.
—Je ne plaisante pas, dit la Skoule en se levant, nous avons perdu. Firtano Tzatziki est venu annoncer qu’il avait voté contre la légalité de toute proposition réformant les frontières domaniales.
—Quoi ? s’étrangla Brovet.
—Voulez-vous que je repasse la séquence ?
Devant l’assemblée figée, encore vaguement hilare et incrédule, l’orateur tridi prit une place grandeur nature. L’ample bedaine du tétrapanide Mer se soulevait comme sous l’effet d’une respiration hâchée, presqu’au bord de la convulsion. Sa petite face plate sous un bérêt rond s’était dilatée pour déployer toutes les ressources d’une bouche ordinairement avare en paroles.
—J’ai le désagréable devoir d’avertir l’opinion de mon refus de vote.
—Un refus de vote ? Il n’a donc pas voté contre, chuchota une voix.
Personne ne releva et Brovet moins que quiconque, qui savait que le refus de vote invalidait sans recours toute la session.
—Chacun sait, continuait Tzatziki que je suis favorable à la modification de la constitution humaine concernant certaines franges des domaines, aujourd’hui hors contrôle manifeste de la souveraineté de l’ordre qui en est normalement responsable.
Chacun sait aussi que j’ai même beaucoup agi et organisé pour promouvoir un tel changement. Mais, il s’est passé quelque chose, chers concitoyens, qui me donne à penser, ainsi qu’à mes confrères, que le vote ne se serait pas déroulé dans des conditions normales. Un épisode inexplicable a eu lieu au cours de notre session, qui a rendu cette procédure très suspecte à mes yeux. Mes collègues et moi-même avons convenu de ne pas exposer puibliquement cet incident qui nous a affectés personnellement et solidairement. Plutôt que d’annuler une séance, au risque de complications juridiques sans fin, j’ai simplement décidé de me soustraire à cette consultation. Cette décision pourra vous sembler d’autant plus paradoxale que, sans mon retrait, le Tétrapan aurait opté à l’unanimité pour le changement constitutionnel.
Le camicro en incrustation fit aussitôt un plan des trois autres Tétrapanides, debout, tête baissée, puis se centra sur Meredith, plus pâle et exangue que d’habitude. Le déplacement de la machine voyeuse valait question : si la phrase de Tzatziki avait un sens, cela voulait dire que “même” Meredith aurait voté contre son orientation. Ou bien s’agissait-il d’autre chose ?
La perplexité publique se reflétait, en temps réel, dans les mouvements saccadés et contradictoires des robots de plateau. L’instant sembla s’éterniser, puis l’holoplateau se vida de substance pour laisser très vite place au commentateur officiel, qui avait visiblement voulu rassembler ses esprits avant de prendre le direct.
La Skoule coupa et prit la place des images holo disparues.
—Tout est-il clair, maintenant ? Il semble bien que l’opération “as de pique“ n ‘ait pas fonctionné comme prévu.
Le silence de mort qui accueillit ces paroles semblait moins refléter la consternation que la terreur de la réaction de Brovet, seul responsable de l’opération en question. La skoule avait déclenché les hostilités finales. Brovet, assis, le front dans les mains, laissait percevoir une respiration sifflante du plus mauvais augure. Aussi les participants furent-ils surpris quand il sortit de son abattement pour prendre la parole d’une voix égale et polie :
—Je vous accorde qu’il s’agit là d’un contretemps fâcheux. D’autant que si nous souhaitons invalider cet imbécile de Tatziki, la procédure sera encore plus longue.
—La question n’est pas là, l’interrompit la Skoule -dont l’audace glaça le sang des participants-. Vous savez bien qu’il va y avoir enquête et que votre agent exécutif, ici présent, sera d’autant plus aisément mis en cause que des poursuites sont déjà engagées contre lui pour d’autres affaires, plus anciennes.
Agonem Trillard, le front pâle et couvert d’une fine sueur luisante, bras convulsivement serrés, arborait un sourire sans lèvres, et se balançait légèrement d’avant en arrière, dans la posture oscillante d’un autiste.
Brovet se leva, grondant comme un molosse .
_Si vous avez l’intention d’en dire plus, Madame la Directrice, sachez que vos paroles seront retenues contre vous, car il s’agit de secrets de niveau 1.
—Certainement, votre Excellence. mais les crimes dont il s’agit sont de même niveau, et passibles d’exécution sommaire de la part de tout membre loyal de notre guilde. Agonem Trillard a attenté à la personne d’un Tétrapanide. Il a également par le passé, participé à des meurtres rituels collectifs. Il a agi dans toutes ces circonstances en obéissant à des ordres directs, donnés hors hiérarchie de l’AO, ordres dont la source ne peut donc être que votre Excellence en personne.
Brovet fit face , un vague rictus à la bouche.
—Madame la Directrice, peut me chaut que vous ayez aujourd’hui l’âme accusatrice. D’autant que les services de l’Ecole disposent sur vous d’informations précises concernant vôtre rôle dans l’organisation des provocations sanglantes dans plusieurs domaines ars. Dans le cas même d’Aragnol, je vous soupçonne d’avoir tramé toute la chose, y compris la présence de l’équipe de cinéastes qui devait y mourir en pleine action. Vous n’aviez pas prévu que la pastille-vidéo laissée dans son camicro par le réalisateur assassiné ne serait pas la bonne, ni surtout que l’incendie finale laisserait la véritable pastille indemme.
—Vous semblez très au courant, votre Excellence, sur un épisode mineur et lointain de notre histoire commune.
—Et pour cause. A l’époque, j’étais fort hostile à ces provocations, trop sanglantes et finalement peu rentables sur le long terme, et je n’avais aucune intention de me laisser dicter la politique de la “Frange” par vos semblables. Si par la suite, j’ai accepté d’en cautionner certaines, c’est parce que la machine était rôdée, et que cela permettait un bon entraînement de nos volontaires.
—Aussi bien informé que vous avez cru l’être, susurra la Skoule avec un léger tremblement pouvant passer pour un rire, vous n’avez néanmoins jamais su qu’Agonem Trillard avait travaillé sous mes ordres.
—Je l’avoue, soupira Brovet, et j’en suis déçu.
—Mais quelle importance ? hurla l’interessé. C’était de l’histoire ancienne, et je n’avais aucune intention de jamais retravailler avec ce monstre, Excellence. Surtout du jour où vous m’avez fait l’honneur de m’accueillir dans la garde rapprochée.
On sentait une sorte de désespoir enfantin dans la voix creuse d’Agonem.
—M. Trillard, restez immobile, dit la Skoule en laissant ses mains sortir des longues manches de sa tunique.
La plupart des officiers s’écartèrent vivement des deux protagonistes. Agonem, qui avait tenté de se rapprocher de la porte, se figea sur place.
—Le pire, Agonem, dit Brovet est que je te crois sincère. Tu as vraiment cru que tu pourrais ainsi changer de camp...
—Je n’ai jamais fourni aucun renseignement sur vous et les missions en cours, hurla à nouveau le jeune homme. Je ne vous ai pas trahi.
—Sans doute, fit Brovet, hochant tristement la tête, sans doute.
Il se leva, bras ballants, et se dirigea vers la porte comme un massif zombie, abandonnant son protégé à son sort désormais scellé.
La skoule tendit les mains et les manches découvrirent une double rangée de minuscules tubes sertissant ses poignets, qui s’écartèrent en un cercle de pure lumière blanche autour des doigts pointés.
—Non ! cria Trillard qui bondit sous une table, mais aussitôt la surface qu’il y occupait se changea en un monolithe pourpre. Il y eut à peine un grésillement et la forme du corps du jeune homme s’estompa. Il ne resta que ses deux bottes d’où s’écoulait un liquide sombre.
La skoule se redressa de toute sa hauteur.
—Il est sans doute parfaitement clair dans vos esprits, Messieurs, que nous devons maintenant procéder à l’arrestation du président de la Guilde. Je pense ne pas avoir à préciser que je ne tolérerai aucun manque de diligence dans cette inévitable tâche. Mais, d’autre part, nous devons naturellement laisser à son Excellence le choix du suicide.
Vite, suivez-moi, il ne doit pas avoir rejoint le palier.
Sans aucune hésitation, le groupe d’hommes au visage fermé emboîta la foulée allongée de l’AO.
21. Congélation !
Date inconnue,
lieu inconnu
Ilnara se tortilla soudain comme une anguille électrique entre les mains froides de Loah Vank Essem. Elle fut elle-même étonnée de parvenir à glisser hors de l’étau, roula-boula entre les jambes de l’autre Mer et se lança dans le flot tumultueux du fleuve, où elle fut emportée au loin en un instant. L’eau était froide, brassée de courants glacés et ses chances de survie n’excéderaient pas vingt ou trente minutes. Elle tenta une brasse coulée vers la rive, mais le courant se décalait vers le mitan, frayant sa voie à travers d’étranges effets de mascaret, des crénelures de petites vagues explosives qui obligeaient à respirer au travers d'un aérosol écumant.
La jeune fille sentait déjà ses membres s’engourdir et tenta de rattraper une souche animée d’un mouvement parallèle au sien. Mais quelques mètres de décalage suffisaient à lui assurer une vitesse supérieure, et elle vit la forme torturée s’éloigner d’elle et disparaître dans le brouillard blanchâtre qui avalait maintenant la vaste surface liquide.
Une intense angoisse de mort saisit Ilnara. Elle s’était préparée à mourir héroîquement, terrassée par une bête sauvage ou un implacable ennemi. Mais pas à se dissoudre dans un néant glacé sans repères. Bientôt l’univers entier, fleuve et air, se confondit dans une épaisse nuée grise où Ilnara filait en silence, déjà presque vaincue par son cocon de froid.
Elle vit alors une forme verticale venir à elle. De plus près, le remous qui la contournait indiquait , par contraste, la résistance d’un éperon rocheux. Ilnara nagea avec l’énergie du désespoir vers cette dernière chance, tout en se disant que la force du courant l’en détournerait au dernier moment , telle la vague qui se forme au devant d’une pile de pont. Elle prit son élan comme pour bondir hors de l’eau et embrasser la surface solide, au risque de s’y briser. Mais la roche sculptée par l’érosion était parfaitement lisse et ses songles ne parvirent pas même à l’effleurer en retombant sur le coté. Ilnara poussa un cri de rage et continua, telle une chatte tombant d’un toit, à labourer la paroi glissante. Son effort eut un effet miraculeux : Ses doigts retombèrent dans une anfractuosité à la surface même du fleuve, où plusieurs objets s’étaient trouvés retenus, dont une grosse liane rugueuse. Elle parvint à s’y agripper et le courant la rabattit aussitôt dans le remous qui se creusait en aval du rocher. Elle suffoqua, expectora , redressa le torse et parvint, centimètre après centimètre à se rapprocher du rocher. Elle sentit alors que l’aileron basaltique se prolongeait sous ses pieds et, tenant fermement la liane, elle finit par se retrouver accroupie sur un replat immergé, momentanément à l’abri de la force énorme du fleuve. Elle prit un court instant de repos, puis, taraudée par le froid, elle se hissa sur la roche. Mais elle n’avait déjoué le destin que pour mieux devoir l’accepter un peu plus tard, inexorablement : autour de cette sorte de proue isolée, elle ne voyait rien que le contact flou entre deux infinis brumeux et mobiles.
Secouée d’un grelottement incoercible, Ilnara se collait aussi fort que possible contre le basalte, pour conserver un peu de chaleur. Elle ne pensait pas. Ne voulait rien imaginer. Elle attendrait, des heures s’il le faut, qu’un jour se lève. Ou bien d’être emportée comme une écharpe dénouée, et de se noyer sans s’en apercevoir, déjà morte de froid et de terreur gelée.
Les nuées, traversées de vagues luminescences, se déplaçaient plus vite autour d’elle, comme les ondulations d’un fleuve inversé. Elle croyait y voir des silhouettes pressées, des esprits ricaneurs venant la caresser, sans le pouvoir vraiment. Etait-ce des sogromes, ces esprits de l’enfance mort-née, que contrôlaient les mâtres à distance ? Etait-ce les rejetons avortés de la mâtre de l’îsle aux noix qui venaient jusqu’ici la hanter et la poursuivre, dévoiler sa présence à sa massive ennemie, et enfin la punir en l’égarant ?
L’air au dessus d’elle fut soudain parcouru de détonations. Comme si d’immenses cordes de métal se brisaient de loin en loin, sifflant en passant pour rejoindre leurs origines. Le ciel prit une teinte plus claire, et se divisa en portions régulières de zones plus denses, telles la succession des lames de fond laisse des rangées d'écume sur la plage de sable gris.
Ilnara releva la tête, accablée, mais attentive. Quelque chose se passait. Quelque chose qui était en train de modifier la texture même de la surface du fleuve, du côté de la rive qu’elle supposait encore être la plus proche. Quelque chose qui courait comme un arc électrique invisible. Une trombe horizontale et sans épaisseur travaillait l’onde.
Ilnara se haussa encore sur le rocher et comprit : tout se figeait entre la berge qu’elle pouvait maintenant deviner une centaine de mètres à sa gauche, et le rocher solitaire.
Il était difficile de croire que la glace pût prendre une eau en mouvement aussi ample, mais c’était un fait : une sorte de banquise basse se construisait par apports successifs, par accrétion de lames liquides, et se rapprochait, tout en se remaniant, en craquant et en vibrant, du fragile refuge où Ilnara se tenait, terrifiée mais fascinée. Enfin le bord de l’embâcle ne laissa plus passer qu’un torrent sur la gauche de l’éperon et en quelques instants, tout se sutura, se figea, écume et eau se fixant dans une structure minérale nouvelle, crissante, curieusement écailleuse, liée d’étranges poinçons géométriques, transparente et vaguement bleutée.
Ilnara descendit immédiatement de son perchoir de désespérance, et posa un pied prudent sur le pont de cette curieuse glace tiède, balayé d’un brouillard filant. Rien n’indiquait la moindre fragilité et la jeune fille s’élança en direction du bord.
Quelqu’un l’y attendait. Massive silhouette aux bras croisés.
Ilnara se précipita vers Boscione. Les bras de celui-ci s’ouvrirent pour l’accueillir, la serrer, la réchauffer, la protéger. Les visages se cherchèrent, les bouches s’ouvrirent et se soudèrent. Et le monde, aussi glacé fût-il, fondit en un instant autour de l’amour révélant deux êtres à eux-mêmes.
Au bout d’un long moment, Ilnara s’arracha au baiser et regarda son vis-à-vis, un air de colère enfantine répandu sur ses traits.
— Pourquoi as-tu tant tardé !
—Tais-toi, Petite, répondit tendrement le géant en reposant la jeune fille. Tu ne te doutes pas dans quel merdier tu nous a plongés !
—Peu importe, maintenant, dit Ilnara, nous sommes ensemble.
—C’est exact, admit laconiquement Boscione. Peut-être pour toujours.
Ils marchèrent sur le sol poudreux, mains unies, et leurs traces ne s’enfonçaient pas dans la neige.
Ilnara ne voulait pas savoir où ils allaient dans les immenses allées boisées tapissées de neige crissante. Elle éprouvait un bonheur parfait et le savait partagé, sans avoir besoin de regarder l’homme qu’elle s’était donnée.
Ils s’arrétèrent près d’une petite anse où Boscione fit un trou dans la glace pour y pêcher.
—Une planque à carpes... Tu peux nous faire un feu ?
Un quart d’heure plus tard, ils se régalaient de deux gros poissons dodus agrémentés d’herbes odorantes et de champignons grillés.
—On arrive bientôt ? s’enquit Ilnara.
Boscione demeura silencieux quelque temps, se curant élégamment les dents à l’aide une longue arête.
—où çà ? dit-il enfin.
—Je ne sais pas, moi, à l’orée de ce monde...
—Ah, tu as au moins compris çà. Pas bête, la petite princesse. Mais vois-tu, tout le problème est là : pour tout être attiré dans le monde intérieur, il n’existe plus aucune extériorité. Autrement dit, nous ne pouvons plus ressortir.
—Quoi ? Tu veux dire que nous sommes coincés dans ce bois gelé ?
—Oui. Et le pire est surtout que nous y sommes coincés avec beaucoup de mes ennemis. Tout ceux que j’ai attirés dans le piège de la carrière pour m’en débarrasser à jamais.
Boscione éclata d’un rire homérique et se mit à danser sur la neige.
Ilnara, dont le visage passait par diverses expressions mitigées ou sombres, finit par se rendre à la joie de son ami. Boscione la saisit au vol et improvisa un rythme de tango où il entraîna Ilnara, qui l’accompagna de sa voix un peu cassée. Puis ils roulèrent dans la mousse, pris de fou-rires.
—Dis, tout de même, combien d’ennemis ? reprit-elle au bout d’un moment, tout essouflée.
—Je ne sais pas. Le “monde intérieur” fonctionne depuis quatre ans. Il doit bien y avoir quelques centaines de personnes à y avoir été projetées. Elles ont peut-être déjà fabriqué une société ? Tu vois çà d’ici ?
— Non, je ne comprends rien, mais je sais que je suis heureuse d’être avec toi .... D’ailleurs, si tu a réussi à inventer un tel monde, pourquoi ne pourrais-tu pas en former un autre ?
Il lui caressa la tête : -ta confiance est infinie, petite femme. Mais il n’y a ici aucune des machines d’énergie nécessaires, aucun dispositif sophistiqué.
—Sauf si les gens tombés dans le piège par inadvertance ont apporté avec eux quelque invention moderne .
—Peut-être, mais il nous faudrait nous battre contre le grand nombre pour les obtenir, car je te rappelle que la plupart des habitants forcés de cet monde étaient, sur terre, des gens qui me connaissaient et m’étaient plus ou moins hostiles.
—Pas tous , peut-être.
—Tu as raison. Et même pour les pires ennemis, la vengeance ne peut être le motif de toute une existence.
—la plupart doivent être occupés à tenter de chercher une issue.
—Il n’y en a pas. Le monde intérieur est la copie d’une vaste région de NorteAmérique. On peut largement s’y perdre avant de rencontrer les zones intermédiaires. Celles-ci forment encore de larges espaces avant le lieu du Mur.
—Tu veux dire là où.. les choses deviennent immobiles ?
—Exactement. Normalement, la vie n’est possible que dans « le coeur réel » qui représente quelques centaines de milliers de km 2.
—Tu as reproduit le climat ? C’est une modélisation ?
—C’est plus compliqué. Il y a un point de franchissement où le modèle devient réel, mais toujours en fonction des conditions données. Le climat est limité à une fraction d’automne, la période où pullule le gibier.
—Il n’y a pas de saisons, ici ? Pas de printemps ni d’été ?
—Non. Rien qu’un éternel automne, assez doux.
—C’est affreux; décida Ilnara. Il faudra que tu te décides à nous tirer de là.
Boscione soupira et l’embrassa sur le front.
—Si tu veux. Mais en attendant, il faut qu’on se construise une maison.
—Une maison dans les arbres ?
—Tes désirs sont des ordres, Princesse d’amour.
Il l’enveloppa, la pressa, sentant les rondeurs fermes de ses reins se cambrer contre lui. Il la retourna, pointé vers elle de tout son corps mâle enfin éveillé. Il la pétrit, l’ajusta à lui et ouvrit sa chair dense et odorante.
Le véritable monde intérieur. C’était elle.
25. Rétrospective
—Monsieur Fran... Millegrain (la voix du jeune homme s’était peu enrouée, l’émotion sans doute, de son premier entretien avec une personnalité), pourriez-vous raconter à nos lecteurs votre version de la grande saga du complot Mer ? Nous sommes fiers que vous ayez accepté d’en accorder la primeur à notre journal, l’Espace-Temps Universel. Il y a deux ans maintenant que l’âme de la conspiration, Arlouan Brovet, est mort, et vous n’avez jamais parlé sur aucun média. Pourquoi ?
(Immanuel Dubouton fit signe à Millegrain que l’enregistrement numérique fonctionnait, une simple épingle clignotante sur son col de gilet).
—Mm, je ne sais par où commencer... En réalité vous me donnez une occasion de rassembler mes souvenirs, de leur donner un sens. J’ai envie de vous rappeler le contexte de tout çà, sans quoi l’on ne comprend rien.
—Comme vous le souhaitez, Monsieur.
—Vous deviez avoir à peine quinze ans quand les choses se sont nouées. Je dirai qu’il y a eu deux ingrédients à la bombe, non , trois. Il y a eu d’abord les pratiques déplorables des Mers, depuis déjà bien des années, leur monstrueuse caisse noire.
—J’ignorais...
—Ah, vous voyez, vous avez beau avoir été un brillant étudiant d’histoire contemporaine.
¬—Non, de biologie moléculaire...
—Et vous faites du journalisme ?
—Oui, la Biotech m’ennuie au plus haut point...
—C’est à votre honneur, mais çà explique peut-être votre ignorance. Non, je suis méchant. En réalité l’affaire n’a pas été publicisée car elle mettait aussi en cause le laxisme de l’Assemblée Universelle qui connaissait les choses depuis une éternité. C’est d’ailleurs là une partie du problème, et qui a envenimé les rapports jusqu’à les rendre intenables.
Donc (Fran prit une grande respiration et se lança, se mettant à marcher plus vite obligeant le jeune pigiste à trottiner derrière lui dans les herbes hautes d’un printemps atlantique précoce), rappelons que le grand problème des Mers, c’est qu’ils ont toujours amassé trop d’argent et n’ont jamais su vraiment comment le dépenser. L’IEM a toujours bien filtré toutes leurs activités, mais la caisse noire est apparue très lentement, comme une bulle, d’abord anodine, une annexe cachée des budgets annuels de la guilde, qui servait à des peccadilles, comme offrir un cadeau à un gros Vic, ou des choses comme çà. Et puis les présidents successifs de la Guilde, au lieu de liquider le bébé qui prenait du poids, ont toujours reconduit ce poste secret, enfin, secret de polichinelle, une tolérance. Un pas a été franchi, il y a dix ans, quand Saflon Butel, un éphémère président de la Guilde a décidé d’affecter la caisse noire à une activité “sérieuse”.
—Mais je croyais que c’était Arlouan Brovet qui avait corrompu les Mers, et...
—Encore un effet de votre crédulité, mon jeune ami. Cette activité sérieuse, -notre deuxième ingrédient du détonateur, si vous voulez-, c’était le soutien politique des Frangins.
—Le habitants des Franges ?
—Oui, on les appelait les Fringers , mais je trouve çà drôle, en Français, de les appeler comme çà, surtout que cela colle bien avec ce qu’ils sont.
—Et le troisième élément ? Que le lecteur sache tout de suite où vous l’emmenez...
—Eh bien, c’est une loi passée par l’Assemblée Universelle en 247, tout à fait anodine, la loi Cotigry-Valpijy, du nom des délégués qui l’ont proposée au bureau. Vous n’avez pas entendu parler de cette loi non plus je parie ?
—J’ai un peu honte, Monsieur Millegrain.
—Pourtant votre oeil vif me dit plutôt que vous vous êtes débarrassé de votre timidité. Le contact des grands hommes est moins impressionnant quand on discute vraiment...
—Oui (Dubouton rougit un peu tout de même), continuons.
—Alors voila : la loi Cotigry-Valpigy stipulait des sanctions sévères et la mise en tutelle pour les organisations Mers se rendant coupables de mauvaise gestion. Elle créait une procédure automatique de répression, extrêmement tâtillonne.
—Mais il y a eu pas mal de lois “vertueuses” comme çà, jamais vraiment efficaces, d’ailleurs.
—Bien sûr, mais le vice de Cotigry-Valpijy venait précisément de son excès de vertu : la précision de la procédure plût immédiatement aux administrations susceptibles de l’appliquer. Bref, dès 248, les juridictions commerciales attendaient n’importe quelle association Mer au tournant, la gâchette armée. Or cela tombait au plus mauvais moment pour l’Ordre .
—Comment cela ?
—Eh bien, la caisse noire Mer avait atteint alors des sommes fabuleuses, astronomiques, on parle de 565 milliards d’Universos. Affolées, les présidences de la guilde essayaient de la négocier, même avec les Tétrapanides, avec le Chanat, avec le Vic, avec les Juges des Pangov, pour en reverser la majeure part dans des œuvres licites, où même complètement à perte, à condition qu’on ne vienne pas les déshonorer avec une enquête IEM. Vous suivez ?
—Très bien : ils essayaient de régler la question à l’amiable, quand, patatras, la loi Machin est arrivée, Cotillon-Walpurgis, là,
—Cotigny-Valpijy…
—Comme vous dites, et tous leurs plans pour redevenir blancs comme neige se sont plantés.
—Et comme toujours dans ces cas-là, ce sont les coquins qui se sentent atteints dans leur vertu : “nous avons voulu tout tenter pour régler le problème, mais ces salauds d’Elus, pour des motifs purement électoraux, nous en ont empêchés ! etc. Que le sang retombe sur eux et leurs enfants ! etc.”
En réalité ce n’était pas si simple : car, comme je vous l’ai dit, , la majeure partie de la bulle était investie depuis déjà un certain temps dans une activité hautement stratégique : le soutien des Frangins. Non seulement ces derniers étaient maintenant habitués à têter la manne venant de la guilde, mais en plus il était sorti de tout çà un nouveau commerce rentable ... qui alimentait la caisse noire ! C’est le complexe de Midas : tout ce que touchent les Mers se transforment en universos, même quand ils veulent seulement dépenser leur argent sans contrepartie !
—C’est assez obscur, Monsieur Millegrain. Pitié pour nos lecteurs.
—Je vous expliquerai en chemin (Fran fonçait maintenant entre le blé et la prairie, vers le petit pont rouillé enjambant un ruisseau aux eaux jaunâtres). En gros, le scénario est celui-ci :
1. Les Mers ont un énorme trésor de guerre qui fait peser sur eux une menace d’humiliation publique inimaginable. 2. Ils ne peuvent pas le résorber parce qu’il s’alimente automatiquement du revenu illégal des biens achetés aux Frangins. 3. S’ils arrêtent de soutenir les Frangins, ceux-ci déclenchent un scandale épouvantable qui éclaboussera les Mers encore plus.
Tout ceci vous indique au moins l’état de panique où se trouvent les cercles dirigeants Mers au moment où Brovet va les prendre en mains. En réalité, il apparaît comme un sauveur parce qu’il propose d’aller de l’avant. Sa proposition est simple : dès qu’il est élu président de la guilde, il commence un travail de réforme législative, immédiatement discutable par le groupe Mer de l’Assemblée Universelle. Ce projet de réforme vise le statut des Franges. Selon Brovet, qui reprend une vieille revendication Mer, les Franges doivent devenir les routes frontalières des Terres mondiales...
—Cela, je le sais, c’est le serpent de Mer, si j’ose dire, le genre de truc qui n’est jamais passé et ne passera jamais...
—Vous avez sans doute raison, bien que cela ait failli arriver. Si le complot avait réussi... Mais plusieurs choses avaient rendu la chose crédible pour les assemblées Mers, toutes tremblantes de la menace de scandale suspendue au dessus de leurs bonnes têtes laquées et fardées à la mode : Brovet proposait d’officialiser l’existence de la caisse noire (ou du moins du trésor Frangin) en prétendant qu’elle était une contribution volontaire de tous les Mers, une sorte d’énorme cotisation, dans le louable but de susciter le développement des Franges, en remettant solenellement tout cet argent à l’Assemblée Universelle, à charge pour cette noblissime institution humaine de créer les conditions du bonheur des Frangins. Modestement, les Mers, à l’origine de cette initiative généreuse, prendraient volontiers sous leur responsabilité l’aménagement et l’équipement des nouvelles zones de développement. Vous voyez la chose ? Un énorme coup de bluff qui était supposé démotiver toute enquête sur l’origine des fonds secrets, montrer les Mers en bienfaiteurs, et surtout comme des citoyens responsables enfin décidés à assainir la lancinante question des Franges.
On pouvait certes prévoir une opposition franche et massive des délégués Chan, Vics, et surtout Ars, que la seule idée de voir prélever sur leurs domaines des “routes frontalières” au bord des Terres mondiales fait hurler de rage, mais dans tous les cas, l’opinion publique serait ébranlée, et il serait difficile à l’Assemblée d’éviter que la motion soit au moins portée à l’ordre du jour.
Il y avait, en revanche, une objection plus solide : toute proposition visant à changer les frontières “sacrées” de l’ordre mondial centenaire devait d’abord être examinée par le Tétrapan, qui devait décider ou non de laisser l’Assemblée le droit d’en discuter ou non. Or les Tétrapanides, nommés à vie, sur des positions programmatiques conservatrices ne se seraient jamais entendus à l’unanimité (condition requise) sur un tel sujet. Interrogé, Brovet affichait une confiance paisible. C’est ce qui aurait dû mettre la puce à l’oreille de certains Mers avertis des subtilités politiques. Il n’en fut rien : tout le monde était tellement content d’avoir trouvé un sauveur ! On lui accordait crédit illimité ! Il saurait bien trouver une solution avec le tétrapan.
—Les gens devaient se dire que créer un événement sur “la question frangine” était un résultat déjà largement suffisant, pour qui concernait le passage à l’as du trésor de guerre.
—Exactement. Au fond, peu de Mers pensaient qu’il s’agissait vraiment de créer un “cinquième ordre” à partir des pauvres hères de la frange, idée qui dégoûtait un peu tout le monde, à commencer par eux-mêmes. Du moins, l’idée n’en fut pas prise au sérieux tout de suite.... Parce qu’au bout de trois ans de présidence de Brovet, les gens commencèrent à y croire dur comme fer.
Il était devenu un chef charismatique, une sorte de dieu pour les Jeunes. Un cercle de plus en plus grand de gens d’affaires se mit à soutenir avec ferveur une sorte de croisade de la Frange. Sauver les pauvres et les inoccupés, bâtir une nouvelle économie, pacifier les frontières entre Vics et Terres Mondiales, nettoyer des zones devenues les “parties honteuses” de la planète, etc... Tout çà excitait beaucoup de monde, et le pouvoir de conviction de Brovet était tel, avec sa voix de ténor chaude et vibrante (qui vous descendait droit dans le ventre, me dit une fois une de ses admiratrices), qu’il avait réussi une sorte d’intoxication collective.
Représentez-vous : au lieu d’être penauds, la queue basse, traînant toujours la casserolle de leur caisse noire, les Mers étaient devenus de fiers militants d’une cause humanitaire mondiale. D’accusés, en instance de se voir étudiés comme des insectes par les fonctionnaires des Panoses, ils étaient passés en position d’accusateurs, brandissant leur énorme trésor comme acte sacrificiel, attendant le bon vouloir des politiciens pour répandre ses bienfaits auprès de ceux qui en avaient le plus besoin.
—Je me souviens très bien de la pub Mer sur ce thème, quand j’étais jeune. Partout, dans le intermétros, de grandes affiches matricielles vantant la bonté des jeunes Mers s’occupant de petits frangins pleins de pustules...
—Oui, c’est çà. Et petit à petit, le grand succès de Brovet fut d’obtenir que le monde se pose finalement une seule question : Mais qu’est-ce que les Délégués universels attendent donc pour accueillir la généreuse offre des Mers ?
Tant que l’opinion fut dans cette disposition, les chiens de l’administration fiscale rongeaient leur frein : ils ne pouvaient pas attaquer la guilde, alors que celle-ci, à toute vitesse, était en train de blanchir ses cinquante milliards en les déguisant en dons privés qui n’arrêtaient pas d’arriver.
¬—Sur ce point, Monsieur Millegrain, permettez moi de m’interroger. Comment ce blanchiement massif a-t-il été possible, étant donné la surveillance électronique de toutes les opérations Mers ?
—Oh, simple. Dès le début, Brovet a imposé son action comme exigeant un véritable militantisme de corps. Il a “levé” une armée de partisans enthousiastes, qui ont été trop heureux de jouer un bon tour à l’administration et aux panoses en déclarant à leur nez et à leur barbe tirer ces dons de leurs bas de laines, alors que l’argent était apporté par le trésorier... qui le remportait aussitôt contre un certificat fictif de don ! Personne n’était dupe, et il y eut bien quelques articles dans la presse “sérieuse” comme le New York World, ou même votre employeur, mon cher ami. Mais personne ne suivit ces barbons. Même si le public se doutait qu’il y avait quelques jeux en coulisse, la constitution d’un fonds de solidarité avec la Frange satisfaisait tellement la bonne conscience des Civils (Vics ou Chan) qu’elle ne pouvait être suspectée, d’autant que les Mers tenaient clairement au moins une majorité de la somme à la disposition des autorités. Le plus drôle fut que, comme toujours avec les Mers, l’argent donné produisit de l’argent nouveau : une immense souscription fut organisée dans tous les milieux par ce génie de Brovet, et le trésor illicite de 50 milliards passa à un fonds quasi-licite de 150 milliards.
C’est dans cette embiance “hype”, Brovet commença à s’engager sur une pente dangereuse, ce que personne ne vit tout d’abord.
—Expliquez vite, dit Dubouton, le yeux comme des soucoupes.
—Vous pensez bien qu’il était tentant d’utiliser une partie de ces fonds miraculeux, surgissant comme s’ils étaient gratuits. Brovet constitua une Association des donateurs pour le développement de la Frange, la réunit à plusieurs reprises, se fit confirmer comme son unique responsable, et commençà à rémunérer sur les fonds de cette association des personnes chargées d’assurer le succès de projets. Cette association joua le rôle d’un lobby puissant auprès de la guilde et des délégués Mers à l’Assemblée mondiale. Elle dépensa notamment des sommes considérables en “recherche” et en “formation”, souvent en lien avec les universités chanales du monde entier. Officiellement, ces formations avaient pour objet de préparer le développement des zones de franges, et d’avertir de futurs “médiateurs” de ce qu’ils devaient attendre en matière de moeurs des Frangins.
D’autres fractions de l’argent de l’association allèrent subventionner des groupes d’opinion, de maisons d’éditions, des bouquets multimédias, chargés de promouvoir les idées de Brovet. Une dernière part, invisible celle là, fut utilisée pour des “actions directes”. Ces actions recouvraient deux choses : d’une part la continuation des pratiques de contrebande qui formaient le volet concret de l’aide aux Frangins depuis des années. D’autre part, et c’était là une sulfureuse innovation, il s’agissait d’opérations de commando, visant à créer des incidents ou des événements frontaliers, alimentant la préoccupation de l’opinion pour la résolution de la “question frangine” (the Fringe Problem).
—C’est là que ce situent les premières activités criminelles proprement dites de Brovet, n’et-ce pas ?
—Eh bien.. Oui et non, dit Millegrain en frottant sa barbe de deux jours, genre de toile émeri aux grains blancs. Une telle politique de provocations larvées existait depuis presque aussi longtemps que l’intention des Mers de s’emparer des Franges. Elle avait aussi une fonction de régulation : par exemple, en aidant quelques Frangins à tabasser une bande d’Ars, on prouvait aux autres qu’on était des clients sérieux, et on décourageait davantage les Ars de mettre leur nez dans ces périphéries un peu pourries de leur domaine, périphéries, où, de toutes façons ils n’aimaient pas trop mettre les pieds. Il faut dire que pour un puriste de la nature, la Frange ressemble à une poubelle interminable. Les fermiers vics y déversent leurs excédents d’OGM ou de pesticides organiques, laissent partir leurs vieux sacs recyclables, y enterrent de vieilles machines trop lourdes à ramener aux collurbes, etc. Sans parler des animaux bizarres qui se sont enfuis des maisons et vont traîner dans les marécages mal draînées des fins de vics.
Je ne sais pas si vous connaissez la Frange... (non ! c’est bien ce que je pensais), mais autant le Vic est cultivé jusqu’au dernier millimètre de son domaine, jusque aux racines des arbres des terres mondiales, autant ces dernières ne sont pas contrôlées par les Ars de façon aussi parfaite. C’est dû à leur différence de fonction : un fermier passe un sillon qui marque son territoire en son absence. Un chasseur ou un cueilleur viennent butiner, puis ils s’en vont ailleurs. Et comme le descendants des fiers éco-guerriers détestent tremper les pieds dans les vases pisseuses au pied des champs et dans les proliférations de plantes modifiées, et qu’ils détestent encore plus voir les frondaisons dépérir empoisonnées, ils préfèrent... ne jamais y venir. D’où, l’apparition de nos champignons humains, les fameux Frangins, dans ces aires dédaignées par tout le monde.
—Vous me direz que c’est un stéréotype, mais on dit que les Frangins sont surtout des marginaux ayant refusé le Décennal, ou des joueurs ayant mangé tout leur salaire de vie, et qui se retrouvent sans emploi ni ressource, vivotant dans la pollution. Des clochards apatrides, quoi...
—Tout le problème, vous le savez comme moi, car les médias nous en rebattent les oreilles depuis cinquante ans !, c’est que les Frangins, il y en a de plus en plus, et de toutes provenances. Ce qui est terrible avec eux, c’est qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’ils représentent un excès de population, l’excédent, en gros, qui correspond à la reprise démographique depuis “le fond du panier” en 100-110. Comme si l’humanité, qui a connu des nombres pharamineux, peut-être une dizaine de milliards d’individus il y a deux cent ans, ne pouvait plus supporter de passer de 2 milliards de personnes à 2 et des poussières !
—Vous pensez que ce n’est pas un problème ?
—Par rapport aux richesses de la planète, absolument pas !
Mais si vous considérez la rigidité des domaines mondiaux en vigueur depuis la grande constitution, alors toute oscillation microscopique de la population devient un problème, et ce n’est pas normal.
—Donc, vous êtes d’accord avec Brovet ?
¬—Ah, ces journalistes et leur provocations! Mon jeune ami, je n’ai jamais été d’accord avec Brovet, sur rien. Brovet était un dangereux maniaque de pouvoir qui...
—Vous l’avez connu ?
—Oui, je sais que cela fascine vos lecteurs -du moins le supposez-vous. Pour Brovet, peu importait le destin des Frangins. Il n’y avait rien dans ses programmes qui soutenait l’existence des ces gens, en les respectant. Il comptait les utiliser dans les chantiers géants de son “aménagement de frontières”, et puis les assimiler ou les éliminer d’une façon ou d’une autre. Il méprisait profondément les Frangins, et en privé, n’avait pas de mots trop durs pour ces “voyous dégueulasses”.
—Nous savons que le Tétrapanide Ar vous avait commandé une vaste étude pour une réforme prochaine des Franges...
—Je ne peux rien vous dire car je suis en pleines consultations. A travers les programmes de formation de son association, Brovet filtrait en réalité les partisans les plus convaincus de son action. Il sélectionnait les jeunes gens les plus résolus, et les plus attachés à sa personne et se constitua ainsi en quelques années une garde rapprochée de quelques centaines de fidèles. A ces “happy few”, il en disait plus qu’à quiconque. Et il leur proposait aussi des actions qui allaient plus loin. Il les testait personnellement, leur laissait organiser de petites provocations ...
—Comme quoi, par exemple ?
—Attaquer des Frangins en se déguisant en Ars, pour leur imputer un racisme invétéré, ou inversement, pour montrer la vaillante résistance des Frangins au “primitivisme” Ar. Diriger une grosse opération de contrebande, un débarquement de drogue, une récupération d’armes artisanales, etc.
—Et les jeunes Mers commettaient tout cela de bon cœur ?
—Oh oui ! Ils étaient persuadés que c’était pour la bonne cause, car sans maintenir un véritable abcès de fixation sur les franges, Brovet les en avait persuadés intimement, il n’y aurait pas moyen de créer un courant d’opinion assez fort pour influencer l’ASSU et surtout le Tétrapan. Et puis, cela le amusait : la jeunesse, quoi ! L’aventure, la bagarre ! le mystère! Il y eut quelques blessés et même des morts. Les Ars ont beau ne pas avoir d’armes à feu, une flèche d’obsidienne dans l’oeil, un piège à dents curarisées, cela ne pardonne pas.
Mais il y a pire...
—Ne nous faites pas languir, Maître Millegrain !
—Eh bien, parmi la centaine de fidèles absolument sûrs, Brovet s’était choisi une “famille”, comme il disait. Une dizaine d’âmes damnées, prêtes à tout. Huit homme, deux femmes, totalement dévoués, qui se seraient tués sur place s’il le leur avait commandé, ce qu’il fit d’ailleurs en certaine circonstances. Mais auparavant, il leur avait demandé d’en tuer d’autres, pour son compte. Il les engagea dans des assassinats sélectifs, dont certains sont seulement encore soupçonnés. En général, Brovet répugnait au sang, mais il pensait que, dans certains cas, il n’y a aucun autre moyen d’éliminer un obstacle de sa route, surtout dans les échéances courtes qu’il se croyait fixées. Il fit ainsi tuer certains Vicmers qui manifestaient l’intention de s’opposer à lui, en s’appuyant sur des dossiers “Franges”.
Une fois rôdés dans des opérations sans problèmes, ses quelques assassins de haut vol prirent, eux, le goût du sang. Ils en redemandèrent. Il y eut même des dérapages. Brovet dût trouver quelque chose pour les satisfaire, qui soit utile à la cause. Il trouva cette idée du sacrifice rituel.
—Pour nos jeunes lecteurs, rappelons qu’il s’agissait, pour Arlouan Brovet, de semer partout la rumeur que les Ars, revenus à la vie sauvage, pratiquaient les sacrifices humains... Ce qui était, bien sûr, absolument faux.
—Pour qui connaît un tant soit peu les Ars, cette accusation est ridicule. Nos Ars ressemblent plus à une vieille noblesse féodale pleine de morgue qu’à une bande de Bororos réducteurs de têtes, même s’ils préfèrent souvent la nudité aux côtes de maille, et pratiquent quelque fois la scarification ou le tatouage. L’Idée même qu’ils puissent s’intéresser à des cultes orgiastiques cannibales est parfaitement risible.
Pourtant l’idée était bonne pour une propagande anti-Ar, car le stéréotype de l’anthropophage est sans doute inextirpable. Il est dans tous les rêves des petits Vics. Il est en nous. Brovet jouait sur le velours de nos phantasmes les plus communs, mais il ne perdait jamais le but pratique de cette campagne systématique de dénigrement : déstabiliser la position politique des Ars, dernier rempart au maintien des franges dans leur Domaine. Tant que ceux-ci se sentaient sûrs de leur bon droit (protection de la nature sauvage, entretien d’une humanité en contact physique avec la nature, etc.), il était difficile de leur contester la pleine souveraineté sur les lisières des Terres Mondiales. A partir du moment où s’accumulaient les rumeurs sur leur violence, leur dépravation ou leurs moeurs “primitives”, il pouvait devenir concevable de remettre en cause le monopole de cet Ordre sur les domaines sauvages. Cela permettait d’ouvrir le vannes des critiques classiques, alimentant la haine des autres groupes : les Ars sont trop peu nombreux pour occuper seuls d’aussi vastes contrées, on ne sait pas ce qu’il font dans leurs forêts, ni ce qu’ils apprennent à nos jeunes en stages d’initiation naturelle. Ils ne valent guère mieux que les Frangins, mais on ne peut pas laisser ces derniers servir de chair à pâtée pour les orgies Ars, etc.
Dans l’ensemble, les médias sont restés prudents face au gisement de ragots saignants, mais cela même a incité les têtes à s’échauffer et les bruits à courir, à se répéter. C’est exactement là dessus que comptaient Brovet et ses sbires. En programmant enfin quelques vrais-faux massacres sacrificiels, et en laissant circuler des copies clandestines de vidéos sur ces massacres, ils ont réussi à placer le Conseil Ar sur la défensive.
—On a dit que de véritables Ars étaient partie prenante des massacres.
—C’est vrai. Mais qui étaient-ils ? Les quelques dizaines d’Ars qui ont accepté de courir le risque d’activités criminelles commanditées par “la famille” de Brovet travaillaient depuis déjà plusieurs années avec lui, recélant des marchandises ramassées par les Frangins. Le profil idéal du “traître” Ar était un Surv’ar responsable d’une zone frontalière, éliminé de la course au pouvoir dans des conditions qui avaient attisé sa haine des Tribus, et qui ne se contentait pas de la confortable retraite des candidats malheureux. Plusieurs fois contacté par les Mers pour servir de médiateur avec les Frangins, ce mécontent finissait par accepter de l’argent. Quand la police de la Panose fouillait les repères frangins de son secteur, il acceptait de servir de fourgue, car jamais les flics n’étaient autorisés à visiter les maisons des Surv’ars.
—Vous parlez d’une vraie personne ?
—Un exemple imaginaire, mon jeune ami. Mais disons, très réaliste… Ayant donc touché le pactole pour ce fier service, il était dés-lors considéré comme un agent actif du réseau Mer. Si sa haine de ses compatriotes était jugée assez authentique et forte, on lui proposait alors de participer à une provocation : de trouver de “mauvais” Ars pour attaquer injustement de “bons” Frangins, par exemple, ou au contraire pour se faire battre par les “éboueurs des lagons”, à la grande honte de la communauté Ar. En fin de compte, s’il s’avérait un allié fidèle, Brovet le convoquait secrètement, le flattait et lui proposait un poste important dans la future organisation des Franges. Les Mers n’avaient aucune intention, lui confiait-il de laisser les Frangins maîtres des Franges : “Seuls de vrais Ars “comme toi”, sont capables de diriger ces peuples abâtardis et sans patrie !” lui était il affirmé, comme en confidence.. Les nouveaux “Ars des Franges”, ainsi promus maîtres des nouveaux espaces, devraient seulement adopter un code de moeurs différents de leurs “cousins” des domaines sauvages : ils devraient accepter la présence de techniques modernes, le percement de routes parcourant les zones frontalières et la mise en place, de loin en loin, de zones hortaxe pour loger les visiteurs.
—Ne me dites pas qu’aussi corrompus qu’ils soient, des Ars aient ainsi pu accepter la violation de la Peau Sacrée de la Terre !
—Eh si, mon jeune ami ! L’avidité, la vénalité, la jalousie, la perspective de devenir de “grands chefs de la frontière”, tout cela a vaincu les plus grands principes chez certains Ars. Une fois parvenus à ce point de non retour, il est donc compréhensible qu’ils aient accepté des besognes obscures.
—Telles la participation à des massacres rituels, attribués prétendument à leurs frères...
¬—Exactement.
Dubouton se permit d’allumer une longue mujafette mauve et changea la pastille nanoctronique.
—Passons maintenant, si vous le voulez bien, aux événements eux-mêmes. Comment s’est cristallisé le complot ? Et surtout, comment a-t-il été déjoué ?
Le regard de Fra, se perdit dans les lointaines frondaisons vaporeuses.
—Cela s’est passé si vite qu’encore aujourd’hui, j’ai quelque difficulté à bien recomposer le faisceau des enchaînements. Disons qu’il y a eu une interférence : des gens ont commencé à s’inquiéter.
—Vous avez été de ceux-là...
—je ne le cacherai pas. Mais l’inquiétude était diffuse. Le Tétrapan lui-même était sensible à quelques mauvaises vibrations et notre regretté Meredith Ilno, décédé à la suite de l’agression qu’il a subie, se doutait de quelque chose. C’est lui, vous ne l’ignorez pas, qui m’avait confié l’enquête sur le lien possible entre les agissements Mers et l’affaire des meurtres rituels.
—Bien sûr. A ce moment là, nous étions à quelques mois du jugement du Tétrapan sur la proposition Mer à l’ASSU., n’est-ce pas ?
—Oui, c’est vrai. Il avait fallu que le groupe Mer dépose sa Question au bureau de l’Assemblée Universelle pour que se déclenche quelque chose. Jusque là, tout était vague rumeur, que l’histoire emporterait comme feuilles au vent, pensait-on.
Mais le dépôt de la question, du jamais vu dans les annales des institutions planétaires, ce fut vraiment le coup d’envoi .
—8 Juin 251, c’est cela ?
¬—Oui, date historique. Quelques jours après, je recevais un coup de fil de Meredith Ilno, que j’avais connu dans plusieurs commissions qu’il présidait. Il savait que je partais à la retraite de mon poste de Chan à l’université chanale de Corneille, et il me cueillit littéralement au vol.
C’est comme çà que j’ai commencé à mettre mon nez dans les affaires d’Arlouan Brovet. Il semble qu’il m’avait à l’oeil car dès que je décidai d’enquèter en Europe sur la tragédie d’Aragnol -le seul fil que je pouvais tirer- le chef de la guilde Mer me fit suivre et abattre. Enfin, plus précisément, mon agresseur a tiré sur moi une balle hypnotique qui devait liquider ma mémoire.
—Le criminel, a-t-on dit, était le même que celui qui envoya une fléchette dans la tempe de Meredith Ilno .
—Exactement. Ce jeune homme dont je ne me méfiais pas parce qu’il prétendait faire sa thèse sous ma direction, était un officier du groupe rapproché de Brovet, qui s’était spécialisé dans les crimes “sélectifs”. Hélas, le projectile qu’il destinait à notre pauvre Meredith fonctionna mieux qu’avec moi.
—Vous voulez dire qu’il a tué le Tétrapanide en lui injectant une substance toxique ?
—Non, pas directement. je crois que Meredith est mort de honte. Son coeur a commencé à céder à la fin de la séance où il se rendait compte, sans pouvoir le dire, qu’il s’était déshonoré. La substance, préparée par les technologues Mers, était censée modifier l’opinion la plus intime du représentant Ar, afin de le pousser à voter comme ses confrères. Ce qu’il fit, à sa honte la plus grande. Il était devenu incapable de soutenir le moindre argument en défaveur du changement de statut des domaines. Des phrases entières lui venaient, avec la plus parfaite conviction, qu’il n’avait jamais prononcées, parce qu’elles é”taient opposées à ce qu’il avait toujours cru et professé.
L’unanimité était donc acquise, et tout se serait passé selon, les voeux de Brovet si le représentant Mer, Tatziki, n’avait pas été alerté par un membre de la sécurité attaché à Meredith Ilno. Parce qu’il avait lui-même senti que la position de Meredith, son vieil “ennemi intime”, était anormale, il accepta de suspendre une heure la séance avant le vote final pour prendre connaissance d’informations nouvelles. Je le rencontrai ainsi incognito (sous le nom de M. X) dans un petit bungalow des bayous avoisinants, et il me demanda de raconter ce dont je croyais avoir été témoin.
—Vous voulez dire : le fait que Trillard était présent dans l’antichambre de la salle de réunion du Tétrapan et avait eu un geste étrange, qui pouvait interprété comme la propulsion d ‘une fléchette par le moyen d’une petite sarbacane ?
—Oui, ce geste était d’autant plus curieux qu’il correspondait à une bizarre réaction de Meredith, un recul brusque de la main vers sa nuque, comme lorsqu’on a senti la piqure d’un insecte.
—Vous aviez donc convaincu Tatziki de l’agression de Meredith par Tillard, lequel décida alors de déjouer tous les pronostics et de s’opposer ... à sa propre proposition !
—Exactement. Il lança immédiatement une enquête officielle dans le monde Mer, suspecté de cacher l’assassin, l’homme même du scandale d’Aragnol, récemment mis à jour sur le tridi par Meredith. Mais la police Pangov n’avait pas atteint les portes de l’immeuble Mer de Washdicee, que le corps de Brovet, projeté du 44e étage, venait exploser à leurs pieds. Il fut établi que l’homme n’avait pas été poussé, et que le suicide était l’hypothèse la plus vraisemblable. On n’a, en revanche, pas retrouvé Tillard. Il court peut-être encore.
—Depuis, le Mer semble adopter le profil le plus bas possible devant les commissions d’enquête successives.
—Certes, M. Dubouton, mais n’ayez aucun doute : cet ordre n’a renoncé à aucune de ses ambitions. Sous la poigne de fer de l’AO, Vadiah, je crois que nous pouvons en attendre de nouvelles prochaines. La plus grande vigilance s’impose.
—Vadiah ? mais elle est charmante, dit Dubouton, en coupant le son. Elle m’a très bien reçue et...
—Comme le néocrotale des marais. Attention, mon garçon, elle pourrait bien ne faire qu’une bouchée de vous.
—Moi ? mais...
—Tout comme elle a vraisemblablement liquidé Agonem Tillard, ce malheureux apprenti-assassin.
—Mais vous disiez à l’instant qu’il courait encore …
—Jen’en suis pas à une contradiction près. Méfiez-vous de toute façon. La Skoule est mortelle.
—Le café est prêt, fit la voix enjouée de Lyseange derrière le rideau de roseaux-chats. Et il y a un vol d’outardes qui s’est abattu sur le Sound. Venez voir comme elles sont belles !
—Visitons la maison; proposa gentiment Fran en posant sa large main sur l’épaule du journaliste. J’en suis très fier. Je l’ai bâtie de mes mains, sur l’emplacement même de celle de mes parents, que firent exploser les hommes de main de Brovet.
Dubouton regarda Fran , incrédule.
—Ils ont osé ?
—Cela et bien davantage... mais vous avez déjà votre content d’anecdotes, jeune homme. Je vous rappelle à la déontologie du bon holoscripteur !
Lyseange passa part l’embrasure sa tête charmante couverte de nattes savamment tortillées .
—Dis , Amour, Mc Grégor vient encore de planter son domordi. La machine n’arrête pas d’éteindre et d’allumer ses lampes, de chiffonner les lits, de goûter les crus millésimés et de mettre le feu au grille-pain. Qu’est ce que je lui dis ?
—Tu lui dis merde. Je comprends pas comment ce vieux singe a pu survivre à l’explosion de la maison, puisqu’ il est toujours fourré ici.
Le com. se matérialisa en bulle transparente à côté de la joue de Lyseange.
—M. Mc Grégor ? Fran est d’accord. Il viendra vous dépanner dans une petite heure, le temps de se débarrasser d’un journaliste… Quoi ? Non pas un portefeuille, M. Mc Gregor , un JOURNALISTE.
Fran, sans souci de respectabilité, la poursuivit, mains en avant… Mais elle avait déjà sauté toute habillée dans l’océan, pourtant encore glacé à cette époque de l’année.
—C’est çà l’amour, M. Dubouton. Vous connaissez ?
Postface
Le roman que l’on vient de lire est basé sur une réflexion de prospective sociologique selon laquelle, une fois parvenue à l’universalité concrète dans la plupart de ses champs d’activité et de création imaginaire, l’humanité sera confrontée à la nécessité de produire de nouveaux critères de pluralité, afin de ne pas écraser les individus sous un excédent de civilisation.
Or, si l’on exclut les références purement locales ou nationales obsolètes, il semble qu’il n’existe pas de très nombreux systèmes consistants qui puissent soutenir plusieurs principes de souveraineté en même temps. On peut, certes, temporairement, tenter de fabriquer des repérages paradoxaux : ainsi des Indiens d’Amérique qui ont négocié à la fois l’appartenance à la citoyenneté états-unienne, et le refus de renoncer à leurs souverainetés nationales leur permettant de signer des traités... avec les Etats-Unis ! Mais ce sont des situations et des solutions instables.
Nous avons supposé que, dans cette Terre du futur, profondément unifiée par le tragique même de son histoire commune, avaient seulement été retenues en références pluralistes quatre polarités irréductibles les unes aux autres, aussi bien dans chaque humain que dans la collectivité dite “humanité”. Il ne s’agit pas là d’un simple chiffre empirique : les quatre polarités du “corps localisé”, de la “communication universelle”, de la “nature sauvage” et de la “culture transmise” se déduisent elles-mêmes d’un essence générale de la culture humaine. On peut en effet considérer que celle-ci, en forçant l’homme à parler avec ses semblables, en l’aliénant à l’altérité, crée un traumatisme dynamique dont on peut décrire les phases nécessaires : en premier lieu, nous nous opposons à l’Autre pour survivre comme personnes, et toute image de l’entité “autre” sur laquelle nous émergeons aura tendance à produire des idées associées à la nature et à la mort qu’elle nous donne (après la vie), et contre laquelle nous nous insurgeons.
Ensuite, pour supporter cette totale dépendance envers notre monde, nous inventons de le doubler d’une instance collective, la plus puissante et la plus universelle qui soit : nous renversons ainsi le rapport de maîtrise (croyons-nous). Mais le monde humain ainsi créé comme giga-organisation écrase chacun d’entre nous en assurant la force commune. C’est pourquoi, nous sommes dès lors obligés d’accepter une médiation entre l’affrontement et l’englobement : ce sera la cité politique, où, dans la proximité, nous fabriquons de petits territoires acceptant la part de la controverse humaine, de la compétition et de l’échange civilisés.
Pourtant, cette solution, précaire et mobile, ne prend son sens que si nous ne perdons pas de vue dans quelle grande guerre des passions elle se situe : il nous faut donc maintenir, en dehors des conflits directs ou médiatisés, une bibliothèque de nos savoirs et de nos références.
Bien entendu, il existera toujours nombre de personnes qui ne voudront ni se trouver fixées dans l’une de ces positions du “champ du jeu de l’homme”. Tout simplement parce qu’entre la manière dont nous vivons singulièrement, intérieurement, le mouvement entre les quatre grandes polarités de l’identité, de l’universalité, de la convivialité et du savoir n’est jamais exactement calquée sur la fixation imaginaire collective des mêmes pôles. Jamais notre jeu interne ne se raménera à une pluralité fixée, octroyée, obligatoire. C’est pourquoi les rebelles se manifesteront immanquablement contre un ordre, pourtant aussi diversifié que possible.
Il est même plausible que, dans un monde où l’extériorité aura disparu (plus de Barbares aux frontières de l’Empire-Planète), la pluralité interne devenant la seule structure perceptible et concevable (du seul fait que la légitimité d’un Etat-Monde centralisé serait détruite par l’absence d’ennemis externes), elle donne lieu alors aux révoltes qui caractérisent aujourd’hui au contraire l’émergence d’un centre universel (et qu’incarne assez bien le surgissement d’un terrorisme mondial). C’est ainsi que j’en suis venu à inventer les “Frangins” (les habitants des franges, circulant entre les quatre grands espaces-temps psychologiques alors au pouvoir), comme d’éternels réfractaires, incarnations de la singularité et de la liberté non octroyée. J’ai également été bien obligé de supposer que leur révolte chronique susciterait un dégoût de la part de la plupart des autres citoyens normalisés, fût-ce dans la “vie sauvage”.
Le livre ayant été rédigé, je suis tombé par hasard sur un article décrivant la culture immémoriale du Japon, dont on sait qu’il a été -plus encore que la Chine constamment menacé par les Barbares des quatre points cardinaux- une sorte d’univers isolé, unique et solitaire pendant des siècles. Dans cet article (“La discrimination visant les gens des hameaux reste un secret de famille au Japon”, Le Monde, 3 septembre 2001) M. Philippe Pons rappelle que le Japon féodal connaissait quatre castes -les guerriers, les paysans, les artisans et les marchands- . Mais on y stigmatisait en plus les “immondes” (vivant de métiers “sales” comme la tannerie, l’équarrissage ou le soin des morts) et les “non-humains” (déchus, mendiants, criminels). Immondes et non-humains étaient regroupés dans la catégorie des “gens des rives” , qui a survécu à elle-même sous l’appellation “gens des hameaux”, toujours utilisée dans certaines statistiques illégales.
J’avoue que cette lecture m’a poussé à m’interroger sur mon travail : est-ce que, en imaginant la Terre de l’avenir comme un genre d’immense Japon isolationniste, je n’avais pas, tout simplement réinventé le système de castes qui semble aller de pair ? Y compris les “Immondes”, renommés “Frangins” , avec presque les mêmes fonctions? Et si n’importe quelle société humaine confrontée à l’absence d’extériorité était destinée à produire ce genre d’évolution ?
Au moins, songeai-je, soyons avertis que la meilleure des pluralités peut se figer en catégories rigides secrètant leur propre haine du “hors catégories”. La caste est probablement (comme en Inde d’ailleurs, si l’on en croit Jean Baechler) l’horizon naturel d’une société non contrôlée par une constitution centrale, et elle est sans doute le revers d’une absence de centralité et d’une absence concomitante de monde étranger. Peut-être l’inventeur des trois grandes “jati” védiques (castes liées à la naissance et proches des trois ordres indo-européens vus par Dumézil : prêtres, guerriers, travailleurs) était-il même une sorte d’auteur (préhistorique) de science fiction ? En ce cas, aurait-il pu prévoir les effets de son imagination poétique ? Les aurait-il d’ailleurs voulus ?
Pour ma part, en tout cas, j’insiste à préciser ma position sur ce point : ce n’est pas parce que me semble prochain le passage d’un futur monde-Etat (presqu’inéluctable dans la mondialisation des violences et des liens) à une Pluralité de l’après-futur… que je n’en vois pas les défauts possibles. Il ne s’agit pas d’un idéal : peut-être d’avantage est-il question d’une destinée à envisager sérieusement, pour mieux en pallier les dérives mortifères.
Les deux autres tomes (La Présence et Hatzik et ka connaissance) mettront la question de la pluralité humaine en rapport avec deux classiques perspectives de la science-fiction (voire de la littérature générale) :
Le confinement (ici celui du voyage spatial, même élargi à des vaisseaux grands de plusieurs km carrés), et le mystère de la bibliothèque infinie . Deux artifices merveilleux pour réfléchir sur le rapport intime de peur et de désir qu’entretient l’humain avec l’aventure, l ’ouvert, l’indéfini, la liberté.
Extrait de l’Article “Terre” du Guide Spatial Officiel du D.I.E.U.
Actualisé le 3 juin 251 n.e. (nouvelle ère, soit 2351 après JC.)
“Après les terribles guerres ethno-culturelles qui ont décimé l’humanité au XXIeme siècle, cette dernière s’est orientée vers un régime universel «métastable », c’est-à-dire employant l’énergie de ses propres antagonismes pour empêcher l’autodestruction collective. Avertis de l’impossibilité d’éradiquer leur haine fondamentale, les Humains ont choisi de s’entendre sur les règles à respecter dans un « combat pacifique » sans fin. Ainsi, la population résidant sur Terre se partage-t-elle aujourd’hui (et depuis 101) en quatre Ordres souverains qui ont remplacé toutes les anciennes divisions nationales ou internationales, et règnent sur quatre espaces-temps se distribuant la surface de la planète bleue, et en constant –mais inoffensif- conflit homéostatique.
Ces quatre ordres sont :
-Les Mers, ou ordre des Médiateurs. Maîtres de la circulation des personnes, de signes et de marchandises, ils régissent l’économie monétaire (libellée en Universos) mais leur domaine physique se limite aux axes de déplacement (réseaux souterrains) et de transport d’information, à leurs locaux techniques, ateliers et laboratoires et aux magasins et hostelleries annexes (hortaxes), ainsi qu’aux postes de transfert des signaux. Du fond de leurs vastes hypogées, ils contrôlent les centrales d’énergie, et les usines souterraines fabriquant et modernisant en permanence les systèmes de transport et de communication. La majorité des Mers pratiquent la sélection génétique, et leur élite administrative promeut en son sein le clonage ectogénétique remplaçant la reproduction sexuée. Mais ils n’ont aucun droit d’interdire à leurs membres une autre morale, ni à fortiori de propager leur style d’existence aux autres espaces-temps ordinaux. Ils ne disposent que d’un recours limité à la propagande commerciale pour vendre leurs innovations techniques au reste de la population humaine.
-Les Ars, ou ordre des Hommes-nature. Ils ont la garde d’immenses espaces sauvages ouverts (les Ardoms) qui sillonnent la planète bleue. Seuls peuvent y pénétrer des individus se libérant des technologies industrielles, pour y vivre de cueillette, de pêche ou de chasse (augmentées d’un peu d’agriculture vivrière) ou s’y rencontrer en de romantiques combats d’honneur. Les Ars ont choisi de retrouver d’anciens et complexes systèmes de parenté clanique garantissant la séparation et la rencontre des fonctions féminines et masculines en sociétés semi-nomades. Ils en assument généralement les injustices et les rigueurs, tout comme ils affrontent la nature en un perpétuel défi.
-Les Vics, ou ordre des Collurbains. Ils représentent les peuples assemblés sur un lieu de vie sédentaire. Ils valorisent l’autonomie des productions solidaires et des modes de vie locaux, essentiellement centrés par la maison de la famille nucléaire dite “moderne” (pour référer à un mode supposé dominant il y a trois cent ans). La majorité de leurs besoins doivent être couverts par l’agripage entourant chaque collurbe, ainsi que par les artisans du Vic. Toutes leurs activités et leurs choix techniques doivent se plier à certaines règles d’économie d’énergie et de respect de l’environnement.
-Enfin, les Chans ou ordre des Conteurs ont la charge de l’enseignement, de l’enregistrement des savoirs et de la culture commune. Subvenant à leurs besoins dans des “hauts-lieux” disséminés sur les domaines Mer, Ar et Vic, ils pratiquent leur art dans les langues “maternelles” de chaque aire culturelle régionale, car il n’existe pas de langue universelle, hors du langage de commerce Mer, (l’amerangle standard). Ils sont chargés de transmettre la diversité de ces langues –considérée essentielle pour la créativité humaine- et du raffinement des cultures qui y correspondent. De manière discrète et mystérieuse, les Chans enseignent leur façon d’être de maîtres à disciples, recrutant ces derniers parmi des candidats issus des autres ordres.
Tout être humain naît dans l’un de ces Ordre-mondes, mais peut décider d’en changer, en toute liberté, à l’issue du Voyage initiatique de deux ans qui l’introduit à l’âge adulte. A la fin de sa vie active, il peut à nouveau modifier son choix. Par ailleurs, le Voyage se prolonge d’un Service Humain de trois ans qui doit nécessairement s’effectuer dans un autre ordre que le sien, mais dont l’utilité concerne l’humanité : par exemple, la protection de l’espace naturel chez les Ars, l’accès plus équitable aux biens générés par les Mers, l’autonomie du mode de vie Vic, ou enfin la puissance spirituelle de la culture Chan. Cette volonté d’échange et d’ouverture permet un mouvement de population substantiel entre les ordres, mais on observe que des noyaux stables tendent à organiser ces derniers autour de leurs codes identitaires spécifiques.
Chaque ordre possède son gouvernement mondial (son pangov), élu par l’ensemble de sa population. Les Pangov sont souverains, et leur loi est autonome par rapport à celle des autres, mais cette loi est censée refléter au mieux le « principe fractal » selon lequel les façons d’être relevant des trois autres ordres doivent être assurées de pouvoir exister comme minorités, mais aussi comme inflexions du mode dominant. Par exemple, le mode de vie des Vics vivant en domaine Ar doit être respecté, de même qu’il doit exister une tendance « vicar » organisant l’existence civile dans les petites aggolmérations subsistant dans le domaine ar. Les légistes de chaque Pangov sont donc en contact, sur le base des procès engagés à partir de chacune des quatre lois.
Les pangov dialoguent dans l’Assemblée Universelle (ASSU), organe de « rencontre » entre les composantes souveraines de l’humanité, et non pouvoir universel supérieur. L’ASSU ne dispose que d’une seule activité non délibérative : il assure la gestion du District Extraterritorial Universel, le DIEU, dont le siège terrestre se situe sur Pax Islands, une constellation d’îles artificielles flottant au milieu du Pacifique. Le DIEU –qui dispose de savoirs et de techniques indépendants de l’ordre MER- est responsable de l’organisation de voyages interstellaires habités (dans les planètes creuses, sortes de gigantesques vaisseaux terraformés). Il est chargé de redéployer la séparation interordinale –suspendue pendant les périples- sur toutes les planètes où l’humanité s’implante.
L’ASSU élit en son sein quatre hommes sages composant le Tétrapan, indépendant des Pangov. Les Tétrapanides, nommés à vie, se saisissent de toute question leur paraissant mettre en cause la constitution universelle. Aucun changement de celle-ci n’est possible sans leur accord unanime. Leur « conversation » est de fait l’instance suprême de la politique planétaire, bien que leurs « conseils » ne prennent force de loi que si les Pangovs les confirment, ce qui peut allonger considérablement le temps de la décision.
A la question -fréquemment posée par les enfants nés en voyage stellaire- de savoir s’il existe d’autres ordres humains sur Terre, la réponse officielle est : « Non ». L’honnêteté nous oblige cependant à mentionner l’existence de personnes non-recensées par le Tétrapan. La coutume veut que, survivant généralement dans les zones interordinales surnommées « franges », ces gens sans foi ni loi soient affublés du sobriquet de « frangins » (« fringers » en Amérangle standard). Mais cette étiquette unique, souvent méprisante et raciste, ne signifie pas que les intéressés s’y reconnaissent. Considérés de leur propre point de vue, les Frangins constituent plutôt une infinité de groupes, bandes ou nations, tous différents les uns des autres.
Profil
denis duclos
Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique), Ses recherches portent sur les risques majeurs, les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste
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