Romans "en ligne" de Denis Henry Duclos

Terre 2351 : histoires des 5 peuples

Tome 1 La Présence

Samedi 20 Juin 2009 - 01:34

(Extrait de « Spatiatrie et bien être psychique des spationautes »

Par le Dr Régis.G. Kalababou, )

P 23 : tableau des symptomes et syndromes en pathologie spatiale

1. L’évolution de l’humeur chez le spatiopathe

-brève phase de découverte (euphorie, excitation),
-phase de réaction (que suis-je venu faire dans cette galère ?) avec anxiété, irritation (mission monotone, les diverses nationalités ne se comprennent pas…), troubles du sommeil, symptômes psychosomatiques, etc.

phase de tolérance : apathie, suspicion, rumination, symptomes dépressifs.

phase d’épuisement : diminution de l’efficacité, ralentissement, attitude immature, conduite hypomaniaque, manifestations agressives et critiques

En enkystement chornique, on a affaire à deux syndromes majeurs :
-un pôle psychasthénique obsessionnel (repli sur soi, préoccupation),
-un pôle paranoïaque (méfiance, agressivité), bouffées délirantes aiguës (bda de Krapoutine) ; dépression, épisodes maniaques.

2. Symptomes usuels en spatiopathologie

fatigue
troubles de la vigilance
perturbations cognitives
difficultés d’évaluation du temps
troubles du sommeil
diminution des performances individuelles
anxiété
troubles de l’humeur
baisse de la motivation
tendance dépressive
comportements aberrants ou modification de la personnalité
somatisation
irritabilité
hostilité entre membres d’équipage
hostilité entre équipage et centre de contrôle au sol
hostilité envers les animaux domestiques
diminution des performances de l’équipage

3. causes alléguées par les patients :

privation de relation et de stimulation issues du monde extérieur
soustraction du sujet à son milieu ou réseau familial ou social
confinement, étroites limites
forte limitation de l’espace disponible
sorties quasi-interdites
promiscuité
faible territoire privé
manque d’intimité
groupe imposé auquel l’on ne peut échapper
sujet prisonnier du lieu et du groupe
tout se fait sous les yeux de l’autre
absence de relations affectives
privations matérielles, alimentaires, hygiène
regroupement d’individus dans un espace étroit
séparation matérielle avec la terre des hommes
isolement physique très important
hypostimulation physique et sociale
exclusion du monde auquel on appartient
et dans lequel on ne peut plus intervenir
on est privé de sources de gratifications habituelles
on n’est pas vraiment maître de ses décisions
on subit une privation affective
on se sent dépersonnalisé
on a le sentiment qu’une PRESENCE se manifeste ici et là. Oui, elle est là !!!


TOME I

La Présence

“Toutes les conditions nécessaires pour effectuer un meurtre sont réalisées en enfermant deux hommes dans une cabine spatiale de 18 pieds sur 20, et en les laissant ensemble pendant deux mois.”

Groupe Vols Habités, Centre National d’Etudes Spatiales, Paris, le 13 05 1998.

« Embarquez dix-mille personnes humaines non génétiquement modifiées pour un voyage au long cours dans une Creuse de volume IV, et vous obtenez une extermination mutuelle en moins de 24 mois »

Cellule Anthropos du DIEU, 11.04. 248 N.E. (2348 A.C.)


« Le problème principal de tous les mondes clos, c’est qu’ils doivent s’inventer une pluralité intérieure. »

Skodan Milosich, Après l’Empire , Les Presses de la fondation des sciences spatiopolitiques, Paris, 2010, p. 25.

« L’opposition entre les défenseurs de la nature et ceux de la société, entre les supporters de la mobilisation poétique et ceux du calcul économique, a depuis longtemps remplacé la guerre des religions, celle des classes et celle des nations »

Joseph Gandois, fragment d’un cours d’anthropologie politique retrouvé dans les décombres de la Sorbonne,
Paris, 2017








1



La masse grandit, obscure sur le semis d’étoiles. Quand elle atteignit la taille d’une falaise, Sahul distingua les fissures vaguement lumineuses courant dans la roche métallique, comme si un immense vase avait été fragmenté puis réparé, avant d’y cacher une flamme pâle.

L’effet s’estompa à mesure que le modex (module d’exploration extérieure) approchait. Sahul visa un moutonnement de replats de bronze, et l’engin vint se plaquer contre l’un d’eux, arasé en un cercle approximatif. Le sol lisse aurait pu découler d’une cristallisation géologique ou d’un impact de météorite. Mais la nature ne pouvait être l’auteur des grandes lettres romaines parfaitement régulières qui y avaient été gravées :

TERRA XII


Trois griffes de titane jaillirent du bord de la plaque et saisirent aussi délicatement le modex que les doigts d’un gourmet autour d’une cerise confite. Une bouche avide s’ouvrit sous le petit véhicule, découvrant les sinuosités d’un profond gosier, creusé dans la masse rocheuse. La pesanteur artificielle s’activa, et le jeune homme éprouva une fois de plus l’illusion de tomber dans la torpeur d’un ventre de géant. Le modex sombra dans le puits sans fond, sa chute soigneusement contrôlée par trois rails magnétiques jalonnés de numéros fluorescents, qui montaient maintenant vers Sahul à la vitesse de l’éclair.

L’interphone virtuel grésilla. La voix de sa mère émergea du bruit.
-Enfin, tu es là !

Sahul prit les devants :
-Ne me dis pas que tu as eu peur !
Un soupir lui répondit. Il sentit qu’elle se maîtrisait.
-Je n’arrive pas à prendre l’habitude.
-Il n’y a pas de risques... Enfin, seulement une chance sur 10-2.
-Tu te souviens comment a fini Terra II avec 99,6 % de fiabilité de tous ses composants ? Elle s’est désarticulée à quatre-cent jours de Planète, et à deux cent quatre vingts de Mars!
-Mère, je suis las de ces vieilles histoires. Le modex n’a pas la complexité d’une Creuse. Et les Ordys ont engrangé trois siècles de perfectionnement. Ils ont laminé l’erreur technique résiduelle !

Il savait l’argument faible. Ilnara ne lâcherait pas prise aisément.

-La statistique n’a pas changé, reprit-elle. 2% de chances de se volatiliser, ce n’est pas négligeable ! Surtout si l’on y ajoute les incertitudes d’une possible… réussite.
Sahul se fit sarcastique.
-Aurais-tu cru une seule seconde à la possibilité d’un Passage ?
-Je t’accorde que ce n’est pas rationnel, Fils. Mais il faut compter avec le charisme de la lignée de ton père.
-Tu veux dire que...
La décélération écrasa le jeune homme dans les profondeurs du fauteuil ergodynamique. Le temps de passer en contrôle externe, les équipements du modex s’éteignirent.

Sahul reprit son souffle.
-… que tu pensais vraiment...
-Ne t’emporte pas. Je suis à la bibliothèque Fortenot avec Volpol. Il a des informations à te confier.

Le jeune homme serra les mâchoires.
-… importantes, je présume.
Il coupa la com.

La haine qu’il portait à son “beau-père” ne passait pas inaperçue d’Ilnara, mais il souhaitait lui montrer aussi la maîtrise dont il l’enveloppait, la sculptant telle une arme de glace.

Le modex s’ouvrit en quartiers, fruit d’argent posé sur un lit sablonneux. Sahul demeura ébloui quelques secondes. Puis ses yeux distinguèrent les détails familiers du paysage interne où il avait émergé. Les entrailles de Terra XII ; son monde maternel ; son monde tout court.

Terra XII était sans conteste le plus vénérable des vaisseaux spatiaux de type 2xPC (Planète Creuse à Population Civile). De l’extérieur, cela ressemblait à un colossal menhir grumeleux. Ou bien à une gigantesque amphore noyée, bosselée par des centaines de coquillages fossiles. Certains constructeurs concurrents avaient créé la rumeur selon laquelle la référence esthétique de son créateur était plutôt le produit fécal d’un gigantesque saurien. Plus poétiquement, on l’avait enfin comparé à une île grecque oblongue, tout en rocailles et falaises, qui se serait arrachée à la mer pour fuir dans l’espace.

Sous cette rude apparence, il s’agissait de deux vastes cylindres carbométalliques longs… de 20 km, le plus étroit (tout de même 8 km de diamètre) emboîté dans le plus large, et séparé de sa face intérieure par une couche d’eau de deux cent mètres d’épaisseur, suffisamment réchauffée pour ne pas geler près de la paroi externe. Le « petit » cylindre tournait sur son axe longitudinal, entraîné par le mouvement du liquide sur lequel il flottait, de manière à produire sur sa surface interne habitable une gravité de trois quarts de G

Les deux volumes étaient obturés par des couvercles de même matériau. A l’extérieur, ils étaient convexes et protégeaient sous leur courbure les complexes appareils disposés autour des moyeux du cylindre « gravitationnel ». Vers l’intérieur, ils étaient doublés d’immenses murs circulaires plats, peints en bleu-ciel.

Vu du point où le Modex avait émergé, l’horizon artificiel était camouflé par un habile mélange de reliefs réels et virtuels évoquant une cordillère désertique, rappel du bouclier extérieur de l’astronef. Le « ciel » couleur cobalt était adouci vers le zénith par un embrun perpétuel. Celui-ci contribuait à l’illusion du cycle nyctéméral et cachait les origines de « l’axe solaire » qui traversait Terra XII de part en part.

Pour Sahul Fraga comme pour la plupart des habitants de la Creuse, ce trompe-l’œil ne fonctionnait pas. Il reconnaissait les lignes des gros rivets sous la nuée factice et pouvait en déduire l’heure locale, comme autrefois les marins lisaient la voûte céleste. D’autant que, depuis quelques années, une vilaine blessure de rouille cisaillait le mur Sud, telle l’aiguille d’une sinistre horloge. Elle semblait vouloir indiquer le temps qui restait à vivre au Vaisseau. Une décennie, peut-être ?

Le survêtement-palpeur de gravité 0, était un organe appartenant davantage au Modex qu’à son passager. Il se rétracta en langues de tissu ensommeillé. Sahul, libéré, se leva, étirant sa mince silhouette athlétique, débroussailla ses cheveux noirs qui reprirent leur volume, et examina les alentours. Pas de drone en vue : les relais de robpolice étaient inactifs dans les zones non prioritaires sur l’agenda des reconstructions. Il pourrait encore utiliser plusieurs fois le même puits d’extraction avant d’attirer l’attention des services du Censor.

Le jeune homme sortit de l’habitacle et se laissa glisser sur les échelons de titane sans craindre la chute d’une dizaine de mètres. Au sol, un vent insistant couvrit de sable ses chaussures. Il laissa le modex rentrer seul au bercail comme un vieux cheval, rétablit toutes ses connexions Com, et se mit en marche en direction du centre de commandement que signalait au loin un échaffaudage télescopique démesuré, rejoignant la rampe solaire au niveau d’un segment obscur.

-Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? Une semaine qu’ils sont sur cette fichue lampe… Je me demande s’il n’y a pas une défaillance-moteur. Cela ne serait que la troisième cette année !

La Creuse était propulsée par un bloc nucléaire détachable, fixé en général sur l’un des dômes. Sa vaste corolle était montée sur une arche, isolée du vaisseau par des matériaux bloquant l’irradiation. La chaleur intense du circuit primaire était réutilisée pour élever la température de la « mer » (le cylindre liquide intermédiaire entre la peau de roches et le « sol subjectif » intérieur), induisant un climat soigneusement contrôlé. Le moteur se nourrissait de lui-même en régénérant son plutonium, ainsi que de matériaux fissiles récoltés sur des météores ou des comètes. Cette collecte était l’occasion d’expéditions d’approvisionnement pour lesquelles les candidats se battaient. Tout était bon pour sortir d’une mortelle routine. En l’absence d’astres utiles, on pouvait encore procéder au filtrage magnétique des poussières du vide, l’équivalent cosmique – disaient les Pédagos - « des fanons des baleines retenant le plancton pélagique. »

Car les Pédagos (relevant de l’ordre Chan, et indépendants de l’autorité de commandement Ar) adoraient filer la métaphore maritime. Ainsi expliquaient-ils encore aux enfants que leur patrie avait effectué son premier voyage tel un gigantesque crabe mou, démuni de carapace. Sa surface externe n’avait d’abord été qu’une simple cuirasse de carbone d’un mètre d’épaisseur appliquée sur une armature de pylones. Elle était alors seulement recouverte de sacs géants emplis de régolithe (le sol meuble et poussiéreux de la Lune), la protégeant tant bien que mal des micrométéorites .

La première destination du vaisseau inachevé avait été Saturne. Il s’agissait, pour les virtuoses de la terraformation, de recouvrir le cylindre extérieur d’une massive armure d’écailles de roche, soustraites aux satellites de la ceinture de l’astre, et qu’on assemblerait de manière à former une coque autoportante, indépendante du squelette originel. Celui-ci, lentement réchauffé, serait noyé dans l’eau se dégageant d’une multitude de blocs de glace extraits du satellite saturnien Titan, jusqu’à ce qu’on puisse déverrouiller le cylindre intérieur qui flotterait librement « tel un sous-marin géant ». Alors seulement commencerait l’aménagement du bioespace sur la surface interne de celui-ci, la vie végétale ne supportant guère le froid, l’absence de gravité, ni a fortiori l’absence de fluide nutritif.

La « mer », possédait une autre fonction vitale : elle défendrait efficacement les habitants de la Creuse contre les terribles vents stellaires, infiniment plus chargés de radioactivité que des myriades de centrales nucléaires accidentées.

Cependant, plusieurs décades passeraient encore avant que l’on achemine à bord les dizaines de milliers de volontaires qui formeraient sa population. Ils se voueraient à y accomplir toute leur vie, et à y préparer à l’existence confinée plusieurs générations de leurs descendants, lancés vers des exoplanètes de colonisation, plus improbables les unes que les autres.

Après coup, la folie de ce projet était apparue à tous, et – la fabrication de quinze vaisseaux jumeaux ayant ruiné le DIEU - on avait renoncé à vouloir « ensemencer les étoiles ».
Une fois recapitalisés par une collecte mondiale de fonds publics, les programmes dudit DIEU avaient été massivement réorientés vers l’aménagement du système solaire, tout en bases lunaires, en navettes interplanétaires et en satellites péri-planétaires. Malgré cela, le coup parti des « Terres » ne pouvait plus être rattrapé, ni conjurée la cohorte des tragédies qu’il continuait à entraîner, à des distances toujours plus vertigineuses, dans une indifférence grandissant à la mesure de l’éloignement de ces ambitieux et désuets « mondes creux ».

Bientôt, près de la moitié d’entre eux ne répondirent plus aux appels de routine qui les rejoignaient en quelques années. Certains avaient explosé, tels de minuscules feux d’artifices solitaires et s’étaient changés en grappes de glaçons immuables, emplis de débris figés parmi lesquels des milliers de victimes de leurs guerres internes, ces suicides collectifs déguisés.

D’autres Creuses avaient subi des épidémies fatales -grippe improgrammable, mutation mortelle d’un innocent virus du rhume, ou simplement maladie bénigne devenue dangereuse en confinement de longue durée. Les survivants n’étaient pas assez nombreux pour gérer le vaisseau. Ils étaient devenus fous avant de se donner la mort ou d’errer dans les couloirs en ayant oublié le fonctionnement des Coms. D’autres Terres enfin s’étaient éteintes en silence, sans aucune explication plausible.

Cependant une demi-douzaine de vaisseaux-planètes avaient persisté dans l’Etre, cahin-caha. Elles étaient toujours plus seules et taciturnes, mais vivantes comme en témoignait de temps en temps un improbable message de leurs capitaines.

La témérité ancestrale qui avait ainsi produit Sahul Fraga et les siens sidérait toujours le jeune homme, pourtant enfant de troisième génération et aussi parfaitement accoutumé que possible à la pratique du voyage interminable. Comme beaucoup de ses compagnons d ‘errance interstellaire, il n’était animé que par une idée fixe : comment échapper à sa prison de roc, d’eau et de métal ? Cette obsession hantait l’histoire des Creuses, histoire qui, d’un vaisseau à l’autre, -pourtant distants de trillions de kilomètres- peuplait le vide astral de légendes croisées : mutineries, débarquements sur des planètes hostiles, rencontres avec de fantômatiques espèces étrangères, etc.

Sahul emprunta un sentier creusé dans le gypse durci. De gros palmiers torts s’y abritaient, leurs racines trempant dans un réseau de canaux. Plusieurs agonisaient, et leurs palmes blanchissaient en longs os courbes. Ici et là, des jujubiers s’étaient allongés en profitant de la faible gravité. Puis, ils avaient perdu feuilles et branchages, tels des cure-dents géants.

C’était là quelques-uns des stigmates du mal qui frappait de langueur les décors vivants de Terra XII. Peut-être était-ce mieux ainsi : l’artifice qui les maintenait se révélait enfin. Sa prétention à imiter la vie s’épuisait. L’ordy général n’avait plus la force de s’occuper de futilités, et la population végétale qui n’avait guère profité du siècle d’existence de la Creuse pour se débrouiller dans des interstices illégaux périrait. Tôt ou tard.

Sahul se faufila dans le dédale de ponts et de digues séparant des potagers paradisiaques semés à l’ombre des dattiers. La mesa rougeâtre émergea des frondaisons de la palmeraie : elle cachait le môle de commandement, ainsi que l’accès à l’un des blocs de propulseurs nucléothermiques, en panne depuis maintenant six années standard. Probablement irréparable, surtout après l’accident survenu à Nucléocrator, le technorob spécialisé du secteur.

Le jeune homme atteignit la caverne d’où jaillissait un flot d’émeraude bruissante. Il longea la rivière souterraine à la lueur verdâtre des rampes de bactéries photogènes. La fraîcheur le cerna et il resserra le col de sa tunique noire, ornée du seul parement d’or de Haut Dynaste Ar. Ses amis se moquaient de sa persévérance à revêtir ce vieil uniforme sans thermorégulation, mais Sahul voulait encore croire à la prééminence légitime de l’Ar dans la gouvernance des Creuses.

Bien sûr, celle-ci n’englobait pas les enseignements Chan, ni les affaires civiles, ni même les questions spécifiquement techniques , et elle disparaîtrait quand serait atteinte une planète vivable. Mais en attendant, les lourdes responsabilités du commandement étaient dévolues à la petite tribu Ar liée par le sang à l’existence de la Creuse, et Sahul estimait que, contrairement aux modes visant à l’effacement des Ordres, ces charges exigeaient une apparence respectable et respectée.

Une faille béait dans la paroi de droite du tunnel. Sous une voûte inégale, dans un fouillis de conduites, de fils et de longerons, une lampe de service éclairait un escalier raide. Le premier palier donnait sur une porte d’acier poli, comme celled’un coffre-fort, qui ne s’ouvrait que devant un badge de la Garde noire, la milice de Volpol. Au second palier, le marbre remplaçait le matériau grossier. Des stucs armoriés jalonnaient la montée, encadrant les bustes des anciens Officiers de Terra XII, aux cendres aujourd’hui dispersées dans l’espace infini.

Sahul s’arrêta devant la dernière statue. Il adressa un clin d’œil à la tête massive au regard rêveur, dont le support portait le nom - Liandro Fraga -du Commandeur disparu sans laisser de trace, le jour même où son fils atteignait l’âge de cinq ans.

L’inscription était suivie de la triple croix céleste d’or et de la mention classique pour les marins de l’espace : Sic itur ad astra (Ainsi s’en alla-t-il vers les étoiles ).

- Père, je crois que les choses avancent pour nous... chuchota Sahul.

Comme toujours, la statue cligna de l’œil en retour, un vague amusement flottant sur ses lèvres de pierre charnues. Du moins, le jeune homme entretenait-il cette conviction.


L’antichambre s’était embrasé des éclats de la hampe solaire. Sahul faillit se heurter à Volpol qui sortait de l’ascenseur. L’homme – maigre et flasque à la fois - recula et haussa un coude chamarré devant son visage. Il se reprit et découvrit de longues dents jaunes.
-Vous avez été rapide, mon jeune ami. J’ai eu à peine le temps de passer à mon bureau... prendre ceci.
Les doigts déformés tapotaient la couverture rugueuse d’un dossier autoscellé. Un rictus figeant son visage émacié, Volpol semblait attendre la réaction du jeune homme. Déçu, il toussa et fit disparaître le dossier dans les plis de sa houppelande brune.
-Votre mère nous attend.


2


Les jeunes gens affaissés sur le comptoir de cuivre semblaient mourir d’ennui. Les bocks de Délisse déversaient leur mousse bleutée, la lumière noire étincelait, stroboscopait, syncopait les silhouettes, l’AntiRock faisait trembler les tripes à l’intérieur des ventres. La foule d’allumés vrombissait partout alentour, les serveuses nues, vêtues de tatouages chaloupaient des hanches, les grands vitraux coloriaient toutes les salles de riants bariolages.
Et pourtant, ceux du comptoir avaient le regard vide, la lippe pendante, le museau triste, les cheveux électriques retombés sans ardeur.

La tête entre les mains, une ravissante Rousse à la chevelure en tour bifide semblait désespérée. Elle secouait tragiquement tout cet appareil, épongeant de gros motons de mousse.
-Solaine, tu vas te noyer dans le Délisse, hoqueta une fille blonde, que le dossier d’un haut tabouret maintenait droite comme un i.
Sur ce, elle éclata d’un rire strident qui se confondit avec les fausses sirènes de police de la musique.
-Mais non, Carda, répondit l’interpelée d’une voix oscillante. C’est très bon pour les cheveux. Par contre, toi, tu devrais remettre ton slip…
Appréciant les gestes affolés de vérification que sa remarque avait provoqués, Solaine éclata d’un rire tonitruant, qui jurait avec son allure raffinée de jeune Ar.
-C’est malin, dit Carda en se mettant à rire aussi. Le fait est que j’aurais pu l’oublier aux toilettes..
-Çà vole haut, remarqua pensivement un garçon aux grosses lunettes. Le Délisse ne vous réussit pas, les filles.
-Ne nous rabats pas la joie, Nikios, c’est assez la merde comme çà sur la Creuse. Une heure de Stockenberg ne nous détruira pas. Allez, je lève mon verre à la jeunesse de Honshin !
Personne n’accompagna Solaine qui, après avoir constaté ce manque désolant de solidarité, avala le reste de sa choppe dégoulinante.
-De toute façon, il faut que j’aille bosser, les Chéris. Je vais vous laisser à votre triste sort !
-Ne pars pas dans cet état ! s’insurgea Carda. Attends-moi au moins !
-Alors dépèche-toi…
-Mademoiselle ?
-Oui, dit Solaine tentant de focaliser son regard sur un point correspondant au visage du nouvel interlocuteur. On se connaît ?
-Non. Mais j’ai beaucoup entendu parler de vous.
La vision troublée de la jeune fille finit par s’ajuster sur un homme maigre, sombre, aux traits marqués, en uniforme d’officier de la sécurité.
-On vous a laissé entrer ici ? ironisa-t-elle. C’est le monde renversé.
-C’est le bock renversé, tu veux dire, gloussa Carda. Excusez-nous monsieur, mais on s’en allait juste bouffler dans le salon. Je veux dire souffler dans le ballon…
-Juste une seconde, Mademoiselle. J’ai un mot à dire à votre amie.
-Je.. je vous en pire,.. enfin, prie, dit Carda, désemparée. C’est curieux cette expression de souffler dans le ballon, ajouta-t-elle en regardant fixement son verre. Çà fait au moins trois cent ans que l’alcoolémie se calcule directement.
-Oui, renchérit l’étudiant aux lunettes. C’est comme « décrocher le téléphone », alors qu’on devrait dire « ouvre ta com »…
-Ne sois pas vulgaire, se renfrogna Carda.
-Mais… se défendit le garçon, interloqué.

Solaine et l’inconnu s’étaient un peu éloignés. La jeune fille était vaguement inquiète de l’allure solennelle du bonhomme. Qu’avait-il donc à lui dire ?
-Cela tient en peu de mots, dit l’homme lisant dans ses pensées. Votre ami est en danger…
-Mon ami, quel ami ?
-Vous savez très bien de qui je veux parler.
Solaine se dégrisait rapidement.
-Mais de quel danger parlez-vous ?
-Disons que les autorités s’intéressent à ses agissements.
-Quelle autorité ?
-Je ne vous dirai rien de plus. Mais vous aussi, risquez gros…
-Que voulez-vous dire ?
-Là encore, vous le savez mieux que moi. Zmylovski est un nom qui cache des périls redoutables… Il faut absolument vous calmer.

A la faveur d’un mouvement de foule, l’homme s’esquiva sans qu’il fût possible à Solaine, trop émêchée, de songer à le suivre.
Elle revint vers ses amis, embarqués dans une conversation oiseuse.
— Qui était-ce ? interrompit le jeune homme aux binocles.
— Je ne sais pas.
— Moi je sais, moi je sais ! frétilla Carda..
— Eh bien, renseigne-moi, alors, dit Solaine.
— En fait je ne connais pas son nom. Je sais qu’il tourne autour d’Ilnara, c’est tout. C’est un policier du palais.
— Ah bon. dit Solaine.
La mise en garde de l’homme sombre ne l’impressionnait pas. Elle était bien décidée à tenter l’action qu’elle s’était promise d’accomplir. Il n’y avait aucune raison pour que certains puissent garder pour eux des secrets merveilleux. Elle voulait sa part d’aventure, et il valait mieux laisser ces crétins du comptoir à leur Délisse et à leurs médisances.



3



Sahul ne supportait pas l’autorité vaguement paternelle du Censor, mais il ne lui accorderait pas le loisir de pointer chez lui une trop évidente puérilité.

Il y avait autre chose dans l’hostilité qu’il ressentait à l’encontre de “l’ami de sa mère”. Une certitude - injustifiable mais plus forte que le carbométal - résidait à l’arrière-plan de sa conscience : Volpol n’était pas un ami, mais l’agent résolu d’un plan élaboré à l’encontre de sa mère et de lui-même.

Comment le prouver ? Jamais Ilnara ne se contenterait de présomptions, et ce Mer ambitieux – qu’on avait incompréhensiblement laissé accéder à une fonction Ar - était d’une habileté diabolique. Il n’avait pas commis la moindre erreur; il n’avait manifesté envers Sahul qu’une imperturbable bienveillance, et avait toujours assisté la Commanderesse de ses avis judicieux et efficaces. Il l’avait abreuvée d’attentions, de consolations, de délicates prévenances. Sahul ne voulait rien savoir de ses talents amoureux, mais il devait s’avouer que sa mère semblait plutôt épanouie de ce côté là.

Ilnara les attendait, assise à une table de lecture, sous une arche imposante d’étagères de livres anciens. Pâle, mince, drapée dans la toge de Nuit, ses cheveux de jais tirés sur les tempes et rassemblés sur la nuque en un chignon sévère, la commanderesse en imposait à ses concitoyens par l’élégance de son port et la douceur de sa voix aux inflexions graves.
Devant son fils, toutefois, elle fondait, devenait chaleureuse et véhémente. Lors de retrouvailles en présence de Volpol, Sahul pouvait parfois capter chez le Censor de fugaces tremblements de paupières, qu’il interprétait -avec satisfaction- comme les indices inconscients de la contrariété jalouse.

Cette fois-là, pourtant, nulle trace de connivence maternelle dans l’attitude d’Ilnara, qui leva vers les arrivants un visage soucieux.
-Ne tardons pas. S’il te plaît, Volpol, montre à ce jeune imprudent ce que nous savons des risques qu’il encourt à poursuivre une chimère.
-Volontiers, Madame, dit onctueusement le Censor.
Il posa le livre sur la table et le tourna vers Sahul, l’ouvrant à l’aide d’un onglet de cuir. Le jeune homme s’obligea à considérer avec un intérêt poli la technocarte en trois dimensions.
-Je suppose que tu as déjà vu ce document ? demanda Ilnara d’un ton imperceptiblement accusateur.
-Bien sûr, railla Sahul, l’interdit de Barbe-Bleue sur la chambre secrète n’a pas fonctionné sur moi ...!
-Je suis déçue, dit la Commanderesse, mais tu n’es plus un enfant. L’unique raison d’interdire la consultation des ouvrages Fortenot B, est qu’ils recèlent des dangers mortels, et cela d’autant plus que personne ne sait vraiment en quoi ils consistent.
-Alors comment sait-on qu’ils sont mortels ?
Le vieux Mer s’éclaircit la gorge. Ses incisives jaunâtres réapparurent.
-L’impertinence envers votre mère est inutile. La réponse est simple : nous avons la liste des personnes qui, en douze ans, ont disparu du vaisseau, après avoir pénétré dans le local B.
Vous me demanderez comment on sait qu’elles y sont entrées, et qu’elles n’en sont pas ressorties vivantes. Simple et certain : c’est le seul local dont nous ayons laissé activé le contrôle génométrique. Ainsi sommes-nous en possession des identités génétiques de douze personnes, pas moins, pas plus, qui soit ont été retrouvées mortes à l’intérieur –ce qui fut le cas pour dix d’entre elles- soit, pour les deux dernières, se sont littéralement évanouies !
-Vrai ? s’étonna Sahul, tout de même impressionné. Vous ne savez rien de plus sur ces disparus ? Ont-ils laissé des écrits, des objets ? Il y a peut-être un passage...
-Intéresse-toi plutôt aux morts avérés, l’interrompit Ilnara : à chaque fois, nous avons trouvé un vrai carnage. Quelque chose leur a sauté au visage et les a déchiquetés, littéralement .
-Un peu comme s’ils avaient été aspirés au fond d’un broyeur organique, renchérit Volpol. Seuls les jambes et les pieds restaient intacts.
-On dirait un film gore des anciens temps, ricana Sahul.
-Mais, ajouta froidement Ilnara, l’agresseur –s’il y en a un- n’a laissé aucune trace génétiquement identifiable. Pas une cellule de peau ou de corne, pas non plus de débris métalliques.

Sahul sentit un frisson rétrospectif lui parcourir l’échine et demeura silencieux un moment.
-Est-ce que les visiteurs avaient consulté des ouvrages particuliers ?
-On n’a pas pu le savoir. Ils ont tous rencontré la mort dans l’antichambre du local B, probablement en sortant. La plupart avaient pris le temps de ranger soigneusement les documents en brouillant les historiques de consultation, et ne semblaient pas en avoir subtilisé, en entier ou en partie. Les vérifications sur les demandes de présentation ont toujours été négatives. Et les victimes n’avaient jamais d’objets personnels qui auraient pu nous mettre sur la piste de leurs intentions : appareils d’enregistrement audio, imago ou info.
-Etrange. Mais a-t-on enquêté sur ces personnes ? Elles auraient pu avoir des traits communs.
La mère de Sahul ébaucha un sourire.

-Non. Rien, en dehors de la curiosité malsaine, probablement liée aux rumeurs récurrentes sur le Point de Jonction. N’oublie pas que les décès s’échelonnent assez régulièrement sur douze ans.

Sahul demeurait immobile, le regard dans le vague, et Ilnara dissimula un sentiment attendri . Petit, il prenait déjà cette attitude quand il écoutait les contes qu’elle inventait pour lui. L’air de ne prêter attention à rien, tout en enregistrant le moindre détail, la moindre phrase, qu’il ne manquait pas de lui restituer la semaine ou le mois suivant. Drôle de petite machine cérébrale.

Les yeux de Sahul redevinrent vivants, et il fit claquer ses doigts, à la façon des gouapons de Honshin-sud.
-Attendez ! Si vous possédez les données des entrants, vous avez donc les miennes... et celles de tous ceux qui ont pénétré le local-autorisés ou pas- et en sont ressortis indemnes.
-Bien sûr, admit Volpol avec componction. Cela donne 132 demandes d’entrées clandestines et 346 officielles, concernant respectivement 110 et 69 personnes. Ce qui veut dire que les officiels sont revenus trois fois plus que les clandestins, dont la plupart n’ont tenté qu’une seule incursion.
-Des étudiants, je présume.
-Oui. La fameuse épreuve du “livre sacré” du bizutage de première année. La quête des célèbres mémoires secrètes de la femme de Platon !
-Bien, mais il reste 22 entrées clandestines multiples. Savez-vous comment elles se distribuent ?
-Précisément, dit Ilnara : il y a TOI qui est revenu 8 fois, dont 6 cette année. Cinq personnes on récidivé deux fois. Reste, un dernier visiteur, venu quatre fois...
-Et qui est ?
Le visage de la Commanderesse se ferma, devint énigmatique.
-Je n’ai aucune raison de te le dire. Tout du moins maintenant.
Sahul demeura de marbre.
-Bien, Mère. Si tu l’estimes préférable.
-Je l’estime beaucoup plus sûr pour ta santé ou ta vie.
-Tu suspectes donc cette personne d’en vouloir à mon existence ?
Ilnara sourit, cette fois plus détendue.
-Tu prêches le faux pour savoir le vrai. Je peux au moins te dire ceci : je redoute surtout la combinaison de vos deux témérités. Mais cela n’exclut pas une méfiance sur les motivations spéciales que cette personne pourrait nourrir sur des sujets tabous. je veux dire, des questions relevant de notre sécurité collective, et donc de mes compétences exclusives.
-C’est bien mystérieux. Mais revenons à un autre mystère : celui des deux personnes entrées dans Fortenot B et dont on a plus retrouvé aucune trace biométrique. C’est bien cela ?
-Exact, soupira Volpol. Votre mère m’a autorisé à vous révéler leur identité. Il s’agissait de Gandril et d’Olnah, deux Mers de troisième génération, en visite sur le vaisseau depuis trois mois. Ils devaient en principe en repartir quelques semaines plus tard, sur la navette transluminique.

Une moue méprisante se forma sur le visage juvénile de Sahul :
-Ces deux singes froids ?
Ilnara sourit encore. La formule synthétisait une impression proche de la sienne.
-Tu sembles te les rappeler précisément. T’auraient-ils causé quelque souci ?
-Non, mais j’ai un souvenir désagréable des conférences qu’ils ont données dans la section des Etudes Inter-mondiales. Je croyais vraiment qu’ils étaient partis.
-Nous l’avons laissé entendre, admit le Censor. Ceci en accord avec la Sécurité. Nous avons fouillé soigneusement le vaisseau. Leurs seules empreintes dataient d’avant leur passage au fonds Fortenot, où leurs pas semblaient brusquement s’arrêter, un peu comme devant une plaque de transfert. Mais il n’y a aucune installation de transfert dans la bibliothèque. Nous sommes extrêmement perplexes.
-Est-ce que les morts violentes ont précédé ou suivi le passage de ces deux personnages ? demanda Sahul soulevant un sourcil inquisiteur.
-Ils sont entrés deux jours après votre cinquième visite, pour être précis, et il y a encore eu quatre entrées fatales après leur ... disparition. Mais la majorité des morts sanglantes avaient eu lieu bien avant.
-Et vous dites qu’aucun document n’a été dérobé ?
-Non, les registres automatiques l’auraient signalé.
-Ni… modifié ?

Volpol marqua un temps d’arrêt, triturant des mêches vaguement rousses de sa rare chevelure.
-Cela est fort improbable, à moins qu’ils ne nous aient caché des talents de reprogrammeurs hors pair.
-Et l’ordre Mer ne s’est pas plaint de la disparition soudaine de leurs ressortissants ?
-Non, et c’est sans doute cela le plus étrange, remarqua Ilnara, le regard rêveur. J’espère qu’ils n’ont pas inventé une technique de transfert incontrôlable. Ce serait assez grave.
-Sans compter, renchérit le Censor, qu’ils auraient pu aussi imaginer dans la foulée un nouveau mode de capture de données.
-Mais Satreloppe ! rugit Sahul, qu’avez-vous donc à cacher dans Fortenot B, que l’ordre Mer n’ait déjà dupliqué et analysé mille fois ?
-Du calme, Garçon, il ne sert à rien de…
-Volpol ! cria Sahul le doigt pointé, vous souvenez-vous de l’endroit exact où s’arrêtaient les empreintes thermobiotiques des deux crétins Mers ?
-Non, hésita l’interpelé, mais je vais consulter les archives, si tu penses que cela a du sens.
-Tout de suite, s’il vous plaît !
-Tu as une idée? fit Ilnara, interessée, tandis que Volpol, la mine renfrognée, tapotait sur son poignet une suite de codes ouvrants.
-Oui, et, hélas, je devrai la partager avec vous. Ce n’est sans doute guère prudent, mais au point où nous en sommes...

La table se changea en écran tridi, et sembla se creuser sous le regard plongeant d’une caméra de surveillance de la bibliothèque. Le noble carrelage de marbre noir et blanc était éclaboussé de sang sombre et de misérables déchets organiques formaient un vague cercle autour d’un impact brûnatre. La légende en surbrillance suspendue en l’air, en bas et à droite, indiquait : 3 mai 250 N.E. (2350 AC) ; im. 54/02H.25M.34SEC.6D.4C.32M.360 N.
-La pièce 56 B s’exclama impatiemment Volpol, exhibant son rictus safrané, pas la 54.
Les sinistres débris disparurent comme par enchantement pour laisser le damier de sol parfaitement lisse et propre, vaguement diaphane.
-Nous y voilà. Rien n’est visible sur l’image, et la caméra n’a rien enregistré pendant 5 minutes 6 dixièmes 4 centièmes 32 millièmes et 320 nanosecondes avant cette scène. A 319 nanosecondes, nous voyons ceci.
Docile à la moindre impulsion mentale du Censor, le mémoriel recula à l’image prescrite, et l’on vit distinctement deux ombres projetées, l’une grande et maigre, l’autre plus petite et rebondie, se déplacer latéralement, à mesure, interpréta Sahul, que la lumière intégrée à la porte d’entrée glissait derrière leurs propriétaires, en eux-mêmes invisibles.
-Ce sont bien Olnah et Gandril. La caméra du couloir a effectivement enregistré leur image. Je peux vous...
-Inutile, trancha Sahul, c’est évident. Pouvez-vous magnifier la prise 56 B ?
-Sur quel secteur jeune homme ? demanda aigrement Volpol, qui détestait être traité en serviteur par ce jeune aristocrate-né.
-Je ne sais pas. Explorons.
L’ordy se mit en pilotage automatique, décrivant de larges cercles concentriques, tels ceux d’un oiseau de proie.
-Arrêtez ! s’écria Sahul. Remontez d’un cran ... Voilà.
-Je ne vois rien, dit Ilnara.
-Si, regarde ! Un éclair brumeux sur la droite. Agrandissez un peu... Regardez le vieux clavier de bois lustré du poste de consultation. Je suis pratiquement sûr que l’éclair est la trace fugitive du mouvement d’une des touches. Oui...
Sahul se saisit du poignet osseux du Censor et cliqua en expert sur la plaque tactile.
-Mais, je ne vous permets pas…
-Regardez donc ! La touche Z. Vous ne voyez pas qu’elle produit cette lueur en remontant ? Ce qui veut dire que quelqu’un a appuyé dessus l’instant d’avant, même si toute la séquence qui le prouverait a disparu. La personne ou le mécanisme qui ont supprimé ces informations n’ont pas été assez précis. Ils ont laissé passer cet ultime indice. Nous pouvons en conclure que l’un des deux Mers a appuyé sur la touche Z avant de disparaître !
Sahul, très fier de lui, croisait les bras en défiant ses interlocuteurs.

Ilnara se tourna lentement vers Volpol.
-Sais-tu ce que pourrait être un code finissant par Z ?
Le Censor, ravalant son agacement, secoua la tête.
-Hélas, Signorella, cela pourrait être n’importe quoi ! D’ailleurs, le scripteur n’avait peut-être pas terminé son message. Enfin, rien ne nous certifie que ce soit le mouvement des doigts sur les touches qui ait entraîné, enfin, déclenché la mort des intrus.
-Non, rien ne nous le certifie. Mais avoue que l’hypothèse est tentante.
-Quoiqu’il en soit, dit Sahul, nous sommes au moins certains que ces abrutis s’intéressaient au poste B, c’est-à-dire, si je me souviens bien de ce dont j’aurais toujours dû ignorer l’existence, à la bibliothèque de physique méta-cosmologique théorique (PMCT, pour les intimes). Un ancien domaine, oublié et méprisé par nos terraformateurs locaux, au nom de la sacrosainte “ utilité “.
-Du calme, Sahul, intervint doucement Ilnara. La polémique académique n’est guère de circonstance, et..
-Au contraire, Mère. Rien n’est plus d’actualité ! Messire Volpol, le parti sur lequel vous vous appuyez pour gérer notre vaisseau a réussi à étouffer toute recherche sérieuse, voire à tourner en dérision toute vocation dans le domaine, dont les derniers modules universitaires ont été éteints, si je ne me trompe, il y a une décennie.
Je ne sais comment vous avez obtenu l’accord des Maîtres pour ce véritable suicide collectif des prérogatives Chan sur le vaisseau, mais le prétexte en était puissant : ne fallait-il pas réunir les énergies et les consacrer à la découverte exclusive de solutions à la dégradation de Terra XII ?
Le ton railleur du jeune homme comportait une dose de haine convulsive, mais Ilnara ne jugea pas utile de l’arrêter sur sa lancée. De la colère pouvait parfois sortir du bon.
-Or, rien ne « certifiait » -comme vous aimez tant à dire- que la meilleure méthode pour sauver Terra XII ait consisté à éteindre la PMCT ou la théologie, voire l’art galaxial, pour se contenter de quelques ateliers de soudure, d’observatoires du bombardement granulaire ou de séminaires sur les colles quantiques ! Je suis de ceux, au contraire, qui pensent depuis longtemps (le vilain sourire de Volpol à ces mots faillit l’entraîner à hurler, mais il se contînt) que c’est dans l’avancement constant de la théorie de pointe que nous aurions pu, que nous pourrions enfin trouver un moyen de sortir de ce ... tombeau !
-Maintenant, Sahul, change de registre, dit durement Ilnara, je n’aime pas que tu..
-Que je dise la vérité, Mère ! Cela te gêne aussi, et je le comprends, puisque c’est avouer ton impuissance à être autre chose qu’une gardienne de cimetière !
Ilnara se leva, l’oeil étincelant.
-Je ne te permets pas. Retire ces mots !
Mais Sahul était submergé pas l’intensité de ses sentiments, et en était lui-même surpris. Ses mâchoires se serrèrent et il eut un haut le coeur. Un instant, il plongea ses yeux dans les pupilles pâles de Volpol, et en soutint le regard jusqu’à ce que le vieux Censor baissât les paupières, secouant le cou.
Le jeune homme tourna les talons et s’éloigna.
-Sahul, reviens !
L’interpelé ne se retourna pas et sortit. Mais quelque chose lui traversa l’esprit, et il fit volte-face, revenant se planter sur le seuil.
-Je ne te hais pas, Ilnara, dit-il en détachant les syllabes. Mais je crois que je dois travailler seul sur cette affaire. C’est peut-être encore bien plus vital que tu ne le penses. Puis-je espérer que tu ne feras pas désactiver mes passes ?
-Bien sûr que non, Sahul. Tu sais bien que je ne peux pas te faire une chose pareille. Tu es l’héritier dynastique en titre, après tout. Mais pourquoi es-tu si... emporté ?
-Les points de vue sur le monde sont variés, Mère. Pourquoi crois-tu que seul le tien est réaliste ?

Ilnara leva les yeux au plafond, et quand elle les rabaissa, son fils avait disparu, cette fois pour de bon. Elle demeura silencieuse et rêveuse.

Volpol arpentait nerveusement la pièce. Il interrompit sa méditation.
-Maintenant que ce jeune intrépide est parti, je peux bien vous dire une chose, Madame.
- Qu’attends-tu ?
-Z est l’initiale de Zmylovski, l’un des plus grands théoriciens de la physique métacosmologique. Un chercheur subversif, mis à l’index depuis longtemps.
-Il est probable que Sahul a fait le même raisonnement que toi.
-Bien sûr, Madame. D’autant que c’est précisément l’oeuvre de cet auteur que notre garçon a consulté intensivement les huit fois où il est venu en Fortenot.
Ilnara se retourna, stupéfaite.
-Et c’est maintenant que tu me le dis, Volpol ?
Le Censor haussa les épaules.
-Etait-ce si important ? En revanche, je ne savais pas que Gandril et Olnah avaient fait de même. C’est Sahul qui vient de le découvrir, faisant preuve, je l’avoue, d’une surprenante sagacité...
-Tu as raison. Mais je trouve çà inquiétant, et même effrayant.
-En quoi, Madame ? Ces vieilles idées n’ont pas de portée...

Ilnara se leva, remontant sur son épaule le drapé couleur nuit.

-As-tu remarqué une chose ?
-Quoi, Madame ?
-Sous la colère de Sahul ?
-... ?
-Il y avait de la peur, Volpol. Je lis dans l’âme de mon fils à ciel ouvert. Et je peux te dire ceci : sous ses airs bravaches, je sais qu’il a peur. Je me demande si...
-Quoi, Madame ?
-Rien, juste une idée bizarre.
La porte ovale des appartements privés se déroba dans sa rainure dorée et aspira la grande femme dans une pénombre ouatée.









4


Sahul courait à longues foulées sur la chaussée métallisée. La route de douze kilomètres en ligne droite menait du “Sahara“, la zone désertique entourant le môle de commandement, au groupe des Trois Villes situées au « Nord » du cylindre : Dicee, Ildefre et Honshin.

D’habitude, le sport calmait son corps et son esprit. Mais la boule d’angoisse persistait ; Elle s’était formée sous son plexus solaire, quand il avait perçu le bref reflet mouvant sur la touche Z, et n’avait cessé de se durcir depuis. Il n’avait pas peur pour lui-même, bien que s’étaient succédés les souvenirs des consultations qui auraient pu lui être fatales, tout comme l’une d’elles l’avait été, il en était convaincu, pour les deux Mers, évidemment en mission de police terrestre. Son inquiétude allait au fameux visiteur que sa mère n’avait pas voulu nommer. Il en était sûr, ce visiteur dont Ilnara craignait qu’il ne partage avec lui des informations dangereuses, était une visiteuse. C’était Solaine. Et sa mère le savait. Et c’était pour elle qu’il se rongeait les sangs, ce qui était sans doute idiot, étant donné l’incroyable capacité de cette fille à se tirer des plus mauvais pas…

Il s’en doutait depuis déjà quelque temps, mais la « touche Z » avait établi dans son esprit un rapport nécessaire avec la jeune fille. C’était Solaine qui avait trouvé la première, en faisant des ménages à Dicee deux ans auparavant, un vieux cours de Zmylovski coincé dans la couchette d’un prof depuis longtemps parti en retraite. C’était Solaine qui lui en avait parlé, et c’est avec elle seule qu’il en avait discuté des heures après les séances de maths, parce qu’ils se plaisaient, parce que leur plaisir d’être ensemble était à la fois érotique et intellectuel : en amour comme en pensée, ils aimaient l’aventure et se retrouvaient en ceci différents de la plupart des Jeunes citadins, trop amollis à leur goût, excepté leur passion de chasser les rats-de-structures.

Maintenant, Sahul se reprochait amèrement d’avoir provoqué son amie en lui affirmant que jamais il ne la laisserait approcher de la Balise, cette compagne secrète de la Creuse dont il avait finalement révélé l’existence à Solaine. Il était certain qu’elle avait relevé le défi après leur dernière dispute : elle avait tenté quelque chose, la folle, il en était sûr. Il aurait mieux fait de l’inviter à partager au moins une visite à la Balise. Il aurait suffi de ne pas la mettre sur la piste des capacités étranges et extraordinaires du satellite. Elle se serait vite lassée, ennuyée. Au contraire, aujourd‘hui sa curiosité était exacerbée, et elle s’était jetée dans la première bêtise venue…

Que l’orpheline n’ait pas été déchiquetée par les pièges du Fabriquant ne l’étonnait pas outre mesure. Ils avaient souvent discuté de la défense naturelle que représentait ce qu’ils appelaient, d’après Zmylovski, “ l’intermède “. Il suffisait que l’espace de transformation fût mal réglé, fût-ce de façon infinitésimale, pour que l’intrus implosât jusque dans l’intimité de ses plus petites molécules organiques. Mais Solaine était une excellente informienne.

La contribution théorique principale du vieux Polonais portait précisément sur le concept de « transformation parfaite », et Solaine n’avait certainement pas exécuté ses raids nocturnes en Fortenot sans manifester une prudence minimale vis-à-vis de la possibilité de réglages imparfaits. Or la solution était relativement facile, au moins dans le principe : il suffisait de laisser l’onde d’adaptation frapper un écran d’eau épais. L’un des écrans qui servaient à blinder les Modex contre les vents radiatifs, pouvait convenir. Certes, ils étaient encombrants, et on ne pouvait pas les transporter d’un secteur à l’autre sans se faire remarquer. A moins d’obtenir la complicité d’un technicien de paroi, chose bien trop aisée pour la séductrice impénitente qu’était Solaine.
Non, ce n’était pas le danger d’être repoussée ou blessée par l’Intermède qui menaçait Solaine...

En réalité trois périls se croisaient au dessus de sa jolie tête aux tresses rousses tarabiscotées. D’abord le plus improbable : cette folle avait pu tenter le transfert vers la Balise, sans prévenir personne, et le réussir. Il avait lui-même trafiqué le code dès qu’il l’avait découvert, de façon à être désormais le seul à pouvoir le débloquer. Mais qui lui disait, après tout, que la petite fûtée n’avait pas enregistré les données utiles avant lui et sans lui en parler ?

Toutefois, comment aurait-elle pu accéder à la Balise sans laisser d’info identifiante ? Ou sans le croiser, lui, lors d’une de ses fréquentes navettes ? Et puis, en imaginant même qu’elle ait réussi à y monter sans qu’il s’en rende compte, il ne pouvait pas accepter l’idée qu’elle ait pu débarquer dans ce qu’il appelait « le monde étranger… », monde probablement virtuel dont la Balise s’entourait parfois. Mais, à supposer qu’elle ait franchi la première barrière, et se soit balladée dans la première circonférence, elle pouvait avoir rencontré les Passeuses, ou, pire, ramené avec elle un intrus. Sans s’en douter, bien-sûr. Il était bien placé pour savoir que ces horreurs pullulaient dans les couloirs parallèles du « monde étranger » , même si chaque couloir était étanche et contenait une faune spécifique, inconnue des cercles voisins.

Sahul n’avait pas pu dire la vérité sur la Balise à sa mère. C’était son jardin secret, et le seul lien qui l’unissait à son père disparu, dans une sorte de connivence posthume. Mais la seule idée qu’il puisse arriver à Solaine le genre de choses dont il connaissait le résultat horrible sur les animaux qu’il avait laissés comme appâts sur les confins de la Balise, le rendait malade.

Le deuxième péril était pourtant plus sérieux. Il venait du réseau de Volpol, et il s’amplifiait de minute en minute depuis que sa mère avait fait allusion à la proximité d’idées entre lui et « l’autre visiteur » indemne. Le vieux Censor n’était pas idiot, et si lui, Sahul, avait pu comprendre à mi-mot qu’il s’agissait de la jeune fille, il était plausible que Volpol en eût fait autant. Ce décadent nuisible –malin comme une fouine des poutrelles- était peut-être en train de tirer sur les fils de sa toile pour coincer Solaine, la brillante orpheline. Il la surveillait depuis longtemps, et elle avait sans doute déclenché un mouchard de trop, ces derniers temps.
Sahul se demandait rétrospectivement si le Censor ne l’avait pas fait convoquer par sa mère afin de provoquer des révélations sur les archives Fortenot, et de brusquer une enquête en cours sur Solaine, quitte à bousculer les impavides fonctionnaires du Centre Parental.

Le plus terrible des dangers, cependant, était le plus impalpable, le plus incertain. Il résidait dans la PRESENCE qu’il avait toujours subodorée en consultant les archives Fortenot. Quelqu’un ou quelque chose surveillait subtilement l’accès aux données. Un retard d’une fraction de seconde survenait souvent dans l’accès à certains documents, surtout ceux qui concernaient son père, jusqu’à sa soudaine disparition. Sahul en avait pris conscience le jour où il était tombé sur cette curieuse histoire de robot-médic qui avait refusé de soigner le commandant Liandro Fraga pour un vulgaire bobo au doigt. Le Fonds avait bien mis un quart d’heure avant de le laisser regarder les archives, et avait même interdit toute relecture !
C’était un détail, mais Sahul connaissait assez les structures informatiques du vaisseau pour savoir que CELA disposait d’une puissance de manipulation qui dépassait de loin les capacités classiques de l’élite robarmée de Volpol. A moins, bien sûr que le vieux Censor ne soit qu’un larbin au service de la PRESENCE. Ce qui, pour réduire à deux le nombre des périls distincts, ne ferait que les rendre plus menaçants encore !

Sahul tenta une connection mentale avec son amie. La transmission de pensée était une vue de l’esprit, mais la technologie Creuse avait tout de même fait progresser la Com au point d’utiliser les micro-mouvements silencieux de la glotte et du larynx pour reconstituer la sonorité d’une voix. Ce qui suggérait irrésistiblement que la pensée passait directement d’un corps à l’autre, aussi distant fût-il.

Silence complet. Il demanda le dépôt de message, se présenta comme « Zonchobar », laissa quelques mots anodins, et attendit que Solaine réagisse. Même dans un lieu où elle ne pouvait pas parler, elle finirait par répondre. A moins qu’il y ait eu un malheur, une seule chose pourrait la dissuader de répondre : la certitude que les « oreilles » de Volpol la localiseraient immédiatement. Il fallait s’accrocher à ce mince espoir avant d’envisager le pire.

En passant, Sahul montra le poing à un vieil électrovan carbonisé le long de la piste, séquelle de la grande Panne de l’année locale 23, quand tous les servordys des véhicules autonomes avaient été foudroyés. Heureux les conducteurs qui n’avaient pas fini contre un mur ou au fond d’une des profondes travées qui divisaient le cylindre intérieur en tranches de saucisson. Chanceux avaient été ceux qui ne s’étaient pas retrouvés bloqués dans leur véhicule, bientôt en proie à l’asphyxie. Presque huit cent personnes avaient ainsi succombé à l’impéritie des Technomers (depuis appelés technocs, avec une once de mépris).
Plus tard, ceux-ci n’avaient pas même été capables de substituer aux autos un train, ou autre chose. Ils se perdaient dans des projets fous, expérimentaient des systèmes magnétiques jouant sur la rotation du cylindre interne par rapport au cylindre externe, mais rien n’avait marché. Certains avaient même proposé des caravanes d’autruches, mais la variante sélectionnée de ces succulents animaux n’aimaient pas porter les humains. Elles s’effondraient sous leur poids au bout de quelques centaines de mètres. On avait aussi calculé qu’il faudrait des attelages de 3000 rats-de-structures pour tirer une personne moyenne (portée sur patins rouleurs) sur 20 km, à la vitesse de 7 km/h. Bonjour, les pelotes de rongeurs ! La Commanderie avait annulé ces plans fuligineux, puisque, de toutes façons, les convois propulsés dans les couloirs de la “peau“ suffisaient aux nécessaires échanges physiques rapides, de fret et de personnel. Les voiturettes électriques non guidées étaient parfaites pour les villes, et pour le reste… autant aller à pied ! Ce qui donnait d’ailleurs à Sahul une chance d’arriver à la Cache avant les sbires de Volpol.

Sahul obliqua à gauche, le long du canal médian qui recueillait les eaux de ruissellement sur la longitude 8. Le rebord de bêton était jalonné d’arbustes malades qui perdaient leur écorce par lambeaux enroulés sur eux-mêmes. Plus loin, les berges devinrent irrégulières et derrière un rideau d’ajoncs apparut une vraie forêt sauvage, enveloppée d’une brume spongieuse.

La forêt avait poussé dans une dépression accidentelle, au pied d’un monticule incongru. Aux dires des anciens habitants de la Creuse, celui-ci s’était formé par contrecoup d’un choc extérieur dû à un éclat de météorite ayant traversé le barrage antimissiles, une centaine d’années auparavant. La paroi rocheuse s’était condensée sous l’impact sans s’effriter, mais elle avait attiré le sol à sa périphérie, comme une pierre tombée dans un trou sur lequel on aurait tendu un tapis.

Les ingénieurs avaient jugé bon de conserver ce défaut en l’état, en l’isolant du reste de l’armature. D’un mélange de ciment, d’acier et de roche concassée était ainsi né un écosystème local. La fondrière entourant la bosse s’était emplie de débris organiques et gorgée de vase aqueuse : le Lac Puant. Le dit lac -épaisse soupe marécageuse- s’était peuplé de plantes bizarres et de bestioles réchappées de manipulations de labo. La réputation de l’endroit étant exécrable, et l’élégante jeunesse de la Creuse ayant un goût modéré pour les épidermes agrémentés de champignons inguérissables, peu de visiteurs avaient osé l’approcher, et encore moins cisailler la barrière métallique qui en interdisait l’accès.

Certains avaient néanmoins tenté l’aventure et les services de réparation, débordés, avaient fini par déconnecter les alarmes. C’était plus facile que de refermer des brèches avec du matériel coûteux, au risque de ne pas récupérer leurs robots, ou de les voir rentrer à l’atelier avec une caméra manquante ou un servordy vidé de ses logiciels d’attaque par quelque habile terroriste en puissance.

Au milieu du Lac Puant , l’ilôt émergeait sur un glacis de boue et de rouille, compost idéal pour la flore arborée dont les semences avaient pris le large des pépinières officielles. Un bouquet de chênes s’y était épanoui. Il abritait une cabane calfatée sur pilotis, plus ou moins isolée des remugles gargouillants échappant de trous profonds. Elle était connue des pêcheurs de truites cancérisées et de saumons tératogènes, ou des observateurs d’oiseaux monstrueux, de grenouilles à cornes ; ou encore tout simplement des amoureux éperdus, à court de refuges intimes.

Mis à part l’odeur pestilentielle qui s’insinuait entre les parois composites, la survie y était presque agréable, quasi baroque avec les tentures, les fauteuils de vieux cuir dépareillés, les divans construits de matériaux étranges, les bibliothèques de ginguois, les lampes éternelles et les réchauds à huile essentielle. Surtout, la cabane comportait coins et recoins, salles et arrière-salles, dont certaines n’étaient connues que de leur propre constructeur.

Ainsi de la Cache que Sahul et Solaine avaient fabriquée de leurs mains, lors de leur première « mise en ménage » d’adolescents. On y accédait sous un jeu de lames de parquet de la grande salle. C’était un réservoir métallique que les jeunes gens avaient arraché à un ancien massif hydroponique, et qu’ils avaient tiré comme une barque sous la maison, dans l’eau noire et turbide. Ils l’avaient ensuite scellé au plancher, en utilisant des matériaux d’étanchéité si efficaces que l’odeur méphitique du marais y était moins perceptible à l’intérieur que dans le reste du refuge.
Le plateau de planches qui formait le couvercle du sas d’entrée était commandé par un code connu des deux « propriétaires ». Une fois refermé, rien ne pouvait laisser penser qu’un local se cachait sous les pieds, lieu où l’on imaginait seulement la surface fétide et clapotante et des pilotis plus ou moins pourrissants.

Pour Sahul, c’était une évidence : si elle n’était pas dans la Balise… Solaine DEVAIT être dans la Cache.





5

Volpol était affalé dans le fauteuil de commandement de la passerelle. Il était seul, hormis les deux hommes de quart, à demi-cyborgisés pour conserver une vigilance maximale, malgré la faible chance qu’un événement quelconque ne survienne. Mais ils ne comptaient pas.

Le Censor mâchonnait le bâton de trissol safrané, qui lui tenait lieu de repas du soir. Il regardait l’écran tridi étoilé et dépourvu d’intérêt, et cela pour la quasi-éternité de ce voyage sans but. Mais il ne le voyait pas. Son attention était concentrée en lui-même. Il tentait de résoudre une énigme. Une sorte de rébus.

Il y avait cette touche Z ; ce fou de Zmilovsky dont il avait relu le manuscrit ; il y avait les deux jeunes étourdis qui ne savaient visiblement pas où ils mettaient les pieds, mais commençaient à en savoir beaucoup trop ; et bien sûr, le rapport secret de Gandril et d’Olnah, qu’il ne montrerait jamais à Ilnara. Il y avait tout ce qu’il avait dû détourner ou truquer et que, par miracle, l’horripilant petit présomptueux qui servait de fils à la Commanderesse, n’avait pas encore percé à jour dans les archives Fortenot.

Mais lui non plus n’avait pas tout compris, ni tout découvert. Loin de là. Volpol pressentait qu’il y avait autre chose. Evoluant depuis toujours dans un monde d’intrigues où tout pouvait arriver, et de la direction la plus inattendue, le Censor avait développé un sixième sens quant aux intentions que quiconque pourrait manifester sur des domaines touchant ses affaires. Un peu comme ces gens qui savent qu’un regard pèse sur leur nuque, même s’il n’ont vu venir personne.

« Syndrome paranoïde » avait osé dire un jour un robopsy, avant qu’il lui arrache son herménogramme. Au fond, la brave machine n’avait pas tort, il le savait. Mais si la folie seule lui permettait une telle acuité mentale, pourquoi ne pas accepter cette folie ? D’ailleurs, il n’avait pas halluciné la mention écrite à son sujet par les deux inspecteurs Mers : « Le censor Volpol cache une personnalité négative, probablement inscrite aux registres judiciaires de la Planète, et habilement reformatée. Une psy-enquête serait souhaitable. »

Eux, en revanche, n’avaient guère été habiles en laissant une trace thermique de cette évaluation traîner dans un rapport codé de façon succincte, pendant qu’ils dînaient au restaurant Ar de Dicee-Terra XII. Cela leur avait coûté la vie. Volpol ne pouvait se permettre de laisser un soupçon peser sur lui, ni même qu’il fût évoqué, ne serait-ce qu’un instant devant Ilnara.

L’ imprudence de Gandril et Olnah s’était redoublée du fait qu’ils ne maîtrisaient pas les solutions zmylovskiennes du transfert imparfait. Il avait été d’une facilité déconcertante de les tuer. En réalité, il avait suffi de leur suggérer –via l’un de ses agents- l’idée d’inspecter le fonds B à la lettre voulue, et lls s’étaient eux-mêmes liquidés. Au sens propre… enfin au sens sale, plutôt.

Volpol esquissa une grimace vaguement souriante au souvenir jouissif de l’implosion de ces deux pantins, telle qu’il l’avait observée par l’entremise des caméras Fortenot. C’était, en fait, moins spectaculaire que les débris sanglants de chair et de peau pouvaient en donner l’impression après coup. La chose elle-même ressemblait à la dégoulinade subite de gros sandwiches trop remplis, les têtes s’éparpillant vers le haut, et le reste vers le bas, tandis que les vêtements retenaient un semblant de forme sanglante, avant de s’affaisser à leur tour dans une mare fumante.

Le Censor se reprit. Il y avait des choses plus importantes à penser que ces trop rares plaisirs. A commencer par l’inquiétude que Sahul Fraga lui inspirait de plus en plus. Le garçon était intelligent et vif, ce qui n’était pas en soi condamnable. Il ne le détestait pas, malgré la jalousie infantile que le jeune homme éprouvait envers lui. Il ne parvenait pas à reporter sur lui la haine qu’il avait autrefois entretenue envers son père, lorsque ce dernier avait anéanti sa carrière dans un autre monde. Il n’en avait pas non plus voulu à Ilnara pour le concours qu’elle avait –innocemment- apporté à celui qui avait emprunté l’identité de Liandro Fraga. Tout cela était révolu, et en un sens il s’était bien vengé en prenant sur elle un ascendant sexuel et moral toujours plus assuré. Mais Sahul était en train de devenir un problème.

Le rictus inconscient –qui travaillait son visage depuis le fameux soir de sa première « mort »- découvrit à nouveau les gencives supérieures de Volpol.

S’il n’y avait que Sahul en jeu, il aurait pu mettre un terme à sa curiosité malsaine depuis déjà un certain temps. En l’envoyant dans une équipe extérieure, par exemple, explorer les lunes de Sigma 34. Ilnara n’aurait pas pu refuser cette affectation, effet en apparence démocratique de la machine à distribuer les services sociaux. D’autant que le gamin avait déjà réussi –dynastie oblige- à différer de deux ans son engagement. Mais une procédure normalisée prendrait du temps. De plus, il y avait la petite Solaine, avec laquelle il ne pouvait pas employer les mêmes méthodes, pour plusieurs raisons, dont l’une au moins était parfaitement inavouable. Or, Sahul et Solaine étaient complices. Ils partageaient visiblement beaucoup d’infos, et disposaient de réseaux sur lesquels il n’avait pas encore mis la main. Et ils allaient très vite, trop vite. S’ils effectuaient une percée, ils pouvaient mettre leurs vies en danger, voire créer les conditions d‘une catastrophe locale. Encore, pour le Censor, racorni par l’adversité dans un égoïsme d’acier, cette perspective était loin d’être la pire : ils pouvaient tomber sur des documents qui le mettraient en cause, lui Volpol, et réduiraient son avenir en cendres… en ressuscitant son passé.

Le Censor avait donc décidé de lâcher ses limiers en roue libre. Bon, pas en première ligne tout de même. La police urbaine de Honshin avait reçu une dénonciation anonyme qui lui permettrait de se rendre chez Solaine. Peut-être son mouchard de la PUH aurait-il très bientôt quelque indice à lui communiquer, à supposer qu’ils l’avaient déjà attrapée à cette heure tardive, sans doute à la sortie d’une boîte à la mode, la tête chargée d’esthers de délisse. Volpol savait que Sahul avait essayé d’appeler Solaine sous un pseudonyme ridicule, mais il avait renoncé. Il ne recommencerait pas de sitôt, ce qui laisserait au Censor le loisir de placer la fille une semaine ou deux à l’abri d’une cellule capitonnée (sans qu’elle sache, bien sûr, qu’il était derrière la décision).

Quant au gamin, il ne pouvait pas y toucher immédiatement, ni mettre ses Coms en observation suivie, à cause d’Ilnara, très sensible en ce moment. Il ne pouvait pas se le permettre. L’enjeu de sa relation à la Commanderesse devenait bien trop important pour commettre le moindre impair du côté du fils chéri. Bref, il valait mieux tendre un filet passif qui ne retiendrait du parcours du jeune homme que les points de contact qu’il voudrait lui-même fournir. Aux ordys de lui délivrer les meilleures interprétations de ses actes et de ses destinations probables. Ce ne serait d’ailleurs pas facile, car Sahul était, en dépit de son jeune âge, un vrai maître de la com et de l’analyse d’info.

-Grydian ! aboya soudain Volpol, tu dors où tu ne vois pas que le quadrant G 1 nous descend au dessous de 3.996 ?
— Pardonnez moi, Excellence dit l’homme de sa voix recalibrée, j’étais en train de vérifier les interférences solaires. Je m’en serais occupé immédiatement après.
— Oui, et les économistes vont encore nous reprocher un vent photonique pas assez énergétique sur les hydroponiques. Vous savez que çà peut coûter 20 000 tonnes de patates en moins, votre nanoseconde d’inattention ?
— Je sais, Excellence, dit la voix de feutre, pas vraiment contrite.
— Mais peut-être n’aimez-vous pas les frites, Grydian ? Il est vrai qu’elles sont surtout réservées aux cantines scolaires et que vous ne pouvez pas avoir d’enfant !
— C’est méchant ce que vous dites là , Excellence, dit placidement l’interpelé.
— Je peux l’être bien plus, tu sais.
— Je sais, Excellence.

Ces robhommes étaient d’un ennuyeux ! Pas moyen de satisfaire un peu de pulsion sadique sur leurs dos de cuir métallisé !

Volpol rangea son rictus et revint à ses pensées. Il faudrait interroger soigneusement la fille... Solaine avait déjà été se promener dans les pourtours. C’était évident sur les croquis de Terra XII dont elle avait laissé la thermo-trace dans la texture de la table de sa chambre. Personne ne pouvait dessiner de cette manière la perspective des rocailles en contrejour de la comète, s’il ne l’avait aperçue lui-même. Mais y avait-elle rencontré quelque chose ou quelqu’un ? Quelqu’un l’avait-il suivie à son retour ? Volpol n’était pas dupe : il savait parfaitement que Solaine était l’objet d’attentions précises, de la part d’une présence qui n’était pas limitée à la Nef. Il était lui-même bien placé pour savoir que la jeune fille n’était pas l’adolescente-type des classes terminales de Honshin ou même de Dicee.

Le Censor s’ébroua, se leva et s’enfonça dans un couloir interminable à l’éclairage parfois vacillant, dont le sphincter de titane se referma sur lui, avant de s’entourer d’une luminescence rouge indiquant le niveau maximal de sécurisation.

Il se sentait amer. Il n’avait pas usé dix ans de son « nouvel » âge d’homme en ruses et en précautions infinies, pour devoir un échec à la curiosité de deux enfants irresponsables. Il ne les laisserait pas ruiner sa patiente entreprise. Peut-être faudrait-il que ses rapports avec la commanderesse fraîchissent jusqu’au point de rupture, ce qui l’obligerait à baisser le masque.

Une chose était certaine : si le jeune homme et son amie découvraient au cours de leurs jeux innocents un portail extérieur incontrôlable, il passerait à l’action immédiatement, et saisirait brutalement les rènes du pouvoir de Terra XII.
Volpol ne pouvait permettre l’invasion de la Nef… par n’importe qui. Il tendit son poing osseux à l’adresse d’ennemis invisibles, et éclata d’un rire dément.
— Qu’ils viennent ! çà fait dix ans que je les attends dans cette tanière immonde !
Il grimpa sur un caisson oublié par des ouvriers technocs. Torturant ses mèches rousseâtres, il s’adressait maintenant à un auditoire imaginaire, supposé subjugué.
— Dix longues années de préparation secrète minutieuse ! Tout est prêt pour les accueillir. Mais qu’ils aient donc l’amabilité de se laisser piéger ! Ils doivent en passer par où je veux… Le tunnel qu’ils auront creusé dans l’espace-temps doit me servir à l’instant même où il s’ouvrira. Et c’est dans l’autre sens qu’il sera utile…
Il tendit la tête en arrière, les yeux révulsés, dans l’expression d’une extase parfaite.

— Enfin libre ! et surtout, enfin en mesure d’imposer à l’univers humain la règle de bon sens que j’ai depuis si longtemps établie. ...

Inconscient de la grande solitude pyschique que dévoilait tout ce théâtre, il fit mine d’écouter une objection venue du fond d’une salle remplie de partisans, et approuva de la tête.
— Bien sûr, Messire, vous avez raison. Tout le monde –sauf Ilnara qui ne veut pas y croire- se doute que les transferts rapides sont en cours d’expérimentation finale. Les Creuses –ces vieux vaisseaux-prisons misérables- en seront évidemment les cibles privilégiées. Et, je vous le demande, peut-on compter sur les gens qui maîtrisent déjà la technique des retours, pour nous en faire bénéficier ? Tout du moins sans exercer sur nous un humiliant chantage ? Nous en serons donc réduits à les empêcher de mettre pied ici, jusqu’à ce qu’ils daignent nous avertir qu’ils désirent négocier quelque chose d’acceptable…

Les derniers échos de ces nobles paroles se perdirent dans des arcatures sans fin. Le menton de Volpol retomba sur sa poitrine, il se laissa glisser au bas de son estrade improvisée, et son ton revint à la normale.

— Mais pour le moment, nix, nada, niente ! Pas le moindre indice précis sur un point d’émergence, ni même des messages annonciateurs. Rien que de la rumeur et des phénomènes bizarres…

Le monologue plaintif de Volpol résonna dans la coursive secrète, réveillant seulement un robot nettoyeur assoupi contre une fenêtre aveugle.








6

Dimanche 17 Septembre 2011, 7 PM.
Le capitaine Harry Brandstone rentre chez lui, un panier grouillant d’écrevisses sur le plancher rouillé du pick-up Ford 1985. Le portable grésille dans sa poche de poitrine. Mammy s’impatiente… ou bien la tarte aux myrtilles a brûlé. Pas la peine de décrocher : il arrive. Enfin, si le vieux camion supporte sans caler l’humidité envahissant la vallée, comme si celle-ci devenait tous les soirs un immense aspirateur avalant le brouillard se levant sur le lac Tikopia, pour l’entasser comme du coton épais dans ses replis les plus encaissés.
Le machin insiste. Trois séries longues, une série brève. C’est Tally qui l’appelle du poste de garde.
- Bordel, je suis en vacances encore trois heures, tu peux pas me foutre la paix ?
-Ecoutez chef, on a l’appel d’un fou, là…
-Et tu peux pas gérer çà tout seul, comme d’habitude ?
Le grand Indien impassible ne répond pas à ce genre de questions. Il n’est pas dans sa coutume de le déranger pour rien.
--Chef, c’est un fou. Enfin, un vrai.
-Et tu peux pas m’appeler « mon Capitaine », pour une fois ? çà t’arracherait la langue… Bon, passe-le moi !
-Il n’est plus en ligne, mais il a laissé un numéro où le rappeler. Çà ressemble à un numéro de la base, c’est curieux.
-Et qu’est-ce qu’il dit, ce fou ?
-Que la base va disparaître dans 18 minutes, et que les occupants ont juste le temps de monter dans leurs bagnoles et d’aller s’abriter derrière Moonly Mount.
-Il va fort celui-là. Un gibier d’asile. D’habitude, ce sont plutôt les mecs qui se plaignent du bruit des générateurs par vent d’ouest. Bon, appelle-le et passe-le moi. Et en même-temps tu bascules en télésurveillance tous les postes d’où l’on téléphone. Si le plaisantin est quelqu’un de chez nous, on va lui faire morfler un mois de cachot.
-D’accord, Patron ; mais faites gaffe… Quelque chose me dit que...
-L’esprit de tes ancêtres te souffle quelque chose dans le tuyau de l’oreille, Tally ?
-Oui, fit simplement l’Indien avant de raccrocher.

Harry soupira. Que des emmerdes. Il poussa cahin-caha jusqu’en haut de la côte et entreprit un virage sur l’aile qui faillit l’envoyer dans le ravin à cause d’un épais tapis de gravillons.
Il appela finalement Mammy qui était quelque part hors de portée de sonnerie (probablement à bavasser avec la voisine Charleen), et laissa sur le répondeur l’annonce de son retard de peut-être.. une heure. Puis il attendit l’appel de la base, tout en travaillant le frein-moteur pour éviter de finir dans le trou à écrevisses, là bas, au bas de la descente.
Contrarié par un passage en roue libre entre deux vitesses, le vieux V8 cala, en même temps que sonnait le portable. Harry négocia péniblement l’arrêt sur un bas-côté de boue schisteuse et prit l’appareil. L’écran n’indiquait aucun numéro connu.
-Ici Capitaine Brandstone, qui me demande ?
Il n’y eut aucune réponse.
-Allo ? Répondez, je vous écoute…
Juste un chuintement prolongé, qui fit penser à Harry qu’un relais était en train de s’installer avec une source de longue distance, mais prenant appui sur le réseau de la base.
-Allo ?
-Capitaine Brandstone ?
-Moi-même.
La voix avait une tonalité métallique, sans accent étranger. Un homme ; éduqué ; une touche de snobisme de l’Est, peut-être.
-J’ai déjà averti votre sergent. La base Teagle I7, localisée à Lake Tikopia aura disparu de la carte dans seize minutes. Dites à vos hommes de grimper dans leurs véhicules et de s’éloigner le plus possible, de préférence vers l’Ouest.
Harry s’efforça de mâchonner tranquillement son chewing gum.
-Quelle est cette plaisanterie ? Elle est de mauvais goût.
-Je suis absolument sérieux, dit l’homme d’un ton froid. J’essaie de sauver votre centaine de Jeunes. Je n’ai rien contre eux.
-Vous voulez dire que vous décidez.. que c’est vous qui voulez détruire la base ? Est-ce que vous êtes une organisation terroriste ou .. enfin, de contestation ?
Harry se souvenait ses cours de prise en main des situations de crise. Ne pas fâcher un forcené. Il n’avait pas envie que deux bâtons de dynamite fassent sauter un pylone ni même les chiottes du local des visiteurs, bien qu’elles méritent une réfection.
-Non. Vous aurez été prévenu, et ma conscience est tranquillisée. J’ai aussi prévenu le rédacteur du Tikopia Clarion.
-Attendez, attendez… Si vous parlez sérieusement, vous devez pouvoir ralentir la chose, me donner un délai, le temps que j’avertisse mes gens. On est dimanche, vous savez…
-Oui, mais la plupart sont déjà rentrés et les autres cuvent la soirée de samedi. Par ailleurs, je ne peux pas arrêter le mécanisme. Tout ce qui se trouve dans un rayon d’un km du centre géométrique de votre base sera simplement soustrait à l’existence, sur 40 mètres de profondeur. A maintenant H – 14.34, vos hommes seront annihilés ainsi que tout le matériel et les armes, opérationnelles ou non. De plus, l’effet d’aspiration couchera les arbres sur trois ou quatre kilomètres alentour et il y aura aussi des victimes si vous n’incitez pas les résidents civils à fuir avec vous. Tout le monde devrait être à l’abri une fois passé le tournant qui mène à Moonly Mount. Il est encore juste temps.

Le sérieux et la précision du bonhomme lui firent soudain ruisseler de la sueur glacée au creux du dos. Un vrai cinglé.
-Vous avez placé une charge explosive ?
-Non. Pas une charge explosive. Juste un calcul des variables non locales correspondant à un cercle autour de votre base.
Harry se sentit curieusement soulagé. Il attendait avec appréhension la description de charges téléguidées qu’il connaissait bien, et qu’il était toujours possible de dérober, notamment avec des acquointances parmi les militaires. Mais ce taré donnait dans le genre rayon cosmique.
Il s’agissait maintenant de laisser le temps à Tally de repérer la provenance de l’appel en recourant aux réseaux multinets de l’armée.
-D’accord, je vais faire quelque chose. Mais dites-moi, c’est quoi cette histoire de rayon ?
-Je n’ai pas parlé de rayon, M.Brandstone. Seulement de calcul. Je ne vous en dirai pas plus. Sachez que vous prenez la responsabilité d’une centaine de morts inutiles si vous ne décrétez pas l’urgence immédiate et l’ordre d’évacuer la base dans quelques secondes. A mon avis, vous n’avez déjà plus le temps de sauver les retardataires.
Et la voix fut remplacée sans transition par un chuintement continu.
-Allo ? Allo ?
Salopard.
Le capitaine composa fébrilement les 4 numéros du poste de garde et demanda à Tally où il en était.
-Nulle part, Chef. Les gars me disent qu’il y a un mur de feu de nature inhabituelle ; un modèle illégal qui ne laisse pas passer les requêtes de poursuite de l’armée.
-Ah, c’est emmerdant.
Harry se surprit à regarder l’horloge chromée du tableau de bord.
Merde, il n’allait pas se mettre à croire ce type.
-Qu’est ce qu’on fait, Chef ?
-Ben rien. Enfin non. Tu sonnes l’alerte verte et tu demandes aux gars de s’enfermer dans le silo. Qu’ils descendent au troisième étage et se bouclent à triple tour dans le bunker de contrôle, on ne sait jamais.
-Vous.. n’avez pas d’ordres pour le pas de tir ?
-Il ne manquerait plus qu’on déclenche la guerre mondiale à partir de Tikopia. Que les gars vérifient les sécurités en double-aveugle, des fois, mais c’est bien improbable, que des gens essaient de profiter de la panique pour nous chouraver une tête de nuke…
-Et.. et moi Chef ?
-Tu te barres. Viens me rejoindre à Dammer Point. Essaie d’y être avant 10 minutes.
-Vous croyez qu’il y a un risque ?
-Un fou qui a la haine peut très bien mettre un paquet de TNT n’importe où.
-Et la hiérarchie ?
-Je m’en occupe. T’inquiète.

C’était chiant : le camion au gros muffle carré, littéralement imprégné de buée, ne repartait pas. Harry dut soulever le capot, démonter la bobine, la sêcher, bricoler une espèce de sac étanche protégeant les contacts. Puis il essaya de redémarrer, sans pour autant tuer la batterie, déjà bien amortie. Quand le lourd V8 toussa, larguant un voile de fumée rousse à l’arrière du Pick-up, Brandstone avait perdu dix minutes. Il fonça sur le goudron sinueux et luisant comme une peau de serpent, frôlant l’accident à plusieurs reprises et parvint à l’entrée de la vallée alors que l’aiguille des secondes franchissait le seuil annoncé par le cinglé.
Rien. Rien ne se passait. Il continua à rouler à tombeau ouvert, lâchant le véhicule sur la dernière pente avant la longue ligne droite rejoignant le camp. C’est alors qu’il vit, médusé, l’ensemble des nuages gris qui rôdaient au dessus de la base repoussés de côté d’un coup, comme si l’on avait frappé en leur milieu un gigantesque coup de cymbale. Le camion ralentit sous la force d’un vent contraire d’une violence inouie, chargé de goutelettes transformées en aiguilles minuscules et devenant plus meurtrières à chaque instant. Il s’arrêta et se mit à reculer de plus en plus vite, malgré le moteur rugissant en quatrième. Le frein ne servit à rien et Brandstone se jeta hors du véhicule, en roulé-boulé.
Le roulé-boulé s’éternisa contre sa volonté. Il continua de rouler comme un balle de mousse, remontant vers le Moonly Mount, tel le personnage d’un film tourné à l’envers, enveloppé d’un vacarme hallucinant. Puis le vent se calma, et il termina sa trajectoire étrange dans un marigot .
Aussitôt, dans un effroyable rugissement sorti de la gorge de l’univers lui-même, des objets variés commencèrent à filer autour de lui. Des branches, puis des troncs entiers pleuvaient du ciel, roulaient, se brisaient ou s’enfonçaient dans le sol. Un peu plus loin, son pick-up, transporté à une centaine de mètres à la verticale, s’écrasa dans un fracas de ferrailles, laissant ses quatre roues rebondir chacune dans un horizon différent. Longtemps des débris de toute nature crépitèrent çà et là, en rafales, suivis de molles descentes de matériaux plus légers : paille, herbe, incroyables enchevêtrements de feuillages, de lianes, de filaments intriqués, de fils de fer barbelés arrachés à des clôtures, cinglant le paysage et chantant dangereusement en fauchant ce qu’ils attrapaient.
Puis tout se tut et s’immobilisa, sous un ciel purifié où claquaient encore des séries d’échos faiblissant du « hurlement du monde ». Miraculeusement épargné, Harry se redressa sur les genoux, hébété, et regarda dans la direction de la base. Rien à voir. Proprement rien.
Une vaste circonférence au contour parfaitement net avait été scalpée, érodée jusqu’au rocher sous-jacent à l’humus. Mais la surface enlevée comme au scalpel n’était pas une simple pellicule d’épaisseur égale. En s’approchant, hébété, de la lisière du cercle, Harry s’aperçut que cela descendait en pente douce jusqu’au centre géométrique d’un vaste dépression conique. On n’y distinguait aucune trace d’infrastructure dans la masse de granite noir, taillée comme par une meule géante. Cela ne signifiait qu’une chose : la base avait été entièrement éradiquée, chirurgicalement enlevée, depuis les bâtiments hors sol jusqu’au fond des silos contenant les fusées et les conteneurs de combustibles, et même plus bas, jusqu’à la plaque de bêton ancrée sur la roche par le biais de poteaux antisismiques.
D’ailleurs, il pouvait maintenant distinguer les dix huit forages de mine marquant l’emplacement des piliers comme les traces d’un très ancien chantier archéologique.
-Chef !
Harry se retourna. Tally, le cul à l’air, descendait vers lui, un semblant de chemise d’uniforme encore accrochée à ses poignets.
Un peu plus loin, la Jeep du poste gisait, écrasée sous un groupe de sapins décapités.
Harry trouva brusquement tout cela parfaitement burlesque.
Il se mit à pleurer de rire.
-Tally, je t’ai toujours dit de mettre les boutons de manchettes de ton uniforme de garde, mais pas de mettre seulement des boutons de manchette en guise d ‘uniforme !
Cela ne l’empécha pas de recevoir le grand Indien dans ses bras, et de se mettre à sangloter avec lui dans une sorte de double hennisssement nerveux, automatique et sans fin.






7

— Terror One a encore frappé !
L’homme en noir s’était brusquement levé, serrant la liasse de photocopies, les yeux dardés sur la Maison blanche dont il voyait de son petit bureau le toit bardé d’antennes.
— Les crétins ne m’ont prévenu que maintenant, alors que le moindre doute n’est pas permis. Même pour des assistants néophytes !
— Mais, objecta un jeune bureaucrate enveloppé de gris anthracite –et qui se sentait probablement visé par ricochet-, cela fait quinze ans qu’il n’a pas attaqué. On est en droit de s’interroger sur d’autres pistes. Les Objecteurs de Thulé…
— Ne dites pas de sottises, Maximilien, le O.T. ne disposent pas d’une pareille force d’intervention. Vous avez vu la netteté des bords ? Et l’absence totale de gravats ? C’est signé Terror One, je vous dis. Et cette voix…
— -On a pu l’imiter, çà s’est déjà produit, osa encore objecter l’apprenti-bureaucrate.
L’homme en noir haussa les épaules et se retourna vers la fenêtre.
— Allez me chercher trois exemplaires du dossier complet et je vous attends chez son Excellence dans cinq minutes.
— Je.. n’aurai pas le temps de sortir la presse sur Teagle 17, je...
— -Mais non, imbécile, je veux seulement l’historique de Terror One.
— Absolument, absolument, Monsieur, dit le jeune homme comme si le signifiant « terror » suffisait à lui transir les os.


Sur un coup pareil Anthès pouvait l’éjecter du service d’un geste, mais cela représenterait aussi bien la chance de sa vie. Il aspira une grande goulée d’air conditionné et se lança dans les couloirs de la même couleur que son complet, et seulement égayés (si l’on peut dire) de grandes lettres de bronze échelonnées tous les deux mètres : A. M. Les initiales de l’Autorité Mondiale. Enfin, de cette institution qui aurait été réellement mondiale si l’hôte de la Maison Blanche ne lui menait pas une guerre sournoise de tous les instants.


6


T

rès loin – ou très près de la Terre - et à une époque d’autant plus indéterminée que le temps y avait été étiré comme de la guimauve cosmologique, un étrange tableau se serait présenté au bien improbable visiteur. Au premier plan de moutonnements forestiers qui disparaissaient dans la brume lointaine, la neige sertissait un ensemble de planches brisées et de branches tordues, abattues au sol autour d’un énorme tronc pulvérisé. Le silence était total sous un ciel de plomb, fixe comme une image. Rien ne bougeait. Pas un souffle n’agitait les épais feuillages roux qui paraissaient gelés pour l’éternité, ni les câbles qui pendaient, çà et là, haubans d’ un navire naufragé. Une loque de drapeau, trouée, ornée d’un soleil pâle, semblait moulée dans du carton.

Cependant, qui se serait attardé à considérer la souche éclatée à quelques mètres du sol comme un affût de canon détruit par l’explosion de son propre obus, aurait entrevu une vague fissure lumineuse serpenter dans l’écorce. On se serait approché, pour constater qu’elle courait en formant un vague rectangle oblong… le contour d’une porte ? Et si, la curiosité l’emportant, l’on avait posé la main sur la surface découpée par la fente, on aurait été étonné de ce qu’elle disparaisse instantanément, dans l’éclair vert dénonçant une simple image holo. A sa place, on aurait vu un kiosque aménagé dans le tronc, ayant toutes les apparences d’un petit ascenseur ou d’un monte-charge. Et si l’on avait alors écouté sa témérité, on se serait engagé dans le réduit, et l’on n’aurait guère été surpris outre mesure du fait que la plateforme se mettait doucement à descendre à l’intérieur de l’arbre, au travers d’un réseau de grosses racines inextricablement tressées, lovées et relovées autour de creux où poussaient des gerbées de champignons lactescents. Une douzaine de lampes bleues, installées dans des anfractuosités, auraient défilé derrière la structure portante, à intervalles de deux mètres environ, et l’on se serait enfin immobilisé dans un sous-sol chaud et nimbé d’une clarté d’aurore.

On se serait alors trouvé dans une salle circulaire, au centre de laquelle on aurait admiré une ronde de piliers romans, formant un petit cloître, égayé par une vasque pentagonale où paressaient d’énormes carpes noires, conversant par filets de bulles interposés. Sous les arcades, on aurait entrevu une grande table de chêne sombre, et, au delà, des rayonnages de bibliothèque construits en demi-cercle.

Entre les piliers et la bibliothèque, une silhouette était penchée sur un lutrin, un lourd visage concentré, un nez massif chaussé de verres épais. Recroquevillé dans l’Antre de Silence, Emilio Boscione étudiait les anciennes cartes stratégiques dérobées à La Bibliothèque Venturine. Le papier de mauvaise qualité en était devenu cassant comme du verre et de grosses taches, parfois confondues comme un filigrane avec les motifs imprimés, rendait la lecture difficile. Mais Emilio pouvait recouper les informations avec les archives électroniques, encore surabondantes grâce aux duplications arborescentes depuis le premier âge informatique. Un cube de mémoire quantique lui suffisait à représenter l’ensemble des informations échangées aux XXIe siècle par les institutions militaires du monde entier.

La difficulté ne résidait pas tant dans les surcodages presqu’instantanément décryptés malgré leur variation fréquente, que dans la masse de documents inutiles ou redondants. Mais Emilio disposait maintenant d’un planisphère assez précis de l’ensemble des bases militaires des années 1990 susceptibles d’entreposer ou de faire fonctionner des équipements nucléaires opérationnels, ou encore des quantités militairement utilisables de germes pathogènes manipulés. Il s’était concentré sur ces deux points au potentiel catastrophique majeur, et avait délaissé l’ensemble des autres armes, y compris les satellites lasers.

L’âge était en train de bloquer ses doigts et de détruire le réseau vasculaire de ses cuisses affaiblies et empâtées par l’inaction. Il n’y voyait plus qu’avec des lunettes à grossissement important. Mais il lui restait assez d’énergie et de temps pour réaliser le programme qu’il s’était fixé. Sa solide et massive carcasse avait résisté au temps, certes en se tassant pour devenir plus compacte et plus rigide ; son visage jadis racé d’homme de la méditerranée s’était sculpté tel celui d’un de ces antiques sénateurs romains tout en nez, en pommettes émaciées, en creux et en tendons.

Le plus dur était la solitude dans laquelle il s’était muré, sans espoir de retour. C’était la logique même de l’Antre de Silence. Il était réel et soutenait la vie, mais il ne fonctionnait que dans une totale séparation d’avec le reste du Monde Intérieur. Il rassemblait presque toute l’antimatière manquant à l’univers positif dans une étrange spirale de pouvoir absolu, mais il ne pouvait lui-même émerger à proximité de sa matière-sœur sans une autodestruction complète du REEL lui-même.

Emilio avait fait le choix de la solitude pour une autre raison : n’importe quel « maître du monde » (l’expression était risible) serait l’objet, si l’on soupçonnait seulement son existence, de recherches acharnées, d’explorations virulentes destinées à se saisir des sources de son pouvoir. N’importe quel Jeune avide d’aventure se lancerait dans la quête, armé par des sponsors
Un peu comme dans le Far West du XIXe siècle, il se trouvait toujours quelqu’un par répondre au défi du tueur le plus invincible, et finir par l’abattre comme un chien dans l’arrière-cour d’un saloon. Rien ne fascinait davantage l’humanité que l’illusion du pouvoir absolu rassemblé entre les mains d’un SEUL. Le seul véritable maître du monde qui pourrait l’être durablement serait donc celui qui resterait à l’abri de poursuites incessantes et de conjurations sans fin. Un maître, certes, mais caché, inconnu, indécelable. Un maître MUET, qui ne parlerait à ses frères humains que par l’intermédiaire d’actes monstrueux, dont la progression formerait une sorte de message, du genre : « voilà ce qui vous guette si vous continuez dans cette voie ! »

Tout devenait dérisoire là dedans : qu’est-ce qu’un pouvoir absolu ne pouvant être obéi qu’en prononçant des oracles meurtriers mais toujours énigmatiques, imprécis, pouvant pousser la masse des assujettis à des comportements exactement contraires à ceux qu’il attendait d’eux ? Qu’est-ce qu’un maître dont les sentences ne sont que des borborygmes indistincts autant que destructeurs…

La seule fantaisie que Boscione se permettait était le message d’alerte aux victimes. Porté par un paquet d’ondes émergent en avant-garde du « scalpel », sorti littéralement de nulle part avant de se rattacher à un réseau satellitaire terrestre, ledit message ne pouvait pas être remonté à la source. Il n’existait aucun moyen dans les technologies existantes –et pour longtemps dans l’avenir- pour tenter l’exploit de passer dans l’espace antimatériel et dans ses domaines précurseurs. Cette totale sécurité permettait un court dialogue, le seul qui le reliât désormais à ses frères humains.

Il y avait un côté triste à la chose : il ne parlait que pour annoncer le pire, et dans la plupart des cas, à des gens incrédules, sauf pour les rares élus qui avaient été tenus au courant des autres affaires par les services mondiaux compétents.

C’était de plus en plus le cas, bien sûr. Ce qui signifiait que grandissait la valeur pédagogique des catastrophes qu’il déchaînait. Déjà deux fois, le poste militaire local visé l’avait directement mis en relation avec un ministre des armées, qui l’avait alors connecté à un fonctionnaire international mystérieux, un nommé Anthès, en charge spéciale du dossier rassemblant les événements de même nature, mais dispersés sur plus de cent ans, et dont le nom de code ultra-secret était TERROR 1.

Terror 1, c’était lui. Au moins pour ce qui concernait les événements déclenchés jusque dans les années 2080, aux alentours de la grande crise énergétique et des guerres terribles qui l’accompagnèrent. En fait, même à ces époques, très peu de gens avaient été mis réellement au courant de la continuité des actes destructeurs qui devaient amener les dirigeants à se méfier de leur propre folie. Les implosions de sites militaires et de satellites espions avaient été tenues secrètes au plus haut niveau, celui de l’A.M., l’autorité-monde créée à la présidence générale de l’ONU en 2009, après la première pandémie de rhume manipulé. Et même dans ces élites, seuls quelques personnages-clefs avaient été jusqu’à se douter de l’existence d’une volonté politique derrière l’organisation d’un terrorisme si spécial.
Et puis, il y avait eu ensuite plusieurs décennies d’interruption complète de la mémoire sur TERROR 1 au XXIIe siècle et au siècle suivant. Et à chaque fois, il repartait dans un incognito absolu, les archives secrètes ayant été détruites par ses soins, dès que localisées par ses mouchards informatiques insérés dans la trame temporelle depuis le futur. Le problème principal restait cependant le déroulement erratique du XXIe siècle, le plus difficile à corriger sur les points précis qui l’intéressaient, et le plus rétif à orienter vers les actes nécessaires à son plan. Les siècles plus proches constituaient en un sens la gratification de son atroce destinée de pétrification, car, grosso-modo, la voie de la sagesse avait fini par être découverte et acceptée avec de plus en plus d’enthousiasme par une humanité jusque là plus que rétive. C’est pourquoi Emilio-le-maître-muet, Emilio-la-statue-du commandeur- essayait de s’y faire oublier le plus possible.

Sauf dans quelques circonstances proches du présent, assez inquiétantes d’ailleurs : dès 2250, le contexte technologique s’était remis à évoluer rapidement et il sentait qu’approchait le temps où sa cachette serait presque certainement décelée et investie par l’Ennemi. A tout le moins, les techniques faisant barrage à la propagation guidée de variables non locales (Progvénol était le nom assez laid qu’il avait donné à son dispositif) étaient-elles en train d’émerger. L’efficacité d’attaques ciblées diminuait.

La capacité des défenseurs à saisir les signes précurseurs augmentait. On n’était pas non plus très loin de découvrir le principe pratique de la translation smylovskienne (qui relevait d’une simple dérivation de ses concepts théoriques). Encore une vingtaine d’années et les habitants des anciennes Creuses en dérive éternelle entre deux sytèmes solaires seraient peut-être délivrés du fardeau de leur errance, et reliés au reste de la galaxie. Leurs mondes perdraient toute signification utilitaire, devenant d’un coup des musées flottants, ou peut-être même des stations de Jeu pour de riches voyageurs oisifs...

En attendant, et seulement à cause de la PRESENCE, il devait rester immobile à son poste pour surveiller et réformer chirurgicalement la fondation du passé, pour empêcher toute repousse sauvage d’une lignée de découvertes fatales. Il devait travailler à ralentir l’histoire, à détourner le fleuve immense des curiosités humaines, ou plutôt à en diviser le flot irrésistible autour d’un ilôt de non-savoir, tandis que ses congénères vivaient et mouraient en accéléré.
Il était figé, seul, percé des mille aiguilles de sa couronne chimique l’empêchant, par des dosages précis de neurotransmetteurs, de devenir irrémédiablement fou, ou de voir dégénérer ses tissus cérébraux. Au moins pouvait-il se permettre, en jouant sur son clavier de mixage biochimique, de produire à sa fantaisie des variations dans sa perception de la durée. Il pouvait dilater une micro-seconde à l’échelle d’une journée, se promener dans les sinuosités infinies d’un seul mot prononcé, comme une onde orageuse répercutée interminablement, ou au contraire, s’éveiller après plusieurs années d’hypothermie, nourri par les machines attentives, comme s’il ne s’était écoulé que quelques heures. Mais ces jeux aussi connaissaient une limite.

Il y avait aussi la culpabilité. En fait elle était bien moindre que ce qu’en percevaient les institutions terrestres aux abois : les personnels des bases annihilées n’était pas –contrairement à ce que tout le monde croyait- tués en masse. La majorité des victimes, brusquement transportées dans une circonférence du Monde Intérieur, s’en tiraient sans la moindre égratignure, si elles n’avaient pas été immédiatement coupées en deux sur l’axe de la translation. Ensuite seulement commençaient les guerres intestines et les massacres entre anciens et nouveaux arrivants dans ce vaste camp de déportation. Boscione pouvait ainsi partager la faute avec ces imbéciles incapables de s’entendre, et préférant toujours le conflit à l’entente.

Il est vrai qu’une population sans cesse croissante mais composée en très grande majorité de jeunes mâles guerriers n’était pas encline à se stabiliser dans la paix ! Boscione reconnaissait qu’il créait les conditions du conflit, et, même si c’était mieux que de tuer les gens, il n’y avait pas de quoi être fier. Mais comment faire autrement ?

Au moins existait-il un avantage à sa situation étrange : il ne pouvait pas profiter de son pouvoir pour se satisfaire, à la ressemblance de tous les tyrans historiques, de la ridicule jouissance narcissique à s’entourer d’auxiliaires obséquieux et de subordonnés serviles. Il ne pouvait pas se rengorger de la gloire lue dans le regard ébloui d’adeptes et de sujets. Rien de tout cela.

Ce n’était pas ce qu’il regrettait d’ailleurs. Pas le moins du monde.
Il éprouvait plutôt de la tendresse nostalgique pour la boulangerie clandestine de son quartier natal, dans un faubourg « frangiste » de la petite ville de Burlington (Borough du Lake Champlain). Il se souvenait aussi du terrain communal de boules de Honshin-Sud, sur la Creuse où, sans se faire reconnaître, il avait pu se lier d’emblée avec des inconnus dans une connivence débonnaire ; ou du pastis avalé subrepticement dans un café de Village-Vigie, au bas de la Mesa, le môle de commandement. Et puis, des courses au marché interlope de Honshin, le vendredi matin, avec Ilnara « incognito », et le petit Sahul sur ses épaules, qui jubilait de tout ce qu’il voyait.

Mais de plus en plus, la mémoire lui revenait de sa propre enfance dans les Franges de Nortamérique, jusqu’au départ précipité de sa famille vers les cases clandestines des chutes du Niagara, quand son oncle et son père avaient été mis à l’index des polices Mers pour « usage illégal et contrefaçon de matériel stratégique ». Mais pour lui, cela avait été l’occasion de sortir du monde de la Frange, grâce au platine accumulé pour faire « faire ses études au Petit ». Il ne devait plus jamais revoir ses géniteurs, mais il avait eu la chance de tomber à Baltimore sur une monitrice Mer qui l’avait adopté et l’avait guidé ensuite avec une fidélité indéfectible dans les labyrinthes de la formation technoscientifique de l’Ordre.

Conserver l’incognito du maître suprême, mais rester au milieu des siens, voilà ce qu’il aurait aimé plus que tout. Savoir ce qu’il était, sans que personne d’autre ne s’en doute, tout en disant « bonjour » tous les matins, tel le héros d’un antique film se changeant, dans un coin discret, de modeste bureaucrate en superman. Il lui aurait plu aussi, de mettre de temps en temps quelqu’un dans la confidence, sans être cru de lui, évidemment. Un peu comme ces déments discrets qui avouent un jour en confidence à leur psychiatre qu’ils sont Jésus, Napoléon ou le général Lankou, à condition que leur bon Docteur accepte de n’en parler à personne…
Sauf qu’il était vraiment Jésus, Napoléon, Lankou et bien plus encore, et qu’il était effectivement seul à le savoir, bien trop seul. La folie, au moins, l’aurait emporté dans l’aventure imaginaire, l’aurait aidé à chevaucher les hallucinations. Mais que faire contre l’évidence des documents historiques qui remontaient d’une vaste foison d’archives, pour prouver les traces passées de son action actuelle et à venir ? Que faire contre les cartes anciennes qui indiquaient avec une précision quasi-quantique la configuration des dégats qu’il programmait lui-même au jour le jour, en calculant les résultats à l’avance ?

Il fallait bien qu’il se rende à la réalité trop riche et trop matérielle des preuves accumulées : ses actes ne relevaient pas de l'illusion et leur efficacité n’avait été que trop éprouvée. Il avait influencé l’histoire ; l’avait amenée, bonne fille, dans la direction qu’il souhaitait entre les possibles. Il avait réellement été le César, l’Alexandre, l’Auguste, seul capable dans une période de fatale anarchie en proie aux puissances d’argent et de folie autodestructrice, d’orienter la société-monde vers un destin plus ouvert. Il avait été celui qui tirait l’humanité de l’ornière, l’enlevait à la fascination du suicide collectif. Un héros surhumain, pratiquement un Dieu.

A une nuance près, peut-être : un Dieu n’était pas censé créer ou contrôler tout un univers pour un motif purement égoïste. En tout cas, certainement pas pour obtenir qu’une porte demeure ouverte dans le monde, pour les quelques instants nécessaires à ce qu’il s’y faufile lui-même. On n’imaginait pas un Dieu réduit à de tels expédients pour un aussi misérable effet.
Mais, après tout, qui pouvait le savoir ? Il était même possible que le créateur de notre univers standard ne l’avait inventé que pour disposer d’un passage en vue d’une petite promenade ailleurs ? Une divine envie d’aller pisser dehors ?

A propos…. Emilio-Dieu se leva péniblement et grimpa le minuscule escalier en colimaçon qui débouchait sur l’étage d’habitation de l’Antre de Silence. Il se rendit à la toilette du salon de bains, tout de marbre noir et attendit que sa prostate daigne le laisser se soulager. Puis il erra dans l’espace-cuisine, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Il était en tout cas trop épuisé pour une récolte de riz dans la plantation murale entourant la pièce ovoïde.

Il se laissa tomber sur la couchette étroite et la paroi se changea automatiquement en ciel d’automne immense. Une odeur de bois mouillée emplit ses narines. La caméra multidim repéra un grand corbeau filant au dessus des frènes. La cam se précipita sur l’oiseau et pénétra sans effort son minuscule cerveau.
Emilio voyageait maintenant en battant de ses ailes bleues d’encre. Il réorienta le vol vers le sud où miroitait le lac oblong dans son écrin de sapins sombres. Le lieu de l’attaque apparut enfin derrière les arbres, cercle parfait presque noir au milieu d’un carrefour. Il vit les deux petites silhouettes de Harry Brandstone et de Tally Soir-de-feu marcher cahin-caha, bras dessus bras dessous, en direction de San Isidro. Il leur adressa un coassement de compassion et retourna vers la voûte céleste. Enfin, son esprit put abandonner l’oiseau et se dissipa dans le néant, quand l’onde de portage résiduelle croisa les dimensions alternes et dépassa l’univers « Alpha », pour s’éloigner vers des sphères inconnues.








7



L
a grande terrasse palatiale n’était pas visible du sol. Seul était perceptible d’en bas le surplomb rocheux qui soutenait la partie supérieure de la Mésa, tel une mâchoire prognate. Son pied était formé d’un bloc d’imposantes roches rouges émergeant d’une végétation foisonnante. Pour l’heure, on entendait là-haut les cris joyeux des enfants auxquels répondaient les trilles perçantes des alouettins jouant en altitude.

Ilnara tenait à ce que les dignitaires Ar vinssent en famille aux Rencontres mensuelles, égayant ainsi les sinistres salles du palais, leurs progéniture jouant sur les genoux des gardes ou leur tirant les cheveux. Elle se sentait moins seule. La vie continuait pour son petit monde, même si –encore jeune et belle- elle s’était elle-même en partie retirée.

-Tu n’es pas Pénélope, lui reprochait Carda, la jeune femme d’un ingénieur du Confin nord, et ton mari n’est pas Ulysse. Tu sais bien que s’il revient un jour, nous serons de la poussière depuis longtemps, et déjà recyclés un milliard de fois. Pourquoi ne peux-tu en faire le deuil ?
Ilnara ne faisait rien pour empêcher que la conversation avec elle ne revienne sur le sujet. Il faut croire que cela lui plaisait quelque part.
-Je sais.
-Et tu sais aussi que Zgav se morfond. A force d’être amoureux de toi sans le moindre espoir, il est devenu maigre comme une baguette de cuisine de Honshin. C’est cruel. D’autant que…
Ilnara, impassible, choisit une perle dans sa boîte aux merveilles et en vérifia l’effet sur le tissu ancien dont elle restaurait la parure brodée.
-D’autant que ? encouraga-t-elle doucement.
Carda partit de son rire de gorge.
-Tu n’es pas indifférente à son charme. J’ai surpris ton regard l’autre soir.
-Quand çà, fille perverse ?
-Tu le sais bien. Au Stockenberg, après le marché de recyclage d’Ildefre.
-Je ne t’ai pas vue.
-Normal, j’étais avec des copains dans l’arrière-salle. Mais, moi, je t’ai très bien vue regardant Zgav au comptoir. Tu n’avais d’yeux que pour lui, mais il te tournait le dos en faisant la gueule.
-Tu crois ?
Carda rit encore, secouant sa toison blonde savamment en bataille, sauf les tresses serrées à hauteur des oreilles (signe distinctif des filles de classe Ar+).
-Tu me prends pour une idiote ?
-Non. Pas avec un doctorat d’ordinarectrice. Mais pour les choses de… du sentiment, je me demande si tu es apte à juger. On dit que tu es toi-même fort sage…
La jeune femme rougit et se mordit les lèvres.
Il était si facile de la faire tomber dans les moindres panneaux.
Ilnara sourit, triomphante et lui caressa l’épaule.
-On parle d’autre chose, ma Chérie ? Par exemple, du concours hippique de Janvier ?
Carda se renfrogna.
-Bof !
Si encore il s’était agi de véritables chevaux terrestres dont on pouvait admirer les holoanimations un peu partout. Mais hélas, ces répugnantes autruches leur en tenaient lieu. Pourquoi avait-on conservé ce vocable de « hippique » ? s’était toujours demandée Carda. Peut-être parce que c’est plus beau « qu’autruchique »…

Les femmes furent interrompues par deux trombes roses se poursuivant en hurlant : Satys, 8 ans et Jérob, 5, respectivement fille et fils de Martin Gand, le responsable Eau Pure de Nouvelle Dicee. Ils étaient eux-mêmes suivis d’un affreux corniaud noir, le chien de Malek, le chef-cuisinier du Palais, qui aboyait avec enthousiasme.
-M’a tout l’air dit Carda, que ces deux gamins n’ont pas l’occasion de se défouler à la maison. Ils sont infernaux dès qu’ils sont ici.
-Infernaux ? Des anges, plutôt. Comparés à certaine personne dont je me souviens de l’enfance comme si c’était hier…
-Moi, s’exclama Carda faussement indignée, tu veux parler de moi ?
-Oui, une véritable petite guerrière guettant, avec son amie Solaine, le moindre coup pendable à faire aux marchands-récupérateurs. Tu te souviens ?
-Oui, fit Carda, avec un grand sourire attendri.
-A propos, que devient Solaine ?
-Oh, mentit distraitement Carda en se triturant une tresse, je ne l’ai pas vu depuis un bon mois. Elle bûchait un diplôme, je crois.
-Elle vit toujours à la cité des Jeunes ?
-Oui , mais pas en mixte. C’est une pouliche sauvage. Très solitaire. Et je ne sais pas ce qui lui a pris de se passionner pour ces histoires de modules. Ce sont des trucs de bonshommes, çà. On sait bien qu’il n’y a rien à voir dehors. Il n’y a que les ingénieurs de surface ou les .. ermites fous qui s’y intéressent encore. Bon, si on arrivait en vue d’un système, je ne dis pas, tout le monde serait dehors. Mais là… D’autant qu’il y a des accidents. Des trucs qui se détachent. On en parle dans les infirmeries et les quartiers.
-On n’a rien de remarquable en statistique dit Ilnara. C’est de la rumeur.. Il n’y a pas plus d’accidents que dans la dizaine d’années passées.
-Ah bon, fit Carda, perplexe.
-Mais pourquoi t’intéresses-tu à Solaine, reprit-elle au bout d’un silence. C’est à cause de Sahul ?
-Evidemment, soupira Ilnara. Je crois qu’il l’a toujours dans la peau.
-Er çà te préoccupe ?
-Oui. Elle a en elle quelque chose qui va vers les ennuis. Je ne sais pas si c’est courant chez les autres orphelines. Elle s’affronte… Elle résiste, elle cherche.
-Ce sont des qualités, non ?
-Sauf si l’on est pas préparé à ce que l’on va, à force, parvenir inévitablement à rencontrer.
Carda secoua la tête :
-Je ne vois pas à quoi tu fais allusion.
-Moi non plus, en fait » reconnut Ilnara, concentrée sur la fixation de la perle.

Plus tard, elle choisit une agathe enchâssée dans un ovale d’argent et tenta plusieurs emplacements, avant de se décider pour le col.
-Et toi, Carda Asdro, tu es heureuse ? dit-elle sans lever la tête.
-Oui. Jevon est un homme... enfin un homme agréable. Mais il passe un peu trop de temps à mon goût, sur la Peau. Quand il était jeune, il pratiquait beaucoup la voile solaire. Il a perdu pas mal de copains...
-Quel fléau ! Arrêter ces folies a été l’une des tâches les plus pénibles…
-Oui. Je ne crois pas que les équipes des Confins osent transgresser le tabou, mais je soupçonne qu’ils vont plus souvent sur la Peau que nécessaire, et …
Ilnara s’arrêta de coudre et regarda son interlocutrice d’un air sévère.
-Tu penses qu’ils font des paris, c’est çà ?
-Je n’irais pas jusque-là.
-Je prends ce genre d’intuitions très au sérieux. J ‘en dirai un mot à Volpol.

Carda fit la grimace.
-Je t’en prie ! Si tu mets tes molossoïdes sur l’affaire, ils vont faire une vie d’enfer à Jevon et ses potes. Je regrette déjà ce que je t’ai dit. J’oublie toujours que l’âme de la patronne reste en éveil en toi.
Ilnara haussa les épaules.
-Bien sûr, il ne peut en être autrement. Te rends-tu compte du drame s’il y avait des blessés ou des morts ? Mais ne t’inquiète pas pour ton homme et ses amis, Volpol aura un mandat d’information strictement limité. Je ne crois pas que la répression soit bonne en ces matières. Il y a d’autres solutions.
-Lesquelles ?
-Oh, c’est simple : si les gars veulent affronter un péril mortel, il faut les mettre en situation de croire qu’ils le font.
-Croire seulement ?
-Le risque met du sel dans la vie. Mais ne t’inquiète pas. Je ne compte aucunement mettre Jevon en danger. A moins…
-A moins ? répéta Carda vaguement mal à l’aise.
-A moins que vous décidiez tous d’un commun accord qu’une existence plus aventureuse vous agrée plus que la routine actuelle !








8




Sahul glottalisa le code mental du parquet mobile qui se souleva en déversant la vaisselle sale laissée par de peu élégants visiteurs.
-Solaine, c’est moi !
Pas de réponse.
Cela ne pouvait être que lui, mais il pensait qu’elle craignait que la police du Censor ne la découvre. Il se glissa dans le sas oblong et se laissa descendre au jugé jusqu’au premier échelon.
L’intérieur de la Cache ressemblait au carré d’un ancien sous-marin, couvert de strates d’isolant thermique posées à la va-vite, sillonné de tuyauteries et de plinthes filaires, qui venaient d’un groupe de distillation, d’un générateur d’oxygène ainsi que de panneaux solaires soigneusement dissimulés dans une vasière voisine (et qu’il avait fallu enduire d’une substance répulsive pour les canards.) Une sorte de périscope permettait d’espionner la grande salle du dessus à travers l’œil pratiqué dans un pilier évidé.

Il n’y avait que deux endroits où Solaine aurait pu se cacher en dehors du carré : une minuscule chambre à deux lits superposés, et la toilette attenante, munie d’une chiotte à broyeur approximatif. Et la jeune fille n’était ni dans l’une ni dans l’autre. Pourtant, le pot de crème de riz à la cannelle entamé sur la table pliante était bien un symptôme solainien. Il le renifla : pas plus d’un jour d’âge, pas même d’odeur acide. Son amie était passée par ici. Elle lui avait peut-être laissé un message.
Pas de message, conclut-il après avoir brassé l’invraisemblable empilement de babioles, de stylos baroques, de papiers et de livres qui s’était formé sur le coin-bureau qu’elle s’était réservée.
Sahul s’assit et reprit la fouille posément. A défaut de message, il y aurait peut-être une lettre de rendez-vous en ville, ou un indice quelconque.
Une série de trois photo-tridi récentes attira son attention : Solaine y faisait le clown en tirant sa jolie langue, capable, il le savait, de s’incurver en une étrange gouttière. Un trait génétique qu’il ne partageait pas, semblait-il. Elle était attifée en cantonnière –une tenue jaune serin visible dans l’obscurité- et avait noué sa tignasse rousse en deux couettes infantilo-perverses du plus bel effet. Ses yeux en amandes sombres pétillaient de malice comme à l’accoutumée.

-La soirée du Signal ! pensa-t-il soudain. La fofolle participait aux mondanités ildéfriennes il y a trois jours. Pas vraiment un signe de peur ou d’angoisse. Mais avec Solaine, çà ne veut rien dire. Plus elle a la trouille à la couenne, et plus elle fait la matamore.

L’un des tirages attira son attention : à qui était donc le pied chaussé d’un escarpin excessif, aux reflets chromés, digne d’une putain du bas Honshin, et qui paraissait prolongé d’une jolie jambe tenue en l’air depuis un point situé… sous la table chargée des victuailles de la soirée ? Sur une autre photo, on entrevoyait le mouvement d’une mêche très blonde au dessus de la chaussure, comme la chevelure d’une tête repliée, ou rapprochée du pied par la perspective. Carda ? Non pas Carda tout de même ! ou alors complètement émêchée. La gentille chérie se dévergondait… Il faut dire que son Jevon était particulièrement rabat-joie.

L’ espoir abandonna Sahul qui laissa retomber le tas de farfouilles en pluie sur la table. Il ferma les yeux et s’abandonna au flottement mental. Il avait peut-être entrevu quelque chose. Un détail lui trottait dans la cervelle comme une souris incognito. Lequel ?

Un antique haut-parleur à face soyeuse crachota. Le vent, capté par un micro d’alerte installé dans le marais ? Ou plus grave ?
Quelques mots émergèrent du bruit, émis par une voix rauque.
« C’est par là, crrr… ».

Personne d’autre qu’un flicaillon n’aurait ainsi parlé parmi les habitués ou les candidats invités… Et la voix cyborgisée ne trompait pas non plus. Sahul n’avait personnellement rien à craindre des brutes de la Sécurité, mais il ne fallait surtout pas qu’ils trouvent la cache, et il ne voulait pas être coincé là quarante-huit heures, avec des puces mouchardes collées partout.

Le jeune homme retourna dans le manchon d’entrée, en gravit les échelons et jaillit trois mètres plus haut dans la grande bâtisse vide. Il prit le temps d’ordonner au parquet de se refermer. Ce à quoi ce dernier obéit en chuintant comme à regret.

Sahul sortit par une fenêtre et joua les équilibristes sur vingt mètres de longeron au dessus du liquide huileux. Puis, du bout du pied, il tâta une motte qui semblait ferme, et s’y appuya pour gagner un chaos de béton brisé, rendu glissant par la mousse noirâtre qui le mangeait. Il dérapa dans la fange mais parvint à gagner le talus de l’ancien enclos électrique. Il y connaissait une large brêche mais, chiaque, ne la retrouvait pas.

Des silhouettes floues émergaient déjà du brouillard de pollution en provenance de la route. Sahul s’aplatit dans la boue d’hydrocarbures, tuant définitivement son bel uniforme de dynaste.

Tandis qu’il méditait sur son triste état, tremblant de froid et de dégoût, la souris mentale traversa à nouveau son esprit. Cette fois, il eut le temps de rabattre sur elle une main virtuelle.
-Parle, souris, chuchota-t-il en grelottant. Dis-moi ce que tu as dans le ventre !

La méthode mnémotechnique était éprouvée : on accrochait un souvenir incertain à une image, puis on travaillait cette dernière pour donner forme au souvenir ou à l’idée. La souris imaginaire se fit prier, chouina, puis lâcha son secret : il y avait quelque chose dans le bureau de Solaine. Sainte Creuse ! mais bien sûr, quelque chose d’absent : ce qui manquait au désordre de la Cache, c’était… le passe électronique qui leur servait à inhiber les défenses de Fortenot.

Solaine était donc à la bibliothèque Fortenot … Ou pire, elle était partie à… Oh, Chiaque de chez Chiaque ! C’était tout elle : courir se fourrer entre les mâchoires même du monstre ! Et lui qui était immobilisé dans la merde –au sens propre si l’on peut dire-, pour échapper au flair des molosses humains et canins de Sécurité -Terra XII. Sécurité, mon derche !



9


Les mots « Jevon Asdro » étaient imprimés en larges lettres noires sur le phylactère dorsal du ScA (scaphandre assisté). La grosse poupée articulée qui portait ce nom était immobile dans l’espace à quelques mètres d’une porte massive de rocher métallifère. Penchée sur un câble épais qui sortait des entrailles du vaisseau comme un bout d’intestin, elle semblait concentrée sur un travail de soudure, dont les éclairs bleus illuminaient sporadiquement son œil bombé d’énorme mouche borgne.

Un peu plus loin, un modex paraissait jouer aux montagnes russes en rasant le relief tourmenté, ses projecteurs orientables éclairant successivement les obstacles en une fantasque danse lumineuse.
-Salut Jevon, crépita la voix du conducteur dans le casque du grand poupon blanc ; çà va comme tu veux ?
-Salut, mon grand, répondit une voix outrancièrement déformée dans les graves. Oui, encore deux jours et l’on viendra à bout du chantier.
-Tu nous a pas habitués à faire du terrain comme çà, dis-donc…
-Je veux moi-même échantillonner ces épissages. Je ne comprends pas pourquoi un doublage qui n’a jamais servi casse à la première dérivation. Une vierge qui aurait une crise cardiaque à la première baise !
-J’aime tes comparaisons. Çà ne plairait peut-être pas à Carda, mais tu peux te le permettre depuis que tu es passé chef… Bon je te laisse. On se retrouve aux « Confins » à la pause ? Il y a un arrivage de bière blonde en « heure heureuse ».
-D’accodac, gronda la voix , j’y serai.
-Et règle ton vidphone, on entend très mal, Jevon.

Le modex tourna sur lui-même comme un robot saoul et se mit en devoir d’escalader une série de monticules aux reflets ferrugineux, avant de disparaître derrière « l’horizon » si proche, bosselé comme la crête d’un énorme dragon.
Le ScA « se pencha » sur son travail, si l’expression peut décrire une silhouette humaine suspendue dans le vide, les pieds vers l’infini. Puis il lâcha posément le fer à souder. Propulsé par sa flamme bleue, celui-ci s’enfuit à reculons vers les étoiles, telle une crevette de l’espace.

Les miniscules rétrofusées des talons du scaphandre de Jevon rougeoyèrent et il s’éloigna à son tour lentement de Terra XII, soudain illuminé sur sa gauche par le jour de la comète Bertrandi.

L’occupant de l’habitacle coupa le son pour mieux rager contre ce crétin de rondier des Confins qui avait failli le surprendre en train de s’envoler. Heureusement que l’indicateur de présence était branché et que son image fluo verte s’était affichée dans l’épaisseur de sa visière. Cela lui avait à peine laissé le temps d’allumer le poste de soudage et de se composer une attitude crédible.

En réalité, le locataire du SCA n’était pas rassuré. La micro-propulsion cryogénique H2+02 assurait officiellement 26 heures avec une bonne impulsion spécifique, mais la perte d’ergol par évaporation était importante pour un moteur aussi petit, et le ScA, utilisé normalement à de courtes tâches de surface, pouvait avoir été stocké sans reliquéfaction des gaz perdus depuis plusieurs mois. De plus, les maigres ressources électriques de l’engin étaient presque entièrement consacrées à fabriquer un écran d’invisibilité pour les palpeurs de la Creuse. Il espérait enfin que le cap enregistré par l’ordy de bord était exact, car la moindre erreur le changerait en météore éternel, ou plutôt en fine poussière tombant au fil des siècles dans les chaussettes du ScA. Mieux valait ne pas y penser et se concentrer sur l’objectif.

D’après l’annexe secrète au mémoire de Zmylovski – signée par Liandro Fraga -, la faille temporelle se manifestait au croisement de deux vagues gravitationnelles qui fonctionnaient un peu – à une échelle gigantesque - comme des franges de Young pour les interférences lumineuses. Mais sur les « seuils gravifiques », ce n’étaient pas des photons qui se matérialisaient en même temps dans des lieux différents, mais des « porteuses de temps ». Cette expression poétique référait à un phénomène encore largement controversé, selon lequel, dans ces conditions, le temps pouvait « hésiter » entre plusieurs dimensions, et former un vortex d’éternel présent. Les équations paraissaient justes, mais jamais une telle conjoncture n’avait pu être observée. Elle ne correspondait vraisemblablement qu’à une élucubration, parmi celles qui fleurissaient dans l’atmosphère délétère de la Creuse. Le voyageur occupant le scaphandre ne comptait pas sûrement pas sur sa réalité, d’ailleurs ! Il aurait été comique de fuir les désordres de la Creuse pour se retrouver propulsé dans un passé chaotique ou un avenir incertain !

Mais, d’après les notes de Liandro, la Balise Schnetz qu’il avait achetée, installée et bricolée dans le plus grand secret pourrait constituer un observatoire idéal pour saisir la « porteuse », si celle-ci devait vraiment croiser le sillage de la Creuse, comme le prévoyaient les équations zmylovskiennes. Cette Balise, ancien camp mobile standard usité pour la reconnaissance minière des satellites de Pluton, était en elle-même un refuge sûr, doté de bonnes ressouces énergétiques et vitales. Installation clandestine bien protégée, elle ne ferait pas l’objet de recherches programmées. Même si le passager du ScA attendait un mois pour revenir sur Terra XII, la Balise se déplacerait parallèlement au vaisseau avant de lentement diverger pour accomplir son propre périple circulaire. Encore fallait-il ne pas rater le créneau !

Si le vide sidéral avait transmis le son, le ScA aurait résonné d’un grand cri de joie: la lueur violette intermittente qui grandissait droit devant ne pouvait être que la Balise. La connexion était réussie . Le voyage en banlieue ne se terminerait pas en disparition éternelle.

Dix fois plus grosse qu’un Modex, ladite Balise ressemblait à un énorme verre à bière opacifié, dans lequel on aurait planté une forêt de pailles de tailles différentes. Le Sca demanda poliment à passer en manuel et « Jevon » dirigea la manœuvre à la voix. L’opérateur humain, visiblement néophyte, se cogna deux fois, confondant décimales et unités. Mais en fin de compte le ScA pénétra dans le sas qui pendouillait, telle une sorte de jupon de soie amiantée. Les voilures enveloppèrent l’intrus et le palpèrent, le guidant vers un plancher tournant.

Sacro-sainte gravitation ! Obsession des ergonomes de l’espace, sans laquelle les hommes mouraient tout simplement, le cœur trop gros, plus de sang dans les cuisses ou la tête, les os friables, les muscles atrophiés. Ce serait la première fois que le visiteur soutiendrait aussi longtemps un G comme sur la Planète-Mère qu’il n’avait jamais connue. Voilà au moins un usage qui rendrait populaire la Balise : elle pourrait permettre aux retraités de suivre une cure gravifique « terrestre » ! Ouais, quelle idée commerciale géniale !

Les voyants d’ouverture s’allumèrent à hauteur des yeux du voyageur, tandis que commençait le décompte de décompression. Moyennant force petits bruits de succion, le casque tourna d’un quart puis accepta de se décoller.

Solaine – c’était évidemment elle - ébroua sa tignasse rousse, seul geste qu’elle pouvait faire en attendant l’épluchage programmé de sa carapace. Trépigner ne servirait à rien qu’à retarder la procédure.
Elle éprouvait de vagues remords envers le véritable Jevon Asdro qui perdrait probablement sa place avec ce coup-là. Elle l’avait dragué chez lui, pendant que Carda était invitée à la terrasse palatiale. Amusé, il avait accepté de prendre un pot avec elle, mimant un flirt, plutôt que vraiment convaincu, puis il l’avait raccompagnée à l’auberge Chan de Honshin, où elle disposait d’une petite piaule estudiantine – pour les siestes - . Il n’avait pas cherché à monter. Heureusement : elle ne se voyait pas inventer quelque chose pour expliquer un brusque changement d’humeur. Elle avait marché lentement jusqu’au portail, de peur que la carte d’accès aux parkings professionnels-Confins ne tombe d’entre ses seins. En fait, elle avait profité de la nécessaire visite de Jevon aux toilettes après la quatrième bière pour fouiller son blouson délaissé imprudemment sur le dossier de sa chaise de bar.
Mais l’ingénieur tomberait pour la bonne cause. Car, pour le moment, la qualité principale de la Balise-refuge tenait en quelques lignes de l’annexe du capitaine Fraga : « j’ai construit un petit réseau de consultation secrète de Fortenot depuis B. Je n’aurai pas besoin de rendre des comptes au Censor sur les infos consultées, et je crois que cela s’avérera franchement nécessaire, vu le climat politique qui règne sur cette Creuse. »

Le même système, - intact , espérait-elle - offrirait à Solaine le loisir de pénétrer tranquillement de l’extérieur les archives de la sécurité de Terra XII, de prendre tout son temps pour monter le dossier des affaires de Volpol, avant de faire éclater le scandale. Elle aurait cet obscène vieillard. Elle se l’était juré. Il serait bien temps, quand tout serait fini, de réhabiliter le brave Jevon. Elle ne voulait aucun mal à Carda. Il y avait plus que de l’amitié entre elles, et Jevon avait beau être profondément ennuyeux, après tout, c’était son mari.

Solaine arpenta à grands pas les quatre étages/compartiments circulaires du verre à bière. Rien d’intéressant à première vue dans toute cette propreté immaculée. Sauf l’engin lui-même, dont les cloisons intermédiaires diaphanes et chargées de plantes cascadantes semblaient tourner silencieusement sur elles-mêmes. Illusion, puisque c’était la paroi du cylindre qui roulait sur une armature fixe… ou inversement. Solaine n’avait jamais été très forte en cosmo-dynamique.

La jeune fille se demandait comment ce béta de Sahul avait réussi à dénicher cette merveille dans les vastes hangars de Terra XII, la faire sortir et la manœuvrer, la mettre en orbite sans alerter quiconque. Il le lui avait expliqué, mais elle était restée sceptique. Ne cachait-il personne dans sa manche ? Ce jeune Ar-de-Frange était né dans le velours et disposait de l’obéissance obséquieuse de centaines de technos. Qu’il ait réussi cela tout seul était presque incroyable ! Mais après tout Sahul était un être de passion, de conviction et têtu comme une robomule, avec çà ! Tout ce qui touchait à son géniteur réveillait chez lui une résolution farouche. Il s’était révélé remarquablement doué dans le travail sur Zmylovski dès lors qu’il s’était aperçu que c’était une ressource majeure utilisée par son père et qu’il pourrait peut-être trouver un indice qui l’en rapprocherait.

Elle passa dans le diaphragme qui tournoyait comme un œil au centre de la dernière cloison et pénétra dans le sanctuaire : le labo d’observation des vagues gravifiques, représentées en six dimensions sur une trentaine d’écrans répartis en quinconce sur le mur-sol. Cela pulsait partout à des cadences variées, comme les courbes croisées d’un cœur ou l’oscillographe d’ondes cérébrales d’un dormeur.

Sur le bureau baroque espagnol datant de huit cent ans, gisait l’éternel dossier Zmyl, copie de copies d’originaux interdits. Elle feuilleta les pages bien connues aux écritures nerveuses et emcombrées, aux schémas proliférants, couvrant les marges, aux avalanches d’équations. Sahul ne semblait pas avoir souligné quoi que ce soit de nouveau.

-SOLAINE, QU’EST-CE QUE TU FOUS ?

Elle hurla et se retourna brusquement.

Ce n’était qu’un phone spatial qui s’était ouvert un point à proximité de son oreille.

-Sahul.. euh Zonchobar.. tu m’as fait peur, où es tu ?
-Mais tu es folle…
-C’est toi ! Tu vas me faire repérer.
-T’inquiète, la com est sûre. Je répète : qu’est-ce que tu fous là ?
-Volpol me cherche.
-Je sais, gamine..
-Gamine, c’est affectueux ,çà ?
- Faipache. On n’a pas le temps. Reviens.
-Tu peux pas venir, toi ?
-Impossible, ils sont sur les dents. Tu m’as fait très peur. Finalement je préfère que tu sois là qu’à Fortenot. Mais reviens maintenant. Tant que tu le peux…
Solaine ignora.
-Tu croyais que j’avais réouvert le passage de la bibli ?
-Oui, et que tu gisais, -aplatie ou pire- quelque part entre deux dimensions zmylovskiennes.
-Pas si folle. Mais j’ai ramassé de la doc avant de venir ici.
-Quoi ?
-Oh rien, un petit truc qui m’intriguait. La formule qu’un lecteur avait laissée à la page 321 de Zmyl. Tu te souviens ?
-Très bien.
-Tu sais que çà ressemble vraiment à l’écriture de ton père ?
-Pas du tout, je la connais.
-Laisse-moi finir : de ton père jeune. J’ai trouvé des vieilles dissertes pondues par lui quand il était étudiant au chanat de Dicee.

Un silence. Sahul était indubitablement surpris et ému.

-Tu veux dire Dicee, sur Planète Mère ?
-Absolument .
-Comment as-tu trouvé çà, tu es pas possible !
-Les archives chanales sont presque inépuisables, surtout avant 150. Tu sais qu’il faisait sa thèse sur « le concept de monde intérieur » ?
-une thèse de philo ?
-Non, de physique fondamentale ! Rien que des formules..
-Tu crois que mon père a été happé par le trou de Zmyl à Fortenot ?
-C’est possible. Mais je ne crois pas. Le bouquin a pu être versé en archives en provenance de ses appartements.
-Mère n’aurait pas laissé faire çà !
-Bon, je ne sais pas. Dis, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Le silence, cette fois, se prolongea.
-Sahul, tu es là ?
-Oui, je réfléchissais. Ecoute, finalement, reste là quelques jours, ma poule. Je te tiendrai au courant des développements. Les volpoliens se déchaînent. Il va y avoir des crânes fracassés. Je sens mal tout çà, avec le climat d’exaspération chez les TechnoMers et la folie des Ars.
-cot cot codett !
-quoi ?
-Cot cot, mon coq.
-Ah oui , d’accord. De toute façon, je vais pas t’appeler ma girafe ou mon autruche, hein. Poule c’est plus court et plus rond en bouche.
-D’ac, mon coq !
-C’est une proposition de fondation de basse cour ?
-Tu déchoirais !
-Rigole, poulette, mais s’il y a une révolte armée , je risque bien plus ma peau que toi, la plébéienne Vic.
-Et monc, il est plébéien ?
-Tonc aussi, ma princesse. Mais très joli !
-C’est sympa de s’entendre dire çà à mille bornes..
-Moins que çà, tu es vraiment très près. Trop. Je te rappelle après avoir avisé.
-Avise, mais dis-moi, il y a un écran rouge qui pulse comme un dingue derrière moi, avec un bruit de scie. Tu sais pas comment arrêter çà ? çà doit-être un espèce de réveil ou quelque chose comme çà ?
-Un écran rouge ? L’écran B4 ?
-Euh… Laisse-moi voir. Oui c’est cela. B4
-Merde, y a une levée de houle gravifique. On risque de perdre la com pendant vingt à quarante heures. Tuc….
-Tuquoi ?
Un mur de bruit uniforme avait soudain remplacé Sahul, puis le phone obéissant à la logique utilitaire ferma la ligne.

Solaine se sentait abattue. Quarante heures sans contact ! Elle s’en sortirait mais il faudrait faire diversion à l’angoisse. Elle se dénuda entièrement, s’étira félinement et s’abandonna aux confortables coussins du carré de repos. Un peu plus tard, elle se laissa tenter par les suggestions du robocuisinier qui s’était matérialisé devant elle sous forme d’une tablée de plats holo. Elle pointa le Sukiyaki et fut légèrement frustrée lorsque la mention « non disponible » apparut à sa place. Mais la choucroute alsacienne ne l’inspirait pas ; guère plus que le palao indien. Tant pis, la faim ne la tuerait pas tout de suite. Elle ferma les yeux et chercha le sommeil.. qui ne vint pas à cause du gratouillement lancinant de l’écran B4.

Un truc dur entre deux coussins lui agressa une côte. C’était un livre : « Maladies et soins de votre Tragoudon domestique, par le colonel du cadre vert de cosmocavalerie, Jaime Bleime-Seime. »

Qu’est ce que c’était que ce truc ? Un pastiche de manuel d’élevage de chèvres ? En tout cas, les photomontages étaient très bien faits : on ne voyait pas les trucages qui avaient permis d’assembler et de déformer les membres de cet espèce de gros griffon à tête de bouc. Et il y avait d’horribles photos réalistes de la castration des mâles, ou des vues assez peu ragoûtantes du délivre tombant de la vulve sanglante d’une femelle aux ailes écarquillées.

« Les tics de votre tragoudon, lut Solaine, vaguement amusée.

Les vices du nid. Trop inactif, le tragoudon s’ennuie et peut substituer à l’action des comportements tiqueux. Il se cache souvent pour tiquer, mais certains symptomes ne trompent pas.
Le tic du fumeur. Le jeune tragoudon qui s’ennuie peut curieusement inhaler la vapeur qu’il produit lui-même dans son pyrogastre. Il prend appui sur sa mangeoire et déglutit l’air chaud qu’il émet en direction de son estomac, tout en contractant le cou et en produisant un son caverneux rappelant le barrissement du tromposophe.
Traitement. En général sans effet, mais on peut essayer de retirer les points d’appui de son nid, ou badigeonner de silfure de zoindre les longerons de son ratelier. On peut aussi fixer un collier antitiqueur sur le licol. Deux pièces vulnérantes irriteront les joues du tragoudon à chaque fois qu’il tentera de tendre le cou pour aspirer la fumée. Dans les cas les plus rebelles, on peut électrifier légèrement les pièces. On peut enfin recourir à la chirurgie. Une opération fort simple consiste à percer deux petites fistules à la base des mâchoires, ce qui rendra impossible la succion, la vapeur s’échappant aussitôt sur les côtés de la tête de l’animal. Quelque peu étonné de son insuccès, le tragoudon renoncera vite à sa pratique vicieuse. Il faudra sans doute maintenir les fistules ouvertes pendant quelques mois à l’aide de canules de plastique.
Le tic du bol. Le tragoudon paraît au mieux de sa forme, mais il ne cesse de boire à la source de gazole et d’uriner. On réduira l’abreuvement à soixante litres par jour, et l’on placera dans le nid une pierre à lêcher. La mauvaise habitude se dissipe alors en moins d’une semaine.
Le tic de l’acquiescement. L’animal agite son cou de bas en haut, avec parfois assez d’énergie pour se déséquilibrer, de sorte qu’il peut tomber du nid, en état d’étourdissement assez prononcé pour ne pas déployer ses ailes. C’est un symptome majeur d’inactivité pathogène et les tragoudiatres recommandent le travail intensif : mener la bête à la piste d’envol et le contraindre à effectuer assez de manœuvres sportives pour le fatiguer, et l’obliger à se reposer au retour.

Autres maladies fréquentes :
La scrime poestreuse. La scrime est moins fréquente chez les tragounidés que chez les poénidés, mais ce parasite peut néanmoins provoquer chez le tragoudon des troubles sérieux et douloureux. Elle pond ses œufs entre les écaillles des épaules, et, une fois écloses les larves du premier âge s’infiltrent dans l’organisme et viennent s’enkyster sous la peau dans les muscles du dos. Elles provoquent de petites tumeurs très sensibles qui rendent le battement des ailes plus saccadé, et vont jusqu’à le paralyser. Dans la plupart des cas, les choses finissent par s’arranger, à condition de laisser le tragoudon au repos.
Il y avait d’autres titres de chapitres évocateurs :

Les fleignes et la gale des filtres aviaires.
Le prurit des griffes et la distension synoviale
Le javart nécrotique du paton antérieur
Le tendon extenseur du navicula se rétracte tandis que se forme un cartilage en forme de…
Le poids normal d’un tragoudon de 4 ans se situe entre 1200 et 1600 Kilos. Attention à ne pas vous laisser …
La colère incendiaire peut débuter….
L’emphysème du jeune tragoudon
Le tragoudon souffleur
Comment se faire comprendre de son tragoudon…

Solaine était déjà endormie quand elle lâcha le livre qui se referma doucement.


10


Le timbre grèle du phone d’urgence retentit dans la cabine minuscule que le Censor occupait dans les combles du môle, seulement pour y dormir quelques heures par nyctémère. Volpol se redressa sur les coudes, en sueur. La sonnerie l’avait arraché au cauchemar.

Toujours le même rêve ; celui qui hante chacune de ses nuits depuis vingt ans : une gigantesque tour métallique ; au sommet, une salle panoramique depuis laquelle il règne sur la terre entière. Seule, une poignée de rebelles lui résiste encore au fond des forêts. Au moment où il se prépare à les exterminer en les bombardant d’œufs chargés de gaz, la tour commence à s’enfoncer dans le sol. Il a beau crier d’une voix de stentor, il perd de la hauteur et, en même temps, de l’autorité. Sa propre taille diminue, sa poitrine fond ; il devient un nain qui s’égosille d’une voix de plus en plus aiguë et nasillarde. Son cri devient haletant, séquentiel, bizarre. Volpol se réveille en sueur, épuisé. C’est le phone lui-même qui râle faiblement suspendu dans l’obscurité comme une minuscule étoile au dessus des dizaines de lampes-témoins de divers appareils.
Seul Zgav le chef de la BS (brigade spéciale) a accès à ce numéro secret.
-Tu me déranges. Va droit au fait.
-Censor, il y a du nouveau. Le petit s’est rendu à l’îlot. Il en est ressorti dix minutes après. On s’est planqués dans la vase pour le filocher. Il a foncé vers Honshin, et là, il a ouvert une com impossible à localiser. Mais, par chance, il s’était placé sous un lampadaire bagué. On a réussi à isoler sa voix dans la foule et on l’a décryptée en partie.
-Et alors ? grommelle impatiemment Volpol.
-Il parlait à Solaine. Impossible de savoir où elle se trouvait, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle n’était pas sur la Creuse.
-Dans un modex ?
-Non plus. Tous les modex étaient identifiés.
-Alors, il y avait un écho de renvoi dans le signal. Cherchez mieux.
-Non, Censor. On a vérifié : aucun écho. C’était une communication directe pour… nulle part.
-Il parlait tout seul.
-Non, Censor, dit calmement Zgav. Le spectre des réponses correspondait vraiment à la signature vocale de Solaine.
-Que disait-elle ?
-Elle se comportait comme si elle était dans un lieu inconnu d’elle-même, mais que Sahul connaissait, lui. Elle lui a demandé ce qu’était un écran « B4 », puis la com s’est interrompue dans une vague de bruit.
Le Censor réfléchit rapidement.
-On demandera aux spécialistes de travailler sur l’enregistrement. Pour le moment, il faut appréhender Sahul. Tout de suite. Amenez-le moi au dépôt de Ildefre, pour un prétexte quelconque, et si les gens d’Ilnara vous demandent des comptes, dites-leur qu’elle me contacte.
-Bien, Excellence.

Les choses s’accéléraient. Peut-être n’était-ce qu’un canular, rendu vraisemblable par le génie du bricolage du petit Fraga. Mais si, par hasard, les Jeunes avaient réellement réussi à contrôler une translation extérieure, il ne pouvait pas les laisser continuer avant qu’une autre instance ne leur mette la main dessus. L’enjeu était trop grand. Même si le choc avec la Commanderesse devait aller jusqu’à un « putsch », il ne pouvait plus reculer.

C’était l’heure du branle-bas de combat. Le plan 1 était encore applicable : il se rendrait chez Ilnara, et resterait auprès d’elle, faisant filtrer toutes les entrées et le sorties du môle pour qu’il soit assez longtemps impossible à ses ennemis de distinguer ses ordres de ceux de la commanderesse. Certes, l’inquiétude germerait et les rumeurs enfleraient. Mais le temps que les Ar, partisans naturels d’Ilnara se rendent compte qu’elle était sequestrée, les Sécuraptors auraient verrouillé tous les postes de pouvoir sur la Creuse. Le moment voulu, on jetterait en prison les trublions et on impressionnerait les autres. Tout serait consommé en quelques jours. Le pouvoir Mer prendrait les rênes du vieux rafiot cosmique… avant qu’on ne passe aux choses sérieuses.

11

Tout était noir dans l’homme noir : sa peau dense, très africaine, son complet, sa chemise même et sa cravate de cuir ; et ce curieux bonnet de soie à motifs floraux noirs sur noir. Seules étaient dorées les deux petites lettres énigmatiques qu’il portait à la boutonnière : A.M.
Harry n’était pas raciste. Non . Mais il aurait préféré que l’huile soit un bon Irlandais de souche, ou à la limite, un Indien comme Tally-soir de Feu. Le type –maigre et taciturne- l’intimidait, tout comme il avait l’air de gêner les bons gros flics pleins de bière de San Isidro et même les gars en gris du FBI et les officiers « Léopards » de la garde nationale.
Il en avait aussi marre de se répéter. Il ne parvenait pas, c’est un fait, - à se remémorer les paroles exactes du cinglé. Mais était-ce sa faute si les enregistrements habituels n’avaient pas fonctionné ?
-C’est important, avait dit calmement l’homme en Noir, avec un accent oxfordien particulièrement exaspérant. Vous ne vous imaginez pas, M. Brandstone, à quel point c’est important.
-Ecoutez, souffla Harry, je vais vous le dire une douzième fois, mais ce sera la dernière. Le type a commencé par me demander de faire évacuer la base. Je n’ai pas pris çà au sérieux, je lui ai posé des questions comme çà, un peu au hasard vous savez, surtout pour laisser du temps aux gens de la sécurité de remonter à la source de l’appel suspect . Je me souviens qu’il a dit qu’il avait aussi prévenu les journaux. Peut-être pourriez-vous …
-Est-ce qu’il a dit quelque chose sur la façon dont il allait procéder pour faire sauter Teagle 17 ?
-Euh.. Non. Enfin, il a dit que ce n’ était pas des explosifs mais une sorte de rayon…
-Attendez. Vous êtes sûr qu’il a prononcé le mot « rayon ? »
-Oui. En fait, non, je crois que je l’ai déduit d’un charabia scientifique qu’il m’a sorti. Une histoire de calcul de localité ou quelque chose comme çà.
Un léopard plus vieux que les autres se tourna vers l’homme en noir :
-Vous croyez que cela pouvait être un tir balistique ?
-Non, M. Lewis, répondit posément son interlocuteur. Mais laissez-moi en terminer avec M. Brandstone. M. Brandstone, êtes-vous sûr d’avoir entendu le mot « localité » ?
-Oui, enfin, sûrement « local »…
-Est-ce que l’homme aurait pu prononcer la formule « variable non locale ? »
Harry se leva et pointa du doigt la phrase comme si elle venait de se déposer sur le linoléum gris luisant de propreté.
-Ah oui, c’est EXACTEMENT çà ! Je me souviens main…
-Je vous remercie M. Brandstone, votre collaboration a été très utile. Messieurs, pourrais-je vous demander de quitter ce bureau, j’ai une importante communication à transmettre.
-Tous ? hasarda le vieil officier Léopard déçu.
-Oui, Tous, Commandant. C’est une communication couverte par le secret inter-diplomatique de l’Autorité-Mondiale.
-Dans ce cas…
L’homme en noir attendit posément que la porte se referme sur le dernier sorti, et déplia un cellulaire de modèle antédiluvien.
-Anthès à l’appareil. Nous avons confirmation, votre Excellence. L’homme maîtrise la conjecture d’Aspect/Suarez. Il a réalisé un appareil qui permet son application pratique. La base n’a pas été détruite, elle a été « translatée » chirurgicalement dans un autre espace-temps. Les personnels n’ont pas subi une déflagration nucléaire, ils ont été annihilés sur le coup, ou encore transportés ailleurs eux-aussi. Cela signifie que l’auteur peut à tout moment supprimer les centres de pouvoir, où qu’ils soient..
Il marqua un temps d’arrêt pour écouter la question attendue.
-Pourquoi ne le fait-il pas ? C’est pourtant évident, votre Excellence. Parce qu’il a besoin que ces centres restent pleinement opérationnels, afin d’opérer son chantage. Ce sont ces centres qui lui serviront d’instruments de coercition indirecte pour des buts positifs. N’oubliez pas que, tout immensément puissant qu’il soit, il ne peut QUE DETRUIRE. Il ne peut en aucun cas amasser de l’argent, investir, ou construire. Il ne peut avoir aucune influence directe sur les gens. En revanche, il prouve qu’il peut nous infliger des blessures de plus en plus douloureuses, aussi longtemps qu’il le souhaite. Et cela en toute impunité.
-…
Exact, votre Excellence. Je crois qu’il faut donc lui demander ce qu’il veut. Ce qui ne veut pas dire que nous obtempérerons, bien sûr. Mais nous ne pouvons plus faire comme s’il était ridicule ou impensable de répondre à cette demande. Vous savez que c’est ce que je préconise depuis longtemps. Le fait que ce soit un dément ne change absolument rien à la chose. Ce type maîtrise le paramétrage de variables non locales corrsespondant à n’importe quel point de notre espace-temps. Aussi invraisemblable que cela paraisse, il est un véritable maître de cet univers, même purement négatif.
-…
-Comment ? Vous avez raison, nous ne sommes sûrs de rien. Mais il est évident que tous les épisodes désastreux que nous avons collationnés dans le même registre, accompagnés ou non de messages explicites, relèvent de l’action de cette même volonté individuelle, même si la majorité des membres de cette Autorité ont toujours refusé de l’admettre, arguant d’une trop grande dispersion dans le temps, et d’une simple impossibilité matérielle.
—...
Il soupira, très las.

-Bien. Votre Excellence, puis-je néanmoins vous demander de transmettre ces conclusions à l’Instance… J’espère que le prochain vote appuiera ma position, car sinon, je vous avoue que j’envisage de démissionner.
-…
-Bien sûr, votre Excellence. Je connais les risques, mais je vous assure que je suis parfaitement sérieux.




12



Amateurs de la graine de kajoul, les oiseaux-sophores ne s’éloignaient guère du jardin suspendu, égayant l’atmosphère de leurs cris flûtés.

Ilnara travaillait, penchée sur ses outils d’analyse.
Les nouvelles inquiétantes se multipliaient et elle avait décidé de se réfugier quelques heures hors du temps et des soucis. Elle aimait cette terrasse privative secrète qui dominait « le Sahara ». Non loin, mais quatre étages plus bas, les enchères du marché aux autruches se déroulaient bruyamment. De plus en plus souvent, d’ailleurs, avec la crise des transports électriques. Cela lui rappelait les petites villes du lac Champlain où son père allait vendre parfois des daims ou des renards argentés, lorsqu’elle n’était encore qu’une gamine sauvage, vêtue de peaux cousues.
Elle considérait parfois rêveusement ces souvenirs perdus, mais rarement, devait-elle s’avouer, avec de la nostalgie. Elle n’avait aucune envie de savoir ce qu’était devenu son idiot de frère, le mauvais chasseur Jebhar d’Harna, ni même son Père-de-horde, bien trop faible devant l’épouvantable Mâtre qui régentait la tribu de l’Isle aux Noix, ni sa tante Nij’ra la commâtre, lâche et méchante. Parfois, elle regrettait le pauvre Tlanhar, être difforme et débile, mais qui l’aimait d’un amour impossible et l’avait sauvée par deux fois de ses ennemis. Tlanhar était mort très jeune d’une crise cardiaque. Ce genre de corps disgracié n’est généralement pas viable…
Elle se demandait en revanche ce qu’était devenu le jeune protégé de son mari. Comment se nommait-il déjà ? Ah oui Hatzik ! Le petit Hatzik, qui contre toute attente, était entré en Initiation ches les Chans ! Que pouvait devenir ce vif argent, malin et retors, chez les barbons de la Voie Sage ?
Quant aux monstres infernaux qui, elle ne savait trop comment, parvenaient à rattraper le présent du Voyage, elle aurait tout donné pour qu’ils en repartent, morts de préférence !

-Mère !

Tout en continuant la greffe de ses rosiers odorants, Ilnara ouvrit une ligne phonique mentale. Seul émergea le bruit feutré du filtrage de censure. En revanche, quelque chose bougea derrière elle : Sahul était là, en chair et en os, l’uniforme maculé de terre rouge, la tignasse sale et collée en épis. Il venait visiblement d’entrer par la fenêtre du parvis.
-Sangrediou, que t’es-t-il arrivé ?
Elle ouvrit les bras, mais le visage fermé de son fils la dissuada de manifester trop de tendresse effusive.

-Aucune importance. Mère, raconte-moi en détail le départ de Père. C’est urgentissime.
La commanderesse soupira.
-Je te l’ai raconté cent fois, si ce n’est davantage et tu connais les détails par cœur, comme un enfant chaque mot d’un conte de fée favori.
-Justement, dit Sahul. Il est possible que j’ai enregistré une version légendaire, à laquelle je me suis attaché mordicus. Mais je suis adulte, maintenant, et je suis capable d’endurer des écarts au récit officiel.
-Il n’y a pas d’autre version, je t’assure. Je t’ai toujours dit ce que je savais, ce qui est très peu.
-Mais tu as peut-être omis ce qui n’avait pas d’importance selon toi, à l’époque.

Ilnara lançait des regards inquiets vers la rampe de service et sur la courtine de surveillance du môle. Mais il n’y avait personne, et aucune caméra n’avait encore été installée par les sbires de Volpol sur les terrasses de son appartement. Elle se détentit un peu.

-Je n’ai guère de temps pour cet enfantillage, Sahul. Et puis, cela m’est désagréable.
-Je sais , Mère. Mais tu peux penser que je ne viens pas te voir sur un coup de déprime.
-Tu as des éléments nouveaux ?
-C’est possible. Mais je ne veux pas en parler avant d’avoir quelques confirmations, et j’ai besoin, pour cela, que tu me rappelles ce contexte précis. Je te poserai des questions au fur et à mesure.
-Si tu veux, soupira Ilnara. Mais j’ai bien peur que tu poursuives une chimère. Tu as gardé une plaie ouverte au cœur, et j’ai même soupçonné longtemps, tu le sais, que tu croyais être coupable de quelque chose.
-Ne t’inquiète pas, le psychodoc Saytré m’a guéri de tout cela depuis des lustres.
-Sans doute, concéda la Commanderesse. Mais tu ne peux pas oublier que Liandro a disparu pendant que vous étiez en train de jouer ensemble.
- Je pense maintenant qu’il m’avait installé dans la chambre en comptant jusqu’à cent, non pas pour se cacher pendant ce temps, mais pour passer une com., avant de revenir jouer.
-Tu veux dire qu’il t’avait planté là pour revenir à une activité sérieuse pendant quelque minutes ? C’est plausible, étant donné ses occupations. La chose extraordinaire était qu’il ait eu autant de temps à te consacrer. Je dois avouer que c’était un bon père. Mais d’où te viens cette nouvelle intuition ?
-Eh bien, j’ai rêvé plusieurs fois ces dernières semaines de ce moment où j’étais en train de compter, les yeux fermés, le front contre le pilier de la chambre. Officiellement, je me concentrais sur le décompte et je ne faisais attention à rien d’autre. Je veux dire que je ne cherchais pas à essayer de surprendre en même temps où Père voulait se cacher. Tu comprends ?
-Oui, dit Ilnara. Tu jouais le jeu, quoi.
-Eh bien, maintenant, j’en doute. Ces rêves me disent que j’étais en fait en état de vigilance, que j’épiais le moindre son, tout en comptant à voix haute.
-Tu n’avais pas dit çà à Saytré, pendant la psychanalyse ?
-Non. Et je suis tombé sur ceci : l’impression très vague que mon père parlait à quelqu’un dans le corridor. Je sais que c’est contradictoire avec l’enquête qui a formellement établi que les appartements privés étaient vides, en dehors de Père et moi. C’est d’ailleurs peut-être ce fait, asséné par la Sécu, qui m’a fait oublier cet épisode. C’est pourquoi, je te demande ceci : te souviens-tu si, dans ton entourage au moment de la disparition de Père, quelqu’un aurait pu être en communication avec lui ?
Ilnara suspendit son sécateur, réfléchissant avec intensité. Puis elle secoua la tête, perplexe.
-Ce n’est pas impossible. Il travaillait sur des lignes hors mémoriels, et l’absence d’historique com. n’est pas une preuve qu’il ne l’ait pas fait. Mais nous avons épluché tous les événements aux alentours du moment avéré de sa disparition, et nous n’avons jamais trouvé la moindre corrélation.
-Avez-vous vraiment étrillé tout le monde sur les coms ?
-Non, admit Ilnara. Non. Nous nous concentrions sur les actes et les déplacements physiques.
-Donc, essaie de te souvenir. Est-ce qu’au moment où s’est brouillée la caméra du corridor de sortie des Apps, -c’est à dire exactement entre 10 h 32 et 10 h 41-, quelqu’un n’était pas entré en com. à portée de vue, sur la terrasse palatiale ? Car tu étais bien là, n’est-ce pas ?
La Commanderesse acquiesca distraitement.
-Il y a vingt personnes pour en témoigner. Mais comment veux-tu que j’ai pu prêter attention aux gens entrant en com, dans tout le brouhaha qu’il y avait ? On venait de terminer une réunion de chefs de secteurs.
-Justement.
-Tu veux dire que… ton père aurait pu joindre un responsable de secteur présent à ce moment là dans notre réunion?
-Ou bien, au contraire, un responsable sectoriel aurait attendu la fin de la réunion pour l’appeler. Je sais bien que c’est un lointain passé, trop souvent ressuscité, et de plus un moment très court de ce passé, mais il y a certains tableaux qu’on n’oublie pas. Il faudrait que tu cherches dans tes souvenirs le visage de quelqu’un qui ne parlait pas, qui se concentrait, peut-être un peu à l’écart, pour ouvrir une ligne mentale. Pas dans le groupe le plus animé, par conséquent, ou alors quelqu’un qui ait quitté ce groupe pour communiquer à l’abri.
Ilnara semblait maintenant occupée par la scène, comme si devant elle les rosiers étaient devenus transparents. Ses regards se tournaient de gauche et de droite comme pour fouiller la pénombre des arcades latérales de la grande terrasse, située deux étages au dessous.. Soudain ses yeux se figèrent. Un souvenir prenait forme, tentait de se solidifier.
-Oui, murmura-t-elle, oui. Valandin.
-Valandin ?
-Le techno-chef du secteur confin-nord à l’époque. Il avait été sur la sellette pendant deux heures, et fait une présentation très intéressante. Je ne me souviens plus sur quoi. Il s’était séparé de nous un moment. Je m’en suis rendue compte parce que j’avais besoin de lui à ce moment précis, pour une discussion avec l’architecte-infrastructures. Je lui ai fait signe mais il était plongé dans son affaire. J’avais l’impression qu’il appelait sa femme, tu vois, ou une présence affectueuse, comme lorsqu’on a eu une journée trop chargée en émotions, mais plutôt réussie. Il nous a rejoints peu de temps après, et nous avons ouvert les agapes.
-Ce Valandin avait-il réussi à faire passer un argument ou une décision d’importance pendant la réunion?
-Attends que je me remémore. C’était une discussion technique, je crois, assez barbante, sur les aires de stockage au contact avec la « mer ». Des histoires de pièces noyées avec leur contenu… Un programme de réparation et de restauration… Il faudrait que je relise les mémos.
-J’aimerais plutôt contacter ce Valandin directement .
-Ce la fait longtemps qu’il est mort.
-Quoi ?
-Ce fut une des premières victimes de l’épidémie Fortenot. Il a été littéralement pulvérisé. On n’a retrouvé que ses pieds, encore dans leurs chaussures d’apparat !
-Des chaussures d’apparat pour lire en bibli ?
-Il sortait d’une Conférence Publique de son sous-ordre.
-Ah.
Sahul cherchait à assembler les pièces du puzzle, mais les protagonistes possibles, eux, se désintégraient à mesure ! Les indices miroitaient un instant puis s’évanouissaient. Pourtant ce Valandin tombait vraiment bien : il téléphonait au moment crucial, après une discussion sur des enfouissements. Il avait consulté Fortenot, d’ailleurs pour en mourir. Une idée vint au jeune homme.
-Mère, réfléchis encore : est-ce que Valandin avait discuté personnellement avec le technochef ? Lui avait-il posé des questions à la fin de sa présentation ?
-Je ne me souviens pas. Je crois qu’il était resté silencieux tout le temps.
-Bon, mais est-ce que…
Cette fois, Ilnara prit les devants et le coupa.
-Quelque chose me revient, maintenant. Çà ne s’est pas passé le jour de la disparition de ton père, mais deux ans après, lors du symposium de 21. Ce fut la première grande confrontation sur l’état général de la « peau ». Valandin y intervint de façon marquante. Il y exposa son point de vue –très pessimiste- sur les tubulures externes, qui avaient subi d’importantes surpressions, notamment après l’impact de Cataphote (le surnom d’un météorite, une pure masse de fer de taille respectable). Je m’en souviens très bien car il prônait le remplacement de sections rocheuses entières, ce qui impliquait l’organisation d’une expédition ambitieuse dans les parages de la comète Tycho. Je l’avais défendu bec et ongles contre la Sécu, qui ne voulait pas entendre parler de réouvrir des secteurs interdits, par crainte d’y devoir poursuivre une faune de Jeunes désœuvrés qui ne manqueraient pas d’y créer des planques à délisse.
-Déjà ton Volpol ?
-Non. « Mon » Volpol, comme tu dis, n’était encore qu’un petit techno d’infra-Honshin. Il n’a rien à voir dans cette histoire.
-Je reviens à Valandin. Qu’est ce qui a pu le pousser, selon toi, à aller consulter en Fortenot à l’issue de sa Grande conférence professionnelle ?
-Je ne sais pas, mais on pourrait vérifier. J’imagine qu’il voulait récupérer des plans anciens sur les régions qu’il avait acquis le droit de réexplorer.
-Je vérifierai, Mère. Mais serait-il possible que, deux ans aupavant, le jour de la disparition de Père, il ait fait un exposé sur le même thème ?
Ilnara se redressa, et son beau visage s’éclaira.
-Mais oui, tu as raison ! Ce Valandin était obsédé par les secteurs immergés ! Il en avait parlé à la première session du matin, mais son intervention était passée inaperçue. Je n’avais pas fait le rapprochement. Mais… à supposer qu’il ait parlé à ton père de quelque chose, comment est-ce que cela aurait pu influer sur lui … je veux dire…

Ilnara s’assit sur la margelle et s’abandonna à un flot d’idées et de sentiments.

-Je n’en sais rien, avoua Sahul. Mais imaginons que Valandin ait appris quelque chose pendant votre petite réunion de travail sur la Terrasse, et qu’il ait attendu la fin pour prévenir Père, il est plausible que celui-ci, alerté pour une raison que j’ignore, ait utilisé un passage secret pour se rendre en un lieu connu de lui seul, afin de régler une affaire urgente.. Il aurait alors rencontré son destin.
Ilnara frissonna, ne pouvant s’empêcher d’imaginer le cadavre de son mari sombrant dans les espaces noyés, glauques et empesés d’algues verdâtres, qui séparaient le monde interne des énormes structures extérieures de Terra XII.
Elle se secoua.
-Non. Ce n’est pas çà. Tu sais qu’on a sondé et démonté toutes les parois des Apps et de leurs couloirs. Pas le moindre passage secret, pas la moindre galerie technique capable de cacher un homme dans ce secteur.
-Admettons, dit Sahul. Mais je sens qu’il existe un lien entre Valandin et la disparition de Père. La mort du techno en Fortenot me le confirme. J’y vais immédiatement, et je voudrais que tu m’établisses un passe qui empêche les molosses de m’emmerder.

-Je ne peux plus, dit Ilnara en baissant la tête. Volpol est déchaîné. La mission Sécu a basculé en mode rouge. Je ne peux pas l’obliger à te laisser passer. S’il t’arrête, je pourrai à peine lui ordonner de te libérer, mais sans éviter les tracas et les délais de levée d’écrou. Je te conseille d’être prudent. Ils ont des oreilles partout.
-Mais tu sais bien qu’on ne peut pas consulter à distance les archives spéciales ! Il ne reste qu’une solution.
-Laquelle ?
-Evidente : tu t’y rends toi-même !
-Encore faudrait-il que je sache quoi chercher, ironisa Ilnara, et tu m’as caché tellement de choses ! Comment veux-tu que...
-Bon, bon. Je trouverai un autre moyen. Mais je te demande un dernier effort : tente de te remémorer le déroulement de la réunion, quelques heures avant que Père ne disparaisse.
-Je t ‘ai dit qu’il s’agissait d’une rencontre technique de routine. Il y en a eu tellement d’autres depuis. Je suis incapable de…
Elle s‘arrêta.
-Attends ! Oui. Je me souviens vaguement : quelqu’un avait rapporté la rumeur selon laquelle des plongeurs auraient trouvé des caisses… Ah oui ! Tout le monde avait ri, car c’était la légende ordinaire, celle du trésor du premier commandant.
-Tout le monde avait ri… même Valandin ?
-Et bien, maintenant que tu me le dis. Tu as raison. Valandin avait l’air malade. Blanc comme un linge, il était allé se soulager aux toilettes.
-Eh bien voilà ! C’est exactement ce que je voulais savoir, Mère. Et je peux même te dire ce qu’il a fait aux toilettes !
-Est-ce intéressant ?
-Il a téléphoné à Père, mais comme celui-ci était en train de me lire les aventures du capitaine Space, il a simplement déconnecté la ligne. L’interlocuteur a insisté en appelant sur le port parallèle, mais Père l’a aussi déconnecté. Je me souviens exactement de ses gestes et de sa contrariété. Je suppose que Valandin a attendu la fin de la réunion pour tenter un ultime essai, cette fois réussi, au moment où nous jouions à cache-cache… Et il lui a transmis une information sur la découverte des plongeurs, qu’il ne tenait pas, lui, pour une innocente légende !

Sans s’égarer beaucoup, on peut même imaginer que Valandin ait averti mon père que des gens –des ennemis- étaient en train de fouiller un lieu secret où il avait entreposé des objets d’importance vitale. Redoutant les indiscrétions sur la com, Père demanda à Valandin de l’attendre. Il alla le rejoindre immédiatement en empruntant un passage. Il ne l’a peut-être jamais rejoint. Ou alors, sa disparition a eu lieu après leur rencontre.
Mais si Valandin est mort quelques années après, ajouta tristement Sahul, il y a fort peu de chances que l’on retrouve trace de quoi que ce soit.

-A moins que ... commença Ilnara.
Elle suspendit sa phrase et se mordit les lèvres. Elle aussi ne se sentait plus totalement libre de parler à haute voix pour évoquer certaines choses, même si elle était pratiquement sûre que le Censor n’avait pas encore osé « sécuriser » ses appartements. C’était intolérable. L’affrontement avec Volpol allait devenir inévitable.
Elle changea brusquement de sujet :
-Tu as des nouvelles de Solaine ?
-Euh, non, mentit Sahul.

A la réflexion, ce n’était pas tout à fait un mensonge : il ne pouvait plus communiquer avec la jeune fille depuis quelques heures seulement, mais cela pouvait parfaitement suffire pour qu’il lui arrive les choses les plus dingues !



13

Solaine s’éveilla, mal à l’aise, le visage en sueur. Une intense luminosité l’entourait. Elle mit sa main en visière pour protéger ses yeux, et finit par constater que la lumière envahissait la Balise à partir de l’anneau de fenêtres rectangulaires percées dans la base de la pièce de repos.

Un véhicule de la Sécu dardait-il ses projos sur le module ? Dans quelques secondes, une com. allait lui ordonner d’enfiler un Sca et de venir se mettre à disposition des autorités. Mais rien ne se passa.

La lumière venait de partout à la fois, trop diffuse, trop blanche, trop massive ! Solaine se risqua près de l’une des fenêtres et vit un immense paysage maritime, que la Balise semblait surplomber de quelques milliers de mètres, évoluant lentement comme sur une orbite stable.

Impossible. Elle se mit à rire. Elle avait dû déclencher un programme holo quelconque. Ce qui la conforta dans cette idée fut le point mobile qui se déplaçait vers elle depuis l ‘horizon rosacée. Le point se changea en ombre chinoise de grand oiseau. Le grand oiseau devint une masse étrange aux quatre pattes énormes et au cou puissant. Et très rapidement, la masse devint celle d’un … tragoudon adulte, dont la tête plate et barbue se mit à inspecter chaque fenêtre, jusqu’à ce qu’elle rencontre le visage ébaubi de la jeune fille, derrière le cristal du fenestron rectangulaire.
La « bête » ébaucha une moue simiesque qui montrait au moins qu’elle avait vu Solaine, mais n’indiquait rien de ses sentiments ou de son degré d’intelligence du fait. L’énorme animal demeurait là, fasciné, paraissant flotter ou planer dans les vents d’une atmosphère dense, au milieu de nuées mauves et roses se torsadant rapidement, loin au dessus de vagues avançant en houle régulière.

Ce jeu vidéo –auquel le livre de « tragoudiatrie » appartenait évidemment - était une vraie merveille. Jamais Solaine n’avait vu de réalisation aussi précise ni aussi convaincante. Les coutures du personnage étaient invisibles, et les pixels de bord d’écran n’étaient pas décelables. Une animation parfaite, une profondeur 3D sans défaut. A ce point que la jeune fille eut soudain un doute. Et si … ?
Et si tout cela était vrai ? Si la Balise traversait réellement un autre monde ?
Elle se ressaisit. Décidément impossible ! Elle subissait sans doute une hallucination, ce qui augurait mal du système de recyclage de l’atmosphère interne. A moins qu’une substance psychotrope n ‘y ait été ajoutée sciemment, comme dans certains jeux illégaux...

Solaine s’arracha au face à face avec le tragoudon au regard stupide, qui mâchonnait en bavant une régurgitation, et se leva péniblement. Deux compartiments « plus bas », la grande salle de bain l’accueillit poliment (bien qu’en lui donnant du « Monsieur ») et elle lui commanda l’ouverture de tous les jets chauds, brûlants et glacés de la thalasso « sportive ».
-Bien, Mademoiselle, dit la domotique, rectifiant le genre de son hôtesse avec plus d’obséquiosité qu’un vrai serveur-masseur de Honshin. Bientôt frigorifiée, ébouillantée, essorée, frottée, sêchée, et finalement revigorée, la jeune fille passa à la piscine en apesanteur.
L’énorme bulle d’eau chaude ondulante qui occupait le cœur de la salle l’attendait, telle une matrice mobile, balayée de pluies drues, froides et chaudes, en provenance de plusieurs arcatures de la pièce. Elle s’y glissa et s’y lova en position fœtale, retenant sa respiration longtemps. Puis elle en émergea, laissant la rêverie l’envahir, au rythme du lent tournoiement de la bulle. Subjectivement, c’était la salle qui tournait autour d’elle.
Subitement la surface diaprée, réfléchissant mollement les luminaires et les longs filaments lumineux insérés à la frontière des parois, se froissa. Des figures concentriques, des plissements, et finalement de vraies vagues agitèrent la masse tremblotante, répondant à des coups sourds, de plus en plus forts. L’éclairage vacilla. Solaine sortit en hâte du refuge liquide et, toujours nue, se précipita vers le salon de repos d’où les chocs semblaient provenir. C’était bien le tragoudon qui faisait des siennes, balançant son énorme queue rugueuse contre la paroi de la Balise.
L’animal manifestait à l’évidence son envie de compagnie. Solaine se plaça devant le hublot à hauteur de son muffle et usa de force mimiques pour lui exprimer son impuissance.
-Je ne sais même pas faire bouger ce gros verre à bière, mon chéri, et je ne veux pas que tu rentres… Des fois que tu aies trop faim !
Un coup plus fort répondit à cette marque de défiance, comme si la bête avait entendu et compris ce qu’elle disait. Si c’était un effet holo, c’était décidément TROP.

Est-ce qu’il allait lui falloir vivre encore une trentaine d’heures avec cette tenace illusion ? Elle n’avait aucune envie de jouer aux conneries de Sahul. Sans doute un vidéo-roman hyper-romantique et macho à la fois, avec enlèvement de belles demoiselles à dos de tragoudon et duels au laser avec de méchants Galactos. Elle pouvait s’estimer heureuse s’il n’avait pas programmé des repas totémiques, des viols collectifs ou des dépeçages rituels. On revenait vite aux temps barbaresques dans les fantasmes de vidéauteurs !
Ce qui était le plus étonnant, somme toute, était que Sahul n’ait pas créé de personnages intervenant DANS la balise. Elle lui en savait gré : elle n’aurait pas du tout apprécié d’être réveillée par un vieil elfe verdâtre au goître tremblotant, au réalisme poussé jusqu’à la bave gélatineuse tombant, tiède et gluante, sur son épaule !

Comme il était exclus qu’elle découvre le système actif du jeu, certainement protégé, il ne lui restait qu’à espérer qu’il s’éteindrait de lui-même si elle n’interagissait pas davantage. Elle trouva des isolateurs auditifs et se recroquevilla entre les coussins, les bras entre les cuisses.
C’est alors que le tragoudon fit quelque chose qui dépassa les bornes de la décence, mais aussi celles du jeu le plus impressionnant. Il baissa la tête, pointant les proéminences dures et velues qui lui tenaient lieu de cornes, et se précipita sur un hublot, fissurant presque la vitre massive, et ébranlant la balise qui oscilla sur sa base comme une énorme toupie déséquilibrée.
Solaine se dégrisa d’un coup et se leva, décidée. Elle se résignait à considérer momentanément tout cela comme vrai, malgré les perspectives insondables que ce choix impliquait. Comme d’être obligée de répondre à la question : la balise avait-elle, oui ou non, vraiment franchi le bord du domaine d’une porteuse de temps ? Dans ce cas, elle pouvait dire adieu à son propre monde, la chance de repasser par le même seuil gravifique étant – selon Zmylovski - infinitésimale. Adieu à Sahul, à Carda, aux exaspérants gardes volpoliens ! Adieu à sa cour d’admirateurs –et de copines envieuses- de la cité universitaire. Adieu aux flirts avec les ingénieurs des confins. Adieu, surtout, à la présence rassurante –bien qu’immatérielle- de sa « marraine » du Centre Parental.

En cet instant, c’est à cette dernière qu’elle aurait aimé confier ses angoisses et sa perplexité. Elle ne connaissait d’elle qu’une voix déformée par tradélec, ou les messages écrits répondant fidèlement à ses propres questionnements rageurs. Mais, depuis quinze ans que leurs communications perduraient, Solaine n’avait jamais ressenti d’hostilité ni même de froideur chez sa tutrice anonyme. Nulle trace non plus du pédagogisme emprunté qui tenait lieu de vertu « maternelle » à nombre de marraines d’orphelins avec qui la jeune fille avait confronté ses impressions. Une grande tendresse un peu triste émanait de ses messages, et Solaine n’avait jamais pu se défendre de l’idée que cette femme était VRAIMENT sa mère, ou en tout cas, une personne qui avait avec elle un lien naturel. Bien sûr, elle savait que c’était hautement improbable, étant donné les règles drastiques du tutorat.


14

l
l y a du nouveau ! annonça essouflée la jeune recrue, l’uniforme rutilant, le soleil brodé sur son épaule encore tout doré (l’or disparaitrait au premier lavage et deviendrait vert fienteux).
-Huuu, lui répondit Petit-Chef, en lui soufflant dans la face le contenu de ses poumons chargés du mélange abominablement fruité de son narguilé.
-C’est vrai, je suis sérieux, gémit la recrue, toussant, les yeux larmoyants.
_On te croit, dit sans se retourner Grand-Chef assis à son bureau de campagne. Mais dis-nous en un peu plus.
-Notre informateur de l’âge atomique… Il nous a envoyé un message.
-Très intéressant, dit Petit-Chef. Quelle est sa teneur ?
Le gamin montra son bout de papier :
-B. 7
Grand-Chef, cette fois pivota, son regard noir glacé allant du papier aux yeux du gamin.
-C’est tout ?
-Oui.
-çà va, retourne à ton travail.

Le vent gonfla la tente bédouine hémisphérique comme une grosse joue noire et les câbles qui l’attachaient aux rembardes de la terrasse chantèrent.
-C’est ennuyeux, dit Petit-Chef au bout d’un moment, je ne comprends pas.
-B 7, grommelait son interlocuteur, 7, sept, ou… sait.Voilà : Boscione sait… Mais que sait-il ? Que nous savons ce qu’il fait ? Que nous savons qu’il sait ce que nous faisons?

Petit-Chef fit la grimace et chassa une mouche de son épaule. Il supportait les digressions compliquées de son collègue depuis tant d’années qu’il ne cherchait même plus à les suivre dans leurs méandres logiques. Il tira encore une bouffée du mélange infect, ressemblant plus que jamais à la chenille d’Alice au pays des merveilles.
-C’est tout de même ennuyeux, finit-il par susurrer. Il va chercher à nous toucher...
-Pour se venger ? Absurde. De toute façon, ce message n’a pas de sens. Tant que nous ne savons pas ce qu’il sait… On va le surveiller davantage, mais inutile de changer notre dispositif, tant qu’on n’a pas d’autre indice.
-Si tu le dis, soupira Petit-Chef, qui éjecta plusieurs nuages toriques et toxiques de son narguilé. Mais c’est peut-être un peu imprudent.
-Ce qui serait imprudent serait de révéler quelque chose à Boscione en changeant nos habitudes.
-Est-ce qu’on ne pourrait pas tout de même… commença Grand-Chef en lançant un calcul complexe sur l’ordinateur.
-Quoi donc. Tu ne peux pas finir tes phrases ?
-…eh bien, en finir, justement.
-Que veux-tu dire, vieille asperge ?

Grand-Chef avait pour principe de ne jamais réagir aux insultes quasi-automatiques de Petit-Chef, probablement atteint d’un incoercible syndrome de la Tourette, depuis son transfert sur le Monde Intérieur
-En finir avec Boscione. On a le matos suffisant maintenant. Deux bombes nucléaires tactiques, et vlan, l’Antre de Silence pulvérisé.
Petit-Chef, cette fois cracha le goudron sur le magnifique tapis de Khios, retrouvé naguère dans le salon privé d’un commandant de base d’origine grec.
-Et nous avec, par résonance magnétique, ironisa-t-il. Nous en avons cent fois parlé. Pourquoi s’attarder ?
-Je sais, mais ce que nous n’avons pas envisagé, c’est le recalibrage d’une bombe pour détruire seulement l’Antre, et cela nos techniciens savent le faire maintenant.
Petit-Chef sirota l’embout du narguilé, l’air infiniment perplexe autant que congestionné.
-A force d’aspirer ce mélange gazeux, tu vas finir par exploser, remarqua Grand-Chef. D’accord, les parois sont déjà pleines de fiente de mouette. De toutes manières, continua-t-il, ce ne serait pas pour tout de suite, nos expérimentateurs ne sont pas prêts.
-J’espère qu’ils travaillent dans un bunker solide, dit placidement Petit-Chef.
-Oui, la casemate sous le tas de gravats n° 14.
-Bon, çà me rassure.
-Le problème avec toi, c’est que tu es prompt à t’enflammer, mais ensuite tu oublies. Or ce Boscione est une véritable plaie. L’Antre de silence n’est pas seulement un défi à notre souveraineté sur ce monde. C’est un danger permanent. Il nous a déjà tués trente hommes...
-Certes, mais toujours lorsque nous l’avons l’attaqué de l’autre côté du fleuve. Jamais il ne nous a agressé de ce côté-ci.
-Parce qu’il n’est pas prêt. Le temps joue contre nous.
-Je sais bien, mon Cher, mais çà me fatigue de me ronger sur des problèmes insolubles…

15
A


u cœur de Dicee bruissait joyeusement le café Stockenberg. Quel endroit plus sûr que cette immense taverne enfumée, bondée, noyée dans le brouhaha et les éclairs de lumière bleue ? D’un autre côté, Sahul ne parvenait toujours pas à retrouver la signature de la balise Schnertz. Cela provenait peut être des systèmes de brouillage qui parasitaient cet endroit public. Il cessa de tripoter nerveusement son multicom, et commanda un Plein Délisse à Jacquemin, l’éternel garçon aux sourcils charbonneux en énormes accents circonflexes. Celui-ci lui adressa une grimace qu’on pouvait prendre pour la bonne réception de la commande, mais Sahul y perçut autre chose.

Il regarda la foule plus attentivement et trouva qu’au milieu des macs et des putains, des affairistes et des étudiants, des Confinois en visite et des fonctionnaires prolongeant le repas jusqu’à l’heure de rentrer chez eux, il y avait un peu trop de grands trentenaires chauves aux épaules massives cachées par des justaucorps de cuir noir luisant. Certains semblaient absorbés par l’amour porté à des partenaires féminines également chauves, ce qui signait carrément une descente en règle de Sécuraptors. Sahul constata aussi que les « couples » tout comme les « célibataires » aux crânes lisses ne regardaient jamais dans sa direction, ce qui signalait leur proie par défaut encore plus sûrement que s’ils l’avaient tous dévisagée en même temps. Çà sentait le piège, grave.

Il se leva prestement et glissa vers les toilettes. Il pressa dans sa poche l’électropasse, acheté naguère à prix d’or à Jacquemin et se retrouva sur le caillebotis suspendu qui reliait les immeubles à mi-hauteur en arrière du bloc. Sans attendre que la porte se referme, vibrante comme un gong, il sauta par dessus la rambarde, se rétablit sur la tuyauterie glissante courant en contrebas, marcha prudemment vers la chaufferie et se perdit dans la vapeur qui s’échappait du sol grillagé.

Derrière lui, la porte se rouvrit et se referma, tout aussi violemment. On le suivait. Cette fois, il était vraiment en cavale. L’adrénaline fit bondir son cœur.

Volpol semblait décidé à le faire arrêter, en dépit des exhortations d’Ilnara. Quelque chose avait basculé. Sahul ignorait quoi exactement, mais ce n’était peut-être pas étranger à la fuite de Solaine à bord de la Balise. Il ne se risquerait plus à l’appeler dans les prochaines heures, et comme il lui serait tout aussi difficile de s’aventurer du côté de la bibliothèque Fortenot, il ne voyait plus qu’une chose à faire. Il tenterait le transfert à partir de la « mer », en se contentant du maigre renseignement qu’Ilnara avait griffonné en silence sur un bout de papier :

Secteur IV, sous-Honshin-Nord, Arcade 321.

C’était un miracle si sa mère s’était ainsi finalement souvenu du lieu exploré par les plongeurs et dont on avait parlé le jour de la disparition de son père. Elle avait tacitement accepté qu’il tentât l’exploration dangereuse de ces parages abandonnés à la rouille et aux coulées de roches, et recélant peut-être des périls bien pires. Mais s’il fallait opérer dans un contexte de cavale policière, cela devenait carrément téméraire.

Il se faufila dans l’immonde corridor qui glissait de la chaufferie vers le collecteur et faillit à plusieurs reprises s’enfoncer aux genoux dans des cloaques de boue et de déchets organiques. Parvenu sur le quai encombré de canalisations rajoutées au fil des ans, il rejoignit un poste d’amarrage des barges de service. Là, il débarrassa de caisses vides le couvercle d’un vaste coffre métallique, dont il ouvrit la serrure par reconnaissance de l’empreinte du pouce. La combinaison sous-marine l’attendait bien sagement, neuve comme au premier jour, luisante de graisse. Il se dénuda et l’enfila soigneusement, avant de mettre palmes et masque. Enfin, il ajusta le petit respirateur à sa bouche et sauta dans l’eau noire, talons en avant.

Il aurait bien nagé sur le premier kilomètre le visage au dessus de la surface, s’il n’avait pas entendu –assourdis par sa combinaison- les siffflets suraïgus du ralliement des Sécu. Ils avaient déjoué sa ruse et rappliquaient en foule. Il fallait plonger dans l’encre, et avancer au jugé, au fil d’une paroi. Il faillit se perdre à un embranchement à six issues, mais les adductions étaient étroites, et il ne quitta pas le canal principal jusqu’à ce qu’il sût, toujours dans l’obscurité totale mais au vaste remous et au courant chaud, qu’il avait atteint une buse d’éjection.

Sahul s’en remit alors à l’improbable Seigneur des vaisseaux spatiaux en dérive-, d’autant plus terrifié qu’il avait déjà été plongé dans une tuyère semblable lors d’un défi stupide avec des camarades d’université. Lors de cette épreuve initiatique, il était solidement retenu par une corde, et la seule chose vraiment effrayante avait été le mugissement de fin du monde créé par le frottement de la gigantesque paroi circulaire intérieure, sur le volume d’eau la séparant de l’armure rocheuse extérieure.

Des myriades de résistances visqueuses ou gazeuses s’opposaient en effet au mouvement de cette roue, qui parvenait pourtant à emporter dans sa propre giration une couche liquide d’une centaine de mètres.

Mais cette fois, aucune corde ne retenait Sahul qui était peu à peu entraîné dans un courant à l’énergie comparable à une dizaine de chutes du Niagara. La première inconnue était la présence aléatoire d’anciennes grilles courbes interdisant l’éjection de grands débris dans la « mer ». Le jeune homme pourrait être dix fois déchiqueté ou abrasé à mort avant d’être rejeté vers l’eau plus paisible roulant comme un matelas imperceptible à égale distance des deux parois. Il pourrait aussi être plaqué contre un réseau métallique et mourir les poumons aplatis avant d’avoir le temps d’être asphyxié.

Ensuite, s’il était encore vivant, il lui faudrait sans doute déployer une vigueur et un acharnement peu communs, s’il voulait se diriger dans une masse tumultueuse de flots chauds et glacés, verts ou bleus, glauques ou transparents, continuellement brassés par des convections contraires, même s’ils étaient séparés du 200° négatif de la coque externe par des tuyères de réinjection du liquide de refroidissement du moteur à fusion nucléaire.

Il tenterait alors coûte que coûte de joindre le massif câble de service qui courait sur la roche, comme une artère de métal, et s’accrocherait au garde-fou qui lui était fixé tout du long. Mais pour l’instant, il s’agissait de survivre à l’accélération de plus en plus oppressante.

Sahul avait l’impression d’être sucé par la bouche d’un énorme nourrisson avide. Il pensait aussi au livre des Morts tibétains et à son voyage au cœur de tunnels labyrinthiques, avant d’émerger à la lumière d’une nouvelle vie. La pénombre s’atténuant dans un vert maussade, il voyait venir à lui, de plus en plus vite, les structures circulaires de l’énorme viscère où il était emporté.

A la première anse, il eut soudain la certitude de mourir épinglé à une pelote de débris métalliques, ouvert, étripé et dévidé, comme ces longues draperies végétales noirâtres qui fasseyaient obstinément à partir des ancrages les plus ténus. Sahul changé en algue…

Il s’abandonna et ferma les yeux.



16

D
ans l’Antre de Silence, un cri joyeux avait retenti, inaudible pour tout être extérieur. Emilio Boscione regardait son écran archaïque avec un étonnement fasciné.

Une courte ligne de mots sybillins s’y était soudain inscrite, passant tous les autres programmes en priorité :
Acceptons conditions. Faire suivre instructions techniques.
AM (signature authentifiée).

AM : c’est-à-dire « l’autorité-monde », sigle du service spécial relevant du plus haut dirigeant des instances internationales, depuis le deuxième tiers du XXIe siècle, lorsqu’avait commencé le combat planétaire contre le terrorisme, et qu’une partie avait été prise en charge hors du gouvernement américain, après l’expérience malheureuse des présidences Bush.

Cela faisait si longtemps qu’Emilio n’y croyait plus vraiment ! Le premier résultat d’années-lumières d’exil monastique était enfin là, sous ses yeux. Son terrible séjour au désert spatial voyait un début de récompense : l’autorité terrienne la plus responsable avait finalement décidé de répondre à sa demande, de la considérer comme une réalité. L’explosion de la base du lac Tikopia avait, de façon inespérée, conduit à une réaction en chaîne… cette fois politique dans les instances qui avaient jusque là toujours résisté farouchement au « chantage », cultivant indéfectiblement la théorie imbécile du terrorisme fondamentaliste.

Emilio ne s’était pas attendu à cette étrange résistance, ni surtout à sa durée. Il ne savait pas si elle était due à la simple bêtise humaine, parfois amplifiée par les institutions bureaucratiques. Face à cela, il était impuissant, tout Dieu qu’il fût. D’un côté, il ne pouvait pas arrêter en route sa tentative, aussi cruelle fût-elle, mais d’un autre, il ne pouvait pas multiplier les messages et, de toute façon, leur accumulation aurait sans doute eu l’effet contraire de ce qu’il attendait. Malgré tout, comment expliquer que sa volonté, clairement exprimée en amérangle standard de l’époque, n’ait jamais été prise en compte jusque là ? Soit, au fond, la paranoïa aveuglait les services spéciaux internationaux qui avaient soigneusement rassemblé les pièces du dossier depuis plusieurs décennies. Soit, leur méfiance était à son tour manipulée par une puissance occulte, ce qui renvoyait alors à sa propre paranaoïa… Mais pouvait-il sérieusement exclure que la PRESENCE ait répondu à son initiative à la source, et organisé une parade, par exemple, en incitant par avance les Terriens à ignorer ses exigences ?
C’était en réalité très plausible, connaissant la nature même des opérations qu’il menait. Dans le circonvolutions du temps, le futur pouvait réapparaître à la fenêtre d’un lointain passé, et devenir prévisible pour les acteurs avertis qui l’observeraient. La guerre avec la PRESENCE était indubitable, tout autant que les indices de sa parfaite connaissance du problème zmylovskien. Seule demeurait énigmatique pour Boscione, ce qui semblait être une limite à son action. La PRESENCE, pour ce qu’il en devinait, était davantage capable de connaissance ou d’information, que d’action et d’intervention directes. Il se pouvait qu’elle ait eu accès à des modes encore plus restrictifs que les siens à la translation non-locale. En tout état de cause, elle était d’une discrétion qui justifiait bien son surnom.

Boscione se rendit au jardin intime de son refuge aride, et procéda à l’arrosage goutte à goutte de quelques cactées, activité toujours propice à la méditation avant les grandes décisions. Le problème était délicat, même s’il avait eu des dizaines d’années pour le retourner en tous sens.

Comment amènerait-il cette arrogante « Autorité-Monde » à lui remettre l’archive-clef dont dépendait l’avenir universel, tout en l’empêchant d’en copier les éléments ? Certes, il avait sans doute réussi à pousser l’AM à croire à sa faculté de voir à travers les murailles les plus épaisses. Mais d’une part, c’était faux : il ne voyait pas à travers les murailles, et il ne serait jamais sûr que l’AM n’ait pas réussi à subtiliser et à dupliquer l’information cruciale. D’autre part, la méthode qu’il avait utilisée pour illusionner les Terriens était faillible : ils pouvaient fort bien s’être rendu compte que sa « voyance » n’était qu’une perception d’événements passés, du moins du point de vue qui était le sien.
Quoi qu’il en fût, Boscione devrait jouer le jeu en aveugle. Il aurait au moins un maigre moyen de contrôle négatif a posteriori : s’il ratait, la passe de Lake Champlain se refermerait comme une plaie n’ayant jamais existé, et il en serait aussitôt averti par la destruction d’un senseur.
Il revint lentement vers son poste de travail, ou plutôt, de torture.

Le message qu’il tapa tenait en presque aussi peu de mots que celui qu’il avait reçu :
« Abattez la grotesque obélisque de Washington DC. Puis quittez la place, sans laisser aucun moyen d’observation optique ou électronique. En cas de non-application précise de ces consignes, il y aura une explosion nucléaire sur la Maison blanche. »

Il n’y aurait évidemment pas d’explosion nucléaire, mais en pressant les Terriens de détruire ce symbole politique de l’Amérique ancienne, Boscione pouvait espérer les tromper quelque temps sur la motivation d’un probable terroriste isolé, à la fois puissant, dément, passéiste et sentimental.

Il pouvait aussi supposer qu’il ne leur laisserait pas ainsi le temps de sonder la colonne de pierre, ni de trouver, sous sa pointe pyramidale, au cœur d’un bloc de granit compact, une certaine ovule de cuivre natif.

Boscione envoya le message par le translateur et se prit à rire encore de sa propre faiblesse paradoxale : il pouvait réduire une base de fusées à un cratère d’une centaine de mètres de profondeur en jouant sur de minuscules échanges dans le vide quantique dont il avait découvert fortuitement la loi non-locale secrète, mais il était absolument incapable de toucher la moindre molécule complexe, et encore moins de l’égratigner ou de la déplacer. Il lui fallait pour cela recourir à la force animale des habitants du lieu et du temps adéquats, et du même coup dépenser une énergie presque infinie… à tenter de les convaincre de l’aider.


17
D

u bout du gros index assisté, Solaine appuya sur le confirmateur d’ouverture. Elle n’avait pas tenu compte des infos d’ambiance qui prétendaient que l’environnement de la Balise était formé d’une atmosphère et d’une gravité de type terrestre, et le ScA était prêt à affronter le néant. Mais ses indicateurs internes ne changèrent pas quand le diaphragme du sas fût ouvert, laissant apparaître l’armée de nuages moutonnant sur un océan infini.
Elle avança et… tomba. Les micro-moteurs antigrav se mirent aussitôt en marche pour la sustenter dans ce qui était donc une véritable stratosphère.
Sur sa gauche, le Tragoudon semblait toujours aimanté par le même hublot –peut-être y admirait-il sa propre image?- et ne la vit pas se rapprocher de lui. Au dernier moment, cependant, il se tourna vers elle et sursauta, rebondissant contre la paroi irisée de la Balise. Il eût un mouvement de tête comique, comme s’il cherchait le meilleur angle de vue pour la saisir dans le prisme étroit de ses deux yeux latéraux et protubérants, puis poussa un barrissement nasal et se laissa choir, littéralement, de plusieurs centaines de mètres. Il freina enfin sa chute en déployant sa gigantesque envergure, s’allongea à l’horizontale et s’enfuit en rasant les vagues.
Mais le ScA l’avait « acquis » dès la première seconde. Il le rejoignit presque, en une diagonale parfaitement calculée. L’animal poussa l’équivalent tragoudesque d’un glapissement de chacal, et se détentit en une accélération éperdue. Solaine fixa à quelques dizaines de mètres la distance qui devrait la séparer constamment de la bête, pour ne pas trop l’effrayer, en espérant qu’elle les conduise quelque part avant de s’épuiser. Au bout d’une demi-heure de vol en tonneaux épuisants, une terre apparut droit devant, longue barre grise et haute émergeant de la brume légère. Elle se découpa bientôt en une multitude de pains de sucre aplatis couverts d’une végétation courte et grumeleuse, retombant en guirlandes spiralées jusqu’à la surface de l’eau.

Le tragoudon, éructant de panique, s’engagea à grande vitesse dans un dédale de falaises, où le ScA le suivit comme son ombre. Solaine aurait bien ralenti la poursuite de peur que le cœur de l’animal effrayé ne cède, -comme le risque en était mentionné dans le livre du colonel Bleime-Seime- mais elle ne voulait pas gâcher la chance qu’il la mène jusqu’à un maître humain, en tout cas un possible interlocuteur.

Le ScA zigzagua à lui donner le tournis, mais ne lâcha pas sa proie qui commença à fatiguer, et évita de peu un éperon basaltique. Il ralentissait en laissant pendre la tête, sa longue langue se déroulant à toucher les vagues. Solaine ordonna au scaphandre de laisser filer de la distance, et le tragoudon parut reprendre espoir. Il ne tenta cependant plus de semer sa poursuivante et se dirigea en vol rectiligne vers un mamelon à base plus large et au sommet à nu. Solaine distingua les signes d’un aménagement anthropique. Ce grand carré couvert de tourbe était sans doute le toit d’une habitation d’où émergeait une haute cheminée de briques crues. Un potager et un verger se déployaient sur la pente contiguë. L’amorce d’un chemin carossé se distribuait en deux allées qui en faisaient le tour, débouchant sur des granges, des garages, des puits, un lavoir et de petits bâtiments étroits que Solaine interpréta comme étant des toilettes.

L’animal rejoignit une sorte de grenier perché sur une tour mobile, réussit un rétablissement acrobatique, replia ses ailes et s’engouffra dans l’ouverture circulaire assez étroite où il disparut en ronflant comme un vieux poële.
La jeune fille s’en désintéressa et laissa le ScA plonger très lentement devant le bâtiment principal. Une longue et basse façade rougeâtre, percée d’une suite de fenètres presque jointives se répartissait de part et d’autre d’un péristyle de bois. La porte-fenêtre centrale était ouverte et deux hautes silhouettes y avançaient, minces, voilées et encapuchonnées de rude tissu gris. Leur pas était étrangement saccadé, mais pas à la façon de robots, plutôt comme celui de vieillards alcoolisés.
Solaine s’approcha, ouvrant les grosses paumes métalliques du scaphandre en signe de paix. Puis elle laissa le ScA s’ouvrir comme une chrysalide libérant son contenu vivant : elle-même, terrifiée et vulnérable.
Les personnages s’arrétèrent ensemble à un mètre d’elle. Ils ne semblaient pas hostiles. Imperceptiblement hésitants, plutôt. L’un d’eux fit encore un pas. Une longue main diaphane émergea de sa manche droite, et souleva le rideau de bure, dévoilant un visage féminin, atone, longiligne et pâle.
-Nous sommes des Thales Cognitives. Qui es-tu ?
La voix était un souffle, le ton flûté, ferme et tremblotant à la fois. Le personnage s’exprimait dans un amérangle parfaitement correct, mais en allongeant curieusement chaque syllabe.
Solaine opta pour la franchise. Il s’agissait probablement d’éléments d’un jeu virtuel très sophistiqué et l’information réelle qu’elle livrerait n’aurait pas d’importance. Et s’il s’agissait d’un monde véritable –Ce à quoi elle ne parvenait toujours pas à croire-, et il valait mieux qu ‘elle en vienne tout de suite à l’essentiel. Qu’avait-elle à perdre ?
-Je suis Solaine, je viens de la nef Terra XII. J’ignore où je suis, et je n’ai aucune intention à votre égard. Je souhaite seulement retourner d’où je viens.
Le visage blanc demeura impassible, puis ses lèvres minces s’animèrent indépendamment du reste de la physionomie.
-Terra XII existe dans nos mémoriels. Nous avons eu une connexion spatio-temporelle récente, mais il est impossible que tu en viennes.
-Pourquoi ? je suis bien là .

L’autre personnage s’avança et dégagea à son tour son visage, en tout point semblable au premier.
-Tu mens, dit-il en remuant à peine les lèvres. Mais c’est un mauvais mensonge. Un mensonge idiot. Tu as écouté une conversation de Technos, mais tu n’as pas tout compris. Je crois que tu es un exemplaire défectueux de Gnüsel.
-Un exemplaire défectueux ? Exemplaire de quoi ? Je vous assure que…
-Tu as quitté le Nid avant qu’on t’élimine. C’est évident, dit l’autre d’une voix douce.
Solaine, irritée, croisa les bras.
-Ecoutez, je ne suis pas décidée à me laisser traiter d’exemplaire défectueux par des clones de jeu vidéo pâlichons. Pouvez-vous me conduire aux autorités compétentes de ce lieu ?
Les silhouettes, vaguement surprises, se tournèrent légèrement l’une vers l’autre, puis celle qui s’était avancée en premier dévisagea à nouveau Solaine.

-Tu es vraiment défectueuse, mais tu as développé le principal défaut de Mère : son arrogance. Il ne sera pas nécessaire d’en référer. Je crois que nous pouvons te liquéfier maintenant.

Elle leva vers la jeune-fille son autre main cachée sous la longue manche et qui serrait un petit cube transparent entre ses doigts. Elle accentua la pression de ses phalanges et un rayon cohérent, bleu comme l’acier, fin comme un fil, apparut dans l’air, reliant le cube au front de Solaine.

Celle-ci ne bougea pas. Elle aurait peut-être dû plonger en avant, et s’échapper d’un roulé-boulé. Mais elle pariait que l’opérateur Virtuel qui commandait le jeu était équipé de la sécurité standard obligatoire, et que rien ne se passerait. En fait, quelque chose se passa, mais peut-être pas exactement ce qu’attendaient les créatures. Solaine poussa un cri et porta la main à son front : cette saleté l’avait brûlée. Non, heureusement, seulement un peu « échauffée ». Mais cela suffisait pour invalider sa théorie du jeu. Furieuse, elle fonça sur l’agresseur qu’elle bouscula en hurlant.
A sa grande surprise, le grand corps maigre, d’une légèreté improbable, fut projeté en arrière, et s’effondra, lâchant son « arme » qui disparut dans les herbes folles. L’autre personnage recula précipitamment en secouant la tête.
-C’est contraire aux instructions. Tu aurais dû te liquéfier.
-Et quoi encore ? rugit Solaine, enhardie par le résultat de son geste. Elle prit au collet l’auteur de la stupide remarque et le secoua comme un prunier. L’étrange personne ne se défendait pas, et la jeune fille avait en fait l’impression de remuer un grand morceau de carton. Elle l’obligea à s’agenouiller, ce que la chose ne semblait pas encline à faire, moins par mauvaise volonté que par raideur extrême de ses genoux. L’autre individu était resté au sol, tel une haute poupée de chiffons, dodelinant la tête sans conviction.

Solaine renonça à la violence, croisa les bras et d’un ton sévère, commença à interroger ces copies d’humains, ou plutôt d’humaines, si l’on en jugeait par l’absence de protubérance à l’endroit du sexe et à de vagues ébauches de mamelles, comprimées sous des bandes de tissu.

-Portez-vous des noms personnels? demanda-t-elle, luttant pour manifester quelque sympathie à ces semblants de femelles quasi-végétales.
-Je suis Gamélia, dit la plus grande, et voici ma covigène, Amélia.
-Covigène ?
-Nous sommes issues du même œuf, chuchota Gamélia en baissant la tête, comme si elle avait proféré là une honteuse vérité.
-Quelle est votre fonction sociale, si toutefois vous en avez une ?
-Nous sommes des Cognitives, nous te l’avons dit.
-Que signifie ce terme ?
Amélia répondit à la place de Gamélia, trop étonnée de l’ignorance de la visiteuse.
-Cela veut dire que nous répondons aux questions des gens qui viennent consulter Mère sur leur destin ou sur des affaires en cours.
-Qui est Mère ?
Cette fois, les deux Thales eurent l’air si horrifié que la jeune fille n’insista pas. Il était clair qu’on ne devait pas poser directement ce genre de question sans encourir une grave réprobation.

Paralysées par la stupéfaction, les « Thales » se recroquevillèrent dans le mutisme. Mais Solaine, patiente, pressa les thales sans répit. De guerre lasse, elles murmurèrent à nouveau quelques réponses. La jeune fille attaqua ces réponses une à une, déclenchant de petits ruisseaux de paroles, puis des rivières, et enfin des tempêtes verbales. Comme entraînées par leur propre souffle, saoûlées par leur propre timbre grêle et flûté, elles surenchérissaient l’une sur l’autre pour offrir à à la curiosité insatiable de la visiteuse inconnue la connaissance de leur univers.

Quatre heures après, Solaine se sentit suffisamment renseignée sur cet monde -mi-réel-mi-virtuel- pour commencer son exploration. Avant de sortir pour tenter sa chance, elle poussa ses prisonnières dans un entrepôt, et les attacha fermement avec leurs propres vêtements au poteau central. Puis elle plaça sur leurs genoux des pilules d’alimentation et des biberons d’eau verte. Elles pourraient tenir ainsi plusieurs jours, si toutefois personne ne venait les libérer avant.

Comme elle allait quitter la salle, un scrupule la retint et elle se retourna vers les Thales déconfites.
-Pourrez-vous supporter cette situation avant que quelqu’un ne vous trouve ?

-Oui, dit Gamélia avec franchise, la ronde passera dans huit heures.

Solaine soupira et franchit la porte ogivale dont elle referma doucement l’épais battant clouté.

18
S

ahul ignorait combien de temps il était resté inanimé, assommé par sa propulsion brutale contre la tuyauterie de la Peau.

D’après l’horloge de la visière, il ne s’était passé que dix secondes. Il baignait dans une luminosité d’émeraude, la botte gauche coincée entre deux câbles courant le long du tube principal. Il secoua le pied, en vain. Un bruit de marteaux-pilons irréguliers lui martelait les tempes, mais l’eau paraissait calme autour de lui à en juger par le paresseux mouvement des particules en suspension.
Il distingua de gras poissons-chats en planque dans des recoins sombres, entourés des débris de leurs agapes passées. Les plus énormes pouvaient happer une jambe, mais il avait de quoi leur faire lâcher prise. Le danger ne venait pas de là. S’il restait prisonnier trop longtemps, un robonettoyeur le goberait sans état d’âme et le concasserait dans ses entrailles de carboplastique.

Le jeune homme maîtrisa la panique qui montait en lui. Il se plia pour mieux examiner la situation et constata que la boucle de cheville était aussi coincée. Pas moyen de se débarrasser de la botte. Pourtant, si sa palme s’était prise sous un câble, elle pouvait en être déprise. C’était une loi pratique que lui avait enseigné son moniteur de casse-têtes. Il s’immobilisa et chercha la paix de méditation. Des schémas logiques se mirent à défiler dans son esprit. La solution était toute simple : il devait engager sa jambe jusqu’à l’aine, se retourner contre le tuyau, se renverser dans l’autre sens…
Il fallait seulement lutter contre la répugnance spontanée à s’enferrer davantage dans la situation désagréable. Sahul se contraignit aux gestes nécessaires, et se dégagea enfin.

Maintenant, les choses sérieuses pouvaient commencer. Il disposait exactement d’une heure d’autonomie, et il savait qu’il ne pourrait jamais remonter vers le sol intérieur de la planète creuse, à cause de la force des courants centrifuges. Il n’aurait pas non plus la possibilité de sortir du côté de la peau, car en l’absence de gravité, la mer venait former d’énormes bulles à son contact, sortes de vagues sphériques qui bombardaient la paroi en permanence, moulinant tous les objets flottant entre eau et vide dans ces parages. Le martèlement qui enveloppait Sahul provenait de ce ressac destructeur.

La solution pouvait résider ailleurs : dans « la chose » qu’avait découverte et utilisée son père tant d’années auparavant, et dont Sahul maintenait l’hypothèse folle qu’elle avait pu lui servir une dernière fois, avant de disparaître en effaçant les traces de son passage.

Sahul ne disposait d’aucun indice, sinon la vague description des « caisses » que la rumeur avait entretenue dans les milieux portuaires. Mais il possédait un talisman : une petite pièce d’argent de 20 universos, datée de 251 (2351 AC) , soit deux ans avant sa naissance.
Son père lui avait fait promettre de ne la montrer à personne.
-Pas même à Maman ?
-Surtout pas à ta mère ! C’est un secret entre hommes. Garde-la tout le temps sur toi, au contact de ton corps. Elle pourrait t’aider dans certaines circonstances.
-Elle est magique ?
Boscione avait eu son rire feutré de renard.
-Pas exactement, mais elle sait où je suis.
-Quoi ?
-Si tu as besoin de moi, elle peut me retrouver. Cela dit, ne l’utilise jamais lorsque tu as un autre moyen de m’appeler. D’accord ?
-Bien, Père, avait marmonné le jeune garçon en serrant la pièce dans sa petite main moite.

Il l’avait effectivement gardé contre lui toutes ces années, attachée autour de son cou par une fine chaînette d’or. Il avait abandonné depuis longtemps l’idée qu’il s’agissait d’une véritable clef : c’était un lien symbolique à son père et rien d’autre. Mais maintenant, le soupçon lui revenait qu’il pouvait s’agir d’un relais réel . En ce cas, il lui fallait trouver à quoi le talisman correspondait d’une façon ou d’une autre : fente d’un antique distributeur de marchandises ? Rainure où il pourrait l’engager comme un tournevis ?

Mais comment imaginer un emplacement de cette nature dans un chaos de poutrelles et de plaques métalliques submergées et rouillées, revêtu de filaments végétaux comme une immense toison de chèvre verdâtre et rougeoyante ?





19

Le Censor avait toujours eu en horreur l’outrecuidance Ar. Des dizaines de révolutions, de massacres, avaient eu lieu dans les systèmes humains depuis des millénaires, pour réduire les prétentions des noblesses et autres aristocraties, mais celles-ci, comme le chiendent, repoussaient. Elles s’insinuaient dans les mécanismes démocratiques les mieux rôdés, modifiaient les examens administratifs pour faire valoir leurs propres compétences, réussissaient dès lors mieux que les autres, roturiers, bourgeois, ouvriers, intellectuels, faisaient accepter peu à peu leur supériorité légitime, et finalement se retrouvaient aux postes de commandes, pour y exercer une dictature collective de plus en plus féroce…
Ensuite commençait une longue période de décadence au terme de laquelle, à nouveau, inévitablement, la noblesse était critiquée, attaquée, détrônée, dépouillée, assassinée avec rage. Mais le cycle recommençait, sans répit, sans leçon apprise du passé.

Un tel cycle semblait voué à s’accélérer dans un vaisseau comme Terra XII. Hélas pour Volpol, la classe des Ar, dédiée à tous les postes de commandement important, n’y était pas encore assez mûre, corrompue et exploiteuse, pour avoir nourri une haine assez forte chez les autres classes : Technocs (la branche locale des Mers), Chans, ou même Vics, pourtant poussés lentement vers les emplois subalternes et le chômage.
Le Censor n’avait réuni qu’un noyau de Vics envieux et aigris, au sein de la police communale. Il ne disposait dans son propre ordre que de la complicité sans faille d’une trentaine d’Ingénieurs de Secteurs, et d’une cinquantaine d’Ordinaires, pour la plupart relégués dans les Confins (blocs moteurs, stocks, gestion de la peau, etc). Les Chans, imbus de leurs petits privilèges corporatistes étaient avant tout opportunistes. Ils se plieraient en apparence à son pouvoir, mais la plupart d’entre eux, enfermés dans leur tour d’ivoire et leurs mirages « culturels », étaient profondément conservateurs. Ils le lâcheraient au premier signe de faiblesse.

Il disposait en revanche d’un atout inattendu. Les Ars, individualistes voire anarchistes, étaient fort divisés entre eux. La vieille devise terrienne du « Divided, we Stand », qui renvoyait à la tradition pluraliste, était surtout utilisée par eux pour se battre en famille, entre tribus, factions, personnes, couples, amis… Tout était bon pour s’engager dans des querelles sans fin, des vendettas insignifiantes, souvent suicidaires, qui conduisaient beaucoup de jeunes noblaillons au pire à la mort infâmante, à coups de pied dans la ruelle derrière un bar, au mieux à la geôle ou à la rééducation. Paradoxalement, les prisons étaient pleines, non de pauvres hères de poutrelles, mais de sémillants jeunes gens qui avaient confondu le café Stockenberg avec une piste d’escrime non moucheté. Le RobExpulseur en avait également largué de nombreux cadavres déchiquetés dans l’espace, tandis que le crematorium avait réduit en plasma les victimes roturières qui n’avaient pas droit au régîme d’obsèques Ar.

Or c’était pour beaucoup dans ce petit milieu turbulent que Volpol avait recruté ses plus fidèles alliés, en les tenant à la fois par le chantage et la reconnaissance : chantage à l’application de lourdes peines, ceci à l’appréciation parfaitement arbitraire du Censor ; reconnaissance envers le même Censor pour avoir suspendu leur exécution, voire, dans certains cas, avoir effacé leur dossier criminel. Dans une vingtaine de cas, Volpol avait joué du chaud et du froid, jusqu’à briser la résistance psychologique des imprudents. Il avait été jusqu’à leur permettre de vider leurs querelles personnelles, pour ensuite leur demander un autre genre de violence : meurtres secrets, vols à la tire ciblés, provocations étudiées… Les jeunes hommes qui étaient entrés dans cette logique n’en sortaient plus. Ils devaient tout à Volpol, et, pour se mettre en accord avec leur morale Ar, ils avaient développé une éthique de Samouraïs. Assassiner ou voler pour leur maître n’était plus, dès lors, une lâcheté, mais un service noble, rendu au nom de l’obéissance aveugle au suzerain.
Pour rendre cela encore plus légitime, le Censor organisait de petites cérémonies d’adoubement, suivies de soupers masqués de « compagnies », généreusement abreuvés en vins sans prix, accompagnés de jolies filles des faubourgs, et récompensés de primes substantielles.

Malgré tous ces efforts, Volpol n’était absolument pas certain que son attaque ouverte de l’institution sacrée –la dynastie Fraga- rallierait les suffrages de ses partisans les plus convaincus.

A moins…. À moins que n’aboutisse enfin une piste qu’il suivait depuis longtemps.
-Zgav ?
-Oui Censor.
L’homme sombre était resté sur la terrasse, absorbé dans la contemplation de la faille de rouille sur le mur sud.
Volpol prit sa respiration et se lança.
-Je sais que tu es un fervent admirateur de la Commanderesse.
-Bien sûr, Censor, vous aussi, je présume.
-Zgav, tu sais ce que je veux dire. Tes propres espions t’ont espionné.
-Ah, dit placidement l’homme sombre. Il s’alluma un cigarillo et en projeta les ronds parfaits dans l’atmosphère cristalline.
-Je ne juge en aucun cas tes sentiments personnels. Je sais que tu ne t’es jamais permis la moindre liberté déplacée. Je…
-Au fait, Censor.
-J’y viens. Il est possible que je sois obligé d’en venir à des extrémités…
-Jamais.
Le mot prononcé doucement avait la netteté d’un rasoir.
Vaguement gêné, Volpol ricana :
-Tu ne m’as pas compris. Je ne toucherai pas à un cheveu de la tête d’Ilnara, ni, non plus à ceux de son rejeton.
L’homme sombre attendait.
-Je veux dire que nous pouvons être contraints de destituer la commanderesse à l’issue d’une procédure normale d’empêchement.
Tu me suis jusque là ?
-C ‘est à voir. Je ne veux pas qu’Ilnara ait à souffrir.
-Moi non plus. Je veux bien plutôt la protéger des conséquences de troubles politiques graves.
-Dont vous serez par ailleurs l’instigateur, ironisa Zgav.

C’était le seul à se permettre ce genre de remarques. Mais c’était aussi le libre allié principal, presque unique de Volpol. Le grand maître des cérémonies secrètes, l’animateur officiel des compagnies du Censor, l’organisateur pratique des expéditions nocturnes, le grand responsable des disparitions… Parfois, il effrayait son maître.
-Certes, mon ami. Mais tu en jugerais moins défavorablement si tu acquérais la certitude que la dynastie Fraga… est une bande d’imposteurs…
L’homme sombre se retourna et darda ses yeux de glace sur le Censor.
-Que veux-tu dire ?
-C’est simple : il est possible que les Fraga ne soient pas même des Ars. Qu’ils ne soient pas non plus des Mers ou des Chans, ni même des Vics !
-Mais alors que seraient-ils, des chenilles de poutrelles ?
-J’aime ton humour, Zgav. Mais il reste une possibilité.
-Je n’en vois pas, puisque tu as passé en revue tous les genres d’humains.
-Tu en a oublié un ….
-Tu veux dire… des gens de Frange ?
-Exactement.
-C’est impossible.
-Et pourquoi donc.
-Pour au moins trois raisons, Censor. D’une part les Frangins ont disparu de la planète Mère il y a au moins un siècle…
-Officiellement, Zgav, officiellement.
-Ensuite, jamais des Frangins n’auraient réussi à passer au travers des mailles de la sélection du D.I.E.U, surtout pour la composition des populations des Creuses. Exclu… Et enfin, les Fraga appartiennent à l’une des tribus les plus anciennes et les mieux reconnues des domaines Ar de Nortamérique.
-Je me rends à tes arguments, Zgav. Mais tu me permettras une seule objection : si NOS Fraga ont emprunté l’identité d’un Fraga ayant déjà quitté la Terre ou Saturne, ils ont résolu les deux problèmes d’un coup. Or tu sais très bien que le périple de démarrage de Terra XII a été marqué de nombreuses défaillances administratives, irrégularités, mutineries, corruptions, crimes, et j’en passe. Comment peux-tu affirmer avec un tel aplomb qu’une usurpation n’a pas été possible dans cette période ?
Zgav resta muet. Volpol poussa son avantage.
-Je n’évoquerais pas une telle hypothèse si je n’avais pas une piste des plus sérieuses. En réalité, j’ai la conviction intime qu’un échange d’identités a eu lieu.
-Vous ne disposez donc d’aucune preuve…
-Je crois que cette preuve existe et qu’elle est cachée sur le vaisseau. Elle doit être entreposée près des bâtiments de commandement, ou même dans les appartements dynastiques.
-Chez la commanderesse, n’est-ce pas ?
-Je n’en sais rien, Zgav. Je pense que Liandro Fraga a dû conserver et dissimuler cette preuve avant de disparaître. Mais ce que je sais, c’est qu’il faut la retrouver très vite, si nous voulons légitimer notre mouvement aux yeux du peuple.
-Et moi, ce que je sais, c’est que vous allez me demander de la retrouver…
Volpol découvrit ses longues incisives jaunes en guise de sourire.
-C’est exact, Zgav, et toutes affaires cessantes.

L’homme éteignit soigneusement son cigare.
-En échange, dit-il enfin, je demande la sauvegarde d’Ilnara. Je demande aussi de pouvoir la mettre à l’abri là où je le jugerai nécessaire, ceci sans aucune interférence des différentes polices. Je demande pour elle et pour moi des identités de rechange de qualité parfaite, et un droit prioritaire à embarquer lorsque la Porte s’ouvrira.

Volpol encaissa. Comment ce détestable type avait-il eu vent de la Porte ? Il verrait plus tard.
-Sauf le dernier vœu, dont je ne vois pas très bien à quoi il réfère, j’avais prévu d’exaucer tous les autres. Je respecte le sentiment que tu entretiens pour Ilnara, et il est clair que tu auras plus de moyens que moi de la mettre en sécurité, une fois les « événements » déclenchés.
Zgav demeura impassible
- Je sais comme vous, dit-il doucement, qu’un réseau des Portes intersidérales est en construction, et que sa mise en fonctionnement est proche, dans notre espace-temps. Peut-être moins d’un an. Je veux un embarquement prioritaire pour Ilnara et moi.
-Co…comment sais-tu tout cela ?
-La rumeur, Censor, la rumeur.



20

Tally-soir-de-feu fit un rêve. Un grand aigle blessé venait se poser à côté de lui sur la rembarde du point de vue du canyon du Trou, en amont du lac. L’aigle lui parlait, mais Tally ne le comprenait pas. Il se levait et descendait à pied vers le lac, mais il n’y avait plus à sa place qu’un trou noir, comme une gigantesque dent cariée.
-Il faut que tu fasses quelque chose pour moi, Tally ! dit l’aigle, derrière son épaule, et cette fois l’Indien comprit.
Il se retourna.
-Quelle chose ?
-Tu dois récupérer mon œuf.
-Ton œuf ?
-L’œuf de mon pouvoir. Il est tombé du ciel et a roulé jusqu’en ville. Je ne peux pas aller le chercher sans être tué. Tu dois le faire, au nom de ton clan.
-Mais tu n’es pas Towie, notre aigle-de-clan.
-Je suis son frère du ciel. Il n’y a pas de différence entre nous. Tu dois le faire.
La tranquille certitude de l’oiseau contrastait avec son maintien souffrant, son aile gauche déformée, les plumes prises dans un caillot de sang.
-Que t’est-il arrivé ?
-Je me suis heurté au vent de l’Ombre. Il me tuera si tu ne retrouves pas l’œuf.
-Je le ferai, dit Tally au bout d’un long moment. Mais il n’y avait plus d’aigle, seulement un moineau malade sur le rebord de la fenêtre de l’hôpital militaire de Houston, où il avait été admis en observation depuis deux semaines. L’oiseau s’ébouriffa comme dans une flaque d’eau ou de poussière, et disparut dans la nuit, droit vers de grandes écharpes lacérées d’éclairs oranges. Un orage brillait de ses derniers feux, mais les grondements majestueux qui en provenaient témoignaient d’une colère récente.
Tally-soir –de feu ne croyait pas aux songes. Il savait qu’ils étaient aussi réels que la réalité. Plus réels même. Il se leva, retira de son bras la seringue de sérum, et s’habilla en silence. En face de lui, Harry ronflait comme un bébé, enveloppé d’une moustiquaire. Il lui parla dans sa tête et lui souhaita bon rétablissement. Par prudence, il emprunta l’escalier extérieur et se retrouva dehors sans avoir vu davantage des gardiens que leurs pieds posés sur le standard téléphonique.

Tout était mouillé, et les caniveaux peinaient à avaler le flot boueux de la tempête tout juste apaisée. Tally ne savait pas où aller, mais il était empli d’une totale confiance. L’aigle reviendrait. En attendant, il descendrait au bas de la ville, trouverait un rade ouvert et s’enfilerait le plus mauvais bourbon possible. Il n’était pas masochiste mais il avait remarqué que l’alcool frelaté, augmenté d’un peu de shit, produisait chez lui des maux de tête propices aux visions. Il souffrirait, mais il n’aurait pas besoin de s’endormir à nouveau pour obtenir les instructions du grand rapace.

21



Solaine avait appris des thales que leur monde se nommait Gâ. Il s’agissait aussi d’une planète creuse. Mais sa conception était totalement différente des Terras construites par le D.I.E.U. On y vivait à la surface externe d’une boule de la taille d’une petite lune, et celle-ci était contenue à son tour, tel le jaune d’œuf dans sa coquille, au centre d’une vaste croûte sphérique roulant dans l’espace intersidéral, et assez résistante pour supporter les impacts de gros objets errants, assez fréquents dans cette zone spatiale. Elle permettait aussi de maintenir en place une atmosphère qui se serait échappée d’un astre beaucoup trop léger. Un dispositif nucléaire posé sur la face intérieure de cette croûte éclairait la « lune » centrale, reproduisant à la fois la course d’un soleil imaginaire et les étoiles nocturnes du ciel terrestre d’origine.
Tous les appareils énergétiques et industriels étaient concentrés au cœur de la mini-planète, afin de libérer la surface pour la végétation épurant et reconstituant l’oxygène ambiant. Du même coup, l’on obtenait des aménités plus importantes que sur une Creuse de type Terra XII, lesquelles faisaient presque oublier à ses habitants qu’ils occupaient un monde artificiel. Le génial architecte du vaisseau-planète n’était pas connu, du moins selon Gamélia, et il fut impossible à Solaine d’apprendre quoi que ce soit sur l’époque où avait été construite Gâ, ni pour le compte de quelles autorités terrestres. Il était en tout cas certain que les thales étaient d’origine humaine, peut-être des descendantes lointaines des Mers.

Solaine avait aussi compris aux récits de ces êtres étranges que ceux-ci, principaux autochtones, étaient bien trop accaparés par leurs problèmes de société pour penser ne serait-ce qu’un instant à leur environnement.
D’après ce que la jeune fille avait retenu, il s’agissait d’une communauté de Clones féminines, complètement réglée, et pourtant imprévisible. D’un monde éminemment violent et pourtant presque trop apaisé. Solaine n’arrivait pas à se le représenter, d’après les dires des créatures, autrement que sous les traits d’une espèce d’empire Maya féminisé, régenté par un calendrier lunaire.

Dans le dortoir des Thales, Solaine trouva un long surplis de bure qui cachait bien ses formes. Recourant aux seules ressources de sa trousse de maquillage, elle confectionna un mélange de rimmel et de fond de teint qui, astucieusement étalé sur son visage, lui donna bientôt la complexion grisâtre qui semblait être de rigueur dans cette caste.

Il était six heures du soir, temps local, et déjà le jour se mourait pour imiter l’hiver terrestre. Un froid glacial accompagnait la chute rapide de la luminosité. Solaine se lança dans la rue, empruntant le maintien hautain des Thales. Plusieurs silhouettes drapées de bure vinrent à sa hauteur et la croisèrent sans qu’elles semblent remarquer la moindre anomalie. Tenir les yeux baissés ou détournés semblait la norme, et cela arrangea bien la jeune fille. Elle se décrispa un peu et s’approcha d’un marché déjà éclairé de minuscules lampions.

Les « hommes » étaient plus nombreux qu’on le lui avait dit, spécialement derrière les comptoirs des échoppes, ou parmi les mendiants proprement vétus de bure jaune, et qui tendaient paisiblement leur sébille. Parmi les acheteurs et les badauds, en revanche, les Thales étaient en majorité, mais leurs tenues étaient différentes les unes des autres.
Tout en flânant devant les boutiques achalandées d’objets aux fonctions mystérieuses, Solaine remarqua quelques « types » bien marqués : Il y avait des femmes souvent plus grandes que les autres Thales, vêtues des brocards rigides, la tête serrée d’un linge empesé qui formait une fenêtre encadrant leurs longs visages impassibles. Peut-être était-ce les « Passeuses » dont ses prisonnières avaient parlé ? Des espèces d’officiers de justice, avait-elle cru comprendre.
Il y avait aussi de nombreuses jeunes femmes, assez « boulottes » en général, engoncées dans des tenues grises au col rouge. Les caractères sexuels n’avaient pas été gommés chez cces dernières, et les rires et gloussements qui s’échappaient de leurs groupes complices évoquaient assez les blagues entre adolescentes de l’école de Dicee. Mais peut-être ne fallait-il pas s’y fier ? Les prisonnières avaient parlé des « Gnüsels » comme d’une catégorie de Thales très disciplinées, et vouées, après une courte vie d’humbles travaux à une destinée tragique.

Enfin, Solaine repéra deux des fameuses guerrières Striches qui étaient chargées de réprimer tout signe d’anormalité. D’une taille encore supérieure, elles étaient vêtues de tailleurs moulants, d’un cuir violine sombre, travaillé en volutes saillants. Selon les critères en vigueur sur Terra XII, elles auraient été considérées fort belles, mais leurs visages de marbre diaphane étaient effrayants. Les lèvres noires, bien dessinées, donnaient l’impression d’une suave cruauté, et les yeux magnifiques, d’un bleu profond, pouvaient darder des harpons droit à l’âme de qui leur déplaisait.
Solaine frissonna et se détourna, faisant mine de manipuler une sorte de lampe spiralée. Les Striches passèrent derrière elles sans daigner lui jeter un regard.
Enfin, Solaine parvint devant l’auberge que les Thales vaincues lui avaient décrite. Le tenancier –un escogriffe aux pommettes couperosées par l’abus de mauvais alcool- la reçut avec déférence et tendit la main. Elle exhiba, en tremblant un peu, le billet « de situation » qui lui permettrait de troquer le gîte et le couvert contre un quantum de services divers aux champs où à la fabrique. L’homme rangea le billet sans même le regarder et indiqua à Solaine l’unique étage, en précisant : « la chambre du fond ». Solaine acquiesca et s’y rendit sans prononcer une parole.
La porte ne fermait pas à clef, mais, d’après ce qu’elle avait compris, personne n’oserait déranger une Thale « cognitive », entourée en général du plus grand respect.

Après un bref sommeil agité, elle finit par ressortir en soirée. Un rassemblement s’opérait sur la place du marché, mêlant indifférement toutes les catégories d’hommes et de femmes. Les gens se tournaient dans une même direction : celle d’un bâtiment pyramidal qui paraissait… oui, s’élever dans le ciel, prenant chaque minute une taille plus imposante.
Quand il se stabilisa, Solaine aperçut qu’une terrasse formait surplomb à mi-hauteur et que des marches taillées dans la pierre blanche y conduisaient depuis la base, cachée par un rang de petites maisons. La maison du milieu, à y bien regarder, était seulement une grande porte surmontée de tuiles vernies.

Sur la place, la foule est maintenant devenue dense. Un grondement indistinct la traverse, chargée d’une violence si intense que Solaine demeure pétrifiée. Lentement, la masse humaine se divise en deux, laissant une allée vide jusqu’à la porte.
Les gens n’y tiennent plus, s’excitent les uns les autres, hurlent, lèvent les bras au ciel en gesticulant, encouragés par les guerrières, plus acharnées que les autres. Qu’attendent-ils ?

Soudain, un bruit de fer résonne : le rideau d’écailles métalliques d’une fenêtre palatiale s’est relevé rapidement, laissant apparaître la silhouette décharnée… d’un homme vêtu de noir.

Le cœur de Solaine bondit dans sa poitrine : Volpol ! Que fait-il ici ? Figée sur place, elle attend que le regard du Censor, balayant la masse humaine comme un projecteur de mirador, finisse par la fixer. Dans un sursaut, elle décide de le braver. Elle se tourne vers lui et lui fait un bras d’honneur. Avec lassitude, les yeux de Volpol s’arrêtent sur elle… glissent et passent à d’autres objets. Des yeux morts qui n’ont rien à voir avec ceux du chef de la sécurité. Est-il drogué ? Elle se secoue : non, il est impossible que ce soit lui. Il s’agit d’une incroyable ressemblance, voilà tout ! Guère étonnant, au fond, en ce monde où les clones ont été transportés d’un monde à l’autre par millions.
-Vive le Prince éternel ! braille un jeune bourgeois à côté d’elle en adressant à l’homme un salut du genre qui avait autrefois prévalu dans des régimes militaristes européens. Quelques uns l’imitent mais, la plupart des gens semblent bien plus intéressés par l’agora vide que par le balcon princier.
-Le Prince ? s’étonne Solaine.
-Bien sûr, dit le jeune homme, se méprenant sur l’ignorance de la jeune fille. Il doit apparaître au 3e décan. C’est obligatoire.
-Bien sûr, reprend Solaine avec assurance, j’avais oublié. C’est impardonnable.
-Mais non, Chère Cognitive, dit l’autre en s’inclinant devant elle. Le calendrier est si compliqué, moi-même je…
Les cris de la foule s’amplifient. A l’autre extrémité de la place apparaît maintenant une silhouette menue, vêtue de gris. Les gens hurlent de plus belle, sans la regarder pourtant. C’est une Gnüsel, très jeune et toute petite. Elle marche à travers la foule qui s’écarte à peine. Le peuple la reconnaît et son cœur s’arrête de battre. C’est elle, c’est la Choisie, la Skola mineure.
La foule sent maintenant le vide, perçoit le froid qui la traverse. Et comme les autres, comme la masse vociférante, Solaine ressent aussi le calme lugubre qui se répand sur son passage. La porte s’ouvre sans bruit devant elle. La fille s’arrête, défait les nœuds de sa tunique qui tombe à ses pieds. Nue, un peu grassette, les seins ronds, le pubis rasé. Elle défait aussi ses cheveux et monte les marches du temple, droite et fière, monte vers la plateforme.

Elle s’y étend, souriante, sur un lit de pierre. Des thales vêtues de voile bleu l’entourent, lui saisissent bras et jambes tandis qu’une autre lui appuie sur la gorge un semi-collier de cuir dur. La Thale-prêtresse qui ne se distingue des autres par aucun signe visible s’avance vers un trépied en forme de bol, en retire un grand couteau, le lève au dessus d’elle et, d’un geste violent, le plante sous le sternum de la sacrifiée, jusqu’aux trois-quarts de la lame. La chair résiste un peu, les côtes crissent, et elle doit l’enfoncer maintenant en forçant. La jeune fille semble s’être brusquement réveillée pour mourir. Ses cris déchirants, embués de jets de sang, brûlent la place devenue silencieuse. Le peuple lui répond en échos, comme aimanté. Des hurlements de joie qui se perdent dans les sanglots et les larmes, à mesure que la fille se détend en arrière, vomissant un geyser sombre, les yeux révulsés et immobiles. Les visages tout a l’heure cruels prennent maintenant l’accent du malheur.
La thale-prétresse fouille dans la poitrine ouverte, arrache nerfs et veines, dégage le cœur, le saisit et le brandit, palpitant, avant de le jeter dans la vasque du trépied, d’où s’élève une fumée grasse et crépitante.

Solaine ne comprend pas. Elle ne se comprend pas.


22


Le couinement du poste de secours s’entendait de loin dans le liquide opalescent, bien avant qu’on puisse voir la lueur de sa lampe.

Sahul s’orienta d’après le son et nagea vigoureusement dans sa direction. Il distingua enfin, à quelques mètres au dessus de la surface sirupeuse, la nacelle coincée de guingois dans la paroi, enlacée par de puissantes lianes. Il émergea et s’épuisa à remonter le courant pour s’en saisir. Au dessus de la nacelle, un phone clignotait de son gros œil émeraude, gémissant comme quelque batracien au désespoir de trouver compagne.

Sahul aggrippa enfin les racines gluantes telles d’énormes pâtes et se hissa sur l’étroite passerelle. Chaque cellule du métal déployé abritait une espèce de bigorneau qui crachèrent un jus rose dès que le corps du jeune homme vint s’y appuyer. Il reprit souffle, et ce fut seulement alors qu’il réalisa que la communication devait être pour lui. Pour qui d’autre ? Aucun technicien d’entretien n’était descendu là depuis deux générations, et les échelons encore visibles dans la paroi de centaines de mètres de l’espèce de siphon latéral d’où il avait été expulsé étaient mangés de rouille, jusqu’à n’être plus que des moignons dérisoires.
Bien sûr, le signal pouvait être un automatisme déréglé. Mais que risquait-il à répondre ? En quelques coups de pouce vigoureux, le bouton rouge sous la lampe se libéra de sa croûte de tartre et se laissa enfoncer. La voix de sa mère retentit aussitôt dans la pénombre, à peine parasitée.
-C’est toi, Sahul ?
-Oui, mais..
-Pas de temps à perdre, Chéri, Volpol est à tes trousses. Il ne te laissera pas la moindre chance. Cela fait trop longtemps qu’il attend ce coup-là.
-Volpol ?
-Tais-toi. Laisse-moi te dire ce que je sais, et ensuite trouve le plus vite possible la sortie dont je t’ai donné l’adresse. Advienne que pourra.
-Mère…
Il n’avait jamais entendu Ilnara parler de ce ton rauque, oppressé.
-Ton père ne s’appelait pas Liandro Fraga, mais Emilio Boscione… Pour le reste, c’est bien ton père et mon mari, cela depuis plus longtemps encore que le mariage officiel avec Fraga…
-Bos… Boscione ? Mais… c’est le nom du fugitif terrien que le robomédic avait sorti, quand il avait refusé de soigner Père !
-Ne m’interromps pas, pour l’amour de Dieu, nous n’avons que quelques dizaines de secondes devant nous avant qu’ils ne découvrent le poste où tu te trouves. Ton père était bloqué quelque part avec moi dans un espace spécial, appelé le « monde intérieur ». Nous y étions menacés de mort par une bande de rebelles Mers, et il devenait urgent de sortir de ce piège. Ton père, un génie de la télomorphose, a réussi à monter une connexion de transit spatial avec Terra XII, presque par hasard, alors qu’elle était encore en cale de préparation sur Pont Saturne. Nous avons été translatés et , par une chance tout aussi extraordinaire, nous avons pu contacter le commandant Fraga avant qu’il ne prenne ses fonctions.

Je te raconterai plus tard comment nous l’avons convaincu de laisser Emilio prendre sa place à bord, avec son identité et son statut. Sache qu’il n’y a eu aucune violence. Si Pont Saturne a explosé ensuite, c’est probablement un attentat, mais pas de notre fait. Peut-être, cependant, une vengeance liée à notre départ.

Quoi qu’il en soit, les Mers ont fini par découvrir où nous nous cachions. Et la traque a recommencé, grâce, en partie à un développement inattendu de l’invention de ton père. Je te passe les détails, mais le vaisseau a été peu-à-peu envahi d’ennemis, sans que nous en rendions compte. Je crois qu’ils comptaient se saisir de ton père sans résistance, afin de le forcer à travailler pour eux à mettre au point un translateur universel, ce à quoi ils ne parvenaient pas, malgré de gigantesques moyens financiers gâchés dans des expériences mal conduites.

Emilio, doté d’un sixième sens, finit par s’en douter et prépara fébrilement une échappée. Mais ce fut plus difficile que prévu, pour des raisons techniques, et aussi parce que ton père devait emmener hors de portée des équipements de plus en plus encombrants, liés à ses nouvelles expériences. Bref, il semble qu’il ait été pris de court et que, s’il a pu s’enfuir, il ait laissé quelque part dans le vaisseau des labos et des machines.
Il a juste eu le temps de me faire comprendre qu’il serait catastrophique qu’ils tombent entre les mains de ses ennemis. Il n’a pu m’informer davantage et je ne savais pas où chercher. C’est la raison pour laquelle, quand il a disparu, j’ai volontairement saboté certains circuits de maintenance, et interdit l’accès au fonds Fortenot.

Je sais que, par manque de données, il s’en est suivi un véritable délabrement de tissus vitaux de Terra XII, mais j’avais et je garde une confiance aveugle en Emilio.

Sahul hésita une fraction de seconde et décida de ne pas demander compte à Ilnara de l’ignorance où elle l’avait laissé, et cela encore le matin même, lors de leur ultime rencontre sur la terrasse du Palais.

-Et maintenant, Mère ?
-C’est simple ; Fais ce que tu as toujours rêvé : retrouve ton père ! Coûte que coûte ! Il peut être à l’autre bout de cet univers… Mais mets le plus grand soin à ne pas être suivi ou mouchardé. Il serait tragique que des machines ou des idées révolutionnaires puissent être dérobées par..
-Volpol est des leurs… ?
-Bien sûr. Je le sais depuis toujours, mais j’ai réussi à l’endormir jusqu’ici. Je crois que c’est fini. Il est en train de piéger tous mes partisans. Il est en train de capturer tous les lieux de pouvoir. Ensuite, il me fera enfermer, ou pire…
-Je vais te protéger. Je..
-Trop tard, fils. Il est bien trop puissant. De toutes façons, il ne me fera aucun mal. Il sait qu’il a besoin de moi pour gouverner Terra XII. En revanche, il ne faudrait pas qu’il retrouve Solaine, mais je ne sais pas où..
-Je m’en occupe, Mère. Et je reviendrai. Je…
Sahul entendit comme un cri dans le haut-parleur, puis la communication grésilla et coupa net. Il était à nouveau seul, au milieu d’immensités méphytiques.


23

Le gros livre des Mythologies tomba de l’édredon sur le sol. Emilio se réveilla en sursaut. Depuis quelques nuits, il faisait toujours le même rêve : un homme noir couché sous une couverture de survie en aluminium se dressait brusquement, les ongles en avant et lui crevait les yeux.

Ce n’était certainement pas un cauchemar. C’était une émanation du temps, le retour d’un futur encore fluctuant. L’annonce d’un danger réel. Mais lequel ?

Il se leva lourdement, déplia ses doigts immobilisés en position de crochets, s’obligea à une gymnastique élémentaire, puis s’installa à son clavier d’interférence.

Le problème de Boscione était le suivant : il ne pouvait pas communiquer directement avec les gens de Terre sans utiliser les fréquences associées à une détonation quantique. Il pouvait cacher cette dernière au sein d’un orage, et un environnement rural était bienvenu pour en éviter les conséquences latérales (incendies, boules de foudre, trombe ou cyclone local). Mais en zone urbaine, les dégats seraient nécessairement plus graves. Aussi avait-il attendu que Tally marche en rase campagne, le long d’un autoroute déserté, pour déclencher une connexion directe.
Le nuage vert de gris qui chapeautait la plaine stérile face à Tally explosa comme un fruit mûr. Un vent chaud tournant leva du sable, fit rouler des buissons secs et rabattit la capuche de l’Indien sur son large dos. Presque aussitôt des grêlons gros comme le bras martelèrent la chaussée devant lui .
-Tally ? dit doucement Boscione.
Cette fois, pensa Tally, il n’y avait pas d’aigle, mais c’était la même voix, un peu plus lointaine, peut-être.
-Oui, l’Oncle ?

-Tu dois te rendre à Washington DC. Prend le bus le plus rapide. Tu dois y être avant le matin. Va à la caserne 323 des pompiers au carrefour K Street et 19e, En face, il y a une grande boutique d’équipements de travail. Achêtes-y un uniforme de pompier volontaire à bandes fluo, et une couverture antifeu. S’ils te demandent une carte, tu hausses les épaules. Laisse-les parler, signe la décharge et paie cash. Rends-toi ensuite à la pyramide du monument Washington, et attends en retrait des barrières que les autorités auront installées. Quand un événement se produira, passe ton uniforme et avance vers la pyramide, sans te laisser troubler par quoi que ce soit. Dirige-toi vers la pointe, qui sera au sol, et brisée en plusieurs morceaux.
L’œuf devrait être là. Cherche un peu autour si tu ne le trouve pas. Il brille comme de l’or. Ramasse-le et cache-le dans la couverture. Ensuite, pars sans courir vers le bassin des Marées, et longe le Bureau des Gravures et Impressions. Dès que tu vois la douve qui entoure le bâtiment, jette la couverture par dessus la grille, dans le fossé, sans te préoccuper de ce qu’il en advient, même si tu as été suivi. Ensuite, bonne chance. Si l’on te demande ce que tu a ramassé, ne dis rien. Au besoin, joue les fous. Tu ne risques rien, de toutes façons. Tu as compris ?
-Oui, Oncle Aigle.
-Répète ce que je viens te te dire.
Tally, les yeux dans le vide, répéta mot à mot comme une machine.
-Parfait, Soir-de-feu ; hâte-toi de te rendre au terminal des bus sur La Branch et McKinney. Tu en as un dans 134 minutes.

Tel un pesant automate, l’Indien se mit à courir. En restant sur la desserte longeant l’autoroute 59, il serait à temps en centre-ville.

Il restait à Boscione à espérer que l’Indien avait bien saisi ce qu’il avait enregistré. L’essentiel était qu’il parviennne avec l’œuf au bâtiment de l’imprimerie nationale, après quoi, il faudrait bien que le relais prévu fonctionne.


24

Solaine est figée sur la grande place de Gâ, sonnée : elle vient d’assister, passive, au sacrifice, celui-là même dont Gamélia et Amélia l’avaient avertie. Elle n’y avait alors cru que « métaphoriquement ».
Pire, elle a goûté le joie, l’excitation, la souffrance, la déchirure, l’arrachement avec le peuple meurtrier. Elle a furtivement regardé le Prince, pâle comme la mort dans sa loge, guettant de sa part un signe. Mais le personnage est demeuré impassible pendant le meurtre et après, seul le lent battement de ses cils indiquant la vie. Peut-être –elle n’en est pas sûre- le sosie de Volpol a-t-il prononcé quelques mots à voix inaudible. Puis il s’est retiré très lentement dans l’ombre avant que le rideau de fer ne glisse, silencieusement cette fois, pour obturer la fenêtre de l’immeuble gris.

La Thale-prêtresse lève maintenant les mains au ciel. Elle marmonne une formule absconse, puis la répète à voix haute, et enfin la hurle : « Omphalei ! Omphalei ! Ô Tripodes !, Ô Lavra ! Omphei ! »
La Thale altière s’avance face au public, au bord des marches et ôte son voile révélant son visage clair : c’est le même que celui de la sacrifiée. Un « Oh » émerveillé s’échappe de la foule, pourtant habituée, mais que le « miracle » ne cesse d’étonner.

La prétresse est la jeune femme immolée. Ou bien est-ce la mère ? Est-ce la fille ? Demain, la Skola pourra avoir le même âge, ou plus, ou moins. C’est ce que la thale prisonnière a expliqué à Solaine qui avait cru entendre une légende et n’aurait jamais pensé qu’elle se matérialise sous ses yeux. Mais maintenant, elle sait que la thale exprimait une vérité factuelle : demain le sacrifice reprendrait, à la même heure ou à peu près. Elle. La même, elle toujours la victime, jeune, ressortirait de la foule pour rejoindre l’autel. Elle ou une autre, un peu plus jeune, ou la même l’attendra. La grande prêtresse est interchangeable. La victime est unique. La martyre est née, vit et meurt le moment du sacrifice. Elle sort de l’œuf le jour de ses quinze ans, en même temps que le soleil. Elle vit cette journée comme si elle allait mourir le soir venu. Elle vit cette journée pour le moment du sacrifice.
Toutes les Thales-sacrificielles sont les clones de la victime, mais aussi les clones de sa sacrificatrice. La victime est toujours jeune, mais les prêtresses ont tous les âges de la femme. La victime meurt à quinze ans. Tous les quatre ans, cependant, il y a un changement, qui correspond à une addition de jours à l’année : c’est la fille-souche qui meurt en l’absence de ses clones épuisés, et la suivante, le jour suivant, sera une autre Souche, qui ne lui ressemble pas.

Solaine est mal tombée : les soirs où la lune n’apparaît pas, il n’y a pas de sacrifice. C’est ainsi que sont épargnées les prêtresses qui ne sont que les clones qu’on aurait dû tuer ces jours là. Il n’y a pas non plus de sacrifice lorsqu’une thale-prétresse meurt. Un deuil de 28 jours est alors proclamé. Le temps s’arrête. Tout commerce cesse. A la fin du deuil, un immense brasier est allumé au milieu du monde, sur l’omphalos, l’autel en forme de nombril proéminent. Le corps de la thale embaumé y est juché. Et tous les sujets qui le désirent peuvent l’y rejoindre. Chacun fait une offrande à la défunte : richesses et provisions se consument ainsi les nuits de fin de deuil. On raconte même que lorsque est morte « Skola », l’originale perdue dans la légende, le fils du roi l’a suivie avec toute sa cour et toute sa richesse.

Ensuite, au matin, lorsque les fumerolles s’éteignent, une nouvelle Thale-prétresse surgit des profondeurs du temple, avec le même visage, le même sourire, le même port svelte et les mêmes seins menus que celle qui a été brûlée. Elle est là. Bien vivante. Le peuple, qui s’éveille, s’étire, se lève, s’agenouille, la reconnaît entre toutes, se prosterne en criant sa joie de l’éternel retour. Retour de la vie, du temps, du calendrier unique, retour du Même et donc de la personne en tant que telle. Enfin, la Skola recueille les cendres de son alter-ego, les place dans le trépied qu’elle fixe lui-même sur le renflement ombilical. Elle tire des bandelettes entre chaque côté de l’omphalos en passant au dessus du trépied peu à peu emmaillotté. Et l’on entend alors la vagissement sauvage d’un nouveau-né, à la fois lointain et proche. Un œuf de thale est éclos, là-bas, dans le Nid. C’est le signal du retour chez soi. La foule se clairsème et la place est bientôt vide.

-Voulez-vous que je vous raccompagne au Nid ? gente Cognitive, demande le jeune homme demeuré un peu en arrière.
-Non, merci, dit Solaine, je vais rentrer seule.
-Comme vous voudrez, mais le coin n’est pas sûr après la cérémonie, je suppose que vous le savez…
-Oui, répond évasivement Solaine. Accablée, elle se secoue et tente de retrouver la rue par laquelle elle est venue vers l’hostellerie. Les grandes arcades peuvent cacher facilement un groupe d’agresseurs, et elle presse le pas, guère rassurée. Tout à coup, l’éclairage public (de hautes colonnes polies) illumine les moindres recoins et la jeune fille se détend. Au lieu de violeurs avides, ce sont les pensées qui l’assaillent.

Ses prisonnières avaient mis beaucoup de passion à lui expliquer les rituels comme si elles voulaient la convaincre d’une profonde vérité, d’un phénomène crucial valant également pour elle. Elles lui avaient dit combien « Gâ », (le nom de leur monde) était paisible et terrible. Tout y semblait mesuré, réglé, encadré et pourtant mille-et-un désordres venaient perturber le tout. L’heure n’était jamais précise, pas plus que les comptes. Le fils du Roi Absent n’avait pas de père, ni de femme. Il était prince éternel et figure vide. Il était nécessaire à l’ordre comme un symbole. Il apparaissait sur les pièces de monnaie, au balcon pour le sacrifice rituel, aux événements officiels. Puis il disparaissait dans un grand sarcophage cryogénique.
-Il est lui aussi.. tué ? avait demandé Solaine
-Oh non, avait répondu Amélia, choquée, il ne peut pas mourir. Il incarne le présent pur.
-Comment cela ?
-Ici, avait expliqué Gamélia d’un ton monocorde , le temps n’a pas de prise sur les choses. Il n’y a pas d’accumulation possible, ni de connaissances ni d’expériences. Les habitants de notre monde ressemblent à des enfants pour lesquels chaque jour est unique et qui tiennent à ce que le rituel d’accomplissement en soit respecté. Ils veulent jouir et rire tous les jours, mais aussi crier, pleurer et souffrir. Car une journée sans rire, cris et larme ne serait pas une journée complète. Tout est en un, et un jour est un tout.
-Est-ce la raison de ce vous nommez « sacrifice de la Gnüsel » avait demandé Solaine, pour qui la chose n’avait encore qu’une valeur abstraite et légendaire.
-Oui, avait dit gravement Amélia. L’organisation du sacrifice apaise le peuple enfermé dans cet univers clos. Puisqu’il y a un moment pour la souffrance, un moment assumé par le collectif, chacun peut être en paix le reste du jour. Les grands sacrifices réglent l’économie, et la politique est assumée par notre Prince, assis sur le trône cryogénique, en son cabinet de Conseil.
-Est ce que… -Solaine avait eu soudain du mal à poser la question- les femmes portent des enfants ?
-Bien sûr, dit Amélia. Il existe, pour les castes inférieures, les « gens des tubes », une reproduction sexuée primitive. Ces gens ne sont pas assignés au clonage sacré, mais certaines de leurs filles seront élues pour renouveler le stock. Toutefois, chaque « famille » doit conserver un fœtus en plus de leurs enfants. Le fœtus sera développé en cas de dérèglement de la reproduction du collectif.
-Dérèglement ?
-Oui, avait calmement expliqué la Thale, comme si elle s’adressait à une sauvageonne. Comme la population des Tubes n’excède jamais les mille cinq cent individus, vous comprenez que les mutations défavorables sont fréquentes sur Gâ. Le croisement limité des habitants du monde des Thales entraîne d’autant plus de tares que ces gens –la Thale avait du mal à cacher son dégoût en prononçant ce mot- refusent de surcroît une planification génétique de leurs accouplements, les fœtus sont conservés dans la banque, afin de réparer les erreurs du génotype. Les étrangers qui ont passé l ‘épreuve génomique et qui n’ont pas été liquidés, sont accueillis pour cette raison aussi. Ils peuvent conserver trois fœtus à la première génération, deux à la seconde, avant d’être intégré finalement à la troisième génération et de suivre la loi de la reproduction normale.
-
Les familles qui n’ont pas d’enfants ou les individus qui ne tiennent pas à se reproduire ne sont pas stigmatisés car la surpopulation est un risque possible. Chacun a une occupation, mais les ressources collectives couvrent les besoins essentiels de toute la population. Les habitants du monde des femmes s’occupent pour ne pas s’ennuyer. Ils produisent, inventent, accumulent et construisent. Mais pour se faire, ils doivent auparavant détruire, oublier, dilapider et consumer, car l’espace est limité. Ils composent, décomposent, recomposent tout dans un espace et un temps finis dont ils connaissent la finitude.
Seule la belle « Skola» est clonée. Il s’agit d’un privilège. La cryogénie, de son côté, est le privilège du prince. Skola a mille vies courtes, tandis que le prince dispose d’une seule longue vie ralentie faite de parades et de représentation. Ainsi il peut tout aussi bien la rejoindre chaque fois dans son grand cercueil froid et demeurer le prince par devoir. Ou encore l’a-t-il rejoint dans les flammes et c’est son fantôme que l’on voit apparaître. Mais les gens du monde des thales ne se posent guère ce genre de questions, car ils ne voient pas d’incompatibilité entre les deux propositions.
Il n’y a jamais eu la guerre dans ce monde. Chacun est trop versatile pour s’inscrire dans une dispute durant plus d’une journée. Tout les défauts du monde y sont pourtant représentés. Mais la paix est un mode de vie qui s’est imposé de par l’exiguïté du lieu et l’isolement du groupe. Comme il n’y a pas de catastrophe naturelle, puisque le lieu est artificiel, et que, si un dérèglement massif de l’environnement survenait, il serait de toutes façons ingérable, tout désordre ne peut être qu’humain. Or le désordre humain est mis en scène au levé de la lune pour apaiser la nuit et compléter le jour. »

-Il n’y a pas de délinquants alors, ni révoltés ? demanda Solaine.
-« Bien sûr que si, avaient répondu ensemble les deux Covigènes. Puis Amélia, visiblement la plus encline aux développements intellectuels, avait poursuivi :
-Bien au contraire. Lors des périodes de deuil, le désordre sauvage ressurgit : viol, agression, vol ou saccage. Les délinquants sont arrêtés. Ils sont torturés et mis à mort dans l’anonymat le plus complet. Leurs noms sont effacés des registres, des boîtes aux lettres, jusqu’à la mémoire de leur famille qui les effacent. Ce désordre sauvage est vertement condamné par la communauté toute entière. La police normalement occupée aux chicanes de voisinages, remplit le rôle du juge et du bourreau. Il n’est jamais arrivé qu’un policier abuse de sa fonction. Sans doute parce qu’il connaît trop la cruauté des siens, il ne prendrait pas le risque de s’y soumettre.
Voilà comment il peut y avoir un monde violent et apaisé, un monde artificiel et pourtant imprévisible. Chaque jour est un autre jour, unique. Chaque nuit suit le cycle de la lune. »

25

En certains endroits, la forêt semblait dégeler goutte à goutte. Quelques rares oiseaux y pépiaient timidement. Un vent épais comme de la poix détachaient des feuilles des gigantesques arbres roux. Elles mettaient un temps infini à tourbillonner vers une glèbe noirâtre, parfois à des kilomètres de là.

Tête couverte par un ample capuchon, l’homme en robe de bure était agenouillé derrière un gros rocher sur lequel un chêne avait poussé de guingois, comme fasciné par le vide où semblait l’attendre un méandre du grand fleuve gris charriant lentement troncs et mottes.

Les yeux pris dans de petites lunettes de thermovision, l’homme observait attentivement l’autre rive. La forêt y avait été défoncée, les arbres arrachés, brûlés, rassemblés en tas d’énormes allumettes noires. De paresseux volutes de fumée jaune s’élevaient de plusieurs vastes clairières chaotiques, bourbeuses.
L’homme se concentra sur la clairière centrale dont le centre était occupé par un amas de constructions étranges. On aurait dit de vastes blockaus éventrés, juxtaposés ici et là comme s’ils avaient été soulevés puis déposés les uns sur les autres, en équilibre précaire.
Une tour de bois émergeait de l’ensemble, bardée d’antennes, hérissée de barbelés. Sur la terrasse sommitale, gardée aux quatre coins par des nids de mitrailleuses, une tente de bédouin avait été dressée.

L’homme regarda sa montre, puis fixa à nouveau la tente, vaguement éclairée par une lampe-tempête. Il était trop tôt pour que ses occupants se soient relevés de leur cuite quotidienne. Il fallait agir vite. Il dévala une combe encaissée, dégagea un petit canot d’un faux taillis de branchages et le poussa dans le courant. En quelques coups de pagaie bien ajustés, il gagna les remous centraux, utilisa habilement leur énergie et se laissa propulser vers la berge opposée.
Là, il ne prit pas la peine de camoufler son embarcation et courut droit vers le tas de blockhaus. Comme il s’y attendait, les gardes avaient déserté leurs casemates de surveillance. Ils devaient cuver dans un sous-sol quelconque, affalés sur des matelas pourris en compagnie de putains malades. Il avait au moins une bonne heure devant lui avant que le plus résistant ne tente de trouver une douche pour sortir de la gueule de bois. Il fallait tout de même être prudent.

L’homme encapuchonné se fraya sans hésiter un chemin entre les gravats et les treillis rouillés, les couloirs effondrés et les escaliers branlants. Il grimpa sur les échelles confectionnées à la va-vite, joua l’équilibriste sur des pontons formés d’une seule poutre d’acier riveté, emprunta de curieux monte-charge solaires, et déboucha sur la plate-forme.

Comme il l’avait prévu, la compagnie des Chefs dormait, liquéfiée par un mélange d’alcools durs et de drogues douces. Dans un coin, un jeune esclave gisait nu, la tête écrasée sous une pierre… Sans doute une frasque nocturne de ce pervers de Gandril, dit Petit-Chef. Le garçon n’avait peut-être pas répondu avec assez d’empressement à la demande… Ou bien au contraire, Petit-Chef s’en était–il débarrassé une fois satisfait.

Cela entrerait dans le compte à l’heure du jugement. Mais pour le moment, une seule question importait. L’homme devait vérifier quelque chose.

L’intuition qui l’avait saisi la nuit précédente était sans doute folle, et ne justifiait en rien cette ballade intrépide, sinon suicidaire. Mais…
L’homme passa sur la pointe des pieds entre les corps affalés des fêtards, les brassards tissés d’un grand soleil, et les mitraillettes USI enveloppées de colliers de roses et de jasmin (des poètes !), et se coula dans le puits descendant à la salle des Coms. Le cœur battant, il se colla contre le chambranle de la porte, et retint sa respiration. Ici, le risque était bien plus grand de rencontrer un veilleur sobre accroché à ses écrans et à ses calculs. Il jeta un bref coup d’œil : les surfaces transparentes traversées de signaux semblaient fonctionner seules. Les fauteuils ergonomiques étaient vides. L’homme se risqua, la cordelière en mains, prête à étrangler quiconque se mettrait malheureusement en travers de son chemin.
Personne, et pas d’autre issue. Les communicateurs devaient passer par la tente pour aller aux toilettes. Ils étaient probablement parmi les gens allongés à l’étage supérieur.

Il fallait faire très vite. L’homme s’assit sur le fauteuil central et prit en mains le clavier. Il connaissait parfaitement l’ensemble des codes de base utilisés par ses adversaires, bien qu’il ne puisse pas contrôler lui-même tous les flux d’info. Certains étaient « encapsulés » dans des chiffrages qui détruisaient leur contenu très peu de temps après avoir été traduits. Cela suffisait aux Mers pour obtenir les informations désirées (souvent des codes pour d’autres encryptages), mais pas à l’homme, dont les ordys étaient mobilisés par des tâches autrement plus vitales que l’espionnage permanent de ces dérisoires malfaiteurs décadents.
Il restait à espérer que les Coms n’étaient pas localement verrouillées. Une seconde suffit à rassurer l’homme sur ce point. Il découvrit la liste des messages de la veille et se concentra sur la tranche dix heures/midi. Sur les 92 messages, 91 relevaient de conversations entre le chantier du tunnel et les chefs. Mais il y en avait un 92ème. Le sang de l’homme se glaça dans ses veines : son intuition bizarre avait été la bonne. Le message n’était composé que de quatre signes : 1. pdt 2 . Insignifiant ou anodin pour l’observateur non averti, il avait sauté aux yeux de l’homme, habitué au style des services secrets d’une puissance ancienne, dans une langue révolue. PDT pour President, 2 pour « square », c’est à dire « au carré », mais aussi la forme de la place –un square-. Quant au 1, c’était le numéro présidentiel, le premier, c’est-à-dire Georges Washington.

L’homme s’enfuit comme une ombre en suivant le même itinéraire qu’à l’aller. Un chien hurla au moment où il poussait son esquif dans le fleuve, mais les vigiles étaient trop loin. Ils s’approcheraient trop tard.

Boscione se débarrassa de sa capuche et respira l’air presque solide mais frais. Il était consterné. L’info avait des conséquences incalculables, et l’obligeait à reconsidérer des années de travail mal dirigé. Elle impliquait trois choses majeures :
-Anthès était un traître ou il y avait un traître dans son entourage immédiat.
-Son maître n’était pas l’Autorité Mondiale de l’époque post-onusienne, mais… la PRESENCE, laquelle en savait beaucoup plus long sur lui qu’il ne l’avait cru jusqu’alors.
-D’une manière ou d’une autre, la PRESENCE était liée aux crapules du Monde intérieur.

Boscione, sonné comme un boxeur vaincu, se débarrassa de sa robe à capuche, rangea mécaniquement le canot sous son tas de branchages et remonta vers l’Antre de Silence.
Il ne parvenait pas à croire que les pauvres Merul Gandril et Sidag Olnah, Mers dégénérés, stupides et acharnés, pouvaient servir les desseins d’une immense puissance occulte. Encore moins, bien sûr, qu’ils SOIENT LA PRESENCE.
Inimaginable…




26


Le bruit soyeux derrière elle a stoppé net la méditation de Solaine. Elle n’a pas le temps de se retourner car deux mains nerveuses l’ont saisie au cou et au menton et l’ont poussée en avant. Tandis que la gauche la maintient front contre le pavé froid, la droite retrousse la bure sur ses reins et lui arrache sa culotte. Bientôt d’autres mains saisissent ses hanches : il y a un second agresseur ! Elle hurle mais son cri est étranglé par les doigts qui se sont resserrés sur son cou. Elle se cabre, se tord, furieuse, l’homme qui lui tient la tête bloque fermement ses bras, tandis que celui qui lui dénude les reins lui semble plus fort encore. Il l’oblige à se cambrer, genoux écartés, et elle s’attend à sentir un sexe dur l’ouvrir et la pénétrer, quand un son métallique résonne, aussitôt suivi d’un râle rauque. Les mains qui la fouaillent deviennent molles et un corps choît derrière elle, tandis que les autres libèrent brusquement sa nuque. Devant, c’est une fuite éperdue bientôt stoppée par un autre impact et un second cri guttural.
Solaine, abasourdie, se relève, titubante. Une grande thale-Striche, un sourire mauvais sur ses lêvres noires, retourne du bout pointu de sa botte de cuir un homme agonisant traversé d’un carreau d’arbalète au niveau du cœur. Il est nu de la taille aux pieds et sa verge est encore érigée, à moins qu’il ne bande en mourant, comme Solaine l’a entendu dire pour les Cardiaques.
Elle enregistre ces détails comme s’ils arrivaient à une étrangère.
La seconde Striche revient vers elle après avoir tué le fuyard.
-Deux égoutiers. Comme d’ordinaire, ils pensent qu’ils peuvent facilement fuir par les Tubes, après n’importe quel forfait.
-Et il faut avouer qu’ils y réussissent fréquemment. Ce soir, ils ont eu de la chance…
-De la chance ?, balbutia Solaine.
-Oui, si nous ne devions pas vous conduire à Mère, nous les aurions découpés en lamelles en partant des pieds. Ils auraient mis environ douze heures avant de mourir.
-D’un autre côté, dit sa collègue aux lèvres minces comme un fil, nous n’aurions peut-être pas eu l’occasion de vous sauver. En ce sens, c’est vous qui avez de la chance.
-Ne chicane pas, Thiade, nous n’avons pas de temps à perdre, et elle prend doucement Solaine par le bras.
-Où m’emmenez-vous ?
-Ne craignez rien, dit la nommée Thiade, nous allons à la Pyramide Inverse. Mère veut vous parler.
-Mais qui est Mère, bon sang ?
Les Striches ne sont ni froissées ni scandalisées par la question. Simplement, elles ne répondent pas…

La Pyramide Inverse était imprimée en creux au milieu d’un parc sauvage, tel le sceau d’une gigantesque bague enfoncé dans la cire molle. On y descendait par les escaliers latéraux, dont les marches saillaient, chacune indépendamment des autres, d’impressionnantes parois de basalte. Encadrée par les géantes Striches, Solaine éprouvait néanmoins un léger vertige en regardant ces vides emboîtés qui semblaient s’allonger à mesure qu’elles s’y engloutissaient, interminablement.
-Marche contre la muraille, dit une Striche, les dalles sont glissantes… Des visiteurs sont déjà tombés.
-Tu veux dire qu’ils ont été poussés, ironisa l’autre.

En contrebas, émergeait de la brume un jardin carré d’une vingtaine de mètres de côté. Il était couvert d’une petite forêt de bambous bruissants, laissant transparaître un lagon clair et une maisonnette surélevée, en bois de teck. Ce paysage japonais parut incongru à Solaine. De marche en marche, elle avait l’impression de diminuer elle-même de taille pour devenir le personnage d’une coupelle de bonzaï. Parvenue sur le sol, elle se sentit soulagée, mais n’osa pas regarder vers le haut. Les striches la poussèrent sans ménagement sur une allée de gravier menant à la cabane de teck. Celle-ci s’ouvrit en grinçant sur un autre escalier, très étroit cette fois, s’engageant dans un boyau obscur. Descendre, descendre encore !
Une lueur bleue se déclara au fond de la pénombre et, grandit à mesure que les trois marcheuses s’en approchaient. Elles débouchèrent sur une caverne crépusculaire au centre de laquelle brillaient vivement les fenêtres de papier huilé d’une maison en rotonde. D’étranges épineux poussaient dans la pénombre, étoilés de miniscules insectes phosphorescents. Du sommet phallique de stalagmites jaunâtres et luisants, coulaient autant de sources d’eau cristalline, dont le liquide, recueilli dans des vasques, rejoignait d’étroites cascades dévalant des gouffres sans fond.
La maison-sous-la-maison était ouverte, ses battants immobilisés par des plantes voluteuses. Elle n’était qu’une salle hémisphérique au sol fait d’une seule pierre, si polie que sa couleur noire était parfaitement habitée par l’image inversée des meubles, des pilastres et des lampes. C’est dans ce reflet que Solaine vit le long drapé entourant un corps comme une colonne. Le visage blafard la contemplait à l’envers.
Elle releva les yeux : la silhouette était encore plus longue et haute que dans son double. Et le visage encore plus pâle.
-Salut à toi, Ô Skoule ! dirent ensemble les striches, s’agenouillant derrière Solaine.

27


Sahul était pétrifié par l’idée qu’il puisse laisser sa mère entre les mains d’un Volpol démasqué, ouvertement agressif. Mais il n’y avait vraiment aucun moyen de remonter le courant, même en s’accrochant aux tuyauteries de reprise des eaux. Et il n’avait pas non plus le temps de tergiverser, car un module d’Inspection (Modin) avait déjà certainement commencé son périple vers la borne radio. Dans moins de dix minutes, quinze avec un peu de chance, il serait sous le canon d’un teaser paralysant, s’effondrerait comme un moucheron piqué par une tarentule, et serait halé vers le modin, qui sans même prendre la peine de le hisser à bord, le tracterait au dessous de lui comme un gibier vers le Censor.
Le problème était maintenant de trouver l’adresse indiquée par Ilnara : l’arcade 321 du secteur IV.
Les arcades correspondaient aux armatures transversales qui maintenaient la coque interne de Terra XII comme les membrures d’un bateau en bois des temps passés, ou plutôt comme deux bateaux accollés en miroir l’une contre l’autre par leurs ponts, et formant un seul gigantesque cocon.

Chaque arcade était donc en réalité partie d’un cerclage complet, qui portait un même numéro quel qu’en soit le segment. Les lettres romaines distinguaient ces segments, chacun d’une longueur d’environ un kilomètre. Le n° IV désignait le quatrième à « l’ouest » en partant de la ligne 0, la « base » conventionnelle du vaisseau. Sahul s’y trouvait sans doute, et pas très loin de l’arc 321. Il se mit à gratter fébrilement la paroi entourant le phone, où étaient généralement inscrits ce genre de renseignement essentiels. Il arracha des lianes d’une sorte de lierre spongieux et toute une plaque rouillée partit avec, en s’effritant.

-Merde ! Tout est pourri ..

Le phone lui-même – un bulbe de bronze blindé percé de trous pour le micro et le haut-parleur -, était centré par un large écrou qui portait des chiffres. Le jeune homme alluma sa lampe de poignet et parvint à deviner un 2 et un 1. C’était le bon caisson !
Il restait à trouver…. Mais quoi ? et où dans cet immense aquarium ? Le sifflement caractéristique d’un modin lui semblait se détacher progressivement du bruit de cataracte et de remugles brassés. Luttant contre un sentiment de détresse, il chercha encore.
Un détail retint son attention : à la place du panneau d’instruction arraché, une dépression circulaire du métal apparaissait, sans fonction apparente. Probablement une prise de travail pour le robot, lors de la fabrication même de la plaque.
Le sifflement devenait de plus en plus fort. Un déploiement de lueurs violettes effleura la vaste voûte à 600 mètres au dessus de lui. Le Modin descendrait paresseusement à 50 mètres, et prendrait son temps pour viser.

Il fallait plonger… et se noyer presque à coup sûr.
Taraudé par la panique, le jeune homme se prépara au saut irrémédiable, quand il fut traversé par une idée saugrenue.
Il fouilla fébrilement ses poches, sortit sa pièce-talisman et la colla au centre du cercle de cuivre. Il ne se passa rien.
Rien, sinon que la pièce, comme aimantée, refusa de quitter la paroi quand il tenta de la décoller.
Rien, sauf qu’il n’entendait plus le bruit du modin, peut-être caché derrière un tuyau, une poutre ou un réservoir.
Rien, sauf que…

28

Emilio était triste. Il aurait voulu éviter l’exécution. Mais c’était impossible. Cela faisait déjà dix fois qu’il avait perçu, en halos récurrents, l’image du Noir enveloppé d’une couverture de survie, allongé sur la pelouse bien tondue autour du monument Washington. L’homme travaillait pour lui-même, ou pour la PRESENCE. Il n’avait rien transmis aux instances onusiennes de ce qu’il savait réellement. Il allait tenter de capter l’opération « œuf d’or » à son profit, ou à celui de ses employeurs secrets. Il faudrait y parer à temps, mais Emilio ne pourrait pas recourir à la translation pour un si petit morceau d’espace-temps.

La foudre travaillerait pour lui. Anthès –il était sûr maintenant que c’était lui- brûlerait de l’intérieur comme une bougie de Noël.

Et Emilio était triste car Anthès était l’un des hommes les plus intelligents qu’il ait jamais connu, certes à distance galactique. Peut-être y aurait-il une autre solution, mais il faudrait que l’Aigle ait une vue vraiment perçante pour saisir les détails de la situation cruciale… et découvrir une alternative.


29


-Je t’attendais, Solaine, dit la haute figure d’un ton curieusement métallique.
Mais Solaine entendit, sous le timbre inhumain, une voix qu’elle connaissait depuis toujours. Une façon douce et insistante d’espacer les mots.
- C’est vous, Marraine ? Je..
La jeune fille s’étranglait. Figée. Ls contours de la silhouette tremblaient légèrement dans le vent souterrain. Un élan emporta Solaine qui courut se Baliser dans les bras qui s’ouvraient.
Lorsque Solaine eut sangloté abondamment contre la poitrine plate de la grande femme, elle eut envie de regarder son visage. Elle essuya ses larmes et ce qu’elle vit lui donna aussitôt une impression bizarre : émacié, ridé comme une terre cuite, le masque qui se penchait affectueusement sur elle lui paraissait impossiblement familier.
Cette impression s’accentua encore lorsque son hôtesse lui sourit, produisant deux lignes de fossettes verticales sous des pommettes saillantes.
-Tu… tu es..
-Ta mère, bien sûr !
Instantanément, quelque chose se révulsa en Solaine. La certitude intime, infaillible, que la femme disait vrai se mélangea de la rancœur immense d’avoir été abandonnée à trois ans. Elle hurla et se recroquevilla à ses pieds, serrant ses chevilles convulsivement, les ongles dardés, au bord de déchirer la peau sêche.
-Pourquoi ?… parvint-elle à dire en un souffle.
-Parce que… je voulais que tu vives.
Solaine se redressa, se leva et s’écarta.
-Explique-toi ! exigea-t-elle durement.
Impassible, la grande femme n’avait pas bougé, telle une statue de métal et de tissu.
-C’est une longue histoire. Es-tu prête à l’entendre ?
-S’il le faut.
-N’oublie pas, tout au moins, que durant toutes ces années, je n’ai cessé de demeurer en contact mental avec toi .
-C’est vrai, concéda Solaine.
-Je t’ai abandonnée sur Terra XII en fuyant quelque chose d’inexorable. Et une fois ici, je ne pouvais plus, je ne peux plus y retourner. Je m’y dissoudrais.
-Mais je suis bien passée, moi. Est-ce que cela veut dire que je ne peux plus y retourner moi-même?
-Tu le peux, mais nous ne sommes pas faits de la même matière, même si je suis ta mère… biologique.
-Comment est-ce possible ?

La femme sourit encore :
-Viens, je vais tout t’expliquer.
Solaine la suivit dans l’ombre douce du vaste salon, vers un dais tendu de voilages diaphanes.
-Prends-place, je te prépare une thise louvienne. Délicieuse et détendante !

Solaine s’assit sur un large divan de cuir noir dur et frais et admira les oiseaux installés en liberté sur des perchoirs. Elle crut voir s’affairer des silhouettes plus petites que celle de sa « mère », et la grande femme fut bientôt de retour portant deux bols brûlants à la vapeur odorante.
-Bois, à petites gorgées, c’est âpre.
Le regard de la jeune fille s’attardait sur elle-, insistait.
-Voilà, soupira la femme, je suis la Skola originaire, plus exactement la Skoule. Ce nom bizarre ne te dit rien, à moins que tu ne sois une spécialiste d’histoire ancienne. J’ai commis certaines erreurs, jadis, et j’ai été exilée avec ton père, sur une autre Creuse. Je m’en suis enfuie sur Terra XII, mais je n’ai pu y rester et je suis désormais prisonnière ici.
Les yeux de Solaine étaient aussi grands que des soucoupes. Elle attendait la suite, buvant ses paroles comme la thise.
-Ton père, lui, est resté sur Terra XII.
-Je le connais.
-Oui, et cela ne te plairait sûrement pas de savoir qui il est...
-Mais tu vas me le dire, fit Solaine d’une voix rauque.
-Bien-sûr. Je prends tout de même mes précautions. Je ne veux pas que tu me fasses une crise de folie.
-A ce point ? ricana Solaine.
-Et pire. Peux-tu attendre quelques minutes ?
Solaine haussa les épaules.
La femme reprit :
-ton père était jadis l’un des personnages les plus éminents de la planète-mère. Dans ce temps là, je.. travaillais avec lui, mais nous n’avions pas de relations intimes. C’est l’exil qui nous a rapprochés.. puis unis. Je dois aussi dire que, sur Terre, je n’étais absolument pas intéressée par la sexualité. J’appartenais aux AO, les administrateurs organiques de l’ordre Mer, qui étaient, et sont toujours parfaitement asexués.
-Tu étais un AO ? fit Solaine stupéfaite. Mais alors, comment peux-tu.. être ma mère. Je veux dire avec le concours d’un père ? Est-ce que je serais… ton clone ?
-Non, tu n’es pas un clone. Enfin pas un vrai. Tu le vois bien : tu n’‘as pas ma taille, ni ma couleur de cheveux, tu as même un groupe sanguin différent. Tu me ressembles surtout de visage… et il y a certainement dans ton caractère quelque chose du mien ! Tu ressembles aussi beaucoup à ton père.
Pour répondre à ta question sur la possibilité que j’ai enfanté normalement, tu dois savoir que les clones S – de première génération étaient issus de cellules germinatives sexuées. Il était ainsi possible de… nous faire pousser un sexe, même tardivement, moyennant de modestes manipulations. Je suis donc devenue femme, pour pouvoir épouser ton père, qui lui, je peux te le dire, avait toujours été un mâle. Il a dû attendre plus de deux ans que ma maturité sexuelle soit effective, et cela n’a pas été sans difficulté pour moi. Mais je l’aimais.
-Et lui aussi ?
-Au début, il me respectait et m’admirait même, bien qu’il n’ait pas su alors les sentiments que j’éprouvais pour lui. J’avais réussi à lui sauver la vie dans des circonstances dramatiques. En fait, je lui ai tiré dessus avec un foudroyeur, et en public…
-Drôle de façon de sauver la vie !
-Je te raconterai un jour. Il s’agissait de faire croire qu’il était mort pour pouvoir le soustraire à la vindicte populaire. J’avais trafiqué la dose du foudroyeur, mais j’ai tout de même presque réussi à le tuer !
Le pauvre homme est resté une semaine dans le coma, caché dans un compartiment scellé du Terre VIII. J’étais avec lui et, à force de soins, j’ai évité les séquelles les plus graves. J’ai ensuite acheté deux nouvelles identités, et nous avons commencé à vivre comme technocs de base. Mais les infos nous ont rattrapé et le commandant de bord nous a fait mettre aux arrêts. Il y a eu jugement à télédistance et nous avons été condamnés à l’exil sur des satellites miniers de Saturne. En attendant, nous avons continué nos services sous surveillance, mais j’ai pu brûler la politesse à nos tôliers alors que la Creuse doublait le chantier de test de Terra XII. J’ai pu nous faire transférer à bord de la nouvelle Creuse avec des identités cette fois bien plus solides… et pour cause.
-Que veux-tu dire ?
-Oh, ne sois pas naïve, ma petite fille ! Nous avons réduit en cendres deux technos, et pris leur place, voilà tout.
Solaine encaissa. L’idéalisation de sa mère était peu ébréchée par la révélation elle-même, mais plutôt par l’espèce de désinvolture avec laquelle elle évoquait les meurtres, et le lien qui s’établissait instantanément avec l’affreuse mécanique des sacrifice rituels quotidiens de Gâ.
-Qui est mon père ?
-J’y viens. Mais peut-être t’en doutes-tu déjà ?
-Non ...
Solaine se figea.
-Tu ne veux pas dire que c’est… Volpol ?
-Si. Bien sûr. Je savais que tu tomberais juste.
-C’est affreux !
Solaine se plaqua le visage dans les mains, puis les retira, en larmes.
-Je ne veux pas y croire, mais je sais que tu dis la vérité, parvint-elle à balbutier.
-Cela t’est déjà passé par la tête, n’est-ce pas ? Et puis tu a vu son clone, ce pauvre aphasique qui nous sert de prince…
-Oui. Pourquoi a-t-il été cloné ?
La Skoule soupira.
-C’est lui-même qui l’a voulu. Quand Gâ a été créée. Une sorte de souvenir qu’il désirait me laisser de son apparence physique. Mais c’est une autre histoire. Revenons à ton père. Je sais qu’il a tenté de te dire la vérité d’ une façon ou d’une autre, sans jamais y parvenir clairement.
Solaine secoua la tête :
-Non, il ne m’a jamais adressé la parole…
-Mais tu t’es sentie concernée par un regard de lui, un geste, une attention qui ne pouvait venir que de lui.
Solaine nia mollement.
-Il fut un temps, finit-elle par concéder, Volpol était supportable. C’était un bon Sécuriste, surtout avec les jeunes. Pas laxiste, mais humain.
-Tu ne t’es pas demandée comment tu avais obtenu ta chambre au cœur de Honshin ?
-Si, rougit Solaine. Et je me suis évidemment demandé pourquoi le Censor avait laissé passer çà.
-Il n’a pas laissé passer. C’est lui qui l’a choisie pour toi.
-Mais en devenant Censor, quelque chose a changé en lui. Il est devenu progressivement un monstre de pouvoir…
-Tu n’as encore rien vu, ma fille ! Il n’a pas révélé son jeu. Lorsqu’il le fera, personne ne sera à l’abri sur Terra XII. Il changera le vaisseau un enfer pour chacun, je te le garantis.
Solaine sentait la haine implacable dans les propos de « La Skoule ».
-Est-ce pour cela que tu l’as aimé ? Suis-je un enfant de la haine ?
-Non.
La femme baissa la tête.
-je croyais qu’Arlouan, -c’est son vrai nom- avait renoncé vraiment à toutes ces folies, tout comme j’y avais moi-même renoncé . C’est d’ailleurs un homme charmant lorsqu’il n’est pas sous l’emprise de sa passion de pouvoir. Mais il a en lui une sorte de virogyre, une maladie récurrente, sans remède, et qui se réveille au moment le plus inattendu.
-Je… je ne parviens pas à t’appeler « Mère » avoua Solaine, prise de frissons. Je te préférais en.. Marraine.
-C’est aussi bien comme cela, Chérie. Cela rendra les choses plus supportables.
-Quelles choses ? s’inquiéta Solaine.
-Oh rien, dit la Skoule d’un air désolé, mais je ne peux pas te garder ici. Ta seule présence peut attirer la conjonction de calculs et permettre qu’il découvre ta trace et détruise mon monde .
-Il, tu veux dire, Volpol ?
-Oui. Je vais devoir te renvoyer aussi vite que possible sur Terra XII.

Solaine soupesa ses sentiments contradictoires. D’un côté, elle aurait voulu continuer à explorer ce monde, cette fois en sûreté aux côtés de sa mère-marraine. Elle avait tant de choses encore à découvrir, et à discuter avec elle… D’un autre côté, elle voulait rentrer à la maison, retrouver Sahul qui, elle s’en rendit compte à cet instant, lui manquait bien plus qu’un compagnon de jeu ou un frère. Elle soupira.

- Je suppose que Volpol n’en veut pas à ma peau, s’il sait qu’il est mon père.
-N’en crois rien, ma pauvre chérie : il veut ta peau, parce qu’il se sait ton père. Et il la voudra encore davantage s’il sait que tu le sais.
-Mais pourquoi ? s’effara Solaine.
-Parce qu’il vise le mariage forcé avec Ilnara et que celui-ci serait invalidé par le Spatio-Chan, si l’on vient à savoir qu’il a une héritière. De plus, un simple test génétique effectué sur lui et sur toi réveillerait la mémoire cosmoPol et il serait immédiatement écroué comme multicriminel planétaire.
-Il est recherché ?
-Tu ne t’imagines pas par combien de polices, ni depuis combien de temps ! Tant que la question de sa descendance ne se pose pas, il n’y a aucune raison d’effectuer ce test, et une fois époux de la Commanderesse, son information génétique deviendrait d’office tabou. C’est pourquoi tu représentes pour lui un danger absolu.
- Dans ces conditions, je ne comprends pas.. pourquoi il ne m’a pas déjà éliminée.
-Parce qu’il était certain que tu ignorais ta filiation avec lui. Maintenant, il n’en est plus sûr, il pense que tu as eu accès à certains secrets, et cela suffit à te mettre en danger.
-Mais alors, vous n’auriez jamais dû me dire tout cela !
-Cela ne t’aurait pas mis hors de péril, et tu n’aurais, de plus, rien compris à ce qui risquait de t’arriver.
-Maintenant, je ne mourrai pas idiote, mais certaine d’être tuée par mon propre père ! Si tu… si vous croyez que c’est mieux !

La jeune fille voulut se lever mais ses cuisses et ses paumes restèrent collées au cuir, malgré tous ses efforts.
Elle comprit, en relevant la tête, que l’artifice provenait de la grande femme qui la regardait, presque compatissante.
-Laissez-moi partir , hurla t-elle.
-Je vais te faire partir, en effet, dit la Skoule. Demain, à l’heure précise de la vague gravifique. En attendant, je ne veux pas que tu bouges. Ce monde-ci n’est pas le tien, et je ne veux pas qu’il t’arrive malheur. Tu as déjà eu l’occasion de constater combien il était dangereux pour les isolés ou les étrangers. Sais-tu que si les Thales que tu a séquestrées ne s ‘étaient pas libérées très vite de leurs liens, et si un jeune homme ne t’avait pas dénoncée aux Striches comme « cognitive non conforme », nous n’aurions jamais retrouvé ta trace à temps ?
-Vous préférez que je sois assassinée par mon… père, maugréa Solaine en se contorsionnant inutilement.
-Je ne préfère rien. Je ne te veux aucun mal et je vais tenter de te protéger sur Terra XII dans la mesure de mes moyens.
Solaine se cabra et regarda la femme dans les yeux :
-Mais pourquoi avez-vous si peur que Volpol vienne ici ?
Qu’avez-vous à craindre de lui ?
-La mort immédiate, d’abord, Chérie. Il me haît pour ne pas lui avoir livré le passage du monde qu ‘il convoitait depuis tant de temps. Mais ce n’est pas tout : si le Censor vient ici, c’est une chance de moins pour l’univers humain de s’en tirer dans l’avenir. Je n’ai tout simplement pas le droit de le laisser investir cet endroit.
Solaine secoua la tête, les mêches rebelles dans les yeux.
-Je ne comprends rien à vos énigmes !
-Je ne ne sais moi-même pas très bien si je les comprends dit La Skoule, pâle comme la mort.



30

Quand Tally parvint enfin, suant et soufflant, sur la pelouse entourant le mémorial Washington, il crut d’abord qu’il s’était trompé : il n’y avait pas d’obélisque. Mais en regardant mieux toute l’agitation bigarrée derrière les bandes jaunes de la police, il se rendit compte que le fameux monument était à terre, disloqué, divisé en plusieurs longs morceaux. L’événement annoncé par l’aigle était déjà survenu… Mais il ne pourrait jamais approcher, tant la foule d’uniformes était dense : police du district, garde présidentielle, garde nationale, pompiers de diverses casernes, services médicaux, services techniques de la ville, etc. Sans parler des hélicos de trois réseaux télé nationaux qui vrombissaient au dessus de la scène, à se toucher, risquant d’ajouter une catastrophe à la première.
Tally décida de revétir son uniforme orange et métallisé, à l’abri d’un buisson. Puis il se laissa porter par la curiosité, et traversa la fourmilière de baudauds et de journalistes qui faisaient cercle autour du périmètre interdit, dans un brouhaha sauvage. A son grand étonnement, le service d’ordre s’ouvrit avec empressement pour le laisser passer avec sa grande couverture de survie sous le bras. Il s’avança avec assurance, mais, plus il se heurtait aux professionnels hyperactifs et plus il sentait qu’il risquait d’être démasqué. D’autant qu’un mouvement de repli concerté semblait se dessiner parmi certaines équipes. Quelques personnages en civil, tout de sombre vêtus, discutaient fermement avec les responsables de chaque corps en leur demandant de s’éloigner du lieu. Ils paraissaient convaincre peu à peu les pros, pourtant fort réticents, parfois après des coups de portables auprès d’autorités supérieures confirmant la consigne de retrait, à la grande déception des agents de terrain. Tally ne comprenait rien à ce mic-mac, mais il sentait qu’il serait bientôt abordé à son tour par l’une de ces éminences grises et qu’il devrait, lui aussi se retirer, sans avoir eu l’occasion de s’emparer de l’œuf de l’aigle.

C’est alors que se produisit le véritable événement. Un petit nuage se forma dans le ciel bleu à la verticale de la Maison Blanche, se développa en silence tel un furoncle mauve, noircit, tournoya, puis déchargea son énergie sous forme d’un éclair fulgurant qui frappa la petite pyramide du sommet abattu de l’obélisque. Plusieurs personnes à proximité furent projetées à distance, tandis que d’autres s’effondrèrent sur place. Tally n’attendit pas que la stupeur figeant la foule laisse place à une nouvelle agitation salvatrice. Il se précipita vers la pointe, étendit sa couverture, et se porta auprès des blessés, faisant mine de rechercher la personne nécessitant les soins les plus urgents. Les militaires furent les premiers à sortir de la paralysie, mais ce fut pour se regrouper autour d’officiers téléphonant comme des fous, en pointant du doigt la Maison Blanche. Personne ne se préoccupait de Tally, qui eut tout le temps de fouiller l’herbe rase semée de débris, en cercles concentriques autour de la pointe de métal encastrée dans le sol.
Il trouva l’œuf d’or sous un carton à pizza extra-larges, encore plein de son contenu écrasé, et le glissa tranquillement contre son ventre sous le pentalon d’amiante. Il récupéra la couverture, mais un blessé l’appela à ce moment, et il n’eut pas le courage de s’en désinteresser complètement. L’homme –un grand Noir distingué- désignait ses membres inférieurs, qu’il ne pouvait plus bouger. Tally le recouvrit et le borda comme un enfant, l’assurant qu’on allait bientôt le conduire en lieu sûr.
-Que s’est-il passé ? demanda l’homme apparemment absourdi.
-Je ne sais pas. Une bombe, peut-être.
-Un terroriste anti-malbouffe ?
-Sans doute, mais ne parlez pas, et reposez -vous.

Tally ne pouvait guère faire davantage. Il se releva et tourna le dos à la victime qui dressa alors vers lui le muffle d’un silencieux.
Mais Anthès n’eût pas le temps d’appuyer sur la gâchette. Un ardent tremblement le souleva de terre et il fut cuit debout, littéralement, avant d’avoir pu esquisser un geste. Ses yeux désormais blancs fumaient. Seulement alors, une lumière aveuglante le relia au ciel et il s’évapora. Tally se retourna et ne vit rien que la couverture de survie emportée par le vent, tandis qu’un formidable coup de tonnerre lui vrillait les tympans, couchant de terreur la foule autour de lui. Où était donc parti le bonhomme ? Pas le temps d’y réfléchir….

Personne ne le regarda quitter les lieux et il se rapprocha de l’Imprimerie fédérale dans les douves de laquelle l’oncle Aigle lui avait demandé de jeter l’œuf enveloppé de la couverture. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin, et il parvenait à l’angle de la douve entouré d‘un grillage de fer capitonné de petits aigles américains, serres crispées sur l’écusson yankee. L’œuf ne risquait-il pas de se briser deux mètres plus bas ? L’Oncle lui avait dit de ne pas s’en faire, mais tout de même, il s’en faisait. Il scruta la pénombre humide qui enveloppait le sévère bâtiment, mais ne vit rien. Il se décida finalement à se débarraser du pentalon d’amiante. Il en entoura l’oeuf et jeta le tout à l’endroit indiqué. La chose fit un bruit mat. L’Aigle se débrouillerait pour le récupérer. Quant à lui, il avait fait son devoir.

Tally se gratta la tête : il ne savait plus où aller, maintenant. Il était hors de question de retourner à la clinique. Encore moins au lac Tahoe, verrouillé par les forces de sécurité. On le choperait certainement pour le renvoyer en observation médicale et militaire. Il pouvait toujours rentrer chez lui, au pays Navaho, mais il serait repéré assez vite, même s’il pouvait compter sur sa tribu pour le cacher.
Il fallait au moins mettre de la distance entre l’agitation du Mémorial et lui. Il se dirigea vers le coin le plus obscur. Manque de chance, c’était la rive du Potomac, en contrebas d’une coursive pour touristes. Il rebroussa chemin, mais ne fut pas étonné quand un véhicule électrique de la sécurité de la Maison blanche stoppa sur la pelouse face à lui, et que deux hommes en noir le mirent en joue avec d’énormes armes de poing.
Le grand Indien s’agenouilla immédiatement et leva les mains au dessus de sa tête.
-Ne tirez pas.
-Où avez-vous mis l’objet que vous avez dérobé dans l’obélisque ?
Tally fit l’étonné.
-Quel objet ?
-C’est à vous de nous le dire…
Il fit semblant de se souvenir.
-Ah, oui, une sorte d’éclat d’obus.. Peut-être était-ce un morceau de la bombe qui..
-Qu’en avez-vous fait ? coupa impérieusement l’homme le plus âgé se rapprochant de lui, l’arme toujours pointée.
L’Indien le regarda dans les yeux, plus innocent que la tourterelle.
-Mais je l’ai posée sur un banc, pour aller secourir un blessé. Ensuite, quand je me suis retourné, la chose avait disparu.. Probablement ramassée par un agent de sécurité.
-Les agents de sécurité, c’est nous. Et nous savons que vous mentez.
-Je ne ..
Tally n’entendit rien, mais il sentit deux morsures à hauteur de sa ceinture. Il baissa les yeux et vit les petites fléchettes plantées dans son ventre, reliées à l’arme du plus jeune par deux filaments très fins. Il voulut les arracher mais tomba comme une masse, sans volonté. Il eut le temps de penser : « teaser », puis s’évanouit.

-Tu as eu tort, Andy, il va falloir le ramener au bercail, et on va perdre du temps pour retrouver le truc…
-Il mentait trop bien. Il nous aurait fait tourner en bourriques. On aurait perdu encore plus de temps. On va l’allonger dans la bagnole. Avec deux doses de Penthomythol, il va parler très vite.
-çà va le tuer.
-C’est un risque, en effet.


31


Zgav était allé droit à Fortenot. Inutile de tergiverser : si des informations secrètes sur Ilnara et Liandro Fraga étaient entreposées à bord du Vaisseau, ce ne pouvait être que là. Il travaillait avec acharnement depuis quarante-huit heures, cherchant toutes les failles possibles dans les données, toutes les discontinuités dans le biographies, fussent-elles de quelques jours et cela des décades, et même des siècles auparavant. Les ordys surchauffaient, mais rien n’apparaissait. Il fallait bien se rendre à l’évidence : la généalogie d’Ilnara semblait absolument sans tache. C’était bien une princesse Ar de Nortamérique, et du plus haut niveau dynastique, bien que sans rapports d’alliance lointains avec la maison Fraga. Cela suffisait à légitimer le statut de la Commanderesse, mais, du coup le Capitaine Zgavaw était contrarié par cela même qui le réjouissait profondément : il ne pouvait, en effet, plus se placer en position de sauveur incontournable. Il ne pouvait plus proposer à Ilnara de fuir avec lui, sous sa direction. Il pouvait certes, se retourner contre Volpol et dénoncer l’abus de pouvoir de ce Mer, mais ce ne serait pas un scoop et le fait étant accepté depuis longtemps, il ne mobiliserait pas les indignations. Sans compter le grand danger physique où Zgav se mettrait dès l’instant où il manifesterait une attitude hostile envers le Censor.

Un mince espoir subsistait en revanche, concernant Liandro Fraga. S’il parvenait à démontrer que l’époux disparu d’Ilnara était un imposteur, cela rejaillirait à l’évidence sur sa femme, et sans mettre en cause son propre droit statutaire au pouvoir, cela suffirait à engager une procédure d’empêchement pour comportement illicite. Il faudrait des années à un tribunal tétrapanique pour prouver qu’elle était complice de l’imposture, mais en attendant, la tutelle avec pleins pouvoirs serait confiée à Volpol. Zgav pourrait alors proposer à Ilnara une discrète évacuation…
Tout en triant les fiches qui se présentaient sur les écrans à un rythme accéléré, Zgav soupesait le pour et le contre de cette solution. Ilnara préférerait-elle devenir une fugitive, traquée par toutes les polices sur tous les mondes, ou attendrait-elle patiemment l’issue de son procès, tout en jouissant des avantages d’une sorte de retraite à domicile ? La réponse était loin d’être évidente.




32


Sahul restait aux aguets, anxieux de voir surgir le Modin derrière un pilier de la cathédrale d’acier. Mais décidément rien ne venait. L’engin-traceur avait-il rebroussé chemin, trompé par un leurre, un oiseau ou l’un de ces énormes rats mutants presque aussi volumineux qu’un homme ? C’était douteux, étant donné la sophistication extrême de ses systèmes d’analyse des données. Mais cela lui donnerait peut-être un répit.
Il se retourna vers le support du phone pour essayer à nouveau de récupérer se pièce collée à la paroi, sans plus de succès. C’était probablement un banal phénomène électromagnétique, tant il y avait de faux-contacts et de déperdition d’énergie dans les coursives abandonnées. Sahul toucha la plaque autour de la pièce et retira immédiatement la main, la secouant pour atténuer la vive brûlure.

Il regarda son doigt endolori. Il n’était pas orné d‘une belle cloque, comme il s’y attendait, mais saignait abondamment, la peau arrachée au point de contact. Il tira de sa poche un électrostyle et le posa au même endroit. La pointe s’enfonça comme dans du beurre, mais il ne put la retirer. Il l’enfonça encore un peu, et elle demeura figée, sans retour possible. Il la poussa jusqu’à faire disparaître la moitié du style, et ne put opérer le mouvement inverse, comme s’il était devenu un prolongement de la paroi métallique.
A ce moment précis, un terrifiant vacarme emplit l’espace, tandis des projecteurs violets l’aveuglaient. Un souffle le poussa contre la muraille où il resta plaqué. Il se démena comme un diable, et tenta de sortir de sa combinaison, mais au cours de sa gesticulation désespérée, il toucha la surface métallique de la main. Il s’immobilisa et hurla de peur, mais il ne ressentait aucune douleur. Cela le confirma dans sa déduction : ce n’était pas le contact qui avait attaqué la peau de son doigt, mais son réflexe de rétraction. Il risquait maintenant de s’arracher toute la paume, s’il voulait échapper à l’étreinte amoureuse de la paroi. A quelques mètres de lui derrière lui, de petits moteurs électriques étaient en train d’effectuer un réglage : celui du canon teaser qui allait planter dans son corps –ou seulement dans ses vêtements- deux électrodes chargées au même influx que son influx nerveux, afin de désorganiser complètement ce dernier, le changeant en chiffe molle.
La situation était franchement horrible, car, même s’il se laissait prendre par le Modin, celui-ci l’enlèverait sans ménagement au piège au risque de lui arracher la main. Il parviendrait en lambeaux au QG de Volpol sous le môle.
Soudain, il prit une décision, ferma les yeux, retint son souffle et se propulsa contre la plaque. Non : à travers la plaque...
Aucune résistance ne lui indiqua qu’il était passé à travers une épaisseur. Il rouvrit les yeux : il flottait, immergé dans une obscurité glaciale, respirable mais frappée de vents violents. Il n’y avait pas de sol mais en se retournant contre l’obscure muraille qu’il avait traversée, il y prendrait appui pour achever le passage. Advienne que pourrait. Il se récupéra entièrement, tenta sans succès de s’aggripper à une prise et bascula dans le vide.

Un sol arrêta aussitôt sa chute, et il s’affaissa de tout son long, faible comme un malade du choléra, sur ce qui semblait bien être du roc ou du béton lissés. Dans la quasi-obscurité, il perçut les lignes d’un espace clos, morne, vide. Un grand hangar ou une cave.

Sahul se releva contusionné, mais ses gestes lui semblaient trop faciles, comme si ses bras ne pesaient plus que quelques grammes. Son cerveau fonctionnait-il correctement ? La sensation lui était pourtant familière : c’était l’hypogravité qui régnait dans les halls des modex ! Il adopta la posture rigide qui évitait de se propulser par inadvertance contre un plafond, et alluma sa lampe de poignet.

Dans le faisceau blafard, la salle de roc brut où il venait de se « matérialiser », ne ressemblait à aucun autre endroit de Terra XII. Il se retourna vers une grande porte d’acier qui n’avait pas été ouverte depuis des lustres, à en juger par les coulures calcifiées qui scellaient les battants. S’il était entré réellement par cette porte, elle n’avait pas été pas ouverte pour autant ! Il y avait eu transfert zmylovskien, comme dans les documents rassemblés par son père dans un recoin de la bibliothèque Fortenot.
Mais alors, songea le jeune homme, il pouvait aussi bien se trouver à des millions de km de son vaisseau-patrie ! L’idée l’exalta et aiguisa son attention.
Par exemple, le panneau de signalisation et d’ouverture présentait des caractères au style archaïque, et les rampes lumineuses grisâtres qui entouraient le plafond de la pièce étaient bactériennes, et non électriques. Or ce système, expérimenté il y avait plusieurs centaines d’années n’avait pas été monté sur les Creuses, pour des raisons de danger biologique. On craignait qu’une mutation et un échange transgénique avec des pathogènes éphémères puissent transformer ces rampes en réservoirs d’épidémies mortelles pour les passagers au long cours.

Dans un placard mural fermé d’une grosse vitre, Sahul reconnut une chandelle à oxygène et un récupérateur de C02 à chaux sodée, d’un modèle ancien. Les murs semblaient suinter continuellement, laissant le sol de béton se couvrir d’une poussière pâle, fine comme de la cendre. Du régolithe !

Il comprit soudain où il se trouvait : dans un hangar de stockage d’une base lunaire du premier siècle du millénaire. Seule, en effet, la surface du satellite de la Terre d’Origine était composé de cette étrange pulvérulence, résultat de l’explosion de millions de météorites de tailles variées. Sahul esquissa un pas de danse, qui l’entraîna presque au plafond : si c’était vrai, il avait réellement échappé à sa prison éternelle ! Et pas pour un monde parallèle, du type de ceux que la PRESENCE avait visiblement su fabriquer dans des replis de l’espace-temps proche de la Creuse, mais dans le VRAI système solaire, et à une portée de navette de la VRAIE Planète Bleue !

Liandro –il ne se faisait pas à l’idée d’appeler son père Emilio- avait donc réussi à matérialiser ce rêve dont il lui parlait enfant, sous forme de contes qui avaient tous pour motif le voyage instantané.

Mais, trève d’enthousiasme, une question demeurait, malgré le caractère archéologique du lieu : Sahul avait-il été seulement transporté dans l’espace ou aussi dans le temps ? Les concrétions calcaires qui enrobaient les boulons de tubulures de soutien en commençant à former de petits stalactites devaient représenter des centaines d’années. Elles militaient en faveur de l’hypothèse d’un présent ayant fossilisé le passé. Mais le mode d’éclairage, lui, était carrément anachronique. Etait-il tombé dans une sorte de musée de l’Espace ?

Sahul chercha une autre issue, mais ne vit aucune autre ouverture que celle, fossilisée, qu’il avait laissée derrière lui. Peut-être devrait-il parvenir à débloquer son mécanisme de sécurité et à l’ouvrir en manuel, à la force des bras. Il lui faudrait pour cela ôter la couche de tartre qui l’avait changée en pierre translucide. Les vieilles tubulures rouillées ne manquaient pas, mais ne résisteraient guère aux chocs répétés. Il finit par dénicher un pointeau d’acier, qui avait peut-être jadis scellé les planches d’une caisse disparue.

Montant sur des gravats, il se mit à l’ouvrage. Le plus difficile était d’atteindre la paroi de métal sous sa gangue. Une fois atteinte, il pourrait la frapper pour en détacher des lamelles par résonnance.

Quelques heures plus tard, il avait dégagé le chambranle de fonte épaisse. Il martela ensuite une proéminence, qui se révéla être un indicateur d’alerte en code universel. Il semblait bloqué sur le symbole à croissants noirs du danger biologique.

L’imagination du jeune homme fonctionnait à plein régime. Est-ce que la Base avait été fermée suite à une pandémie létale ? A moins, encore pire, que tout le monde soit mort avant d’avoir pu évacuer ?

Mais alors, comment une chose pareille aurait pu arriver sans que la nouvelle en soit parvenue sur Terra XII ? Non, il était plus raisonnable de penser qu’il était arrivé sur Lune par des coursives désaffectées, soit parce qu’elles menaient à des puits de mines épuisés, soit parce qu’une politique sanitaire avait condamné des secteurs autrefois contaminés : les Luniens étaient à l’époque complètement obsédés par les épidémies, toujours meurtrières dans des systèmes fermés où le même air circulait rapidement dans toutes les parties.

Sahul se remémora ses études d’histoire spatiale au Chanat embarqué du DIEU : la première base lunaire avait été construite aux alentours de 2060 (ancien système) dans un cratère du pôle sud, à 1000 km de Tycho. Trente ans plus tard, au bord de la faillite, vendue et revendue, elle avait délaissé ses fonctions scientifiques et industrielles pour se métamorphoser en partie en station de loisirs. Elle accueillit alors, bon an mal ,an quelques dizaines de milliers de visiteurs “riches”, attirés par la beauté du dôme central et de la tour lunaire de 500 mètres de hauteur. Le personnel d’accueil, les scientifiques et les militaires, sans parler des techniciens, des fourriéristes et des ouvriers des bases de prémontage devaient se compter par milliers : bref, s’il avait été aussi été translaté dans le temps, Sahul devrait tôt ou tard tomber sur une véritable foule, affairée ou nonchalante, gorgée de spectacles intenses…


33


Dans la pénombre douce de la maison-salle, Solaine se morfondait, prisonnière du divan de cuir odorant qui lui semblait vivant : une sorte d’animal inerte aux facultés de magnétisme étrange. Elle n’était retenue ni par des lanières ou des prolongements apparents, ni par une pression localisée contre son corps. Elle n’avait simplement pas la force de produire le coup de reins qui l’aurait enlevée à cet étrange mobilier, ni celle de se retourner ou de glisser sur le sol. Mordre n’avait servi à rien qu’à se blesser les gencives.

La Skoule l’avait quittée pour préparer son « renvoi » sur Terra XII. D’après les chuchots inquiets et empressés que Solaine pouvait entendre du côté des Communs, la patronne des lieux n’était pas d’humeur égale. Y avait-il un problème ? Après tout, s’il avait été si facile de créer une conjonction d’onde gravifiques, la présence de la Skoule se serait fait sentir bien davantage –et physiquement- sur Terra XII.
Etait-ce elle qui manifestait la PRESENCE dont Sahul ou d’autres lui avaient souvent parlé, mais qu’elle n’avait jamais, pour sa part, ressentie ? Depuis des dizaines d’années, la Skoule lui « parlait dans la tête », mais Solaine savait qu’il s’agissait d’un tout autre canal de communication, exclusivement psychique et instantané. De cette relation ancienne et fréquente, la jeune fille tirait la conviction intérieure que la grande femme sévère ne lui voulait aucun mal, et qu’elle lui vouait même une affection secrète et sans faille. Elle lui était reconnaissante d’avoir adouci ses terreurs d’enfant solitaire, d’avoir bercé son enfance tel l’ange gardien des religions légendaires. Pourquoi donc maintenant cette manœuvre brutale ? Pensait-elle qu’elle se sauverait comme une voleuse, à peine survenue cette rencontre extraordinaire ? La Skoule (quel nom étrange) ne lui avait-elle d’ailleurs pas affirmé qu’elle « l’attendait » ? Elles avaient encore tant de choses à se dire.

Solaine prit appui sur l’autre cuisse pour éviter la crampe douloureuse qui montait. Les larmes lui vinrent aux yeux. Un sanglot lui noua la gorge, à la fois de dépit et de rage. Elle ne comprenait décidément pas. La nervosité de la Skoule quand elle l’avait quittée semblait indiquer que l’enjeu était plus grave que la jeune fille l’avait supposé. Elle préférait somme-toute la créditer d’un écrasant sentiment de devoir plutôt que d’admettre qu’elle avait été dupée pendant autant d’années.

La seule chose qui la rassurait un peu dans ce lieu inhumain était, face au divan-prison, une statue familière : Gaïa, haute femme de pierre arrêtée en plein lancer d’étoile. Elle rappelait le bronze qui trônait au centre géométrique de Dicee sur Terra XII. Avait-elle la même fonction ?

Ses yeux s’accoutumant à l’obscurité, la jeune fille crut apercevoir que l’astre échappant presque à la main de la divinité était subtilement pulsatile. Si elle n’hallucinait pas, ses très faibles impulsions de faible lumière bleue-blanche étaient bien analogues à celles de l’horloge atomique de son vaisseau natal. Il y avait aussi, semblait-il, une petite plaque de platine, soudée sur le poignet de la statue, tout comme sur la Gaïa de la Creuse. Elle se remémora le texte gravé sur la plaque de Gaïa, et que les Chans obligeaient les enfants à apprendre par cœur :

« Cette horloge froide de microgravité, fonctionne en profondeur linéaire de 60 millihertz. Son décalage fréquentiel est de 10 -18 par jour, synchronisé avec les autres horloges de l’Univers, en accès universel, avec une précision de 40 ps. L’impulsion mesure l’isotrope de la vitesse de la lumière. Cette machine multiplie par 45 la sensibilité de saisie de la dérive au rouge, par rapport aux horloges atomiques de génération précédente. L’approche de la perfection est hautement satisfaisante pour les besoins de nos voyages interstellaires en galaxie locale. »

Dès que la Skoule lui permettrait de se lever, elle vérifierait l’inscription du poignet de la divinité. Mais d’ores et déjà Solaine se sentait quelque peu soulagée : la Creuse des Thales, aussi étrange qu’elle paraisse, était vraisemblablement d’origine humaine. Et si le même modèle d’horloge y avait été installé, elle datait d’une génération proche de Terra XII. Comment, alors, expliquer la dérive des mœurs vers cette atroce régulation sacrificielle ? Comment des gens aussi « scientifiques » que les Mers avaient-ils pu ainsi régresser vers une société sanglante, tout imprégnée de rituels obscurs ?

La jeune fille se laissa hypnotiser par le battement bleu : si ce cœur virtuel prétendait accorder les Creuses à tout le système humain de temps universel, cela ne servait à rien face à la passion qui poussait certains à revenir à la sauvagerie. Elle s’assoupit un temps indéterminé et rêva.



34

Carda était furieuse. Elle n’avait même pas pu obtenir d’entrevue avec Jevon. Son pauvre homme était bouclé depuis hier soir et sans avocat. Ilnara ne pouvait ou ne voulait rien faire. Elle semblait même cautionner cette arrestation arbitraire, sous le prétexte que « Jevon l’avait tout de même cherché : on ne laisse pas les codes d’un ScA à portée d’un flirt, surtout aussi maline que Solaine Sol ! » C’était en tout cas ce que Zgav, l’étrange secrétaire particulier de la Commanderesse lui avait transmis de ses propos.
-Quoi ? avait hurlé Carda. Elle n’a jamais dit cela, j’en suis sûre. Vous déformez …
-Ce sont exactement ses mots.
-Alors passez-la moi, elle saura bien me les répéter...
-Je ne peux pas, Madame, la Commanderesse est extrêmement occupée...
Et l’affreux bonhomme avait raccroché aussi sec.

Carda se précipita à la Mesa. Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir de s’en prendre au mari d’une amie intime de la Commanderesse. L’ascenseur démarra mais s’immobilisa au passage de l’étage suivant. Carda appuya sur différents boutons, puis, hystérique, frappa le tableau en hurlant.
-Du calme, Madame, s’il vous plaît.
La voix sortant de l’interphone avait l’autorité de la Sécu.
Carda essaya de se détendre .
-Je suis coincée. Pouvez-vous régler le problème ?
-Le problème, Madame, c’est que vous êtes dans un ascenseur auquel vous ne devriez pas avoir accès.
-Comment cela, ma carte…
-Votre carte n’a pas été mise à jour, ce qui explique le blocage. Le début du code est valide, mais pas la date.
-Ecoutez, je ne comprends rien à ce que vous dites. La Commanderesse me l’a fait remettre personnellement et pour une durée indéterminée… Je...
-Il n’existe plus de cartes à durée indéterminée, Madame. Je vais commander la descente de la cabine, et je vous prie de vous présenter normalement au poste de garde.
-Je suis Confidente de la Commanderesse. Veuillez l’avertir de ma présence.
-Je ne peux pas, Madame, j’ai des ordres stricts.
-De qui tenez-vous vos ordres ? Certainement pas d’Ilnara !
-Je n’ai aucune information à vous transmettre sur ce point, Madame…
Quelque chose se débloqua et l’ascenseur fut ramené assez brutalement à la case départ. Un peu contusionnée, Carda en sortit, écumante, et se précipita vers le hall d’entrée.



35

Environné d’écrans virtuels multicolores, Volpol manifestait de plus en plus d’impatience. Aucune Info ne progressait dans le sens souhaité. Le rapport du Capitaine Zgavaw –reçu en mode hypersécurisé- concluait à l’absence d’indices sur les origines de la famille d’Ilnara. Rien non plus du côté de Sahul Fraga et de Solaine Sol. D’un doigt rageur, il effaça les compte-rendus d’enquête. Le premier était sans doute mort dans les bas-fonds aqueux, avalé par un robonettoyeur. En tout cas, le Modin qui l’avait repéré n’avait conservé que quelques images fugitives d’un corps semblant tomber contre une muraille, suivies d’un blanc, sans doute provoqué par un faux-contact avec une vieille installation électrique.

Quant à la seconde, il ne pouvait imaginer qu’elle était en train de dériver dans l’espace avec le ScA qu‘elle avait dérobé à l’ingéniorat des Confins. Il avait tenté de faire parler le légitime propriétaire du scaphandre, mais en vain. Cet imbécile ne savait strictement rien. Il l’avait jeté en cellule d’isolement, mais cela ne parvenait pas à calmer son irritation. Depuis que le premier système de représentation tridi automatique de la Creuse avait été détruit lors d’une révolte d’informaticiens, on se retrouvait dans la situation ridicule de marins arpentant leur propre bateau comme une île inconnue ! Le Censor avait certes engagé des cartographes pour reconstruire le système, mais c’était un travail considérable, et dans beaucoup de cas, l’exploration avait démenti la reconstruction théorique : des structures entières s’étaient écroulées, des groupes de compartiments étaient ensablés, d’autres rendus inaccessibles par la rouille ou gorgés de détritus innommables ou dangereux. Pourtant, il faudrait systématiser la cartographie si l’on voulait maîtriser les innombrables cachettes de la Creuse. L’activité clandestine n’était pas tolérable.

Et puis Volpol devait s’avouer autre chose : il éprouvait de la tristesse à l’idée que cette jeune fille pouvait connaître un sort funeste. Est-ce cela qu’on appelle « sentiment paternel » ? Il n’hésiterait certainement pas à la faire coffrer un certain temps, pour lui faire la leçon. Mais de là à la pousser vers des dangers mortels, il y avait une marge qu’il ne franchirait peut-être pas. En un sens il espérait sans trop y croire que la PRESENCE s’en occuperait, qu’elle veillerait sur elle. Si toutefois la PRESENCE était bien celle qu’il croyait. Et il avait nombre de raisons de croire que c’était bien elle.

Le policier qui se tenait immobile à côté de lui toussa discrètement.
-Dis ce que tu as à dire, et retourne à ton devoir, fit durement le Censor.
-Eh bien, il y a aussi les Jeunes de Dicee qui sont en train de s’exciter à cause de la disparition de Solaine. Elle est assez populaire, et..
-Et quoi ? hurla Volpol, ses mèches graisseuses retombant sur ses joues flasques. Tu crois que j’assassine les gens dans les coins sombres ? Que je viole les donzelles dans les Modex ? Trouve un porte-parole parmi eux, une amie intime par exemple, et envoie-la moi immédiatement, sans l’effrayer, si ce n’est pas trop te demander. Je lui expliquerai de quoi il retourne.

L’homme se fondit au dédale translucide des écrans et son pas hésitant s’éloigna en direction de la station, où un modin attendait en permanence de démarrer à la voix.


36

La pièce de vingt Universos était parfois presque ardente, mais froide à d’autres moments dans la main de Sahul.

Il pensa au jeu de la petite enfance : « avance, tu brûles ! Non c’est froid. » Apparemment, il brûlait. Etait-ce l’indicateur d’un passage qui le conduirait à son père ? Le jeune homme décida de s’abandonner à cette magie. Délaissant son travail sur la porte pétrifiée, il arpenta la salle en tous sens, tentant de noter des différences. Il lui sembla que se dessinait au niveau du sol un cercle à l’intérieur duquel la chaleur de la pièce était maximale. Il prit une ferraille comme pioche à régolithe et commença par son pourtour, déblayant soigneusement de petits secteurs. A mesure qu’il creusait, le régolithe prenait une consistance plus dure, un peu comme de la pierre ponce, en plus fragile.

Enfin, il dégagea dans le sol de roche arasée, la rainure circulaire d’un trou d’homme doté d’encoches pour dn soulever le couvercle à la main. Etonnament, la dalle ne résista pas. Le puits qu’elle fermait se révéla sec et les échelons qui s’y enfonçaient en parfait état. Sahul n’hésita pas à s’immerger dans la lueur rougeâtre qui sombrait dans l’obscurité. Il avait hâte de parvenir quelque part.

Les lampes de secours rouge ne fonctionnaient pas sur le segment suivant. Sahul ne sentait plus s’il s’enfonçait verticalement, et il pensa qu’un canard serait le bienvenu. Un canard, comme ceux qu’utilisaient les pilotes de chasse du Xxe siècle, quand, écrasés par 8 G en accélération, ils ne savaient plus s’ils avaient la tête en bas, alors que le volatile embarqué, lui, se retournait toujours dans le bon sens. Sahul n’avait jamais réussi à savoir s’il s’agissait d’une histoire vraie ou d’une blague pour piéger les « rampants ».

En tout, cas, s’il continuait à progresser interminablement dans les entrailles de cette vieille lune, il ne rencontrerait pas de sitôt la joyeuse foule de touristes.

A l’instant où il se faisait cette réflexion pessimiste, il y eut un déclic, et une lumière éblouissante nimba ses pieds. Le tube s’arrêtait net, et Sahul dut agripper les barreaux pour ne pas tomber dans le vide. A trois mètres au dessous de lui, il distingua un plancher à carreaux rouges et blancs. Il se laissa chuter et atterrit doucement au milieu d’une pièce circulaire aux parois percées de longues « meurtrières » dont une moitié irradiaient une lumière plus riche que ce que le jeune homme avait jamais vu. Même le bleu insoutenable des réacteurs atomiques de Terra XII ne possédait pas cet éclat.
Bien que la précédente impression de descendre dans les profondeurs d’un sous-sol contredisait ce qu’il voyait en ce moment, il n’y avait aucun doute : c’était SOLEIL !

Une allégresse inexprimable emplit Sahul. Un sentiment d’une force incroyable l’agenouilla contre la vitre filtrante. C’était comme si l’animal terrestre en lui avait reconnu sa parenté avec l’astre. Les sanglots qui le secouaient témoignaient d’un bonheur ineffable. Tout ce qu’on lui avait dit, tout ce qu’il s’était raconté lui-même était vrai. Ce n’était plus seulement du rapporté, de l’abstrait, du virtuel, du film, de l’imaginaire. C’était réellement là, dans la caresse de cette intense luminosité baignant son visage, ses mains.
Sahul ferma les yeux et joua longtemps à presser plus ou moins les paupières pour ressentir toutes les fragrances de cette clarté, dont il savait pourtant mortel le rayonnement direct sur Lune. Puis il se décida à aller jeter un coup d’œil aux fenêtres opposées, pour distinguer des détails du paysage.

Contrairement à ce qu’il avait cru, il n’était pas à la surface, mais à quelques centaines de mètres au dessus de celle-ci, enfermé dans une espèce de tour. Il regarda vers le haut et constata que le ciel noir qu’il attendait lui était caché par le bord d’un vaste chapeau qui, oui, il n’avait pas la berlue, tournait lentement sur lui-même.
Le jeune homme se souvint des images enseignées : au sommet de la Tour de Tycho était « posé », presque en apesanteur, un hôtel tournant en forme de champignon géant, d’où l’on pouvait observer le complexe industriel et minier voisin.

Sahul se déplaça d’un quart de tour. Etincelant dans la lumière impitoyable, obscur dans ses parties à l’ombre, le complexe était bien là. Des bulbes géants, des tubes d’une centaine de mètres de hauteur, des milliers de tuyaux rassemblés sous des boucliers sommaires… Tout cela en pleine activité à en juger par les points scintillants qui s ‘y déplaçaient à diverses hauteurs et profondeurs. Sous cet horrible site –majestueux dans son horreur même- on extrayait et transformait le fer, l’aluminium, le magnésium et le titane des roches lunaires, ainsi que l’oxygène et l’helium 3 pour les réacteurs classiques et à fusion.

Tous les autres quartiers étaient occupés par la Ville : Luna proprement dite. Au vu de l’ immensité blanche et noire qui étendait ses tentacules enchevêtrés dans toutes les directions, comme un gigantesque poulpe pétrifié, on était déjà loin des premiers avant-postes installés par l’organisation mondiale de l’espace en 2025 (A.S.), qui ne comprenaient que quelques dizaines de personnes y demeurant seulement 90 à 180 jours. La colonisation n’avait vraiment commencé qu’en 2040, désormais en autosuffisance énergétique et alimentaire complète. On avait habilement utilisé le voisinage d’un « pic de lumière éternelle » (éminence qui ne connaissait jamais la nuit) pour envelopper le premier site souterrain de bienfaisante chaleur permanente.

La scène qui se déployait devant le jeune homme se situait nécessairement à une date relativement postérieure : de très nombreux modules de tailles et formes variées moutonnaient aussi loin qu’il pouvait voir, reliées par des couloirs et des sas coudés abritaient probablement désormais des dizaines de milliers d’habitants permanents.

L’aspect pulvérulent des revêtements était dû à la protection contre les éruptions solaires –et contre la simple alternance de 200 ° entre jour et nuit- (- 110°C à + 110°C. Ils étaient formés de tonnes de régolithe. Quant aux écoutilles et aux sas extérieurs, ils s’abritaient sous des parothermes épais en forme d’ombrelles, souvent taillées dans la roche.

Le jeune homme, la main en visière pour se protéger de l’aveuglante clarté, tentait de retrouver les formes familières des premières casemates semi-enterrées, mais, si elles existaient encore, elles avaient été depuis longtemps absorbées dans le fouillis complexe des structures.

Sahul regrettait, en un sens, d’être arrivé sur Luna longtemps après que fût révolu le temps où avaient été sélectionnés ses ancêtres. Car, après tout c’étaient eux, les premiers Luniens permanents ! Générations pionnières choisies pour s’adapter toujours mieux aux accélérations et à l’hypogravité, mais aussi à l’absence d’atmosphère, à l’alternance de jours et de nuit quatorze fois plus longue que sur terre, à la lumière solaire aveuglante contrastant tout en noir et blanc, au silence extérieur total.
`
Au début, toutefois, on n’avait envoyé sur Lune que des équipages jeunes, renouvelés tous les six mois, supposés mieux résister aux chocs physiques et mentaux. Par la suite, on avait rectifié l’erreur : les « Vieux » résistaient beaucoup mieux aux radiations (0,034 minisievert/heure à la surface lunaire), mais aussi aux infections en tout genre et surtout aux traumas psychologiques.

Soudain, le jeune homme sursauta et esquissa un recul : à quelques mètres de lui de l’autre côté de la vitre épaisse, un homme en scaphandre tombait, souriant au vide. Il dut apercevoir Sahul car il esquissa dans sa direction un bref salut de la main, avant de disparaître.
Un moment stupéfait, le jeune homme se souvint encore : à l’époque « touristique », l’attraction principale était le saut proposé à chacun du sommet du grand dôme vers le sol, 250 m plus bas, l’approche étant freinée au dernier moment par de petits réacteurs attachés aux chevilles.
Les vingt premières années, la chose comportait encore un certain suspense. Les modèles n’étaient pas encore au point, et il y avait fréquemment des chevilles pulvérisées ou des jambes cassées, et même quelques suicides réussis, malgré la gravité débonnaire. Par la suite, on avait rendu obligatoire un stage de préparation, mais l’attraction avait alors perdu son charme, et les clients s’étaient faits plus rares. Le « saut lunaire » avait fermé ses portes vers 2130, si Sahul se souvenait bien de ses cours.
Il était donc plausible que le dispositif inventé par son père l’avait « retardé » de deux cent ans. Etait-ce vraiment possible ?

Il se ressaisit : tout cela était fascinant, mais il serait temps d’y rvenir plus tard. Il fallait maintenant qu’il trouve son chemin. Il serra convulsivement la pièce-fétiche dans sa paume mais elle ne réagit pas : ni froide, ni chaude.
Plusieurs questions d’incidence pratique en profitèrent pour l’assaillir : d’abord, comment se faisait-il qu’il ait eu l’impression de descendre dans le conduit, au lieu de monter ? Au fond, la solution était simple : la salle rocheuse pleine de régolithe n’était pas souterraine comme il l’avait cru, mais avait été construite dans le blindage sommital anti-météorites de la Tour.

Deuxième question : pourquoi n’y avait-il personne à cet étage ? Réponse aussi facile : parce qu’il s’agissait d’un niveau de service intermédiaire, que les ascenseurs pour touristes ne s’y arrêtaient pas et que les techniciens d’entretien n’avaient aucune raison de le fréquenter, même pour le nettoyage qui devait être réalisé par des robots, ou même par simple aspiration magnétique. Bon , mais se reposait alors la question éternelle du voyageur-des-tuyaux : comment sortir de là ?

Sahul constata à son grand plaisir que la colonne intérieure de transport, collée comme une grosse veine bleue contre une paroi aveugle de la tour comportait, O luxe suprême, des toilettes équipées, des douches, et même des vestiaires où s’alignaient des rangées d’uniformes d’un orange fluo du plus bel effet. Il se déshabilla fiévreusement et se précipita sous le jet d’eau –exactement à la bonne température-. Vive la civilisation !


37

Carda savait où trouver Zgav dans la journée : au stand d’entraînement de la police de Honshin-sud. Elle déclencherait sûrement les sifflets appréciateurs sur son passage, mais c’était moins dangereux, à tout prendre, qu’aucun autre endroit sur la Creuse en ce moment.

Le grand officier à la peau sombre était en train de viser une cible holographique avec une courte arbalète de facture ancienne. L’arme préférée des coureurs de structures : elle était mortelle à moyenne distance mais ne causait pas de dégats majeurs à l’environnement vital. Il fit mouche au milieu du front.

-Puis-je vous parler ?

Il se retourna et fronça les sourcils.

-Je vous connais ?

-Oui, on s’est parlé au phone. Et, on est tous les deux plus ou moins des piliers de comptoir au Stockenberg. Mais c’est pressant. Ets-ce que l’on peut parler sans être inquiétés ?

-Je crois, oui. Les Sécuraptors ne s’espionnent pas eux-mêmes.

Du moins en temps normal, ajouta-t-il en reprenant la pause du tireur.
-Ecoutez, Ilnara est en danger… Je sais que vous tenez à elle.
Le battement de paupière infinitésimal suffit à lui prouver qu’elle avait eu raison.
-Prenez une arme..
-Quoi ?
-Ne vous inquiétez pas. Visez une des silhouettes, là. Continuez à parler. Tirez de temps en temps.
-Le Censor est en train de…. Je crois qu’il va la faire arrêter..
-Qu’est-ce qui vous fait dire çà ?
-On ne peut plus rentrer chez elle. Il ya des Sécu partout… C’ est anormal.
Il demeura silencieux un moment, rechargeant soigneusement les six carreaux.
-Vous avez bien fait de venir. Je vais voir de quoi il s’agit. Le Censor ne me cache rien.
-Vous voulez dire que vous ne savez rien ?
-Les choses peuvent aller très vite, vous savez, et j’ai laissé ma com. au vestiaire. Rentrez chez vous maintenant.
-Vous me promettez que ...
-Ayez confiance. Je ne permettrai jamais à Volpol de causer le moindre mal à la Commanderesse. Est-ce clair ?
Carda regarda longuement l’homme et décida de s’en remettre à lui.


38

Georges Washington Bish jr. passait avec ardeur la serpillière dans le couloir des archives du Bureau des Gravures et Impressions du Congrès des Etats-Unis d’Amérique. Le lino vert olive était déjà parfaitement propre, nettoyé de la veille à la même heure, mais il était payé pour cela, hein ? Pour que çà reluise en permanence sous les néons blafards. A peine deux ou trois personnes descendaient par jour aux archives, mais cela ne le dérangeait pas. Il les saluait d’un hochement de tête bienveillant et refusait de regarder leurs cartes : qui aurait bien pu s’introduire ici de l’extérieur ?

Lorsqu’il entendit le bruit provenant du soupirail de sa loge, il était en train de lire pour la sixième fois « la Conjuration des imbéciles » livre d’un génial auteur blanc des années mille neuf cent soixante, livre qu’il déclamait en riant dans la solitude de l’entresol.
Il venait de relire un bout de dialogue qui le faisait toujours rire aux éclats :
« -N’oublie jamais que ta mère ne veut que ton bien.
-C’est bien ce qui m’inquiète, Maman, répondit Ignatius… »

…Quand un quelque chose cogna-éclata-résonna de l’autre côté de la vitre.

Il haussa les épaules et reprit sa lecture, mais l’arrêta vite. C’était bizarre quand même : cela n’avait pas explosé comme une bouteille de gin, ni cliqueté comme un container d’alu. Cela n’avait pas non plus fait le « plouch » dégueulasse d’un sac de victuailles abandonnées s’écrasant au fond de la douve. Ni aucun autre son familier. De plus, on n’était pas samedi soir et les Jeunes étaient chez eux ou au boulot.
En tout cas, ils avaient déssaoulé depuis la dernière fin de semaine, et les manifestants à la Maison blanche ne faisaient que rarement ce genre de saletés. On les rembarquait en bus aussitôt après leur petit tour des grilles avec leur haut-parleur à pile.
Georges Washington aimait bien les certitudes, les objets bien posés, les idées bien à leur place. Il se sentit perturbé et s’il avait eu un anneau pylorique aussi sensible que celui de l’énorme Ignatius, il aurait certainement eu un embarras gastrique.
Il ouvrit la fenêtre et ne vit rien.

39

Sahul n’avait pas osé enfiler les tenues des techniciens sanitaires : ils se connaissaient sûrement entre eux, et le premier rencontré lui aurait demandé des comptes pour cet emprunt illégitime. Par chance, en ouvrant d’autres vestiaires, il avait finalement déniché un pentalon et une chemise légère aux motifs anodins.

Propre et vêtu de neuf, Sahul se sentit prêt à affronter la rencontre inéluctable. Il ne savait pas comment se manifesterait le message paternel, et, en cas de besoin, il avait glissé la pièce-fétiche contre son poignet, serrée sous le bracelet de sa lampe-montre. Elle était froide et inerte, mais il savait qu’elle se réchaufferait à proximité d’un signal. Encore fallait-il qu’on ne l’en dépouille pas, ce qui ne manquerait pas d’arriver s’il était considéré comme un intrus. Pour se rassurer, il se dit que les examens et les vérifications étaient tellement exigeants pour être admis sur la Lune qu’il y avait beaucoup de chances pour que le repérage biométrique soit très laxiste sur place, voire inexistant. La vie serait impossible dans une base isolée, sans un minimum de respect de l’intimité et des libertés personnelles. D’ailleurs, il n’avait pas encore rencontré un seul œil de caméra de surveillance.
Il appela l’ascenseur. A vrai dire, il ne savait pas du tout où se rendre. En attendant que quelque chose ou quelqu’un lui fasse signe, il valait peut-être mieux tenter de se lier avec une personne débonnaire ou sympathique, et essayer de « squatter », si c’était possible. Mais aborder quelqu’un au hasard pouvait être dangereux. Avant de tenter le coup, il serait prudent d’en apprendre davantage sur la vie de la base. Il fallait aussi qu’il réussisse à se remémorer un maximum de détails appris sous hypnose dans ses cours d’histoire. Il avait détesté ces séances, et avait tout fait pour en saboter l’efficacité, mais il devait tout de même en rester quelque chose, planqué dans quelques neurones oubliés…
Voyons : quel comportement condamnait-on à cette époque ? Quelles étaient les grandes phobies ? Autrement dit : quelle était la gaffe qui le ferait immédiatement repérer, et celles qui seraient acceptables ? Par exemple, un touriste pouvait-il se perdre et demander son chemin sans se faire automatiquement alpaguer ?
Quand la cabine se cala doucement au rez-de-chaussée, il prit une grande respiration, et, dès que la porte eût disparu dans sa rainure, s’avança résolument, calme et décidé –mais le cœur battant.
Plusieurs groupes de personnes stationnaient sur le sol dallé d’un poli éblouissant, beaucoup le nez en l’air sous des drôles de parures faciales. Sahul mit quelques secondes à comprendre qu’il s’agissait de visiteurs cornaqués par un guide, celui-ci les incitant à admirer les fines nervures du gigantesque parapluie translucide déployé au dessus d’eux.
Catastrophe ! pensa le jeune homme : tout le monde portait un genre de masque à gaz, sauf lui-même ! Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les formes, mais absolument personne n’avait le visage découvert. Le désastre se concrétisa très vite. Une grosse dame masquée de rose frappa de l’épaule le guide de son groupe et désigna Sahul à l’attention générale. Le guide poussa un gloussement horrifié et, intimant à son troupeau l’ordre d’attendre, se précipita vers le jeune homme pétrifié.
-Par Vege ! vous êtes fou, Nettoyeur, cria-t-il d’une voix nasillarde transformée par le masque, nous sommes en pleine alerte de grippe néo-porcine ! Vous voulez mourir ? Dépéchez-vous d’aller chercher un masque !
-Mais où ? je..
-D’où sortez-vous, Monsieur ? Vous en trouverez un à n’importe quel poste d’accueil de la coupole B ! Tenez, courez là bas, je vais les appeler pour qu’ils vous en sortent un ! Je sais que le modèle standard n’est pas beau, ajouta-t-il comme pour rassurer son interlocuteur, mais votre santé passe avant tout !
-D’accord, s’empressa Sahul véritablement impressionné. J’y cours !
-Et ne recommencez pas cette imprudence !
-Non, juré-promis !
Au fond, les choses ne se passaient pas si mal, à moins, bien sûr, qu’il n’ait déjà choppé un virus mortel. Tout d’abord, les gens parlaient visiblement un Amérangle standard qui n’avait pas évolué depuis les cent-cinquante ans qui les séparaient de son propre temps. Probablement parce que la crainte d’une dispersion culturelle avait renforcé l’apprentissage de tournures « correctes », et sévèrement éliminé toute déviation locale. (Sahul avait lu que cent ans de séparation pouvaient suffire pour rendre difficile l’intercompréhension entre deux groupes de même origine.) La seule expression un peu obscure était l’exclamation « par Vege ! » que le guide avait prononcée. Etait-ce une déesse locale ? Peu vraisemblable au vu du pragmatisme technologique qui servait de religion suprême depuis le début de l’ère spatiale.
Autre élément positif : son apparence n’avait choqué personne.
Enfin, le masque le protégerait, cachant les expressions de son visage ou de sa voix.

Au poste de garde, une matrone aux mèches blondes dépassant comme autant de tire-bouchons de son masque violine aux ailettes emplumées, le tança encore plus vertement, mais l’aida maternellement à enfiler sa tête dans une véritable cagoule noirâtre.
Il se regarda dans la glace et vit un espèce de bourreau de fantaisie. La dame rit à voir ses sourcils écarquillés sous les verres ovales.
-Vous pouvez en acheter un plus élégant dans n’importe quelle échoppe, dit-elle. Il y en a de très jolis gravés au sigle de Tycho. Mais, jeune homme ? ajouta-t-elle le doigt dressé.
-Oui, Madame ?
-Je vous demande de me rapporter celui-ci. J’en ai toujours besoin pour les touristes distraits !
-D’accord Madame, fit Sahul contrit et soumis, qui réfréna la question qui le travaillait : où s’adresser pour une chambre ? Mais il valait mieux ne point trop en faire et diviser les risques.
Il se confondit en remerciements et ressortit sur le « parvis ». Il n’avait rien de mieux à faire que déambuler en observateur attentif. Peu de gens étaient seuls, mais quelques personnes préféraient, comme lui, la visite solitaire et personne ne le regarda d’un air soupçonneux.
Où porter ses pas, maintenant ? Il n’avait que l’embarras du choix : des dizaines de portes donnaient autour de la place, et la règle de leur ouverture semblait simple : où bien elles correspondaient à des passages publics et elles s’effaçaient immédiatement devant lui. Ou bien, elles donnaient sur des coursives techniques ou des couloirs privés, et dans ce cas, elles restaient fermées. Sahul s’engagea au hasard et s’enfonça peu à peu dans un dédale, chaque segment étant peint d’une couleur différente correspondant à un anneau concentrique autour du parvis de la tour. L’ordre des couleurs était, en fait, celui d’un prisme aux longueurs d’onde allant de l’ultra-violet à l’infra-rouge. Quand aux niveaux, ils étaient numérotés de 0 à – 20. Plus facile que sur Terra XII, mais bien plus vaste également !
La chose la plus frappante était la présence envahissante de postes sanitaires, repérables à leur sigle composite fluorescent –une superposition de croix, de croissant et de fleur de lotus-.
Sahul se rappela alors que la décennie 150 avait été marquée par une véritable psychose de la maladie. Sur Terre, d’horribles épidémies plus ou moins déclenchées à l’aide de pathogènes fabriqués avaient tué des millions de gens au siècle précédent. Mais dans les bases confinées du système solaire, l’obsession de l’infection avait perduré, et s’était même amplifiée à mesure que sur la Planète mère le risque réel s’était atténué.
Tout n’était pas fantasmatique : par exemple, les « Luniens » étaient réellement sujets à des infections respiratoires systématiques qui redoublaient à chaque arrivée de nouveaux venus : salmonelles, staphylocoques cutanés et du rhino-pharynx. D’une façon générale, ils manifestaient une plus grande vulnérabilité aux infections (méningocoques, diarrhées, virus variés) sans qu’on sache exactement pourquoi, et ils développaient aussi quantité de nouveaux cancers (surtout des néoplasies).

Sahul se souvint aussi que la Lune avait une longue tradition d’hypocondrie. Première base au long cours, elle avait fait l’objet d’observations, d’expériences, de mises au point de soins pour d’innombrables pathologies de l’espace. Ainsi les « Luniens » étaient-ils fréquemment sujets… aux hémorroïdes et aux maladies de la peau, à cause de la macération dans des combinaisons, et des difficultés d’une bonne hygiène corporelle. C’est de cette expérience qu’avait émergé la tradition des grands jeux d’eau et des « solariums » à ultra-violets, comme équipements indispensables des Creuses, ou des vaisseaux de taille plus réduite.

Aux maladies proprement luniennes (sélénoses disaient les érudits), s’étaient ajoutés les maux que ramenaient tous les équipages au long cours, et notamment ceux qui construisaient les grandes bases péri-saturniennes situées à huit ans de la lune. Même en hypogravité « normale », la force des muscles extenseurs de la jambe sur la cuisse régressait, ce qui produisait une « intolérance orthostatique » au retour, (en clair : les gens ne tenaient plus debout, même à un demi G) . Et ce n’était pas tout : leur cœur devenait paresseux et fibrillait à la rentrée en pesanteur, sans pouvoir faire face à la demande de sang des extrémités des membres. Beaucoup s’évanouissaient au retour sur terre et un pourcentage non négligeable mourrait. Pour ceux qui ne rentraient jamais, il y avait encore le mal de l’espace chronique et parfois mortel, que le cocktail SPA (scopolamine, phénothiazines et amphétamines) ne parvenait guère à contrôler longtemps.

Mais le plus grave des maux restait la décalcification qui atteignait 8% du calcium total du corps après 170 jours de microgravité, l’atrophie musculaire et la déminéralisation osseuse entraînant une fragilisation de la colonne vertébrale, surtout lors des sorties extra-véhiculaires. En même temps, la déshydratation liée à cette hypercalciurie entraînait un étrange retour de la maladie de la pierre des bergers du XVII e siècle (la lithiase urinaire) ! Quant à l’injection de calcitonine, elle provoquait une calcification mal répartie : on se retrouvait avec des phalanges énormes et bientôt bloquées !

Jusqu’à l’invention des Creuses, on compensait tout cela très insuffisamment par la bicyclette ergométrique, les extenseurs mécaniques, les vêtements “pingouin”, tous les « jeux de mains ». Malgré ces palliatifs, les gens revenaient avec des jambes atrophiées, s’évanouissaient au retour, et pour nombre d’entre eux finissaient leur vie dans des petites voitures.

Sahul remarqua également que toutes les intersections comportaient de petites Balises dédiées à un joli visage de femme, et surmontées des lettres gravées : VEGE.
Il se frappa le front : bien sûr ! Vege n’était pas du tout une déesse, mais un mot artificiel composé de quatre lettres : V,E, G, E.

A force de raisonner sur l’expérience lunaire et interplanétaire, on avait fini par comprendre que l’animal humain ne pourrait survivre à des conditions de vie « non-terrestres » qu’en obéissant à des tables de la loi physiologiques, ainsi résumées dans tous les manuels par les fameuses quatre lettres.

-V, pour Végétation (assez de plantes pour alimenter une atmosphère saine)
-E, pour Espace (pour éviter à tout prix la promiscuité, permettre la variété non contrainte des mouvements, et la vue lointaine)
-G, pour Gravité (au minimum égale à 3/4 de G)
-E, pour Eau (pour créer un cycle atmosphérique, se baigner et éviter l’épuration chimique).

Si l’on ne réunissait pas ces quatre conditions, prises en un sens généreux, on allait au devant d’inévitables maladies, d’accidents, voire d’hécatombes ou de massacres consécutifs à des folies collectives.

Malgré cela, VEGE était une figure idéale, une déité abstraite qu’il était difficile d’atteindre. Par exemple, si l’on parvenait à produire une atmosphère à la pression proche de la Terre (760 mm H G), alors on démultipliait les risques d’incendie ! Créer de vastes volumes rencontraient un autre paradoxe : la moindre avarie, le feu ou la pollution bactériologique endogène pouvaient se transformer en anges exterminateurs. Il fallait des compartiments isolables.


Quelque chose grattait désagréablement les poils de la poitrine de Sahul. Tout à ses remémorations intensives, il n’y prêta, tout d’abord, pas garde. Puis il se frotta machinalement et sentit un objet dur. Il ouvrit le col de sa tunique et saisit… la pièce fétiche collée sur son sternum…
Il détacha son bracelet et constata qu’il ne recouvrait plus rien : c’était donc bien le même objet qui avait « sauté » ou s’était translaté contre son torse. La pièce s’était laissée décoller sans effort, mais elle émettait une chaleur douce, comme par pulsations.
Sahul explora des yeux l’environnement, se retourna, esquissa de brêves incursions dans des couloirs collatéraux, mais ne nota rien de remarquable. Des enfants jouaient, sur un banc, à soulever leurs masques et se faire des grimaces, puis à rabattre les masques dès qu’un adulte passait. Ils portaient des uniformes en biparti noir et rouge, différents des tenues bariolées des « touristes ». C’était sans doute quelques spécimens de la jeune génération des Permooners (Luniens permanents), au sortir de l’école ou en stage buissonnier… Il se sentit immédiatement en complicité avec eux, mais éprouva aussi un brin de jalousie : sur Terra XII, on ne pouvait pas se défouler gentiment sur le dos d’étrangers, ni apprendre d’eux des histoires extraordinaires d’outre-planète.

Sahul avisa un homme assis sur un siège sculpté dans le régolithe, et qui semblait se morfondre. Le filtre de son masque jaunâtre était encombré d’impuretés et sa combinaison de réglane sale jurait avec la méticuleuse propreté de l’environnement. Etait-ce un… clochard ? ou un fou ? Luna tolérait-elle ce genre d’écart ? En un sens, c’était rassurant. Mû par une impulsion irraisonée, il s’approcha.
-Bonjour, monsieur, je suis un peu perdu et…
-Te fatigue pas, répondit une voix métallisée. J’suis pas guide à touriss. J’connais pas les musées. J’ai pas assez de crédits pour çà, de toute manière.
-Ah ? mais vous vivez sur Luna, tout de même, et vous connaissez…
-Non,rien de rien. J’suis même pas du coin, et je suis pas d’ailleurs non plus. Tu as entendu parler des Trangins ?
-Les Frangins ? Oui, un peu.
L’homme émit le crachotement d’un audiophone défectueux, ce qui pouvait passer pour un rire.
-Mais non, Tran- tran, comme trangin, quoi ! Les Frangins, c’est sur Terre, les gars qui vivent dans l’entre deux. Nous, c’est les gens du transit. On quitte jamais le transit parce qu’on n’a pas de papiers..
-Ah bon. Et vous êtes.. nombreux ?
Nouveau rire rocailleux.
-Non, t’inquiète pas ! On va pas prendre le pouvoir. Sur Luna, nous ne sommes que deux, ma vieille et moi. Mais il y en a plus sur les colonies de Saturne.
Je ne sais pas pourquoi les mecs vont là bas, c’est infernal, il paraît, on vous restreint même l’oxygène. Ici, au moins, on respire gratuitement. On craint pas la cyanose. Mais pour le reste, c’est autre chose…
-Vous vivez ici, dans la ..rue ?
Le rire s’étrangla.
-Non, non, Petit ! Tu sais bien que les lois du DIEU sont précises : tout individu résidant dans une Base ultraterrestre doit être logé et nourri à l’égal de tout autre. Pas de problème…. Officiellement ! En fait ils ont des gourbis à côté des postes de sécurité, avec des barreaux et des portes coupe-feu. Pas de table, pas de Com. Rien qu’une plaque de ferraille avec deux couvertures. Et je te parle pas de la ration. De la vraie merde à la spiruline. T’as l’impression de roter de la salade toute la journée… Mais je t’ennuie avec ces bêtises, Petit.. Comment çà se fait que tu t’intéresse à un Trangin ?
Personne ne le fait, d’habitude. Les gens sont bien dressés.
-En fait, dit Sahul, j’ai …
-Bon, vas-y, accouche !
-J’ai perdu mes papiers.
L’homme enleva son masque pour cracher, et ne le remit pas. Un cercle de crasse entourait sa bouche sinueuse et fissurée. Les rares passants s’écartèrent davantage d’eux, mais il semblait n’en avoir cure.
-C’est quoi ct’histoire ? Tu t’moque de qui ?
-Mais de personne, je vous assure, je n’ai pas de documents d’identité et je…
-Tu peux pas les perdre, coupa l’homme grimaçant, vu qu’il suffit d’un contact avec le doigt ou le fond des yeux pour retrouver ton identité. Moi, c’est du sérieux, on ne sait pas qui je suis. J’étais dans une clinique, après un accident de travail, qu’ils ont dit. Mais pas moyen de retrouver mes coordonnées génétiques ! Depuis, ils m’ont expulsé de l’usine et je dois errer ici, sans même pouvoir aller sur la Terre patrie !
Sahul se tut, se mordant les lèvres.
-Bon, se radoucit l’homme. Maintenant, dis-moi pourquoi tu me racontes ces charres… Tu cherches de la dope ? Du glimax ? J’en ai pas mais je peux te dire où en trouver ..
-Non… Là en fait, je cherche seulement un coin pour dormir et un peu à bouffer, et je n’ai pas d’argent.
-De crédit tu veux dire ? Tu parles comme dans les livres d’autrefois. Tu es tombé…de la lune ? De toute façon, t’as pas besoin de crédits pour te servir aux distributeurs de spiru. C’est dégueulasse, mais on n’a plus faim et on reste en bonne santé. Pour le lit, par contre, tu dois demander à un poste de sécu, et ils vont te faire regretter ta mère…
Devant l’air abattu de Sahul, l’homme prit un air compatissant.
-Bon tu fais une fugue, ou tu suis une amoureuse. Je vais pas te demander de raconter ta vie.
Il sauta du siège, bien plus vivement que Sahul ne l’aurait cru possible à l’allure ravagée du personnage.
-Viens, je vais te passer ma piaule le temps de te reposer. Je l’occuperai pas avant trois heures…
Il se retourna
-A moins que tu sois dégoûté et que tu craignes d’attraper des puces ? ou pire, la gastro du siècle ?
-Non, non, vous êtes gentil.
L’homme se figea.
-Gentil ? Bon Dieu, çà fait mille ans que je n’avais pas entendu cette expression ! çà fait du bien ! Serre moi la pince à l’ancienne : je suis Léo The Toto.
-Euh, enchanté, Léo !
-Allez viens, mon gars. A pied, çà fait bien une heure. C’est au 34e niveau.



40

Le Censor éteignit tous les écrans, sortit du bureau des Gardes par la porte d’acier, monta un étage et fonça vers l’appartement de la Commanderesse.

Il avait pris sa décision, même s’il ne disposait pas encore de toutes les informations souhaitables. Il n’avait plus hâte de connaître les résultats de l’interminable enquête de Zgav, car il avait d’ores et déjà posé des actes irréversibles. Ilnara n’était pas dupe des mesures de « protection » dont elle était l’objet depuis deux jours. Bien qu’il ne lui ait rien déclaré officiellement, elle constatait qu’elle ne pouvait plus en sortir sans son ordre, ni communiquer directement ou seule avec l’équipage et la population.

Elle ne savait pas, en revanche, qu’il avait fait pré-enregistrer des messages avec sa voix, en les modifiant pour les actualiser et en les mélant à des passages entièrement manipulés. Ces messages un peu monotones suffiraient à calmer les gens pendant une quinzaine de jours. Après quoi... le test de Türing imposerait à nouveau sa loi d’airain : les auditeurs attentifs découvriraient des aspects artificiels, des répétitions incongrues, et feraient analyser le donné. Très vite, les conseillers urbains se réuniraient, prendraient le pouvoir, rallieraient la majorité des casernes. La Mesa serait prise d’assaut, ses soldats d’élite descendus un par un. Enfin, Ilnara libérée, Zgav et sa police arrêtés et lui lynché, d’une façon ou d’une autre. A moins de procéder à un massacre –et à de dangereuses destructions- pour lesquels il n’avait aucun goût.

Quinze jours donc, pour mener à bien une opération des plus délicates, pour laquelle l’accord d’Ilnara était néanmoins requis, tout du moins, avant que le dossier de Zgav ne soit correctement monté.
Il allait falloir convaincre une femme courageuse et décidée, une Ar irréductible, de se plier au bon vouloir de son Vizir de basse extraction Mer.

Il s’arrêta sur le petit palier de marbre noir et lança, comme à l’adresse d’un fantôme.
-Ilnara ? Puis-je entrer ?
-Vous savez bien que vous pouvez tout, répondit une voix excédée. Vous avez pris les commandes domotiques de la Mesa. Je ne peux pas refuser.
-Non, je n’entre pas chez vous sans votre permission. Je me permets d’insister car nous avons des choses très importantes à discuter.
-Entrez donc, soupira la Commanderesse.

Il s’inclina devant elle selon le protocole habituel.
-Faites vite, Volpol, toute cette comédie est inutile.
Mais le Censor était décidé à jouer le jeu jusqu’au bout.
-Je souhaite seulement que vous m’accordiez les pouvoirs d’Urgence pour un temps limité, Commanderesse ! Rien d’autre. Pourquoi dramatiser ? Je ne comprends pas votre… réticence. Les mesures de sécurité dont vous faites l’objet sont de pure routine, vous le savez bien ! Nous avons déjà fait ce genre d’exercice d’alarme sans que vous vous en offusquiez !
-Vous n’obtiendrez rien de moi sinon par la force.
-Mais je ne veux rien de vous, sinon une brève délégation, Madame ! Sans parler, bien entendu d’une supplication de ma part, que vous connaissez bien, qui ne concerne que nous, et qui remonte à fort longtemps !

Patiemment,Volpol joua de tous les registres : séduction, menace, retour au ton mielleux, colère à nouveau, et de nouveau son sourire de vieux félin.

Ilnara était épuisée. Elle s’était assise sur le bord de la fontaine de la grande chambre, et jouait, résignée avec l’eau pure.
-Finalement, que veux-tu de moi ? Je ne comprends rien. Tu me dis que je peux aller où je veux, mais comme par hasard aucun modin ne fonctionne quand j’en demande un. Tu m’a en fait placée en état d’arrestation, mais tu voudrais me faire croire –contre l’évidence- que je suis encore libre. Tu veux me dicter un discours à la Chambre, mais tu crains que je ne lise pas ton papier, alors que je t’ai promis de ne pas déclencher de scandale pour ne pas mettre en danger mes partisans. Tu me dis que tu m’aimes encore, -comme si tu m’avais jamais aimée- mais j’entends derrière cette affirmation quelque chose de sombre, voire de sinistre… Tu veux m’épouser mais tu reconnais que ta demande en mariage n’a aucun sens, du fait de la disparité de nos histoires familiales. Tu me demandes ce que j’en pense, mais si je te le dis, tu te mets en colère, tu hurles et tu me réduis au silence…
Elle se tourna vers lui, son regard le traversant vers un lointain invisible.

-Je pense que tu veux te débarrasser de moi, Volpol, mais que tu cherches à te convaincre toi-même, à te donner bonne conscience. Tu voudrais pouvoir te dire que je l’ai bien cherché. Et tu enrages, parce que je ne te laisse pas vraiment de prise.

Volpol secoua tristement la tête, ses mèches rousses balayant ses joues sillonnées d’un réseau de ridules, trop creuses pour être dûes à la seule érosion du temps.

-Tu ne me laisses pas vraiment le choix. Mais je ne suis ni un assassin, ni un dictateur, Ilnara. Les choses vont mal, tu le sais. La délinquance explose partout dans les cités. Corruptions, indisciplines, drogues… Ton gouvernement ne maîtrise plus rien. Et cela pourrait être encore supporté s’il ne s’y rajoutait pas maintenant une forte probabilité de danger extérieur…

Ilnara haussa les épaules :
-Tu sais parfaitement que ces rumeurs, délirantes, reviennent environ une fois tous les deux ans. C’est le sort commun de toutes les Creuses. Un phénomène connu, bien qu’inexplicable…

Volpol la coupa violemment :
-Il ne s’agit pas de çà ! Nos corrélateurs ont découvert un écho proche, probablement dans un hyperespace en contact avec notre position. Cela corrobore des rapports plus anciens. Les spécialistes pensent qu’il s’agit d’une balise Schnertz , un modèle construit il y a un siècle environ, pour obtenir des orbites de surveillance discrète autour des Creuses. Officiellement, nous n’en n’avons jamais eu. Comment se fait-il alors que tous les ordys produisent par inférence de belles ellipses qui ramènent immanquablement l’objet mystérieux à proximité de Terra XII ?
-Ils sont programmés pour réaliser des figures géométriques, tout simplement !
-Absurde ! aboya Volpol. Je crois qu’il y a un engin qui nous suit, ajouta-t-il plus doucement, et qui est probablement empli de gens plus ou moins hostiles à notre égard. Je veux maîtriser parfaitement la situation. Pour régler cette affaire, je veux pouvoir prendre les décisions qui s’imposent : procéder s’il le faut à un assaut, neutraliser les ennemis possibles, et surtout nous emparer de leur véhicule. Tu le comprends ?

Ilnara resta muette. Il eut une mimique désolée et continua :

-C’est la raison pour laquelle, je préfère que tu n’intervienne pas, et connaissant ta .. vivacité et ta propension à donner des ordres parfois intempestifs, je prends toutes les précautions pour que tu ne puisse interférer en l’affaire.
-Belle périphrase pour justifier que tu m’enfermes dans mes propres appartements.
-Tu… tu n’es pas enfermée, balbutia Volpol, mais si tu montres trop de mauvaise volonté, comment veux-tu que je puisse éviter de…
-de m’arrêter ? de me jeter en prison ? Mais dis-le !
Qu’est-ce qui te retient, Censor ? Il y aura, en tout cas, une chose que tu n’obtiendras jamais de moi, c’est une approbation officielle de tes agissements !
41

Georges Washington Bish-Jr allait refermer la fenêtre lorsqu’un vague éclat métallique effleura son regard sur la gauche. Il ouvrit en grand le battant et se tordit le cou pour mieux voir. Il y avait quelque chose d’arrondi et de brillant, de cuivré, qui était tombé dans la douve et s’était incliné contre le mur de l’édifice. C’était à portée de main, mais il valait peut-être mieux d’abord reconnaître l ‘objet en question.

Georges Washington prit tout son temps. Il glissa un dix de cœur en marque-page de la « Conjuration », et avala une gorgée de jus de chaussette yankee. Puis il souleva sa masse flottante et choisit la clef de la petite poterne latérale, bien rangée sur un tableau de centaines de trousseaux. Il enfila des gants de travail de cuir blanc et s’empara d’une grosse lampe-torche. Enfin paré, il se dirigea lentement vers la conduite de sortie, qui le contenait à peine.
La petite porte de fer s’ouvrit en grinçant et George Washington s’engagea dans l’étroite montée, ses pieds dérapant sur les marches gluantes de feuilles d’érable pourrissantes. Il y avait aussi un ou deux rats morts et le gardien se promit de venir nettoyer l’endroit dès le lendemain.
La chose luisait doucement dans la pénombre de la douve, reflétant les grands lampadaires baroques de la rue. Il s’agenouilla pour mieux voir et brandit sa torche.

C’était indubitablement un œuf de cuivre. Tombé du coq de l’église catholique voisine , sans doute !

George Washington se baissa et ramassa l’objet qui tenait dans ses main scomme un petit potiron. Il fut surpris par le poids : l’œuf était plein, et d’un métal lourd. Du plomb recouvert d’une feuille de cuivre ? Ou bien du platine ?

La surface était lisse et sans ouverture, ce qui excluait l’hypothèse du gland de grille forgée décapité par le vent, ou celle d’un embout de hampe de drapeau, en provenance d’une des ambassades qui fourmillaient dans le quartier.
Le gardien réintégra sa tanière, pour mieux observer la chose à l’abri, au chaud et à la lumière crue.
Posé sur le formica immaculé, l’œuf resplendissait d’un éclat tendre. C’était incontestablement un beau travail, même si l’on ne pouvait pas y déceler de signature gravée ou tamponnée.

Mais, Georges Washington rêvait-il, ou bien l’impression qu’il ressentait au bout de ses doigts quand il le touchait était-elle transmise à travers ses gants ? Il fallait en avoir le cœur net. Il se débarrassa de ceux-ci et trouva le métal effectivement tiède, presque chaud.

Le gardien pensa aux histoires de radioactivité et de là aux affaires de bombes, ou d’anthrax. Une angoisse l’étreignit. C’était moins la peur de la chose elle-même, que la quasi-certitude d’être viré, s’il n’avait pas exécuté les consignes d’alerte obligatoires. Il se leva précipitamment et, fébrile, composa le numéro de la garde nationale, responsable de la sécurité des sites officiels.

42

Emilio Boscione n’était plus sûr de rien. Il s’était attendu, très vite après la mort foudroyante du sinistre Anthès, à une attaque en règle de son refuge par les troupes de G&0. Bien sûr, une telle éventualité impliquait que tout son raisonnement sur les vrais maîtres de l’agent terrien fût exact. Il avait beau consulter ses archives portables récentes, rien n’indiquait qu’il eut pu délirer lors de son escapade ches les Fourriéristes. Il n’avait pas rêvé la présence du message impliquant son intervention dans la capitale nord-américaine au XXe siècle, sur les écrans com. des gangsters de Fourriéristes. Certes, il était possible que le message codé ne fût accessible qu’à une personne, pour ainsi dire embarquée clandestinement dans la Fourrière. Mais cela ne changeait pas grand chose, car cette personne pouvant accéder au central com. du Q.G, ne pouvait être qu’un personnage capable d’influer –directement ou indirectement- sur les décisions prises par la bande.

Dans le doute, il avait placé l’Antre de Silence en état d’alerte maximale, ce qui consistait à ralentir le temps réel dans une sphère de vingt km de diamètre. Mais l’opération, fatale pour les êtres vivants passant au voisinage, était instable, imprévisible dans ses conséquences sur les Coms. De plus, si elle était remarquée par ses ennemis, la Stase pouvait leur mettre la puce à l’oreille.

Mais, a priori, il restait possible qu’ils ne se doutent absolument pas du rôle réel tenu par le « Fou de Silence » -comme ils aimaient l’appeler - dans la mort d’Anthès. Et, après tout, comment sauraient-ils quoi que ce soit à ce propos ? Ils savaient, certes que Boscione était capable de translater de grands objets – ils en avaient été les victimes directes ! - et qu’il pouvait intervenir dans l’espace-temps au travers d’impressionnantes intempéries induites.

Et puis, à supposer que Gandril et Olnah aient été tenus au courant de certaines de ses interventions sur Terre, il n’était pas prouvé qu’ils aient compris son « modus operandi ». Comment auraient-ils pu être absolument sûrs sûrs qu’Anthès n’avait pas été la victime du halo d’intempéries furieuses qui avaient accompagné l’abattage de l’obélisque de Washington ?

Les heures passèrent, telles de grands blocs de vide gris. Boscione s’ébroua, régla sa couronne d’épines sur « perception temporelle normale », et se transfusa un dopant à la caféine. Au troisième tour de cloître en petite foulée, il reconnut qu’il avait paniqué. Il décida de mettre fin à la Stase. Il tira sur le grand levier de bronze en forme de tête de serpent, ce qui abolit le superchamp magnétique circulant autour de l’Antre. Rien ne se passa. Seuls de petits tas de plumes éparpillés par les migrateurs nichés dans la bruyère témoigneraient d’une fulgurante épidémie de prurit aviaire.

Emilio pouvait désormais se consacrer à la surveillance du processus de l’Oeuf, au cas où Anthès n’ait pas été seul sur le coup. Tous ses espoirs étaient logés par cette petite chose. Elle le portait lui-même et ses espoirs, comme une équation fractale auto-génératrice.

Patience ! Il lui fallait probablement discerner plus subtilement les manifestations étranges de la PRESENCE, au fond peut-être pas nécessairement hostile, et le traitement à réserver aux crapules locales. Le moment de réagir à G&0 – qui fomentaient sûrement un mauvais coup - viendrait certainement. Il espérait obtenir pour cela un renfort prochain. Il sentait que l’âme tendre et résolue sur laquelle il comptait pour l’action, s’approchait à tâtons, par essais-erreurs de plus en plus fructueux. Il en était ému. Profondément.

43

Léo the Toto avait adopté Sahul comme mascotte. Sorti la « nuit » pour de mystérieuses dérives, il lui ramenait chaque matin un assortiment de délicieux aliments, sans doute –il ne voulait pas le savoir- ramassés à temps dans les poubelles, avant le passage du robonettoyeur. Léo lui avait même cédé le « beau matelas », à peine moins crasseux que la paillasse de plastique où il avait imprimé sa présence en une empreinte noirâtre.
Depuis dix jours que le jeune homme était arrivé sur Luna, il avait arpenté toutes les coursives autorisées, exploré tous les recoins, mais chaque soir, il devait revenir bredouille à la tanière de Léo, une sorte de placard métallique coincé entre deux tuyères de chauffage.
A défaut du contact espéré avec son père, Sahul n’avait pas réussi à s’engager dans la moindre relation durable avec les « Normaux », et la seule qu’il ait tentée –avec un étudiant terrien à l’allure décontractée-, avait failli tourner à la dénonciation sanitaire.
Aussi répugnant fût-il, le clochard était l’humain le plus tolérant et le plus aimable de ce monde bizarre. Sa conversation était passionnante et il en avait appris beaucoup plus sur la réalité de la Lune que dans ses encyclopédies mémorisées.

Mais il n’aurait pas fallu pas que cette situation s’éternise. D’autant que, de son côté, Léo témoignait d’une curiosité de plus en plus dérangeante à son égard. Sahul s’était taillé un récit de vie sur mesure, en rassemblant ses souvenirs scolaires de la vie terrestre. Il avait inventé un village natal du fond de NorteAmérique, aux confins de l’Ardom et du grand Vicdom de New York. Il s’était imaginé un père et une mère agripagistes, un chien courant, une petite sœur Noémie, et tout un chapelet de petites histoires de voisins jaloux et de Frangins dangereux qui sortaient du bois à l’improviste. Léo l’écoutait attentivement en hochant la tête, les yeux grands ouverts, habités par un rêve éveillé. Ensuite, il restait muet assez longtemps, puis il posait une question incongrue, sur la couleur des oiseaux, ou la taille des nuages, ou encore le revêtement des routes, et gobait la réponse comme un enfant.
-Une chose m’étonne, Gamin, dit-il un soir, l’air profondément perplexe.
-Laquelle, Léo ? demanda Sahul un peu sur ses gardes et se préparant à peaufiner ou à rectifier un mensonge.
-Eh bien, tu n’es pas comme les autres .
-Que veux-tu dire ?
-Tu n’as pas le mal des structures…
-Qu’es-ce que c’est ?
-Je ne sais pas le nom savant. Claustrofolie ou quelque chose comme çà. Tu n’as pas la claustrofolie.
-Eh bien ?
-Eh bien, ce qui est curieux, c’est que tous les Terriens qui viennent ici l’attrapent au bout d’une semaine. Ils ont des fièvres, des vertiges, ils sombrent dans les idées noires, ils tournent en rond. Au bout d’un mois, certains font des conneries, comme essayer d’ouvrir des portes de sécurité sur l’extérieur… Il faut les avoir à l’œil. Mais toi, pas du tout… Comme qui dirait que tu aurais passé ta vie ici !
-Oui, je m’adapte bien, hein ?
-C’est çà qui est pas normal. Il n’y a que les gens nés ici, les permooners, qui n’ont jamais le claustrochose. Et il y a autre chose, Petit. Des fois tu racontes des trucs impossibles.
-Co.. comment, impossibles ?
-Ben oui, par exemple que tes parents avaient apprivoisé un petit Frangin. Çà, c’est rigoureusement impossible, parce que les gens de Terre, qu’ils soient Ars, Mers ou Chans, détestent les Frangins. Imaginons qu’une personne ait des relations amicales avec un type de la Frange, il serait dénoncé immédiatement par tout le monde. Donc tes parents auraient dû aller en prison, au lieu de nourrir un petit sauvage à la becquée, comme au zoo.
_Mais puisque je te dis que…
-Te fatigue pas, Petit. Je crois que tu me mens un peu. Je ne t’en veux pas, remarque, tu as tes raisons.
Il soupira :
-Mais c’est dommage, parce que je suis ton ami. Si tu as vécu dans l’Usine comme clandestin, ce n’est pas moi qui te dénoncerai.
-Hem… Tu sais bien que ce n’est pas le cas, tu connais tout le monde. Et puis pourquoi t’aurais-je raconté des histoires, hein ?
Le ton de fausset ne rendait pas le propos très crédible et Sahul, qui en était conscient, déglutit.
Léo se leva, et découvrit son sourire à trous.
-T’en fais pas ! Ya pas de problème. Un jour, peut-être, tu me diras. Et alors, crois-moi, tu ne le regretteras pas.
Le Clochard lunien ramassa les sacs crasseux, l’un pour les objets dont il faisait commerce, l’autre les aliments et le troisième pour sa collecte de rats (2 universos par bête morte ramenée à un poste sanitaire). Il connecta les fils dénudés qui tenaient lieu de bouton de porte et les battants se désenclenchèrent avec un long gémissement. Léo regarda à gauche et à droite pour s’assurer que la coursive de service était vide et se lança.
-A ce soir, Petit. N’oublie pas de fermer le passage B si tu sors…
-Léo, attends !
-Quoi encore, je vais louper les petits déj, si tu me retardes.
-Ecoute, je vais tout te raconter… La vérité vraie .
-La vérité vraie ? répéta le vagabond de Luna, et il éclata d’un rire tonitruant qui faillit déchausser ses incisives branlantes.
-Bon, dit-il enfin en essuyant les larmes qui coulaient abondamment sur ses joues ravinées. On va se passer de petits déj avariés.
Il referma posément les portes en manuel et se rassit.
-vas-y, allonge !
-Oh, le problème, c’est que c’est encore plus incroyable que les mauvais baratins que je t’ai servis.
-Merci de la confiance. De toute façon, j’adore l’incroyable.
Sahul se demandait par où commencer. Et puis à quoi lui servirait de dire « toute la vérité » à ce vieux débris ? A rien sans doute, sinon à se défouler. Mais c’était trop tard. Il éprouvait un intense besoin de partager ses souçis. Peut-être Léo, mis au courant de sa quête, pourrait-il lui donner un indice quelconque.

44

Solaine, recroquevillée en fœtus dans les plis du divan-vivant, gémissait, pénétrée de rêves réalistes. Volpol se penchait sur elle, puis fondait comme un glaçon, changeant le sol-miroir en piscine agitée de vaguelettes. Un second Volpol émergeait d’un des gouffres voisins, flottait vers elle, se penchait à nouveau, et fondait. Un troisième, un quatrième, un cinquième, sans fin, au rythme même de l’horloge atomique qui pulsait devant elle comme une étoile lointaine. Chaque Volpol essayait de lui dire quelque chose, mais sa bouche se déformait, gouttait, se soudait en glace fondante avant qu’il ait pu articuler quoi que ce soit.
Solaine étouffait. Elle aurait voulu se réveiller mais c’était impossible. Elle savait qu’elle serait la prochaine victime sacrificielle, qu’on lui arracherait le cœur, qu’on ferait des bandelettes avec sa peau encore chaude pour les plaquer sur le corps nu de la prêtresse sacrifiante.

Elle se réveilla en sursaut, hurlante. Le masque de Volpol était toujours devant elle, penché, vaguement souriant, la main lui serrant l’épaule affectueusement. Elle hurla de nouveau, tenta de s’arracher à l’étreinte horrible. Elle enfouit son visage dans le cuir, le redressa : la vision n’avait pas disparu. Ce n’était pas un rêve.
-Attends, dit doucement le Prince, n’aie pas peur, je vais te libérer du Divivant, mais il faut un peu de temps. La bête doit être caressée adéquatement.
-Qui, qui êtes-vous ? haleta Solaine. Elle voyait avec appréhension les longs doigts pétrir le cuir, de plus en plus près de son corps.
-Je suis ce que tu sais : une image. L’image d’un autre. Mais je vis aussi. La nuit , les Thales croient que je dors en sommeil cataleptique. Mais c’est faux. Je veille. J’écoute. Je sais.
Les doigts osseux se rapprochaient de sa cuisse et soudain Solaine se détendit comme un ressort, se détacha du divivan dans un bruit d’écorce arrachée, bondit à distance, et s’arrêta à grand peine derrière un pilier.
-Où vas-tu, Jeune Fille ? Si tu dépasses l’enceinte sacrée, tu vas réveiller les Striches. Elles te ramèneront ici, et cette fois je ne pourrai plus revenir.
Solaine hésitait, frémissante, frottant la peau de ses cuisses endolories.

La voix tranquille, feutrée, continua :
-Pense-tu que si j’avais voulu te violer, j’aurais commencé par te libérer ? Sois raisonnable. Ecoute ce que j’ai à te dire.
-Dites, alors, mais ne cherchez pas à venir près de moi.
Le Prince se recueillit en lui-même. Son étrange ressemblance avec le Censor s’atténuait dans cette posture sage.
-Je ne parlerai pas plus fort, car les Striches ont l’oreille fine. Sache d’abord que je suis aussi un peu ton père. J’ai été cloné alors que tu avais dix ans. Mes cellules se souviennent de cette paternité, et surtout mes neurones, qui ont gardé une grande partie des souvenirs d’Arlou… deVolpol. Mais je n’ai pas hérité de sa destinée agressive et j’ai été placé d’emblée dans une position de pouvoir mystique, qui comble tous mes désirs. Je ne cultive plus l’ambition. Au contraire, j’aspire au repos, à la contemplation. J’ai été conditionné pour cela, dès ma « conception ».

-Qu’est-ce que vous voulez de moi ?
-Rien. Enfin, je ne veux pas que tu sois livrée à Volpol, comme la Skoule l’a décidé, même si cela lui en a coûté.
-Livrée à Volpol ?
-C’est le terme. La police de Terra XII a l’ordre de t’intercepter dès que la Balise sera renvoyée dans l’espace 1, à proximité de la Creuse. Elle doit te conduire immédiatement au centre de sécurité de Honshin, où tu seras torturée pour donner toutes les informations concernant la bibliothèque Fortenot et le fonds Zmylovsky. Ensuite les Sécuraptors auront toute licence pour en finir avec toi.
-Comment savez-vous cela ? demanda Solaine, médusée.
Elle crut voir se dessiner un mince sourire sur la face blème.
-Je ne sais pas très bien comment. Mais c’est un fait. J’ai un informateur privilégié.
-Vous communiquez avec Terra XII ?
-Je n’ai pas besoin de communiquer. Mais laissons cela. Nous perdons du temps. Je dois te convaincre de venir avec moi, je dois te mettre à l’abri.
-Où cela ?
-Très loin. Dans le Hier-demain.
-Je ne comprends pas…
-C’est trop difficile et trop long. Fais moi confiance. Viens.

Une forte envie de nausée envahit Solaine aux abois. Elle ne voulait, en aucun cas, se rapprocher de ce long cadavre à la voix de velours. Mais ce qu’il lui avait appris était horrible.
-Je ne vous crois pas. Vous fabulez, pour je ne sais quel motif. Jamais Volpol ne me ferait … tout cela. C’est absurde.
-Il devient fou. Il pense que tu sais quelque chose de vital pour lui. Il a séquestré Ilnara, et c’est une course de vitesse pour lui avant que la population de la Creuse ne se révolte. S’il te fait parler avec les méthodes « dures », il ne peut plus ensuite te laisser vivre.
- Séquestré Ilnara ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
-Volpol a pris le pouvoir sur Terra XII, soupira le Prince. Il a décrété l’état d’exception. Il dispose d’une centaine d’heures avant de devoir s’expliquer devant le conseil de la Creuse. Ensuite, tout peut très mal tourner pour lui, car la plupart des Ordres, civils ou techniques, ne lui sont guère favorables.
-La Skoule est en contact avec lui ?
-Pas directement. Il ne sait pas où elle est ni qui elle est. Il sait seulement que tu te trouves dans la Balise et que celle-ci passera à proximité de la Creuse dans quelques heures. Il le sait parce que les instruments de bord lui indiquent le remous gravifique où doit réemerger la Balise.
-C’est quoi, cette Balise ?
-C’est un ancien satellite technique de la Creuse, produit pour sa construction sur l’orbite de Titan, et maintenu pour des expériences à distance. Je crois que c’est le premier capitaine de Terra XII, un certain Liandro Fraga, qui l’avait modifiée dans ce but. Comme il n’y a pas de hasard en ces matières, je pense qu’il connaissait un passage physique entre Gâ et la Creuse. J’ignore comment il disposait de ce savoir extraordinaire, après quoi tout le monde court. Mais il est de fait que la Balise est une sorte de navette matérielle entre nos deux vaisseaux. Elle apparaît à l’intérieur de notre croûte environ une fois toutes les trois années locales. Personne ne s’en aperçoit, sauf la Skoule et moi, qui disposons des outils d’observation nécessaires.

-La fois précédente, je veux dire, quand la Balise est venue près de Gâ, est-ce que quelqu’un s’y trouvait ?, hasarda Solaine, l’air de rien.

-Bien sûr, dit tranquillement le Prince, un doux sourire éclairant son long visage. Et tu connais très bien cette personne : c’est Sahul Fraga, le fils de Liandro. Ton ami. Il a emprunté comme toi un scaphandre autonome et a atterri sur une côte sauvage du Continent. Là, il a rencontré plusieurs mécanimaux qui l’ont effrayé et l’ont pris en chasse. Il est vite remonté dans son engin, je te prie de le croire ! Je dois te dire que je n’étais pas pour rien dans l’affaire. Je suis assez doué dans le contrôle robotique, et mes Rhomards agitaient des pinces réellement coupantes ! Mais si les Thales avaient aperçu Sahul, elles l’auraient tué, dépecé et dévoré, sans même en parler à la Skoule.

Solaine demeura silencieuse, frappée de stupeur.

-Allons, viens maintenant, reprit l’homme. Nous devons sortir d’ici avant l’aube automatique.
-Ne m’approchez pas, rugit la jeune fille.
Le Prince suspendit son souffle, mais rien ne se passait du côté de l’abri des Thale. Ses bras retombèrent le long de son corps.
-Je ne peux pas te forcer. Ecoute, tu as une autre solution. Attends le matin sur le Divivan. La Skoule viendra te chercher en personne, très triste, mais résolue. Elle pense ne pas pouvoir agir autrement. Suis-la docilement, et juste avant d’entrer dans le couloir de sortie, jette-toi à droite dans la première cascade. Ne regarde pas le trou, sinon tu ne sauteras pas. N’aie pas peur, il y a un antigrav ascensionnel. Il te prendra en charge et tu descendras doucement jusqu’au centre de la planète. La Skoule ne pourra pas te suivre, à cause de certaines clefs que j’ai positionnées. Une fois arrivée dans l’habitacle central, tu disposeras d’environ une heure pour agir. Je te joindrai sur la com. Intérieure et je te dicterai les gestes à faire.

-Pourquoi tout cela ?
-Tu dois me faire confiance. Je te le dirai dès que tu seras hors d’atteinte de la Skoule.



45

-Evidemment ! dit Sahul, en acceptant le joint goudronné que lui tendait Léo The Toto, tu ne me crois pas. Tu dois me prendre pour un menteur professionnel.
-Mm, fit l’interpelé en se grattant le crâne entre les mêches tirebouchonnées qui lui servaient de chevelure, je dois dire que tu as frappé fort. Si c’est faux, alors tu dois tout de suite proposer un scénario au Souchan des Divertissements. C’est génial. Mais si tu dis vrai, alors, c’est encore plus fou !
Il reprit le joint et en aspira une bouffée goulue.
-Remarque que les histoires de portes du Temps pullulent depuis quelques années. Peut-être est-ce une mode, mais au fond, c’est peut-être aussi une rumeur fondée …
-Bon, Léo, tu comprends que si je t’ai dit tout çà, c’est aussi parce que j’ai un mince espoir que tu puisses m’aider.
-T’aider ? mais comment ? Sainte Lune !
-Ben oui. Tu peux m’indiquer, par exemple, comment les plus anciennes structures de la base ont été incorporées dans les nouvelles.
Léo réfléchit intensivement.
-çà, je peux effectivement dire quelque chose. Mais en quoi est-ce que çà règle ton problème ?
-Tu as remarqué que le parcours que m’a indiqué mon père pour le rejoindre semble toujours passer par des endroits délaissés, des caves, des entrepôts, des caissons noyés, des espaces de déblaiement, etc. Et la plupart de ces lieux correspondent à des étapes anciennes de la construction. Sur Terra XII, le point de transfert temporel avec Luna était un poste de communication qui n’avait pas servi depuis la mise en eau. Le point d’arrivée ici est une loge ayant permis aux ouvriers de condenser la couche de régolithe protecteur de la Tour, avant qu’ils n’en sortent par le bas pour ne jamais y revenir…
-Ouais, enfin, c’est pas vrai : les gens vont baiser là dedans…
-D’accord, mais ce n’était pas l ‘usage prévu, et cet espace n’a plus aucune utilité aujourd’hui en dehors d’abriter les amours coupables.
-coupables mon cul…
-Bref, voici ma question, Léo : est-ce que tu peux me faire visiter les endroits de la base qui ressembleraient à ces points ? Tu vois, greniers oubliés, vieilles pièces frigorifiques, carrières, etc.
-Oh là ! t’emballe pas, petit ! C’est impossible !
Sahul croisa les bras, l’air sévère
-Et pourquoi je te prie, tu as peur ?
Léo évacua la suggestion comme on chasse une mouche.
-C’est impossible parce que c’est immense. Rien que les galeries de mine inexploitées et celles où l’on a fourgué le remblai des cavités d’habitat, çà doit faire au bas mot 1300 km ! Et je parle que des tracés principaux, pas des recoins ou des pistes sans issue !
Sahul béa un moment.
-Oui, y a un problème ! On va prendre les choses autrement : connais-tu les endroits qui correspondent aux installations les plus anciennes…
Léo se figea et l’on voyait littéralement ses neurones surchauffer.
-Oui, évidemment.
-Super, on y va !
-Non !
-Quoi, Non ?
-Eh bien je ne peux pas y aller. Je suis interdit de passage dans tous les espaces de visites touristiques. Et spécialement au Musée Luna. Or il est justement construit avec les premiers modules en ferrite rouge.. ceux de 2032.
-D’accord, je veux bien l’admettre. Mais, Léo, tu ne me feras pas croire que t’es pas capable de bidouiller des cartes d’entrée aussi véridiques que les vraies.
Léo sourit, l’air fat.
-C’est vrai, foi de Trangin !
Il bondit comme sur ressorts et se précipita dans l’angle le plus sous-penté de la pièce sombre, et en tira une grosse caisse de carbutane.
-Regarde ce trésor : tout le matos d’un électrobiométricien ! Piqué il y a un an sous ses yeux, pendant qu’il soudait une plaque d’identification !
Le clochard ouvrit la caisse et déballa un fouillis de filaments, de puces et de cartes électroniques, de lasers et de cervoblocs d’âges variés. Il exhiba triomphalement un paquet de fiches personnelles d’un modèle antique mais encore valide –utilisés par les personnes âgées de plus de 80 ans- et se mit au travail. Une heure après, il était parvenu à micro-graver des informations à peu près cohérentes que les contrôles du musée ne refuseraient probablement pas. Le seul problème était que les fiches étaient mémorisées aux noms de M et Mme Lenquin, touristes parisiens en retraite, âgés respectivement de 127 et 122 ans.

-Nous serons obligés de nous déquiser un minimum pour ne pas être piégés par les caméras physiognomes.
-Physio quoi ? demanda Sahul
-gnomes. Çà c’est un mot que je connais. Il m’a suffisamment emmerdé comme çà depuis dix ans. Mais j’ai aussi tout ce qu’il faut pour nous grimer. Tu préfère faire la vieille ou le vieux ?
Sahul haussa les épaules et persifla.
-Tu es déjà un vieux très convaincant. Il me reste à jouer les grand-mères…


46

L’angoisse avait saisi Zgav au petit matin. Le hublot de sa minuscule cabine était clos, et l’air confiné, mais ce n’était pas cela. Alors que la dictature se mettait partout en place, et qu’il avait envoyé au Censor ses conclusions sur le dossier d’Ilnara depuis déjà plusieurs jours, il n’avait reçu aucune nouvelle consigne du Censor à propos de la Commanderesse. Est-ce que Volpol le soupçonnait de vouloir jouer double jeu et le tenait désormais à l’écart d’une mission qui lui incombait pourtant directement ? Tout était possible avec ce serpent, y compris les plus funestes intentions. Un « accident » pourait arriver si vite. Une chute dans le grand escalier de marbre, le sang de la Commanderesse coulant sur les marches et exhibé par les médiarobs, tandis que le Censor manifesterait sa désolation avec une parfaite sincérité …
L’officier rejoignit rapidement les quartiers du Commandement, et passa sans encombre tous les contrôles du rez-de–chaussée. Mais à l’étage, il se glissa prestement derrière une colonne du vestibule, et se déroba à la vue de l’huissier avant qu’il ait levé le nez de ses registres. Il attendit que l’homme se lève pour distribuer le courrier, espérant que personne n’emprunterait le couloir principal. Mais toute la vie de la Cour semblait paralysée, et rien ne vint troubler le silence des épais tapis et des fauteuils profonds, des lambris dorés et des péristyles de stuc.

L’huissier souleva enfin sa lourde masse vêtue de noir et s’enfonça dans des profondeurs vernissées. Aussitôt, Zgav courut vers l’antichambre des appartements d’Ilnara et s’agenouilla à gauche de la grande porte. Il sortit de sa poche de poitrine un petit outil dont il adapta la pointe à une alvéole de la moulure. Après trois tours, quelque chose se débloqua dans l’épaisseur du bois. Une trappe se releva, et il se coula dans un étroit passage, entre la penderie principale et la salle de bains. Sur sa gauche, un bruit d’eau abondante l’incita à regarder par une fente étroite. Ilnara était plongée dans sa baignoire de marbres arrondis, de la mousse jusqu’au cou. Elle ne semblait pas triste, plutôt plutôt résolue. Zgav manquait de temps pour jouer les voyeurs. Il s’assura que personne n’était en faction dans la chambre de la commanderesse, entra et frappa trois coups nerveux à la porte de la salle de bains.
-C’est toi, Zgav ?
-Oui. J’ai un message urgent…
-J’arrive.
Elle était magnifique, sa chevelure ébène si rarement dénouée, ses longues jambes nues dégagées du court peignoir de zibeline.
-Je t’écoute.
Zgav admirait son sang-froid.
-Une seule chose : préparez-vous à tout moment à partir. Couchez habillée et même chaussée. Emmenez le strict nécessaire mais n’abandonnez absolument rien qui puisse être utilisé contre vous…
-Je n’ai rien de la sorte, que veux-tu dire ?
-Je ne sais pas, Ma Dame, mais ne laissez aucun document dans un endroit secret, par exemple, car votre appartement va être fouillé à fond, et probablement dans peu de temps.
-Volpol a décidé, alors, de passer à l’acte …
-Il ne m’a rien dit, Ilnara, et je pense qu’il ne m’avertira pas, bien qu’officiellement, je sois dans le secret. Je disparais, maintenant, car je ne suis pas supposé être là. Mais je vous en prie, n’ouvrez désormais à personne, sauf à Volpol en personne…
-Je ne comprends pas.
-C’est simple : il n’osera pas vous arrêter lui-même. Si vous le faites appeler, cela l’obligera à venir, et à vous calmer. Les gens qui vous emmeneront viendront seulement une fois qu’il sera sorti. Si cela arrive, enfermez-vous dans votre salle de bains, et appelez-moi sur le canal privé. J’arriverai le plus vite possible.
-Et que ferez-vous ?
-J’ai encore quelques cartes à jouer. Ne vous inquiétez pas. A bientôt, Ma Dame.
-Zgav ?
-Oui ?
-Pourquoi faites-vous cela ?
-Je n’en sais rien. Peut-être que je tiens à vous.
-Je suis une patronne autoritaire, tâtillonne, j’oublie les services rendus..
-Et vous faites bien pire encore, sourit-il.
… Il retourna vers l’issue secrète, et, avant de partir, testa deux fois le fonctionnement de la moulure truquée. Quand il redescendit l’escalier monumental, l’hussier n’était toujours pas revenu à son bureau. Zgav nota l’heure précise : il se pouvait qu’il puisse bientôt utiliser la faute professionnelle de l’homme, si toutefois celui-ci s’absentait tous les jours aux mêmes heures.

47

Sahul était très désappointé. Absolument aucun signal ne s’était manifesté dans le petit musée des premières installations. La pièce-fétiche qu’il tenait précieusement dans son poing ne s’était pas réchauffée malgré son désir. Elle n’avait pas frémi devant les diaporamas en mouvement représentant l’arrivée sur Luna des premières machines à forer la surface. Ni devant la photo de famille des premiers installateurs. Ni encore devant la porte cabossée –véritable et laissée en place- du premier module, qui avait été inopportunément écrasé, non par un météorite (comme les médias l’avaient dit à l’époque), mais par une grue.
Léo était aussi triste que le jeune homme, mais il gardait en vue la question de leur sécurité : vingt minutes encore et il leur faudrait ressortir avec les autres visiteurs, sous peine de déclencher l’alarme. Certes, leur déguisement était impeccable et Sahul, les traits fissurés habilement par du blanc d’ œuf sêché, offrait l’image d’une très acceptable aïeule en goguette, dans une combinaison dont le grisé pied de poule cachait assez bien la propreté douteuse.
Mais sous l’œil ardent des psychocaméras, cela ne tiendrait que quelques minutes, dès lors que le dispositif d’alerte serait réveillé.
D’ailleurs, ils avaient déjà exploré plusieurs fois tous les recoins de cet habitacle réduit, touché tous les objets « sacrés » -antiques pipettes d’alimentation, harnachements de gymnastique, etc.- au risque de déclencher un timbre offusqué. Rien. Décidément rien.

Il fallut donc se résigner, la mort dans l’âme, à sortir du bunker.
Sur la petite place disposée en rotonde devant le musée, les deux hommes s’assirent sur un banc de jade –don de la défunte république Chine aux glorieux pionniers de la conquête spatiale-, et ressemblèrent plus que jamais au couple octogénaire qu’ils étaient censer incarner.
-Merde, dit élégamment Léo. Je ne vois pas d’autre possibilité. Tous les autres anciens modules ont été détruits et recyclés au fur et à mesure. Et si l’on commence à se perdre dans les mines, on y sera encore dans trois ans.
-Aïe ! répondit Sahul qui se leva en secouant sa main échaudée.
La pièce ! La pièce parlait ! Elle fumait maintenant au sol, mangeant en crépitant le grès rose du carrelage. Le jeune homme observa tout ce qui l’environnait et ne remarqua rien de particulier, sinon l’énorme muret de pierres scellées où s’étendait une grande inscription dorée en caractères mandarins. L’attirance de la pièce venait-elle de là ?
Sahul rentra la main sous sa manche et se confectionna un gant grossier en pinçant les deux bords. Il ramassa prudemment son talisman, mais comme celui-ci était déjà brûlant, il serait difficile d’apprécier un changement de température positive, à moins qu’elle atteigne l’incandescence. Mais, brandie devant l’inscription, le petit disque adopta un comportement inattendu : simultanément, elle se refroidit et changea de couleur jusqu’à devenir vert-de-gris, puis bronze sombre. Son poids également changeait, allant s’alourdissant.
Sahul ne résista pas et s’avança vers le muret devant lequel il s’agenouilla.
Derrière lui, Léo poussa un cri :
-Regarde le dragon-cochon !
-Quoi ?
-Oui, au milieu des caractères, cet espèce d’ anneau fendu… Tu vois ?
-Oui, mais pourquoi as-tu appelé çà un dragon-cochon ?
-Parce que c’est comme çà que cette figure était appelée par un touriste chinois. Je m’en souviens, parce que justement, çà ne ressemble pas du tout ni à un cochon, ni à un dragon.
-Non… en fait, si un peu, si tu regarde les plis parallèles au dessus de la coupure de l’anneau : on dirait le plissement d’un groin. Et au dessus il y a un œil bien dessiné. Je parle pas du trou central…
-Ah oui, j’avais pas remarqué. Le chinois disait que çà représentait la mère primitive.. la déesse mère qui accouche du monde par le trou du ciel.
-Bigre… En tout cas, je crois que la pièce vient combler exactement ce trou.. Regarde, elle prend la couleur de cette matière… une sorte de néphrite tachée de rouille.
-Tu es savant, dis-donc !
-Non, mais je t’ai expliqué qu’on nous injecte l’encyclopédie dans les neurones.
-Mais on t’a jamais rien appris sur les déesses cochonnes ?
-Non, je le crains.
-Et on t’a jamais dit que ce machin est un cadeau des Chinois, un cadeau très précieux qui renvoie à leur propre origine. D’après le touriste lettré en question, le dracochon aurait 5500 ans !
-Donc, 3500 ans avant JC, la culture Hongshan de Chine du nord. Sans doute un objet cultuel Zhulong du Liaoning…
-Ben merde, tu devrais passer au QCM du samedi soir. L’animatrice est vraiment choute, mais ses questions sont vicelardes à souhait. Tu te ferais des couilles en or, avec tout ce que tu sais !
Il posa la main sur l’épaule de Sahul
-Je parle sérieusement, tu…
-Ne bouge pas, Léo, tu ne vois pas que je tente une opération délicate ?
Plus la pièce se rapprochait du motif sacré enchâssé dans la pierre, et plus sa couleur devenait semblable. Des ajustements moléculaires semblaient se produire en permanence entre les deux objets, de sorte que, quand Sahul posa le disque dans le trou, il s’y plaqua bord à bord. Une seconde plus tard, toute trace de lisière entre les deux avait disparu, et le « groin » descendit alors brusquement contre la « queue », avec un claquement sec et puissant, évoquant le premier son de la foudre. Une odeur d’ozone étouffante se répandit sur la placette et les rampes lumineuses s’éteignirent.
-Chiotte ! dit aussi élégamment Léo The Toto, y a du grabuge dans l’air
Sahul pressentit ce qui allait se passer
-Léo, salut ! on se retrouvera ! mille mercis encore… Tu es un véritable ami, je ne t’oublierai pas…
Il eut l’impression que ces derniers mots se prononçaient tout seuls dans une sorte d’espace solide. Léo était encore là, figé comme une photo. Quant à lui, il était en train de se décomposer à l’intérieur d’un bloc d’ambre, comme un insecte tissé de poussière.


48

Le Prince s’était effacé, plutôt qu’il n’était parti. Solaine s’écarta prudemment du pilier en forme de tige de lotus derrière lequel elle s’était cachée, et s’avança vers le divan maléfique. Devait-elle se rasseoir sur ce machin collant ?
Jamais ! D’un autre côté, si elle ne le faisait pas, la Skoule se douterait de quelque chose. Elle ne pourrait pas la convaincre qu’elle s’était elle-même libérée de cette gluante et froide attraction, de cette chose qui lui mangeait les nerfs, la vidait de toute énergie, sans qu’elle ressentit pourtant aucune douleur, aucune fatigue. Elle devrait avouer à Marraine, enfin à cette Mère étrange et morbide que quelqu’un était intervenu.
Bon, mais alors ? Qui lui disait le Prince et la Skoule n’étaient pas de mêche, n’essayaient pas de lui faire perdre pied... ?

Solaine se mordit les phalanges au sang. Tout ceci n’avait aucun sens. Le Prince n’avait sans doute aucun intérêt à monter un scénario aussi compliqué, s’il s’agissait d’abonder dans le sens de la Skoule.. Et puis d’où tenait-il toutes ces infos incroyables sur Terra XII et Volpol ? Il ne mentait pas, elle en était sûre. Même si son vrai « père » avait entretenu des sentiments pour elle –ce dont elle doutait fort, puisqu’il avait été capable de l’ignorer à ce point depuis sa naissance-, les circonstances aggravaient encore la chose : que pesait Solaine face à un enjeu qu’elle pressentait plus vaste que le destin de la seule Creuse ? Le fait même que son sosie, le Prince, soit au courant de détails véridiques concernant des gens vivant à des milliers d’années-lumières prouvait que l’histoire humaine avait outrepassé tout ce qui pouvait être espéré du temps du lancement de Terra XII. Son vaisseau-patrie était devenu un minuscule astre mort, une île où l’évolution avait pris un retard considérable. Elle avait vécu, sans le savoir, dans une société vieillie et ignorante. Elle se sentait sans la moindre importance, mortifiée dans ce qui avait soutenu l’élan de sa parenté depuis près de cent ans. En un sens, elle comprenait Volpol : arracher des informations vitales à une petite femme égarée dans une affaire énorme, quelle importance ? Même si cela devait la tuer…
Il y avait un problème, cependant : quelles informations vitales pouvait-elle bien, elle, détenir, que Volpol n’eût pas déjà découvertes ? Que savait-elle qu’il ne savait lui-même, après les milliers d’heures dépensées par ses agents à espionner les usagers de la bibliothèque Fortenot ? Une équation zmylovskienne lui avait-elle échappé ? Bien improbablement.
Solaine se massa les yeux. Longuement. Elle devait se calmer, réfléchir, et puis agir autant que faire en se soustrayant à l’émotion.
Elle se força finalement. Le divan amoureux l’accueillit avec un chuintement goulu, et aussitôt toute capacité de bouger lui fut ôtée. La chose animale l’étreignait sans lui laisser une seconde chance de se dérober à son affection intrusive. Solaine se laissa prendre, et s’abandonna au sommeil. Mieux valait ne penser à rien, avant les épreuves du matin bientôt levé. Elle suivrait sans doute les instructions du Prince. Simplement parce qu’il devait lui en apprendre davantage sur ce qui se tramait. Il lui fallait choisir à qui faire confiance, dans ce monde où tout glissait, tout se dérobait, tout se retournait en son contraire. Le Prince, au contraire de Volpol avait l’air doux, et si tranquille…

49

Tout avait disparu, lune, Léo, chose du liaoning. Linueusement, lumineusement, longuement, les rouleaux rimés, lamés de lanoline, s’étiraient dans l’âme de Sahul.
Le jeune homme réduit à l’état de poudre d’or dans une atmosphère ouverte, tenta de se rassembler, esprit et corps. Etait-il parvenu enfin sur la vraie Terre ? S’étendaient autour de lui des forêts et des forêts, d’autres frondaisons encore entre des bancs de brume interstitielle et des oiseaux, surtout des oiseaux silencieux…

Sahul frémit. La présence de son père, vivant ou mort, était toute proche. Mais comment mettre la main sur un indice plus patent ? Cette forêt de jeunes bouleaux, poussée au milieu des troncs cassés d’énormes érables décharnés, était inerte sous sa couche de neige épaisse. Le ciel était bas et gris, s’échevelant lentement aux franges de la canopée. La rivière était gelée, cent fois fracturée par endroits par des pêcheurs, et cent fois reglacée. Sur l’autre rive, des loups hurlaient dans des lointains pathétiques.
Pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre ?
Sahul décida de marcher en cercle, puis de s’éloigner d’une centaine de mètres et de recommencer autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose d’insolite. Il essayait encore, la pièce d’argent à nouveau dans la main, de sentir des différences ténues de température du métal, mais cela ne donnait pas grand chose.

Il pénétra dans une zone plus marécageuse, mais tout aussi congelée. Il s’aventura avec précaution au milieu des ajoncs cassants, ralentissant à proximité des ilôts où des marmottes avaient élu domicile.

C’est alors qu’il entrevit au delà de taillis touffus, la silhouette penchée d’un arbre gigantesque. Il s’approcha. L’espèce n’était pas évidente, entre chêne et cèdre, et les branches monstrueuses étaient tordues, cassées, effondrées, ou pour certaines éclatées. D’autres signes indiquaient que la plante géante avait été victime de la foudre ou d’un incendie qui l’avait creusée comme une bougie. Sahul s’approcha, prenant garde de ne pas s’enfoncer dans des pelotes enneigées d’objets indéfinissables, probablement métalliques. Il y avait aussi des monceaux de planches dont certaines constituaient encore des pans de palissade projetés au milieu des branchages.
Peu à peu, Sahul reconstitua l’image mentale d’une sorte de grande cabane autrefois perchée dans l’arbre, ou construite à l’abri de son feuillage et qu’un accident météorologique avait détruite.
L’endroit, à coup sûr n’était pas banal. Mais rien –et en tout cas pas la pièce d’argent- n’indiquait un rapport entre lui et Liandro Fraga, géniteur et père de Sahul Fraga, dynaste de Terra XII.


Soudain, Sahul prit conscience de quelque chose d’anormal : au creux de la souche restée debout, comme une énorme dent creuse, il y avait un peu de neige ensoleillée. Il regarda autour de lui : aucun autre endroit n’avait droit à l’éclaircie qui faisait étinceler les cristaux de la poudreuse emplissant la souche comme pour soigner la carie fatale. Il regarda le ciel et vit la trouée : solitaire et immobile,dans le mouvement des nuées, elle laissait passer un faisceau vertical de lumière dorée. Le cœur de Sahul se mit à battre. Quelque chose se passait enfin. Il entra dans le cercle de lumière, écrasant le bois mort sous la neige et scruta le zénith. Rien ne se passa. Et puis il lâcha la pièce qui l’avait cruellement mordu. Elle s’enfonça dans la poudreuse en laissant s’échapper un volute de vapeur bleutée.

Sahul se mit à genoux et creusa frénétiquement la neige. Il ne voulait en aucun cas perdre son talisman, dût-il se transformer en rat musqué forant sa tanière dans la terre charbonneuse.
Et tout s’effondra.

Sahul était tombé au fond du puits formé par l’enroulement de monstrueuses racines. Il gisait, assis et contusionné, sur un lit de gravats et de bois pourri, que clôturait une pièce circulaire, très vaguement éclairée par le point gris d’où il était tombé. Il y eut un grincement devant lui et deux racines moulées s’écartèrent. Dans la vague lueur d’un chambranle gothique, se tenait une silhouette massive et silencieuse.

-Je… Etes-vous Liandro Fraga.. euh.. Emilio Boscione ?
Le silence répondit à la question angoissée de Sahul.
L’ombre eut un geste lent, sa main venant se plaquer contre son front.
-C’est toi, Sahul ?
La voix résonna en lui comme si elle ne l’avait jamaids quitté.
Sahul s’étrangla.
-Oui, Père…
-Je savais que tu trouverais enfin !
La silhouette laissa tomber dans la poussière l’arme oblongue qu’elle portait et se précipita vers Sahul.

L’étreinte du père et du fils fut ardente et maladroite, probablement parce qu’Emilio ne s’attendait pas à serrer dans ses bras un homme aussi grand et fort, à la place du mouflet maigrichon qu’il avait quitté quinze ans auparavant. Et aussi parce que Sahul de son côté, se souvenait d’une montagne humaine, et pas d’un type un peu voûté, encore musclé, mais presque osseux.
-Viens à la lumière que je te voie !
Emilio attira Sahul le long d’un couloir étroit descendant en une large spirale dans les profondeurs.
Il s’arrêta sous une longue applique en forme de flamme et observa son fils.
- Superbe. De la vraie graine d’Ar. Ilnara n’a pas démenti son ascendance princière ! Tu vas leur en faire voir, mon garçon !
- A qui, Père ?
- Je vais tout te raconter, mais tu peux bien attendre quelques minutes de plus, après quinze ans d’absence. Et moi, comment me trouve-tu ?
- Bien Père, tu n’as pas vieilli d’une ride !
Sahul réprimait des larmes de joie. La voix de son père, elle, n’avait pas changé.
-Viens, je vais te faire visiter mon Antre.

50

Quand Solaine s’éveilla dans le bleu plus tendre du jour artificiel de la bulle centrale de Gâ, une Striche était en train de pousser vers elle la table roulante d’un copieux petit déjeûner. L’autre la suivait, bienveillante et attentive, lourdement armée.

La Skoule était assise en face d’elle, songeuse, caressant négligemment le ventre d’une sorte de chien nu, horrible chef d’œuvre de la sélection génétique.
-Bien dormi, Petite ?
-Non, j’ai fait des cauchemars.
-Je te comprends. Tu ne t’es pas promise au destin le plus rose.
-Pourquoi voulez-vous me livrer à Volpol ?
La Skoule se leva, le visage soudain sombre, convulsif. Rejeté, le chien nu jappa maladivement et se faufila entre des plantes grasses dont les piquants orientables ne semblèrent pas l’incommoder le moins du monde.
-Je ne peux faire autrement. En fait, je ne te livre pas. Je te renvoie sur ton vaisseau natal. Et encore, même pas : je me contente de te déposer dans la Balise, exactement d’où tu as débarqué chez nous sans y être invitée. Bien sûr, tu peux penser que cela revient au même, car les coordonnées de la Balise ont certainement été déjà saisies par les ordys de ta Creuse. Je t’accorde qu’il n’est pas certain, mais presque, que les Sécuraptors t’attendront à la porte dès que le saut quantique aura été effectué. Mais tout réside dans ce « presque ».
-Que voulez-vous dire ?
-Eh bien, Solaine, il te reste une chance réelle d’échapper aux sbires du Censor : tu peux appeler des amis à la rescousse, dès la première fraction de seconde où la Balise émerge dans ton espace-temps. Il te faudra compter environ dix minutes avant que la police puisse isoler le secteur en com et t’interdire tout contact. Et encore un quart d’heure avant qu’ils puissent cerner physiquement la Balise. Bref, tu as un peu de temps pour..
Solaine explosa :
-Mais qui voulez-vous donc que je prévienne ? Si Volpol contrôle tout, il suffit que j’appelle quelqu’un pour qu’il devienne suspect et soit arrêté dans l’instant…
-Pas si tu utilise le canal 5, Chérie.
-Qu’est-ce que c’est que le canal 5 ?
-Un gadget oublié des mécaniciens de l’espace. Des trains d’ondes de haute fréquence qui ne fonctionnent qu’à distance rapprochée. Tu devrais pouvoir émettre deux ou trois fois et atteindre la Creuse. Si les messages sont bien préparés hors connexion, et bien ciblés, tes interlocuteurs les recevront sans être repérables. Mais ne dépasse surtout pas trois émissions.
La jeune fille réfléchit intensément, puis secoua la tête.
-Je ne vois vraiment pas qui je pourrais prévenir…
-Ne mens pas, Solaine. Tu n’as qu’une idée en tête : contacter Sahul Fraga.
Solaine rougit.
-Mais tu aurais tort. Ton ami s’est absenté…
-Comment cela ? s’écria Solaine, se redressant sur les mains, sans pouvoir pour autant s’arracher à l’étreinte du Divivan.
-Il a disparu. Les gens de Volpol le recherchent, et ils ont toutes raisons de penser… qu’il a trouvé un moyen de partir de la Creuse.
-De partir ?
-Oui, un vrai voyage, au lointain.
Solaine haussa les épaules
-C’est impossible…
-Il faut croire que non. J’ai accès aux com. de la Creuse en temps réel, et je peux te dire que les Sécuraptors sont sur les dents. Ils ont dépéché des engins de repérage automatique dans tous les recoins du vaisseau. Tous leurs espions sont sur le pied de guerre. Volpol enrage de trouver un passage vers d’autres mondes et il se doute que Sahul a accédé à une issue secrête. Cette idée l’exaspère : il a l’impression d’avoir été joué, tel un enfant, par des puissances qui ont depuis longtemps résolu les problèmes techniques du transfert.
-Peut-être Sahul s’est-il caché sur Terra XII…
-Tu penses à votre cache amphibie ? Non, il n’y est pas. J’ai vérifié… Je sais qu’il est parti réellement, parce que sa signature génétique a totalement disparu de nos écrans.

Décidément, la Creuse était littéralement transparente pour les gens de Gâ ! Mais l’inverse n’était pas vrai. Le monde de Solaine était encore plus aveugle et sourd qu’elle l’avait cru. La jeune fille devait s’avouer qu’elle était… oui, vexée, tout comme Volpol. Ce sentiment était ridicule. Elle le rejeta pour se concentrer sur l’unique problème important du moment : devait-elle faire confiance à la Skoule ou au Prince ? Ou encore ni à l’un ni à l’autre ? Elle devait reconnaître une autre vérité humiliante pour elle, cette fois à titre personnel : rien que de penser à sauter dans le vide mousseux d’un de ces gouffres lui faisait passer un frisson dans l’échine. Mais la seule question qui la travaillait, ou, oui, la torturait vraiment était : où Sahul était-il passé ? Aurait-il pu succomber dans une fosse profonde ?

La Skoule, grave et livide, semblait lire dans ses pensées .

-Non, répondit-elle à sa question muette. Sahul n’est pas mort. Nous aurions sa signature, affaiblie de façon caractéristique. Tu dois accepter le fait : Sahul est parti de Terra XII pour une destination inconnue. Si tu veux être aidée d’une personne à l’arrivée de la Balise, ce ne peut donc pas être de lui.

-La Commanderesse…
-C’est une idée, si tu peux joindre Ilnara sur sa com. privée, qui –par miracle- n’est pas encore scannée par les agents de Volpol. Mais dis-toi bien qu’elle est, disons le mot, séquestrée. Il lui reste une minuscile marge de liberté à l’intérieur du môle et de ses appartements, mais cela ne durera pas longtemps. Volpol a des projets grandioses qu’il compte mettre en œuvre très bientôt.

-Comment pourrait-elle me soustraire à l’attaque de Volpol ?
-Je ne sais pas du tout. A supposer qu’elle te réponde assez vite, peut-être t’indiquera-t-elle un refuge connu seulement d’elle-même. Il faudra encore que tu rejoignes la Creuse en scaphandre, en déjouant les modules des Sécuraptors. Ce sera du sport, ma Chérie !

L’espèce de rire sadique qui suivit cette déclaration ironique décida Solaine. La Skoule avait changé : elle ne se comportait plus en Marraine, Dieu sait pourquoi. Il lui fallait donc se confier corps et âme au Prince, et se jeter dans un vide épouvantable. La sueur lui vint au front, et elle devint plus livide que les Striches. Mais la Skoule se méprit sur la cause de cette émotion.

-N’aie pas peur, dit-elle, tu conserves toutes tes chances si tu réagis assez vite. Je te montrerai les appareils du canal 5. Et maintenant, je crois que nous devons y aller. La conjonction aura lieu dans moins d’une heure.


51

Le Censor réunit les chefs de sa « garde noire » dans les lugubres sous-sols du commissariat d’Ildefre-centre, et programma sobrement les détails du coup d’Etat. Un détachement de la garde, sous le commandement d’un Commissaire se présenterait aux premières heures aux portes des principales institutions policières, militaires, parlementaires, médiatiques et technologiques, et en prendrait le contrôle. Tout opposant serait immédiatement appréhendé et transféré en cellule « sanitaire ». Le déplacement forcé d’Ilnara dans un quartier secret des confins Nord était prévue pour six heures précises. Elle dormirait encore. Il s’en occuperait personnellement car il ne voulait pas risquer qu’il lui soit fait le moindre mal et il n’avait aucune confiance dans la délicatesse des brutes de Honshin qui formaient le noyau de la garde.

Il n’avait pas non plus prévenu le capitaine Zgavaw, envers lesquel il ne pouvait se départir d’une certaine méfiance. Celui-ci n’avait jamais défailli dans sa loyauté à son égard, mais lorsqu’il lui avait dévoilé son plan concernant la Commanderesse, il avait surpris dans son regard une imperceptible lueur, et il avait appris à se fier à ce type de signe. Il tiendrait sa promesse et confierait bien Ilnara au Capitaine, mais seulement lorsque ce dernier lui aurait entièrement révélé son plan, ou lorsque –ce qui revenait au même- il aurait mis au point un suivi fiable de la reléguée. Volpol ne voulait en aucun cas qu’elle puisse faire un retour-surprise, avec ou sans la complicité de Zgav. Celui-ci représentait seulement la garantie qu’il ne lui serait fait aucun mal, mais ses sentiments –visibles- pour la Commanderesse rendaient les choses plus compliquées, quant aux conditions d’un ostracisme durable. En attendant de mettre tout cela au point, Ilnara dormirait dans les appartements de Volpol, et sous sa propre surveillance. En cas de retournement de situation imprévu, cela aurait aussi pour avantage de nier la théorie de l’enlèvement : Il semblerait normal qu’elle se repose chez lui des suites d’une maladie éprouvante.

Ceci provisoirement réglé, tout le reste devrait être rondement et systématiquement mené : convocation des présidents d’associations d’activités de tout ordre, introduction de commissaires dans les ateliers et les bureaux pour anticiper toute tentative de grève, signalement de tout début de révolte et répression maximale, mais circonscrite aux seuls foyers de rebellion ouverte, diffusion massive de thèmes de propagande et d’infos manipulées annonçant « l’agression spatiale imminente », justifiant les pleins pouvoirs à Volpol et inventant au fur et à mesure les « victoires » de sa garde sur l’ennemi. Quelques provocateurs seraient aussi chargés de faire exploser des bombes très bruyantes (mais peu destructrices) en certains endroits-clefs, afin de permettre aux médias –préparés- de déployer l’arsenal de la peur.
Il fallait que les gens rentrent chez eux et y restent parqués au moins quatre jours. Ensuite, si tout se passait bien, le Censor pourrait rendre à la Creuse une apparence de vie normale.

52


Le Monde intérieur formait une sphère hors espace-temps normal, ce que Boscione appelait une « incise ». Au cœur de ce monde se tenait la « zone de densité maximale » où le père de Sahul vivait en ermite depuis une quinzaine d’années, en dehors de plusieurs brefs voyages « d’affaires ». Elle se présentait comme une aire largement souterraine –un dédale de grandes salles hypogées à la voûte surbaissée- à laquelle correspondait dans l’hémisphère aérien une circonférence au sol de quelques kilomètres de diamètre, et une colonne « émulsive » vaguement lumineuse, se fondant dans un ciel immatériel.
L’ensemble était la duplication transposée d’un ancien site terrestre où Boscione vivait et travaillait jadis, « dans une autre vie ». Ainsi de l’arbre mort qui était la copie d ‘un gigantesque cèdre de Norteamérique dans lequel Emilio avait autrefois construit son premier laboratoire.
-Il a été détruit pendant la translation ? demanda Sahul.
-Non, il avait déjà été bombardé par des hommes de main, des ennemis sans pitié dont je te parlerai un jour. Je n’ai pu translater que sa ruine.. Mais j’y avais trop de souvenirs et j’espérai y trouver des débris qui me seraient encore utiles ici, ce qui se révéla exact. De plus, j’avais calculé la translation à partir de ses coordonnées et il était trop difficile d’en changer.
Le cœur du monde intérieur possédait, à son tour son propre cœur : la « sphère de silence », une salle souterraine de petite taille, protégée par une muraille d ‘ombre ineffable, qui ne s’ouvrait que pour Boscione.
-Je ne peux même pas t’y faire encore pénétrer. Elle est un prolongement de mon immunité et elle ne te reconnaîtrait pas, avant de nombreux tests. Mais si tu restes le temps nécessaire, je t’inviterai dans le saint des saints. C’est là que tout se passe.
-Tout ?
-Tout ce qui fait le sens de ma pauvre existence, Sahul, et dont je ne peux plus me séparer, désormais. Mais allons dehors. Je ne veux pas fêter ton arrivée en te confinant dans cette taupinière. Çà te dirait de chasser la lignandre ?
-Euh, qu’est-ce que c’est ?
-Un hybride de diverses races de canards sauvages que j’avais introduits au début du Monde intérieur. Çà se chasse au lance-pierres. C’est du moins la seule arme que j’ai autorisée ici.
-Un peu comme dans un domaine Ar sur l’ancienne terre ?
-Exactement. A la différence qu’ici, les Ars ne sont pas représentés et que les seuls habitants sont une bande de reitres sans honneur qui vivent sur le dos de quelques centaines esclaves. Comme tu as emprunté la passe de la Mer et de la Lune, tu n’as pas dû déboucher très loin de leurs « fermes châtelaines », ou plutôt de leurs blockhaus en ruine. Heureux que leurs molosses ne t’aient pas senti. Tu serais en charpie !
-Je suis capable de me défendre de quelques chiens.
Boscione sourit .
-Je n’en doute pas. Mais nous nous tiendrons tout de même éloignés des aires de maraudage des Fourriéristes.

-C’est le nom de ces gens ?

-Oui, en souvenir ironique du fait qu’ils se sentent ici « en fourrière »….

Ils sortirent par une porte couverte d’un gros cabochon de roche, qui formait le flanc d’une petite éminence boisée.
L’air était vif et la luminosité violente. Boscione avançait à grands pas sur une neige un peu cristallisée et Sahul se demandait comment sa grande carcasse semblait glisser à la surface comme si elle n’avait aucun poids.
-Allons à l’essentiel, Fiston. Tu dois d’abord savoir que ta mère et moi sommes arrivés sur le chantier saturnien des Creuses à partir d’ici. J’ai réussi à créer ma première passe trans-spatiale, alors qu’il nous était absolument impossible de revenir sur Terre. C’est d’ailleurs encore le cas : bizarrement, la signature d’une planète est bien plus difficile à isoler comme telle du magma subquantique, alors que celle d’un vaisseau comme Terra XII apparaît avec une netteté parfaite.
-Vous étiez... en exil ?
-Non. Ta mère a dû te raconter, je suppose, comment nous avions participé à la victoire du camp pluraliste dans une bataille qui aurait fort bien pu déboucher sur une nouvelle aire d’obscurantisme et de sinistre militarisme. Nous étions donc assez populaires, et nos patronymes renommés, au moins dans les milieux qui connaissaient notre rôle, et jusqu’au Tetrapan, où nous avions des connaissances intimes.
-L’instance de direction de la Terre ?
-Pas de direction, Sahul, d’arbitrage final. Mais écoute plutôt : ta mère, très aventureuse comme doit l’être une princesse Ar, me cherchait dans les parages de l’Arbre Mort. Elle trouva par hasard une entrée du Monde Intérieur dont, à l’époque, il n’existait aucun moyen de sortie. J’en fus averti par mon système de com. Et je dus cesser toute autre activité pour tenter de la rejoindre.

Le regard d’Emilio décrocha, ses yeux devinrent des fentes, et, d’un geste fulgurant, il darda son lance-pierre primitif vers les hautes branches mobiles d’un jeune bouleau. Un sifflement bref, un piaillement aïgu, des plumes voletant alentour, le frou-frou d’un vol lourd.
-Sapirouette, je l’ai raté de peu.

Sahul ne s’intéressait décidément pas à la chasse.
-Tu l’aimais ?
-Oui. Même si je ne me l’avouais pas encore. Je ne pouvais pas supporter l’idée de ne pas la revoir. Par ailleurs, je savais que quelques-uns de nos plus mortels ennemis s’ étaient également introduits dans le Monde Intérieur. Ils ne tarderaient pas à la rencontrer, et je ne donnais alors pas cher de sa peau, face à ces brutes avides de vengeance.
-Pourquoi ne m’as-tu jamais raconté tout cela ?
-Tu sais bien que je ne pouvais faire aucune allusion au Monde Intérieur sur la Creuse. Cela aurait attiré immédiatement les concupiscences.
-Oh oui, renchérit Sahul, la Sécu t’aurait fait torturer aussi sec, et Mère aussi, toute commanderesse qu’elle ait été !
-Tu vois.
-Je sais. C’est juste une façon de dire que j’aurais tant aimé être dans le secret. D’ailleurs, Mère aurait pu me dire qu’elle connaissait la passe du fond marin de Terra XII, puisqu’elle l’avait empruntée avec toi.
-Tu te trompes, Sahul, la premiere passe donnait sur le chantier lui-même, sur un satellite portuaire de Saturne, Encelade, je crois. Et je n’ai pas pu la laisser ouverte. J’ai ensuite travaillé sur Terra XII au moment de sa mise en eau, et c’est là que, par miracle, j’ai pu récupérer la piste des coordonnées du M.I. Je n’ai jamais expliqué à Ilnara ce que j’étais en train de faire ni les résultats de ce travail, car je ne voulais pas l’angoisser davantage. Par ailleurs, dans le secret des dieux… tu y étais un peu, puisque les traces que j’ai laissées (à commencer par les manuscrits de Zmylovsky) ont suffi à te conduire ici, Sahul !` Bon sang ne saurait mentir !
-D’accord, admit le jeune homme. Je dois tenir cela de toi : tu as oublié d’être stupide !
Emilio Boscione partit d’un rire tonitruant.
-Bel autocompliment en forme d’hommage ! Mais revenons à nos moutons : je suppose que tu veux savoir pourquoi je suis parti , le jour même de tes dix ans ? La réponse est simple, Sahul : parce que j’avais appris de source sûre que quelqu’un était en train de FERMER la passe que j’avais ouverte entre le Monde intérieur et la Creuse.
-Comment cela ?
-Eh bien, il y a toujours une part de mystère, qui explique également pourquoi je ne suis pas revenu sur la Creuse, malgré le terrible désir que j’en avais. En deux mots, voilà : je ne peux plus m’éloigner plus de quelques heures par jour du « Centre de silence « . Car c’est seulement dans l’Antre que je dois tenter en permanence de rouvrir les passes qu’une entité hostile ne cesse d’essayer de suturer, de boucher à jamais !

Ton arrivée est donc providentielle, Sahul, car si tu acceptes de m’aider, tu pourras, en t’entourant des précautions les plus extrèmes, ramener ici quelques personnes fidèles que je formerai à la conduite du Centre. Alors, et alors seulement, ma torture finira et je pourrai rejoindre Ilnara.. si elle m’a attendu, telle Pénélope.

-Oui. Mère t’attend. Elle est fortement sollicitée par l’actuel chef de la Sécu, un obscur technoc au visage ravagé nommé Volpol, mais elle ne cède pas... vraiment.
Sahul semblait un peu gêné.
-Enfin, elle résiste à toutes ses propositions de mariage.

Tout en surveillant la cime des arbres, Emilio restait d’une parfaite sérénité.
-Ne t’inquiète pas, Sahul, je ne suis pas jaloux de la vie sexuelle de ta mère. Je l’ai quittée depuis quinze ans et je ne peux rien exiger. Mais cela m’émeut de savoir qu’elle ne veut pas céder sur le partage des charges dynastiques.
-Je crois qu’elle a toujours pensé que tu étais vivant. Et elle m’a conforté souvent dans cette certitude, bien qu’elle doutait que tu puisses revenir, étant donné les caractéristiques du Monde intérieur.
-Je sais. Sahul, il faut que je t’en dise davantage sur l’étrange guerre qui m’oppose à un ennemi invisible.
Pour ce qui te concerne, accepterais-tu de m’aider dans cette tache de Sisyphe ?
-Sans hésiter, Père. Mais pourquoi tant tenir à ce Monde intérieur ? Pourquoi ne pas revenir sur la Creuse avec nous, et oublier cette bizarrerie isolée ?
-Parce que si nous l’oublions, la PRESENCE ne nous oubliera pas. Je sais qu’elle réside ici maintenant, et concourt avec moi pour utiliser le Monde Intérieur comme base d’influence sur l’univers. Je soupçonne fort cette entité d’être humaine, et de vouloir manipuler les dimensions spatio-temporelles de nos secteurs pour faire émerger un futur qui lui convienne en étouffant les racines passées de notre présent.
-Je croyais que la manipulation du temps était impossible, à cause des paradoxes qu’elle entraîne. Les équations de Rand-Braudel..

Emilio le coupa, vaguement irrité :

-Ces équations sont fausses, petit. Et il n’y a pas de paradoxes. Le passé n’est pas tout ou rien. On peut en supprimer des aspects, chirurgicalement, sans entraîner de grandes modifications globales. Mais on peut aussi tenter de faire basculer l’histoire dans une direction différente. Et çà marche, je peux, hélas, te le garantir.
D’après ce que je subodore, la PRESENCE a l’intention de détruire certaines racines qui ont permis à la « Grande Paix » chère aux taoïsmes anciens de triompher sur terre après le dernier grand conflit mondial. Elle tente de miner, de corroder, de saper systématiquement l’instauration du « tétralemme » politique qui régit la planète depuis deux siècles. Pour ce faire, elle remonte dans le temps à l’aide de passes ouvertes depuis le Monde Intérieur, et tue des personnes ou anéantit des situations qui ont été à l’origine de la Révolution Ecologique. Bien plus grave, elle favorise l’agressivité des piliers du pouvoir-monde, et essaie de provoquer l’unification des forces du nucléarisme. Elle semble penser, et je suis hélas d’accord avec elle, que le chantage nucléaire centralisé peut contraindre l’humanité à se livrer à un pouvoir unique pendant des siècles, interdisant tout mouvement vers une société pluraliste et respectueuse de la nature.
-Cette entité, dis-tu, se cache ici, sur le M.I. ?
-Sans nul doute, mais je ne parviens pas à la localiser exactement. Elle semble vivre dans une résonance de ce monde, qui peut aussi bien se situer à l’endroit où nous parlons, qu’à des milliards d’éons, sur une résurgence non locale des variables du M.I.
-çà me dépasse, mais je te crois. Et qui est cette entité malveillante, d’après toi ?
-Je te l’ai dit : c’est presque sûrement un homme ou une femme, étant donné l’intérêt exclusif qu’elle semble porter à l’histoire planétaire. J’essaie, tout en la contrant coup après coup, de fabriquer des moteurs qui sélectionnent des noms possibles sur deux cent ans d’information électronique, mais je n’y parviens pas. Je n’ai pas assez de temps à m’y consacrer. Par ailleurs, je suis incapable de savoir qui a pu monter « à bord » du MI dans les premiers temps, parce que je laissai, assez vicieusement, les portes fonctionner comme des pièges à passants. Cela pouvait être n’importe qui : des trappeurs Ars, des ermites Chans, des soldats Mer en goguette, ou s’exerçant à la chasse aux sauvages…, des Frangins fouinant toutes les poubelles à la recherche du trésor, etc. Il faudrait prendre le temps d’une enquête parmi les actuels occupants du M.I, mais pour moi, étant seul, la seule voie efficace est de contraindre l’ennemi à déclarer toujours plus précisément ses intentions à travers de nouvelles interventions historiques. L’idéal serait qu’un jour je le rencontre « en flagrant délit ». Alors se jouerait la dernière bataille : ce serait lui ou moi.
-Père ?
-Oui ?
-Je ne comprends toujours pas ce qui te passionne tant dans ce fameux monde intérieur, et depuis si longtemps, bien avant que ton « double » néfaste apparaisse. Ne pourrais-tu, à la limite, détruire ce monde et en refaire un autre ? çà réglerait tout d’un coup, non ?
-Impossible. En un sens, il n’existe qu’un M.I. en vis-à-vis de notre planète-mère. Et je ne l’ai pas inventé : je l’ai découvert. Il me fascine parce qu’il représente la voie royale pour comprendre des secrets universels, et qu’il est le palier premier et inévitable si nous voulons construire un réseau trans-stellaire de transports instantanés, condition absolue pour une dissémination de l’humain.
-Un rêve magnifique, admit Sahul. Bien qu’il réduise à néant l’espoir porté par les habitants des Creuses, dans leur mouvement si lent vers des étoiles inapprochables…
-Inapprochables ? Mais pas du tout ! s’enthousiasma Emilio Boscione. Les Creuses sont des relais irremplaçables pour bâtir le futur réseau. Elles le sont d’autant plus que la passe vers la Terre est irrémédiablement perdue. La seule pulsation utilisable au plus près de notre planète est désormais celle de la base lunaire, par laquelle tu es venu ici, Sahul !

Cette fois, le canard gris qui partait en fusée d’un gros buisson de houx ne fut pas raté. Il rejoignit lui-même la pierre qui allait fracasser sa tête minuscule, et que le vieil Emilio, rapide comme jamais, avait lancé presqu’un mètre en avant de sa trajectoire possible.
L’oiseau tomba sur place et fit un trou dans la neige.
-Tu vois, dit Boscione à son fils, le futur va chercher le passé ! ce n’est pas sorcier.

53


Georges Washington Bish Jr ressemblait à une grosse figure empaillée par un taxidermiste de talent pour un musée des horreurs.
Enorme, livide, l’uniforme débraillé, il demeurait parfaitement immobile, le doigt pointé comme collé à l’une des touches de son poste fixe. Ses yeux, légèrement révulsés vers le haut, fixaient un point proche de son nez. De la bave glissait sur son triple menton rond, et gouttait sur le registre des fonctionnaires du Bureau. Il venait de lâcher le vieux combiné téléphonique qui se balançait sous la table, au bout de son fil hélicoïdal, émettant le faible tit-tit d’une ligne occupée.
Enfin il déglutit et hocha la tête vigoureusement.
-Oui, dit-il d’une voix faible. Oui.
Il se retourna mécaniquement et saisit l’œuf de cuivre, l’enserrant entre ses paumes comme dans un nid. Puis il se leva et sortit de la loge. Il hésita un instant dans le couloir, puis, semblant lutter contre lui-même, il revint se saisir du gros roman de Toole qui lui servait de bible. L’ayant fébrilement mis en poche pour reprendre l’œuf, il se rendit au vestiaire. Posant un moment l’objet avec un infini respect, il s’enveloppa de son parka le plus épais, et enfonça sa chapka sur le front. Il enfouit alors l’œuf contre la peau de sa poitrine et monta le colimaçon qui débouchait derrière deux piliers du hall d’honneur. Il salua d’une main l’hôtesse et l’agent de sécurité qui la draguait, presque assis sur le comptoir d’accueil :
-Une petite course à faire à la pharmacie ! s’excusa-t-il, puis il sortit rapidement sans se retourner.

-
54

Madame ?
Ilnara se retourna sur sa vaste couche.
-Madame ?
La voix grave l’appelait d’un point situé près de son oreille droite, mais la Commanderesse savait que l’aérophone retransmettait un message en provenance de la porte de ses Apps, l’étage au dessous.
-Qui est-ce ?
-Zgav.
Elle s’assit et se frotta les yeux.
-Quelle heure est-il ?
-Cinq heures, Madame. Le temps presse .
-Que veux-tu dire ?
-Pouvez-vous me laisser entrer ? C’est assez urgent et je risque gros en restant devant la porte.
Des sentiments contradictoires traversèrent l’esprit d’Ilnara, mais la confiance l’emporta. Zgavaw était une ombre bienveillante qui l’accompagnait depuis toujours, et sa participation aux gardes noirs de Volpol ne pouvait remettre en question cette ancienne connivence.
-Entre !
-Etes-vous prête ?
Ilnara acquiesca : une simple robe de toile, des chaussures de marche, un sac de cuir en bandoulière, les cheveux serrés en chignon, des gants renforcés aux phalanges.
Zgav était plus sombre que jamais, des cernes sous les yeux injectés de sang.
-Je viens de sortir d’une réunion « de travail » de la Garde. Ils doivent vous arrêter dans une heure, et leurs véhicules seront sous vos fenêtres dans un quart d’heure.. Nous devons disparaître.. tout de suite, et ne jamais revenir.

Ilnara eût un sursaut.
-Je n’abdique pas comme çà, je…
-Je vous en prie. Votre seule chance d’organiser la résistance, est de leur échapper. S’ils vous conduisent à Ildefre, ils pourront vous mettre sous chimio, et vous faire dire n’importe quoi. Pire : vous faire penser n’importe quoi. Vous serez un jouet docile entre les mains de Volpol. Venez…

Zgav ouvrit doucement la grande porte et aussitôt entendit le léger bruit de la soie froissée contre une colonne du vestibule. Trop tard : les gens de la Garde noire avaient été plus rapides que lui. Il allait falloir faire preuve de la plus grande habileté, car il y avait sans doute au moins quatre hommes, dont deux en couverture sur le palier, trop près de l’issue secrète.
Il referma lentement le battant et actionna les serrures.

Puis il manoeuvra la moulure entre la penderie et la salle de bains et fit signe à Ilnara, étonnée.
-je n’ai jamais soupçonné que…
-C’est un passage que j’ai été seul à employer, ne vous inquiétez pas.
-vous m’avez regardée prendre mon bain ?
-Jamais ! mentit Zgav avec aplomb. Attendez là. Ne faites absolument aucun bruit.

Il la dépassa dans l’étroit couloir, sentant son corps contre le sien, et s’agenouilla près de la trappe pratiquée dans la moulure du chambranle de la grande porte du palier. Lorsque la trappe s’ouvrit, il constata avec soulagement que l’obscurité régnait de l’autre côté. Il se faufila et se releva, sachant qu’il n’était que de l’ombre dans l’ombre entre deux colonnes. Il demeura immobile attendant que son regard accoutumé distingue les silhouettes des gardes restés à l’extérieur tandis que leurs compagnons étaient en train de crocheter la porte intérieure donnant sur la chambre. Le moment propice serait la seconde où ils feraient irruption dans celle-ci, se précipitant vers le lit afin d’immobiliser Inara et de lui injecter un somnifère puissant. Zgav pouvait maintenant entrevoir deux hommes agenouillés sur le carreau ornementé, le plus proche à peine à deux mètres de lui.

La scie-lazer émettait un petit bruit régulier et la serrure céderait dans quelques secondes. Zgav banda ses muscles. Il devina que la gestuelle des deux premiers gardes signifiait : un ! deux et… à trois, la porte fut poussée d’un coup d’épaule tandis que la serrure de bronze était projetée sur le marbre de la chambre. En même temps que les agresseurs bondissaient comme des panthères, Zgav bondit sur l’homme à sa portée. Il se contenta de lui pulvériser les vertèbres cervicales d’un coup de talon et arriva sur le second, les poings unis en un marteau qui lui aplatirent le larynx comme un simple tube de carton. Les hommes s’affalèrent sans un râle, chacun joliment positionné dans la mort.

Zgav ne prit pas le temps de philosopher et se précipita à la suite des intrus sans même chercher à les repérer dans la chambre. Il sauta au jugé en direction du grand lit, trouva les tignasses comme par hasard sous ses doigts et les réunit d’un seul geste, cassant les nez l’un contre l’autre et faisant exploser les tempes sous la pression de cerveaux en brutal déplacement.

Tout était réglé, mais les oscillographes sanitaires avaient dû bondir eux-aussi à l’étage au dessous. Le Modin qui attendait en bas s’était mis instantanément à couiner sur divers registres, comme une machine à sous éventrée par un gagnant.

Zgav arracha Ilnara à la trappe et la mena en courant vers la grande coursive.

-Vous me faites mal… Où m’entraînez-vous ?
-Là où on ne vous cherchera pas tout de suite…
Ils sortirent sur la terrasse et coururent vers le chantier de l’Antenne.
Le pilier d’acier central s’ouvrit sur le monte-charge de service. Ils se serrèrent, la chaleur des corps compensant à peine le froid bientôt glacial des profondeurs des Structures. Zgav déclencha le levier d’urgence, et Ilnara hurla. Elle était devenue un projectile bombardé vers la surface de la Creuse. Ils s’écraseraient bientôt comme des mouches sur la paroi intérieure, ou bien encore seraient crachés comme des pépins dans l’éternité extérieure.

55

-


Les oies sauvages semblaient presque immobiles dans le ciel de plomb. Mais les balles aussi, allaient lentement les rejoindre… ou les rater. Tirer n’était pas si facile, et l’on devait attendre avant de savoir. Sahul passa la matinée à tenter d’abattre une seule lignandre, pourtant grosse comme une petite autruche.
Il y réussit finalement mais dût s’escrimer avec un enchevêtrement de branches verglacées avant de pouvoir atteindre le gibier, tombé sur un lac glacé. Epuisé, il la ramena sur l’épaule, la pluma, la prépara, la fit cuire, et enfin la servit avec des pommes de terre du jardin de son père.

Boscione avait repris appétit et la compétition entre père et fils fut dure pour les moindres parcelles de chair. On compensa le manque par un vin fin, récupéré dans un entrepôt translaté par erreur.
Sahul aurait voulu passer à l’action, sortir de ce trou d’univers. Quitte à se battre avec les habitants ensauvagés du Monde Intérieur, à en découdre, à être blessé ou tué : tout plutôt que de demeurer immobile dans cet enfer blanc et vide.
-Patience, petit, répétait Boscione. Patience. Je dois d’abord t’expliquer le contexte et les détails. Sans cela, c’est la mort assurée quand nous bougerons…
-Parce que nous allons bouger ? Comment ? Pour aller où ?
-Attends un peu, sacripoile, mon Fils. Il faut parfois savoir attendre…
-Je sais, je sais, mais je ne ne sai…sis toujours pas, dit Sahul en secouant obstinément la tête.
-Quoi donc, jeune homme ?
-Comment vous.. tu as pu faire pour conserver une telle avance scientifique. Des milliers de chercheurs sur au moins trois planètes et six Creuses n’arrêtent pas de travailler sur les failles spatio-temporelles. En vain, sauf au niveau de quelques ensembles micromoléculaires.

Boscione sourit à son fils. Son visage éclairé comme celui d’un enfant. Il vida son verre d’un trait.

-C’est qu’ils n’ont jamais été forcés de tomber sur la bonne conception cosmologique. Ils auraient dû depuis longtemps se débarrasser de dogmes absurdes comme le « Big bang », mais l’Eglise Scientique en a brûlés suffisamment au cours des siècles pour effrayer ceux qui se risquent à des idées nouvelles. Le Big Bang interdit de penser le « trou du temps », c ‘est à dire la couche d’univers où le temps n’existe pas, et à partir de laquelle le temps est généré. Il n’y aurait pas de temps du tout s’il n’existait pas le Trou du temps.
-çà me dépasse.
-Mais non. Libère juste ton esprit.
-Facile à dire…
-Libère-le, pour commencer, de l’illusion spatiale. Ou plutôt essaie de réfléchir à ce qu’est cette illusion. L’espace est seulement un film, une pellicule, une peau sur laquelle émerge non pas le présent, mais la contemporanéité. Ce que Einstein appelait la lumière.
-Que veux-tu dire ?
-La lumière, Sahul, je veux dire bien sûr toutes les longueurs d’onde même invisibles du phénomène photonique, cela signale l’émergence de notre espace-temps comme monde de la contemporanéité. Même la plus vieille lumière finit par nous atteindre, entrer en interaction avec nous, dans la contemporanéité. C’est à dire que, contrairement à l’étoile dont elle vient et qui a disparu depuis longtemps, cette vieille lumière-là vit à notre contact dans notre présent. On a été fascinés par l’idée que l’étoile lointaine avait disparu dans un passé révolu, mais on n’a pas retenu le plus extraordinaire, qui était juste sous nos yeux : à savoir que la lumière qui a parcouru une telle distance de temps a fini par nous devenir contemporaine, tout comme nos propres molécules sont issues de chaînes de causalité d’une longueur presque impensable, mais finissent tout de même par être présentes « ensemble ». C’est le présent, Ici, qui est le plus extraordinaire, pas le passé là bas…
-Je ne sais pas si je te suis…
-Laisse-toi aller. N’oublie pas que toutes les grandes découvertes, avant que d’être caparaçonnées de symboles mathématiques, sont d’abord des révolutions dans la perception intime du monde par une personne. Essaie de percevoir le monde autrement. Rêve-le, comme Einstein le faisait depuis l’enfance. Mais il te faut des rêves différents, plus fous encore que du temps d’Einstein, de Planck ou de Schrödinger.
Sahul ferma les yeux.
-Je veux bien. Que faut-il que je rêve ?
-Eh bien, rêve, par exemple, que tu revis en accéléré l’évolution des mammifères et de l’homme… mais de l’intérieur, pas en te distanciant. C’est toi qui évolues… Que vois-tu ?
-Euh, je ne sais pas, moi. Les choses deviennent plus précises, et j’accommode mieux de près et de loin. Je me redresse et je vois les choses de plus haut…
-Pas mal. Bon, maintenant, reviens en arrière et recommence à partir de la sortie de la mer. Tu es une sorte de poisson-chat qui peut se hisser hors de l’eau et aller d’une flaque à l’autre dans des marécages.
-Ils le font encore, non ?
-Oui, mais c’est tout de même un réflexe archaïque, datant de quand les premiers batraciens ont émergé des mondes sous-marins.
-Je veux bien imaginer çà, mais quel est le rapport avec la physique ?
-Tu vas voir. La physique aussi a à voir avec un changement de point de vue. Là, je te demande de t’exercer simplement à changer de point de vue.
-Bon, alors d’accord. Je suis au ras du sol, les plantes sont énormes et je n’en vois que le pied. Je suis très con et je ne prévois rien, mais si un insecte se présente à portée, je saute dessus par réflexe.
-Pas mal. Tu as dis une chose : tu ne prévois rien. On peut en effet penser que l’évolution a permis à des animaux, en augmentant leur cerveau, de mieux absorber les futurs possibles dans leur présent. L’animal compte moins sur des réflexes automatiques, il commence à « réfléchir » le monde, à sentir ce qui se prépare dans l’esprit de l’ennemi. Avec l’homme, cela sera décuplé par le langage qui permet tout un registre du monde dans les mots. Bref, le vivant, en évoluant, fonctionne comme une éponge à futur. Mais également à passé, puisque la mémoire est utilisée pour replacer des événements vraiment survenus dans le futur possible : ce qui s’est passé déjà a des chances de revenir. Donc, je peaufine ma formule : le vivant évolue en piégeant le temps autour du présent. Il élargit le présent de plus en plus. Il finit, avec l’homme scientifique et technique, par être capable systématiquement de contrôler le proche et même le lointain avenir à partir de la connaissance fine du mode de survenir des événements passés. Nous sommes des monstres de « présentification ».
-Je ne vois pas…
-Mais si, ne te fais pas plus bête que tu l’es. Je n’ai fait que constater ce phénomène, et je l’ai utilisé pour avancer encore dans le même sens. Le côté technique est secondaire par rapport au principe, comme toujours.
-Mais l’absorption du temps dans le présent se fait dans la pensée, pas dans le réel. Non ?
-Tu crois que la pensée n’appartient pas au réel ? Regarde la bombe atomique, ou l’invention des Creuses ! Tout cela n’a d’abord été que de la pensée, mais cela a très vite rejoint et modifié le réel. Il faut et il suffit que la pensée soit suffisamment précise et enthousiasmante pour obtenir la mobilisation des crédits et des chercheurs !

Mais revenons à notre sujet : je t’ai conduit à admettre que ce n’est pas le temps qui gouverne les choses, en les modifiant continuellement sous la loi d’airain de l’irréversibilité. Mais bien plutôt le présent qui absorbe le temps, passé et futur. Tu suis ?
-Oui, à peu près, je crois.
-Bien sûr, la flèche du temps est irréversible, … mais là où il y a du temps, et seulement là. Cela veut seulement dire la chose suivante : du point de vue du présent, c’est-à-dire, tu le remarqueras, de ce qui est en train de se faire en mélangeant passé et futur dans une combinaison « actuelle », on a besoin de points d’appuis sûrs (ce qu’on appelera le présent en train de passer) et de choisir entre des possibles (le présent en train d’arriver). En un sens la distinction entre passé et futur n’est absolument pas réelle sans le point de vue subjectif –même non réflexif comme celui d’un animal- d’un acte de création du présent, acte qui a besoin, par essence, de lier du passé et de l’avenir, de les rassembler dans une boucle où l’on ne puisse plus les distinguer. Par exemple, lorsque nous prenons du carburant pour un moteur, et que nous avons soigneusement stabilisé sa formule chimique, nous allons l’utiliser sans hésitation comme passé fiable (par exemple du pétrole issu de la fossilisation de forêts préhistoriques) pour produire du présent en le liant à un avenir : la vision que nous formons de la trajectoire à accomplir. Si notre pensée de ce présent comporte le moins possible d’erreurs, ce que nous obtenons par « évolution » de nos savoirs et de nos procédures (en imitant ainsi la nature sur des temps très courts), nous allons vraiment changer le passé (la forêt mésozoïque) et le futur (le projet de voyage) en un présent réel. De ce point de vue, passé et futur sont réversibles comme moyens du présent, bien qu’ils aient obligatoirement une fonction différente : je ne peux pas produire du présent sans que quelque chose soit arrivé ni sans que je puisse en faire advenir une autre. Mais il faut comprendre, là encore, que la flèche du temps n’existe que dans l’acte présent de se propulser du passé à l’avenir. Sans le présent qui les rassemble dans l’acte, ni l’un ni l’autre n’existent. Tu suis toujours ?
-J’essaie !
-Bon. Allons un peu plus loin : lorsque le présent a réussi à stabiliser l’avenir en répétant un acte qui n’offre pas de risques, l’avenir et le passé se confondent. Imagine que le présent ait tellement absorbé passé et avenir qu’il ne produise plus aucun acte nouveau, mais qu’il se contente d’assister à une sorte de répétition éternelle, quelque chose qui soit toujours totalement prévu et qui fonctionne tout seul. Tu peux voir alors que ce présent de plus en plus fort « immobilise » le temps, le rend si ennuyeux qu’on a l’impression qu’il ne s’y passe plus rien . Tu es d’accord ?
-Oui, puisque tu me réduis au rôle passif dans un dialogue socratique . Dis-moi carrément ce que tu veux que je t’objecte !
-Rien pour le moment, s’il te plaît répondit placidement Boscione. Mais écoute plutôt, car nous approchons du point crucial : disons qu’un pur présent, qui ne se projette plus vers l’avenir, et qui ne produit que des actes sûrs, totalement répétés depuis un passé certain en faisant surgir de l’avenir de simples copies conformes de ce passé, revient à nier le temps, tout en se niant lui-même. Un présent se vide de tout acte, et finalement de sa nature même de présent. Là où il ne se passe rien, il n’y a ni passé, ni présent, ni avenir.
Sahul fonça les sourcils en une intense méditation, et ne vit pas le léger sourire que provoquait cette mimique chez son père.
-Admettons, finit-il par dire. Mais est-il possible qu’il ne se passe absolument rien ?
-Non, puisque le seul fait de savoir que rien n’arrive est déjà un événement en soi. Par exemple, ce savoir peut entraîner chez toi un tel ennui que tu te suicideras, comme les habitants de Terre VII, en 163. Dans ce cas, la non-évenementialité entraîne.. un événement fatal.
Quelque chose d’étrange se passe donc tout de même à proximité du non-événemement : ce dernier concentre souvent la possibilité d’événements explosifs. On pourrait dire que la révolte contre l’ennui exprime chez le vivant humain une loi plus profonde, existant aussi en physique : plus le présent se vide d’événements, en régularisant le flux passé-futur jusqu’à le rendre imperceptible, et plus s’accumule un potentiel d’événementialité rare mais catastrophique (au sens d’un ancien savant du Temps, René Thom), juste à l’endroit où demeure un point de présent actif : par exemple l’activité de savoir que je m’ennuie « affreusement ». Si tu empêches le temps d’entrer dans ta bulle, tu peux être sûr qu’il va amasser toutes ses forces derrière la porte et va finir par la fracasser !
Tout se passe comme si la bulle de non-temps que tu a créée localement attirait à elle une fantastique énergie temporelle de « passé à réaliser ».


56


Les Striches lui avaient tiré dessus, mais cela n’était rien.
L’épreuve atroce avait été de plonger dans la bouche verticale béante entourée de lèvres de roche verte, luisantes et dégoulinantes. Solaine avait cru mourir et, dans la panique, elle s’était blessée gravement les mains en tentant d’aggriper les arêtes acérées. Elle était néanmoins tombée et sa chute de quelques secondes lui avait semblé une éternité. D’autant plus qu’elle s’était imperceptiblement changée en flottement.

Elle avait rouvert les yeux, et ri nerveusement : c’était Alice au pays des merveilles… Portée sur un coussin de brume, elle descendait doucement entre des parois de plus en plus lisses et régulières, toutes inondées d’un flux d’eau transparente. Le rire nerveux la reprit et elle remercia Dieu. Réflexe incongru pour une athée de longue tradition.
Dieu avait-il la tête du Prince ou de son alter-ego Volpol ?

La chute reprit brusquement et elle hurla. Le conduit coudé la propulsait sur une piste d’eau oblique, et sa vitesse se ralentit naturellement jusqu’à ce qu’ elle soit jetée sur une berge d’acier, où l’eau disparaissait par les bouches multiples d’une grille argentée. Elle se releva trempée, fumante, groggy, et pénétra dans une hémisphère lumineuse au centre de laquelle se dressait un pupitre oblong, d’une matière indéfinissable, probablement virtuelle.

Une Com. classique grésilla à son oreille.
-Bravo, Solaine ! disait le Prince, enthousiaste. J’avais si peur que tu te laisses séduire par l’Autre. Après tout, elle te promettait de rentrer chez toi… Tu as courageusement résisté à une attraction puissante.
-Bon, accorda Solaine reprenant souffle. Je suis là, maintenant. Peut-être daignerez-vous me dire ce que je suis censée faire ici ?
-Oh, c’est simple, Jeune Fille. Tu es ici pour prendre les commandes de Gâ…
-Quoi ?
Le Prince invisible expliqua :
-Solaine, Gâ est un astre fou, un vaisseau sans pilote. Personne ne peut accéder au poste de pilotage sans être désintégré. Ni la Skoule, ni moi, ni personne d’autre parmi les habitants actuels qui descendent tous de nos deux souches génétiques. Seul un humain non stigmatisé peut le faire…
-Que veux-tu dire ?
-C’est simple : la Skoule et mon Original –Volpol en l’occurrence- ont été stigmatisés comme criminels sur la Planète Terre, il y a une centaine d’années. Tous leurs descendants portent la même marque d’infamie dans leur signature ADN/ARN. Lorsqu’ils ont assassiné par surprise l’équipage légitime de Gâ, en empoisonnant son atmosphère avec un gaz létal biodégradable, ils avaient oublié ce détail : jamais le système de Gâ ne les laisseraient accéder au moindre élément de contrôle. C’est la raison pour laquelle tu as pu voir ces cultures et ces formes de travail archaïques. C’est aussi, faut-il le dire, pourquoi les sacrifices humains sont organisés : pour que la classe dirigeante puisse disposer de protéines animales, de viande, pour dire les choses …crûment, tout en régulant la population.
-C’est horrible.
-Je suis d’accord. Tu ne peux savoir à quel point. Mais l’idée en est ancienne : elle provient en droite ligne des pratiques des Mexicas, ou Aztèques, dont nous avons étudié attentivement les mœurs. Encore les aristocrates Mexicas pensaient-ils sincèrement sacrifier esclaves et ennemis pour soutenir la course bénéfique des astres et des saisons, stimuler la croissance du maïs. Le sang, pour eux était de l’eau vivifiante.

La Skoule a tenté de reproduire ces croyances ici, mais elle n’a que partiellement réussi : seules les masses populaires y sont naïvement attachées. Dans les élites, qui ont parfois accès aux données des Ordys, la religion officielle ne tient pas, ou plutôt ne tient que par la terreur mutuelle, la dénonciation. La méfiance grandit, la révolte gronde. C’est aussi pourquoi la Skoule ne peut tolérer aucune intrusion étrangère sur Gâ. Si tu restais plus longtemps, il ne se passerait pas un mois sans que le bruit commence à courir que « la Libératrice est arrivée ». Des groupes te contacteraient. Une énergie folle se répandrait de haut en bas dans toute cette petite société, et la Skoule serait égorgée avec ses Striches. J’y passerais aussi, bien sûr, ainsi que tous les clones en attente ou en gestation.
-Eh bien, ce serait justice, non ?
-Oui. Et c’est mon vœu le plus cher : au moins ce serait un sacrifice en valant la peine. C’est bien pour cela que je veux que tu échappes à la Skoule, et que tu accède aux commandes. Ecoute, Solaine, veux-tu devoir ton rôle de libératrice à une révolution sanglante, dans laquelle des dizaines de milliers de gens seraient sûrement tués, ou nous libérer effectivement, mais incognito, sans bouleverser nos structures, le temps –peut-être trois ou quatre ans- de rejoindre des parages civilisés ? Alors, Gâ serait prise en charge de l’extérieur et nous nous rendrions sans coup férir.
-Voulez-vous dire que je dois rester enfermée dans ce bocal pendant trois ou quatre ans ?
Le silence lui répondit… Affirmativement, lui sembla-t-il.


57


-Je commence à entrevoir quelque chose… dit Sahul, pensif.
-Ne sois pas trop pressé, Sahul. J’essaie de t’expliquer quelque chose d’imperceptible pour la plupart des gens. Ils sont empêtrés dans les conventions de la représentation commune qui permettent aussi de voir le monde ensemble. Ce qui signifie a contrario que la perception spéciale où je t’entraîne isole de ses congénères celui qui la tente et risque de le rendre tout simplement fou.
-Tu n’as pas l’air de l’être trop.
-Parce que mon originalité dans le domaine a surtout consisté à développer des parades à la folie. Je t’en parlerai après. Pour le moment concentre-toi sur le maniement de l’idée que « le pur présent est du non-temps », et examine-la sur toutes les coutures.

Tu t’apercevras alors que sans l’hypothèse qu’existe dans tout présent actif un noyau de non-temps, il n’y aurait pas de présent, et pas de temps. Tu peux donc inverser la phrase « le pur présent attire le temps à sa porte », par son envers : « il n’existe pas de temps qui ne fonctionne aux alentours d’une bulle de non-temps ».
Sahul fronça les sourcils derechef, à en loucher.
-Regarde, compatit Boscione : la possibilité même de lier passé et futur dans un nouvel objet appelé « expérience du présent » implique un point de vue subjectif en retrait des champs de ses ingrédients, point de vue où la rencontre a lieu, où elle s’inscrit comme telle. Or la rencontre n’aurait pas lieu si le sujet était lui-même réductible immédiatement à de l’espace-temps, et ne durait pas dans une sorte d’immobilité. C’est le problème de la berge devant laquelle passe le fleuve de Démocrite, jamais semblable à lui-même. La berge, elle, est supposée semblable à elle-même, sans quoi la possibilité même de penser le fleuve comme flux spatio-temporel n’existerait pas. Il faut qu’il ne se passe rien sur la berge pour qu’en comparaison le fleuve passe. Bien sûr la berge s’érode, se déplace, etc, ce qui ne retire rien à la nécessité du postulat qu’elle représente, comme parabole. A savoir que si vous voulez penser le temps (ce qui n’est pas obligatoire), vous devez pensez le non-temps, le non-événement, la durée absolutisée non pas seulement comme répétition du même, mais comme maintien du même. Un présent immobile toujours prolongé.
-Comme tu dis, c’est subjectif. Dans la réalité, tout passe, même la berge et l’observateur qui est assis sur elle.
-Certes, mais le subjectif dévoile indirectement quelque chose de l’objectif. Rien ne s’écoule qui ne s’appuie sur quelque chose qui, comparativement, s’écoule moins. Tout le système des forces fondamentales dans la nature a besoin de ce postulat. Il y a production réelle de « constance » même relative, dans la nature. Or quelle est l’essence de cette constance ? C’est qu’étant régulière, il ne s’y produit précisément aucun événement, sinon ceux déjà produits, qui l’entretiennent comme telle. Il pourrait y avoir des millions de générations successives d’observateurs, ils refont toujours la même observation : à savoir que ce que leur regard subjectif voit, bouge en comparaison de ce regard. Si l’on fait abstraction de cette nécessité de reproduire l’observateur, l’observation devient continue et totalement immobile.
Or si le phénomène a lieu en expérience de pensée, il doit nécessairement être vrai quelque part dans la réalité : à l’endroit où, pour une strate du monde, à l’intérieur d’un niveau du réel, quelque chose comme un centre sert de repère d’immobilité à tout le reste, un peu comme le soleil pour le système solaire, ou le trou noir central pour la galaxie. Mais cette centration du mouvement relatif par une immobilité n’est absolument pas réservée aux espaces cosmiques étudiables. Non seulement, on peut en postuler très sérieusement l’existence pour tout notre univers (ce n’est pas alors un trou noir absorbant, mais une principe de centrage peut-être diffus (micro-cordes) consistant dans le présent sustentant l’ensemble des phénomènes quantiques.

On rencontre aussi cette centration dans les microcosmes, car l’espace-temps quantique est immédiatement inférieur à notre cosmos, et celui-ci en émerge en permanence. En réalité, la chose est sous nos yeux et nous avons le plus grand mal à la voir : c’est précisément l’espace-temps quantique qui nous sert de centre immobile. Pour nous, la strate quantique sous-jacente à notre univers est parfaitement immobile, hors temps. Elle est notre Non-Temps absolu. Le quantique, c’est notre soleil ou notre trou noir, mais au niveau de l’univers et peut-être même de l’U2.
-L’ U2 ?
-Oui, une façon de dire l’Univers dans lequel baigne notre univers. Mais il peut aussi y avoir un U3 et un U4, etc, sans préjuger du fait possible qu’ils font peut être une boucle ! Mais ne nous dispersons pas…
-C’est le cas de le dire !
-C’est sur cette intangibilité du non-temps quantique, continua imperturbablement Boscione, que sont tombés les grands physiciens Aspect et Suarez, il y a trois cent cinquante ans, près d’un siècle après Einstein. Leurs expériences ont prouvé qu’un photon, cette onde/particule qui émerge du vide quantique, peut être dans deux endroits à la fois, exactement à la fois, et éventuellement à des distances gigantesques. Ce qui ne peut prouver qu’une chose : que dans le monde quantique, la rencontre événementielle se produit à partir d’une réalité où notre temps/espace n’a pas cours. Dans cette réalité sous-jacente qui centre la notre, tout ce qui se passe est absolument simultané et universel. Ce sont des vibrations pour ainsi dire tangentielles à cette contemporanéité générale qui produisent le temps. Tu vois que nous sommes dans le déjà connu… et pourtant le jamais accepté réellement.
-Pourquoi ?
-Parce que les enjeux culturels et idéologiques l’ont emporté ! Un centre atemporel au monde du temps signifiait que tout devenait possible pour peu qu’on puisse y accéder, ce qui contredisait radicalement l’idée d’une autorité comptable centrale gouvernant la destinée du monde et donc des humains. Accepter la physique du non-temps revenait à destituer Dieu et tous ses représentants autoritaires. Accepter qu’il n’y ait pas de big bang, pas de commencement, et donc pas de comptage de tout le monde tout le temps, c’était admettre que lepouvoir ne pouvait pas se fonder du tout !
Sahul secoua obstinément la tête.
-Je ne comprends toujours pas pourquoi.
Boscione soupira.
-C’est pourtant simple, mon Fils : parce que si le centre qui nous commande est un lieu où toutes les causalités se mèlent dans un effet immédiat, instantané, sans hiérarchisation, sans mesure de distance possible, toute personne qui y accèderait serait Dieu ! Or un système moral efficace a besoin de hiérarchie, et donc de décompte des différences de moments et de distances, pas d’une démocratie absolue, totalement anarchique, de millions de dieux égaux et ubiquitaires. Imagine une seconde que chaque individu d’une société ait àchaque moment la possibilité instantanée et impunie de détruire tout autre individu mais aussi le collectif de tous les individus. L’alliance politique en vue de faire plier la minorité n’aurait plus aucun sens, puisque l’individu serait toujours aussi puissant que la somme de ses congénères ! De plus, on peut imaginer que dans une telle situation, il existerait au moins un fou qui déclencherait la réaction en chaîne finale, et cela dès son accès au pouvoir, ce qui revient à dire qu’une telle société n’existerait que quelques instants avant de se suicider !
-Ah oui, je vois ce que tu veux dire, renchérit Sahul un peu ironiquement : si chaque prisonnier a le pouvoir de sortir instantanément de prison et, en plus, celui d’annihiler ses juges, il n’y a plus d’institution possible. Il faut que la société soit plus forte que ses membres pour que ceux-ci survivent à leurs passions.
-C’est la vieille histoire de Rousseau imaginant la loi au dessus des citoyens qui la font, principe totalitaire qui a d’ailleurs tellement effrayé intérieurement le philosophe qu’il en est devenu complètement paranoïaque.
-J’ai lu quelque chose comme cela.
-Donc, tu peux comprendre maintenant que les grandes expériences d’Aspect/Suarez et surtout celles qui ont commencé à utiliser leur potentiel technique, aient été enfouies dans les mémoires, surtout à partir de la dictature Lankou sur les Nations unies.
-Je n’en avais effectivement jamais entendu parler.
Boscione secoua sa large tête de Zeus triste :
-Cela ne m’étonne pas du tout. Mais dans le monde scientifique, des gens ont continué plus ou moins secrètement sur cette lancée, dont Zmylovski, Karan-Bernod et d’autres. Il se trouve que j’ai pu, très jeune, et grâce aux réseaux de la Frange, entrer en contact avec des personnes qui avaient consacré leur vie à maintenir la mémoire scientifique vivante. Par ailleurs, dans une vie antérieure, je vivais de la réparation de petites machines à ordinateurs quantiques, et j’ai éprouvé, à plusieurs reprises, la nécessité de me plonger dans la théorie pour trouver des solutions pratiques. Je me suis alors rendu compte que certains points étaient restés obscurs et que le fonctionnement des machines était parfois établi empiriquement, sans qu’on se soit donné la peine d’en tirer les conséquences. Certaines de ces machines travaillaient comme de petites expériences que personne n’aurait montées, et dont personne n’aurait été là pour recueillir les résultats.
C’est ainsi que je suis tombé presque par hasard sur la thèse universitaire vieille de deux siècles, en apparence farfelue, d’un jeune informaticien prétendant obtenir une « traduction quantique de la subjectivité cosmique ». Le jeune homme, un dénommé Bertrand Duriland, prétendait, en annexe de son travail théorique, être parvenu à construire un petit « traducteur ». Je m’amusai à suivre ses consignes mais, évidemment, rien ne marcha…

Sahul le coupa :
-Qu’est ce que ce… Duriland entendait par « traduction de la subjectivité cosmique » ?
-Oh, rien de métaphysique comme on pourrait le croire au côté emphatique du titre. La subjectivité cosmique, c’est simplement la nôtre, celle de l’espace-temps commun, et qu’on peut opposer à une subjectivité « étrange », telle qu’elle existerait si nous étions entièrement immergés dans le pur présent quantique, où il n’existe pas d’événements à proprement parler, et où on ne peut augurer précisément d’aucune causalité.
Au fond, ce jeune homme, quasiment délirant, prétendait avoir compris comment fonctionnait « le langage quantique », en extrapolant à partir de milliers d’œuvres et d’expériences, et en refondant la mécanique quantique en transformant ses équations de départ. Rien que çà. Le travail, inutile de le dire, avait indisposé, et avait fini dans un placard. Il était d’ailleurs fort mal rédigé, décousu, inégal, mais en le reprenant patiemment, ligne après ligne, je parvins à isoler quelques trouvailles.

En voici une : au lieu d’une représentation purement mathématique du monde quantique en de nombreuses dimensions, l’auteur avait érigé un principe simple en postulat. Comme toute dimension, son « quanticum » possédait un centre et une périphérie. Même dans des géométries impensables dans notre espace-temps, ses qualités étant plus fortes au centre qu’à la périphérie. Ainsi, puisque le « Quanticum » était centré par l’immobile et le non-distant, il fallait se le représenter comme une sphère dont la surface de contact avec le Cosmos (notre monde) présentait un affaiblissement progressif de ces qualités : en bref, la zone de contact entre nous et le quanticum présentait « un peu » de causalité, « un peu » de distance et « un peu de temps ». Pour pénétrer de façon efficace le quanticum (et rendre ainsi les ordinateurs quantiques moins aléatoires), il fallait saisir la règle de passage du spatio-temporel au micro-spatio/temporel, puis de celui-ci au non-temps régnant au « centre » du monde quantique, mais pas à sa périphérie.

Il proposait alors l’idée suivante, époustouflante de culot : le seul centre de non-temps qui nous intéresse est celui qui nous permettrait d’atteindre instantanément tous les points de la galaxie. Plus tard peut-être, on s’intéresserait au centre de non-temps de l’univers. Or le centre de non-temps de la galaxie est situé exactement à l’endroit où le non-temps (pour nous, celui d’une instantanéité suffisante selon nos critères techniques) correspond à l’accélération de la vitesse de la lumière telle qu’elle atteindrait effectivement instantanément le point de la galaxie le plus éloigné.

Il suffit de calculer alors la taille de la galaxie, et en déduire la vitesse delta de C qu’il faudrait atteindre pour obtenir une approximation suffisante de l’instantanéité pratique, pour obtenir la « distance » qui nous sépare –accélération incluse- du centre de non-temps qui nous concerne. On peut aussi ajuster cette vitesse à n’importe quel objectif : le centre de non-temps de l’univers que nous formons ici, à deux, est situé à une distance évidemment bien plus courte que celui de l’univers galactique. Il nécessite une accélération bien moins grande.

-çà a l’air assez naïf, non ? Dit comme cela, cela ressemble à une tautologie...

Le rire de Boscione résonna en écho mutipliés :
-Oui, mais on a appris par ailleurs à dépasser la vitesse de la lumière dans le monde quantique où, à proprement parler, la lumière n’existe pas comme telle. L’idée de Bertrand Duriland permettait de construire une « carte » du monde quantique, certes totalement subjective et à l’époque parfaitement inutilisable puisqu’on ne savait pas préserver les montages moléculaires dans le quanticum.

On peut se représenter le mouvement dans le quanticum selon un axe unique, dont les extrémités sont d’une part notre monde, celui où émergent les neutrinos ou les photons, avec leur vitesse maximale (qu’on pourrait dire vitesse d’émergence cosmique) et d’autre part un centre de non-temps, où l’accélération conduit l’entité en mouvement à la quasi-instantanéité de tout déplacement. On appelera ce centre relatif, la « sphère de non-temps », parce que les différences entre les diverses parties de cette sphère sont négligeables du point de vue de la perception de l’acteur, en termes de simultanéité. On dira que tout acteur situé dans cette sphère perçoit tout mouvement comme parfaitement simultané à tout autre.
-C’est complètement fou !
-Oui ! Tu peux le dire.
-Mais que peut-on faire de cette cacophonie affreuse ?
-Tu vas voir. Un peu de patience. Mais observe que déjà, dans notre monde le plus familier, c’est la quasi-instantanéité à nos yeux de tout ce qui s’y passe qui donne l’impression de réalité stable. Par exemple la feuille de papier éclairée ne fait pas penser à un bombardement de photons, mais à un état d’éclairage. Cependant tu as raison en partie, car si mes propres mouvements m’apparaissaient totalement instantanés, il se produirait une sorte de court-circuit de toutes les perceptions, et un magma confus des actes. L’ordre est donné par une hiérarchie dans la vitesse des mouvements. Comment concilier instantanéité à distance et hiérarchie des vitesses, c’est là un problème énorme, mais pas insurmontable. Mais il a fallu, ne l’oublie pas, parvenir d’abord à maîtriser la question de la survie des organisations moléculaires dans l’univers quantique, où aucune rencontre stable de vibrations ne produit de réalité stable. Comment serait-ce possible puisque que notre monde et l’univers quantique sont déjà dans un rapport d’inclusion, que l’un n’est que la conséquence de l’autre à une certaine échelle ? C’est là qu’il faut être clair par rapport aux discours ambiants sur « le miracle de la physique quantique ». Il n’y a pas de miracle. Le déplacement dans le quanticum n’est que subjectif. Nous avons seulement appris à y faire circuler des « messages ». Mais cela suffit ! C’est la raison pour laquelle l’idée de « traducteur » était si géniale. Je vais t’expliquer maintenant comment j’ai transformé la notion pour en faire une machine efficace.

Voilà : le premier problème –celui d’expédier un message vers notre sphère de non-temps locale- n’est pas des plus difficiles à résoudre. Il s’agit d’associer notre signal (par exemple le choc entre deux photons) aux interactions qui, nécessairement, associent une multitude de phénomènes quantiques jusqu’au niveau du non-temps. Techniquement, c’est tout de même une prouesse, car si l’on peut imaginer une succession de tapis roulants allant chacun à une vitesse supérieure, et permettant à un voyageur qui passe de l’un à l’autre d’atteindre rapidement une très grande vélocité, il n’est pas facile, dans le monde sub-quantique de concevoir … le voyageur lui-même comme entité isolée ! Pour cela, j’ai largement utilisé les équations zmylovskiennes qui proposaient une solution pour récupérer la plupart des échos en provenance d’une entité d’information « voyageant » dans le quanticum. Il suffit, d’ailleurs, de quelques signatures, car la totalité des autres objets quantiques se dissolvent littéralement dans la « soupe » de la non-temporalité, et cela presque dès la surface. Il ne faut pas perdre l’écho, mais avec un ordy assez puissant, on le récupère par « tuning », une technique qui remonte à plus de trois siècles pour les ondes hertziennes.

Le second problème – celui d’obtenir une « réponse », un écho distinct en provenance de la sphère - est déjà un peu plus ardu.
-Je ne vois pas la différence avec le suivi de ton entité voyageuse, puisque l’écho va devoir utiliser le milieu ambiant !
-Bonne question ; brillante même, Sahul. En fait, ce n’est pas du tout la même chose de « faire résonner » le milieu autour d’une entité distincte, totalement incongrue, et de capter les gradients de différences de strates dans le milieu lui-même, brassé un milliard de fois plus vite que la soupe dans le mixer !
Note que c’est une difficulté quantitative que l’ordy sait finalement résoudre aussi, dans la bonne tradition des décryptages de messages ennemis. Je me suis d’ailleurs servi d’une variante abandonnée d’un algorithme de décryptage fondé sur l’absorption de « surinformation ».

Tu ne te souviens peut-être pas que pendant la guerre du Grand Tournant, vers 101-102, les armées en présence s’adressaient des masses énormes de données exactes et fausses, en espérant perdre l’adversaire dans le foisonnement. Par ailleurs chacune des données « leurres » aussi bien que réelles était elle-même démultipliée pratiquement à l’infini. L’ordy devait donc aller chercher des différences infinitésimales sur des régressions à l’infini de chaque différence. Sans toute cette expérience enfouie dans les silos, puis arrachée aux cervélectros par les brocanteurs de la Frange, je n’aurais jamais pu dégager un modèle de traitement correct de la surinformation invraisemblable qui règne dans le Quanticum. Mais j’en suis venu à bout en une petite dizaine d’années.

-Ce qui veut dire que tu peux produire sur des écrans tridi une sorte de carte cosmique du monde quantique, enfin de celui où règne la simultanéité ?

Le vaste sourire d’Emilio montrait assez à quel point il était fier de son rejeton.
-Exactement, Fils. Enfin, pour être précis : du monde quantique qui réside à proximité de ta propre réalité d’osbervateur. Tout cela est pris en charge par des filtres et des traducteurs successifs qui me livrent finalement une image « humainement supportable » et stabilisée de ce monde de folie intégrale. Cela donne par exemple ces grandes sphères-gigognes que tu as pu voir dans l’Antre de Silence. Je m’y déplace par « paramétrages fictionnels », comme s’il s’agissait du ventre d’une planète vide.
-Et la sphère rouge représente l’objectif ?
-Oui. Je cherche à faire coïncider les deux, ce que l’ordy m’aide à réaliser en anticipant les possibles. Lorsque les deux sphères se recouvrent, toute l’activité consiste, par des approximations dynamiques perpétuelles, à obtenir la correspondance la plus précise possible entre la sphère de non-temps ainsi atteinte, et l’objet réel qui est pour ainsi dire son « alter ego » dans notre monde cosmique .

Mais la plus grande difficulté consiste à isoler des signes représentant cet objet réel dans le message, puisque, je te l’ai dit, tout étant confondu –passé, présent et avenir- dans la sphère de non-temps, le « bruit » qu’elle renvoie est d’une densité extrême et seuls quelques événements d’une immense durée relative produisent des inflexions particulières et repérables dans un signal très homogène, un peu comme la turbulence équatoriale de la planète Jupiter, qui apparaît tout le temps à peu près à la même place, en tout cas à l’échelle de temps du système solaire –quelques milliards d’années.

Pour dire les choses autrement, imagine que tu veuilles obtenir une représentation 3D de Terra XII sur ta table de travail, de façon à pouvoir, comme les sorciers du moyen âge avec des statuettes de cire qu’ils épinglaient, déclencher un effet sur le vrai vaisseau à partir d’une action sur sa « maquette ». En fait, bien sûr, il ne s’agit pas d’une maquette mais du vaisseau réel, dont la sphère de non-temps correspondante est ainsi représentée, via des relais quantiques et électroniques, sur ta table. Le problème se pose ainsi : soit tu saisis une portion de cosmos plus vaste incluant le vaisseau, et tu auras de la difficulté à isoler la signature du vaisseau à l’intérieur. Soit tu réduis l’échelle des phénomènes pour n’inclure que le vaisseau, mais alors, c’est évidemment celui-ci qui se perd dans l’immensité des possibles spatio-temporels confondus.
-Bref, l’impasse paradoxale redoutée de tous les scientifiques dans n’importe quel domaine de recherche .
Boscione, passionné par son sujet, ne remarqua pas le ton légerement persifleur.
-Oui, c’est çà. Nous avons deux hantises, deux démons que nous détestons rencontrer : Dame Régression à l’Infini, et Sire Paradoxe.
Ils sont souvent illusoires, mais je te prie de croire que leur illusion est tenace une fois qu’elle est installée.
-Comment t’es-tu tiré de leurs griffes ?
-Voilà : il faut commencer par trouver ta propre sphère de non-temps, et ensuite parvenir à isoler en elle ce qui représente son paramétrage dans l’espace cosmique. Or, une chose est de reconnaître sa propre sphère de non-temps, une autre est de situer celle-ci en comparaison d’autres structures quantiques « représentant » le reste de l’univers cosmique. Tu vois la nuance ?
-A peu près, je crois… soupira Sahul, l’air profondément convaincu.



58

Georges Washington s’était, cette fois, changé en bonhomme de neige ambulant. Stoïque, il avançait sur la route glacée au milieu de vastes plateaux de neige, d’où émergeaient, comme d’un immense gâteau de crème chantilly, les pointes immaculées des épinettes. Il serrait sur son cœur l’objet qui diffusait une douce chaleur sous son vêtement.
Un quatre-quatre écarlate et lustré, équipé de chaînes, déboucha en trombe d’une piste latérale encaissée dans sa tranchée de neige, grondant comme un molosse, et, le conducteur voulant éviter l’énorme bonhomme noir qui marchait au milieu de la chaussée, donna un coup de volant exagéré. Le véhicule mafflu alla se planter dans une dune de neige molle, déclenchant une petite avalanche qui recouvrit à demi sa belle robe métallisée. George continua sans paraître avoir vu quoi que ce soit, et le conducteur jaillit comme un diable de sa boîte, l’indignation gonflant son visage. Il s’enfonça aussitôt jusqu’aux reins dans la poudreuse mais esquissa une poursuite à pied en poussant de grands « hey, you ! » furibards. Il renonça cependant rapidement, pestant tout ce qu’il savait de jurons forestiers. Il revint à son engin et dut ramer un moment avant de pouvoir y remonter. Pas question de démarrer en plein coeur d’une congère de cette taille. Il décrocha le CB et chercha la longueur d’onde de la police du Comté.
Il n’y avait que Mary Wilbur, la nouvelle fliquette de Burlington, et elle s’embrouilla un bon paquet de fois avant de parvenir à joindre elle-même le chef Boucheau qui décida de prendre l’affaire en main : on ne voyait jamais de Noir –sauf des ours- dans cette région glacée, et de géants, encore moins. Un peu d’animation n’était pas à négliger, et les fous non dangereux avaient de la chance : la clinique psy du Lac était une vraie merveille en matière d’équipements de soin et de repos. Le bonhomme ressortirait plus neuf qu’un nouveau-né. Pour un peu, il l’enviait, mais il ne pouvait pas se payer le luxe de se fourrer lui-même en cabane pour alcoolisme. Çà la foutrait mal pour un shériff déjà sur la sellette à cause des affaires pas très claires des hôtesses du YMCA. Les gens du coin étaient restés de coeur héritiers d ‘une enclave puritaine envoyée en avant-garde face aux Catholiques français, et ils n’aimaient ni le cul ni la boisson. Pénible à vivre, mais c’était çà ou rien.

La grosse Buick étoilée d’or peina à démarrer dans sa creusée de neige sale en planque le long de la Route 67, et Boucheau fit rugir le moteur pour remonter la batterie. Puis il roula le plus lentement possible pour ne pas effrayer le type qu’il allait sûrement croiser, vu que c’était la seule route. Mais les miles défilèrent. Il passa la plaine blanche, les sept chênes, la ferme des Moresby qui était fermée. Toujours rien. Finalement il arriva au tournant où était toujours plantée la voiture neuve rouge sang du type qui avait appelé. John Lacampayne, le chauffagiste du faubourg, qui martelait le gravillon verglacé, et se battait lui-même à grandes brassées comme un moulin masochiste. Pas question de l’embarquer avec lui : le John avait eu le culot de lui refiler une facture de fuel du double de ce qu’il devait vraiment. Il avait qu’à continuer à se les geler.
Boucheau le toisa sans aménité :
-Il est repassé devant vous ?
-Nope, dit élégamment Lacampayne en le jus de sa chique. Il a foutu le camp vers Burlington, vous ne l’avez pas croisé ?
Boucheau ne répondit pas, mit en marche arrière et effectua un demi-tour sec qui laissa l’autre pantois.
Dans l’autre sens, il alterna les courses rapides en terrain découvert et les ralentis soigneux aux approches des croisements et aux départs de pistes forestières. Mais les traces d’animaux étaient vieilles et givrées, et rien n’était venu les écraser, ni marquer dans la poudrerie. Où donc s’était envolé le type, cette montagne en plus, aux dires du témoin ?


59

Après un périple épuisant, en équilibre vertigineux sur les poutrelles de paroi au dessus des deux gouffres –le ciel de la surface habitée et la mer intérieure- le lieutenant Zgavaw avait entraîné la Commanderesse en perdition vers un colimaçon interminable, qui redescendait enfin vers le sol à plusieurs kilomètres de distance dez zones urbaines. Dans le lointain, on entendait de sourdes déflagrations. Des volutes noires s’élevaient au pourtour d’Ildefre.

-Probablement des casernes qui vous sont loyales, suggéra Zgav.
-Ils vont se faire détruire… Je pourrais leur dire d’arrêter…
-Ne faites pas çà : Volpol nous repérerait dans la seconde. L’important est que vous restiez libre et en vie. Ne vous inquiétez pas trop : le Censor n’a pas les moyens d’obliger les casemates bien armées à se rendre tout de suite. Il a trop d’autres chats à fouetter. Et puis, il ne peut pas employer d’armes lourdes, étant donné la fragilité de la Creuse. Il tient autant que vous à la survie de notre monde…
-Tu as raison, mais je ne peux supporter l’idée qu’il me tue des gens.

Zgav haussa les épaules et creva du pied le panneau rouillé qui obturait la base de l’escalier. Ils débouchèrent sur une plaine grisâtre, ornée d’arbres déplumés, et parcourue de réseaux spongieux, nés sans doute de fuites dans le système de récupération des eaux de surface. Bientôt apparut une touffe végétale plus importante, poussée dans le désordre sur un renflement formant ilôt, entouré d’un marécage à l’odeur puissante. Zgav leur fraya un chemin entre des ajoncs fétides vers un tas informe de planches et de tôles.

-Qu’est-ce que cet endroit ? demanda Ilnara. On dirait une planque d’ados.
-C’en est une, et bien connue de votre fils, dit Zgav. Mais ce n’est plus un adolescent à présent. Je vais vous laisser là quelques heures, le temps de donner le change à Vopol. Attention : il connaît la Cache. Mais je parie sur le fait qu’il pense que vous, ignorez totalement son existence, justement parce que c’était le refuge de Sahul et de son amie Solaine…
-Pas question de rester là…
-Je sais que l’odeur n’est pas très agréable, mais essayez de dormir, et aussi de manger. Il y a des réserves dans l’armoire murale.
-Vous me laissez vraiment ?
-Il faut que le Censor et ses sbires ne puissent pas déceler de faille dans mon emploi du temps nocturne : je suis supposé travailler sur les plans de la Balise, qu’il compte utiliser comme point d’appui extérieur si des officiers loyalistes lui résistent.
-Comment cela ?
-Il est convaincu que la Balise possède des lasers puissants qui lui permettraient d’opérer de destructions sélectives, tout en prétendant qu’elles sont l’œuvre d’un ennemi extérieur… Je vous promets d’être de retour dès le changement de quart !

Elle le retint , la main sur son épaule.
Zgav la regarda, et elle soutint son regard.
-Faites moi l’amour…
Il demeura immobile, retenant son souffle. Il ferma les yeux, sentant les longs doigts chauds jouer avec ses cheveux. Le désir l’envahit doucement, déferla. Lorsque leurs lèvres se séparèrent il éructa :
-Qu’est-ce qui vous prend ?
-Toi c’est toi qui me prends...
Elle arracha sa combinaison de prisonnière, s’offrit à lui, provocante, les seins hauts, le ventre dur.
Il’sagenouilla devant elle et la caressa, presque avec violence, le nez dans le nombril chaud. Elle se laissa tomber sur une plaque métallique affleurante, belle et obscène. Il la toisa en se déshabillant, puis plongea sur elle mais elle roula de côté et le força à se retourner sur le dos, sexe arqué. Plantée sur lui, ce fut elle qui le chevaucha, griffant et mordant.

Epuisé, il reprit souffle en lui brassant les cheveux.
-Folle ! tu joues avec le feu …
-Le tien me convient…
-Je parle des gens qui veulent ta peau. Je ne sais pas comment je..
-Vas, je suis sûre que nous avons notre chance…

Il la regarda fois avec un mélange de resentiment et d’amour avide.
-Va, dit encore Ilnara,en le repoussant, je suis toujours entre tes mains.



60

Volpol ne fut pas étonné outre mesure d’apprendre –de la bouche d’un jeune garde terrorisé- que l’oiselle royale s’était envolée de sa cage dorée. Quelque épouse d’un garde trop bavard avait fait prévenir Ilnara d’une mission exceptionnelle confiée dans la nuit à son mari. Mais, sans même parler de trahison à son égard, bien d’autres hypothèses pouvaient aussi être soutenues.

En revanche, le Censor était beaucoup plus étonné par l’efficacité des tueurs qui avaient liquidé ses quatre Gardes. Il croyait pourtant avoir réussi à isoler la Commanderesse des meilleures équipes militaires ! Certes, elle avait gardé de bons partisans, mais tout de même, il ne pouvait concevoir qui avait opéré ce massacre, si rapidement, et silencieusement.

On examinerait cela ensuite. Pour le moment, il était urgent de rattraper Ilnara, et encore davantage de lui interdire tout accès aux Médias. De ce côté-là, normalement, tout était verrouillé, y compris la possibilité d’une émission clandestine, qui serait immédiatement brouillée. Mais il restait l’éventualité d’une révolte imprévue de journalistes, dont aucun n’avait vraiment soutenu le putsch par conviction. La plupart n’étaient que des opportunistes méprisables mais Volpol ne pouvait jurer que certains n’avaient pas seulement feint de rallier sa cause, lors des « conférences professionnelles » qu’il avait fait organiser pour la prise de contrôle coordonnée des émetteurs. Il était temps de placer directement ses « commissaires politiques » dans chaque studio, prêts à couper le son et l’image en cas de problème, et cela malgré les protestations des équipes, traditionnellement soucieuses de leur indépendance. On leur servirait le prétexte (assez pauvre en vérité) selon lequel en cas d’invasion étrangère à partir de la Balise –dont la figuration holo était maintenant sur tous les écrans domestiques- ces commissaires seraient chargés de protéger les journalistes.

Cela dit, la Balise était réellement en approche, et Volpol ne savait réellement pas ce qu’il allait en sortir. Un corps d’armée complet s’était isolé pour traiter l’affaire. Le Censor devrait être averti de la moindre nouvelle la concernant.
Le poids de tous ces soucis ne semblait pas peser sur ses épaules. Au contraire, la proximité de l’action paraissait avoir sur lui un effet bénéfique. Distribuant dix ordres à la minute, sur dix micros différents, recevant une suite affairée d’officiers, Volpol était plus vif, se tenait plus droit et, -oui- semblait plus jeune.


61


Peu à peu, Emilio Boscione tentait de transmettre à son fils l’essentiel de ses connaissances. Ils passaient maintenant autant de temps devant les équations les plus abstraites qu’à arpenter le petit royaume sylvestre de l’inventeur. À mesure qu’il lui apparaissait que Sahul maîtrisait des éléments de la théorie, Emilio s’enthousiasmait davantage.

-Mais, bon, sur le plan pratique, comment çà fonctionne ? demandait le jeune homme, impatient.

-Je te prie de croire que ce n’est pas de la tarte. Formellement, certes, c’est le même problème que de reconnaître la signature des éléments de ta propre sphère de contemporanéité, mais il est immensément démultiplié par la surface de l’espace-temps, ou, pour le dire en termes boltzmanniens, par l’importance du vide quantique (celui où il ne se passe « presque rien », et qui excède les possibilités de Cagliostro, d’environ 10 31 niveaux de traitement.
-Cagliostro ?
-Excuse-moi. C’est le surnom que j’ai donné à mon super-ordy quantique. La solution consiste d’abord à trouver la signature du trou noir central de la galaxie. Mais même cela n’est pas évident au départ, lorsque tu ne disposes d’aucune indication sur l’échelle. Car même un phénomène aussi massif et unique pour notre voisinage se retrouve à des milliards d’exemplaires à l’échelle supérieure. Cela dit, une fois repéré, tout va aller extrémement vite. Note que cà m’a pris tout de même douze ans ! Rien que pour être sûr d’être tombé sur la bonne galaxie : la nôtre ! Cagliostro avait beau manger à la pelle de la cartographie cosmologique la plus en pointe, il y avait toujours de l’ambiguité. Et j’ai commencé par des erreurs assez monstrueuses, je l’espère sans effet sur des espèces vivantes de notre niveau…
-Tu veux dire que tu as fait… sauter des mondes ?
-Non, mais personne ne peut savoir l’incidence réelle de la simple intrusion d’un écho quantique cohérent dans une portion d’univers, surtout si cette intrusion est un balayage très large. Heureusement l’amplitude en est nécessairement compensé par la faiblesse locale, mais tout de même. Je ne sais pas l’effet que cela peut avoir sur le long terme.
-Terrifiant !
-Je me suis fait à l’idée d’être un peu devenu un dieu ou un démon.
-Mais finalement, tu es parvenu à paramétrer les espaces locaux qui t’intéressaient ?
-Oui, de plus en plus efficacement. Et désormais à des échelles de précision allant jusqu’à la taille d’un objet de quelques centimètres, situé à plusieurs années-lumières de ma présence cosmique réelle .
Au delà, la précision se perd très vite. En gros, pour le moment, je peux intervenir en toute sécurité sur la totalité des vaisseaux Terra qui ne sont éloignés, au pire, que d’une demi-année lumière, et sur tout le système solaire. Ce qui est amplement suffisant. Mais le plus extraordinaire –ou le plus atroce si tu préfères-, c’est que je peux intervenir sur le passé et le futur de ces objets, sur trois cent ans dans les deux sens.
-Ce n’est pas vrai !
-Absolument si. En vérité, ces espaces de temps sont beaucoup plus courts que dans la contemporanéité même lointaine (je ne te parle pas de l’image d’étoiles ou de galaxies disparues), mais d’une vraie contemporanéité, au sens subquantique de la « simultanéité scintillante » (on l’appelle ainsi parce qu’elle recèle tout de même de minuscules amorces de passé et d’avenir). Dans le temps, en effet, les événements sont encore plus denses que dans l’espace, et je bute véritablement sur un « mur du passé/futur », analogue au mur du son pour les avions classiques. Ce mur, c’est la masse, cette fois bien trop abondante, de données à examiner. Au delà d’une certaine frontière élastique, le passé/futur d’un monde m’apparaît comme une boule totalement lisse et impénétrable.

-Et… le paradoxe temporel ?
Boscione fit entendre une fois de plus le rire sonore qui paraissait ébranler les arches de pierre.
-Mais Sahul, il n’existe pas !
-Comment ? Si tu te fais disparaître dans le passé, tu ne seras plus là pour faire l’acte qui te tue et donc, tu ne disparais pas et donc, etc…
-Je sais, jeune homme. Mais ce sont juste des mots, des phrases. En réalité, les choses se passent ainsi : les chaînes de causalité qui approchent la sphère de non-temps du sujet sont d’autant plus inaltérables par lui qu’elles sont justement partie prenante du présent « éternel » qui définit son être même. Je ne peux pas intervenir sur moi-même ni sur ce qui me produit d’assez près. Je ne peux pas me rencontrer moi-même dans le passé, ni communiquer avec moi-même ni avec des ancêtres directs…
-Mais, interrompt Sahul, à une certaine distance dans le passé, TOUS les humains sont mes ancêtres directs.
-C’est peut-être aussi pour cette raison que je ne peux guère remonter plus haut que 300 ans.

Sahul s’accrochait à son objection, moins parce qu’il y tenait vraiment, que pour se prouver à lui-même qu’il pouvait soutenir une discussion avec un père plutôt …. surdimensionné .

-Admettons. Mais, en termes purement physiques, si on modifie ne serait-ce qu’un atome de la réalité locale m’ayant précédé, même si c’est un atome de l’atmosphère d’un pays situé aux antipodes, ce sera un atome qui passera presque obligatoirement dans mon système respiratoire. Ne risque-t-on pas d’entraîner une réaction en chaîne à partir de peu de changements induits de l’extérieur ?
Emilio sourit et se lissa la barbe :
-L’argument est de poids. Mais n’oublie pas une chose : l’intervention à partir de la sphère de non-temps, ne concerne que l’information. Or l’information, pour faire partie de la matérialité, en est tout de même un aspect très spécifique. Ce n’est pas la même chose de modifier le spin d’un atome par exemple, et de le détruire .
On pourrait dire que le changement de l’information est une modification « faible ». Si elle doit entraîner des modifications fortes, c’est parce que les conditions sont réunies sur place. Un exemple : je peux « translater » un pan de réalité, mais je serais bien incapable de détruire un objet réel, a fortiori de grande taille, si la « bombe » n’existe pas sur place : cun phénomène physique comme une concentration de magnétisme météo, à laquelle il ne manque que l’étincelle de départ pour produire un orage. Encore ne puis-je créer l’étincelle, mais seulement la condition informationnelle qui va faciliter le déclenchement. Bref, je ne peux que très peu intervenir sur la matière, mais ce « peu » suffit à déclencher, parfois, des effets considérables.
Sahul hocha la tête avec obstination .
-D’accord, mais quand bien même : en obtenant ces effets qui ne seraient pas survenus sans ton intervention, tu changes l’histoire ! Tu changes donc les conditions qui ont permis ta naissance… et l’on retombe dans la paradoxe temporel.
Boscione s’échauffait de plus en plus :
-Pas du tout, rugit-il. D’une certaine façon, les présents de chaque acteur-observateur sont indépendants les uns des autres ! Ils résistent considérablement à la modification de l’extérieur. N’oublie pas que si tous les mouvements étaient absolument liés par une causalité sans faille, la liberté de choix n’existerait pas, ce que tout contredit dans l’expérience de la vie. Bizarrement, mais réellement, quand tu interviens sur la sphère de non-temps d’une autre entité que toi-même, toutes les autres entités voisines se « défendent » de cette intervention. Elles semblent continuer à exister ou tendent à se reconstituer comme si elles « ne voulaient » pas être influencées par l’événement affectant une composante de leur environnement. J’ai découvert, par exemple, que si des éléments atomiques ou moléculaires « manquaient » dans la construction d’un organisme affecté au voisinage d’une de mes interventions, cet élément tendait à se « réinventer », à se remplacer soi-même instantanément. De sorte que le passé, comme l’avenir semblent d’autant plus solides qu’on s’éloigne de la modification locale.
Sahul voyant son père au bord de l’apoplexie, battit un peu en retraite :
-Soit, je veux bien y croire, bien que cela semble invraisemblable. Mais alors, quel est l’intérêt de ces interventions, si elles n’ont qu’un point d’impact limité ?
-Eh bien, je crois qu’on peut obtenir parfois, avec des efforts considérables, quelques changements stratégiques dans les esprits, pour peu que ceux-ci soient déjà très ouverts, disponibles et engagés. On faire passer des changements en cours de l’état de plausibilité à l’état d’orientation préférentielle.
-Et.. as-tu déjà essayé de « faciliter » ainsi certaines trajectoires de notre passé humain ?
Boscione se redressa de toute sa hauteur :
-Oui, Sahul. En fait, je suis en train de réaliser cette expérience. Et j’ai la preuve, dans l’actualité, qu’elle est devenue partie prenante de la nécessité historique. Tout se passe comme si je ne pouvais pas ne pas intervenir, cette intervention faisant déjà partie de notre présent.
-Tu veux dire que tu es, en quelque sorte, contraint d’intervenir sur le passé pour que celui-ci se transforme dans le présent que nous connaissons ?`
-Oui, on peut dire cela.
-Mais alors, imagine que tu ne puisses plus agir, tout le passé se déliterait-il , simplement parce que tu n’agis plus sur lui? C’est simplement une inversion du problème du paradoxe ! Bien plus horrible d’ailleurs !
-Non, non , nous ne sommes pas changés en Sisyphes ! Regarde : il suffit que j’aie déjà modifié ma sphère de non-temps pour qu’y soit définitivement inscrite une tendance nouvelle.
-Mais alors, dans ce cas, pourquoi continuer l’expérience ?
-Parce que je ne peux pas savoir si l’empreinte de causalité que j’ai déjà obtenue, et qui se reproduit toute seule éternellement, est suffisante. Je ne suis même pas sûr de la profondeur des effets que j’obtiendrai en m’acharnant. Je suis seulement sûr qu’il y a « quelque » effet. Je suis sûr qu’un peu d’information est passée du futur au passé , et que cela donne une petite chance supplémentaire à ce dernier de produire du futur viable. De la sorte, ma liberté est entièrement préservée, tandis que celle de ceux sur lesquels j’agis est au moins très largement préservée. Je contribue à une orientation que je pense raisonnable pour autant qu’elle contrarie le suicide collectif de l’humanité. Mais que j’y contribue depuis le futur ne change pas au fond grand chose à la réalité de la tâche. Est-ce si différent du travail que ferait, par exemple, un historien, en ne laissant pas s’imposer une interprétation pessimiste ou macabre de l’histoire ?

Sahul écoutait, pensif, incertain.

-Puis-je te demander sur quel point tu interviens dans notre passé ? Je veux dire : as-tu détruit des choses ? Tué des gens ?
-Je te le dirai demain, Sahul. Mais sache d’ores et déjà ceci : l’action à l’échelle d’un morceau conséquent de notre réalité (comme un village, une base, un objet familier, etc.) est infiniment plus facile que celle qui s’exerce au niveau moléculaire, atomique ou subatomique. Elle demande beaucoup moins d’énergie et n’en produit aussi que beaucoup moins.
-Comment est-ce possible ?
-Simple : tu n’as qu’a interroger le fait que davantage d’énergie est produite dans la fusion nucléaire que dans la fission, et dans la fission que dans l’explosion chimique, et davantage dans l’explosion chimique que dans une tempête, etc. Ce n’est là que le chemin, évident, bien que non trouvé pendant des siècles, qui va de l’intervention violente à court rayon d’action, à l’intervention à très long rayon, et qui, elle n’a aucun effet sensible. Quel que soit l’acte que tu fais, tiens : quand tu fronces tes sourcils, eh bien tu génères un ensemble de vibrations cosmologiques qui concernent la plus vaste sphère de contemporanéité : bref, tes sourcils remuent le monde entier, mais ce remuement est si ténu que personne ne le sent !
Sahul joua des sourcils et conclut :
-Non effectivement, tout le monde s’en fout ! Même toi, Père !
-Ne plaisante pas, mon fils : si personne ne s’en rend compte, c’est justement parce que ton geste a un effet universel, et pour cela d’autant plus fantômatique, que croise l’ensemble des effets de tous les gestes contemporains à l’échelle quantique. Il résulte pourtant de tous ces croisements, la signature même du centre de contemporanéité de notre univers, signature par la même complètement innoffensive. En revanche, plus j’interagis aux niveaux de proximité importante, et plus je dois littéralement arracher un bloc d’événements contigus et toutes leurs « racines », à l’ensemble du monde, ce qui est d’autant plus énergivore.
-Tu veux dire que l’énergie n’est que l’effort à réaliser pour arracher un bout d’univers.. à l’univers ?
`Boscione avait l’air aux anges :
-Exactement, l’image est riche ! Un réarrangement local d’un univers, cest-à-dire d’une architecture d’ondes, produit un « effet d’énergie » qui n’est pas en cause quand tu change d’architecture. Il ne faut pas, cependant que tu perdes ceci de vue : s’il est plus facile d’enlever une ville ou une planète à l’univers qu’un seul de ses atomes, il est bien plus difficile de calculer la clef de la signature correspondant précisément à cette ville ou cette planète. Il m’est d’ailleurs encore impossible de délimiter un contour trop précis, mais pour seulement parvenir à découvrir la sphère –en fait l’ovoïde- qui correspond au niveau d’intervention requis, c’est la croix et la bannière.

Sahul n’avait pas encore rendu les armes.
-Je ne pige pas vraiment cette histoire de signature. Quel est le rapport avec ce que tu appelles tes interventions ?
-Si tu veux, chaque ensemble contemporain dans un certain présent et à une certaine échelle se signale comme tel au niveau quantique. Il a, dit-on, sa représentation dans l’univers quantique comme tel. Mais c’est une signature extrèmement rare, puisque singulière (comme si chaque atome avait sa signature personnelle, distincte d’un autre). Pour la découvrir, il faut une ou deux hypothèses sur le genre de signature possible, sur le type « d’archipel d’événements » qui correspond à notre objet dans l’univers de la simultanéité. Et puis Cagliostro se met en marche, parfois des années, avant de délimiter la sphère virtuelle correspondante et adéquate.
-Mais, tout çà se passe dans les mathématiques, pas dans le réel…
-Oui et non. Découvrir la signature mathématique d’une sphère de réalité, revient déjà à interagir sur elle à l’aide du « moule » qui lui correspond dans le reste de l’univers. En fait, la découverte de ton entité singulière adéquate est déjà une action sur elle, une mise en vibration générale en phase avec la sienne.
Le passage à l’acte proprement matériel n’est plus qu’une question empirique assez facile à résoudre : il suffit d’activer, par simple émission d’un signal assez puissant, immédiatement répercuté non-localement selon la loi d’Aspect, une série de liens quantiques (une sorte d’effet-tunnel multiplié) qui cernent et redoublent la sphère en question. Ces liens ne sont que la version matérielle du calcul mathématique, pour la simple raison qu’à chaque valeur théorique correspond une configuration contrôlable de l ‘émission. Activés, ces liens se substituent aux agencements locaux par des micro-destructions, bien trop linéaires pour détruire le contenu de la sphère sélectionnée.
Celle-ci est simplement « décollée » du contact avec le reste de l’univers, comme « transfigurée », mais pas soustraite à lui. La translation dans un autre lieu (avec échange de matière équivalente) n’est, aussi fantasmagorique que cela puisse paraître, qu’affaire de quincaillerie informatique.

Sahul se redressa soudain, blème, pointa du doigt l’autre côté du fleuve :
-Père, ces étranges montagnes de structures de béton ruinées et entassées de guingois…..
Boscione hocha tristement la tête :
-Oui, mon fils, tu as vu juste : ce sont les bouts du monde terrestre que j’ai translatés ici. D’anciennes bases militaires terrestres géostratégiques, pour l’essentiel.
Le problème, c’est que j’ai aussi translaté leurs garnisons. Et le big problem, c’est que les quelques bandits Mers que j’avais expédiés ici pour m’en débarrasser ont pris le contrôle de ces hommes affolés et en ont fait des armées efficaces. Les clowns Merul Gandril et Sidag Olnah sont les vrais maîtres du Monde intérieur, Sahul.. Cela simplement parce qu’ils ont montré quelques gadgets à des soldats perdus du XXe siècle, et leur ont promis monts et merveilles s’ils s’en remettaient à leur leadership…




62


George Washington Bish jr marchait péniblement dans la profonde, de la neige à la taille, et au dessus dans les trous. Sa chapka retenait les flocons et formait un curieux chapeau haut de forme. La neige verglaçait sur son col de fourrure, encadrant son large visage d’une barbe blanche de père noël nègre du plus bel effet, mais il ne sentait pas le froid car l’œuf de cuivre irradiait tout son corps.

Il ne savait pas où il allait mais sa conscience était bercée par l’amour total qu’il portait à la voix en lui. Celle-ci l’avait guidé jusqu’ici sans la moindre hésitation. Elle savait, elle, où il devait aller. Il gravissait lentement une colline encombrée d’un fouillis de grands sapins noirs, vivants et morts.

Le gros Noir, soufflant et pestant, parvint sous des congères sculptées par le vent en falaises harmonieuses. Il ne voyait pas comment passer, mais la nature trouva soudain une réponse à sa question en provoquant une petite avalanche qui l’ensevelit jusqu’au cou. Remuant de tous ses membres à la crabe, il se dégagea miraculeusement et déboucha sur le plateau qui dominait le paysage. La neige devenait croustillante et solide, givrée par le vent en longues traînées bleutées. Les épinettes laissaient émerger leur plumet sommital, comme un petit candélabre de glace. Au loin, sous le ciel d’acier, on pouvait voir le ruban immaculé du lac Champlain et les panaches de vapeur des centrales thermiques de Burlington. Bish s’approcha du bord opposé, situé un demi-mile vers l’Ouest, et s’arrêta net : Le dénivelé d’une vingtaine de mètres, tranché au couteau, trahissait une découpe artificielle du sol. Sans doute une mine à ciel ouvert. Il se saisit de l’œuf et le brandit au dessus du vide. Puis il le lâcha.
L’objet fit, sans bruit, un trou rond dans la neige. Mais on pouvait encore apercevoir son reflet rougeâtre au fond du petit puits que sa chute avait formé. Puis il s’enfonça lentement et disparut au regard du Noir, tandis qu’un fin volute s’élevait de l’orifice comme de la cheminée d’une chaumière ensevelie.

Bish demeura un long moment immobile, oscillant comme un gros pendule. Puis il se remit en marche, trouva une vague piste descendante, damée par les motoneige, et la suivit. Elle zig-zaguait entre des arbres de plus en plus majestueux, et déboucha finalement sur une petite route déneigée. Maintenant George Wahsington Jr. grelottait. Il se mit à courir pour se réchauffer, pris de panique, ignorant tout de lui-même et sans souvenir de ce qu’il venait de faire. Il visait simplement les fumées de la ville probablement cachée par les massifs forestiers en pente douce.

Quand il vit la grosse buick blanche et son gyrophare tricolore, il hurla de soulagement et agita les bras comme un sémaphore.
Le sheriff Boucheau s’arrêta à son côté, et baissa la vitre, se forçant à être aimable, ce qui produisait chez lui une curieuse grimace, comme s’il avait le soleil dans les yeux.
-Alors, on se promène ?
-Excusez-moi, j’ai dû avoir une crise de… je ne sais pas. Pouvez-vous m’emmener à l’hôpital ?
-Avec plaisir, Monsieur. Asseyez-vous à l’arrière, il y a plus de place. Chemin faisant vous m’expliquerez ce que vous faisiez en pleine forêt, n’est-ce pas ?
-Euh, je crois que j’ai eu un accident … En tout cas je ne me souviens plus de grand chose. Je portais un paquet à quelqu’un, je crois…
-Ou habitez-vous ?
-En Virginie.
-Non, je veux dire, dans la région… Votre hôtel, quoi…
Bish, affalé sur la vaste banquette arrière, remarqua la grille qui le séparait du conducteur. Merde, la confiance règne, pensa-t-il. En fait, je le comprends. Ils ne doivent pas souvent voir des Nègres dans le coin. Et d’ailleurs, qu’est-ce que je fous là ?



63

-Père, où sommes-nous ? Je veux dire : où se trouve le Monde intérieur, en coordonnées de l’espace normal ? Est-ce que nous sommes « dans » notre univers ?
-Bien sûr, dit Boscione, narquois. Nous sommes même sur l’ancienne Terre.. En fait un centre immobile correspondant n’est jamais « loin » du lieu d’observation auquel il correspond. Il est à la fois très distant en « taille », si l’on peut dire, et très proche.
Sahul écarquillait les yeux :
-Quoi ? La vraie Terre ? Et tu ne me le disais pas ?
Emilio haussa les épaules
-Et pourquoi te l’aurais-je dit, puisque nous ne pouvons pas sortir, du moins pas par le monde local ?
-Comment cela ?
-Parce que nos molécules sont « miniaturisées » par rapport aux constructions quantiques locales. Ce monde intérieur, qui pour nous est à peu près gros comme la Lune, tient dans un ballon de football pour un habitant de la Terre.
-Mais si elle est vraiment sur Terre, elle doit avoir une densité fantastique et rien ne doit résister à sa chute ver le centre de la planète !
-Non, Sahul, il ne s’agit pas de densité matérielle. Nous sommes coupés de l’univers et protégés de lui en n’existant seulement à un certain niveau de réalité, une « mini-dimension » dont le monde intérieur occupe le centre le plus immobile.
-C’est rageant ! Se savoir sur la Terre et ne pas pouvoir y prendre pied, ne pas pouvoir découvrir la vraie atmosphère bleue, l’air libre.. à l’infini, les océans, les nuages, les… !
-Attends, attends, dit Boscione en riant, c’est bleu seulement s’il fait beau ! Avec les résidus de la pollution des siècles passés, c’est encore bien plus souvent couvert de brumes grises crachant une pluie salissante…
-Malgré tout, c’est exaspérant ! maugréa le jeune homme en écrasant un buisson de cristaux.
-En fait, susurra son père en tapotant négligemment la rembarde, je ne t’ai pas tout dit. Certaines choses sont en train de changer.
Sahul releva la tête,soupçonneux.
-Que veux-tu dire ?
-En fait,en cet instant même, les choses changent. Nous changeons…
Et plus précisément, nous changeons… de place.
-Ce n’est toujours pas clair, Père. Je ne peux rivaliser avec tes connaissances en cosmologie subquantique.. Alors, je t’en prie, ne me fais pas languir.
-D’ accord, Fils, je te dois bien çà. En réalité, le monde intérieur est en train de bouger à la surface de la Terre.
-Comment cela « bouger » ?
`-De la façon la plus simple du monde : à dos d’homme ! ou plutôt à ventre d’homme !
-Quoi ?
-Eh oui. Il y a un homme qui, en ce moment même, transporte le Monde Intérieur, en fait sur son ventre, bien au chaud… il nous transporte, un peu comme des bébés dans un utérus portable. En fait, il est peut-être déjà arrivé à bon port, à l’endroit précis où nous devons être « déposés ». Il faut que j’aille vérifier...
-Ah bon… et..
-Je vais tout t’expliquer, ne cherche pas. Jusque-là, le M.I. était localisé au plus près de certains centres de décision terrestre, et aussi à proximité des laboratoires où j’avais, il y a fort longtemps, construit les premières approximations du Centre Immobile correspondant à un large cercle englobant NortAmérique. Tu me suis ?
-Pas très bien, avoua leu jeune homme cette fois découragé. Est-ce que c’était le premier Dicee ?
-Oui, exactement. Par jeu, et par facilité, j’avais choisi un point situé à vue, un endroit que je pouvais voir de ma fenêtre du Pentagone : l’obélisque du monument Washington à Dicee, en fait la ville de Washington D.C, c’est-à-dire District de la Capitale.
-Mais Père, quel âge as-tu, demanda Sahul sidéré ? La dénomination « Washington » comme capitale des Etats-Unis a disparu il y a deux cent ans !
-Bravo pour le cours d’histoire, Fiston, mais rassure-toi, mon âge biologique est seulement de 61 ans. Même si je porte nettement plus âgé, hélas ! En réalité, on disait seulement Dicee depuis presque un siècle, et la capitale administrative avait été transférée ailleurs depuis je ne sais combien de décennies, mais le monument égyptien, lui, s’appelait toujours du nom du premier président des Etats-Unis.
-Tu me rassures…
-En réalité, tu ne devrais pas te rassurer à si bon compte, car je parvins non seulement à situer la sphère de temps zéro exactement dans la tête pyramidale de la fameuse obélisque, mais je réussis aussi à en régler l’émergence matérielle à peu près trois cent ans dans le passé !
-ah ! Impressionnante prouesse ! Mais… quel intérêt ?
-Tu as compris, digne fils de ton père : aucun intérêt ! C’était une erreur mais absolument irratrapable. Définitivement.
-Mais alors… tu veux-dire que si nous sortions aujourd’hui de cette… sphère, nous serions projetés vers le milieu du vingtième siècle, et qui plus est, que nous serions des nains ?
-Pas des nains : des parasites de microbes ! Pour le reste, c’est exact, nous serions renvoyés exactement en mars 1965. Le 16, précisément. C’était un

-Mais nous ne pouvons pas sortir, n’est-ce pas ?
- C’est parfaitement impossible, pou un ensemble de raisons…
-Alors, coupa Sahul, pourquoi me raconter cette histoire de transport de la sphère…
-Ecoute bien : je ne peux pas me déplacer dans l’espace-temps normal, mais je peux interférer indirectement avec les événements terrestres d’une époque choisie. Par une série de manœuvres complexes et dangereuses que je t’expliquerai plus tard –si cela t’intéresse-, j’ai obtenu la destruction de l’obélisque, et la sphère qui y était cachée a été prise en charge par des hommes sous mon contrôle.
-En 1965 ?
-Oui
-Et comme cela, à mains nues ?
-Oui. De l’extérieur, l’interface avec la sphère immobile est formé d’une myriade de molécules de taille croissante et de texture de plus en plus proche de celle d’U 1. Cela ressemble à du cuivre et c’est légérement chaud, c’est tout… Cela pèse environ 8 kgs !
-Tu veux insinuer que nous sommes actuellement à l’intérieur d’une boule de cuivre de huit kgs transportée dans les bras d’un homme à qui elle sert de chaufferette, et qui se balade au travers des Etats-Unis d’Amérique en 1965. Mais, Papa, déclama Sahul avec grandiloquence, à qui espère-tu faire croire cela ?
-Mais à toi, cher Fils !
-Admettons, admettons, fit Sahul avec l’air suffisant du psychiatre s’adressant à un patient tentant de le convaincre qu’il est le père Noël. Mais dans ce cas, puis-je te demander où nous sommes ainsi transportés ?
-Avec joie, chair de ma chair ! En fait, je « nous » ai amenés au seul endroit où nous pourrons sortir un jour, en l’an de grâce 2351.
-Tu plaisantes ?
-Ai-je l’air de rigoler ? Il existe un seul et unique lieu qui pourrait permettre le transfert hors de la sphère immobile. Et ce lieu nous sommes en train de l’atteindre. Nous l’avons même peut-être atteint, à cette heure… Je vais vérifier çà maintenant

Sahul, abasourdi, restait prostré sur une souche.

-Allons, maintenant. Il est un temps pour l’attente et un temps pour l’action.

Boscione se leva et marcha rapidement vers le colimaçon obscur, obligeant Sahul à le suivre précipitamment sur un sol traversé de racines glissantes.

-Pourquoi crois-tu que je t’ai fait mariner une semaine dans ce farniente ? Pour le seul plaisir de te faire un cours d’infra-physique ? Non, Fils, c’est simplement parce que la conjonction utile ne pouvait avoir lieu avant. Il ne servait à rien de s ‘exciter. En revanche, désormais, le compte à rebours est déclenché. Nous avons à peine dix jours devant nous avant la présentation de la Porte.
-Où allons-nous ? haleta Sahul, trébuchant.
-A la rencontre de notre Porteur. Et de notre destin.
-Mais, comme cela ? Tu n’emportes rien.. Et j’ai.. j’ai laissé mon sac dans la cellule.
-Cela ne fait rien. Il y a des déguisements et des équipements convenables là où nous allons.
-Des déguisements ? Mais

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-Ai-je encore le choix ? demanda Solaine au silence.
-Oui, répondit le Prince. Je peux te faire sortir du poste de pilotage. Tu peux d’ailleurs en sortir seule en remontant le collecteur d’eau. Il y a des échelons rétractables que tu peux manœuvrer, mais qui sont inutilisables pour d’autres que toi. En fait tu es la maîtresse de Gâ. Toutes les conduites techniques te sont accessibles, tous ces lieux parallèles dans lesquels nous ne pouvons entrer sans être volatilisés par les lasers de contrôle. En revanche, si tu te risques sur les surfaces d’habitation, tu seras arrêtée par les Striches. Et cette fois, elles ne te lâcheront plus. Sans compter que la Skoule cherchera peut-être à se venger, puisque la Balise aura disparu et que tu ne pourras être renvoyée sur Terra XII.
-Quatre ans à passer en clandestine… avec vous comme seul interlocuteur, je suppose.
-Oui, dit la voix d’ombre. Mais peut-être sauras-tu racccourcir ce temps en manipulant les données cosmologiques. Si tu maîtrises le saut quantique, Gâ est équipée pour changer instantanément de paramètres spatio-temporels, dans des limites que je ne connais pas. N’oublie pas qu’elle a été construite un demi-siècle après ta Creuse. On commençait alors à passer aux applications des théories zmylovskiennes.
-Je ne savais pas, dit Solaine, songeuse. Pouvez-vous me fournir toutes les infos sur ce sujet ?
-Bien sûr, dit le Prince, et aussitôt plusieurs écrans virtuels s’installèrent dans l’espace au dessus de la table.
-Croyez-vous que mon info-clef soit compatible avec ces installations ?
-Certainement, car elles obéissaient encore à la Loi de Ganz, selon laquelle tous les systèmes plus anciens devaient être reconnus par une version plus récente. La loi de Ganz a cessé d’être obéie à partir de la Grand Dispersion, et désormais, pour ce qui nous concerne, il est très difficile de connecter nos systèmes à l’extérieur.
-Mais alors comment faites-vous, la Skoule et vous-mêmes, pour communiquer avec la Creuse ?
-Nous ne le savons pas nous-mêmes. Il s’agit d’un canal purement psychique, intérieur, et nos neurologues sont incapables d’analyser le phénomène, bien qu’ils aient passé leur temps à torturer et à disséquer les clones capables des mêmes performances… C’est un mystère complet… Et pourtant, de fait, nous « rêvons » ce qui se passe en direct sur Terra XII…
-Seulement sur Terra XII ? interrompit Solaine.
-Oui…
-Alors il est plausible que ce mystère soit lié à celui de la Balise-navette…
-En effet.
-Peut-être serait-il utile que je visite la Balise.
-La conjonction est pratiquement terminée, Solaine… Tu ne pourras désormais le faire que lors de son retour, dans six mois locaux.
En attendant, je peux te fournir toutes les données qui nous avons récoltées sur elle, le plan de tous les circuits, les contenus de toutes les mémoires physiques, les historiques de tous les transferts.
-Cela pourrait être en effet important. Je suis quelque peu familière des travaux de Zmylovski. Je pourrais programmer un ordy pour m’assister dans la reconnaissance de certaines équations.
-Je suis moi-même un mathématicien de niveau passable. Je pourrai t’aider dans la mesure de mes moyens.

65



Pendant une semaine, Sahul et son père avaient marché, campé, cueilli des champignons comestibles et attrappé des pigeons charnus, habilement descendus par Boscione au lance-pierre. Ils avaient traversé des marais spongieux, escaladé de curieux monticules formés d’amas de gravats. Cette route semée d’embûches les avait conduits à une cabane de tôle où Boscione semblait avoir entassé maints objets –vêtements, outils, armes diverses- ramassés lors de périgrinations solitaires.
-C’est la foire aux puces de Honshin-sud !`s’exclama le jeune homme.
-D’après ce que je me rappelle, c’est mieux ! rétorqua Emilio. Tiens, là, regarde ce tas d’uniformes … Ce sont les tenues réglementaires de la bande du nain Gandril et de son acolyte Olnah. D’anciens uniformes américains retaillés, et dotés du « soleil » dont les deux clowns ont fait leur symbole.
-C’est préhistorique !
-Oui, mais en revanche les lasers de poing qu’ils utilisent sont d’avant garde et redoutables… Regarde, j’en ai volé un stock..
Les choses filiformes ressemblaient davantage à des cannes à pêche qu’à des armes d’assaut.
-Je n’en ai jamais vu de semblables…
-Ecoute ! dit Boscione le doigt en l’air. Tu entends ?
-Non. Je veux dire, rien de plus que d’habitude. Le brouhaha des gens de l’autre rive est peu-être plus fort ..
-Non, ce n’es pas cela, Ecoute le silence…
Sahul se recueillit. Au delà de tous les bruissements ténus, il y avait peut-être un sourd grondement… une sorte d’infime tremblement.
-Oui, c’est çà, tu l’as ! C’est la mise en phase…
-Que veux-tu dire ?
-Eh bien Fils, nous sommes arrivés à destination. Le Monde intérieur est en train de se reconnecter à la Terre. La vraie Terre. Nous pourrons bientôt y sortir..
-C’est vrai ?
-Absolument. Mais je vais sûrement te décevoir. Nous ne sortirons pas. En tout cas, pas tout de suite…
-Comment ? Mais pourquoi tout cela ?
-Il y a plus urgent… viens, nous devons traverser le fleuve maintenant.

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Solaine voyait son propre reflet dans l’épais marbre glacé où était taillé le bureau de commandes. Elle avait l’impression d’utiliser le langage des sourds, dans une sorte de danse expressive solitaire. Ses mains oscillaient, se tendaient, se rétractaient, ses doigts couraient, désignaient, appuyaient d’invisibles touches. Chacun de ses gestes posés en l’air avait en réalité une efficacité précise. Il suscitait une commande aérienne presque impalpable, parcourait un clavier virtuel imaginaire… et pourtant parfaitement réel. La jeune fille avait mis une quinzaine de jours à en maîtriser l’alphabet, et travaillait maintenant avec virtuosité. Le jeu de commandes dont elle tirait les fils impondérables tissait un calcul de forces autour de Gâ. Les équations zmylovskiennes défilaient, lumineuses, au milieu de la salle hémisphérique, telles de minuscules étoiles filantes.
Solaine n’avait pas voulu expliquer au Prince ce qu’elle avait décidé d’opérer et celui-ci restait maintenant silencieux. Seule sa respiration lente, fidèlement reproduite par des micros ultrasensibles, trahissait sa présence. Il attendait. Il ne la gênait pas. Au contraire, il était devenu une conscience intime, un double d’elle-même. Sans lui, elle aurait eu l’impression d’être enfermée dans un tombeau. Même si elle pouvait parcourir librement les coursives sans fin qui formaient l’armature du cœur de Gâ, et observer, par de petits hublots cachés dans des recoins inaccessibles, la vie de ses étranges habitants, elle serait morte si elle n’avait pu échanger des idées, parler aussi des menus détails de sa pauvre vie quotidienne. Parfois elle imaginait qu’il n’était qu’un robot humanoïde, tant son humeur était lisse, égale. Mais le plus souvent, elle était touchée de sa patience, de sa gentillesse. Elle avait alors le sentiment d’avoir plutôt affaire à un handicapé, un être crucifié.



67

Emilio Boscione et son fils Sahul traversèrent le fleuve à sa plus large courbe. Des pierres et enrochements formaient un glacis d’écueils entre des rapides tourmentés. L’erreur n’était pas admise : glisser en sautant de l’une à l’autre serait plonger définitivement dans le flot sirupeux, qui ne lâchaît jamais ses proies.
Ils se séchèrent plus haut, à flanc de colline.
Ils grimpèrent ensuite au sommet où Boscione proposa qu’ils bivouaquent. Parfois dans les lointains engloutis dans des nappes de brouillard épais, s’entendaient des détonations, des cris.

-Les troupes d’Olnah et de Gandril ?
-Non, ce n’est pas l’armée des deux gusses, dit Emilio. Mais les bandes rivales d’habitants déplacés qui se font la guerre sans interruption.

Par bonheur, ajouta-t-il, elles ne franchissent pratiquement jamais le large fleuve dont la boucle enserrait son refuge. Elles ont bien trop peur de moi.

Des rumeurs horribles, savamment entretenues par le maître des lieux, en détournaient la grande majorité, mais parfois quelques jeunes gens, avides d’honneurs et curieux, tentaient l’aventure. Boscione devait alors se résoudre à les tirer comme des lapins au fusil-teaser à longue portée. Les balles électriques ne tuaient pas leurs cibles, mais en se réveillant, les aventuriers téméraires ne se souvenaient de rien, sauf d’un grand choc. Emilio les avait transportés pendant leur sommeil sur l’autre berge. Il gagnait ainsi la tranquillité pour quelques mois, jusqu’à la prochaine incursion.

-De toute façon, dit Boscione en redescendant d’une corniche d’où il observait attentivement les « villages » dans la brume je crois qu’ils sont en train de vider les lieux. Je me demande si Gandril et Olnah ne les ont pas recrutés dans leur armée. Il se passe quelque chose. Il est vraiment temps d’arriver…
-Tu veux dire, d’arriver sur Terre ?
-Oui, confirma son père, secouant la tête devant tant d’incrédulité.

Mais il se trompait sur la raison du ton mitigé de la question de Sahul. Le jeune homme était certes fasciné par l’idée de débarquer bientôt sur « la vraie Terre », mais, son enthousiasme avait, au fil de son apprentissage scientifique, diminué devant le besoin de revenir sur la sienne, la Creuse Terra XII, pour y retrouver son monde familier, sa mère et… Solaine.
Il fit part de ce sentiments à son père.
-Mais tu m’as dit que Solaine était sur la Balise ?
-Oui. Et elle a peut-être aussi découvert la planète bizarre à laquelle le périple dela Balise conduit. Je ne sais pas si elle est réelle. J’y ai moi-même été transporté plusieurs fois.

Emilio secoua la tête :
-La Balise n’est pas en contact avec un autre astre. Elle est seulement un accessoire discret de Terra XII. Un refuge qui permet de s’absenter sans quitter la Creuse. Je ne comprends pas cette histoire de planète, Fils…

-J’ai toujours pensé que cette « planète » était un jeu vidéo très réaliste, avec des monstres parfaitement crédibles. Si c’est le cas, la Balise repassera dans l’espace de la Creuse, au bout de deux semaines locales, et Solaine n’est pas stupide : elle saura bien entrer en contact avec les gens de Terra XII et s’y faire rapatrier. Mais si la planète est réelle ?
Boscione écarta l’objection :
-Le danger principal réside sur Terra XII. tu m’as dit que Solaine est recherchée par Volpol…
Sahul haussa les épaules, et fit le bravache.
-Un peu de cellule d’arrêt ne la tuera pas. Et Volpol ne peut pas trop prendre de mesures de ce genre sans l’accord d’Ilnara.
-Sauf s’il prend le pouvoir sur la Creuse.
-Oui, admit Sahul, plus inquiet qu’il voulait ne le faire paraître. Mais dans ce cas, ses propres jours sont comptés car les Creusiens le détestent. Ils se révolteront et le mettront dans un Modex avec tous ses sbires dans ses bagages, et hop, qu’ils se débrouillent dans l’espace infini…
-Si je comprends bien, tu te vois dans le rôle du chef des révoltés…
-Cela ne me déplairait pas, sourit Sahul. A condition que la passe que j’ai empruntée pour venir ici ne soit pas trop compliquée à manier pour retourner sur terra XII.
-Impossible, elle est fermée. Il semble que ce type de passe ne serve qu’une fois car les relais sont grillés à chaque traversée.
-Mais je croyais que…., balbutia Sahul au désespoir. Je dois….

-Il y en a une autre, Fils, mais elle est bien plus dangereuse encore à emprunter.
-Laquelle ? Où ?
- On l’appelle le TUNNEL. Elle est peuplée d’un millier de bandits résolus, disciplinés, et armés jusqu’aux dents…
-Et tu es sûr que nous sommes obliger de croiser leur chemin ?
-Non seulement nous allons les croiser, mais nous allons nous mêler à eux. Regarde la montagne en face de toi.
-Pourquoi ?

-VOILA le tunnel.
Sortant des nuages qui l’avaient cachée jusqu’ici, une gigantesque chaîne alpine semblait rejoindre le ciel. Elle commençait à quelques kilomètres seulement devant eux, et son premier massif, rond et vert sombre, hérissé de mélèzes, était balafré par une mine à ciel ouvert entourée d’une triple rangée de barbelés.
Des machines y oeuvraient sans cesse, déversant de la roche pulvérulente sur un talus long, maintenant de plusieurs centaines de mètres.
-On ne le voit pas d’ici… Les gardes nous attendent au pied du mont. Avant les baraquements du chantier. Il est temps d’endosser nos tenues de camouflage…
-Je n’y comprends rien, souffla Sahul, je pensais que nous allions d’abord sur la vraie terre… Je voulais seulement dire que….
-Ne t’inquiète de rien, dit Boscione. Tout s’éclairera bientôt.


68

Boîte de conserve blafarde sous le jeu de rampes ioniques de la Creuse, la Balise sortit enfin du néant à moins de 500 mètres à babord. Face à elle, six étoiles clignotantes jaillirent aussitôt de diverses anfractuosités du grand vaisseau. Elles convergèrent lentement vers la Balise, et l'entourèrent sur une même orbite comme les satellites d'un minuscule système solaire. Derrière chaque étoile, en réalité un projecteur, se tenait un modex aux flancs imprimés d'un grand "Terra XII". Sur un signal, les modex se resserrèrent autour de leur proie, tels des chiens à l'hallali. Puis, celui qui faisait face à la porte de la Balise s'avança au contact et projeta contre elle la jupe d'un sas, telle une méduse transucide. Celle-ci s'éclaira de l'intérieur d'une lueur orangée : un laser découpait un cercle parfait dans sa paroi, pour l'investir immédiatement, sans laisser la moindre opportunité à son occupant de tenter une sortie.
La pression dans le modex attaquant étant légèrement plus forte que dans la Balise, le cercle rougeoyant de la porte découpée fut projeté à l'intérieur de cette dernière, suivi par un robot tueur. Le bipède métallique au regard foudroyant lorgna dans toutes les directions, sous tous les angles. Mais aucun de ses palpeurs ne lui renvoya l'image –visuelle ou thermique - d'un être vivant ou d’une forme-cible préétablie. La Balise semblait bel et bien vide.

Le capitaine Zavgaw qui occupait le module d'attaque ordonna des vérifications, et le robot radiographia la totalité des plaques et des structures de la Balise. Il n'y avait réellement personne. Il en avertit le Censor, prudemment resté au poste de commandement de la Creuse.
-C'est impossible dit calmement Volpol. Nos Coms ont intercepté un train de messages en fonction 5. Il n'a pas duré plus de 3 nanosecondes, mais il a bien été envoyé. Les ordys sont en train d'essayer de le décrypter.
-C'était peut-être un envoi automatique, conjectura Zawgaw.
-Non. Le canal 5 ne peut être manipulé que par une personne. Il a précisément été inventé, il y a plus d'un siècle, pour permettre à des gens en difficulté dans des environnements automatiques de débloquer la situation en s'adressant directement à d'autres êtres humains. Je m'attendais à ce qu'il soit utilisé. Cherchez encore.
-Hm. Je ne vois pas comment, toute la Balise a été scannée et analysée douze fois... Aucune molécule organique n'est présente, sinon à l'état de traces anciennes.
-Cherchez ! aboya Volpol. Il y a quelqu'un dans la Balise. Vous savez très bien QUI. Et n'oubliez pas : je la veux vivante.
-Bien, Censor.

Zawgaw débarqua en personne, bientôt suivi de cinq de ses sbires les plus cyborgisés. Ils démontèrent tous les panneaux intérieurs, éventrèrent les vastes couchettes, retournèrent en doigt de gant chaque tuyauterie, décollèrent les planchers, déboulonnèrent les caillebotis, crevèrent les cloisons, soulevèrent les tubulures et se retrouvèrent au milieu d'un capharnaüm épouvantable de bulles et de filaments, de déchets organiques et d'huiles minérales, de torsades d'aluminium, de lambeaux de laine de verre et de bribes de fibre de carbone, sans pour autant qu'aucun être animé ne surgisse d'un recoin ignoré de la Balise réduite à une vaste poubelle cylindrique.

Le message significatif ne provint pas de l'équipe d'assaut, mais… de la Creuse. Un technicien de la Peau venait de découvrir un opercule d'aération mal fermé dans le secteur Occ. 321.

Emergeant de la surface rocailleuse pour reconnaître l'amplitude de l'impact météoritique (parfois de petits objets traversaient le bouclier, ou, plus souvent encore, des missiles se formaient à partir de scories éjectées par les moteurs et se trouvaient renvoyés depuis l'intérieur du bouclier sur la Peau comme des boules de billard), le technoc avait eu la surprise de se retrouver nez-à-nez avec un Sca vide, casque ouvert, zips dépressurisés.
-Salope ! hurla le Censor, dès qu'il fut averti. Elle était en orbite à l'intérieur de la zone de transport de la Balise . Je deviens gâteux ! Tous les agents en alerte ! Elle est entrée en Occ. 321. Fermez tous les filtres d'urgence.
-Mais, Censor, protesta un Sécuriste de surface, on va piéger des copains. Il y a au moins dix réparateurs dans les coursives anaérobies. S'ils ne trouvent pas des postes de survie à temps, çà va les tuer.
-On prend le risque, coupa Volpol, inflexible. Fermez Tout ! Si elle passe, elle peut faire encore plus de dégats.
-Je.. je ne comprends pas. Elle est assez inoffensive, je..
-Vous n'êtes pas payé pour comprendre. Et je n'ai pas de temps pour vous expliquer. Zawgaw, Laisse seulement deux hommes en faction et rentre immédiatement au môle. Je vais prendre personnellement notre gibier en chasse.

Une lueur bleue envahit l'écran de contrôle. Zawgaw ne répondit pas, et pour cause. Une fleur céladon dardait de longs sépales autour des modex qui s'éteignirent, puis se ramassa sur elle-même entraînant tout le groupe dans le néant, ainsi que la dépouille de la Balise. Une fraction de seconde plus tard, une énorme vibration secoua la Creuse, semant la panique parmi les populations. Deux ou trois répliques se produisirent plus faiblement, laissant les gens figés, souvent allongés au sol -comme si cela pouvait aider-, puis se relevant, s'interrogeant les uns les autres, interpelant violemment les Sécuraptors. Mais ceux-ci ne répondaient pas au provocations et tenaient les badauds à distance, leurs paralyseurs de plus en plus menaçants.
Zgavaw était mort, avalé par la bombe gravitationnelle, avec dix-huits des meilleurs agents de Volpol. Impassible, celui-ci refoula la rage qui montait en lui, afin de conserver un peu d'autorité sur des Sécuraptors déstabilisés. Il était contraint de monter les enchères, de jouer son va-tout.
-On déclenche le plan d’urgence. Coffrez les gens des listes. Descendez ceux qui résistent.

Les chefs de section lui firent immédiatement parvenir leur accord. Déjà, des apparts devaient s’ouvrir, serrures vaporisées par les masers de poing.

Ils passeraient leur colère sur les pauvres bougres. La population serait terrorisée et ne bougerait pas avant longtemps. Il allait lui-même soulager son amertume sur Ilnara. Il était temps qu’elle comprenne qui était le maître, ici.

-Membres du cadre noir, rendez-vous tous dans l’antichambre du môle, avec vos armements semi-lourds. L’intruse ne vas pas tarder à manifester sa présence. Elle n’est probablement pas dangereuse.
-Pas dangereuse ? ne put s’empêcher de s’exclamer un homme.
-Réfléchis, imbécile. Elle n’a pas pu armer la bombe. Je pense que c’est un mécanisme que nous avons nous-mêmes enclanché en désossant la Balise sans précaution. Un cadeau du constructeur de cet engin ! Ou peut-être un ingrédient inhérent au dispositif de transfert.
-Vous avez raison, Maître, abonda Chrochill, un petit technoc désagréablement obséquieux, mais très intelligent. Il est même possible que ce n’ait pas été du tout une bombe. Juste l’effet de la fermeture de la porte de transfert sur les variables locales…
Derrière la flagornerie se maintenait tout de même une accusation implicite d’imprudence.
-Ne spécule pas, Chrochill, tu nous fais perdre du temps. Fais plutôt analyser les débris.

Volpol monta à l’appartement de la Commanderesse, entra sans frapper, gifla violemment la jeune assistante qui rangeait les vêtements de sa maîtresse.
-Déshabille-toi, putain, j’ai besoin de baiser.
La jeune fille le regardait, vacillant entre terreur et réviolte.
-Vous n’avez pas besoin de m’insulter pour cela… je…
Elle fléchit sous le choc, et porta la main à sa lèvre. Elle saignait.
-Je ne me répéterai pas, dit Volpol.
Il déchira et arracha la longue robe de soie. Avec une sombre joie, il poussa la femme désemparée contre le lit, et la força à s’agenouiller.
-Ta Maîtresse n’es plus qu’une esclave, également dit-il en dénouant sa ceinture. Je lui ferai subir bientôt le même tourment.


69

Assis sur une caisse de munitions, Grand-Chef, son gros visage congestionné, n’arrêtait pas de titiller les Nouveaux, en particulier deux individus qui l’agaçaient prodigieusement. Le bonhomme massif à la barbe torsadée à la Perse, et son petit copain fluet, surtout, le faisaient enrager. Gandril s’aperçut qu’il était en train de hurler, et serra les dents, répétant cette fois à voix presque basse, à l’attention des deux imbéciles :
-Non, ne dirigez pas votre tazer vers vos compagnons, Tête de Fer ! Imaginez que le coup parte tout seul. Non seulement vous avez un camarade en moins, mais le corps électrocuté peut fort bien se crisper sur la détente de son arme : résultat, vous mourez aussi !
-Ah bon, dit le gros Barbu. Je ne croyais pas que çà partait si facilement, surtout avec le cran de sûreté..
-Chef, jamais Tête de fer ne m’aurait fait une chose pareille, je vous jure, dit le Blondinet en crachant sur le sol.
Décidément, ces recrues des Bois du Pourtour ne possédaient aucun rudiment de discipline militaire. Et Gandril n’avait pas, quant à lui, les qualités d’un sergent-recruteur. Il n’avait pas eu le temps de sélectionner des sous-officiers efficaces.
-Perdez l’habitude de commenter mes ordres ! Retournez au cantonnement ! L’entraînement est fini pour vous aujourd’hui !
-Bien Chef ! C’est vous le chef !
Gandril fusilla du regard la montagne de muscles couverte de poils, mais n’osa pas punir. L’homme ne perdait rien pour attendre. Il s’arrangerait pour qu’il fasse partie de la première vague d’assaut, celle qui n’aurait qu’une chance sur cent de s’en sortir lors de l’ouverture de la Porte face aux robokills de l’adversaire.




70


Quand les alertes hullulèrent, désignant toutes la bibliothèque Fortenot, Volpol ne fut pas surpris. Il sourit. L’idiote était tombée dans le piège. Il allait la cueillir comme une fleur, puis ce serait une délicieuse semaine qu’il passerait, penché sur son front délicat, à écouter ses aveux incoercibles. Il se précipita dans les sous-sols, avec trois Sécuraptors spécialisés dans la torture, et commanda la déconnection des sas piégés. Alors qu’il allait ouvrir la porte du réduit, un scrupule l’arrêta au dernier moment,. Il jeta un bref coup d’œil sur l’écran de contrôle à la silhouette prostrée, enveloppée d’un voile. Ce n’était pas Solaine.
Il suspendit son geste et fit reculer ses sbires.
-Qui es-tu ?
Le haut-parleur crachota mais ne répondit pas.
Volpol arma le Teaser Transparoi et le régla sur une paralysie légère.
Le faisceau partit en zig-zag, crépitant comme un éclair miniature, traversa la porte et vint envelopper la cible de son aura.
-Ce n’est pas la peine dit une voix lasse dans l’intercom. Çà n’a pas d’effet sur moi. Viens plutôt discuter calmement, sans tes sbires.
-Qui…qui es-tu ?
-Tu ne me reconnais pas ?
-Je croyais que…
Le voile tomba, dégageant le long visage de la Skoule, souriant tristement.
-Que j’étais Solaine ? Eh bien non, comme tu le vois. Ta fille est pleine de ressources. Elle a réussi à me fausser compagnie.
-Pourquoi as-tu détruit la Balise et tué mes hommes ?
-Je n’ai fait ni l’un ni l’autre. Il y avait un mécanisme d’autodestruction. Tes hommes seraient encore vivants si tu n’avais pas ordonné une fouille aussi absurde !
-Je ne te crois pas…
-Tu le devrais : quel est mon intérêt à détruire la seule passerelle qui me rattache à mon monde ?
-Je vais te le dire : tu as toujours eu la fibre sacrificielle quand il s’agissait de tes Clones. Je suppose que tu as décidé d’interdire tout passage possible pour garantir ton monde contre une invasion de notre part ?
La Skoule haussa ses maigres épaules.
-Absurde ! Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir fait dans l’orbite de Gâ ? Et sans monter à bord ?
-Je ne sais pas, et je ne sais pas ce qu’est… Gâ. Mais tu vas me le dire…
-Je te dirai tout ce que tu veux et plus encore, si tu ouvres cette porte et si tu viens regarder quelque chose…
-Quoi donc ? La ruse est grossière !
-Tu te méfies de moi ?
-Avoue que j’ai quelques raisons… Tu n’as plus de Creuse, tu n’as plus rien à perdre et tu peux vouloir en finir en te vengeant de tout ce que je t’ai fait subir…
-Il est vrai que tu as un talent particulier pour nuire, Arlouan, surtout à ceux qui t’ont aimé.
Volpol, gêné, serra les poings. Puis il fit signe aux Sécuraptors de s’éloigner.
-Je m’en chargerai. Je ne crois pas que cette femme présente aucun danger.
-Si vous le dites, fit un soldat, sur un ton où le Censor crut entendre une vague ironie.
-Sortez ! aboya-t-il et gardez l’entrée de Fortenot.
-A vos ordres, s’empressa l’homme qui disparut.

-Bien calculé, dit Volpol en retournant à l’écran, tu sais exactement quoi dire pour que je me retrouve seul avec toi. Mais je ne t’ai pas encore ouvert.
-Tu vas le faire, Arlouan. Quand je t’aurai expliqué pourquoi je suis là…
-Cesse de m’appeler Arlouan ! Tout çà est révolu !
-Pas tant que çà. Tu es encore en train de tenter de prendre le pouvoir absolu sur un monde ! Tu te répètes ! Tu n’as pas changé.
-Je ne pouvais pas faire autrement… Les circonstances…
-Méprisables excuses… Tu fais souffrir des gens, sans aucune utilité.. Mais trève de balivernes, Arlouan. Ton monde aussi est en danger. Tu dois prendre certaines décisions sans attendre.
Volpol croisa les bras.
-Bien, explique-moi tout çà. Inutile d’ouvrir la porte.
-Il le faudra. Sans cela, tu ne me croiras pas.
-Et qu’est-ce que tu veux que je voie ?
-Je veux que tu comprennes ce que c’est que LA PRESENCE…

-La PRESENCE ? dit Volpol. Que sais-tu d’elle ?
-Presque tout… répondit tranquillement la Skoule.

-J’espère que la réciproque n’est pas vraie, sans cela nous sommes en train de jouer les marionnettes pour son compte !
-Non. Etrangement, la PRESENCE ne sait rien de ce que nous pouvons dire… au présent.
-Je n’y comprends rien. Sois moins sentencieuse.
-Bon, je vais aller droit au but : toi seul peut empêcher une conjonction fatale, une collision …
-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
-Gandril et Olnah… Ces deux noms te disent-ils quelque chose ?
-Bien sûr, ce sont les Mers qui ont été tués pendant leur visite ici, exactement là où tu es, d’ailleurs. Mais comment les connais-tu ?
-Peu importe. Ils ne sont pas morts. Ils…
-Nous avons ramassé leurs débris organiques dûment signés génétiquement, et tu prétends qu’ils ne sont pas morts !
-Je te l’affirme. Ils ont été dupliqués et leurs doubles, eux, sont parfaitement vivants, mais dans un couloir de transfert…
-Qu’est-ce qu’un couloir de transfert ? Encore un de ces fantasmes de science-fiction !
-Non, Arlouan, tu le sais très bien : la technique des transferts spatiaux est proche d’être au point. Son principe n’est qu’une extension des transports gravifiques dont la Balise a été l’une des premières expérimentations.
-« Proche d’être au point », cela fait des lustres que j’entend cela…
-Tu as raison. Les technocs du DIEU n’ont encore pas réussi et c’est la raison pour laquelle aucune visite officielle des Creuses éloignées n’a encore eu lieu. On vous aurait d’abord demandé de construire un module de réception avec les moyens locaux.
-Comment çà ? Mais Gandril et Olnah ?
-Ils n’étaient pas en visite officielle. Viens voir les archives : tu constateras que ces deux personnages, criminels galactiques, avaient disparu de Terre depuis plusieurs années.
-Mais alors, d’où venaient-ils ? Et pourquoi ont-ils fait mine d’être des envoyés du DIEU ?
-Ils travaillaient pour leur compte et préparaient la mise sur pied d’un réseau inter-creuses. Ils avaient pour cela besoin de commencer par Terra XII, où ton ami Boscione –ce génie des techniques de transfert- avait entreposé plusieurs secrets.
Volpol – alias Arlouan Brovet - s’immobilisa plusieurs instants, enfoui dans de profondes réflexions.
-Et d’après toi, ils sont venus ici pour fabriquer un sas de transfert, dans la bibliothèque où tu te trouves ?
-C’est çà. En fait, c’est un peu plus compliqué. Tu te souviens d’avoir fait étudier le vaisseau qui a amené les deux Mers sur la Creuse, et qui te semblait bizarre ?
-Oui, c’était un ancien modèle de nef solaire qui ne me semblait guère pouvoir résister aux poussées requises pour amener des gens de la terre à ici en quatre ou cinq ans. Les Envoyés – ou ceux qui se prétendaient tels - avaient eu beau m’assurer que toutes les structures avaient été renforcées, et les moteurs modifiés de façon révolutionnaire, mes experts n’avaient rien constaté de tel. Nous avions finalement conclu que le véritable vaisseau conteneur attendait quelque part dans un secteur protégé, et que, les Mers ne voulant pas partager les changements technologiques, ils nous avaient dépéché un vieux coucou.
-Vous aviez bien jugé sur les capacités du coucou, mais pas sur son origine : il n’était venu d’aucun autre astronef, ni a fortiori de la planète Terre ou de la Lune, ni d’aucun satellite aménagé. Il est venu d’un espace de transfert….
Volpol secoua la tête
-Je ne comprends rien.
-Voilà : Boscione a réussi –nous en avons maintenant la certitude- a trouver un mode de transfert universel instantané. Si ce mode est loin d’être « au point », il produit néanmoins des effets spectaculaires : il permet de soustraire des morceaux de « réel » à nos dimensions, et de les projeter dans une dimension extérieure. Tout le problème est ensuite de rétrojeter le morceau en question vers d’autres coordonnées de notre univers. Sans quoi il se trouve « coincé » dans un espace-temps isolé. Or, si Boscione maîtrise à peu près l’envoi de « sphères de réel » dans la dimension externe, il n’est pas encore parvenu à réaliser l’opération inverse… Sauf de manière imprédictible, accidentelle.

Bref, je te passe les détails, mais notre Emilio, poursuivi par les deux marioles pour des raisons que je te raconterai plus tard, avait réussi à les transférer –depuis la planète bleue- dans un univers parallèle de son cru. Mauvaise idée, car il devait bientôt être obligé de les y rejoindre ! Il s’était lui-même piégé : presqu’exclusivement entouré d’ennemis qu’il avait lui-même envoyé dans cette sorte de « fourrière de l’espace », il était acculé à s’en défendre sans pouvoir fuir à nouveau !

Comme tu peux t’y attendre, il faisait l’unanimité contre lui. La haine la plus inexpiable cimenta aussitôt tous les hôtes de la Fourrière et ce fut un combat impitoyable dont Sidag Olnah et Merul Gandril prirent rapidement la direction, sous une bannière ornée, rien que cela, d’un soleil rayonnant .

Cela s’opéra naturellement : avant que Boscione ne se soit également transféré sur son propre monde Intérieur, pour fuir ses ennemis, les Mers avaient constitué, pour leur propre sécurité dans un monde anarchique, une organisation de bandes armées, en recrutant de force les pauvres hères qui y avaient été projetés à des époques différentes. Ils les équipèrent d’abord avec des armements primitifs –arcs, flèches, coupe-coupe, puis installèrent des ateliers et firent copier quelques mitraillettes rudimentaires. De fil et en aiguille, les bandes devinrent des régiments quasi-réguliers, capables désormais d’encadrer les nouveaux-venus et leurs nouvelles armes. Quelques années après l’installation forcée d’Emilio Boscione, l’armée de Gandril et Olnah fut en mesure de le réduire à l’état d’assiégé dans son propre monde. Toutefois, ils ne sont pas encore parvenus à le liquider ni à l’empêcher d’agir à distance.

-Quelle histoire ! Si je ne te savais pas totalement dépourvue d’imagination, j’aurais la nette impression que tu me mènes en bateau…

La Skoule ne releva pas et continua imperturbablement son récit.

-Ce n’était pas faute d’avoir essayé. Au cours d’une violente attaque, ils parvinrent à pénétrer dans l’un des laboratoires de Boscione et à dérober tout un module expérimental de rétro-transfert, en cours de mise au point. Mais comme Gandril et Olnah ne pouvaient mener l’assaut final sans détruire ce monde même, ils stabilisèrent l’état de siège, se contentant de surveiller leur « prisonnier », isolé au milieu d’une forêt congelée. Et surtout, ils profitèrent de leurs loisirs pour travailler sur le système de Boscione.

Ils commencèrent par expédier –puis récupérer- des objets divers dans des coins variés de l’univers. Cela semblait pouvoir fonctionner, mais très aléatoirement. Dans la plupart des cas, les objets ou les êtres rétro-transférés allaient se perdre dans l’inconnu. Nos apprentis sorciers envoyèrent ainsi dans le néant de nombreux animaux, et même, finalement des hommes, choisis parmi des clochards, ou parmi des soldats qu’ils voulaient punir. Mais dans quelques cas, ils parvinrent à un véritable effet de porte : les cobayes allaient et venaient entre deux points bien référencés, et vivables. Toutefois, il venait un moment où ladite porte ne fonctionnait plus et où l’on perdait l’individu ou la chose en question.

Peu à peu, nos larrons ont perfectionné le système et sont parvenus à une fiabilité très relative, au dessus de huit coups sur dix… Il faut te dire que Sidag Olnah est un excellent mathématicien et Merul Gandril un ingénieur passable.

Ils se sont alors lancés dans une aventure folle : dans le plus grand secret pour ne pas se faire lyncher par leurs troupes, ils ont patiemment étudié la structure moléculaire du rafiot dans lequel ils avaient été transférés sur la Fourrière avec armes et bagages, et ont finalement trouvé une « trace » utilisable pour tenter un saut avec leur engin. Restait à choisir un objectif. Celui-ci s’imposait : Ils avaient perfectionné un mécanisme qui leur permettait de faire des sauts de puce entre la Fourrière et une surface de projection située à deux ou trois années lumières maximum. Or – ils l’avaient lu dans les carnets dérobés à Boscione -, celui-ci avait entreposé certains secrets dans la Creuse Terra XII, qui était tout-à-fait à portée de leur dispositif, moyennant un voyage de quelques mois supplémentaires dans l’espace normal . Ces secrets leur permettraient certainement, pensaient-ils, de maîtriser le transfert total, à savoir entre n’importe quels points de notre univers… Une puissance et un pactole inégalés en perspective ! Fignoler une ruse pour pénétrer sur Terra XII officiellement serait un jeu d’enfant.

Tu es bien placé pour savoir que la première partie de leur plan –la « visite officielle » de la Creuse a bien fonctionné. En revanche, lorsque –devenus personnae non gratae-, ils ont tenté de repartir précipitamment par la porte fabriquée par Boscione lui-même, une sorte de dédoublement sanglant a eu lieu. Leurs corps présents ici sont morts, mais leurs doubles vivants sont repartis sur le Monde de Boscione. Il semble qu’ils puissent y survivre longtemps. Ils y travaillent d’arrache pied pour « unifier » les deux localités. Dans ce cas, la Creuse serait avalée dans l’espace externe , celui -là même de la « Fourrière »…
-Tu veux-dire que nous serions absorbés dans le monde où règnent le sournois Olnah et le terrible Gandril , mais où se trouve aussi Boscione, prisonnier?
-Oui. D’après ce que je sais, les deux Mers ont pu déjà « creuser » à la surface de la Fourrière un couloir de relais à l’espace-temps standard. En manipulant les coordonnées de ce « Tunnel », ils espèrent déboucher très bientôt sur Terre XII. Ils y ont déjà caserné une grande quantité d’hommes d’origine diverses, mais qu’ils ont bien entraînés. ainsi que des systèmes nouveaux mis au point dans leur vaisseau (rapatrié par ailleurs). Je n’imagine pas, d’ailleurs, qu’ils aient pu monter tout ce dispositif sans l’aide de dizaines, voire de centaines de techniciens qualifiés, mais aussi un encadrement administratif et militaire.
-Et d’après toi, la PRESENCE, -cette accumulation de signes d’écoute, voire de petites prises de contrôle-, c’est simplement la signature de ce groupe de pieds nickelés préparant l’invasion de la Creuse ?
-Evidemment. En analysant systématiquement toutes les interventions de la PRESENCE sur votre vaisseau, je suis parvenue à la conclusion qu’elle est prête à en prendre un contrôle total, ordy par ordy, commutateur par commutateur, dès qu’elle le voudra…
-Mais comment sais-tu tout cela, La Skoule ? C’est invraisemblable ! Tu n’as tout de même pas des espions sur cette… Fourrière…
-Non, j’ai mieux : la Balise ! Elle me ramène tous les six mois une pêche miraculeuse d’informations sur ta Creuse…, et sur les espaces-temps qui lui sont contigüs. Et les gens de la PRESENCE sont d’autant plus incroyablement bavards qu’ils s’estiment totalement hors d’atteinte. C’est par eux que j’ai tout appris sur Gandril et Olnah, leurs tribulations, ainsi que sur les prouesses de Boscione…
-Impressionnant !
-D’autant plus que je suis tombée sur ce « bruit » par hasard, en étudiant simplement les programmes coms de la Balise, dont la technologie me fascinait. Mais il n’y a pas que la Balise. Je dispose aussi, toujours grâce aux talents d’Emilio Boscione, d’une « ligne mentale directe » avec une personne que tu connais…
-Solaine…
-Oui, notre fille…

Volpol demeura silencieux. Enfin, il avança le doigt vers la plaque de la porte qui chuinta doucement en se retirant dans sa rainure.

-Cela fait longtemps, Volpol, dit la Skoule en se levant, les mains ouvertes, les yeux brillants.


Ils s’étreignirent maladroitement et de façon très chaste. Mais l’amitié, sinon l’amour, renaissait de blessures anciennes. Volpol se détendait, redoutant que le passé ne surgisse et ne le submerge émotionnellement. La Skoule retenait visiblement ses larmes, et il lui caressa la joue. Puis ils s’assirent se tenant la main, comme deux vieux enfants, pas très sages.

-Regarde, dit la Skoule au bout d’un moment, et elle claqua dans ses doigts.

L’écran tridi surgi au milieu de la pièce montrait une sphère presque obscure sauf un liseré d’argent, au milieu des étoiles et des amas.
-Je suppose que c’est Gâ ?
-Oui. Enfin, sa croûte externe. Mais ce sont les coordonnées qui sont intéressantes …
Volpol fronça les sourcils.
-Elle est en EE 6788. Relativement proche…
-En fait, elle se rapproche, et bien plus rapidement que tu ne pourrais le penser.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Eh bien, ta chère fille est aux commandes de Gâ… J’ai dû user d’un stratagème pour y parvenir, mais elle tient désormais ses promesses. Elle essaie d’amener notre planète à proximité de la Creuse en recourant à des techniques zmylovskiennes. En fait, elles a déjà trouvé certaines ondes de transport analogues à celles qui faisaient transiter la Balise. J’espère seulement que l’explosion de celle-ci ne l’a pas trop la troublée.
-Tu lui ouvrais la voie, en quelque sorte.
-Exactement, mais elle ignorait que j’étais dedans.

Volpol était perplexe :
-Quel but poursuis-tu, en rapprochant ainsi Gâ et la Creuse ? Penses-tu que l’union fait la force, face à la PRESENCE ?
-Peut-être. Mais il y a autre chose, de bien plus intéressant. De bien plus risqué aussi… D’un peu fou, pour tout dire.
-Parle, la Skoule, tu me fais languir.
-Oh ! Rien que ceci : d’après les échanges que nous avons captés entre savants de la Fourrière, ils sont en train d’établir les derniers réglages pour que s’établisse une porte large et stable. Pour l’instant, leurs ordys paramètrent la masse de la Creuse, qui est seulement de quelques centaines de millions de tonnes : une affaire d’un ou deux jours. Ils ont placé des espèces de verrous explosifs qui doivent ouvrir une brèche spatio-temporelle au milieu même de notre vaisseau, probablement à partir de Fortenot. Mais tout çà est très laborieux, et ils ne sont pas encore prêts pour l’abordage… Nous allons leur faciliter la tâche…
-Tu es effectivement folle.

-Pas tant que çà tout de même. Ecoute : Gâ est pour le moment hors de portée des autres senseurs de la Creuse. Elle échappe donc à la surveillance des gens de la Fourrière et il ne faut pas qu’ils soupçonnent quoi que ce soit, sans quoi ils arrêteront leur connexion.

Bientôt, Solaine va découvrir qu’elle doit effectuer un saut de transfert pour s’approcher de nous. Nous reconnaîtrons sa décision à certaines manipulations préparatoires. Il nous restera alors environ une heure pour faire aboutir l’ouverture de la Porte. Une fois celle-ci installée, les gens du Monde Intérieur ne pourront plus la refermer.
-Mais que penses-tu faire s’ils n’ont pas réussi à déclencher l’ouverture ?

C’est là que réside toute la magie de la chose : Quand Gâ fera irruption dans notre espace local, la masse gravifique locale deviendra suffisante pour ouvrir immédiatement la porte. Nous aurons toutes les chances de surprendre les gars de la Fourrière, et ce sera nos troupes qui investiront leur tunnel, et non l’inverse… Tu comprends ?
-Génial, je l’avoue… Mais il y a un détail, chère Amie. Dès que Gâ sera dans notre espace, Gandril et Olnah en seront avertis.
-Objection recevable… mais les Fourriéristes viennent d’augmenter massivement leurs productions d’ondes pour approcher le point d’ouverture de leur porte, et cela suffit à accaparer toutes les possibilités de capture de messages extra-spatiaux. Ils doivent choisir : ou bien écouter l’espace-temps, ou bien tenter d’y pénétrer, mais devenir sourds et aveugles. Ils ont délibérément choisi la seconde alternative, car ils pensent déjà tout savoir de vous, jusqu’à l’emplacement de chaque brigade de Sécuraptors. Ils ont aussi préparé des leurres pour bloquer toutes les coms. de l’étage de la Creuse où ils comptent débarquer, le temps d’actualiser leurs repérages ..
-Un peu comme l’araignée insensibilise la larve qu’elle compte dévorer plus tard…
-Oui. A ceci près que l’araignée et la larve ne sont pas ceux qu’on pense… Et puis, Arlouan, je dispose d’un « trickster ».
-Ah ? Un traître parmi les soldats de Gandril et d’Olnah, sans doute…

71

A mi-chemin du « ciel » et du socle de rocher où prenait appui le vertigineux échaffaudage de réparation, un groupe de cabines de chantier avait été fixé. Une dérisoire banderole syndicale pendouillait en travers du sas principal, parfaitement invisible du sol :
« Technocs, tous unis pour vos revendications légitimes ! ».

Les locaux désertés mais parsemés de restes de repas, de caisses à outils et d’éléments désarticulés de lampe-soleil, témoignaient d’un départ précipité.

Derrière un hublot sale, Zgav observait les foules qui, en bas, s’étaient amassées devant les écrans publics et y bivouaquaient en familles, comme pour une attraction vacancière.
Dans une caisse aménagée en lit, Ilnara gisait non loin de lui, taraudée par une fièvre aiguë. Les médicaments qu’il avait dérobés dans une spatiatrie de Honshin ne feraient effet que dans quelques heures.

Tout amoureux qu’il fût de la belle Commanderesse déchue, Zgav commençait à se demander s’il avait bien fait de pousser la chose au point de « mourir » officiellement dans l’explosion –provoquée- de la Balise. Il avait bien l’accord secret de Volpol et disposait d’un état-civil tout neuf, déjà répercuté dans toutes les archives. Mais depuis que la femme-araignée était déscendue de Gâ, le Censor ne semblait plus être lui-même. Après sa longue entrevue avec la créature filiforme, Volpol avait désactivé la plupart des opérations de prise de contrôle en cours. Il en avait appelé au peuple pour accueillir « nos frères et nos soeurs de Gâ », à fêter cette rencontre extraordinaire, événement unique dans toute notre histoire. Cela encore était compréhensible. Mais il en avait profité pour annoncer une « retraite momentanée d’Ilnara, dûe à une grande fatigue nerveuse et morale depuis la disparition de son fils Sahul, et à la tristesse devant la mort de plusieurs valeureux officiers de sécurité dans la malheureuse tentative de contact avec la Balise ».

Un faux interview audio de la Commanderesse avait été diffusé, donnant des raisons de cette « vacance temporaire », et indiquant que « le Censor était la personne évidente pour assurer la continuité des affaires publiques le temps de sa brêve absence ». Volpol prenait là un risque exagéré : le moindre gamin féru d’informatique pouvait prouver en quelques minutes que l’enregistrement était fabriqué à partir d’ondes vocales artificielles. Zgav se demandait s’il n’était pas contraint à de tels expédients par une révolte de Sécuraptors qu’il était peut-être en train de mater, dans les zones de casernement. Les instruments sismiques de la cabine de contrôle témoignaient en effet d’une grande activité dans les profondeurs de la Creuse, et il avait pu lui-même ressentir des vibrations anormales, comme celles que provoqueraient des tirs de canons lasers dans les structures des niveaux intérieurs. Si c’était le cas, cela suffisait à expliquer que Volpol ait brûlé ses vaisseaux et que, pour avoir les mains libres, il ait pris le contrôle total des institutions de la Creuse.


72


La Skoule fit irruption dans la tanière de Volpol, la chevelure en bataille.
-Merde, Arlouan, il y a un couac.
-Que se passe-t-il, petite mère ?
-Ne m’appelle pas comme çà. Selon des infos récentes, les gens de la PRESENCE sont prêts à ouvrir la Porte du tunnel sans aucune « aide » extérieure. Je ne m’y attendais pas.
-Et cela change quoi ?
-Tu ne comprends pas ? C’est nous qui risquons maintenant l’invasion par surprise.
Volpol sourit.
-Calme-toi. Je me doutais que ton idée pouvait planter. Nous les attendons de pied ferme. Fortenot est bouclé. Mes hommes attendent. Je regrette que Zgav soit mort , mais j’ai nommé à leur tête un bon ingénieur , qui connaît tous les circuits. On a installé un tokamak autour de toute une portion de couloir principal. On attendra qu’ils s’y engagent en masse, et puis on les cuira comme des petits gâteaux.
-Bonne idée… Mais je ne voudrais pas perdre mon « trickster ». C’est tout de même un bonhomme extraordinaire, qui pourra réaliser pour nous un travail extraordinaire…
-Dis moi qui c’est, alors, je donnerai des consignes pour qu’il soit isolé des autres et épargné.
-Je ne peux pas vraiment te donner ces infos.
-Et pourquoi donc, Chérie ? Je le connais ?
-Je ne peux pas te le dire.. çà fait partie du problème.
-Donc, je le connais, et je… le hais. C’est çà ?


73



Terre XII vibra d’un bout à l’autre, comme sous l’impact d’un météorite de petite taille, et pendant une fraction de seconde, un orage magnétique fit chanceler le système électrique. Puis l’onde décrut et se fondit finalement dans celle de la poussée des moteurs.

Peu de Creusiens se réveillèrent. Les fêtards ne se rendirent compte de rien et les hommes de quart ne prévinrent pas Volpol : ce niveau d’alerte était atteint une fois par mois dans cette zone fort peuplée de débris ferriques. Pourtant, derrière les panneaux de bronze ouvragé de la Bibliothèque Fortenot, était advenu un cataclysme silencieux. La Porte s’était subitement ouverte à l’emplacement même des consoles de lecture. Celles-ci étaient devenues transparentes, puis avaient disparu, déplacées dans le réel d’un autre espace-temps, ainsi qu’une portion conséquente des salles de lecture… avec les rares lecteurs qui s’y trouvaient à cette heure matinale. Une table coupée net tomba sur la moquette avec un bruit sourd, une brise vigoureuse souleva quelques feuilles de papier, et ce fut tout. Dans la cafétéria vide, un percolateur se mit à appeler désespérément le consommateur qui lui avait commandé un cappucino.

Du côté du Monde Intérieur, au fond du tunnel de temps figé, les manipulateurs (les « Fourriéristes », comme ils s’appelaient eux-mêmes par dérision) se tenaient au garde-à-vous face à la vaste échancrure carrée qui s’était dessinée, puis ouverte comme une paupière, et leur offrait l’accès direct aux structures immaculées de Fortenot.

Ils applaudirent et crièrent leur joie, mais les sous-offs rabatirent immédiatement celle-ci à coups de sifflets infra-sons rageurs. Les hommes obéirent. Ils comprenaient les raisons de la prudence des Chefs. Le petit Gandril rondouillard et le filiforme Olnah s’étaient abstenus de boire ce soir-là, et ne manquaient pas de grandeur dans leurs uniformes chamarrés. Les rangs des soldats s’ouvrirent pour les laisser passer sur leur plateforme antigrav, revêtue pour la circonstance d’un tissu blanc au motif d’un soleil de fil d’or, entre des milliers de poings tendus dans une sourde rumeur chargée d’énergie.

Ils franchirent le seuil lentement, cérémonieusement, et vinrent s’installer dans l’antichambre de Fortenot qui servirait de quartier général pour le temps de l’invasion. Tout de suite derrière les chefs, les électroniciens pénétrèrent dans la bibliothèque, se connectèrent aux systèmes locaux et, tels des prestidigitateurs, enveloppèrent de faux signaux rassurants leur nouveau cocon : les Creusiens ne devraient être avertis de la présence suspecte que le plus tard possible. Ils s’assurèrent qu’aucune sécurité, déclenchée par inadvertance, ne les trahirait en se révélant contradictoire avec les messages de routine émis par la Bibliothèque. Ensuite, logisticiens investirent le lieu, et, tels les organisateurs chevronnés d’un grand spectacle installèrent les consoles de suivi.

Les Fourriéristes étaient nombreux et bien entraînés. Les conducteurs des petits blindés avaient été réveillés environ une heure avant l ‘ultime décaissement de la paroi virtuelle. Les engins

Quand les alertes réveillèrent les agents de sécurité de Terra XII, la bibliothèque du môle avait déjà été investie et transformée en tête de pont. Dix mille soldats sauvages attendaient leur tour dans le tunnel. Ils connaissaient leur tâche : liquider la population de la Creuse et prendre sa place. Ce serait la toute première étape de la guerre de « reconquête » de la planète originelle, leur avaient promis leurs chefs.

Ce que ces derniers ignoraient, c’est que leur arrivée était attendue, et que chaque homme de leurs premiers bataillons était ciblé par des agents de la Sécu, bien cachés derrière des cloisons.
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Les robots tueurs avancèrent, au bruit exaspérant de leurs petits moteurs électriques régulant le pas des chenillettes. Ils disparurent dans les profondeurs et prirent position à des carrefours stratégiques, sans rencontrer aucune résistance.

La première personne tuée fut un étrange personnage. Un vagabond des poutrelles, noueux et ravagé, vêtu d’un justaucorps centenaire probablement volé à un musée sur les origines de la colonisation du système solaire. La rafale de balles n’avait pas laissé grand chose de son crâne, mais sur un morceau de son front un tatouage anonçait en lettres gothiques : « Léo the T… »

Après avoir été photographié et grignoté de prélèvements sous toutes les coutures, le cadavre fut volatilisé sur place, sur le bord du canal d’où il semblait avoir émergé à bord d’une antédiluvienne capsule de survie.


Le premier commando des Fourriéristes s’avança sur la pointe des pieds, courageux mais pas téméraires. Un message du petit Radio Diduche les figea sur place : tous les robots avaient cessé en même temps d’envoyer leur pulsation et de transmettre leurs données. Cela ressemblait fort à une intervention concertée. Peut-être les ennemis disposaient-ils d’un générateur d’ondes dures ?
-Non, trancha Merul Gandril en clair sur le réseau, ces salopiots n’ont jamais réussi à développer ce genre de truc. Nous le savons. Il doit y avoir autre chose. ATTAQUEZ !

Les Fourriéristes se décidèrent et se lancèrent par petits paquets le long des coursives désertes. Ils s’étaient déployés en étoile sur plusieurs kilomètres, quand les enveloppes translucides des couloirs volèrent en éclats, et les armes automatiques des assiégés planqués les labourèrent presque à bout portant.

Les Fourriéristes auraient dû être déchiquetés. Normalement. Mais leurs tenues de fibres résistèrent pour la plupart et, après avoir été transformés en punching-balls pendant de trop longues minutes, ceux qui n’étaient pas évanouis sous les impacts répétés, se relevèrent, de plus en plus furieux. Froidement, ils visèrent les flammes qui sortaient d’anfractuosités entre longerons et câblages et commencèrent à faire mouche. En une demi-heure, la situation se renversa.
Les gens du Monde Intérieur, devenus de véritables sauvages de la guérilla urbaine, avaient surmonté leurs appréhensions du premier moment. Tout était redevenu familier pour eux, et la découverte que leurs adversaires n’employaient que des armes dépassées, les encouragea de façon décisive. Ils poursuivirent les Sécuraptors et les descendirent un à un. Ceux qui s’enfuyaient étaient rattrapés par les robots qui, par intermittences, revenaient à leur état d’animation mortelle.

Volpol fut averti très tard de la défaite cuisante que ses hommes avaient subie dans le secteur 12. Il hurla des ordres de repli, fit fermer des compartiments étanches, et prépara l’intervention de chars lourds. Le maniement de ceux-ci était extrêmement dangereux car leurs projectiles à l’uranium appauvri pouvaient détruire des structures porteuses ou créer des pollutions majeures. Il aurait fallu que le capitaine Zgaw soit là pour diriger les ordys centraux qu’il maîtrisait à la perfection. Mais Volpol ne pouvait pas le rappeler « à la vie » sans que le sort d’Ilnara ne fût révélée au public, ce qui lui coûterait sa place et peut-être sa propre vie. Il essayerait de tenir secrète l’irruption dans les sous-sols aussi longtemps que possible pour ne pas déclencher de panique. C’est-à-dire quelques heures, tout au plus.

Par chance, les armées de la Fourrière ignoraient aussi l’incroyable coïncidence. Ils ne savaient pas que les alertes plaintives qui s’élevaient de tous les coins de la Creuse ne résonnaient pas pour eux, mais pour célébrer une autre intrusion, en réalité bien plus spectaculaire que la leur : la micro-planète Gâ était en train d’émerger lentement du néant, telle une énorme lune, à quelques encâblures du vaisseau, précédée par la dépouille pitoyable de la Balise.

La plupart des habitants de Terra XII s’étaient précipités devant des écrans retransmettant le phénomène. Bien qu’inquiets des explosions sourdes qui provenaient par ailleurs du ventre de leur grand cylindre de vie, beaucoup étaient tombés à genoux devant la beauté de cette naissance, comme s’ils voyaient pour la première fois un astre se lever à leurs pieds. Eclairée par le halo bleuté des blocs moteurs et par des myriades de lasers, Gâ, pâle et belle, était constellée d’impacts circulaires. Elle grandissait, grandissait, occupant maintenant la moitié du ciel.

Solaine, toujours aux commandes de l’astre, avait été informée par le Prince du tournant qu’avaient pris les événements. Elle s’était mise en colère de cette réconciliation contre nature, mais au fond de son inconscient, l’enfant qu’elle était restée se réjouissait ineffablement de la réunion de ses… Géniteurs dans la formation d’une sorte de petit royaume céleste à deux composantes. Elle s ‘était ralliée aux consignes du Prince pour parfaire le mouvement qui allait permettre d’arrimer les deux planètes artificielles l’une à l’autre.

Arlouan Brovet, alias Volpol, était entré en visiocontact avec sa fille, mais celle-ci n’était pas encore prête à l’effusion. D’autant qu’elle lui en voulait gravement pour avoir mis en danger son ami Sahul. Volpol jura ses grands dieux qu’il ne savait pas ce qu’était devenu Sahul, et qu’il n’était pour rien dans sa disparition. Que certes, il l’avait fait rechercher, mais pour son bien...
-Pour le mettre aux fers, dites-plutôt.
-Non, Solaine, je ne peux pas emprisonner un dynaste Ar, et le fils d’Ilnara qui plus est.
-Mais vous avez aussi attaqué la Commanderesse.
Il s’était raidi.
-Ne t’occupe pas de politique, petite fille. Ilnara est à l’abri des turbulences, c’est ce qui compte. Je t’en dirai plus le moment venu.
Elle était restée dans l’expectative et avait congédié le Censor assez froidement.

Bien que peiné, Volpol ne pouvait pas s’attarder à ces retrouvailles. Il devait remonter le moral de ses troupes défaillantes, durcir la résistance contre les Fourriéristes, régler avec la Skoule les procédures d’accueil des Thales et le transfert des armes spéciales de Gâ, recevoir les représentants des populations de la Creuse pour obtenir leur plein accord et les rassurer malgré l’absence d’Ilnara, de plus en plus difficile à expliquer.

Dès que le contact télé avait été établi entre les deux populations, il avait pris les choses en main. « Couvrant » toutes les émissions – pédagogiques ou diplomatiques, informatives ou ludiques -, il enveloppait le spectacle d’un commentaire enthousiaste, retransmis par toutes les Coms de la Creuse. Pourtant, les sondages express et les informateurs de la police lui renvoyaient toujours une image de suspicion, de méfiance. La question qui revenait, de plus en plus lancinante, désormais relayée par les animateurs d’émissions populaires, était : quand Ilnara viendra-t-elle en personne ? Il lui fallait redoubler de persuasion, multiplier les ruses.

La Skoule, qui s’était rapatriée sur Gâ, en faisait autant en direction de son peuple de Thales, complètement terrorisé. Les deux avaient convenu d’une prudente procédure de contact et de mixage progressif des groupes, seule chance de survie pour chacune d’elle : les Thales, génétiquement exangues, abruties par un fantasme sanguinaire, avaient besoin de se fondre dans une foule bigarrée, « normale ». Les Creusiens, dépressifs, buveurs, rapaces, la mémoire effilochée, se ressourceraient aux disciplines du savoir technique avancé que les clones de Gâ avaient su maintenir intactes.

-Mais que faisons-nous avec la PRESENCE ? avait demandé Volpol à la Skoule. Ils sont en train de s’installer à Fortenot. Nous n’avons pas assez de forces pour les repousser, nous les contenons laborieusement, mais nous ne pouvons tout de même pas les laisser tuer nos gens, un par un au fusil laser au travers des parois… Ne vaudrait-il pas mieux leur dire que l’arrivée de Gâ, alliée à la Creuse a changé le rapport de forces ? Cela les inciterait à négocier leur droit d’entrée…
-Non, avait répondu la Skoule, qui arborait une tenue indécente dévoilant des formes reconstruites et travaillées. On ne bouge pas. En l’état actuel des positions, ils n’ont aucun moyen de savoir que leur porte ne reste stable que grâce à la masse de Gâ. L’ensemble des faisceaux d’onde de celle-ci leur apparaît seulement comme une sorte de grosse centrale d’énergie. A moins qu’ils ne torturent l’un de tes hommes, ils ne peuvent absolument pas se douter qu’un nouvel astre a fait apparition auprès de la Creuse. Et ces crétins semblent décidés à ne faire aucun prisonnier. Pourquoi faire, puisqu’ils pensent tout savoir de nous ?

-Certes, très Chère, mais n’oublie pas que si la révolte prend dans nos faubourgs, nos soldats déserteront en masse, laissant le champ libre à ces assassins.

La Skoule haussa des épaules désormais athlétiques.

-Utilise plutôt tes hypertazers, consolide les verrous que tu leur interdis de franchir, et laisse faire mon « trisckster ». N’oublie pas qu’on a aussi besoin du Monde intérieur. Toute une population de vrais sauvages antiques pour mes pauvres filles ! Tu te rends compte d’une aubaine ?
-Tu dis çà avec une vraie voracité ! Tu ne m’avais pas habitué à une telle fringale d’orgie, ma Belle ! s’étonna Volpol.

-Si tu avais connu l’horreur du régime de Gâ, tu comprendrais mieux, Chéri. Quoi qu’il en soit, si tout se passe comme prévu, les horribles Olnah et Gandril viendront nous manger dans la main sous 48 heures. Et la révélation de l’existence de Gâ achèvera alors de les allonger pour le compte…
-Les Dieux t’entendent !

-C’est curieux, reprit plus tard Volpol venant se reposer entre deux émissions de propagande, je me suis toujours battu contre le dogme pluraliste et la folie tétrapanique, et là, dans l’espace, au milieu de rien, nous assistons à la résurgence du tétralogue… Chaque ordre vient pour détruire l’autre, mais il découvre qu’il a besoin de son existence.

La Skoule l’approuva :

-J’y ai souvent pensé. C’est comme si une simple croyance politique prenait ici valeur d’urgence absolue, de véritable nécessité vitale. Et remarque quelque chose : chaque ordre originel s’est changé en un autre… Il a pris la place de l’autre, comme dans une danse où l’on échange les places…
-Comment çà ?
-Eh bien oui, les Ars, les premiers maîtres de ta Creuse, se sont abâtardis et transformés en vulgaires Vics, obsédés de convivialité et de consommation domestique. Les Vics arrachés à la Terre par Boscione pour peupler le Monde intérieur, sont devenus, avec leurs troupes d’ancêtres non modifiés, de véritables fauves, des Ars plus vrais que nature. Quant aux Mers qui règnaient sur Gâ – et y ont réalisé leur rêve de clonage général - ils sont devenus des sortes de Chans, méditatifs, rêveurs et mystiques, du moins si l’on ignore leur manie sacrificielle…
-En un sens c’est vrai, reconnut Volpol. La roue a tourné, mais les fonctions ont persisté. Même en changeant, les gens retombent sur ces différentes façons d’être… La psycho-histoire des premiers tétralogistes n’était pas si folle, je commence à l’admettre. Mais si l’on voulait chicaner, on pourrait noter l’absence des Chans en tant que tels… Ils n’ont pas de vaisseau à mettre dans la corbeille… Ils ne se sont pas transformés en autre chose…

— Pas sûr. Je pense à mon « trickster ». Ce n’était pas vraiment un Chan, pas non plus vraiment autre chose. Mais je crois que s’il réussit son coup, il aura vraiment ouvert une ligne directe entre futur et passé.
— Mais qui est-ce, à la fin ? s’agaça Volpol. Tu piques ma curiosité. Je suis sûr que je le connais.
—C’est bien possible, dit la Skoule sans s’engager, et çà ne nous rajeunit pas. De toute façon, dès qu’il aura créé la voie, nous serons obligés de nous en débarrasser.
—Tu crois ?
—J’en suis sûre. Si le nouveau complexe de passages que va constituer l’ensemble Creuse-Gâ-Fourrière, pardon - Monde Intérieur - doit être viable, tout ceci en lien direct avec la Planète Bleue, il ne faut pas qu’une sorte de héros le domine. Il faudra au contraire construire un dispositif politique en accord avec les règles terriennes de la pluralité.

-Je me rends à tes arguments. Mais en attendant, il faudra très bientôt forcer les gens du Monde Intérieur à négocier : ils nous massacrent nos meilleurs éléments et transforment les structures en passoires ! Malgré nos robots-tueurs, ils parviennent toujours à trouver un angle de tir pour débusquer nos éclaireurs.

-Patience !


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Dans les entrailles de la planète artificielle, la guerre des coursives continuait, acharnée, mais relativement discrète, tissée de brefs assauts, de patients déminages suivis de sourdes déflagrations, indifférente aux grands événements qui se déroulaient en surface. L’infection Terrienne sous direction Mer progressait lentement le long des artères techniques. Les Robs de Volpol implosaient l’un après l’autres et ses meilleurs hommes mouraient.
Gandril et Olnah avaient déplacé leur état-major de campagne au premier grand rond-point conquis. Ils avaient organisé méthodiquement la montée aux fronts et les relèves s’effectuaient régulièrement. Peu de victimes étaient recensées jusque-là de leur côté, mis à part l’hécatombe provoquée aux premières heures par les robots-tueurs de la Creuse.
Très rancunier, Gandril avait veillé à ce que Tête de Fer et Blondinet fussent envoyés en première ligne dans des couloirs où des gaz toxiques s’échappaient de tuyauteries détruites. Comme prévu, les deux zigotos n’avaient pas fait long feu. Ils avaient disparu dans une déflagration plus puissante, qui avait éventré des parois intermédiaires et avait laissé ensuite la « mer » noyer plusieurs avenues. Ils ne seraient pas plus utiles comme cadavres, mais au moins ils ne pourraient plus nuire, ces sombres crétins. Sauf, la chose était malheureusement possible, s’ils revenaient en tenant en joue deux ou trois technocs planqué , en guise de prises de guerre. Il faudrait alors les décorer de l’ordre du Soleil Flamboyant ! … En tout cas, leurs signaux personnels ne répondaient plus.
L’ingénieur principal entra dans la cabine de fortune en hurlant de joie :
-Çà y est, on a récupéré nos robs. On les réanime et on est en train de les déployer dans la zone G.
Gandril oublia les zozos.
-Bien, mais vous ne savez toujours pas ce qui s’est passé ?
-Non, Patron, c’était peut-être simplement un effet involontaire. Une explosion de générateur, peut-être, à un étage supérieur. Parfois cela distribue des ondes perturbatrices.
Olnah prit le relais.
-Nous n’avons pas le temps d’épiloguer. Faites concentrer une force rob sur les ascenseurs centraux. Nous devons déboucher sur le sol intérieur le plus vite possible et accéder à une centrale de caméras. Diduche nous a transmis des messages bizarres. Il se passe quelque chose de pas normal sur la Creuse.
-Quoi par exemple ? susurra Gandril en manipulant des grenades.

-Eh bien, des sondages-sonar indiquent des concentrations de populations civiles sur les rampes latérales, et aux embarcadères. Çà ne colle pas. Même si la panique les prend avec la rumeur de notre invasion, ils ne devraient pas faire çà.
-Et pourquoi ?
Olnah eut un geste desespéré. Son complice était parfois d’un con.
-Mais où veux-tu qu’ils aillent, grands Dieux ? Qu’ils s’enfournent à 30 000 dans la Balise ?
-On ne sait jamais avec une foule qui a peur…
-Admettons, mais çà ne colle pas, je te dis. Volpol fait fermer de plus en plus de portes de sécurité, pour empêcher toute infiltration de nos hommes aux étages supérieurs, mais il ne résiste pas. Enfin pas sérieusement. Comme si nous ne représentions pas une menace réelle.
-Il va faire noyer les couches intermédiaires. Il a déjà commencé.
-Non, dit doucement Olnah après un temps de réflexion. La digue E3 a sauté à cause d’une conduite de gaz. Ce n’était pas un sabordage. Et même s’il y pensait, ce ne serait pas une bonne idée, parce que nous pourrions très vite arrêter l’injection. L’eau refluerait naturellement vers le tube périphérique. Ce seraient eux qui seraient sous la douche. Çà leur demandrait trop d’énergie pour un résultat précaire.
-Tu as raison. Tu as toujours raison, soupira Gandril.
-Mais as-tu remarqué que les coursives Est se laissent plus facilement ouvrir ? Je crois qu’ ils nous laissent en fait nous déployer vers Honshin. Je me demande s’ils ne veulent pas nous piéger dès qu’on débouchera en surface.
-Mais comment ?
-Si je le savais …

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Les Zozos n’étaient pas morts. Ils avaient plongé d’un commun accord dans un puisard de service, empli de fils blancs tels d’immenses spaghettis. Repoussée par une pression plus forte, l’eau clapotait à l’autre extrémité, comme la surface d’une mare, lentille agitée et multicolore, encombrée d’emballages flottants. Les zozos en sortirent et s’installèrent sur des rebords gluants. Ils enlevèrent leurs casques.

Boscione parla le premier, laissant son fils reprendre son souffle.
-Nous sommes dans la place. A toi de jouer.
-Quoi ? Mais je..
-Tu connais bien mieux les Structures que moi, Sahul. Je suis tout de même parti d’ici il y a un quart de siècle.
-Bon, où veux-tu que nous allions ?
-Trouve un passage rapide et discret pour le môle de commandement. Je dois donner aux ordis du bord la clef des codes de nos Mers. Une fois désarmés, je suppose qu’ils seront plus calmes. Ensuite, on s’occupera très vite de Volpol. Je ne veux pas qu’il reprenne la situation en main au point d’acculer les Mers à une retraite complète. Il faut que le Tunnel reste ouvert. C’est vital.
-Et je suppose que tu veux retrouver Mère ?
-Il y a çà aussi. Mais une heure de plus ou de moins depuis 25 ans ne compte guère. Il faut surtout empêcher que ses ennemis ne la prennent en otage ou qu’elle soit blessée dans une échauffourée de dernière minute.
-Il faudra franchir un rempart de Sécuraptors …
-Sans doute, mais tous ne sont pas des créatures de Volpol.
-Tu veux dire que tu as gardé des contacts dans la police ?
-Oui, dit Boscione, pensif, un contact. Et au plus haut niveau. A l’époque, il était incorruptible, mais je n’ai plus jamais eu de liaison avec lui. Je sais seulement qu’il est vivant.

Il sortit de sa poche un petit boîtier noir, et appuya sur la surface .
-Ce genre de pile est éternel. Le problème est que je n’ai aucun moyen de savoir s’il recevra mon message, et s’il sera disposé à nous aider. Alea jacta est…


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Zgav regardait, fasciné, la petite étoile blanche qui s’était mise à pulser sous la chemise d’Ilnara. Il n’osait pas ouvrir les pans du col, découvrir comme par effraction la poitrine de la femme à laquelle il vouait toute sa loyauté. Mais la Commanderesse dormait, en lutte contre les démons de la fièvre. Et cela pouvait être un message ou un signal important. Il écarta précautioneusement les revers de soie et ce qu’il vit le plongea dans une perplexité intense.

Entre les beaux seins dont il avait découvert la naissance, une pièce de monnaie était encastrée dans un médaillon de cuir suspendu à une fine chaîne d’or. La pièce, d’un métal gris à l’effigie antique, s’allumait de l’intérieur par brêves impulsions.

Zgav se précipita vers son sac de soldat, en fouilla fébrilement les poches, et ouvrit son portefeuille. La lueur qui émergeait d’un gousset le renseigna immédiatement : « sa » pièce était aussi entrée en activité. Cela ne pouvait être un hasard. Incroyable et pourtant sans appel : Le Patron était de retour ! Emilio Boscione était revenu sur la Creuse vingt ans après son départ catastrophique. Il le cherchait, et il cherchait Ilnara. Il savait déjà que leurs deux balises étaient au même endroit. Il ne tarderait pas à arriver.

Zgav sentit l’angoisse l’étreindre. Et si Boscione avait été suivi par un robespion ? Ces engins horribles n’existaient pas lorsqu’il était commandeur de la Creuse. Ils n’avaient été développés que quelques années auparavant. Ou pire : Volpol les avait peut-être fait suivre lui et Ilnara, bien que Zgav ait fait promettre au Censor de ne pas chercher à savoir où il emmenerait la Commanderesse déchue. L’atelier de réparation du Soleil se transformerait alors en nasse. Le Censor les ferait cueillir ensemble, sans coup férir, magnifique occasion de faire disparaître d’un coup la dynastie des Ars dirigeants, et cela sans que quiconque ne s’avise du drame.

Il essuya la sueur de son front, et alla se poster en observation de la colonne montante. Il verrait venir de loin le petit ascenseur tubulaire qui y était logé et tenterait de discerner les silhouettes qui y seraient confinées. Si elle était au courant, la police dépécherait un Modin qui pouvait arriver sur place de n’importe quelle direction. La seule échappée possible serait l’échelle metallique qui succédait à l’ascenseur depuis la plateforme jusqu’aux énormes anneaux sustentateurs de la lampe-soleil en réparation. Ensuite, il faudrait attendre la « nuit » pour s’engager sur des poutres encore brûlantes, et y poursuivre un périple acrobatique d’une dizaine de kilomètres avant de rejoindre l’issue de service du « Couvercle» Nord. Tout cela en portant Ilnara inconsciente et secouée de spasmes.

Un choc suivi d’un frottement se fit entendre au dessus du toit de la cabine. Trop fort pour un oiseau… Zgav prit son pistolaser et le pointa vers le plafond. Il poussa le cran de sécurité et appuya lentement sur la détente.

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Solaine avait menti à sa « mère ». Elle n’avait pas entièrement dupliqué le système d’infos de la salle de pilotage de Gâ en faveur des habitants de la planète. En particulier, elle avait gardé pour son seul bénéfice le cerveau interprétant les données spectrales de la Creuse. Elle voulait pouvoir disposer d’infos cruciales avant la Skoule, et au besoin sur cette dernière. Elle avait déjà surpris un taux élevé de communications entre l’étrange maîtresse des Thales et son « père », Volpol, bien plus que n’en aurait nécessité la poursuite d’une négociation. Avaient-ils besoin de com. nuit et jour pour échanger des souvenirs, renouer une vie sentimentale assêchée depuis longtemps ? C’était improbable.

Il y avait autre chose : un bruit de fond chaotique, disparate, parfois très violent, comme si une bataille se déroulait dans les entrailles de Terre XII. Et puis encore ce signal strident, presque monstrueux, qui provenait de la bibliothèque. Y avait-il eu un accident ? Les données zmylovskiennes faisaient-elles des leurs ? Etrange et très inquiétant !
Elle avait interrogé sur ces points la Skoule qui avait visiblement éludé, tout en prétendant qu’elle allait demander une enquête. Aussitôt après, le niveau de com. entre la Skoule et Volpol avait connu un pic. Aucun doute n’était plus permis, P’pa et M’man étaient comme les deux doigts d’une main, de vrais larrons en foire : la moindre inquiétude de leur « fille » déclenchait entre eux des torrents de commentaires ! Vraiment touchante sollicitude ! Il y avait un problème : Solaine n’y croyait pas. Elle pensait que Volpol n’hésiterait pas à la descendre, et que la Skoule détournerait peut-être pudiquement les yeux tandis qu’il le ferait…
Le pic de com ne pouvait en réalité signifier qu’une chose : les deux compères se concertaient pour savoir quel mensonge lui servir et, accessoirement, servir au monde entier.
Par exemple, les bruits bizarres dans le ventre de la Creuse émanaient d’un phénomène grave qu’on cherchait à cacher.
Pour Solaine , désormais, deux questions devaient être résolues d’urgence :
Qu’est-ce que c’était donc, ce phénomène qu’on lui cachait ?
-et pourquoi le lui cachait-on ?

La manœuvre d’arrimage de Gâ et de la Creuse étant infiniment délicate, des pilotes avaient pris l’affaire en main, et ce serait l’affaire d’au moins une semaine. Solaine était désoeuvrée. Elle pourrait se consacrer entièrement à la résolution de ces énigmes, et aussi au casse-tête suivant :
Comment pourrait-elle sortir de cet espèce de tombeau pour retourner sur la Creuse, sans pour autant que la Skoule et Volpol le sachent, puisque sa seule carte maîtresse était le fait qu’elle pouvait, aux commandes de Gâ, à tout moment interrompre le processus, ce qui entraînerait la mort de centaines de Thales en cours de débarquement ? Pourrait-elle compter sur la complicité du Prince ?

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Lorsque la trappe du toit de la cabine s’ouvrit, Zgav s’attendait à tout, sauf à ce que deux longues jambes féminines gainées de cuir se hasardent dans l’ouverture, suivies des formes élancées d’une grande femme moulée dans un cuir noir tressé. D’un bond félin, la femme sauta sur le sol et se releva, le fixant d’un regard impassible.
Décontenancé, Zgav suspendit la pression sur la gâchette. Mal lui en prit. L’instant d’après, l’être se propulsa vers lui d’une détente fulgurante, un pied cingla sa main et le pistolaser fut projeté à l’autre extrémité du module. Avant qu’il fût revenu de sa surprise, l’autre avait pirouetté sur elle-même et le même pied pointé comme une arme revint au terme d’un arc de cercle vrombir vers son plexus.
Il bloqua in extremis la cheville avant que les orteils, durs comme de la pierre, ne lui fassent imploser la cage thoracique. Ses réflexes de lutteur se réveillèrent, et il repoussa violemment l’adversaire qui alla s’écraser en déséquilibre contre la paroi de métal opposée. Mais au lieu de s’effondrer, elle rebondit comme une balle et plongea sur Zgav, cette fois les doigts gantés en avant, droit sur ses yeux.

L’officier l’attendait et la cueillit d’une manchette à la glotte qui l’eût peut-être décapitée s’il avait donnée toute sa force. La femme émit un rot étrange, et vint finir sa trajectoire contre une armoire métallique au pied de laquelle elle s’étala.

Zgav, furieux, l’aurait bien saisie par sa queue de cheval blonde pour la balancer dans le vide, mais avant, il devait la faire parler. Jamais les polices de la Creuse n’avaient recruté de femmes. Celle-ci était vétue d’un équipement non standard, taillé dans une matière organique visiblement animale et inconnue sur Terre XII.
Il la palpa sous toutes les coutures, ne trouva aucune poche, aucune arme. Seule pouvait passer pour telle le lacet tissé de métal qui serrait sa chevelure drue.

La femme gémissait et commençait à se tordre. Elle reprendrait bientôt conscience et Zgav ne pouvait se permettre le moindre risque. Il utilisa le lacet pour lui attacher les poignets et les lier à ses chevilles.

Quand elle ouvrit les yeux, un moment d’étonnement passa dans son regard, puis ses pupilles se rétrécirent à la vue de l’homme sombre assis sur une caisse, sirotant un café.

Elle tenta de se redresser, et se rendit compte qu’elle était entravée. Quand elle reconnut son lacet et comprit que sa chevelure était défaite, une sorte d’horreur se répandit sur ses traits.

- Immondice, qu’as-tu fait ? Sais-tu à quelle mort te donne droit d’avoir touché à une Striche ?

L’accent était bizarre : elle allongeait toutes les voyelles et changeait les consonnes sonores en fricatives. Cela, aujouté au ton rauque dû à sa gorge meurtrie, donnait l’impression qu’elle feulait. En tout cas, sa colère avait épargné à Zgav de la torturer pour lui faire avouer quoi que ce soit. Elle s’était lancée la première dans la parole. Trop tard… Elle sembla se rendre compte de son erreur et serra les lèvres, qu’elle avait presque noires.

-Quelle mort, Chérie ?

-Ecorché très lentement, épluché comme une patate…

-Sympathique ! Nous ne pratiquons pas la chose sur Terra XII.

La « Striche » roula des yeux et ne dit rien. Zgav savait qu’il ne pourrait pas empêcher la guerrière blonde de se rendre compte qu’il y avait quelqu’un dans le module adjacent, quelqu’un que la maladie poussait de temps en temps à de faibles cris inarticulés.

-Pourquoi m’as-tu attaqué ? Que je sache, nous ne nous sommes jamais rencontrés. As-tu reçu des ordres du Censor me concernant ou concernant une autre personne ?

Un rictus de mépris tordit les lèvres ondulant comme de petits serpents.

-Je ne prends mes ordres de personne que de la Maîtresse, cracha-t-elle. Je n’ai rien d’autre à te dire. Tu peux me couper les doigts si tu veux.

-C’est ce que je vais faire, dit calmement Zgav en ouvrant son couteau.


79

Se débarrasser de la supervision vigilante de la Skoule était très difficile, même pour une autorité comme Volpol. Chacun savait très bien ce que voulait l’autre, mais la première n’avait pas besoin de le cacher : elle restait simplement jour et nuit dans le sillage du Censor, ou dépéchait une Striche à sa place, quand elle avait absolument besoin de sommeil, ou qu’elle avait d’autres occupations urgentes.

Volpol réussit pourtant à fausser compagnie trois petites heures à son hôtesse envahissante. Il était très content de sa trouvaille : il s’était simplement « perdu » dans un couloir et, après avoir pris bien soin de désactiver ses propres robolasers, et de se faire longuement reconnaître par une caméra ennemie, il avait été arrêté par deux rustauds puants embusqués non loin depuis plusieurs jours.
-Je suis le Censor, conduisez-moi à vos chefs .
-Viens donc, Monseigneur, moi je suis le roi de Terre XVIII ! (une planète creuse légendaire, aux aventures analogues à celles du vaisseau fantôme au XIX e siècle.)
Un instant, le Censor avait craint que les bonshommes allaient lui vider un chargeur dans la tête, mais ils avaient poussé rudement Volpol vers leur poste de garde. Là, un capitaine l’attendait déjà.
-Votre Excellence, j’espère que ces malappris ne vous ont pas brutalisé… je vous garantis qu’ils seraient sanctionnés très durement, si…
-Ils sont restés corrects. Conduisez -moi vite à vos chefs.
-Tout de suite, votre Excellence, entrez par ici.
Les soldats médusés virent leur chef se plier dans une révérence outrancière et laisser « l’Excellence » ennemie pénétrer dans le saint des saints, sans aucun autre contrôle, ni sous aucune garde.
Un adjudant les rappela à l’ordre en aboyant, et ils disparurent de la scène ce qui leur tenait de queue entre les jambes.

On avait tendu la Porte d’un dais de brocard rouge et or, pour symboliser le caractère sacré, impérial, de cette ouverture dans l’espace-temps. Fasciné, Volpol eût le temps d’entrevoir de l’autre côté les paysages collinaires et boisés du Monde Intérieur. Il frémit : tant de temps avait passé depuis qu’il n’avait pas vu un vrai paysage. Il avait beau savoir –après les longues séances d’instruction de la Skoule, que le M.I était à peine quinze fois plus vaste que la Creuse, c’était néanmoins un véritable horizon qui y régnait.

-Par ici, Seigneur, fit l’officier, décidément obséquieux.
Le Censor se ressaisit.`Les quartiers de Gandril et Olnah avaient été installés dans la partie détruite de la bibliothèque Fortenot, au milieu d’un désastre d’éclats noircis, de livres brûlés, de déchets de toutes sortes. On avait édifié une vaste estrade de bois noir, sur laquelle les tentes des chefs étaient dressées, comme on eut pu imaginer celles des compagnons de Tamerlan ou de Gengis Kahn, au milieu d’une steppe. Des bannières jaunes et blanches battaient dans le vent des aérateurs éventrés, escortant le visiteur vers une tente hémisphérique, couverte de feutre bleuté, et percée de dizaines de petites fenêtres de bois.
-C’est là, votre Suprématie… Nos Autorités révérées sont ici. Elles vous attendent.
-C’est bien, disposez mon ami, fit Volpol en agitant les doigts.



80


La Striche, coincée sous le corps dense de Zgav, s’apprêtait, les paupières et les lèvres serrées, à subir stoïquement l’ablation d’un de ses doigts, mais ce qui la fit craquer immédiatement ne fut pas la douleur. Ce fut le fait que Zgav choisit brusquement de s’attaquer à sa chevelure. Il la saisit juste au ras du crâne et commença à la moissonner.

Elle hurla, sanglota et bafouilla qu’elle dirait tout ce qu’il voudrait s’il arrêtait. Il lui montra la botte de cheveux d’or qu’il avait déjà coupés. Elle hurla derechef et se recroquevilla comme un bébé, bavant sur le sol métallique de la cabine.

-Pour commencer, dit Zgav, impitoyable, dis-moi ce qu’est une Striche. Je n’ai jamais entendu parler de cette espèce là. Mais je suis déjà sûr d’une chose, c’est que c’est sacrément toxique.

Une heure après, Zgav, complètement fasciné, savait tout de Gâ. Il avait fait répéter la Striche, nommée Thiade, quand elle avait évoqué le surnom de sa grande Mère, la « Skoule ». A ce moment, l’homme avait été saisi de vertige : son cerveau reconstituait à toute allure un scénario incroyable, mais qui expliquait bien des choses.

La Skoule ! La gorgone Mer qui avait failli prendre le pouvoir sur Terre avec son ami Arlouan Brovet, il y avait de cela une éternité ! Elle avait été proscrite avec ce dernier sur un vaisseau-prison du DIEU, et Gâ n’était à l’évidence qu’une transformation de ce lieu d’exil, grâce à l’aide charitable de talentueux technologues. Mais comment Gâ avait-elle été amenée à proximité de Terre XII sans que personne ne s’en aperçoive ? Cela, la Striche l’ignorait. Enfin, elle se doutait que cela pouvait avoir quelque rapport avec une action du Prince.
-Le Prince ?
La Striche lui en donna une brêve description –un être maigre et fantômatique, apparaissant à intervalles réguliers comme un personnage d’horloge médiévale- qui n’évoqua rien pour lui.

Elle continua, entre deux pleurs enfantins, sur sa lancée :
-Il y a aussi cette jeune fille rousse que la Grande Mère a adoptée récemment, et qui, je crois, est venue de chez vous… Mon idée est que c’est elle qui était aux commandes de notre planète pour venir ici. Car jusqu’à ce qu’elle vienne, personne ne pouvait accéder au poste de pilotage.

Zgav pensa immédiatement à Solaine, à sa disparition récente, aux conjectures où les Sécuraptors, sommés de la retrouver par le Censor, se perdaient, aux menus objets qu’il avait trouvés dans la Balise avant qu’il ne parte subrepticement et commande son explosion à distance respectueuse.

-Et maintenant, Striche Thiade, si tu veux conserver les quelques cheveux qui te restent, tu dois me dire pourquoi tu m’as attaqué…

La femme se moucha bruyamment sur ses poignets.
-Je n’aurais pas dû. Sur Gâ, il n’y a pas vraiment d’hommes entraînés, et les petits violeurs ne comptent pas. J’ai sous-estimé ta force.
-Je ne te demande pas çà, dit patiemment Zgav se nettoyant les ongles de la pointe de son poignard. Pourquoi m’as-tu attaqué ?

-Tu n’aurais pas dû être là. On avait scanné le chantier, et il n’y avait personne. Je voulais m’installer pour observer…

-Pour observer quoi ?

-Le déroulement des opérations d’installation de mes sœurs Thales. Et dans un deuxième temps, je devais m’enfoncer dans les étages inférieurs pour surveiller l’évolution de la situation militaire.

-Que veux-tu dire ? Explique-moi çà comme si je n’étais pas au courant..

La femme obtempéra :

-La Maîtresse m’a dit que les Sécuraptors sont nos alliés. Mais ils ont un problème avec des envahisseurs qui ont créé un pont de transfert à l’intérieur de votre vaisseau.

-Précise, donne des détails, l’encouragea Zgav, essayant de cacher son étonnement. La sollicitude dont la Creuse était brusquement –et en même temps- l’objet de la part d’étrangers venant aussi bien du dehors que du dedans lui procurait un certain mal au crâne. Mais visiblement les uns et les autres ne s’étaient pas concertés. Est-ce que çà pouvait être une coïncidence ? Zgav ne croyait pas aux miracles.

-Je ne sais pas grand chose d’autre, Monsieur. Je sais seulement que je devais m’insinuer au plus près du front pour rapporter à la Maîtresse ce qui se passe exactement. On a des renseignements électroniques à foison, mais ils peuvent toujours être truqués et rien ne vaut un observateur humain pour recouper les infos. Maîtresse veut surtout savoir si les alliés ne sont pas en train de renverser la situation. Elle m’a dit de bien faire attention, de la prévenir immédiatement si les Sécuraptors s’approchaient de la Porte ou commençaient à y entrer.

Zgav réfléchit.
-Tu veux dire que la Skoule n’a pas envie que les gens de Volpol n’investissent cette… Porte sans que vous autres ne soyez en position d’en profiter aussi ?

-Quelque chose comme çà. Mais aussi dans l’autre sens, elle veut savoir si Volpol dit vrai quand il prétend que la situation militaire est rétablie et qu’il a bloqué les ennemis dans la bibliothèque, au 6eme sous-sol.

La Striche pleurait à chaudes larmes :
-Ne me renvoyez pas comme çà à la Maîtresse. Si les compagnes me voient ainsi, je mourrai de honte.

-Bah sourit Zgav, tu te feras un chignon, elles n’y verront que du feu.
Thiade redoubla de désespoir.

-Bon, dit Zgav, je vais être obligé de te descendre, alors.
-Ce serait mieux pour moi sanglota la Striche déshonorée.
-Je vais voir ce que je peux faire, soupira l’officier.

Il délaissa un instant sa prisonnière qui commençait à lui courir sur le haricot, et retourna méditer dans le module voisin, où Ilnara semblait avoir sombré dans un profond sommeil, la pièce pulsatile entre ses seins éclairant toujours les objets autour d’elle comme un petit phare.

-Et merde, j’ai deux femmes sur le dos, maintenant. Pour un célibataire endurci, c’est assez ironique. Et ce n’est pas fini, quand la Patron va rappliquer, çà va devenir un vrai bouzingue, ici. Moi qui ai horreur de la promiscuité ! Sans compter qu’une telle accumulation de chaleur humaine, çà va sans aucun doute attirer les Modins.


81

Depuis des heures, Boscione et son fils avaient repéré l’emplacement du pisteur de son ancien aide de camp, Nieks Zgavaw. Le plus étrange était qu’il était à peu près au même endroit que celui d’Ilnara.
-Un perchoir, apparemment, un cocon retiré du monde, peut-être un nid d’amour ! La vie d’officiel est si ennuyeuse…
Sahul avait l’air si gêné qu’ Emilio sourit.
-Ne t’inquiète pas, fiston, je ne serais pas jaloux si ces deux-là avaient une liaison. Je préfère cela au lien avec Volpol. N’oublie pas que je suis resté absent près de seize ans. Même si elle ne me croyait pas mort, elle devait penser qu’il m’était impossible de revenir. Je ne vais pas jouer les Ulysse retrouvant Pénélope, et tuant tous ses prétendants. Soyons moderne.
-Je sais, Père. Je ne juge pas la vie privée de ma mère, et je ne connais pas ce type, son nom ne me dit rien. D’ailleurs, ils sont peut-être en train de travailler. Ou encore…
-N’offense pas ton âme, petit gars. Si Zgav n’a pas changé, il est d’une fidélité à toute épreuve. Je ne sais si l’un ou l’autre ont eu l’occasion de regarder leur pisteur, mais s’ils l’ont fait, ils savent que nous arrivons. Ils doivent donc rester au même endroit pour nous attendre, puisqu’ils ne savent pas où nous sommes !
-Tu as raison, Père, je n’avais pas pensé à cela. Mais ce qu’ils ne savent peut-être pas non plus, c’est que le barrage en profondeur installé par les hommes de Volpol est pratiquement infranchissable...

-Cela fait trop longtemps que nous sommes bloqués dans cette coursive de service, grommela Boscione. Ces robots sont d’une vigilance extrême. Je ne parviens pas à imaginer une solution .

-Il y en a bien une, dit Sahul, mais elle est assez risquée.
-Dis toujours, Fils, tu es chez toi...
-Nous ne sommes qu’à une arcade du sarcophage.
-Que veux-tu dire ?
-Souviens-toi : ce météorite qui avait défoncé la peau, quand tu étais Commandeur. Plutôt que de faire une réparation impossible, es ingénieurs ont coulé tout le fragment déterioré dans une masse de béton de régolithe : le sarcophage, donc.
-Bon, mais en quoi çà nous intéresse-t-il ?
-Ils ont foré un puits qui traverse la profondeur de toutes les parois, sans doute pour pouvoir vérifier que le béton était projeté partout, sans laisser une bulle dangereuse.
-Eh bien ?
-Eh bien, le puits débouche à la surface du marais où nous avons installée une cache …
-Une cache ?
-Oui, oh, une complicité d’adolescents qui veulent se retrouver tranquillement sans avoir les Sécu sur le dos. De là, il faudra par contre marcher plusieurs kilomètres avant de rallier le môle et la tour...
-Tu parlais de risques ?
-D’une part, le puits peut être en mauvais état, bouché par des éboulements ou changé en égout... Et puis la route pour le môle peut être bourrée de troupes de réserve.
-Allons-y, fit sobrement Boscione en avalant sa dernière ration


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Gandril, graisseux de peau et mielleux de ton mettait Volpol mal à l’aise, mais Olnah, qui s’arrangeait toujours pour se placer derrière l’interlocuteur l’angoissait franchement.

Le Censor avait mis carte sur table d’emblée, et attendait maintenant que les Chefs se décident.

Gandril tapotait interminablement sur le bras de sa chaise de camp, et, dans son dos, Olnah était une silhouette parfaitement immobile.
Ce fut lui qui réagit le premier :
-C’est une proposition honnête, qu’en penses-tu Merul ?
-Mm, je ne sais pas, Sidag, il faudrait d’abord qu’une commission bipartite établisse la valeur des deux domaines, leur taille exacte, leurs ressources précises.
-J’en suis parfaitement d’accord, intervint Volpol. Nous y avons tout intérêt, ne serait-ce que parce que vous savez déjà presque tout de nous, et des structures, alors que nous ne savons presque rien de votre Monde Intérieur…
-La situation est inégale, Monsieur, l’interrompit Gandril, puisque nous offrons une énergie illimitée, et vous seulement le vide intersidéral.

Volpol sourit, onctueusement.
-Cette perspective ne me paraît pas congruente, cher Hôte, puisque , semble-t-il, ce Monde Intérieur ne peut utiliser son énergie en lui-même. Il a besoin de l’espace-temps réel, n’est-ce pas ? D’autre part, notre vide est loin d’être vide. Nous pouvons y récolter des particules très variées, ainsi que des molécules complexes. Votre énergie permettra à nos savants et à nos technocs hypercompétents de produire des objets, des machines, parfaitement impossibles à créer dans votre M.I.
Il y eut un silence.
-Vous nous proposez, dit doucement Olnah, d’échanger de l’énergie brute contre de la compétence. C’est bien, mais à moyen terme, j’espère bien que nos rudes soldats auront un accès direct à vos écoles.

-Bien entendu. Ce transfert sera gratuit, ce qui entre dans l’échange équitable entre nos deux « planètes ».

-Tout cela peut se discuter, s’impatienta Gandril. Mais il nous faudrait pouvoir transférer vos ressources informiennes. La plupart de nos données sont anciennes.

-Les notres aussi, relativement, dit Volpol, mais je suis d’accord. Nous devons partager les savoirs, et spécialement ceux concernant le saut spatio-temporel...

Les Chefs se figèrent.

-Voyons, c’est évident, chers hôtes. Si nous rapprochons nos mondes, nos populations vont se mêler. Il ne serait pas normal ni même concevable que les uns soient capables d’ouvrir des portes où ils le désirent, et que les autres restent pour ainsi dire enfermés. D’ailleurs, que perdez-vous à partager une possibilité qui peut mutiplier les opportunités ?

-De l’argent ! cria Gandril en tapant sur son accoudoir. Nous pouvons perdre énormément d’argent, ce que nous rapporterait l’exploitation d’un brevet dont nous avons seuls le secret et que nous avons mérité, pour notre seule inventivité…

-Pardonnez-moi, dit Volpol en se forçant à sourire, mais cette dernière formule est, vous le savez bien, passablement inexacte. Votre créativité n’est pas en doute, mais vous avez utilisé aussi celle d’une personne très spéciale, qui, m’a-t-on dit, vit au milieu du Monde Intérieur. Un véritable génie…

Ils se figèrent encore, attendant la suite. Que savait le Censor de leur espionnage fébrile de Boscione ? Que connaissait-il des manipulations sur le passé de la Terre ?
Leur attente fut déçue, Volpol tripotant les boutons de sa toge en les regardant d’un air bienveillant.
-A supposer qu’il y ait quelque vérité dans ce que vous avancez, comment sauriez-vous cela ? demanda doucement Olnah.

-C’est mon jardin secret, dit modestement Volpol. Pour vous suggérer aussi que nous ne sommes pas si dépourvus de moyens techniques que vous le pensez.

Le Censor bluffait. La Skoule avait été assez évasive sur le personnage de l’inventeur fabuleux qui vivait reclus dans le Monde intérieur tout en tenant en respect l’armée de ces deux dangereux crétins. Il pourrait toujours lui en soutirer d’avantage à l’occasion. Pour le moment, il devait produire le maximum d’impression sur ses interlocuteurs. Et il sentait qu’ils avaient mordu à l’appât. Il avait enfin barre sur eux. A condition de ne pas commettre d’erreur.


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Le vieux Puits de service s’était révélé parfaitement praticable, étonnamment propre même. Le Marais, en revanche, exhalait sa puanteur habituelle et, tout proche, l’autoroute du môle était effectivement sillonnée par des engins militaires et policiers.
-Comment va-t-on faire ? soupira Boscione, on est encore coincés par ces enfoirés.
-Simple, Père, on va leur emprunter un char.
-Tu sais les conduire ?
Sahul cligna d’un œil complice, et s’arracha au fossé où ils s’étaient cachés, de la boue jusqu’aux cuisses.
Vaguement inquiet, Boscione le vit s’approcher d’un Sécu en uniforme de campagne et qui fumait négligemment à deux pas des recharges d’éthanol d’un petit engin tout terrain. Sahul parlementa et l’autre partit d’un grand rire... qui lui fut fatal. Le jeune homme le cueillit en pleine hilarité d’un fulgurant crochet au menton et il s’écroula au milieu des bidons. Sahul écrasa soigneusement du pied le mégot fumant et fit signe à son père de le rejoindre. Ils déshabillèrent le malheureux pilote, le garottèrent et le balancèrent sans ménagement derrière une cahute.
Quelques minutes plus tard, la machine avançait au milieu d’une circulation dense sur les quatre voies. Quand çà bouchonnait, Sahul passait simplement sur le bas-côté, ou en rase campagne, sans souci des barbelés des champs d’autruches, qui cassaient sous le véhicule, fouettant l’air avec un son musical.
En moins d’une demi-heure, ils furent rendus à proximité du domaine palatial, où ils durent se ranger sagement dans la file attendant les contrôles. Ils sortirent de l’engin et se mélèrent aux autres conducteurs qui attendaient leur tour. Sahul, qui avait emprunté l’uniforme et les ID électroniques de sa victime, conversait, très à l’aise, laissant Boscione en arrière. Sa volubilité paya : il obtint la clef des toilettes du poste de garde. Là, ce fut un jeu d’enfant de déverrouiller un regard d’aération, de s’y faufiler, puis de se changer en ombres légères et de courir sans bruit vers la base du gigantesque échaffaudage où Ilnara et Zgav les attendaient certainement, à moins que Volpol ne les ait piégés en dérobant leurs pièces-fétiches. Mais pourquoi l’aurait-il fait puisque il ignorait jusqu’à l’existence de Boscione, et que les pièces-fétiches n’étaient, à l’état normal, que de vulgaires copies d’antiquités chinoises ?




84

Quand Zgav entendit la vibration de l ‘ascenseur tubulaire, il dut s’avouer qu’il éprouvait une grande émotion à l’idée de revoir Emilio Boscione, après tout ce temps. Il aurait sans doute vieilli.. comme lui, ou peut-être bien plus s’il n’avait pas utilisé les réjuvénants d’usage courant sur la Creuse. Ce serait poignant.
Et il y avait la question de la Striche. Depuis qu’il lui avait tranché une mêche, la créature était devenue douce comme une agnelle.
Au point qu’elle avait accepté immédiatement lorsqu’il lui avait proposé de devenir son « soldat » personnel, au moins à titre temporaire.
-De toutes façons, je ne peux plus rentrer sur Gâ. Je suis foutue. Autant travailler pour vous.
Au ton intensément déprimé de cette phrase, Il avait crue l’étrange guerrière, et l’avant déliée. Il lui avait même tourné le dos tout en s’apprêtant à lui casser les vertèbres cervicales si elle l’attaquait par traîtrise. Mais rien de ce genre n’était survenu. Elle lui avait même préparé un café –une soupe- croyait-elle. Un fauve changé en brebis.
-Occupe-toi de la femme qui dort à côté. Elle a besoin de soins. Tu sais faire les injections ?
Thiade manipula la seringue à air comprimé et hocha la tête.
-C’est à peu près le même modèle sur Gâ.
-Bien, préviens-moi si elle se réveille, sinon, attends que je te le dise pour te manifester. Nous allons avoir de la visite.
La Striche obtempéra et Zgav retourna à son poste d’observation.
Quand il vit les deux silhouettes serrées dans la capsule, il rugit et sortit son arme. Il ne laisserait pas aux Sécu le temps de sortir et les ferait flamber dans leur petite casserole. Il ajusta soigneusement sa visée et… reconnut à temps… Oui, Sahul Fraga ! Le jeune Dynaste que Volpol lui avait demandé d’arrêter, le fils d’Ilnara ! Horreur ! il s’apprêtait à changer le Dynaste en steack à point ! Mais qui était le grand bonhomme voûté qui l’accompagnait, doté d’une barbe de Santa Klaus ? Oh ! ce ne pouvait être que Boscione en personne ! C’était Boscione : il le remettait maintenant aux yeux d’azur et aux structures puissantes du visage, même tramé de rides profondes.

Zgav ouvrit le sas principal des cabines de travail et sortit sur le palier en ouvrant les bras :
-Patron !
-Zgav ! Sacreleu, tu n’as pas changé !
-Vous, si, Patron, fit l’officier d’une voix étranglée. Mais on vous reconnaît tout de même.
Il étreignit le grand homme avec précaution, comme s’il craignait de briser sa haute carcasse un peu fléchie.
-Tu connais peut-être mon fils , Sahul.
-Je connais Sir Sahul Fraga, mais j’ignorais qu’il fût votre… fils.
-je m’en doute, Zgav. Le secret a été bien gardé. A propos, Ilnara n’est pas là ?
-Si, Patron. Elle dort. Elle est assez malade –une fièvre des poutrelles fulgurante- mais elle est sous médocs. Tout va bien, dans trois jours elle devrait ouvrir les yeux et reconnaître l’entourage.
-Je vais tout de même la regarder.
-Bien sûr. Thiade !
-Oui, Maître ?
-Laisse nos visiteurs entrer.
-Bien.

Tout le monde fit honneur aux abondantes rations des travailleurs des structures, sauf Thiade, phobique au dernier degré (comment Zgav allait-il la nourrir : si çà continuait elle mourrait d’inanition…). Les heures suivantes passèrent à s’expliquer, s’informer, échanger les histoires et les faits. La Striche écoutait, bouche bée.
Une pipe de choulcave circula, les esprits s’embrumèrent, les phrases s’éffilochèrent, la logique devint floue, et les trois hommes s’écroulèrent enfin, morts de sommeil, sous la surveillance attentive de la guerrière de Gâ.

Avant de s’endormir, Zgav pointa un doigt vers elle :
-Ne trahis pas, hein ?
La Striche haussa les épaules et se retourna, boudeuse. Ce qui donna l’occasion à Zgav de considérer, qu’après tout, ses formes, bien qu’anguleuses et musclées, n’étaient pas du tout désagréables. Le problème était de savoir si… cette striche callipyge avait un sexe. Mais on verrait cela plus tard…

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Les Chefs et Volpol commençaient à s’entendre comme larrons en foire. Ils avaient déjà convenu d’une série de points qui pourraient faire traité entre les deux « planètes », dont les principaux étaient les suivants :
-reconnaissance mutuelle de la légitimité de leurs pouvoirs souverains et appui mutuel en cas d’émeutes.

-conservation de la maîtrise des inventions par leurs actuels détenteurs, mais consultation générale pour leur application, et jouissance de leurs résultats par tous.

-mise en commun des systèmes d’éducation et de recherche.

-création d’une commission commune pour décider des grandes actions stratégiques du nouvel ensemble nommé « M.I. XII », ainsi que d’une constitution commune.

…Mais il faut que je rentre, dit Volpol en se levant. Nous allons faire arrêter les hostilités par exemple pour 4 h ?
-D’accord, c’est le temps qu’il faut pour synchroniser la désactivation de nos batteries.
-Pas question ! cria une voix stridente.
Tout le monde se retourna : la Skoule se tenait devant les trois hommes, tous ergots et griffes dehors, le regard furibond.

-Tu.. tu m’as suivi ! s’exclama Volpol dans un souffle désespéré.

-Non, je ne t’ai pas suivi ! Je t’ai fait chercher après ta disparition « tragique ». Et j’ai dû utiliser mes réseaux d’infos chez les Fourriéristes. Trève de bêtises : je veux la paix aussi, mais je ne veux pas que vous négociiez séparément. Ou bien tout se réalisera à trois, ou bien la guerre continuera.
-Ah oui, hurla Volpol, hors de ses gonds, et comment penses-tu continuer la guerre ? Avec tes petites Thales de carton pâte, peut-être ? ou avec quelques Striches à hauts talons ? Et comment penses-tu m’empêcher de négocier avec qui je veux, quand je veux ?
-Mes striches contrôlent tes moteurs nucléaires, vieil imbécile : elles peuvent les décrocher quand elles veulent, et réduire ta vieille Creuse à l’état de poubelle de l’espace.
-Quoi, tu as osé, Clone dégénéré !
-tch tch, gloussa Gandril, est-ce là une querelle d’amoureux ? Mais nous ne connaissons pas Madame . Si vous nous présentiez ?

-Bien sûr que nous nous connaissons, Merul, railla la Skoule sur le même ton. Tu ne te souviens pas de moi ? Cherche un peu ! Regarde moi mieux, et aussi regarde plus attentivement Volpol…


86

-On y va, dit Boscione, en secouant Zgav et Sahul.
-Où çà ? dirent les deux hommes en chœur.
-Terminer cette bougredieu de mission…
-Mais laquelle ? renchérit Sahul. Tu ne m’as toujours pas dit..
-La Clef !
-Quoi la clef ?
-Mais sapristole, la clef de la TERRE, de la vraie Terre. Tu ne comprends pas qu’elle se trouve ici ?
-Je croyais qu’elle était dans le Monde Intérieur …
-Le Monde intérieur est le passage obligé pour la Terre, puisqu’il y est déposé, et maintenant de façon congruente à notre espace-temps. Mais encore faut-il que l’œuf qui le contient s’ouvre… Et la clef de l’œuf est restée ici, sur Terre XII, tout simplement parce que je n’ai jamais eu le temps de l’emporter quand j’ai dû partir précipitamment.
-Et où est cette clef ?
-Je connais le secteur où elle est cachée, mais pas l’endroit précis. Seule Ilnara le sait, puisque c’est elle qui l’y a placée.
-Elle dort encore, remarqua Zgav. Elle en a pour un moment.
-Nous l’emmenons avec nous.
-On va se faire arrêter tout de suite.
-Non, Sahul, on passe par en haut...
-Par la rampe solaire ?
-Oui. On va au couvercle Sud.
-Il y aura sûrement quelques gardes, mais avec un peu de ruse, on les mettra à la raison, dit Zgav.
-Pas même besoin de ruser, dit Sahul : les patrouilles des structures sont en général composées de fervents partisants d’Ilnara. S’ils la voient inconsciente, ils nous escorteront plutôt.
-Sauf s’ils préviennent Volpol et en reçoivent des ordres contraires, arguant que nous avons « enlevé » la Commanderesse, remarqua Zgav.
-On verra bien, dit Boscione, en route.

Il se rendit d’autorité dans la pièce occupée par Ilnara et la prit dans ses bras.
-Je peux la porter plus facilement que vous, dit Thiade, laissez-moi faire.
-Pas question, répartit Boscione. Occupe-toi plutôt de protéger nos arrières.
Thiade arbora une mine renfrognée.

Boscione lui fit les gros yeux :
-Tu ne comprends pas que c’est ma femme, et que je veux qu’elle me voie quand elle se réveillera.

La Striche lui opposa un front buté et un regard vide.
-Elle ne sait pas ce qu’est une « femme », et encore moins la femme « de quelqu’un », dit Zgav, ce n’est pas dans la culture de Gâ, ou pire, c’est réservé aux plus humbles des subalternes.
-Ah bon, fit Boscione

Il plaça Ilnara contre son épaule, comme un grand bébé, et de l’autre main se saisit du premier échelon.

87

Volpol n’avait pas pu empêcher la Skoule d’expliquer au couple infernal ce qu’était Gâ et ce que signifierait sa présence à proximité immédiate de la Creuse.
-Nous voulons absolument la visiter, dit Olnah.
-Oh oui dit Gandril. C’est un modèle qui ne fut construit qu’en trois exemplaires et on les croyait tous détruits ou perdus. Mais d’après ce que vous dite, celle-ci a été profondément transformée. Savez vous par qui ?
-Non dit la Skoule. Quand j’ai mis le pied sur Gâ, c’était une sorte de prison militaire en cours de démantèlement. Les locaux d’archives avaient été soigneusement évacués. Mais le système d’atmosphère et de gravitation de la sphère centrale était déjà bien au point. Je crois que les surveillants avaient abandonné cette dernière. Peut-être même en avaient-ils été chassés. Ils contrôlaient la population carcérale de la croûte périphérique, et avaient rendu le poste de pilotage inexpugnable, totalement hors de portée des détenus.
-C’est ce qui explique pourquoi ta fille, Solaine, est confinée dans ce poste et que nul ne sait le moyen qu’elle en sorte, décocha le Censor, amer.
-C’est aussi ta fille, te ferai-je remarquer, répliqua la Skoule. Mais tu ne sais pas plus que moi comment l’en faire sortir. Et après tout, quelle importance ? Cette jeune imprudente a accompli sa mission historique : rapprocher deux peuples voués chacun de leur côté à s’éteindre , en proie aux pathologies spatiales les plus improbables.

-Je ne voudrais pas interrompre vos conversations familiales, dit Gandril, mais quand allons-nous visiter Gâ ? Et quelles précautions protocolaires prenons-nous pour que tout se passe bien ? Je suppose qu’il faut d’abord que nous signions la paix, qu’ensuite vous avertissiez vos citoyens respectifs de notre existence, et qu’enfin tout ceci prenne l’allure d’un voyage officiel très festif… Qu’en pensez-vous ?

-Parfait, dit la Skoule. Mais vous oubliez deux choses :
-la première, c’est que nous devons nous engager réellement dans un processus de traité au terme duquel nous ne ferons plus qu’une seule entité spatiale fédérée.
-la seconde est encore plus importante : quand nous serons capables de rouvrir une voie directe avec la vraie Terre, que leur proposerons-nous ? Nous soumettrons-nous à l’administration ordinaire du D.I.E.U ?

Olnah la regarda, ses sourcils en acccents plus circonflexes que jamais.
-Vous avez le moyen d’ouvrir une Porte sur la Terre ?

-Ne vous ai-je pas dit que je disposais d’un « Trickster » ? Eh bien, je peux maintenant vous l’apprendre ainsi qu’à Volpol que j’ai fait suffisamment lanterner sur ce point : il s’agit d’Emilio Boscione ! C’est lui qui dispose de la « clef » de la vraie Terre.

Petit et Grand-Chef se levèrent d’un seul bond et la garde prétorienne, croyant à une fâcherie, se dressa aussi en catastrophe, pointant ses mitraillettes antédiluviennes sur les « invités ».

-Boscione ! hurla Gandril d’une voix de fausset.
-Encore lui ! éructa Olnah.
-Comment pouvez-vous l’utiliser alors qu’il est coincé dans son antre de silence, et étroitement surveillé par nos réservistes ? reprit Olnah.

-C’est simple, Messieurs : il n’est plus dans le Monde intérieur, pour la bonne raison qu’il a franchi la Porte avec vos soldats. Il n’était pas seul, semble-t-il, bien que je n’ai pas pu savoir avec qui il était…
-Je sais, s’étrangla Gandril, les ZOZOS, Tête de Fer et sa petite tantouse ! Tu te souviens, Olnah ?
-Non.
-Mais si, des nouvelles recrues que j’ai entraînées personnellement ! On aurait dû se méfier, rajouta Gandril, se calmant aussi vite qu’une brise de terre...
-C’est un peu tard, dit Olnah.
-Peu importe comment ils se sont joués de vous, mes amis ! Ce qui compte c’est qu’ils sont passés, et qu’ils sont en train de rechercher un objet qui seul peut nous ouvrir les portes qui comptent le plus : celles de la Vraie Terre !
-Sacripoile !, mais je comprends tout, fit Volpol en se prenant la tête : Boscione avait caché cette clef ici au cours d’un précédent séjour, et il l’a laissée en devant fuir de toute urgence, sous peine d’être démasqué. Boscione était donc bien Liandro Fraga, comme je l’avais soupçonné vaguement un bref moment, à cause de la ressemblance d’une photo oubliée. C’est cela, Skoule ?

-Ton intuition est la bonne. Bravo, Censor, tu ne me déçois pas.
-Où est-il maintenant ? Tu lui a collé un robespion ?
-Non, bien mieux que çà. J’ai un informateur aux premières loges. Dès qu’il aura découvert la clef, je serai avertie.
-C’est parfait. Mais, puisque tu sais décidément tout, peut-être pourrais-tu me dire ce que nous ferons quand nous saurons cela ? Nous lui sauterons sur le poil et lui piquerons cette fameuse clef ?
-Oh non, sûrement pas ! La clef n’est probablement pas manipulable par un autre que Boscione lui-même. Nous le suivrons discrètement dès qu’il aura franchi dans l’autre sens le Tunnel tandis qu’avec l’aide de nos amis ici présents, nous monterons une embuscade au cœur du Monde Intérieur.

Je ne vous cache pas que ce sera une opération très délicate. Il faudra l’arrêter exactement quand il aura réussi à ouvrir la voie du Retour sur Terre, pas avant, mais pas après non plus, sans quoi…

-…Il nous échappera définitivement sur le planète bleue, termina froidement Olnah.
-Mais non, crétin des alpages célestes ! siffla Gandril. On se fout de Boscione ! même si on nous donnait un million d’universos pour le faire descendre et ramener ses yeux, çà n’aurait aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que la Porte ne se referme pas sur ses pas !
-Précisément, dit la Skoule : il faudra passer avec lui et l’empêcher de refermer la Porte ou l’obliger à la rouvrir.

-C’est effectivement risqué, dit Volpol. Mais çà me semble valoir la peine. Vous n’avez pas envie de revoir les merveilleux paysages, mes amis ? Le ciel nuageux, vous souvenez-vous ? ajouta-t-il les larmes aux yeux.

-Bien sûr, dit la Skoule. Mais il y a une chose que j’aimerais encore plus, vois-tu. C’est prendre notre revanche sur les ennuyeux Tétrapolistes qui nous ont forcé à l’exil les uns et les autres. Comprenez-vous ? ajouta-t-elle, le regard étincelant. Nous ne pouvons certainement pas envahir la Terre avec une centaine de milliers de Spatios, mais nous pouvons offrir nos services à une certaine force terrestre toujours désireuse de réunifier cette pauvre planète d’eau dans une civilisation de raison et de progrès.

-Tu veux dire les Mers, dit Volpol.

-Je veux dire, NOUS les Mers, affirma la Skoule avec tant de solennité que ses trois interlocuteurs, subjugués, se levèrent et unirent tous leurs mains en un seul nœud, tel la clé de voûte d’un nouvel ordre à venir.




88

-Où sommes-nous ?
La voix faible, la parole lente. Ilnara, redressée sur ses coudes sous une couverture de survie, semblait sortir des limbes. Sa chevelure emmêlée, piquetée de paille et de débris, n’évoquait plus la noblesse requise pour la Commanderesse.
Le feu vacillant, curieusement disséminé par la faible gravité, éclairait par intermittences les visages sales des compagnons fatigués, affalés en un vague cercle sur la tôle huileuse de l’atelier du Couvercle Nord.
-Où m’avez-vous emmenée ?
Ils ne l’entendaient pas, concentrés sur la radio diffusant des nouvelles incompréhensibles.
Au bord de la panique, elle porta sa main en visière pour mieux distinguer les hommes de l’autre côté du foyer.
Soudain ,elle se rasséréna
-Sahul !
-Mère, tu nous es revenue !
-Et toi aussi, j’étais follement inquiète.
Le jeune homme se leva d’un bond et, aussi vite que lui permettaient ses chaussures magnétiques, vint auprès d’elle.
-Tu nous a fait peur !
-J’ai été malade ?
-Oui. Un accès de fièvre des structures. On s’attendait à pire. Mais c’est toujours violent. Tu as eu des antibio efficaces, ne t’inquiète pas. Tu as faim ?
-Non. Qui sont ces gens ?
-Tu les connais.
-Ah oui, le crâne poli, c’est celui de Zgav. Je me souviens maintenant, il a été chargé par l’horrible Volpol de me mettre à l’écart… Mais qui est cette femme ? et l’autre homme ?
-La femme est une adjointe de Zgav. Quant à l’homme, tu le connais aussi, Mère.
L’interessé avait déplié sa grande carcasse, rejeté en arrière sa chevelure grise, et enfin, dans le visage grave, émacié, massif, elle reconnut..
-Emilio ? Ce n’est pas possible !

Boscione s’agenouilla près d’elle :
-Si Chérie, c’est moi. Ne bouge pas…Tu es encore affaiblie.
-Emilio… Mon Dieu ! Je…
-Je sais, j’ai changé, ne te soucie pas …
-Ce n’est pas çà. J’ai toujours su que tu…
Elle lui tendit les bras et ils s’enlacèrent dans une espèce de recueillement tranquille. Ils demeurèrent longtemps ainsi, se berçant doucement, leurs chevelures flottant dans l’espace autour d’eux.
-C’est merveilleux. Un rêve. Comment …
-On prendra le temps de se raconter tout cela.

Sachant qu’il aurait pu être inconvenant de croiser le regard d’Ilnara, Zgav se tenait en arrière, comme s’il devait surveiller la Striche. Il se rendait compte que l’ébauche de liaison avec la Commanderesse tenait à des circonstances spéciales, et se dissolvait d’elle-même –sans aucun problème pour lui aussi- dès lors que Boscione était là. Peut-être que l’attirance physique qu’il avait ressentie pour sa maîtresse n’était qu’un aspect de la fidélité inconditionnelle avec laquelle il l’avait servie. Peut-être, songea-t-il aussi en jetant effectivement un coup-d’œil protecteur à la Striche agenouillée dans un coin, que… Thiade ne lui était pas indifférente.

-Mère, je ne veux pas interrompre vos retrouvailles, mais Volpol nous recherche activement. Père recherche la clef qui…
-Sahul, il est inutile de la presser, dit doucement Boscione, nous avons tout de même quelques heures devant nous.
-Non, il a raison, dit Ilnara en tentant de se remettre debout sans s’envoler vers le plafond circulaire. Elle n’est pas loin. Aidez-moi à marcher, j’ai encore des étourdissements.

Ilnara, tenue par Zgav et Boscione, et suivie de Sahul et de la Striche, marcha lentement vers le vortex central qui distribuait les couloirs le long du couvercle comme six grosses artères, ou six grosses pattes articulées d’une énorme araignée métallique. Les avancées malaisées, dansantes, glissantes, se ponctuaient des claquements des cinq paires de chaussures magnétiques, qui résonnaient en échos multiples. Rien n’était moins discret que de progresser dans ce secteur ! Sahul s’attendait à chaque instant à voir l’une des six « paupières » des issues se soulever laissant place à un Modin bourré de munitions mortelles.

Ilnara s’immobilisa et désigna « l’écrou » de quelques mètres de diamètre qui formait moyeu, et semblait tourner lentement sur lui-même, du point de vue des individus marchant sur la surface intérieure du tube central. L’écusson de Terre XII y était gravé en lettres d’or, sous la représentation stylisée des deux mains unies et de la devise paradoxale de l’ASSU, en amérangle standard du siècle précédent : « Divided, we stand » .
-Voilà, dit Ilnara. C’est tellement évident que personne n’y a jamais pensé. Sahul, appuie sur les deux R, celui de gauche d’abord. Ensuite, recule un peu…

Dès que le jeune homme l’eût fait, un mécanisme s’enclancha, l’écusson se mit à tourner sur lui-même de plus en plus vite, puis se détacha du moyeu et roula sur le sol avant de se figer, saisi par l’aimantation.

Quatre petites alvéoles entouraient l’écrou central. Dans l’une d’elle, gisait un paquet de papier huilé. Ilnara le saisit et le tendit à Boscione.
-Voilà. Cela t’attend depuis 16 ans.
-Ouaw ; c’est encore mieux que la tapisserie de Pénélope…
Emilio décortiqua l’enveloppe et dégagea … une clef ancienne, au penne très travaillé.
-On dirait une clef médiévale ou romaine, dit Sahul
-Oui, c’est une copie de clef trouvée à Pompéi.
-Et çà ouvre la porte de la Vraie Terre ?
-Oui. Mais la forme importe peu, sauf pour le camouflage. C’est le métal lui-même qui importe : du castinium 12, un isotope très rare, qui a la propriété d’amorcer un saut moléculaire d’échelle. En fait, c’est Ilnara qui a inventé la forme : pour qu’on la ramène à un complice expert, en cas de découverte par hasard. En la façonnant comme une antiquité rare, mais sans valeur déterminée, même un voleur aurait été obligé de passer par un archéologue : l’info serait remontée de toutes façons à Ilnara…

-C’était la meilleur solution, renchérit Ilnara. Si on avait laissé la clef dans la forme simple d’un lingot, ou d’un outil de technoc, un découvreur l’aurait jetée.

-Malin, approuva Zgav, mais le type aurait pu aussi bien la ranger dans sa collection personnelle.
-Et ne jamais la montrer à personne ? Improbable !

-Pas le temps de s’attarder sur le problème de la meilleur cachette, gromella Boscione. Nous revenons sur le Monde Intérieur, maintenant. Et puis directement sur la Vraie Terre… Vous pouvez tous venir avec moi, si vous le désirez…

Un silence accueillit la proposition.

-Vous vous décidez ?

Ilnara parla la première :
-Ecoute, tout çà va un peu vite. Je ne sais pas pour les autres, mais tu me prends un peu de court. Je ne peux pas laisser la Creuse comme çà aux mains de Volpol. Mes pauvres gens…

-Il ne s’agit pas de les abandonner. Au contraire : seules sur Terre se trouvent les forces légitimes qui peuvent restaurer l’ordre sur la Creuse, et..
-Comment es-tu certain que les Terriens actuels voudront lever le petit doigt pour un vieux vaisseau bourré de pathologies spatiales et de spationautes devenus psychopathes, ou peu s’en faut ?
-C’est un pari, Chérie. Mais pas un pari trop hasardeux. D’autant que la disposition d’un terrain extérieur à la planète Mère pour commencer la fabrication du réseau galactique peut les intéresser grandement.
-Mais je ne sais pas si je suis intéressée à devenir gardienne d’une Porte ! s’emporta Ilnara. Ni que mes concitoyens le seraient ! Il faut discuter de tout çà, voter, enfin bref, respecter les gens …

-Ilnara, dit gravement Boscione. Il n’est pas question de laisser la Creuse être « envahie » par d’autres hordes de barbares. Mais d’entrer en relation avec l’un des Sages les plus puissants qui dirigent la Planète, afin de négocier une aide rapide.
-Négocier ?
-Bien sûr. N’oublie pas que nous pouvons refermer la Porte à tout instant. Nous disposons seuls du secret, et la personne qui négociera ne sera pas en mesure de le leur livrer, même sous la torture.
-Tu veux dire, que ce ne sera pas toi qui négocieras, mais quelqu’un qui n’aura pas la connaissance du mécanisme de la clef ?
-Oui. Quelqu’un comme Zgav, par exemple !

L’intéressé sourcilla à peine et demeura silencieux. Sahul, en revanche, accusa le coup.
-Mais, Père, pourquoi pas moi ?
-Parce qu’on ne peut pas mettre en danger la Dynastie, Sahul, en rendant possible le chantage sur l’un de ses membres.

-Je comprends, dit Sahul, renfrogné. Je comprends, mais çà ne me plaît guère… Et il y a autre chose qui ne me convient pas.
-Vas-y, dit patiemment Boscione en allumant un cigare tordu.
-Solaine ? On ne va pas la laisser coincée ici, non ? Avant de quitter la Creuse, je veux aller la chercher.

-Pas le temps, fit Boscione en haussant les épaules. Tu la retrouveras un peu plus tard.
-Ce n’est pas sûr…fit une voix feulante.
Tout le monde se retourna vers la Striche.
-Oui, dit Thiade de sa curieuse voix feulée, Solaine est pour l’instant confinée à l’intérieur du poste de pilotage de Gâ, qui est inaccessible. Personne ne sait comment l’en faire sortir, même le Prince qui lui a peut-être menti sur ce point, et …
-Qu’est-ce que çà veut dire ? fit Ilnara en secouant la tête, je ne comprends rien… Qui est cette femme ? Qu’est-ce que « Gâ » ?
-Je t’expliquerai, Mère. Il se trouve que nous avons découvert, Solaine et moi, l’existence d’une autre Creuse à proximité relative. Enfin, un autre vaisseau, plus moderne, et doté d’un mode de propulsion à basculement dans l’espace non-einsteinien. Ce vaisseau s’appelle « Gâ », et cette femme en vient. Les dirigeants de Gâ sont en train de faire alliance avec Volpol pour associer nos deux populations.

-Mais c’est fou ! je n’ai pas le droit d’attraper une petite fièvre de structures, sans que déferle aussitôt sur mon vaisseau je ne sais quelle horde d’inconnus… Et je suis destituée par un dictateur juste à ce moment là !

-Ce n’est pas fini, Mère. D’autres événements étonnants sont aussi arrivés pendant ta .. retraite forcée. Comment crois-tu que Père soit arrivé ici ?










89

Tout le long du couloir qui « redescendait » vers la base de Honshin-Nord, Sahul pouvait voir Gâ, dans sa splendeur. Et plus il la regardait, d’un long hublot à l’autre, et moins il se satisfaisait du plan de son père. Il ne voyait pas comment il pourrait être utile sur la Vraie Terre, surtout s’il devait y rester clandestin. Pourquoi y entrer par la petite porte, alors qu’ils pouvaient sans doute y être accueillis en héros ? Et laisser Solaine dans sa planète-prison était une idée qu’il supportait de moins en moins.

Loin devant lui Boscione et Ilnara conversaient en progressant de plus en plus vite à mesure que la pesanteur revenait. Un peu en arrière, Zgav et la Striche semblaient partager une connivence carrément sensuelle … Chacun avec sa chacune, sauf lui, séparé de son amour ! Il se sentait comme une grenouille sur une boîte d’allumettes.

Le sas 183 donnait directement sur l’aire de verrouillage des moteurs nucléaires. Seul du groupe, il disposait d’un laissez-passer dans cette zone dangereuse. Zgav n’était pas assez gradé pour en avoir un, Ilnara avait été dépossédée de ses attributs, la Striche n’avait jamais eu de badge et celui de Boscione était certainement périmé depuis longtemps. Une impulsion subite le saisit.

Il plaça ses mains en porte-voix :
-Père, Mère, je ne vais pas avec vous…
Le groupe se retourna, l’étonnement dans les yeux.
-… Je pars chercher Solaine… Je vous rejoindrai directement avec elle dans le Monde Intérieur…
Boscione réagit le premier :
-Mais tu ne sais pas où est la porte de la Vraie Terre ! Ne fais pas l’idiot romantique !
-L’idiot romantique vous emmerde, Père ! Je ne laisserai pas mon amie moisir au fond d’un cachot…
Boscione haussa les épaules :
-Comme tu veux. Si tu parviens au M.I., passe par l’antre de silence, je laisserai un message pour toi.
-Non, Sahul, attend ! cria Ilnara.
-

Quand Zgav parvint au sas, celui-ci se refermait dans un chuintement.
-Trop tard, il a filé…
-Il faut que jeunesse se passe, dit Boscione en secouant la tête. Viens, Zgav, ne tardons pas, il saura bien nous rejoindre en temps et lieu.
-Et s’il n’y parvient pas ? risqua Ilnara, soucieuse.
-Une mère sera toujours une mère….

Zgav sourit intérieurement : le Patron enfilait les lieux-communs comme des perles. Il était meilleur inventeur que père.

90

Un Sca suffirait amplement à Sahul pour rejoindre Gâ en quelques minutes depuis le ponton des moteurs. Un détour serait peut-être nécessaire : il fallait éviter le bronzage nucléaire qui aurait résulté d’un passage devant les réacteurs –ce qui qui l’aurait tué de la mort la plus horrible en quarante-huit heures-. Mais au prix d’une courbe savamment calculée, il « tomberait » sur la croûte extérieure de la planète des Thales, en brûlant à fond les gaz de sa carapace articulée pour ne pas s’écraser dans la rocaille. Il disposerait probablement d’assez d’oxygène pour rechercher une écoutille à l’abri des grands mouvements en cours.

Ensuite, çà se corserait : il devrait trouver l’emplacement du poste de pilotage, au cœur même du vaisseau-planète. Les descriptions détaillées que lui en avait faites la Striche devraient aider, de même que ses conseils pour éviter le combat avec ces terribles guerrières. D’après ce qu’il avait compris, ce serait néanmoins plus aisé d’entrer –de tomber- dans le poste, que d’en sortir. Mais il avait une idée aussi pour cela. Une idée à laquelle Solaine ne pouvait avoir recours seule.

La réalisation du projet s’avéra périlleuse : la masse de Gâ possédait une puissance attractrice qui rabattait le Sca devant les immenses tuyères à plasma. Sahul dut lutter de toutes ses forces pout maintenir le scaphandre hors de l’orbe mortelle de lumière bleue. Quand le Sca commença à tomber spontanément dans la bonne direction, le jeune homme se sentit soulagé ; pas pour longtemps. Il avait sous-estimé la hauteur de la chute, et il crut qu’il allait parvenir à la surface de « l’océan » tel un homard déjà cuit.
La carapace résista vaillamment jusqu’à une trentaine de mètres au dessus de la surface liquide… et explosa, laissant Sahul enveloppé dans les langes du fauteuil de survie, telle une chrysalide. Il s’en débarrassa en cours de plongeon aérien, mais faillit s’évanouir sous le choc.

Lorsqu’il revint au ras des vagues, il comprit que la mort l’avait épargné de peu : la chrysalide, prise dans le feu des lasers automatiques, se consumait au gré des flots, telle une grosse fleur de feu. D’une crawl vigoureux, il se dirigea vers l’ouest, à l’aveuglette. La rive orientale du continent A devait se trouver encore à quelques kilomètres. Il espérait que les machines à pinces (nommées kingoudons, d’après le nom d’un ancien auteur imaginatif) ne le prendraient pas pour un espadon ou un thon. La perspective de finir dans les assiettes des fantômatiques thales n’avait rien de réjouissant.

91

Chrochill et Diduche devisaient gaiement à l’entrée de la tente dévolue à Volpol. Le Technoc malin et le petit héros des transmissions se plaisaient, pensa le Censor, presque attendri. L’unification des peuples passerait par ce genre d’amitiés. Il suffirait d’en ouvrir la possibilité en multipliant les occurrences, les occasions de rencontres, de travail et de loisir en commun.

Volpol revint à son clavier protégé et aux messages qu’il adressait à sa police secrète, pour obtenir qu’un maximum de jeunes volontaires se présentent au recrutement des brigades qui passerait le Tunnel et escorteraient les Chefs des dans la poursuite secrète de Boscione… jusqu’à la Vraie Terre. Il espérait que le nouveau cryptage tiendrait le coup devant les « grandes oreilles » trop expertes des Thales. Il espérait toujours qu’une situation se présenterait, dans laquelle il reprendrait les choses en main, liquiderait ces asexués monstrueux, ou ces asexuées monstrueuses… (bizarre impossibilité de la langue de dire l’absence de sexe).

Il y eut un froissement soyeux derrière lui, mais le Censor ne réagit pas, jusqu’à ce qu’il réalise que les femmes de ménage étaient déjà passée il y a une heure. Il se retourna, sourcils froncés. Personne..
Ah, si, sur le divan du fond, une ombre mince, à peine assise et tellement immobile que Volpol crût un instant qu’il s’agissait d’un voilage décroché du plafond décoré de la tente.
L’ombre bougea, se leva, s’approcha de lui.
Volpol demeura figé, les yeux exorbités. Il se voyait lui-même dans cette forme pâle. Un hologramme ?
Le fantôme s’arrêta à quelques pas de lui. Il parla :
-Bonsoir, Parent.
C’était la voix de Volpol. Ce n’était pas un hologramme. C’était un clone !
Paralysé, le Censor ne parvenait pas à prendre un parti qu’il sentait urgent. Seule la Skouke avait été en mesure de fabriquer un clone à partir de ses propres cellules. Mais quand ? Leur dernier « échange de fluides sexuels » remontait à deux décades ! A moins que du simple baiser chaste qu’il lui avait donné sur la joue il y a quelques jours, elle ait pu extraire une culture de cellules accélérées… C’était très improbable.
-Qui es- tu ?
-L’un des nous est en trop, répondit doucement le Prince, tu le comprends ?
Et avant que Volpol ne commence à hurler pour alerter la garde, il pointa un doigt sur son plexus. Le cœur du Censor s’arrêta, et il s’écroula lentement, les yeux ouverts, ses mèches rousses sur ses yeux.
Le Prince sortit un petit tube des poches de sa houppelande , et le braqua sur le corps allongé qui disparut comme une image tridi qu’on éteint. Seuls témoignages de sa réalité dans un passé immédiat, trois dents en or roulèrent sur le plancher. Le Prince se pencha et les ramassa. Il joua pensivement avec elles comme avec des osselets, puis les jeta par la fenêtre avant de rabattre le pare-soleil de feutre. La fatigue le saisit et il se coucha sur le lit de camp.

-Patron ?
Le petit technoc obséquieux était entré à tout hasard. Tout était bon pour se rappeler au Censor, qui trouvait toujours quelque tâche à lui fournir.
-Laisse-moi, je te prie.
La voix de Volpol n’avait jamais été aussi froide.
-Besoin de rien, Maître ? s’inquiéta Chrochill, pour la forme .
-Non. Je vais dormir un peu.
-Parfait, je ne laisse entrer personne, même la Skoule.
-Surtout la Skoule, répondit le souffle froid.

Tiens, le Maître avait rabattu ses mêches en arrière, et les avait attachées dans la nuque avec une chaînette d’or ; cette coquetterie seyait mieux à sa majesté. Décidément la Skoule exerçait sur le Censor une influence bénéfique.

92


Dès qu ‘il fût sur la berge de sable noir, Sahul s’empressa de repérer une hostellerie. Il se mettrait à l’affût dans un fossé, tel un sniper des temps jadis, et muni d’une bonne barre de fer, assommerait le premier artisan-bourgeois qui viendrait ranger sa charrette. Le jeune Dynaste était épuisé, mais il serait bien temps de dormir quelques heures dans une grange, avant l’assaut final. Au moins, revêtu de la tunique de laine bariolée des mâles de Gâ, ne risquerait-il plus d’être repéré par des Striches ou même des Thales civiles.

Mais le sommeil l’emporta dès qu’il eût trouvé l’embuscade idéale. Il se réveilla en sursaut, alors que la ligne solaire de la croûte extérieure –réglée sur un mouvement de 24 heures- était presque parvenue à l’horizon. Son rougeoiement artificiel était encore plus sanglant et dramatique que tous les couchers de soleil des vieux films sur la Vraie Terre. Sahul bondit, et se recoucha aussitôt : ce qui l’avait réveillé était le vacarme accompagnant le déchargement d’un gros charroi de matériel agricole. Trois hommes, bedonnants et musclés, s’affairaient.

L’opération « déguisement » ne serait pas facile. Patience, l’affaire allait peut-être se décanter. Finalement, l’attente paya : deux bonshommes entrèrent dans l’auberge, tandis que le troisième resta sur la plateforme, occupé à quelque mystérieux décompte. Parfait. Sahul se changea en silence actif. Il grimpa derrière le gros type et n’hésita pas à porter le coup le plus fort possible sur le gras occiput : la couche de lard protectrice devrait amortir le choc. L’autre sembla ne rien sentir. Sahul s’apprétait à rééditer son geste, quand sa victime s’écroula d’un bloc, comme un soldat de bois déséquilibré.
Il valait mieux ne pas le laisser là. Le jeune homme tira le corps inerte par les pieds, puis, une fois sur le sol, le roula comme une bûche suffisamment loin en contrebas de l’auberge, parmi les roseaux du marais. Ses amis penseraient qu’il serait allé se promener, voire qu’il avait accompagné une « fille d’hôtel ». L’agression possible de leur compagnon était la dernière idée qui leur viendrait à l’esprit, les bandits –rares en dehors de la grande ville- réservant leurs ardeurs aux femmes.
La chose la plus difficile fût de déshabiller la masse adipeuse, et de la lier au pied d’un sapiniot. Les mensurations n’étaient pas vraiment celles du jeune homme qui dût retrousser manches et bas de pentalons. La tunique, en revanche traînerait dans la poussière.
Sahul ne s’attarda pas à ces basses considérations, releva la toile écrue sur ses reins et courut en direction de la capitale.
Il y parvint sans encombre en pleine nuit. Par chance, les Striches-gardiennes, mobilisées par le plan d’expatriation sur la Creuse, avaient réduit leur tour de ronde. Personne n’attendait dans la niche à l’entrée de la Pyramide Inverse. Personne non plus autour de la maison –salle. Sahul exulta. Le couloir planté de cascades lumineuses l’attendait, tout comme Thiade le lui avait décrit. Sans la moindre hésitation, il se jeta dans la dernière à gauche. La chute en faible gravitation lui sembla interminable. Puis le flux antigrav l’enveloppa et il atterrit doucement sur le pavé de fer.

-Solaine !
-Sahul ?
-C’est moi !
Ils roulèrent sur le sol enlacés ; leurs dents, leurs langues s’éprouvèrent délicieusement. La chaleur du cocon les désinhiba. Ils furent bientôt débraillés puis nus, firent l’amour avec violence, et recommencèrent, insatiables, ahannant et parfois hurlant dome des bêtes, jusqu’à ce qu’ils s’endorment, noués l’un dans l’autre, comme des racines souples.

93

Il n’avait guère été difficile à Boscione de traverser le Tunnel en sens inverse, au volant d’un électrovan en mission de ravitaillement. Son uniforme portait les soleils délavés, ses papiers de Fourrieriste étaient en règle, et les sentinelles, débonnaires, n’eurent pas l’idée de fouiller sous les casiers vides. A quelques kilomètres de là, il s’arrêta dans le premier bosquet d’arbres verglacés, et libéra Ilnara, Zgav et la Striche Thiade, des pesantes boîtes qui oppressaient leurs poitrines.

-çà n’a pas changé ici, dit Ilnara, en jetant un regard circulaire sur les collines blanches, c’est toujours aussi sinistre.
-Davantage, même, Chérie. Les berges du fleuve sont maintenant emplies de bidonvilles occupés par les anciens militaires américains que j’ai été obligé de transférer.
-Comment ont-ils pu vivre sans femmes ?
-Pendant longtemps, ils en sont devenus enragés. Les officiers se réservaient les quelques personnes « du sexe » qui faisaient déjà partie des personnels des bases. Et puis j’ai eu pitié d’eux, et j’ai « translaté » plusieurs sororités universitaires. Je ne te dis pas la ruée ! Mais ces demoiselles se sont ressaisies assez vite, et ont mis de l’ordre parmi les mâles en rut…

-Est-ce bien le moment de discuter de cela ? demanda tranquillement Zgav.
-Tu as raison, mon Vieux, la Vraie Terre nous attend, s’exclama Boscione en regardant sa montre. Il nous reste moiins de dix heures avant la conjonction. Il va falloir marcher dans la neige et la glace. J’ai prévu un lot de chaussures, de surpentalons de tailles diverses et de skis de fond. Servez-vous.

Un quart d’heure après, la colonne s’ébranlait et disparaissait dans la blancheur paisible, devancée par la minuscule araignée métallique du drone-cobaye.


94

Solaine fut la première à s’ébrouer.
-Il faut sortir de là, Sahul…
Le jeune homme la regardait, les yeux dans l’huile, le sourire béat.
-Oui.
-Je suppose que tu sais comment.
-Non..
-Quoi ?
Elle se leva, nue, les cheveux rouges balayant ses seins en flammes douces.
-Tu es fou ? Tu t’es jeté ici sans savoir comment…
-Attends, attends..
Il se redressa sur les coudes.
-Je voulais essayer une idée…
-J’espère que çà marchera. C’est quoi ?
-Viens.
Il l’entraîna par la main vers le poste de pilotage où la grande fenêtre aveugle fonctionnait en économie d’écran.
-Peux-tu m’indiquer où est la table de commande du saut quantique ?
-Devant toi.
-Les plaques noires ?
-Des censeurs palmaires. L’écran holo se manifeste dès que tu as posé les mains dessus. C’est classique. Mais que cherches-tu ?
-Normalement, la trace zmylovskienne du Monde Intérieur devrait apparaître …
-Je ne comprends rien à ce que tu dis …
-Je n’ai pas le temps de t’expliquer maintenant… C’est trop compliqué ! Il s’est passé tant de choses inimaginables sur la Creuse depuis ton départ… mais le plus important c’est que mon Père est revenu..
-Quoi ?
-Oui. Un drôle de type, un peu fou. Je suis heureux qu’il ait survécu, mais je suis sûr d’une chose : je ne pourrai pas vivre avec lui sur la Creuse.. Il occupe trop de place !
-çà me semble un sentiment freudiennement correct, mais…

Sahul manipulait à toute vitesse des coordonnées.
-Ah voilà , tu vois cette équation bizarre ? Je vais en donner une expression graphique.
Une orange quadrillée apparut dans l’espace, tournant sur elle-même à grande vitesse.
-Si j’arrive à déterminer exactement son spin, çà nous donnera une indication sur son emplacement en correspondance avec notre espace-temps. On pourra alors s’y projeter.
-Mais pourquoi ?
-Parce que si nous y parvenons, il est probable que les structures de Gâ n’y résisteront pas… et la coquille étant fracassée, nous pourrons en éclore, comme des poussins !
-Ou bien être écrasés comme des insectes… et pulvérisés dans le vide… comme tous les autres habitants de Gâ… Brillante idée !
-Non, Gâ sera « aspirée » dans l’univers du Monde Intérieur. Sa croûte pourra être localement détruite ou plutôt ouverte et fusionnée avec les couches extérieures du MI, mais sa forme globale restera inchangée et son contenu ne sera pas effecté.
-Je ne vois pas comment, mais je veux bien te croire. Ce qui me semble moins crédible, c’est que toi et moi, situés au plus près de l’impact, aient quelque chance de survivre !
-Il y a un risque à courir. Je suis certain qu’il existe des caisses ou des scaphandres qui pourraient nous protéger ici suffisamment. Et en étudiant assez précisément l’impact, nous pouvons aussi prévoir un tant soit peu la forme de la fracture. Il suffirait que le système anti-grav se désactive pour que nous puissions escalader le puits de la cascade. Un choc bien placé devrait y pourvoir , car ces machines sont assez fragiles.

-Et si tu bousilles Terra XII par la même occasion ? Des dizaines de milliers de morts sur la conscience, çà ne t’effraie pas ?

-Normalement, le Monde Intérieur n’est pas en rapport gravifique avec Terra XII, sauf à l’endroit du tunnel. Même s’il y a un effet de souffle qui passe par là, cela ne devrait pas excéder l’effet d’un petit météorite, comme nous en avons déjà connus plusieurs dans l’histoire de la Creuse. Celle-ci est prévue pour des impacts bien plus importants : la cuirasse extérieure de blocaille se réorganisera en ondes concentriques autour du point de contact. S’il y a des morts, ils seront peu nombreux, et, ce n’est pas très charitable à dire, mais ce seront essentiellement les gardiens fourriéristes de la passe…
-Excuse-moi d’insister : si le Monde Intérieur est détérioré, s’il y a des fuites ?
-Impossible. Si je précipite Gâ dans l’espace-temps du M-I, tout devient compact. Le M-I peut s’ouvrir mais cela signifiera alors que Gâ en « fait partie », pour ainsi dire, et sans aucun rapport avec le vide sidéral. Leurs deux atmosphères sont proches et si elles se mélangent, ce ne sera pas bien grave.
-Admettons. Mais ensuite ?
-Eh bien, nous débarquons directement dans un antichambre de la Vraie Terre, figure-toi !
-La vraie Terre ? Pas possible !
-Si, mon amour ! Mon père est insupportable, mais il faut renconnaître qu’il a des côtés géniaux… Le Monde Intérieur est connecté à la Vraie Terre par une Porte dont il connaît la formule d’ouverture. Il suffira que nous le rejoignons à temps. Si Gâ se fend docilement comme une noix de coco, tout comme l’œuf du Monde Intérieur, tout cela en mêlant leurs atmosphères, et sans déperdition dans l’espace-temps standard... Il nous faudra seulement rejoindre l’Antre de Silence…
-L’Antre de… ? Qu’est ce que c’est que cette bête, Amour ?
-Chaque chose en son temps, Choupinette…
-Je ne comprends rien, mais çà n’est pas grave. Il faut peut-être essayer ta solution. Ce sera notre dernière chance : j’ai tout tenté.




95


Dans les tentes de l’état major, Olnah et Gandril, la Skoule et le Prince –qui faisait un Volpol très acceptable, suivaient sur un écran la progression d’Emilio (un point vert fluo)dans le monde Intérieur et surtout de la clef (un point blanc pulsatile, jointif du premier).
-Alllons-y, dit Gandril, impatient, ne les laissons pas prendre trop de champ…
-Et où veux-tu qu’ils aillent ? se gaussa Olnah. On sait exactement où ils se rendent.
-Tu es bien sûr de toi ! Imagine que l’interface avec la Vraie Terre se situe dans les monts du fleuve, ou ailleurs ?
La Skoule haussa les épaules.
-On les aura vite rattrapés. L’important est qu’ils ne se doutent de rien…
-Gandril n’a pas tort, Skoule, fit remarquer le Prince. Suppose que Boscione ouvre une Porte, passe de l’autre côté et la referme aussitôt derrière lui. Nous serions ses dupes, pour ne pas dire ses pigeons ou ses dindons.
La Skoule regarda le pseudo-Volpol d’un drôle d’air.
-Laisse là cette basse-cour, très Cher. Nous avons organisé une filature soigneuse, n’est-ce pas ? Rassurez-moi, Olnah.
-Oui, Madame. Si les fugitifs se détournent de la route attendue, nous le saurons immédiatement, et un détachement peut les rejoindre en quelques minutes.

-Expliquez-moi une chose, dit Gandril : pourquoi les signaux vert et blanc sont-ils immobiles depuis dix minutes, alors que l’émetteur radio nous transmet toujours le spectre sonore de quatre marcheurs ?
-Bizarre, dit Olnah, je ne comprends pas.`
-Moi si, dit le Prince. En fait il y a deux solutions logiques.
-Eh bien explique, s’impatienta la Skoule.
-C’est simple : soit ils ont commandé à leur drone de continuer, en émettant un enregistrement de marche et ils sont restés sur place. Soit l’inverse : ils avancent réellement, et ont découvert les mouchards qu’ils ont jetés dans un coin.
-Impossible, dit Gandril, il n’y a pas de mouchards : seulement un aérosol projeté en film impodérable d’une part sur la clef, et de l’autre sur la capote de Boscione.
-Dans ce cas, ils sont sur place et ont viré leur drone. La question est de savoir si on poursuit le drone ou si on va voir ce qu’ils font.
-Les deux, dit Olnah qui décrocha son téléphone de campagne primitif et donna des ordres brefs.

Quelques dizaines de minutes plus tard, l’officier qui menait la double opération rappela avec un message peu réjouissant :
-On s’est fait avoir, Chef ! les Cibles ont déposé leurs vêtements sur place, ainsi que des rognures de clef, et se sont enfoncées dans la forêt, probablement nues comme des vers…`
-Des rognures de clef !!, hurla Gandril.
-Oui, dit imperturbablement l’officier. Ils l’ont pelée comme une carotte.. Unn curieux métal, d’ailleurs. Un peu comme du plomb brillant. On le fait analyser. Quant au drone, il a explosé à la figure de nos hommes et les a peints en jaune.
-Peints en jaune ! hurla Gandril
-Arrête de crier, tu vas t’arracher la gorge, susurra Olnah en serrant les mâchoires. Ils nous ont filé entre les doigts. Mais pas pour longtemps, je vais mettre en marche le plan « Marmotte ».
-Un plan de surveillance renforcé expliqua en apparté Chrochill au Prince perplexe. A cause des marmottes qui sortent de leur trou pour surveiller les environs. Vous voyez, Censor ?
-Je sais ce qu’est une marmotte dit le Prince d’un ton frisant les – 50 degrés Celsius.

-Je crois qu’il faut y aller nous-mêmes, dit la Skoule. Je préfère être sur place. Je sens que les choses vont se précipiter.



96

Par bonheur, la collision prévue par Sahul ne fonctionna pas. Quand il appuya sur la touche d’application du bout du gros doigt articulé d’un scaphandre de type Gâ (genre crabe géant déjà cuit), il n’y eût pas le choc effroyable auquel s’attendait Solaine, elle aussi recroquevillée de peur dans une armure spatiale.
Il se passa tout de même quelque chose : tout s’éteignit, y compris les ordys.
Solaine rouvrit les yeux et ne vit... rien.
-Qu’est-ce qui se passe ? Bordelito ! cria Sahul, et il se mit à pitonner devant lui à l’aveuglette comme un pianiste malade.`
Solaine cogna rudement contre son épaule. N’entendant rien, il dévissa son casque, mais celui de son amie était toujours en place : elle s ‘égosillait sans bruit à l’intérieur. Au bout d’un moment, elle comprit et décompressa également son scaphandre.
-La chute d’eau, fit-elle essouflée, elle doit être libre…
-Tu as raison ! Allons-y.
Ils coururent comme ils le pouvaient, vaguement pachydermiques, et remirent leurs casques sous la douche violente.
L’escalade fut lente et pénible. Vingt fois, ils manquèrent de se décrocher et de glisser sur la catapulte fatale. Mais les doigts des Sca étaient fabriqués pour s’ancrer dans la roche, tout comme le bout des bottes. Epuisés, les jeunes gens s’assirent enfin au bord du trou. Une vague luminosité émanait des parois de jade .
-On a gagné,dit Sahul, on va pouvoir rallier la Creuse maintenant.
-J’aime ton enthousiasme, Chéri. Les Striches doivent être folles. Elles nous cribleront de carreaux d’arbalètes… et ces scaphandres ne sont pas très résistants au percement.
-Il n ‘y a qu’à s’en débarrasser…
Joignant le geste à la parole le jeune homme appuya sur le bouton situé au nombril, et sa carapace se démantela d’un coup.
-Et, comment va-t-on sauter dans le vide ?
-Trève de dilemmes absurdes, on trouvera bien une solution…
-Et puis il y a un autre problème.
-Tu sais que tu n’es pas drôle …
-Regarde la fenêtre.
-Ce n’est pas un décor ?
-Non, c’est un jeu de miroirs qui permettait à la Skoule une vue directe des alentours de Gà. Regarde donc, tu ne vois rien ?
-Pas grand chose.
-Justement, où est passée la Creuse ?
-Oh, non !

Sahul, la tête entre les mains s’apprêtait à s’allonger sur le Divivan pour cuver son désespoir, mais Solaine le plaqua au sol.
-Qu’est-ce qui te prend ?
-Ne t’asseois pas sur cette horreur, elle ne te lâchera plus .
-Ah bon, çà ressemble à un brave matelas, pourtant, s’étonna Sahul qui n’avait plus envie de s’évanouir.
-Ce n’en est pas un. Mais ne perds pas courage : la Creuse n’est pas si loin. Je crois que c’est elle, ce truc gros comme une pomme, disons à 50 km. J’espère qu’elle n’est pas en train de s’éloigner.
-J’ai peut-être une idée, dit Sahul
-Encore ? soupira Solaine.
-Les Tragoudons !
-Les Tragoudons ?




97

Olnah n’était pas du genre à duper facilement. Dès qu ‘il avait compris que Boscione et son groupe les avait menés en bateau, il avait ordonné aux sentinelles en poste autour de l’Antre de Silence de resserrer leur étau.
- Les cibles sont sans doute au bercail, avait-il ajouté.
-On n’a rien vu de suspect, Chef !
-Justement, dit Olnah, ils ont dû emprunter un passage secret… Postez-vous à vue de l’arbre mort. Et tirez sur tout ce qui bouge. Ils ne doivent pas sortir.
-A vos ordres.

Boscione les observait entre deux pans d’écorce.
-Sacripoile, ils ont été rapides à déjouer notre diversion. Nous n’avons que très peu de temps. Zgav, veux-tu manœuvrer ce volant, ça va vider la vasque au milieu du cloître et ouvrir un puits de lumière au dessus…
-Bien, Patron.
Le bruit du siphon géant n’était pas très élégant, mais les carpes centenaires de la vasque se retrouvèrent à béer sur le dos en moins de temps qu’il n’en faut pour vider un lavabo.
-Pauvres bêtes, dit la Striche au cœur tendre.
-Reste à l’écart, Thiade, ou tu risques de frire aussi.
Boscione jeta la clef au milieu de l’aire de boue grise où elle s’inscrivit comme une empreinte profonde. Après quelques instants, la boue se mit à bouillir, de grosses bulles se formèrent et éclatèrent, puis diminuèrent de taille, à mesure que le cloaque sêchait, se dessicait, faïençait en crépitant. Les carpes sautaient désespérément pour échapper à leur funeste sort et l’une d’elle parvint même à s’élever à la hauteur du muret courant entre les piliers du cloître.
-Je sauverai au moins celle-là fit Thiade, se précipitant.
-Si tu veux, mais dépèche-toi, le plafond va bientôt imploser… Mettez-vous à l’abri derrière les piliers.
La roche du plafond commença à s’effriter puis se désagrégea en aiguilles de mica qui bombardèrent le cloître et transpercèrent les poissons arqués par l’agonie. Sur les genoux de la Striche, la carpe momentanément sauvée se cambrait aussi, les ouïes ouvertes, ses yeux en assiettes à dessert implorantes.
-Tu as le temps, dit Boscione, une carpe peut survivre plus de 24 heures à l’air. Mais tu devras l’emporter sur Terre, car tout est gelé ici, et nous ne retournerons pas au Fleuve.
-Je l’appelerai Coucounette dit Thiade en regardant tendrement sa protégée et sa bouche en four où un gros lièvre aurait trouvé largement de quoi se nicher.

Un rond de ciel blanchâtre apparut dans la poussière de l’effondrement. Un pilier de lumière décomposée se forma, reliant un zénith invisible et un large trou obscur occupant toute la vasque.
-Voilà, dit Boscione. Jetez-vous là-dedans tout de suite, je ne crois pas que la Porte soit stable. Et si elle se referme, on ne pourra pas la rouvrir avant des générations.
-On ne va pas partir sans Sahul, s’insurga Ilnara. Je reste tant qu’il n’arrive pas.
-Tu veux te retrouver prisonnière des hordes de Fourriéristes ? Tu veux qu’ils te passent tous sur le corps ?
-Pourquoi n’as-tu pas attendu un peu avant de déclencher la Porte ? Et pourquoi n’as-tu pas dit à Sahul qu’il n’avait aucune chance, même en venant ici ?
Boscione haussa les épaules.
-Je ne voulais pas le décourager d’aller chercher sa dulcinée. C’ est sa vie après tout, pas la nôtre. Et il ne peut souffrir de ne pas connaître une vraie Terre qu’il n’a jamais connue. Il la conservera intacte dans son imagination, alors que je soupçonne que nous pouvons tomber sur une planète en bien mauvais état. Et puis, Ilnara, une fois sur Terre, nous pourrons certainement établir tout un programme avec le DIEU pour étendre un réseau de portes plus sûres dans une partie de la galaxie.
-Tu lui souhaites donc d’être fait prisonnier par Volpol et ses reîtres ?
-Sahul est un jeune homme plein de ressources ; un digne fils de son père. C’est mieux ainsi, je…

Au moment précis où Boscione enjambait le petit muret, un claquement cadencé de voilure se fit entendre, de plus en plus proche. Un objet dans le ciel se dilatait, et se changeait en une chimère aîlée. Elle se révéla bientôt être un majestueux tragoudon à barbiche… qui, après une brêve hésitation au dessus de l’arbre mort, se laissa tomber comme une pierre vers le large orifice.

-Non, hurla Boscione, pas par là !

Le Tragoudon, qui transportait deux personnes à califourchon, serrées l’une contre l’autre, suspendit un instant sa chute au travers même de la fontaine lumineuse. Puis il chuta encore, déploya ses larges ailes griffues en aérofreins, et se pencha pour tenter un atterrissage dans l’étroite bande entre le pentagone de couleurs et les arcades du cloître.
Alors il se changea lui-même en prisme, la diffraction courant du bleu sombre de la queue au rouge vif de la tête. Les cavaliers (ou plutôt les tragoudiers) étaient saisis dans le Jaune vif.

Le phénomène dura quelques secondes, puis tout disparut devant les spectateurs, bouches aussi bées que celle de la carpe. Le fond pulvérulent de la vasque était parfaitement obturé, sillonné d’un vortex de fumée.

Boscione ferma lentement les yeux.



Epilogue

Plus tard, bien plus tard, on eût des nouvelles de Sahul et de Solaine, par le biais d’un bricolage de Boscione. Ils allaient bien. Ils vivaient au sein d’une bande de « gens de la Frange » qui les avaient recueillis, mais avaient mangé leur tragoudon. Ils trouvaient la Terre magnifique, à couper le souffle, mais les Terriens assez ennuyeux, sauf exception.

Un an après leur arrivée, un homme de culture, un Chan de Haut-lieu était venu les voir en cachette de leurs hôtes. Il se nommait Hatzik, Hatzik Shtioh. Il leur avait dit être un ami d’Emilio, ou plus exactement son disciple. Après avoir fait plus ample connaissance avec les jeunes gens, il leur avait tout raconté : sauvé par Boscione d’une mort certaine quand il était enfant, lors de circonstances dramatiques qui avaient hélas emporté ses parents, il avait passé plusieurs années dans l’arbre-laboratoire de celui-ci. Apprenti, mousse ou enfant de troupe, Hatzik avait mené dans la forêt de Boscione une existence paradisiaque et sans contraintes. Il partait chasser ou pêcher, cueillait des baies, revenait s’installer derrière son bienfaiteur, observant les gestes magiques, hasardant de temps en temps une question, à laquelle réponse lui était toujours donnée en termes simples. Il lisait, parfois les ouvrages les plus savants, parfois les aventures les plus débridées dans des mondes inconnus. Il aurait bien continué ainsi longtemps, grandissant dans une solitude délicieuse, seulement interrompue par les visites d’amis de son tuteur, souvent mystérieux et passionnants. Et puis il y avait eu la tragédie : la destruction de l’arbre-laboratoire, la fuite vers le sud, et soudain, l’emballement : Emilio avait été contraint de l’abandonner à son sort en pleine jungle des villes, avec quelques universos et une adresse comme viatique. A quatorze ans, il avait été recueilli puis adopté par de braves Vics. Ses talents multiples avaient émerveillé ces seconds parents adoptifs. Ils décidèrent de le confier à l’institution Chan qui l’éleva. Il devint mathématicien-prédicteur, une rare spécialité qui lui ouvrit la voie des Hiérarchies de Sagesse.
Muni de son parchemin, il avait alors voulu revenir dans la région qui l’avait vu naître, et retrouver son premier mentor, dont il n’avait reçu jusque là aucun signe. Il savait, très vaguement, que Boscione et Ilnara avaient été contraints à l’exil stellaire. Il s’informa : leur piste se perdait rapidement dans les arcanes du DIEU, probablement aux alentours de Saturne. Hatzik ne se découragea pas. Mais ce ne fut pas du tout du côté où il cherchait alors, que vint l’information utile : ce fut du passé.
Un beau jour, se promenant en rêvassant dans les ruines étranges du vieux laboratoire des bois, entre les paillasses dépareillées où il avait passé le meilleur de son enfance, il avait découvert un coffre de cadmium, apparemment intact. L’ayant fait ouvrir au chalumeau à plasma, il y trouva un vieux cahier à la couverture rouge maculée de cambouis, dont les pages jaunes et cassantes étaient toutes emplies de l’écriture serrée bien connue. Il l’emporta au Haut-lieu voisin, dont il avait demandé la direction depuis quelque temps et se plongea dans sa lecture. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de découvrir que ce texte n’était pas un recueil de notes techniques ou scientifiques, mais un appel ! Un appel adressé à lui-même, Hatzik ! Un appel qui venait … de l’avenir en passant par un passé lointain.

Boscione avertissait son disciple qu’il reviendrait bientôt sur Terre, par un passage de la Carrière où il avait jadis caché un important matériel d’expérience. Il annonçait la date et l’heure de son arrivée : 21 juin 2352 (252 de la Nouvelle Ere). Il demandait à Hatzik de venir l’attendre, avec une escorte armée, « car, écrivait-il, il est possible que les gens qui me suivent ne soient pas des amis ».
Hatzik avait demandé l’aide de deux Chan-novices assez costauds, et, armé d’une antique Kalash, s’était posté avec eux au fond de la Carrière, près du puits où devait surgir l’ascenseur des translations. Mais – o surprise - ce n’était pas Boscione qui en était sorti. A sa place, un jeune couple d’amoureux montés sur un étrange dragon avait surgi d’un néant lumineux au dessus de la Carrière, et avaient été aussitôt propulsés au milieu des ballots de vieille paille que les paysans-Vics de la collurbe locale y entassaient. Moins chanceux, leur monture s’était assommée contre la paroi de calcaire, et avait sombré, ailes battantes et pattes en l’air…, avant de s’immobiliser, sa queue acérée agitée de soubresauts sinistres, probablement mort. Le passage lumineux s’était éteint. Les Jeunes s’étaient relevés et, sans un regard pour l’animal, s’étaient mis en marche dans la Frange.

Encore quelque peu ébahis de la céleste apparition, Hatzik et son escorte les avaient suivis mais quand des Frangins en embuscade leur avaient jeté des filets, ils n’étaient pas intervenus. Les jeunes gens avaient été maîtrisés, ceinturés et baillonnés, si rapidement qu’ils n’avaient pas esquissé le moindre geste de résistance. Hatzik et ses compagnons observaient la scène, cachés par un buisson de chardons géants. Ils avaient cependant suivi la petite colonne des Sauvages et de leurs prisonniers, prêts à les abattre s’ils faisaient mine d’attenter à la vie des jeunes gens, mais dès qu’ils eurent atteint l’orée de leur domaine, ceux-ci furent détachés, et les relations avec leurs « hôtes » s’améliorèrent rapidement. Un Frangin de statut plus élevé fit son apparition, et après quelques échanges de paroles, leur prodiga une chaleureuse accolade.

A ce spectacle, le jeune Chan retint ses compagnons. Il avait décidé d’attendre son heure : les nouveaux venus seraient certainement plus en sécurité chez les Frangins que dans la cohue d’un Haut-Lieu au début de l’été, quand toutes les tribus Ars de la région déferlent pour inscrire leurs gamins aux Etudes, et pour échanger des peaux et des babioles. Il fit signe à l’un des novices d’activer une Balise Observatrice. La machine, sous l’apparence d’un petit porc-épic noir et blanc, s’enfouit aussitôt dans la végétation et traçà, sous les herbes, un chemin agité vers le campement des Frangins . Elle ne cesserait plus d’envoyer au Haut-Lieu des infos audio et des vidéos de qualité sur les êtres quasi-angéliques venus de l’au-delà sur le dos d’un stupide dragon comestible.

De son côté, un informateur de la Frange apprit à Hatzik que le jeune Ange masculin s’était lui-même présenté comme le fils de Boscione. Il avait ajouté qu’il désirait se rendre sur les lieux qu’avait habité son père. La machine-hérisson confirma ce témoignage. Hatzik se demanda ce qu’un fils de Boscione venait faire là. Emilio avait-il été empêché ? Etait-il mort ? Le message qu’il lui avait laissé dans le carnet rouge valait-il pour ce jeune homme ? Hatzik devait en avoir le cœur net. Il avait préparé précautionneusement leur rencontre dans la forêt. Le Frangin-complice leur avait une nuit transmis le message : il voulait inviter les Anges à se rendre au haut-lieu quand ils voudraient, pour discuter plus à l’aise. Ils avaient accepté, sans pour autant délaisser leurs hôtes forestiers. Hatzik les avait directement accueillis par une petite poterne dans l’enceinte sacrée, recommandant la plus grande discrétion aux frères acolytes. Un fait le frappa : le jeune Homme, qui disait s’appeler Sahul, ne ressemblait nullement à Boscione, sauf… par le regard brillant et profond, ce qui ne trompait pas. Hatzik l’embrassa sans hésitation, le saluant au nom d’une amitié de toujours. Il fut plus réservé avec la jeune dame, mais fut rapidement conquis par sa grâce et sa vivacité.

S’il subsistait un doute, il fut levé le lendemain, lorsque Hatzik courait tranquillement dans la gorge autour du haut-lieu, comme tous les matins. Un curieux nuage se forma au milieu de l’azur, et se changea rapidement en boule orageuse. Après l’éclair qui sillonna le ciel, le tonnerre ébranla le sol, et Hatzik crut devenir fou : la vibration grave se changeait en voix. Boscione, tel un Zeus antique, lui parlait, tonitruant, du milieu même de l’orage.
-Je viendrai bientôt, Hatzik ! Dis à Sahul que je réouvrirai la Porte dans moins de deux ans !!!
Le Chan en était resté pantois, bien qu’il fût accoutumé à la plupart des manifestations chamaniques et des illusions fakiriques.
-Oh, c’est bien Boscione, avait confirmé Sahul. Il doit encore disposer des systèmes de propagation dans son vieil Antre du Monde Intérieur…
Hatzik avait demandé, et reçu toutes les explications qu’il souhaitait. Maintenant, il était sûr que Sahul était le fils de son mentor, et il comprenait aussi mieux sa présence insolite.
-Vous comprenez, Hatzik, c’est un père formidable, mais nous préférons pour un moment rester hors de sa présence directe…
-Je comprends, approuva Hatzik. Vous devez aussi faire votre place… au soleil. C’est la loi de la vie.
-çà nous laisse en tout cas deux ans pour vivre sans tracas, avait soupiré Solaine.

Hatzik avait souri, sans leur livrer le fond de sa pensée : au point où il en était, Boscione pouvait certainement rouvrir la porte très rapidement, et les « deux ans » devaient plutôt être entendus comme un congé qu’il accordait aux Jeunes, pour qu’ils vivent ce qu’ils avaient à vivre. Mais il était tout-à-fait inutile de leur instiller cette idée, au fond mortifiante, puisqu’il s’agissait justement pour eux de prendre, seuls, leur envol, et de croire qu’ils en avaient l’initiative exclusive.
-Voulez-vous venir avec moi sur les Iles ? avait-il gentiment proposé. Vous y serez reçus princièrement, et vous pourrez tout apprendre de la Terre.
-Je crois que oui, avait répondu Sahul. Notre cure de vie sauvage est sympathique mais limitée. Et j’en ai un peu assez de réparer de vieux robots agricoles trayeurs de vaches.
-Et moi de coudre des ailes volantes à partir de vieux sacs de blé, renchérit Solaine.

Hatzik n’était pas entièrement innocent en l’affaire : il avait besoin des jeunes Spationautes dans la sourde et implacable lutte qu’il menait pour le pouvoir dans l’ordre Chan, et au delà. Mais ceci est une autre histoire.

Prisonnier à nouveau du Monde intérieur, Boscione s’était assez vite ressaisi. Les ennemis ne lui laissaient d’ailleurs pas le temps de tergiverser : conscients que quelque chose d’anormal se passait dans l’Antre, les Chefs avaient ordonné l’assaut. Après un échange de coups de feu primitifs, au cours duquel Zgav avait été blessé à l’épaule et la carpe de Thiade explosée, le petit groupe était en très mauvaise posture. Boscione les conjura de résister le plus possible pour le couvrir, et disparut dans son refuge. Il fouilla dans son arsenal expérimental et décida d’utiliser un translateur jusque là spécialement dédié à intervenir sur Terre trois siècles auparavant. L’appareillage, recadré et dûment relié aux systèmes actifs, déclencha une salve de « bulles de silence » qui absorba quelques centaines de combattants ennemis. Boscione ignorait où ils étaient transportés, mais hélas pour eux, c’était très probablement dans le vide intersidéral, ou, au mieux, dans la chair vive d’un soleil, où ils étaient changés en particules houellbecquiennes avant même d’avoir réalisé ce qui leur arrivait.

Olnah et Gandril arrêtèrent le massacre et ordonnèrent le repli de l’autre côté du fleuve. Après tout, si Boscione ne décidait pas d’exploiter sa supériorité militaire, c’étaient encore eux les Gagnants. Enfin, eux, la Skoule et Ilnara (Volpol ne comptait plus : il semblait devenu un zombie glacial qui ne marchait que dans l’ombre de la puissante Thale).
Ils négocièrent avec les deux femmes l’existence d’un gouvernement commun de la Trinef (nom qui s’imposa pour nommer la créature résultant de l’accouplement de Terra XII, du M.I et de Gâ). I9ls y demandèrent un ministère paisible et on leur donna les jardins et les forêts à gérer.

Les Thales, bonnes techniciennes, épousèrent les technocs des deux autres « vaisseaux » et produisirent en même temps une toute nouvelle génération de futurs ouvriers et ingénieurs. Après quoi, leur penchant pour la pureté refit surface –chassez la nature, même contre-nature, elle revient par la fenêtre et au galop- et elles se remirent au clonage intensif, à l’ectogenèse et à la castration chimique. En trois générations, elles avaient détruit toute sexualité dans leur Ordre, et étaient redevenues plus pâlichonnes que jamais. Il faut dire que l’éclairage des coursives techniques où elles vivaient ne brillait pas –c’est le cas de le dire- par sa teneur en infra-rouges.

Peu à peu, un modus-vivendi s’établit entre la Chefferie, les Thales et le territoire de Boscione où se réfugiaient de plus en plus de jeunes gens exaspérés par l’esprit de clocher des anciens Creusiens ou par la violence déflagrante des ex- Fourriéristes. Ilnara –qui, restée Commanderesse de Terra XII régnait aussi de fait sur un Monde Intérieur délaissé par son époux- les accueillait, leur indiquait une cahute où s’installer, leur disait où aller pêcher la carpe et chasser le lapereau.

Il se forma ainsi lentement autour de l’Arbre un peuple de Tranquilles, qui ne réclamait qu’une chose de Boscione : qu’il leur enseignât quelques bribes de son immense savoir. Le vieil homme se laissait faire, se balançant sur son fauteuil à bascule tout en enlevant de temps en temps sa pipe pour énoncer quelque aphorisme savant, goulument noté par sa foule d’épigones-adorateurs.

Zgav et Thiade la Striche ne se plaisaient dans aucune des familles qui coalesçaient ainsi en réseaux communs, sans se soucier aucunement de la dérive spatiale de leur conglomérat de mondes artificiels. Ils disparurent un jour sans laisser de traces. Bien plus tard Boscione apprit par un de ses disciples, la robe d’étude toute tachée de boue, que ces étranges personnes, devenues amants, menaient une vie de fortune dans le royaume secret des structures. Tels des loirs, ils avaient creusé de nouvelles galeries entre les planètes, des chemins hasardeux de bric et de broc entre les tuyaux et les croûtes rocheuses, des itinéraires encordés dans les courants marins les plus dangereux. Ils vivaient, entourés de marginaux et de rebelles en haillons, de trafics plus ou moins dénommables, et les Sécuraptors, réformés en Animators par la diligente Carda Asdro – portée sur le conseil d’Ilnara au grade de Censora -, développaient d’incurables migraines à tenter de les incarcérer.

C’est ainsi que la vie continua, bien au chaud, en ignorant les avertissements des Thales-pilotes, qui annonçaient les signes avant-coureurs d’un amas galactique condensé, dans lequel la probabilité de présence de planètes habitables grandissait chaque jour-standard.
-Tout le monde s’en fout, pleuraient Gamélia et Amélia, les Thales-navigatrices en charge du Trinave. Mais pourquoi, Sainte Mère ?
-Mais, Chéries, parce que les humains sont heureux comme çà ! rétorqua la Skoule qui fumait depuis peu une petite pipe de choulcave (achetée au marché clandestin de Honshin-sud à une petite frangine qui arborait les yeux de Thiade et le nez de Zgav). Dès qu’ils ont reconstitué leurs quatre ordres et leurs Frangins parasites, les Humains se sentent parfaitement à l’aise.
-Reconstitué leurs ordres ? Qu’est-ce que çà veut dire ? demanda Gamélia, encore plus blanche et plate qu’une longue limande laminée.
-Ce serait trop long à vous expliquer, soupira la Skoule en aspirant voluptueusement une bouffée de la moisissure noble. Et elle se retourna vers la grande lucarne pour observer le Clair-de-Gâ.
-Viens, Gamélia, tu fatigues la grande Mère.

Amélia, en revanche, arborait quelques couleurs aux joues, et chose étrange, quelques formes arrondies, assez bien réparties. Etait-ce la fréquentation régulière de l’horrible robhomme Grydian, dans la vaste salle de quart de la Creuse, qui avait eu cet effet ? Elle semblait en tout cas bien pressée d’y retourner.

Mais tout n’était pas rentré dans les Ordres, ni même dans l’Ordre, loin de là. Beaucoup de petits détails continuaient de clocher ici et là. Par exemple, à hauteur de la coursive 8 de la Creuse, le Lac Puant abritait de plus en plus d’oiseaux. Sous le parquet de la Cabanne, la Cache, inviolée, bruissait de remugles bizarres. Roulée en boule sur la couchette, la PRESENCE semblait secouée de rire : personne n’avait encore réussi à percer son secret…


Extrait de l’Article “Terre” du Guide Spatial Officiel du D.I.E.U.
Actualisé le 3 juin 251 n.e. (nouvelle ère, soit 2351 après JC.)

“Après les terribles guerres ethno-culturelles qui ont décimé l’humanité au XXIeme siècle, cette dernière s’est orientée vers un régime universel «métastable », c’est-à-dire employant l’énergie de ses propres antagonismes pour empêcher l’autodestruction collective. Avertis de l’impossibilité d’éradiquer leur haine fondamentale, les Humains ont choisi de s’entendre sur les règles à respecter dans un « combat pacifique » sans fin. Ainsi, la population résidant sur Terre se partage-t-elle aujourd’hui (et depuis 101) en quatre Ordres souverains qui ont remplacé toutes les anciennes divisions nationales ou internationales, et règnent sur quatre espaces-temps se distribuant la surface de la planète bleue, et en constant –mais inoffensif- conflit homéostatique.

Ces quatre ordres sont :

-Les Mers, ou ordre des Médiateurs. Maîtres de la circulation des personnes, de signes et de marchandises, ils régissent l’économie monétaire (libellée en Universos) mais leur domaine physique se limite aux axes de déplacement (réseaux souterrains) et de transport d’information, à leurs locaux techniques, ateliers et laboratoires et aux magasins et hostelleries annexes (hortaxes), ainsi qu’aux postes de transfert des signaux. Du fond de leurs vastes hypogées, ils contrôlent les centrales d’énergie, et les usines souterraines fabriquant et modernisant en permanence les systèmes de transport et de communication. La majorité des Mers pratiquent la sélection génétique, et leur élite administrative promeut en son sein le clonage ectogénétique remplaçant la reproduction sexuée. Mais ils n’ont aucun droit d’interdire à leurs membres une autre morale, ni à fortiori de propager leur style d’existence aux autres espaces-temps ordinaux. Ils ne disposent que d’un recours limité à la propagande commerciale pour vendre leurs innovations techniques au reste de la population humaine.

-Les Ars, ou ordre des Hommes-nature. Ils ont la garde d’immenses espaces sauvages ouverts (les Ardoms) qui sillonnent la planète bleue. Seuls peuvent y pénétrer des individus se libérant des technologies industrielles, pour y vivre de cueillette, de pêche ou de chasse (augmentées d’un peu d’agriculture vivrière) ou s’y rencontrer en de romantiques combats d’honneur. Les Ars ont choisi de retrouver d’anciens et complexes systèmes de parenté clanique garantissant la séparation et la rencontre des fonctions féminines et masculines en sociétés semi-nomades. Ils en assument généralement les injustices et les rigueurs, tout comme ils affrontent la nature en un perpétuel défi.

-Les Vics, ou ordre des Collurbains. Ils représentent les peuples assemblés sur un lieu de vie sédentaire. Ils valorisent l’autonomie des productions solidaires et des modes de vie locaux, essentiellement centrés par la maison de la famille nucléaire dite “moderne” (pour référer à un mode supposé dominant il y a trois cent ans). La majorité de leurs besoins doivent être couverts par l’agripage entourant chaque collurbe, ainsi que par les artisans du Vic. Toutes leurs activités et leurs choix techniques doivent se plier à certaines règles d’économie d’énergie et de respect de l’environnement.

-Enfin, les Chans ou ordre des Conteurs ont la charge de l’enseignement, de l’enregistrement des savoirs et de la culture commune. Subvenant à leurs besoins dans des “hauts-lieux” disséminés sur les domaines Mer, Ar et Vic, ils pratiquent leur art dans les langues “maternelles” de chaque aire culturelle régionale, car il n’existe pas de langue universelle, hors du langage de commerce Mer, (l’amerangle standard). Ils sont chargés de transmettre la diversité de ces langues –considérée essentielle pour la créativité humaine- et du raffinement des cultures qui y correspondent. De manière discrète et mystérieuse, les Chans enseignent leur façon d’être de maîtres à disciples, recrutant ces derniers parmi des candidats issus des autres ordres.

Tout être humain naît dans l’un de ces Ordre-mondes, mais peut décider d’en changer, en toute liberté, à l’issue du Voyage initiatique de deux ans qui l’introduit à l’âge adulte. A la fin de sa vie active, il peut à nouveau modifier son choix. Par ailleurs, le Voyage se prolonge d’un Service Humain de trois ans qui doit nécessairement s’effectuer dans un autre ordre que le sien, mais dont l’utilité concerne l’humanité : par exemple, la protection de l’espace naturel chez les Ars, l’accès plus équitable aux biens générés par les Mers, l’autonomie du mode de vie Vic, ou enfin la puissance spirituelle de la culture Chan. Cette volonté d’échange et d’ouverture permet un mouvement de population substantiel entre les ordres, mais on observe que des noyaux stables tendent à organiser ces derniers autour de leurs codes identitaires spécifiques.

Chaque ordre possède son gouvernement mondial (son pangov), élu par l’ensemble de sa population. Les Pangov sont souverains, et leur loi est autonome par rapport à celle des autres, mais cette loi est censée refléter au mieux le « principe fractal » selon lequel les façons d’être relevant des trois autres ordres doivent être assurées de pouvoir exister comme minorités, mais aussi comme inflexions du mode dominant. Par exemple, le mode de vie des Vics vivant en domaine Ar doit être respecté, de même qu’il doit exister une tendance « vicar » organisant l’existence civile dans les petites aggolmérations subsistant dans le domaine ar. Les légistes de chaque Pangov sont donc en contact, sur le base des procès engagés à partir de chacune des quatre lois.

Les pangov dialoguent dans l’Assemblée Universelle (ASSU), organe de « rencontre » entre les composantes souveraines de l’humanité, et non pouvoir universel supérieur. L’ASSU ne dispose que d’une seule activité non délibérative : il assure la gestion du District Extraterritorial Universel, le DIEU, dont le siège terrestre se situe sur Pax Islands, une constellation d’îles artificielles flottant au milieu du Pacifique. Le DIEU –qui dispose de savoirs et de techniques indépendants de l’ordre MER- est responsable de l’organisation de voyages interstellaires habités (dans les planètes creuses, sortes de gigantesques vaisseaux terraformés). Il est chargé de redéployer la séparation interordinale –suspendue pendant les périples- sur toutes les planètes où l’humanité s’implante.

L’ASSU élit en son sein quatre hommes sages composant le Tétrapan, indépendant des Pangov. Les Tétrapanides, nommés à vie, se saisissent de toute question leur paraissant mettre en cause la constitution universelle. Aucun changement de celle-ci n’est possible sans leur accord unanime. Leur « conversation » est de fait l’instance suprême de la politique planétaire, bien que leurs « conseils » ne prennent force de loi que si les Pangovs les confirment, ce qui peut allonger considérablement le temps de la décision.

A la question -fréquemment posée par les enfants nés en voyage stellaire- de savoir s’il existe d’autres ordres humains sur Terre, la réponse officielle est : « Non ». L’honnêteté nous oblige cependant à mentionner l’existence de personnes non-recensées par le Tétrapan. La coutume veut que, survivant généralement dans les zones interordinales surnommées « franges », ces gens sans foi ni loi soient affublés du sobriquet de « frangins » (« fringers » en Amérangle standard). Mais cette étiquette unique, souvent méprisante et raciste, ne signifie pas que les intéressés s’y reconnaissent. Considérés de leur propre point de vue, les Frangins constituent plutôt une infinité de groupes, bandes ou nations, tous différents les uns des autres.


denis duclos
Rédigé par denis duclos le Samedi 20 Juin 2009 à 01:34 | Commentaires (0)