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  <title>le village des anthropologues</title>
  <description><![CDATA[L'anthroplogue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. ]]></description>
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   <title>Tome VI  La destinée Coriac</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:36:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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   <title>Tome V L'empire des Musilets</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:36:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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   <title>Tome IV : Translatador</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:32:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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       Translatador       <br />
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       Du même auteur       <br />
       dans la même collection       <br />
              <br />
       Guama, l’Archipel-Monde, Le Cycle de l’Ancien Futur, tome 1       <br />
              <br />
       L’épreuve des îles, Le Cycle de l’Ancien Futur, tome 2       <br />
              <br />
       Pouvoirs et Savoirs, LeCycle de l’Ancien Futur, tome 3       <br />
               <br />
       Denis Duclos       <br />
              <br />
              <br />
       Translatador         <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le Cycle de l’Ancien Futur       <br />
       Tome 4       <br />
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       Couverture : Stan &amp; Vince       <br />
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       © 2000 Editions Payot  &amp; Rivages       <br />
       106, boulevard Saint-Germain - 75006 Paris       <br />
              <br />
       ISBN :       <br />
       ISSN :       <br />
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       Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.       <br />
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       carte  ancienne des îles de Guama       <br />
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       (carte,suite)        <br />
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       I.        <br />
       La menace       <br />
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              <br />
              <br />
       Un grondement continu, des grincements réguliers. Un bruit lancinant de frottement, comme celui d’une grosse corde tirée contre un bordage. Le balancement ample et doux d’un géant en marche.       <br />
       Où suis-je ?  Sur la barque de Charon, qui me mène en enfer ?        <br />
       De vagues lueurs rosées traversent mon champ de vision. Serais-je encore vivant ?        <br />
       Mes paupières sont collées, poisseuses, et tremblent pour s'ouvrir. Mon corps est engourdi, écrasé de lassitude, emporté dans une tourmente aveugle et insensible.        <br />
       Mais je dois me rendre à l'évidence : je ne suis pas mort.        <br />
       Devrais-je l'être ? Il me le semble. Quelque chose de fatal m'est arrivé, je le sais. Quoi ? Je ne parviens pas à m’en souvenir.       <br />
              <br />
       Procédons par étapes. D'abord, sentir mon corps, faire bouger mes mains, si j'en ai encore; soulever la tête, essayer d'ouvrir les yeux.        <br />
       L'effort est trop grand, mais en retombant sur le sol, ma nuque m'apprend que je suis capable de douleur. Mon crâne s'éveille à une souffrance lancinante, qui se répercute le long de ma colonne vertébrale. Du coup, je me tords sur le flanc, et ma paume frôle une surface rugueuse,  glacée. Mes doigts atteignent mon visage et se portent aux yeux, tout englués d'un mucus durci.        <br />
       Je parviens enfin à voir quelque chose : l'angle d'un mur et d'un plafond de bois, aux fentes enduites d'une épaisse substance grise.       <br />
       L'impression de roulis n'est pas imaginaire : le mouvement qui me soulève fait osciller une  lampe cylindrique accrochée à un anneau dans la paroi inclinée qui me fait face.        <br />
       Je gis dans la cale obscure d'un bateau. Mais il y fait sec et chaud, et il n'y a pas d'odeur de saumure, plutôt celle de la sève d'hévéa, projetée sur les jointures de planches de marocal, fraîchement coupées et rabotées.        <br />
       Je me redresse sur les coudes, la tête dodelinante, et demeure ainsi longtemps, hagard, des étoiles tourbillonnant devant mes yeux. Je suis dans un état de totale faiblesse, mais je n'ai pas de fièvre, et mon corps semble indemme.        <br />
       Mon  unique préoccupation est de trouver assez de force pour appeler à la rescousse. Il n'est pas question que je me mette debout, ni même assis.  Epuisé, je me couche à nouveau, le front contre le plancher. Un sommeil nauséeux me prend, cette fois plein de lambeaux de rêves. Le souvenir d'une chute sans fin m'effleure, s'échappe, puis revient en moi, insiste. Serait-ce de cette manière que je suis mort ?        <br />
       Non ! je ne suis PAS mort, je l'ai déjà constaté.        <br />
              <br />
       Tout du moins l'aurais-je cru, à cause de cet accident, de cette chute dans un puits sombre et glauque ? Maintenant, je me souviens :  les souterrains de l'ilôt Hirpan, Lucilia, la grande sorteresse, m'accompagnant dans les galeries obscures... Nous fuyions quelque chose ensemble. Quoi ?       <br />
       Oh mon Dieu ! La vision atroce me déchire :  : Nadja MORTE, flottant dans le caveau empli d'eau, les cheveux déroulés autour d'elle.         <br />
       Nadja ! mon amie... amante de quelques semaines... A peine le temps d'avoir familiarisé nos mains, nos peaux, nos sexes, accordé nos musiques.  MORTE : tuée, par Nardor Botulis et sa bande de Zwölles noirs venus assaillir le sanctuaire des Magdes. Tout me revient en flots pressés : la victoire de Phial d'Atoy au concours minusal et son mariage avec Chantenelle, la fille du Villacope de Clotone; l'attaque  brutale de la coalition de ses ennemis battus, dirigés par Kryalîche et son frère Allastair; la terrible bataille  dans la salle d'honneur du temple des Magdes, et les nombreuses victimes des monstreux soldats morts-vivants, les Thrombes; la fuite désordonnée par les tunnels... L'étrange confrontation à des personnages issus de mes rêves les plus intimes, et la chute, enfin, dans un abîme sépulcral.       <br />
              <br />
       Comment ais-je survécu ? Sans doute ai-je traversé la surface d'un liquide, puisque le choc final ne m'a pas écrasé. Ai-je été ensuite emporté par une rivière souterraine débouchant au flanc du cône sous-marin qui formait l'axe de la  lagune de Hirpan. ai-je remonté vers la mer, comme un corps inerte ?          <br />
       Cette fois, je m'éveille, l'esprit plus clair, un peu d'énergie revenue dans mes membres frissonnants. Je me ramasse sur moi-même et, à genoux, je m'avance vers la porte contre laquelle je donne de l'épaule, aussitôt haletant de cette dépense inouïe. Le panneau de bois ne cède pas sous la pression, et j'avise découragé, le verrou situé trop haut pour que je puisse l'atteindre.        <br />
              <br />
       Des pas se font entendre de l'autre côté de la porte, accompagnés d'un sifflotement joyeux. Une clé est insérée dans la serrure et le battant s'ouvre, laissant apparaître la silhouette trouble du nouveau venu, enveloppée d'une lumière aveuglante .       <br />
              <br />
       —Satrelianche ! Notre homme est éveillé !  dit une jeune voix masculine,  étonnée.  Allons, ajoute-t-elle, ne cherche pas à sortir, tu vas te détruire les yeux !  Viens...       <br />
       On me prend sous les bras et, soutenant ma démarche chancelante, on me réintègre dans la pénombre, m’asseyant sur le lit dont j'avais dû tomber dans mon sommeil.        <br />
       —Où... où sommes-nous ? Et qui êtes-vous ?  (ma propre voix, enrouée comme un gond rouillé, me surprend.)       <br />
       —Repose-toi, mon ami... Je vais te renseigner, même si cela ne doit pas nécessairement te plaire.       <br />
       —Je connais ta voix... je...       <br />
       —Bien sûr, Handjo, tu me connais... Souviens-toi.       <br />
       L'homme m'a appelé Handjo. Cela ne peut signifie qu'une chose... C'est un Zwölle, et un Zwölle du gouvernement de Draco.        <br />
       Une intuition me traverse :       <br />
       —Hrulich ? C'est toi ?       <br />
       —Bravo ! Tu n'as pas oublié tes amis... ou tes ennemis préférés !       <br />
       —Ennemi, pourquoi ? Tu n'as jamais été un ennemi pour moi, Hrulich, seulement le plus brillant de nos jeunes ingénieurs !        <br />
       —J'aimerais bien te croire. Mais tu es sous le coup de graves suspicions de la part du Prince et du Ministre... Je suppose que tu es au courant.       <br />
       —Non, je ne suis au courant de rien... Il faut que tu m'expliques.       <br />
       —Plus tard. Tu es épuisé. Je vais te faire apporter à boire et à manger. Et puis tu dormiras encore... Nous avons encore du temps avant le passage du Dragon.       <br />
       —Le passage du Dragon ?        <br />
       —Mais oui... Nous sommes en train d'appliquer ton plan à la lettre, dit joyeusement Hrulich. Si tu pouvais voir notre escouade de Transdragons, c'est un spectacle merveilleux ! Nos bateaux sont de purs miracles !        <br />
       —Quand je regarde vers la porte, mes yeux sont frappés d'un grand éclair blanc.       <br />
       —C'est le grand beau temps, un soleil étincelant au zénith. Attends de  t'habituer, et je t'accompagnerai sur le pont.       <br />
       —Suis-je prisonnier ?       <br />
       —En quelque sorte, dit Hrulich, gêné, mais en tant que second chef de l'escouade, je réserve le sort que je veux à mes hôtes, et je te dois bien la liberté de circuler sur le pont.        <br />
       D'ailleurs, je n'aime pas le Ministre , je pense que tu le sais, et je suis heureux qu'il n'ait plus la haute main sur nous en pleine mer.  Attends-moi... je reviens.       <br />
              <br />
       Mes yeux s'adaptent à la lumière qui inonde la petite cabine. Je vois maintenant les hautes vagues grises monter au dessus du bastingage, puis s'aplanir et disparaître pour laisser place au bleu intense du ciel. Bientôt Hrulich revient, précédé d'un gros soldat portant un plateau de mets fumants.        <br />
       —Bonjour, Maître Handjo, fait l'homme d'un ton enjoué.       <br />
       —Ah, salut... Bubert ! grinçai-je. Comment te portes-tu ? Ton ami Frago est-il du voyage ?       <br />
       —Oui Maître, répond l'interpellé, visiblement content que je me souvienne de lui et de son copain, qui nous servaient souvent de gardes du corps pendant les expériences menées à bord du "Protopse" .        <br />
       —Je n'aurais pas séparé de tels inséparables, reprend Hrulich. D'autant qu'ils me sont d'une fidélité à toute épreuve, maintenant qu'ils ne dépendent plus de Longarde.       <br />
       —Et c'est une bonne chose, admet Bubert, le Ministre nous traitait comme des esclaves. J'espère qu'il ne vous fera pas trop d'ennuis.       <br />
       —C'est gentil de le prendre ainsi, Bubert. J'aimerais d'ailleurs que vous me disiez ce qui m'est reproché...  Mais auparavant, dites-moi comment je me suis retrouvé sur votre bateau... Je n'ai absolument aucun souvenir de ce qui m'est arrivé, ajoutai-je, prudemment.       <br />
       —Oh, dit Hrulich, c'est simple : nous t'avons trouvé évanoui, flottant dans la mer, encordé aux épaules à une grosse souche. Nous ne t'aurions pas repéré, si une sorte de drapeau n'avait pas été noué à une branche dressée au dessus de la souche.        <br />
       —Un drapeau ?       <br />
       —Une pièce de soie pourpre en lambeaux, cousue d'une cordelière dorée.       <br />
       Je pensais aussitôt à la cape de Lucilia. Serait-ce elle qui avait confectionné cette bouée succincte et m'avait laissé partir au fil du courant ?         <br />
       Je dévore la nourriture, comme si le manque le plus intense se réveillait en moi en même temps que la vie.       <br />
       —Ne mange pas trop vite, dit Bubert, paternellement. Tu vas te faire mal.       <br />
              <br />
              <br />
       °   °       <br />
       °       <br />
              <br />
       —Maintenant, explique-moi la situation, Hrulich.. Et sois franc, tu sais que je peux supporter la vérité.       <br />
       Le jeune ingénieur s'asseoit à mes côtés et secoue la tête.       <br />
       —J'avoue  ne pas y comprendre grand chose...       <br />
       —Commence par le commencement ... Je vous ai quittés voici à peine un mois, et vous avez réussi à construire une flotille de Transdragons. C'est incroyable !  Quel est votre secret ?       <br />
       —Je ne sais pas si je devrais te le dire, mais je vais tout de même le faire.       <br />
       —Je n'entends  ni ne vois rien, susurra Bubert, tu peux y aller.       <br />
              <br />
       Et Hrulich se lance dans un étonnant récit.        <br />
              <br />
       «Dès que tu as disparu, raconte-t-il, Mortone Trug est descendu en personne à l'atelier et nous a ordonné de mettre immédiatement en chantier une copie améliorée du prototype que nous avions mis au point ensemble avec Braho Nohé. Mais celui-ci s'est ensuite échappé à bord de son propre exemplaire, l'ancien Protopse, rénové.        <br />
       Ces deux défections ont convaincu le Prince d'accélérer encore l'affaire. Si vous étiez des traîtres, ce qu'il suspectait sans en être absolument sûr, vous transmettriez aussitôt les informations stratégiques à nos ennemis. Ceux-ci -surtout les Clotonois, désormais dirigés par ton ami Phial d'Atoy- en déduiraient que nos projets d'invasion ne pourraient se réaliser avant six mois.         <br />
       —Nous allons donc les prendre de vitesse ! nous dit Trug.  Mes enfants, je compte sur vous : soyez prêts dans un mois ! ajouta-t-il dans un vibrant enthousiasme, qui catalysa les énergies.         <br />
       —Mais,  se plaignit Mirloc'h Salchiff, le chef de la logistique, et les matériaux ? Le Canipore bleu, le cuivre, les micas ultradurs ?  Comment allons-nous les trouver ?        <br />
       —Regardez !          <br />
       Le Prince nous montrait la fenêtre. Nous nous en approchâmes, et, médusés, nous vîmes une longue caravane de carrioles bâchées qui attendaient au pied du palais du Mont Atrosse.        <br />
       —Tout cela a été commandé de toute urgence à nos négociants. Un crédit exceptionnel a été débloqué. Notre Trésor est vide, mais vous ne pourrez plus vous plaindre de manquer d'ingrédients utiles.       <br />
       —Merveilleux ! s’écria Salchiff, les larmes aux yeux.       <br />
       —Toutefois, objectai-je, nous n'avons pas terminé les essais d'aéro- et d'hydro-dynamisme. Le Transdragon n'est pas au point.       <br />
       —Cela, mon cher Hrulich, vous pouvez le règler en quelques jours, rétorqua sêchement le Prince, si vous attelez plusieurs équipes au travail nuit et jour.        <br />
       —De toutes façon, vous y parvenez ou il y a la potence, suggéra doucement Longarde caché dans l'ombre de Mortone. Et le Prince ne démentant pas les propos de son Ministre omnipotent, tu comprends combien nous avons été encouragés à l'activité la plus acharnée», conclut Hrulich d'un ton amer.       <br />
              <br />
       —Mais vous avez finalement réussi.       <br />
       —Oui. Enfin, sur la flotille de quatre-vingt bateaux que nous avions charge de construire, soixante étaient prêts il y a deux jours, quand nous avons été avertis que l'embarquement devrait être effectué dans les heures à venir. La mise à l'eau eut lieu dans la baie, et des milliers de dockers dracois ont empli les coques des victuailles et des armes nécessaires. Puis les passagers (des brigades spéciales de quinze soldats d'élite) ont été embarqués, et aussitôt les équipages ont fait route vers le large,vers l'est, de façon à grimper sur le grand dragon un peu à l'ouest du tourbillon de l'Emphale.  Nous sommes d'ailleurs maintenant à une heure du point de montée.       <br />
       —Et c'est toi qui dirige la flotille, Hrulich ? Belle promotion !       <br />
       —Hélas, non, dit le jeune homme en baissant la tête. Tu ne me croiras pas, mais le premier chef de l'escadre est...       <br />
       La phrase de Hrulich se perdit dans un soupir.       <br />
       —Qui cela ? Je t’ai mal entendu.       <br />
       —Minouïr...       <br />
       —QUOI ?  Cet enfant  à demi-idiot ?        <br />
       —Exactement. Mais c'est le frère de Mortone, et il semble être en relations télépathiques avec ce dernier. Il est assis, bien attaché, sur le rouffle du Transdragon "Prince n°1", et deux Officiants du Ministre se tiennent derrière lui, interprétant ses borborygmes et ses éructations, voire ses soudains cris de joie .        <br />
       —On peut donc supposer que c'est donc le Ministre qui dirige l'escadre, par le truchement de ses hommes de main.       <br />
       —Je n'en suis pas sûr.       <br />
       —Etrange...       <br />
              <br />
       Hrulich semble agité de pensées désagréables. Il me regarde soudain bien en face.       <br />
       —Handjo ?       <br />
       —Oui..?       <br />
       —Je dois t'avouer une chose dont je ne suis pas très fier.       <br />
       —Dis toujours.       <br />
       —Eh bien, nous avons dévoilé ta présence à Minouïr il y a une dizaine d'heures, en utilisant le système de signaux par fanions. Il a d'abord eu l'air d'être content, puis il est entré dans une sorte de convulsion et s'est raidi, de la mousse aux lèvres. Il est demeuré ainsi longtemps, bavant sans discontinuer, puis un Officiant a proposé l'interprétation suivante :        <br />
       —Le Prince est maintenant au courant de la présence du traître Handjo Hnobich à bord du "Prince II". Il suspend pour le moment son jugement. Veillez à ce que le prisonnier soit maintenu sous surveillance constante, dans l'attente de son sort. Un message par sarmoiselle nous informera bientôt sans ambiguité du traitement adéquat qui devra lui être administré.       <br />
       Comme tu vois, ce n'est pas de très bonne augure.        <br />
       —Je pronostique une condamnation à mort, sans autre forme de procès, dis-je sombrement.       <br />
       —Mais que t'est-il donc reproché ? s'exaspère Hrulich. C'est toi qui est l'auteur incontestable de tout ce plan... Et nous l'appliquons à la lettre.       <br />
       — Mortone sait que j'ai mis en scène ma propre mort pour pouvoir fuir loin de Draco. Il sait aussi que je suis allé à Périache, et que là, j'ai trompé son allié Sapharx, afin de faire libérer Phial d'Atoy, candidat qu'il ne soutenait pas ainsi que Nadja Benjou, la soeur d'un autre candidat. Enfin, je me suis battu contre l'élection de ses deux "poulains" : le commerçant Cicéolien Wiril Braighcht, et le guerrier Fulgurac'h Allastair Jovial-Bonheur.  Bref, selon lui, j'ai contrecarré tous ses plans, et cela sans aucune justification ! Je suis donc suspect de haute trahison.       <br />
       —Mais... est-ce vrai, Handjo ?       <br />
       —Bien sûr que non.        <br />
              <br />
       Je n’ai pas hésité à mentir, mais il me faut très vite bâtir un récit convaincant. Cela ne doit pas être trop difficile car Hrulich ne demande vraiment qu’à me croire.       <br />
              <br />
       —La vérité est la suivante. Un soir, à la Maison Privée , j'ai reçu le message d'une sarmoiselle m'avertissant d'un complot pour saboter la procédure de l'élection minusale. On préparait l'assassinat de Phial et de Nadja, ainsi que l'assaut du sanctuaire des Magdes, crime monstrueux aux yeux de tous les Guamaais. Je n'avais pas le temps ni les moyens de persuader Mortone d'enquêter sur cette rumeur et de faire arrêter les responsables, et je n'avais aucune confiance dans le Ministre.»       <br />
              <br />
       Les mensonges les meilleurs sont toujours les plus proches de la réalité, et en dehors du message, purement imaginaire,  le reste s’est révélé, hélas, bien trop réel. Je peux donc être parfaitement sincère pour la suite de mon explication.        <br />
              <br />
       —Je savais, continuai-je, -car nous en avions discuté souvent- que le Prince n'était pas favorable à une telle catastrophe, et qu'il préférerait le déroulement légal de la Course, à tout obscur soutien de candidatures hors-la-loi. J'imaginai donc un subterfuge : Minouïr témoignerait m'avoir vu tomber de la muraille du palais, après rupture d'une corde, et la rivière passant à son pied serait supposée avoir emporté mes restes. Cela me donnerait la liberté de disparaître et de rejoindre Périache où je m'efforcerais de déjouer les plans des comploteurs.        <br />
       Je parvins  à mes fins, et Phial put se présenter aux élections devant le collège des Magdes. Je me préparai alors à écrire une longue missive explicative au Prince (encore un léger mensonge, pour la bonne cause). Hélas,je n'en eus pas le temps, car les conjurés, furieux, décidèrent de passer à l'acte. Ils envahirent la salle des noces, avec un grand nombre de Thrombes-Guerriers et firent un horrible massacre de Magdes.       <br />
       ¬—Tu parles sérieusement ? demanda Bubert, les yeux écarquillés.       <br />
       —Absolument, m’écriai-je (avec d'autant plus de trouble dans la voix que j’ai participé à cette tragédie).. Entraîné dans la tourmente, je m'enfuis par les souterrains du volcan de Hirpan. J'ai dû tomber dans un trou et me voila rejeté à la mer comme Jonas vomi par la baleine.       <br />
              <br />
       Après un long silence, Hrulich secoue la tête :       <br />
       —Mm... Je ne vois pas ce qu'il y a de si criminel là dedans. Si ce n'est que tu as pris de coupables initiatives, sans en référer au Prince.       <br />
       —Dans l'intérêt de Draco, dis-je, la main sur le coeur. Je n'ai pas eu le temps de prévenir Mortone, c'est là mon seul véritable délit. Et c'est cela qui est changé en trahison par le Ministre et ses sbires... Car ils ne m'aiment guère. J'avoue que je le leur rends bien : car...       <br />
       (C’est le moment d’instiller le doute dans l’âme déjà préparée de Hrulich .)       <br />
       — J'ai toutes les raisons de penser qu'ils sont pour quelque chose dans le drame de Hirpan.       <br />
       —Ah, tu crois que... ?  qu'ils ont participé au complot... ? s’étonne le jeune Ingénieur, les yeux plissés.        <br />
       —Je n'ai pas de preuves, mais il y a des indices, comme la présence d'un spadassin zwölle noir sur les lieux du massacre des Magdes...       <br />
       —Alors, maintenant, je comprends que tu sois sous le coup d'une condamnation ! Qu'allons-nous faire ?       <br />
       —Attends, nous sommes encore vivants ! C'est l'essentiel.       <br />
              <br />
       Debout, encore chancelant, mais retrouvant vite le pied marin, je sors sur le pont et vais m'appuyer au plat-bord. Le spectacle est superbe et me retient longtemps.  Nous courons au sud-est, contre les alizés qui nous adressent de petits nuages altiers. Au Nord, l'horizon est rehaussé, gonflé, la mer assombrie, arrondie. C’est le préambule habituel par quoi s’annonce le Grand Dragon, ce courant fantastique séparant les îles occidentales du reste de l’archipel.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       2. Retour       <br />
              <br />
       Nous remontions au plus serré la houle dure qui accompagnait la charge sans fin du monstre au corps d’océan.  Autour de nous, de nombreux bateaux jumeaux  suivaient le même cap, sagement disposés en quinconce, pour ne pas se couper le vent. On aurait dit des amandes géantes posées  sur le flot, s'aidant de longs flotteurs reliés aux coques aplaties par des bras articulés. Des voiles triangulaires nacrées étaient tendues, enserrées entre les rouffles et des mâts très inclinés vers l'arrière. Des focs d'une forme analogue, pour le moment roulés en manchons, tireraient le tout à une vitesse vertigineuse lorsque nous chevaucherions le courant géant.        <br />
       —C'est beau, hein ? dit Hrulich .       <br />
       —Oui. Mais l'épreuve n'est pas encore réellement engagée. Tu es confiant ?       <br />
       —Oui. Nous n'avons pas cessé de faire tourner les prototypes pendant la construction des exemplaires de série, et nous avons modifié les détails en cours de route, comme certains filins de haubans, ou les moyeux des articulations des "jambes".        <br />
              <br />
       —Regardez ! cria Bubert, le "Prince n°I" nous transmet un message.       <br />
       Une chaîne de fanions multicolores était levée au mât du vaisseau qui nous précédait sur babord. Hrulich pointa sa longue-vue et déchiffra les signaux. Son visage se décomposa.       <br />
       —Sittreflûte ! gémit-il, consterné. C'est bien ce que je pensais...       <br />
       —Que dit-il ?       <br />
       —Prends çà avec courage, mon bon Handjo. Textuellement, le message est : "Passez immédiatement le prisonnier par dessus bord, les pieds lestés."       <br />
       —Bien ! dis-je calmement. As-tu l'intention d'obéir ?       <br />
       —Non, mais... comment faire autrement ? répondit Hrulich, se mordant le poing.       <br />
       —Il y a bien une solution, proposa Bubert placidement.        <br />
       —Dis-vite !       <br />
       —On jette par dessus bord une paillasse revêtue des vêtements de Handjo, et à laquelle on a attaché un boulet.       <br />
       —Ce n'est pas bête, mon brave Bubert, admit Hrulich, et je te suis reconnaissant de me prendre mon parti, alors que tu es chef de l'équipe militaire du bateau. Mais cela ne règle pas notre problème. Le vaisseau est petit. Les Officiants ne manqueront pas de le  visiter dès qu'ils le pourront. Et alors, ce sera la corde pour nous tous !       <br />
       —Je proposerais bien de compléter la solution de Bubert, dis-je.       <br />
       —Quelle est ton idée, Handjo ?       <br />
       —Voici : tardez le plus possible à jeter la baudruche à la mer, et faites-le juste avant le passage du courant. Envoyez  alors le message :" prisonnier difficile à maîtriser. Il est maintenant coulé par le fond".  Pendant l'épreuve du Grand Dragon, personne ne s'occupera de moi, ni de vous. Ensuite, à la tombée de la nuit, quand vous approcherez des côtes de Clotone ou de la Majeure, je sauterai par dessus bord. Vous aurez eu le temps de me confectionner un flotteur, sur lequel je m'appuierai pour nager.  Je pense avoir alors des chances raisonnables de me faire récupérer par une des barques de pêche qui abondent dans la région.       <br />
       —D'accord ! dit Hrulich, comme libéré d'un poids. Nous pouvons même essayer de passer assez près d'une côte pour que tu puisses la rallier à la nage en quelques heures. Nous avons des peaux de phomard cousues, destinées aux commandos de nageurs furtifs. Elles collent au corps et préservent la chaleur  : nous  allons t'en fournir une.       <br />
       —Tope-là, mes amis !        <br />
       ¬—Et maintenant, donne tes vêtements à Bubert, il va se hâter de fabriquer le leurre !       <br />
              <br />
       Une dizaine de minutes plus tard, alors que je m'étais à nouveau dissimulé dans la petitre cabine, nu comme un ver, le gros Zwölle avait enfoncé une paillasse dans mon pantalon de feutre rouge grosssièrement ficelé, et avait refermé sur l'autre moitié ma chemise de blin grise. Il avait chapeauté l'extrémité qui dépassait de mon bonnet de laine bleue. Il ne restait qu'à rembourrer quelque peu les bras et les jambes, et le tout ferait un Augustin (ou un Handjo) très acceptable, certes, un peu flasque, mais cela pouvait s'expliquer par le coup de gourdin que mes gardiens m'auraient charitablement administré avant de me jeter à l'eau. Des petits boulets de fonte noire, judicieusement munis de trous, à la façon des perles d'un collier, furent attachés à "ma" taille.        <br />
       Puis,  ostensiblement, Hrulich et Bubert "me" balancèrent de plus en plus fort en "me" tenant par les pieds et par les mains (de grossiers boudins dépassant des manches et des pentalons). En poussant un grand cri, ils "me" jetèrent par dessus bord.  Il y eut un plouf sourd, et la masse de tissus résista un moment à la surface, plus vraie que nature. Une vague passa, l'emportant loin derrière le navire, et lorsque l'écume se fut étalée, il n'en restait aucune trace.       <br />
       ¬—ET VOILA ! LE TRAÎTRE A PAYE ! s’écria Hrulich d'une voix sonore, à l'adresse de la brigade de Zwölles paresseusement installés sous le rouffle. Ils répondirent aussitôt d’un mol “Bravo” en agitant leurs chapeaux.       <br />
       —Bubert, envoie donc la nouvelle de l'exécution au navire de tête ! Et maintenant, ajouta-t-il d'un ton sans réplique, tous à vos postes, Camarades, nous arrivons au point de traversée du Dragon !  C'est l'heure de vérité ! Nous passons ou nous mourrons !       <br />
       —Hourrah ! Passons ou Mourrons ! répéta le choeur sauvage.       <br />
              <br />
       On me laissa seul dans la cabine que Bubert avait soigneusement fermée à clef, mais j'entrouvris le capot de cuivre du hublot, afin de suivre les opérations, sans me soucier d'être vu par un équipage bien trop affairé.       <br />
       Le jeune ingénieur se révéla un navigateur hors pair. Il fit décrire une large courbe au "Prince n°II", pour prendre la première vague du courant monstrueux dans le sens même de sa fuite, tel un danseur d'eau court sur le rouleau. Nous prîmes assez de vitesse pour aborder la deuxième barrière, puis la troisième, surplombant les deux premières. Je crus que nous chavirions en nous heurtant enfin à la colline liquide semblant obéir à une loi physique contre nature. Mais les articulations des bras pendulaires jouèrent leur rôle, et nous nous élevâmes à flanc de Dragon, y traçant une blessure oblique, qui nous mena sur le dos majestueux.         <br />
       Les leçons de l'expérience passée (et spécialement celle des Indiens Soroakl dont j'avais étudié la pirogue ) avaient bien été retenues par les constructeurs : la coque finement sculptée de longues rainures adhérait au mouvement principal du flot; la voilure ouverte comme l’épine dorsale d'un poisson volant précipitait le petit vaisseau en avant, assurant encore sa prise sur la croupe puissante.        <br />
       La manoeuvre fut accomplie avec une surprenante précision, et, bien que je ne pouvais qu'entrevoir ce qui se passait vers l’arrière, je compris que l’armada suivait fidèlement, comme une formation d'oies sauvages affrontant une nuée glaciale.         <br />
       Maintenant, nous filions plus vite que le vent au sommet d'une sorte de digue d'eau, propulsée au milieu d'un grandiose paysage. Toutes les îles de Guama se déployaient autour de nous, et je pouvais moi-même entrevoir au loin les montagnes indéfiniment étirées de La Majeure, qui se déplaçaient par rapport à nous. A une telle vitesse, le passage vers la mer de Clotone ne serait pas une question d'heures, mais presque de minutes !       <br />
       Pour me préparer à toute éventualité, je m'étais hâté d'enfiler le pantalon collant de peau de phomard ainsi que les mocassins montants qui l'accompagnaient. Passer la camisole était une autre affaire : je me battis avec les bras élastiques bien trop étroits et je crus ne jamais y arriver. Enfin, ce fut la cagoule, que je rabattis  aussitôt en arrière, pour ne pas mourir de chaleur. Je sanglai également un ceinturon réglementaire de voltigeur zwölle, avec son poignard denté et sa dague effilée.  Des armes d'égorgeur... qui pourraient hélas se révéler indispensables.        <br />
       Je revins à mon poste d'observation. La ligne de crête de La Majeure s'était abaissée sensiblement, ce qui signifiait que nous dépasserions bientôt le Cap Charbin. Hrulich ordonnerait sous peu de plonger dans la pente Nord du Dragon, profitant de l'élan pour s'avancer le plus loin possible au milieu des passes de Clotone.        <br />
       Il devait être six heures du soir (l'Aurée, en termes locaux), et la nuit ne tarderait pas, mais la flotille aurait bien du mal à ne pas être repérée par les milliers de pêcheurs zigônois qui hantaient les bancs poissonneux de Bianiche, à la croisée du Dragon et du grand chenal de Clotone. Il est vrai que, surbaissés et dotés de petites voiles en dorsales de requins, les Transdragons pouvaient, de loin, passer pour une horde de Danseurs d'eau. Même dans ce cas, les messages se mettraient à vibrer au vent. Des milliers de fanions répercuteraient la même question d'une barque à l'autre, d'un galion à l'autre, jusqu'aux môles d'observation de Clotone et de Cap Charbin : "des Danseurs d'eau égarés se précipitent dans la mer de Clotone. On n'a jamais vu cela ! Qui peut s'approcher le fasse ! Qui sont ces gens ? Qui sont ces gens ?"       <br />
              <br />
       Je connaissais cependant la lenteur des réactions des fonctionnaires clotonois. Avant qu'une escadre de Garde-Côtes ne se mette en branle pour aller à la rencontre des intrus, la nuit serait passée. Et, au petit matin, la formation de soixante transdragons aurait rejoint l'objectif que je leur soupçonnais : le banc de Dysme !        <br />
              <br />
       Mortone Trug devait être né sous l'étoile de la Chance. Lorsque la flottille eût dévalé les turbulents effluents qui se dispersaient à Bianiche, elle pénétra un coton épais et doux. Les courants chauds venaient dégorger paresseusement à la surface, et la mer fumait, littéralement. Ce phénomène, appelé "Ouatée", servait exactement les objectifs de l'escadre zwölle. Tout devenait opaque à deux cent mètres, ce qui ralentirait considérablement la communication entre les pêcheurs locaux tout en maintenant la visibilité proche, pour de petits navires très maniables.        <br />
       Pour moi, la chose présentait un autre avantage : elle permettrait à Hrulich et à Bubert de procéder à mon "largage", dans des conditions de discrétion optimale.        <br />
       Bientôt ce dernier vint ouvrir ma porte.       <br />
       —J'ai confectionné un coffre, Handjo... Il est déjà à la traîne du navire. Tu n'auras qu'à te laisser glisser le long du cordage, et le couper quand tu le jugeras bon.       <br />
       —Je te remercie, Bubert, tu me sauves ! Je te revaudrais cela, sois-en sûr , à la première occasion.       <br />
       —Tu ne me dois rien. C'est à ma haine pour le Ministre que tu dois mon attitude... et à mon amitié pour Hrulich, qui semble te considérer comme un honnête homme.  Il n'arrête pas de répéter que tu es le véritable inventeur de ces extraordinaires bateaux !         <br />
       Il secoua sa tête massive.       <br />
       —Je ne comprends pas le Prince ! Vouloir mettre à mort un bienfaiteur de la patrie !       <br />
       —Le Prince n'est pas au courant, Bubert, mentis-je à nouveau.       <br />
       —Comment ? Mais le message des Officiants de Minouïr...       <br />
       —Tu crois les Officiants ?  Ne sont-ce pas des membres du Ministère ?       <br />
       —Tu as raison ! Je n'y avais pas pensé. Le Prince est bien mal entouré...        <br />
       ¬—Oui, si ce n'est pas pire ! Ne t'inquiète pas, je chercherai à parler au Prince dès que ce sera possible, et je ne t'oublierai pas ...       <br />
       —Merci.       <br />
       —Où sommes-nous ?       <br />
       —Je ne sais pas. C'est Hrulich, qui est le marin. Il viendra te prévenir du moment où tu devras courir à l'arrière et te mettre à l'eau. Adieu, maintenant !       <br />
       —Salut !       <br />
       Bien au dessus de la brume posée sur l'eau, le ciel avait pris devant nous une somptueuse couleur violette, en miroir du coucher de soleil, auquel nous tournions le dos.  Si le cap du bateau ne changeait pas, je devrais nager au nord, c'est-à-dire à angle droit du sillage, sur bâbord. J'espérais que les nuées allaient se dissiper et que je pourrais longtemps voir la masse sombre des îles se détacher du ciel. Ensuite, avec de la chance, il y aurait les étoiles.        <br />
              <br />
       Le temps me sembla long. Un coup bref au hublot. Je sortis, pour voir la silhouette élancée de Hrulich marcher rapidement vers l'arrière du "Prince n°II". Il se retourna et m'adressa un geste furtif.  Je le rejoignis, accroupi derrière un gros treuil.  Il me désigna la corde qui filait dans le sillage mousseux.       <br />
       —Voila !  Tu es à peu près à hauteur de Mirandol, à cinq ou six kilomètres des falaises... Ne t'en approche pas trop avant d'être en vue de l'embarcadère...       <br />
       ¬—Ne t'inquiète pas, je connais les lieux !       <br />
       —Alors, bonne chance ! dit-il à voix basse.       <br />
       —A toi aussi ! Je te revaudrai cela, mon Ami !       <br />
       Il eût un geste, pour minimiser l'importance de ce qu'il faisait.        <br />
       —Dis-moi encore, si tu le peux... Vous vous rendez bien sur Dysme ?       <br />
       Il hésita, un instant seulement. Puis il haussa les épaules :       <br />
       —Bien sûr ! Tu le sais bien. Je ne trahis aucun secret, puisque c'est TON programme, Handjo !       <br />
       —Oui... Sauf la vitesse avec laquelle vous l'avez réalisé !       <br />
       —CELA, c'est la le génie de Mortone Trug !       <br />
              <br />
       —Adieu !       <br />
       —Non, à bientôt !       <br />
              <br />
       J'enfilai les gants de peau, mis en place la cagoule, et me laissai glisser dans l'eau noire et filante, sans ressentir le moindre froid. Hrulich n’était plus qu'une mince forme noire au dessus de l'eau, loin au devant. Ma main tenant le câble toucha bientôt la masse du coffre, cachée par la vague qui précédait son mouvement. Tâtonnant dans un courant violent, je découvris des poignées sur son pourtour, enveloppé d'un boudin caoutchouteux. J'assurai ma prise, puis, je saisis mon  poignard et tranchai la corde.        <br />
       Tout s'immobilisa au milieu de l'immensité liquide. Je demeurai inerte, le visage caché par le coffre, priant pourqu’il passe pour une souche.       <br />
       Les autres Transdragons silencieux passèrent autour de moi, chacun parfaitement identique au précédent, sinon la petite figure de proue, personnalisée aux armes du chef de chaque commando embarqué. Puis les lumières des poupes s'enfoncèrent dans la nuit, comme celles d'une procession, et je me retrouvai  seul avec mon coffre-bouée.          <br />
        En m’orientant vers la côte, j'espérai de tout coeur que ma tenue en peau de phomard n'attirerait pas quelque traquard gourmand dans les parages.       <br />
              <br />
              <br />
       La mer de Clotone, débonnaire, presque lascive, n'opposait pas grande résistance à ma nage. Je parcourus une centaine de mètres avant de prendre un repos de plusieurs minutes. Puis je recommençai, nageant et ensuite m'accrochant au coffre. Parfois, bien isolé de la bise par ma combinaison de peau, je m'allongeai sur son couvercle, dans lequel était aménagée une petite trappe aux bords étanches. La soulevant, j'avais accès à une calebasse d'eau douce, et à du saucisson de chevirelle. Cette nourriture énergétique me permit de supporter une épreuve dont la fatigue se surimposait à celle, bien plus traumatisante, dont j'avais ressuscité seulement la veille.        <br />
              <br />
       Les reliefs accentués de La Mirande approchaient, me prenant sous leur ombre protectrice, et bientôt j'entendis le ressac au pied des falaises obscures. Je pris tout mon temps pour diminuer la distance qui me restait à parcourir : je préférais que l'accostage s'effectuât à la lumière du matin, ce qui me permettrait peut-être de repérer la petite plage de Boutophane, le minuscule hameau de pêcheurs situé dans une enfractuosité des falaises rouges de la rive sud de La Mirande. Je pourrais du même coup vérifier si le chemin des douaniers, qui serpentait au milieu des roches abruptes, était libre d'accès jusqu'à la prairie dévalant la pente depuis la grande piste des Courses. Auquel cas, je n'aurais qu'à le remonter à pied, puis à rallier le domaine de la Conque.       <br />
       Mais que faire, ensuite ? Malgré le temps que j'avais eu à consacrer à la question, je n'étais pas encore fixé sur une réponse. Tout dépendrait de l'état d'esprit de la population, et surtout des différentes sortes de fonctionnaires que je rencontrerais sur mon passage. Dans le cas —possible mais incertain— où Phial aurait été normalement reconnu Minus par le Villacope Mulibron Oriflan, et où la passation des pouvoirs s'effectuerait correctement, je n'aurais pas le plus petit problème. Mon ami me ferait quérir par une escorte à l'endroit où je déclarerai ma présence.        <br />
       Mais les choses iraient-elles aussi bien ? Le Villacope avait opposé tant de résistance à l'élection minusale, il avait manifesté tant de volonté de nuire à Phial au cours de son ascension, qu'il était douteux qu'il acceptât maintenant de plein gré de transférer ses prérogatives et de limiter ses privilèges. Bien au contraire, Mulibron avait sans doute dû profiter du désarroi provoqué par la nouvelle de l'attaque de Hirpan, l'îlot sacré, pour semer la zizanie, voire pour tenter d'invalider l'élection ou même susciter un gouvernement d'exception, comme il en avait le droit en cas d'extrême urgence.         <br />
       Si  Mulibron était de mêche avec les Zwölles (ce qui était possible, mais dont je doutais encore), il s'opposerait de toutes ses forces à la remise des leviers du pouvoir à Phial. Dans ce cas, je devais m'attendre à ce que les milices villacopales soient sur le qui-vive, cherchant à intercepter toutes les nouvelles, à intimider  les loyalistes,  et à s'assurer de tous ceux qui pourraient venir renforcer le camp de leur ennemi. Il se pouvait même qu'ils aient des ordres spéciaux me concernant, car le Villacope savait que je représentais pour lui, de par mes connaissances particulières, un danger tout particulier. Mais comment savoir tout cela, avant le premier contact avec des habitants ?        <br />
       Le mieux était de m'introduire incognito, vêtu des habits de marin zigônois que Hrulich avait déposé dans le coffre, et de m'informer dans quelque taverne de l'état du baromètre politique, avant de me dévoiler. Peut-être pourrais-je aussi faire prévenir discrètement Phial en remettant à un jeune désoeuvré un message à lui transmettre.        <br />
              <br />
       Mes pensées furent soudain suspendues. Je venais de voir dans le petit jour, au ras des flots, l'aileron d'un énorme traquart qui venait dans ma direction.       <br />
        N'eut été la cagoule élastique qui enserrait ma tête, mes cheveux se seraient dressés sur mon crâne, comme les poils d'un chat terrorisé. Fébrilement, je cherchai dans la trappe les plaques de mica entourées d'hévéa, qui formaient de grossières lunettes de vue sous-marine et les ajustai sur mon nez. Bravement, (mais les tripes nouées), je me libérai de la corde me rattachant au coffre, comptant sur la faiblesse du vent et du courant pour le rattraper en quelques brasses, puis je m'avançai à la rencontre du monstre. Surpris, le poisson-pilote, un sargasson du plus beau rouge-vif, décrocha en me voyant arriver, non sans émettre un craquètement continu.         <br />
       Le mufle arrondi de la lourde masse grise surgit de la pénombre. Je fonçai sur elle et la martelai de coups de poings. Les petits yeux latéraux protubérants louchèrent d'étonnement, puis clignèrent de douleur et le traquart fit un mouvement de côté. Aussitôt je me rejetais en arrière, craignant autant la gifle mortelle de sa large caudale, que la morsure de ses dents, longues comme des faux. Mais je savais qu'il n'abandonnerait pas la source de l'appétissante odeur qui l'avait attiré dans ces lieux, aux cris de son petit compagnon l'encourageant à la curée. Il me fallait encore faire preuve d'intrépidité. Je me jetai à la poursuite du terrible carnassier. Dégageant mon poignard de ma ceinture, je saisis l'extrémité supérieure de la queue et la tranchai d'un seul coup.       <br />
       Toute la mer sembla s'ébranler. Je fus tordu, plié, rejeté dans des remous d'une rare puissance, tandis qu'un nuage jaunâtre se répandait dans le sillage du traquart.  Des marins m'avaient expliqué ce qui allaient suivre :  la bête stupide fuirait quelque temps un invisible ennemi, puis l'odeur de son propre sang  parviendrait à ses narines, par quelque mystérieuse propagation des molécules, plus rapide que son propre déplacement. Irrésistiblement capté par ce fumet délicieux, elle se recourberait sur lui-même pour atteindre l'organe blessé. Le prenant pour une frétillante friandise, elle ouvrirait la gueule, déployant trois rangée de quarante lames  dentelées, et la refermerait sur son propre corps, se dévorant allégrement la nageoire. Désormais incapable de se diriger , le traquart se mettrait à vagabonder, perdant son sang en quantités massives, ce qui attirerait sur lui l'attention de congénères, jamais très éloignés. Ainsi finirait un seigneur de la mer...       <br />
              <br />
       Je n'attendis pas la conclusion du drame, et m'élançai à la surface, pour retrouver mon précieux îlot flottant. Par bonheur, la mer, suspendue entre la brise de terre et les alizés endormis, s'était faite d'huile, et ce fut un jeu d'enfant que de rejoindre le coffre sur lequel je m'allongeai, épuisé.       <br />
       Il faisait maintenant plein jour et les houglars bavards se laissaient tomber jusqu'au ras de flots avant de remonter, bec visant le zénith, criant leur plaisir d'exister.  Le visage boursouflé par la froide humidité, je ne pouvais pas en faire autant, et je décidai de rallier la terre en ramant, les deux bras plongeant dans l'onde, sans même soulever les épaules de ma planche de salut.        <br />
       Bientôt je distinguai dans l’aube cotonneuse les piliers irréguliers de l'appontement de  Boutophane, et les barques mouillées alentour. Mes souffrances maritimes allaient connaître leur terme. Et j'espérai ardemment que personne ne serait au rendez-vous.       <br />
              <br />
       Le vieux ponton était effectivement désert. Cela, en soi, était étonnant, car les campagnes de pêche commençaient ordinairement dès la pique du jour.        <br />
       Je me hissai sur les planches mal équarries et j'utilisai mes dernières forces pour tirer le coffre au sec.        <br />
       Il ne fallait pas rester là. J'avisai une encoignure entre deux pans de la falaise,  à l'abri de la vue des passants, où je pourrais me revêtir de la tenue de marin.         <br />
       A peine m'étais-je coiffé de la casquette traditionnelle du Zigônois, qu’un bruit attira mon attention. Je risquai le nez hors de mon refuge, pour découvrir dans la brume légère, la frèle silhouette  d’un vieillard avançant à petis pas rapides sur l'appontement.        <br />
       D'où pouvait-il venir ? Je ne l'avais pas vu descendre du sentier des falaises et il semblait venir de débarquer. Or je n'avais observé ni navire ni barque à proximité du ponton. Quel était ce sortilège ?  Etait-ce un pêcheur à la ligne, embusqué sur une planche, entre deux piliers, et que je n'aurais pas vu ?       <br />
       Le vieil homme marchait pieds nus, et ses épaules étaient couvertes d'une grossière toile grise mais celle-ci laissait entrevoir une tunique immaculée au col brodé d'or. La noblesse de son visage à la barbe vaporeuse indiquait également une personnalité exceptionnelle.  Parvenu à ma hauteur, il s'arrêta, s'appuyant sur sa canne ouvragée pour reprendre haleine.        <br />
       ¬—Bonjour, Jeune homme !       <br />
       —Bonjour, Grand-Père. Vous êtes bien matinal, ajoutai-je prudemment.       <br />
       ¬—Ces mocassins de phomard sont-ils confortables ?        <br />
       ¬—Euh... Pas vraiment... Mais je n'en ai pas d'autres.        <br />
       —Bien utile pour la nage, en tout cas...       <br />
       —On le dit.       <br />
       Le vieil homme rit, découvrant trois dents  tremblantes.        <br />
       —Quant à moi, je dispose heureusement de quelques savoirs anciens qui permettent de se déplacer sans trop se mouiller...        <br />
       —Ah ? m’enquis-je poliment (bien que pressé de voir disparaître le vieux bavard).       <br />
       —Oh, je ne m'en sers pas fréquemment.  Je peux bien vous avouer que je n'y avais pas eu recours depuis ma jeunesse. Mais, parfois, l'urgence prime sur l'inconfort...       <br />
       —Je suis d'accord avec vous. D'ailleurs, il faut que je parte.       <br />
       —Vous allez à la pêche ?       <br />
       —Non, je reviens de pêche.       <br />
       —Vous ne semblez pas chargé de nombreux poissons.       <br />
       —Hélas, non, pas ce matin !       <br />
       —Pourtant, il y a au large un banc de millions de Sartielles, qui sautent en tout sens. Elles sont à la fête... Je crois qu'elles mangent les restes d'une bataille de traquarts.       <br />
       —Mmm, vous êtes bien informé, Monsieur, m’étonnai-je.        <br />
       —Jamais assez, jeune Homme.        <br />
       Mais je vous laisse. Je dois me rendre à un rendez-vous de la plus haute importance, dont dépend la survie de l'archipel . Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous êtes heureux, pauvres pêcheurs, en ces heures de bouleversement cosmique !       <br />
       —Bouleversement cosmique, de quoi voulez-vous parler , noble vieillard ?       <br />
       L'interessé remua la tête et soupira :       <br />
       —Hélas, je ne puis vous en dire davantage; mais sachez que la folie des hommes ne connaît plus de bornes, ces temps-ci !        <br />
       ¬—Je ne sais pas à quoi vous faites précisément allusion, dis-je, mais je pense que vous n'avez pas tort.       <br />
       —Que le Grand Equilibre puisse encore vous protéger !  Adieu !       <br />
       —Adieu.       <br />
       Le vieillard attaqua la pente avec une énergie surprenante et bientôt il disparut à ma vue au sommet de la falaise.        <br />
       —Sapituile ! Quel phénomène ! Un ermite ou un sorcier égaré ?   Quoi qu'il en soit, il est en meilleure forme que moi !       <br />
       Rusant avec les contractures qui prétendaient changer mes jambes en bois, je m'équipai lentement, avant de grimper à mon tour. J’enroulai la corde à ma taille, y cachai dague et poignard, passai la calebasse en bandoulière et... terminai le saucisson. Voila, j'étais prêt, courbatu mais valide.        <br />
       J’attaquai la pente sans trop me presser, mais mon coeur battit lorsque je vis le casque d'un garde villacopal à quelques mètres du bord de l'a-pic, devant la borne marquant le domaine de la Conque.       <br />
       Impassible, j'avançai vers lui, prêt aux explications les plus hasardeuses. Chose curieuse, l'homme semblait ne pas me voir. Son attention était concentrée en un point lointain situé devant lui. Suivant son regard, je constatai qu'il était fixé sur une petite chevirelle broutant l'herbe tranquillement, attachée à un piquet.  Lorsque je passai devant le garde, son intérêt pour le placide animal ne se démentit point, et je n'insistai pas, me contentant de m'esquiver d'une démarche nonchalante —mais néanmoins  rapide.        <br />
       Après coup, je me demandai si le vieillard qui m'avait précédé n'était pas pour quelque chose dans l'espèce d'hypnose où se trouvait visiblement ce factionnaire, bizarrement passionné de races caprines.  Ce serait une chose à éclaircir, mais PLUS TARD !       <br />
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       Toujours méfiant vis-à-vis d'autorités locales qui pourraient manifester de l'inimitié à l’égard d'un prétendu confident du nouveau Minus, je décidai d'éviter l'allée principale menant au champ de course, et contournai celui-ci par l'est, au milieu des cultures du domaine de la Conque. Le blé rouge à maturité venait d'être coupé ras, et ressemblait à une vaste serviette de velours posée à sêcher en travers de la pente.       <br />
       J'avisai un pilier solitaire sur une éminence. Il marquait l’entrée d’un chemin caché entre deux rangées d’arbres taillés surmontant la colline comme les crins d’une énorme échine de cheval. Au loin s'y profilait une belle grange aux rouleaux de paille bien rangés. Une toute petite voiture bleue, décorée aux armes conquoriales, vint bientôt à ma rencontre, occupée par deux énormes paysans sanguins à chapeaux sur les yeux.       <br />
       —Bonjour, fit le conducteur à la fenêtre, qui arrêta les meyots de l'attelage. Vous-vous êtes sans doute perdu, Marin...  Cherchez-vous quelque chose ?        <br />
       — Signour, vous êtes fort aimable. La vérité est que je tente de rallier l'embarcadère de Mirandol, afin de prendre le traversier pour la Ménisle.       <br />
       —Ah, vous tombez mal, Marin. Les fêtes Minusales se déroulent en ce moment au champ de courses, et l'île est coupée du monde, par mesure de sécurité. Vous devrez attendre demain ou même après-demain. Mais voulez-vous que nous vous conduisions à Mirandol ? Vous pourrez sans doute y trouver un lit dans une taverne.       <br />
       —Je vous remercie de tout coeur, je crois que c'est une bonne idée.       <br />
       Je me tassai à l'arrière de la voiture, entre un baquet d'alevins et une botte d'ivraie. Chemin faisant, je m'informai sur les événements en cours.        <br />
       Les hommes, fermiers de leur état au service de la Conque dont ils avaient la charge de nourrir les membres les plus éminents (juges élus et professeurs de droit) ne savaient pas grand chose, sinon que la majeure partie de leur récolte de céréales et de légumes, ainsi que quantité de volailles, avaient été emportées pour les agapes qui se dérouleraient en soirée sur la pelouse sacrée des trois Chènes Cercopses . Auparavant, le nouveau patriarche (coopté après la mort du vieux Furhion) aurait adoubé Phial d'Atoy, le Minus récemment porté au pouvoir. Celui-ci ferait à son tour acte d'allégeance à l'autorité sacrée, puis il présenterait aux Ordres et aux Professions, les principaux collaborateurs qu'il s'était choisis, ainsi que les hauts fonctionnaires nommés dans les divers postes du pouvoir.        <br />
       —J'espère qu'il ne placera pas Wiril Braighcht à l'Agriculture... dit le conducteur, nous subirions la dictature de la mauvaise graine...       <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Les grains de blé que le clan des Braighcht fournit ne sont pas de première qualité. Ils sont souvent mêlés de mauvaises herbes. Cela nous nuit, parce que, sur les terres de la Conque, nous sommes obligés de produire la meilleure farine. Nous sommes donc contraints de nous servir de nos propres semences, ce qui limite la part consommable. Vous comprenez ?       <br />
       —Je crois, dis-je. Vous aimeriez que Cicéole produise de bonnes semences, et vous les vende, ce qui libérerait toute votre récolte.       <br />
       —Vous avez compris, Marin.         <br />
       —C'est donc peut-être vous qui devriez être conseiller du Minus...       <br />
       L'homme et son compagnon éclatèrent de rire.       <br />
       —C'est une excellente suggestion, dit enfin le conducteur essuyant les larmes de ses yeux, mais nous n'avons point l'oreille des hautes instances.       <br />
              <br />
       Nous rejoignîmes l'avenue principale accédant au champ de courses, et je constatai, de l'intérieur du modeste véhicule, que l'agitation était à son comble.        <br />
       Une foule bigarrée était assemblée là, dans l'attente de quelque chose. Des groupes de gens excités, marchaient d'un pas décidé, cherchant le contact avec une double rangée de gardes villacopaux, qui ne laissaient passer les personnes qu'au compte-goutte. On entendait partout des exclamations, des récriminations. Sifflets et lazzi s'élevaient en réponse aux appels au calme. L'atmosphère était houleuse, hérissée comme le pelage d'une panthère pendant l'orage.       <br />
       Notre carriole s'immobilisa derrière un attroupement plus conséquent. Il était temps que je vienne aux informations, et que je mesure mes chances de rejoindre Phial sans encombres.       <br />
       —Que se passe-t-il ?  demandai-je à un passant, revêtu des insignes de l'ordre des artisans.       <br />
       —Oh, les gardes du Villacope ne veulent pas laisser entrer tous les représentants des ordres pour la cérémonie de l'adoubement. C'est un scandale ! Personne ne respecte plus la tradition. Et le nouveau Minus semble laisser faire ! Il va y avoir une émeute.       <br />
       —La seule police est celle du Villacope ?       <br />
       —Oui, car la milice minusale n'est pas encore constituée.       <br />
       —La seule force armée au service du Minus est donc fournie par le Villacope ?       <br />
       L'homme me regarda avec attention, puis son visage, voyant ma tenue, s'éclaira.       <br />
       —Oui, Marin, tu as saisi :  Oriflan Mulibron sait qu'il va être destitué dans peu de temps. Il traîne les pieds et tente de freiner le rassemblement des Peuples. Le vieux sagoupiard espère que si ses partisans sont majoritaires dans l'assemblée de l'autel Cercopse, il pourra faire nommer ses gens, ou du moins ralentir l'élection de personnes qu'il ne contrôle pas...       <br />
       —Tout le monde est au courant de ces manoeuvres ?       <br />
       ¬¬¬¬—Bien sûr ! Mais c'est un dur à cuire. Cela fait plus de dix ans qu'il est l'unique patron de Clotone. Alors tu penses qu'il ne veut pas lâcher les rènes comme cela. De plus, il déteste personnellement Phial d'Atoy, le nouveau Minus.        <br />
       —çà suffit ! Allons casser la figure à ces gardes ! hurla un gros homme,  portant la tenue de cuir mauve des dockers du grand bassin.       <br />
       —Non ! répartit l'artisan. C'est une mauvaise tactique, Camarade !        <br />
       —Mais c'est une insulte publique aux Peuples ! Nous avons le droit d'assister au couronnement !       <br />
       —Certes, mon Ami, mais Oriflan n'attend qu'une provocation pour faire fermer l'enceinte. Et si la cérémonie a lieu à huis-clos, il pourra vraiment faire ce qu'il veut...       <br />
              <br />
       La foule se dégageait devant nous et la voiture se mit à rouler au pas. Comme je l’anticipais m'approcher de Phial ne serait pas aisé.       <br />
       —Dites, brave Artisan, existe-t-il des ordres, ici, ou des groupes, qui soutiennent le Villacope ?       <br />
       L'homme me regarda à nouveau avec des yeux grands comme des glossules.       <br />
       —Etrange question, Marin. Serais-tu toi-même un partisan de ce vieux phomard gluant ?       <br />
       —L’Equilibre m'en garde, mais voyez-vous, je suis étranger, et j'aimerais reconnaître un peu les partisans et les ennemis...       <br />
       Le visage de mon interlocuteur refléta la perplexité, puis il prit le parti de sourire.       <br />
       —Je savais que les Zigônois étaient des malins ! Tu veux savoir qui est qui, pour mieux vendre tes poissons... ou ta cargaison de thrombes, n'est-ce pas ? fit-il en clignant d'un oeil complice.       <br />
       —Je n'ai pas nié qu'il fût vrai que cela soit faux...       <br />
       —Eh bien, dit l'homme après avoir réfléchi sans succès au sens de mes propos, regarde par exemple ces gens en gris : ce sont les fonctionnaires du Villacopat. Tu peux être certain qu'ils sont de farouches partisans de leur maître, qui les entretient en grand nombre et pour de vertigineux émoluments. Ils ont sans doute fort à perdre avec Phial d'Atoy...       <br />
       —Celui-ci n'aime donc pas les fonctionnaires ?       <br />
       —A vrai dire, dit l'homme en se grattant la tête, je n'en sais fichtre rien ! Le nouveau Minus n'a encore rien dit de sa politique. Peu de gens l'ont déjà vu et savent à quoi il ressemble.        <br />
       —Je te remercie, Artisan, et te souhaite de pouvoir entrer...       <br />
       —Cela, je ne l'espère plus guère... Adieu, Marin.       <br />
              <br />
       Nous sortîmes enfin de la zone populeuse, et nous parvînmes en vue de la courtine qui fermait tout le parc, le séparant de la ville profane. Profitant d'une émergence de roche, elle s'épaississait en cet endroit pour former la poterne de la Tour de Roc, la terrible prison.        <br />
       Je ne souhaitais point repasser devant la garde armée au service du Villacope, et je demandai à mes sympathiques fermiers de me laisser à l'intérieur du parc.        <br />
              <br />
       Je revins sur mes pas et je m'assis sur une souche à l'ombre d'un bosquet tout frémissant de vent du large.       <br />
       Ma situation était étrange : j'étais l'un des "aides de camps" de la nouvelle autorité impériale de l'archipel, et pourtant je ne pouvais pas la rejoindre sans en passer par le contrôle de son beau-père... et plus grand ennemi ! Bien pire, je subodorais que ce contrôle me serait franchement  hostile, car le Villacope Mulibron Oriflan, bien que père de la tendre (et laide) épouse de mon ami Phial, n'avait visiblement pas renoncé à empêcher son beau-fils d'exercer tout pouvoir réel. Si l'hypothèse d'un complot zwölle pour se saisir du pouvoir était sérieuse (et j'étais bien placé pour le savoir), je pouvais même m'attendre à ce que Oriflan adhère à la conjuration et fasse tout son possible pour bloquer tout acte de Phial, le rendre aveugle et sourd, avant que ne survînt la catastrophe... Il était dès lors de plus en plus concevable que je sois tout bonnement arrêté au contrôle.       <br />
         J'observai les passants : les déçus  se dirigeaient vers la sortie, laissant hautement connaître de leur ressentiment, tandis que les entrants étaient encore pleins d'espoir et de suffisance.        <br />
       Un homme en gris s'approcha et passa devant moi, me jetant un bref regard indifférent.        <br />
       Je n'avais pas cillé, mais moi, je l'avais reconnu : c'était Glavial Mollé, un triste avocaillon de l'écurie de Braighcht, qui avait tenté de faire éliminer Phial de la course minusale en colportant publiquement des rumeurs fallacieuses !        <br />
       Comment cet homme avait-il réussi à revenir à la surface, s’il avait été puni de sa traîtrise ? La réponse était inscrite dans son uniforme couleur fer et son badge noir, réservé aux officiers de l'entourage du Villacope.        <br />
       Je suivis Mollé qui se dirigeait droit vers l'entrée réservée aux personnalités. Je le rattrapai de justesse avant qu'il ne passe le barrage et l'interpellai.       <br />
       —Maître Mollé  s'il vous plaît ?       <br />
       L'avocat se retourna, les sourcils froncés au dessus des petites billes de plomb de ses yeux.       <br />
       —Je vous connais ?       <br />
       —Non, Signour.       <br />
       (Ma barbe maintenant fournie, mon visage buriné par le soleil, me mettaient, je l'espérais, à l'abri de son souvenir). J'accentuai mon accent de La Majeure et jouai le grand jeu :       <br />
       —Quelqu'un vous demande, de la part de qui vous savez... c'est urgent.       <br />
       Intrigué, Mollé s'approcha de moi et se pencha, parlant entre les dents.       <br />
       —Parlez moins fort, voulez-vous ? Qui me demande ?       <br />
       —Mon client ne m'a pas donné de nom, mais il a dit que le Villacope devait absolument être informé d'une certaine opération en cours...       <br />
       —Chhht, siffla Glavial, soudain pâle. N'en dites pas plus... Menez-moi vite à votre... client .       <br />
       Sans un mot, je précédai l'homme sur le chemin du bosquet. Parvenu à l’orée, j'obliquai sous le couvert, marchant assez vite pour le distancer quelque peu. Je me cachai derrière le tronc énorme d'un agra et en fis rapidement le tour pour surprendre Mollé par derrière.        <br />
       Une clef autour du cou, et je le mis à genoux, la dague contre l'artère de sa gorge.       <br />
       —Enlève ta veste et ton pantalon, où je le fais moi-même après t'avoir tué, crapule !       <br />
       —Que... que voulez-vous ? balbutia l'homme, désorienté. De l'argent ? Je n'en ai pas sur moi.       <br />
       —L'argent ne m'intéresse pas. Juste ta tenue... Dépèche-toi, mon temps est précieux.       <br />
       L'effroi n'empéchait pas Glavial Mollé de réfléchir à toute allure.       <br />
       —Vous voulez...  entrer dans l'enceinte ? Vous représentez un ordre, et vous...       <br />
       —Tais-toi, et active, ordonnai-je en le piquant légèrement.       <br />
       Cette fois, il obéit en silence, et se retrouva en caleçon et en chemisette à fleurs. Je me saisis de ses propres lacets et lui nouai très serré autour des poignets, croisés derrière le dos. Puis j'en fis autant avec ses chevilles.       <br />
       Tandis que je troquai le costume de marin contre son uniforme gris moiré de haut fonctionnaire, il tenta une autre diversion  :       <br />
       —Vous avez tort de vous en prendre à moi. Je suis très proche du Villacope, et je peux vous faire condamner facilement. En revanche, si c'est seulement entrer que vous voulez, ce n'est pas la peine de vous mettre dans une telle colère. Je puis vous faire pénétrer l'enceinte sous ma protection...       <br />
       —Pour que vous me fassiez arrêter par les sentinelles !  Je ne suis pas idiot !       <br />
       —Non, non, vous ne comprenez pas ! Je suppose que vous êtes mécontent du régime et que vous voulez faire valoir vos légitimes revendications ...       <br />
       —C'est cela.       <br />
       —Bon, alors, vous vous méprenez. Le Minus n'est pas un homme à se laisser fléchir par ce genre d'approche. C'est lui qui vous fera jeter dans la tour du Roc ! Vous allez  droit au malheur, Signour, je vous le garantis.       <br />
       Me voyant me pencher sur lui avec l'écharpe que je comptais lui enfourner dans la bouche, il tenta encore de parler :       <br />
       —Non ! Arrêtez !  Si vous voulez vous attaquer à quelqu'un, que ce soit directement Phial d'Atoy !       <br />
       Je suspendis mon geste.       <br />
       —Comment, que veux-tu dire ?       <br />
       —Je peux vous aider à vous approcher de lui et à ... l'attaquer, si vous voulez ...       <br />
       —Quoi ? tu te prèterais à un attentat ?       <br />
       —Mon rôle n'est pas d'empêcher les personnes décidées de s'en prendre à un... à un tyran, et je...       <br />
       —Tu as assez parlé, maintenant.       <br />
       Malgré ses protestations énergiques, je lui ouvris les mâchoires et l'obligeai à engloutir le baîllon. Puis je le traînai contre un arbre et l'y ficelai avec un morceau de ma corde.        <br />
              <br />
       Au petit poste situé en avant des entrées du champ de courses, la garde villacopale ne fit aucun geste pour m'arrêter. L'officier me salua et je lui répondis d'un geste distrait. Je suivis le mouvement  et grimpai sur l'estrade médiane qui courait tout le long de l'immense ellipse de pierre. Je savais qu'elle se situait au niveau de "la maison civile",  cet arche qui enjambait le côté oriental de la piste, et sur lequel le Minus, le Patriarche et le Villacope se présenteraient pour les acclamations, après l'adoubement. Il était plus prudent de les attendre à cet endroit que de  rejoindre Phial pour la cérémonie, qui devait maintenant être presque terminée. Les gardes feraient la chaîne autour des officiels et il serait impossible de me faire reconnaître du Minus. Une autre raison militait en faveur de la solution que j'avais retenue : je connaissais mieux que d'autres la structure des lieux, pour y avoir vécu des épreuves sortant de l'ordinaire . Si l'on en n'avait pas changé la disposition depuis la course, je saurais éventuellement retrouver certains passages secrets pour couvrir ma fuite.        <br />
              <br />
       La plate-forme de l'arche, couverte d'une élégante galerie de colonnes doriques, était close d'un mur de marbre où était pratiquée une haute porte de bronze... celle-là même que j'avais vue naguère abattue sous les coups de boutoir d'un monstrueux Thrombe en état de folie furieuse. Pour le moment, les battants étaient entr’ouverts, et de nombreux frères du patriarcat allaient et venaient, mettant la dernière main aux aménagements protocolaires. Ce n'était pas le moment d'hésiter. J'avançai, l'air décidé, et entrai dans la salle de la "maison civile".       <br />
       Les cinq trônes (deux pour Phial et son épouse, les autres pour le Villacope, le Patriarche et le Vice-Minus désigné par les Magdes) étaient placés sur une estrade surélevée qui courait le long des balustres, à l'aplomb de la piste, face aux gradins déjà remplis de spectateurs. Le long de l'autre paroi, on avait installé, sur une table de longueur démesurée, des brocs d'or et d'argent, emplis de la plus fine glône, ainsi que des centaines de plats de mets raffinés.        <br />
       Je n'eus pas le temps de m'attarder. Une voix aigre s'éleva, cinglant l'air :       <br />
       —Qui a laissé entrer un Villacopiste ? Nous avions pourtant bien dit : personne, sauf les frères ordinaires !        <br />
       Je me retournai et vis un petit homme au long nez, l'oeil étincelant, qui me regardait, les bras croisés, courroucé comme un coq.       <br />
       Je le reconnus instantanément : Fourret ! le petit acolyte du jeune Homer Benjou !        <br />
       Ce ne pouvait être qu'un ami. Je m'élançai vers lui.       <br />
       —Mais jetez ce type dehors, avant qu'il ne m'agresse ! cria le petit homme, hystérique.       <br />
       De solides moines confluèrent, retroussant leurs manches.       <br />
       —Fourret ! criai-je, tu ne te souviens pas de moi ?       <br />
       Le nain se figea sur place et darda son regard de feu dans ma direction.       <br />
       —Non...        <br />
       —Imagine que je n'ai pas de barbe et que le soleil ne m'ait pas tanné le cuir !       <br />
       —Soubirlousse ! cette voix... Elle me dit quelque chose !       <br />
       —Et le mot "antho", tu ne t’en souviens pas ? C'est pourtant toi qui l'a trouvé !       <br />
       —Bigrefroune ! Tu es le jeune homme qui accompagnait Phial d'Atoy, pendant la course minusale ! Augustin, c'est cela ?       <br />
       —Chhtt ! Tais-toi, Fourret, ne prononce pas ce nom là...       <br />
       —Que fais-tu ici, mon ami ? C'est très dangereux !  dit le petit homme écartant d'un geste les acolytes, et m'entourant de ses bras.        <br />
       —Je suppose que tu es toujours un proche d'Homer Benjou ?       <br />
       —Bien entendu ! Je suis son aide de camp, dit Fourret, en se rengorgeant. Donc, l'aide de camp du vice-Minus !        <br />
       ¬—Bon : puis-je te confier un message, au cas où il m'arrive quelque chose et que je ne puisse joindre Phial ?       <br />
       —Bien sûr.       <br />
       —Dis-lui que "les bateaux ont été construits plus vite que nous pensions."       <br />
       —”Les bateaux ont été construits plus vite que vous pensiez “?       <br />
       —Voila... Tu te souviendras ?       <br />
       —Certainement. C'est un mot de passe ?        <br />
       —Quelque chose comme cela, et j'espère qu'il comprendra.  En attendant, il faut que je reste ici, et que je puisse lui parler.       <br />
       —C'est  impossible !  Ils n'auront pas le temps. Le protocole est minuté. Ils se mettront à la tribune, le patriarche dira trois mots, Phial lui répondra et tirera le coup de feu de la Fantasia. Puis les officiels s'en iront très vite pour la bénédiction de la fontaine du port et iront enfin au palais villacopal pour la transmission des pouvoirs.       <br />
       —Au moins, que Phial me voie. C'est de la plus haute importance !       <br />
       —Je m'en doute, dit le petit homme à la torture, mais je n'ai pas le droit de laisser quiconque. La garde personnelle du Villacope va venir vérifier l'état des lieux  dans quelques minutes.  Elle te fera expulser, ou bien pire...       <br />
       —Mais enfin, c'est grotesque, explosai-je. Je suis un ami intime du Minus Phial d'Atoy, et je ne peux pas entrer en contact avec lui !       <br />
       —Les Villacopistes sont aux abois. Ils font la chasse à tout ce qui bouge, pour isoler le Minus et assurer leur emprise sur lui, avant la décision concernant leur maître. Comme ils savent ne pas pouvoir compter sur la sympathie de Phial à son égard, ils tentent le chantage. Ils espèrent obtenir sa reconduction en exerçant une forte pression sur le nouveau Souverain, encore peu au fait de ses prérogatives...       <br />
       —J'ai compris, grommelai-je. Je vais essayer de me poster sur son passage à l'extérieur et de me faire voir de lui.       <br />
       ¬—Ce sera difficile, car il y aura triple rangée de gardes. Mais certainement plus aisé qu'ici.       <br />
              <br />
       Furieux, je sortis sur le parvis, où les Villacopistes commençaient à faire refluer les gens sur les côtés. Bientôt le triple cordon se forma, car on annonçait la cour.  Je tentai de rester collé au service d'ordre, en résistant aux bousculades.        <br />
       Le groupe des personnalités émergea des escaliers, avançant d'un pas rapide. Phial marchait à la droite de sa femme, Chantenelle, soutenue à gauche par son père, le sinistre et pâle villacope Mulibron Oriflan,  l'homme qui tenait Clotone sous sa férule depuis si longtemps.       <br />
       Phial avait revêtu la tunique d'argent du Minus en exercice, ce qui ne faisait que rehausser la sévérité de ses traits maigres et le noir de jais de ses longs cheveux. Je me mis aussitôt à bondir sur place, faisant de grands moulinets  et appelant "Phial" de toutes mes forces.       <br />
       Malheureusement, ma voix fut couverte par un puissant choeur de trompettes et de cors. La symphonie du couronnement retentit dans toute sa majesté, tandis que les tambours situés tout autour de l'immense piste, se relayaient pour propager leur orage rythmique.        <br />
       Décontenancé, je m'apprêtai à tenter le coup de force à travers le barrage quand une main dure me saisit au collet.       <br />
       —C'est lui, le terroriste, arrêtez-le !       <br />
       Glavial Mollé me tenait aux revers, de la bave sur le menton, véritable masque de la haine personnifiée. De grands soldats gris se précipitèrent et m'encadrèrent.       <br />
       —Ne tentez rien, ou nous vous abattons... Levez les mains...       <br />
       Un homme s'approcha et chercha à me désarmer tandis qu'un autre  immobilisait mes bras. Surpris, je commençai par obtempérer, avant de me débattre comme un fou, hurlant et vociférant.       <br />
       —Vite, couvrez-lui la tête, glapit Mollé, et embarquez-le à la tour de Roc.       <br />
       Je ne vis pas le geste du soldat situé derière moi : il rabattit sa capote de feutre sur mon visage, et en serra les extrémités derrière mes épaules, tandis qu'un acolyte me menottait. En un instant, lié et garotté, je fus poussé violemment en avant. On me fit marcher, puis on me contraignit à monter dans un véhicule qui, ses portières métalliques refermées,  s'ébranla aussitôt.       <br />
       J'étais prisonnier du Villacope. Pire :  aux mains d'un de ses agents les plus fourbes.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
        °        °       <br />
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              <br />
              <br />
       Le voyage dans ce qui me parut être une glacière à poissons, fut bref. On m'introduisit, toujours aveugle, dans ce que je supposai être l'antichambre de la célèbre prison et j'entendis, sinistrement amplifiés par une ambiance caverneuse, les propos échangés par les villacopistes et par les geôliers.        <br />
       On me destinait à une oubliette;  la plus discrète possible, et sans que j'y fusse immédiatement enregistré. L'administrateur toussota et se plaignit de cette entorse aux réglements tâtillons qui étaient de mise, mais du bon argent trébuchant fit taire ses scrupules.       <br />
       On me bouscula derechef vers des marches gluantes, s'enfonçant interminablement en vrille dans les entrailles de l'île. Puis il y eut un parcours rectiligne, à travers une bouche d'enfer aux relents putréfiés, et je fus enfin propulsé sans ménagement dans un espace au goût de mort.        <br />
       Je n'eus pas  le temps de voir mes gardiens, qui refermèrent la porte à triple tour, en me laissant le soin de défaire mes liens et d'enlever mon bandeau .       <br />
       Je me mis au travail. Mais user la corde qui liait mes poignets contre un mur humide, qui s'effritait n’était pas très efficace. Enfin, sur l'angle de la porte, je touchai une pierre plus dure et je vins à bout du lacet en une demi-heure.         <br />
              <br />
       La cellule où l'on m'avait jeté ressemblait au fond d'un puits. Cette impression était accentuée par  l'absence de plafond, dont tenait lieu, à trois mètres au dessus de moi, un double grillage de barreaux énormes laissant une vague lumière verdâtre tomber de nulle part,  sur le sol de tourbe grasse.        <br />
       Une plaque de schiste tenait lieu de lit. Je m'y allongeais, indifférent à la froidure intense, pour réfléchir à mon sort et aviser au mieux, avant que la carence prolongée d'aliments ne m'empêche de penser.       <br />
              <br />
       Une première chose me vint à l'esprit : il n'était pas sûr que j'eusse été jeté là pour longtemps. C'était à l'évidence une mesure conservatoire prise par Glavial Mollé, qui paraissait avoir autorité sur la police d'Oriflan. La suite pouvait donc arriver très vite, découlant des décisions qui seraient prises à mon encontre. La mort, le vulgaire assassinat... On m'étranglerait comme un lapin, à la mode des spadassins de Zigône, très renommés dans la police villacopale.        <br />
       Mais pour quelle raison ? tentai-je d'argumenter contre ma conviction.   Oh, pour des motifs  variés, aussi bons les uns que les autres, et qui se ramenaient à un constat unique :  j'étais un  gêneur !       <br />
       D'abord, on savait que j'étais un ami intime du Minus. J'avais joué un rôle non négligeable dans d'importantes batailles qu'il avait remportées contre des ennemis acharnés à sa perte. Je lui apportais, disait-on, des idées nouvelles, venues du monde extérieur, des savoirs secrets, peut-être. J'augmentais sa puissance, je contribuais à le désinhiber, à libérer ses énergies.        <br />
       Il fallait donc arrêter au plus vite cette néfaste influence, d'autant plus que je n'étais pas contrôlable, puisque étranger à ce monde, je n'avais pas contracté de dette sur Guama. Je n'y avais pas manifesté de vice caché pouvant prêter le flanc à un chantage.        <br />
       Ensuite, j'avais peut-être commis l'erreur, pour attirer Molé dans le guet-appens, d'évoquer à son attention une mystérieuse "opération en cours", ce qui donnait à penser que j'étais au courant de celle-ci, et de la trahison des Villacopistes, qui s’y trouvait, plus que probablement, associée. Si  l'invasion des Zwölles était bien “l’opération" à laquelle Molé et ses gens collaboraient, ils préféreraient évidemment m'écraser comme une punaise avant d'avoir eu la moindre occasion de révéler ce que je savais.        <br />
              <br />
       La durée de mon incarcération ne serait pas une raison de se rassurer. Au contraire, plus longtemps je resterais à la disposition de mes ennemis, plus ils auraient du temps de recouper des informations à mon propos. Et si, comme je le croyais fermement, l'invasion zwölle était en cours, leurs agents sur Clotone ne tarderaient pas à faire la relation entre le Handjo qui les avait aidés, puis trahis dans leurs projets, et le jeune Augustin, ultramondain de passage, fidèle compagnon de leur ennemi Phial d'Atoy.        <br />
       L'assassinat, dès-lors, serait perpétré dans la jouissance de la haine. On me ferait payer cher mon "double jeu", et je savais que la tour du Roc abritait quelques habitants singuliers : des tortionnaires habiles à tuer leurs patients à petit feu, après les avoir fait parler.        <br />
              <br />
       Certes, me dis-je pour tempérer cette vision funeste,  les autorités clotonoises avaient intérêt à se faire oublier, et à m'isoler plutôt qu'à m'exécuter, un tel acte faisant toujours parler de lui. Le Villacope devait filer doux devant Phial, tant que celui-ci incarnerait la légitimité au pouvoir.        <br />
       Mais à y bien réfléchir, cette interprétation optimiste  se retournait également contre moi : si le brave Fourret disait qu'il m'avait vu, (et il n'y manquerait pas, au vu de son indéfectible loyauté), le soupçon porterait invariablement sur l'administration et Phial ferait remuer ciel et terre pour me retrouver. Le compte de Mulibron serait scellé si l'on me retrouvait dans l'une de ses geôles. Il n'en avait donc que plus de raisons de me faire disparaître : je ne serais pas seulement étranglé, mais aussi réduit en poudre et incinéré dans le moment suivant ma mise à mort, afin de gommer toute trace de mon passage. Des faux-témoins affirmeraient m'avoir vu prendre un bateau pour le grand large, et le tour serait joué.       <br />
              <br />
       Je me levai et marchai de long en large comme un fauve en cage.        <br />
       Une décision s'imposait !        <br />
       Selon toute vraisemblance, Phial avait déjà dû recevoir un message de l'aide de camp du vice-Minus. J'imaginai qu'il était en train d'interroger Mulibron... qui se perdait en propos dilatoires. Dès que Phial aurait le dos tourné, il ferait signe à Molé. Celui-ci allait revenir en force à la prison du Roc, muni d'un mandat d'autant plus clair et précis qu'il n'avait pas été formulé.        <br />
       La chose à faire était donc simple :  à la prochaine visite, mes geôliers devraient trouver la cellule vide !  On ne devrait pas me trouver !        <br />
              <br />
       Le précepte était bel et bon. Mais il était plus facile à dire qu'à réaliser.  Déprimé par cette vérité, je me recouchai pour mieux y penser, tout en examinant attentivement les lieux.       <br />
       Le "puits" était constitué d'énormes moëllons, mal équarris, parfois posés de guingois, laissant fuir des débris de mortier. Peut-être ici ou là, une pierre pourrait-elle tomber sans trop de difficulté. Si je disposais d'un levier...        <br />
       Mais en serais-je plus avancé ?  Je n'aurais jamais le temps de creuser un tunnel débouchant quelque part, avant qu'on vienne se saisir de moi. Et quand bien même découvrirais-je une issue vers l'extérieur, j'étais persuadé que les deux cent marches que l'on m'avait fait descendre  situaient le sol de la cellule à un niveau inférieur à celui de la mer, toute proche. Je risquai donc, à l'instar de Vidocq (dont j'avais lu les incroyables aventures), de provoquer une inondation et de hâter... ma propre mort. La noyade, plaqué sous le quadrillage de barres de fer, ne me semblait pas une belle fin !       <br />
       Mon cerveau tournait comme une machine huilée, cherchant la moindre possibilité, tournant la moindre idée en tous sens.  A propos de barreau, me dis-je, je pourrais peut-être en desceller un, qui ferait à son tour un pied de biche acceptable. Et l'on verrait après  que faire d'un tel outil (ou d'une telle arme) !  Inventer en marchant... réaliser les possibles au fur et à mesure qu'ils se présentaient : les leçons de mon vieux maître de Capesterre me revenaient en mémoire.        <br />
              <br />
       Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je grimpai le long des moëllons dégoulinants d'humidité. Le salpêtre partait à la main et je pus bientôt aménager une série d'anfractuosités entre les pierres, échelons de fortune pour rejoindre le niveau des barres. Je testai leur résistance : beaucoup bougeaient comme des dents branlantes. Mais elles étaient profondément enfoncées dans les parois, et ce jeu ne me servirait pas à grand chose, à moins... à moins que je puisse enlever un morceau de roche assez conséquent pour libérer un barreau.        <br />
       Je trouvai un endroit où la pierre se désagrégeait à l'angle d'un bloc. La question du primum movens se reposait : avec quoi  exécuter le travail ?        <br />
       Je retombai sur le sol, m'apprêtant à le fouir pour y  trouver un vieux morceau de métal ou un caillou pointu. J'avisai soudain un cône granitique, englouti dans la fange : sans doute l'extrémité d'un stalactite, naguère tombé des hauteurs qui me surplombaient.  Je le dégageai de sa gangue et m'en emparai.        <br />
       Je pouvais commencer à agir, et cela seul eut sur moi un effet bénéfique. Je remontai à l'assaut, et, me tenant d'une main à un barreau, j'attaquai l'angle fragile à coups de boutoir répétés.        <br />
       De temps en temps, je m'arrêtai pour vérifier que les bruits n'attiraient pas l'attention. Mais le cul-de-basse-fosse devait être situé à une trop grande profondeur pour que les chocs ou les cris d'un relégué puissent être entendus d'un étage supérieur.        <br />
              <br />
              <br />
       La pierre soudain se fendit, et une section tronconique, grosse comme un  bûche, se détacha, tombant sur le sol de la cellule. La barre qui reposait à son niveau pouvait maintenant être déplacée d'une dizaine de centimètres vers la gauche.       <br />
       Cela suffirait-il à pouvoir la libérer ?       <br />
       Hélas, non... Il manquait encore une distance égale.  Toutefois, en actionnant la barre elle-même, j'en frappai le moëllon cassé, et peu à peu, l'extrémité de lourd métal se fraya un chemin, érodant la base de la pierre, élargissant la rainure horizontale.        <br />
              <br />
       Mû par l'énergie du désespoir, je travaillai d'arrache-pied deux ou trois heures. Epuisé, je dus prendre du repos plusieurs fois, avant de reprendre le labeur.        <br />
       Enfin, je tirai violemment la barre vers moi et le bord du rocher qui résistait céda subitement. Je me retrouvai en déséquilibre, soutenant le bout de métal suspendu dans le vide. Il ne restait qu'à tourner en tout sens le barreau pour l'arracher à son logement opposé. Le fer se dégagea finalement et je le laissai tomber dans la boue. Tout essouflé, je sautai à mon tour et m'accordai un temps de réflexion.       <br />
              <br />
       Il n'y avait pas trente-six solutions... Je pouvais utiliser la barre pour desceller un ou deux moëllons massifs à la base du puits. Toute la question était de savoir ce qui se cachait derrière : si c'était de  la roche dure ou des blocs bien maçonnés, la chose s'avérerait inutile. Mais si je pouvais creuser un espace assez grand pour me cacher...       <br />
       Des  objections assaillirent aussitôt mon esprit : se cacher ? Très bien ! Encore faudrait-il que deux conditions soient remplies pour que cela ait le moindre sens. La première, que je  referme sur moi les pierres extérieures, pour que le  premier regard ne soit pas attiré sur l'excavation.  La seconde, que j'aille desceller un deuxième barreau, un mètre au dessus, pour rendre plausible l'hypothèse d'avoir échappé en tentant l'escalade du puits de lumière.        <br />
       Et je ne pouvais pas m'empêcher d'évoquer la suite, bien problématique : comment repousser brusquement la pierre de mes genoux et m'enfuir par la porte ouverte, sans tarir l'effet de surprise sur les soldats, occupés à examiner la piste de mon évasion supposée... Et s'ils tenaient la porte fermée ?  Et si le nombre de gardiens était trop élevé ?  et si.. et si...       <br />
       Je m'assis, découragé, la tête dans les mains.       <br />
              <br />
       Je relevai soudain les yeux ; et si... je tentais réellement l'escalade ?  J'avais tout d'abord éliminé cette possibilité, certain qu'un comité d'accueil m'attendrait à la margelle.  Mais au fond, en étais-je si sûr ? Peut-être n'y avait-il là haut qu'un soupirail, taillé dans la falaise ?       <br />
       Inverser le plan était évidemment meilleur ! Je descellerais bien un gros bloc du mur, et je gratterais la terre ou la rocaille située en arrière... mais ce serait pour leurrer l'adversaire ! Je la remettrais en place et la coincerais si solidement qu'il faudrait longtemps à des ouvriers pour l'arracher à nouveau à son empiètement, et découvrir ainsi qu'elle ne débouchait, non sur un tunnel d'évasion.. mais sur le plein. Cela ajouterait un peu de temps, avant que l'attention ne se porte sur les barreaux.... que j'aurais soigneusement remis en place une fois passé au dessus d'eux.       <br />
       Plein d'espoir, je passai à l'acte. J'utilisai le grand bâton de fer comme un levier et un gros morceau de pierre taillée se décolla de la paroi, avec plus de facilité que je l'avais prévu. De la main, j’évaluai la consistance du fond : c'était de la roche nue, suintante, dont des lamelles se détachaient, entre des veines noires de consistance pâteuse. Je pouvais piocher et constituer assez vite, devant le trou, un tas assez convainquant de gravats.  Cela me demanda encore un quart d'heure, puis, je réemboîtai le rocher, en appui sur un angle, et le mis en place en le faisant pivoter par petits coups. Enfin, je saisis quelques éclats de roche dure, dont je fis des chevilles que j'enfonçai assez loin pour qu'elles ne fussent pas visibles, toute en enserrant assez rigidement le moëllon supposé cacher ma prétendue fuite .        <br />
       Maintenant, il s'agissait de réaliser la véritable escapade. Je ne perdis pas de temps. Muni de ma précieuse barre, je grimpai et me rétablis au dessus de la premiere grille. Assis presque confortablement, les pieds  dans le vide, je m'acharnai à desceller un barreau du deuxième crible. Le travail fut plus aisé que pour le premier. Le ruissellement continuel avait beaucoup dégradé la maçonnerie et la substance même des pierres de la paroi. Cette fois, je ne cherchai pas à enlever le barreau choisi, mais à le déplacer assez latéralement pour pouvoir me glisser dans l'interstice.         <br />
       Une dernière fois, je retournai au sol et remplis un pan de ma vareuse grise de boue et de cailloux.  Je tins ce sac improvisé avec les dents, et je remontai, prenant des poignées de cette vase grumeleuse pour boucher les trous qui témoignaient de mon passage. Enfin, je réencochai la barre et je cachai du mieux que je pus les espaces libres autour de ses extrémités.       <br />
       Il me restait à tenter le plus dur : l'escalade.       <br />
              <br />
       J'aurais voulu prendre mon temps pour scruter la paroi le plus loin possible et choisir un parcours de faille en faille. Mais un brouhaha se fit entendre. Un groupe de gens descendait l'escalier, parlant à voix fortes et véhémentes.       <br />
       Il était peut-être déjà trop tard. Je m'élançai, au désespoir de découvrir un renfoncement qui me rendrait invisible d'en bas. La terreur de me faire tirer à l'arc, à la tirapelle, ou au fusil me donna des ailes. Je trouvai miraculeusement des prises de pieds et de mains, et parvins à un décrochement, qui préludait à l'enfoncement d'un boyau incliné à soixante-quinze degrés. Je n'hésitai pas et m'y engageai, utilisant l'étroitesse et l'absence d'aspérités de cette tuyauterie en céramique, pour grimper en contre-appui.        <br />
              <br />
       Pouacre ! L'odeur était caractéristique, presque suffocante. Heureusement, le conduit semblait n'avoir pas servi récemment au transport des excréments.  Tout au plus aurais-je la malchance de déboucher sur la fosse d'une cellule... tout aussi fermée que celle dont j'étais parvenu à m'enfuir.       <br />
       Le lointain écho de cris de rage me parvint de cette dernière, et suffit à me confirmer le bien-fondé de ma tentative. Des ordres rauques furent distribués, auxquels répondirent des acquiescements  empressés. Puis le bruit devint confus et je ne fus plus capable de l'interprêter. Je me concentrai sur l’inconfortable tâche de progresser dans un cylindre couvert d'une sorte de glaire nauséabonde, qui imprégnait progressivement mes cheveux et mes vêtements.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Par chance, il n'y avait pas de grille à la sortie du tube. Je sortis du trou aussi vite qu'un plongeur jaillit de l'eau pour respirer.  Je me trouvai dans un corridor étroit aux parois lêpreuses. Pour tout éclairage, une minuscule lucarne carrée hors de portée. Je me dirigeai vers la porte sans battant de cette espèce de latrine désaffectée, et débouchai sur une pièce carrelée où s'amassaient des déchets de cuisine qui devaient faire la joie des rats : carcasses de volailles et de poissons, monceaux de pelures de légumes mêlés de sauces avariées, piles vertigineuses d'assiettes sales et de plats maculés.        <br />
       Je ne m'attardai pas pour examiner les différences subtiles entre les fumets. Je courus vers une grande porte vitrée que j'entr'ouvris prudemment, tendant l'oreille, prêt à battre en retraite à la moindre alerte.       <br />
       Une douce musique égrenait ses accords feutrés. Le Chantimbre était joué par les doigts (et accompagné de la voix, bouche close)  d'un virtuose solitaire, tel que les tavernes clotonoises en embauchent parfois pour charmer la clientèle pendant les repas.        <br />
              <br />
              <br />
       Avais-je réussi à sortir de la prison ?  Ou bien me trouvai-je encore dans ses murs, par exemple dans l'appartement du gouverneur ?        <br />
       Je risquai un oeil au delà de la porte et je vis, au delà d'un paravent ajouré, plusieurs tables dressées, autour desquelles étaient assis des groupes, écoutant la musique ou parlant à mi-voix. J'étais bien dans un restaurant de Mirandol, sans doute collé à la muraille des remparts dont la Tour de Roc formait la contrepartie, côté parc.       <br />
       Je ne pouvais pas me montrer en public dans cet état ! J'aurais immanquablement attiré l'attention malveillante. De plus, les soldats du Villacope étaient maintenant sur le pied de guerre pour me retrouver. La supercherie de la pierre avait certainement été éventée. On donnait des ordres pour quadriller le quartier...        <br />
       Je parai au plus pressé : me laver. L'annexe de la cuisine présentait une rangée de robinets d'eau tiède et froide. J'en ouvris un en grand et me mis  la tête sous l'eau.  Tant pis si l'on me surprenait ! Au moins reprenai-je figure (et odeur) humaine.        <br />
       Je nettoyai plus succinctement mon pentalon et mes chaussures. Enfin, je repérai  la veste de cuir d'un docker, pendu à une patère.  Je me débarrassai de la tunique de fonctionnaire et endossai le cuir. Décidément, j'étais voué, en ces temps-ci, aux transformations à la Fregoli !  Les impératifs de la cavale ! aurait observé Vidocq.        <br />
       Je respirai un grand coup et m'élançai au milieu de la grande salle du restaurant, me dirigeant calmement vers la sortie. J'y parvins sans encombre, tirai la poignée à moi, et me retrouvai dans un sas aux grands vitraux, d'où je pouvais voir à l'extérieur.       <br />
              <br />
       Je reconnus la place à la fontaine de l’Amour, près des embarcadères de Mirandol. Un bruit de bottes et des cris rauques se firent entendre, en provenance de la ruelle qui descendait de la forteresse.        <br />
       Bonne Guipe! J'allais être appréhendé.        <br />
       Je jouai mon va-tout, et sortis, l'air dégagé, marchant aussi lentement que possible en direction du ponton d'embarquement.        <br />
       Il y avait là une galéasse chargée de provendes pour les fêtes du minusat, et une petite simière  rouge à la proue en bec d'aigle.         <br />
       J'optai pour cette dernière et hélai le matelot curieusement chevelu qui rembobinait un cordage.       <br />
       —Ohé du bateau ! Y aurait-il une place pour La Ménile ? je promets une bonne récompense       <br />
       L'homme se releva vers moi : Surprise ! c'était une jeune fille, et bien connue de moi.       <br />
       —Mategloire ! Que fais-tu ici ?       <br />
       —Augustin, Sacripoile ! Je le savais bien ! La petite frimousse tachée de son m'adressa son sourire le plus ravi, avant de revenir instantanément au plus grand sérieux.        <br />
       —Saute vite ! Viens te cacher sous un sac de voiles. La place va grouiller de cafards dans quelques minutes...       <br />
       —Mais...       <br />
       —Ne t'occupe de rien ! Saute... Nous nous embrasserons après !       <br />
              <br />
       J'obéis, tout en me demandant comment cette enfant de seize ans à peine pourrait appareiller seule. La chaîne de l'ancre remonta pourtant, et les poulies grincèrent.  Le vent fit claquer les voiles et gonfla le sac de toiles sous lequel j'étais abrité. Je sentis le glissement souple de la coque effilée dans le courant.  La houle nous souleva. Nous étions en mer.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
               <br />
              <br />
       Je sortis de ma cachette et m'approchai de la petite silhouette ébouriffée à l'arrière du navire.       <br />
       Nous nous étreignîmes en riant, vite retenus par la pudeur.        <br />
       —Mategloire !  Comment vas-tu, jeune fille ?       <br />
       —Bien...       <br />
       Elle tordit un peu le nez et m'embrassa tout de même du bout des lèvres.       <br />
       —Dis-donc, tu ne me donneras pas le nom de ton parfumeur...        <br />
       —Bougrioule, tu as raison, c'est tenace !... Mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut.       <br />
       Je m'assis sur le plat-bord, humant l'air marin, dont la veille encore, j'aurais trouvé les effluves insupportables.        <br />
       —Comment t'es-tu trouvée là, ma petiote, providentiellement, comme d'habitude ?       <br />
       —J'ai amené Papa à la cérémonie. Phial l'a convoqué en personne. Il est monté au parc il y a trois heures, et il m'a envoyé un messager, disant que tu étais sans doute dans les parages et que la police de Mulibron essayait de te retrouver.        <br />
       Alors, je me suis dit qu’il serait peut-être utile que j'attende ici...       <br />
       —Quelle ambiance ! Tout le monde est sur les dents !        <br />
       —Oui, c'est le bras de force entre Phial et le Villacope. Phial a réussi de justesse à empêcher le transfert des dossiers du Villacopat pour une destination inconnue...       <br />
       ¬—Et comment a-t-il fait ?       <br />
       —Grâce à Papa... et à moi, bien sûr, se rengorgea Mategloire, rayonnante. Dès que Papa a su que son ami avait réussi les épreuves à Hirpan, il a recruté une milice parmi les amis, pour parer aux coups durs.  Des gens bien intentionnés sont venus l’informer qu'il y avait des carrioles mystérieuses qui faisaient la queue dans la cour d'honneur du palais villacopal. Tu te doutes que Papa a compris tout de suite qu'il y avait anguille sous roche ! J'ai été voir moi-même, mine de rien, et je lui ai ramené un papier, soustrait à une pile.       <br />
       —Saputraille ! s’est-il écrié, ce sont les comptes du Trésor public !  Vite !        <br />
       Papa a envoyé quelques ordres et une demi-heure après, les sorties du palais étaient bloquées par de gros camions de foin. Tout de suite, les Villacopistes ont voulu charger, mais des avocats de la Conque sont arrivés, comme par hasard, demandant ce qu'il y avait dans les carrioles. Finalement, les dossiers ont été rapatriés dans les antichambres, sous la surveillance de fonctionnaires intègres.       <br />
       —Ta milice m'aurait-été bien utile sur La Mirande, soupirai-je. Non seulement, je n'ai pas pu voir Phial, ni lui transmettre des informations de la plus haute importance, mais encore j'ai fait un séjour dans la prison du Roc, et j'ai bien failli y rester !       <br />
       —Oh, j'ai toute confiance dans ton astuce et ton goût de vivre ! affirma Mategloire. Mais raconte-moi tes aventures depuis que nous nous sommes quittés... Il y a quatre mois, je crois ?       <br />
       —Je suis si fatigué... insatiable prédatrice de renseignements ! Peut-être pourrions nous attendre un autre jour.       <br />
       —Nenni, fit la fille de Jansène, impitoyable. Imagine que tu meures dans une heure, avalé par un traquart. Qui saurait ce que tu sais, et que tu dois à la postérité ?        <br />
       —Fff ! Bon... Je te conterai au moins les grandes lignes.       <br />
       Et je m'exécutai, bâillant de plus en plus souvent, jusqu'à ce que, bercé par le doux tangage, je m'assoupisse, la tête sur un rouleau de cordages.  Avant de m'endormir tout-à-fait, je sentis la main de Mategloire m'effleurer doucement les cheveux.        <br />
              <br />
       Je me réveillai quand nous arrivâmes au mouillage de la baie des Vents Propices, dûment gardé par des citoyens à l'uniforme fantaisiste, porteurs du bandeau rouge du Ralliement Minusal.       <br />
       —Allons vite à la maison ! s’empressa Mategloire en m'indiquant le carrosse de la famille sur la placette attenante. De là, j'enverrai une sarmoiselle à Papa. S'il me répond par retour du courrier, tu sauras où rencontrer Phial et quand.        <br />
       —Tes oiseaux-messagers sont-ils sûrs ?       <br />
       —Absolument. Ils sont toujours passés au travers des obstacles, et ne se posent que sur la main de Papa.        <br />
       —Bon, alors, vite, un écritoire et de la soie... il n'y a plus de temps à perdre.         <br />
       —Maintenant ?       <br />
       —Oui !       <br />
                <br />
       Un quart d'heure après, assis dans le carrosse arrêté dans une ruelle tranquille de Poularoy,  penché sur la tablette rabattue devant le siège du passager, je repliai soigneusement le tissu sur lequel j'avais accumulé des lignes serrées, rageusement penchées, et l'attachai à la patte de la sarmoiselle que Mategloire venait de sortir de sa cage.        <br />
       L'oiselet minuscule poussa un cri joyeux. Il sauta sur le bord de la portière de cuir, et s'envola, emportant les  précieux rouleaux de soie et leur encre à peine sêche.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       3. Résistance       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Entre le récit qui précède et qui remonte à huit jours et ce qui va suivre, j'ai l'impression que le temps s'est  accéléré. Mille ans se sont écoulés !         <br />
              <br />
       Je n'ai aucun loisir à consacrer à ces mémoires, mais leur fonction a changé, au sein des événements les plus tragiques : c'est maintenant un journal de bord, heure par heure; un témoignage qui peut servir mes amis, si je meurs, et s'ils ne sont pas encore anéantis; la consignation de faits, de noms.  Cela devient d'ailleurs un document dangereux, et je le cache, aussi soigneusement que possible, hors d'atteinte de mains peu scrupuleuses (telles  celles du valet Macapuze, au regard plus fuyant que jamais), sinon ennemies.        <br />
              <br />
       Inutile de me leurrer : il reste peu d'espoir.  Dans une heure, si la voie est encore dégagée, et sans quelque nouvelle traîtrise, nous nous embarquons avec Phial pour un lieu incertain, et pour une résistance improbable.       <br />
       Les équipements, les armes, les hommes du Ralliement, bien dirigés sont prêts à prendre le relais dans la clandestinité , notre Milice est en train de s'installer à bord, et les derniers commandos de Benjou —dont nous entendons les coups des tirapelle, sans cesse plus rapprochés— nous couvrent aussi efficacement que possible. Je n'ai rien d'autre à faire qu'à coucher sur le parchemin la chronique d'événements incroyables, dont je ne reviens pas encore, bien que j'en ai envisagés certains, au moins sur le mode de l'exercice intellectuel.        <br />
              <br />
       Par où commencer ?        <br />
       Le mieux est de rappeler quelques-unes des scènes frappantes qui ont vu... le monde de Guama  basculer.         <br />
              <br />
       Le cadre en est d'abord la grande maison de la noble famille Fitrion. Elle est alors vide de presque tous ses éléments masculins, mobilisés par la milice civile du Ralliement, ou encore partis sur La Mirande, avec leur maître Jansène, à la rencontre du nouveau Minus légitime, mon ami Phial.         <br />
       Seules Fantige, la digne épouse de Jansène, et Mategloire, leur fille intrépide, hantent les lieux, trônant, inquiètes, au milieu d'une nuée de servantes nerveuses.        <br />
       Lorsque j'arrive du port, Fantige m'acccueille maternellement, fort heureuse de me revoir après si longtemps, et me fait servir un bon repas. Une présence masculine la rassure à l'évidence, et je ne souhaite pas ajouter à l'inquiétude diffuse de la maisonnée en lui confiant mes préoccupations.       <br />
        Mais l'inaction me pèse vite. Je tourne comme un fauve en cage, et je monte dans la petite chambre des combles, que je préfère à la grande pièce d'honneur que Fantige Fitrion m'a faite préparer.       <br />
       Rongé par l'impatience, je ne trouve —ni ne cherche— le sommeil. Tard dans la nuit, je redescends au rez-de-chaussée, où je retrouve Mategloire, plus éveillée que jamais. Allongée sur le somptueux tapis du salon, face à l'âtre où pétille un feu de fragan, elle lit  à mi-voix d'anciens récits de batailles navales.        <br />
       Plus tard encore, assis sur la rambarde de pierre intérieure du grand patio, je regarde d'un oeil distrait les pièces blanches et vertes du jeu de Boc auquel Mategloire a tenu absolument à ce que je lui serve de cobaye.        <br />
       ¬—Tu joues mal, constate-t-elle. Tu n'es pas à ce que tu fais. Du calme, que diable !       <br />
       —Tu m'étonneras toujours, petite fille ! Ton sang-froid est remarquable...        <br />
       —Je sais que tu attends la fin du monde pour cette nuit, Monsieur le Grand Ultramondain, mais ce n'est pas une raison pour jouer comme une ancre.       <br />
       —Une ancre ?       <br />
       —Enfin, ce que tu voudras...        <br />
              <br />
       Des coups à la porte. Du bruit dans l'entrée. Des cris, des râles. Je me lève, la main à mon arme.        <br />
       Ce n'est que le vieux Ménion Paulinard, le complice de Jansène,  qui arrive, soutenu par un marin courtaud et buriné. Ménion a vieilli de cent ans. Il est blanc comme un linge, sauf la partie droite du visage  brûlée, la peau du front et de la joue détachée, suintant du sang, l'oeil monstreusement gonflé, à demi-fermé.       <br />
       —Ah c'est vous, Augustin ....       <br />
       —Que vous est-il arrivé ? Venez vous asseoir ... On va vous soigner...       <br />
       Ménion chancelle. On se précipite. On le fait s'allonger sur le grand canapé bleu. Mategloire, les dents serrées, regarde le vieil Hanséhard. Elle résiste à la pâmoison : son vieux Ménion, presque un deuxième père pour elle, blessé !  A mort ?       <br />
       Fantige arrive sur ces entrefaites,  entourée de suivantes éplorées.        <br />
       —Mon pauvre Ménion ! qu'est-ce qu'on t'a fait !       <br />
       —Ce n'est pas grave, dit-il. La flamme n'est pas passée loin. Je crois que l'oeil n'est pas perdu. Mais je vais changer de peau.       <br />
       Fantige ne perd pas de temps :       <br />
       —Vite ! Qu'on apporte des compresses à la chiroine... Cela ne peut pas faire de mal. Sylpia, vas chercher le docteur Trilh, sans tarder ma fille... Il faut couper l'infection...       <br />
       —Je te remercie, mon Amie.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le récit de Ménion Paulinard me consterne.        <br />
       On le résume en peu de mots :  l'homme de confiance de Jansène dirige la milice formée par son ami. Des partisans lui annoncent qu'on a surpris un bizarre bonhomme se coulant hors du palais villacopal, les mains cachant un objet. On les lui fait ouvrir de force : une sarmoiselle s'en échappe et disparaît dans la nuit noire.  L'homme est ramené au poste central de la milice, installé tant bien que mal dans une taverne du Grand Bassin (dont le patron répond au nom de Broulican). Le ton monte rapidement.       <br />
       ¬—Vas tu parler !       <br />
       ¬—Crache le morceau, sale Villacopiste ! Quel message as- tu as envoyé ? A qui ?       <br />
       L'homme ne dit rien et se prépare aux horions, qui lui auraient sûrement été généreusement distribués si Ménion n'était pas arrivé pour calmer l'ardeur de ses alliés.       <br />
       —Laissez-le partir...       <br />
       —Mais, Patron ! Il a essayé de...       <br />
       —Laissez-le.  Toi, file !       <br />
       L'homme ne demande pas son compte. Il se retourne fréquemment pour vérifier qu'il n'est pas suivi par quelqu'un sortant de la taverne après lui. Rassuré, il prend la rue du Nord, pour rejoindre l'avenue qui borde le littoral, et qui va vers Cicéole, à l'Ouest, en traversant une région de dunes sauvages et de bois.        <br />
       En réalité, il est suivi discrètement par des marins que Ménion, prévenu de la présence du suspect, a fait poster  sur le chemin, avant d'entrer lui-même dans la taverne.         <br />
       Les marins reviennent une heure après. Ce qu'ils disent est étrange : le Suivi a disparu... en mer.       <br />
       —Il s'est suicidé ? s'étonne Ménion.       <br />
       —Je ne sais pas, dit l'un des hommes, mais il a marché dans la mer, et puis, il n'était plus là...       <br />
       —Il faut dire que la mer était très obscure.       <br />
       —Et vous n'avez rien vu d'autre ?       <br />
       Les marins se consultent du regard, s'encourageant l'un l'autre.       <br />
       —Disons, que ce qu'on a vu... c'est pas vraiment possible. Alors on s'est dit que ce n'est pas la peine d'en parler...       <br />
       —Dis toujours, suggère Ménion, patiemment. Je t'écoute, mon gars...       <br />
       —Eh bien... reprend l'intéressé qui hésite toujours, et puis se lance. Eh bien voila : le ciel...  avait beaucoup trop d'étoiles...       <br />
       —Qu'est ce que tu veux dire ? s’étonne le vieux Hanséhard, surpris. Qu'est ce que tu veux dire par : "beaucoup trop" ?       <br />
       ¬—Eh bien, vous savez, les constellations de la Biche, du Guépard, de la grande Source...        <br />
       —Oui, s’agace Ménion, navigateur chevronné,  je connais mes astres...       <br />
       —Dans ce cas, expliquez-moi, Maître, pourquoi il se trouvait, dans un ciel bien dégagé mais très sombre, une grande quantité d'étoiles bleues, disséminées entre ces constellations...       <br />
       —Je ne sais pas, moi, dit Ménion, tu auras confondu avec la branche de la voie Lactée qui s'avance vers le Guépard et qui est souvent à cette heure  cachée par la brume de mer, vaguement éclairée par les lumières de la ville. Ou encore, tu auras inversé le sud et le nord, et pris l'Elmeraude pour la Lueur  .       <br />
       De gros rires accueillent ces remarques ironiques, et vexent les deux marins qui se renfrognent.       <br />
       —Allons, s'adoucit Paulinard, ne te choque pas. Prends-ton temps pour nous conter exactement ce que tu as vu.       <br />
       —Ce que NOUS avons vu, n'est-ce pas  Astiphon ?       <br />
       Son compagnon acquiesce vigoureusement.       <br />
       —Absolument, Tarcolisse !       <br />
       —Un immense champ d'étoiles scintillantes, légèrement bleutées. On aurait dit un vol de spilias, mais lumineuses, très loin, bas sur l'horizon... Parole de marin ! Je n'ai jamais vu un phénomène semblable...       <br />
       —Eh bien, ami, dit Ménion, nous en aurons le coeur net.       <br />
       Il pousse les marins dans sa voiture et part au galop sur la route du Nord, accompagné de quatre ou cinq cavaliers armés de bons bâtons ferrés.       <br />
       On arrive sur la plage où le nommé Astiphon et son ami Tarcolisse ont eu des "visions". D'abord, on ne voit rien qu'une nuit d'encre sur laquelle est tombée une chappe de nuages. Puis le vent les écarte, et.... oui !  Le vieil hanséhard, ébahi, est témoin d'une féérie : des milliers de minuscules points scintillants tapissent le fond du ciel, semblant se déplacer très lentement ensemble.       <br />
       —Sapripoile !  Incroyable !  Il faut aller y voir ! Astiphon !  Hamelan ! Allez me chercher la barque du plus proche pêcheur ! Indemnisez le de ma part...       <br />
       Quelque temps après, Ménion et trois hommes s'embarquent en direction de l'étrange apparition, qui semble, malheureusement, s'éloigner vers l'Est.        <br />
       L'officier des Fitrion ne veut pas trop s'écarter de la côte, mais, pour vérifier s'il ne s'agit pas de quelque chose de plus proche qu'il ne le semble, il fait tirer une coulevrine en direction du milieu du nuage de lucioles.        <br />
       Aucune réaction...        <br />
       Ménion donne alors le signal du départ, et il est le premier surpris quand, après un vrombissement sourd jailli de nulle part, un projectile invisible arrive sur la barque et la fait voler en éclats. Le Hanséhard est jeté à l'eau, tout éclaboussé du sang et des tripes de Tarcolisse, l'homme de barre, qui n'a pas eu sa chance, et a été tout bonnement déchiré en deux par le boulet, sans doute de bonnes dimensions.          <br />
       La lampe-tempête, arrachée au mât heurte Ménion au visage et de l'alcool gras, pulvérisé par le choc, se répand, en feu,  dans sa barbe et ses cheveux. Il tente à la fois d'échapper à la noyade et à la transformation en torche, mais c'est moins facile qu'il ne le semble au premier abord, car le liquide enflammé résiste aux brefs plongeons sous la mer. Seul l'évanouissement du vieil homme, enfonçant son visage dans l'eau pour une ou deux minutes, en vient à bout.        <br />
       Ramené au sol par ses deux autres compagnons, valides, il lui faut un moment pour reprendre ses esprits. Entre-temps, les étoiles voyageuses ont disparu.        <br />
              <br />
       —Voila l'histoire.  Etonnant, n'est-ce pas ? Crois-tu qu'il y existe un rapport entre ce boulet qui nous a frappés, et les lumières ? me demande Ménion, perplexe, tandis que le praticien, appelé en urgence, s'empresse auprès de lui.       <br />
       —Qui sait ? Il y avait en tout cas un navire non loin de vous, dans l'obscurité, et il est hors de doute que c'est lui, probablement après avoir recueilli votre fuyard, qui vous a envoyé une bordée.       <br />
       —Bien sûr, acquiesce Ménion, (dont le visage disparaît maintenant sous d'épaisses gazes blanches enduites de crème), mais je voudrais bien comprendre ce qu'était cette nuée d'étoiles bleues... C'était fort beau, mais me laisse une étrange et maléfique impression. D'étranges choses se passent en ce moment. J'ai hâte que le Minus soit ici et que Fitrion soit rentré...       <br />
              <br />
       Je ne veux pas encore lui dire ce que je soupçonne, car je crains la panique. Pourtant, j'en suis convaincu, il faut maintenant organiser nos forces, sans attendre le retour, d'ici  deux jours,  de Phial et de Fitrion. Comment convaincre Paulinard de m'aider dans cette tâche ?  Quels arguments trouver ?         <br />
       —Ménion, pardonne-moi de te tourmenter encore quelques instants, avant que tu gagnes ta chambre pour un repos mérité...       <br />
       —Parle, jeune Augustin, me répond l'homme d'un ton las.       <br />
       —J'ai des raisons de croire que le retour de Phial ne se fera pas dans des conditions faciles.  Je voudrais contribuer à réunir au plus vite autour de nous un groupe d'hommes décidés, valides, courageux, prêts à toute éventualité.        <br />
       —A quoi pense-tu, Augustin ? s’enquiert Ménion (que la torpeur gagne, le baume ayant momentanément endormi la douleur de son visage écorché).        <br />
       —Je sais que vous avez commencé, avec ce Ralliement,  et je crois que c'est une excellente chose.  Mais penses-tu que vos gens pourraient s'opposer à un coup de force du Villacope ? Imagine qu'Oriflan ait décidé de faire interner Phial dès son arrivée au Palais... Pourrions-nous nous y opposer ?       <br />
       Ménion se redresse sur les coudes, réfléchissant autant qu'il le peut.       <br />
       ¬—Tu dresses là un tableau presque insensé... Du moins l'aurais-je pensé en d'autres circonstances. Mais depuis l'attaque de Hirpan et la disparition de Lucilia, l'ordre de l'univers a été ébranlé. Je m'attends au pire à tout instant, et je ne sais d'où le coup va venir.  Si j'étais placide et calme, je te répondrais que nos forces miliciennes pourraient empêcher la police villacopale de tenter un mauvais coup... comme interdire à Phial de sortir du Palais, ou bien l'assassiner dans un coin sombre... Mais, pour le moment la plupart sont immobilisés au Villacopat, pour surveiller la paperasse. Si nous supposons des appuis venant de l'extérieur, nous serions rapidement défaits...       <br />
       —Tu me pardonneras, vieux compagnon, mais je ressens une inquiétude plus vive que la tienne. Mes pressentiments sont encore plus noirs. Je te propose donc la chose suivante. Pendant que tu t'adonnes au sommeil réparateur, je prends le relais.        <br />
       En ton nom, je cours la ville, et bats le rappel. Mon but est de rassembler cette nuit-même en cet hôtel tous les chefs de notre parti. Je leur donnerai alors des instructions précises : le parcours qu'empruntera le cortège triomphal du Minus, dès son arrivée à la Ménisle, devra être jalonné par des groupes  de nos amis. Toutes les places, toutes les institutions, le Siège de la Hanse, le faubourg de Poularoy, le Saint Silo, le grand marché, le Bassin, le palais sapiential,  tous les lieux importants devront être noirs de la foule de nos partisans.        <br />
       De plus, je voudrais que dès demain soir, un véritable bataillon de choc soit constitué avec nos meilleurs hommes. Il devra être capable de s'opposer à une charge d'ennemis qui tenterait par surprise de massacrer le Minus et sa femme, ou de les enlever. Il devra pouvoir, en cas d'attaque de corsaires, ou de troupes ennemies en provenance de lieux inconnus, opposer assez de résistance pour laisser le temps à Phial d'Atoy d'organiser la riposte...       <br />
       Es-tu d'accord ?       <br />
       —Je te remercie de mettre ainsi toute ton énergie à notre service. Je ne sais pas ce que tu redoutes tant, mais je te fais confiance, soupire Ménion épuisé, en secouant la tête. Tu as mon mandat.        <br />
       Il enleva un gros anneau de fer à son majeur et me le tendis.       <br />
       —Prends la bague du cheftennat du Ralliement...  Astiphon est témoin. Il te servira de factotum, et il est très bon pour taper sur les Pougnards .        <br />
       —Oui, Maître, dit le  rude marin, le regard perdu (je soupçonne qu'il ne se remet pas vraiment de la mort épouvantable  de son ami Tarcolisse).        <br />
       —Le mieux est que tu ailles d'abord réveiller Carital Fordon, rue des Ecluses. Il est capable de rassembler tout le réseau en quelques heures... Bonne chance, Augustin, cette fois, je vais plonger dans les bras de la Grande Reine ...        <br />
       —Repose-toi, noble compagnon. Tu as porté trop de poids sur tes épaules ces derniers temps.       <br />
              <br />
              <br />
       Je me souviens de Carital, l’un des plus solides piliers de l’association de la Bonne Glône, autour de son président Jansène Fitrion, et  qui fut aussi jadis le coeur du parti du candidat Phial d'Atoy.       <br />
              <br />
       Accompagné d'Astiphon, je me rends chez lui presque en courant, par le dédale des ruelles sombres qui s'enfoncent dans Poularoy-Sud à partir de Magnestrade.        <br />
              <br />
       Toc, toc !        <br />
       On fait la sourde-oreille derrière la porte de marocal épais, au dessus de laquelle deux félins de pierre me regardent, souriant de leurs dents de faïence. Puis un huis minuscule s'ouvre au milieu du battant, et deux yeux bleus très clairs apparaissent. Aussitôt, des jeux de clefs se font entendre.        <br />
       Carital Fordon, petit homme pâle et sans âge apparaît sur le seuil et me serre dans ses bras.       <br />
       —Augustin !  Bienvenue ! Entre vite, les rues ne sont pas sûres, ces temps-ci !       <br />
              <br />
       Le trésorier de la campagne de Phial m'a reconnu immédiatement. Nous nous asseyons autour de verres de glône —Une merveille— qu'Astiphon siffle cul sec (en être fruste qu'il est.. à moins que ce ne soit le deuil de son camarade Tarcolisse...), et je mets rapidement Carital au courant de mes inquiétudes et de mes projets.        <br />
       Il n’exprime aucun commentaire. L'idée de rassembler séance tenante les principaux personnages susceptibles d'organiser  une "défense", ne lui semble ni déplacée ni impossible.        <br />
       Il dresse aussitôt le compte sur ses doigts :       <br />
       —Bon, je ne parle pas des absents : Fontrelon le mage...  Personne ne sait où il est...  Il faudra tout de même avertir sa concierge. Il peut aussi bien surgir de nulle part et nous aider au moment le plus imprévisible : il est donc bon qu'il soit prévenu.       <br />
       ¬—Je suis d'accord...       <br />
       —Le procureur Callengue Nistrogue et l'avocat Aremboys Parz sont sans doute à Mirandol, pour le renouvellement du conquoriat. Ils sont plus utiles là-bas qu'ici. Mais la famille Parz peut être mise dans le coup, surtout son frère Ruzzéo, un maître d'armes très agressif.        <br />
       —Bien...       <br />
       —Ensuite, sur Canémo, il y a les clans Pendalis et Benjou. Je suppose que la famille Benjou a été accueillir son héros, mais il y a plusieurs cousins qui ne demanderont que de mettre leur ardeur belliqueuse au service de la bonne cause... Quant aux Pendalis, je crois que...       <br />
       Je le coupe :       <br />
       —Athiello était en lieu sûr, à Draco, la dernière fois que je l'ai vue.       <br />
       Mon intervention allège le malaise de Carital, visiblement au courant de la liaison que j'avais eu avec cette jeune femme.        <br />
       —Sa famille a un grand poids dans les milieux intellectuels et juridiques, continue-t’il. Il est bon de la prévenir. Ils enverront sûrement un représentant. Et bien-sûr, il y a ton ami de l'université de Thyrse... Comment s'appelle-t-il déjà ?       <br />
       —Veux-tu parler d'Olivon Clinus ?        <br />
       —Oui..       <br />
       —As-tu de ses nouvelles ?       <br />
       —Pas directement. Je sais qu'il travaille dur pour réunir des informations sur la corruption dans l'administration et son implication dans les complots sur l'archipel. Mais je sais aussi qu'il est très difficile à trouver. Il n'habite plus depuis longtemps sa maison du parc universitaire de Thyrse , par peur d'un attentat contre sa personne.       <br />
       —¬Sais-tu comment le joindre ? Sa présence serait sans doute très utile pour une réunion stratégique...       <br />
       —Je vais essayer, dit Carital. Peut-être en joignant certains de ses étudiants...       <br />
              <br />
       Je maîtrise la douleur lancinante qui s'avive à chaque fois qu'on évoque devant moi quelque chose se rapportant à Nadja... qui avait été  justement une brillante étudiante d'Olivon, avant que la mort ne l'emporte...         <br />
       —Pour ce qui concerne le Peuple, continue Carital,  enfin les travailleurs du Grand Bassin, tout est à faire. Mais nous disposons de bons appuis là-bas. Il y a Prudal Maghin, l'écrivain public de la rue de la Goyave, et son amie Myza, la grande Pétacle.        <br />
       —Ah oui, je les connais, s’exclame Astiphon, sortant de son triste mutisme. Ce sont de bonnes gens !       <br />
       —Ils ont beaucoup milité pour soutenir le candidat fulgurac'h, à l'époque, mais depuis les Jeux, ils se sont ralliés avec enthousiasme à Phial. Je crois que par eux, on peut avoir l'appui de contingents très solides... car ils détestent le Villacope plus que tout au monde.        <br />
       —Ouais, approuve Astiphon... et ils apprécient Phial, parce qu'il est courageux... Ils n'arrêtent pas de se raconter l'histoire de la course de l'Egarement... Faut dire que c'était une belle course !       <br />
       —Il reste Cicéole, pour laquelle nous avons quelques paysans révoltés contre le clan des Fariniers, mais ils sont toujours très isolés. Enfin, ils peuvent être utiles pour les renseignements concernant les mouvements de nourriture. On ne sait jamais... C'est le nerf de la guerre.       <br />
       Et, bien sûr, je garde pour la fin toute ma bande de clochards du marché souterrain. Ils sont d'une efficacité incroyable.        <br />
       Carital se lève et tire sur un cordon crasseux qui se confond avec des chutes de chanvre mises à sècher (pour la protection des bouteilles).         <br />
       Nous n'avons que le temps de porter un toast "à la victoire de Phial", et déjà l'on gratte à la porte.        <br />
       Carital ne se lève pas et met son doigt sur ses lèvres, m'incitant à regarder.       <br />
       Un morceau de papier journal glisse sous le battant, et la grosse clef, repoussée de la serrure tombe bientôt sur le papier, aussitôt tiré vers l'extérieur, avalant la clef du même coup. L'instant d'après, une ombre naine fait irruption dans la place.       <br />
       —Zalkoz, je t'ai déjà dit d'entrer normalement!       <br />
       gronde Carital , l'air (faussement) fâché.       <br />
       —Mais que vois-tu d'anormal ? s'exclame l'être étrange qui vient d'entrer, posant triomphalement la clef sur la table. Il faut bien que je m'exerce sans trop de risque ! Mm, vous venez de boire de la 721...       <br />
       —Le millésime, m'explique Carital. Il a un bon nez...       <br />
       Le nain, dont la casquette ne dépasse guère du bord de la table, semble très jeune. Son visage est doux et régulier, encadré de boucles dorées. Seuls son nez massif et ses yeux jaunes en amandes  au regard aigu rappellent qu'il ne s'agit pas d'un enfant. Il est vêtu d'une vareuse couleur nuit d'orage et ses grosses sandales découpées dans des tranches de peau crue exhalent un léger parfum de tannerie.        <br />
       —Zalkoz est l'un des meilleurs voleurs du marché de Poularoy...  C'est aussi un ami, et un excellent informateur.       <br />
       Le nain rayonne de fierté. Carital avance un verre et le remplit à son attention.       <br />
       —Zalkoz, nous voudrions que tu fasses deux choses pour nous..       <br />
       —A votre service, Messignours ! répartit l'interessé en se courbant jusqu'au sol.       <br />
       —D'abord,  nous souhaitons que tu avertisses une liste de gens qu'ils devront venir dès le petit matin, disons quatre heures, à la maison de Jansène Fitrion. C'est pour un motif urgent qui a trait à la venue de notre Minus. Nous craignons que le Villacope ne tente quelque chose de terrible, et nous voulons que tous nos partisans se tiennent prêts.        <br />
       —Je comprends, Maître.  Dans une heure, tous nos amis seront prévenus... Le système est maintenant  au point et les gens ont confiance dans nos "mendiants".  Mais, s'il y a des nouveaux-venus sur la liste, il vaudra mieux que quelqu'un y aille à notre place, ou bien que tu m’écrives des billets.       <br />
       —Ce sera fait. La deuxième chose, mon ami, c'est que j’aimerais que ta compagnie se tienne prête à des choses bien pires...       <br />
       —Tu veux dire à la guerre ? s’exclama joyeusement Zalkoz...       <br />
       —En quelque sorte. Nous avons besoin d'armes,  et tu sais où en trouver.  Quant au le rôle que vous pourriez vous-mêmes tenir, il serait bon que tu t’en informes toi-même à la réunion de ce matin...       <br />
       —C'est d'accord, maître, dit Zalkoz les yeux brillants de malice et de fierté. Comptez sur moi...       <br />
       L'instant d'après, il a disparu, comme par enchantement. La porte est fermée, la clef dans la serrure, comme si rien ne s'était passé.       <br />
       —Tu vois, Augustin, c'est un bon atout dans la manche...       <br />
       —Je n'en doute pas.         <br />
              <br />
       Je me lève et prend congé.       <br />
       —Maintenant, je vais me préparer à notre grande rencontre de tout à l'heure, Carital.       <br />
       Et je retourne à la Maison Fitrion, efficacement accompagné par Astiphon, repoussant ivrognes et importuns.       <br />
              <br />
              <br />
       Les quelques heures de nuit blanche qui me restent, je les consacre à réfléchir aux propositions que je vais soumettre aux partisans.        <br />
       Mon problème est ardu : je ne peux dévoiler tout ce que je sais (ou que je subodore), et je dois en même temps parvenir à déclencher la mobilisation la plus forte possible.       <br />
              <br />
       Ce que je sais ou crois savoir ?          <br />
       Après tout, confions-en la teneur à ces Mémoires devenues journal de bord. Ce "savoir", j'en ai fait part à Phial, dans la missive que j'ai rédigée hier à son intention, et envoyée, aux bons soins d'une fragile sarmoiselle.        <br />
       En voici  le texte, tel que je m'en souviens :       <br />
              <br />
       «Cher Phial, Salut au Grand Minus ! Un concours de circonstances (peu fortuites) nous a tenus séparés jusqu'ici. Or il est une chose que tu dois apprendre immédiatement, et en termes clairs. Le message transmis par Fourret a dû te mettre sur la piste, mais il était nécessairement sibyllin : "les bateaux ont été construits plus vite que nous le pensions".        <br />
        Voici : une escouade de soixante bateaux rapides expérimentaux, porteurs de 900 soldats zwölles d'élite, ont traversé avant-hier matin le grand Dragon, et se dirigent vers le banc de Dysme. Je ne sais pas plus que toi comment les Zwölles Noirs ont réussi à mettre sur pied une telle flotille en si peu de temps : mais c'est un fait. Nous les attendions dans trois mois, et ils sont déjà là, comptant sur l'effet de surprise.        <br />
       En se fiant à leur vélocité exceptionnelle, ils doivent être en vue de leur cible depuis un moment. Quand tu recevras les premiers messages des marins ou des gardiens du banc de sable, il sera trop tard. Les envahisseurs auront bouclé l’îlot, et ils se seront rendus maîtres de la foule des pélerins qui s'y trouvent rassemblés, avant de se rendre à la fête des Morts à Sanabille.        <br />
        Je suis certain également que leur but, aussi étrange que cela paraisse, est de faire marcher —oui, marcher— les pélerins, en une procession incessante, sur le sable fragile de cet atoll, afin que le piétinement répété de dizaines de milliers de personnes pendant plusieurs jours produisent un certain tassement de la dune à l'intérieur des parois coraliennes de l'ancien  cratère.         <br />
              <br />
       Je t'ai expliqué à Hirpan le but de cette opération  : le sable, en descendant dans le cratère est expulsé par un orifice sous-marin et va boucher une sorte de siphon.  D'après ce que ton oncle Karool Jion de May pensait (et je le suis dans son raisonnement), ce bouchon se situe sur le côté intérieur du siphon, ce qui contribue à éloigner le courant froid (le Rieufret) passant par là, d'une rencontre avec le Grand Dragon, plus chaud. Cet éloignement diminue la dilution des énergies chaudes du Dragon, et ce dernier devrait donc, dès le début de la semaine prochaine, gonfler démesurément, l'amplitude du phénomène ressemblant aux crues centenaires déjà décrites par les observateurs.       <br />
       Or, tu sais que j'ai réussi à faire croire aux Zwölles, —je t'ai raconté par quel subterfuge— que le bouchon se produirait sur la face externe du siphon, et que l'effet produit serait donc exactement l'inverse : ils croient, grâce à moi, que le tassement du pas de Dysme va dériver le Rieufret vers le Dragon, et que celui-ci, refroidi massivement, va s'atténuer, se diluer, se dissoudre, permettant ainsi à une armada de galions d'assaut de partir enfin à la conquète de  l'autre partie Guama.       <br />
       Autrement dit, je soupçonne qu'une vaste quantité de grands bateaux de guerre sont en train de se masser  à l'abri d'ilôts discrets devant Draco ou Périache (dont les Zwölles ont désormais le contrôle, via leur ami Sapharx, le chef des sorciers). Dès que le courant aura (pensent-ils) baissé, ces bateaux se rassembleront et se rueront sur Clotone et sur la Majeure, derrière le panache noir de l'amiral, et cousin de Mortone Trug, Larr de Sioulque.        <br />
       Tu me diras que, si ton cher Oncle avait bien raison à propos de la physique des Courants, ce sera le contraire qui se produira : le dragon gonflera, rugira, et, dans le meilleur des cas, une bonne partie de l'orgueilleuse flotte zwölle, chamboulée, s'en ira par le fond.       <br />
       Mais c'est justement là que je voudrais te mettre en garde, cher grand Minus :       <br />
       —Tout d'abord, nous pouvons nous tromper. Et dans ce cas, j'aurai contribué à la plus grande catastrophe de l'histoire de Guama en dévoilant le phénomène de Dysme aux Zwölles. Ils ne feront qu'une bouchée de nos maigres forces...       <br />
       —Ensuite, j'ai appris à respecter Mortone Trug. J'en suis venu à penser qu'il n'était pas nécessairement persuadé du succès du mécanisme de variation des courants. Mais qu'il pouvait se servir de cette découverte —vraie ou fausse, peu importe— pour susciter l'enthousiasme parmi ses troupes, et dans l'ensemble de ses ingénieurs et de ses ouvriers, passablement déprimés par leur isolement politique depuis des décennies.  Si j'étais Mortone Trug ¬—ce qui n'est pas le cas, heureusement— j'aurais évidemment profité des informations données par ce jeune et mystérieux ultramondain se faisant passer pour un de ses officiers d'origine Grise (moi-même... sous le nom de Handjo Hnobich) . J'aurais ordonné l’immédiate mise en état opérationnel de la flotte que Larr de Sioulque faisait depuis longtemps construire dans de grandes cavernes  au sud de Draco. J'aurais enfin trouvé là le prétexte idéal à lancer la patrie dans la guerre.         <br />
       Imagine que je n'aie pas été dupe des (faux) carnets de ce jeune intriguant. Aurais-je pour autant arrêté l'opération ? Certes non.  Simplement, son organisation aurait été différente. J'aurais amené la flotte au pied du Dragon, mais à distance assez grande pour reculer en cas de gonflement (et non d'apaisement des flots). Constatant l'impossibilité de passer, j'aurais ordonné de mettre cap sur le nord-ouest, en direction des Passes.        <br />
       Tu me répliqueras encore que Lario représente un obstacle non négligeable sur la route des Passes, surtout en présence des corsaires Penthérites ou Hatrobates, audacieux, voire intrépides, et constants dans leur haine des Zwölles. Une résistance opiniâtre de leur part suffirait à bloquer l'armada sur l'étroit chenal entre le dragon et Lario, en attendant l'arrivée des vaisseaux de la ligue des Grands Hanséarts, traditionnellement liés à Clotone par contrat d'aide mutuelle.        <br />
       J'entends bien. Mais, vois-tu, Phial, je sais que Mortone Trug  complote avec les nouveaux maîtres de Lario —la tribu des Fulgurac'h— (dont j'ai appris qu'elle était l'une des branches les plus nobles d'anciennes familles royales Zwölles). Officiellement, ces sombres habitants de l'ilôt furieux, à la pointe septentrionale de Lario, secondent Mina Termina, la Ruloxane de l'île, mais ils témoignent de toute l'indépendance voulue, lorsque cela les arrange (comme lors de l'attentat contre les chefs penthérites et hatrobates, auquel j'ai assisté en personne il y a quelques mois ).         <br />
       Je soupçonne donc un coup fourré qui pourrait être le suivant : Kryalîche et son frère Allastair, les chefs Fulgurac'h, prennent le pouvoir sur Lario. Ils décrètent la loi militaire et envahissent les côtes du sud, où vivent les héroïques Penthérites et Hatrobates. Résultat : ceux-ci battent le rappel de leurs forces vives et de leurs corsaires. Mobilisés par ce combat, ils laissent donc passer l'armada zwölle, qui parvient en dix-huit heures en vue de Cicéole. Larr de Sioulque ordonne le déploiement en quatre flottes de débarquement. Celles-ci prennent en tenaille La Ménile,  Canémo, Fustelle et La Mirande. En quelques heures tout est consommé : les envahisseurs écrasent les milices embryonnaires, se rallient les gardes cercopsaires, et font leur jonction au grand Bassin. Dans trois jours, au petit matin, alors que tout le monde à la cour se passionne encore pour ce qui arrive du côté de Dysme, ils  pénètrent sans coup férir dans le palais Villacopal. A supposer que tu te sois réfugié dans la tour centrale, tu y es traqué, appréhendé, mis en prison jusqu'à l'arrivée de Mortone Trug qui se proclame empereur de Guama et exhibe ta tête fraîchement tranchée au balcon... applaudi fébrilement par Mulibron qui est depuis longtemps à son service !       <br />
       J'espère que je ne te coupe pas trop... l'appétit avec ce scénario apocalyptique, mais hélas tellement plausible que c'est folie de ne pas l'avoir imaginé jusqu'ici !       <br />
       Réponds-moi sur le champ et convoque un conseil militaire d'urgence !       <br />
       Ton ultramondain d'ami, Augustin. »       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °         °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
              <br />
       Trettin (trois heures du matin). Il fait presque froid et les oiseaux familiers sont venus se nicher sous les tuiles de la Maison Fitrion.         <br />
       Mon "exposé" aux militants est prêt. Si l'angoisse me taraude, ce n'est pas à cause de cela.  C'est pour une raison qui doit maintenant sembler plus évidente au lecteur :       <br />
              <br />
       Et si le nuage d'étoiles bleues, au large des côtes de Clotone, était... la multitude des lampes, accrochées aux mâts de l'armada de Mortone Trug, en train de prendre position autour de nos îles ?        <br />
       Et si ce dernier n'avait pas attendu le "test" du pas de Dysme pour foncer sur Clotone ?        <br />
       Et si je m'étais fait manipuler comme un enfant par Hrulich, la mission du commando de Transdragon étant de faire diversion, purement et simplement, à une attaque massive conduite par le nord ?       <br />
              <br />
       Et si Tarcolisse, le matelot de Ménion Paulinard dont le corps avait été déchiqueté par un mystérieux projectile venant du large, n'était que la toute première victime de la guerre-éclair conduite par le Prince Zwölle ?        <br />
              <br />
       Et si ... tout était déjà trop tard ?       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       L'assemblée a lieu dès sept heures, sur la terrasse, où l'on a installé deux braséros pour chasser l'humidité de l'aube. Leur rougoiement répond gaiement à l'embrasement de la ville par les rayons solaires.  Je me sers deux tasses d'un nectar d'Arabie à l'arôme si fort que, pour la durée de la réunion, j'oublie mes nuits blanches. Le passage à l'action contribue également à dissoudre mes angoisses comme de mauvaises brumes.        <br />
        Zalkoz et Carital ont travaillé avec une grande efficacité, et nous sommes finalement quinze, tous fort décidés.       <br />
       J'ai envoyé Macapuze aux courses, afin de l'éloigner, mais, convaincu de l'importance du grand repas que nous ferions vers dix heures, il ne paraît pas s'en  être offusqué.       <br />
       Clotone se trouve assez bien représenté par notre petite assemblée : du côté du peuple, Zalkoz et ses deux comparses (Foug et Viaq), aussi petis que lui, témoignent pour la nombreuse faune du marché, et Carital pour l'échoppe, fort influente. Myza la belle pétacle et Astiphon le marin parlent au nom du Grand Bassin. Prudal Maghin -l’écrivain public- connaît tout le monde, et Jannoue, la concierge de Fontrelon le mage (qui avait tenu à venir), encore davantage. Les Bourgeois disposent de bons embassadeurs en la présence de Kajak Pendalis (le cousin germain d'Athiello, et de Mathio Sendis (cousin de Benjou). Les paysans sont présents à travers les deux Cicéoliens  dissidents Baratr et Frogish. Quant aux militaires, Ruzzéo Parz , le violent maître d'armes les incarne en personne.         <br />
       Je regrette amèrement que mon bon Jean  ne soit pas des nôtres. Je suppose, sans en être sûr, qu'il a quitté Hirpan aux côté de Phial, et qu'il en organise la garde rapprochée (mais je ne l’ai pas vu sur l'esplanade du champ de course). Tant de choses devraient être encore éclairées sur les événements terribles qui ont précédé ma découverte par le commando zwölle au milieu des flots ! Mais ce n'est pas le temps d'y penser .       <br />
       Ménion Paulinard, qui ne peut guère dormir à cause de sa brûlure lancinante, est venu assister au colloque, ce qui évite toute ambiguité sur l'appui de la maison Fitrion à mon égard.        <br />
       Avant de commencer, je prend Myza à part.       <br />
       —Dame Myza, vous souvenez-vous de moi ?       <br />
       La grande et belle femme hausse ses sourcils en deux arcs parfaits :       <br />
       —Je vous ai entrevu, je crois, près de la Maison commune, sur l'îlôt Hirpan, avant que ma pauvre Aguza ne soit lâchement assassinée...       <br />
       —Myza, en deux mots, comment êtes-vous rentrée ici ?       <br />
       —Oh, le plus naturellement du monde. J'ai repris la simière avec laquelle j'étais venue sur Hirpan en compagnie d'Aguza.       <br />
       —Etiez-vous présente lors de la fête des épousailles de Phial  et de Chantenelle ?       <br />
       —Oh, non ! J'étais tellement déprimée par la mort d'Aguza que je suis rentrée dès le lendemain, juste après les obsèques de ma pauvre amie...       <br />
       —Vous ne savez donc rien de ce qui est arrivé après l'attaque de l'îlôt par les thrombes ?       <br />
       ¬—Non... J'ai appris ce terrible événement en posant le pied sur le débarcadère, au Grand Bassin...       <br />
       —Merci, Myza.        <br />
       J'ajoute en souriant :        <br />
       — Vous savez ,je vous connais depuis plus longtemps que vous ne le pensez.       <br />
       La pétacle se pencha vers moi, intriguée.       <br />
       —Oui, j'ai même assisté, dans une taverne du port, au lancement de votre campagne en faveur d'Allastair Jovial-Bonheur...       <br />
       A l'évocation de ce nom, elle fronce le sourcil et serre les mâchoires :       <br />
       ¬—Oh celui-là ! Je me demande encore comment j'ai pu me tromper à ce point... Il faut dire qu'il avait belle prestance.. Elle soupire, et revient à moi :       <br />
       —Vous étiez donc chez Broulican ? Quel étonnant hasard !  Mm, continue-t-elle en me jaugeant d'un air professionnel, dommage que je ne vous aie pas remarqué alors... Vous savez que vous êtes joli garçon ?       <br />
       —Hélas, cela ne me sert pas à grand chose dans ces circonstances, Myza !        <br />
       —C'est cette ignorance de vous-même qui vous rend séduisant, jeune homme. Mais je ne veux pas vous troubler... Nous sommes ici, paraît-il pour des affaires bien sérieuses !       <br />
       ¬—C'est vrai ...          <br />
              <br />
       Je me suis installé sur un rebord, faisant fuir les oiseaux, et j'ai parlé brièvement  :  selon moi, il s'impose de former une petite armée capable de défendre Phial contre toute attaque imprévue. Je demande à mes interlocuteurs de me faire confiance sur ce point : une telle agression, à laquelle Oriflan —bien que désormais le beau-père du Minus— participerait vraisemblablement, au moins passivement, est désormais très probable. Nous n'aurions que très peu de temps, dès le débarquement de Phial, pour parer à toute éventualité.        <br />
       J'ajoute enfin : dans l'hypothèse où les forces hostiles se révéleraient plus puissantes que prévu, nous devrions tenir un navire prêt, afin de dégager le Minus, et l'emmener dans un lieu sûr.       <br />
       —Comment ! dit le Hanséhard, étonné, tu penses  vraiment que nous pourrions en venir à une telle extrémité ?       <br />
       —Hélàs, mon cher Ménion, j'en suis persuadé.       <br />
       —Mais d'où sortiraient de telles armées ? Du royaume des ombres ? Nous ne sommes pas à Hirpan,  qui se trouve à quelques centaines de mètres de Périache, elle-même alliée aux Zwölles... La nature nous a heureusement séparés des peuples les plus sauvages de notre archipel.       <br />
       —Détrompe-toi, vieil homme. Nos ennemis se préparent depuis longtemps et sont capables des coups les plus inattendus. Nous devons témoigner de la plus grande vigilance. Nous ne nous pardonnerions pas si un coup d'Etat parvenait à éliminer Phial.       <br />
       —Il a raison ! s'exclament plusieurs  voix.       <br />
       —Je ne dis pas cela pour ralentir nos activités, se défend Ménion. Mais je me désole plutôt de la gravité de la situation, que je n'ai su prévoir, trop à la joie d'avoir vu notre candidat élu, et me fiant à la déconfiture visible du Villacope ! J'ai toutefois une confiance totale dans Augustin. Nous ferons ce qu'il nous recommande.       <br />
       —Merci, Ménion.        <br />
              <br />
       Je prends alors des mesures pour que le service d'ordre déployé le long du parcours soit bien coordonné, et pour qu'on nous envoie —en aussi grand nombre que possible— des jeunes gens, afin de les armer et de les entraîner. Ruzzéo Parz s'offre spontanément pour ce travail, ajoutant qu'il trouverait certainement une dizaine de bons amis pour encadrer cette nouvelle troupe.       <br />
       —Maintenant, la question se pose de trouver un lieu pour le rassemblement et l'entraînement, ajoutai-je. Car nous ne pouvons faire courir des risques à la famille Fitrion... Le lieu doit être discret pour ne pas attirer l'attention des Villacopistes, et  être en même temps situé à proximité du palais, pour pouvoir intervenir très rapidement.       <br />
              <br />
       Zalkoz, qui se balance sur la ferronerie entourant  la terrasse, indifférent au vertige, saute sur le sol :       <br />
       —J'ai une idée ! la Taverne du Ronmonde !        <br />
       —C'est une bonne idée, approuve Ménion.       <br />
       —Eclairez-moi mes amis !        <br />
       —Cette taverne, explique Zalkoz, se trouve à l'angle de Magnestrade et du grand Bassin, sur la place où tout le monde se rencontre pour parler, faire des affaires...       <br />
       —Jeter un coup d'oeil sur mes collègues en poste, plaisante Myza.       <br />
       —J'inclus cela dans les affaires, rétorque Zalkoz. Le Ronmonde a ceci de particulier qu'on y joue des pièces de théatre, et qu'il est empli d'une foule diverse, de jour comme de nuit.  La nuit, en effet, les acteurs répètent ce qu'ils présentent le jour.        <br />
       —Eh bien, je ne vois toujours pas...       <br />
       —Tu vas comprendre : les dépendances de la taverne sont très vastes. Plusieurs cours sont occupées par diverses troupes de comédiens, ou encore par des marchands qui y louent des salles pour se rencontrer, et des chambres pour dormir. L'agitation est telle qu'un peu plus, un peu moins , personne n'y verra que du feu. De plus, si vous voulez tirer l'épée, on croira qu'il s'agit d'une répétition de théâtre, car les pièces racontent souvent des histoires de guerres, et les Clotonois adorent les grandes batailles sur scène.       <br />
       —Je commence à saisir. Penses-tu que nous pourrions occuper l'une de ces cours ?       <br />
       —Je m'y engage, dit Zalkoz. Le patron du Ronmonde  est un de mes amis.       <br />
       —Dans ce cas, l'affaire est dite. Je vérifierai le dispositif cet après-midi. Que chacun s'active selon le plan. Je serai dès bimère au Ronmonde, afin d'accueillir les premiers participants.        <br />
              <br />
       L'on se disperse alors, et Jannoue,  la petite dame maigre dont la voilette empêche de bien distinguer les traits s'approche de moi.       <br />
       —Je suis sûre que vous êtes déçue d'une absence, dit la vieille dame d'une voix aigrelette.       <br />
       —De qui voulez-vous parler ?       <br />
       —D'une grande autorité en matière d'informations secrètes !... dit Jannoue.       <br />
       —En effet, Fontrelon nous manque, mais sa façon de nous aider est toujours spéciale... Je ne me fais pas de souçi pour lui... D'ailleurs, vous le tiendrez au courant de nos décisions, j'en suis sûr.       <br />
       —Non, jeune homme, je ne parle pas de Monsieur Fontrelon.       <br />
       ¬—Ah... Eh bien, pourquoi tant de mystère ? dis-je, un peu agacé. Nous n'avons guère le temps de badiner.        <br />
       —Parce que j'attends que tout le monde nous ait quittés, tout simplement.       <br />
       —Je comprends, vous voulez me parler seule à seul.       <br />
       ¬¬—C'est exact, jeune homme.       <br />
       —Moi, je reste, s'écrie Mategloire tombant du toit la tête en bas. Elle opère un double saut périlleux et un hardi rétablissement pour atterrir sur la terrasse et non dans le vide.        <br />
       —Encore toi ? m'exclamai-je. Tu as, je suppose, assisté à toute la réunion?       <br />
       —Bien sûr, les tuiles vernies conduisent excellement le son...        <br />
       —Je suppose que j'aurais dû t'inviter à y participer normalement, soupirai-je.       <br />
       —Mais le sentiment de supériorité masculine n'étouffe guère les Ultramondains, ais-je ouï dire ... !       <br />
       Elle esquisse trois pas de danse, virevolte, et revient vers moi, avec l'évidente intention de m'embrasser le nez. Privauté à laquelle je me soustrais de justesse.       <br />
       Le rire qui secoue la vieille Jannoue a quelque chose d'excessif. Ses accents rauques et enroués, qui se transforment en quinte de toux, ne sont guère seyants, même pour une femme du peuple.       <br />
       Elle se redresse.       <br />
       —Ah, je n'en puis plus ! dit-elle, la voix changée.        <br />
       Et elle ôte d'un même geste la voilette et la chevelure grise.        <br />
       La magnifique calvitie qui est ainsi dégagée ne peut appartenir qu'à une seule personne : Olivon Clinus.       <br />
       —Professeur ! Est-ce vous ? Je n'en crois pas mes yeux !       <br />
       —Si fait, si fait ! dit l'intéressé en se débarrassant de la longue robe grise qui recouvre ses vêtements masculins.       <br />
       —C'est bien moi... Incognito, comme vous le voyez !       <br />
       —Mais...Jannoue... Elle n'existe donc pas ? s'écrie Mategloire ...       <br />
       —Oh si, la chère vieille dame existe, et elle est bien portante, rassurez-vous. Je n'ai fait qu'emprunter sa ressemblance, d'assez loin, je dois dire. En réalité, j'occupe l'appartement de notre ami Fontrelon, absent pour cause de voyage ininterrompu dans des contrées inconnues.        <br />
       Mais c'est lui qui m'a appris certaines techniques de déguisement. J'ai dû me montrer extrèmement prudent ces dernières semaines, car les agents zwölles, qui me surveillaient depuis longtemps, sont passés à une phase active. Ils ont tenté trois fois de me supprimer, avant que je ne me décide à me cacher.       <br />
       Cependant, ajoute Olivon en nettoyant le maquillage savant qui modifiait ses traits, je crois que le moment est venu d'agir à visage découvert.        <br />
       —Il serait bon que nous échangions nos informations, Professeur.  A commencer par la plus terrible des nouvelles.       <br />
       —N'en dites pas plus, Augustin, je suis au courant pour Nadja.        <br />
       —Cela diminue la souffrance d'avoir à en parler. Mais... puis-je vous demander comment vous êtes au courant de l'événement ?       <br />
       —Le mieux, Augustin, est que je vous raconte tout...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
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       °        °       <br />
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              <br />
              <br />
       Olivon Clinus, très agité, se lance alors dans le récit suivant :       <br />
              <br />
       —Le hasard voulut que le jour où vous me fîtes imprudemment envoyer Allastair Jovial-Bonheur pour m'informer de votre sort, je me promenais sur la dune qui domine ma maison à Thyrse. C'est ainsi que je surpris, sans être vu, un groupe de plusieurs hommes en pourpoint noir. Ayant laissé leurs montures près d'un arbre, ils se faufilaient le long d'une combe en direction de mon domicile. Je suivis les cornufiaux de loin, puis, comme ils se postaient à l'abri d'un buisson de salges, je m'en approchai sans bruit. Le plus grand d'entre eux était Allastair. Je compris qu'il se proposait de frapper à ma porte et de s'entretenir avec moi. Après m'avoir mis en confiance, il ferait alors entrer les autres, afin de me soumettre à la torture.        <br />
       —L'être immonde ! Mais pourquoi ?       <br />
       —Ce que vous lui aviez dit de moi, de mes enquêtes en cours et de mes connaissances  avait sans doute donné à penser aux chefs de son clan que j'étais un très redoutable adversaire, cela d'autant plus qu'ils m'avaient totalement ignoré jusque là.        <br />
       —Ces hommes étaient des Zwölles noirs, je présume ...       <br />
       —Je le pense aussi, mais, sur le moment, j'étais étonné de les voir en uniforme, celui-ci étant strictement interdit sur Clotone, depuis les traités dits de Moudrelay.        <br />
       Je compris, en tendant l'oreille, qu'il s'agissait d'une bande extérieure aux personnels de l'ambassade dracoise, et qui opérait de façon complètement clandestine.  Peut-être étaient-ce les mêmes gens qui assassinaient tous ceux qui génaient alors la candidature soutenue officiellement par Mortone Trug, le cicéolien Wiril Braighcht.        <br />
              <br />
       Ma curiosité l'emporta sur ma frayeur. Je courus prévenir mon voisin Pandréasz Velpeau, un recteur-administrateur de l'université, à qui je donnai pour mission de venir annoncer à Allastair que j'étais en vacances, absent pour une longue durée. Puis il entrerait lui-même dans la maison, afin d'éviter que les visiteurs n'y pénètrent par effraction, et n'y dérobent tout ce qui les intéresserait.       <br />
       J’empruntai à mon ami l'un de ses chevaux, et  je retournai m'embusquer en vue du groupe de Zwölles. Mon attente ne fut pas longue : bientôt Allastair revint vers eux, fulminant, et tous décidèrent de décamper. Ils rejoignirent leurs montures et galopèrent sur la plage, vers les rochers de Mayonne, qui se trouvent au bout du "doigt" le plus nordique de notre petite île universitaire. Je les serrai de près, chevauchant en arrière de la dune, pour leur demeurer invisible. Lorsque je parvins aux rochers, -de magnifiques agglomérats blancs qui simulent une sculpture monumentale- j'eus à peine le temps de voir une pierre rouler devant une caverne, dérobant les cavaliers à ma vue.       <br />
       Mon coeur, vous le pensez, s'accéléra : l'une des entrées du mystérieux réseau dont je soupçonnais depuis longtemps l'existence venait de m'être révélée. Mais comment y pénétrer à mon tour ?        <br />
       La chance me servit. Au moment où la pierre se refermait, quelque chose se remit en place du côté d'un ressaut couvert de coucule grimpante, embaumant l'atmosphère. J'y mis la main et appuyai sur les parois. Un morceau de roche recula sous la pression. Et la "porte" se mit à rouler en sens inverse.  Sans réfléchir, je m'y engageai.       <br />
       La galerie, vaguement éclairée par des ouvertures percées vers le haut des falaises, s'enfonçait en pente douce sous le petit bras de mer qui sépare Thyrse de la côte de Canémo. Domptant mon cheval réticent, je le forçai au trot sur une allée de sable fin, de plus en plus obscure, et qui  finit par remonter, de l'autre côté du chenal, vers des lueurs grises.        <br />
       Celles-ci provenaient des fenêtres vides d'une grande muraille fermant une grotte. Je reconnus, de l'intérieur, l'un des anciens cimetières phrysogeois, étrangement construits contre certains enrochements, sur plusieurs sites de l'archipel.        <br />
       Mais  ici tous les ossuaires sculptés, ordinairement posés sur les plans taillés dans le roc, avaient été évacués.  En revanche, de nombreuses caisses y étaient entreposées, dont je reconnus certaines pour provenir des ateliers d'armes de Sanabille.  M'étais-je aventuré dans le repaire de simples brigands ? Où avais-je enfin découvert l'un des dépôts des bandes qui intriguaient pour manipuler les épreuves du minusat ?        <br />
       Je n'avais pas le temps de m'attarder pour répondre à ces questions. Il fallait que je continue la poursuite.       <br />
       Cette fois, ce fut le crottin frais des montures qui trahit ceux que je poursuivais. Pourquoi cet amoncellement à l'intérieur d'une logette, si ce n'est parce que celle-ci cachait l'issue du cimetière, nécessairement empruntée par les cavaliers ?  Je mis pied à terre et examinai l'endroit. La paroi était ornée d'un disque de motifs enroulés autour d'un centre. Le geste attendu était presque trop évident  : j'appuyai sur ce moyeu et le mur s'affaissa lentement, pour disparaître dans une large  rainure du sol. Je n'avais sans doute qu'un bref délai pour sortir avant qu'il ne se remît en place. J'empoignai rudement le cheval par la crinière et le tirai au dehors.        <br />
              <br />
       L'après-midi était bien avancé, mais l'ombre portée allongeait les empreintes des fers, les rendant plus visibles encore. Elles cheminaient, avec l'espacement propre au galop, vers la route côtière, bien dégagée, de la Lande d'Obsidienne. Ne voyant personne à l'horizon, (sinon les habituelles silhouettes déjetées des ramasseurs de champignons) je cherchai à terre d'autres indices, mais je n'en trouvai point, ni dans une direction, ni dans une autre. Le groupe semblait s'être volatilisé !       <br />
       Il y avait bien des chevaux qui paissaient  l'herbe de la bande marécageuse jouxtant la route. Mais ils ne portaient ni harnais ni rènes, ni selles et... surtout nul cavalier.         <br />
       Je finis par m'en approcher. Les chevaux, à n'en pas douter, avaient couru. Ils reprenaient souffle à grands bruits de naseaux, et leur robe était pleine de sueur.         <br />
       Mon intuition m'avertit : les hommes ne devaient pas être loin ! Ils me guettaient peut-être. Je devais faire preuve de prudence : me faire prendre ne m'avancerait à rien, sinon à faciliter les projets des Zwölles à mon égard !       <br />
       Par bonheur, ce n'était pas le cas. Je découvris en revanche une stèle solitaire, assez incongrue dans ce paysage de désolation. Vue de plus près, il s'agissait d'une fontaine au flux tari. Son bassin était d'une belle pierre, quadrangulaire, et son fronton assez élevé, gravé d'inscriptions antiques.  Je le contournai, et découvris une ouverture creusée dans sa face arrière. J'y risquai un oeil : ce n'était qu'un accès, comblé depuis longtemps, à l'évacuation de la source.        <br />
       Des voix féminines retentirent à ce moment là, de l'autre côté de la fontaine.         <br />
       —Tu as vu, ma Soeur, ce que j'ai vu ?        <br />
       —Oui. Des gens montant aux cordes du ciel... C'est assez peu courant.       <br />
       —Des hommes vêtus de nuit, étrangers à nos îles... Je ne savais pas qu'ils connaissaient l'art de dompter les Lourds.       <br />
       —Ils le connaissent. J'ai vu ces gens se hisser dans les nacelles à quelques pas de moi, deux ou trois gros Lourds bien harnachés, immobiles à cent mètres au dessus de nous. L'un des hommes a même crié de colère, quand son poignard est tombé sur le sol à mes pieds... Je l'ai ramassé.       <br />
       Tiens, vois cet objet sinistre. Sa lame luit comme si elle n'avait jamais servi, mais, c'est trompeur. Il en a peut-être essuyé le sang sur sa cuisse, un instant auparavant...       <br />
       —Laisse donc cette horreur, se récria l'autre femme d'un ton profondément révulsé.       <br />
       —Regarde, ils volent vers l'ouest... De temps en temps les nuages les montrent, et puis ils les cachent.. Ils sont de plus en plus petits... de minuscules araignées soutenues par le vent...       <br />
       —Ne les regarde pas trop, ma Soeur, tu vas perdre une cabrasse. Les bêtes adorent que les pastourelles regardent le ciel. Elles en profitent pour courir vivre leur vie sur la plage, mangeant les algues salées qui les empoisonnent.       <br />
       —Tu as raison, partons. D'ailleurs les Lourdonautes ont disparu...       <br />
       Les femmes s'éloignèrent, avec leurs troupeaux, se confondant à nouveau avec les croupes grises du chemin des Vents.       <br />
       Je sortis de ma cachette et je m'emparai du poignard que la femme avait laissé sur la margelle.  Je le dégageai de son fourreau de cuir noir.        <br />
       "Vii Spii un Tzan", lus-je sur la lame étincellante. Ce qui veut dire, je crois, en vieux zwölle : "Par le jeu et le chant."       <br />
       Il y avait quelque chose qui dépassait du fourreau : un rouleau de papiers de soie plié, comme celui des messages envoyés par oiseau. Celui-ci à l'évidence, n'avait pas été envoyé.       <br />
       J'ajustai mes lunettes et  m'assis pour lire.       <br />
              <br />
              <br />
       C'était  -Vous rendez-vous compte, Augustin- la première preuve tangible, incontestable, du complot après lequel je courais depuis si longtemps comme derrière une ombre impalpable !        <br />
       La lettre, longue d'une dizaine de feuillets denses, était signée "Vos respecteux Agents", et adressée à son Eminence sérénissime le Prince Mortone Trug. Elle fourmillait de détails sur l'état d'esprit des populations de Clotone à l'approche des élections. Elle décrivait scrupuleusement les diverses opérations menées par les "respectueux agents" pour déstabiliser la vie politique. Elle expliquait clairement comment le Villacope Mulibron Oriflan avait été recruté depuis longtemps, et comment tout avait été mis en oeuvre pour soutenir Wiril Braighcht, dénommé pourtant "notre candidat de diversion".  Etait aussi rappelé par le menu comment avait été recruté le grand Nodulateur de la Conque,  la plus haute autorité de justice de Clotone, tout bêtement payé par Braighcht en personne !       <br />
              <br />
       Tout ceci était concret, mais, en un sens, cela ne m'apprenait rien que je ne sus déjà.        <br />
       En revanche, la lettre faisait allusion à des aspects jusqu'ici ignorés de moi, et qui m'ouvraient des perspectives vertigineuses.  L'auteur  répondait à une question du Ministre Zwölle, Flatron Longarde, concernant les "points d'arrivée, et les "portes d'entrée" de Clotone, pour des "formations thrombes" en provenance de La Majeure.       <br />
       J'ai été alarmé par cette thématique, car vous n'êtes pas sans savoir que les Thrombes résistent mal au transport par bateau...       <br />
       —Ah ? J'ignorais cela, dis-je.       <br />
       —Ces êtres humains transformés en animaux sont de véritables machines de guerre. Mais, s'ils sont invincibles au combat, ils présentent certaines fragilités. Ainsi, lorsqu'ils sont en mer, ils sont sujets à un mal auquel, en comparaison, celui dont sont atteints certains hommes serait le comble du bien-être. Ils ne tardent pas à mourir, saisis dans d'atroces convulsions, après avoir rendu tripes et boyaux. C'est l'une des raisons pour lesquelles les Thrombes sont généralement transportés à leur lieu de combat via des galeries souterraines.         <br />
       —Ah, je comprends votre alarme à la lecture de la lettre : elle impliquait que de tels passages souterrains puissent existerentre La Majeure et Clotone ...       <br />
       —Exactement. Depuis les savantes études de la "Terre et de son Dessous", par Karool Jion de May, il était admis (bien que jamais prouvé) qu'il existât d’ immenses réseaux de galeries naturelles (d'origine volcanique) entre Périache et La Majeure. Mais il n'avait jamais été question, chez aucun spécialiste, de tunnels entre celle-ci et l'île-capitale. Encore le Ministre se contentait-il de poser la question. Plus terrifiant encore était ce qu'impliquait la réponse du "respecteux agent", dont j'avais pu constater par ailleurs la connaissance intime des souterrains de Canémo et de Thyrse.        <br />
       —Que disait-il ?       <br />
       —Oh ! Rien moins que ceci : un ensemble de grandes cavernes, reliées entre elles par d'anciennes rivières partirait d'un point situé à proximité de l'îlot des Danseurs, la résidence du vieux Huimror, pour aboutir... directement sous la colline des Pouvoirs, près du palais du Villacope à Clotone !       <br />
       —Insensé ! rétorquai-je. Apportait-il la moindre preuve à ces assertions ?        <br />
       —Non, pas la moindre. Et c'est la raison pour laquelle j'aurais voulu de vérifier le seul élément qu'il avançait...       <br />
       —Lequel ?       <br />
       —Eh bien, la lettre faisait référence à "Lucilia, qui connaît les anciennes cartes du Dessous du Monde."       <br />
       Après avoir lu ces mots, Augustin, j'aurais aimé pouvoir vous rattraper sur la route de Lario, sur laquelle je savais que vous étiez alors parti, en compagnie de votre amie Athiello.        <br />
       De mon côté, il fallait maintenant aller droit au but : filer sur Périache et sur Hirpan, voir Lucilia et la mettre au courant de tout, en prenant le risque de me faire trucider par l'horrible Nardor Botulis, dont je croyais encore à l'époque, qu'il était au service de la Grande Sorteresse.        <br />
       ¬J’interrompis le professeur pour lui faire part de mes connaissances les plus récentes :       <br />
       —Je crois que ce monstre travaille pour Mortone Trug qui l'a délégué à la surveillance de Sapharx, le chef temporel des Sorciers de Périache. Mais en réalité, au fond, il ne travaille que pour lui seul, dans une jouissance sadique parfaitement solitaire.  Je dois vous avouer, Olivon, que j'ai fait de cet être mon seul ennemi absolu sur l'archipel. Je me suis juré, je vous le dis, de ne pas quitter Guama avant de l'avoir tué de mes mains.       <br />
       —Je vous comprends, mon ami, approuva Clinus en me serrant le bras, et je vous aiderai de toutes mes forces dans ce projet salutaire.       <br />
       —Non, Olivon, c'est MON affaire. Mais continuez, je vous prie...       <br />
       —La suite est simple, reprit le professeur. J'ai envoyé un message à Chamilah, dont je savais qu'elle est la conscience la plus sage de la Considia (le collège des Magdes). Je lui ai demandé de m'indiquer un moyen de me rendre auprès de Sapharx et de Botulis, sans me faire soupçonner, afin de prendre connaissance de leurs intentions de recourir aux thrombes agressifs dans une guerre d'invasion. Ensuite, lui écrivai-je, j'aurais de bons arguments pour discuter avec Lucilia.        <br />
       Par retour de sarmoiselle,  Chamilah m'a indiqué un moyen asses simple :  je devrais me faire passer pour un vendeur de Thrombes, et me glisser ensuite sur les routes souterraines qui rejoignent Périache, où Botulis et Sapharx ont leur quartier général.       <br />
       Il existe en effet plusieurs collecteurs indépendants qui rôdent dans les montagnes et les forêts de La Majeure, à la recherche de Thrombes égarés. Une fois une petite troupe de leurs proies rassemblées, ces collecteurs se rendent à Michemin, et les vendent à un agent de Sapharx, travesti en marchand de poisson.        <br />
       Les thrombes attendent dans un entrepôt secret, puis, par une nuit sans lune, ils sont entassés sur une barge et transportés vers certaines "bouches de l'enfer", présentes sur des digues du grand marais. Un nombre important, ne supportant pas même les vaguelettes des bras marins du marécage, meurent en chemin et sont laissés sur place, charognes à demi  dévorées par les nombreuses faunes carnivores de l'endroit. Les autres sont conduits dans ces bouches, et vendus sur leur seuil à de mystérieux gardiens, venant de contrées lointaines par des chemins obscurs.         <br />
       En me mettant au service de ces "gardiens", je pourrais peut-être, suggérait Chamilah, remonter toute la filière, dirigée, soupçonnait-elle, par Sapharx et Botulis.  Mais c'était, ajoutait-elle, sans aucune garantie.       <br />
              <br />
       Un ami, qui me cachait sur Clotone, m'apprit alors que Nadja était probablement retenue par Sapharx sur Périache et cette information acheva de me décider. Je me fis livrer la totalité de mes avoirs en banque, et je  les changeais en Liards, la monnaie de la Majeure. Puis je quittai la Capitale et me rendis sur cette grande île sauvage.        <br />
       Ma transformation en chasseur de thrombes crédible me prit quelques mois, avec l'aide du vénérable Huimror (que je mis dans le secret, et qui, tout comme sa douce épouse Moïra, m'appuya de toute son énergie) et de quelques autres complices.  Enfin, je me présentai à Michemin, à la tête d'une "procession" de thrombes déguisés, comme à l'accoutumée, en pélerins. Je me rendis aux entrepôts clandestins, et de là aux portes de l'enfer  situées sur la digue du marais de Fliouchfène.        <br />
       Les fameux Gardiens sortirent de la gueule puante des cavernes et se portèrent acquéreurs de ma troupe docile. La vente se fit, dans les règles de l'art. Puis je les priais de m'entendre :        <br />
       —Ce que je désire le plus, arguai-je, est d'appartenir à vos rangs, devenir pasteurs de thrombes, dans les sous-sols telluriques les plus effrayants. J'aime la nuit absolue du Monde Inférieur, proclamai-je, et ce qui répugne à la plupart de mes contemporains, moi, je le désire !       <br />
       —Ne veux-tu pas plutôt, comme certains de tes frères les plus abjects, découvrir quelque trésor de pierres précieuses, pintocle, améthyste ou elmeraude,  diamants noirs, ambres pourpres, et ramener ces objets sacrés au marché, pour les troquer contre de la vile Fufe d'argent, ou, pire, du vulgaire Liard de bronze ?        <br />
       —Non point, Nobles Gardiens de l'Ombre... Je ne rêve que de profondeurs, de cascades chutant vers le centre de la terre, de rivières obscures moussant hors de goulots comme de la glône.  Depuis tout enfant, je veux découvrir les mystères insondables des entrailles de Géa !        <br />
              <br />
       Mon discours enflammé étonna,  fatigua, mais, de guerre lasse, convainquit.  Je fus adopté par le Haster Algassiz (le maître des douleurs) qui contrôlait les Portes de La Majeure, et qui m'assigna d'abord à des tâches subalternes.       <br />
              <br />
       Le petit professeur reprit son souffle et but une gorgée hâtive de Nectar d'Arabie.        <br />
              <br />
       ¬— Vous ne vous imaginez pas, Augustin, ce que j'ai pu voir et entendre  pendant les longs jours que j'ai passés sous terre ! Je vous en ferai le récit détaillé une autre fois, mais sachez que la réalité dépasse l'imagination la plus vive que nos auteurs de romans de soie ont su déployer à propos des mondes obscurs.  Une immense machine à traiter des êtres humains est installée dans le Dessous. Son emploi principal est la Mine d'Asbalte, qui s'étend sur des centaines de kilomètres sous la mer du Mitan, et dans laquelle des milliers de pauvres Thrombes sont utilisés à la taille de la roche la plus dure qui soit. Le premier usage de cette substance est l'éclairage du monde souterrain, des blocs luminescents étant déposés aux carrefours ou de loin en loin. Tâche infinie, éternellement recommencée, puisque, séparée de la roche-mère, les morceaux d'asbalte s'éteignent en moins d'un mois.        <br />
       Des canaux, infiniment réticulés, joignent les lieux les plus éloignés, transportant des trains de barques étroites sur un flux noir et rapide. Les sentiers de leurs berges vertigineuses (ou d'autres couloirs à sec) sont consacrés à la transhumance incessante de troupeaux humains -je ne vois pas de mot qui convienne mieux- , destinés aux travaux variés, ou à la vente.       <br />
       Un jour —ou une nuit, car on perd vite la notion du temps à l'intérieur de ces espaces indéfiniment verdâtres— l'on me confia la surveillance d'une cohorte de Thrombes, récemment capturés par les rabatteurs des marais, et qui étaient destinés à l'entraînement militaire, près de Périache. Je dus donc marcher interminablement sur un chemin humide, taillé dans la pierre, tandis qu'en contrebas,  deux cent pauvres êtres  étaient entassés -eux qui supportaient mal le voyage aquatique- dans un convoi de cinq barques atttachées l'une à l'autre, ainsi qu'à deux méyots qui en contrôlaient l'allure, l'un en tête et l'autre en queue. Des thrombes-coureurs nous rattrapaient deux fois par vingt-quatre heures et distribuaient un affreux biscuit de pierre aux condamnés. J'avais droit pour ma part à un brouet infâme et à un peu de vin.         <br />
       Douze Thrombes moururent pendant le trajet (j'avais "droit" à un quota de vingt, chiffre au delà duquel je devrais passer en Conseil de Sanction), baignant dans leurs déjections. Je ne pouvais pas faire grand chose, sinon forcer les plus intelligents à écoper le jus immonde du fond des barques, en leur remettant un seau.        <br />
       Nous parvînmes enfin dans des galeries plus larges et plus aérées. Des écluses en cascade nous remontaient peu à peu vers la surface. Enfin, nous-nous trouvâmes dans une salle, au plafond irrégulier de laquelle des trous de lumière étaient percés. Je crus défaillir de joie à voir enfin les rayons du soleil, même atténués et déviés vers les parois, bien au dessus de nos têtes.  Là, les thrombes furent pris en charge par des Zwölles noirs, triés et emmenés dans des directions différentes.        <br />
       Une fois la transaction effectuée, l'on me conduisit à une petite hostellerie souterraine, où je partageai une vilaine chambre gluante avec trois autres "transbordeurs". J'appris de leur conversation des abominations plus grandes encore que celles dont j'avais été le témoin, hélas, bien passif.        <br />
       Un officier zwölle à l'uniforme gris et au brassard noir orné d'un aigle vint enfin distribuer les rémunérations et nous donner congé. Quand vint mon tour, je demandai à réinvestir aussitôt la somme gagnée,  pour avoir le droit d'émerger à l'air libre. J'arguai d'une période souterraine bien plus longue que celle que j'avais connue, et qui me semblait déjà insupportable.         <br />
       L'homme rit :       <br />
       —C'est le Mal de l'Obscur, camarade !  Cela te passera avec l'âge...  Mais, si tu veux bien me donner la moitié des Fufes de ton salaire, je m'engage à te conduire moi-même sur la plage du Puits, où j'ai quelques affaires à règler. Je t'y laisserai une heure ou deux, et je te reprendrai au retour. D'accord ?       <br />
       Je m'empressai d'acquiescer.        <br />
       Je dois dire que je fus déçu quand je m'aperçus que la plage du Puits était située à la base de l'immense cratère d'Ardamont, ce qui en faisait encore un site plus ou moins enterré.        <br />
              <br />
       J’interrompis Olivon, pour m’écrier :       <br />
       —Tu étais donc à Périache, Mouribulle ! Je connais fort bien ces lieux,  pour y avoir couru en tous sens, y compris verticalement !       <br />
       —Par chance, reprit Olivon Clinus, il faisait jour et le bleu du ciel inondait l'enceinte rocheuse, aussi bien du plus haut, où le soleil passa, faisant mouvoir les ombres avec une surprenante rapidité, que par la faille des hautes portes de Fer, où entraient et sortaient les navires. Une étrange lueur azurée montait aussi de la lagune, allégeant  magiquement ce paysage fermé .        <br />
       —Il est vrai que c'est somptueux, confirmai-je. La cascade en particulier.       <br />
       —Oui. La blancheur des colonnes d'eau torsadées qui s'effondrent sur le cône d'énormes blocs à sa base, le grondement et la vibration permanente, le nuage en formation qui s'en sépare continuellement, tout cela est magnifique !        <br />
       Dommage, ajouta Olivon, que ce lieu sacré soit corrompu par d'aussi ignobles pratiques.       <br />
       —En réalité,  je crois que la plupart des prêtres Omen ignorent les agissements des Zwölles qui forment là-bàs une milice étrangère. On hait les "Frissipels" (les camarades, en langue Zwölle) qui sont vécus par beaucoup comme des envahisseurs, plutôt que comme des alliés. Encore les Zwölles gris, généralement commis aux tâches pacifiques et administratives sont-ils moins détestés que les Noirs.       <br />
       —C'est aussi ce que j'ai pu remarquer, approuva le professeur. Mais les soldats du Sacre, comme on nomme la garde armée de la hiérarchie-Omen sont néanmoins aux ordres des Zwölles. Ils rechignent parfois, mais ils obéissent.  Cela les chagrine tant qu'ils ne cessent de s'apitoyer sur leur sort et de critiquer la politique de leurs maîtres. C'est d'ailleurs grâce à cette propension à la complainte, que j'ai pu apprendre, de la bouche d'un proche subordonné de Sapharx, la plupart des projets sinistres de celui qu'il appelait, parfois avec une ironie appuyée,  "Sa Magnanimité le Grand Médiat".       <br />
       Cet homme, revêtu d'un splendide uniforme d'apparat, attendait son maître sur la plateforme de transport vertical, où l'officier zwölle m'avait laissé peu de temps auparavant. Nous fîmes naturellement connaissance. Le Major Doreille ...       <br />
       —Soreil, je crois, dis-je sentencieusement, si ma mémoire est bonne.       <br />
       —Vous le connaissez aussi, Augustin  ?       <br />
       —Je l'ai rencontré .Je crois qu'il est inévitable,, puisqu'il règle les protocoles de visite entre la plage du Puits et les palais de Ciel-Omen au sommet d'Ardamont, où résident Sapharx et le Grand Omen.       <br />
       ¬—Ce doit être cela. Il s'agissait d'une personne fort affable, mais qui, un peu de bonne glône aidant (dont j'avais toujours gardé une fiole sur moi), se révéla une ressource extraordinaire.        <br />
       Croyant parler à l'un de ces zwölles-Gardiens de l'Ombre en qui il voyait les jumeaux des Noirs, ce Major Soreil en profita pour me dresser la longue liste de ses revendications. Il s’échauffa et déversa un torrent de bile amère. Rien n'avait grâce à ses yeux, ni son maître, l’Omen-Médiat Sapharx —accusé d'inconstance et de méchanceté— ni le vieux Grand Omen ¬gâteux, impuissant, laissant la décadence s'installer sans mot dire — Encore moins les hordes sauvages de Zwölles qui venaient là, comme s'ils étaient chez eux, diriger le commerce et conduire la défense.        <br />
       J'épongeai patiemment les acerbes récriminations du pauvre homme,  et j'en appris ainsi bien davantage en deux heures qu'en un mois passé sous terre.        <br />
       Voici brièvement la teneur de ses propos :  d'après lui, quelque chose d'anormal était en cours. Il avait entendu, entre deux montées d'ascenseur,  sa Magnanimité elle-même, le Médiat Sapharx, évoquer une "opération Sphinge" qui devait être déclenchée au moment de l'élection du Minus, sur l'ilôt Hirpan.        <br />
       Le brave Soreil s'étonnait de ce discours, car les relations entre Périache et Hirpan, la résidence des Magdes, étaient  soigneusement réglées, pour éviter de rééditer les horreurs de conflits passés, jamais terminés à l'avantage des Sorciers. La discussion sur la "faiblesse des défenses de Hirpan", sur la "pusillanimité de ces pauvres vierges folles", ou sur "l'incapacité des Magdes à diriger correctement des Thrombes-tueurs, malgré le recours aux pierres de Belturet", semblait à Soreil un tissu de méyoteries. Mais un tissu fort inquiétant, alarmant, même ! Cet imbécile de Sapharx (l'expression échappa facilement à Soreil se sentant en familiarité avec moi), cet homme" boursouflé de vanité", n'allait tout de même pas entraîner Périache, ses sorciers, ses disciples, ses pacifiques pélerins, dans un conflit absurde ?         <br />
       Pour en savoir plus, notre homme prêta une attention soutenue aux propos des officiels qui n'arrêtaient pas de descendre et de monter le long du puits, pour des conférences de travail auprès de l’Omen Médiat. Et ce qu'il entendit le confirma dans ses angoisses les plus vives.  L'opération Sphinge avait bel et bien pour but d'écarter Lucilia du pouvoir sur la Considia Magde. Un "coup de pied dans la fourmilière", "un bon nettoyage", "un peu de feu de Fulte, versé dans cet entonnoir impur", voila quelques-unes des métaphores  utilisées par les agents de Sapharx, qu'ils fussent zwölles ou périachiens. Leur sens n'en était quetrop clair.        <br />
       Un point restait incompréhensible pour l'entendement de Soreil : pourquoi tant de rage ? Qu'est ce qui pouvait valoir de déséquilibrer, voire d'anéantir une merveille d'ajustements patiemment négociés et ritualisés entre la Sorteresse et le Grand Omen depuis des siècles ?        <br />
       La réponse à cette énigme  finit aussi par émaner des nombreuses conversations surprises par le Major du Sacre : l'invasion zwölle de l'archipel était, comprit-il, à l'ordre du jour. Sapharx était partie prenante du complot, au plus haut niveau. On lui promettait le poste convoité de Grand Omen (qu'il n'avait aucune chance d'obtenir autrement, pour des raisons mystérieuses), et bien plus, le contrôle absolu de Hirpan.        <br />
       La raison de cette main-mise était simple du point de vue du dictateur zwölle. Le jour du départ de ses troupes en direction des îles de l'Est, il serait nécessaire que les îles de l'Ouest soient solidement en main. Il n'y avait évidemment pas de problèmes pour Draco, placée sous la coupe directe de Trug (malgré la résistance résiduelle de quelques hobereaux Gris), et d'autres projets (que je n'ai pas explorés) semblaient à l'oeuvre pour l'île de Lario. Quant à Périache et Hirpan, ils représentaient pour le futur "Empereur" un enjeu majeur, tant symbolique que pratique.        <br />
       Le côté pratique ne devait surtout pas être négligé : mécontents, les sorciers et les magdes pouvaient en effet unir leurs forces et produire à distances des phénomènes qui handicaperaient lourdement le maître du mont Atrosse. Ils pouvaient, par exemple, provoquer la création d'un immense nuage de pierres, le transporter au dessus de  Draco, et tout larguer sur l'antre du chef des Zwölles, détruisant ses infrastructures.        <br />
       Pour réaliser une telle prouesse, ils auraient pourtant besoin de la "Pontifiance" de leurs maîtres respectifs, les mains unies au dessus de la Cladague d'Oeuf, un énorme diamant noir magique conservé dans la crypte d'Hirpan. Sans cette rencontre de Lucilia et du vieillard de Ciel-Omen, les pouvoirs collectifs des Magdes et des sorciers resteraient faibles. C'est pourquoi, pour les conjurés, cette rencontre devait être empêchée coûte que coûte, et la Cladague d'Oeuf détruite, si possible. L'opération Sphinge devait donc prendre de vitesse toute avertissement de Lucilia au Grand Omen, ce qui aurait eu pour effet la venue de celui-ci au secours de sa vieille et intime ennemie.        <br />
       —Je comprends mieux maintenant la violence effroyable de l'attaque que nous avons subie à Hirpan : il ne s'agissait pas comme je le croyais sur le moment d'une simple vengeance de candidats déçus. Toute l'affaire était préméditée, et au plus haut niveau !        <br />
       —Exactement, approuva Olivon. C'est ce qui explique aussi la seule chose réellement nouvelle que je dois maintenant vous apprendre.       <br />
       —Ne me dites pas qu'il y a pire que...       <br />
       —Bien pire, mon pauvre Augustin ! s'exclama le professeur. En réalité, l'opération Sphinge n'avait pas comme but  unique (ni même essentiel) de chasser Lucilia et de rattacher Hirpan et Périache au gouvernement Zwölle sous la houlette de Sapharx. Son premier objectif était d'utiliser Hirpan comme base de départ d'une armée de thrombes, spécialement entraînés sur Draco, et destinés à investir La Majeure en empruntant les voies souterraines.       <br />
              <br />
       La nouvelle me fit bien plus d'effet qu'une pleine tasse de Nectar d'Arabie :       <br />
       —¬ Etes-vous sûr de ce que vous avancez, Olivon ?       <br />
       —L'officier périachien fut sur ce point aussi clair que sur le précédent : il avait entendu des hommes de l'Etat-Major discuter à bâtons rompus de l'organisation pratique des convois. On devrait suspendre trafics et transports pour laisser passer l'immense procession des dix milles surhommes par les galeries les plus larges. Des haltes seraient prévues dans les cryptes d'où seraient écartés les mineurs, risquant, par leurs cris, de démoraliser les bataillons. Ces derniers seraient acheminés jusqu'aux portes situées en divers endroits stratégiques de La Majeure. L'invasion se réaliserait simultanément à partir de ces points, et, l'île mise à feu et à sang, écrasée par les monstres aux cuirasses d'ébène,  la jonction s'effectuerait enfin au pied du palais de Mungabor, le gouverneur de l'île.         <br />
       J'appris en passant que ce dernier était un rouage du complot. Il y gagnerait de voir changer sa fonction en un Duché d'Empire, aux pouvoirs plus absolus encore, à la condition qu'il effectue les services dûs à Mortone Trug, devenu empereur de Guama. Le rôle dévolu à Mungabor serait de mater toute révolte sur La Majeure, puis d'enrôler la population disponible dans une milice unique qui devrait se tenir prête à venir à la rescousse du Prince sur Clotone, en cas de difficulté.        <br />
       Cette dernière information, vous le comprendrez aisément, acheva de m'accabler : elle correspondait trop bien aux points évoqués par le rédacteur de la lettre trouvée dans le fourreau du "poignard tombé du ciel".       <br />
              <br />
       Dans cette histoire, conclut Olivon Clinus, je n'ai pas pu rencontrer Lucilia, et je m'abstiendrai de vous raconter les tribulations qui m'ont tant retardé pour le retour. J'ai bien cru que je n'y parviendrais jamais et que les hordes de monstres mécanisés me passeraient sur le corps avant que j'ai le temps de vous prévenir en temps utile... Mais finalement me voici...       <br />
              <br />
       Je posai la main sur le bras du professeur :       <br />
        —Parlons vite et bien, Olivon : pensez-vous que l'armée des thrombes soit déjà en marche dans les souterrains ?       <br />
       —Hélas, Augustin ! Non seulement les thrombes de Sapharx et Botulis sont en route depuis plus d'une semaine. Mais je crois que leurs avant-gardes sont en train d'infiltrer La Majeure en s'appuyant sur leurs alliés naturels : contrebandiers mortanglars et Pathiolans dissidents.        <br />
       —C'est épouvantable ! m’écriai-je. Bien pire que ce que je craignais...        <br />
       Je marchais de long en large sur la terrasse, cherchant quelque solution au casse-tête dont la difficulté croissait à chaque moment davantage.       <br />
       —Mategloire !       <br />
       —Oui, Chef, fit la jeune fille parodiant un petit soldat aux ordres.       <br />
       —Va secouer encore une fois notre vieux Ménion. Qu'il demande en personne à ses amis hanséhards de faire affrêter pour nous au plus tôt non pas un mais DEUX navires de guerre, armés jusqu'aux dents... Dans tous les cas, il  nous faudra détacher une petite armée de Clotone pour se porter au contact des thrombes, avant qu'ils n'aient eu le temps de s'installer sur la Majeure et d'autoriser la dictature de Mungabor.        <br />
       —A votre service, répondit la jolie frimousse aux taches de son. Et Mategloire s'éclipsa, rapide comme l'éclair.       <br />
              <br />
       Je me tournai vers le professeur.       <br />
       — Je crois, Olivon, qu’il faut en convenir sans plus se fermer les yeux : c'est la guerre totale.        <br />
       Inutile d'attendre Phial. Je vais rédiger immédiatement des messages à nos amis de La Majeure, Jostique et Jormail du clan des  Joor, la plus influente des famille pathiolanes, Huimror, ainsi qu'aux citoyens de Michemin. J'espère qu'ils auront au moins le temps de s’abriter derrière de leurs murs. Tout point de résistance est important : il peut servir de ralliement à des populations saisies par surprise.       <br />
       Je soupirai .       <br />
       —Bien que nos chances de l'emporter s'amenuisent de plus en plus...       <br />
        Olivon intervint, l’air pensif :       <br />
       —N'êtes vous pas pessimiste, mon garçon ?,  Après tout, la Majeure peut être assez facilement reconquise si nous décrétons la mobilisation générale : quarante mille hommes valides peuvent être sur le pied de guerre d'ici un mois, et...       <br />
       —Professeur, coupai-je, vous ne savez pas encore tout...       <br />
       ¬—Que voulez-vous dire ?        <br />
              <br />
       Je ne répondis pas, et me dirigeai lentement vers ma petite mansarde, pour y prendre  quelques heures d'indispensable repos, avant d'affronter la suite des événements.       <br />
       Olivon, livide,  me rappela de loin :       <br />
       —Vous ne voulez pas suggérer que... Mortone Trug est sur le point d'attaquer Clotone, par mer ?       <br />
       Surpris de la perspicacité de mon ami, j'éludai pourtant  sa question pressante.       <br />
        —Professeur, veuillez prendre le commandement de notre groupe, le temps que je dorme... Et, s'il vous plaît, faites-moi réveiller dès que l'annonce est faite de l'arrivée de Phial sur La Ménile... De toutes façons, je devrai être debout pour deux heures...       <br />
              <br />
       —Comme vous voudrez, répondit Olivon d'une voix blanche.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       4. Théâtre et réalité       <br />
              <br />
              <br />
       Sur les tréteaux dressés au milieu de la cour, l'homme trop grand s’avance lentement, les mains au visage, voûté sur sa  torture intérieure.        <br />
       —Ah, Destin, pourquoi m'as-tu choisi ? Et quand, sous quelle forme, m'as tu adressée cette folie qui a pénétré mon âme ?       <br />
              <br />
       Le public est très varié. Extraordinairement attentif, il s'interroge avec l'homme, les yeux tournés comme lui vers le ciel pur au dessus des étages circulaires enveloppant la scène.       <br />
       — ...La trace sanglante est encore là sur le mur. Et l'on me dit que ce n'est pas moi ? Les éclats de cervelle glissent au sol, encore attachés aux cheveux blonds d'un petit crâne, et l'on me dit que je n'y suis pour rien ?       <br />
       La douleur exaltée creuse encore la poitrine de l'acteur, qui titube sur ses talonnettes perchées.       <br />
              <br />
       Dans l'encadrement d'une porte factice, un jeune homme, drapé jusqu'aux pieds, le visage mal vieilli par le fusain et par le nuage de coton qui est collé sur ses joues, apporte la réplique.       <br />
       —Non, mon Fils, ce n'était pas toi, j'en témoigne. Un double, un esprit, une ombre passagère...        <br />
       ¬—Ce double ? interroge, hagard, le premier personnage, tournant ses regards aveugles de tous côtés. Mais... c'est moi-même, bien sûr ! Cet esprit ? C'est mon âme, nul doute à ce sujet.  Cette ombre ? Oh ! la vois-tu, là, qui rampe à mes pieds ? C'est la mienne, et sa honte, celle de mon coeur... Qu'on m'apporte l'épée... Je dois disparaître...       <br />
       —Non ! hurle le vieux jeune-homme d'une voix de fausset, tu ne dois pas MOURIR...       <br />
       —Arrête !        <br />
       Le metteur en scène a bondi sur les tréteaux, l'air furibond.       <br />
       —Cela fait quatre fois que je te dis de faire durer ce "non". Tu dois expirer tout ton souffle sur ce "non", ce "nooooon" chargé de toute la misère paternelle. Tu dois être la douleur impuissante incarnée. Doglor est toute ta descendance, toute ta famille. Certes l'infanticide est horrible, mais si le père se tue, c'est toute la lignée, ses autres enfants, ses parents, le clan même qui est en péril.  Comprends-tu ?       <br />
       La barbe vaporeuse s'agite en signe d'accord.  Découragé, le metteur en scène va s'asseoir  au bord des planches.       <br />
       —Jamais nous n'y arriverons... pour demain. Le Minus nous trouvera misérables. Adieu les contrats du Palais ! Tout cela, ajoute-t-il avec une haine à peine contenue, à cause de ce petit mirouflet nullissime !       <br />
       Le jeune vieillard encaisse sans un mot, les yeux baissés sur ses chaussures à la poulaine.       <br />
       —Allez, on reprend ... soupire l'homme en noir, qui replonge dans l'obscurité de l'orchestre.        <br />
       Le jeune-vieillard prend sa respiration.       <br />
       —Nooooooon...       <br />
              <br />
       En attendant qu'arrivent les partisans tant espérés, je surveille  d'un oeil l'entrée de la taverne du Ronmonde, suivant la pièce de théatre de l'autre, assez distraitement, je le confesse.         <br />
       Soudain, j’aperçois le rouge bonnet pointu de Zalkoz qui se faufile dans les rangs serrés des badauds, comme la nageoire d'une carpe entre les nénuphars. Il émerge à mes côtés,  essouflé, ses yeux proéminents tout-à-fait exorbités.       <br />
       —¬Eh bien, mon ami, respire... Que t’arrive-t-il ?       <br />
       —Phial ! parvient-il à dire d'un filet de voix.       <br />
       —Il a débarqué ?        <br />
       Il opine du bonnet et reprend enfin ses moyens :       <br />
       —Les trois simières d'apparat sont au mouillage de Moludée...       <br />
       —Moludée ? On ne les attendait pas là, Sacripoile !       <br />
       (Moludée, je le rappelle, est un petit port de la baie des Vents Propices, mais située de l'autre côté de l'estuaire de la Thiale par rapport au centre de Clotone. Cela rajoute deux kilomètres, mais permet d'éviter la cohue des faubourgs commerçants et de prendre la route la plus directe pour la Colline des Pouvoirs. )       <br />
       —Oui, c'est ennuyeux... d'autant que je ne sais pas exactement quand ils sont arrivés. J'ai fait déplacer en catastrophe nos services d'ordres.        <br />
       —Mais... mais, veux-tu dire que tu ne sais pas où ils sont en ce moment ?       <br />
       —Eh bien, répond Zalkoz tout congestionné, on a vu la tiare du Villacope, au milieu d'un attroupement... à hauteur de la  fontaine des Espoirs. J'ai rameuté tout le monde pour s'y rejoindre.       <br />
       —Bien. Je veux que vous trouviez Phial en personne, et que vous me rapportiez où il est. Je ne bouge pas d'ici avant d'avoir une certitude.        <br />
       —D'accord...       <br />
       Trop heureux de s'en tirer à si bon compte, le nain disparait dans la foule, plus vite qu'il n'était arrivé.       <br />
       L'inquiétude m'étreint, mais que faire, sinon attendre ? De toute façon, il n'y en a plus pour longtemps. Les choses ne vont pas tarder à se dénouer.       <br />
              <br />
       —Furie, tu t'éloignes !        <br />
       Folie,        <br />
       Comme une tempête noire que la marée oblige pourtant à se retirer ,        <br />
       Tu me quittes !         <br />
              <br />
       Mon regard revient distraitement au proscenium où le grand acteur à la voix de stentor a commencé l’ultime monologue de la pièce. Dans la salle, chacun retenant son souffle, est passionnément suspendu à ses lèvres, bien que tous connaissent exactement le texte.       <br />
              <br />
       — Tu te caches, marâtre céleste, continue-t-il en un trémolo poignant,         <br />
       Derrière ce buisson de coucule odorante,        <br />
       Mais je t'ai vue.        <br />
       Je t'ai entendue râler de dépit !        <br />
       Ton projet a  failli.       <br />
       Une fois encore, le Destin épargne ma patrie,        <br />
       Et l'échec est promis à la force maléfique.        <br />
       L'épouse est morte, le visage écrasé !       <br />
       L'enfant est déjà sur le bûcher, son fragile corps tout démantelé !       <br />
       Mais ce terrible sacrifice, conçu par une pensée étrangère, sera reçu par le Dieu.        <br />
       La porte de la haute maison        <br />
       Ne se fermera pas !         <br />
        Je suis là, sans force,        <br />
       Ton pardon m'a touché.        <br />
       Je suis prêt, cette fois, à l'épreuve suprême.       <br />
       Ordonne, céleste père, et je m'avance en armes       <br />
       Sur la montagne noire où l'ennemi réside,       <br />
       Plein de fiel,       <br />
       Empli de peur,       <br />
       Car il sait que sa mort       <br />
       est certaine,       <br />
       dès lors que Doglor       <br />
       vers lui se met en marche....       <br />
              <br />
       Un silence absolu accueillit les ultimes paroles du drame. Puis un formidable orage d'applaudissements éclata, s'enfla, piqueté de lazzi et de sifflements aïgus, déferla, continua, s'éternisa... puis, tout de même, décrût, s'apaisa et mourut. Sauf un inconditionnel qui s'acharnait à battre des mains avec enthousiasme.        <br />
       Je ne voyais que de dos cet amateur aux longs cheveux noirs, qui me reppelait vaguement une silhouette bien connue.       <br />
       Flatté, le grand acteur descendit de ses talonnettes et, redevenu tout-à-fait moyen, se pencha vers l'homme qui s'était levé pour lui tendre la main. La haute taille, les culottes de chasse en cuir, les chemises passablement débraillées, le sabre... tout cela me disait décidément quelque chose.  Serait-ce lui ? Impossible !       <br />
       Je sautai de banc en banc, bousculant sans vergogne les spectateurs qui se levaient, et rejoignis le personnage.       <br />
       —Phial !       <br />
       —Augustin !       <br />
       Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et l’émotion nous étrangla un moment.       <br />
       ¬—Comment diable....        <br />
       Phial m'intima aussitôt le silence, et se retourna vers l'acteur, achevant de le complimenter.       <br />
       —Il se peut que j'aie une bonne surprise pour vous et votre troupe. Rappelez moi donc le nom de votre compagnie ...       <br />
       —Le théâtre du Siècle !       <br />
       —Bien, je m'en souviendrai. Adieu, et encore Bravo.       <br />
              <br />
       Phial m'entraîna derrière les décors, dans un petit salon  utilisé par les acteurs assoiffés, et desservi gratuitement par le personnel de la taverne.       <br />
       —Bougretoche ! Que çà me fait plaisir de te voir,  Ultramondain, tu as l'air assez en forme, bien que beaucoup amaigri !       <br />
       —Le manque de sommeil... et autres avatars d'une vie mouvementée. Mais toi, tu sembles peu supporter la gloire attachée au destin du grand Minus !       <br />
       —Tu as vu comme j'ai faussé compagnie à cette vieille ordure d'Oriflan !  Il était tellement accaparé par les acclamations de sa propre horde qu'il n'a pas réalisé que je faisais prendre à mon char une légère tangente à la fontaine des Espoirs. Je ne sais pas si tu vois la borne qui divise les flots circulation avant la grande vasque  :  dès qu'elle nous a séparés, j'ai saisi les rènes et  fouetté le cheval, le lançant dans une ruelle adjacente. Surpris, ce brave animal est sorti de la cohorte officielle comme le pépin d'une plouche pressée. Je n'ai pas regardé en arrière mais je suppose que ce doit être l'affolement généralisé ! On a perdu le grand Minus ! Tu te rends compte, mon ami !       <br />
       Phial se frappait les cuisses, riant à gorge déployée, les larmes coulant des deux côtés de son grand nez, busqué à la huronne. Visiblement, l'escapade l'avait libéré d'un poids, et toute la tension nerveuse accumulée depuis des jours se libérait enfin.        <br />
       —Phial, dis-moi, as-tu reçu mon message ?       <br />
       —Oui, ne t'inquiète pas. Je ne suis pas fou et je n'ai nulle intention de me soustraire à mes devoirs. J'ai, au contraire, pensé que pour assurer ma propre sécurité dans cette île quadrillée par les agents du Villacope, j'avais intérêt à me glisser hors des manifestations officielles, de plus en plus oppresssantes depuis trois jours.        <br />
       —Chantenelle est aux côtés de son  père ?       <br />
       —Oui, et je me suis entendu avec cette chère femme. Elle fera son possible pour modérer les colères de Mulibron. Elle sait que je viendrai au palais en temps voulu, et elle tentera de le décider à m'attendre, sans esclandre.       <br />
       —Comment as-tu eu l'idée de venir ici ?       <br />
       —Un homme de confiance de Ménion Paulinard a réussi, je ne sais comment, à se trouver près de moi au débarquement des simières. Quand je l'ai reconnu, il  s'est penché et m'a chuchoté à l’oreille où te trouver. Il m'a aussi mis en garde sur les dangers du parcours, et j'avoue que son intervention m'a décidé à fausser compagnie à la vieille baderne.        <br />
       —Sais-tu, Phial, que nous courons de terribles périls ?       <br />
       —Oui, je connais ton interprétation, mais...       <br />
       —Il ne s'agit plus d'interprétation, mais de faits nouveaux, insistai-je. Peux-tu m'écouter une minute ?       <br />
       —A ta guise, jeune imprécateur, mais tu ne m'empêcheras pas de me rincer le gosier. Holà, Tavernier, qu'on m'apporte une cruche de la meilleure Annelle.       <br />
       —Bien, Signour ! s’empresse le garçon de passage.       <br />
       —Et pour agrémenter le boire, il faut aussi du manger : du pain et une dizaine de tranches de ton meilleur phomard fumé !       <br />
       —Mais bien sûr, répond le garçon de plus en plus respectueux.        <br />
              <br />
       Je rapportai aussi concisément que possible à Phial les informations que je tenais d'Olivon Clinus. Le signour de Michemin et nouveau Minus de Guama, m'écouta paisiblement en dégustant son pichet mousseux à petites gorgées.       <br />
       —Est-ce tout ? fit-il quand j'eus terminé. Puis il attaqua la chair rose du phomard.       <br />
       —Oui... C'est tout ce que j'ai trouvé d'amusant et d'intéressant à te raconter pour que tu fasses de beaux rêves ! répartis-je,  vexé de son manque apparent de réaction. Mais il faut aussi que je t'expose les quelques mesures que je me suis permis de prendre en t'attendant...         <br />
       Et je lui parlai de la formation en cours du groupe de partisans.        <br />
       —Ruezzo Parz est d'ailleurs dans une salle voisine, ajoutai-je. Il  apprend les rudiments du combat rapproché aux jeunes volontaires envoyés par nos amis.        <br />
       —Les pauvres ! je les plains. C'est un excellent combattant, mais un maître d'arme fort irascible !       <br />
       —Tu le connais ?       <br />
       —Nous avons partagé d'anciennes aventures militaires... Je ne le porte pas sur mon coeur, mais j'avoue qu'il peut nous être très utile.       <br />
       —Phial, je suis désolé de troubler ta sérénité, mais il faut décider sans tarder de nos actions. Je pourrai regrouper en ville un nombre assez considérable de tes amis, bien armés, d'ici une heure ou deux. Tu disposeras d'eux pour former une garde rapprochée, à l'intérieur du palais, leur donner mission de protéger tes appartements. Ainsi bien séparé des gardes villacopistes, tu seras prêt à parer un attentat.  Et, en cas d'invasion par les Zwölles, ils pourront aussi couvrir ta retraite .       <br />
       Phial essuya sur ses manches la mousse qui s'accrochait à sa barbe de deux jours.       <br />
       —Tu es décidément d'un recours indispensable, Augustin.  C'est une bonne idée !       <br />
       —Pour ce qui concerne les mesures de fuite éventuelle, cette milice sera à même de te conduire aux vaisseaux que nous faisons armer.       <br />
       —Là, je t'arrête, jeune -homme, coupa Phial, fronçant ses gros sourcils. Il n'est pas question de fuite. J'ai voulu fuir tout de suite quand Jansène m'a proposé de me présenter, tu te souviens?       <br />
       —Et comment ! tu ne voulais rien savoir de cette candidature.       <br />
       —Mais maintenant, j'ai trop labouré pour accepter de me faire écarter du sillon. Donc, pas de fuite !       <br />
       —La mort, les armes à la main ?       <br />
       —Pourquoi pas  ?       <br />
       —La gloire dans la défaite ...       <br />
       —La défaite ? Comment cela ?       <br />
       —Ecoute, Phial, soupirai-je. Prends au sérieux une seconde ce que je t'ai dit : Clotone tout entière risque de grouiller d'ennemis d'ici ce soir ou demain. Si tu souhaites, dans ces conditions, avoir la moindre chance de l'emporter, c'est en organisant la résistance à partir de La  Majeure... C'est d'autant plus vital que les guerriers morts-vivants sont en train de s'insinuer là-bas également.       <br />
       —Je t'écoute avec attention, mon cher Augustin Coriac. Mais vois-tu, sans être Clotonois de souche, je connais bien les moeurs de notre archipel. Je me rappelle la tendance de mes compatriotes à se monter d'invraisemblables scénarios, pour se faire peur, pour donner un sens à leur vie. Que sais-je ?        <br />
       —Comment ? Tu ne me crois pas ? Tu récuses le crédit de mes informateurs ?       <br />
       —Non, je respecte beaucoup le professeur Olivon Clinus, et je trouve son témoignage impressionnant. Mais, conçois-le, il a pu succomber aux rumeurs,  très habituelle ici.       <br />
       —Mais il n'a tout de même pas inventé l'histoire du poignard et de son message ! m'exclamai-je d'un ton quelque peu exaspéré.       <br />
       —Eh bien parlons-en de ce message ! Crois-tu sérieusement qu'un guerrier Zwölle ait pu laisser tomber son arme la plus personnelle, et un message de la plus haute importance stratégique... par hasard ?        <br />
       Interloqué, je me tus.       <br />
       —Penses-tu qu'un de ces hommes, élevés dans la discipline absolue et le mépris de la mort, ait hésité à revenir, à faire redescendre le Lourd, pour récupérer son bien précieux, s'il s'agissait d'une chute inintentionnelle ?       <br />
       —Non, dis-je faiblement, tu as raison...  Je n'y avais pas pensé. Mais il a pu ne pas s'apercevoir de sa chute, ou s'en rendre compte trop tard...       <br />
       Phial ne daigna pas  même relever l'argument.       <br />
       —Je ne sous-estime en aucun cas les raisons de ton inquiétude, mon cher Augustin. Mais je juge qu'elles ne sont pas assez fortes pour justifier une retraite prématurée...       <br />
       Je cherchai désespérément une façon de résister.       <br />
       —Phial ?       <br />
       —Oui ? dit ce dernier, se curant tranquillement les gencives.       <br />
       —Plaçons-nous, veux-tu, dans l'hypothèse où une attaque massive des Zwölles deviendrait une réalité tangible... Dans ce cas, et dans ce cas seulement, accepterais-tu de prendre la tête d'un commando pour la contrer, avec les meilleurs chances de victoire ?       <br />
       ¬—Bien sûr, tu décris là mon simple devoir...       <br />
       —Bon. Et si, —je dis bien si— écrasés sous le nombre et confrontés à la nécessité de nous rendre à l'ennemi, nous disposions par miracle d'une possibilité de nous replier stratégiquement, la refuserais-tu ?       <br />
       —Présenté comme cela, je pense que... que je ne la refuserais pas, non.       <br />
       —Eh bien, c'est tout ce que je te demande, Phial :  laisse-moi organiser une force secrète qui conduira l'assaut, et en cas d'impossibilité, te permettra de préparer la riposte dans de meilleures conditions.       <br />
              <br />
       Phial, les bottes posées sur la table, réfléchissait intensément, cure-dents coincé entre les incisives.       <br />
       —Mais... si je t'accorde cela, n'est-ce pas prélever de précieuses forces qui seraient utiles à autre chose ?       <br />
       ¬—Pas du tout !  Regarde : dans le cas où tout se passe bien, tu auras besoin de former les bases d'une milice minusale. Quel meilleur entraînement pour un tel groupe d'hommes fidèles, que de participer à la surveillance des bureaucrates et des militaires qui voudraient enrayer le processus d'établissement de ton pouvoir légitime ?        <br />
       —En effet.       <br />
       —Et si, au contraire, tout se passe mal (comme j'en ai, hélas, le fort pressentiment), c'est bien à la défense que toutes nos forces devront être consacrées.        <br />
       —Tu as raison...        <br />
       —Par ailleurs, il ne faut pas confondre les genres. Si tu souhaites créer une vie démocratique, tu devras t'appuyer sur des forces pacifiques dont le Ralliement est sans doute un embryon. Il serait très mauvais que ces gens, aussi favorables à ta cause soient-ils, mélangent le maniement de la conviction et celui du bâton.       <br />
       —Sans doute...       <br />
       —D'où l'évidente urgence de la constitution d'une force armée nettement distincte de la foule de tes partisans.       <br />
       —Mm.. Tu n'as pas tort, mon jeune ami. Bien que par la suite, une armée régulière devra être formée sous le commandement du vice-minus, Homer Benjou...        <br />
       Mais, temporairement, ajouta-t-il en se levant, c'est d'accord. Toutefois, que cela soit bien entendu entre nous : pas question, pour un grand Minus en exercice, de fuite devant l'ennemi !       <br />
       Je secouai la tête, desespéré. Au moins avais-je obtenu l'essentiel, pour le moment :  Phial avait avalisé ma "politique de défense provisoire". Nous verrions  le reste en marchant.       <br />
              <br />
       A ce moment, Zalkoz fit irruption dans la taverne, accompagné d'une Mategloire toute rose d'avoir couru. Le nain s'agenouilla aussitôt, ôtant son bonnet, ne sachant que dire, et Mategloire sauta, sans façons, au cou de Phial.       <br />
       —Tiens, la petite délurée qui tient lieu de fille à Jansène !       <br />
       Qu'as-tu donc encore inventé pour nous mettre le coeur en émoi ?       <br />
       —O Grand Minus ! railla Mategloire, qu'as-tu encore imaginé pour conduire mon vieux père au bord de la mort prématurée ? Sais-tu qu'il est fou d'inquiétude ?       <br />
       —Vas donc vite le rassurer, et par pitié, ne t'expose pas aux dangers de cette ville en folie. je ne me pardonnerai pas qu'il t'arrive quelque chose.       <br />
       —Le courage n'est pas l'apanage des messieurs ! rétorqua la jeune fille. Et puis... je m'amuse tant !         <br />
              <br />
              <br />
       Une heure plus tard, Phial se présentait tranquillement aux portes du Palais, entouré d'une centaine de civils bien armés.        <br />
       —C'est que, votre Suprématie, dit le chef du protocole, totalement désarçonné, rien n'est prévu pour...       <br />
       —Ce sont mes amis, trancha Phial d'une voie sans réplique.  Je ne tolérerai pas qu'ils soient mal reçus.       <br />
       —Je ne crois pas que le Minus tolèrerait cela, ajouta, débonnaire, un être en forme de barrique géante, toisant le portier du haut de ses deux mètres. Il soulignait ses dires d’un sifflant        <br />
       tournoiement  de sa masse d'armes, maniée avec l’aisance que d’autres  auraient à remuer une canne ou un parapluie .  Mais, safoinvert !, m’écriai-je, C’est mon bon Jean !       <br />
       ¬—Non, je ne crois pas non plus, surenchérit  à ses côtés le vieux Braho Nohé, dont le sourire métallique insistant sous la moustache grise ne manquait pas d’inquiéter.       <br />
              <br />
       Je passe sur les effusions qui accompagnèrent les retrouvailles avec mon ami de toujours, ainsi qu’avec le marin chenu, génial inventeur du Transdragon. Elles furent d’ailleurs écourtées par l’urgence de la situation.       <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Le palais du Villacopat est un édifice massif qui couronne la colline du Pouvoir, au milieu des quartiers centraux de la Ménile. Il présente un ensemble d'esplanades et de terre-pleins, séparés par des séries de remparts de pierre basaltique.        <br />
       Une dizaine de tours longilignes semblent soutenir le nuage sombre qui tournoie en permanence au dessus du site.        <br />
       Placée au sommet du dispositif, se tient une tour plus trapue, isolée des autres bâtiments par plusieurs étages de cours plantées d'arbres aux ramures échevelées : c'est l'habitat du Villacope,  l’administrateur suprême des îles de l’archipel de Guama.  Lorsque le Minus élu instaure son règne, il s'y installe parfois,  s'il le souhaite.        <br />
       Noire et trapue, cette  maison forte surveille de haut le long parallépipède rectangle du Conseil du Peuple, situé en contrebas, à demi encastré dans la ville.       <br />
       La bâtisse de marbre du Conseil, soutenue de colonnades, étincelle au contraire de blancheur. Sa façade aux trois portes s'ouvre sur une  large place couverte de mosaïque, où se déroulent les manifestations  de la vie civile. Bourgeois et hommes politiques, idéologues, juristes, marchands, travailleurs de corps divers s'y donnent rendez-vous quotidiennement. Ils palabrent, concluent des marchés, signent des pétitions, élaborent des discours, font circuler entre groupes des billets -que portent des courretiers empressés- et interpellent les Membres du Conseil du Peuple qui se rendent aux séances, ou bien en sortent.        <br />
       Elue par le biais de collèges tribaux, cette vénérable instance n'a qu'un pouvoir consultatif, mais le Villacope doit lui faire part de ses décisions. Le Grand Minus, en revanche, n'est pas soumis  d’emblée à cette stricte obligation, et  c'est pourquoi chacun attend que Phial annonce quelle sera sa politique en ce domaine.       <br />
       C'est aujourd'hui, sur cette même place du Palais que le nouveau grand Minus doit, d'un moment à l'autre, prononcer son discours inaugural face au  peuple réuni autour de lui, sans barrières ni service d'ordre.       <br />
       Ceci en théorie, car un oeil exercé ne tarde pas à envisager une tout autre réalité :  la foule est aujourd’hui truffée de partisans qui se surveillent avec la plus grande vigilance, et les  tuniques des Bourgeois cachent malaisément caparaçons de cuir ou manches d’armes.        <br />
              <br />
       Depuis le matin, je fais venir et disposer par petits groupes les hommes entraînés intensivement depuis trois jours.  Mon ordre de mobilisation a rencontré un succès inespéré. Cent soldats —de  qualité bonne ou passable— entourent Phial nuit et jour, protégent les appartements privés qu'il partage avec Chantenelle (situés dans la tour Nord du Palais) ainsi que ses allers et retours dans divers lieux officiels. De plus, un petit millier de jeunes recrues enthousiastes forment désormais l’embryon d'une force initiée au combat de rue et à l'attaque de commando.       <br />
              <br />
       Les chefs de la police villacopale se sont vite aperçus du changement. Au début hautains et arrogants, ils se font maintenant tout miel, car ils craignent pour leur emploi.        <br />
       Leur attitude me réjouit à deux titres :        <br />
       —D'abord, leur passivité relative face à notre organisation nous laisse le loisir de disposer nos contingents dans tous les lieux stratégiques, à condition que nous restions discrets et que nous ne provoquions pas inutilement leur fierté. Il y a bien quelques heurts de la part de certains subalternes, mais dans l'ensemble, tout se négocie assez pacifiquement.       <br />
       —Ensuite, leur démoralisation même peut signifier qu'ils n'attendent rien d'un complot zwölle, et qu'ils ne sont pas nécessairement des traîtres. Peut-être, en cas de besoin, pourrons-nous même retourner les plus loyaux envers Clotone.        <br />
       J'ai donc décidé de les ménager.  Surmontant ma répugnance et ma haine, j'ai même demandé une entrevue à l'horrible Glavial Mollé, l'éminence grise du Villacope (dont je suis persuadé, en revanche, qu'il joue un rôle crucial dans la conjuration), sous l'arbitrage de Chantenelle. Je dois dire que l'appui de la fille de Mulibran a été ici décisif. Glavial, qui a la haute main sur la police, a été obligé de composer. Il essaie de temporiser, mais cela m'arrange (il sera bien temps, dans une époque ultérieure, de me venger de lui de ma pénible incarcération dans la tour du Roc).         <br />
       Devant ses officiers, il a fini par reconnaître le caractère temporaire de la légitimité de la force villacopiste, et la validité d'une milice composée de partisans du Minus. Cela me permet désormais de négocier directement le partage des zones de surveillance et le contrôle des provocations.        <br />
              <br />
       Aussi, quand Phial sort du Conseil (où il a été reçu par les Conseillers démissionnaires), je ne suis pas trop angoissé. Il descend les marches de marbre sous d'immenses hourras, pour serrer les mains qui se tendent autour de lui. Il s'avance vivement vers le cercle des palabres (symboliquement représenté sur la mosaïque) et, spontanément, un vide se creuse pour que l'orateur puisse s'adresser confortablement à la foule.       <br />
       Des "Chhht" et des signes d'apaisement parcourent la masse humaine multicolore. Chacun se fait attentif, et bientôt un silence parfait s'installe, inattendu pour un tel concours d'hommes, de femmes et d'enfants.        <br />
              <br />
       —Amis Citoyens, dit Phial sans forcer une voix qui porte naturellement, je ne serai pas un dictateur. Je vous répète ce dont les Corps Constitués et le Conseil sortant ont déjà pris connaissance : Je consacrerai mes forces à permettre aux peuples de Guama d'être responsables directement de leurs destinées. Le Minus, ce délégué de la force populaire est un personnage important, peut-être indispensable pour donner une impulsion, trancher entre des opinions trop contraires ou trop brouillées...        <br />
              <br />
       Phial parle avec un art  consommé (talent que je découvre en même temps que tous, et avec grand plaisir ) en utilisant son corps, ses bras, en sachant se tourner vers les diverses composantes de son public.       <br />
       — ...Mais il n'est pas bon qu'il puisse se croire délié de tout. Nous savons hélas (l'histoire nous l'a montré à plusieurs reprises) que toute libération du caprice purement personnel du Minus peut conduire à des folies. Celles-ci, à leur tour, effraient le peuple et l'amènent à réagir avec autant d'outrance.   Protégé du Minus par de fortes règles et de bonnes représentations, le peuple se sentira moins enclin à l'enragement  contre les excès et les turpitudes des puissants.        <br />
       Je m'engage à proposer d'ici deux ans une Constitution Civile qui réaménagera complètement les rapports entre...       <br />
              <br />
       Au loin, des trompes entonnent un chant grave, aux accents lourds et sauvages. Les gens se tournent de tous côtés pour savoir d'où le dérangement provient. Ne trouvant rien, ils reviennent à l'orateur, quoique plus distraitement.        <br />
              <br />
       —...Entre les institutions de l'archipel, continue Phial, imperturbable. Je compte sur tous pour appuyer cette rénovation profonde de...       <br />
              <br />
       Cette fois,  le son éclatant des cuivres a retenti tout près, l’écho brisant sur les angles des murailles et des bâtiments. Phial suspend son discours et regarde lui aussi, sourcils froncés,  mains sur les hanches.        <br />
       Sans attendre, j'agite le mouchoir en signe de branle-bas de combat. Des mouvements silencieux ont aussitôt lieu dans la foule, et un mur humain se forme autour du Minus.       <br />
       ¬¬—Non, hurle celui-ci, laissez-moi ! Je veux terminer... Je...       <br />
              <br />
        Un choeur multiple de trompes, de cors, de siffres , scandé par les vagues pesantes et sinistres des tambours, couvre sa voix.  Un orage éclatant sans nuages,  dans le ciel céruléen !        <br />
       Parmi l'assistance, les questions laissent la place à l'inquiétude. Ici et là, c'est la panique qui frémit. Des femmes se saisissent de leurs enfants, sagement assis sur des bornes, pour les entraîner hors de la place. Cris et pleurs s'élèvent, ajoutant au vacarme.       <br />
              <br />
       Je me suis approché de Phial et je pointe mon doigt vers la Tour villacopale, qui s'élève, noire et drue, sur le rocher qui surplombe le Palais du conseil du Peuple.        <br />
       ¬—Cela vient de là-haut !       <br />
       Le sommet de la tour grouille de formes en ombres chinoises.        <br />
              <br />
       —¬Regarde ! On hisse des drapeaux...       <br />
       De grands draps sombres hissés au sommet des mâts d'or se déploient en effet dans le vent. Les oriflammes rouges et noirs au soleil rose ondulent maintenant paresseusement aux quatre coins de la tour.       <br />
       Puis, le canon tonne. Le sifflement d'un projectile se fait entendre au dessus de nous, et soudain l'une des maisons bourgeoises qui encadrent la place implose littéralement. Elle s'effondre sur elle-même dans un fracas assourdissant, tandis que des pierres, des gravats et des morceaux de bois ou de verre tombent en pluie sur les manifestants. Un volute de fumée rousse s'élève paresseusement des ruines, tandis que la masse hurlante se précipite vers les rampes qui descendent en ville.        <br />
       —Qu'est-ce que cela signifie ? rugit Phial. Qui a osé ? D'où est parti ce coup.       <br />
       —De la Tour du Villacope, fait la voix pointue de Mategloire, grimpée sur une borne. Vous n'avez pas vu la fumée là-haut  ?       <br />
       —Mategloire, veux-tu rentrer à la maison ? s'égosille le vieux Jansène, la voix blanche, la barbe électrisée.       <br />
       Mais l'intéressée a sauté dans la foule et a disparu comme par enchantement.       <br />
       Son père hausse les épaules, découragé, puis se reprend. Les chefs du Ralliement se sont regroupés autour de lui et de Zalkoz.        <br />
       —Essayez de calmer les gens, ordonne le vieux bourgeois dont l'autorité est plus assurée sur ses hommes que sur sa propre fille, ou bien ils vont s'écraser les uns les autres. Organisez l'évacuation...       <br />
       Spontanément, les Ralliés se répartissent les sorties de la place, et tentent de discipliner les flux de personnes affolées.       <br />
              <br />
       Maintenant que l'action réelle a commencé, le calme s'est installé en moi.       <br />
       —C'est la bannière de Mortone Trug, dis-je à Phial. Il n'y a aucun doute.       <br />
       —Tu crois que ses partisans ont pris le palais ?       <br />
       —Je crois que le Villacope leur a ouvert les portes. Voila ce que je crois.       <br />
       —Mais...       <br />
       Phial secoue la tête, au bord de la congestion. Puis ses épaules retombent.       <br />
       — Tu avais raison...        <br />
       —Hélas, oui.  Si tu veux tenter ton baroud d'honneur, c'est maintenant... car je crois que, ne s'attendant à aucune résistance sérieuse de ta part, les Zwölles ne sont pas encore très nombreux. Après, je crains qu'il ne faille se dépêcher de rejoindre les vaisseaux qui attendent à Moludée.       <br />
       —Tu penses qu'on ne  peut pas essayer de contrer l'agression ?       <br />
       —Non ! Car leurs forces —invisibles, pour le moment— seront bientôt cent fois supérieures au nôtres. Mais on peut au moins tenter un assaut symbolique de la tour. Il faut que les gens voient ton courage. Ensuite, si tu peux, utilise les Voix de Marbre pour faire savoir que tu reviendras...       <br />
              <br />
       Un deuxième coup de canon retentit, tiré cette fois du milieu de la paroi de la tour, et c'est le vaste toit blanc du Conseil, dont la panne dorsale est soudain brisée, projetant de grands éclats de marbre. Le projectile achève sa course dans une ruelle sombre en contrebas.       <br />
       Phial ne discute plus. Je donne des ordres brefs, convenus à l'avance. Nos hommes se regroupent à l'abri du mur dominant la place. Une phalange se forme devant nous, sous le commandement de Ruezzo Parz, et nous ouvre le passage vers l'escalier qui monte à la tour.  Zalkoz, de son côté, instruit ses messagers. Ils partent discrètement dans la foule qui s'égaille en criant. Bientôt la place se vide, sauf quelques chiens hurlant à la mort, au milieu des objets abandonnés dans la fuite : vêtements, papiers, sacs, et même chaussures.        <br />
              <br />
       Un tir nourri éclate des meurtrières de la courtine intermédiaire. Plusieurs de nos hommes,  trop avancés, s'écroulent sans un cri, foudroyés par l'impact de milliers de minuscules éclats ailés. Les blessés, ne commencent à crier qu'avec un temps de retard, et encore est-ce sans doute en réaction au choc, plus que de douleur. Elle viendra plus tard.       <br />
              <br />
       Un ordre rauque : les boucliers carrés que j'ai fait confectionner se lèvent. La vieille tactique romaine de la tortue devrait fonctionner. Le cuir épais devrait être suffisant pour arrêter pierres et poinçons de tirapelles.       <br />
       —En avant ! hurle Ruezzo d'une voix formidable, et il entraîne irrésistiblement son groupe de tout jeunes gens vers la poterne encore béante du palais villacopal.       <br />
              <br />
       —Où est Homer Benjou ? Sacripoile, il devrait être ici ! grommelle Phial.       <br />
       —Non. J'ai pris la liberté de lui demander de se mettre à la tête de notre force d'attaque, sur la Route du Nord. Je suis presque persuadé que le gros des forces navales de Trug sont en train de débarquer là bas. Benjou devrait les retenir assez longtemps pour que tu puisse narguer le Prince, montrer qu'il existe une résistance. Ensuite...       <br />
       —Je t'ai dit : pas de fuite !       <br />
       —Tu as dit aussi : un repli stratégique, s'il est indispensable.       <br />
       Phial ne répond pas, et, furieux, dégaine son épée. Jansène, son ancien officier, en fait autant, l'air heureux comme un roi, tandis que Jean se porte au devant de notre petit groupe, une impressionnante double hache posée négligemment sur l'épaule.       <br />
              <br />
       Nous montons rapidement vers les jardins du Villacope et notre riposte, totalement inattendue par les Villacopistes, a été assez rapide pour que nous y parvenions avant que les portes ne se ferment. Les soldats qui tentent maintenant de rabattre les énormes battants ornementaux sont tués, et la petite garnison, qui ne comprend rien et n'a pas d'ordre précis, lève les bras et se laisse désarmer sans coup férir.        <br />
       La tour centrale est maintenant devant nous au centre d'une pelouse circulaire. Sa porte en triples plaques de marocal est hermétiquement close. Notre carré d'assaut s'y rend immédiatement, tandis que deux groupes se déploient en arrière pour désarmer les tireurs des murailles intermédiaires.        <br />
       Zalkoz et son équipe arrivent d'on ne sait où, et se fraient un passage au premier rang. Là, précairement à l'abri des boucliers oscillant sous un bombardement de pierraille, ils se mettent à forer le bois dur à certains emplacements précis.        <br />
       —Allez-y ! crie Zalkoz triomphalement, poussez maintenant, la barre de fermeture intérieure n'a plus d'appui !        <br />
       Ce malin génie a dû repérer à l'avance les emplacements des énormes chevilles tenant la barre : il ne lui a fallu que deux minutes pour en scier le contour, depuis l'extérieur.       <br />
              <br />
       Nous chargeons dans la vaste salle d'armes, qui semble vide.       <br />
       —Aux escaliers ! hurle Jean.        <br />
       Averti des dispositions du lieu, il se précipite sur une petite porte dans la paroi massive et en défonce le battant à grands coups de hache.        <br />
       Nous sommes obligés de réduire à trois hommes le front engagé dans le large colimaçon, mais, (par chance ou par piège ?) personne ne nous accueille sur le palier des salons d'honneur, sauf le dragon de pierre qui, ailes déployées au milieu de la fontaine, nous regarde de ses yeux d'onyx, tout en vomissant un torrant d’eau pure.        <br />
              <br />
       Une soixantaine d'hommes ont le temps de se positionner autour des portes, derrière les colonnes, à l'abri du lourd mobilier d'apparat. Des éclaireurs se glissent vers la galerie des réceptions qui jouxtent une rangée des hautes fenêtres, dont les balcons baroques sont réservés aux apparitions villacopales.       <br />
       L'officier commandant l'assaut revient bientôt vers moi, agenouillé derrière un fauteuil au gigantesque dossier rembourré.       <br />
       —Signour Augustin ! On ne peut pas passer. Trois rangées de thrombes gardent l'accès des balcons...       <br />
       —On va tout de même essayer... rétorque Phial, et il s'élance sur les parquets lustrés.       <br />
       —Non, Phial, pas toi ! Tu es le Minus, que diable !       <br />
       Jean et moi courons  derrière lui vers la salle d'apparat et... nous stoppons net.        <br />
       Face à nous, à quelques pas sur le même plancher de canipore ancien, se découpe dans le flamboiement multicolore de hauts vitraux, une masse d'hommes gigantesques et immobiles.        <br />
       Ils nous barrent le passage, cuirassés comme de monstrueux insectes. Le contrejour nous cache un instant les tirapelles à boulets chaînés, qu'ils tiennent devant eux, bras tendus, visant à hauteur de nos têtes.        <br />
       —En arrière ! hurle Phial, courageux mais pas suicidaire.       <br />
       Nous refluons en désordre jusqu'aux entrées et nous reprenons position un peu partout, derrière des tables renversées et de vastes divans de brocart.         <br />
              <br />
       Un rire tonitruant retentit loin devant nous, en provenance de la pièce aux balcons. Je reconnais l'organe puissant et acéré de Mortone Trug.       <br />
       —Salut à vous,  petits Clotonois... Bienvenue dans la nouvelle résidence de vacances de votre Prince. Venez participer aux réjouissances de ma venue !  Votre ami, le Villacope, vous attend.       <br />
       Un silence prolongé, puis la voix reprend, goguenarde :       <br />
       —Allons, Signour Phial d'Atoy... Viens donc me rejoindre ! Je t'offre de bon coeur le poste qui revient au vainqueur des épreuves minusales. Je fais de toi le capitaine de ma garde !  Qu'en dis tu ?       <br />
       —Vas te faire tourloutourer, répond distinctement Phial.       <br />
       —Mm ? Quelle verdeur populaire ! J'adore ces expressions droit sorties de la vase du Grand Bassin ! Un capitaine des Gardes n'a pas besoin d'être très distingué ! Encore une fois, viens ! Les festivités vont commencer !       <br />
       —Allons Phial, mugit à son tour la voix tremblante de Mulibron Oriflan, ne vois-tu pas que c'est la seule solution ? Tout cela devait arriver ! Il fallait de l'ordre sur cet archipel !       <br />
       —Traître ! tonne Phial qui ne se contient plus. C'est toi qui a ouvert les portes de l'île à ces bandits dracois !       <br />
       —Le Prince est celui qui a la force, glapit le Villacope.        <br />
       —Et que t'a-t-il promis, vieille poutache, pour que tu te vendes ainsi  ?       <br />
       —Le villacope a toujours désiré rester villacope, reprend la voix gouailleuse de Trug. C'est ce que je  lui ai généreusement accordé, pour le bien de nos peuples... C'est un si bon administrateur...  Phial d'Atoy, admettons que tu ne veuille faire aucune concession à un pouvoir que tu honnis !  Pourquoi ne viens-tu pas au moins discuter tranquillement des conditions les plus honorables de votre reddition ?       <br />
       —Va te faire empacrougner ! dit Phial jamais en défaut de vocabulaire.        <br />
       —Préfère-tu qu'il y ait de nombreuses morts d'hommes ? C'est absurde ! Alors que les soldats valeureux qui t'entourent pourraient être si utiles au nouvel Empire Guamaais !  S'ils veulent d'ailleurs faire défection, c'est le moment ou jamais. Ma bonne humeur pourrait être affectée par une trop longue temporisation...       <br />
              <br />
       Phial s'avance soudain, marchant à grands pas, droit vers le haut portique derrière lequel se tiennent les machines vivantes du Prince.        <br />
       —Non !       <br />
       Jean, Zalkoz et moi nous élançons à nouveau pour le retenir, mais c'est trop tard : il passe l'entrée du salon d'apparat, épée au poing, défiant les thrombes qui forment un large demi-cercle autour de Mortone et de Mulibron, à demi- engagés sur le balcon.        <br />
       Phial s'arrête, plein de défi, à quelques mètres du premier rang de brutes pétrifiées. Nous l'entourons aussitôt.       <br />
       De l'autre côté du mur des morts-vivants, se tient un homme brun et pâle,  au grand  front diaphane et au nez à l’arête aiguë, tout vêtu de velours noir. Il s'approche lentement, avec les précautions d'un oiseau de proie, et nous regarde, l'oeil étincelant, la bouche fine sinueuse tordue en un sourire de mépris absolu.        <br />
              <br />
       —Tiens, mais voila "Handjo" le traître ! raille-t-il. Bienvenue également. Tu me pardonneras si je ne te réserve pas un sort aussi doux que celui de tes maîtres.        <br />
       —Prince, dis-je aussi calmement que possible, il est encore temps pour que vous-vous incliniez devant le Minus, légitime souverain de l'archipel. Votre grossière irruption pourra encore passer pour une façon personnelle de venir participer aux cérémonies légales. Sinon, vous disposez encore du loisir de partir. Je suppose que Phial ne retiendra rien contre vous.       <br />
       La bouche en fil de rasoir se tord  hideusement :       <br />
       —Tais-toi, larve intestinale ! Je vais te  faire écorcher !        <br />
       —N'insulte pas mes amis, arrogant personnage, s'écrie Phial. Je t'accorde encore quelques secondes pour renoncer à ton crime et te retirer dans un moindre déshonneur, sans poursuites immédiates...       <br />
       —Tu oses parler de poursuivre le Prince ! Fitrule vergéteuse ! Glossule enfouacrée ! Vous allez être exterminés comme des insectes nuisibles !       <br />
       Je ferme les yeux, m'attendant à ce qu'il donne l'ordre à ses statues de cuir de nous abattre sans autre forme de procès. Mais il n'en est rien.       <br />
       L'homme tourne les talons et rejoint le Villacope qui l'attend, transi, près du balcon.        <br />
       Je rouvre les yeux, étonné d'être encore vivant.       <br />
       —Vite ! je crois qu'il faut partir, Phial. S'il donne l'ordre aux thrombes d'avancer, nous sommes fichus. Et plus nous attendons, plus nous nous exposons à être pris à revers.       <br />
       —Attends... pas encore... Je veux savoir ce qu'il est en train de mijoter.       <br />
              <br />
       Mortone Trug a entraîné Mulibran sur le balcon.        <br />
       Il se penche vers une conque de pierre qui fait renflement sur la rambarde et parle lentement, à voix forte.       <br />
       Au dehors, la voix du Prince est répercutée. Elle atteint la ville, et s'y réfléchit, revient sur la tour, repart, démultipliée.       <br />
       —Habitants de Clotone, votre souverain, le prince Mortone Trug vous parle. Je suis venu pour restaurer définitivement la paix. Vous ne connaîtrez plus les troubles de la compétition permanente entre les héros ! Je sais que vous êtes las, que vous aspirez à la tranquillité !       <br />
        A mes côtés, se trouve votre cher Villacope, Mulibron Oriflan... Je lui laisse la parole.       <br />
       Le souffle sans timbre, traversé de sursauts nerveux incontrôlés, Oriflan souhaite la bienvenue au Prince. Il explique pourquoi tout l'archipel doit se plier devant la volonté unique, seule capable d'assurer la  prospérité des îles.        <br />
       —Le Minus, vous le savez, n'a pas les compétences requises. C'est pourquoi j'ai tant tardé à organiser des élections minusales, tant résisté à la nomination du candidat. C'est que je sais, mes Chers Enfants, ce qui est bon pour vous, ce que vous aimez réellement, malgré la querelle incessante des opinions. Je sais que vous aimez l'ordre ! Je vous demande de vous soumettre au Prince,  et je continuerai à vous servir, enfin lié à un pouvoir plus vaste, mieux armé. Je vous demande de ne pas faire obstacle à l'entrée des troupes de sa sérénissime Hauteur. Je vous supplie de faire bon accueil à ses soldats dont la présence momentanée protégera la mise en place d'un régime de bonheur à Clotone, et ailleurs.        <br />
              <br />
       Le Prince zwölle met une main paternelle sur l'épaule du Villacope et lève l'autre vers une assistance invisible.       <br />
       De dehors nous parvient une ovation assourdie.       <br />
       —Grand Equilibre ! enrage Phial, il a rallié des amis...       <br />
       —J'en doute. Ce sont ses troupes qui doivent faire la claque, sur la pelouse. Ne t'inquiète pas...       <br />
       —Que faisons-nous ? Nous avons l'air stupides, comme cela...       <br />
       —Le mieux est de déguerpir au plus vite, avant d'être coincés... Je crois qu'il essaie de gagner du temps, car il n'est pas venu ici avec assez de soldats, thrombes ou zwölles, pour  écraser une troupe aussi conséquente que la nôtre. Il ne s'y attendait pas du tout ! Il en est d'autant plus furieux ...       <br />
       —Vous avez écouté votre vieux Villacope ! déclare maintenant la voix âpre de Mortone. Il a raison. Il va me servir... Il va m'être très utile. N'est-ce pas, Villacope ?       <br />
       ¬—Oui, mon Prince !       <br />
       —Regardez le ciel, Villacope, qu'y voyez vous ?       <br />
       —Euh... la gloire de Guama à travers la vôtre Monssignour...       <br />
       —Bien.  Et maintenant ?       <br />
       —Gggg!       <br />
       Rapide comme l'éclair, Mortone Trug vient d'enfoncer sa dague dans la nuque de Mulibran, qui reste figé, les yeux exorbités, la bouche béante pointant la lame qui la traverse, comme une deuxième langue obscènement dressée, au dessus de la première, rabattue sur sa grosse lèvre inférieure.        <br />
       Mortone dégaîne maintenant son sabre, et d'un revers précis, tranche la gorge tendue en arrière du vieil homme.       <br />
              <br />
       Le poignard toujours planté comme dans une pomme, la tête de Mulibran tournoie sur elle-même, dégorgeant son sang en lourdes giclées. Elle tombe, le nez sur le parquet, et se sépare de la tiare rose de sa fonction. Deux puissants jets vermeils fusent, par pulsations, du corps décapité vers le plafond. Plus courts et plus rapides, ils s'inclinent ensuite vers le ciel pour retomber en pluie sur les jardins, tandis que le buste s'affaisse lentement sur le bord de la rambarde.       <br />
              <br />
       Comme nous tous, Phial reste sans voix.       <br />
       Jean, le premier, se ressaisit, et met des mots sur la chose innommable :       <br />
       —Il a tué le Villacope !       <br />
       Le prince part d'un rire dément, et essuie sa lame sur le dos du mort.       <br />
       —Le villacope, cette vieille crapule, me servira bien mieux ainsi que vivant, gronde-t-il dans la conque acoustique. Car vivant, cette éponge n'a pas même réussi à m'organiser un comité de réception correct ! Il m'avait pourtant juré que je pourrais venir en avant-garde, sans craindre aucune réaction... négative de la population ! Et, pouacre, voila que je tombe sur un groupe de rebelles armés !  J'espère, ajoute-t-il en se penchant dans la machine vocale, que TOUTE SON ADMINISTRATION VA ME SERVIR DE FAçON SATISFAISANTE ! ME FAIS-JE BIEN COMPRENDRE, GENS DE CLOTONE ?       <br />
       La phrase résonne longuement dans le silence apeuré de la ville.       <br />
              <br />
       —Nous ne devons plus le laisser gagner de répit ! pressai-je. Et comme nous ne pouvons pas l'attaquer sans pertes insupportables, je suggère que...       <br />
       ¬—D'accord... Repli stratégique ! décide Phial.       <br />
              <br />
       Il n'est que temps. Comprenant notre manoeuvre, Mortone revient dans le salon et hurle aux thrombes de faire feu.       <br />
       Les granules métalliques acérés crépitent en s'enfonçant dans les lambris, tandis que les hauts miroirs s'étoilent, basculent, et se désintègrent dans un fracas assourdissant.       <br />
              <br />
       Nous fuyons vers le palier, frôlés par les projectiles vrombissants. Le dragon qui crache éternellement dans la vasque du palier connaît le même sort que son maître : sa longue tête, brutalement effritée, libère le vulgaire tuyau de cuivre coudé qui lui sert d'oesophage. Tout vibrant, celui-ci continue à couler, éclaboussant les marbres alentour.       <br />
              <br />
       Nous descendons quatre à quatre le grand escalier, protégés par la courbe de sa spirale. Mais à peine avons-nous rejoint l'étage inférieur que des cris et des détonations nous accueillent. Nos maigres troupes de couverture se voient attaquées de flanc par des thrombes sortis des communs et des cuisines.  De quels souterrains  ignorés ? C'est ce qu'il nous faudra un jour vérifier ... Pour le moment, une seule pensée : foncer pour sortir du piège mortel, libérer Phial de la main de fer qui se referme sur lui.       <br />
              <br />
       Plus bas, sur la pelouse, nous sommes bombardés de boulets en provenance de murs latéraux. A chaque niveau, nous battons le rappel et le repli rapide s'effectue sans trop de pertes (deux morts et six blessés). Nous redescendons en courant sur la place, où des chevaux nous attendent, malaisément retenus par des valets d'armes eux-mêmes terrifiés.        <br />
       Des tirs sporadiques accompagnent notre départ, mais, par bonheur, les thrombes ne nous poursuivent pas. Ils sont là pour protéger leur maître, et ne sont pas encore assez nombreux.       <br />
              <br />
       La cohue la plus indescriptible nous attend dans les rues des quartiers sud. Nous remontons sur Magnestrade : elle est aussi bloquée. Des incendies se sont déclarés ici et là, dans des maisons ou des entrepôts, et de la fumée noire empuantit l'atmosphère.       <br />
       —A pied ! dit Phial.       <br />
       —Je vais vous ouvrir un passage, dit Jean.       <br />
       —Ne violente pas trop ces pauvres gens, ils n'y sont pour rien !       <br />
       —Ne vous inquiétez pas...       <br />
              <br />
       En chemin, des passants nous reconnaissent et les questions fusent :        <br />
       —Que se passe-t-il, Grand Minus ?  Les Zwölles sont-ils ici ?  Ou allez-vous ?         <br />
       Phial distribue les paroles rassurantes et incite les citoyens à rester sur place, à leurs postes.       <br />
       En approchant de la Baie des Vents propices, il me prend à part :       <br />
       —Je ne peux pas partir ! Tu te rends-compte ! Je prêche la résistance, et moi, je m'en vais ? C'est une honte !       <br />
       —Des gens vont organiser la résistance clandestine sur place, Phial, j'y ais veillé !  Zalkoz et Carital en ont  déjà pris la direction.       <br />
       —Oui, mais l'exemple, l'exemple du grand Minus ?       <br />
       —Viens , je vais te montrer quelque chose ...       <br />
       Je ne suis pas sûr de moi, mais je prend le risque.  Nous entrons dans l’immeuble en forme de pain de sucre nommé "le grand silo", et nous montons en hâte sur la terrasse du huitième étage.       <br />
       Le vent nous gifle, mais je n’en ai cure. Je désigne à Phial le Chenal de Clotone qui s'étend devant nous, au delà de La Mirande et de Fustelle.       <br />
       —Regarde ! vers l'Est... Ces taches sombres dans la brume ...       <br />
       —Des pêcheurs...       <br />
       ¬—Non, la taille est hors de proportion, si l'on tient compte de la distance. Regarde mieux, je t'en prie !       <br />
       —Mm, tu as raison, Ce sont des gros vaisseaux, une dizaine... douze.. quinze... Et il y en a encore, plus loin..       <br />
       —Oui, c'est une petite partie de la flotte de Trug, celle qui est chargée d'attaquer Clotone par le sud. A mon avis, ils seront aux embarcadères de la Hanse dans une dizaine d'heures. Ce sont des navires lourds, mais six heures d'avance nous sont au moins nécessaires si nous voulons doubler le cap Charbin et aller nous cacher sur La Majeure, en évitant les coins déjà infestés de thrombes, ou d'agents de Mungabor ! Tu vois le problème ?       <br />
              <br />
       —Oui! Mais je ne suis toujours pas convaincu d'abandonner la population à cet assassin!       <br />
       —Tu es dans la nasse, Phial ! Si nous n'avions pas pris la précaution de mobiliser réellement quelques commandos, tu aurais déjà subi le même sort que Mulibron. En fait, je crois qu'il te le réservait, et c'est par dépit qu'il s'est retourné contre la pauvre crapule, aussi étonnée que lui de notre capacité d'action !       <br />
       En désespoir de cause, je propose à Phial d'attendre, auprès des bateaux, des nouvelles de "l'armée" de Benjou.        <br />
       ¬—Nous pourrions de préférence, rejoindre, cette armée non ?       <br />
       Je soupire :       <br />
       ¬— Le gros de nos partisans n'est pas encore capable du moindre combat régulier, Phial. Et, quant aux quelques commandos opérationnels, crois-tu sérieusement que soixante huluberlus de plus peuvent aider Benjou à l'emporter sur une flotte de dizaines de vaisseaux lourds et des milliers de zwölles noirs ?         <br />
       Le rôle de la force de Benjou est très clair : ralentir la marche de l'ennemi et nous laisser le temps d'embarquer, avant de prendre avec nous le bateau.        <br />
       En redescendant, Phial argumente encore :       <br />
       —Et qu'allons-nous faire sur La Majeure, cette île sauvage, alors que presque toute la population se trouve ici ?       <br />
       —Tu sais fort bien que La Majeure est un enjeu essentiel : c'est de là que Mortone attend la concentration du gros des thrombes, amenés de Hirpan par les souterrains.  En les attaquant, nous bloquerons un élément central de son dispositif.  Il ne faut en aucune manière laisser Trug dévorer La Majeure, comme il l'a fait de Lario, de Périache et maintenant de Clotone. Il est trop tard pour t'exposer ici : laisse le travail aux résistants locaux qui se débrouilleront très bien en l'état de faiblesse totale des Villacopistes démoralisés. Au contraire, tu as encore tes chances, sur La Majeure, de te mesurer au Gouverneur, qui n'est après tout qu'un chef de bande un peu supérieur aux autres, et qui ne contrôle presque rien des grands espaces forestiers ou désertiques de son île.       <br />
       —De MON île !       <br />
       ¬—Raison de plus !       <br />
              <br />
       Phial ne répond plus, mais le jeu de ses mâchoires serrées des mauvais jours en dit plus long que tout discours.       <br />
        Nous trouvons finalement des chevaux qui nous emènent en quelques dizaines de minutes de l'autre côté de la Thiale.        <br />
              <br />
       Le moment le plus affreux est sans conteste celui que nous vivons depuis deux heures dans le camp retranché formé devant l'embarcadère de Moludée : nos soldats doivent repousser les civils en déroute, qui veulent monter avec nous dans les  deux vaisseaux.  Ils viennent s'écraser contre les baïonnettes et les chevaux de frise. Il y a des morts.        <br />
       Par hasard, je laisse passer trois femmes prises entre la foule qui les presse et le cordon qui les repousse impitoyablement. Mais je ne peux pas  répéter ce geste.       <br />
       C'est terrible, et Phial n'a pas pu supporter ce spectacle. Il s'est enfermé dans sa cabine du Berto Sigmarin  et broie du noir.        <br />
       Ce sont les messages de Benjou qui l'ont finalement persuadé de procéder à l'évacuation. La teneur en est semblable à celui-ci :        <br />
       «Forces zwölles mille fois supérieures aux nôtres. Résistance impossible. Tout au plus, capacité de bloquer quelques heures le passage. Canémo occupé par l'ennemi. Fustelle pris à revers. Commandos zwölles à pied d'oeuvre sous les falaises de La Mirande. Jonction des forces zwölles et des thrombes de la garde princière prévue sur Grand Bassin dans moins d'un quart d'heure. Tireurs des toits du Ralliement assez efficaces pour obliger les Zwölles... à ralentir aux carrefours !»       <br />
              <br />
       Je passe bien du temps à tenter de rassurer Jansène, terriblement inquiet pour sa fille.  Phial veut qu'il vienne avec lui sur La Majeure, pour participer à l'instruction militaire de la nouvelle armée, aux côtés de Ruezzo Parz.       <br />
       Mais le vieil homme n'est guère enthousiaste :       <br />
       ¬—Je serai plus utile aux partisans de Clotone... Je connais très bien la ville, alors que je n'ai jamais mis les pieds sur La Majeure ! A mon âge, ce genre de voyage peut être facilement fatal. Et mourir d'une indigestion ou d'une fièvre quarte ne me rendrait pas très utile à la cause.       <br />
       —D'un autre côté, tu es brûlé sur Clotone. Ces sauvages vont mettre le feu à ta maison, et ta gente épouse sera plus en sûreté avec nous qu’en menant une vie clandestine, de cave en cave. Pourquoi ne laisses-tu pas la chose à Zalkoz et Carital ? Je suis sûr qu'ils seront très efficaces.       <br />
       —C'est justement le problème... As-tu pensé qu'en cas de victoire de notre parti, nous offrons ainsi à l'Artisanat et aux Voleurs la haute main sur la vie de Clotone  ? La Bourgeoisie, sous-représentée dans la résistance, n'aura plus l'autorité morale pour se faire respecter...       <br />
       —Ah, les éternels problèmes des classes ! constatai-je avec quelque amertume désabusée. C'est probablement sans solution. Mais je ne crois pas que les Bourgeois soient par essence moins courageux que les autres. Je suis persuadé que des résistants se lèveront parmi eux, et que Zalkoz en aura tant besoin qu'il ne pourra pas les évincer des partages du pouvoir, après la défaite des Zwölles.       <br />
       —Et Mategloire ! Ma petite fille ! gémit le vieux soldat. Je ne peux pas la laisser...       <br />
       —Tu ne la contrôleras pas plus en restant ici, crois-moi.        <br />
              <br />
       Coïncidence : un Rallié, tout essouflé, m'apporte une enveloppe. C'est un mot de Mategloire.       <br />
       «Cher Augustin, je reste à Clotone. Dis à Papa que les Zwölles ne m'auront pas. Notre réseau d'étudiants de Canémo est très efficace. Depuis de longues années, il fonctionne pour éviter les immixtions de la police de Mulibron (l'enfer ait son âme, ou le torchon acide qui lui en tient lieu!). Les liens avec les groupes de Zalkoz sont bien établis. J'ai confiance, nous viendrons à bout de ces horreurs !»        <br />
       Je ne lis pas à Jansène la dernière phrase :       <br />
       «Je t'embrasse... sur le nez, puisque je ne peux pas me risquer un peu plus bas. Mais sache que je t'aime, disons, très beaucoup, énormément...  Prends soin de toi. Ne laisse pas notre grand homme t'entraîner dans l'inutile témérité. Ta petite (mais très éveillée)... Mategloire.»       <br />
              <br />
       Jansène finit par se laisser convaincre, bien à regret, et part s'occuper de l'installation de sa famille sur le traversier.       <br />
              <br />
       Nous nous tenons maintenant prêts à embarquer Benjou et ses voltigeurs : ils doivent décrocher à temps pour ne pas attirer les Zwölles à leur poursuite. Quant aux francs-tireurs du Ralliement, je compte sur la sagacité de Zalkoz pour qu'ils se fondent dans la nature... ou plutôt, dans la ville, et y constituent des bases solides, bientôt capables de harceler sans répit l'occupant.       <br />
       Comme me l'a dit tout à l'heure l'héroïque Nain à la frimousse juvénile :       <br />
       —Ce n'est qu'un au revoir.  Rendez-vous au Ronmonde, dans quelques semaines !       <br />
       —J'en suis sûr ! ais-je menti en l'embrassant.       <br />
              <br />
               <br />
       5. Exil       <br />
              <br />
       La traversée de la mer de Clotone s'effectue presque miraculeusement.         <br />
       Mon coeur s'est serré quand j'ai vu arriver sur nous une dizaine de transdragons rapides, mais ils ne se sont pas déroutés, nous prenant sans doute pour les traversiers réguliers en route pour Cap Charbin.  Ils avaient, en tout cas, affaire ailleurs.        <br />
       Quant aux gros lignards Zwölles, nous les suivons à la jumelle : ils ne cherchent pas du tout à nous poursuivre, mais à encercler Clotone, pour créer la peur et empêcher toute révolte. Les messages furieux de Trug ont dû encore infléchir en ce sens la stratégie de Larr de Sioulque, son pompeux amiral. La priorité des priorités est de dégager au plus vite le Prince de sa situation incertaine, peut-être précaire, s'il en juge par notre "intolérable" incursion dans "sa" tour.        <br />
       Phial est finalement sorti de sa cabine du pont-Paradis et observe soigneusement les parages à la lunette.        <br />
       —C'est inespéré ! conclut-il. Cela me rend encore plus triste pour les Pauvres Clotonois qui vont subir le joug sanguinaire de Mortone.       <br />
       J'estime inutile de lui répondre sur ce point.         <br />
       —Pour un peu, suggérai-je, nous pourrions débarquer sur La Majeure dans l'anonymat le plus total et prendre Mungabor par surprise.       <br />
       —Ne rêve pas, dit Phial. Les Sarmoiselles mettent aussi peu de temps entre Moludée et le palais gouvernoral de Trigone, qu'entre Moludée et la colline des Pouvoirs. Autrement dit, l'horrible Mungabor est déjà prévenu de l'arrivée prochaine d'un lot de gens bizarres, au milieu desquels siège son vieil ennemi et ancien subordonné, Phial d'Atoy ! Je crois que nous devons nous méfier, et éviter Cap Charbin ou Zigône comme la peste.  Glissons-nous plutôt dans la mer du Mitan et descendons vers la côte insalubre du fliouchfène. Nous y courons moins le risque d'être dérangés.       <br />
       —Je suis d'accord avec Phial, approuve Braho Nohé qui nous tient lieu d'amiral. Je connais d'ailleurs des bras de l'estuaire de l'Arioso, dans le coeur le plus malsain du Fliouchfène. On peut s'y fondre complètement dans le paysage.       <br />
       —Deux gros navires, comme les nôtres ? s’enquiert Homer Benjou, une expression de scepticisme répandu sur ses traits juvéniles.        <br />
       —Parfaitement, réplique le vieux marin, dont  la moustache prend de plus en plus l'allure de pinces de homard.        <br />
       ¬—Bien, dit Phial soudain très las. Tentons le coup !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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              <br />
       Je reprends la plume en un lieu très étrange, digne des mystères de La Majeure : une véritable ville abandonnée, au milieu de la savane de la Roposa, où nous sommes montés pour nous cacher, sans subir les miasmes du Fliouchfène.        <br />
       La plupart de nos maisons sont dépourvues de toitures. Au moins les murs épais nous protègent-ils des vents froids dévalant du Mont Wino.        <br />
       Comble du luxe : on a installé des bâches cousues sur les pignons d'un ancien hôtel où la compagnie de "chefs" —à laquelle j'ai le privilège d'appartenir—  se trouve logée, protégée des pluies de soirée, abondantes en cette saison.        <br />
       Mon lit de camp est au coin de la grande salle, succinctement séparé des autres par un paravent de toile. J'utilise le rebord de la fenêtre comme table et je prends le temps d'écrire.        <br />
       L'action ne reprendra pas avant quelques jours, et je tiens à ce qu'un peu de répit soit accordé à la mémoire. A la méditation aussi.        <br />
              <br />
       Voici une semaine que je suis donc à nouveau sur La Majeure, la grande île maternelle à la nature efflorescente. J'y ai vécu mes premières aventures sur Guama, il y a maintenant un peu plus d'un an.  C'est en tout cas ce que le calcul m'apprend, là où le sentiment m'aurait plutôt incité à parler de décades.        <br />
              <br />
       J'ai déja traversé la zone des Villages Morts, où nous avons dressé notre campement de rescapés, encore et toujours fugitifs. C'était lors de la fameuse course de chevaux Braques . Le jeune Jostique de Joor et moi-même étions poursuivis par d'autres joueurs pathiolans, pas toujours sympathiques ni loyaux. Je me souviens des lieux que nous occupons, proches de l'endroit où je tendis un piège à nos poursuivants, ruse qui nous assura la victoire. Je me remémore cet épisode amusant, car il allège mon angoisse dans les circonstances présentes, bien plus tragiques.        <br />
              <br />
       Nous avons  réussi à éviter le pire : être pris en tenailles entre la flotte de Mortone Trug, et les cohortes de ses supplétifs, sur l'île même.  S'il en avait été autrement, nous serions tous morts ou en captivité à cette heure.       <br />
       Grâce à la talentueuse navigation de Braho Nohé, qui pilotait le Berto Sigmarin, suivi du Zélos (plus petit et plus vétuste) comme un chien fidèle, nous avons évité les funestes Mortanglars des marais de Flioutchfène, qui devaient nous attendre bien plus à l'ouest. Pénétrant la côte par l'estuaire de l'Arioso, nous avons remonté des canaux non répertoriés sur les cartes de marine marchande, ou réputés non navigables.        <br />
              <br />
       Nos navires, pourtant d'une grande hauteur sur l'eau, ont été facilement dissimulés en une certaine anse, entourée de majestueux agras noyés dans la brume. Je crois qu'ils y sont à l'abri des visites, mais nous y avons laissés quelques hommes en faction.       <br />
              <br />
       De là, nous avons progressé à pied sur les chemins humides remontant vers les collines du Vinois.  Jostique et son père Jormail de Joor ont immédiatement réagi à la supplique apportée à Pathiol par nos émissaires. Ces nobles amis sont venus à notre rencontre. Nous avons fraternisé, et ils ont confirmé nos pires inquiétudes : le gouverneur Mungabor est bien en train d'imposer un régime dictatorial sur toute l'île, en s'aidant de petits contingents de thrombes qu'il fait manoeuvrer comme des tourelles mobiles. Les  Mortanglars les assistent en harcelant pêcheurs et chasseurs, progressivement soumis. Il y a quelques jours déjà, Michemin est tombée  entre les mains du capitaine Morhol, le meilleur officier de Mungabor.       <br />
       A cette nouvelle, Phial a pâli, mais ne dit rien.        <br />
       Je crois savoir ce qui l'émeut : son château est probablement  entre les mains des ennemis, et tous ses amis et sujets de  Michemin doivent connaître un sort difficile, peut-être cruel. Sur un plan plus personnel, il doit craindre pour la vie ou la liberté de la famille de Pimlic, son fidèle jardinier-confident.         <br />
        Mais il ne faut pas s'apitoyer inutilement.  Chaque chose en son temps, et l'heure de la reconquête de Michemin viendra sûrement ! (en tout cas, l'on doit en conserver l'espoir).       <br />
              <br />
       D'après Jormail, Pathiol était encore sûr, et les vieux Magonautes nous accueilleraient comme une bénédiction. Mais il serait avisé de nous installer clandestinement dans la plaine de la Roposa.       <br />
       Certes, les clans qui avaient trahi la cause de la liberté pour le service de Mungabor avaient été chassés loin de la ville (c'était le cas des Magoulay), mais ils y disposaient toujours d'agents, et mieux valait être discrets, si nous voulions exercer notre armée encore néophyte, et l’agrandir en y incorporant les trappeurs, et tous ceux qui fuyaient l'oppression gouvernorale.  Les Villages Morts convenaient parfaitement à ce plan, car les Pathiolans pourraient nous y ravitailler  facilement sans utiliser les routes. Ils nous indiqueraient aussi l'emplacement du seul puits non contaminé par la remontée des eaux salines, qui avait stérilisé la région.        <br />
              <br />
              <br />
       Ce répit nous est nécessaire. Epuisés par les marches, mal nourris, atteints au physique par des myriades de moustiques (contre lesquels nous ne disposons plus de l'onguent-miracle de Païcou) et au moral par la désagréable impression de fuir  l'affrontement, nous accueillons la halte avec soulagement.        <br />
       Nous ne perdons d'ailleurs pas de temps à nous plaindre. Organisation et entraînement sont les maîtres mots. Pour accélérer l'intégration des paysans de La Majeure dans la force de résistance, Phial accueille Jormail dans le collectif de direction et l'a nommé chef des armées de La Majeure. Son fils Jostique a pris tout de suite en charge la formation d'une cavalerie rapide.       <br />
       —Ton rôle est de briser Mungabor, pour le remplacer, dit Phial à Jormail.       <br />
       —Comment cela ? s'étonne ce dernier, je ne suis pas gouverneur...       <br />
       —Tu l'es, à partir de maintenant.  Souviens-toi que je suis Minus, maintenant. Mes pouvoirs sont absolus.        <br />
       —Bougremolle, répond Jormail en secouant la tête, je ne m'y ferai jamais !        <br />
       —En attendant, nous t'assisterons évidemment dans cette tâche, mais la nôtre est de préparer la reconquête de l'Archipel...       <br />
              <br />
       Ce noble but, en dépit de l'optimisme du Seigneur Phial, semble devenir de plus en plus difficile à atteindre. Les nouvelles consternantes qui nous parviennent de tous côtés le rendent même irréel.        <br />
              <br />
       A l'heure où j'écris ces lignes, la situation est en gros la suivante :       <br />
       Toutes les îles de l'Ouest sont passées sous le contrôle du prince Zwölle. D'après deux envoyés des Penthérites et des Hatrobates (qui nous ont été adressés par le réseau de Zalkoz), la résistance est désespérée sur Lario, où Kryalîche a pris le pouvoir, déléguant à son frère Allastair la conduite de la "pacification" de toute l'île. La ruloxane légitime, Mina Termina, a été arrêtée et enfermée dans une cage de fer du château Furieux, suspendue au dessus de l'Océan.        <br />
       La magnifique forêt de Giraise, siège du gouvernement caché des fées, serait la proie des flammes. Ignoble vengeance que nous nous promettons de punir implacablement, le temps venu. Quant aux peuples résistants du Sud, ils ont dû trouver refuge sur certains rochers inaccessibles, et en sont réduits à des escarmouches.       <br />
       L'unique espoir pour l'Ouest est que Lucilia n'a toujours pas été retrouvée par le Médiat Sapharx, qui a pris le pouvoir à Périache et Hirpan, et promet à qui veut l'entendre une importante rançon pour s'emparer de cette "sinistre renégate", comme la qualifient les affiches apposées partout sur Ardamont, en grands caractères gothalgiques .        <br />
              <br />
        En ce qui concerne Clotone, notre belle île-capitale, de loin la plus populeuse de tout Guama, elle est désormais entièrement occupée par les troupes zwölles. Elle sert maintenant de siège officiel au Prince qui s'est rebaptisé lui-même Empereur. D'après certains informateurs, il aurait été couronné des propres mains du patriarche de la forêt cercopse.        <br />
       Cette nouvelle nous a grandement étonnés :       <br />
       —Quel patriarche ? demande Phial, notre vieux Fur'hion a été lâchement assassiné pendant la course minusale, et c'est moi-même qui devais procédér à son remplacement à partir de propositions du collège cercopsaire.       <br />
       —En général, ajoute un Omen, rallié à notre armée, c'est parmi les plus hauts titres de la sorcellerie périachienne que sont choisis les prêtres soumis au jugement du Minus pour ce poste éminent.       <br />
       —Qui donc cette baderne enflée de Trug a-t-elle pu nommer ?       <br />
       —Sans doute un proche de Sapharx...       <br />
       —Il faut en savoir plus là dessus. Zalkoz ne pourrait-il pas se faufiler dans le parc de la Conque et nous renseigner ?       <br />
       —On va lui demander, fait Ménion qui a pris la direction des transmissions, et règne sur une vaste volière de sarmoiselles messagères.       <br />
       Le seul point positif ¬—mais précaire— à propos de Clotone est que les Villacopistes, ulcérés par la mort tragique de leur chef, ne collaborent pas spontanément avec les Zwölles. La plupart ont abandonné leurs fonctions, et les envahisseurs ont bien du mal à prendre en main les rouages de l'administration. Lorsqu'ils le font (pour la poste, les finances, etc.), les tâches subalternes les accaparent. Ils perdent du temps, et ne peuvent se consacrer au contrôle de la population, qui s'est refermée comme une huître, et n'offre pas la plus petite prise aux séductions ou aux menaces. Hurlant et tempêtant, Trug a confié à son Ministre Longarde, récemment débarqué, la tâche de constituer une police spéciale, recrutée sur place.        <br />
              <br />
       Le prince a d'autres soucis en tête : ses brillants commandos marins du bataillon Transdragon contrôlent le pas de Dysme, et nous savons, par des indiscrétions au palais de Mungabor, qu'il projette maintenant de s'en prendre à Sanabille, la première des deux îles de l'Est. Et cela en priorité sur La Majeure.        <br />
       —Pourquoi cette priorité ? demandai-je, naïvement.        <br />
       —Parce que, me répond aimablement Ménion Paulinard, en comparaison du potentiel de puissance qui dort à Sanabille, notre petite armée d'amateurs bientôt affamés lui semble peccadille, amusement.        <br />
       En revanche, il sait qu'en osant toucher à Sanabille, il s'attaque à forte partie. L'île des Morts est en apparence gouvernée par une oligarchie de pacifiques bourgeois et d'artisans. En réalité, sous les collines de Lagma, règne Savroun le Long. Il ne sort jamais de ses catacombes, sauf en cas d'urgence absolue. La dernière fois remonte à une trentaine d'années, lorsque ses Morts-Réveillés ont participé à la bataille contre les intrus de l'Ouest, (une génération précédente de Zwölles) dont des centaines de soldats ont simplement disparu, sans bataille, dans le néant.       <br />
       Le redoutable monarque du Dessous n'a jamais fait parler de lui depuis, mais Trug n'ignore rien de cette présence. C'est pourquoi, il a décidé de conduire le gros de ses troupes d'invasion sur Sanabille, et d'attaquer le Royaume des Morts à l'aide de ses propres thrombes géants.        <br />
       —L'unique problème de Mortone, dit Phial, est le transport de ceux-ci, sous narcose, et dans des bateaux spéciaux, assez lents.        <br />
       —Donc, si je comprends bien, s'il réussit à Sanabille et à La Majeure, le Prince a pratiquement gagné la guerre ?       <br />
       —Il ne resterait en liberté, toute  provisoire, que l'île orientale de Malamè, remarque Homer Benjou. Ce qui ne nous est pas d'un grand secours, car sa population est réduite et fort placide.        <br />
       — Non, dit Phial avec fermeté, Mortone n'a pas encore gagné ! Loin de là : Sanabille est un gros poisson qu'il n'avalera pas comme cela, je vous prie de le croire. C'est pourquoi il cherche à la conquérir vite, par l'effet de suprise, et en utilisant ses propres morts-vivants, parfaitement mécanisés.        <br />
       Quant à la Majeure, tu m'as convaincu toi-même, Augustin, que les choses étaient loin d'être jouées.         <br />
       —D'autant que, si ce que m'a rapporté Augustin de toi est juste, renchérit Homer, tu connais chaque pouce carré de cette terre sauvage, Phial. Il ne pourrait exister de meilleur chef à cette expédition, ni de meilleur terrain pour engager une reconquête solide.       <br />
       —De toute façon, conclut Phial en secouant la tête, on ne peut plus reculer. C'est ICI qu'il nous faudra mourir, ou infliger les premières défaites aux partisans des Zwölles.         <br />
              <br />
              <br />
       Pour oublier les souçis, je me promène dans les environs. Les ruines ont un charme certain. Les fougistrales sont en fleurs, et les fanguiers qui poussent sans vergogne dans les anciennes cours bourgeoises en soulevant les pavés, allongent leurs branches mélancoliques au dessus des murets, fermant de leur vert sombre les perspectives des rues. Je me souviens de la danseuse au tandoran, rencontrée l'an passé sur les marches d'un vieil amphithéatre. Mû par une vague nostalgie, je recherche ce lieu romantique, mais sans le retrouver. La ville morte a subtilement changé... ou est-ce moi qui, déjà, n'apprécie plus la vie de la même façon ?       <br />
              <br />
       En rentrant au camp, je remarque une jeune fille très brune, les cheveux tressés, qui me regarde en souriant, tout enveloppée d'un poncho camaïeu  grisé.       <br />
       Je lui adresse un vague salut.       <br />
       —Bonjour, répond-elle. Vous ne me reconnaissez pas ?       <br />
       —Non, j'en suis désolé.       <br />
       —Vous m'avez fait traverser le service d'ordre à Moludée... Sans vous ma mère, ma soeur et moi aurions été sans doute piétinées par la foule...       <br />
       —Ah oui, je me souviens ! Vous avez eu de la chance. D'autres en ont eu moins...  Etes-vous bien installées ?       <br />
       —Oui, regardez : une grande maison pour nous toutes seules ! Elle manque un peu de toit, mais il reste encore cette vaste pièce couverte... d'un jardin suspendu.        <br />
       Une croûte de terre où poussent des fougistrales s'est formée à partir des débris organiques d'un parquet, et enveloppe une salle dont seule la façade s'est écroulée. Les femmes s'y sont aménagé un espace de vie presque agréable.       <br />
       — Comptez-vous rester avec nous, ou avez vous d'autres projets ? m'enquis-je par politesse.       <br />
       —Oh, nous voudrions rentrer chez nous assez rapidement, mais je crois que nous allons rester quelque temps avec l'armée du Minus. Il n'y a pas de meilleure protection dans ces parages dangereux.        <br />
       Nous allons essayer de nous rendre utiles... ajoute-t-elle d'un ton décidé. N'auriez-vous pas besoin de faire laver du linge ? Il y a une petite rivière d'eau douce par là-bas, fait-elle, désignant le pied d'une avancée du Vinois sur la plaine. Je crois que nous saurions faire cela...       <br />
       —Je vais demander autour de moi. Mais ne vous croyez pas obligées, nous nous débrouillons assez bien.       <br />
       —C'est la moindre des choses, puisque nous profitons du couvert... et du gîte.       <br />
       Elle rit encore.       <br />
       —Je sais aussi écrire, lire, compter, et ma mère joue assez bien du chantimbre.       <br />
       —C'est peut-être une meilleure idée. De la musique égayerait les soirées de l'Etat-Major.  Venez quand vous voudrez...       <br />
              <br />
              <br />
       Du matin au soir, nos interminables discussions au sommet portent sur la place stratégique à accorder à La Majeure.  Homer Benjou, le fougueux jeune vice-Minus est partisan de constituer aussi vite que possible une force d'intervention visant Clotone…, tant que le Prince s'y trouve.       <br />
       —Il faut frapper à la tête, et par surprise...       <br />
       —D'accord, admet Braho, mais avec quelle flotte ?       <br />
       —Nos deux vaisseaux peuvent suffire à transporter une armée trois fois plus nombreuse que celle que nous formons maintenant.       <br />
       —Leur vulnérabilité ne t'inquiète-t'elle pas ? Ces gigantesques paniers peuvent être coulés par au moins dix méthodes aussi simples les unes que les autres, dit Braho, un soupçon d'ironie dans la voix : on peut les allumer comme des gâteaux d'anniversaire, creuser deux ou trois voix d'eau dans leur fond en faisant mâcher la trame par des traquarts d'assaut; on peut aussi bloquer  leurs pales-à-vent par des filets : ils se mettent à tourner sur eux-mêmes et chavirent après avoir rendu fous tous leurs passagers; on peut...       <br />
       —D'accord ! d'accord ! l'interrompt Homer exaspéré, j'ai compris.        <br />
       Le jeune homme se prend le menton dans la main et réfléchit intensément.       <br />
              <br />
       Une seconde position est défendue par Jormail. Le Pathiolan trapu et peu disert a une idée simple : prendre le palais de Mungabor lors d'un assaut nocturne, et cela très rapidement, avant que la rumeur de notre présence ne parvienne  au gouverneur. De là, les attaques pour reconquérir le contrôle de la Majeure seraient bien plus faciles. Les immenses réserves du Palais, sa vastitude, sont autant d'atouts.       <br />
               <br />
       Mais Phial et moi sommes réservés à ce propos. Mungabor sait déjà que nous sommes quelque part sur l'île et il nous fait rechercher par ses espions, terrestres et aériens. Partout les dactyloges crépitent dans les villages, dénonçant les voisins suspects. Nos hommes ont aperçu plusieurs volavelles de cuivre passer au dessus de l'horizon, et je suis de plus en plus méfiant quant aux vols de Lourds, ordinairement amicaux. L'effet de surprise d'une attaque du Palais est loin d'être garanti. De plus, à supposer que nous parvenions à l'investir, nous aurions tendance à y concentrer nos forces, devenant à notre tour assez vulnérables pour une offensive conduite à l'aide de thrombes-sapeurs.       <br />
       —Ceux qui ont vécu la bataille de Hirpan, renchéris-je, savent que ces êtres sont presque invulnérables dans un assaut.        <br />
       —C'est là tout le problème, dit Olivon Clinus. Quelle que soit la façon de travailler, nous butons toujours sur la même question : comment trouver la faille des thrombes ? Je m'acharne là-dessus depuis des semaines, et je n'y parviens pas. Nos amies Magdes disposent des pierres de Belturet, qui désorientent les thrombes, mais elles n'ont qu'un effet passager et sur un seul thrombe à la fois.       <br />
       —De combien disposons-nous de pierres, ici ? demande Phial.       <br />
       —De quelques dizaines, répond Mazine Tical qui nous a rejoint depuis la veille, du moins à ma connaissance. Si quelques soeurs parviennent jusqu'à nous dans les jours qui suivent, nous augmenterons peut-être nos capacités, mais cela ne pourra pas excéder une cinquantaine... Car nous n'en avons jamais possédé davantage.        <br />
       —A-t-on réussi à contacter Huimror et sa femme, Moïra Chiron ? demande Olivon.       <br />
       —Pas que je sache, dit Ménion. Nous avons dépéché plusieurs courriers, mais il n'y a pas de réponse.       <br />
       —C'est contrariant, parce que Huimror est certainement celui qui en connaît le plus long sur les thrombes.        <br />
       —Exact, dis-je. Ce n'est sans doute pas trahir un secret que de rappeler que le vieux Huimror a autrefois vécu l'existence d'un thrombe, avant de s'y arracher pour devenir à son tour un sauveteur de thrombes perdus, luttant pied à pied, et parfois corps à corps pour les empêcher de tomber dans les griffes des Mortanglars et autres contrebandiers. Ensuite, il les soigne et parvient, dans beaucoup de cas, à les ramener à une certaine humanité.         <br />
       Je suppose donc qu'il sait aussi ce qui peut infliger de graves atteintes à leurs capacités. Mais cela ne résoud pas nécessairement notre problème, car Huimror n'aimerait peut-être pas être enrôlé dans une activité visant à blesser ou à tuer ses protégés...       <br />
              <br />
       —Il faut le lui demander, en tout cas, insiste Phial. Ménion, arrange-toi pour qu'on retrouve Huimror !       <br />
       Le vieil Hanséhard soupire et grommelle :       <br />
        —Facile à dire ! On va faire ce qu'on peut.        <br />
              <br />
       Au fil des jours, se dessine une conviction collective : nous ne pourrons plus guère différer l'action. Prêts ou non, capables ou non de contrer une attaque des Thrombes, nous perdons plus à éviter l'engagement qu'à le provoquer.        <br />
       —Il faut qu'on sache que nous existons, que nous résistons ! Sans cela les gens se découragent ! s’exclame Homer, bouillant d'impatience. Phial demeure d'un calme olympien :       <br />
       —Tu as raison, mais encore un peu de patience.. Tiens tes hommes sur le qui-vive... Nous ne tarderons pas, maintenant.       <br />
       Notre chef attend visiblement quelque information cruciale, dont il ne souhaite pas encore nous parler.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
       —La nuit suivante, nous sommes réveillés par les valets d'armes, et convoqués d'urgence autour de la grande table d'Etat-Major.       <br />
       —Signours, déclare Phial gravement, l'heure est venue ! Nous partons en campagne !       <br />
       —Quoi ? dit Homer mal réveillé, tu ne nous as pas prévenus...       <br />
       —Je vous préviens, MAINTENANT. J'ai mes raisons.  Préparez-vous au départ, avec armes et bagages. Emportez-tout, sauf les bâches et les fanions. Laissez des feux allumés : on doit croire de loin que le camp est encore occupé.  Est-ce clair ?       <br />
       —Mais où allons-nous...je...       <br />
       —Homer, cesse de faire l'enfant. Si tu viens me voir, je te le dirai en particulier.       <br />
       —Pourquoi ne pas le dire là, devant les camarades? Crains-tu quelque chose ?       <br />
       —Pas vraiment, mais le secret est absolument requis.       <br />
              <br />
       La marche de nuit, sans lumières, est éprouvante, d'autant plus que nous nous dirigeons droit sur le Wino, sommet de tout l’archipel. L'immense procession serpente presque sans bruit sur des sentiers de chevirelles, guidés par des Pathiolans muets, empaquetés dans leurs ponchos épais.       <br />
              <br />
       Nous atteignons un replat rocheux d'où se déploie une plaine de graviers, jusqu'au pied d'un vaste cirque creusé dans le massif.       <br />
       —Faites passer le mot : suivez bien à la file ! un ou deux de front, pas plus !       <br />
              <br />
       Nous marchons encore quelques kilomètres, nous enfonçant au coeur du large amphithéâtre aux parois encore ombreuses. Devant nous se présente une vague éminence, qui, de plus près, s'avère être une dune en forme de croissant. Phial fait grimper les tirapelliers sur la crête de cette espèce de château de sable affaissé, tandis que les chariots et la cavalerie le contournent. Ils sont installés entre les pointes latérales de la dune, fermant l'ouverture de l'arc, pour y protéger le petit monde de l'intendance et de la logistique. Un grand feu est allumé au centre de l'espace creux, et chacun s'en approche, pour chasser le froid piquant qui nous envahit.       <br />
       Le  matin pointe, rosit, puis jaunit.       <br />
       Et je prend soudain conscience, terrifié, de l'endroit où nous sommes. Car j'y suis déjà passé...       <br />
       Phial, qui a saisi ma pensée, me sourit et m'adresse un clin d'oeil confiant.       <br />
       Je garde ma perplexité pour moi, mais je ne m'en interroge pas moins : POURQUOI nous a-t-il entraînés dans un lieu aussi DANGEREUX ?       <br />
       Accroupi à mes côtés, derrière un rebord de sable où s'accrochent de rares touffes d'alfa, Jean Latoile s'agite. Quelque chose l'indispose, le travaille. Il est visible qu'il voudrait parler, me questionner à voix haute et sonore. Je n'ai que le temps de lui plaquer la main sur sa vaste bouche.       <br />
       Il est surpris, mais se ravise.       <br />
       —Ah, c'est un secret ?       <br />
       —Oui, pour le moment...       <br />
              <br />
       Un soldat posté en vigie descend en courant le flanc intérieur de la dune :       <br />
       —Il y a des gens qui arrivent, armés. Ils sont nombreux...       <br />
       —Bien, dit Phial, mettez-vous en formation de défense. Les tirapelliers du premier rang se font des créneaux dans la crête et attendent en position de tir. Deux autres montent en renfort derrière leurs camarades... Tenez les arrivants en joue, mais ne tirez pas ! Et surtout, ne débordez pas sur l'autre versant, il y va de votre vie !       <br />
       Il va lui-même se poster au point le plus élevé de l'arc de sable, face aux chemins qui convergent à l'entrée du cirque, et par lesquels nous sommes nous-mêmes arrivés. Je l'y rejoins avec Jean et Homer.       <br />
              <br />
       Bientôt le mouvement indistinct qui agite au loin la plaine de graves se précise. Une masse serrée de silhouettes sombres avance vers nous à bonne allure. Dans la clarté qui se déploie, nous découvrons soudain l'évidence :  c'est un bataillon de thrombes à pied qui vient à notre rencontre, empruntant le chemin par lequel nous sommes arrivés.       <br />
        Sur le côté, quelques hommes à cheval surveillent leur progression, parmi lesquels je reconnais un grand barbu roux, malgré son uniforme noir emprunté aux Zwölles : c'est Morhol, l'âme damnée de Mungabor.        <br />
              <br />
       Il aboie un ordre bref et la masse compacte des cuirassiers thrombes s'arrêtent, comme un seul homme, face à la pente de sable qui forme la paroi de notre "fort".  Vus de près, ils ne sont pas très nombreux, peut-être moins de trois cents, mais leur taille et leur musculature imposantes, leur équipement métallique, leur indifférence absolue, tout concourt à créer une impression terrifiante. Ce n'est pas une armée humaine, mais une machine aux mille terminaisons agressives.       <br />
              <br />
       Phial se penche vers son officier de transmissions et chuchote des instructions, que celui-ci s'empresse de diffuser auprès des différents chefs de compagnies.        <br />
       Il  dénoue le vieux chiffon rouge que je lui ai toujours vu autour du cou, lève la main et l'agite brièvement.       <br />
       Aussitôt, les tirs commencent. Le sifflement caractéristique des grenailles envahit le paysage, suivi aussitôt du crépitement des éclats contre les cuirrasses. Impassibles, les Thrombes encaissent sans bouger d'un iota.        <br />
       —Cela ne sert à rien, constate Jean, sans espoir, ils sont en pierre.       <br />
       —Mais si, Fiston ! réplique Phial. Cela sert à les inciter à avancer, sans faire le tour de la dune ... Cela sert à ce qu'ils ne viennent pas nous embêter dans l'ouverture du creux. Et surtout, tu vas voir...       <br />
       —Oui, dis-je, je crois comprendre.        <br />
              <br />
       Morhol, qui s'est mis à l'abri derrière les thrombes, lance l'ordre d'attaque. La phalange s'ébranle, marchant d'un pas égal, bien huilé. Un autre cri et les thrombes mettent en joue, tout en montant la dune.        <br />
       Dans nos rangs, on attend fébrilement l'ordre de la riposte qui ne vient pas. La sueur froide commence à couler des nuques, le long des dos. Ceux, nombreux, dont c'est le baptême du feu, tremblent ou se raidissent, se préparent au corps-à-corps avec les monstres .       <br />
              <br />
       Mais quelque chose se passe. Les thrombes semblent éprouver des difficultés à progresser sur la faible pente de sable gris. Leur démarche bien symétrique se dérègle. Ils passent en régime d'effort, et baissent parfois leur garde pour s'aider de leurs mains.       <br />
       Ils approchent, approchent... mais toujours plus lentement.       <br />
       ¬—C'est drôle, dit Olivon, ils ont l'air de s'embourber...       <br />
       —Tu ne crois pas si bien dire ! raille Phial, sarcastique, qui s'allume une pipe de choulcave.       <br />
              <br />
       Chez les ennemis, rien ne se déroule comme prévu. L'élan de l'assaut est enrayé. Chacune pour soi, les gigantesques poupées de corne et de métal tentent de s'arracher à un sol qui fuit sous leurs pas. Un thrombe est tombé sur le ventre et se relève, un deuxième, puis un troisième. Derrière eux, Morhol jappe comme un chien enragé. Mais rien n'y fait : telle une foule de gymnastes maladroits, les attaquants dérapent, glissent, avancent, reculent, repartent en ahannant, traînant autour de leurs mollets engloutis des mottes de sable mouillé.       <br />
       ¬—C'est étrange, dit Olivon : on dirait que... que ce sable est gluant ! Cela ne nous a pas fait la même chose, il me semble.       <br />
       —Non, bien sûr, fait Phial imperturbable. La nuit, le Gigastome... dort !       <br />
       —Bougremolle, s'écrie Homer Benjou, ais-je bien entendu tes mots ? le Gigastome ? Nous sommes SUR le gigastome ?       <br />
       —Oui, mon cher ! Mais calme-toi, nos guides sont formels : le repli de terrain où nous nous sommes installés n'en fait pas partie. C'est un refuge naturel qu'utilisent les animaux et que les Pathiolans ont repéré, en venant chasser. Ils utilisent la même technique : ils passent de nuit les "chemins" qui sont en réalité des plis de la peau du gigastome, puis ils restent une journée ou deux sur ce refuge et y font leur chasse, avant de retourner chez eux, la nuit d'après.       <br />
       —Regardez, les thrombes s'enfoncent  !        <br />
       En effet, à la grande joie de nos soldats, les monstres cuirassés parviennent de moins en moins à préserver leur équilibre. Plantés jusqu'au dessus des genoux, la plupart se déhanchent comme des pantins, sans pouvoir désormais enlever leurs bottes du piège minéral. Quelques-uns sont tombés à genoux, d'autres, assis, tandis que certains rampent en arrière, à plat ventre ou sur le dos.  La centaine de thrombes qui n'a pas atteint la zone des sables s'est immobilisée devant cette improbable gesticulation de leurs compagnons. Morhol, qui n'y comprend rien,  fait sonner la retraite, et une partie de sa troupe commence à reculer, sans se retourner.        <br />
       Sans prévenir, le premier rang  des thrombes, parvenu à mi-pente, tire sur nous. Deux hommes se font surprendre, et roulent en arrière, surpris... et morts.        <br />
       Ces sagoupiards ont beau être en difficulté, ils visent juste !        <br />
       —Ne tirez pas, hurlai-je, anticipant la réaction des camarades des victimes.       <br />
       Mon ordre est obéi, d'extrême justesse. Des geyser de sable se dressent autour de nous, et nous forcent à nous abriter avec plus de soin, derrière nos "créneaux" de fortune.       <br />
       Soudain une clameur s'élève du reste de l'armée ennemie. Elle est prise à son tour dans d'étranges mouvements du sol caillouteux. Comme si celui-ci était formé de draps brusquement tirés par une main cachée, les thrombes titubent, s'écroulent, les bras battant l'air, entraînant leurs compagnons dans des chutes en séries, ce qui déclenche dans nos rangs une tempête de rires.        <br />
       Morhol ne demande pas son reste. Il s'enfuit au galop, suivi par l'un de ses compagnons. Mais pour ce dernier, c'est trop tard. Son cheval a beau courir, il galope sur place, et bientôt, spectacle extraordinaire, il recule tout en accélérant. Terrifié, le cheval s'arrête, naseaux fumants, et d'une ruade imprévisible, jette son cavalier à terre. Officier et bête, comme posés sur un torchon géant, sont attirés vers une anfractuosité où ils sont immédiatement avalés, mettant un point d'orgue au beuglement d'horreur de l'homme. La tête du cheval reparaît un moment, hennissante, le sable jaillissant des naseaux, puis elle est engloutie à jamais.        <br />
       Des orifices se sont formés, ici et là, comme les pores d'une peau géante. Chacun attire vers lui son lot de thrombes, parfois accrochés les uns aux autres en grappes. Ils disparaissent tous dans un silence impressionnant. En quelques minutes, le paysage est redevenu ce qu'il était : lunaire, paisible, innocent, parfaitement immobile, sauf quelques nuages de sable jouant à la surface, matérialisant les tourbillons de vent qui les animent.       <br />
       Des combattants, incrédules, se redressent sur la crête et certains commencent à descendre vers l'extérieur. Il faut toute l'autorité de Phial pour rappeler à l'ordre ces imprudents.        <br />
       Mais bientôt tout avertissement devient inutile. Par petites saccades, des vaguelettes de sable se dessinent autour de la dune, comme une mer minérale subitement liquéfiée. Le sol s'éveille, vibre s'agite comme sous l'impact de chocs souterrains.       <br />
       —¬Un tremblement de terre maintenant ! constate Benjou, impressionné.       <br />
       ¬—Non, c'est bien pire, dit Phial, et j'espère que mes renseignements sont bons... A l'intérieur de l'arc de sable, nous sommes tranquilles, mais nous devrons tout de même subir les manifestations de colère du gigastome, qui nous sent, là, tout près... et qu'il ne peut pourtant atteindre.       <br />
       —Cette chose n'a-t-elle pas assez mangé d'hommes pour aujourd'hui ? demande Jean scandalisé.       <br />
       —Justement : plus il mange, plus il est en appétit. Cela me rappelle certains humains...       <br />
              <br />
       Nous sommes secoués un moment comme des pruniers, et la dune semble se tasser sous nos poids, impression assez terrifiante. Puis les coups sourds de l'esprit frappeur harcelant le plancher se font plus lents, plus faibles. Le Gigastome se lasse, ou nous oublie.  Bientôt, plus rien que le calme sépulcral, seulement traversé par le vent qui tournoie dans le cirque de falaises environnantes, avant de prendre de la hauteur.       <br />
              <br />
       —C'est incroyable ! s’écrie Olivon, les yeux grands comme des soucoupes. Toute une armée de Thrombes... gobés par le sol !  Je n'en reviens pas...        <br />
       Il se lève et applaudit Phial. Les soldats l'imitent. Une ovation puissante monte, enfle, se réfléchissant sur les falaises roses fermant l'horizon de trois côtés.        <br />
       —Allons mes amis, du calme !  Une victoire aussi facile n'a guère de mérite. Elle nous sera surtout d'une grande utilité symbolique. Cela va jaser dans les ménages !  On va savoir que le Minus ne se laisse pas manger tout cru par le Prince zwölle!       <br />
       Une nouvelle clameur accompagne ces paroles.        <br />
       ¬—Et maintenant, continue Phial, nous devons attendre ici que la nuit tombe ! C'est l'inconvénient de la chose. Profitez-en pour vous entraîner au corps-à-corps, nous pourrions en avoir bientôt besoin. Mais allez-y doucement sur les rations, les Pathiolans ne sont plus là pour nous ravitailler.       <br />
              <br />
       —¬¬Comment as-tu eu cette idée ? demande Homer, partagé entre l'enthousiasme et la jalousie.       <br />
       —Ce n'est pas très compliqué, répond modestement Phial. Et l’'idée n'est pas de moi. Nous avons été avertis, par notre informateur du Palais, que Mungabor nous avait repérés. Il fallait donc partir, avec la quasi-certitudes que, ses agents surveillant tous nos déplacements, il ordonne la poursuite immédiatement.        <br />
       J'ai pensé aussitôt à la chasse à l'Immogre. Cette bête féroce a l'habitude de feindre la fuite. Quand elle a entraîné le chasseur dans une excavation qui lui est familière, elle contre-attaque. Mais la question se posait de savoir où nous pourrions transformer notre fuite en attaque, car les soldats de Mungabor connaissent bien cette île.        <br />
       C'est alors que notre ami Jostique... (Viens ici, mon Garçon !) qui n'est jamais sans ressources, me raconte l'histoire de ce refuge de sable au milieu du Gigastome.  La seule façon de ne pas mettre la puce à l'oreille de Morhol, était de ne rien dire de notre destination, et de circuler de nuit, en zigzaguant beaucoup. Ma seule hantise était qu'il ait tout de même, tout en nous poursuivant, reconnu les parages dangereux. Mais non, ce cerveau étroit n'a rien remarqué ! Et nous voila débarrassés à bon compte de trois cent thrombes, ces merveilles de la guerre moderne !       <br />
       —Fantastique ! s'exclame Olivon. Il applaudit encore comme une enfant, esquisse un pas de danse, et manque de rouler sur le versant dangereux de la dune.       <br />
       —Malheureusement, ce n'est pas un coup que nous puissions rééditer, dit Phial redevenu sérieux. La prochaine fois, nous devrons VRAIMENT avoir découvert une technique pour nous opposer à ces monstres. J'espère que nous bénéficierons bientôt des conseils de Huimror.       <br />
       —Peut-être cela ne nous sera-t-il pas nécessaire, susurre Olivon.       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       Olivon, l'air énigmatique, secoue la tête.       <br />
       —Je vous ferai part plus tard de quelque chose qui peut avoir son intérêt.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous continuons à gravir la forte pente du mont le plus élevé de tout l'archipel. Le point culminant est encore éloigné et nous jouissons déjà d'une vision presque panoramique de toutes les îles, sauf de Malamè, plus lointaine et cachée par la masse rocheuse aride qui couronne le Wino.       <br />
       La marche dans les éboulis et pénible, surtout pour les premiers de la longue colonne, qui tasse  ensuite  son chemin sous son propre poids.        <br />
              <br />
       Le soir tombe déjà. Nous parvenons enfin sur la calotte de roche, polie comme du bronze.  Notre foule armée s'y rassemble, évoquant plutôt un vaste pélerinage. La miraculeuse chute des vents qui survient à l'heure bleue contribue au sentiment de confiance. Je vois enfin Malamè, détachant ses courbes pâles sur le côté le plus sombre du ciel.        <br />
              <br />
       —Elle est belle, n'est ce pas ?       <br />
       La voix douce à mes côtés est celle de la jeune fille de la maison au "jardin suspendu".       <br />
       —Ah, vous voila !       <br />
       —C'est chez moi, reprend-elle fièrement. On ne voit pas Malio, ma ville, car elle donne vers le Nord-Est. Mais on distingue les premières lumières de Roudoul, à gauche du Gondemiel.       <br />
       Elle soupire .       <br />
       —J'espère que nous y serons bientôt, maintenant.       <br />
       —Vous allez vous séparer de nous ?       <br />
       —Je crois que vous allez bivouaquer dans les grottes de  la façade Nord. Alors, nous continuerons à descendre sur le chemin du littoral, et nous irons prendre un petit bateau, là  en bas... Les Chuchoteurs passent souvent pour ramasser les thrombes morts ou blessés. Ils vont à Sanabille, mais de là, il est facile de rejoindre Sanabille.       <br />
       —Les Chuchoteurs ?       <br />
       —Oui, vous savez, la confrérie qui s’occupe des obsèques des gens sans sépulture.       <br />
       —Ah ? j’ignorais. Je ne crois pas que j’en ai déjà vus.       <br />
       —Cela ne m’étonne guère :  ce sont des gens qui cherchent justement à passer inaperçus... Ils sont un peu étranges, mais très pacifiques. Il n’est pas très drôle de naviguer en compagnie de cercueils ou de thrombes en catalepsie, mais que voulez-vous ? avec cette guerre...       <br />
       —Eh bien, bonne chance !       <br />
       —Je dois vous remercier, Augustin. Sans vous...       <br />
       ¬—Ce n'est rien, n'y pensez plus. C'était un pur hasard.       <br />
       —Il y a aussi l'argent que le Grand Minus a fait remettre à ma mère...       <br />
       —C'est bien normal : elle joue divinement bien, et elle a réussi à apaiser l'âme inquiète de nos chefs.       <br />
       —Oui, mais cela nous permet de payer le voyage à Malamè. Elle en est si heureuse.       <br />
       La jeune fille me tend la main.       <br />
       —Au revoir.       <br />
       La main est tendre et chaude. J'ai l'impression qu'un courant passe, mais elle la retire vivement.       <br />
       —A...dieu, comme nous disons chez nous.       <br />
       Elle court sur la pente, légère, charmante.       <br />
       —Dites...       <br />
       Elle se retourne.       <br />
       —Comment vous appelez-vous ?  Je...       <br />
       — Nolibé ! Nolibé de Malio. Adieu...        <br />
       Elle me tire une gracieuse révérence (non sans une nuance... d'irrévérence) et s'esquive entre les chariots en contrebas.       <br />
              <br />
       La corniche sur laquelle nous nous sommes établis ressemble à un vaste balcon de la montagne, à mi-pente, face au nord.        <br />
       L'accès difficile de ce magnifique site rend ce lieu assez sûr. Nous avons dû descendre certains passages en nous encordant. Méyots et chevaux ont été suspendus à des bigues grossièrement assemblées. Le ventre soutenu par des couvertures épaisses et les yeux bandés, ils ont été descendus comme de gros colis, une centaine de mètres plus bas.       <br />
         En supposant que Mungabor puisse réunir à nouveau un groupe assez conséquent de thrombes, il mettrait un certain temps avant d'admettre que ses informateurs ont raison, tant est improbable l’endroit où nous nous sommes arrêtés. Et s’il finit par les croire, encore faudrait-il que Mortone Trug —furieux de son échec— l'autorise à engager à nouveau contre nous de précieuses machines humaines, qu'il destine à la conquète de Sanabille.       <br />
       Bref, nous ne nous sentons pas en péril immédiat. Tant que nos voltigeurs hantent les sommets de la falaise qui nous surplombe, tout va bien.        <br />
              <br />
       En revanche, nos conditions d'existence deviennent précaires : les grandes tourtes de céréales pathiolanes que nous portons sur le dos, enveloppées dans une toile cirée, sont bien entamées. Viande sèche et légumes sont terminés depuis plusieurs jours. Nous ne mangeons plus à notre faim, et il faut envoyer les chasseurs toujours plus loin.        <br />
       Heureusement, les troupeaux de chevirelles sauvages, qui nous narguent du hauts de leurs minuscules pâtures presque verticales, ne se doutent pas que les bergers winols (dont une dizaine nous ont rejoint spontanément) sont de redoutables alpinistes. Les pauvres bêtes auront bientôt le choix entre se jeter dans le vide, ou tomber entre leurs mains, deux façon aussi directes de finir à la broche. Les enfants brandissent déjà leurs fourchettes en direction des rochers, et encouragent les animaux à se lancer vers eux. Mais les chevirelles, fixant sur eux leur gros oeil en bouton de culotte, demeurent indifférents à ces objurgations. Elles n'ont pas encore vu ni senti les montagnards qui descendent vers elles par des cheminées vertigineuses, couteau entre les dents.        <br />
       Leur consommation va, sans conteste, faciliter notre survie...       <br />
       Bien sûr, au cas où l'ennemi prendrait position au dessus de nous, le lieu se transformerait  rapidement en piège effroyable. Mais nous pourrions alors recourir à d'autres ressources que  la première apparence ne dévoile pas : l'ensemble majestueux de grottes qui s'ouvrent au pied de la tranchée géante de la face nord du Wino.        <br />
       Elles constituent des abris remarquables pour des maquisards nombreux. L'eau potable, coulant de nombreux stalactites, y abonde. En cas de difficultés majeures, nous pourrions nous y incruster pour une longue période et même y soutenir un siège de la part d'agresseurs terrestres, aussi bien que maritimes.        <br />
              <br />
       L'avantage le plus intéressant des falaises de la Paroi Nord ese situe également là. Phial croit savoir que plusieurs entrées des souterrains reliés au réseau des mines d'Asbalte débouchaient autrefois au fond de ces vastes cathédrales naturelles. Des avant-gardes de sapeurs sont en train d'en explorer les confins, cherchant des issues cachées sous les éboulements. Si nous trouvons un passage suffisant, et s'il est bien connecté aux grandes galeries de transhumance des thrombes, nous pourrions peut-être attaquer Sapharx et Botulis sur leur propre terrain. Nous désorganiserions ainsi la constitution des appuis principaux de Mungabor. Ensuite, nous pourrions nous en prendre directement à lui et reconquérir La Majeure.       <br />
       Mais ce rêve ne pourra se transformer en réalité qu'à la condition de disposer enfin de la technique de destruction des invincibles amas de muscles et d'acier ! Olivon Clinus s'y emploie avec acharnement, s'enfermant dans sa tente des journées entières. La lumière vacillante de sa lampe nous livre de lui la silhouette penchée d'un ascète de la lecture et de l'écriture, que tempère néanmoins le recours assez fréquent à la pipe de choulcave.       <br />
              <br />
       ¬—Que fait-il donc ? enrage parfois Phial. Nous ne pouvons pas nous permettre des recherches éternelles! Nous sommes en sursis... L'a-t-il bien compris ? Mungabor ne va pas tarder à contre-attaquer.       <br />
       —Allons, camarade, le rassurai-je, les Parz ont mis au point un filet de gladiateur, qui arrête assez bien les plus grands de nos soldats.       <br />
       ¬—Oui, mais ce ne sont pas des thrombes. Je te parie qu'ils vont en déchirer les mailles comme si elles étaient en dentelle.        <br />
       —Enfin, pour le moment, les éclaireurs ne nous annoncent aucune présence armée sur les flancs du Wino. Nous disposons donc toujours de nos deux jours d'avance.       <br />
       —Je sais, admet Phial. Mais nous vivons très mal. Il y a deux cas suspects de maladies. J'espère que la sous-alimentation ne va pas nous introduire au statut d'armée malade. J'ai connu cela dans le temps... C'est épouvantable !       <br />
              <br />
       L'équipe de sapeurs, dirigée par Mathio Sendis (le cousin d'Homer)  revient, toute souillée de terre et d'écailles de roche.       <br />
       —Alors ? interroge impatiemment Phial.       <br />
       —Il y a bien un passage, au fond de la grotte centrale. Mais il faut dégager trois ou quatre blocs gros comme des maisons.       <br />
       —Eh bien, qu'attendez-vous pour le faire !       <br />
       Le Minus est d'une humeur exécrable. Personne ne sait trop pourquoi, mais je m'en doute :  l'attente est une chose que mon ami supporte de plus en plus mal.  Il a le sentiment que nos forces s'alanguissent dans l'inaction.        <br />
       Je ne partage pas cette opinion : l'isolement, la clandestinité, l'entraînement permanent, le partage des responsabilités communes, la vie dure au grand air et en montagne, tout cela est en train de souder notre petit millier de compagnons dans un effort salutaire.        <br />
       C'est vrai : il n'y a pas grand chose à manger, les chevirelles miraculeuses n'apporteront qu'une faible quantité de nourriture riche, à répartir entre plusieurs centaines de bouches affamées.  Mais, dans ce monde presque vertical, chacun dépense des trésors  d'initiatives, dans son domaine propre. Hier, par exemple, des gens ont remonté, grâce à d'ingénieuses poulies, une pêche miraculeuse offerte sans contrepartie par des marins Malaméens, de passage au pied des falaises.         <br />
       Je reste d'accord avec Phial sur un point : nous n'avons pas encore subi l'épreuve de la grande bataille décisive, qui "tremperait" l'énergie commune. Je redoute ce moment tout autant que je l'appelle de mes voeux.        <br />
              <br />
       De la corniche, nous voyons courir les nuées légères, toujours pressées d’en connaître plus sur les confins du monde occidental. Le ciel est immense et varie du matin au soir entre l’argent et le plomb, l’azur et la laine blanche. En bas, à quelque distance du rivage abrupt, passent et repassent lentement les barges des Chuchoteurs. Ont-ils l’éternité devant eux ? En tout cas, leurs bateaux ressemblent fichtrement à de longs cercueils noirs auxquels on aurait attaché une voilure.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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       °       <br />
              <br />
       —Voila, j'ai trouvé !       <br />
       Nous sommes en train de déjeûner à la grande table dressée  sous une  bâche blanche au milieu du "balcon" naturel, quand Olivon Clinus surgit de sa tente, avec tant d'enthousiasme qu'il se prend les pieds dans un tendeur et s'écroule, le nez dans  l'herbe rase.       <br />
       Phial se tourne vers lui.       <br />
       —Viens donc nous rejoindre, Olivon, cela fait deux jours que tu ne manges qu'un peu de soupe... Tu en as perdu le sens de l'équilibre !       <br />
       L'intéressé, toujours au sol, est saisi de fou rire.       <br />
       —Justement, dit-il quand il reprend souffle, il s'agit PRECISEMENT de cela...       <br />
       —De l'équilibre ?       <br />
       —Oui, je vais vous expliquer.       <br />
       Le petit homme de vif-argent grimpe sur un banc vide :       <br />
       —Savez-vous comment fonctionne une pierre de Belturet ?       <br />
       —Pose la question à Mazine ou à Myza...       <br />
       —Euh,  non, répondent les intéressées en s'entre-regardant, avant de pouffer de rire.       <br />
       —Soyons sérieux, dit Ménion, Olivon va nous apprendre de grandes choses.       <br />
       —Je ne sais pas, moi, se lance Homer Benjou. J'imagine qu'elles émettent une certaine lumière qui hypnotisent les thrombes par sa pulsation ou sa couleur...       <br />
       —Eh bien non, mon cher Homer... Pas du tout. Elles reflètent effectivement les rayons lumineux, mais ce phénomène est purement esthétique. Il faut chercher leur efficacité du côté des sons.       <br />
       —Des sons ? Mais elles ne produisent aucun son, se remémore Mazine. je m'en suis souvent servie autrefois quand j'étais affectée à la baignade des Thrombes, et...       <br />
       —Je n'ai pas dit qu'il s'agissait de sons audibles consciemment par les êtres humains ...       <br />
       —Ah oui, se souvient Myza : la pierre que j'avais ramenée dans ma chambre de Magnestrade a toujours effrayé les licadions de mes clients... Crois-tu qu'ils entendaient quelque chose ?       <br />
       —Exactement, Myza : chiens et licadions perçoivent des fréquences très supérieures à celles que nous entendons... consciemment, je précise à nouveau ce dernier point.         <br />
       Olivon sort de sa poche une bague de fer dont le châton porte une belle pierre ovale, couleur miel, et enfile un gros gant de chasse.       <br />
       —Voici la bague dont j'ai eu l'usage pendant mon emploi de garde-thrombe. J'aurais dû la rendre au retour, mais, moyennant finance, j'ai réussi à la garder.  Et maintenant, s'il te plaît, Jean, peux-tu approcher un verre... non pas cette timbale, le verre de cristal dont se sert notre cher Grand Minus.       <br />
       Regardez tous...       <br />
       Le petit professeur chauve commence caresser doucement le côté de la bague de sa main gantée en prenant soin de diriger le sommet de la pierre vers le verre placé  au coin de la table, à moins d’un mètre. Soudain le splendide ustensile aux circonvolutions baroques explose, répandant partout ses éclats .       <br />
       —Sapugouince, proteste Jean, il y en a jusque dans ma côte de chevirelle ! Tu exagères !       <br />
       ¬¬—Mon pauvre Jean, fis-je goguenard, tu es une victime de la science : elle t'empêchera d'avaler ta troisième portion de viande.       <br />
       —Mais je n'ai rien mangé depuis trois jours ! Et j'ai attrapé cette chevirelle sauvage au risque de me casser le cou. JIl me semble que je l'ai méritée.       <br />
       —Je ne le conteste pas.       <br />
       —¬Allons les enfants, dit paternellement le tout jeune Homer. Ecoutons le professeur nous expliquer cette expérience passionnante.       <br />
       —C'est simple : les ultrasons puissants émis par la pierre légèrement tournée dans son berceau métallique sont entrés en phase avec la vibration propre du verre de cristal. Sollicité, celui-ci s'est mis à trembler, puis sa structure s'est brusquement désagrégée.       <br />
       —Et le rapport avec les thrombes ? demande Phial l'oeil sombre, et avec... l'équilibre ?       <br />
       —J'y viens. Celles et ceux qui ont été en possession d'une Pierre de Belturet savent qu'on leur a recommandé de ne pas la frotter, sauf s'ils veulent l'utiliser comme arme  déflagrante. En effet, si l'on utilise le grattoir cristallin caché dans l'armature, en tournant vivement le bijou d'un quart de tour, on provoque une friction qui, cette fois, le fait exploser lui-même. Les éclats coupants comme des rasoirs sont projetés vers le haut, perpendiculairement à une main horizontale, paume au dessous. Bien dirigé, le jet d'éclats peut déchirer un corps humain à très courte distance .       <br />
       —Oui, confirmai-je. J'en ai été le témoin horrifié, lors d'un combat entre un vieux chef penthérite et une amazone zwölle. La pauvre (si l'on peut dire) a été tout bonnement éventrée à travers  sa cuirasse épaisse...       <br />
       —Mais, reprend Olivon, tout cela démontre seulement que le cristal de Belturet est déjà caractérisé par une vibration intense à l'état naturel. D'après ce que j'ai pu vérifier dans certains textes, et en pratiquant moi-même quelques petites expériences,  la pierre boit littéralement tous les sons autour d'elle, et les transforme en ultrasons qu'elle renvoie autour d'elle dans un rayon de quelques mètres.       <br />
       Or, mes amis, c'est précisément à ces sons que les thrombes sont extrêmement sensibles. Je ne saurais dire si leur métamorphose a modifié leurs organes de la perception, où s'ils sont seulement devenus allergiques à ces fréquences, mais le fait est qu'ils ne les supportent pas et tentent à tout prix de s'en éloigner. Si l'on maintient la pierre trop proche d'eux, ils  titubent, se cognent contre ce qui les entoure, puis ils s'écroulent, tétanisés, et subissent une crise épileptique, qui peut aller jusqu'à la mort.         <br />
       Les sons de la pierre ont donc un effet sur leur oreille interne, qui, vous le savez peut-être, conditionne le sens de l'équilibre. Une fois perçu, le son attaque leur représentation du monde. Ils ne savent plus où est le haut, ni le bas. Ils deviennent alors absolument inoffensifs.       <br />
       ¬—Intéressant, admet Phial d'un ton morne, mais encore ?       <br />
       —Eh bien, continue le professeur, il reste un gros problème :  nous savons désormais comment les thrombes sont incapacités par les pierres de Belturet, mais nous ne disposons que de très peu de celles-ci. Par ailleurs, elles sont inefficaces à plus de quelques mètres de chaque monstre, et ont alors autant de portée que des hochets face à une masse en marche. Tu es d'accord, Phial ?       <br />
       —Oui, tu décris bien le problème. En apportes-tu la solution ?       <br />
       —Oui ! s'exclame Olivon. Tout du moins, j'en possède le principe théorique. Ecoute : si la pierre fait exploser le cristal,  et que le cristal peut faire éclater la pierre... c'est probablement que le verre peut également faire tomber les thrombes !       <br />
       Or, si nous ne pouvons pas nous procurer de pierres de Belturet, ni, a fortiori, en fabriquer, nous pouvons  produire du verre.  Je compte au moins dix artisans-verriers dans notre armée. L'équipe de sapeurs a repéré du quartz et du silice en abondance autour de nous, et un four est vite construit.        <br />
       —Où veux-tu en venir ?       <br />
       —J'y viens : il s'agit de fabriquer de grandes lames de verre réglables, qui, frottées par un archet, pourraient produire des fréquences sonores identiques à celles des pierres, mais sur des amplitudes, et avec une puissance bien plus grandes.  Tu comprends ?       <br />
       —Je te laisse la théorie, Olivon. Si tu me garantis que nous obtiendrons que des centaines de Thrombes se tordent sur le sol, bavant leurs tripes jusqu'à en crever.        <br />
       —C'est l'objectif, reprend Olivon, mais il nous faudra plusieurs jours, peut-être une semaine, pour parvenir à contrôler la... musicalité de nos morceaux de verre. Nous aurons aussi besoin de ta réserve de verres à pied, pour tester l'arme, avant de l'essayer avec la seule pierre de Belturet dont nous disposons.       <br />
       —Un si beau cadeau de noces de notre douce Chantenelle ! s'écrie Phial avec une touche d'ironie. Enfin, cette gente Dame n'assistera pas au massacre ! Il t'est donc accordé de détruire allègrement ces biens ostentatoires, privilèges du Minusat en déplacement clandestin ! D'ailleurs, cela me donnera l'occasion de me faire pardonner par Pimlic de l'avoir méchamment tancé pour avoir embarqué deux pleines caisses d'un luxe totalement inutile, et d'en avoir chargé un pauvre méyot pour la traversée de La Majeure !       <br />
       —Il serait aussi bon que nous disposions d'un thrombe prisonnier, pour vérifier si l'arme est au point...       <br />
       —Cela, non ! répond Phial d'un ton sans réplique. Un chasseur ne torture pas sa proie. Nous essayerons ton procédé lors d'une embuscade à la loyale.       <br />
              <br />
       Je confesse éprouver quelques difficultés à saisir ce concept phialien d"embuscade à la loyale", mais j'ai tendance à être d'accord avec lui. Je me souviens à ce propos d'avoir été profondément choqué par les affirmations de Diderot sur le droit des sociétés à disséquer in vivo des condamnés à mort, au nom du bien commun.        <br />
       —Je suis d'accord, déclare Olivon après avoir réfléchi un moment. Ta position est noble.       <br />
       ¬—Elle n'est pas noble, dit Phial : elle est simplement logique.        <br />
              <br />
              <br />
       Trois jours ont encore passé. Notre situation est plus précaire que jamais. Pourtant la bonne humeur règne sur le camp. Nous avons faim mais nous subsistons en dévorant des algues cuites, et il n'y a toujours aucune mauvaise nouvelle du côté de Mungabor. Notre réseau de renseignements est rattaché à celui des Pathiolans, et nous sommes maintenant sûrs de disposer d’un peu de répit du côté du Gouverneur. Notre recours inopiné aux talents du Gigastome l'a en apparence décontenancé. Le vieux Bandit serait-il en état de crise morale ?  Je ne le crois pas un instant. Mais il fait probablement preuve de prudence.  Je m'inquiète bien davantage de tentatives d'infiltration et je fais surveiller plus étroitement toutes les tentatives de contact ou d'adhésion à nos rangs. C'est un peu désagréable pour le berger winol sans arrière-pensée. Mais rien ne ressemble plus à un berger winol sans arrière-pensée qu'un espion de Mungabor déguisé en honnête berger winol.       <br />
              <br />
       Nous n'avons pas que des soucis. Les malades se sont vus administrer par Mazine Tikal des baies médicinales qui les ont ressuscités. L'action nous accapare et détourne de nous l'angoisse rongeuse. Stimulés par la "découverte" d'Olivon, les ouvriers du verre et du bois se sont empressés de construire les dispositifs qu'il demandait. Le verre liquide, tiré de la roche et du sable, a coulé sur des nappes de basalte pur, bien aplanies, formant des plaques lactescentes, lisses sur leur face, et granuleuses sur leur envers.  Plusieurs essais ont été nécessaires pour parvenir à des épaisseurs assez fines. Les lames ont été ensuite découpées au diamant, et montées sur des tables portatives, dotées ou non de roues.        <br />
       Les expériences ont enfin commencé. Du matin au soir, de longs miaulements de violons incertains se déchaînent, suivis parfois d'éclatements cristallins.       <br />
       Les opérateurs atteignent peu à peu un bon rendement, et tous les verres magnifiquement incrustés de Phial ont été détruits par implosion. C'est enfin le tour de la pierre de Belturet, installée sur un chevalet devant deux "violonistes" : ils lui réglent son sort en deux coups d'archet et elle s'évapore en un joli bouquet doré.        <br />
       Il nous reste à savoir si les "lames à musique" auront le même effet sur les énormes thrombes que sur ces menus objets de verre ou de cristal. Personnellement, j'en doute.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ce soir, le chef de la sape est venu avertir Phial de la bonne nouvelle : la galerie souterraine de la grotte est maintenant déblayée. Un petit groupe a exploré le passage, et a fini par rebrousser chemin sans avoir rencontré d'obstacle. Il semble exister trop d'issues plutôt que pas assez : le labyrinthe doit être parcouru systématiquement, à l'aide de lampes et de cordes.        <br />
       —Je crois, dit l'homme, que nous sommes tombés sur l'une des entrées principales d'un ancien réseau, très diversifié. Il y a des salles innombrables, des cachots, des escaliers, des rampes assez larges pour deux chariots de front. Par endroits, au contraire, plusieurs couloirs sont à peine assez larges pour se glisser de profil.        <br />
       ¬—C'est problématique, reconnaît Phial, car cela peut  beaucoup ralentir un important corps d'armée.       <br />
       —Existe-t-il de la pierre d'asbalte ?  s'informe Olivon Clinus.       <br />
       —Oui, mais en couches trop minces pour être restée vivante. La question de l'éclairage est donc cruciale.       <br />
       —Eh bien, tout cela me confirme dans l'idée que seul un commando d'une centaine d'hommes peut envisager de s'enfoncer sous terre à la recherche des colonnes thrombes, dit Phial d'un ton pensif.        <br />
              <br />
       Notre Minus fait réunir l'Etat-Major sur le champ. Sa décision est simple : il va prendre le commandement d'un groupe d'hommes, parmi les plus entraînés. Doté de plusieurs machines de Clinus, ce groupe cherchera activement le contact avec les surhommes, afin de tester l'efficacité de ces nouvelles armes. Pendant ce temps, Homer Benjou prendra la tête de l'armée, prêt à tout moment au départ.  En cas de réussite de l'opération "Traviata" (comme Phial l'appelle, sur mon pernicieux conseil) , des messagers courront prévenir Homer.       <br />
       —Fort bien, admet le jeune homme, mais alors, que faisons nous ?       <br />
       —Voila : tu laisses sur la corniche une arrière-garde suffisante, avec les femmes et les enfants. On ne sait jamais, nous aurons peut-être à revenir ici en urgence. De plus, c'est un bon endroit pour fabriquer les Machines de Clinus, s'il s'avère qu'elles sont efficaces.        <br />
       Pour le reste, tu te diriges droit sur Michemin, devant lequel tu mets le siège, si tu n'as pas assez de force pour la prendre en te servant de tes propres machines musicales. Je te rejoins alors, après avoir occasionné le plus de dégats possibles aux hordes du Dessous.        <br />
       Le visage de Benjou s'éclaire, et un large sourire apparaît, que je ne lui ai pas vu depuis longtemps.       <br />
       —Ce plan me plaît...       <br />
       ¬—Je le savais bien, dit Phial. Pour un peu, tu aurais cru que je voulais te frustrer de toute  gloire.        <br />
       —Je voudrais l'accompagner, si c'est possible, demande Jostique en souriant.       <br />
       —Mais c'est prévu, mon jeune ami. La cavalerie n'est pas faite pour les souterrains.  Quant à ton père, Jormail, je veux que vous l'honoriez tous comme le nouveau gouverneur de La Majeure, et que vous le fassiez savoir partout où vous passez, et spécialement à Logatrou, où vous bivouaquerez nécessairement. Ces bavards professionnels ne tarderont pas à renseigner l'archipel entier sur le nouvel ordre des choses.        <br />
       Jormail et Homer Benjou se regardent un moment, un peu gênés, ce qui n'échappe pas au regard d'aigle de Phial.       <br />
       —Que les choses soient claires, mes amis :  Homer, notre vice-minus, a autorité potentielle sur toutes les armées de l'archipel. Jormail de Joor, noble pathiolan, a vocation à présider aux destinées civiles de La Majeure. Jormail, tu n'es donc pas  le chef militaire principal de cette opération, mais, en tant que Gouverneur, tu peux animer, en accord avec Homer, la formation d'une résistance populaire dont tu tireras les cadres de ta future administration.  Quant au détail de ce partage des tâches, je vous en laisse l'entière responsabilité.       <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       A peine vingt-quatre heures se sont écoulées.        <br />
       La procession de flambeaux qui attend sous la voûte géante de la grotte pourrait tromper : il ne s'agit pas d'une file de pénitents, mais d'une compagnie de soldats équipés de pied en cap. Une dizaine de machines de Clinus  sont vissées sur de petits chars à deux roues, tirés par des hommes. Les suivent leurs "musiciens", munis de longs archets.        <br />
       Le groupe des chefs est composé de Phial, de Jean (qui a pour mission explicite de le protéger), d'Olivon, de Ruezzo Parz, et de moi-même. Une seule femme nous accompagne : Mazine Zical, dont les compétences d'ancienne magde pourraient être fort utiles.  Précédé des sapeurs prêts à étayer les parois au moindre signe d'éboulement, Phial donne le signal du départ de la “Traviata”. Nous nous enfonçons dans la chair  de l'île sauvage.       <br />
              <br />
       C'est la troisième fois que je m'aventure ainsi dans le Monde du Dessous, et les expériences précédentes ont été assez dramatiques pour aviver en moi une angoisse lancinante.        <br />
       La lumière vacillante des torches se perd dans le drapé de hautes murailles obscures, et nos pas sont assourdis par une poussière épaisse et légère, qui ressemble à de la cendre. D'énormes protubérances, de loin en loin, ressemblent à des yeux aveugles.       <br />
       ¬—Des cristaux d'asbalte en formation : encore quelques éons, et ils commenceront à luire, prévoit doctement Olivon.       <br />
              <br />
       D'abord, le long feulement nous parvient de très loin en avant. Il semble n'être que le vent errant. Mais, plus nous progressons, plus le son confus se déplie, se partage en modes distincts. Ce sont bien des voix, des cris sourds, des glapissements.        <br />
       Phial dresse un doigt impératif, et deux machines de Clinus sont tirés devant le groupe. Tout en marchant, les joueurs font glisser leurs archets sur les lames de verre. Une étrange mélodie grinçante, disharmonique, comme la plainte de plusieurs scies, envahit le sombre boyau et se propage dans les deux directions.       <br />
       De temps en temps, les instruments se taisent. Il n'y a plus un bruit.        <br />
       Si !        <br />
       Un gémissement très faible, comme le pleur d'une femme. Des soldats se portent en avant, torche dans une main, et glaive dans l'autre.        <br />
       Quelque chose entre dans le champ de vision, constamment déformé par le mouvement des flammes grasses.  On s'approche.        <br />
       Le spectacle est  très  étrange, poignant même s'il n'était pas aussi inquiétant.       <br />
       Un mot me vient à l'esprit : une Piétà !       <br />
              <br />
       Une femme est en effet agenouillée devant le corps d'un homme, allongé sur le sol, face enfoncée dans la poussière.        <br />
       En nous rapprochant, nous constatons que de grands cheveux blancs auréolent la nuque de l'homme, faisant de sa tête une étoile pâle sur la chaussée.        <br />
       —Moïra Chiron ! m'écria-je, m'élançant vers la femme.       <br />
       C'est en effet la femme de Huimror. Des larmes coulent sur son visage étonnamment calme.       <br />
       — Ces sons.... Est-ce vous ?       <br />
       —Oui, dis-je, c'était nous... Moïra, pardonnez-nous, nous ne pouvions savoir... que vous alliez venir !       <br />
       —Vous l'avez tué, dit-elle doucement. Il n'a pas supporté.  Il a mis ses mains à ses oreilles, et... il s'est écroulé comme une masse.       <br />
        Phial met un genou à terre et prend le corps dans ses bras, le retourne. Le beau visage de Huimror apparaît, souillé de cendre presque blanche. Du sang noir goutte des oreilles du mort et tachent le poncho bleu du Minus.       <br />
       —C'est une nouvelle arme, Moïra, je suis désolé... Je ne pouvais pas savoir que...       <br />
       Il secoue la tête, contenant son émotion, les mâchoires rigides. Quand il peut enfin parler, c'est pour rappeler comment il a connu Huimror, alors que, jeune noblaillon chasseur, il avait participé —à son corps défendant— à une curée contre un thrombe fuyard.  Puis il raconte tout : le rôle du vieillard dans l'équilibre des pouvoirs à La Majeure, sa patience merveilleuse, son rôle vis-à-vis des Enfants de l'Eau, anciens thrombes éveillés à un autre rêve. Son autorité sage et discrète.       <br />
       —Quelle fatalité, dit Olivon consterné. J'aurais dû...        <br />
       Mais il ne trouve pas, car, en réalité, la coïncidence tragique était par trop imprévisible.       <br />
       —C'est toi, Augustin, qui nous a rappelé que Huimror avait lui-même été un thrombe. Il a dû en conserver l'extrême sensibilité aux sons suraîgus.       <br />
       —Oui. C'est affreux, mais cela confirme que nous avions raison.  La Machine musicale est bien une arme efficace, et de longue portée, encore !       <br />
       —Je m'en voudrai toute ma vie, chuchote Phial baissant la tête.       <br />
       —C'est un drame terrible, soupire Moïra, mais ne vous en pensez pas coupables. Nous-mêmes aurions dû prévoir que vous vous engageriez dans la galerie. Nous aurions dû porter une lampe... Mais Huimror, comme tous les anciens thrombes, voyait la nuit. Il me tirait par la main, et...       <br />
       Ellene peut plus résister au sanglot. Je la prends contre mon épaule et la console doucement, relayé bientôt par Mazine.       <br />
       —Mais pourquoi étiez-vous dans ces lieux obscurs ? demande Olivon.       <br />
       —Oh, soupire Moïra, il avait reçu votre message. Nous venions vous voir, et Huimror connait... connaissait tous les dédales souterrains de l'île.       <br />
       —Une chose me tracasse, dit Olivon.  Quand nous avons entendu vos voix, elles étaient mêlées à autre chose, comme à des cris d'animaux...       <br />
       —Vous avez entendu cela ? s’étonne Moïra.. Huimror m'a dit que c'était une Immogre. Elle a traversé la galerie quelque part devant nous, et, stupéfaite de nous croiser, elle s'est enfuie en hurlant. Enfin, elle a plutôt poussé une sorte de plainte, très différente de son grand cri affreux.       <br />
       —Une immogre  ?  s'exclame Olivon... Quels idiots nous faisons ! Nous avons dû piétiner toutes ses traces en arrivant ici. Prêtez-moi ce flambeau, voulez-vous ?       <br />
       Le professeur retourne sur ses pas, lentement, déchiffrant chaque marque inscrite dans la poussière.       <br />
       —Ici !        <br />
       Phial et moi le rejoignons. Le Minus, chasseur chevronné, confirme que cette grosse empreinte de patte de chien (d'un chien de la taille d'un ours !) est bien celle qu'a laissée une Immogre.        <br />
       —Est-ce dangereux ? demande un homme de l'escorte.        <br />
       —Pas vraiment. C'est une sorte de licadion souterrain, trois fois plus gros que son homologue de surface. C'est un animal plutôt craintif, qui passe l'essentiel de son temps à débusquer des rongeurs et des gros insectes pour nourrir sa petite famille. Mais en cas de disette absolue, il peut attaquer l'homme. D'où sa réputation terrifiante, par ailleurs fondée sur l'abominable hurlement qu'il parvient à arracher à ses poumons. D'un autre côté, il est assez facilement apprivoisable, et je soupçonne certains contrebandiers d'attacher au cou de ces pauvres bêtes certains paquets suspects.       <br />
              <br />
              <br />
       Moïra décide de venir avec nous. Nous la laisserons rejoindre l'îlôt des Danseurs, dès qu'elle reconnaîtra les portes et les allées qui y conduisent. Quatre hommes l'accompagneront pour procéder à l'inhumation du grand vieillard, dans le jardin de son célèbre phare. Phial s'est engagé à venir présider une cérémonie d'obsèques, dès qu'il pourra le faire.        <br />
       —Avant de nous séparer, chuchota Moïra, il faut que je vous dise...       <br />
       —Je vous écoute, dit doucement Phial en prenant affectueusement son bras.       <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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              <br />
       La rencontre avec les thrombes a enfin eu lieu, ce matin (si j'en crois ma montre, au couvercle passablement cabossé dans la bataille).        <br />
       Une vraie boucherie : peut-être soixante thrombes tués, et de façon atroce.  Six morts et trois blessés de notre côté.        <br />
       Les machines de Clinus ont été efficaces, mais là n'est pas la cause essentielle du massacre. Les acteurs principaux de l'horreur ont été leurs maîtres : les Zwölles noirs.        <br />
              <br />
       Voici comment les choses se sont passées.        <br />
       Nos “voyeurs de nuit”, expédiés en reconnaissance en avant d’un étroit conduit latéral reviennent très excités et nous annoncent qu’ils ont découvert un canal souterrain, où circulent des trains de barques chargées de thrombes.        <br />
       —Sont-ils conduits vers l’Ouest ? demanda Olivon.       <br />
       — Le canal semble assez large à cet endroit pour que s’y croisent deux flux. D’après l’orientation, ceux qui circulent vers l’Est, sont en armures et sont dotés d’armes à feu. Ils ont l’air enflammés et agressifs.  Dans l’autre sens, ils sont enchaînés, à demi-nus, et très abattus.       <br />
       —Oui, dit Olivon, ce sont les fuyards classiques qui ont été rattrapés dans les marais ou ailleurs, et que les Zwölles essaient de recycler. Les thrombes-soldats sont-ils nombreux ?       <br />
       —Nous n’avons pas pu les décompter précisément, car les pierres lumineuses étaient faibles, mais il doit y avoir une dizaine de barques encordées, à quai. Soit une centaine de thrombes-guerriers.       <br />
       —Sont-ils accompagnés d’un contingent zwölle ?       <br />
       —Nous n’avons vu personne. Il est possible que les gardes dorment dans une cave voisine, mais dans ce cas, ils ne doivent pas être très nombreux. En tout cas, quand nous les avons quittés, les thrombes étaient en train de manger leurs rations ¬—des cylindres noirs de consistance caoutchouteuse— .       <br />
       —Si vous attaquez avec vos machines, remarqua Mazine, vours risquez de blesser ou de tuer les pauvres diables qu’on emmène en captivité, et pas seulement les soldats.       <br />
       —J’en ai conscience, dit Phial, mais  comment faire autrement ?       <br />
       Il se tourne vers les éclaireurs.       <br />
       ¬—Existe-t-il d’autres couloirs pour approcher l’endroit ?       <br />
       —Oui, Signour,  tout un réseau de chambres a été creusé en arrière de cet espèce de port, pour les marchandises ou les hommes. Il débouche sur le quai par au moins quatre portes, assez larges. Mais il faudra d’abord démonter les machines pour traverser cinquante mètres de passage étroit et parvenir aux galeries du complexe de chambres.        <br />
       —Ces lieux sont-ils  déserts ?       <br />
       —Oui, seuls les abords immédiats du canal se trouvent occupés.       <br />
       —C’est parfait, dit Phial, nous attaquons. Deux hommes se glisseront parmi les thrombres-esclaves pour défaire leurs liens. Nous ne pourrons pas éviter que certains soient touchés par les ondes sonores, mais d’autres pourront tenter de s’enfuir.  Je ne peux pas faire mieux...       <br />
       —C’est nos stratèges nomment pudiquement des “dommages collatéraux”, déclarai-je. C’est sans doute une notion appelée à un grand avenir.       <br />
       —Vous avez vraiment des mots pour tout dans Oultremonde, ironise Phial un peu tristement.       <br />
              <br />
       Collés au cadre sculpté d’une porte, nous observons subrepticement le canal, mal éclairé par six piliers d’asbalte. La surface obscure luit faiblement entre les trains d’embarcations.        <br />
       Trois Zwölles sont en train de récupérer des récipients métalliques des mains des thrombes. Ces derniers sont assis par trois sur leurs banquettes, dans les barques dont le plat-bord donne de plain-pied sur le quai de pavés irréguliers.         <br />
       S’il y a d’autres soldats de Trug dans les parages, ils doivent se trouver dans une loge, située de l’autre côté de la voie d’eau, et d’où nous parviennent de joyeux éclats de voix.         <br />
       Les machines de Clinus ont été remontées. Elles sont amenées silencieusement près de deux autres portes d’accès. Quand le signal de l’attaque sera donné, elles seront légèrement avancées sous la voûte, pour que leur son envahisse le volume du lieu, mais en restant toujours à l’abri d’une vingtaine d’hommes ¬—tirapelliers et archers— chargés de les défendre coûte que coûte.       <br />
       Pendant ce temps, un commando doit s’en prendre à la loge des Zwölles et réduire ses occupants à l’impuissance. Un autre groupe mobile de réserve se voit attribuer le mauvais rôle : abattre les thrombes menaçants avant qu’ils ne s‘approchent de nous.        <br />
              <br />
       D’un sifflement aigu, Phial donne le signal et court vers la passerelle de bois qui enjambe le canal. Jean et moi nous élançons à sa suite. Nous sommes une vingtaine à nous engouffrer dans le court tunnel qui mène à la loge des gardes, tandis qu’en arrière l’investissement des quais a commencé.        <br />
       Nous débouchons sur une salle bien plus vaste que ce à quoi nous-nous attendions. Pire : ce ne sont pas quelques Zwölles qui s’y reposent en jouant aux cartes, mais des centaines de soldats (en réalité des cadets de l’école du mont Atrosse), attablés, debout, ou dormant sur des rangées de hamacs, sont ici regroupés. Un véritable camp !        <br />
       Ils sont aussi  surpris que nous, mais très vite les sous-officiers hurlent des ordres et les hommes proches de nous dégaînent, tandis que les autres se lèvent, se regroupent, se précipitent vers les rateliers d’armes.       <br />
       Phial ordonne la retraite immédiate, et, courageusement, peut-être pour payer son erreur, veut nous couvrir. Il faut que Jean le saisisse au col pour le tirer en arrière, l’étranglant à demi.       <br />
       Déjà les premiers Zwölles s’élancent dans le tunnel. C’est à leur tour de commettre une imprudence : nos tirappelliers postés en faction nous laissent passer, puis ouvrent le feu aussitôt. Tout ce qui bouge dans le conduit est fauché par la décharge que la galerie étroite,  transformée  en tube d’une espèce de canon, rend terriblement meurtrière.        <br />
       Sans attendre, nous refluons en désordre sur le quai où règne une agitation sans nom. Sous une étrange musique aux accents déchirants, les thrombes  se ploient, se tordent comme des roseaux dans la tempête, en une sorte de danse tragique. Mais le comportement des “fugitifs” n’est pas le même que celui des soldats. Les derniers se dressent, armes pointées, et cherchent à trouver des cibles, tout en oscillant, mettant en péril leurs embarcations.  Au contraire, les “fugitifs” ne pensent qu’à quitter les bateaux pour s’éloigner le plus vite possible des sons horribles qui les tuent.       <br />
       Ils grimpent sur le quai, tronçons de chaînes ou de cordes encore aux poignets et aux chevilles, et rampent ou courent dans toutes les directions. Ils se heurtent aux parois, les râclent de leurs ongles, refluent, se bousculent les uns-les autres, se battent parfois avec la vigueur de lynx, ou s’écroulent, les yeux révulsés, crachant leurs poumons.        <br />
       La majorité d’entre eux finissent par s’assembler en une foule beuglante qui se dirige vers la seule ouverture disponible : la porte que nous venons de quitter. Terrifiés d’être écrasés par leur masse en délire de plus en plus compacte, nous nous plaquons contre les murailles rugueuses pour les laisser passer.        <br />
       Les voila qui pénètrent le tunnel, nous séparant momentanément du contact avec nos ennemis.       <br />
              <br />
              <br />
       Dans le port souterrain, le vacarme est assourdissant, et pour un peu, nos oreilles humaines  deviendraient aussi sensibles que celles des humanoïdes.        <br />
       Les clameurs des Thrombes-guerriers sont abominables. Elles reflètent une souffrance intolérable, qui, bientôt, leur ôte toute velléité de combat. Mais ceux qui ne sont pas tombés dans l’encrier où tanguent leurs bateaux, se roulent comme des déments sur le chemin de halage, et certains, par désespoir, se précipitent sur nos hommes, placés en cercle autour des machines à bruit. Malgré l’incohérence de leurs gestes, ces  ours colossaux lancés dans une charge folle, sont susceptibles de produire de gros dégats. Les fronts de défense sont plusieurs fois enfoncés, des hommes piétinés, blessés, jetés loin de la mêlée, avant que les monstres soient abattus, et que l’on puisse pointer les lances et les ficher dans leurs seuls orifices vulnérables : les yeux.  Encore ne se laissent-ils pas mourir sans convulsions horribles, qui, parfois, cassent les manches des javelots.        <br />
       J’en vois un qui se relève, géant éborgné, un éclat de hampe dépassant de l’orbite comme l’appendice d’une licorne. Il saisit au cou le soldat égaré qui ne tient plus qu’un tronçon de manche. Il le soulève, et  serre le poing. La tête du malheureux ne tient plus au corps que par de la chair écrasée giclant entre les phalanges du thrombe comme une éponge pressée. Le monstre la détache bientôt du tronc et la lance contre la voûte où elle laisse une trace blanchâtre.       <br />
       Un autre est parvenu à l’une des quatre machines. Il atterrit sur elle en un formidable vol plané, et la fracasse en mille morceaux, envoyant bouler le “musicien” contre le mur où il s’assomme, l’occiput enfoncé comme la calotte d’un oeuf !       <br />
       Cependant, la situation évolue en notre faveur. Les machines de Clinus se confirment être des armes redoutables. Déjà un bon nombre de thrombes sont au sol, saisis par la crise finale. Leurs tremblements sont incoercibles. Par des mouvements soudains de leurs membres contre le sol dur, ils s’infligent des fractures qu’un attaquant n’aurait pas pu produire. Certains sont maintenant immobiles, casques arrachés. Leurs étranges faciès pétrifiés déversent une abondante bile safranée sur leur cuirasse. Sont-ils morts ou agonisants ?  Nous apprendrons par la suite que si quelques-uns meurent, la plupart sont seulement évanouis. Mais ils ont perdu tout conditionnement, et  sont devenus parfaitement inoffensifs.       <br />
              <br />
       Le véritable massacre est perpétré au moment même. Les Zwölles tuent les “fuyards” qui pénétrent en foule dans leurs quartiers. Devant le déferlement des pauvres hères  par la porte où ils nous avaient vu arriver, puis refluer, les cadets ont sans doute pensé que nous avions trouvé un moyen de les lancer contre eux.  Ils tirent donc sans discontinuer, et les thrombes s’écroulent les uns sur les autres, magma de cadavres entassés sur lesquels viennent s’étendre de nouvelles couches d’arrivants hagards.       <br />
              <br />
       Je me dis que l’erreur des Zwölles ne durera pas éternellement. Les officiers vont s’apercevoir de la panique des thrombes fugitifs, et finir par reprendre le contrôle des cadets affolés. Il est clair qu’alors, nous devrons nous battre contre eux, ce qui serait une erreur stratégique, même si nous réussissons à tenir longtemps la position. Le temps jouerait contre nous : ils rameuteraient d’autres bataillons et viendraient à bout de notre petit commando, acculé à fuir dans des directions inconnues, pour ne pas attirer la riposte sur notre camp de base : la corniche du mont Wino.       <br />
       Phial a tenu le même raisonnement que moi. Il ordonne le repli général. Les blessés sont placés sur de civières munies de roues et emmenés en premier, avec les machines qu’il n’est pas question de laisser  aux Zwölles (nous avons même ramassé les débris de celle qui a été pulvérisée par un thrombe).       <br />
       Hélas, tout ceci a consommé un temps précieux, et le premier Zwölle vient de déboucher, sabre au clair, sur le quai du port, à la seconde même où nous quittons la place. Par chance, il ne nous voit pas. Dès lors, nous disposons d’une demi-heure d’avance dans le labyrinthe, car c’est le temps que prendra le désamorçage de la grenade installée sous la passerelle du canal.       <br />
              <br />
       Phial décide de nous engager dans l’une des rampes adjacentes à notre galerie d’arrivée. Une rapide exploration en a plus tôt vérifié l’aboutissement : une haute salle entourée d’une coursive donnant sur des dizaines de cellules monacales. Aujourd’hui, humides de mille fissures dégoulinantes, ces lieux ont-ils été autrefois le refuge de peuples en exil ? Sont-ce les restes des catacombes d’une  secte ou d’une religion naissante  ?        <br />
       Phial ne se pose pas ces questions. Il ne considère que la commodité défensive de ces creusées, d’où l’on peut mitrailler facilement des arrivants sans être atteints par eux. De plus, certaines cellules comportent des issues en arrière. Où conduisent-elles ? Nous l’ignorons encore. Il vaut mieux imaginer que ce ne sont pas des impasses.       <br />
       Les hommes chargés de nettoyer toute trace de notre passage à l’aide de rameaux de fragan viennent de revenir. Tout le groupe est maintenant tapi, à l’affût dans ces compartiments en hauteur. Nous comptons bien que la troupe furieuse des Zwölles ne viendra pas ici et continuera sur sa lancée. Sinon, il faudra se battre, sans espoir de victoire définitive.       <br />
              <br />
       Ce que nous a dit Moïra Chiron avant de nous séparer, pourrait finalement nous être utile... C’est ce que nous espérons en tout cas de plus en plus ardemment.        <br />
       Mais QUE nous-a-t-elle révélé de si important ?       <br />
       Le point suivant :  d’après elle, les “licadions de nuit”, mieux connus sous le nom d’immogres ne sont pas si sauvages qu’on le pense généralement (ou plutôt qu’on le laisse croire aux crédules chasseurs de la surface). La plupart sont, en réalité, dressés ou apprivoisés. Un petit nombre de personnes sont capables d’amadouer ces étranges créatures  : Lucilia et trois ou quatre magdes de son entourage. Au grand dam des Zwölles et de leurs agents omens, jamais les immogres n’ont pu être domptées par d’autres, et le grand projet de faire garder les thrombes par ces chiens du Dessous, n’a jamais fonctionné. En revanche, la grande Sorteresse a pu se servir de ces animaux pour des tâches mystérieuses.        <br />
       —Lesquelles ? avait demandé Phial à Moïra.       <br />
       —D’abord, avait répondu la gente veuve, ils sont capables de voir en l’absence totale de lumière visible. lls peuvent parcourir très rapidement des centaines de kilomètres dans les galeries les plus étroites, et se rendre dans des endroits précis. Très intelligents, ils peuvent parfois comprendre le nom des lieux où l’on désire les envoyer.         <br />
       —En quoi cela peut-il nous concerner ?        <br />
       —Je ne sais pas, Signour, mais supposons que vous souhaitiez joindre Lucilia...        <br />
       —Oui, certainement, avait dit Phial, si la Sorteresse n’est pas morte, ce serait important.       <br />
       —Dans ce cas, les immogres peuvent vous conduire à elle...       <br />
       —Mais comment ? Il faudrait en capturer une, et lui indiquer ce que nous voulons, lui faire porter un message. Or, vous disiez que seules quelques magdes connaissaient l’art de les apprivoiser…       <br />
       —Oui, c’est ce que j’ai dit. Mais justement, je crois qu’une telle personne n’est pas loin de vous en ce moment même .       <br />
       —Vous, Moïra ?       <br />
       —Non.       <br />
       Nous nous étions regardés, perplexes.       <br />
       —Oh, et puis à quoi bon tant de mystère... avait soupiré Mazine Tikal derrière nous, je crois que Moïra fait allusion à moi-même.       <br />
       —Pardonnez-moi, Mazine, mais je pense sincèrement que vous rendriez un grand service à vos amis.       <br />
       —Vous... Vous maîtrisez le dressage des Immogres, Mazine ?       <br />
       Notre belle amie rousse avait souri :       <br />
       —Oui. Depuis longtemps. C’est même pour cela que j’ai été envoyée jadis à Logatrou par Lucilia. Parce que l’immogre était un moyen sûr et rapide de communication avec le centre de la Majeure. Vous savez que les sarmoiselles n’aiment pas voler au dessus de l’Emphale, où elles sont fréquemment happées par les vents violents, et englouties. L’immmogre est beaucoup plus efficace.       <br />
       —Mais, avait dit Phial, toujours pragmatique, comment pensez-vous pouvoir attirer l’une de ces bêtes ?       <br />
       —C’est simple, avait répondu Mazine, comme ceci.       <br />
       Elle avait pris son souffle et commencé à hurler, nez au plafond. Son cri, poussé du fond du diaphragme,  était glaçant, inhumain. Nous eûmes, un instant, peur de la voir se transformer  sous nos yeux.        <br />
       Puis elle s’était tue et restait aux aguets, un certain temps. Nous avions retenu notre respiration, écoutant tous les bruits. Un très vague écho chuintant s’était alors fait entendre, répercuté de lointains dédales.       <br />
       —Voila, avait dit Mazine, il y a une femelle qui  s’est déroutée pour moi. Elle sera ici dans dix minutes. Je vais vous demander de vous éloigner à plus de cent mètres de moi, sans quoi elle n’osera pas se montrer.  Phial ?       <br />
       ¬—Oui, Mazine.       <br />
       —Dites-moi vite le message que vous désirez voir porter par l’animal auprès de Lucilia.        <br />
       —Oh, dites-lui que nous allons attaquer les Thrombes au port souterrain, en lui donnant les coordonnées que nous connaissons par rapport à la galerie conduisant à la corniche. Dites-lui que notre camp est là-bas et que nous l’y attendrons si nous y retournons. Qu’elle nous donne, en retour, des informations sur sa position.        <br />
       Nous n’avions pas vu Mazine transmettre le message, mais elle nous assuré que tout s’était bien passée.       <br />
       ¬—C’était une jeune femelle très éveillée. Je suis sûre qu’elle réussira sa mission...       <br />
               <br />
       En pleine retraite forcée dans une salle obscure, je me surprends maintenant à imaginer que Lucilia, prévenue à temps de notre position, pourrait peut-être nous aider...        <br />
              <br />
        Nous nous immobilisons, muets, coeur battant. Les soldats zwölles sont en train de passer à quelques dizaines de mètres, et de vagues rayons indirects de leurs lanternes nous parviennent, faisant bouger l’ombre des piliers ruisselants. A la durée des bruits, j’évalue à plus d’une centaine le nombre d’hommes lancés à notre poursuite. Les chances seraient probablement en notre faveur en cas de combat, car les cadets sont moins expérimentés que les hommes sélectionnés pour cette action. Mais il faut  penser aux vociférations des combattants : répercutés, ils attireraient certainement d’autres zwölles, et ainsi de suite...        <br />
       Ils nous maintenant dépassé, et le lourd flic-floc  multiplié des bottes diminue. L’obscurité la plus intense nous enveloppe à nouveau.       <br />
       Nous rallumons les torches et... nous demeurons saisis de stupeur.       <br />
              <br />
       Lucilia en personne se tient debout les bras croisés au milieu d’une vaste arène, majestueuse dans son manteau de nuit étoilée, toutes les facettes mauves de ses yeux comme éclairées de l’intérieur.        <br />
       Huit énormes immogres gris sont assises autour d’elle, montant la garde, gueule béante.       <br />
              <br />
       L’apparition semble irréelle et Phial hésite une fraction de seconde, avant de s’avancer sur la coursive.       <br />
       —Lucilia, est-ce vous ?       <br />
       —Tu m’as fait demander, Grand Minus ? Me voila.        <br />
       Je ne me demande pas comment la Magde suprême a pu répondre aussi vite à notre voeu. L’important est qu’il soit exaucé. La jonction des forces anti-zwölles s’est effectuée. Tous les espoirs sont permis.       <br />
              <br />
              <br />
       Une heure après la rencontre, toute la troupe bivouaque au creux d’une cathédrale de roche éclairée a giorno de centaines de pierres d’asbalte incrustées dans de magnifiques stalagmites.  Au milieu, sur une légère éminence, de splendides tapis ont été jetés. Divans et fauteuils d’un style opulent entourent une table de porphyre découpée comme une dentelle.  Deux thrombes géants, vêtus du même tissus étoilé que Lucilia, nous servent à manger et à boire.       <br />
       Je suis étonné par la douceur de la température ambiante, effet probable du tellurisme local. La fontaine qui prolonge le monticule coule d’ailleurs d’une eau verte, qui fume légèrement.       <br />
              <br />
       Assise un peu en retrait sur un sofa, Lucilia foule de ses pieds nus la fourrure noire d’un cerf de Draco. Impassible, le regard indéchiffrable, elle nous regarde nous restaurer.       <br />
              <br />
       ¬— Je savais bien que vous-vous en étiez tirée, dit Phial en dévorant le phomard fumé. Je ne voyais pas Lucilia prisonnière des Omen, et encore moins des Zwölles.       <br />
       —J’ai cru moi-même être parvenue bien près de la fin.        <br />
       —Mais comment ces hommes ont-ils pu s’en prendre à la Sorteresse, s’exclame Phial, et surtout la mettre en danger, cela m’échappe !       <br />
       —Tu acceptes trop facilement, mon cher Phial, les croyances populaires qui ont conféré un prestige si utile à mon nom. Je peux bien te le dire, maintenant que tu occupes ton rang : mes pouvoirs militaires sont tout ce qu’il y a de plus limités.        <br />
       Les Zwölles se sont débarrassés de ma petite garde de fidèles et m’ont prise en chasse dans des mines qu’ils connaissaient mieux que moi. Au moment où j’allais m’échapper vers des zones secrètes, ils m’ont coupé la retraite et m’ont tenue en joue. Epuisée je n’aurais pas été capable de geler plus d’un ou deux soldats . Je serais morte si Sapharx n’était pas intervenu auprès de Nardor Botulis, cet infâme reître zwölle, pour m’épargner. Celui qui fut le “Médiat”, et que je me refuse désormais à appeler de son titre après son épouvantable traîtrise, a reculé devant le pire des crimes. Il aurait mieux valu pour lui aller jusqu’au bout de son crime, car je ne lui en témoignerai aucune reconnaissance. Il devra être jugé. Quant à ce Nardor...       <br />
       ¬—Lucilia, m’écriai-je. Je veux la peau de cette immondice humaine. Dites-moi où je puis le trouver...       <br />
       Lucilia me regarde de ce regard multiple, déroutant, que forment les facettes de ses yeux, puis ses lèvres pulpeuses  s’étirent en un sinueux sourire.       <br />
       —Je te le dirais volontiers si je le savais, jeune Ultramondain, mais ce n’est pas le cas. La seule chose  sûre, c’est qu’il dirige l’une des deux armées de thrombes, celle qui doit attaquer Malamè, et qui est déjà passée depuis un certain temps par les souterrains, en direction de l’Ouest. Je ne sais pas où ils ont embarqué, ni même s’ils l’ont fait. Sapharx, quant à lui, commande les troupes qui collaborent avec Mungabor.  Ce sont ses subordonnés que vous avez attaqué, avec une certaine inconscience sympathique, je dois l’admettre.       <br />
       —Tu dis que les thrombes ont été divisés en deux contingents ?        <br />
       —C’est ce que mes espions m’ont affirmé. Ils m’ont aussi appris que Sapharx a beaucoup de problèmes pour préparer ses cohortes à l’embarquement pour Sanabille. Il en “stocke” une partie dans les cryptes du palais de Trigône, en attendant de leur injecter la drogue qui immunise les monstres contre le mal de mer. Je crois que Larr de Sioulque, l’amiral Zwölle doit lui envoyer dans les jours qui viennent une dizaine de grandes barges, dont le roulis est censé être très faible. Mais je les ai entendus dire que les pertes seraient néanmoins de près d’un tiers.        <br />
       —Cela explique pourquoi nous n’avons eu droit qu’à un faible bataillon, sur le gigastome. Malgré le grand nombre d’hommes appréhendés par les Zwölles pour être thrombifiés, le thrombe reste une denrée rare, qu’ils doivent ménager...       <br />
       —Savez-vous, Lucilia, pourquoi Nardor est expédié sur Malamè, cette petite île inoffensive ? demandai-je, tout à  mon idée fixe de vengeance.       <br />
       — Mortone Trug convoite ce petit paradis pour installer sa future résidence de plaisir. Mais il ne veut pas que la moindre trace des autochtones y soit encore perceptible lors de son arrivée. Le mandat de Nardor est simple, et lui convient parfaitement : massacrer femmes, enfants, vieillards, jusqu’au dernier, et en faire disparaître les corps. Il s’attaquera ensuite aux bâtiments qu’il rasera, sauf quelques maisons d’allure romantique.       <br />
       —C’est épouvantable, dit Phial, préoccupé. Je ne peux pas laisser cela s’accomplir.       <br />
       —Dès que ce sera possible, laisse-moi partir à Malamè avec un petit groupe décidé, et deux ou trois machines de Clinus.       <br />
       —D’accord dans le principe, Augustin, mais il nous faut d’abord nous sortir de ce piège.       <br />
       —Pour ce soir, au moins, peux-tu me faire l’honneur de rester dans le piège ? demande doucement Lucilia.       <br />
       —Bien sûr, ce n’est pas de cela que je veux parler, tu le sais bien.       <br />
       La sorteresse se lève, altière.       <br />
       —Viens, Phial, je vais te faire visiter mon refuge.       <br />
              <br />
       Ils quittent  le centre de la caverne, et leurs voix résonnent dans un dédale invisible.       <br />
              <br />
       Bien plus tard, quand tous les compagnons, écrasés de fatigue dorment dans leurs hamacs tendus entre les piliers de pierre, j’entends, bien malgré moi, des râles sauvages en provenance d’une petite hypogée latérale. Les ombres vacillantes qui se projettent, agrandies, sur la voûte irrégulière, ne sont guère équivoques. Le nouveau maître élu de l’archipel travaille sa lionne avec acharnement, leurs longs cheveux mêlés dans la bataille. Phial et Lucilia font interminablement l’amour, avant d’exploser, pour sombrer à leur tour dans le sommeil.       <br />
       Longtemps, je reste seul éveillé, pensif, remuant ma nostalgie.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °       °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       Ce sont les thrombes de Lucilia qui nous réveillent. Le visage caché de bleu, tels des nomades sahariens, ils passent silencieusement dans les rangs, distribuant des gobelets de chiroine brûlante et des morceaux de pain sombre.       <br />
       Je rejoins la plateforme aux tapis, où Jean, Olivon et Phial se trouvent déjà en grande discussion, tout en avalant leur breuvage fumant.       <br />
       Le débat semble porter sur la direction à prendre en émergeant du sous-sol. Faut-il rejoindre Homer Benjou qui doit être en train d’affronter Michemin, d’après les derniers renseignements de Lucilia, ou l’attendre sur le chemin de Pathiol, pour prévenir tout mouvement en provenance  du palais de Mungabor ?       <br />
       —Encore faudrait-il savoir où nous sommes, intervins-je.       <br />
       Mes interlocuteurs sourient à ces propos.       <br />
       —Ais-je dit une naïveté ?       <br />
       —Cela, nous le savons, dit Phial, nous sommes au  beau milieu de Fliouchfène. Notre hôtesse m’a dressé un plan détaillé des lieux, au dessus de nos têtes.       <br />
       —Et comment allons-nous sortir ?       <br />
              <br />
       Phial pointa le doigt vers le zénith.       <br />
              <br />
       —Par là.       <br />
       —Très amusant, grand Minus, mais encore ?       <br />
       —Regarde mieux la voûte de la grotte. Ne distingues-tu pas un renfoncement plus sombre ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Eh bien, d’après Lucilia, la lumière du soleil ne devrait pas tarder à nous parvenir par ce puits.       <br />
       —Cela me rappelle les gouffres qu’on nomme Aven dans le sud de la France. Mais comment rejoindre cet orifice, qu est bien situé à trente mètres au dessus de nous, au beau milieu d’un plafond presque sans aspérités ?       <br />
       —Avec l’aide de cordes, Augustin.  A un signal, des complices de la Sorteresse nous enverront l’extrémité d’un câble. Nous y attacherons plusieurs rouleaux de cordes qu’ils fixeront à leur tour solidement avant de les dérouler dans le vide.       <br />
       —J’espère que nos soldats n’éprouvent pas le vertige.       <br />
       —J’y ai pensé, répartit Phial. Les premiers montés hisseront les paquetages, les machines... et les hommes qui ne peuvent soutenir l’escalade directe.        <br />
       —Je leur souhaite du plaisir, ironisai-je, surtout quand ils devront soulever Jean.       <br />
       —Ah mais tu te trompes, Augustin, je peux très bien grimper trente mètres de bonne corde, et même sans me retenir avec les pieds.        <br />
       —Je te crois, mon bon Jean. Ta force herculéenne m’étonnera toujours.        <br />
              <br />
       Lucilia n’est pas magicienne pour rien. Nous la retrouvons tranquillement assise sur un rocher, là où il nous a fallu mille efforts pénibles pour nous arracher au gouffre vertigineux, atteindre les pentes raides du goulot, nous frayer un chemin presque vertical entre les chikruas aux épines sans pitié, et finalement parvenir au sommet de ce qui s’avère être un petit cratère, volcan miniature perdu au milieu des étendues marécageuses.        <br />
       Le soleil levant est encore caché derrière le massif forestier des pentes du Wino, embué de lourdes brumes.       <br />
       —C’est beau, n’est-ce pas ?       <br />
       —Je ne sais pas, dit Lucilia. Tu sais que je suis presque aveugle au grand jour.       <br />
       —Ah ? Je l’ignorais. Sur Hirpan, tu n’avais pas l’air incommodé par la lumière  diurne.       <br />
       —Je ne suis pas incommodée, surtout dans un lieu familier. Mais je ne vois guère au delà de quelques pas.  Le paysage se fond pour moi dans un grand halo inquiétant.       <br />
              <br />
       L’astre apparaît maintenant entre les ramures des agras et des canipores, forçant les brouillards à retomber, pour ramper servilement entre les troncs.       <br />
       —Faites attention, dit Lucilia, ces marécages sont dangereux.        <br />
       ¬¬—Ne t’inquiète pas, répond Phial, nous allons confectionner des glisseurs et des patins.       <br />
       —Je ne parle pas de cela. Mais des émanations de gaz. Nous sommes dans la région des “marais de flamme”.        <br />
       —Je le sais bien.        <br />
       ¬—Et j’entends l’ébullition...       <br />
       Je dresse l’oreille, mais je ne perçois aucun bruit. Lucilia est aveugle mais ses capacités auditives sont toujours aussi acérées.       <br />
       —Les incendies de marais ne surviennent pas le matin, affirme Phial d’un ton enjoué. Nous avons le temps de parvenir au pied des falaises de Phtil avant que les gaz soient assez chauffés.       <br />
       ¬—Méfie-toi.        <br />
              <br />
       La troupe est maintenant en pleine activité. Chacun coupe des roseaux et de branches dures de fragans, ou des lianes de canipores. On assemble de petits radeaux qui porteront les charges. D’autres clouent des patins carrés, assez larges, qui supportent le poids d’un homme marchant sur la vase la plus gluante, du moment qu’elle est couverte d’algues.        <br />
       Il n’est pas onze heures quand le signal de départ est donné. La colonne s’ébranle vers l’ouest : cap sur Michemin.       <br />
              <br />
       Parvenu au premier gué, Phial se retourne et adresse de grands adieux à Lucilia, assise sur ses roches, très droite. Les deux thrombes bleus la rejoignent et l’encadrent.        <br />
       Phial se détourne et prend la tête de la caravane.       <br />
              <br />
       Un vague cri d’oiseau, en arrière, le pousse à se retourner une ultime fois.       <br />
       Etrange, la petite silhouette de Lucilia s’agite entre les deux formes penchées sur elle.       <br />
       Intrigué, Phial remonte le flot humain, la main en visière.        <br />
       Lucilia semble vraiment lutter contre ses deux gardes du corps. Et cela ne ressemble pas à un jeu.       <br />
       Un homme arrive à la hauteur du Minus, tout essouflé.       <br />
       —Je crois que quelque chose d’anormal arrive à Lucilia. Elle n’arrête pas de crier en se débattant. J’ai l’impression que les thrombes essaient de la tirer vers le gouffre.       <br />
       —Pourquoi feraient-ils cela ? fait Phial en commençant à courir, les patins limitant sa vitesse.       <br />
              <br />
       —Lucilia ! Que se passe-t-il ? hurle-t-il.       <br />
       —Ils... pas... mes...       <br />
       Les propos haletants sont incompréhensibles, et Lucilia, enveloppée par les deux corps géants, vient de disparaître dans la cuvette qui mène à l’orifice de l’aven.       <br />
       Phial met le pied sur la terre ferme du monticule, et se débarrasse de ses patins encombrants. Il dégaîne et court follement.       <br />
       La robe de Lucilia s’est déchirée autour d’un tronc de sapinet blâve brûlé. La souche et le tissu résistent à tous les efforts  des thrombes qui veulent précipiter Lucilia dans le gouffre. Cela donne le temps à Phial d’arriver au contact.  Son sabre siffle en s’abattant avec précision sur la main qui tient le bras de la Sorteresse. Un choc sourd absorbe la vibration. Le Thrombe pousse un cri et lâche sa victime, le poignet à demi-tranché. Instantanément, Lucilia se retourne contre l’autre agresseur, comme pour l’embrasser. Elle cherche sa bouche et y applique ses lèvres, serre sa tête contre la sienne, à deux mains.       <br />
       Le thrombe a un hoquet, émet un râle étouffé par le baiser mortel.  Son cou gonfle à en éclater, ses yeux exorbités s’injectent de sang. Tombant à genoux, il essaie d’écraser le corps de Lucilia, maintenant penchée sur lui. Mais ses bras s’ouvrent à l’horizontale, comme ceux d’une baudruche, battant le vide.         <br />
       Son compagnon est fasciné. Il s’est immobilisé, sans un regard pour Phial, un rictus  ébahi peint sur ses traits hâves. Son adversaire en profite, et d’un formidable coup d’épaule, l’expédie à la renverse dans le trou béant.  Son hurlement décroît lentement puis cesse.       <br />
       —Phial, où es-tu ? crie Lucilia à bout de forces. Je n’y arrive pas...       <br />
       Le thrombe s’est arraché à l’étreinte de la femme. Il cherche l’air désespérément, mais est déjà capable de repousser brutalement la sorteresse.       <br />
       Il se remet debout et, le visage bleu sombre, reprend haleine.       <br />
       Lucilia, terrifiée, s’enfuit maintenant, heurtant les pierres, s’accrochant aux branchages.        <br />
       Phial veut la rejoindre mais le géant se dresse devant lui, ses énormes mains contractées en serres.       <br />
       Le Minus joue son va-tout. Il se précipite sur le thrombe, tenant son sabre pointé à deux mains.       <br />
       La lame pénètre le cuir, puis se plie brusquement, comme une scie mal dirigée.  Le coup a tout de même déséquilibré le zombie qui s’asseoit, les griffes toujours dardées vers Phial.       <br />
       Rapide comme l’éclair, celui-ci a dégaîné un poignard et l’enfonce dans l’oeil droit du thrombe, jusqu’à ce que la garde s’encastre dans l’orbite.  L’homme se raidit, toujours assis, et cesse de bouger, mais la masse de son corps oppose son inertie à Phial qui s’écroule sur lui.       <br />
       Le temps de se dépétrer des membres aux ultimes mouvements convulsifs, et Lucilia s’est engagée dans le marais, jusqu’aux cuisses, prise d’une toux incoercible. Le gaz des marais forme autour d’elle une nappe presque palpable, à l’odeur suffocante. Des  oiseaux jaillissent des buissons environnants et s’enfuient à tire d’aile en silence.       <br />
              <br />
       Phial va la rejoindre,  quand, de partout à la fois, la surface huileuse s’enflamme. Le feu, couronné de mille flammèches bleues sombre semble d’abord froid, sans prise sur les végétaux. Puis des brindilles et des pointes d’herbes se nimbent de traits lumineux. Des étincelles les parcourent, et subitement ils se rétractent, dans une intense clarté fauve.        <br />
              <br />
       Phial tente d’arracher Lucilia à la succion terrible de la glaise mouvante.  Il la prend à bras le corps et elle doit appuyer sur ses épaules de toute sa force pour soulever enfin ses longues cuisses englouties dans la vase. C’est maintenant lui qui se trouve planté dans le sol mou. Il progresse vers la roche émergente, toute entouré d’un halo rougeoyant. La robe de la sorteresse, déchirée en plusieurs traînes s’enflamme soudain, le scintillement des braises remplaçant celui du taffetas. Phial achève d’en débarrasser sa compagne, mais ce sont les manches d’organdi qui prennent alors feu.       <br />
       Depuis plusieurs minutes, nous essayons de rejoindre Phial et Lucilia en coupant dans le marais. Mais nous sommes particulièrement mahabiles à la marche sur patins et il a déjà fallu que je sorte deux fois  Jean de la bourbe.  Quand le marais s’embrase, nous nous arrêtons, muets de stupeur. Par une sorte d’ironie, l’incandescence court dans notre direction et s’arrête à quelque pas.        <br />
              <br />
       Les flammes dansent maintenant autour du couple prisonnier. Phial a récupéré la robe déchirée, la trempe en profondeur dans la boue et en recouvre Lucilia recroquevillée dans se bras. Avec une lenteur terrifiante, il progresse vers le bord, lêché avec ardeur par le feu bondissant, maintenant du plus bel écarlate. La silhouette de Phial noircit, semble fondre à mesure que ses cheveux se consument. Il progresse toujours, son fardeau dans les bras. Un ultime effort et il s’abat sur la plage de cailloux, laissant tomber le paquet boueux qu’est devenue Lucilia. Les vêtements de Phial continuent à brûler sur lui, plus faiblement, puis s’éteignent, laissant fumer son corps comme du bois mouillé .       <br />
       Nous sommes contraints  à un détour pour les rejoindre, espérant que le thrombe survivant ne repasse pas à l’attaque. A mesure que nous nous rapprochons, en suivant les méandres d’une digue, l’atroce odeur de chair grillée attaque nos narines.        <br />
       —Mon pauvre Phial, sanglotai-je.       <br />
       Je cours dans le marais incandescent et enfonce mes mains dans le limon, plus frais en dessous, pour en ramener des mottes épaisses que je jette sur le corps de mon ami. Jean m’imite et bientôt le blessé est enfoui sous un monceau de boue. Seul son visage en dépasse, dont la mâchoire ouverte témoigne de la souffrance indicible.       <br />
       —Lucilia ! parvient-il à souffler.       <br />
       —A...mour...       <br />
       Revenue à elle, la Sorteresse dégage son visage. Sa main rejoint celle, à demi-enfouie, de Phial, et ils restent ainsi, vaguement enterrés, mains serrées entre leurs quasi-tombes de tourbe.       <br />
       Quasi ?       <br />
              <br />
       Hélas, Phial vient de mourir. Impensable mais exact : aucun souffle ne sort plus de cette bouche tragique, dont le feu à enlevé les lèvres.        <br />
       Je dégage fébrilement la vase du torse de mon ami et colle mon oreille sur la peau ulcérée, creusée des gradins que la flamme y a pratiqués. Nul battement perceptible. Le grand homme est mort.        <br />
       Je me relève au moment ou Lucilia hurlante, se couche sur lui, se confond à la fange qui le recouvre, le baisant partout, la bouche mangeant, crachant la vase, mordant la peau.        <br />
       Dans le ciel mauve que soulève le vaste brasier, je crois voir la faucheuse, et j’entends son rire :  ha ha ! La mort est plus forte que la magie, plus forte que l’amour...        <br />
              <br />
              <br />
       Silence. Silence dans le crépitement continu de l’incendie. Le feu crie pour nous. Abattus, sidérés, pétrifiés, nous attendons le néant, allongés sur la grêve qui, elle aussi, se réchauffe.        <br />
              <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Un lourd nuage vert de gris broute le marais éteint, comme une larve gigantesque mangerait une immense feuille lisse. Il s’éloigne peu à peu de nous, poussé vers le large, et laisse de pauvres fumerolles hanter les squelettes d’arbres cuits .        <br />
       La seule réaction dont nous sommes capables, le soir tombant, est de nous emparer de brandons pour former de petits foyers sur l’éminence maintenant refroidie, autour desquels les groupes muets sont alanguis, prostrés.       <br />
       L’espoir nous a quittés. La pipe de choulcave circule par habitude et les yeux s’hypnotisent des flammes minuscules.        <br />
       Quelques hommes errent dans les rochers, pleurant, buvant, se parlant à eux-mêmes. Je finis par rejoindre Olivon, assis sur une souche. Il examine distraitement le cadavre du deuxième thrombe, dont la main tranchée gît, retenue par la peau, comme par la lanière d’un gant.       <br />
       —Regarde, dit-il d’une voix absente. Ce ne sont pas les garde du corps de Lucilia. Ce sont des hommes de la réserve personnelle de Botulis.       <br />
       —A quoi vois-tu cela ?       <br />
       —A la marque de fer rouge qui boursoufle leur nuque.       <br />
       Il pousse le crâne du pied, et je distingue une profonde cicatrice en forme de “B” dans le cuir chevelu au dessus du cervelet.       <br />
       —Ils se sont déguisés, ou ont pris les vêtements des serviteurs de la Sorteresse.       <br />
              <br />
       Nous nous taisons. A quoi bon en savoir plus ? Tout est terminé maintenant. L’aventure est finie, mais nous avons toujours du mal à nous accommoder de la finitude. Alors nous restons là, bras ballants, sans pouvoir nous décider à réorienter le cours de nos existences insipides.       <br />
              <br />
       Des cris lugubres s’élèvent, puissants, inhumains, en provenance du gouffre proche. Ce sont les voix, étrangement modulées des Immogres, qui doivent percevoir la peine de leur maîtresse. Chaque animal relance le choeur mourant, qui reprend sa phrase hullulante, sans fin, parfois en sourdine, parfois comme une plainte claire, déchirante, enflée vers le ciel par le résonnateur géant de la caverne. Puis, peu à peu, les pleureuses sauvages se taisent, nous abandonnant à la solitude.       <br />
              <br />
       —Benjou va bientôt arriver...       <br />
              <br />
       Qui a parlé ? Une voix de femme, ouatée par la brume froide...       <br />
       Je me retourne. Lucilia est assise un peu plus loin, drapée de boue, la tête dans les mains.       <br />
       —Je le sens. Il y a une cavalerie. Ils ont emprunté la Longue Digue.  Ils seront ici à la nuit.       <br />
              <br />
       Elle parle d’une voix sans épaisseur, d’où toute morgue a disparu. Une voix de femme, ais-je pensé, plus que d’une magicienne.        <br />
              <br />
       Elle se relève pourtant, son corps nu craquelant, telle une statue vivante, sèchée trop vite. Elle s’avance une fois encore vers le cadavre de Phial et ramasse un bâton. Sur le sable, elle trace des signes. Une sorte de trident, des lettres. Elle fiche le bâton au milieu du dessin, profondément, puis elle s’éloigne, grise dans la brume grise.        <br />
       Une dernière fois, nous entendons sa voix :       <br />
       ¬—Courage...  Soyez dignes de lui.       <br />
              <br />
       Une estafette arrive au galop, par la digue. L’homme, debout sur les étriers, laisse aller son cheval, sans souci des nombreuses fondrières. Il parvient aux feux et met pied à terre.       <br />
       —Puis-je parler à Phial d’Atoy ? Un courrier urgent de la part de Homer Benjou...        <br />
         —Phial nous a quittés, dis-je. Retournez le dire au Vice-Minus.       <br />
       —Que... Que voulez-vous dire ? balbutie l’homme.       <br />
       —Voyez vous-même, dit Jean, son corps est là-bas.       <br />
       —Mort ! Phial est mort !       <br />
       Combien de fois devrons-nous assister à un deuil recommencé ?       <br />
       Nous restons silencieux, les visages fermés. Le cavalier ne nous demande pas comment la chose a pu arriver. Il tourne bride et s’enfuit prévenir son maître.       <br />
       Maintenant, nous attendons le gros des troupes. Un vague réconfort nous soulage, mais l’heure est si morbide que nous ne nous demandons même pas si Benjou viendra en vainqueur... ou en fuyard.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °       °       <br />
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       °       <br />
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       Toute l’armée du Minus est maintenant en grand deuil. Par bonheur, les troupes de Benjou, galvanisées par une série de petites victoires contre les garnisons trop rapidement installées par Mungabor à Logatrou et Michemin, ne sont pas emportées par le découragement  absolu des fidèles de Phial.        <br />
       Le cérémoniel impressionnant qui entoure la levée du corps possède la vertu de dissoudre nos chagrins personnels dans un sentiment plus ample, moins désespéré.       <br />
       Une chapelle ardente est improvisée sous une tente, à l’endroit même où Phial s’est écroulé avec son précieux fardeau, entourée de mâts où claquent toutes les bannières de l’archipel.         <br />
       Homer nous réunit pour un dernier hommage. L’Omen qui l’accompagne respecte le passé farouchement laïque du Minus décédé, et se contente d’une bénédiction silencieuse du cercueil massif, sur lequel sont posées les armes du guerrier  mort.        <br />
       Nous remarquons tous que Lucilia est absente, cachant sans doute sa douleur dans quelque secrète caverne, mais un groupe de magdes sont venues à la cérémonie. De sa part, l’une des magiciennes a déposé une pierre noire dans le sarcophage de marocal.        <br />
       Homer fait l’éloge du défunt, rappelant sa témérité au corps-à-corps, son esprit d’indépendance, son côté visionnaire, son exceptionnelle constance en amitié. Il promet un juste châtiment à tous ceux qui ont osé attaquer l’ordre légal, et une sévérité accrue à l’égard de ceux qui ont agi par fourberie, en cherchant à assassiner la Sorteresse.        <br />
       Le très jeune nouveau Minus (dont l’autorité ne fait aucun doute, malgré l’impossible enregistrement du transfert par les patriarches cercopsaires) nous appelle maintenant à continuer la lutte.  Il croit au triomphe final. Partout les habitants manifestent leur engagement à nos côtés, nous rappelle-t-il d’une voix vibrante. Les partisans de Mungabor, un moment triomphants, ont rapidement été obligés de se taire, pour ne pas être lapidés. Non seulement les forêts et les montagnes sont à nous, mais tous les bourgs et villages de l’Est sont passés de notre côté, fournissant armes, ravitaillement et soldats en abondance. Lors que des auxiliaires thrombes ont été rencontrés, les machines de Clinus, bientôt fabriquées en série, donnent partout de bons résultats. D’ailleurs, ce qui est peut-être plus important, nos soldats ont moins peur des monstres que par le passé. Certains casse-cou jouent entre eux l’honneur de se faufiler dans les bras —meurtriers, mais lents— des hommes-machines, pour leur introduire une longue aiguille dans les fosses nasales, et la tourner rapidement, pour réduire leur cerveau à l’état de mousse gélatineuse.       <br />
       Homer est confiant et sait nous communiquer son optimisme. Les plus désolés d’entre nous se trouvent insensiblement rassérénés.       <br />
       —Nous continuerons ton oeuvre, Phial, conclut-il. Je jure qu’avant la fin de cette année, la paix sera revenue sur Guama. Je m’engage alors à réaliser ton programme, et à faire de notre archipel une grande démocratie ouverte.        <br />
              <br />
       Je ne peux retenir mes larmes lorsque le catafalque aux armes croisées de Guama et de Michemin est installé sur un char, tandis que les hommes entonnent, bouche fermée, le refrain très doux de la Geste de Sanabille, un chant épique ancien, symbole de la durée de la culture Guamaaise.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       6. Le  monde mou       <br />
              <br />
              <br />
       La situation est vraiment bizarre : des ennemis mortels vaquent à leurs occupations à quelques kilomètres les uns des autres, mais s’accordent réciproquement une paix royale. Ce sont là des hasards de l’histoire qui peuvent parfois se prolonger, tel le petit royaume arabe de Grenade, délaissé près d’un siècle par les rois de Castille et d’Aragon, avant qu’ils aient les forces de chasser d’Europe les dernières miettes de la brillante et tolérante civilisation islamique.       <br />
               <br />
       Hélas, je suis sûr que la paix armée entre les Zwölles et nous ne durera pas aussi longtemps. Pour l’instant, ils ne souhaitent pas nous attaquer car la prise du palais de Mungabor —que nous avons occupé par surprise il y a une semaine— leur serait trop coûteuse en temps et en hommes alors qu’ils doivent se consacrer entièrement au départ de leur flotte d’invasion de Sanabille.        <br />
       Sapharx dirige les opérations depuis la grande villa de Zigône où il a installé son état-major, après en avoir massacré les propriétaires réfractaires. Le transbordement des Thrombes dans des navires spéciaux, aussi emplis que nos “négriers” est difficile, délicat, dangereux, et l’ancien Médiat de Périache ne pourra libérer ses Zwölles pour s’occuper de nous, qu’une fois la flotte en route.        <br />
       En attendant, il doit continuellement freiner les ardeurs de Mungabor. Le potentat est, on le comprend, furieux d’avoir dû abandonner sa superbe forteresse sans coup férir, et sa fureur -de plus en plus dangereuse pour son entourage- est à la mesure de l’impéritie qui l’avait conduit à n’y laisser qu’une faible garnison pour mieux “poursuivre les rebelles”.  Frôlant l’attaque cardiaque à tout moment, le gouverneur  ne rêve que de reconquérir manu militari sa chère demeure, afin, comme il le dit élégamment, de faire flotter la peau de Benjou au sommet de sa plus haute tour, “ses couilles en guise de contre-fanion”.       <br />
                <br />
       De notre côté, nous n’avons pas intérêt à tenter une sortie qui pourrait s’avérer désastreuse.        <br />
       Certes, les armées légitimes de Benjou ont libéré les deux-tiers du territoire de l’île (il reste à reprendre le contrôle du Fliouchfène-est, occupé par les sinistres marins des palus, les Mortanglars, traditionnellement  opposés au pouvoir de Clotone, et à qui se sont adjoints depuis quelques semaines des bandes pathiolanes rebelles. )        <br />
       Mais le succès est précaire. Chacun des corps laissé à la défense d’une ville ou d’un village doit se séparer d’une armée déjà faible numériquement, et encore peu capable, malgré les machines de Clinus, de résister à la charge de nombreux combattants thrombes bien entraînés.        <br />
       Une parade —peu efficace— vient d’ailleurs d’être trouvée par l’encadrement zwölle : de gros bouchons d’ouate tressée sont appliqués sur les oreilles des monstres, atténuant assez les sons qui les troublent, pour ramener leur excitation à un niveau supportable. Ils se battent beaucoup moins bien, mais ils ne meurent plus.       <br />
       Le rapport de forces est donc en train d’évoluer en faveur de Sapharx, et nous devons rapidement trouver une solution.       <br />
              <br />
       Homer Benjou fait un Minus trop jeune, mais acceptable, étant donné les circonstances dramatiques. Il ne manque ni de courage, ni d’intuition, ni de sens de l’action immédiate. Il est surtout doué d’un enthousiasme à toute épreuve, ce qui nous a vraiment sauvés de la torpeur macabre où nous nous complaisions après la mort de Phial.        <br />
       Le corps de celui-ci a été, selon se propres volontés, ramené à Michemin et enterré sous la pelouse du château Karahuet, face à la mer. Une simple pierre d’asbalte fermera sa tombe, en attendant que la victoire définitive permette aux institutions de lui bâtir un mausolée  la hauteur de sa gloire.        <br />
       J’ai hérité de son épée, Jasius, de sa vieille jument, Taradelle, qu’il m’a fait jurer d’amener dans tous les combats, et... de la bibliothèque de son oncle Karool Jion de May, cadeau magnifique, mais un peu encombrant, je l’avoue. J’ai demandé à Pimlic, se mourant de désespoir, d’accompagner le cercueil de son cher maître, de prendre soin du château Karahuet et de toutes ses richesses, avant mon retour. J’espère que cette charge, ainsi que le jardinage de ses potagers bien-aimés, le garderont en vie.       <br />
              <br />
              <br />
       Mais retournons à l’actualité. J’ai retrouvé ma grande chambre gothique du palais de Trigône. Je ne l’occupe à vrai dire que pour de courtes nuits, et pour rédiger, par bribes, la suite de ces mémoires. Ce qui m’est désormais pénible mais que je m’impose coûte que coûte.       <br />
        Depuis trois heures, le Conseil militaire suprême est en réunion dans la chapelle haute, dont seule la coupole du transept émerge, on s’en souvient, de la vaste terrasse du palais.       <br />
       Il se compose ainsi : Homer, officiellement consacré Minus par une lettre du Patriarche clandestin de Clotone, rappellant les termes de l’élection de Phial, le préside avec droit de Veto et voix prépondérante.        <br />
       Mazine Tikal y est déléguée par la Considia des magdes en exil, et s’exprime au nom de Lucilia.       <br />
       La douce Sariella Trodon est représentante de Sanabille (et officieusement, interprête des sentiments de Savroun le Long). C’est grâce à son aide que nous avons pu pénétrer dans le palais de Mungabor, qu’elle connaît parfaitement.       <br />
       Notre cher professeur, Olivon Clinus, bien qu’historien et juriste de formation, est nommé conseiller de science stratégique. Il nous prépare sans doute encore une invention bien à lui.         <br />
       Le vieil hanséhard, Ménion Paulinard, est responsable des communications et cumule avec ce poste celui des relations avec Clotone, où le réseau du nain Zalkoz rend de plus en plus la vie impossible aux occupants.       <br />
       Braho Nohé dirige les forces navales, pour le moment réduites au Berto Sigmarin et au Zélos, qui dorment dans leur mouillage de Fliouchfène-ouest.  Braho se sent un peu inutile et a tendance à manquer les réunions quotidiennes. Le vieux rebelle s’ennuie.        <br />
       Jormail de Joor, futur gouverneur de La Majeure en cas de victoire, est membre de droit. Il représente les corps armés qui maintiennent la paix et l’ordre sur l’île, et travaille en lien étroit avec son fils, mon ami Jostique, chef de la cavalerie.        <br />
       Harno Geroy, le vieux chef hatrobate qui a réussi par miracle à échapper à l’Emphale en fuyant les Zwölles, représente Lario. Il est en contact permanent avec son complice et ami, le Penthérite Trémis Dendron Budain, qui a pris en main la résistance de leurs deux peuples contre le pouvoir terroriste de Kryalîche et Allastair, et se propose de libérer Mina Termina, la ruloxane légitîme de “l’île triste”.       <br />
       Un nouveau venu, que je ne connais pas, participe aux travaux. J’apprendrai que ce blondinet au nez taché de roux est Jitan Rondol, le petit-fils d’Emeisle Rondol, le chef de la famille des Gardiens de Dysme.       <br />
       Enfin, bien-sûr, votre serviteur, Augustin Coriac, escorté de son fidèle Jean Latoile, est conseiller personnel spécial du grand Minus, et aussi responsable des opérations de commandos.       <br />
              <br />
              <br />
       Homer, sérieux comme un pape, a ouvert la séance.  Le petit Oclavo Fourret, qui lui sert de secrétaire, se prépare à boire ses paroles pour les transcrire  scrupuleusement sur un grand livre, à l’aide d’une plume de sophore, peut-être moins longue que son nez.       <br />
              <br />
       —Signour Harno, dites-nous donc les dernières nouvelles de l’Est, puisque vous êtes un des derniers à être venu de la région. Répétez, s’il vous plaît, à nos amis ce que vous m’avez déjà confié à propos de l’état du Grand Dragon.       <br />
       —Depuis maintenant une dizaine de jours, un phénomène extraordinaire est survenu, dit l’homme au mufle de dogue sénile. Le grand Dragon est mort ! Ou bien il s’est endormi plus  longtemps qu’il ne l’a jamais fait. La mer, ordinairement déchaînée à son pourtour, s’est aussi assagie. Nous avons maintenant un paisible lac entre l’Est et l’Ouest !       <br />
              <br />
       A ces mots, je blémis :        <br />
       —Voyons, Harno, tu es sûr de ce que tu avances ?  Ce n’est pas un témoignage de seconde main ? Tu as vu de tes yeux la disparition de Dragon ?       <br />
       —Et comment, mon garçon ! J’ai même failli en mourir !        <br />
       —Rappelle donc en deux mots ce qui t’est arrivé, Signour Geroy, propose Homer s’essayant à son rôle d’arbitre impartial.       <br />
       —Oh, c’est très simple. Nous avons observé le phénomène à la lunette, et, de peur qu’il ne cesse aussi vite qu’il n’était apparu,  j’ai décidé de passer  à l’Est de nuit, laissant à Trémis la lourde charge de commander la résistance. Nous somme tombés d’accord pour penser que je serais plus utile ici pour vous tenir au courant de la situation sur Lario, qu’en restant dans les jambes des résistants plus jeunes.       <br />
       J’ai donc sauté dans le petit bateau d’un de me cousins, marin chevronné. Les flots étaient si  lisses, le courants si faibles, que nous-nous sommes inconsidérément laissés rabattre par le vent vers une trajectoire encore plus occidentale, beaucoup trop près de l’Emphale.        <br />
       D’ordinaire, celui-ci couvre une circonférence d’un kilomètre, mais là, il avait triplé de volume !  Notre petite simière a failli être engloutie. Elle l’aurait sûrement été si l’homme de barre, averti des subtilités de la région, n’avait pas entendu les oiseaux qui crient au dessus de l’Emphale. Il n’a pas réfléchi et à mis le cap à  au nord, sans plus attendre. Le tourbillon nous entraînait déjà en arrière et nous consacrâmes presque deux jours à tirer des bords qui, mètre par mètre nous arrachèrent à son attraction. Enfin, cette activité épuisante et angoissante se termina à notre avantage. Nous étions passés.       <br />
       —Cette histoire t’inspire-t-elle quelque commentaire, ami Augustin ? Tu sembles accablé...       <br />
       —Sans doute. En réalité, je suis consterné. Voici pourquoi.       <br />
              <br />
       Je rappelle alors à mes interlocuteurs l’histoire des carnets de Jion de May. D’après ce savant, oncle de Phial, le niveau et la force du Grand Dragon dépend d’un facteur unique : sa rencontre avec le Rieufret, un autre courant sous-marin, remontant des fonds glacés de l’antarctique. Si le Rieufret n’est pas ralenti ni dévié, le Grand Dragon, soudain mélangé à des eaux froides, s’affaisse, ralentit, se perd en méandres paresseux. Si au contraire, le Rieufret est retenu ou diminué, le Grand Dragon reprend sa force maximale, se précipite  au travers de la mer du Mitan, comme un train de laves dévalant la Soufrière ou l’Etna.       <br />
       Mais l’oncle Karool Jion de May a aussi découvert autre chose : le pas de Dysme, cet atoll empli de sables apportés par le vent, se trouve SUR le parcours du Rieufret. D’après lui, le sable qui échappe de l’atoll par des fissures sous-marines, peut bloquer les autres directions disponibles çà l’écoulement du courant froid, le rabattant sur le grand Dragon, pourtant bien plus à l’est, et entraînant sa dilution.         <br />
       Or l’hypothèse personnelle de Karool, étayée par de petits croquis (auxquels j’avais eu la chance d’accéder dans la bibliothèque qu’il avait transmise à Phial) est qu’une augmentation rapide du déversement du sable aurait un effet CONTRAIRE : les grains, poussés en masse au plus loin, iraient boucher tout passage vers le Dragon, entraînant un gonflement démesuré de celui-ci.        <br />
       Pendant mon passage auprès du Prince zwölle, j’avais tenté de le convaincre la première idée, que je croyais fausse, (plus de tassement du sable = disparition du Dragon), pensant quant à moi que la flotte qu’il ferait traverser à ce moment là serait, en réalité, détruite par une brusque montée en puissance du courant.  J’avais donc donc tout essayé pour l’inciter à masser des bateaux et à tenter le passage du Dragon, dès que son avant-garde aurait envahi Dysme et engagé le processus de tassement.        <br />
              <br />
       Or, ce que vient de nous apprendre Harno Geroy, c’est que je me suis trompé DU TOUT AU TOUT, en me fiant aux interprétations de l’oncle Karool !        <br />
       Le tassement entraîne effectivement l’atténuation du grand courant. Le sable en surplus est donc bien poussé vers une issue extérieure du siphon sous-marin du Rieufret, ramenant ce dernier au contact avec le Dragon, au lieu de l’en éloigner, comme je l’avais pensé.        <br />
       Je n’ai donc pas raconté un mensonge simpliste au Prince, mais bien la vérité !        <br />
       Le plus drôle, en un sens, est qu’il ne m’a cru qu’à moitié, et a d’abord massé ses navires, non pas le long du Dragon, mais, beaucoup plus au Nord, face à des passes toujours disponibles la navigation. En revanche, on peut supposer que l’arrêt du courant monstrueux ayant été dûment vérifié, les Zwölles utilisent maintenant la Mer du mitan comme une véritable mare nostrum, et y font circuler des centaines de convois sans la moindre difficulté.       <br />
       —Exactement, confirme Harno, le mufle plus affaissé que jamais. La mer est couverte de bateaux zwölles en direction de l’Est. On dirait qu’ils transportent toute leur population  à  la conquête de Clotone.        <br />
       —C’est donc maintenant que votre erreur s’avère coûteuse pour nous, Augustin ! constate froidement Homer.       <br />
       Je baisse les yeux, sentant le rouge de la honte envahir mes joues.       <br />
       —Je trouverai un moyen... marmonnai-je.       <br />
       —Je vous garde ma confiance, soyez sans inquiétude. Votre découverte demeure du plus haut intérêt. Elle sera finalement une bienfaisance pour tout l’archipel, si nous gagnons. Et je suis sûr que nous l’emporterons.       <br />
       —N’oubliez pas la malédiction du “maître des Vannes”, dit Sariella Trodon d’une petite voix. Toute réunification durable des îles a toujours entraîné une catastrophe.       <br />
       —C’est un temps révolu, Dame Sariella, coupe Homer. Mais, rassurez-vous, nous saurons tirer les leçons du passé.       <br />
              <br />
       Jistan Rondol, le mince adolescent blond aux cheveux bouclés, prend alors la parole :       <br />
       —Je voudrais apporter ici le témoignage du traitement brutal que les occupants Zwölles font subir à Dysme, et surtout à des milliers de personnes traversant notre atoll sacré.       <br />
              <br />
       Jistan nous raconte le sort inhumain des pélerins, pris en otage par les commandos Transdragons, en pleine fête des morts. Des milliers de Baaji (pélerins, dans la langue sacrée) ont été cernés par les Zwölles au beau milieu de la cérémonie de l’Ecoulement du Temps, devant la fontaine de sable.       <br />
       Ils ont très vite tué les quelques hommes qui protestaient. Puis ils ont escorté des moines Omen appartenant à leur parti jusqu’aux autels, où ils ont remplacé les officiants, séance tenante. Sous le menace de la terrible mitraille, les pélerins ont été “conviés” à se mettre en marche en colonne par six. On leur a distribué des miches de pain et des outres d’eau fraîche pour se ravitailler en route. Deux processions ont été constituées, défilant en sens inverse l’une de l’autre. Chacune devait continuer à avancer pendant que l’autre faisait halte, une demi-heure toute les trois heures, deux heures au milieu de  la nuit.         <br />
       La ronde  a commencé, empruntant une route circulaire sur le versant intérieur des dunes. Au centre de la gigantesque roue ainsi formée, les Omen, montés sur un mirador, hurlent des poésies sacrées et antonnent des chants que tous doivent reprendre en choeur.       <br />
       Voici dix jours que les gens tournent, tournent, sans fin. Des mères ont accouché prématurément. Des dizaine de vieillards sont déjà tombés, raides morts. Des femmes et des enfants sont épuisés, incapables d’avancer.        <br />
       —Les force-t-on à le faire ? s’informe Benjou, le sourcil froncé.       <br />
       —On les laisse dormir dans des hamacs une dizaine d’heures, puis ils sont remis dans le circuit.       <br />
       Les pauvres gens sont amaigris, essouflés, brûlés par le soleil, consumés de l’intérieur par l’air empli de sable fin. Il faut arrêter cette horreur, sans quoi nous allons droit à l’hécatombe...       <br />
       —J’en suis convaincu, dit le jeune Minus. Nous allons prendre une décision rapide à ce sujet. Augustin, Olivon et Braho, réunissons-nous tout de suite après le conseil, pour un plan d’action rapide.       <br />
       —Quoi, hein ? fait Braho Nohé qui se réveille en sursaut du sommeil qui l’a saisi depuis le début.       <br />
       —Rien, je t’expliquerai, lui chuchotai-je.        <br />
       —Imaginez que nous devions demain reprendre ce travail de contrôle des courants, dit doucement Sariella, voyez-vous l’esclavage auquel nous vouons les masses humaines qui s’y consacreront ?       <br />
              <br />
       Personne ne relève son commentaire, et je ne crois pas que Fourret l’ait pris en note. J’ose pourtant espérer qu’il est resté gravé quelque part dans le cerveau suractif de notre nouveau Minus.        <br />
              <br />
              <br />
       Le débat porte maintenant sur la stratégie à adopter vis-à-vis des troupes de Sapharx et de Mungabor, qui s’entraînent, de plus en plus arrogantes, au pied des monts Vinois.        <br />
       Ne doit-on pas tenter d’empêcher le départ des bateaux-thrombiers ? se demande Ménion, notre massif hanséhard à collier de barbe grise.        <br />
       ¬¬—Ce serait un suicide presque certain, dit Homer, mais un suicide utile, puisqu’il fixerait la flotte d’invasion pour quelque temps.       <br />
       Pourtant, je crois qu’il y a mieux à faire. N’oubliez pas que les thrombes-guerriers ne sont pas embarqués par Sapharx pour une partie de plaisir : ils vont sans doute au massacre devant les morts-vivants de Savroun le Long, si l’on en croit les précédents historiques.        <br />
       —Je vous arrête, dit la voix triste de Sariella. Dans les combats anciens, les gens de Savroun n’avaient jamais été opposés à des thrombes, mais à des Zwölles, qui en avaient une terrible peur. Nul ne sait aujourd’hui comment peut tourner une rencontre entre thrombes et morts-vivants, c’est-à-dire entre... frères.        <br />
       —Je vous concède ce point, gente Damoisielle, dit Homer. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est bon de diviser les risques. Nous devons le reconnaître : notre armée n’est pas capable d’affronter l’ensemble des forces ennemies. En revanche, une fois les  bateaux partis, et Sapharx avec eux, nous pouvons nous mesurer à Mungabor et à ses cohortes amollies par vingt années de fénéantise dominatrice.        <br />
       — Elles sont plus nombreuses que notre légion, et les Mortanglars sont en train de constituer un renfort important, remarque Ménion, soucieux.       <br />
       —Jormail, la parole est à toi, dit Homer, impassible.  Je crois que tu as un plan.       <br />
       Trapu, le visage carré encadré de courts cheveux fauves, l’ami de Phial se lève et rejoint le parvis d’un ancien autel, en arrière duquel a été tendu entre deux piliers une vaste carte peinte.       <br />
              <br />
       —Rappelons d’abord quelques données. L’ennemi entoure le palais de tous côtés sauf au nord, qui n’est qu’une immense falaise à pic. Les sapeurs, les ingénieurs et les artificiers sont surtout massés à l’est, où ils construisent des machines pour le siège et préparent des rampes d’accès pour traverser les gorges étroites de la rivière. Il ne faut pas sous-estimer leur travail, sous prétexte que tout l’effort de guerre serait concentré sur le port de Zigône, à l’ouest. Nos éclaireurs ont surpris plusieurs fois d’importantes caravanes dans les montagnes : elles apportaient des matériaux en quantité considérable.        <br />
       Par ailleurs, Sapharx fait mine de se désintéresser de nous, laissant le soin à Mungabor de régler notre sort.  Mais c’est une habile intoxication. Nous savons, de source sûre, que les barges qu’il achève d’équiper dans la baie de zigône sont dotés d’engins de tir sophistiqués. Il est possible que le départ de son armada coïncide avec un bombardement massif du palais, depuis la mer. Ceci pour faire diversion à une attaque conduite sur terre par Mungabor.        <br />
       —Bien, dit Homer, et que proposes-tu ?       <br />
       Jormail sourit, découvrant une impressionnante rangée de dents intactes, cas rare pour un Pathiolan de son âge.       <br />
       —Je crois qu’il faut jouer de vitesse et frapper avec la précision du chirurgien. Le seul moment de fragilité de l’adversaire sera le départ même des vaisseaux zwölles.  Une fois en mer, ils ne pourront revenir dans la baie étroite qu’avec difficulté,  au risque d’éperonner les derniers sortis. En même temps, les troupes de Mungabor seront encore mobilisées pour couvrir le départ, et ne seront pas prêtes à l’assaut du château. Enfin, la légion d’ingénieurs, à l’est, la plus dangereuse pour nous, ne s’attend pas à être elle-même prise à revers...       <br />
       —A revers ? s’étonne Ménion, mais il faudrait encore pouvoir sortir d’ici, traverser les chutes vertigineuses du Rû Fou, nettoyer les chevaux de frise  placés sur l’autre rive, échapper aux archers mortanglars, et... j’en passe.       <br />
       —Ton objection est raisonnable, digne Hanséhard. Permets-moi de la réfuter.        <br />
       Jormail développe alors un projet d’une grande audace qui séduit d’emblée Homer, et finit par emporter l’adhésion générale.        <br />
       Comme tout repose sur le secret le plus absolu, j’attendrai sa réalisation pour en coucher par écrit les astucieuses dispositions. J’ai confiance dans nos aides de camp et la domesticité est sûre... Mais tout de même.       <br />
              <br />
              <br />
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       °       <br />
              <br />
       L’orage dont les coups de tonnerre  monstrueux ébranlent mon coeur se change subitement en roulement de coups frappés à ma porte. Un mauvais rêve !  Mais qui donc veut me voir avec tant d’empressement ?       <br />
       —Augustin, gronde l’organe de baryton de Jean. Il y a là une jeune personne qui veut s’entretenir avec toi. Elle dit que c’est urgent !       <br />
       J’ouvre, les yeux encore ensommeillés.       <br />
       —Mon Dieu, Athiello !       <br />
       La jeune fille brune au grand front me sourit, les yeux brillants.       <br />
       Nous tombons  dans les bras l’un de l’autre.        <br />
       —Je te croyais aux mains des gens de Trug, dis-je. Entre vite.       <br />
       —Tu as l’air frigorifiée, je vais te faire apporter de la chiroine...       <br />
       —Ce n’est pas de refus. Quatorze heures assise dans une nacelle de Lourds à peine domestiqués, c’est quelque chose qui vous rafraîchit passablement.       <br />
       —Tu nous viens directement de Draco ?        <br />
       —Oui, enfin si l’on peut dire, car ces braves Lourds m’ont presque fait remonter le grand Dragon à la source, avant de trouver l’axe de pénétration de La Majeure.       <br />
       —Lutel Morgin se porte-t-il bien ?       <br />
       ¬—Oui. Il te souhaite une longue vie et de tendres amours.       <br />
       —Le vieux gredin ! C’est ce qu’il possède lui-même en abondance ! C’est gentil de le souhaiter aux autres, mais cela sonne un peu comme un défi.       <br />
       —Il y a sans doute de cela, admet Athiello en riant.       <br />
       ¬—Je te retrouve. Tu es toujours aussi belle.       <br />
       —Merci, jeune homme. Et toi, tu semble avoir mûri. Tu es plus fort, plus amer aussi.       <br />
       —Oh, la mort de Phial nous accompagne partout, surtout ici, où nous avons partagé quelques aventures intenses. C’est une douleur qui ne cesse de se réveiller.       <br />
       ¬—Je sais.       <br />
       —Mais que deviens-tu, jeune érudite ? Te passionne-tu toujours autant pour les mystères anciens ? J’avoue que, de mon côté, j’ai un peu mis de côté ma quête de mystère. L’amitié, l’amour que j’ai rencontrés dans cet archipel m’ont forcé à  m’engager dans l’actualité. Et je n’y renoncerai pas tant que la vengeance ne sera pas accomplie, contre celui qui a contribué à me les enlever tous les deux. Nadja... Phial...       <br />
              <br />
       Ma voix se brise. je regarde à la fenêtre sans pouvoir prononcer un mot de plus.       <br />
       ¬—Je comprends, dit Athiello en posant doucement sa main sur mon épaule.  Ce que j’ai à te dire te servira peut-être dans ce but.       <br />
       —Parle, dis-je d’une voix blanche, en regardant l’horizon immense sur le fond de laquelle Clotone commence à dessiner ses courbes douces, d’un bleu à peine plus grisé.       <br />
              <br />
       Athiello s’asseoit.       <br />
       —Tu as en tête, je suppose, l’histoire des théories de l’équilibre et du rôle du pas de Dysme...       <br />
       —Bien sûr. Mais, apparemment, nous-nous étions trompés, Karool Jion de May, et moi-même : le tassement du sable de Dysme a bien entraîné le dépérissement temporaire du Grand Dragon, alors que nous prévoyions le contraire. La mer du mitan est désormais plate comme une plaque de marbre, et les forces navales de Draco et de Périache ont pu établir à sa surface une chaîne continue entre ces îles et Clotone. Cela permet à Mortone Trug de mettre les bouchées doubles pour coloniser et “pacifier” l’île capitale, et surtout pour préparer l’invasion de Sanabille.         <br />
       Le pire, tu le sais, est que le Prince n’a même pas attendu la décrue du courant pour pousser son armada de l’avant, en utilisant le détour habituel des passes du nord, sur la route hanséale. Grâce à ce stratagème, il nous a pris de vitesse et a pu s’emparer de Clotone  et de La Majeure presque sans livrer bataille.        <br />
       Je suis furieux contre moi-même à double titre : j’ai commis une grossière erreur scientifique et j’ai gravement sous-estimé la capacité de ruse des élites Zwölles.       <br />
       —Ne te déprécie pas, Augustin. En attirant continuellement l’attention de Phial et d’Homer sur les ambitions des Zwölles, tu as permis au parti de la liberté de réagir tout de même à temps. Rien n’est perdu, et c’est un peu grâce à toi.        <br />
       —Il est vrai que nous reprenons insensiblement l’avantage sur la Majeure, mais tout est si limité, si précaire...       <br />
       —J’irai donc droit au but. Lutel te presse de te rendre à la fontaine de sable du pas de Dysme. Il y est inscrit quelque chose que tu DOIS lire.       <br />
       —Il sait sans doute que le Pas est entièrement sous contrôle Zwölle ?       <br />
       —Oui, nous le savons, et nous savons aussi que des milliers de pélerins sont entre leurs mains, contraints de marcher en rond comme des forçats, pour “tasser” le sable de l’atoll sous leurs pas.       <br />
       Il faut les délivrer.       <br />
       —Tu comptes sur moi pour le faire ?       <br />
       —Lutel compte sur toi, en effet.       <br />
       —Mais quelles forces m’attribue-t-il généreusement pour réaliser ce but ?  Il n’est pas facile de l’emporter sur des centaines de Zwölles bien entraînés.        <br />
       —Que fais-tu des pélerins ?       <br />
       —De pauvres gens pacifiques, sans armes, terrifiés de surcroît, et maintenant avilis, ne font guère des bons guerriers.       <br />
       —Tu sous-estimes peut-être la force de la foi.       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       Athiello prend sa respiration et me regarde de ses grands yeux noirs, emplis d’intelligence.       <br />
       —Ceci : les Zwölles ne traitent pas réellement les pélerins en forçats. La colère des Rondol est compréhensible, mais elle les rend aveugles à une chose évidente :  c’est autour de l’autel du Rite que les envahisseurs font tourner les foules, et ce sont de véritables Omen qui les bénissent à chaque tour. Certes, la marche est harassante et son but réel est purement pratique. Mais les Baaji (les pélerins) ne le savent pas. Ils pensent être en train de réaliser l’effort grandiose, celui de la prophétie ancienne dite “quadratiste”, (tradition précieusement conservée par les hautes castes de sorciers)  selon laquelle le Grand Equilibre surviendra grâce à l’expression d’un ”courage suprême”.       <br />
       Je ne suis pas sûr que ces gens continueraient à tourner comme des fous sur la dune de Dysme si l’on trouvait le moyen de les convaincre du but véritable de l’opération. Les centaines de gardes zwölles n’y suffiraient pas, et contre un grand nombre de fanatiques décidés à se venger d’eux, je me demande même s’ils seraient en mesure de rester sur l’atoll.       <br />
       Je médite les implications de ses propos.       <br />
       —Si j’ai bien compris, Lutel Morgin m’invite à me rendre sur Dysme pour révéler aux Pélerins qu’ils sont des dupes.       <br />
       —C’est -à-peu-près cela.       <br />
       —Intéressant. Mais j’oserais formuler trois questions.       <br />
       —Je t’en prie.       <br />
       —La première, c’est que je ne comprends pas bien pourquoi Lutel Morgin, artiste à la retraite, guide d’une secte d’adeptes de la vie bucolique, depuis longtemps cachée dans une vallée secrète de Draco, s’intéresse tant au destin du monde...       <br />
       —Lutel est une sorte de héros mythique pour tout l’archipel. Ses sculptures ont été jadis des symboles de la libération des esprits et des expressions. La jeunesse l’a toujours adulé. Personne ne comprendrait qu’il ne prenne pas position dans cette guerre terrible.       <br />
       —Bien, je vois mieux. Ma seconde question est  celle-ci  : Morgin ne sous-estime-t-il pas la propension des dupes éclairés sur leur sottise à se retourner contre leur informateur, pris comme bouc émissaire ? La troisième, découle de la précédente : pourquoi ne va-t-il pas lui-même sur Dysme ?       <br />
       —Tu es injuste, Augustin. Lutel a dépassé cent ans. Il a mérité mille fois des peuples de l’archipel, qui se sont montrés fort ingrats à son égard. Par ailleurs, pour t’aider dans ta mission, il ne te laisse pas dépourvu.        <br />
       —Bonne nouvelle !       <br />
       —Oui, dit Athiello fort sérieuse, voila ce qu’il te confie.       <br />
       Elle ouvre la main. Une magnifique améthyste, grosse comme un oeuf de pigeon, y luit doucement.       <br />
       —Si tu places cette pierre dans le logement qui y correspond dans la fontaine de sable, il se produira quelque chose. Quelque chose susceptible de convaincre les plus réticents des croyants.       <br />
       —Mais encore ?       <br />
       —Je ne peux pas t’en dire plus.         <br />
       —Ce n’est pas vraiment rassurant.       <br />
       —Autre chose : tu retrouveras sur Dysme un ami puissant.       <br />
       —Tu me fais languir, Athiello. De qui s’agit-il ?       <br />
       —Là encore, Lutel m’a fait promettre de ne pas divulguer de nom. Il m’a seulement dit qe tu le connaissais bien et que tu avais été plusieurs fois témoin des manifestations, disons —originales— de sa puissance.       <br />
              <br />
       Athiello me parle encore longtemps, de cent sujets d’intérêt commun. Sa venue m’a fait grand plaisir et m’a détendu, malgré les énigmes irritantes de son époux, Lutel. Je voudrais qu’elle reste encore un peu avec moi, mais la jeune fille a d’autres taches urgentes à accomplir.       <br />
       —Nous nous retrouverons plus tard, Augustin, très probablement à l’Est.       <br />
       —Comment es-tu si sûre que...       <br />
       Elle pose ses doigts sur mes lèvres, m’intimant le silence, et... j’arrondis ma bouche pour un léger baiser volé.       <br />
       Athiello me regarde, frémissante, et s’enfuit.       <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
       Les jours se suivent et se ressemblent, dans l’espace confiné de la forteresse. Nos préparatifs répondent à ceux de Sapharx, dont les bateaux ne sont pas encore achevés. Nos sapeurs se sont enfermés dans les oubliettes, et travaillent dans le plus grand secret au plan de Jormail. Nos troupes d’assaut s’entraînent sans cesse, mais dans la discrétion : le jour, elles croisent le fer dans les salles fermées, et la nuit, sans lumière aucune, elles escaladent et dévalent sans cesse la paroi nord, plantent et arrachent des grappins, essayant de réduire le temps nécessaire à l’embarquement dans des coques de noix.        <br />
       Parfois, le soir, quand l’épuisement ne les abat pas, officiers et soldats jouent “à la cour” et dansent avec les (peu nombreuses) filles de salles dans les appartements d’apparat du Gouveneur. Homer est complice, et parfois, fait brêve une apparition, buvant invariablement à la victoire prochaine.       <br />
       Le temps est maussade, un crachin tiède imprègne tout.  Claquemuré dans ma chambre, je dors beaucoup et laisse filer mes rêves.        <br />
       Un projet germe peu à peu dans mon esprit fatigué, tourne, revient, prend consistance presque malgré moi. Il  me permettrait de résoudre en même temps plusieurs préoccupations et désirs contradictoires :  je souhaite en effet m’éloigner de ce champ de bataille où je me sens tout-à-fait inutile, sinon comme combattant de base. Mais je souhaite plus que tout racheter l’erreur commise à propos du pas de Dysme, ceci en mémoire de Phial. Les éléments apportés par Athiello vont peut-être me permettre de résoudre le dilemme...       <br />
              <br />
       Je marche dans les jardins suspendus qui couronnent le palais. Vus de l’escalier central qui y débouche près du lagon artificiel, on pourrait les croire sans limites. Les agrandit encore la petitesse relative du “village” de maisons basses, implanté à leur surface par Mungabor, pour les divers caprices de sa vie privée.        <br />
       Au détour du chemin de pierres qui dessert les différentes “fermettes” je tombe sur une silhouette aux cheveux gris en broussaille, assise les pieds dans l’eau du lagon, au mépris de tous les risques que présente la colonie de murènes du gouverneur déchu.       <br />
       — Salut à toi, O Braho Nohé ! cela fait quelque temps que je te cherchais. Je vois que tu désires à tout prix tremper quelque chose dans un liquide...  Plutôt que de vouer tes orteils à disparaître dès qu’une gloutonne murène en aura aperçu l’ombre, pourquoi ne pas, comme dans les bonnes traditions, mettre à l’eau la quille d’un de tes Transdragons ?       <br />
       —Pourquoi te moquer d’un marin à la retraite, Augustin ? me rétorque le vieil homme en haussant les épaules. Tu sais bien que le Protopse a été démantelé, et que les Transdragons sont en train d’écumer les mers de l’Ouest sous le commandement de Hrulich, ou plus exactement de son maître idiot Minouïr...        <br />
       —Je n’ai pas l’habitude de me moquer de toi, bon compagnon, lui dis-je en posant mes mains sur ses épaules. Je ne te parle pas pour plaisanter : je crois vraiment qu’il y a moyen de s’emparer d’un Transdragon.       <br />
       Le vieil homme se retourne, ses moustaches en pinces de homard ouvertes au grand large.       <br />
       ¬—C’est vrai ?       <br />
       —Oui. Mais je te l’affirme : il n’y a pas de place à bord pour un capitaine cul de jatte.        <br />
       —De quel bateau veux-tu parler ?       <br />
       —De l’un de ceux que j’ai aperçus à la lunette, bien cachés dans un renfoncement des falaises de Trigône. Je pense qu’ils sont venus là pour l’escorte des “Négriers”.       <br />
       —Des Négriers ?       <br />
       —Excuse-moi : c’est ainsi que j’ai tendance à appeler les barges où Sapharx entasse les thrombes sous narcose.  Braho, une dernière fois, veux-tu retirer tes pieds de cette horrible mare ?       <br />
       Une forme jaune tachetée ondule sous la surface et prend de la vitesse.       <br />
       Par chance, notre Amiral n’a pas encore la vue trop basse et lève prestement les mollets. Les cerntaines d’aiguilles de la gueule, dressée en l’air, se referment à quelques millimètres de ses talons. La murène retombe sous la surface et file comme une flèche se cacher sous un large nénuphar.       <br />
       —MAIS CE SONT VRAIMENT DES MURENES... s’exclame Nohé, pourquoi ne m’as tu rien dit ?       <br />
       Les bras m’en tombent.       <br />
       —Je veux dire pourquoi ne m’as-tu pas dit que ce n’était pas une blague ? Je croyais tout à fait impossible de dresser de tels monstres dans de l’eau douce !       <br />
       —Mais c’est de l’eau de mer, vieux crabe ! Tu ne t’en es pas aperçu ? Mungabor la faisait monter directement par tout un système de pompes à roues. Une coquetterie qui a dû coûter quelques millions de fufes.        <br />
       —Bon, parle moi de ces Transdragons...       <br />
       —Suis-moi, allons au parapet nord... Le mieux est que tu voies  les choses par toi-même.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °          °       <br />
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              <br />
       La nuit est d’un noir bitumeux. La couverture remontée jusqu’au nez, je ne dors pas. Non que je souffre d’insomnie : j’attends.       <br />
       Je guette un signal, le chant suraigu du rossiflard en chaleur, plutôt rare en cette saison.       <br />
       Voila ! Do-mi-si-sol. Les quatre notes favorites de l’oiseau noctambule ont retenti, très nettes, isolées dans le silence.       <br />
       Je me lève tout chaussé, équipé de pied en cap, comme des centaines d’autres soldats dans les chambrées et les dortoirs. En quelques brèves minutes, le palais se transforme en une ruche. Des milliers d’individus sont maintenant actifs, chacun à son poste, travaillant à sa fonction, minutieusement arrêtée par le plan de Jormail, et répétée sans trève depuis deux semaines.        <br />
       Sur la terrasse sud, les troupes d’assaut, couleur nuit, s’engouffrent dans les escaliers secrets qu’on a ouverts pour elles. Les hommes descendent des colimaçons infinis, et viennent se presser contre la porte de galeries obscures. Pour eux, ce sera encore l’attente, la plus inconfortable qui soit. Devant, à quelques mètres, les sapeurs consultent leur montres.        <br />
              <br />
       Je monte en courant sur la terrasse, et rejoins le flot d’hommes en collants gris qui accrochent leurs grappins à la balustrade nord et laissent pendre leurs cordes le long de la falaise.        <br />
       Braho, rajeuni de dix ans sous son bonnet de laine bleue, me rattrape, et se tient à mes côtés. Des arc-boutants sont dressés et les barques suspendues, bientôt descendues lentement sous les régulateurs de poulies. Chaque groupe attend devant l’appareil de larguage de son embarcation. Deux coups tirés sur le câble indiquent qu’elle est à flot, cent mètres plus bas, protégée des chocs par de gros boudins de cuir cousus et gonflés pour l’occasion. Alors, chacun se saisit de la corde qui lui fait face et se laisse glisser, seulement retenu par les chaussures et l’intérieur des cuisses. A genoux sur les boudins, des  auxiliaires torse nu repoussent les barques loin des brisants à l’aide de longues perches à la pointe émoussée par des chiffons serrés.       <br />
              <br />
       Nous voila en mer avant d’avoir réalisé que nous quittions la terre ferme et le confort du palais. Les hommes des autres barques ont emmanché leurs demi-pagaies et rament énergiquement en cadence. Nous les imitons, nous efforçant de rester au milieu du groupe dense. Bientôt, nous passons le cap qui nous sépare des anses de Zigône. C’est le moment de nous séparer. Les quatre hommes qui nous accompagnent passent à bord d’une autre barque et nous laissent à notre sort, sifflant comme des houglars en guise de salut.       <br />
              <br />
       Une fois seuls, nous nous laissons dériver à la côte, où la grande houle se fracasse contre un ressaut qu’elle a depuis longtemps rendu concave. Il faut viser juste pour arriver exactement sur la petite grève étroite, prise entre deux étraves de roche, hautes de centaines de mètres. Nous y atterrissons au jugé, comme un oiseau de proie. Laissant la barque rouler et se casser, nous bondissons sur le Transdragon tiré sur les galets, dans l’obscurité.       <br />
       L’homme est couché le long du rouffle, le front contre le pont. Je n’aime pas ce que je fais mais il le faut. Je lui tire les cheveux en arrière et l’égorge posément. Il meurt dans un rot monstrueux, bientôt étouffé par le ressac, et baptise le Transdragon de son sang. Dans la cabine, un cri d’agonie. Je me précipite : Braho a réglé le compte de l’officier zwölle en l’étranglant avec sa ceinture, puis en le pendant au grand volant de barre, pour plus de sûreté.  Sa tête oscille avec le mouvement du gouvernail qui reçoit des paquets d’eau à  l’arrière.       <br />
       Nous cherchons fébrilement d’autres présences. Mais non : il semble que le reste de l’équipage soit absent de la plage et du vaisseau.       <br />
       Revenu à l’intérieur, Braho allume sa lampe tempête et fait le tour du propriétaire.        <br />
       —C’est le modèle III développé par Huimror... dit-il au bout d’un moment. Je vais vérifier s’il n’y a pas de pièces trop nouvelles que je ne connaitrais pas.        <br />
       —Dépèche-toi, vieux Crabe, nous n’avons vraiment pas le...       <br />
       Une monstrueuse déflagration retentit soudain, soulevant littéralement le petit navire.       <br />
       —Meeerde ! Nous allons être écrasés sous les pierres tombant de la falaise. Les crétins auraient pu at...       <br />
       L’inévitable bombardement de cailloux et de rochers a commencé. Ils dégringolent des hauteurs qui nous surplombent en pluie abondante.       <br />
       —N’attendons pas d’être enterrés vifs, tirons le dans l’eau, vite ! Nous prenons le risque d’être écrasés par les météores qui fusent autour de nous, et, accordant nos élans, nous lançons le bateau dans les flots, poupe la première.       <br />
       Un bruit plus fort nous fait craindre que le pont a été crevé, mais non : il a résisté,  le pavé de vingt kilos a rebondi comme un ballon avant de s’enfoncer dans le sable.       <br />
       Nos efforts sont récompensés, grâce à la légèreté de la coque. L’habileté manoeuvrière de Braho fait le reste. Il débloque immédiatement les voiles qui sortent de leurs gaines comme des fusées, et se tendent vers le nord, m’arrachant au sol et me traînant sur une encâblure, avant que je trouve la force de me hisser à bord.       <br />
              <br />
       ¬—Iahou, hurlai-je dans l’ouverture arrière du cockpit.       <br />
       —Prends la barre Moussaillon, et cap au nord, tandis que je calcule notre route.       <br />
       —Bien, Capitaine...       <br />
       —Et ferme ce capot, Bougrioule, avant que toute la mer ne s’y engouffre !       <br />
       —Bien, Capitaine ! C’est parti, Capitaine.       <br />
              <br />
       Toute la noirceur poisseuse des dernières semaines  est tombée de moi, comme de la suie glisse de la peau sous une douche.       <br />
       Je me sens revivre. Enfin !       <br />
              <br />
              <br />
       Le Transdragon file comme le vent, cap plein-est. Je viens de me débarrasser du cadavre encombrant, qui n’a pas daigné quitter le bord de lui-même (ce qu’après tout l’on ne peut lui reprocher).        <br />
       Le petit jour se lève et la grande fumée noire qui monte lentement de l’arrière du Palais semble le panache d’un volcan.       <br />
       —J’espère qu’ils ont réussi, fait Braho, pipe au bec, comme tenue par la pince de ses moustaches.       <br />
       —En tout cas, je ne vois aucune voile sortant de la baie de Zigône. Nos commandos ont au moins réussi  à  les retarder.       <br />
              <br />
       Je peux bien dire, maintenant quel était le plan de Jormail, puisqu’il paraît avoir réussi.       <br />
               <br />
       Dès que nos espions ont repéré des signes sûrs des préparatifs du départ de la flotte de Sapharx, ils en ont transmis l’information à notre Etat-Major. Celui-ci a déclenché alors la “phase furtive”. Chacun feint de dormir ou de vaquer à ses habitudes, mais se tient prêt à l’action immédiate, déclenchée dès que les  amarres des navires zwölles sont larguées.        <br />
       L’opération “Eruption” s’articule en trois volets, à partir de l’annonce du mouvement des barges zwölles au mouillage de Zigône.       <br />
       Le premier volet est une contre-attaque dirigée à l’extérieur du flanc fortifié de l’est. Nos sapeurs ont creusé des tunnels sous les rapides qui courent au pied des murailles. Puis ils les ont reliés par une galerie transversale, bourrée d’explosifs.        <br />
       Nos troupes d’assaut, secrètement entraînées, attendent l’explosion. Celle-ci pulvérise littéralement la montagne où les ingénieurs zwölles ont installé tout leur dispositif de siège, et où les soldats ennemis ont ordre de prendre position, pour attaquer le palais dès que la flotte de thrombes sera en mer.       <br />
       Les assiégeants assiégés : voila le secret de l’affaire. Nos cohortes passent sous le lit bouleversé du Rû Fou, et remontent au milieu des installations zwölles dévastées, ouvertes, crevassées. Ils n’ont qu’à cueillir les soldats hébétés.       <br />
              <br />
       Enfin, cela, c’est la théorie. Je prie le Grand Equilibre que tout ce soit réellement passé ainsi, au delà de l’explosion, qui a, quant à elle, parfaitement réussi, si j’en juge par l’ébranlement communiqué aux falaises situées à près d’un kilomètre de l’épicentre, et sous lesquelles nous avons failli être écrasés.       <br />
       Le second volet, c’est le commando de voltigeurs qui a pour mission de retarder la sortie des bateaux thrombiers, en semant la panique parmi les matelots et les dockers, en allumant quelques incendies et quelques mines très bruyantes, puis de s’enfuir avant d’avoir été repérés. Le but est d’obliger les Zwölles, croyant à des attaques simultanées, à maintenir le gros de leurs effectifs autour du port pour couvrir la sortie de leurs lourds galions chargés d’hommes et de thrombes.        <br />
       Le temps ainsi gagné comporte deux objectifs. Le principal est de permettre aux troupes d’assaut de liquider toute résistance dans la montagne et d’y implanter des modules tactiques assez forts pour protéger une sortie en masse de l’armée de Benjou.       <br />
       Le second, bien plus occulte, est de cacher le départ de Braho et de moi-même, pour une destination... connue de nous-seuls et de quelques membres du  Conseil minusal.       <br />
              <br />
       Le troisième volet, c’est, bien-sûr, la charge frontale qu’Homer et Jormail doivent conduire à l’encontre des armées de Mungabor, en dévalant sur Zigône, dès que le départ de l’armada de Sapharx sera annoncée.        <br />
       La catastrophe serait, à ce propos, que le Médiat renonce momentanément au transport des thrombes sur Sanabille, pour faire face avec toutes ses forces au débordement.       <br />
       Le Minus a longtemps tergiversé sur les chances que nous prenions ici, et je dois dire que j’ai encore risqué gros, en tentant de le convaincre que JAMAIS Mortone Trug ne renoncerait à sa stratégie de conquête rapide et que, du même coup, Sapharx ne voudrait pas mettre en danger ses précieuses cargaisons de soldats-machines, si coûteusement préparés à un voyage périlleux, en restant à terre une minute de plus.        <br />
       Si je me trompe dans ce cas comme dans l’affaire du sable de Dysme, je crains fort que ma carrière de conseiller du Minus ne s’en trouve abrégée... Mais tant pis !        <br />
              <br />
       De toute façon, il est inutile de se préoccuper de cela maintenant : si les vaisseaux de Sapharx sont conduits en pleine mer dans les heures qui suivent, nous n’en saurons rien, car nous serons loin, à la vitesse actuelle du Transdragon, qui double la vague comme une épée fend l’air .       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       Suis-je vraiment porté par les ailes de la fortune ?        <br />
       Tout semble presque trop facile depuis que notre Transdragon est entré dans les eaux claires de l’anse d’arrivée de Dysme. Braho l’a guidé tout droit sur la large rampe empierrée où une dizaine de bateaux exactement semblables au nôtre sont amarrés, coque contre coque. C’est presque miraculeux : aucune patrouille maritime ne nous a interceptés aux abords du vaste banc de sable, et aucun vigile ne semble s’intéresser à nous, dans le “port” qui paraît désert. Si des regards nous surveillent, il est possible que nous paraissions jusqu’ici nous fondre dans une routine ordinaire. Pourquoi, d’ailleurs, les Zwölles se méfieraient-ils, alors qu’ils pensent avoir gagné l’hégémonie maritime sur cette région ?        <br />
       Un autre facteur expliquerait la légèreté de la surveillance des côtes : les marins semblent avoir été réquisitionnés par les fantassins pour les aider à stimuler “la grande marche” des pélerins. Celle-ci exige de plus en plus d’énergie oppressive, et tout le monde est mis à contribution.        <br />
       La première chose que je cherche à voir est  si le “Prince n°II”, le bateau de mon ami Hrulich et de son fidèle Bubert se trouve au mouillage, ou bien hissé au sec.  Cela ne semble pas le cas. J’aime bien ce jeune ingénieur, et je  souhaite qu’il n’ait pas eu à jouer le rôle avilissant de garde-chiourme. Mais s’il y a été contraint, j’espère néanmoins pouvoir entrer en contact avec lui. Il ne me trahira pas, et encore moins Braho qui a été son maître, et qu’il aime autant qu’il le respecte.        <br />
       Avant d’abandonner le bateau, où nous sommes relativement à l’abri, je grimpe en vigie et parcours de ma lunette l’étrange paysage plat, entouré d’immensité bleu-vert.        <br />
       Un nuage flotte entre les dunes de l’ouest, et attire mon attention. La brume de sable blanc fait écran à la vision nette, mais je crois comprendre qu’elle se dégage au croisement des deux foules en marche. Des points noirs, tout autour : ce sont les gardes armés. Le brouillard blanc commence à s’étaler sur l’horizon : c’est que les deux colonnes sont en train de diverger, et commencent leur lent retour, à droite et à gauche (c’est à dire au sud et au nord), vers le port où elles se croiseront à nouveau d’ici quelques heures.       <br />
       J’ajuste maintenant la lunette vers le centre de la dépression en forme d’assiette, sur le rebord de laquelle tournent les malheureux. Un monticule plat y est entouré de quatre miradors rudimentaires, couverts de toits de paille. Au milieu, je crois distinguer une haute table ornée de grands luminaires. Des silhouettes roses s’agitent sur cette scène irréelle. Sont-ce les prêtres-Omen incitant les pélerins à la grande marche ?       <br />
              <br />
       Au Nord-Est, à deux heures à pied peut-être, une dune un peu plus haute que les autres soutient un bâtiment carré, le seul élément en dur de tout le banc. C’est, m’a expliqué Jistan Rondol, la maison de sa famille, chargée depuis des temps immémoriaux de veiller aux “cultes de traversée”.       <br />
        Dysme est en effet une étrange institution. Tous les voyageurs en route vers les îles orientales, et notamment ceux du traversier Malamé-Sanabille, doivent, sans exception, faire halte sur ce petit banc de sable peuplé seulement d’une dizaine d’habitants et d’une unique rangée de cocotiers aux palmes folles, agitées par les alizés.        <br />
       Tous les êtres humains, capitaines et équipages inclus, doivent débarquer sur la plage d’Occident et marcher dans un sable fin, crissant sous les pas, sur environ trois kilomètres, pour atteindre la grêve orientale. Les plus dévôts font un détour vers l’Autel du Grand Equilibre, s’y recueillent un moment, et rejoignent leurs compagnons à la pointe de l’Est, où un repas mystique est parfois préparé. On parcourt ensuite l’itinéraire inverse pour revenir au vaisseau. Celui-ci reprend alors sa course vers l’est en empruntant les chenaux situés au nord du banc.         <br />
       Dans l’autre sens (Est-Ouest), le voyageur est normalement dispensé du rituel de traversée de Dysme, et il peut prendre la tangente en mer sans s’y arrêter, mais beaucoup préfèrent s’y soumettre une fois encore pour éviter le mauvais sort.        <br />
       Aux grandes fêtes d’automne, les pélerins pour Sanabille, l’île des Morts, s’installent plusieurs jours à Dysme et y accomplissent une cérémonie très antique, dont les buts et les liturgies demeurent mystérieux.       <br />
              <br />
       —Braho ?       <br />
       —Oui, Augustin ?       <br />
       —Ecoute, je crois que je vais tenter quelque chose. Je préfère que tu m’attendes là.  Tiens-toi prêt à m’embarquer en catastrophe. D’accord ?       <br />
       Le vieil homme soupire.       <br />
       —D’accord. C’est probablement ainsi que je te serai le plus utile. Prends soin de toi, je t’en prie !       <br />
       —Et que le crabe soit encore en état de pincer quand je reviens...       <br />
              <br />
       Je saute sur la grève et commence à courir sur le sable, décrivant un grand arc pour demeurer hors de la route des pélerins. Si personne ne m’a vu jusque là, j’espère pouvoir parvenir à la Fontaine de Sable située, m’a précisé Athiello, dans le jardin de la maison des Rondol. Je dois aussi vérifier quelque chose d’important, dont Jistan m’a parlé avant notre départ. Tout cela avant que les gardes zwölles ne me voient et ne m’arrêtent pour vagabondage.       <br />
       Je cours sur la plaine grise et salée. A mesure que la plaque molle se déroule sous mes pas, j’éprouve une curieuse impression de sur-place. Les distances sont bien plus grandes que ne le donnait à croire la lunette marine. De loin en loin une petite dune couronnée de joncs ressemble à un crâne mal coiffé.       <br />
       La corne de ma plante des pieds est —lentement mais sûrement— mise à vif par les incrustations de sel du sable parfois détrempé.        <br />
        Indifférents à mes problèmes, les Siouzes violets,  prospectent, par bandes de quatre, les zones inondées à l’odeur sulfurée. Ils crient comme des trompettes, et marchent sur l’eau pour s’envoler ou se poser élégamment, leurs épaisses palmes résistant au sel.        <br />
              <br />
       Au bout d’une heure de course dans l’immensité plate, tantôt humide, tantôt sêche, je vois réapparaître enfin entre les dunes rases, la silhouette du bâtiment, entourée des plumets cocasses de trois cocotiers. Encore deux kilomètres et elle se change en une haute bâtisse carrée de pierre grise, très ancienne, presqu’en ruines, sculptée sur son pourtour d’un bas-relief de feuillages géométriques.        <br />
       J’y parviens enfin, à bout de souffle, et m’approche de la porte  massive, à l’arc de plein cintre, qui ouvre la façade comme celle d’un temple ou d’un bâtiment officiel. Un courant d’air frais m’accueille, et je dois m’habituer à la pénombre, pour distinguer une grande salle nue, dallée de noir, et un large escalier. La salle est déserte, mais plusieurs lits de camp défaits y sont installés, ainsi que des bagages, des armes, des ustensiles divers. Un pot de chiroine fume sur une table pliante, entourée de tabourets bas. Les occupants (soldats ou pélerins ?) ne sont pas loin.       <br />
       —Ils sont partis...       <br />
       Je sursaute. Serrée contre le battant de bronze rabattu contre le mur, une vieille femme minuscule me regarde.       <br />
       —Qui est parti ? De qui parlez vous ? lui demandai-je doucement.       <br />
       Elle hausse les épaules et de sa main maigre désigne les lits.       <br />
       —La marche...       <br />
       —Les pélerins ?       <br />
       —Pélerins ? répête-t-elle, cherchant à se souvenir de quelque chose, et elle secoue la tête. Sa main retombe et elle me dévisage à nouveau, fixement. Ses yeux me rappellent ceux de quelqu’un d’autre. De qui donc ? Décidément, l’endroit est propice à l’amnésie.        <br />
       Ah si ! Ce sont les yeux de Chochitle, la sorcière Soroakl de la côte guyanaise, qui me prédit naguère un terrible destin... justement sur “un monticule de sable” (“tepetonndli na challi” : je me souviens même de son expression en nahuatl).       <br />
       Je regarde encore la vieille femme. Elle ne bouge pas, et hormis le clignement de ses yeux aux paupières lourdes, on croirait une statue de cuir.       <br />
              <br />
       Je quitte la maison et, longeant le muret qui la contourne, je me dirige vers la faible levée qui protège le site des colères de l’Océan. Des carcasses de bateaux y gisent, ainsi que de vieux treuils de bois, dégorgeant des câbles rouillés et cassés.        <br />
       C’est autre chose qui m’intéresse : un long boa-constrictor... de toile, lové sur lui-même, à demi-englouti par le sable.  Je  défais un  noeud et soulève la bâche fissurée pour vérifier que le contenu est encore en état d’accomplir sa fonction. Je suis satisfait par cet examen. Si la chance est avec nous, cela représente un atout important dans une éventuelle bataille avec les Zwölles. Je remercie mentalement Jistan Rondol de son conseil avisé.       <br />
       Je reviens vers l’habitation, et je regarde le portail latéral du “jardin”. Béants de toute éternité, ses battants de bois pourrissent, le pied pris dans des lames de sable rouge. Je pénètre sur une étendue caillouteuse, semée de hautes fleurs d’aloès et de pierres sculptées, amoncelées en désordre. Morceaux de colonnes et fragments de frises, plus ou moins gommés par le vent, sont des restes rassemblés, puis abandonnés par une archéologie elle-même disparue depuis longtemps.        <br />
       Je finis par trouver la fontaine, incrustée dans les racines d’arbustes aux formes torturées.       <br />
       Elle ressemble beaucoup aux autres fontaines dispersées dans l’archipel, avec le même haut fronton rectangulaire gravé de caractères anciens, et la même vasque profonde. Mais le bec de bronze de l’animal fantastique censé y verser de l’eau pure est sec, et la vasque de marbre est emplie de sable.       <br />
              <br />
       Je scrute attentivement toutes les parties de la fontaine, dans l’espoir d’y trouver un renfoncement qui correspondrait à la forme de l’améthyste de Lutel Morgin. Mais rien n’attire le regard. Aucune moulure proéminente ou en retrait, aucune dalle de texture différente des autres...       <br />
              <br />
       Le texte lui-même, plus effacé que sur les autres sources, paraît bien être le même, si j’en crois le carnet où j’avais rapidement noté la transcription proposée par Athiello :          <br />
              <br />
       ∏◊†¬•n!,π≠r!dun mz◊       <br />
       πhu•nß! st•m!n!ss◊!ß       <br />
       Vrßc•n◊ cßl•v•s◊       <br />
       t• tetrßπ•†¬!c•sm!ß       <br />
       ßπ•gl◊sm• †¬! fer!s◊       <br />
       †¬en!nnuncπelßsg•uf!rß       <br />
       	De Fontan le va-et-vient       <br />
       Féconde le ventre des îles.       <br />
       Du Dragon Veille-au-bien       <br />
       Le monde aux quatre piles       <br />
       En haut du gouffre se soutient        <br />
       Et jamais ne sombrera.       <br />
              <br />
       Peut-être, le signe ◊  de la première ligne est-il gravé un peu plus profondément que les autres, mais la main de l’artiste ne recherche pas toujours les symétries parfaites.       <br />
              <br />
              <br />
       J’en suis là dans mes réflexions quand un pas tranquille foule le gravier derrière moi.       <br />
       Je me retourne. Un Zwölle massif s’approche, goguenard, jouant du fouet.       <br />
       —Alors, jeune homme, on veut éviter la marche ?        <br />
       —Non... Cette pensée impie ne m’effleure pas... Je... j’étais venu admirer la Fontaine, dont on dit, chez nous, qu’elle possède un pouvoir sacré.       <br />
       Les veines du cou du gros homme se gonflent de colère.       <br />
       —Vaurien ! Retourne immédiatement à la procession. Je t’en ficherais, moi, du pouvoir sacré !       <br />
       Le détour que je fais en le croisant ne me suffit pas à éviter le coup cinglant qu’il me darde, d’un geste précis, sur mes mollets.       <br />
       —Et plus vite que çà, Morpion, je veux que tu courres...       <br />
               <br />
       Je m’exécute, mais au moment où je passe le portail, le Zwölle me rappelle.       <br />
       —Hep, Gamin, viens ici !       <br />
       Je fais demi-tour et j’obtempère, sentant la forme de mon poignard sanglé sur mon bras, caché par la chemise de toile épaisse, à la mode clotonoise.       <br />
       Le bonhomme a-t-il remarqué quelque chose de suspect ? Je dois jouer le jeu jusqu’au bout, mais s’il va trop loin, je le tuerai.       <br />
       Il enlève son casque sous lequel la sueur coule, collant une masse informe de cheveux gris.        <br />
       —Tu parlais de pouvoir sacré... De quel pouvoir s’agit-il exactement ?       <br />
       ¬Je respire. L’homme ne se doute de rien.        <br />
       —Eh bien, improvisai-je, l’on dit que lorsqu’on plonge les bras dans la vasque de sable, on rajeunit instantanément de dix ans. Les forces vous reviennent, surtout pour l’énergie que l’on dépense au lit, si vous voyez ce que je veux dire.       <br />
       Le Zwölle rit, d’un rire épais, gras, glaireux.       <br />
       —Mais tu es jeune, tu n’en as pas besoin, si, du moins, tu es constitué normalement !       <br />
       —Je suis venu vérifier la légende, pour le compte de mon grand-père, qui est dans la procession et qui est épuisé. Cela lui ferait le plus grand bien.       <br />
       —Voyez-moi cette impiété ! Et le Noble Effort ? Crois-tu que ton grand-père accèdera aux bienfaits du grand Equilibre s’il ne subit pas l’épreuve avec courage ?        <br />
       —S’il meurt en route, je ne vois pas quel bienfait...       <br />
       —Ces jeunes gringalets sont impossibles ! Nierais-tu que la mort d’un Baaji soit sainte et sacrée, et que les portes du Délice lui soient ouvertes toutes grandes ?        <br />
       —Loin de moi cette pensée digne des incroyants, me récriai-je. Mais...       <br />
       —Mais, soupira l’homme, excédé, tu n’éprouves aucun remords à fourvoyer ton propre aïeul sur les voies de l’aisance superficielle, de la facilité déplorable, alors qu’il est en train, héroïquement, de gagner la félicité véritable. Tout ceci est à désespérer du genre humain...       <br />
       Je pris un air contrit, me promettant de corriger un jour ou l’autre l’affreux hypocrite, s’il me passait à nouveau à portée de mains. En attendant, il fallait subir l’épreuve.       <br />
       —Enfin, je veux bien passer l’éponge pour cette fois, jeune débauché.  Va donc, cours à ton devoir. Je vais, de mon côté, procéder à la vérification de tes allégations... par pure curiosité désintéressée, cela va de soi.           <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Voila trois jours que j’ai plongé dans la tourmente, au coeur de la souffrance humaine. La  plus inacceptable : celle que vous impose une volonté obtuse, d’autant plus acharnée qu’elle ignore elle-même pourquoi elle vous fait plier.       <br />
       Car les gardes Zwölles ne connaissent pas le but réel de la marche forcée, j’ai pu le vérifier à plusieurs reprises en écoutant leurs conversations. Mais cela ne les gêne pas : ils prennent trop de plaisir à humilier les hommes, les femmes et les enfants qu’ils contraignent à avancer, toujours et encore, sans répit, les pas dans leurs propres pas, imprimés lors des tours précédents, depuis des jours et des jours.        <br />
       Je suis moi-même au bord de l’épuisement, mais je tiens bon, car la tâche que je me suis assignée n’est pas encore achevée.        <br />
       Au moins ne me semble-t-elle plus impossible, ni même irréaliste. Je suis arrivé au moment propice : l’exaspération monte au sein de la foule. La discipline des gardes, acceptée au début, est de plus en plus contestée. Leur refus que des parents ou des amis placés dans une procession différente puissent se rejoindre n’est pas compris. Personne n’admet que les “pieds en sang” doivent reprendre la route après une seule nuit de soins. L’attitude distante ou faussement rassurante des Omen commence à en choquer plus d’un.       <br />
       Des groupes de marcheurs, les capuchon sur les yeux, parlent entre eux de toute autre chose que d’un verset sacré à commenter. La révolte gronde, en sourdine. Elle court, vole d’esprit en esprit, mais demeure encore cachée  par les masques tragiques ou impassibles des douleurs personnelles.        <br />
              <br />
       Hier, un homme a été battu sous mes yeux. Il revenait de l’autel central où de l’eau douce est entreposée, les épaules affaissées sous les outres dont on l’avait chargé.  Tout en distribuant le précieux liquide autour de lui, il criait, à qui voulait l’entendre que les Omen n’étaient pas de vrais prêtres, qu’il en avait entendu se moquer de la Marche.        <br />
       —On nous trompe ! hurlait-il, même les prétendus officiants ne croient pas dans le Noble Effort !  La seule chose qui les intéresse est que nous tassions bien le sable avec nos pieds !  Mais qu’avons nous à faire de fouler le sable, je vous le demande ?       <br />
       —Vas-tu te taire, bâtard d’impie !       <br />
       Deux zwölles armés de lourds bâtons ferrés ont pris l’homme entre eux et l’ont roué de coups à tour de rôle, comme on bat un tapis. Atteint au sternum, le souffle coupé, il est  tombé, le nez dans le sable et n’a plus bougé. Au tour suivant, je l’ai vu rentrer dans le rang en boîtant. Il ne répondait plus à ses compagnons, et regardait devant lui, fixement.       <br />
       Le soir, une querelle a éclaté entre des gardes et des femmes qui prétendaient aller elles-mêmes coucher leurs filles dans une tente de repos.       <br />
       Au début agressifs, les Zwölles ont dû reculer devant une marée féminine se portant en défense de leurs soeurs.        <br />
       —Violeurs ! Dégénérés! Impies !       <br />
       Des sacs, des bâtons de marche, des pierres ramassées le long du chemin ont commencé à voler en direction des soldats qui ont dégaîné. Le pire a été évité grâce à l’intervention d’un Omen qui a calmé les Zwölles. Mais ce n’est que partie remise : ceux-ci parlent de prendre des otages parmi les familles indisciplinées.        <br />
              <br />
       Ce matin, au moment du croisement des deux processions, j’ai vu la tignasse grise de Braho dépasser des capuches de l’autre foule.        <br />
       Sacridule, ais-je pensé, le crabe sénile s’est fait prendre !  Après tout, ce n’est pas si mal.         <br />
       Je fais un signe à Bibou, un enfant de huit ans que j’ai adopté temporairement, pendant que sa mère récupère un peu de santé dans une tente de repos.       <br />
       —Oui , Grand ? (c’est ainsi qu’il me nomme).       <br />
       —Tu vois le vieux bonhomme avec les moustaches énormes, dans la file d’en-face  ?       <br />
       —Oui...       <br />
       —Va vite le voir et dis-lui qu’Augustin l’attend... au croisement suivant. Essaie de le ramener, tu te débrouilles si bien.       <br />
       —D’accord, Grand, c’est comme si c’était fait.        <br />
       Bibou se faufile d’un cortège à l’autre, au moment précis où les gardes qui les séparent se dépassent et se tournent le dos.       <br />
              <br />
       Au croisement suivant, Braho me rejoint, essouflé.       <br />
       —Salut, Blanc-Bec !        <br />
       —Tu t’es fait arrêter ?       <br />
       —Non, mais je trouvais le temps long. J’ai simplement attendu que la caravane passe devant mon nez au petit matin, et je m’y suis introduit, ni vu ni connu. Si tu veux, j’ai des graines de karahuet...       <br />
       —Oui, je suis vidé...  Donnes-en aussi à Bibou, il l’a bien mérité.       <br />
       —Où en es-tu ?       <br />
       —Les choses avancent. Je me suis entretenu avec une dizaine d’hommes, de bons pères de famille de plus en plus outrés de la tournure du “pélerinage”. Nous nous voyons encore ce soir, avant la halte de deux heures. Je crois que c’est mûr pour leur proposer une révolte concertée.        <br />
       —Tu ne crains pas une hécatombe ?       <br />
       —C’est un risque, mais j’ai une idée pour la minimiser.        <br />
       —On peut savoir ?       <br />
       —Voila :  le moment où les deux processions se croiseront à hauteur du port devrait tomber demain soir, vers minuit. Si,  d’ici là, je réussis à mettre dans le coup  suffisamment d’hommes valides, je crois que nous pouvons réduire à l’impuissance les garde-chiourme et la petite garnison qui garde distraitement les bateaux.       <br />
       —Bien, cela me semble encore assez raisonnable. Mais ensuite ?       <br />
       —Ensuite, nous installons le campement devant les bateaux, et, pendant que les gens se reposent, tu essaies d’apprendre des rudiments de manoeuvre du transdragon aux volontaires. Au matin, tu devrais pouvoir embarquer  femmes et enfants (qui sont un peu moins de trois cent cinquante, si j’ai bien compté).       <br />
       —Quelle responsabilité ! Et où les emmenerais-je ?       <br />
       —File sur la côte Nord de la Majeure, au pied de la corniche du Wino. Notre ancien bivouac est toujours occupé. C’est un site sûr, et tu ne rencontreras probablement pas grand monde en chemin, car ce sont des eaux tourmentées.       <br />
       —Et si nous croisons l’armada de Sapharx ?       <br />
       —D’après moi, Sapharx est déjà passé, en direction de Sanabille. Mais même au cas où il y aurait des retardataires, je doute qu’ils puissent rivaliser avec des transdragons...       <br />
       —Des transdragons manoeuvrés par des néophytes, ne l’oublie pas ! Ce sera déjà un miracle si nous n’en perdons pas en route !       <br />
       —Le risque est à prendre.       <br />
       —Bon, grommelle Braho, supposons. Que fais-tu, pendant ce temps ?       <br />
       —Pendant ce temps, je prends avec moi deux centaines d’hommes, et nous attaquons le camp des gardes-chiourme, à côté de l’autel du grand Equilibre.       <br />
       —Tu es fou ! Il sont trois fois plus nombreux, bien nourris, en pleine forme, entraînés, et sans pitié. Tes paisibles bourgeois, sans armes, et épuisés de surcroît, n’on pas une seule chance de l’emporter !        <br />
        —L’énergie du désespoir, le sentiment d’injustice, tout cela n’est pas à mésestimer...       <br />
       ¬—C’est de peu de poids face aux tirapelles et à l’acier des glaives.        <br />
       —N’oublie pas que nous fondrions sur eux en plein sommeil.        <br />
       —Mais les armes ?       <br />
       —Il y en a dans les Transdragons, et nous les distribuerons.        <br />
       —Mais enfin, s’indigne le vieux routard de mer, ils n’ont aucune pratique de combat ! De plus, tu les envoies à la bataille à un contre trois, c’est de la folie !       <br />
       —Ce serait fou s’il n’y avait pas... un joker ! Enfin, je crois que c’en est un. Je ne t’en parle pas encore, mais sache qu’il s’agit d’une donnée importante, qui peut contribuer à renverser le rapport des forces en présence.       <br />
       Braho se tait, à court d’argument, mais je sens bien qu’il n’est pas convaincu. Je dois dire que je ne le suis guère moi-même. Mais je ne vois aucune autre solution qui ne conduise soit à l’épuisement mortel d’une foule réduite à l’esclavage, soit à la tuerie active des mêmes par des Zwölles enragés.       <br />
       —Je t’accorde que ce n’est pas très reluisant, mais que faire ?          <br />
       Je lui propose de nous retrouver à la rencontre collective du soir pour envisager les choses avec plus de précision. Peut-être trouverons nous avec les pélerins quelque meilleure idée...       <br />
              <br />
              <br />
       La réunion s’est tenue pendant la marche du soir, plus lente que les autres. Les gardes se fatiguent, eux aussi, et ont hâte que vienne la relève, pour rejoindre leur camp. Nous parlons à voix basse, la mine recueillie, modulant nos phrases sur le ton de la prière.       <br />
       Non seulement mon projet de révolte vient à point, mais si je ne l’avais pas exposé, d’autres pélerins auraient évoqué une démarche encore plus expéditive. Ma solution, plus prudente, mieux concertée, agrée à tout le monde. “L’arme secrète” proposée par Rondol  (et dont je parlerai bientôt, que le lecteur se rassure) les intrigue et les amuse. Mais, quoi qu’il en soit, la question de notre force n’inquiète pas les comploteurs. J’apprends à cette occasion qu’un bon tiers des présents sont des officiers de la Hanse, de milieux réputés  conservateurs et très pieux, mais renommés aussi pour leur côté aventureux et pour leurs compétences maritimes. Je suis doublement soulagé  : les Transdragons seront vite pris en main, et mes compagnons de combat, s’ils n’ont pas l’entraînement des Zwölles, ne seront pas effrayés à l’idée de se battre contre eux.        <br />
       —Ne vous inquiétez pas sur ce point, dit un homme parmi les plus écoutés du groupe, nous nous ferons un plaisir de leur rendre généreusement ce qu’ils nous font subir depuis trop longtemps.        <br />
       Et tout le monde d’acquiescer à qui mieux-mieux, la haine incoercible bouillonnant sous l’apparence calme et maîtrisée de mes compagnons.        <br />
       Nous arrêtons du mieux que possible les détails de la révolte et nous nous dispersons dans les deux cortèges.        <br />
              <br />
              <br />
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       °      °       <br />
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              <br />
       Le plan a fonctionné jusqu’ici, et plutôt mieux que prévu. Au signal, des hommes, surgis de nulle part, ont glissé des cordelettes autour du cou des gardes stupéfaits, et tiré les noeuds coulants de toutes leurs forces, tandis que jeunes et enfants ont sauté sur les mains et les pieds des ennemis pour entraver tout mouvement. En quelques minutes, les deux processions ont été libérées.        <br />
       A l’instant même, et dans une totale unanimité, tout le monde s’est laissé tomber à terre, se roulant dans le sable, les pieds enfin arrachés à la torture qui les détruisait peu-à-peu. Les Petits criaient de plaisir, et il a fallu toute la conviction des plus grands pour faire de ce moment de pure joie un défoulement silencieux, ou presque.        <br />
       Les Zwölles encore chauds ont immédiatement été enterrés succinctement sous les dunes, et la foule s’est installée sur la plage occidentale.       <br />
       Une cinquantaine de volontaires, tous plus ou moins marins professionnels, ont entouré Braho, grimpé sur un plat-bord, prêts pour la partie théorique du “cours de transdragon”.        <br />
              <br />
       Deux “lieutenants” se sont placés spontanément sous mon commandement et j’ai pu réunir deux compagnies de près de cent hommes fatigués, mais décidés. S’y ajoutent une dizaine d’anciens corsaires de Draco qui se proposent de jouer les égorgeurs de sentinelles. Enfin, nous nous sommes emparés des chevaux laissés par les Zwölles au poste de la côte Occidentale.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nous sommes maintenant tapis à l’affût, derrière les ridules qui tentent de passer pour des dunes, autour du centre de Dysme. Même les chevaux sont couchés sur le flanc, tête abandonnée sur le sol, pour ne pas être visibles de l’ennemi.        <br />
       Le dispositif est prêt, et je prie tous les dieux de la création pour que les engins fonctionnent correctement.        <br />
       Nous attendons que repas et boisson aient bien alourdi les Zwölles, répartis dans trois aires, non loin de l’autel de l’Equilibre. Au pied du lieu-saint, attablés autour d’une grand planche séparée, soupent les redoutables prêtres Omen.        <br />
       La partie la plus corsée va se jouer dans la prochaine demi-heure. En un sens, c’est la première fois que je participe directement à la guerre en position de chef, et non de conseiller du prince, et cela provoque en moi, je le concède, un sentiment d’exaltation. Ce sera un peu MA bataille.       <br />
              <br />
       La nuit est tombée. C’est le moment.        <br />
       Je fais signe à un homme qui imite à la perfection le cri du Siouze.  Aussitôt, les chevaux sont relevés en silence et montés. Un second cri bref et la chevauchée folle s’engage. Les filins se tendent, et les trois larges rouleaux qui attendent dans le sable commencent à se dérouler.         <br />
       J’ai d’abord très peur que les filets à siouzes ne s’élèvent pas dans les airs derrière les chevaux qui les tirent, et râclent inutilement le sol. Mais la technique que m’a décrite Jistan Rondol est éprouvée par des millénaires de chasse au grand oiseau des bancs. L’aile de cuir qui arme le front des filets force ceux-ci à s’élever comme d’immenses couvertures légères. Les petites pièces de toile qui couvrent un tiers de la surface de chaque maille incitent la résille géante à planer.        <br />
       Le piège aérien est presqu’invisible et les Zwölles, pas plus que les regroupements de siouzes auxquels il fut destiné, ne réalisent ce qui est en train d’arriver.        <br />
       Les soldats de Trug situés à la périphérie des trois camps se doutent soudain de quelque chose. Nous les voyons se hèler, mettre leurs mains en visière, courir vers les tablées. Ils ont sans doute vu les chevaux qui galopent de part et d’autre de leurs installations, et peut-être aussi les filins de traîne, qui se rejoignent aux harnais de montures comme les nervures d’ailes transparentes. Mais lorsqu’ils lèvent la tête et aperçoivent le gigantesque maillage qui s’abat sur eux, il est beaucoup trop tard.        <br />
       Les filets, une fois largués, ne planent plus. Ils tombent comme des pieuvres, s’aplatissent au sol, enserrant les corps des soldats, les moulant et les tirant à terre, les déstabilisant d’un lent mouvement traînant.       <br />
       Les Zwölles hurlent, tempêtent, crient des ordres contradictoires. Certains se relèvent déjà, le dos arrondi, agrippant les cordes dures, enduites d’une résine élastique. Les glaives apparaissent, traversent le filet, des gestes frénétiques cherchent à trancher, en vain.  Même le feu des foyers renversés ne parvient pas à ouvrir des trous dans le réseau serré.        <br />
       Le gros de nos troupes s’avance alors en courant, gourdins levés et entreprennent d’assommer les guerriers englués dans cette fatale toile d’araignée. Il faut faire vite : bientôt des ennemis plus patients vont réussir à briser les filets en cent points. Furieux, ils se regrouperont en carrés et nous opposeront une résistance à chaque minute plus efficace. Il faut en assommer le plus grand nombre possible, et surtout, en marchant sur la trame élastique, les isoler les uns des autres en petits contingents que nos tirapelliers pourront tenir en respect.        <br />
       Vite, nous couperons alors nous-même les cordes avec des pinces spéciales, et nous renverrons les prisonniers à l’arrière, où ils seront dûment ligotés par nos pélerins moins belliqueux.       <br />
              <br />
       Pour protéger l’action, plusieurs commandos circulent entre les “assommeurs”, veillant à empêcher que les  plus vaillants  des ennemis ne reconstituent leurs troupes autour de leurs percées.       <br />
       Je me suis mis à la tête d’une de ces équipes, dont l’utilité va bientôt devenir cruciale.       <br />
              <br />
       Déjà, près des tables reversées, des Zwölles se sont libérés. Trois ou quatre se sont mis à l’abri et tirent sur nos hommes qui tombent, farcis de grenaille, comme des lapins.  D’autres, couverts par les premiers, dégagent des armes des rateliers et les distribuent. Très vite la résistance s’étend, et des groupes, chaque seconde plus étoffés, s’élancent en hurlant contre nos assommeurs, qui doivent changer de tactique et affronter le corps-à-corps.        <br />
       Les mêlées sont violentes, sanglantes. La colère enragée des uns vaut l’indignation vertueuse des autres. En plusieurs endroits, nos soldats doivent laisser fuir des zwölles prisonniers, au risque d’être pris à revers par ceux-là même qu’il tenaient sous la menace des armes.        <br />
       J’ai heureusement prévu cette évolution, et nos hommes, loin de se laisser démoraliser, se regroupent eux-mêmes en pelotons d’assaut. En cas de débordement, les hommes assignés à la surveillance des ennemis détenus devront se lancer dans la bagarre.       <br />
       Je ne parviens pas à estimer le nombre de Zwôlles qui ont été mis hors de combat dans la première phase de la bataille, mais je n’ai pas le sentiment que nous soyons débordés. C’est l’heure du pur combat tactique, qui va rapidement se transformer en une boucherie générale, sans qu’aucune vue d’ensemble ne soit momentanément possible.       <br />
              <br />
       Je suis ramené aux contingences immédiates par un rugissement formidable : l’énorme Zwölle rencontré il y a trois jours dans le jardin me fait face, un javelot à la main. Il le lance d’un geste puissant, et m’aurait sûrement transpercé la gorge si je n’avais trébuché sur un casque.  Souvent la maladresse tue, mais parfois elle sauve...       <br />
       La pointe fend la peau de ma tempe, et déjà, l’homme est au contact. Je n’ai que le temps de me mettre en garde.       <br />
       —Non, hurle, le Zwölle à l’adresse d’un compagnon qui m’a pris en joue, laisse-moi ce petit salopard. je vais lui extraire les tripes moi-même.       <br />
       —A ta guise, Mardorio !             <br />
       Mon adversaire sourit sans cesse en jouant du poignet avec beaucoup de virtuosité, repoussant avec aisance n’importe laquelle de mes bottes.        <br />
       —Je vois que tu as essayé le sable de la fontaine, tu as l’air tout gaillard... ironisai-je. Dommage que cela manque de femmes par ici...       <br />
       —Le petit monsieur fait de l’humour. Il rira encore plus avec la grande bouche que je vais lui offrir, à hauteur du nombril.       <br />
       —Hélas pour toi, l’effet magique ne dure pas plus de dix minutes, tu a dépassé ton temps ! En fait tu es déjà mort, montagne de graisse !       <br />
       —Quelle  ambition pour un si piètre bretteur !       <br />
       Le nommé Mardorio redouble soudain d’énergie et me force à reculer. Je commence à me sentir inquiet, quand, il se prend un pied dans une maille du filet, et vient de lui même se planter le front sur mon épée. J’en profite pour l’aider un peu et le fixe au sol, entendant distinctement le crissement de sa boîte cranienne transpercée,  comme un oursin traversé par une pointe de foënne. Il avait l’air étonné, ses yeux regardant le monde comme un écran mystérieux. Je dois lui mettre le pied sur la joue pour retirer la lame.        <br />
              <br />
       L’homme à la tirapelle, qui vient de recharger, s’aperçoit de l’issue de notre combat et pointe l’arme sur moi, visant soigneusement la tête. Trop soigneusement, peut-être, car il est bonnement asssommé par un jeune homme au bonnet marin.  Le coup et si fort que le gourdin disparaît dans la masse chevelue comme la cuiller d’un oeuf à la coque.       <br />
       —Merci, Compagnon, à charge de revanche!       <br />
              <br />
              <br />
       Mais le destin en décide autrement. Nous attaquons ensemble le réduit des Omen, où il semble que les Zwölles ont organisé une résistance plus efficace qu’ailleurs, et où ils se rendent en masse.         <br />
       Je comprends bientôt à quoi est due cette efficacité .  Debout sur l’autel de l’Equilibre, six mages Omen ont formé un cercle tourné vers l’extérieur. Leurs bras tendus constituent une couronne de longues épines articulées, terminées par les faisceaux de leurs doigts dressés. Chaque doigt est enveloppé d’un halo irisé qui, de temps en temps se décharge en avant,  propulsé le long d’un axe invisible, d’une dizaine de mètres. Tout être humain touché par ces prolongements se fige, les mains à la poitrine, cherchant l’air, puis s’effondre.  Lorsque les efforts de deux ou trois Omen se conjuguent, le visage de la cible se déforme et s’aplatit comme s’il était plaqué contre une vitre. La bouche se tord et s’élargit, le nez s’invertit, les oreilles coulent, formant avec la gorge une même masse ligneuse. Puis tout le corps entre en fusion avec les vêtements et se tasse sur place, comme une bougie fondue.        <br />
       Des dizaines de nos compagnons ont déjà rencontré cette mort horrible et ignominieuse. Reconnaissant un de ses proches dans une victime ainsi lyophilisée, le jeune homme au bonnet marin s’élance en hurlant. il est stoppé net dans son élan, et son cri de rage se change en chuintement mouillé. En une fraction de seconde, il est réduit à l’état d’une masse de cire dégoulinante, lymphe et sang attirés à travers la peau en énormes gouttes sirupeuses, puis son bonnet prend feu, en faisant une étrange lampe grésillante.       <br />
              <br />
       Les Zwölles regroupés autour des prêtres reprennent courage et lancent de petites attaques à l’épée, de plus en plus sûrs d’eux.       <br />
       La situation est préoccupante. Il faut très vite venir à bout des Omen, si nous ne voulons pas que la victoire écrasante se transforme en défaite humiliante.         <br />
       Mais comment ? Les magiciens semblent inattaquables, et leur énergie inépuisable.       <br />
              <br />
       Je distingue alors dans la pénombre la cape d’un Omen de haute taille, plongé dans le plus profond recueillement. Est-ce le chef de la communauté religieuse ?  L’énergie des-uns est-elle seulement l’émanation de la force de leur maître ?        <br />
       Inversement, ce dernier n’a-t-il pas besoin de ses disciples comme “organes” de propagation de sa puissance ?       <br />
       Je m’approche de lui, furtivement, dague en avant. La longue face glabre semble un masque mortuaire, osseux, les lêvres réduites à un fil. Les paupières enfoncées dans de larges orbites, sont bombées sur les globes oculaires invisibles.       <br />
       Il ouvre les yeux et me sourit, comme une momie dont le muscle labial dessêché se rétracterait sur les dents.       <br />
       Terrifié, j’hésite un moment. Il lève alors la main sur moi et je pense être transformé en pierre dans l’instant .        <br />
       Mais sa main poursuit son geste et se tourne vers la fleur vénéneuse des six Omen en action.        <br />
       Et ce qui arrive alors dépasse mon entendement. Le halo émis par les bras des Omen semble refluer vers eux, s’absorber dans leur corps, tandis que la plaque d’asbalte sur laquelle ils se tiennent devient vaguement luminescente. Les prêtres demeurent immobiles, impassibles, noués ensemble comme un haute gerbe sinistre.  Rien ne survient, et pourtant tout est évident : ils sont déjà morts, totalement consumés de l’intérieur.       <br />
       Il suffit d’un souffle de vent pour que le vieil arbre carbonisé qu’ils forment ensemble commence à s’effriter, les branches de leurs doigts réduits en cendres de cigarettes, tombant dans le néant en petit tas volatiles. Puis le tronc lui-même pâlit, devient diaphane, et le  drapé de leurs robes, un instant préservé comme une écorce portée à blanc, s’écaille et se dissout. Tout croule sans un bruit et seule une farine grisâtre marque l’emplacement du groupe.       <br />
              <br />
       Fasciné, je me retourne vers l’Omen à faciès de momie.        <br />
              <br />
       Il a disparu.          <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       La victoire est complète. Mais nous avons encore beaucoup de travail.       <br />
       Nous avons regroupé les Zwölles désarmés en une longue colonne, et nous les avons fait tourner à leur tour sur la piste du carrousel affreux qu’ils nous avaient contraints d’arpenter. Seulement quelques tours, en attendant que leur “prison”soit prête : une sorte d’immense chapiteau confectionné avec trois épaisseurs de filets à siouzes, solidement ancrées sous le sable par de gros rochers.  En l’absence de tout matériau, les malheureux cocotiers ont été coupés pour en constituer les poteaux de soutien.        <br />
       Nous n’espérons pas que les vaincus soient empêchés pour longtemps de se libérer, mais nous croyons que dûment rossés,  découragés, épuisés, les mains liées dans le dos et les chevilles entravées, ils y mettront assez de temps pour nous laisser le temps de partir en toute tranquillité d’esprit.       <br />
       Tandis que Braho, qui a réquisitionné d’autres Transdragons et de grosses galéasses de transport de troupes, procède à l’embarquement sur la plage occidentale, je tente une dernière fois d’accomplir la mission que m’a donnée Lutel Morgin, aux bons soins de sa charmante et jeune épouse, Athiello .       <br />
              <br />
       Je suis assis sur le bord de la vasque de la fontaine de sable, méditant devant son fronton énigmatique. Mais aucune lueur ne vient mettre un terme à ma perplexité. Et j’avoue que le mâchouillement incessant produit par la vieille femme debout derrière moi m’agace passablement.        <br />
       Inlassablement, je répète les syllabes phrysogeoises et leur signification dans ma langue, et je cherche le rapport qu’ils pourraient entretenir avec l’améthyste que je réchauffe dans ma paume.       <br />
              <br />
       Le soleil a soulevé l’océan vers l’est. Elle est née une fois de plus, cette orange énorme qui nous abreuve de son suc lumineux ! Il va falloir que je rejoigne mes compagnons. Il ne ferait pas bon être empoigné par une bande de Zwölles furibonds, qui me réduiraient en miettes, en guise d’apéritif à leur vengeance.       <br />
              <br />
       —Le sable...       <br />
       —Quoi, le sable ?       <br />
       —Vide le.       <br />
       La voix de la vieille femme me semble vraiment très enrouée. Je me retourne. A la place du tas de chiffons gris traversé par une chair de lézard, un grand homme maigre se tient, une expression vaguement goguenarde  répandue sur le parchemin crevassé de sa face.       <br />
       —Mon Dieu, l’Omen...       <br />
       —Oui, Augustin, c’est moi, et tu me connais.       <br />
       —Je... je vous connais ?       <br />
       —Bien sûr, mon ami. Mais il faut toujours que j’y mette du mien pour que tu finisses par me reconnaître. Allez, un petit effort !       <br />
       J’ai l’impression qu’en parlant, son visage s’est légèrement arrondi.       <br />
       —Souviens-toi, le champion du transformisme!  l’as de la métamorphose ! le grand prix des changeforme !       <br />
       Est-ce une illusion, ou les lèvres de papier se sont-elles un peu rembourrées, cachant mieux les dents jaunes ?       <br />
       —Non, je...        <br />
       Une idée me frappe soudain :        <br />
       —Es-tu Fontrelon ?       <br />
       L’homme sourit, deux fossettes apparaissant maintenant nettement aux coins de sa bouche étirée.       <br />
       —Fontrelon... ou Hottor Niktamutti, si tu préfères ?       <br />
       Mon interlocuteur est secoué d’un petit rire intérieur, et ne répond toujours pas, mais les couleurs de ses  pommettes ne sont plus celles d’un mort, loin de là.       <br />
       Le modelé de ses paupières s’adoucit et ses globes oculaires paraissent moins enfoncés dans leurs orbites.        <br />
       —Ou encore... Miguardin, le berger hordihou, qui nous aida si bien, à Lario, contre le terrible Kryalîche !       <br />
       —Je crois que tu n’es pas loin de la vérité, mon jeune ami.       <br />
       Les pommettes s’élargissent, les yeux noirs diminuent de taille  pour acquérir ce pétillement malin que je connaissais bien chez Fontrelon. Pourtant ce nez, de plus en plus fort et busqué, était plutôt celui de Hottor...       <br />
              <br />
       Suivant les phases de mon ébahissement sur mon visage, l’Omen hausse les épaules :       <br />
       —Eh oui, que veux-tu, à force de mélanger les sorts, j’ai fini par oublier à qui ressemblait la personne naturelle, telle que sa mère l’a fait naître.  Ma pauvre mère me le pardonnera, qui était d’ailleurs une magde fort curieuse d’ensorcellements variés !       <br />
       —Mm, je crois que Fontrelon avait le nez moins ... enfin plus...       <br />
       —Ce n’est pas grave. Il me faudrait un miroir. l’essentiel est que tu m’aies reconnu, n’est-ce pas ?       <br />
       —En effet, car sans cela, j’avoue que j’éprouverais une peur bleue. Tes pouvoirs semblent s’être étendus formidablement, depuis le temps. Tu as détruit ces prêtres maléfiques en quelques instants.       <br />
       —Oui, mais tu ne t’imagines pas l’effort intense et prolongé qu’il m’a fallu pour emmagasiner l’énergie suffisante, sans me trahir !        <br />
       —Comment as-tu su que nous allions intervenir ?       <br />
       —Mais je ne le savais pas, Augustin, je ne suis pas devin !  Je cherchais désespérément un moyen de délivrer ces pauvres pélerins, et je n’avais rien trouvé d’autre, pour préparer mon coup, que de m’infiltrer parmi les mages renégats pressentis par Trug pour cette tâche immonde.        <br />
       —Dis-moi, Fontrelon, je constate qu’il difficile de jouir de ta présence davantage que de brefs moments, avant que tu disparaisses dans quelque espace parallèle.       <br />
       Fontrelon rit silencieusement.       <br />
       — Je voudrais donc profiter du privilège de t’avoir à mes côtés pour te demander quelque chose. Pourrais-tu  donc t’abstenir de te dissoudre pour un court laps de temps ?       <br />
       —Demande toujours, jeune homme, je verrai ce que je peux te répondre.       <br />
       —Dans la bataille de Hirpan, lorsque Lucilia a failli être écrasée sous un thrombe, c’est toi, n’est-ce pas qui a fait “fondre” l’énorme bête, n’est-ce pas ?       <br />
       —Je ne dis pas non, dit modestement Fontrelon. J’étais assez content du sort de “fonte des graisses” que je venais d’apprendre d’un vieux maître.       <br />
       —Je le savais, mais tu étais déguisé en jaunet, et tu avais une petite tête blonde, si je me souviens bien .       <br />
       —Exact.       <br />
       —Et lors de la fin de la course de Fahoney, à la Mirande, après l’assassinat de notre vénérable Furh’ion, c’était toi, n’est-ce pas, qui tua le monstrueux  dément Zaharo ?         <br />
       —Euh... et bien oui, je l’avoue. Mais je ne suis pas du tout content de cette affaire.        <br />
       —Comment ? Tu a a réduit en trois minutes ces deux tonnes de muscles en une sorte de souriceau dentu, et tu n’en es pas content? Quel perfectionniste !       <br />
       —Non, vois-tu, dit le Mage rougissant. C’est que... mais, tu ne le répéteras pas ?       <br />
       —A Dieu ne plaise !, me récriai-je, la main sur le coeur.       <br />
       —Eh bien, voila : je lui avais lancé le sort de “gonflement bullaire”... Il aurait dû tripler de volume et exploser, réduit à une fine pellicule de peau tendue.  J’ai dû bafouiller légèrement. J’ai dû dire PSATREMLO au lieu de TSATRELO...       <br />
       —Attention, Fontrelon, regarde ce que tu fais !       <br />
       Un chien jaune de désert, trop gras pour être honnête, et qui nous regarde avec une certaine concupiscence baveuse depuis un moment, s’est mis à courir en glapissant. Mais il ne parvient jamais à atteindre la moitié de la distance déjà parcourue, car sa taille diminue en proportion. A la fin, minuscule acarien quadrupède, il s’efforce de dépasser sa propre taille. Mais trop tard : il mesure déjà moins qu’un grain de sable.       <br />
       —Ce doit être une réincarnation de Zénée d’Elon, (à moins que ce ne soit Zélée d’Enon : mon érudition me fuit, depuis quelque temps) .       <br />
       —Excuse-moi, je suis confus, j’ai toujours des problèmes avec ce sort. Je vais le répéter : TSA...       <br />
       —NOON ! Plus tard !       <br />
       —Tu as raison, soupire le pseudo-Miguardin, piteux.       <br />
       —J’aurais encore mille questions, Fontrelon, mais je n’ai le temps que pour une dernière : la vieille femme qui se trouvait là à ta place, il y a quelques minutes, était-ce toi aussi ?       <br />
       —Non, répond l’Omen interloqué et jetant un regard circulaire autour de lui. De qui veux-tu parler ? Il n’y a personne.       <br />
       —Bon, j’éclairerai ce nouveau mystère une autre fois.         <br />
       —En revanche, Augustin, tu devrais suivre mon conseil et vider le sable de la vasque.       <br />
       —Tu crois que ?...       <br />
       —J’en suis sûr.       <br />
       —Bon, soyons plus précis : penses-tu que l’améthyste que je tiens dans la main trouvera à se loger dans la vasque ?       <br />
       —Je t’ai dit que j’en étais sûr, Augustin.        <br />
       —Si tu sais autant de choses, tu peux me dire alors, ce que je cherche ainsi ?       <br />
       —Bien sûr... un message.       <br />
       —Nous gagnerions du temps si tu me le transmettais directement...       <br />
       —Non, car je n’en connais pas la teneur. Pas plus que Lutel ne la connaît.        <br />
       —Bon, alors, au travail.       <br />
       Je remonte mes manches et creuse dans le sable qui durcit à mesure que je m’y enfonce. De grosses concrétions s’accrochent aux parois et cèdent, finalement, emportant  avec elles des croûtes salées.       <br />
       Le fond poli de la vasque renaît à nouveau et l’orifice d’écoulement apparaît, beaucoup trop grand pour que la pierre précieuse ne s’y perde pas.        <br />
       —Je ne comprends pas.       <br />
       —Moi non plus, saproulette ! s’emporte Fontrelon, les poings sur les hanches. Le vieux Lutel commence-t-il à boboter du pilou ?       <br />
       —Attends.       <br />
       De mes deux doigs en crochets, j’évide le siphon autant que je le peux. Une dépression vaguement ovale apparaît alors dans la paroi du puisard.       <br />
       Je gratte la croûte : la forme, s’arrondit, se précise. J’y glisse alors l’améthyste avec précaution, pour qu’elle ne tombe pas dans l’évacuation. Je tente d’enfoncer la pierre avec le pouce et quelque chose cède.        <br />
       —Ah, voila !       <br />
       Hélas, la pierre est rejetée par un ressort et disparaît dans le tuyau de bronze.       <br />
       —Sacripoile ! m’écriai-je, la petite futée s’est sauvée dans le profondeurs. Adieu énigme, adieu trésor, lupifers, traquarts, et glône de canémo !       <br />
       —Chhht ! Regarde donc le fronton.       <br />
       Je relève la tête et ne vois rien que le poème habituel.       <br />
       —Qu’y-a-t-il à voir ?       <br />
       —Mais regarde-donc, Ultramondain sans foi !       <br />
       Je scrute attentivement la pierre, toujours aussi désespérément aveugle. Rien, sinon que la paroi sculptée est peut-être un peu plus  fendillée que je ne l’aurais cru.       <br />
       Fendillée ? lézardée, oui ! et même fissurée.       <br />
       Des morceaux de poème tombent, comme des pièces de puzzle, dans la vasque maintenant vide.       <br />
       D’autres suivent, dégageant une plaque plus sombre, encore en partie masquée par ce qui apparaît maintenant comme un crépi imitant le marbre à la perfection.       <br />
       Fontrelon-Hottor se précipite et arrache le revêtement avec ses ongles. Il en abat des pans entiers, et enfin l’inscription camouflée est complètement libérée.       <br />
       Les caractères, gravés profondément dans un matériau difficile à identifier, sont ceux de la même langue que le texte détruit. L’Omen m’en traduit chaque ligne :       <br />
              <br />
       «Jetée au vent la myriade (ou le nombre infini)       <br />
       effleure insensible la peau,       <br />
       Plongé au fond (dans l’abysse)       <br />
       le poids  des temps       <br />
       change le monde.       <br />
       Homme qui vois...(qui dépasse les apparences)       <br />
       prends garde à la cinquième pierre.       <br />
       Son berger        <br />
       sous le Salcyle rieur       <br />
       regarde l’eau        <br />
       passer.»       <br />
              <br />
       —Eh bien, ce n’est pas plus clair ! admet Fontrelon.        <br />
       —Il y a peut-être une  allusion au rôle du Pas de Dysme. La myriade qui ne fait rien à la peau mais change le monde au fond, c’est peut-être le sable, qui, coulant de l’atoll, va modifier les courants. Mais ensuite, je ne comprends rien. Cela t’inspire-t-il quelque chose ?        <br />
       Fontrelon fait la moue et secoue la tête.        <br />
              <br />
       Sur mon petit carnet, je note scrupuleusement le texte dans les deux langues. L’avenir nous éclairera peut-être rétrospectivement.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous revenons par la grève vers le port occidental où  Braho se prépare au départ. Il court vers moi accompagné de deux hommes pieds nus, sales, dépenaillés et barbus.       <br />
       —Une bonne nouvelle, Blanc-Bec ! Tu reconnais ces deux gars ?       <br />
       Les yeux bleus de l’un et la taille de l’autre ne trompent pas : Hrulich et Bubert !       <br />
       —D’où sortez-vous, aussi élégants ?       <br />
       —Ils ont déserté l’armée Zwölle, révoltés par les consignes de Trug.        <br />
       —Oui, dit Hrulich, nous avons repris notre Prince n°II, et nous sommes allés nous cacher dans des bancs de coraux, à quelques encâblures de Dysme. La nuit, nous revenions pour boire et manger, tant que des copains, qui nous avaient pris en pitié, ont pu le faire. Par la suite, ils ont aussi eu des ennuis, et nous sommes devenus sauvages. Nous sommes désormais de grands pêcheurs de lupifers, et la collecte des glossules par dix mètres de fond n’a plus de secret pour moi.       <br />
       —Formidable ! Je suppose que vous repartez avec nous  ?       <br />
       —Bien sûr, Augustin. Mais il y a un rêve que j’aimerais vraiment réaliser.       <br />
       —Dis, Camarade !       <br />
       —Assister à la défaite de Sapharx sur Sanabille. Ce détestable personnage y connaîtra certainement sa fin, et je trouverais délicieux d’être aux premières loges du spectacle.       <br />
       —Moi aussi, assure Bubert, roulant de gros yeux, mais je préfèrerais que Mortone Trug y crève en même temps...       <br />
       —Alors, en avant, mes amis, déclarai-je, enthousiaste, prenons votre Prince n°II, et droit sur Sanabille !       <br />
       —Tu es fou, s'insurge Braho, tu ne peux pas aller te jeter ainsi en pleine gueule du loup !       <br />
       —Personnellement, j’estime que j’ai assez contribué à la gloire de Homer Benjou, et mon but est désormais l’ile de Malamè où je veux retrouver et tuer Nardor Botulis, mon ennemi personnel. Mais je ne me dérouterai pas beaucoup en passant par Sanabille, qui est à peu près sur la route.       <br />
       —En revenant à Sanabille, fredonne Bubert, j’apportais des perles aux filles...       <br />
       J’ai déjà entendu chanter ce refrain léger.       <br />
       —Bon, dans ce cas, dit Braho, nos chemins se séparent encore, Augustin. Viens-ici que je t’embrasse, Blanc-Bec.       <br />
       —Ne m’étouffe pas, vieux Crabe, et bonne chance. Tu en auras besoin, car tu as charge d’âmes.       <br />
       —Ne m’en parle pas, deux cent cinquante enfants sur trente bateaux...       <br />
       —Dépèche-toi, il fait grand beau temps.       <br />
              <br />
              <br />
       Un peu plus tard, la grêve est désertée, et les voiles de la flotte de Nohé s’amenuisent dans le lointain.       <br />
       Notre Transdragon est prêt. Ses fanions rouges et noirs de corsaire claquent fièrement au vent.        <br />
       Je serre la main de Fontrelon, qui paraît méditer sur la dune, les pieds légèrement au dessus du sol (à moins qu’il ne s’agisse d’une hallucination).       <br />
       —Adieu, Augustin, je ne sais pas si nous nous reverrons.       <br />
       —Adieu, Prince du Changement !       <br />
       —Ah, un dernier mot... A ma connaissance,        <br />
       de salcyle rieur, il n’y en a que sur Malamè.       <br />
       —Je suppose que c’est un arbre ?       <br />
       —En effet.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °             °       <br />
              <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       7. Savroun le Long       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La réputation de Sanabille, la première des petites îles de l’Est,  était fort ambiguë.        <br />
       Tout ce qu’on disait d’elle comportait un revers, toute légende rapportée à son propos semblait  donner lieu à son contraire. On prétendait, par exemple, que ses habitants étaient de paisibles et joyeux lurons, aimant plus que tout la danse et la musique. Mais la puissante secte des Babourgeois, dirigée par Maître Tirch, agissait partout sur l’archipel pour censurer les chansons populaires et interdire les danses “obscènes”.        <br />
       Le pays, pensait-on généralement, vivait dans la succession des fêtes et des agapes, et pourtant une seule fête comptait vraiment, dont les réjouissances se mélaient de tristesse et de peur : celle des Morts, au cours de laquelle avait lieu le grand concours de la danse au Tandoran (une sorte de tambour léger agité et frappé par le danseur au dessus de sa tête). Si, pour certains, Sanabille évoquait immanquablement “les perles qu’on apporte aux filles”, pour les cérémonies collectives des fiançailles, pour d’autres c’était seulement... l’île-tombeau de l’archipel.       <br />
       Tout le monde admettait en public que le potentat officiel, le Phiagde Obaro Trodon, était un personnage sympathique, jovial, fort amical envers les étrangers (pour tout dire : “bon vivant”), mais on savait bien que le maître officieux de Sanabille était Savroun le long, présumé “roi des morts”. Ce dernier était l’objet de rumeurs sinistres, et son pouvoir —immense— n’était évoqué qu’avec circonspection.       <br />
              <br />
       Au cours de mon séjour à Guama, plusieurs personnes m’avaient parlé de Savroun le long. Mais le portrait que je pouvais en esquisser en consultant les notes prises au hasard de mon périple, demeurait vague. Le triste signour de Sanabille “et de tout le pays de la mort" était considéré par les uns comme un demi-dieu immortel, et par les autres comme un homme très âgé, peut-être mythridatisé contre le vieillissement lors d’une thrombification ratée (ou trop réussie).       <br />
       Savroun serait venu s’installer à Sanabille il y a plus d’un demi-siècle (certains parlaient du minusat presque mythique de Philon Poutiargues), appelé par le Phiagde de l’époque pour procéder à l’aménagement d’un grand cimetière souterrain. La situation était en effet devenue intenable : les pélerins venaient déposer un peu partout des urnes funéraires. Pire, ils creusaient des tombes au beau milieu de l’unique plaine fertile de la petite île.        <br />
       Savroun, (un ancien contremaître des mines d’asbalte, d’après des traditions incontrôlées) aurait été embauché pour dégager sur la rive nord de Sanabille de très anciennes excavations. A l’issue d’un travail acharné de plusieurs années, il y aurait déplacé des dizaines de milliers d’ossuaires et d’urnes, et installé de nombreux caveaux. Il s’était ensuite porté volontaire pour garder la nécropole, proposition à laquelle le Phiagde avait été trop heureux d’agréer.       <br />
       Enfin, Savroun était devenu le maître de vastes espaces souterrains non recensés. Sombre et taciturne, il ne communiquait avec presque personne sur l’île, et, parmi mes connaissances, seule Sariella Trodon, l’une des treize filles de l’actuel Phiagde, avait rencontré le Signour des Morts, étant petite. Encore ne se souvenait-elle que d’un lieu obscur et malodorant, d’où une voix sinistre avait émergé, infiniment lasse, pour présenter ses félicitations et ses voeux de réussite au jeune patricien du Bourg, alors nouvellement élu.       <br />
       Personne, a fortori, ne connaissait l’histoire de Savroun avant qu’il n’eût choisi Sanabille pour sa résidence permanente. Parmi les récits invérifiables, on tenait pour véridique celui selon lequel il aurait été l’époux secret de Cathéa, qui précéda Lucilia dans la fonction de sorteresse, avant qu’elle ne meure, dans des circonstances tragiques. Il en aurait eu un fils.       <br />
       Au moins, une information s’était-elle révélée exacte : Savroun ne s’occupait pas uniquement d’entretenir les jardins du dernier repos des Guamaais les plus dévôts. Il faisait surtout office de “trieur de thrombes”, et, s’il enterrait en grande pompe les pauvres surhommes qui n’avaient pas survécu aux avanies de leur terrible existence, ni aux traitements mystérieux administrés pour les sauver, il gardait auprès de lui un grand nombre de thrombes “éveillés”, qui l’assistaient dans les tâches matérielles aussi bien que dans la liturgie des Morts.        <br />
       Savroun s’était montré capable, quand l’occasion s’en était présentée, de ranger ses compagnons thrombes en ordre de bataille, de faire sortir les morts-vivants des anciennes carrières où ils dormaient, pour les opposer victorieusement aux bandes les mieux armées. L’expérience en fut douloureusement vécue par les imprudents qui attaquèrent l’archipel sous le minusat de Phingel Magdaz, en 1857. La défaite sanglante que les ancêtres des Zwölles avait alors subie ne fut sans doute pas pour rien dans le soin qu’apportèrent Magido Trug, puis son fils Mortone, à former eux-mêmes des troupes thrombes. Ils songeaient sans doute que ce serait le seul moyen de venir à bout du chef suprême de la confrérie des Chuchotoirs (ainsi qu’on nommait les croque-mort sur Guama), qui semblait tenir le sort du petit monde entre ses mains.        <br />
              <br />
       Le personnage était effrayant, mais fascinant. Il détenait bien des clefs de cet univers, et en particulier celles de la vaste ronde des thrombes, dont je ne parvenais pas à comprendre vraiment la logique d’ensemble : comment  était-elle alimentée ? Par quels sortilèges des êtres humains pouvaient-ils être ainsi abaissés, en masse, au rang d’animaux ?  J’avais moi-même subi une tentative d’hypnose poussée, lors d’une aventure qui aurait pu tourner très mal . Mais le procédé précis ne m’avait pas été expliqué. Surtout : que devenaient les êtres qui avaient été libérés de ce sort affreux ?  Il devait certainement en exister beaucoup, car sans cela, la population des îles étant limitée, chaque Guamaais aurait irrémédiablement fini par devenir zombie !        <br />
       Certes, sur Guama, il n’existait pas d’asiles, ni de prisons (sauf quelques geôles politiques dans les chateaux des princes), et il était facile de supposer que toute personne s’étant engagée dans la déviance, courait le risque d’être livrée aux marchands d’hommes qui sillonnaient l’archipel, puis transportée jusqu’à Périache, où les moines Omen s’adonnaient sur eux à des pratiques magiques avant de les faire descendre dans le monde du Dessous.        <br />
       Je ne connaissais qu’un aspect superficiel du processus : déjà transformés par des rituels déshumanisants (que je n’avais jamais pu percer à jour), les malheureux devaient enfin subir les radiations émises par la grande pierre nommée Cladague d’oeuf, dont les Magdes avaient la maîtrise sur Hirpan. Ensuite, les thrombes étaient, contre toute attente, “lâchés” par le labyrinthe des sous-sols, peut-être pour y subir une sélection naturelle, les plus endurants étant seuls récupérés comme main-d’oeuvre. Certains retournaient à Draco pour y subir un entraînement militaire secret, dont je n’avais rien pu savoir, malgré ma liberté d’action à l’époque où j’étais membre du conseil privé de Mortone Trug.  Une grande partie allait former la main d’oeuvre des mines, et enfin, une forte minorité, composée de fuyards ou d’esprits mal stabilisés, finissait par parvenir (via les marais et les souterrains) sur la côte nord de La Majeure, où beaucoup mouraient de faim, après de longs mois de disette, ou périssaient noyés en se lançant à la mer.        <br />
       Certains étaient sauvés par le réseau de Huimror, le Vieux de l’ilôt des danseurs, qui connaissait l’art de les déconditionner en partie. Ils demeuraient muets et se changeaient en “Enfants de l’eau”, vivant de leur pêche et de leurs jeux de feuilles à voile.        <br />
       Les Morts et les survivants qui n’avaient pas la chance de rencontrer le philantrope étaient embarqués pêle-mêle sur les barges des Chuchoteurs, qui rasaient La Majeure en permanence, et ils étaient conduits à Sanabille, chez Savroun le long.         <br />
       Le “roi des morts” nourrissait les Vivants, et, sans aucun traitement particulier semble-t-il, les thrombes rescapés connaissaient une rémission de leur état.         <br />
       Alors la fête des Morts avait lieu, sur la plaine d’herbes jouxtant les anciennes carrière. Les plus belles des nobias (danses) effectuées à cette occasion par les jeune gens et les jeune filles des meilleures familles, semblaient avoir sur eux des effets bénéfiques... ou tragiques. Certains revenaient à l’humanité, recouvrant une partie de la mémoire de leur ancienne vie, tandis que d’autres entraient dans de terribles convulsions et connaissaient cette fois une mort réelle. Caché derrière des rochers, Savroun faisait avancer progressivement les thrombes : les “Renaissants” retournaient d’eux-mêmes chez les Vivants. Ils étaient embrassés, honorés, et l’on aidait leurs “premiers pas”, avant de les baigner dans l’eau lustrale d’une grande piscine. Les autres, tombés sur place, étaient placés sur des civières et emportés dans les profondeurs du “Val des Assagis” par les Thrombes de service.  Là, une ultime cérémonie avait lieu, au cours de laquelle on disait que Savroun pleurait et gémissait, inconsolable, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits.       <br />
       Chaque famille de Sanabille adoptait un ou deux “hommes nouveaux”, dont le comportement était proche de celui d’enfants de six ans, et les traitait comme leurs propres rejetons. Au bout d’une année au plus, ils devaient s’installer à leur compte ou émigrer sur d’autres îles.        <br />
       Une bonne part de la population de l’île était ainsi constituée d’anciens thrombes revenus à la vie normale, et pratiquant l’une des activités traditionnelles, telle la verrerie d’objets incassables, dont les fours et les souffleries étaient situés non loin d’un gisement de pur silice. Les tissages des longues chasubles de blin étaient aussi renommées, sans parler de la production des instruments de musique, et notamment des tandorans servant la danse.       <br />
       On parlait moins fièrement de la fabrique de tirapelles à grenaille, l’une des meilleures technologies de l’archipel, et moins encore de la production de petites séries de lance-liècles, ces armes projettant un ver perforateur de chair, réduisant un être humain en bouillie sanglante en quelques heures. Une question, d’ailleurs, se posait  : où trouvait-on les liècles pour charger les lance-liècles, alors que cette monstrueuse espèce était censée avoir disparu de son seul foyer, la colline d’Ollange, au dessus du Bourg, scrupuleusement incendié par le Villacope Constantinos Praximard, près de cent ans auparavant ? Encore une des étrangetés de Sanabille !       <br />
       Nous n’allions pas tarder à apprendre qu’il en existait d’autres.       <br />
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       —Terre ! cria Bubert.       <br />
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       Le Prince n° II était en vue de Sanabille.        <br />
       Depuis la route des traversiers venant de Dysme,  l’île ressemblait à une grosse molaire de cheval usée, ou à un iceberg aux couches successives plus ou moins noircies.        <br />
       En approchant, Hrulich s’attendait à la voir entourée d’une nuée de navires zwölles, mais aucun ne pointait son nez sur la rive sud, où se trouvait pourtant le seul port et la seule ville : le Bourg. C’était étrange. Comment une flotte aussi impressionnante avait-elle pu se volatiliser sans laisser de traces ?       <br />
       —Deux solutions, dis-je : ou bien Sapharx n’a pas encore quitté les côtes de La Majeure, ou bien il a concentré sa flotte de débarquement sur la rive nord, au contact direct avec les domaines de Savroun le Long, et nous ne la voyons pas d’ici.       <br />
              <br />
       —Ta seconde hypothèse est sans doute la meilleure, me répondit Hrulich. Tel que je connais Sapharx, il aura tout misé sur l’effet de surprise.  Je sais par ailleurs pour en avoir discuté il y a longtemps avec un capitaine de galion, que l’on préparait d’immenses échelles-gigognes pour grimper aux falaises de Sanabille .        <br />
       —Mais, fis-je en observant l’île qui se rapprochait, il est tout de même curieux que le Bourg ne connaisse aucune agitation.       <br />
       —Ne peut-on supposer que les habitants ont été enrôlés  par Savroun, et qu’ils sont tous massés sur les crêtes Nord, en train de déverser des rochers sur la tête des agresseurs ?       <br />
       —C’est possible, mais j’en doute, car, d’après ce que j’ai appris de Sanabille, la population se souciait peu du “roi des morts”, et réciproquement, sauf pour les cérémonies. Ce sont deux mondes qui cohabitent sur le même nid, mais qui ne se mélangent pas.         <br />
       —Il ne faut pas oublier, dit Bubert, que nous arrivons le jour de la fête des Morts.       <br />
       —Oh, Safoinvert ! Mais tu as raison, Bubert, j’allais oublier.  C’est évident : tout le monde est monté auprès des carrières des morts pour les rituels. Et c’est précisément le moment qu’a choisi Sapharx pour attaquer !  Ses Thrombes sont en train de grimper aux échelles et de s’installer dans des replis de roches. Ils attendront d’être au complet et au milieu de la cérémonie, quand les Morts-Vivants de Savroun sont le plus fragiles, ils fondront sur eux.        <br />
       —Pense-tu que nous devrions doubler le cap.... le cap Cul (drôle de nom) pour surprendre l’action ?       <br />
       —Non, Hrulich, c’est trop risqué ! Un Transdragon non recensé arrivant à l’improviste : nous serions immédiatement arraisonnés.       <br />
       —Bon, que faisons-nous ?       <br />
       —Le mieux est de viser le Bourg et d’y mettre le bateau à couvert. Ensuite, peut-être pouvons-nous tenter de prévenir Savroun ou les participants à la cérémonie de ce qui les menace...       <br />
               <br />
       Le seul accostage possible était une  anse étroite entre  deux longues aiguilles blanches de la rive Sud. Une fois le bateau tiré au sec, on découvrait une faille presque verticale où l’on avait ménagé des échelons creusés dans la paroi, et une rampe creuse où roulaient lentement les deux roues de bois d’un archaïque monte-charge halé par un énorme câble de chanvre.        <br />
       On parvenait alors au sommet, et l’on pénétrait directement par la poterne Sud dans le petit bourg fortifié de Sanabille, surmonté de son drôle de campanile bicorne aux deux cloches de cuivre vert.        <br />
              <br />
       Les vieux fortins de brique, qui, naguère avaient servi de logements à Chrisdouiche et Anniatelle Praximard, les villacopes incestueux en fuite, abritaient la ville comme deux paumes creusées. Nous les traversâmes sans problèmes, les gardiens ayant déserté la porte pour grimper sur une tourelle de surveillance d’où ils semblaient observer le nord avec une grande excitation. Sapharx avait-il déjà débarqué ?       <br />
       —Non, dit Bubert, dont l’oreille fine semblait accoutumée aux accents rauques du dialecte sanabillois, ils ont l’air de suivre la cérémonie, c’est tout.       <br />
       Quand nous parvînmes  à la taverne de la place du Centre, une grosse dame en sortait et se retourna pour fermer la porte à clef.       <br />
       —Que se passe-t-il, bonne Dame, ne pouvons-nous  pas humecter nos gosiers de marins assoiffés ?       <br />
       —Oh, Signours, je suis désolée. J’ai fermé le plus tard possible, mais je dois monter aux Plaines, ma nièce  va danser la nobia dans une petite heure. Vous comprendrez que je ne puisse la manquer. Tout le monde est déjà là-haut !       <br />
       —Bien sûr, gente Dame. Nous allons aussi, dans peu de temps, monter aux Plaines, dis-je.        <br />
       —Soyez les bienvenus ! Vous prenez la rue Moudrelay et à gauche, l’avenue Trodon, jusqu’au bout. Ensuite, le chemin est facile à trouver : c’est le seul qui se dirige droit au nord en sortant du quartier de la Fabrique. Mais je me dépèche ! ajouta-t-elle en retroussant ses longues jupes sur ses mollets. Tout comme Sariella, elle portait les cheveux tombant en dizaines de tresses sur les épaules.       <br />
       Nous la perdîmes de vue un moment, mais notre longue foulée de gens entraînés eût tôt fait de rattraper ses petits pas pressés sur le sentier montagnard.        <br />
       —Ah, ces Signours ont-ils eu l’occasion d’étancher leur soif ? dit la plantureuse personne, un peu essouflée.       <br />
       —Hélas non, mais ce n’est que partie remise ! plaisanta Bubert.       <br />
       —Nous trouverons un peu plus haut un point d’eau pour les méyots. Une source est aménagée pour les hommes, en amont. L’eau en est très désaltérante.        <br />
       Nous nous arrêtames au lieu indiqué, et, ayant laissé la femme boire, nous fîmes circuler entre nous la timbale grossière qui flottait dans le trou de pierre emplie d’eau pure.       <br />
              <br />
       Dame Jonka ¬—c’était son nom— fort diserte et peu intimidée par trois hommes hirsutes, se plût finalement à cheminer en notre compagnie, ce qui était prétexte à ralentir tous les deux pas, afin de commenter pour nous le paysage.       <br />
       Vers le nord, où nous nous dirigions, plongeait d’abord un plan semé de céréales et creusé de vallons secrets. Il se relevait plus loin pour rejoindre l’arête nord de la “molaire” : les Plaines Tranquilles, demeure mortuaire de Savroun.        <br />
       Vers l’Est, une sorte de mur naturel coupait l’île en deux.       <br />
       —Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ? demandai-je.       <br />
       —Mais, le royaume de Lagma ! répondit la femme, s’étonnant de mon ignorance.        <br />
       —Un royaume ? s’écria Hrulich, je croyais que le seul Signour de l’île était Savroun.       <br />
       —Oh, Savroun règne seulement sur les Plaines Tranquilles, et sur les carrières, ce qu’on appelle la vallée des Assagis, dit Jonka. Le responsable de l’île est mon ami le Phiagde Obaro. Mais  il est vrai que Lagma n’est pas un royaume réel. C’est plutôt un lieu sacré... Voulez-vous le voir ?       <br />
              <br />
       —Nous ne voudrions surtout pas vous retarder, Dame Jonka...       <br />
       —Nous ne nous retarderons pas :  le chemin de la crête est plus court que celui des plaines, qui se perd dans les herbes hautes. D’en haut, vous pourrez voir Lagma. C’est très beau.       <br />
       ¬—Eh bien d’accord, va pour le chemin de crête.       <br />
       Nous montions de terrasse en terrasse. Le chemin serpentait maintenant sur une rampe d’éboulements, approchant des formations de lave, jusqu’à un promontoire de basaltes torturés, tel une souche géante coupée net.       <br />
       De là, le panorama oriental de l’île se découvrait :  une cuvette émeraude dans l’écrin de ses murailles abruptes. C’était le royaume de Lagma.       <br />
       Nous nous arrêtâmes quelques instants sur le  minuscule belvédère qui suplombait le cirque.       <br />
       —Est-ce habité ?       <br />
       — Oui, dit Dame Jonka, par un fermier taciturne qui entretient la rizière et le vergers. Vous voyez la tache claire au centre de la plaine circulaire ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —C’est le palais de roche. Il a été fermé depuis si longtemps que personne ne sait ce qu’il est advenu de ses merveilles, au delà des portes de bronze scellées par les accrétions calcaires et presqu’enfouies sous les lianes peuplées d’oiseaux bavards. De même, invisibles au coeur de bois touffus, les maisons des quatre reines sont devenues légendaires, fantômes plutôt que ruines. Leur rencontre est si improbable que jamais les chasseurs occasionnels qui cherchent la bête touchée par leurs flèches, n’entrevoient les silhouettes élégantes de leurs toitures multiples. Vous n’êtes pas des chasseurs, au moins ?       <br />
       —Non, par le Grand Equilibre ! me récriai-je.       <br />
       —Ah bon. Ce qui est le plus étrange, ajouta Jonka, c’est que le petit temple construit par le roi Lagma sur une terrasse du cirque de basalte, au nord du palais, est régulièrement entretenu. Ses girouettes de bois sont repeintes, on ne sait trop par qui. Le fermier, interrogé, répond toujours, par signes, qu’il ignore tout d’une magie qui lui semble, par ailleurs, naturelle.       <br />
       —Vit-il seul, dans ce vaste parc ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Personne n’a jamais revendiqué d’y habiter ?       <br />
       —Oh, non, cela ne viendrait à l’idée de personne.  C’est notre royaume des Chuchots.       <br />
       — Des Chuchots ?       <br />
       —Je vais essayer de vous expliquer, mais je ne sais pas si vous saisirez. Ou plutôt, se ravisa-t-elle, je vais vous raconter une histoire.  Voila : si l’on accepte de prendre un bol de chiroine avec le fermier, qui se nomme Lagmorion, il se peut, en une saison où il n’y a pas trop de tâches urgentes à exécuter avant le coucher du soleil, qu’il se détende, et, de bonne humeur, vous fasse le récit suivant.        <br />
       Jadis, ayant vieilli, le grand roi Lagoma manda la Fée des Soirs. Ils sortirent sur la terrasse du pavillon d’or, et s’assirent sur les bancs de marbre. Le roi exprima son dernier voeu (les deux premiers font l’objet d’un autre récit) :        <br />
       —Peux-tu, puissante Dame, me conter une histoire si belle, si captivante, que je ne sente plus le temps s’écouler sur mes vieux membres ?       <br />
       —Certainement, grand Roi, dit la fée, et elle commença le plus étrange récit qu’il fut jamais donné au monarque d’écouter. Il fut si intéressé aux détails qu’il demeura pour l’entendre, oubliant les heures qui tournaient à l’horloge du Beffroi. Des jours, des mois, des années passèrent sans que Lagoma se rendit compte de quoi que ce fût. A peine se caressait-il de temps en temps la barbe, sans même s’apercevoir qu’elle poussait, tout comme ses cheveux blancs, si longs, si longs qu’ils se plantèrent dans le sol au bas de la terrasse. Des surgeons, semblables à des lianes, en éclorent, poussant autour d’eux comme des bosquets, puis des forêts. En dix ans de temps, tout le royaume se couvrit d’un manteau de plantes géantes à la longue feuillure d’argent. Les voyageurs émerveillés appelèrent ce pays la terre chevelue, et l’on se mit à raconter toutes sortes de légendes sur ces parages où ne pouvaient plus pénétrer que les écureuils et les oiseaux. Parfois, en écoutant le vent qui le traversait de part en part, on entendait des voix, comme les bribes d’une douce conversation entre un vieil homme et une jeune femme.        <br />
       Dame Jonka soupira.       <br />
       —Mais cette histoire, je le suppose, se passe dans un temps révolu, dit Hrulich. Rien ne vous empêche aujourd’hui d’occuper les lieux et de le faire fructifier.       <br />
       —Vous êtes fou ! s’indigna Jonka. Et si nous allions arrêter la conversation du roi et de la fée ?       <br />
       —Eh, bien, répartit Bubert, ils se rendraient compte que le temps a passé, voila tout .       <br />
       —Non, reprit Jonka, ils seraient brusquement projetés dans notre temps à nous, mais le leur serait aboli. Ils seraient perdus.       <br />
       Elle se remit en marche d’un air décidé.       <br />
       —Vous n’êtes pas fâchée, au moins ? s’inquiéta Hrulich.       <br />
       —Non, mais il faut avancer, maintenant, nous allons être en retard. Heureusement, cela ne monte plus...        <br />
              <br />
              <br />
       Nous nous engageâmes dans les herbes allongées par le vent, et nous parvînmes enfin au pied des carrières, dont les ouvertures aux piliers faits de cubes irréguliers posés les uns sur les autres, découvraient d’infinis décrochements, de plus en plus obscurs.       <br />
       Sur un amphithéatre d’herbe dont la scène formait l’entrée d’une  carrière, une foule bigarrée était assise, silencieuse regardant une flamme vive tournoyer, tantôt raccourcie, tantôt haussée vers le ciel, au rythme d’un léger tambour.       <br />
       Je n’eus pas besoin de m’approcher davantage pour reconnaître le style inimitable d’Ennelle Trodon, merveilleuse danseuse au tandoran.       <br />
       L’angoisse m’étreignit  :  comment  interrompre une si extraordinaire manifestation ? Et comment ne pas l’interrompre, connaissant le danger imminent ? Je regardais avec inquiétude les roseaux qui couronnaient le profil des carrières, et cachaient, à moins d’un kilomètre, les roches dont l’autre face plongeait vers la mer (comme plusieurs formations analogues sur Guama). Peut-être les thrombes de Sapharx y étaient-ils déjà tapis, à quelques mètres seulement au dessus de leurs frères émancipés par Savroun.       <br />
              <br />
       Je scrutai  la porte de calcaire, sombre carie creusée dans la dent émoussée du pourtour de l’île, et crus distinguer des formes noires, bien plus maigres que les silhouettes rembourrées des thrombes cuirassés. Etaient-ce les soldats du Roi des Morts ?  Et Savroun lui-même, où se trouvait-il ? Sans doute tout près, à l’abri de la lumière, derrière un pilier ...          <br />
              <br />
       Je laissai mes compagnons en position de guetteurs,  et je me faufilai sur les gradins de pelouse, descendant vers le premier rang des spectateurs hypnotisés par Ennelle.  Une dizaine de filles plus blondes les unes que les autres étaient assises en position du lotus sur le sol de l’arène : étaient-ce ses soeurs ?        <br />
       J’avisai trois personnages plus imposants, aux chasubles brodées. L’un était sans doute le Phiagde Obaro Trodon, à en juger par son air béat : s’il ne s’agissait pas de fierté paternelle, c’est que je ne savais plus lire les sentiment les plus évidents ! Le second, aux cheveux longs ramassés en un gros chignon, était vêtu de gris, rehaussé de bandes argentées. Ses traits transpiraient la tartufferie insolente : c’était sans doute le fameux Maître Tirch, chef de la secte des Babourgeois censeurs. Que faisait-il là ? Peut-être vérifiait-il que la danse ne comportait pas de gestes incitant  la jeunesse à la débauche ?  Triste crétin pervers, pensai-je, mais qui devait parfois servir de caution utile.        <br />
       Dame Jonka s’était assise derrière les officiels, essayant de se faire toute menue, mais n’en occupant pas moins deux places à elle seule.       <br />
       Je me glissai à ses côtés, mais elle ne tourna pas la tête, fascinée comme toute l’assemblée, des larmes coulant sur ses bonnes joues rouges.       <br />
       La danse cessa. Ennelle, immobile, un genou en terre, laissait s’envoler les Ennelles multiples qu’elle avait évoquées. Toute l’assistance se leva et un tonnerre d’applaudissements retentit, résonnant sur les parois de pierre. Les filles du premier rang applaudirent plus longtemps que tout le monde et, quand le sience s’installa enfin, une sorte de pleur assourdi se fit entendre, montant de l’obscurité.       <br />
       —Est-ce Savroun ?       <br />
       —Oui, dit Dame Jonka entre deux sanglots. Il apprécie l’art de la petite...  Divin, n’est-ce pas ?       <br />
       —Merveilleux, acquiescai-je convaincu, mais...       <br />
       Il était inutile de tourmenter la chère femme.        <br />
       Je me penchai et touchai le coude du Phiagde.       <br />
       —Signour ?       <br />
       L’homme ouvrait les bras pour y accueillir sa fille, et ne sentait rien. Il ne voulait rien savoir d’autre que la joie du triomphe.       <br />
       La lippe maussade, Maître Tirch était en grande conversation avec trois personnages drapés de gris. Visiblement, ils cherchaient des objections, mais n’en trouvaient pas.        <br />
       Tirch monta debout sur son gradin et ouvrit la bouche, mais un berger  bossu (du nom de Benulle me dit-on), qui souvent disait tout haut ce que les Sanabillois pensaient tout bas se dressa sur ses ergots, du fond de l’amphithéâtre :       <br />
       —Tirch, pour une fois, tu ne vas pas nous escargafier avec tes embrouillaminis !  Tu sais bien qu’Ennelle mérite la grande Noisette d’honneur. Alors, fais-nous une faveur : tais-toi !       <br />
       Des hourras irrésistibles accueillirent ces propos et le Babourgeois dut finalement se rasseoir.        <br />
       Les arbitres, qui chuchotaient depuis un moment, se levèrent et, solennellement, annoncèrent le résultat :        <br />
       —Pour sa Nobia exceptionnellement belle, Ennelle Trodon est déclarée détentrice de la grande Noisette d’honneur. Le duo de Til et Piole, les tenanciers de l’Auberge de Doucepêche, reçoit le prix de la Fraise d’argent, pour leur danse très vive, piquetée de quelques erreurs dans les retours au sol. Quant à Sophonet, le vernisseur de tandorans, il a le prix de consolation qui est cette année...  Ah, on me dit que c’est un lance-liècle de collection, très ancien, paraît-il.        <br />
       —Oui, dit le Phiagde, tenant fièrement sa fille par la main, c’est une vieille chose que nous avions au dessus du buffet, depuis quarante ans, mais avec l’actualité turbulente, il n’est pas très diplomatique d’arborer un tel objet.        <br />
       Il rit et la foule également. La procession de ses filles poussa des youyous de joie.       <br />
       —Mais il sera très bien chez Sophonet, pour effrayer se apprentis paresseux.       <br />
       Les applaudissements reprirent, mais le Phiagde imposa le silence :       <br />
       —Et maintenant, que notre peuple participe à la traditionnelle descente au Val des Assagis ! Que les volontaires s’avancent et se préparent à entrer dans la nécropole, pour y accueillir les nouveaux Vivants, et pour aider à mettre les Vrais Morts sur les brancards.        <br />
       Je n’hésitai pas et avançai d’un pas, tout comme une centaine de jeunes gens et de jeunes filles. Le Babourgeois, se prenant sans doute pour une sorte de prêtre, ordonnateur de la pompe, présida aux appariements pour former une colonne par deux. Une jeune blonde un peu benête me fut associée, mais Ennelle la bouscula et prit sa place, sous le regard furibond de l’homme en tunique grise.       <br />
              <br />
       —Salut, Augustin, dit Ennelle, tu ne m’as pas oubliée ?       <br />
       ¬—Comment oublier une aussi merveilleuse artiste...       <br />
       —Ne me regarde pas : je rougis jusqu’au front.       <br />
       —Cela doit bien t’aller. Comment t’es tu tirée du massacre de Hirpan ?       <br />
       —La concierge Botiziane nous a cachées derrière des tonneaux. Et puis nous avons filé au port...       <br />
              <br />
       —Avancez, cria le Babourgeois, et ne parlez pas dans l’enceinte sacrée ! Vous devez le respect aux Défunts...       <br />
              <br />
       Nous marchions lentement sur une poudre grise, dans des espaces de plus en plus sombres.        <br />
       Bientôt nous distinguâmes des hommes nus, très maigres, qui venaient vers nous, mains tendues, yeux aveugles aimantés par la lumière, une sorte de sourire béat sur leurs lèvres déssèchées. Ils se levaient les uns après les autres de gradins qui formaient la contrepartie souterraine de l’amphithéatre de verdure.        <br />
       —Ce sont le Nouveaux Vivants, dit Ennelle.        <br />
       —Il ont été réveillés par ta danse ?       <br />
       —Par les danses... Oui ! Ce sont à nouveau des hommes, capables de vouloir. Regarde les larmes sur leurs joues : ils pleurent d’avoir retrouvé le désir !       <br />
       Les jeunes Sanabillois se déployaient maintenant à leur rencontre, les saluaient doucement, leur prenaient les mains avec respect et les accompagnaient vers le jour.        <br />
       Mais il y avait aussi d’autres formes immobiles, assises ou couchées, recroquevillés ou droites : c’étaient les thrombes qui n’avaient pas supporté le retour aux souffrances de la vie. Ils s’étaient figés pour toujours, morts mentalement sinon tout à fait physiquement.        <br />
       D’autres Sanabillois, porteurs de brassards, dépassèrent leurs camarades et se dirigèrent vers les Vrais Morts. Ennelle et moi les accompagnèrent.  Bientôt des thrombes barbus, excessivement décharnés, vêtus de chasubles vinrent nous assister, les uns tenant des flambeaux rougeoyants, les autres portant des civières de bambou et des linceuls.        <br />
       —Que faut-il faire ?       <br />
       —Regarde, dit Ennelle.       <br />
       Une bassine de cuivre dans la main gauche, elle caressait d’un bout de chiffon doux le visage des Morts, semblant les démaquiller de leur douleur figée.       <br />
       Je trouvai une bassine semblable et des bols remplis de chiffons.       <br />
       —Quelle est la signification de ce geste ?       <br />
       —Les vivants doivent enterrer les morts. C’est une forme d’adieu. Parfois, le geste suffit à ramener une étincelle dans l’un de ces corps.       <br />
       —Et ensuite ?       <br />
       —Ensuite, nous les confions aux gens de Savroun qui les conduisent dans les sous-sols, au lieu nommé Val des Assagis, c’est-à-dire la véritable cité des morts, et personne ne les reverra jamais. On dit qu'il sont placés en attente d'un avenir lointain. Mais je préfère ne rien savoir du Signour et de ses pratiques sinistres...       <br />
       —Savroun est-il là ?       <br />
       —Chht ! dit Ennelle, en regardant de tous côtés. Il pourrait t’entendre.       <br />
       Je tentai de percer l’obscurité, mais en vain.       <br />
        Soudain, à la lueur de deux falots tremblants, j’entrevis une silhouette géante, dont l’ombre, cassée par les angles des piliers et des plafonds dissymétriques, s’allongeait en espaliers démesurés, environnée de faibles flamboyances.       <br />
       Il fallait que je maîtrise ma peur. Je posai le bout de tissu et marchai dans la galerie vers l’endroit où le phénomène prenait sa source.       <br />
       —Non, cria faiblement Ennelle, en tendant la main vers moi, n’y va pas...       <br />
              <br />
       Je manquai de tomber d’un front de taille de cinq mètres de hauteur et m’arrêtai. En face de moi, dans la totale obscurité, je sentais une présence... une présence massive, dont je perçus bientôt la respiration lente, chuintant comme un souffle sans fin.       <br />
       —Sa... Savroun ?       <br />
       Pas de réponse.       <br />
       —Je voulais te dire... qu’il y a danger...       <br />
       Le silence me répondit.       <br />
       —Dehors, les troupes de Sapharx sont là... Elles vont attaquer...       <br />
       La respiration s’arrêta un moment, puis une voix sépulcrale s’éleva, lente et non dépourvue de douceur.       <br />
       —Je sais, Augustin. N’éprouve aucune crainte !       <br />
       —Vous êtes ... Savroun ?       <br />
       —Bien sûr, dit la voix lasse. Qui veux-tu que je sois ?         <br />
       —Le péril est là, tout proche...       <br />
              <br />
       Je ne croyais pas si bien dire. Au dehors, des hurlements de terreur retentissaient. A en juger par la tonalité suraiguë des cris, la foule était en proie à la panique.       <br />
       —Vous entendez, ils arrivent !       <br />
       Les jeunes Sanabillois, désemparés, ne savaient que faire. Certains coururent au dehors mais refluèrent bientôt.       <br />
       —Il y a une attaque, des espèce de monstres armés... Ils descendent avec des cordes. Ils tirent dans la foule...       <br />
       La voix de Savroun retentit,  claire, puissante :       <br />
       —N’ayez aucune peur, Jeunes Amis.  Accompagnez mes Enfants de l’Ombre à l’abri, vous remonterez quand tout sera fini.       <br />
       —Mais nos parents  ? Nos fiancées ? protesta un jeune homme. Nous ne pouvons pas les abandonner au massacre.       <br />
       —Je ne crois pas que les agresseurs en veulent à vos parents. Ils les ont effrayés pour faire place nette. Ils vont venir ici maintenant. Si vous ne voulez pas risquer d’être criblés de grenaille, descendez dans le Val, avec mes Enfants. Il ne vous sera pas fait me moindre mal.       <br />
       —Vas-y, Ennelle...       <br />
       —Tu restes ?       <br />
       —Je veux être témoin de cette bataille.        <br />
       —Tu savais qu’on allait venir ?       <br />
       —Oui, je voulais prévenir Savroun, mais il semble l’avoir su.       <br />
       La voix grise ébaucha un rire infiniment triste.       <br />
       —Bien sûr que je le savais, Augustin !  Tous les thrombes qui viennent ici m’ont appris depuis longtemps les projets de cet imbécile de Trug et les menées de son valet, l’arrogant Sapharx. Mais si tu veux rester, viens te mettre à l’abri derrière ce muret.       <br />
       Une lampe tremblotante s’alluma devant moi, m’indiquant un passage.        <br />
       —Je ne veux pas rester seule, gémit Ennelle.       <br />
       Savroun rit encore.       <br />
       —Alors reste aussi, petite danseuse. Tu pourrais d’ailleurs être utile : si tu dansais devant les thrombes de Sapharx, ils en mourraient sur le champ !       <br />
       —Vous...vous croyez ?       <br />
       —Allons, ne t’inquiète pas, je plaisante. Je ne vais pas t’exposer au danger.        <br />
              <br />
       Nous étions blottis l’un contre l’autre, le nez dépassant d’une suite de blocs tailllés qui n’avaient pas été transportés. A nos côtés, un grand corps obscur respirait avec force, mais nous n’en éprouvions plus la même peur.       <br />
              <br />
       Des bruits divers se multipliaient à l’orée des carrières : râclements, chutes, grincements, courses rapides, cris rauques et brefs, et des mouvements d’ombres furtifs les accompagnaient.       <br />
       —Ils se mettent en place, dis-je. Il doit maintenant y avoir des centaines de thrombes, en face de nous.       <br />
       —Eh bien qu’il entrent, railla Savroun, nos hypogées sont très grandes. Deux ou trois mille personnes peuvent y tenir à l’aise. Une véritable bataille rangée souterraine ! Un cas dans les annales de l’histoire militaire !       <br />
              <br />
       Le roi des Morts semblait doué d’un humour qu’on n’aurait pas attendu de sa sinistre fonction. En un sens, je me sentais rassuré par la tranquillité qu’il opposait à l’ennemi, mais je me disais aussi que nous nous affaiblissions à attendre.       <br />
       —Savroun, pardonnez mon impudence, mais s’ils bombardent les carrières de l’extérieur ?       <br />
       —Ils ne le feront pas, crois-moi. Ils savent qu’il existe mille issues au labyrinthe et que nous pouvons y disparaître sans laisser de traces. Ils veulent une bataille décisive, après laquelle il soit dit que Savroun le long a  été extermi...       <br />
       Une salve de tirapelles l’interrompit, et des milliers d’étoiles s’allumèrent brièvement aux points d’impacts. Deux thrombes barbus et squelettiques furent projetés en arrière, et se tassèrent sur eux-mêmes, leur chasuble trouée  de cent éclats.       <br />
       —Vous voyez, dis-je en me baissant, ils vous tuent des gens...       <br />
       —Ce seront les derniers. Leur gloire sera éternelle. Ils ont courageusement tenu leur rôle d’appâts.       <br />
        Il y eut encore trois salves. La poussière des effondrements acheva de se déposer, et nous vîmes les têtes des thrombes se découper dans la lumière pâle des ouvertures.        <br />
       Ils avançaient par rangées de cents, d’un pas lourd, terrifiant.        <br />
       —Savroun ?       <br />
       C’était la voix maniérée de Sapharx, que les salles transmettaient comme des haut-parleurs.       <br />
       —...       <br />
       —Bien, ne réponds pas, vieil ours fossilisé. C’est ta dernière guerre. Tu reposeras bientôt aux côtés de tes chers Vrais Morts.  Soldats.... Avanceeez !       <br />
       Les bottes pesantes des Thrombes-soldats faisaient trembler le sol sous leur rythme lent.       <br />
       Ils avaient progressé sur près de cent mètres quand les éclaireurs Zwölles aperçurent, derrière de gros piliers cubiques, des petites foules de thrombes maigres et dénudés, serrés les uns contre les autres, la barbiche en bataille et l’oeil aveugle.       <br />
       —Ils sont ici ! glapirent-ils.        <br />
       —Encerclez les piliers ! Ces chiens vont crever où ils sont!       <br />
       Le flot de machines à tuer envahit les hectares de mines et se répartit autour des pilastes géants, s’approchant dangereusement de notre poste d’observation.       <br />
              <br />
       —En joue ! cria Sapharx, et son ordre se multiplia en dizaines d’échos : en joue... en joue... joue... oue... !       <br />
              <br />
       Alors, j’entendis l’être caché près de nous se lever péniblement. Un flambeau fut allumé et nous vîmes Savroun le long.       <br />
       Taillé dans un matériau sombre et rugueux, il avait la forme générale d’un homme... qui aurait été mal dégrossi, tel le Golem dont parlent les fables juives. Sa tête énorme à la barbe irrégulière, figée par la suie, ressemblait à une glaise de ce sculpteur parisien à succès, Rodin, je crois.        <br />
       La silhouette de Savroun  se dépliait lentement, lourdement, les doigts toujours posés sur les bras d’un trône de fer noir. Seulement alors, nous pûmes voir à quel point le dieu du Dessous était d'une taille inhumaine, peut-être d'une vingtaine de mètres de hauteur. Les pointes de sa couronne râclaient le plafond de l'ancien front de taille, avant qu'il ne soit complètement debout.         <br />
       Et c'est ainsi, les pieds enracinés et la tête prise dans la pierre, qu'il entonna la convocation des Morts.        <br />
              <br />
       —A moi, sortilèges,        <br />
       A moi Esprits du Passé,        <br />
       Levez vos défunts parcheminés,       <br />
       Mettez une fois encore vos héros rouillés en marche,       <br />
       A la rescousse !       <br />
       La panthère du mal       <br />
       A mordu de nouveau       <br />
       L'ombre du deuil,       <br />
       A pleines dents.       <br />
       Folle il faut l'abolir,       <br />
       Ou l'apprivoiser,       <br />
       Qu'elle ronronne à nouveau       <br />
       Près du feu froid        <br />
       De l'immortalité.       <br />
              <br />
       La voix de basse vibrante créait un courant d’air, et prenant du volume avec la distance, elle agitait les aigrettes des casques thrombes. Les traits figés, Sapharx semblait fasciné, incapable de donner l'ordre de tir pour faucher le Récitant.       <br />
              <br />
       Savroun, immense ursidé gémissant, scandait son poème, sa main s’abattant sur le fer à chaque  phrase. Séparés de lancinantes et répétitives formules, il martelait des noms étranges, qui ne semblaient pas relever de la culture Guamaienne, et que je reconnaissais vaguement  :       <br />
       —Homr, viens, redis ton chant,        <br />
       Celui où le sang coule pour chaque beau combat,        <br />
       Valmiki, orne ton poème,       <br />
       Si Mest'Fa, viens, ouvre tes cantilènes magiques,        <br />
       Kamoès, viens, à ton chant,        <br />
       Hoshi, à vos romans, pincez vos Biwa,       <br />
       Victor, viens, à ta Légende,       <br />
       Zuniga, ton Araucana,       <br />
       Ariosto, tes furies,       <br />
       et toi, Mofolo, joue ton Chaka...       <br />
              <br />
       Essouflé, Savroun se tut, tandis qu’alentour, un bruissement se répandait, en provenance des groupes encerclés, tel celui des instrumentistes d’un orchestre qui se prépare.       <br />
       Sapharx regardait de tous côtés, tentant de comprendre ce qui se passait. Il leva la main pour l'ordre fatidique, mais Savroun reprit, d'une voix plus forte encore, roulant comme l'orage sous un ciel de pierre :       <br />
       —Maintenant que vos maîtres ont composé l'accord,        <br />
       Qu'ils ont ouvert les portes,       <br />
       Venez maintenant, héros de fer,       <br />
       Héros de pluie, héros de sang, dégagez vous de l'oubli,       <br />
       Sortez de vos gangues de glèbe blanche, et,        <br />
       Tout armés, venez à moi,       <br />
       Gueulegamèche le nocher, sors de ton fleuve de boue,       <br />
       David de Sassoun, jaillis de ta montagne neigeuse       <br />
       Chevalier à peau de tigre, émerge de ta mer,       <br />
       Gesar de Ling, perce ton ciel où l'air fait défaut,       <br />
       Rejoins ton frère Gesserkhan, coureur de sables,       <br />
       Olysseos, l'enragé, sors de tes îles...       <br />
              <br />
       La vaste bouche fatiguée hullulait, comme pour déchaîner une meute. A chaque nom, des pans lointains ou rapprochés des murs diaphanes de l'immense salle s'effritaient en silence, et l’on croyait voir passer les ombres armées de ceux qu’il avait appelés, et venir s'immobiliser devant lui.       <br />
       La suggestion était si hallucinante que Sapharx était figé bouche béante, tel un paysan à la foire.       <br />
       —Doglor, fends pour moi une vallée entre les monts,       <br />
       Rois en sac d'ours, rugissez,        <br />
       Couvrez-vous de sang sêché,       <br />
       Loups coureurs des marais, changeformes et changelins,        <br />
       Marcous, héros sans noms, éveillez-vous.       <br />
       Horlando, je t'ai entendu,       <br />
       Déploie vite les ailes de ta monture,       <br />
       Inia, bondis hors de ta barque et dépose ton père, pour venir au combat,        <br />
       Er-Töshtuk, fuis de ta plaine poudreuse,       <br />
       Roi Harilo, vieil Orion ou bien Merilin,        <br />
       Qu'on dit encore Wodin l'emporté,          <br />
       Mon vent d’orage, mon chasseur noir,  cours       <br />
       Drogué de mauvaise joie,       <br />
        Sur ta lande,        <br />
       Tes chiens déchireurs en avant,       <br />
       Chaka, hors de ta savane,        <br />
        Rama Ramin, Vis Viri, accourrez, cent fois multipliés,        <br />
       Lance au poignet, vos trophées de bêtes fauves       <br />
       En pendeloques,       <br />
       Abatteurs de remparts aux baudriers scintillants,       <br />
       hissez vous hors de vos tombes,       <br />
       Secouez la poussière de vos os reformés       <br />
       Marin Fierro, viens, loin de tes chènes-lièges,       <br />
       Nous avons besoin de toi,       <br />
       Et de vous aussi, égorgeurs anonymes voltigeant        <br />
       de tranchée en tranchée...       <br />
               <br />
       Les derniers échos de l’exhortation moururent dans des galeries lointaines, et Sapharx, qui s’était finalement courbé à l’abri de ses soldats, se bouchant les oreilles, se redressa avec hésitation.       <br />
       —Eh bien... as-tu fini ? fit-il d’une voix blanche.       <br />
       —Oui, dit paisiblement Savroun.       <br />
       —A... alors...       <br />
       Sapharx déglutit malaisément, puis il s’engouffra dans la colère pour éviter la terreur qui montait en lui.       <br />
       —Tirez ! Tirez ! hurla-t-il.       <br />
              <br />
       ...rez ! ...rez ! répéta l’écho.       <br />
       Et...  rien ne se passa.       <br />
       Les soldats qui encerclaient les squelettes vivants semblaient fascinés par quelque chose. Mais quoi ? Leur masse compacte interdisait de voir quoi que ce fût.       <br />
       Puis il y eut un mouvement, et ceux qui étaient en arrière reculèrent pour faire la place à ceux qui, en avant... s’accroupissaient, tandis que des milliers de petites lampes s’allumaient.       <br />
       Quelque chose de fantastique survenait : la plupart des thrombes-guerriers étaient en train de s’asseoir en tailleur, et, leur silhouette massive se repliant, je vis enfin pourquoi.       <br />
       Chaque guerrier assis faisait face à un maigre thrombe à barbe,  assis dans la position symétrique. Entre eux, sur le sol était posé.... Bigredouche ! je n’en croyais pas mes yeux... un échiquier de  Boc, le jeu national de tout l’archipel !        <br />
       —De... debout, hurla Sapharx, debout, ou je vous repasse tous au conditionnement ! Il écuma, tempêta, s’égosilla, en devint aphone. Mais ses soldats, déjà pris par le jeu que leur proposait leur alter-ego presque nu, ne bougèrent pas.  De temps en temps, dans un silence religieux, une main cuirassée, articulée comme la pince d’un monstrueux homard, venait saisir délicatement une pièce et la bouger.       <br />
              <br />
       Soudain, Savroun partit d’un rire homérique, dont je crus bien qu’il allait provoquer l’écroulement général des carrières. De gros moëllons tombèrent et les Zwölles, qui entouraient Sapharx, interdit, reculèrent en désordre. Le rire reprit, enfla, monta, descendit, se fit bruit assourdissant, dont les basses faisaient trembler l’intérieur du corps, et enfin, s’épuisa.       <br />
       —Attends, vieille immogre pelée, tu vas voir...       <br />
       Le médiat Sapharx se tourna vers ses compagnons et ordonna un tir groupé sur le géant, bien visible maintenant. Une déflagration en série retentit, sans parvenir à couvrir la voix du Signour des Morts.       <br />
       Savroun, indemme, redoubla de rire. Sa carcasse gigantesque était tellement secouée qu’il faillit en perdre sa couronne. Il reprit alors son sérieux et prononça ces mots :        <br />
       —Fils, j’ai besoin de ton aide. Des importuns doivent être reconduits.       <br />
       —Tes volontés sont des ordres, mon père, dit une voix aux consonances familières.       <br />
       Une forme sortit de l’ombre de son trône métallique et tendit la main.        <br />
       Aussitôt une  violente bourrasque s’éleva. Elle souleva la craie pulvérulente en un nuage épais, bientôt presque un mur mobile, qui s’avança vers les Zwölles, les enveloppa et pénétra leurs rangs.        <br />
       Les hommes commencèrent à tousser. La suffocation se propagea et la retraite fut ordonnée, au milieu de quintes épouvantables. Le nuage suivit les hommes, transformés en statues mouvantes. Certains allaient donner de la tête contre des piliers, d’autres revenaient ou tournaient en rond, aveuglés. Plusieurs s’écroulèrent évanouis devant nous et quelques-uns tombèrent dans des puits de mine.       <br />
       Au milieu de la déroute, une petite élévation blanche se mit à remuer. Une tête en émergea : celle de Sapharx, si déconfite, que ce fut le tour d’Ennelle et de moi de rire aux éclats.       <br />
       Eh bien, voila, dit le Médiat, se relevant sur les coudes, le visage gris de poussière. Je crois que j’ai perdu.       <br />
       —Oui, dit calmement Savroun.       <br />
       —Suis-je prisonnier ?       <br />
       —Oui. Ne bouge pas, mes amis vont venir prendre soin de toi. Ta résidence d’hiver est prête.       <br />
       —Et... et mes hommes ?       <br />
       —Tes Zwölles, veux-tu dire ?  Eh bien, ceux qui résistent dehors seront abattus sans pitié, les autres seront employés dans mes services thanatologiques.        <br />
       Quant aux marins de ta flotte, nous les renverrons à Trug sur deux bateaux. Le reste sera désarmé et démantelé. L’artisanat local a toujours besoin de métal et de bois.       <br />
              <br />
       Des gardes squelettiques, en pagne noir, surgirent de nulle part et vinrent encadrer l’Omen. Sapharx eut un ultime regard de défi en passant devant le géant barbu impassible.       <br />
       A la silhouette drapée qui se tenait dans l’ombre du trône, il montra le poing.       <br />
       —Je ne sais pas qui tu es, mais tu a utilisé indûment le sort de Vent Terrible, un des savoirs les plus secrets de notre sainte hiérarchie ! Tu nous a trahis, tu seras puni un jour.       <br />
       —Tes propos sont  téméraires, Sapharx, gronda Savroun. Mon fils est susceptible.       <br />
       —C’est vrai, Père, ce gluant personnage  m’agace considérablement.       <br />
       Il y eut un sifflement, et la robe de Sapharx s’élargit, formant le pied d’une énorme limace orange, bavant une émulsion violacée par l’orifice qui lui pulsait sur le côté. Sapharx hérissa ses yeux désormais montés sur des tiges rétractiles et ils se regardèrent dans le blanc, très étonnés de se voir l’un l’autre.        <br />
       —Ceci nous économisera une cellule, constata paisiblement Savroun.  Il ira rejoindre ses semblables dans les égouts.       <br />
              <br />
       L’immense bonhomme sembla soudain accablé. Il se rassit et, les torches ayant changé de place, il m’apparut plus petit.       <br />
       Autour de nous, à perte de vue, les  lampions oscillants éclairaient mille paisibles scènes de jeu. Passionnés, les thrombes-guerriers se défaisaient peu à peu de leur harnachement lourd et chaud, pour mieux se concentrer sur les coups du jeu de Boc.        <br />
       —Vont-ils jouer longtemps ? demandai-je.       <br />
       —Toute la nuit, répondit Savroun, distraitement.        <br />
       —Et ensuite ?       <br />
       —Ensuite, ils s’endormiront doucement et seront conduits au Val, où nous les réveillerons très lentement, en ôtant de leurs esprits les “griffes” qu’y ont implanté les Omen de Sapharx. Les survivants seront libres de revenir au grand jour.       <br />
              <br />
       Des coups de feu retentirent dehors, isolément d’abord, puis de plus en plus nombreux.       <br />
       —La bataille n’est pas finie. Je vais aller voir.       <br />
       Je  dégainai ma tirapelle, assez désireux d’en découdre.        <br />
       —Reste-là, Ennelle, je reviendrai te chercher !       <br />
       —Ou...oui. Mais ne m’oublie pas...       <br />
              <br />
       Je courus de pilier en pilier vers la sortie, où le ciel se découpait, déjà bien assombri, et je pris rapidement la mesure de la situation.       <br />
       Au dessus de ma tête, les longues coulevrines des Zwölles tiraient, faisant assez souvent mouche au milieu des rangs des Morts-Vivants de Savroun, installés en arrière des plus hauts gradins de l’amphithéatre.  Les rafales roulantes ne laissaient pas de répit aux pauvres êtres mal armés. Nous allions au massacre, et peut-être à un revers.       <br />
       Savroun arriva sur mes pas. Ce n’était plus qu’un assez grand homme, de près de deux mètres de haut, la barbe encrassée de charbon.        <br />
       —Que se passe-t-il ?       <br />
       —Les Zwölles ont repris l’avantage. Il y a certainement un tacticien avisé qui les conduit au feu. Je vais essayer de monter sur les falaises avec mes amis, pour les prendre à revers.       <br />
       —Prends garde à toi, jeune Ultramondain, nous n’en avons pas fini, toi et moi...       <br />
              <br />
       Je réquisitionnai Hrulich et Bubert qui s’étaient couchés derrière des pierres, pour faire le coup de feu, ainsi que quelques jeunes Sanabillois combatifs.  Nous longeâmes l’entrée des carrières sur une certaine distance, puis nous commençâmes l’escalade, plus facile depuis des éboulis. Prudemment, nous rampâmes dans les herbes hautes, nous rapprochant de la position zwölle, embusquée entre de gros rochers.       <br />
       Je vis alors QUI commandait le bataillon discipliné couvrant le réembarquement. Et je connaissais très bien cette personne.       <br />
       La jeune femme, vêtue d’un collant de cuir violet, montant au ras du menton, se tenait en arrière, sur un surplomb dominant la mer. Depuis les longs mois que je ne l’avais pas vue, son visage triangulaire s’était tendu et ses grands yeux sombres avaient pris la fixité de l’obsidienne.       <br />
       Annylanne ! la fille du gardien de phare de Lario, Nysan Gron, qui nous avait tirés, Athiello et moi, des geôles de la marine zwölle, et avec qui nous avions traversé la partie la plus sauvage de Draco. Hélas, cette belle jeune fille n’avait pu résister à l’attrait du pouvoir et du lucre. Elle était passée au service des Zwölles et avait épousé l’ami intime de l’Empereur Mortone Trug, l’Amiral Larr de Sioulque lui-même. La dernière fois que je l’avais rencontrée, dans l’entourage de Mortone, elle m’avait gentiment annoncé quand elle allait me trahir, et me livrer à la police du sinistre Longarde.       <br />
       Ainsi donc Mortone n’avait pas entièrement confiance dans l’Omen-Médiat, et avait dépéché auprès de lui dans la conduite de l’invasion de Sanabille, la propre femme de son complice le plus proche.       <br />
              <br />
       D’un geste, je fis ouvrir le feu sur les Zwölles allongés devant nous, en clouant au sol une dizaine. Les autres, se croyant pris à revers refluèrent en désordre vers le bord de l’abime, cherchant tant bien que mal à couvrir la descente de leurs compagnons. La plupart disparurent ainsi, laissant leur Dame environnée d'ennemis.       <br />
       Annylanne, furieuse, vociférait.       <br />
       —A l’attaque, bande de lâches ! Vous ne voyez pas qu’ils ne sont qu’une poignée !       <br />
       —Annylanne, arrête ce massacre stupide, m’écriai-je. Rends-toi ! Les hommes de Savroun vous attendent aussi au bas des falaises ! Vous êtes vaincus !       <br />
       —Ah c’est toi, Augustin ! Etranger malfaisant ! Meurs donc ! éructa la jeune femme, la bouche tordue de haine , et elle se tourna d’un bloc vers moi, les deux mains soutenant sa tirapelle,  visant au jugé.       <br />
       Mais, au lieu de tirer, elle fit de grands moulinets et lâcha son arme. Elle tomba en arrière et disparut, son cri aigu diminuant jusqu à s’éteindre.       <br />
       —Annylanne !        <br />
       Au risque de prendre des balles perdues, je m’élançai vers le lieu de sa chute et y parvins sans encombre. Le surplomb rocheux où elle se tenait s’était dérobé sous son poids. Indifférent aux derniers Zwölles qui ne pensaient qu'à la retraite, je me penchai, et restai saisi par un spectacle inexorable.       <br />
              <br />
       Le décrire ne m’est toujours pas aisé. Essayons pourtant : les morceaux de roche sont en train de traverser la surface des eaux, projetant de hautes gerbes blanc-bleu. Mais le corps de la jeune fille ne les accompagne pas.       <br />
       Trente mètres au dessous du bord de l’a-pic, Annylanne est restée suspendue  à la corde qu’elle a, je ne sais par quel miracle, réussi à saisir de ses mains recouvertes de gantelets d’acier.       <br />
       A demi-assommée par le choc, elle, parvient tout juste à maintenir sa prise.        <br />
       La corde, qui plonge jusqu’à la mer oscille d’un lent mouvement de pendule, et... horreur ! je distingue à l’endroit où elle pénètre le flot, une masse écailleuse oblongue qui évoque irrésistiblement un caïman de taille gigantesque.       <br />
       Annylanne reprend ses esprits et saisit la situation.       <br />
       —Violongre, hurle-t-elle d’une voix tremblante, ne reste pas là !       <br />
       Ainsi, l’énorme corps écailleux est  bien celui de l’animal favori d’Annylanne, le crocosophe qui a guidé notre barque le long de Draco. Il semble bien aimer sa maîtresse, mais d’une inquiétante affection.       <br />
       —Violongre, va -t’en...       <br />
       La voix faiblissante d’Anylanne me fend le coeur.       <br />
       —Annylanne ! Tiens bon, je vais essayer de remonter la corde...       <br />
       Elle relève la tête vers moi.       <br />
       —Va en enfer, crache-t-elle.       <br />
       Sacrée nature ! Il va être difficile de la sauver malgré elle, d’autant que, je viens de m’en apercevoir, la corde se balance au dessous du reste du surplomb, s’usant à chaque passage sur la roche coupante. Je tends la main, désespérément, pour la saisir au dessous des brins endommagés, mais je n’y parviens pas. Il faudrait que quelqu’un vienne me tenir les pieds, pour que je puisse allonger suffisamment le bras.        <br />
       —Annylanne, tiens-bon  ! Je vais essayer de hisser la corde.       <br />
       Elle change soudain de ton.       <br />
       —Augustin , je... Je vais lâcher...       <br />
       —NON, tu ne lâcheras pas...        <br />
       Au moment où, les pointes des chaussures enfoncées dans la terre meuble, je parviens à refermer les doigts sur le chanvre, le dernier brin se brise et le poids du câble est trop lourd pour que je puisse le retenir sans être projeté à mon tour dans l'abîme.        <br />
       Le mufle aux reflets de bronze accompagne attentivement le mouvement du balancier. Quand la corde se rompt, le crocosophe file exactement à la verticale du point où elle tombe en hurlant.        <br />
       Il est au rendez-vous. Sa mâchoire démesurément ouverte forme un vortex rose pâle dans la surface vert sombre. La jeune fille s’y enfile, les deux jambes happées dans les entrailles de l’animal et aussitôt, poussant un effroyable cri de rage mêlée de souffrance, elle tente d’écarter les membrures puissantes qui enfoncent en elle leurs poignards.       <br />
       —Violongre ! hurle-t-elle dans une mascarade de maîtrise, je t’ordonne de...       <br />
       D’un coup de queue, l’énorme bête se retourne et plonge dans les profondeurs, entraînant sa proie.       <br />
       Plus tard, à près de cent mètres de là, le crocosophe remonte, tenant toujours la jeune fille à demi-avalée au dessus de lui, et reprend son souffle par ses courts naseaux latéraux.       <br />
       Annylanne est debout, renversée en arrière, la moitié inférieure de son corps sous la mer, portée par le monstre qui est en train de la dévorer. Bouche béante, bavant ses sucs, elle semble être une figure de proue qui aurait abandonné son vaisseau pour avancer seule dans l’immensité.        <br />
       Ses bras sursautent : Violongre la mâche. Puis sa taille se réduit sur les vagues et bientôt seule sa tête tragique émerge de la mer, crachant un dernier jet de sang.        <br />
       L’animal l’engloutit complètement. Les longs cheveux forment des favoris obscènes sur ses joues musclées, avant d’être aspirés comme des spaghettis . Cette fois la bête plonge sans retour, mais le bouillonnement qu’il laisse émerger au dessus de lui recrache un pied, encore logé dans sa chaussure à talon aiguille.       <br />
              <br />
       Je reste là, sans réaction, ne parvenant pas à admettre la réalité de la scène. Je ne sais combien de temps, je demeure dans cet état second. Puis, comme un noctambule, je reviens vers les herbes et prend le chemin du retour.       <br />
       Parvenu sur l’amphithéâtre d’herbe, je me laisse tomber, hagard.        <br />
       —C’est la mort de la femme-chef, qui te met dans cet état ? dit la voix puissante et sourde de Savroun le long.       <br />
       —Je la connaissais... Elle avait été une jeune fille pleine de générosité.       <br />
       —Les gens attendent souvent le moment propice pour se réaliser dans leur vraie nature.       <br />
       —Qui sait quelle était la vraie nature d’Annylanne Gron ? En tout cas, elle n’a pas mérité la façon dont elle a péri...       <br />
       —Viens, gronde Savroun, sa main énorme pesant sur mon épaule, il est temps de passer aux choses sérieuses.       <br />
       —Où... où allons-nous ?       <br />
       —Au Palais de Roche, rencontrer les Sages.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °           °       <br />
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              <br />
              <br />
       J’avoue que je n’ai conservé aucun souvenir du trajet. Je ne sais plus quand ni comment j’ai pris congé d’Ennelle et de mes amis. Les images atroces de la mort d’Annylanne revenaient sans cesse devant mes yeux, et les émotions contradictoires de la journée avaient été trop fortes.        <br />
       C’est dans un état second que je me laissai guider par Savroun dans la vallée secrète du royaume de Lagma, et quand je repris un peu mes esprits, je me trouvais assis sur un tabouret de bois inconfortable, dans une petite salle étroite et haute, dont les voûtes gothalgiques étaient éclairées par quelques hublots perchés au zénith.       <br />
       Le rayonnement lunaire découpait de larges cercles sur une table de marocal. Plusieurs personnes étaient assises autour d’elle, mais j’en discernais mal les traits dans la pénombre mauve.       <br />
       Mes yeux reconnurent peu à peu des visages qui n’étaient pas inconnus, des silhouettes familières, pour la plupart âgées.        <br />
       Lutel Mirgône, placé non loin de moi, me salua d’un discret sourire.       <br />
              <br />
              <br />
       —Mes amis, maintenant qu’Augustin émerge du choc des combats, nous allons commencer la séance.       <br />
       Je ne distinguais pas clairement le visage de l’homme encapuchonné qui avait pris la parole à l’autre bout de la longue table, mais je reconnus sa voix à son timbre chaud, et aux effets oratoires majestueux : c’était Métaphos Blavarian, le grand maître des conteurs de Logatrou, le résistant de toujours aux menées du pouvoir de Mungabor, l’ami et le confident de Mazine Tikal...       <br />
       Maître Blavarian se tourna vers moi :       <br />
       —Augustin, bonjour, mon petit !  Tu vas bientôt comprendre pourquoi nous avons profité de ta présence à Sanabille pour t’enlever... Mais d’abord, parlons des Absents. Huimror, notre doyen, est mort, vous le savez, tué par des machines à musique dont, ironie du sort, l’effet mortel ne lui était aucunement destiné.       <br />
       Nysan Gron, le père de la pauve Annylanne, s’est enfoncé dans les turpitudes et la trahison. Ne l’accablons pas : le décès de sa fille chérie le plongera déjà dans l’affliction.       <br />
       Ventopse, notre Grand Omen, s’est déplacé à Clotone pour remplacer momentanément Furh’ion, tombé il y a quelques mois, dans l’exercice de ses fonctions. Nous le soutiendrons dans sa tâche, sans doute épuisante, de réorganiser le patriarcat dans la clandestinité.        <br />
       —A propos, Augustin, je dois te transmettre un message de Ventopse, dit Lutel.       <br />
       —De Ventopse ? Mais je ne le connais pas.       <br />
       —Eh bien, lui te connaît ! Il te fait dire ceci : “Gentil Ultramondain, la casquette de zigônois se porte la visière sur la nuque, et jamais avec des mocassins en peau de phomard”. C’est un peu énigmatique, mais je suppose que tu comprendras.       <br />
       Un instant, je demeurai interloqué. Puis ce fut l’illumination : le vieillard alerte que j’avais vu passer sur le ponton de Boutophane à ma sortie de l’eau, venant de nulle part... (il devait marcher sur l’onde...) : était Ventopse, le mystérieux grand Omen en personne, débarquant incongnito à Clotone pour venir à la rescousse des patriarches déboussolés. Je ne l’avais pas compris, mais lui, avait saisi immédiatement qui j’étais ! C’est  bien ce qu’il me faisait comprendre : que mon déguisement était risible...       <br />
              <br />
       —Quant à Saghin, continua le président de séance, il aurait dû venir,  mais le vieil ermite nous offre encore une démonstration de son effroyable caractère. Il ne veut pas entendre parler d’une réunion en ce moment, malgré la situation exceptionnelle.        <br />
       —Saghin nous fait toujours une crise au moment crucial, soupira la voix douce et modulée de Lutel Mirgône. Peut-être qu’Augustin saura le prendre : il n’a encore aucun motif de le haïr.        <br />
       —Nous verrons, dit Blavarian. Maintenant, les présents : je ne crois pas qu’Augustin connaisse tout le monde.       <br />
       Il mit la main sur l’épaule d’un beau vieillard chenu à longue barbe vaporeuse, assis à sa droite .       <br />
       ¬—Voici Lagmorion, notre hôte. C’est lui qui joue les fermiers muets et distille les rumeurs les plus insensées sur cet endroit, dont l’unique but est qu’il demeure inviolé.       <br />
       —Insensé toi-même, répliqua l’interpelé. Je ne porte pas de jugement sur les paraboles imbéciles que tu sers aux voyageurs de passage à Logatrou...       <br />
       —Ne te fâche pas, Lagmorion, nous te sommes tous extrêmement reconnaissant de parvenir à l’impossible : préserver des visites le royaume de Lagma.       <br />
       —J’en partage le mérite avec Savroun, qui soutient la réputation de toute l’île.       <br />
       —J’en conviens....         <br />
       A ma gauche, Emeisle Rondol, le grand-père de Jistan, et qui garde le pas de Dysme depuis presque une éternité.        <br />
              <br />
       L’homme carré, aux petits yeux bleus enfoncés et aux cheveux frisés poivre et sel semblait pourtant plus jeune que les autres.       <br />
              <br />
       Je ne te présente pas Lutel Mirgône, Savroun, et moi-même. Passons donc à l’ordre du jour, car il n’y a pas de temps à perdre. Chaque heure nous rapproche de la catastrophe contre laquelle nous ne pourrons plus rien.  Lutel, veux-tu exposer les choses à Augustin ?       <br />
              <br />
       —Comme il te plaira, Ermos.        <br />
       Lutel suivit mon regard étonné et expliqua :       <br />
              <br />
       —Oui, celui que tu connais sous le nom de Métaphos Blavarian est en réalité Ermos Passor, le descendant d’une très ancienne famille des îles. C’est le chef élu de notre petit groupe. Nous sommes membres d’une religion presque éteinte, étouffée par le tourbillon idéologique qui agite nos îles.        <br />
              <br />
       Notre secte, qu’on appelait parfois les “Quadratistes”  ou “Saisonneurs” s’est officiellement éteinte il y a cent ans, interdite par Sokalitos de Monitos. Mais, grâce au royaume de Lagma, une tradition s’est perpétuée dans des séminaires secrets tenus ici, ou, pour les cérémonies, dans le palais des quatre reines. Depuis trois ans, nous n’utilisons d’ailleurs plus ce dernier, en l’absence de vocations assez nombreuses.        <br />
       Les Saisonneurs estimaient que le grand Dragon, notre courant régulateur finirait nécessairement par être  détruit, et qu’il faudrait alors substituer à toute la théologie fondée sur les sept îles et les douze stations de la course de Braques, un système beaucoup plus simple à quatre pôles ou “saisons”, qui lieraient les îles deux à deux, sauf Draco, indomptable, mais qui resterait isolée.        <br />
              <br />
       Sanabille et Périache seraient jumelés dans la saison “Hiver”, à cause de la froideur des savoirs scientifiques et magiques réunis.        <br />
       La Majeure et Malamé, seraient liés dans la saveur printanière de la Nature (amour et fécondité).       <br />
        Clotone et Lario seraient unies dans un même aréopage, entre politique partisane et pouvoir, et associées à l’automne, saison des sages décisions à prendre avant le froid.        <br />
        Cette théorie séduisit beaucoup d’intellectuels de Périache et de Canémo. Elle donna lieu à un vaste mouvement de prosélytisme, mais fut farouchement réprimée par Viénèse Milone et Hontard Sixtuffe, aidés par les brigands de Draco qui ne voulaient pas être isolés dans un système d’alliances bilatérales entre îles.        <br />
       L’argument fallacieux le plus utilisé pour déconsidérer la secte des Saisonnistes dans l’opinion fut leur volonté alléguée de déclencher volontairement le tarissement du courant pour prendre le pouvoir, alors que ces derniers ne faisaient que pronostiquer sa diminution plausible. Bientôt réduits à l’état de groupe minuscule, les tenants de l’idée quadratiste devinrent un cercle d’érudits. Ils s’appuyèrent sur des travaux menés secrètement avec des savants de Thyrse, et ils finirent  ainsi par découvrir le secret de Dysme.        <br />
       Loin d’en profiter pour essayer de tarir le courant (comme certains membres le proposèrent en faisant un grand feu sur Dysme afin d’en cristalliser le sol), ils s’adonnèrent au contraire à sa stabilisation, en contrôlant le nombre de pélerins qui y passaient, tassant le sable sous leurs pieds.        <br />
       En même temps, ils s’adonnaient au perfectionnement de leur modèle politique, afin qu’en cas de disparition du Courant, une nouvelle culture de l’équilibre fût prête à se répandre, cette fois indépendamment du phénomène naturel.        <br />
       Or, Augustin, il semble bien que cette période soit advenue, d’ailleurs en large partie grâce à —ou plutôt à cause — de vous.       <br />
       —Il est vrai, dis-je, que j’ai trouvé les carnets de Karool Jion de May, où le savant expliquait le mécanisme des deux courants et le rôle de Dysme. Mais je me suis trompé dans leur interprétation : je croyais que le tassement entraînerait un réveil formidable du Dragon...       <br />
       —Cela n’a aucune importance. Karool Jion de May était lui-même tombé sur des informations tronquées laissées à son intention par nos prédecesseurs.       <br />
       —Pourquoi votre secte voulait-elle l’induire en erreur  ?       <br />
       —Parce que nos Anciens estimaient qu’il était trop versatile. Jamais ils ne l’auraient convaincu d’adhérer à notre cause, et la détention d’un tel savoir était bien trop dangereuse.       <br />
       —C’était un vrai savant, objecta Lagmorion.       <br />
       —Oui, concéda Lutel, mais un peu irresponsable pour cette raison  même.  Quoi qu’il en soit, le Grand Dragnon est bel et bien en train de mourir, et les îles se trouvent  réunies de fait.       <br />
       —C’est malheureusement le pouvoir des Zwölles qui est en train d’unifier votre petit monde, remarquai-je, et leur dictature habile et bien organisée n’en est pas moins une oppression générale des libertés.       <br />
       —Certes. C’est pourquoi nous avons fait jouer toutes nos forces pour enrayer la victoire de Trug. Savroun est en train de le battre à plate couture à Sanabille et ...       <br />
       —A propos, coupai-je, pouvez-vous me donner des nouvelles d’Homer Benjou ?       <br />
       —Ne vous inquiétez pas, dit Ermos Passor (alias Métaphos Blavarian) Homer a défait Mungabor et l’a logé au chaud dans ses propres prisons. A cette heure, le nouveau Minus est en route pour Clotone à bord de centaines de petits bateaux de pêche surchargées de ses troupes galvanisées.       <br />
       —Homer est trop bouillant ! Il prend un risque énorme.       <br />
       —Non, reprit Ermos, car il y a du nouveau sur tous le fronts : un soulèvement général s’est déclenché sur La Ménile et Canémo. Mortone Trug trône encore sur la colline des pouvoirs, mais il est de plus en plus isolé, et Larr de Siouque a fait masser les grands navires de l’amirauté dans le Grand Bassin, prêts à rembarquer le Prince en catastrophe. Mirandol est encore aux mains des Zwölles, le Ministre Longarde et son âme damnée Glavial Mollé organisant une résistance très efficace autour de l’inexpugnable tour de Roc.       <br />
       —Vous voulez dire que les Zwölles sont partout sur la défensive ?       <br />
       —Absolument, Jeune Homme, sauf chez eux, à Draco. Les choses ne sont pas encore jouées mais le temps joue maintenant contre eux. Ainsi, à Lario, les Penthérites et les Hatrobates ont réussi un raid surprise sur le château des Fulgur’ach et ont libéré Mina Termina qui est en train de rallier les populations à son voile vert. On rapporte que Kryalîche est mort, et qu’Allastair est en fuite.       <br />
       —Les nouvelles que j’ai de Périache ne sont pas meilleures pour Trug et sa bande, ajouta Lutel. Les Magdes ont réussi à retourner des thrombes-mineurs et elles ont envahi le Puits d’Ardamont, où elles sont en train de détruire systématiquement la fabrique de Morts-Vivants cachée sous la grande Cascade.       <br />
       —Est-ce vrai ? s’exclama Savroun, plein d’espoir. Ce cauchemar aurait-il une fin ?        <br />
       Lagmorion, hocha la tête pensivement :       <br />
       — On aurait pu croire que cette chaîne entre le Dessus et le Dessous  ne s’arrêterait jamais.       <br />
       —Revenez à l’ordre du jour, fit nerveusement Emeisle Rondol. Augustin doit être averti de notre demande, maintenant.        <br />
       —J’y viens, dit Lutel Mirgône avec douceur.        <br />
       Voila :  la marche forcée sur Dysme étant terminée, le Grand Dragon va sans doute progressivement revenir à sa puissance normale.        <br />
       —Oui. Eh bien, où est le problème ?       <br />
       —Nous souhaiterions préserver l’état d’unité géopolitique de l’archipel,  Augustin. Notre rêve se réalise enfin, et, une fois éliminés les Zwölles, nous pourrions aider Homer à construire une République fédérale Guamaaise, fondée sur les principe du pluralisme quadratiste.  Or, il n’est évidemment pas question d’organiser dans l’avenir un tour de rôle pour continuer le tassement forcé de Dysme. De toutes manières, le vent n’alimente plus assez l’atoll en nouveaux apports de sable,  et le tassement deviendra aussi inutile que de gaver un phomard avec du vent.       <br />
       Mais il existe peut-être une solution.       <br />
       —Ah ?       <br />
       —Une  légende ancienne dont nous avons pris connaissance par notre grand érudit Lagmorion, ici présent, affirme qu’en jetant des roches en un certain point au large de Dysme, on obtiendrait le même effet, et pour une durée indéterminée. Au moindre signe de reprise du Dragon, il suffirait d’en basculer à nouveau une quantité adéquate, pour être tranquilles pour des décennies.       <br />
       —Connaissez-vous les coordonnées de ce point ?       <br />
       —Non, c’est tout le problème, dit Ermos Passor.       <br />
       —Mais nous croyons une chose, ajouta Eméisle Rondol de sa curieuse voix éraillée, c’est que Saghin, lui, les connait.       <br />
       —Or il ne veut plus rien écouter de nous, dit Savroun, de sa voix d’outre-tombe. Il est fâché, et cela peut durer un siècle.       <br />
       —Nous aimerions que vous le convainquiez de nous en livrer le secret, conclut Lutel. Nous savons que vous devez aller à Malamè. C’est là qu’il vit. Nous ne vous demandons aucun détour dans votre quête personnelle, mais seulement de lui parler.       <br />
       —Ce serait vraiment gentil de votre part, soupira Lagmorion en se caressant la barbe.       <br />
              <br />
       Je réfléchis un long moment, et les Cinq vieillards de Lagma, les anciens chefs secrets de l’archipel, respectèrent ma méditation en silence.       <br />
       —Voulez-vous mon sentiment ? dis-je enfin.       <br />
       —Certes, dit Passor, nous en serions charmés. J’espère que votre point de vue n’est pas trop critique.       <br />
       —Non, mais voila : je crois qu’aucun système de représentation englobante de votre monde n’empêchera jamais les guerres ou les irréductibilités.       <br />
       —Ce n’est pas notre but essentiel, jeune Sage, reprit Lutel. Il est de satisfaire enfin le grand désir d’unité qui traverse les peuples de l’archipel.       <br />
       —Je sais. Mais le régime en cours n’est pas si mauvais. La course des héros, la compétition entre le Villacope et le Minus, les pouvoirs qui s’opposent, se réconcilient, se défont. Les complots qui ratent, les espoirs qui sans cesse renaissent, tout cela est assez vivant.   Il y a du jeu, de la marge, de l’aléatoire. Il y a place pour le drame, la comédie, la tragédie.        <br />
       Dans un système simplifié à quatre cases, vous enfermeriez les gens...       <br />
       —Au contraire, dit Passor. Le quadratisme est la seule solution pour préserver la diversité alors que les Puissants savent maintenant passer outre le Dragon grâce à des techniques maritimes nouvelles. Nous n’avons plus le choix qu’entre une homogénéité forcée, que ce soit celle des Zwölles ou de leurs successeurs, et un cadre garantissant l’équilibre des cultures et la liberté des échanges.       <br />
       Nous devons prévoir absolument un principe intérieur qui empêche durablement le pouvoir d’une dictature centrale sur l’archipel. Et la seule façon est  d’ouvrir toutes les routes, en avançant quelques principes  de respect mutuel.         <br />
       -Vôtre idée est intéressante. Et, après tout, il s’agit de vôtre monde. Je voudrais cependant avoir l’assurance d’une chose .       <br />
       —Dites, fit Savroun.       <br />
       —Si je parviens à trouver ce Saghin et à lui arracher les coordonnées du lieu où les pierres doivent être jetées, afin  d’anéantir pour toujours le Grand Dragon, je voudrais que vous me promettiez d’en soumettre la décision à la population des îles.       <br />
       —Toute la population  ? s’écria Emeisle, mais c’est impossible !       <br />
       —Non, c’est possible, le contredit  posément Lutel. Souviens-toi, y a un précédent :  la question posée par Walbon Mungar en 1704  qui voulait établir la Fufe comme monnaie commune.       <br />
       —C’est vrai, admit Lagmorion, mais, souviens-toi aussi :  le résultat majoritaire refusé par La Majeure entraîna la guerre.       <br />
       —Oui, mais il en serait différemment aujourd’hui, intervint Ermos Passor. Je crois qu’avec l’appui d’Homer Benjou, le vote se passerait très bien.       <br />
       —Que répondons- nous à Augustin ? demanda Lagmorion, toujours sceptique.       <br />
       —Si personne n’objecte, je pense que nous devons lui répondre “oui”.       <br />
              <br />
       Il n’y eut pas d’objection. Je promis donc de rechercher Saghin et d’obtenir de lui l’information désirée par le groupe des Quadratistes. Nous soupâmes ensuite agréablement au coin d’un âtre. Lagmorion m’indiqua une petite crypte décorée de belles tentures anciennes, et qui me servirait de chambre.  L’humidité en fut chassée rapidement par un feu odorant, et je dormis d’un sommeil sans rêve, pour la première fois depuis longtemps.       <br />
       Le lendemain, Savroun m’accompagna jusqu’à la dernière colline avant le Bourg.       <br />
       —Savroun, une chose encore... Fontrelon est-il ton fils ?       <br />
       Savroun tourna vers moi son visage osseux, sculpté dans la pierre polie, et je ne savais pas s’il me souriait ou si ses lèvres blanches s’étiraient en une mimique perplexe, en me répondant de sa voix de basse à faire trembler le sol :       <br />
       —Je ne connais pas tous les noms d’emprunt de mon fils. Mais je sais qu’il te connaît, Augustin. Je ne peux pas t’en dire plus... Adieu !       <br />
              <br />
              <br />
       Je passai par le quartier de la Fabrique pour réaliser un certain achat.        <br />
       Je me fis longement expliquer le maniement de mon acquisition, puis je descendis dans le centre où j’entrai dans la taverne tenue par Dame Jonka.       <br />
       Heureuse de me revoir après le événements tragiques de la veille, la plantureuse femme me raconta mille anecdotes. Je l’interrompis au bout d’un moment :       <br />
       —Auriez-vous vu  Ennelle Trodon ?       <br />
       —Oui, elle est rentrée chez son père assez tard, et la famille a fêté son succès, avec d’autant plus de joie que tout le monde s’inquiétait de sa disparition pendant la bataille des zwölles.       <br />
       —Et avez-vous des nouvelles des camarades avec qui je suis venu ?       <br />
       Dame Jonka rougit jusqu’aux oreilles.       <br />
       —Eh bien, ces deux là ! Ils sont restés ici tard dans la nuit, et sont partis avec deux amies.        <br />
       —Je ne les dérangerai donc pas. Si vous les revoyez, faites leur savoir que je me rends à Malamè, comme prévu. Ils peuvent m’y rejoindre, s’ils le désirent mais je dois emprunter un moyen de transport plus rapide que le bateau.       <br />
       —Bien, je le leur dirai.       <br />
              <br />
       Je dirigeai mes pas vers la vallée d’Ollange, et de là,  je descendis à la petite plage, cachée par le bois de Doucepêche.       <br />
       Il faisait beau et chaud. J’avais un peu de temps avant que le transport prévu n’arrive, et je m’allongeai sur une longue terrasse de marbre sculptée par le vent depuis des millénaires. Je m’endormis au soleil, jouissant  de l’instant de paix.       <br />
       Il ne dura pas longtemps. Des beuglements me réveillèrent. Une silhouette trapue, la tête enveloppée dans une étrange dentelle, se précipitait sur moi, suivie d’une foule d’adolescents en chasubles.       <br />
       Le personnage s’arrêta en face de moi, le menton en avant. C’était une femme viriloïde dotée d’une massive poitrine.       <br />
       —Je me présente :  Pamaranthe  Choulisse. Je suis archéologue sapientissime, patentée par le Phiagde, pour réaliser les fouilles sur cette île. Pouvez-vous me dire qui vous a donné la permission de vous allonger sur la rampe de cet ancien port Phrisogeois ?       <br />
       Elle croisa les bras, et son pied battit le tempo de l’impatience la plus légitime.       <br />
       —Vous rendez-vous compte que vous piétinez dix-huit siècles d’histoire ?       <br />
       Je bâillai et me rallongeai, chapeau de paille rabattu sur les yeux.       <br />
       —Votre attitude est indigne, Signour ! aboya l’archéologue. Vous abimez le poli du marbre.       <br />
       —C’est vrai, renchérirent quelques adolescents boutonneux qui se cachaient derrière l’arrière-train imposant, Madame Pamaranthe a raison ! C’est honteux.       <br />
       Je me retournai paisiblement.       <br />
       —Vous savez ce que font les Zwölles aux femmes ? dis-je en plissant les yeux en une grimace horrible.       <br />
       —Euh... les ZwÖ... non.       <br />
       —Voulez-vous tenter l’expérience ? ajoutai-je en me levant, le visage encore plus déformé.       <br />
       —Euh non... Vite les enfants... on s’en va...       <br />
       —Où çà, Madame ?       <br />
       —Sur le chantier des latrines charbiniotes. Il y a encore deux mètres à creuser. Vous ferez çà pour moi, les enfants, n’est-ce pas ? ajouta la grosse femme en jetant des regards furtifs pour vérifier que je ne la suivais pas.       <br />
       —Oh oui Madame ! dirent en choeur les bons petits. Nous aimons travailler pour vous dans les latrines anciennes.       <br />
       —Mes amours d’esclaves, que je vous adore, roucoula Dame Choulisse en s’éloignant, cette fois sans ce retourner, son étrange dentelle battant au vent comme les ailes d’une coiffe de bonne soeur.       <br />
              <br />
              <br />
       —Ohé !       <br />
       Je mis ma main en visière pour voir qui me hélait ainsi d’un point situé en altitude.       <br />
       —Fais attention, Augustin !       <br />
       Je reconnaissais maintenant la voix de mon bon Jean.       <br />
       —Mais où es-tu ? Supitoire de brelouque !       <br />
       ¬—Dans le ciel ! Mais peut-être pas pour très longtemps...        <br />
       Je vis alors trois Lourds descendre  à travers les nuages, comme des ballons un peu dégonflés. Ils arrivèrent au sol à bonne vitesse, ébranlant le marbre de leurs masses imposantes : pouf ! pof ! et... boumpf !       <br />
       Entre eux, la nacelle de paille atterrit rudement, heurta un gros caillou et se renversa comme une crèpe, projetant une massive silhouette qui roula sur elle-même plusieurs fois, rentrant la tête dans ses mains.          <br />
       Jean se releva, se tenant les reins et se dirigea vers le plus gros des Lourds, sous lequel la précieuse plate-forme phrisogeoise s’était crevassée comme la surface lunaire atteinte par un météorite.       <br />
       —Sieur Chbaoum Achoupf !  s’écria-t-il, au bord de l’apoplexie,Cela fait dix fois que je te dis de rester éveillé pendant les atterrissages ! Tu as vu ce gâchis  : tout le panier d’oeufs écrasés ! et mes bouteilles de glône !       <br />
       —Excuse-moi, grasseya la monstrueuse patate minérale, mais comment veux-tu que je me réveille si je ne tombe pas d’abord ?       <br />
       Je tentai de calmer mon vieil ami.       <br />
       —Ce n’est pas grave...       <br />
       —Pas grave ?  Mais il reste encore des centaines de kilomètres à faire dans cette nacelle au dessus des flots, et nous n’avons plus une seule provision intacte...       <br />
       —Et pourtant j’ai freiné ! dit la voix de meule d’un Lourd plus petit, en forme de cône.       <br />
       —Moi aussi, dit le troisième, vague ébauche d’un (gros) pavé parisien, mais maintenant, j’ai sommeil.       <br />
       —Ah non ! beugla Jean. Il n’y a plus de groupenouille, alors vous restez reveillés, ou je...       <br />
               <br />
       —Attends, Jean, laisse-les.        <br />
       Je m’approchai de Chbaoum, dont les cavités oculaires se refermaient, puis se redressaient.       <br />
       —Bonjour, Signour ACHOUPF, je vous connais !       <br />
       —Oui ! je crois que je me souviens. Tu es un homme que j’ai rencontré  dans la forêt du Wino, après avoir écrasé quelqu’un par inadvertance...       <br />
       —C’est exact, à ceci près que cette fois-là, tu n’avais écrasé personne !        <br />
       —C’est... RRRRR... curieux ! D’habitude, quand je m’endors en l’air, je m’éveille toujours en plein drame. Eh bien , bonjour... Je te présente VICHROM et  POUMIFFF, deux de mes plus jeunes soeurs, que j’initie au transport aérien.       <br />
       —Et cela nous plaît beaucoup, approuvèrent les deux autres Lourds en même temps.       <br />
       —Vichrom est celle qui a la forme d’un pain de sucre, et Poumiff, est la plus petite, très fière de son style cubique, me dit Jean en apparté.        <br />
       —Faut-il les nourrir maintenant ?       <br />
       —Non, rocailla Chbaoum, nous n’avons besoin que d’un petit somme d’une dizaine de minutes, après quoi, nous pourrons repartir.       <br />
       —A la bonne heure...       <br />
       Je me tournai vers mon vieux compagnon :       <br />
       —Je ne m’attendais pas à te voir. Savroun m’avait bien dit qu’Homer m’avait envoyé des Lourds avec un messager, mais...       <br />
       —Je te raconterai en rentrant.       <br />
       —En rentrant à Clotone ?       <br />
       —Clotone est presque libéré.  Je suppose que...       <br />
       —Non, Jean, on file sur Malamè.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       8. Le Maitre des Vannes       <br />
              <br />
              <br />
       Il me restait une dernière île à connaître du petit monde de Guama, et —je n’aurais su dire pourquoi— je m’en approchais avec une certaine émotion.       <br />
       Allongés sur notre grand assiette d’alfa tressé, soutenue dans l’azur tranquille par nos trois Lourds en pilotage automatique, nous sirotions nos narguilés de voyage. J’avais l’impression délicieuse que le bruit et la fureur s’éloignaient derrière nous, même si je savais pertinemment que Nardor Botulis était à l’oeuvre sur la petite terre isolée, semant la mort et la désolation.       <br />
              <br />
       Paresseusement, Jean me racontait les dernières nouvelles  de Clotone et d’ailleurs.       <br />
       Quand il avait quitté Homer Benjou, celui-ci venait de recevoir l’adoubement suprême du nouveau Patriarche, Ventopse, qui, pour l’occasion, était sorti de la clandestinité. La cérémonie avait eu lieu sur Fustelle, le site sacré des trois Chênes gigacarpa étant à portée de boulet de la tour de Roc, toujours tenue par Longarde et Mollé.       <br />
       Mais Homer ne s’en préoccupait pas : on les pousserait à épuiser leurs munitions. Après quoi on les laisserait où ils étaient : après tout, le Roc n’était-il pas la prison d’Etat de Guama ? Les criminels s’y étaient eux-mêmes enfermés. Grand bien leur fasse ! La foule avait applaudi cette décision et en avait apprécié tout le sel.       <br />
       Comme les amis majorois étaient restés sur leur île (Jormail et Jostique de Joor achevaient d’y liquider les rebellions résiduelles), Pierre-Jacques Gonflamond avait été nommé chef de l’Etat-Major. Il devait présenter dans les jours à venir un plan de reconquête générale de l’archipel.        <br />
       Mon brave ami Braho Nohé avait rejoint Benjou (après avoir mis à l’abri du Wino son précieux fardeau de pélerins). Il venait d’être nommé chef de la marine, avec pour pour première mission de bloquer les navires de l’amirauté Zwölle.       <br />
       Mortone Trug écumant et sauvage (il avait gravement blessé son frère débile Minouïr, en lui envoyant son sceptre au travers du visage) avait repris place, avec une extrême réticence sur l’un de ces vaisseaux. Jusqu’au dernier moment, sa garde personnelle s’était faite tuer dans les appartements de la tour centrale du palais villacopal, pour lui permettre finalement de fuir par les égouts.        <br />
       Sa mégalomanie n’avait en rien diminué et, selon les espions du nain Salkoz, qui fourmillaient parmi les manoeuvres emplissant les cales et armant les voiles,  il ne parlait que de”parfaire la conquête”, et de “revenir dans moins d’un mois, avec des bateaux-bombes pour raser les villes”.         <br />
       Si ces rodomontades n’étaient pas sérieuses, Braho Nohé qui ne disposait que d’une douzaine de simières, de quatre galéasses et de deux vaisseaux lourds, aurait néanmoins affaire à forte partie contre les soixante navires de ligne. Il faudrait les empêcher de sortir du port et les couler sur place en leur envoyant du feu phrisogeois. Sans cela, on ne ferait guère mieux que les harceler dans leur retraite, et ils pourraient rentrer à Draco sans trop de dommage, en profitant du sommeil du Grand Dragon.       <br />
       —Quelle plaie ! soupirai-je. Draco est une forteresse naturelle imprenable, et Trug y reconstituera ses forces pour repartir à l’assaut dès qu’il le pourra. Il faudait absolument empêcher  les Zwölles de revenir chez eux.       <br />
       ¬—Très bonne idée, dit Jean, en écarquillant les yeux pour mieux aspirer la fumée bleue de choulcave. Mais comment ?       <br />
       Au bout d’un moment d’extase, il poursuivit :       <br />
       —J’ai aussi le courrier du coeur. Cela t’intéresse-t-il ?       <br />
       —Oui, mon bon Jean.       <br />
       —Sacripoile, arrête de m’appeler “mon bon Jean”, ceci n’est point une histoire de la Comtesse de Ségur, que Diable !       <br />
       —Ah, si tu te réfères au diable, je veux bien m’arrêter de t’appeler...       <br />
       —Chut ! Alors voici : Mina Termina vient d’annoncer qu’elle se marierait avec son ancien ennemi Trémis Dendron Budain.        <br />
       —Ils feront un fort beau couple... A propos, Kryalîche a vraiment été tué ?       <br />
       —Oui, Budain l’a étripé en combat singulier.       <br />
       —Fort bien. Cette crapule me faisait froid dans le dos.       <br />
       —Quant à Marion La Faël, qui pleurait les larmes de son corps sur sa belle forêt de Giraise réduite en cendres, il paraît que le vieux Harno Geroy, qui en était follement amoureux depuis des lustres, lui a déclaré ses sentiments. Il a promis de consacrer tous ses efforts au reboisement, et Marion lui a fait  jurer qu’il ne s’agirait pas de Choulcaviers de construction, ni de Canipores nains qui poussent en trois jours.       <br />
       ¬—Sage précaution. De toutes façons, leurs arrières-petits-enfants verront à peine les Agras parvenir à leur pleine hauteur.       <br />
       — Mais j’ai gardé la meilleure pour la fin...       <br />
       —Dis vite !       <br />
       —Eh bien, Homer a rencontré Mategloire Fitrion lors d’une réunion d’Etat-Major où elle s’était glissée...       <br />
       —La fouine !       <br />
       —... Et ce fut la rencontre de leurs vies. Désormais, ils sont tout le temps ensemble, et Homer délaisse passablement ses devoirs stratégiques. Jansène fait le bougon, mais je crois qu’il est suprêmement heureux.        <br />
       —Oui, fis-je avec un peu d’amertume, la petite est vraiment charmante.  Mais au fond, trop gamine pour moi...       <br />
       —Car tu avais des visées, vieux renard ?        <br />
       —Parlons d’autre chose, veux-tu. Sur La Majeure, qu’est-ce que les Joor ont fait de Mungabor ?       <br />
       —Oh, cela, je l’ignore. Mais on dit qu’il lui ont promis un poste, si toute l’affaire se terminait bien.       <br />
       —Ils ne sont pas rancuniers.       <br />
       —...Nous ne savons pas de quel poste il s’agit.       <br />
       —Tu as raison.       <br />
       —La seule chose neuve à propos de La Majeure est que les Logatrossiens ont exécuté Trophilogue. Ce vil agent de Sapharx avait transformé la grande taverne en centre de tortures pendant la brève dictature de Mungabor...       <br />
       —Bien fait. As-tu glané des informations sur Nardor Botulis ?       <br />
       —Pas la moindre. Il s’est volatilisé.       <br />
       —Je crains, hélas, que nous en entendions encore parler, là où nous allons.       <br />
       Jean pointa le suçoir de son Narguilé en direction de l’horizon occidental.       <br />
       —Je crois qu’on aperçoit  Malamè...       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       De notre aéronef, nous aperçûmes bientôt  la douce courbure de l’île, vue du nord-ouest. La petite ville de Roudoul dominait une colline de jardins et de vignes, jusqu’à la pointe du même nom, fendant le flot comme une étrave.  Plus à l’est, le bras de sable qui reliait l’îlôt de Minolé à la terre principale semblait être une chaîne de cuivre pâle à demi-immergée.       <br />
              <br />
       —Regarde... je crois qu’il y a un feu.       <br />
              <br />
       Jean avait raison.  De Minolé s’élevaient des volutes de fumée grise et noire, en bien trop grande abondance pour être seulement l’effet des foyers domestiques ou même d’un feu de joie communal.       <br />
       Ayant réveillé Chbaoum d’un petit coup de cordon, je lui demandai de nous diriger vers l’arc sablonneux.       <br />
       De plus près, l’incendie devint visible : les arbres en feu étaient prolongés de grandes écharpes rousses flottant au dessus d’eux. Le coeur du brasier était un village de maisons rondes aux toits maintenant détruits. Des petites silhouettes humaines et animales couraient en tout sens sur les places et les chemins.        <br />
       —Il y a de la vie, au moins, soupirai-je.        <br />
       —Les pauvres gens !       <br />
       —Je m’attendais à un massacre...        <br />
              <br />
       Les habitants avaient vu les Lourds de loin et se précipitaient à notre rencontre. Chbaoum et ses deux soeurs trouvèrent trop fatiguant de calculer le lieu d’atterrissage de la nacelle, et laissèrent celle-ci se poser sur l’eau. Bientôt gorgée comme une éponge, elle coula.  Jean, grognant comme un sanglier, réussit cette fois à sauver son paquetage, ses armes et son narguilé en les tenant au dessus de sa tête.        <br />
              <br />
       Sur la plage, la “foule” était composée d’enfants de dix à quinze ans.       <br />
       —Pouvons-nous voir vos parents ?       <br />
       —Ils ont été emmenés... se désespéra une petite fille, les yeux grands comme des soucoupes.       <br />
       —Des soldats leur ont dit de venir avec eux, expliqua le frère aîné.       <br />
       —Est-ce qu’il n’y a pas de grande personne avec vous ?       <br />
       —Si... Elles arrivent.       <br />
       Deux femmes couraient vers nous. Je reconnus la jeune fille que j’avais rencontrée à deux reprises sur la Majeure, fuyant les troupes de Mungabor.       <br />
       —No... Nolibé !       <br />
       —Par le Grand Equilibre...       <br />
       L’émotion était forte et elle ne put parler. Elle vint spontanément se nicher dans l’abri de mes bras. Je l’y serrai et la réchauffai.       <br />
       —Ma soeur Anphidiane est avec moi. Nous avions les enfants avec nous à la baignade quand les Zwölles sont arrivés... Nous nous sommes cachés dans les buissons d’ajoncs, jusqu’à ce qu’ils repartent. Ils ont rassemblé nos parents, nos anciens, et les ont emmené sur le chemin.        <br />
       —Puis ils ont mis le feu aux maisons avec des flèches... renchérit la petite Anphidiane.       <br />
       —Combien y avait-il de soldats ?       <br />
       —Une trentaine, à dos de méyots. Ils venaient de l’île-mère...       <br />
       —Quand cela s’est-il passé ?       <br />
       —Ils sont partis, il y a une heure...       <br />
       —Vous n’avez vu aucun bateau ?       <br />
       —Non.       <br />
              <br />
       —Bon. Je ne crois pas qu’ils reviennent.  Retournons tous au village.        <br />
       Il faut éteindre les flammes.       <br />
       —On a essayé, dit Anphidiane, mais avec les bols de kachol, c’est très difficile.       <br />
       On la sentait au bord des larmes.       <br />
       —Nous allons voir ce qui est possible.       <br />
       —De toutes façons, le feu a grimpé dans les arbres, et il n’y a presque plus rien à brûler, constata Nolibé.       <br />
              <br />
       Jean alla couper à la hache les arbres qui menaçaient de laisser tomber leur tête encore enflammée. Nous nous organisâmes en chaîne, et chaque maison fut éteinte l’une après l’autre. Tandis qu’un groupe était délégué pour cuisiner une soupe de lupifers et de galettes,  et qu’un autre était chargé de surveiller et de nourrir les tout petits, les autres sortaient des maisons les objets indemmes.       <br />
       Le soir tomba et les fumées finirent par s’arrêter.       <br />
       Avec Jean et Nolibé, nous nous activâmes à reconstruire un toit pour la maison commune avec  un bric à brac de poutres et de palmes demeurées intactes. La petite population s’y abriterait pour la nuit contre le vent de l’est, doux mais humide.       <br />
              <br />
       Le cercle se resserra après le repas, et Nolibé raconta de longues histoires aux enfants cachés jusqu’au nez sous les ponchos. Ils s’endormirent les uns après les autres, et Jean ne fut pas le dernier.        <br />
       Nolibé vint s’asseoir contre moi et nous partageâmes le même poncho, en regardant le petit foyer que j’avais rallumé devant nous.       <br />
       Puis elle s’allongea en chien de fusil et je la bordai, laissant dépasser son nez et ses lèvres dans le froid qui se faisait piquant.       <br />
              <br />
              <br />
       Le lendemain, dès l’aurore, nous décidâmes d’aller à Roudoul pour chercher des secours. En espérant que la ville n’avait pas subi la visite des bandits.        <br />
       La meilleure solution était de laisser Jean avec les enfants. Je partis pour Roudoul avec mission d’en ramener une carriole de pain et de lait, et, si possible une petite escadre armée, pour protéger, plus tard, le transfert des enfants,  (car ils ne pourraient pas rester ainsi à Minolé.)       <br />
       Nolibé me rattrapa sur le chemin.       <br />
       —Il vaut mieux que je sois avec toi pour discuter avec les Roudouliens, sinon ils ne te croiront pas.       <br />
       Sa main glissa dans la mienne et nous marchâmes ainsi, en silence.       <br />
               <br />
       Roudoul n’avait pas été attaquée. Les citoyens étaient en réunion nuit et jour, pour préparer une éventuelle résistance. Une milice avait été levée, et les Jeunes étaient entraînés au bâton et à la foënne, dans les champs et les jardins.        <br />
       Comment défendre une bourgade aussi pacifique et dont les derniers remparts avaient été démantelés huit siècles plus tôt ?       <br />
       Nolibé interrompit le débat et demanda de l’aide.  Les citoyens, un peu gênés (car ils n’avaient pas eu le courage d’envoyer des éclaireurs s’informer sur la cause de la grande fumée) s’empressèrent.  On réunit un groupe en armes et des victuailles furent placées sur une charrette.       <br />
       La jeune fille devait rentrer aussi. Ses yeux inquiets trouvèrent les miens et, sans nous soucier des regards, d’ailleurs indifférents, nous nous enlaçâmes, comme si la séparation, déjà, faisait mal. Je caressai son beau front et noyai mes mains dans sa longue chevelure d’un noir profond. Nos yeux s’évitaient encore pour ne pas rendre plus difficile un arrachement à la plongée dans un unique tourbillon.       <br />
       Je restai pour participer à l’organisation militaire.       <br />
       —Augustin est conseiller du Minus. Il sait tant de choses sur l’art de la guerre, avait dit Nolibé au maire et à ses adjoints apeurés de tout.       <br />
       Je discutais ferme avec leur conseil de guerre, quand Nolibé, sur le départ, passa sa tête par la porte et me sourit.       <br />
       De ce sourire émanait toute la chaleur de son corps, souvenir de notre première et chaste toucher, et promesse d’autres, moins placides.       <br />
       Elle ne me manquait pas. Seule l’évidence de la rencontre m’étonnait.        <br />
       Toutes les combinaisons complexes de la survie s’écartaient comme un décor inutile devant le monde concret de l’amour, de son intemporalité absolue. Ce “nous”, si simple, qui avait toujours existé et serait encore là, dansant dans l’espace, quand nous serions morts.       <br />
       Je tentai de me raisonner. Mais que m’arrivait-il ?  Tout cela pour une simple rencontre ?       <br />
       Le tout se résorba aussitôt dans un rien discret, posé comme une pierre d’attente dans un coin de ma tête, et je revins aux tâches de l’heure.            <br />
              <br />
       Deux jours après, je revis Nolibé, à la tête  de son petit peuple, bientôt hébergé chez les habitants, souvent liés à leur famille par un cousinage.       <br />
       Entretemps, la milice prenait forme, et j’avais placé des contingents aux accès principaux. Le sommet de la colline, qui correspondait à la  vieille tour du Moulin fut transformée en forteresse capable d’accueillir très vite la totalité des Roudouliens, et de tenir un siège de quinze jours contre une petite armée. De vieux passages secrets entre des maisons et la tour furent réouverts, qui permettraient éventuellement de sortir pour prendre les assiégeants à revers.        <br />
              <br />
        Je n’avais pas beaucoup le temps de voir Nolibé, mais le soir, nous nous retrouvions sur la place du Moulin, et nous  prenions une chiroine aux petites tables rondes de l’unique estaminet.       <br />
       Anphidiane venait souvent, inquiète, et aussi un peu jalouse de sa soeur.        <br />
       —Qu’est il arrivé à la mère ? disait-elle souvent.       <br />
       Je tentai de la rassurer :       <br />
       —Nous la retrouverons, avec toutes les grandes personnes.        <br />
       —Mais les Zwölles ont pu les tuer ?       <br />
       —Oui. Mais je crois qu’ils les auront gardées en otages, avançai-je, bien peu sûr de moi, car ils savent qu’ils ont perdu partout ailleurs. Ils voudront avoir quelque chose pour négocier leur retour, ou leur départ.       <br />
       Je connaissais les projets de Mortone (dépeupler Malamè pour en faire son paradis personnel) mais sa défaite temporaire les avaient probablement repoussés à plus tard.  E,n revanche, j’avais très peur de la folie meurtrière de Nardor Botulis que l’on pouvait suivre à sa trace sanglante, partout où il passait.       <br />
       —Ne sait-on pas où ils ont emmené nos parents ? demandait Anphidiane, angoissée.       <br />
       —J’ai fait envoyer des émissaires un peu partout dans l’île. Personne ne sait exactement où leur chef tient son camp.        <br />
       —Une contrée n’a pas encore été visitée par les explorateurs :  la forêt profonde d’Ardilonne, entre le fleuve Mourranche et  le mont Gondemiel. C’est la région la plus sauvage de notre petite  île, dit Nolibé.       <br />
       —Je pourrai tenter d’y aller avec Jean, maintenant que vous êtes à l’abri.       <br />
       —Oui, admit Nolibé, et elle baissa la tête, sa main serrée autour de la mienne, mais vous ne savez pas combien ils sont.       <br />
       —Il faudrait retrouver leurs bateaux, dis-je. Des marins pourraient faire le tour de l’île, et observer discrètement tous les mouillages possibles. Ils ont peut-être camouflé leurs vaisseaux.        <br />
       —Il faudrait aller voir les pêcheurs, en bas, avec le maire.       <br />
       —C’est que je ferai. En attendant, nous formerons un commando assez nombreux, et quand le camp zwölle sera repéré, nous monterons un plan pour libérer les prisonniers, et pour détruire l’ennemi.       <br />
              <br />
       Je passais maintenant une bonne partie de mon temps à entraîner de jeunes Roudouliens auxquels étaient venus s’adjoindre plusieurs dizaines de Malionais et de Bistriens volontaires, mécontents de la politique de neutralité de leurs cités respectives.        <br />
               <br />
       Je n’étais pas sûr que cette petite force pourrait résister plus de cinq minutes à la charge de Zwölles, dont la bellicosité serait décuplée par la rage d’avoir perdu la guerre. Mais il fallait donner un peu d’espoir à ces gens.        <br />
              <br />
       Nolibé et moi éprouvions de plus en plus la présence  tardive des enfants inquiets autour de nous, comme un obstacle à vivre ce que nous savions grandir entre nous. Anphidiane le sentit, et prenant sur elle avec un grand courage, elle décida de jouer les mamans pour nous libérer.        <br />
       Un jour, j’emmenai Nolibé sur une barque, et nous plongeâmes dans la lagune de la petite crique, à l’ouest de Minolé. Elle était une remarquable plongeuse, et remontait beaucoup de glossules dans le tissu de sa robe mouillée. Je désirai de plus en plus sa beauté et son regard me dit qu’elle aurait bien aimé me dénuder. Les contingences favorables se réunirent : soleil, douce fatigue, tranquille familiarité des corps dans la lumière. L’envie de la prendre se fit impérieuse. Elle roula dans la barque, m’échappant en riant. Sa robe se défit. Au risque de chavirer, je la plaquai sous moi, les boucles de nos toisons pubiennes imbriquées.        <br />
       Elle s’ouvrit, bouche et sexe, et j’entrais en elle sans ménagement. Elle me mangea en même temps du haut et du bas, presque déçue que j’explose en elle, en quelques instants de paroxyme trop retardé.  Ce fut mon tour de la manger, et son plaisir fut si vif que nous chavirâmes effectivement.       <br />
              <br />
       Par la suite, nous vécûmes un arrêt du temps. Au fil des jours (que je crus innombrables, mais qui ne l’étaient pas), elle me fit découvrir le plus beaux sites, et pour en imprimer le souvenir en moi, elle me caressait habilement, me conduisant au plaisir suprême de mille façons.       <br />
       —Où as-tu appris tout cela ? lui dis-je fort étonné.       <br />
       —Ce ne sont pas mes parents, tu peux t’en douter... Peut-être est-ce inné ?        <br />
       Nous nous perdions dans les yeux l’un de l’autre, et je devais m’accrocher aux paillettes d’argent qui ornaient le ciel sombre de sa prunelle, pour ne pas y mourir.       <br />
       Chacun, sans le savoir, donnait à l’autre occasion d’un désir plus grand, et bientôt nous dûmes nous quitter dans la journée, pour faire la pause, respirer un peu de ces forces d’ivresse que nous libérions et qui nous emportaient.       <br />
       Chaque soir, cependant, nous avions hâte de nous reprendre, de nous saisir. De nos sexes, de nos capacités à jouir, nous faisions les marches d’un escalier sans fin.        <br />
       La nuit, épuisé, je sortais pour boire. Jean voyait mon état et ne disait rien, mais je savais qu’il ne m’avait jamais vu ainsi.       <br />
       Et puis je retournais à la passion, et comme des jumeaux imbriqués, giron de l’un contre les fesses rondes de l’autre, nous nous embarquions pour un sommeil mêlé, vers un destin commun, qui n’était que le nôtre.       <br />
              <br />
       Vint le jour où nous devions partir pour l’aventure.  Minolé voulut venir avec moi, mais je refusai.        <br />
       —Je serai avec toi, tu le sais bien.       <br />
       —Oui, nos doubles se rencontreront et feront l’amour sur le Gondemiel.       <br />
       —D’accord, toutes les nuits à minuit.       <br />
       —Minuit pour toi, minuit pour moi, je me caresserai.       <br />
       —Et moi, je t’enverrai ma semence par télépathie.       <br />
       —D’accord.        <br />
       Nous nous embrassâmes encore, ayant cru oublier la forme de nos corps qui s’étaient étreints quelques minutes auparavant. Et un peu plus tard encore, au bout de la rue pavée qui sortait de Roudoul, je l’étreignis encore. J’aurais voulu lui emporter au moins les yeux.       <br />
              <br />
       Pendant mes errements coupables, Jean avait pris les choses en main. Il avait recruté et entraîné à la dure une vingtaine d’hommes combatifs et résistants qu’il équipa pour une semaine de vie autonome. Il avait aussi dessiné une carte  grossière de Malamè, en y  incrivant tous les renseignements qu’il avait pu glaner au  cours de conversations avec les membres de notre groupe armé.        <br />
              <br />
       La façon la plus sûre de se diriger vers la forêt d’Ardilonne était d’emprunter le chemin des collines qui grimpait au dessus de Roudoul, serpentant vers l’espèce de chapeau haut-de forme du mont Gondemiel.       <br />
       On passerait le gorges du Mourranche, puis on suivrait le lit de la rivière vers l’ouest, jusqu’à ce qu’elle reçoive l’apport de tous ses affluents et devienne fleuve majestueux... sur seulement une vingtaine de kilomètres. Là, sur les deux berges, s’étendait la sauvage étendue sylvestre où nous avions de bonnes raisons de penser que les horribles Zwölles de Botulis séquestraient la population adulte de Minolé.         <br />
       La marche se déroula sans encombre, par une belle journée tiède.       <br />
       La colline aux ruches nous apparut bientôt, au pied du Gondemiel. Elle était presque cachée dans l’ombre du sommet de l’île, qui se creusait comme pour lui permettre de s’y nicher.        <br />
       Sa forme était parfaitement arrondie et elle était couverte de sapins diposés si régulièrement qu’on pouvait un moment croire qu’il s’agissait d’objets artificiels. Une allée en spirale montait sous les arbres et rejoignait le sommet du mamelon où l’on entrevoyait la présence du petit temple aux tuiles vertes, et, tout autour,  six  grandes ruches sur leur pied de fer forgé. Le monastère de Maalouch était en partie creusé dans la paroi du Gondemiel, et en partie saillant. On disait que c’était un ancien poste de surveillance de Phrisogeois, en direction de tout ce qui naviguait sur le grand courant ou dans la Mer de Malamé, au sud. Le monastère était aujourd’hui désert,  mais je désirai y pénétrer pour vérifier quelque chose.        <br />
       La porte était ouverte et j’entrai dans le sanctuaire baigné d’ombre. Ma recherche prit peu de temps et je ressortis rapidement.       <br />
       —En route !       <br />
       Nous obliquâmes vers l’ouest, où la vapeur des chutes du Mourranche s’élevait dans l’atmosphère.        <br />
       Dans les premières heures de l’après-midi, nous rejoignîmes le  col des dix-sept vents, lieu fort bien nommé, et de là, nous engageâmes dans les ravins.        <br />
       Nous parvînmes en peu de temps sur le piémont aux arbres clairsemés, et je demandai à Jean de préparer le camp en cet endroit d’où nous pouvions voir toute la forêt moutonner à nos pieds.       <br />
              <br />
       J’avais une autre raison de m’arrêter dans ces parages.        <br />
       J’avais en effet demandé un soir à Nolibé, si elle savait où l’arbre nommé “salcyle rieur” pouvait se rencontrer sur Malamè.        <br />
       —Je crois qu’il n’y en a plus, dit la jeune fille. Les artisans ont tout coupé il y a plus de cent ans. Mais s’il devait encore en subsister un ou deux, ce serait dans le cours supérieur du Mourranche .       <br />
       —As-tu une idée de la manière dont je pourrai le reconnaître ?       <br />
       —Pas la moindre. Mais tu peux voir cela sur les peintures murales du monastère de Maalouch. Je crois que toutes les décorations s’inspirent de l’apparence de cet arbre, autrefois sacré et très répandu.       <br />
       Les fresques de Maalouch étaient fort décrépites, mais j’avais néanmoins retenu la forme de lance finement dentelées des feuilles très claires, le branchage tendu vers le ciel en un vaste  bouquet, qui retombait très bas sur une large circonférence autour d’un tronc large et tordu, grenu et  craquelé.       <br />
              <br />
              <br />
       Je laissai à mes compagnons le soin de dresser le camp, et je marchai le long de la rivière.       <br />
       Déja large et noire, elle coulait, en apparence paresseusement, en réalité très rapidement si l’on observait les menus objets emportés à sa surface. Les rives étaient de véritables pièges pour le piéton : mélange instable de sablières molles, d’arbres morts à demi-enfouis, de rebords en suspens, creusés par en dessous. Elles pouvaient se refermer sur le malheureux voyageur obligé de les emprunter.        <br />
       Sans jamais trop m’éloigner du Mourranche, je traversai des petits bois qui débouchèrent sur un étang.  Je décidai d’en faire le tour, et je suivis un sentier à peine tracé dans les herbes hautes, les campanules, les fleurs en cône des salges. Je débouchai bientôt sur un amphithéâtre de verdure, d’un calme étonnant. Le fond en était composé de plusieurs niveaux de frondaisons, les premiers Agras tentant désespérément de se jeter au dessus de l’eau, où ils capteraient plus de lumière. En arrière, de grands sapins serraient leurs squelettes sombres. En avant-garde, au milieu d’une émergence couverte de pelouse trônait un arbre gigantesque, envoyant ses branches dans toutes les directions.        <br />
       Je le reconnus sans erreur possible : c’était bien un Salcyle rieur, peut-être le dernier de Malamè. C’était l'arbre de la sagesse, celui à qui j’avais à demander quelque chose : où habitait donc le vieux Saghin ?        <br />
       Le grand salcyle penché ne répondit pas directement à ma question muette, mais j’utilisai l’extrémité d’une de ses énormes racines égarées loin de lui pour passer  à pied sec au dessus de la surface emplie de lentilles. En tournant autour de sa base parfois soulevée par le vent, je découvris une arcade noueuse, réancrée au sol par de nombreuses radicilles.        <br />
       Sous la voûte ainsi formée, il y avait une maisonnette de bois et de torchis soigneusement blanchi à la chaux. De sa petite cheminée sortaient des ronds de fumée bleue. Je subodorai que c’était là le logis de  Saghin, le plus ancien des Vieux de Guama.       <br />
              <br />
       Je frappai l’huis. Personne ne répondit. Je supposai que Saghin était passablement sourd et je réitérai, avec un peu de force.       <br />
       —Vous voulez casser ma porte ? fit une voix derrière moi.       <br />
       Je sursautai et me retournai.       <br />
       Un petit homme en bottes de pêche et en casquette sur l’oeil venait vers moi, un seau à la main.       <br />
       Il s’arrêta devant la maison sans me regarder, et me tendit le seau.       <br />
       —Allez remettre ces poissons-chiens à l’eau, sinon ils vont sauter toute la nuit dans le jardin. Prenez les à la main et jetez-les dans des directions différentes, sans quoi ils vont se battre.       <br />
       Je regardai le seau avec un peu de dégoût.       <br />
       —Dépéchez-vous, ils ne mordent pas...       <br />
              <br />
       ¬Je me résignai à prendre ces corps glissants et frétillants, en évitant tout de même les grandes bouches dépliables, et à les jeter en pluie dans le liquide poisseux de l’étang. Aussitôt, non loin de là, un oiseau jaunâtre  au bec démesuré battit des ailes, comme pour applaudir à mon geste.       <br />
       —Etes-vous Saghin ?       <br />
       —Oui, dit le petit homme en enlevant ses bottes.       <br />
       —Je me présente : Au..       <br />
       —Je sais qui vous êtes. Et je sais ce que vous voulez : je ne suis pas d’accord !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Une heure après, je soupais avec Saghin de délicieuses morilles au lupifer d’eau douce. Le vieil homme, qui avait commencé par me laisser mariner dehors, m’avait appelé pour l’apéritif (un verre de glône-lumière, véritable petite merveille, suffisante pour renoncer au reste du monde), tandis qu’il cuisait les poissons sur un gril, utilisant un pinceau pour les humecter de sauce blonde .       <br />
       —Saghin, réitérai-je, vous savez pourquoi je...       <br />
       —Goûtez donc ces poivrons marinés dans de l’huile de galpoure, avec un peu de citron.       <br />
       Il enchaîna aussitôt par une salade de chiufs finement coupés, et parfumés à la pimpregarne.       <br />
       Les poissons vinrent à table et se posèrent par deux dans nos assiettes de bois. Leur fumet était irrésistible et je n’eus aucune effort à faire pour continuer à me taire.       <br />
       Le vieil homme me tendit une coupelle où traînaient des morceaux de pétales sêchées.       <br />
       —Mangez donc de la Chimère des prés, ce n’est pas bon, mais çà revigore.       <br />
       J’en mâchais prudemment une, au goût de papier amer.       <br />
       —Allez-y, n’hésitez pas.        <br />
       —Non merci, c’est très bon, mais...       <br />
       —C’est infect, mais il est plus malin d’en mâcher un peu que de l’utiliser pour envelopper le fromages comme ces idiots de Malaméens. Car çà vous rallonge la vie. C’est utile, si on aime la vie comme moi, inlassablement recommencée dans les petits détails.       <br />
       —Ah? fis-je, intéressé, et puis-je vous demander votre âge, Saghin ?        <br />
              <br />
       —Calculez-le vous-même, dit Saghin : j’ai d’abord atteint 85 ans, il y a très longtemps, puis j’ai mis vingt ans à revenir à l’âge de trente ans, et cela fait un certain temps, disons soixante ans, peut-être, que je mets 160 ans à atteindre l’âge canonique de cent ans.       <br />
              <br />
       Je n’avais plus du tout envie de poser des questions au petit homme quand celui-ci, s’étant soigneusement curé les dents avec une épine de chikrua, se mit à parler comme une fontaine coule après la pluie.       <br />
       —Règlons d’abord les problèmes pratiques. Les bandits Zwölles que vous cherchez sont peu nombreux : la plupart sont repartis il y a une semaine, dès qu’ils ont eu de nouvelles des revers de Mungabor. Mais Botulis ne voulait rien savoir. On lui avait donné mandat de détruire Malamè, et il s’y tenait. Une bagarre  s’en suivit et il tua un officier. On l’arrêta, mais, connaissant son pouvoir auprès de Sapharx, on le laissa finalement sur l’île, où une dizaine de fidèles l’ont accompagné.        <br />
       Ils ont commis plusieurs exactions  :  brûlé trois fermes, tué plusieurs voyageurs, attaqué de marchés; et enfin ils ont incendié Minolé.  Les gens de ce pays sont terrorisés. Ils ont peu de courage et une expérience militaire nulle. C’est pourquoi j’apprécie votre venue, car les Zwölles commençaient à m’échauffer les oreilles. Non contents d’avoir enlevé ces pauvres gens, ils saccagent ma forêt et organisent des battues meurtrières pour tuer des brenèles, et des chevirelles sauvages d’une sous-espèce très rare.       <br />
       Je vous dirai demain comment vous rendre à leur camp, qui est un peu plus bas. Le mieux sera d’attendre qu’ils sortent pour la chasse, et vous libérerez les otages. Ensuite, je vous indiquerai une cachette pour le Minoléens, pendant que vous retournerez leur donner une correction définitive.       <br />
              <br />
       Saghin ne me laissa pas l’interrompre.       <br />
       —Quant à l’affaire qui vous amène de la part de mes collègues quadratistes, nous n’aurons pas le temps d’en discuter aujourd’hui, ni demain. Je vous donne rendez-vous à l’embouchure du Mourranche, sur la rive nord, après-demain matin. Voys y verrez une ruine d’observatoire. Je vous y attendrai, et j’écouterai alors vos arguments.        <br />
       J’espère que vous en aurez terminé d’ici là avec vos ennemis.        <br />
       Maintenant, je vais dormir, et vous feriez bien d’en faire autant. Il n’est pas question que vous reveniez à votre bivouac en pleine obscurité. Ce serait aller une mort certaine.       <br />
       —Mes compagnons vont s’inquiéter.       <br />
       —Laissez-les orphelins pour quelques heures, et repartez de bon matin.       <br />
       Il se leva et entra dans sa maison, dont il referma la porte.       <br />
       —Où... où dormai-je ? dis-je à mi-voix.       <br />
       La porte se rouvrit.       <br />
       —Où avais-je la tête ? Là.       <br />
       Il désignait un grand hamac tendu entre deux branches du Salcyle, en travers duquel pendait une grosse couverture tissée.       <br />
       —Bonne nuit !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °              °       <br />
              <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais bien seulet dans mon hamac, mais le double de la main de Nolibé m’apaisa le front, et prit la main de mon double pour m’emporter, têtes à l’envers sous la lune basse, au sommet du Gondemiel. Ils jouèrent de longues heures, plongeant sur le monastère à trois cent mètres au dessous, pour venir s’asseoir au bord des tuiles, pieds dans le vent de nuit. Puis ils allèrent se dissoudre sous les chutes du Mourranche et remontèrent se sècher sous une lune pointes en bas (étions-nous, finalement dans l’hémisphère sud ?). A la fin, je (le double) poursuivis Nolibé pour lui ouvrir les cuisses et la baiser, tout en l’emprisonnant dans mille bras aussi avides et inquisiteurs les uns que les autres,  mais la vraie jeune fille avait du s’endormir quelque part, car je  n’étreignis qu’une nuée, ne perçai que la voûte d’étoiles, et me retrouvai dans mon hamac, la couverture  hissée  en son milieu comme un drapeau à son mât.        <br />
       —Nolibé  ! Où es tu ?       <br />
       Bientôt le relief  de la couverture s’aplanit et je passai à de vrais rêves, dont je n’ai aucun souvenir.       <br />
              <br />
              <br />
       A l’aube, je me levai et revins sur mes pas en courant, non sans apercevoir, avec un frisson rétropectif les traces de pattes d’énormes bêtes griffues ayant arpenté le sentier pendant la nuit. Mes camarades m’accueillirent avec rancoeur et avec joie.       <br />
       Je leur fournis une partie de l’explication de ma disparition, et nous levâmes le camp.       <br />
       Saghin m’avait donné quelques bons renseignements pour trouver les bandits, dans une partie incendiée de la forêt. Leur camp retranché avait une forme de boîte de fromage vaguement carrée.  Ils avaient dressé des pieux grossiers, reliés entre eux par d’autres troncs croisés, en utilisant les lianes qui pendaient partout des Agras. Les Minoléens étaient couchés ou assis au centre du terrain pelé, l’air abattu.        <br />
       Comme le vieux sage me l’avait dit, les gardes, impeccablement sanglés dans leurs uniformes noirs, sortirent en fin d’après-midi pour leur chasse quotidienne, ne laissant que cinq d’entre eux surveiller les prisonniers.       <br />
       Je vis aussitôt Nardor, en tête des chasseurs, qu’il dominait de sa haute taille. Il émanait aussi de lui une énergie forcenée, et le mouvement saccadé de ses jambes, évoquait celui d’un automate. Comme à l’accoutumée, il cachait les cicatrices terribles de son crâne sous le casque zwölle réglementaire, que ses compagnons avaient abandonné, avec la chaleur lourde de la journée.       <br />
       —Allons-y, susurra une petite voix féminine.       <br />
       Je me retournai, surpris.       <br />
       J’entendais des voix, maintenant ! Une voix, celle de Nolibé, et son rire, aussi, de m’avoir joué ce bon tour.       <br />
       —Ne nous dérange pas pendant la bataille, lui répondis-je en moi-même.        <br />
              <br />
       Les Zwölles étaient si sûrs d’eux qu’ils n’avaient pas même refermé la porte de planches grossières du “fort”.  L’assaut fut facile. La peur des Malaméens avait fait place, dès qu’ils avaient vus leurs parents et amis, à une rage à peine contenue. Nous-nous massâmes simplement derrière, et, sur un signal, nous nous précipitâmes. Sitôt dans la place, nous fonçâmes en criant, et nous divisâmes aussitôt par groupes de cinq  autour de chaque Zwölle. Nous surprîmes l’un à sa douche, l’autre en train de se refaire une beauté devant un morceau de glace, et les trois autres assis autour des prisonniers, comme s’ils gardaient un troupeau de vaches.       <br />
       Je plongeai sur celui qui s’était ressaisi le premier et tournait sa tirapelle vers moi. Il tomba de son tabouret que je repris aussitôt pour l’assommer, pour le compte.  Les deux autres homme armés, effrayés, levèrent les mains. Toute la superbe Zwölle était tombée d’eux comme une teinture lavée à grande eau.       <br />
       Les Minoléens, stupéfaits, restèrent d’abord immobiles, puis se levèrent, et, reconnaissant les Roudouliens, se mirent à crier de joie.       <br />
       Il fallut que nous les fassions taire à grand gestes.       <br />
       Tout de suite, nous organisâmes le départ de la colonne, interdisant à chacun de prendre quoi que ce soit.  Ligotés et baillonnés, les Zwölles furent placés au milieu de la cohorte qui s’engagea sous les bois, sur un sentier qui devait les ramener à Roudoul par la mer.       <br />
       Je laissai Jean prendre la direction du convoi, et j’emmenai dix hommes avec moi pour faire la chasse au chasseurs.       <br />
              <br />
       Je ne voulais qu’une seule chose : séparer Nardor de ses hommes, afin d’obtenir le combat singulier attendu depuis si longtemps.       <br />
              <br />
       Mais il fallait d’abord retrouver le groupe silencieux, qui était sans doute monté sur les pentes grasses, délices de la chevirelle sauvage. Nous devrions peut-être attendre les premiers coups de feu pour les repérer, et cerner leur dispositif.       <br />
       Cela ne fut pas nécessaire : je vis un uniforme noir se détacher sur le fond gris des arbres.       <br />
       —Voila un papillon qui n’a pas lu notre cher Darwin ! me dis-je. Un compagnon me frappa l’épaule : un second chasseur se tenait à genoux un peu plus à droite.        <br />
       Cela suffisait pour comprendre : cinq hommes se tenaient vers le bas de la clairière, tandis que Nardor et le dernier Zwölle étaient certainement montés  tourner un troupeau à revers. Quand les bêtes prendraient peur, ce serait leur fin, quelle que soit la direction qu’elles prendraient.       <br />
       Plus silencieux que des sangliers, mes Malaméens se glissèrent derrière les guetteurs.        <br />
       Il y eut un cri rauque et les Zwölles épaulèrent, attendant que le gibier surgisse devant eux.        <br />
       Quatre ou cinq Chevirelles très frisées surgirent en bondissant, l’écume à la gueule. Trois s’abattirent aussitôt, fauchées par la grenaille cruelle.       <br />
       A ce moment précis, mes homme intervinrent.       <br />
       —Pas un geste, ne vous retournez pas ou vous êtes morts !       <br />
       Les Zwölles levèrent les mains, et celui qui tenta de se retourner armé eut les mains emportées, sa seconde tirapelle dispersée en l’air.       <br />
       ¬—Nous sommes sérieux. Rendez-vous.       <br />
       Pendant qu’on s’occupait des prisonniers, je m’avançai seul à la rencontre des deux derniers ennemis.       <br />
       Nardor avait sans doute compris que quelque chose d’anormal était arrivé. Il avait dû se cacher, obligeant son ultime compagnon à plonger au sol.       <br />
       —Nardor, je suis seul ! Viens te battre. Je t’attends.       <br />
       La forêt seule me répondit.       <br />
       Les nuées se déchirèrent à ce moment, et le soleil sanglant illumina de trait horizontaux les clairières d’agras géants.        <br />
       J’entendis soudain un fracas à ma droite. Le Zwölle, un tout jeune homme blond, venait de se prendre le pied dans une liane et s’était effondré, perdant son casque et son arme.       <br />
       Protégé devant moi par un tronc, je le mis en joue.       <br />
       —File... et ne reviens pas... Vas te rendre au camp.       <br />
       Le garçon poupin ne se le fit pas dire deux fois.       <br />
              <br />
       Alors la voix cassée de Nardor Botulis retentit.       <br />
       —Ainsi c’est toi, petit Ultramondain. Tu es venu rencontrer ta mort. C’est dommage, tu avais encore une longue vie devant toi !  J’avais fini par éprouver une certaine tendresse pour toi. D’autant qu’il y avait le plaisir de chasser d’achever tes petites biches blondes...       <br />
       —Nardor, j’ai décidé de te laisser une chance. Avance en terrain découvert.       <br />
       —Un duel ? Tu es bien romantique !  Que tu saches au moins combien j’ai éprouvé de plaisir avec Nadja, avant de vérifier le temps qu’elle résisterait sous l’eau...       <br />
       Ma voix trembla.       <br />
       —Nardor, je te rejoins au centre, nous nous retournons, nous comptons trois pas, et que le meilleur gagne.       <br />
       —Oh, après tout, pourquoi pas ? Cela me rapellera mon jeune âge. J’ai bien dû liquider une quinzaine de hobereaux Gris à ce jeu là.       <br />
       —Tu ne m’impressionnes pas.       <br />
              <br />
       Le  visage bouturé de greffes rougies apparut subitement dans le vert doré.       <br />
       —Me voila.       <br />
       J’avançai aussi, inspectant son regard.       <br />
       —Il a peur, vas-y, me dit Nolibé-la-double, cachée dans le ciel au dessus de mes épaules.       <br />
       C’était vrai. Cela donnait une chance au jeu.        <br />
       Lorsque Nardor vit mon arme, il eut un rire grinçant.       <br />
       —Tu comptes me descendre avec cette tirapelle malaméenne ? Tu es  bien  courageux... çà me donne envie de tirer tout de suite... Ta tête sera emportée bien avant que tu aies le temps d’appuyer sur la détente.       <br />
       —Vas-y, pourquoi tant de paroles ?       <br />
       Le grincement hilare reprit, de l’acide en guise d’huile pour les gonds.       <br />
       Je savais pourquoi il ne tirait pas tout de suite : parce qu’il était lâche, tel que je m’en souvenais. Mais je savais aussi pourquoi il ne tirerait pas plus dans quelques secondes.  J’étais à l’ouest et j’avais le soleil dans le dos. Je faisais certes une ombre chinoise parfaite, mais un rayon lumineux libéré d’un tronc pouvait aussi bien l’éblouir, rendant son tir bien plus aléatoire que ma riposte.        <br />
       Maintenant, nos canons se touchaient presque et il était trop tard : au moindre mouvement de l’autre doigt, nous nous arracherions réciproquement le ventre, et ni l’un ni l’autre ne souhaiterait mourir seulement pour que l’autre l’accompagne.       <br />
       Nous nous retournâmes lentement, nous suivant chacun d’une longue oeillade meurtrière.        <br />
       —Un !        <br />
       Je le sentis s’éloigner un peu.       <br />
       —Deux !       <br />
       Je ne le sentais presque plus, mais la symétrie me sembla soudain transgressée derrière moi.       <br />
       Je  rentrai la tête dans les épaules, et fus propulsé en avant , par un monstreux coup de poing.       <br />
       Il n’y avait pas eu de “trois”. Il m’avait tiré dans le dos.       <br />
       —Adieu, petit !       <br />
       Je le laissai s’éloigner un peu et me retournai, l’arme tendue.       <br />
       —Attends, tu oublies quelque chose !       <br />
       Stupéfait, il reçut le projectile au creux du sternum, et s’arrêta pile.       <br />
       —Qu’est ce que ?       <br />
       Il mit la main à sa poitrine et la retira sanglante.       <br />
       —Ha ! ha ! je t’avais dit de ne pas utiliser de tirapelle malaméenne ! La grenaille n’a même pas explosé !       <br />
       Son rire était assez laborieux, et une teinte grise se répandait sur ses traits couturés.        <br />
       —Qui te parle de tirapelle ! Regarde mieux...       <br />
       —Qu’es-ce que c’est ?        <br />
       Il approcha, un voile sur les yeux, et de plus en plus crispé.        <br />
       —Comment... Comment n’es-tu as mort ?       <br />
       —Une bonne écorce de marocal accrochée sous la chasuble, çà absorbe bien les éclats, en général...       <br />
       Il souleva péniblement un repli de sa vareuse et dégagea une tirapelle de poche dont il visa soigneusement le milieu de mon visage.       <br />
       —Tu n’as pas reconnu mon arme, Nardor ? Tu en as pourtant utilisé une, dans un proche passé...       <br />
       Nardor titubait. Il retira son casque, laissant apparaître  l’appareil de veines  bleues et gonflées qui couraient sur son crâne.       <br />
       —Tu... Ce n’est pas possible...       <br />
       Il voulut rire et se mit à tousser du sang et des morceaux de viande.       <br />
       —Tu n’as pas  ? ... Non... Il n’y en a plus, de toute façon...       <br />
       Il essaya de hausser les épaules, et sans prévenir, sa main gauche tomba sur le sol, dans son gant.       <br />
       Il regarda son poignet pisser le sang comme une lance d’arrosoir, avec l’étonnement d’un homme ivre.        <br />
       Son ventre semblait se gonfler sous l’effet d’une respiration puissante, mais il ne reculait pas avec l’expiration. Il continuait à grossir, par accoups, se boursouflant à droite, puis à gauche.       <br />
       —Crêve, maintenant ! di-il en perdant deux dents.       <br />
       Il me remit en joue, mais sa main droite se détacha et tira en tombant sur le sol.  La grenaille se planta dans la terre entre mes jambes. Une douleur cisaillante me loger un éclat dans le mollet.        <br />
       Je devais m’éloigner,  car les centaines de liècles dont son corps fourmillaient maintenant chercheraient aussitôt un autre corps pour se reproduire, et je savais qu’ils pouvaient effectuer des bonds d’un ou deux mètres.       <br />
       Je me levai et reculai, m’accottant au tronc d’un agra. La blessure ne semblait pas avoir entamé le muscle. Je pouvais marcher. Je m’éloignai.       <br />
       Son hurlement d’agonie me figea une seconde, par son inhumanité. Je me retournai un instant pour voir tous ses organes s’affaisser à ses pieds, laissant sa cage thoracique vide et sans chair. Il me regardait encore, le cou déjà débranché. Puis ses yeux disparurent à l’intérieur de son crâne, comme sucés.       <br />
       Sa tête tomba dans les herbes et ne fut plus qu’un gros bulbe gluant de champignon violet. Des milliers de petites choses vibrionnaient alentour, s’attaquant même aux feuilles.  Il ne valait mieux pas s’attarder.       <br />
       —On l’a eu ! s’écria le double de Nolibé, perchée sur une haute branche.       <br />
       —Viens ici qu’on se mélange ! lui intimai-je.       <br />
       Ele rit, et devint translucide comme les ailes de feuilles qui l’entouraient.        <br />
       —Reviens d’abord à Roudoul, Amour ! Ton Double est trop fatigué pour m’honorer.       <br />
       —Bonne idée, convins-je.  Mais d’abord, j’ai une envie terrible d’aller me baigner dans le fleuve !       <br />
       —Je te comprends, fit la voix, et elle me baisa le front de ses yeux de velours.        <br />
              <br />
              <br />
       Je laissai mes compagnons rejoindre Jean et la cohorte de Minoléens. J’allais me tremper dans le flot rapide et froid, puis je remontai sur la berge et examinai ma blessure. Rien de grave. Je déchirai un bandeau dans ma chasuble, et serrai contre la plaie un bulbe de chicague rose, très bonne pour absorber les infections.       <br />
       Puis, je me mis en marche vers l’embouchure du Mourranche.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °           °       <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       Une nuit, une journée.  Je suis  las d’être criblé de vents et des petites balles d’eau salée des embruns.  Allongé nu sur la plage mouillée, j’essaie de me convaincre que les épreuves sont finies, que je suis passé de l’autre côté d’un long tunnel.       <br />
       Sagement, le double de Nolibé joue avec le mien dans les dunes et je ne m’intéresse plus à ce qu’ils font. J’ai envie de la revoir, en chair et en os.       <br />
              <br />
       La petite barque bleue, renversée, là-bas, au pied de rochers joufflus sous la ruine de l’observatoire, est en train de bouger. Un mirage ?       <br />
       Non, deux mains fermes l’agrippent et la retournent. Une silhouette courbée en caban jaune la tire vers l’eau, très loin encore.       <br />
       J’enfile un pantalon, me lève et m’approche.       <br />
       C’est Saghin, bien sûr, visière rabattue,  touchant presque son menton prognathe.       <br />
       —Mettez le bateau à flot, dit-il quand j’arrive près de lui,  je vais chercher mes casiers à glossules.         <br />
        La barque est menue mais sa grosse quille fait un profond sillage dans la peau humide de la plage. Plus je m’approche des vagues, plus elle me semble lourde.       <br />
       Saghin me rejoint en clopinant.       <br />
       —Si vous voulez, je rame, dit-il en souriant, me dévoilant trois dents espacées.       <br />
       Je ne dis rien et me mets à la nage.        <br />
       —Bizarre, dit-il en m’observant. Ici, nous ramons en regardant l’avant du bateau, cela évite de se dévisser le cou pour savoir ou l’on va.        <br />
       Bon, je ne vous remercie pas d’avoir flanqué la lièclite à une de mes chevirelles, j’ai été obligée de la foudroyer pour qu’elle ne la transmette pas aux troupeaux... Mais enfin, vous avez eu l’horrible Nardor, et pour cela, je vous dois quelque chose.       <br />
       —En réalité, Saghin, je ne parle qu’au nom de vos amis quadratistes.        <br />
       —Je sais... Argumentez un peu.       <br />
       —Ecoutez, je ne peux pas à la fois ramer comme un bagnard, et argumenter...       <br />
       —Mais si, vous pouvez. Pendant ce temps je me prépare une pipe de choulcave, si cela ne vous dérange pas trop.       <br />
       —Il exagère, fit le double de Nolibé, assise sur la proue, les genoux croisés.       <br />
       —Qu’a-t-elle dit ? fait Saghin, me regardant de ses petits yeux d’éléphant nain.       <br />
       —Oh rien...       <br />
       Brusquement je réalisai :       <br />
       —Sapituile de cornevache ! Vous la voyez ?       <br />
       —Evidemment !  Le seul double que je ne vois jamais est le mien,  soupira le vieillard. Je crois qu’il est resté dans une de mes vies précédentes, plus amusantes...       <br />
       —Bon, voici donc ce que veulent  Lutel, Métaphos (je veux dire Ermos), Emeisle, et Savroun...       <br />
       Et je lui répétai la conversation que nous avions eu dans la chapelle du mausolée de Lagmorion.       <br />
       Saghin enleva sa pipe et partit d’un rire juvénile.       <br />
       —Ces vieux impies pensent vraiment que je détiens la clef de ce monde !       <br />
       —Et c’est faux ?       <br />
       —Augustin, ne posez pas de telles questions, vous savez bien que je n’y réponds jamais. Voulez-vous me passer les casiers, s’il vous plaît ?       <br />
              <br />
       Saghin s’affairait à fixer les cages à fausse sortie sur des anneaux, eux-mêmes noués sur de longues cordes tressées, terminées par des flotteurs en noix de blave. Puis il les plongea dans l’eau bleue, où ils se déformèrent à nos yeux, à mesure qu’ils s’enfonçaient.       <br />
       —  Pourquoi m’avoir fait venir, dans ce cas ?       <br />
       —C’est que, voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas encore décidé.        <br />
       Saghin s’allongea sur le fond de sa barque, les bras derrière la tête.       <br />
       —Donnez-moi une seule bonne raison d’agréer à cette folle volonté d’arrêter nos courants immémoriaux.       <br />
       —L’unité...       <br />
       —L’unité ? Mais qui vous dit qu’elle est meilleure que l’autonomie et la diversité ?       <br />
       —La paix ...       <br />
       —La Paix ?  La domination  d’un Mortone Trug, vous appelez cela la paix ? Et même celle d’un Homer Benjou. C’est un charmant jeune homme, mais repassez dans vingt ans, nous en reparlerons ! Vous savez que le pouvoir absolu a une étrange propension à transformer les gens en grosses bulles, et les nations en grandes pieuvres.       <br />
       Je tentai encore de me faire l’avocat de la cause perdue, mais Saghin ne m’écoutait que d’une oreille distraite et jetait à la mer de petits cailloux, provoquant la curiosité immédiate de  poissons-bouche, sortes de plats verticaux muticolores flottant gaiement entre deux eaux.       <br />
              <br />
       ¬—Saghin, s’il vous plaît, écoutez-moi !       <br />
       —Mais je t’écoute, jeune Ultramondain, et tes efforts pour me convaincre d’une idée qui n’est même pas la tienne me semblent méritoires !       <br />
       Il se leva sur les coudes, regardant attentivement ses doigts de pieds en éventail.       <br />
       — Je voudrais te poser une question personnelle, Augustin .       <br />
       —Je vous en prie, fis-je, un peu inquiet.       <br />
       —Tu es venu ici chercher le passage... n’est-ce pas ?       <br />
       Je me sentir devenir livide.       <br />
       —Comment le savez-vous ?       <br />
       —Cela n’a aucune importance.  Mais c’est bien cela, l’objet de ta quête la plus secrète ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Alors, Petit, comment ne t’es-tu pas rendu compte que tu l’avais trouvé ?       <br />
       —Je ne l’ai pas trouvé... D’ailleurs, cela est moins important pour moi, maintenant.       <br />
       —Justement parce que tu l’AS trouvé.        <br />
       —Il a raison, dit le double de Nolibé, les pieds jouant dans la vague de proue. Tu M’AS trouvée.       <br />
       —Veux-tu bien te taire, toi ?       <br />
       —Non, elle a raison, dit mon double en sortant de l’eau, des  langoustines pinçant plusieurs de ses mêches de cheveux. Nous NOUS somme trouvés.       <br />
       —Cause toujours, ma belle, gromella le vieux Saghin, pointant la galoche de son menton, un tic  favori.       <br />
       —Mais cela n’a rien à voir avec le TRANSLATADOR !  m’écriai-je, ni avec le passage dans le temps, avec le retour à l’origine...       <br />
       —En un sens, non, convint Saghin, et il jeta encore des cailloux par dessus bord.       <br />
       Mais en un autre sens, ce que tu as trouvé est bien plus extraordinaire : c’est le passage qui écarte les portes du monde en carton, et nous fait accéder à celui de l’éternel présent, de l’événement pur.       <br />
       —Tu es gentil Saghin, mais je n’ai jamais supporté les cours de phi...       <br />
       —Augustin, regarde ! Une sarmoiselle vibre, là-haut...       <br />
       —Ah oui !  Elle semble chercher quelque chose.       <br />
       —C’est moi qu’elle cherche.       <br />
       En effet, le petit oiseau rapide tomba comme une pierre et se rétablit pour se poser sur le ventre maigre de Saghin.        <br />
       —Alors ma petiote, c’est la douce Chamilah qui t’envoie, hein ?        <br />
       Il m’adressa un clin d’oeil qui voulait dire : Chamilah est MA double à moi, je crois que tu la connais...       <br />
       Il ouvrit le rouleau de soie et lut à haute voix :       <br />
       —Salut, mon Saghin, une bonne et mauvaise nouvelle : toutes les flottes du Prince refluent en bon ordre vers Draco. Nous sommes revenus au point de départ, à ceci près que désormais, la menace sera constante, car le Dragon est mort...”  Bon, dit Saghin en rougissant, la suite est personnelle.       <br />
       Il enveloppa un caillou du message froissé et le jeta à l’eau.       <br />
       —Voila, il n’y a que çà à faire.       <br />
       Et il s’installa confortablement pour la sieste.       <br />
       —Saghin, tu ne vas pas t’endormir, implorai-je, on ne peut pas rester comme çà....        <br />
       —Mais si. Quand le devoir est accompli, on peut se reposer.       <br />
       —Quel devoir accompli ?  Je ne comprends pas.       <br />
       Saghin releva un peu sa casquette sur ses yeux.       <br />
       —Ecoute, Augustin, je crois que tu prends des notes sur les choses importantes, n ‘est-ce pas ?       <br />
       —Oui ! je...       <br />
       ¬—Et bien, relis-les et ne m’extragousse pas pendant la sieste , Oh !       <br />
              <br />
       Enervé, je me tournais en tous sens, puis je me résolus à tirer mon carnet de ma besace.       <br />
              <br />
       Mon oeil tomba sur le poème hermétique que j’avais recopié avec l’aide de Fontrelon sur la fontaine de Sable à Dysme. Je le relus attentivement :       <br />
              <br />
       «Jetée au vent la myriade        <br />
       effleure insensible la peau,       <br />
       Plongé au fond        <br />
       le poids  des temps       <br />
       change le monde.       <br />
       Homme qui vois...       <br />
       prends garde à la cinquième pierre.       <br />
       Son berger        <br />
       sous le Salcyle rieur       <br />
       regarde l’eau        <br />
       passer.»       <br />
              <br />
       Le berger... de la cinquième pierre ?       <br />
              <br />
       Mon Dieu...       <br />
       —Saghin, COMBIEN de pierres as-tu jetées à l’eau ?       <br />
       La poitrine du vieil homme fut secouée de rire.       <br />
       —Poser la question, c’est y répondre.       <br />
       —iouiiiik ! approuva la sarmoiselle, qui avait grimpé sur le plat-bord de la poupe.       <br />
       —Tu as jeté CINQ PIERRES.       <br />
       —Oui, et alors ?       <br />
       —Piuuk ? s’interrogea la sarmoiselle, qui, soudain, vit le double de Nolibé, et s’envola à tire d’aile.       <br />
       —Et alors, ces cinq pierres, tu ne les a pas jetées n’importe où...       <br />
       —Non, je te l’accorde, je connais bien ces parages.       <br />
       —Tu les as jetées exactement en un certain point du parcours du Rieufret...       <br />
       Saghin releva sa casquette, et découvrit ses trois dents.       <br />
       —Ah, bravo, là, mon petit, tu m’étonnes !       <br />
       Je ne relevai pas l’ironie, et continuai, exalté :       <br />
       —Ces pierres ont beau être toute petites, elles vont progressivement entraîner la formation d’un tas de sable obturant une certaine cavité anodine sur le cours du Rieufret. Il va se créer une dune sous-marine, qui va détourner le courant vers le nord.       <br />
       —C’est exact...       <br />
       —Le Grand Dragon, bientôt libéré du Rieufret va gonfler... gonfler... et..       <br />
       ¬—Et faire couler d’un bloc toute l’armada de l’horrible Trug, au moment même où il croira être rendu tranquillement chez lui ! Oui, c’est cela, Augustin !       <br />
       —Mais alors, Saghin.... Vous êtes le Maitre des Vannes ! Celui que tout le monde cherche à Guama.       <br />
       —Oui, c’est vrai. Mais ils peuvent toujours se lever de bonne heure, sacrisdouiche ! Et maintenant, laisse-moi finir cette sieste !       <br />
       —Incroyable. Si j’avais pu imaginer qu’on puisse changer le cours du monde avec cinq cailloux !       <br />
       Je restai sans voix. Tout commentaire était d’ailleurs devenue inutile.        <br />
              <br />
       Nous nous quittâmes sur la plage, et Saghin tint à me donner  deux bourriches de glossules pour fêter mon retour à Roudoul.       <br />
       —Adieu, Grand Sage, fis-je, un peu ébranlé.       <br />
       —Adieu, et permets moi une dernière mise en garde pour la route.       <br />
       —Je ‘écoute.       <br />
       —Voila, le PASSAGE existe vraiment, je veux dire le translatador, et tu es sur la bonne île. Mais fais très attention, Augustin, si tu le trouves, ou plutôt s’il te trouve, tu devras dire adieu à ton amour.       <br />
       —Mon amour ? Mais ?       <br />
       —L’amour entre toi et la jeune fille qui n’arrête pas de t’envoyer un double, çà n’est pas de l’amour ? Tu crois qu’on peut expédier des doubles comme çà sans amour ?       <br />
       —Je... je ne sais pas... ce sont des projections imaginaires... C’est dans ma tête ...       <br />
       —Et alors, qu’est ce que cela change ? Ta tête est bien assez vaste pour qu’un double s’y perde...       <br />
       —Bon, je m’en souviendrai.        <br />
       Au revoir.       <br />
              <br />
       Saghin ne me répondit pas et déjà, son menton en galoche en position haute, il marchait d’un air décidé vers le fleuve dont il devait remonter le cours, et qui torsadait paresseusement ses limons,  pour en faire des tresses marines.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       9. Translatador       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Je revins à Roudoul et fus accueilli en triomphateur. J’embrassai Jean et même le Maire, avançant la tête au dessus de sa ventripotence.        <br />
       Puis je marchais dans la rue, flattant les boucles blondes, levant au ciel les bébés que l’on me tendait avec reconnaissance. Soudain je sentis une nuque appuyer contre ma poitrine, et je refermai mes bras sur celle, glorieuse et souple, de Nolibé.        <br />
       Et nous continuâmes à déambuler dans les rues étroites et blanche, cette fois pour nous seuls.       <br />
       —Nos doubles se suivent ?       <br />
       —Oui, ne les regarde pas.       <br />
       —Pourquoi t’es tu sauvée sur le Gondemiel ?       <br />
       —Tu aurais laissé une tache dans ta couverture...       <br />
       —Une tache ?       <br />
       Je souris.       <br />
        —Ah oui... Mais comment le sais-tu ?       <br />
       Elle ne répondit pas.       <br />
       —Et puis, dit-elle, je voulais qu’on n’oublie pas nos vrais corps.       <br />
       ¬—Tu as raison. L’odeur de la peau.       <br />
       —Et aussi la vrai absence de la présence...        <br />
       —Que veux-tu dire ?        <br />
       Je l’interrogeai, renversée vers moi, et je crus comprendre obscurément quelque chose :       <br />
       Qu’aimer à travers la chair était plus DIFFICILE qu’à travers les doubles de l’espace imaginaire. Sa densité même, cette insupportable résistance du corps qui sépare autant qu’il unit, et qu’on ne peut supprimer qu’en tuant.       <br />
       Je songeai à Botulis, et aux délices de sa mise à mort.        <br />
       —Tu m’aimes ?        <br />
       —Je t’aime.       <br />
              <br />
       Nous nous le redimes cent fois, car cent fois sur le métier remets ton mot d’amour, on ne sait jamais, il pourrait te saisir. A chaque fois, nous rations de peu le ton juste, surtout quand nous le sentions le mieux. A la fin, nous attendions qu’il vienne, surtout en se quittant après la jouissance des corps.         <br />
              <br />
       Nous visitâmes Malamè de fond en comble, et je voulus même présenter Nolibé à l’espèce de prêtre qu’était Saghin.  Mais il n’y avait plus de maison sous le grande Salcyle rieur, qui feuillolait de haut en bas comme s’il trouvait cela vraiment très drôle.       <br />
       Nous eûmes d’autres nouvelles de Guama :        <br />
       la mort de Trug, noyé par le Dragon ressucité, et l’effroyable destruction de la flotte zwölle, bien sûr, dont les morceaux d’épaves alimenteraient les îles en bois de chauffage pour dix ans au moins; Benjou, couronné Minus officiellement cette fois, et son mariage avec Mategloire prononcé par Ventopse;  Fontrelon devenu grand Omen, en remplacement du précédent (Il l’avait mérité); l’institution d’une fête archipélagique de la libération; le gouverneur Mungabor nommé gardien de phare sur un rocher avancé, très loin au nord, en plein Atlantique (c’était drôle); la réalisation d’une université à Logatrou sous la présidence de Blavarian (çà l’était moins), etc, etc...        <br />
       Mais j’avoue que je prétais moins d’attention à toute une actualité qui se détachait de moi, comme je me détachai d’elle.        <br />
       Une seule nouvelle me fit plaisir :  Pimlic  avait planté la graine donnée par Arcomo à côté du tombeau de Phial et un pommier géant y poussa en un mois. Il paraît qu’on le voit de Périache, et que ses fruits sont délicieux.       <br />
              <br />
       Mon bon Jean s’ennuie sur Malamè, car il n’a pas, lui, été ravi par l’amour. Je crois qu’il m’attend, et passe son temps, dans les jardins de Roudoul, à jouer au Boc avec les gros cerveaux cachés dans les petites têtes blondes.       <br />
        J'ai reçu une très longue lettre d'Olivon Clinus, que j'ai lue à voix haute devant Jean, friand de nouvelles.       <br />
       Le professeur se porte bien, et a renoncé à toute charge officielle dans l'aréopage d'Homer, déjà surabondant. A la superficialité des hommages, il préfère de loin la sérénité de la vie universitaire. Il connaît d'ailleurs un succès remarquable parmi les étudiantes admiratives de sa renommée. Il doit passer l'essentiel de ses cours à raconter toute l'aventure, depuis la mission confiée à Nadja jusqu'à la victoire. Le département des Métiers Ingénieux lui a offert une seconde chaire, pour exposer le principe et le fonctionnement de ses machines à musique. Pour un peu, Olivon regretterait de ne pouvoir disposer de thrombes pour démontrer l'efficacité de son invention !        <br />
       Wiril Braighcht, un moment retiré dans sa famille à Cicéole, et vertement tancé par l'ancêtre de son clan, fait à nouveau l'objet des derniers potins de la cour... Il a fait, par hasard, la connaissance de la pauvre Chantenelle, dont le veuvage officiel se termine ces jours-ci. Les gazettes de Clotone ne parlent que de leurs possibles fiançailles (sous le manteau, car officiellement, le couvre-feu est encore en vigueur pour quelques jours).       <br />
       —C’est un peu injuste pour la mémoire de Phial, remarqua Jean, mais enfin, ce Wiril n’était pas absolument un mauvais bougre.       <br />
       —Il était “mal conseillé”, comme on dit dans ces cas là...       <br />
       J'appris enfin que l'idylle d'Homer Benjou avec Mategloire ayant pris un cours plus serein (le mariage est prévu pour dans un mois), le jeune Minus s'est employé activement à la reconstruction de l'Archipel. Il a dépéché des troupes pour réduire définitivement des poches de résistance sur Draco, où le pouvoir a été remis à une confédération de Zwölles Gris et de Dracois d'origine. Les Noirs se sont vu proposés des postes mineurs, pour une période probatoire indéterminée.        <br />
       Benjou a sérieusement commencé à démanteler la chaîne des thrombes, avec l'appui de Lucilia et du nouveau grand Omen, Fontrelon.  Serait-ce l'amorce d'un régime plus humain et plus démocratique dans le microcosme de Guama ?       <br />
       —Ah, remarquai-je en lisant le post-scriptum : ils ne m'ont pas oublié ! Benjou veut envoyer ici une délégation chargée de me remettre la plus haute distinction minusale qu'il a créée : la glossule d'asbalte. C'est le grand Myriapodis Situs, son conseiller personnel, qui est chargé de cette haute mission...       <br />
       Soudain songeur, j’ajoutai par devers moi :       <br />
       —Il serait peut-être avisé de changer d'adresse avant que ces importuns ne débarquent...       <br />
       —Que tu es devenu sauvage, Augustin !       <br />
       —Moins que toi, mon Cher Jean.       <br />
              <br />
       Un matin, Nolibé est partie du petit appartement qu’elle occupe avec sa mère et Anphidiane, dans la maison d’un cousin. Elle m’a laissé un mot :        <br />
              <br />
       J’ai hérité d’une  maison aux Plages Chantantes. Elle sera pour nous. Je suis allée la voir, et arranger ce que je peux. Rejoins-moi dans quelques jours. Je te laisse mon double et tu pourras la pourchasser dans la nuit. Je ne réponds de rien.       <br />
       Ta Nolibé.       <br />
              <br />
       Je suis content d’avoir un peu froid sans elle. L’incendie permanent, çà brûle, çà réduit à peu de choses. Il faut le temps de repousser.       <br />
       Mais quand je pars pour les Plages chantantes, je cours presque.        <br />
       Je mets la journée à traverser l’île. Je passe Malio vers cinq heures, et j’arrive en vue des plages  avant le coucher du soleil.       <br />
               <br />
       Les Malaméens l’appelent l’heure-fleur (chogian). En Europe, c’est l’heure rouge, mais je préfère l’heure d’or, comme disent les gens de la Majeure.        <br />
       Ce n’est pas une heure mais quelques brefs instants pendant lesquels tout le paysage se  mordore, se gave de rayons infra-rouges, sans verser encore dans le flamboiement qui en marquerait la fin.       <br />
       D’un coup, la chaleur qui a tendu le pays vers la suffocation se lasse, jette le torchon. Un  vent plus frais caresse choses et gens, et puis s’estompe. Une promesse de détente s’empare des êtres qui cessent de lutter de tout leur organisme contre la canicule.        <br />
       Et la dorure qui, en frisant, faisait vibrer les objets sombres, onduler la route aux pierres noires, pâlit. La chaleur gorgeant les sols relaie le soleil épuisé. C’est le signal pour les insectes jusque-là écrasés au sol. Ils s’élevent en nuages  massifs, s’offrant au piqué avide des Sarmoiselles.       <br />
              <br />
       Je sais depuis longtemps que si quelque chose de magique devait enfin m’arriver, ce serait dans ce laps de temps où tombent les fièvres, où s’envolent, malgré elles, les âmes les plus pragmatiques.        <br />
       J’ai remarqué, que, tout particulièrement sur Malamè, un second paysage semble alors se superposer au premier, à la fois identique et différent. J’ai parfois cherché la faille, le passage entre le deux, mais l’heure d’or s’était toujours achevée, rendant au monde son contour habituel. Je sais que quelques artistes ont tenté de fixer cet envers du réel, visible à l’heure d’or, et seulement à celle-ci.        <br />
       Une fois, je m’étais ouvert de mon intuition à Lucilia, qui m’avait mis en garde contre les chimères. Mais Lucilia, avec ses yeux à facettes décomposant le réel, voyait-elle seulement l’heure d’or ? Elle ne semblait pouvoir réunir les faisceaux séparés de sa vision que dans un lointain avenir ou dans le passé. Mais dans le présent, il fallait en convenir, elle ne voyait rien, surtout au soleil, et cette infirmité même avait été la cause indirecte de la mort  de Phial.       <br />
              <br />
       Quand l’heure d’or se produit, je parviens au sommet du mamelon, marchant à côté de mon cheval. Je comprends alors ce qui manque d’ordinaire à l’accomplissement du prodige : le lieu, la configuration exacte du site.       <br />
       J’avance vers l’est, poussé par l’or pâle du ciel, sur la route de sable qui file vers d’autres hauteurs, entre des champs de blé asymétriques et des agras en dents de rateau géant.       <br />
       Sur la droite, une haie composée d’essences variées se voûte pour former au domaine une porte de verdure, dont la barrière de bois est toujours ouverte. La maison n’est pas visible, et j’ai l’impression qu’au delà de frondaisons changées en ombres chinoises sur le papier froissé des champs, le domaine s’étend jusqu’à la mer, jusqu’au liseré des plages chantantes.        <br />
       Puis la construction m’apparait en contrebas, jouxtant le miroir où des canards se poursuivent, courant sur l’eau. Le contrejour découpe la silhouette de la vieille maison aux toits d’ardoise, enveloppée de lierres, et prolongée par la margelle d’un puits, couronnée d’un appareil en fer forgé.       <br />
       “Paix du soir”, pensai-je automatiquement et, presque sans m’en rendre compte, je pénétre dans le domaine et me dirige vers la maison.       <br />
       Les Luloudias nocturnes sortent leurs pétales de leur étui, mais  elles hésitent encore à attaquer leur mélodie d’odeurs. Le vitrail des fenêtres ne reflète aucune lumière intérieure et je ne tente pas d’entrer. La maison est témoin de quelque chose, mais l’alchimie n’a lieu qu’en ne faisant rien.       <br />
       Quand je passe  l’angle du pignon, je vois la  fenêtre ovale, creusée dans l’ombre d’un mur épais. Le rideau est soulevé par une longue main de femme. Le visage tendre de Nolibé apparait derrière la vitre. Elle me sourit.       <br />
               <br />
       Je lui adresse un baiser et reprend ma marche lentement, tenant sa monture par la bride, vers l’étable.        <br />
       La lumière a encore changé.        <br />
       L'angoisse, indéfinissable, me traverse. Je  retourne à la fenêtre, car le regard de Nolibé m’a semblé  fixe, et son sourire un peu absent.       <br />
       Laissant la longe, je monte à genoux sur le rebord, frappe la fenêtre.       <br />
       Nolibé ne me voit pas, ne m’entend pas, mais elle semble m’imaginer et s’adresse à moi à travers des espaces infinis, tentant de ranimer son double disparu.         <br />
       Je plaque les mains sur la vitre, épaisse comme de la roche, et crie son nom, cherche ses lèvres de ma bouche. Elle arrondit les lèvres et baise celles d’un fantôme situé de l’autre côté de la vitre, à la place même d’Augustin, à la place d’un autre moi-même.       <br />
       Que lui dit-elle maintenant ?       <br />
       Elle répéte un mot : quelque chose comme : continue... Continue...       <br />
       Puis elle baisse la tête et s’éloigne dans l’obscurité trouble, saisie comme une trace de vie ancienne dans un gemme.       <br />
       Et maintenant, je deviens plus léger, soulevé par la tempête moléculaire qui fait crépiter le paysage, lui donne un grain plus subtil.       <br />
       La fenêtre est tout-à-fait aveugle. Une fausse fenêtre.        <br />
       Que se passe-t-il ?         <br />
       Je contourne la maison et tente d’ouvrir la porte. Mais elle est minéralisée, poignée incluse. Ce n’est pas une  porte, mais un pur décor.        <br />
       Rien ne bouge dans le jardin, sauf moi et mon cheval, qui hennit, là-bas, près du puits.       <br />
       Il faut me réveiller de ce rêve insupportable ! Je vais attendre que l'étrange phénomène cesse, puis je retournerai auprès de Nolibé. Le seuil finira par s'ouvrir, et nous tomberons dans les bras l'un de l'autre.        <br />
       Je rejoins la monture et m’arrête près du puits. je défais la corde nouée et je laisse filer le seau de bois, profond, profond, jusqu’au clapotis. Le seau s’alourdit et je le remonte, m’efforçant de ne penser à rien. J’attire le seau à moi et le pose sur la margelle, à côté de la louche posée là pour l’usage. Je me sers d’eau et je laisse le reste au cheval.        <br />
              <br />
       L’heure d’or est enfin passée. En apparence, rien n’a changé mais tout repose maintenant dans la fraîcheur, s’alanguit dans une ombre heureuse.        <br />
       Je m'apprête à revenir vers la maison, libérée de sa gangue vibratoire.        <br />
              <br />
       C’est alors qu’un bruit métallique se fait entendre sur le chemin, comme une meule frottant par accoups sur une lame éraillée. Une chose jaune arrive de l’Ouest en cahotant, une machine roulante, autant que je peux en juger, mais avec des roues étonnament petites et entourées d’une matière noire.        <br />
       L’apparition ne m’étonne pas outre mesure. Les Guamaiens ont tant de curieuses inventions. Celle-ci semble banale : un fourgon de métal, dont la seule originalité est de se mouvoir de façon autonome, un peu comme les automobiles que quelques fous de la mécanique ont commencé à construire en Europe. Non, ce qui me saisit d’étonnement, c’est l’inscription en larges lettres latines que porte le véhicule sur ses flanc : POSTES.        <br />
       La voiture s’arrête sous la tonnelle et en sort un authentique facteur, sacoche de cuir en bandoulière, l’uniforme un peu plus lâche et moins empli de boutons que les facteurs français que je connaissais autrefois en France.        <br />
       —Ah, bonjour ! dit l’homme doté d’une moustache en balai-brosse. Ce qu’il fait encore chaud, c’est pas possible... Mais j’ai un paquet urgent pour Madame, vous ne savez pas si elle est là par hasard ?       <br />
       A mesure qu’il parle avec son fort accent méridional, le postier semble de plus en plus intrigué, voire défavorablement impressionné. Je peux lire dans sa pensée : pour le brave homme, je suis sans doute un vagabond, un gitan, un rôdeur peut-être...       <br />
       L’homme se détourne et marche à grandes enjambées vers la petite porte de chêne sombre, sous sa protection en tuiles de verre. Il frappe plusieurs fois, et, la réponse tardant, il se retourne vers Augustin, le poing sur la hanche, l’air d’avoir trouvé :       <br />
       —Vous êtes le rebouteux de Fangasse, n’est-ce pas ? C’est pour les varices de Madame Lescaille que vous venez...       <br />
       Je ne démens pas, trop sous le coup de tout ce que signifie cet uniforme, ce langage, ces mots, dont je n’ai pas réalisé sur le coup la familiarité absolue... Un bout de Provence, je suis en Provence... ou alors, finalement, Guama n’est peut-être qu’un de ces territoires français de l’autre bout du monde, dans les Antilles, ou ailleurs, une de ces petites îles parfois gouvernées par les Anglais, les Français ou les Hollandais, voire les trois à la fois ? Mais alors  : que signifie cette machine révolutionnaire, ce service de postes en voiture automobile d’un modèle ultra-moderne, quand en France même, les postiers ne se déplacent encore qu’à pied, à cheval, parfois sur un vélocipède ?        <br />
              <br />
       L’homme continue, se rapprochant, et, sur le ton de la confidence :       <br />
       —On dit que vous faites du bien... Je ne suis pas superstitieux, notez-bien, ce serait plutôt le contraire... républicain, laïque et moderne, résolument moderne, mais ma vieille Germaine a des douleurs terribles dans les poignets, qui résistent à tout... Vous croyez que vous pourriez...       <br />
       —Peut-être, mentis-je doucement, il faudrait voir...       <br />
       —Ah mais, elle n’est pas là, Félicie, finalement ?       <br />
       Risquant le coup, je reprends l’accent familier :       <br />
       —Non, je passais par là. Quelques fois elle aime bien un massage, mais je crois qu’elle est au marché, ou bien au lavoir.       <br />
       —Bon, je lui pose ce paquet et son journal... Au revoir Monsieur Marceau...je suis content d’avoir fait votre connaissance... A Monbouzil, on parle quelque fois de ce que vous faites, vous savez.       <br />
       Monbouzil ? Bon sang, c’est le nom d’un village distant d’à peine quinze kilomètres de Padaillan.       <br />
       Je me maîtrise et demande, naïvement :       <br />
       —Oui, et à Padaillan aussi, les affaires marchent ?       <br />
       —Eh oui, toutes ces vieilles paysannes qui se sont cassées au travail... Là où je comprends moins, c’est les bourgeoises. Des fois leurs mains sont encore plus recroquevillées...       <br />
       —C’est l’arthrite, dis-je d’un ton autorisé, les os s’effritent sous les tendons et les muscles... Heureusement, nous les hommes, avons moins ce genre de choses, que les personnes du sexe.       <br />
       —Du sexe ? ah oui, vous voulez dire les bonnes femmes, corrige le facteur en partant d’un gros rire. Allez, je vous quitte... et peut-être viendrai-je avec Germaine à une consultation, fan de choune.       <br />
       —Fort bien mon ami, vous serez reçus...       <br />
       L’homme remonte dans la carriole de métal, agite des leviers et des volants, et le bruit de la machine devient beaucoup plus sonore. Il y a de la fumée bleue à l’arrière et l’engin s’ébranle, faisant en tanguant le tour du rond-point devant le beau jardin potager, avant de repartir par où il vient.       <br />
              <br />
       Je m’asseois sur la margelle, me retenant de ne pas y tomber à la renverse. Tout se mélange dans ma tête. Suis-je soudain rentré en France... à une époque plus avancée ? Aurait-on poussé la grande et la petite aiguille des années, sans que je m’en aperçoive?        <br />
       L’heure d’or aurait-elle vraiment fonctionné comme point de transfert ? Est-ce cela leTranslatador, contre quoi Saghin m'avait mis en garde ?       <br />
       S'il s'agissait bien de cela, quelle ironie du sort !  La porte du temps, que j'ai toujours cherchée dans ma quête la plus secrète, se serait ouverte au moment le moins souhaité, creusant un gouffre insondable entre Nolibé et moi.        <br />
       Je cours à la maison. La fenêtre est béante. Je m'approche. Elle ne donne plus sur le léger décor peint de pampres que j'entrevoyais tout-à-l'heure, derrière mon amie. L'ouverture laisse voir une cuisine sombre, puante de graisse. Un vieillard tousse quelque part dans l’antre, sur un lit crasseux.         <br />
       Nolibé n’a jamais été ici. Jamais.       <br />
              <br />
       Nolibé ! Où es-tu ?        <br />
       Le coeur en torche, j'appelle nos doubles, mais ils sont effacés, coupés de leur enlacement vital.       <br />
       La rencontre,  la véritable aventure m’ont une fois de plus échappé ! Tout est à recommencer.       <br />
              <br />
       Un bruit. Des voix dans le jardin... Des chuchots indistincts proviennent du verger...        <br />
       Non : cela vient du puits ...        <br />
       Sont-ce des échos de Guama ? Ai-je encore une chance d'y rejoindre l'archipel, subitement séparé de moi par le temps, comme la mer écarte le bateau du quai ?       <br />
              <br />
       Je crois que je vais enjamber la margelle, et bondir...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
               <br />
              <br />
       Addendum au journal d’Augustin Coriac       <br />
              <br />
              <br />
       (Il n’est pas rédigé de la main d’Augustin Coriac, mais d’une écriture violette plus grande, plus épaisse, moins déliée. Probablement, celle de Jean Latoile).       <br />
              <br />
              <br />
       J’ai trouvé ce “journal” sur un banc de pierre, dans le jardin de la nouvelle maison de Nolibé. Mon maître a disparu. Terrifié par la dernière phrase griffonnée, j’ai fait fouiller le puits : rien. Il n’y est pas tombé.       <br />
       J’ai attendu un mois à Malamé. C’est trop. Nolibé semble savoir qu’il ne reviendra jamais. Elle en a l’intime certitude. Elle en porte le deuil, presque sereinement. Au début je ne la croyais pas, mais maintenant, c’est différent.        <br />
       Je crois que je vais rentrer à OutreMonde. Il y a des passeurs, quelquefois, qui font halte à Michemin. Je vais aller en attendre un. Je vivrai dans le château de Phial, et je sais que je serai triste, même en croquant les pommes monstrueuses du pommier géant qui a poussé sur le tombeau de notre héroïque ami. Heureusement, Pimlic est un cuisinier hors pair, et il se défend pas mal au Boc.        <br />
       Et puis, nous irons boire au “Crocaster Blanc”.        <br />
       A la mémoire.       <br />
       Ou bien à l’ironie du sort. On raconte, dans les milieux populaires, que Phial n’est pas mort, et qu’il s’amuse avec Lucilia dans le sous-sols. Il aurait même “attrapé” les yeux violets de son amante.        <br />
       Je ne sais pas si je dois y croire.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Epilogue et considérations diverses       <br />
       (par Jean Boucquard)       <br />
              <br />
              <br />
       Là finit abruptement le manuscrit que je découvris il y a vingt ans (en 1930) dans le bric-à-brac du vieil Indien Tabiraho, à Point-Des-Diables, sur le Rio Milpa. Comment a-t-il fini là ? On peut supposer, sous toutes réserves, qu’il a été rapporté de Guama par Jean Latoile,  avec quelques pipes de son Maître.        <br />
       Mais pourquoi Latoile n’a-t-il pas ramené le manuscrit en France ?       <br />
       Nous avons la certitude qu’il est bien revenu dans son pays natal. Il ne s’est pas remis au service de la famille Coriac, et  il est allé vivre  la fin  de ses jours dans la petite ferme d’une parente. Personne n’a plus entendu parler de lui, au delà de quelques intimes, et jamais, semble-t-il, il n’a fait part à son confident et confesseur, l’abbé Poutiargues, des aventures extraordinaires dont il est ici question.        <br />
       De ce monde foisonnant et peuplé, peut-être faut-il seulement rire comme d’un canular.        <br />
       L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’Augustin Coriac, cet étrange ami de mon grand-père, a construit une rêverie extravagante, un songe à épisodes, un délire d’autant plus fécond qu’il était soutenu par de fréquentes prises d’une huile de choulcave aujourd’hui introuvable. On se souvient que cette essence, désormais disparue depuis que l’abattage des sorgouges  en Guyane en a supprimé les niches naturelles, à l’abri du soleil trop violent, était autrefois capable de produire chez les Indiens Soroakl les plus grands excès d’imagination .        <br />
       Qui sait si la même substance, utilisée par un graphomane, n’a point réussi à en faire un conteur, un romancier lyrique. J’imagine fort bien notre homme, toute la journée affalé dans son hamac, le long du fleuve, à quelques mètres du lieu même où je rencontrai Tabiraho, se lever fiévreusement la nuit venue, pour dégorger sur le papier humide, les avatars d’une hallucination devenue trop véridique pour être écartée de son esprit .        <br />
       Je ne sais si le mot même de Guama (langueur ? longue guerre ? longue heure ?) est tiré d’un écho du réel, mais, en me reportant aux cartes marines, cette fois bien réelles, des aires parcourues auparavant par notre héros, je ne puis m’empêcher de songer que l’archipel magique évoque, en les condensant, en les déplaçant, ou en les déformant, d’autres lieux tout à fait matériels, d’autres noms, cette fois bien répertoriés.       <br />
              <br />
       Si, par exemple, on veut bien se pencher sur une carte des Antilles, on constatera que La Majeure possède un air de famille avec les îles des Saintes, au sud de la Guadeloupe. Le  Pain de sucre serait-il l’original du mont Wino?       <br />
       L’île Saint-Barthélémy possède un ilôt Chevreau qui rappelle l’île Chevirelle de notre conteur. La pointe Colombier aurait-elle inspiré l’idée d’une grotte aux oiseaux, près du mont Ardamont ? La forme ronde de Malamè évoque aussi celle de la Réunion, située, certes dans une toute autre partie du monde.        <br />
              <br />
       Nous savons par ailleurs que Coriac a été élevé en partie par un précepteur, qui était  bouquiniste à Saint Louis de Marie-Galante (Guadeloupe). Ce personnage n’a t-il pas inspiré le vieux et sage Saghin, et  le monastère du mont Gondemiel, entre Roudoul et Bistra, n’évoque-t-il pas le  monastère  sur la route entre Bourg et Capesterre ?       <br />
              <br />
       Clotone même pourrait ressembler à  la forme de papillon de la Guadeloupe, à condition de la soulever grâce à quelques volcans, et de remplacer la Thiale, par la  Rivière Salée.       <br />
       Il est amusant de constater que l’emblème de Cicéole est représentée, sur un croquis d’Augustin, par trois tortues : or c’est le nom même d’une plage située au sud-ouest de la pointe Noire de Grande-Terre !         <br />
              <br />
       J’ai confronté mon point de vue avec un de mes vieux amis géologue, Spiridon Tartiades, et il m’oppose une hypothèse radicalement différente.  Guama ne serait qu’un camouflage de certaines îles des Cyclades, en pleine Mer Egée, où Coriac aurait navigué plus jeune, et où il aurait connu des aventures sentimentales, rendues difficiles par la moralité austère des habitants, et par la présence récurrente des Turcs.        <br />
       Je ne suis nullement convaincu, mais il est vrai que La Majeure, tout en longueur, et plus encore Sanabille, à la fois longue et montagneuse, font penser à l’ile d’Amorgos.  Katapola (la ville du bas) pourrait évoquer le Bourg, et surtout Chora (la ville perchée) rappelle les éléments troglodytes des Plaines Tranquilles. Malamè, dans cette même veine, a évidemment la forme  circulaire de Naxos.       <br />
              <br />
       Si la conjecture vous amuse, il vous est toujours loisible, cher lecteur, d’y contribuer.        <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-IV-Translatador_a10.html</link>
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   <title>Tome III ; Pouvoirs et Savoirs</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:14:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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       POUVOIRS ET  SAVOIRS       <br />
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       Du même auteur       <br />
       dans la même collection       <br />
              <br />
       Guama, l’Archipel-Monde, le Cycle de l’Ancien Futur, tome I       <br />
              <br />
       L’épreuve des ÎLes, le Cycle de l’Ancien       <br />
       Futur, tome II       <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       DENIS DUCLOS       <br />
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       POUVOIRS ET  SAVOIRS       <br />
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       Le Cycle de l’Ancien Futur        <br />
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       Tome 3       <br />
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       Collection dirigée par Doug Headline       <br />
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       Rivages/Fantasy       <br />
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       Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.       <br />
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       Couverture : Stan &amp; Vince       <br />
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       © 1999, Editions Payot &amp; Rivages       <br />
       106, boulevard Saint-Germain- 75006 Paris       <br />
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       ISBN :       <br />
       ISSN :        <br />
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              <br />
       carte ancienne des îles de Guama       <br />
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               <br />
       Résumé des tomes précédents       <br />
              <br />
       Dans ce volume, nous poursuivons la lecture des mémoires d’Augustin Coriac, rédigées vers la fin du XIXe siècle. Le récit évoque le voyage que ce jeune aventurier français aurait accompli en 1882 (avec son valet Jean Latoile) dans une région alors inconnue  et dont le secret semble avoir été préservé jusqu’à nos jours grâce à des anomalies climatiques et magnétiques locales. L’archipel de Guama (et ses sept îles) serait en effet caché quelque part dans l’Atlantique au nord de l’Equateur, entre les Caraïbes et le Brésil, dans une zone alizée relativement épargnée par les ouragans, mais si bien enveloppée de courants, de brumes et de tempêtes qu’aucune navigation maritime ou aérienne ne chercherait encore à s’y aventurer.        <br />
       A l’époque du voyage de Coriac, la modestie de la population de Guama (quelques centaines de milliers de personnes) était en proportion inverse de l’énergie dépensée par les habitants à la lutte intestine. Pas un Guamaais qui ne fût captivé par le complot qui s’y déroulait en permanence pour le contrôle politique et économique. Et Augustin, fasciné par sa découverte (par hasard) de l’archipel inconnu paraît avoir été happé dans ce qu’on appelait “le Jeu de Guama”.  Il s’y prêta de bonne grâce, bien que son but, (la recherche d’une “porte temporelle”) fût éloigné de toute considération partisane. Il devint bientôt familier de toutes les iles entre lesquelles il se déplaçait, fuyant le péril... ou courant à sa rencontre . A l’ouest, il put admirer  à loisir la splendeur de La Majeure, grande île sauvage et forestière, puis subir la folle agitation de Clotone, île-ville capitale;  Il dut ensuite ressentir à Lario, la tristesse des rochers  gris, battus de vent,  seulement tempérée par la sournoise virulence de ses dissensions internes. Bientôt, il aurait à affronter la furie combative des hordes guerrières vivant sur Draco (en attendant d’envahir le reste de ce petit monde ?). Il devrait vivre, enfin, le double mystère vertigineux des volcans éteints de de Périache et de l’atoll de Hirpan, porte de profondeurs  insondables.       <br />
       Quant aux îles orientales, elles n’étaient plus douces qu’en apparence : Sanabille, dont les cirques tranquilles étaient dédiés au culte des morts; Malamè, l’île ronde et verte de l’amour. Sans parler du curieux banc de sable nommé “le pas de Dysme”, sans cesse sillonné par les foules de pélerins. contraints, selon le rite, à le traverser en petite foulée.       <br />
              <br />
       Pour faciliter la lecture, le manuscrit original — rédigé d’une écriture très serrée, et sans marges — a été découpé en trois livres : L’Epreuve des îles, le présent Pouvoirs et Savoirs, et enfin, Le Translatador. II est précédé de récit oral d’un Guyanais témoin de son arrivée sur La Majeure, et retranscrit dans les années 1950 par un amateur, Pierre Boucquard, intéressé par le destin de Coriac :   Guama, l’Archipel-Monde :        <br />
              <br />
       Lors des épisodes précédents, les aventures d’Augustin ont été marquées par sa rencontre sur La Majeure avec Phial d’Atoy de Parinofle, Signour de Michemin. Ce hobereau,  bagarreur et chasseur, mais dévoué à ses amis, a aidé Augustin à traverser les épreuves dont il n’aurait pu triompher seul. Il l’a protégé contre Mungabor, le sinistre gouverneur de l’île de la Majeure.        <br />
       En retour, Coriac s’est engagé à ses côtés lorsque Phial, contre toute attente, a été plébiscité par la vieille garde des Bourgeois de Clotone (animée par son ancien capitaine Jansène Fitrion) pour devenir leur candidat dans la course minusale.        <br />
       Il s’agit d’une compétition pour le siège de Premier Minus, charge qui doit équilibrer le pouvoir administratif du Villacope, et l’autorité des Cours de justice (la Conque). Le concours est divisé en trois épreuves (appelées Mahoney, Tahoney et Fahoney, du nom des trois arbres qui y président symboliquement) : Mahoney est une course de chevaux se déroulant sur l’arène de La Ménile, où presque tous les coups mortels sont permis. Les survivants doivent ensuite s’engager dans un labyrinthe de leur choix (Tahoney), où ils rencontrent leur destinée sous diverse formes : violence, ruse, illumination, résolution d’énigmes, force physique, magie, amour...        <br />
       Le petit nombre de ceux qui réussissent, sont adoubés par le Patriarche et reconnus par le Villacope, comme aptes à tenter Fahoney, le voyage d’aventure et d’initiation qui doit les conduire auprès du collège des Magdes et de sa présidente Lucilia. Le collège, qui siège sur l’ilôt Hirpan, à quelques encâblures de Périache, tranche en faveur d’un candidat, qui doit alors épouser sur place la fille du Villacope et revenir à Clotone prendre les rènes pouvoir.        <br />
       Les périls de Fahoney sont aggravés par la présence de deux terribles phénomènes propres à Guama : le formidable courant du Grand Dragon, partageant l’archipel en deux, et l’horrible tourbillon de l’Emphale, que le courant génère au milieu de son parcours.        <br />
       Mais ces dangers naturels sont peu de chose, comparés à la malfaisance humaine. Car la course minusale déclenche les pires passions, et le  gagnant est en butte — de la part de protagonistes parfois imprévisibles— à des tentatives de l’écarter, ou de l’assassiner.       <br />
       Il est de bonne politique de chercher à diminuer la haine des rivaux, potentiels en leur adressant des embassades  Pour obtenir des îles occidentales (Lario, Draco et Périache) une attitude positive à l’égard de la candidature de Phial, Augustin accepte de s’y rendre. Il se trouve ainsi à pied d’oeuvre pour l’appuyer auprès des Omen (prêtres) et des Magdes (magiciennes) de Périache, ultimes arbitres du concours minusal.        <br />
              <br />
       A la fin de  L’épreuve des îles nous avons laissé Augustin quittant l’auberge de Jocre, à l’orée de la forêt de Giraise, nichée au coeur de l’île pluvieuse de Lario. Accompagné de son amie Athiello (une étudiante de l’université de Thryse, sur Clotone, fort intéressée aux symbolismes anciens de l’archipel), ainsi que d’un étrange berger larionais répondant au nom de Miguardin, Augustin vient de rencontrer Mina Termina, la ruloxane suprême de Lario. Voyageant incognito, elle a souhaité recourir à l’entremise — qu’elle suppose impartiale — de ce jeune Etranger, pour transmettre aux réfractaires sudistes (les Hatrobates et les Penthérites) un message de paix, et une invitation à la négociation. Mina a favorablement impressionné Augustin, par son sens de la mesure et de l’opportunité politique. La Ruloxane a aussi réservé bon accueil à la candidature de Phial d’Atoy dans la course minusale, bien qu’elle doive réserver son soutien officiel à son compatriote, Allastair Jovial-Bonheur, un membre des Fulgurac’h (une sombre secte guerrière du nord de Lario). En revanche, son conseiller intime Kryalîche, le frère d’Allastair, lui semble trop froid pour ne pas cacher quelque sinistre obsession. Quant à Hirza Hurchlod, l’amazone gardienne du corps de Mina, elle est assez terrifiante de haine contenue. Mais Augustin n’a plus aucune ressource  financière et la tentative de conciliation que lui a confié Mina Termina tombe très bien. Il accepte de porter le message de la Ruloxane à Trémis Dendron Budain, et Harno Geroy, respectivement chefs des Hatrobates et des Penthérites. En échange de quoi, un vaisseau amarré en rade du Boscaud (le phare du sud-est) doit être affrété pour son usage, et le conduire vers Périache, l’île aux sorciers, où il retrouvera Phial et Latoile. Le jeune homme compte aussi revoir Nadja Benjou, la ravissante fugitive avec laquelle il a — trop brièvement— noué connaissance sur la Majeure.        <br />
              <br />
       Augustin, Athiello et Miguardin empruntent la route des Volcans, qui conduit au Phare du Boscaud, en passant par le Cap Bougmée, où doit avoir lieu le contact avec les Sudistes. Augustin a soudain l’impression d’être suivi... Mais non : rien, sinon le vent qui couche les longues herbes de la vallée.       <br />
              <br />
       Au moment où commence cette partie de l’histoire, le contact a été établi avec Geroy et Budain, les chefs des tribus sudistes de Lario. La missive de Mina leur a été remise, et les alliés semblent plutôt satisfaits des résultats de la discussion, même s’ils demeurent encore méfiants. Ils ont peut-être raison.       <br />
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       °          °       <br />
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       I.       <br />
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       Un message explosif       <br />
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              <br />
       La petite terrasse pavée de galets s’avançait, très au dessus de l’eau, comme la proue d’un navire éternel. En arrière, se tenait le  village hatrobate de Bougmée, aux ruelles blanches, étroites et tortueuses,  afin de briser la violence des vents continuels .        <br />
       Sur le terre-plein trônait la maison du vieux chef, un cube crépi de frais, prolongé d’une tonnelle chargée de raisins. C’est là qu’avait eu lieu la rencontre, au milieu des agapes.       <br />
       Assis devant sa demeure, Harno Geroy embrassait de son regard myope l'immensité de la mer du sud, et le fond du monde où était esquissé au pastel pâle le contour montagneux de Draco la guerrière. Draco l'enragée...        <br />
       Il méditait, les doigts de pieds posés en éventail sur le parapet. Son mufle de chien triste humait la brise, et ses gros sourcils blancs se haussaient de temps en temps sous l'effet d'une idée importune. Sa main descendait parfois vers le plat de glossules à la menthe piquées d'un cure-dent, ou, alternativement, vers le verre de glône citronnée qu'il dégustait, avec la sérénité qu'il convient.        <br />
              <br />
       Trémis Dendron Budain, son énorme ami penthérite était lourdement appuyé sur la petite table tripode qui les séparait, le poing dans la joue, au dessus d’une  barbe en collier qui lui donnait l'air d'un quaker orphelin.        <br />
       Aucun ne se préoccupait des ambassadeurs que leur avait adressés Kryalîche et Mina Termina.  Athiello, Miguardin et moi-même étions timidement assis en retrait, sur des chaises de fer, scrutant aussi le paysage, puisque c'était  ce à quoi tout le monde s’occupait ici. De temps en temps, une femme au voile gris brodé d’or nous servait des coquillages et remplissait le carafon de glône au parfum de miel.        <br />
       Elle regardait Athiello à la dérobée, semblant admirer et déplorer à la fois le libre style de mon amie, et sa superbe chevelure brune, gonflée au dessus de son beau front, ses grands yeux noirs pensifs, subtilement soulignés.       <br />
       Le silence dura, parfois interrompu d'un grognement de Geroy répondant à Budain, qui désignait paresseusement une voile ou une simière, à moins que ce ne fussent les ailerons d’une bande de sournois traquards, ou de féroces haquilas sautant hors de l'eau, à portée de canon.       <br />
       Miguardin fit plusieurs fois taire son chien Goudo qui s'agitait, tentant d'émettre des gémissements véhéments. Peut-être l'odeur de quelque congénère vagabondant au pied des falaises l'excitait-elle ? Ou encore les ombres fugitives des houglars, ces grands oiseaux plongeurs, assez proches  de nos frégates ?       <br />
       Soudain Goudo fit un bond en arrière, emportant avec lui le tabouret qui retenait sa laisse.        <br />
              <br />
       Harno Geroy, se retourna l'air courroucé.        <br />
       — Qu'arrive-t-il à cet animal ? Ne peut-il supporter la paix du soir plus d'une minute ?        <br />
       — Quelque chose lui déplaît fort, dit Miguardin, et qui n'est pas loin...       <br />
       Le berger se leva, cherchant la cause d’une émotion inhabituelle chez ce chien.        <br />
       Il pointa soudain la table de pierre sous la tonnelle.       <br />
       — Grand Equilibre ! L'écorce !        <br />
       Geroy et Budain tournèrent ensemble la tête vers la table .       <br />
       — Quoi, l'écorce ?       <br />
       — Oui, l’écorce que Kryalîche vous a remise avec la lettre, en tant que sceau de Mina . Regardez : elle semble avoir fondu...       <br />
       Une large tache, verte comme une moisissure gluante, s'étalait sur la table autour des restes grumeleux du morceau de bois.       <br />
       Je me levai.       <br />
       — Et cette vapeur qui brouille l'air au dessus, vous voyez ?       <br />
       — Je savais bien que Kryalîche nous préparait quelque tour pendable ! gronda Budain, serrant ses énormes poings.        <br />
       — Attendez, dis-je. Pour le moment, il ne s'est rien passé de terrible. Peut-être l'écorce, ayant rempli son office de sceau, se détruit-elle pour que personne ne puisse la réutiliser au nom de Mina ?       <br />
       Geroy s'approchant, pipe à la main.        <br />
       — C'est possible. Mais ce phénomène me rappelle plutôt quelque chose que je lus jadis sur les tours des sorciers Omen...        <br />
       Il porta à la bouche le petit sifflet d'or qui pendait sur sa poitrine velue et aussitôt l’escouade hatrobate, stationnée en contrebas, s'ébranla dans un grand bruit de bottes, pour monter  vers  nous.       <br />
       — J'espère, dis-je, vaguement alarmé, que vous n'allez pas nous arrêter.       <br />
       — Et pourquoi non ? fit doucement Budain. Si vous nous avez trahi et que cela soit une émanation toxique, vous devrez payer pour cette forfaiture.       <br />
       J'eus du mal à déglutir.       <br />
       — Je dois protester, Signour ! Nous étions sincères en vous annonçant  que si nous savions le contenu du message, nous ignorions la valeur de cet objet... Pour gage de notre bonne foi, je peux, si vous le souhaitez, nettoyer la table de cette substance malsaine, et en éloigner de vous les remugles !       <br />
       — Un point pour vous, jeune homme, concéda Budain, mais cela peut encore être une ruse.  Je...       <br />
              <br />
       Il n'eût pas le temps d’en dire plus. La table entière s'auréola d'une trouble luminosité, couleur coeur de salade. Un cisaillement suraigu nous obligea à nous boucher les oreilles, et la table explosa en morceaux coupants, projetés alentour sur la terrasse. Deux vagues formes humaines jaillirent  à l’emplacement de la table détruite, et se redressèrent. Subitement condensées, elles se firent chairs, muscles, armes, cheveux, cuirasses.        <br />
       Nous n'en croyions pas nos yeux : Allastair Jovial-Bonheur, le frère de Kryalîche, et qui avait cheminé si amicalement avec nous de Clotone à Lario, était là, le glaive en garde, une étrange cruauté répandue sur ses traits sombres. A ses côtés, une femme aux formes athlétiques exagérées, tenait une pose agressive : Hirza Hurchlod ! C’était elle qui s'était interposée entre nous et Mina Termina, à la porte du cabinet privé de l'auberge de Jocre.        <br />
       Un instant, les deux personnages irréels semblèrent des statues aveugles. Puis leurs yeux fixèrent le groupe. Un  mâle hurlement fit chorus à un cri de rage femelle, et les deux masses de muscles se précipitèrent sur nous, l'épée en avant.        <br />
       — Allastair, qu'est-ce que tu fais ici ?  criai-je. Que vas-tu tenter ?        <br />
       L'homme suspendit sa course et son regard nous traversa comme si nous étions de verre.  Les yeux injectés de sang, le rictus déformant sa bouche, il hésitait à choisir sa première proie. J’en profitai pour prendre Athiello par la main, et battre en retraite derrière l'angle de la maison.       <br />
       J'essayai désespérément d’arracher un lourd cep de fanguier en guise de masse d'armes, pour accueillir le grand Fulgurac'h qui serait sur nous d’un instant à l’autre. Rien de tel ne survint, sinon de grands bruits de ferraillage, des ahannements et des chocs.       <br />
       — Il est devenu fou... Il a laissé tomber sa candidature !       <br />
       — Ou pire, dis-je,  il a toujours été notre ennemi !       <br />
       — Tu as vu ses pupilles ? Il est sous l’emprise d’un narcotique...       <br />
        Je repassai prudemment le nez au coin du mur : Allastair était engagé dans une violente passe d'armes avec Budain, le chef penthérite, épée droite contre sabre d'abordage. De feinte en charge, les bretteurs reculaient vers le muret qui ceignait la terrasse semi-circulaire.        <br />
       — A la garde ! s’égosillait maintenant Budain en difficulté,  Qu’attendez-vous, troupe d’incapables ? Vous ne voyez pas qu’on attente à la vie de vos chefs ?       <br />
       Les soldats hatrobates étaient arrivés au milieu du jardin séparant la maison du reste du village, mais leur comportement était bizarre : les mains devant les yeux, en proie à quelque hallucination, ils tentaient d’échapper aux reflets du soleil devenus trop intenses pour eux. Encore quelque sorcellerie !        <br />
              <br />
       Le vieux Geroy, toujours assis, s'était contenté de pivoter sur sa chaise pour faire face à l’assaillante qui, ayant tué l’unique garde hatrobate présent sur la terrasse,  fondait sur lui à la vitesse de l'éclair. Il joignait les mains, dans l’attitude du recueillement. L'amazone au masque de fauve lui saisit les cheveux et lui tira la tête en arrière pour l'égorger comme un mouton. Il y eut une détonation, et la lame sifflante fut stoppée à mi-parcours par un obstacle si brutal que la guerrière lâcha prise en criant de douleur. Son épée étincela par dessus le parapet comme une hélice folle et disparut dans les profondeurs. La femme était maintenant immobile, face au vieux chef Hatrobate, sa poigne toujours refermée sur sa tête, les yeux écarquillés, la bouche béante d’incompréhension.       <br />
       — Que ?...       <br />
       Elle lâcha les cheveux du vieux chef, et porta les main à son ventre dont la protection de cuir semblait avoir été fendue avec précision, du pubis au sternum. Du sang  bouillonna brusquement dans la fissure, et elle dut crisper ses doigts pour éviter que ses tripes ne dégorgeassent et se répandent sur les genoux du vieil homme.       <br />
       Haletante, horrifiée, elle délaissa Geroy et se traîna vers la table explosée comme pour revenir d'où elle venait. Le yeux fixant le néant, elle s'effondra dans les débris de marbre. Ses intestins, finalement, coulèrent hors d'elle en une masse informe de tissus en lambeaux, de déjections et de sang noir.        <br />
       Toujours planté à l'angle de la maison, j'assistais figé d'horreur, à l’agonie de la massive Hirza, tandis qu’Allastair et Budain croisaient toujours le fer, tels des titans en équilibre sur le parapet.        <br />
       En contrebas, les soldats hatrobates semblaient maintenant libérés de leurs visions aveuglantes. Ils montaient vers nous en désordre, sans savoir très bien comment intervenir.         <br />
       Miguardin avait saisi son bourdon de berger par l’extrémité, et s’apprétait à le balancer sur Jovial-Bonheur, lorsque d'un revers suivi d'une feinte le Fulgurac'h déséquilibra le grand Penthérite qui tomba en hurlant dans le vide. Jovial-Bonheur se retourna vers nous, l'écume aux dents, le regard illuminé, en ciel d’orage.       <br />
       — Explique-toi, Allastair ! Es-tu fou ?       <br />
       L'homme  hennit comme un cheval dément.       <br />
       — Peut-être est-ce toi, avorton d'Ultramondain, qui es fou ! Fou d'être venu en ce monde, fou de croire dans le premier venu. Fou de penser que j'ai pu, moi , un Fulgurac'h, devenir ton ami.       <br />
       Préparez-vous à mourir, après le vieil idiot, car je n'ai pas de temps à perdre.       <br />
       — Je le conçois; mais prends au moins note de ce qui est arrivé à ta compagne, lorsqu'elle s'est attaquée à celui que tu appelle “le vieil idiot”.       <br />
       — Ta ruse est faible, escargot d'Outremonde. Allastair Jovial-Bonheur ne se laisse pas détourner de sa tâche ! Attends-moi seulement, si tu n'es pas aussi lâche que chétif !        <br />
       Il se détourna de Miguardin et de moi, cherchant Harno Geroy.       <br />
       — Où te caches-tu, grand-père, susurra-t-il  sur le ton mielleux qu’on s'adresse à un chat pour lui faire prendre un bain, la rébellion n’est pas de ton âge.        <br />
       »Où es-tu, poussiéreux épouvantail, que je te ravaude l'armature ? ajouta-t-il, haussant la voix.       <br />
       — Ici, dit la voix calme de Geroy, du coin de la maisonnette, et il montra son visage mafflu, la toison blanche en bataille, avant de s’escamoter comme un personnage de Guignol. Le Fulgurac'h se précipita dans sa direction... et s'effondra aussitôt, les pieds pris dans le bâton lancé  par Miguardin.       <br />
       — Tu ne perds rien pour attendre, sac de crottes, fit-il, suffocant de rage, je m'occuperai de ton maigre cou, une fois que j'aurais ramené la vilaine tête de ce poussah sénile.        <br />
       Il disparut à son tour derrière la maison. Au même instant, Geroy, souriant, entr’ouvrait le volet, depuis l'intérieur où il s'était glissé. Il nous imposa le silence, et s'empressa de refermer le panneau sur lui. Un rugissement épouvantable se fit entendre derrière la maison.       <br />
       — Çà y est, Allastair vient de découvrir son équipière, dit Athiello, blême... Il va tous nous tuer.       <br />
       —Il avait l’air décidé à le faire de toutes manières, soupira Miguardin. Il va falloir le calmer pour de bon... Ce n’est pas une vie !       <br />
       Le berger n’avait pas le temps matériel de récupérer son bourdon, qui avait ricoché au loin. D’un geste ample, il réunit les mains, doigts pointés en avant, et se figea dans l’attente.        <br />
       La silhouette massive du guerrier se découpa sous la tonnelle, le visage décomposé :       <br />
       — Vous avez eu Hirza Hurchlod, dit Allastair, la mâchoire figée. Vous auriez pu mourir rapidement. Maintenant, je vais vous découper en fines lanières, en commençant par les pieds.        <br />
       — Viens donc, grand traître, je t'attends, fis-je, exaspéré. Et je m’emparai d'une faucille à élaguer la vigne. L'homme  rit à gorge déployée, ce qui m’irrita au plus haut point. Miguardin se tenait raide, pâle comme un mort, les doigts pointés, comme s’il comptait que la foudre en jaillisse. Hélas, rien ne se passait ! Athiello tremblante, était accroupie derrière une table renversée, les yeux fermés, serrant convulsivement le goulot de la fiole de glône cassée.        <br />
       Les soldats,  cette fois dégrisés, accoururent, mais Allastair fut sur moi d’un bond, le regard fixe aux prunelles agrandies.       <br />
       — Tu es drogué... Allastair. Le sais-tu au moins ?        <br />
       — Parle, parle, petit bonhomme, tant que tu le peux. Il est plus difficile de bavarder quand on n'a plus de couenne au ventre !       <br />
       Il rangea son sabre en souriant et choisit un long poignard damasquiné qu’il me brandit sous le nez, m’obligeant à m’appuyer contre le parapet.        <br />
       Ultime riposte, je dardai la faucille vers son poignet en arrière de la protection du poignard. Mais ce fut un jeu d'enfant pour Allastair d'expédier mon “arme” dans les airs. Il me prit au collet et me plia en arrière sur le muret, reculant sa lame pour me transfixer contre la pierre comme un papillon. Je mis toute mon énergie à parer le coup et, au risque de voir ma paume traversée, je lui heurtai violemment le bras, rabattant l’attaque sur le côté. Le défaut d'appui en plein élan l'obligea à s’incliner sur moi, son visage évitant mes dents.        <br />
       Je m'attendais à ce qu'Allastair se dégage et me crucifie dans l'instant, lorsqu’un énorme poing jaillit du vide et lui écrasa la face. Le sombre géant fut arraché à moi. Il recula en titubant, tuméfié, dégoulinant de sang, et s'effondra au pied de la maison. Comme la porte d’une horloge à coucou suisse, le volet s'ouvrit alors sur une poële qui s’abattit sur le crâne du Fulgur’ach en émettant un curieux son de gong.        <br />
       Geroy  se pencha pour vérifier l’efficacité de son geste. Il sembla satisfait de voir son athlétique ennemi allongé pour le compte, mais plus encore de n’avoir pas cabossé le lourd ustensile de fonte.       <br />
              <br />
       Le combat était fini. Epuisé, je me retournai péniblement au dessus du parapet, pour apercevoir moins d'un demi-mètre plus bas, le gros visage souriant de Budain, accroché aux robustes tiges de lierre de la paroi, quarante mètres au dessus des flots noirs.       <br />
       Je lui tendis la main et l'aidai à remonter.       <br />
       — Mais avec quoi avez-vous cogné ? Vous n'avez pas pu lui faire çà... sans rien  ?       <br />
       — Sans rien, mon jeune ami ? Le poing de Trémis Dendron Budain est une arme réputée,  dit-t-il en époussetant la poussière de roche incrustée sur sa vaste panse. En revanche, je ne comprends pas comment tu a procédé, mon vieux Harno, pour étriper cette poissonnière ...       <br />
       — Oh ce n'est rien, fit modestement Geroy,  et il enjamba l’appui de la fenêtre pour nous rejoindre sur la terrasse.       <br />
       — Mais encore, vieil ivrogne, vas-tu me le dire ? Si tu caches une arme absolue, comment veux-tu que la paix perdure entre nos deux nations !       <br />
       Le fou rire gagna Geroy, puis Athiello et moi. Le chien Goudo, prudemment disparu pendant la bagarre, se mit à japper joyeusement. Seul Miguardin, demeura imperturbable, le regard aux aguets. Il attendit que nous soyons un peu calmés pour dire :       <br />
       — L'homme n'est pas mort. Il s'agite et va se réveiller. Il serait peut-être avisé de le ficeler...       <br />
       — Tu as raison, Berger, dit Budain. Il se retourna mains aux hanches, vers les soldats, assez penauds.       <br />
       –Eh bien, Gardes,  que vous est-il arrivé ? Un accès de couardise ?  Je ne veux pas le croire ! Nous en discuterons après. Fourrez-moi  ce criminel à la Tour à Millet, verrouillée à triple tour ! Et  soignez-le.. Nous l'interrogerons plus tard, quand il sera capable de parler. Descendez le cadavre de  l’amazone dans  la cave froide. Elle peut intéresser les médecins-embaumeurs.       <br />
       — Oh, mais dis, mon Trémis ! s’exclama Geroy, nous n'avions pas fini notre glône de coucher du soleil, avant ce petit dérangement.       <br />
       — Mais tu as raison, mon Harno ! renchérit son compère. Il ne faut pas se laisser casser le rythme vital par des contingences secondaires.       <br />
       — Je suis bien d'accord, approuva Geroy. Quoique le manche de cette poële m'a tout de même bien escquagné le poignet...  J'espère qu’il ne va pas me pousser un rhumatisme.       <br />
       — Mais non, mon Jeunot, il faut te mettre une bande de cuir de chevirelle, bien serrée.       <br />
       — Eh oui. A propos, tes phalanges ne sont-elles sont un peu écrasées ?       <br />
       — Moins que le nez de cette badasse nordique !       <br />
       — Çà, c'est sûr.       <br />
              <br />
       Les deux hommes se rassirent, et reposèrent les pieds sur le parapet, tandis que sur le tripode redressé, une autre fiole du merveilleux liquide  était apportée.       <br />
       La troupe s’affairait à tout nettoyer, emmenant cadavre et prisonnier, et la terrasse fut désertée.        <br />
       Enfin, le silence retomba comme s'il ne s'était rien passé. Athiello, assommée, s'était endormie sur une couverture à même le sol. Tout était si calme que je crus avoir halluciné la scène furieuse.        <br />
              <br />
       Ce ne fut que bien plus tard, quand le disque rouge disparut à l'ouest de Draco, dans l'épaule des monts Papiarnick, que j'osai prendre la parole.       <br />
       — Que va-t-il se passer maintenant, d'après vous Signours ? Il semble que nous ayons tué Hirza Hurchlod, dont je crois savoir qu'elle était la garde du corps préférée de Mina Temina.       <br />
       — En fait dit Budain, je ne sais toujours pas comment Harno l'a tuée...       <br />
       — Tu boudes, mon vieil ami ?        <br />
       — Non, je ne boude pas.       <br />
       — Il est vrai que chez toi la bouderie et la non-bouderie sont des états similaires, soupira Geroy. Bon, je vais te le dire.       <br />
       Il haussa la main, et nous vîmes que la grosse bague qu'il portait au majeur de la main droite enserrait une pierre bleue, dont le cristal était sillonné de fissures brunes.       <br />
       — Voila. C'est une bague omen, une pierre de Belturet utilisée par les Magdes pour le contrôle des thrombes, afin de réprimer leurs attaques, toujours imprévisibles. Si on tourne la pierre dans son scellement comme ceci, il se produit un crissement qui entre en phase avec le cristal. Celui-ci se désagrège en émettant une onde perpendiculaire à la bague. Cette onde est coupante comme un rasoir. Son immatérialité même la rend indestructible.       <br />
       — C'est elle qui a éventré l'Ogresse ?       <br />
       — Exactement. Je me préparais à l'en menacer verbalement quand elle m'a sauté dessus. Mais ce qui l'a vraiment tuée, c'est de me prendre la tignasse. Me tirer les cheveux est une chose que je déteste depuis tout petit.        <br />
       — En tout cas, je ne m'y risquerai pas, si tu portes une autre de ces bagues...       <br />
       — Il y a d'autres choses mystérieuses dans cette affaire, dit la voix pensive de Miguardin. D'abord cette technique de transport des gens. Vous rendez-vous compte : un sort qui permet à des personnes probablement situées à l'autre bout de l'île, à  soixante kilomètres, de surgir ici ! Je ne savais pas que les Omen pouvaient fabriquer des choses aussi terribles.       <br />
       — Mais qui vous dit que Hirza Hurchlod et ce Fulgurac'h ont été transportés ici depuis leur château de l’îlot furieux ? dit Harno Geroy. Je crois plutôt qu'ils ont accompagné Mina à Jocre et qu'ils vous ont suivis jusqu'ici. La magie de l'écorce était un sort d'invisibilité, une sorte de drogue qui rend les gens incapables d'interprêter certaines présences.        <br />
       — Vous voulez dire que Hirza et Allastair étaient parmi nous mais que nous ne les voyions pas ? dis-je. C'est presque aussi incroyable que l'hypothèse du transfert !       <br />
       —Non, dit Budain, mon ami Harno a raison. On connaît l’habileté des Omen pour fabriquer des drogues très puissantes.        <br />
       — J'ai eu l'impression que c'était Allastair qui était drogué.       <br />
       — Cela n'est pas incompatible. Il s'est peut-être lui-même injecté une substance qui l'a rendu prêt au combat sanglant.       <br />
       —Sa trahison envers nous le travaillait, suggéra Athiello, et...       <br />
       — Nous en saurons davantage en l'interrogeant, suggéra Miguardin.       <br />
       —Nous verrons cela demain, jeunes gens ! dit Harno. Un bain ne vous tenterait-il pas, Amis ? Nous serons plus détendus pour  le souper.       <br />
       Une petite porte de bois rouge ouvrait sur un sentier minuscule jouant d’un pilier de roche à l’autre, jusqu’à la crique réservée aux ébats du vieux chef.        <br />
       L’onde pure, d’un bleu intense, y était chaude en surface et froide aux pieds, à cause, nous expliqua Geroy, de résurgences d’eaux souterraines. Le contraste avait un effet tonifiant, et l’on pouvait  boire  l’eau presque douce.       <br />
       Pour nous impressionner, Budain plongea d’un surplomb rocheux et nous vîmes sa silhouette  diminuer jusqu’à n’être qu’un point sombre mobile à vingt mètres ou davantage. Il demeura sous l’eau plusieurs minutes avant de remonter, tenant un poisson par les ouïes.       <br />
       — Ces pridoux sont toujours trop curieux. Il faut qu’ils sortent de leurs trous pour voir ce qui se passe !       <br />
       —Bah, remets-le à l’eau, mon Bon, dit Geroy, çà n’a aucun goût ! Vous me direz plutôt des nouvelles  de mon  haquila au gril .       <br />
              <br />
       Le souper fut délicieux, et la soirée  paisible. Il fallut que je décrive à Budain, très intéressé, l’hibiscus et le datura, le chasse-zombie et  l’arbre à pain, ainsi que toutes sortes de plantes des Caraïbes et des Antilles. Il trouvait presque à chaque fois l’homologue local, en observant qu’en général, il était plus grand sur Guama qu’ailleurs.        <br />
       Monsieur Charles Darwin aurait-il possédé l’explication ? Peut-être le climat plus clément favorisait-il la croissance ?  Où l’isolement avait-il favorisé l’épanouissement des individus moins menacés que sur les continents ?  Je ne sais pourquoi, l’hypothèse fit rire aux larmes le vieux chef penthérite, et je m’endormis sur cette énigme, dans le grand hamac, que je partageais, tête-bêche, avec Athiello.       <br />
              <br />
       Le lendemain, Geroy  nous réveilla pour assister à l’interrogatoire de Jovial-Bonheur.       <br />
       On avait enfermé le grand Fulgurac’h dans le sous-sol de la Tour à Millet, autrefois grenier à grains, et maintenant maison de guet pour les sentinelles du passage du Haut (la seule issue terrestre du village de Bougmée, entre deux falaises de craie).        <br />
       Allastair était allongé sur un large banc, une bûche en guise d’appuie-tête, le poignet gauche attaché à un anneau de fer scellé dans le mur. Nous ne voyions de son visage tout bandé que les lèvres gonflées et fendues, mais son attitude générale était celle de l’abattement.        <br />
       Geroy commença par titiller son sens de l’honneur. Il n’obtint que des railleries, puis des marques de mépris et même un crachat maladroit dans notre direction.        <br />
       Voila ce que cachait le silence bourru où s’enfermait l’homme sombre que nous avions connu dans d’autres péripéties ! Nous croyions à de l’humour rentré, une pudeur méditative. Ce n’était que mépris secret pour tout ce qui n’était pas Fulgurac’h.       <br />
       Saisi d’une infatuation rageuse, il nous expliqua pourquoi nous étions des imbéciles : jamais, lui, n’aurait accepté de prendre l’écorce, surtout des mains de son frère Kryalîche, tellement supérieurement rusé.       <br />
       —Qu’est-ce que c’est cette pseudo-écorce ? demanda  Geroy.       <br />
       Allastair fut volubile sur le sujet. Nous tournions autour de la vérité : l'écorce n'était pas une drogue d'invisibilité, mais au contraire une substance qui, en s'échappant à l'air libre et à la lumière solaire, se combinait avec les essences dont étaient imprégnés les vêtements de nos agresseurs, et dissipait leur effet stupéfiant. Ces essences, en revanche, pouvaient être dites "elixirs d'invisibilité", car elles produisaient sur tous ceux qui passaient au voisinage, une  obnubilation : ce n'est pas qu'on ne voyait pas le porteur, mais on devenait sensible à la suggestion de phrases comme : «je suis un soldat de la garde hatrobate, ne me regarde pas», ou : « je suis un simple passant, ne n'intéresse pas à moi », ou encore : «je suis un serviteur de Harno Geroy, j'apporte des provisions, laisse-moi  passer», etc...        <br />
       — Ah ? C’est donc pour cela que les gardes avaient l’air si distraits, en bas ? dit Geroy. Il me semblait bien qu’ils n’étaient pas dans leur état normal !       <br />
       — Goudo avait senti une présence, se souvint Miguardin.       <br />
       — Mais nous t'avons pourtant vu sortir de la table... avec cette... Hirza, dis-je à Allastair.       <br />
       — C'était une hallucination. Nous avons fait exploser la table à coups d’épées, pour vous effrayer. Du même coup ,vous êtes sortis de vôtre rêve. Vous nous avez vus, ou plutôt, vous nous avez “reconnus” à ce moment-là.       <br />
       —Tu étais bel et bien drogué, n'est-ce pas ?       <br />
       — Pour résister nous-mêmes aux essences de suggestion, nous devons inhaler des plantes. Accessoirement, elles augmentent notre capacité combattive. Mais n’entretiens aucun espoir à ce sujet, petit Augustin, je peux fort bien t'écraser comme une mouche dans mon état présent !       <br />
       — Ne bouge pas, gronda Geroy, il y a quatre gardes qui ne rêvent que de te transpercer de leurs carreaux de tirapelle !       <br />
       — Je ne doute pas de ta force, Allastair, dis-je. Ce qui me semble moins compréhensible, en revanche, c'est la raison pour laquelle tu nous a trahis. Quel profit en retires-tu...? Maintenant, ta réputation est compromise et ta course minusale est terminée. Les Magdes n’ont guère l’habitude, m’a-t-on dit, de nommer des assassins à ce poste !       <br />
       — Nous y voila, siffla Allastair.  Sache que depuis toujours, je suis un Fulgurac'h. Je n'ai jamais été fidèle qu'à cette cause, la seule qui en vaille la peine ... Ma candidature à la course minusale a été préparée ici, de longue date.       <br />
       — Et Myza la pétacle ? Et tes amis du Port de La Ménisle ? Tu as été reçu par les grands électeurs en tant que représentant du Petit Peuple, non en tant que Larionais, et Fulgurac’h, de surcroît !       <br />
       Le grand homme sombre sourit sardoniquement.       <br />
       — Tout cela a été patiemment fabriqué pour avoir l'air spontané. Sans cela, jamais les grands électeurs n'auraient retenu un Fulgurac'h pour les épreuves de la course.       <br />
       — Ils ne sont pourtant pas racistes, dit Athiello.       <br />
       — Non, mais ils se doutent de ce qui se cache derrière cette tribu farouche, commenta le grand Trémis Dendron Budain, et ils n'ont pas tort, je le crains...       <br />
       Allastair fut agité d’un tremblement de haine.       <br />
       — Que savez-vous des Fulgurac’h, pauvres Autochtones ? Vous n’avez pas la plus petite idée de toute la gloire qui...       <br />
       —De qui est l'idée de nous avoir utilisés comme cheval de troie pour entrer chez les Hatrobates ? coupai-je. De toi, de Mina ou de Kryalîche ?        <br />
       — Mina n'est pour rien là dedans, rétorqua Jovial-Bonheur. C'est une affaire familiale, une affaire d'honneur entre les Sudistes et nous, les Fulgurac'h... Cela seul a du sens pour moi et pour mon frère Kryalîche.       <br />
       —C'est important à savoir, dit Geroy. Cela confirmerait plutôt le message de la Ruloxane, et ce que nous a dit Augustin. Te rends-tu compte que tu travaille pour Mina en disant cela ?       <br />
       — Je ne travaille pour personne, sinon pour...       <br />
       — Les Fulgurac’h, nous le savons ! raillai-je.        <br />
       —Mina ne sait pas très bien où elle va. Elle ne se rend pas compte que des réfractaires comme vous peuvent enrayer le contrôle de l’île ! C’est Mina qui travaille pour nous, non l’inverse. Et ne croyez pas que ce coup-là va l’écarter de Kryalîche ! C’est plutôt le contraire, car elle va être furieuse de la mort de notre soeur Hirza...       <br />
       — C’est aussi une Fulgurac’h ? m’étonnai-je, je croyais que la tribu ne comptait que des hommes qui adoptaient des enfants ?       <br />
       Allastair me toisa de son insondable mépris.       <br />
       — Tu es bien renseigné, minuscule Etranger ! Mais sache qu’Hirza était membre d’une communauté de femmes qui nous sont très chères et avec lesquelles nous... nous... Il s’arrêta et soupira en secouant la tête : je ne vois pas pourquoi je raconte nos histoires les plus privées à ces tristes gredins.       <br />
       — Une chose m'inquiète beaucoup maintenant, m’empressai-je d'ajouter, avant que l'interrogatoire ne revienne sur les affaires de Lario : as-tu porté la main sur Olivon Clinus  ? Car rien ne m'oblige plus à croire ta version, selon laquelle le professeur de Thyrse avait disparu quand tu es venu chez lui. Pour quelque raison mystérieuse, ton clan a peut-être décidé de l’enlever...       <br />
       — Tu penses bien que s'il en était ainsi je ne te dirais rien, petit Ultramondain ! dit Allastair un sourire amer aux lèvres. Mais sur ce point, tu as tort de te soucier. J'ai  joué avec toi le jeu de l'alliance, tant que j'étais à Clotone. D'ailleurs, même si ce professeur fouine un peu partout, je ne vois vraiment pas comment il pourrait nous gêner.       <br />
       — Cet argument me rassure. Mais pas complètement.       <br />
              <br />
       Je me désintéressai de l’interrogatoire qui ne pouvait pas mener bien loin. Il nous fallait partir le plus vite possible, pour rejoindre le bateau. Si nous tardions, Kryalîche apprendrait l’échec de l’attentat, et ferait bloquer tout mouvement dans le port du Boscaud. Peut-être était-il déjà prévenu, mais il restait une chance.        <br />
       Nous préparâmes nos paquetages et, pour le cas où Mina ne serait pour rien dans le guet-apens contre les chefs sudistes, j’écrivis une lettre pour lui raconter l’événement. Geroy et Budain tinrent à y ajouter un mot, signé des deux, disant que j’étais parvenu à les convaincre de sa volonté de négociation et qu’ils proposaient une rencontre le mois suivant, en territoire  neutre.       <br />
       Je les remerciai de confirmer ainsi le succès de mon entremise.       <br />
       — Avez-vous un moyen de le lui faire remettre en mains propres ?       <br />
       — Oui, ne vous inquiétez de rien, dit Geroy, plissant sa grosse figure. Nous vous accompagnons jusqu’au col... Après, descendez-tout droit et, aux premiers kerorans, prenez la piste à droite. Elle vous mènera  à la plaine de sable du Boscaud.       <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Nous avions traversé les trois-quarts de la croûte aride qui conduisait aux dunes et aux ajoncs de la péninsule du Boscaud, lorsque le vent du nord nous porta le cri d'un homme qui courait derrière nous, avec de grands gestes. Nous reconnûmes bientôt l'uniforme un peu ridicule des gardes hatrobates (une jupette verte, un justaucorps à parements de manches et de col argentés , et un casque de cuir).       <br />
       Le soldat était si essouflé lorsqu'il nous rejoignit qu'il fut incapable de parler pendant une minute.       <br />
              <br />
       — Bois un peu, suggéra Miguardin en lui offrant sa gourde.       <br />
       — Jovial-Bonheur  !  souffla enfin l'homme.       <br />
       — Eh bien ?       <br />
       — Il s'est évadé... Il y a deux heures de cela.        <br />
       — Mais il était tout aveuglé par les bandages !       <br />
       — Les portes du sous-sol de la tour à Millet étaient enfoncées. Le concierge a eu la tête écrasée. On a nécessairement libéré le prisonnier de l'extérieur, au moment de la relève à la terrasse principale. Personne n’a rien vu, rien entendu. Nous avons aussitôt organisé la recherche, et Maître Harno m'a mandé pour vous prévenir d'urgence...       <br />
       — Vous avez bien fait, dis-je. Savez-vous s'il existe un raccourci entre Bougmée et Boscaud , un chemin qu'Allastair aurait pu prendre pour parvenir avant nous au phare ?       <br />
       — Une piste trés raide descend directement de nos falaises sur les dunes, à l'Est. S'il l'a empruntée, il s’est depuis longtemps rendu à destination, s'il ne s'est pas enlisé dans les sables mouvants, ou s'il n'est pas mort sous une avalanche de cailloux. Mais, pour tout dire, Signour, je doute qu'il ait eû connaissance de ce chemin.       <br />
       — A moins qu'il ait été guidé par un familier des lieux...       <br />
       — Un traître parmi nous ? se récria le milicien hatrobate avec horreur.       <br />
       — Hélas, cette engeance se manifeste dans tous les peuples, dit Miguardin.        <br />
       — Ne croyez-vous pas qu'Allastair se sera plutôt empressé de remonter vers le nord, en pays familier ? demanda Athiello.       <br />
       — N'oublie pas qu’il reste, malgré son crime, candidat au minusat, et que la simière bien restaurée qui attend dans le hangar de Nysan Gron, est une parfaite embarcation pour rallier Périache où la suite des épreuves minusale attend les héros. Elle l'intéresse au moins autant que nous.       <br />
       — Mais Mina nous a garanti que la simière nous était réservée. Bien sûr, si elle est dans le coup de l'attentat contre les chefs sudistes, cela n’a plus de sens. Mais, comme tu le disais, Augustin, nous devons garder la tête froide et laisser place à l'hypothèse qu'elle ne nous ait pas trahi, et que les Fulgurac'h soient les seuls responsables de ce gâchis.       <br />
       —Nous n'avons pas le choix, je crois, remarqua Miguardin. Si le bateau n'est plus au radoub, c'est que nous avons été trahis. S'il y est encore, il y a une chance que le gardien du Phare, fidèle serviteur de Mina, s'en tienne avec nous à ce qui a été prévu au contrat. Allons-y !       <br />
       — Oui, dis-je, mais arrêtons au moins un plan, pour le cas où les partisans de Kryalîche nous attendent au phare.       <br />
              <br />
       Athiello réfléchit à voix haute :       <br />
       —S’ils agissent pour leur seul compte, ils ne pourront pas opérer au grand jour, car le poste de garde des Pertuzilles de Mina n'est pas très loin. S’ils ne sont pas trop nombreux, nous pourrons nous battre.        <br />
       Etes-vous avec nous,  soldat ?       <br />
       — Oui, déclara sans hésiter le jeune Hatrobate. Maître Geroy m'a ordonné de me mettre à votre disposition. Je pratique assez la tirapelle ajouta-t-il montrant son arme.       <br />
       — Fort bien, concédai-je, partons en guerre ! Mais si Mina est dans le coup, nous nous jetons dans la gueule du loup. Nous ne pourrons pas lever le petit doigt.       <br />
       — Je tiens le pari, affirma tranquillement Miguardin.       <br />
       — Vous êtes sûr de vous.       <br />
       —Je pense connaître assez bien les manières de Mina. Je la sais parfois franchement brutale, mais rarement vicieuse. Le coup de l'attentat n'est pas dans son style.       <br />
       — D'accord. Mais demeurons prudents. La ruse peut  être au rendez-vous.       <br />
              <br />
       La péninsule battue par les vents se dévêtait peu à peu de son manteau de sables pour se contenter d'un squelette de rochers sombres, aussi déchiquetés que d'énormes éclats d'obus. Tout au bout, le phare apparut. Le ciel arborait une palette de couleurs violentes, surtout à l'Ouest, au dessus des zones tourmentées par l'Emphale et le Dragon.        <br />
       Droit au sud, le bras de mer qui séparait Lario de Draco était agité de courtes lames couronnées d'acier. Elles venaient briser avec une force si prodigieuse au pied du phare, que l'écume projetée à hauteur de la lampe s'enfuyait avec les nuages bas, courant vers l'ouest.       <br />
       Dans un creux à la gauche de la tour, quelques tamaris torturés encadraient un large bâtiment de planches rouges au toit  lesté de pierres : le radoub où la simière devait nous attendre.       <br />
       Nous descendîmes vers le phare, le contournâmes pour en trouver l’entrée, et Miguardin, sans hésiter, rabattit trois fois le lourd marteau de fonte de la porte en palantais massif.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nysan Gron (dit Le Fauve marin) était moins impressionnant que ce que la légende inclinait à  faire croire. La cinquantaine bien frappée, il était trapu, solide,  avec une petite tête chauve aux grosses joues huileuses. Il portait une tunique de cuir sale, qui découvrait de puissants mollets poilus, accoutumés à grimper et à descendre dans le monde vertical du phare. Sa parole était bizarre à l’avenant. Chuintante, et comme mèlée d’une substance cornée qui lui aurait encombré le palais, elle demeurait polie, sans éclat. Le regard terne de l’homme indiquait qu’il vivait ailleurs que dans le présent.        <br />
              <br />
       Nysan, nous avait expliqué Miguardin, tenait le phare du Boscaud depuis trente ans. L’édifice avait été installé par les autorités clotonoises, exaspérées des désastres en série que provoquaient les naufrageurs, au point le plus dangereux de la route vers Périache. Ils avaient tenté un coup de force : une équipe de courageux maçons avait survécu le temps de l’édification de l’ouvrage. Mais, le lendemain même de la mise en service de la lampe, ils avaient été attaqués, arrêtés et emmenés en esclavage par des négriers zwölles. Tout en rivant leurs chaînes, ceux-ci les avaient poliment remerciés de leur oeuvre, qui, pour une fois, leur éviterait un périlleux détour trop près du grand Dragon.        <br />
       Par la suite, les Zwölles avaient décidé de maintenir le phare en état, et avaient désigné un homme pour le garder. Le sort (un peu aidé) tomba sur un matelot sans scrupule, qui avait servi aux constructeurs d’homme à tout faire, et connaissait parfaitement la machine et les lieux : Nysan Gron.        <br />
       Depuis, Nysan était devenu une institution à lui tout seul. Il tentait de vivre en se faufilant entre les trois puissances locales : les agents de Mina, les Dracois (et surtout leur aristocratie zwölle) et enfin les réfractaires sudistes, honnêtes mais durs en affaires, avec lesquels il fallait compter de plus en plus.        <br />
       Sous les apparences d’un humble gardien, Nysan Gron était le chef d’orchestre d’un important trafic d’êtres humains. Les dortoirs du phare abritaient souvent d’étranges et gémissantes populations, draguées dans toutes les îles par des flibustiers spécialisés, et destinées à satisfaire les besoins insatiables des Omen de Périache en pauvres hères prêts à être thrombifiés . Les ZwÔlles prélevaient un pourcentage d’esclaves sur les contingents destinés à Périache, afin d’alimenter leurs mines d’asbalte (très mangeuses d’hommes, destinés à mourir d’une forme de pneumoconiose).        <br />
       Nysan était une machine à compter, et amassait sans doute une fortune, sans que jamais personne n’ait compris où il cachait ses fufes et ses liards. (Un informateur, secrètement appointé par Harno Geroy avait visité le phare du sommet à la cave sans rien trouver qui ressemblât à une cachette.)        <br />
       Toutefois, cette brute n’était pas tout-à-fait inhumaine : un soir, il était tombé follement amoureux d’une jeune Malaméenne, destinée aux plaisirs secrets d’un prêtre Omen. Avec un certain courage, il avait confisqué l’objet de concupiscence et l’avait installée à domicile au troisième étage du phare, le plus beau (ou le moins sale). La jeune femme s’était assez remise de son infortune pour lui donner une fille : Anylanne. Mais elle était morte assez rapidement, d’épuisement à la tâche, car Nysan n’était pas resté amoureux très longtemps, et les activités liées au trafic étaient incessantes et nombreuses.        <br />
       Sa fille avait poussé comme une plante sauvage. Elle avait vu défiler toutes sortes de gens et de marchandises, et dès l’âge de cinq ans, Nysan la mettait à contribution pour de petites tâches : aller récupérer des enveloppes chez des hommes rudes, qu’elle savait convaincre par la douceur ou la menace de représailles de la part des trois ou quatre thrombes que son père attachait à la cave, et nourrissait comme des chiens d’attaque.        <br />
              <br />
       — Nous venons de la part de Mina Termina, dit Miguardin : il paraît qu’une simière est en ordre de marche avec son équipage.       <br />
       — Oui... répondit Nysan, le regard fuyant. Il y a bien quelque chose comme cela. Mais, avant tout,  QUI êtes-vous ?       <br />
       — Vous le voyez, dit Miguardin. Ce jeune homme est Augustin, il vient d’Outremonde. La description de Mina le concernant doit être assez précise.       <br />
       — Je n’en disconviens pas. Le message, que j’ai reçu d’elle hier-soir par sarmoiselle, dit : “un homme jeune, et mince, très blond, les mâchoires larges, le regard inquiet... Il porte son bérêt d’étudiant de Canémo sur la nuque....” C’est ma foi vrai. C’est original.       <br />
       — Eh bien, dit Miguardin ?       <br />
       — Eh bien je vous souhaite la bienvenue dit Nysan Gron en découvrant un sourire bien plus inquiétant que ses mimiques maussades. Entrez donc !       <br />
       — Pourquoi ne pas nous conduire directement au bateau ?       <br />
       — Parce que Messignours, le bateau n’est pas prêt.        <br />
       Vous savez peut-être qu’il a eu un grave accident. La réparation sera finie demain-matin, les charpentiers s’y activent. En attendant, acceptez mon hospitalité.       <br />
       — Anylanne ! cria-t-il, se tournant vers l’intérieur du phare.       <br />
       — Oui Père, répondit une voix dans les étages.       <br />
       — Viens-là, ma fille ! Nous avons des invités, et j'aimerais que tu leur donne la chambre d'honneur.       <br />
       — Bien Père, j'arrive.       <br />
       Il y eut un bruit de pas rapides, descendant quatre à quatre des escaliers de bois, et une superbe métisse longue et fine aux cheveux torsadés, surgit, riante, aux côtés de Nysan, vêtue d’une courte robe blanche largement échancrée.       <br />
       Le contraste était tel entre le père et la fille que je ne pus m'empêcher de sourire. Un  baquet d'eau croupie, et un rayon de soleil, telle la métaphore qui me vint à l'esprit.       <br />
       — Bonjour, Mesdames et Messieurs ! Veuillez me suivre je vous prie, fit Anylanne du ton d’un bateleur de foire.        <br />
              <br />
       La chambre d’honneur était une vaste salle circulaire encombrée de ballots de toile et de caisses de bois, entre lesquelles des paillasses avaient été posées. Les ouvertures étroites dispensaient peu de lumière, mais j’espérais que le séjour serait court.        <br />
              <br />
       — Installez-vous, et rendez-vous dans un quart d’heure au rez-de chaussée... Je suppose que je vais réchauffer la soupe de haquilas ! Pêchés ce matin-même !       <br />
              <br />
       La beauté vivace d’Anylanne Gron ne laissait personne insensible. Athiello le sentit et se serra contre moi.        <br />
       — Cette fille est... intense ! reconnut-elle.  Quand aurons-nous un peu d’intimité ? soupira-t-elle. Il y a si longtemps que...       <br />
       — Nous trouverons un moment, dis-je.        <br />
       Mais l’ardeur amoureuse avait besoin d’une certaine sérénité d’âme et de corps, et j’avais un tel retard de sommeil à conjurer. De plus, j’avais cru observer chez Athiello une réserve à mon égard, sans pouvoir dire à quoi cela tenait. Lui avais-je déplu en quoi que ce soit ? Etait-ce le compagnonnage qui suscitait l’ennui ?        <br />
       De mon côté, l’aura de la belle intellectuelle à la chevelure de Diane et au corps souple me charmait encore. La tendresse était là, quotidienne, soutenue par les péripéties et les dangers.        <br />
       Mais la jalousie peut naître de petites choses. Athiello avait surpris —avant moi— les brefs regards que m’avait adressés Anylanne, d’ailleurs sans y penser.  N’est-ce pas le lot des êtres humains que d’estimer la valeur d’autrui d’après celle qu’ils croient établie par d’autres, et spécialement ceux en qui nous voyons nos rivaux  (ou nos rivales) ?         <br />
              <br />
       La soupe de Haquilas nous réchauffa. L’après-midi s’annonçait ensoleillée, et nous sortîmes. Je demandai à Nysan Gron de nous accompagner au radoub pour voir le bateau, mais l’homme  grimaça.       <br />
       — Je vous prie de m’excuser, ce sont les charpentiers qui ont la clef, et je pense qu’ils sont partis déjeûner au hameau de Boscaud-Nord.  Allez donc vous promener sur les rochers... je vous ferai appeler quand ils seront de retour.       <br />
       — Bien...       <br />
       Le soupçon que Gron tentait de nous circonvenir par des manoeuvres dilatoires s’incrustait en moi. Je passai outre ses recommandations et, tandis que Miguardin, le soldat et Goudo montaient la garde sur un rocher, je descendis avec Athiello vers la petite rade, au creux de laquelle se trouvait le hangar de réparation.         <br />
       Les fenestrons, couverts d’une fine roche translucide, étaient obscurcis par les embruns, et la silhouette de la simière, suspendue sur des cales, était floue. En tout cas, le bateau existait bien !       <br />
       Dans la rade, des barques de haute mer flottaient côte-à-côte, ainsi qu’une galéasse plus massive, isolée contre un appontement. Je notai mentalement la disposition des embarcations, pour le cas où une fuite nocturne serait à envisager.       <br />
              <br />
       Quand je revins au phare, Nysan Gron fit assaut de courbettes.       <br />
       — C’est trop bête, Signour ! J’avais oublié que les ouvriers avaient jour de congé aujourd’hui ! Vos Grandeurs devront attendre demain matin.       <br />
       — Trêve de flagornerie, Messire Gron, ne vous moquez pas du monde ! dit Miguardin. Si vous nous préparez un mauvais coup, sachez que nous répliquerons sans faiblesse.       <br />
       — Mais qui vous parle de tromperie, Signour ?       <br />
       — Votre regard fourbe, répliqua le berger.       <br />
       —Bien savants ceux qui lisent dans le regard, fit Nysan Gron, un léger tremblement dans la voix.       <br />
       Ce n’était pas de la peur, mais de la colère rentrée.         <br />
       En tout cas, le gardien nous mentait. En revenant vers le phare, j’avais constaté qu’une nouvelle barque était arrivée. Si c’étaient les ouvriers ou les matelots qui devaient constituer notre équipage, ils n’étaient toujours pas au radoub, dont la porte était encore barrée au cadenas. Où étaient donc passés les nouveaux-venus ?       <br />
       Il fallait être plus que jamais sur le qui-vive.          <br />
              <br />
       La soirée tomba dans un grandiose combat de stratocumuli étirés en hauteur et de flamboiements solaires.       <br />
       —Il va faire froid, dit Nysan Gron. Venez vous réchauffer à l’âtre, où flambent des bûches d’agra sec. Au programme : purée de mâchonnets aux mercantins, et viande de chamolle de Draco. Une merveille. Un cadeau des Dracois, que je ne peux pas laisser perdre ! Souhaiterez-vous arroser le tout de bonne glône ?       <br />
       —Bien sûr, fit Miguardin. Si vous n’y rajoutez pas un narcotique !       <br />
       Les mâchoires de Nysan se crispèrent encore, mais il ne dit rien. Le repas se déroula sans problème, mais nous avions tous nos armes à portée de main.       <br />
       Vers dix heures, n’en pouvant plus de fatigue, mes compagnons se retirèrent à l’étage. Je restai en bas, me tenant éveillé en relisant, une fois de plus, le mystérieux opuscule de Jion de May .       <br />
       Je méditais sur l’un des croquis les plus énigmatiques, et, la danse de la lumière du foyer m’ayant hypnotisé, j’eus une vision.       <br />
       Les îles de Guama se surimposèrent lentement aux diverses parties du trident que représentait le dessin (manche, hampe, corps et extrémités des pointes...) et se mirent à tourner sur elles-mêmes. Je les voyais l’une après l’autre, et de façon plus réaliste, sans doute, pour celles que j’avais déjà visitées (La Majeure, Clotone, Lario) que pour les autres, que j’imaginais d’après ce qu’on m’en avait dit. Tout l’archipel tournoyait, comme une galaxie de rochers au milieu des flots verts. Puis il s’éloigna lentement de moi et devint minuscule dans l’immensité océanne.        <br />
       Le rêve se fit plus profond. Je me retrouvais dans l’obscurité en train de scruter un coin de ciel à l’aide d’une lunette astronomique. Guama, me disais-je devait être dans cette direction...       <br />
       Je cherchai désespérément, sans retrouver l’amas brillant qui avait été l’archipel mystérieux.       <br />
       —Peu importe si je l’ai perdu, de toutes façons, il n’existe pas !        <br />
       Je regardai alors mes pieds et me rendis compte que je m’enfonçais dans le sol, qui s‘était transformé en un tourbillon de carreaux liquides.        <br />
       — Non ! Non ! criai-je dans mon sommeil. Pas çà !       <br />
       — N’aie pas peur, dit une voix dans le ciel.        <br />
       Je levai la tête et vis Mina Termina assise sur un nuage, en train d’écrire sur une immense feuille de vélin. Sur un arbre à côté de son bureau, un oiseau que je reconnus pour un crocaster se balançait aux branches, tenant dans son bec le coin de la robe d’une petite silhouette féminine.  C’est elle qui avait parlé. Elle reprit :  — Ta vie a beaucoup de poids ! Ce n’est pas comme moi.       <br />
       — Trop lourd pour le plancher... m’entendis-je dire, submergé par un sentiment de honte et de ridicule.        <br />
       La petite femme se mit à rire sans fin, et ce rire aigrelet devint progressivement un grattement.       <br />
       Je me réveillai en sursaut, et j’entendis derrière moi... un grattement. Un rat, sans doute... Ils abondaient dans ce grenier à recels divers !       <br />
       Le bruit recommença sur un rythme à trois temps. C’était un signal humain.       <br />
       Je m’ébrouai et me dirigeai vers les cuisines, d’où provenait le bruit. Elles étaient plongées dans l’obscurité, mais la porte de service était entrebâillée sur la nuit bleue. Une ombre se tenait dans l’ouverture. Si j’avais été enveloppé de la fourrure d’un chat, mes poils se seraient dressés. Surmontant mon émotion, j’attendis et mes yeux s’habituèrent. La silhouette était celle d’Anylanne, en pardessus ciré.       <br />
       Col rabattu sur le nez, elle me fit signe de la suivre dans la bruine et le crachin froid qui battait la muraille. J’obtempérai, prêt à toute éventualité. Nous décrivîmes un quart de tour le long du phare, jusqu'à un escalier creusé contre la paroi, sous des rochers troués comme du gruyère minéral. Au bas des marches, une voûte était pratiquée dans le mur, et donnait sur une solide porte de bardeaux goudronnés, percée d'un hublot. Je m'y serrai contre Anylane en silence.        <br />
       Le hublot était ouvert de l'intérieur et plusieurs voix  conversaient, dans la semi-obscurité. Je risquais un coup d'oeil, et ne vis rien qu’une vague lueur dansante. Puis je distinguai quatre ou cinq silhouettes assises autour d'une table,  éclairée par une lampe-tempête.       <br />
       — Mon Dieu,  les coquins ! Ils sont tous là. Et votre père aussi.       <br />
       — Oui, chuchota Anylanne. Hélas, on ne le changera pas, celui-là !       <br />
       — Il y a Kryalîche, au fond, Jovial-Bonheur, le crâne encore bandé, mais le visage découvert.... Et deux femmes-gardes du genre de Hirza.       <br />
       — Oui, les Thanatosse-Pathaugasse.  Ce sont les plus dangereuses des Pertuzilles. Elles sont très excitées. Dangereuses... Des meurtrières.       <br />
       — Il y a encore trois types, des marins ?       <br />
       — Oui, l'équipage de la simière.       <br />
       — Ils ne sont que trois ?       <br />
       — Oui... Il y en a deux qui ont été tués avant que vous n'arriviez parce qu'ils ne voulaient pas participer. Ils croyaient travailler pour Mina Termina.  Les Houglars sont en train de les manger, sur les récifs du Boscaud.       <br />
              <br />
       J'essayais d'entendre ce qui se disait, mais le vent et la pluie battante au dehors ne facilitaient pas la tâche. A un moment,  la conversation s'échauffa, et avant que Kryalîche ne fasse d'autorité baisser le ton, je surpris quelques paroles significatives.       <br />
       — Vers deux heures du matin, c'est mieux. Le sommeil est plus profond.       <br />
       — Ils ne sont que quatre, dont une fille peu aguerrie... Ce sera l'affaire d'une minute, avec de bons bourdons !       <br />
       — J'ai préparé les cordes à noeud. Un pied attaché à la base des poteaux à glossules, et ils seront noyés par la marée une heure après, sans s'être réveillés...       <br />
       — Non ! fit la voix plus forte de Jovial-Bonheur . Ce n'est pas prudent, il y a des malins et des coriaces dans le lot.  Ce Miguardin, surtout, ne me dit rien qui vaille. Il vaut mieux les passer tout de suite au fil de l'épée !       <br />
       — Je ne veux pas de sang sur les planchers, fit Nysan Gron, la voix rauque.       <br />
       — Taisez-vous tout le monde, dit Kryalîche, on va vous entendre au dessus !       <br />
              <br />
       Il n'était guère utile d'en écouter davantage. Je fis signe à Anylanne que nous pouvions remonter. J'attendis d'être au deuxième étage pour lui adresser la parole :       <br />
       — Merci d'abord, jeune fille. Tu nous sauves la vie. Pourquoi cela ?       <br />
       -Oh, j’en ai assez de ces meurtres ! Là, mon père dépasse la mesure ! Il y a longtemps que je voulais arrêter...        <br />
       — Mais que vas-tu faire ?       <br />
       — Je me mets gravement en danger. Je devrai probablement partir avec vous...       <br />
       — Ah ! çà complique un peu les choses, mais nous te devons bien çà. Viens avec moi, nous allons réveiller nos camarades et nous concerter.       <br />
       — Il faut nous dépêcher, dit Anylanne, ils auront arrêté un plan avant une heure et ils mettront un homme à votre porte pour vérifier que vous êtes bien endormis, en attendant le moment propice pour crocheter la porte et vous estourbir...       <br />
       — Le mieux est peut-être de tous sortir le plus vite possible, pendant qu'ils discutent.       <br />
       — C'est risqué. Le mauvais plancher du rez-de chaussée craque horriblement. Ils auraient tôt fait de lever le nez et de soupçonner quelque chose. Et vous auriez le dessous dans une bataille rangée !       <br />
       — Tu as raison. As-tu une idée ?       <br />
       — Oui, vous pouvez passer par une fenêtre. C’est étroit mais c’est possible... de profil. J’y suis déjà parvenue, et vous n’êtes guère plus gras que moi. La hauteur n'est pas excessive depuis votre étage, et je vais aller chercher une bonne corde à noeuds. S'il y a un problème, je pourrais protéger vos arrières et vous rejoindre ensuite.       <br />
       — Où cela ?       <br />
       — Au petit port. Il est à peine à mille mètres, vers l'Ouest.        <br />
       — Oui, je l’ai vu cet après-midi.       <br />
       — C'est là que partent et qu'accostent la plupart des bateaux qui font la navette avec Draco... Une galéasse part demain matin, chargée de marchandises affrêtées par mon père. Elle est bourrée à craquer, et personne ne pourrait soupçonner qu'elle transporte des passagers clandestins. En distrayant l'homme de garde, on pourra ménager un peu de place. Et je resterai sur le pont, car il arrive souvent que mon père me fasse accompagner de la contrebande. L'équipage n'y verra aucun problème, à condition que l'alerte n'ait pas été donnée d'ici là.       <br />
       — C'est une bonne idée, Anylanne. Parlons-en à mes compagnons.       <br />
       — Allez-y, je vais chercher la corde.       <br />
              <br />
       Le plan parut bon. Miguardin et le soldat Hatrobate s’enfuiraient avec nous du phare, mais ne nous accompagneraient pas à Draco. Trop de choses les retenaient sur Lario.        <br />
       — Mais qu'allez-vous faire ?       <br />
       — Disparaître dès que votre bateau aura pris le large, dit Miguardin. Ne vous inquiétez pas, je connais les sentiers les plus improbables sur tout le littoral... Ils ne m'auront pas.       <br />
       — Et moi, je rentre aussi vite que possible prévenir Maître Geroy, dit le soldat hatrobate.       <br />
       — Il nous reste cependant une tâche à accomplir ensemble, me, dit le berger hordihou.       <br />
       — Laquelle, Signour ?       <br />
       — Eh bien, protéger éventuellement le départ de la galéasse portant Augustin et Athiello...       <br />
       — Et Anylanne Gron, précisai-je.       <br />
       — Oui. Si un émissaire des comploteurs prétend bloquer tout départ du port, avant qu'on se mette à fouiller les navires, il faudra l’arrêter, ou l’abattre.       <br />
       — Je vois, dit le soldat.       <br />
       — Eh bien ?       <br />
       — Aucun problème, les ordres de notre chef sont clairs. Je suis à votre service.        <br />
       —Bel exemple d'abnégation sudiste, dit Miguardin. Si nous passions aux actes ?       <br />
              <br />
       Un quart d'heure après, sous une pleine lune glorieuse, nous marchions sur la route taillée dans le rocher qui joignait le phare au port.       <br />
       Anylanne s'arrêta brusquement :       <br />
       — J'ai une idée pour empêcher l'alerte !       <br />
       — Dis-vite !       <br />
       — Il faudrait pousser la simière assez loin pour qu'elle soit prise par les courants... Ils prendraient le dicoque pour la poursuivre, mais, le temps qu'ils la rattrapent et s'aperçoivent qu'elle est vide, nous aurions pris le large avec la galéasse du port.       <br />
       — Très bonne idée... approuvai-je, enthousiaste.       <br />
       —Il faudra seulement que l'on assomme Blanquoin, le valet du phare, qui dort au pied de la simière. Essayez de ne pas le tuer, ce n'est pas un trop mauvais bougre.       <br />
              <br />
              <br />
       L'affaire fut  arrêtée. Miguardin se chargea de la basse besogne, accompagné de son chien Goudo, silencieux comme une ombre. Un coup de sac de sable sur l'occiput suffit à réorienter le cours des rêves du nommé Blanquoin, sans l'envoyer pour autant au paradis des ivrognes.       <br />
       Le gros cadenas était impressionnant de loin, mais ne tenait pas sur la barre pourrie. La porte coulissante fut bientôt grande ouverte et je me chargeai des voilures en drap d’arachnile qui devaient se déployer à l'avant de la simière, et l'emporter aussitôt au grand large, les vents soufflant de terre à cette heure de la nuit.        <br />
       Plus délicat fut de pousser sans bruit la longue coque de clains, plus lourde que nous pensions. Athiello eut l'idée de jeter un grand filet sur la proue et les flancs du bateau. Les hommes n'eurent qu'à se mettre à l'eau pour agripper des mailles, et l’étrave de l'embarcation roula lentement sur les billots du chemin de bois, jusqu'à ce qu'elle soit à flot, le nez au sud.        <br />
       Il me fallut encore quelques minutes pour installer l'espèce de foc qui devait propulser le bateau vers son destin aveugle, puis je bloquai la barre, et fixai l’amure en tension. Enfin, je sautai du bord avant que le bateau ne prenne de la vitesse. Happée vers la haute mer par cette curieuse joue de toile gonflée, la simière ne demanda pas son reste. Elle s'en fut si vite que je craignis qu'elle ne disparût tout à fait à la vue, au risque de désamorcer notre piège.       <br />
       —C’est improbable, me dit Anylanne, les bandits regardent le large du haut du phare et avec des lunettes. Ils la verront au large.       <br />
       — Vite, maintenant, au port.       <br />
       Nous courûmes presque, la lune ayant déjà traversé une bonne partie du ciel, et nous parvînmes au point où la route, plus large, fondait sur l'anse de sable, joliment recourbée en anneau presque fermé.       <br />
       C'était le moment de la séparation. Je serrai la main du soldat hatrobate et j'étreignis fraternellement Miguardin.       <br />
       — J'espère que nous nous reverrons.       <br />
       — Probablement. Très probablement même.       <br />
       — Qu'est-ce qui vous rend si confiant ?       <br />
       — Viens un peu à l'écart, Augustin. Je vais te le dire.       <br />
       Devant mon hésitation, il ajouta à voix basse :       <br />
       — N'aies aucune appréhension ! Je veux seulement que tu gardes le secret.       <br />
       Je demandai à Athiello et Anylanne de m'attendre sur la route et suivis le berger à l'abri d'un buisson touffu.       <br />
       — Bon, ce secret, ami, quel est-il ?       <br />
       — Regarde attentivement mon visage, dit-il, allumant le briquet à hauteur de ses yeux.       <br />
       — Oui, eh bien ?       <br />
       — Tu ne vois rien de spécial ?       <br />
       — Non ?       <br />
       — Et maintenant, regarde mieux.       <br />
       — Non, c'est curieux.. Ton menton a l'air plus allongé, ton nez plus busqué. Comment fais-tu cette grimace ?       <br />
       — Ce n'est pas une grimace, dit Miguardin, dont la bouche s'était rétrécie.       <br />
       Et soudain, je vis quelqu'un d'autre. Miguardin, n'était plus Miguardin.... Mais qui donc ? les traits nouveaux me semblaient tout aussi familiers...       <br />
       — Mon Dieu, Fontrelon !        <br />
       — Bravo, mon Cher !       <br />
       — Fontrelon, ou Hottor Niktamutti... Ce n'est pas vrai ! Comment peux-tu opérer de telles métamorphoses ?       <br />
       — Je te le dirai un jour, Ami. Sache que c'est le seul cours de magie auquel j'ai été vraiment assidu... et pour lequel j'ai quelque talent, d'ailleurs.       <br />
       — Et comment !       <br />
       — La chose que je ne réussis pas encore correctement, ce sont certains sorts de combat. Je suis encore honteux quand je pense à Jovial-Bonheur qui te chargeait.... Impossible de retrouver le sort de paralysie !       <br />
       — Ah oui, je me demandais ce que tu faisais : tu avais l’air tout raide. Je pensais que tu avais une crise de nerfs !       <br />
       — Ce n’est pas mon genre.        <br />
       Fontrelon reprenait insensiblement le visage de Miguardin.       <br />
       — C'est fantastique !        <br />
       — C'est surtout nécessaire, avec tous les traîtres qui entourent aussi bien Geroy et Budain que Mina.       <br />
       —Ce doit être quelquefois difficile d’avoir autant d’identités.       <br />
       Miguardin sourit, et cette fois, je vis que ses yeux pétillants étaient bien les mêmes, avec ou sans métamorphose, que ceux de Fontrelon.       <br />
       —Pas vraiment. Et je te dirai un secret, Augustin : Miguardin est ma véritable identité. Je suis originaire de Lario où j’ai passé mon enfance.        <br />
       Il soupira.       <br />
       —Mais nous n'avons pas le temps, jeune étranger... Je me suis plu en ta compagnie et celle de la charmante Athiello. Veille sur elle, je la sens fragile !       <br />
       — Oui, elle n'a plus tout le ressort qu'elle avait à Canémo.. L'épuisement, sans doute. Donc, nous nous reverrons ?       <br />
       —Peut-être à Périache, et certainement pour le retour de Phial à Clotone.       <br />
       — Le soutiens-tu toujours ?        <br />
       — Oui. Mais je t'expliquerai un jour toutes les dimensions du combat que je mène.       <br />
       — Il a l'air en effet bien complexe.       <br />
       — Tu ne possèdes pas toutes les cartes du jeu de Guama, jeune Augustin. Tu dois encore apprendre beaucoup.       <br />
       — J'en ai l'intention.       <br />
       Il me frappa l'épaule affectueusement, et s'enfonça sans bruit dans l'obscurité.        <br />
       Je rejoignis la route.       <br />
       — Sympathique, mais étrange, ce Miguardin, tu ne trouves pas ? dit Athiello.       <br />
       — Plus que tu ne le penses !       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       II.       <br />
              <br />
       A l'assaut de Draco       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Les passagers de "La belle Hanse"       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Par chance, le navire-thrombrier ne transportait pas cette fois-là de cargaison humaine, ce qui aurait impliqué l’utilisation de toutes les cellules de la cale, et la surveillance permanente d’un garde .       <br />
       Anylanne nous fit monter à bord sur la pointe des pieds, pour ne pas éveiller la sentinelle endormie sur le pont. Elle alluma une lampe et nous conduisit dans le ventre du navire.       <br />
       La plupart des compartiments étaient emplis de marchandises, mais il restait un réduit, coincé entre l’étrave et la proue, son plancher grossier laissant voir l’eau croupie qui n’avait pas été pompée. Une vague étagère sous une poutre permettrait à l’un d’entre nous de dormir, replié sur lui-même, tandis que l’autre veillerait. Un bout de suif dans une coupelle de métal servirait de lampe. Un sac de biscuits et de poisson sêché nous permettrait de ne pas mourir tout de suite, et un seau, luxueusement fermé d’un couvercle suffirait à des besoins élémentaires, sans que l’empuantissement ne dépasse le niveau moyen, déjà suffocant.       <br />
       —Je vous laisse, dit Anylanne.  Je reviendrai vous voir en mer, sous prétexte de vérifier l’état des marchandises de mon père. Ne soyez pas trop inquiets... Ce sera dur, mais dans trois jours, nous devrions y être.       <br />
              <br />
       Au petit matin, le capitaine de la “Belle Hanse”, le Zwölle gris Anarchion Talar, ne fut pas étonné de voir Anylanne l’attendre sur le pont, en grande discussion avec le matelot Toupan.        <br />
       Il arrivait assez souvent que la fille de Nysan Gron soit du voyage, pour surveiller des chargements délicats, et percevoir elle-même les émoluments, car elle était à peu près la seule personne en qui son père eut confiance.       <br />
       Il fut en revanche un peu surpris qu’elle lui demande avec tant d’insistance de prendre aussitôt le large, même en l’absence du mousse et d’un marin.        <br />
       Après tout, c’était la fille du patron. Elle devait avoir ses raisons.        <br />
       Le vent du sud se leva avec le soleil et on entra vite dans les vagues dures des passages.       <br />
       En bas, dans la cale, on commencerait bientôt à se vomir sur les pieds.        <br />
              <br />
       Quand Anylanne vint visiter les passagers clandestins, vers la fin de l’après-midi, le contremaître était à la manoeuvre, Toupan nettoyait le pont, et Anarchion Talar dormait du sommeil du juste dans sa cabine. Elle ouvrit la boiserie grossière qui tenait lieu de porte du réduit et fut presque étonnée de me trouver assis sur un sac d’étoupe, en train d’écrire sur une planchette. Athiello dormait, revenant peu à peu d’un épouvantable mal de mer.       <br />
       ¬— Cela ne sent pas trop mauvais, dit Anylanne. Comment avez-vous fait ?       <br />
       —Oh, je vais jeter les saletés à l’autre bout de la cale... Personne ne descend jamais.       <br />
       ¬¬— Oui, sachant que je suis là pour faire le boulot...       <br />
       Mais attention tout de même à Toupan. Il lui arrive de cacher une fiole d’Annelle et de venir la boire en douce.       <br />
       — Dans combien de temps arrivons-nous ?       <br />
       — Dans deux jours.       <br />
       — Encore ? J’avais l’impression que nous étions ici depuis une éternité.       <br />
       — Sans repères temporels, c’est normal. Tenez, prenez ces fruits, ajouta-t-elle, çà vous sustentera.       <br />
       Je dévorai deux plachises juteuses, dont le nectar sucré me revigora.        <br />
       La trappe fut refermée et la longue attente reprit.        <br />
       Athiello me demanda de venir la réchauffer, ce que je fis.       <br />
       Bien plus tard, Anylanne revint, nous apportant des serviettes et des couvertures sêches et une bouteille d’annelle.       <br />
       — J’ai un plan, dit-elle à mi-voix : il faut rejoindre la prophétesse Chamilah.       <br />
       — Qui est cette Chamilah ?       <br />
       — La seule personne qui résiste impunément aux Zwölles noirs en train d’imposer leur ordre sur l’île. C’est, je crois, une ancienne magde exilée, qui vit dans un grotte marine. Elle connaît tout de ce qui se passe sur Draco, grâce aux messages qu’elle reçoit et envoie en les tricotant...       <br />
       — En les tricotant ?       <br />
       — Oui, figure-toi qu’elle tisse des phrases sur de petits rouleaux de soie d’aragne verte. Ces légers messages sont transportés par des hironcielles-lancettes, ou des sarmoiselles, qui vivent sous le plafond de la grotte de Chamilah. Elle les nourrit avec de petits poissons.        <br />
       —Ne risquons-nous pas d’être obligés de partager sa retraite forcée, et de ne plus pouvoir ressortir ?       <br />
       —Chamilah vit isolée, mais cela présente des avantages. Les forces zwölles la méprisent et se tiennent à l’écart. Mais son réseau de connaissances est extraordinaire. Si elle nous “adopte”, nous trouverons ensuite beaucoup de portes ouvertes sur notre parcours. Non seulement le détour n’est pas inutile, mais il est indispensable si vous voulez ensuite traverser l’île et rejoindre une issue vers Périache. Faire le tour complet du littoral est exclu. Il est bien trop surveillé, —surtout au Sud—. Sans contacts sûrs, vous seriez arrêtés en moins de deux jours.        <br />
       — Eh bien, allons voir cette dame Chamilah dans son abri magique !       <br />
       —Voila. Mais il est difficile de rejoindre cette grotte par la côte, car elle est située dans une anfractuosité de l’immense falaise de Papiarnick au Nord-Ouest, Elle est constamment battue par les vagues se déchirant sur des brisants mortels. La seule façon d’atteindre la grotte et d’y pénétrer est de passer par l’intérieur des terres, et d’y descendre par une corde.       <br />
       — Eh, soupirais-je, encore du sport en perspective !       <br />
       — Et je suis SI LASSE, soupira Athiello, pliée en deux dans sa logette.       <br />
       — Cette difficulté d’accès protège la prophétesse, et sans elle les Zwölles l’auraient depuis longtemps dénichée et tuée.        <br />
       — Elle est donc leur ennemie ?       <br />
       —  Tu veux rire ! C’est leur obsession, leur sujet d’enragement. Car elle sait tout sur eux — personne ne sait comment—, et elle distribue certaines confidences à tout vent. Cela explique les efforts fous que déploient les Zwölles pour garder le secret autour de leurs décisions.        <br />
              <br />
       On tapa plusieurs fois du pied sur la passerelle au dessus de nous.        <br />
       Anylanne se redressa  :       <br />
       — L’homme de quart a vu la terre. Nous devrions entrer en baie de Mortague demain-matin. Il faudra faire attention : les Dracois peuvent venir à bord, et contrôler inopinément le bateau. Je vais mettre des ballots devant la trappe, et puis je ferai coincer des grosses caisses par Toupan, sous le prétexte d’ équilibrer la cale.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous  n’eûmes pas le temps de nous morfondre, Une ou deux heures après, le bateau se mit à bruire de tous côtés.  Nous tentions d’interpréter les sons variés qui se transmettaient à travers le bois : râpements, coups, clapotis, grincements, cris et appels assourdis, de diverses provenances.        <br />
       Quelques heures s’écoulèrent encore, puis Anylanne revint ouvrir.       <br />
       — Chut !  fit-elle, un doigt devant la bouche. Ils ne sont pas loin... Ils ont jeté un coup d’oeil sur la cargaison, et ils sont repartis avec les petits lots et les paquets. Vous devrez sortir avant que les marins viennent préparer les cellules pour les prochaines marchandises.       <br />
       — Ou sommes-nous ? demandai-je en dérouillant mes articulations engourdies.       <br />
       — A Manaro, au mouillage du milieu de la baie. Tout va bien. La police du Drac connaît bien la Belle Hanse. Ils font de trop bonnes affaires avec mon père, tu comprends. Il est très respecté par ici. Et ils me connaissent aussi, car mon père me délègue souvent ses affaires.       <br />
              <br />
       Elle soupira.       <br />
       — Bon, il va tout de même falloir jouer le jeu.        <br />
       — Que veux-tu dire ?       <br />
       — Eh bien, voila : nous allons procéder à un échange d’hommes contre les marchandises. Les gens que nous embarquons sont des Thrombes peu agressifs; seulement taciturnes et passifs. Ils servent aux Rulox des tribus de pêcheurs de Lario, car ils acceptent de nager dans l’eau glacée pour aller chercher des casiers en profondeur.       <br />
       — Ah.       <br />
       — J’ai dit au chef du port, que, comme d’habitude, je renverrais  les  malades, ou les inaptes... Cette fois, ce ne sera pas vrai, mais, plutôt que de rester enfermés, vous allez pouvoir circuler sur le pont, à condition que je vous grime  en malades...       <br />
       ¬— Cela sera vraiment nécessaire ? fit Athiello, un pâle sourire sur ses lèvres crevassées.        <br />
       —Oui, tu n’as pas l’air assez malade. Et il faudra que je te déguise en homme, ajouta Annylanne.       <br />
       — Qu’à cela ne tienne, je ferais tout pour sortir de ce tonneau de saumure !       <br />
              <br />
       Anylanne tira de son sac une huître géante dont le fond de nacre poli faisait miroir, et la posa sur une poutrelle face à moi.        <br />
       Elle se mit au travail, et me colla sur la peau des onguents étranges et des algues transparentes qui se contractaient en sêchant, formant d’affreux ulcères crevassés en profondeur . L’effet en fut renforcé par le sac de toile que j’enfilai, troué aux bras, et qui puait l’oursin pourri. Je ressemblais à un mendiant de la cour des miracles. Mes cheveux, taillés irrégulièrement et semés d’écailles et de débris de coquillages, achevèrent de me métamorphoser en épouvantail pour oiseaux de mer.       <br />
       Ce fut le tour d’Athiello, qui eut droit à moins de soins. Anlyanne rembourra les épaules de sa veste, et lui passa une mixture brune dans les cheveux, qui se ramassèrent aussitôt en une boule innommable. Elle souligna le creux de ses joues et accentua ses cernes :  les yeux déjà fort rougis par deux jours de mal de mer, elle passait pour un jeune thrombe malade très acceptable.        <br />
              <br />
       Anylanne nous enferma à nouveau. Nous entendîmes les gardes zwölles qui menaient en cale les Thrombes enchaînés, distribuant ordres rauques et coups de baguettes. Bientôt, les prisonniers furent en place, et les plaques de bois des cellules furent refermées.        <br />
       Un peu de temps passa encore et Anylanne revint nous délivrer. Cette fois, elle était accompagnée de Toupan qui étudiait avec soin les passagers d’autres réduits.       <br />
       — Ah, ceux-là sont malades, dit Anylanne en nous désignant, je les envoie sur le pont... Si demain ils n’ont pas récupéré, on les rend.       <br />
       — Ah vous avez raison Damoisielle, je n’en ai jamais vu d’aussi moches ! La qualité baisse !       <br />
       —Ne m’en parle pas...       <br />
               <br />
       Les déguisements se révélèrent efficaces, et nous pûmes aller et venir au grand jour (en faisant mine de boîter), au milieu de quelques autres pauvres hères, qu’on affala sur des boudins de corde, avant de les nourrir d’un bol de soupe épaisse.         <br />
       Nos yeux souffraient de la grande lumière, puis s’accoutumèrent. Nous étions à l’intérieur d’une vaste chaudière éventrée. Un port avait été aménagé sur des rochers éboulés, près d’une faille par où une mauvaise route montait vers l’intérieur des terres, sillonnée de chariots .       <br />
       Quelques bateaux étaient à quai. Trois gros navires à la coque passée au goudron ressemblaient à des galions des temps anciens, environnés de petits chalutiers. Un peu plus loin, plusieurs structures étaient en construction, dont certaines formes évoquaient la simière qui nous transportait. D’élégants yachts à la coque vernie flottaient non loin de nous.        <br />
       Plusieurs pontons flottants étaient amenés contre les navires en visite. J’en déduisis que l’accostage était interdit aux étrangers. C’était notre cas. Entre le ponton et notre bord, régnait une grande animation. Partout allaient et venaient des manutentionnaires torves et de la soldatesque en gris sombre, aux masques glacés. J’observai discrètement les techniques, les visages, les uniformes, les armes, etc., notant tout détail qui pourrait se révéler utile à l’avenir.        <br />
               <br />
       La nuit tomba, et avec elle l’agitation qui avait eu cours toute la journée. Les pontons de commerce avaient été ramenés à terre, et la plupart des Dracois ou leurs manutentionnaires s’étaient retirés dans une grande bâtisse au pied de la falaise de pierre noire.  Tout trafic de carrioles et de cavaliers cessa, et seul le sarcasme hâché des oiseaux continua d’animer le paysage, répondant au ressac. Nous étions seuls au milieu du Fjord, sauf les occupants des yachts dont les habitacles luxueux s’éclairaient l’un après l’autre.         <br />
       Sur la “Belle Hanse”, les  matelots avaient tout lavé à grande eau et le bateau brillait comme un sou neuf, ce qui rendait notre présence presque incongrue .         <br />
       Anylanne prenait l’apéritif sous la tente de cuir de la poupe, en compagnie du capitaine Talar et d’un officier zwölle gris, dont je notai qu’il portait un brassard noir au bras droit. Etait-il en deuil ?       <br />
       La fille du gardien de phare riait à perdre haleine, un peu trop fort, peut-être, mais au grand plaisir de l’officier zwölle qui lui resservit plusieurs fois à boire.       <br />
       La nuit était tombée quand il prit congé. Il descendit l’échelle de corde, et rejoignit la yole dans laquelle l’attendaient deux matelots. Je l’entendis chanter  une gaillarde mélopée, tandis que l’esquif rejoignait le port.       <br />
       Anylanne, fit mine de se promener sur le pont,puis  se rapprocha de nous et s’accouda au plat-bord.       <br />
       — On est tranquilles maintenant chuchota-t-elle. Mais tout de même, faites semblant de ne pas me voir. Cette nuit, je viens vous chercher, ajouta-t-elle en regardant devant elle.  Oh, bon Dieu, ce que vous puez !        <br />
       — Je croyais que tu aimais les odeurs naturelles, ironisai-je.       <br />
       — Tais-toi, grand âne ! J’ai eu la main trop forte sur la saumure...  Voila le plan : je décroche un canot  pour aller à terre. J’ai soit-disant rendez-vous avec l’officier Zwölle que vous avez vu. En fait, je vous embarque et  nous filons...       <br />
       — Ne vont-ils pas se demander où tu es passée ?        <br />
       — Je ferai dire au Capitaine que je rentre dans une semaine et qu’il me reprenne au prochain passage.  Cela m’arrive quelquefois, car une cousine de ma mère habite à Sdloc, au cap Walpurge, tout près d’ici. Il ne s’inquiétera pas.       <br />
       — Et l’officier zwölle ?       <br />
       — Encore plus simple : un mot à un petit poulbot qui pêche dans le port, pour lui dire que je suis indisposée et qu’on remettra le souper fin à une autre fois...       <br />
       — Pas mal ! Mais il y a encore autre chose : il manquera les deux “malades”, et le capitaine les fera rechercher.       <br />
       — Non, pas du tout. Une fois que vous serez dans la barque, j’irai tirer de la cale deux thrombes couverts de  pustules, que j’ai gardés pour la bonne bouche.       <br />
       — Tu es vraiment très rusée.       <br />
       — C’est cela où mourir... Augustin. Quand la noirceur sera tombée, allez-vous cacher derrière les espars, à l’arrière, et tenez-vous prêts. Nous devons être à l’eau dans une heure.       <br />
       — Si vite ?       <br />
       — Si nous voulons profiter des brefs vents de terre qui ne nous rabattront pas sur les brisants, ce sera le moment ou jamais.       <br />
               <br />
              <br />
               <br />
               <br />
       Une terre peu hospitalière       <br />
              <br />
              <br />
       Toute activité avait cessé sur le pont. Même Toupan était rentré se coucher. Nous nous dirigeâmes à pas de loup vers l’arrière et nous accroupîmes à l’abri d’une voile pliée. Je constatai que le canot flottait déjà, le nez tournant autour de la poupe basse de la galéasse comme le veau cherche le pis. Anylanne, couverte d’un caban et sac au dos, nous rejoignit silencieusement. Elle nous montra une grande cage de canipore tressé, de forme oblongue, suspendue contre les haubans. Les parois en étaient tramées si serré qu’on ne pouvait distinguer son contenu.       <br />
       — Qu’est-ce que c’est ?       <br />
       — C’est notre... moteur.       <br />
       — …?       <br />
       —Vous allez voir.       <br />
       Elle défit un cordage et un jeu de poulies couina légèrement, laissant descendre la grande et lourde boîte de bambous dans la mer, où elle s’enfonça doucement .       <br />
       — Mais c’est vivant ?       <br />
       — C’est Violongre, mon crocosphe favori.       <br />
       Elle tira une ficelle relevant une trappe sur un côté de la cage. Quelque chose de très gros bougea vivement et en sortit sous l’eau, créant des remous bouillonnants. La corde rouge dont l’extrémité était nouée à l’avant du canot se débobina rapidement. Mais je ne vis pas l’animal en question.       <br />
       — Venez, suivez-moi !       <br />
       Anylanne enjamba la rambarde et se laissa glisser le long de la corde, avant de sauter dans le canot. Je la rejoignis, suivi d’ Athiello.        <br />
       Anylanne défit les noeuds, et d’un coup de rame, nous fûmes largués, filant silencieusement entre les autres bateaux du mouillage.       <br />
       Au moment de sortir de la baie, les vagues se firent plus fortes. Anylanne passa à l’avant et tira plusieurs coups secs sur le cordage rouge. Aussitôt, celui-ci se tendit, comme le fil d’une canne à pêche auquel un gros poisson s’est ferré. Il y eut une secousse et nous nous sentîmes tirés, comme par une main géante invisible.       <br />
       — Voila, dit Anylanne en venant se rasseoir à côté de moi, nous n’avons plus besoin de ramer.       <br />
       — Un miracle ?       <br />
       —Violongre a senti l’écurie ! Il va nous conduire sans danger vers le passage qu’il faut emprunter pour prendre pied sur cette côte.       <br />
       — Mais qu’est-ce que c’est que ce Violongre ? je n’ai rien vu tout à l’heure.       <br />
       — Un gros crocosophe...       <br />
       — Mais encore ?       <br />
       Annylanne sembla surprise :       <br />
       — Tu n’as jamais vu de crocosophe ?       <br />
       — De ma vie !       <br />
       ¬¬— Moi non plus, dit Athiello, mai j’en ai entendu parler.       <br />
       — Eh bien c’est un monstre de cuir, deux fois grand comme moi, avec une tête horrible et quatre rangées de dents. Mais çà s’apprivoise facilement et çà ne mange que les bébés, pas les humains adultes.       <br />
       — Charmant, çà fait penser à nos alligators.       <br />
       — En fait, çà mange surtout les oiseaux, et les Kriards sont leur principal régal. Ils ont si peur des crocosophes qu’ils se taisent dès qu’ils sentent leur présence. C’est justement cette peur que nous allons exploiter.       <br />
       — Comment cela ?       <br />
       — Il est temps que je vous explique quelques petites choses sur Draco. Nous avons le temps, maintenant. Ecoutez...       <br />
       —Attends, dit Athiello. La tête me démange, je vais pourrir sous cette croûte ! Il faudrait pouvoir se laver...       <br />
       ¬— C’est vrai, ajoutai-je, mais c’est peut-être hasardeux de se mettre à l’eau avec cette bestiole...       <br />
       —Oh non ! Tant qu’elle tire, elle ne pense à rien d’autre. Le mieux est que vous vous mettiez à l’eau à l’arrière. Je vous aiderai à vous nettoyer. Ensuite, vous vous dessalerez avec l’eau douce du tonnelet. On peut bien prendre trois ou quatre litres pour vous rendre  l’apparence de la santé.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Violongre nous entraînait maintenant à grande vitesse dans des eaux  noires à la houle régulière. La lune s’était levée et nous projetions nos ombres sur la surface liquide. Merveilleusement propres et bien couverts, nous étions enlacés à l’arrière de la barque. L presque devenu une promenade d’agrément.         <br />
       Anylanne nous raconta la géographie et l’histoire de Drac-io, “l’île de la colère”. Elle accommodait beaucoup de faits et de légendes, dont je retins plusieurs éléments.        <br />
       Sur les deux-tiers de son pourtour (hormis, à l’Est, la baie de Mortague, et au Nord-ouest, la falaise de Papiarnick), Draco était ceinturé d’un anneau de sable couvert de buissons ras où vivait une grouillante population de Kriards. Mais, nous dit Anylanne,  un étroit passage permettait de loin en loin de rejoindre l’île elle-même.       <br />
       Il y avait, cependant, un hic : aucun être de la taille d’un homme ne pouvait franchir ces passes sans réveiller une myriade de volatiles, exaspérés du viol du sanctuaire où reposaient leurs oeufs. Un nuage tournoyant s’élevait aussitôt dans les airs, porteur d’une clameur épouvantable, audible à des dizaines de lieues. Les vigiles dracois postés sur des tourelles disposées de loin en loin, mettaient alors en marche un système compliqué de messageries visuelles.        <br />
       Bientôt prévenus, les garde-côte Zwölles grimpaient à bord de leurs navelles rapides, s’abattaient sur le voyageurs et se saisissaient des biens et des gens. Le bateau coupable était aussitôt démantelé, et son bois servait à alimenter de grands feux sur les collines, au son des tambours, des tandorins et des gongs battus jour et nuit.        <br />
       “A bon entendeur, salut”, proclamaient ces flammes, visibles du grand large. Quant aux équipages imprudents, après avoir été dépouillés et torturés, ils étaient tués (mis à part quelques otages), et leurs corps jetés aux loups errants dans les combes profondes qui convergeaient de la périphérie de Draco,  vers les sommets de la chaîne circulaire des Grandes Montagnes.        <br />
       Et si, ajouta notre Guide, par quelque inconcevable hasard, certains hardis voyageurs parvenaient à traverser la barrière de sable sans éveiller les Kriards ni ameuter les Zwölles, une série d’épreuves plus dures encore les attendaient, au delà du littoral à l’apparence assez calme. Bientôt, les plages grises et leurs dunes semées d’herbes coupantes leur sembleraient paradisiaques, comparées aux dangers de la plaine marécageuse qui les prolongeait dans les terres.        <br />
       Là, sur d’interminables distances, vous tentiez de rejoindre  les vertes collines qui vous tendaient les bras, à portée de flêche. Mais toujours et encore, vous vous en trouviez séparé par une autre frondaison de canépores-pleureurs, dont les pieds, semblables à ceux de gigantesques poulpes bleus, émergeaient de vases spongieuses, prêtes à vous avaler tout entier en quelques minutes.        <br />
       Les lagons d’eau croupie, gargouillants d’ébullitions fétides, n’étaient guère plus sûrs, car, sous les lentilles d’eau qui les couvraient pudiquement, se cachaient des petits serpents-suceurs capables de saigner à blanc des chevaux ou des hommes. Mieux valait-il encore se frayer un chemin sur les vasières, en chaussant de grossiers patins que l’on rabattait sur les roseaux, les transformant en une précaire protection contre l’enfoncement. Tout occupé à poser et relever les pieds, on n’échappait pas aux moustiques énormes et silencieux, dont la cible préférée était la nuque, et seul un heureux hasard permettait d’éviter de rencontrer le crocosophe-des-boues, tapi entre les racines aériennes d’un canépore. On augmentait toutefois quelque peu ses chances de survie en faisant courir ou voler devant soi un petit animal, chien ou volaille, qui attirerait le monstre. Soudain, une sorte de boulet jaillirait d’un trou, un éclatement sanglant marquerait l’emplacement de l’animal sacrifié, et l’on n’en verrait rien de plus, sinon une trace rougeâtre sillonnant la surface noire, sirupeuse, et déjà immobile.       <br />
       Les yeux boursouflés par l’air pestilentiel, rapidement secoué de fièvres, le survivant éventuel parvenait enfin au pied des collines du Pourtour. S’il en avait encore la force, il tentait un rétablissement sur le talus surplombant le marais, et trouvait enfin un abri sous les sapins noirs. Encore fallait-il qu’il disposât d’une couverture restée sêche, car un froid glacial plongeant des hauteurs comme d’une bouche d’enfer, le saisissait aussitôt, remplaçant sans transition la moiteur des paluds.        <br />
       Faire un feu était certes possible, concéda Anylanne, car les branchages morts étaient abondamment distribués alentour. Mais c’était augmenter le risque d’attirer sur soi l’oeil acéré de crocasters-nains qui servaient d’espions aux Maîtres des Monts, les chevaliers dracois habitant les sommets des collines dans de grandes demeures de pierre, appelées champadoues.       <br />
       ¬¬— Attends, Anylanne, je voudrais que tu m’éclaires sur un point : tantôt tu parle de Dracois, tantôt de Zwölles ... Ne sont-ce pas les mêmes gens ?       <br />
       — Pas du tout, Augustin. Les Dracois sont les autochtones. Ils habitent l’île depuis toujours ou presque. Les Zwölles sont arrivés depuis deux cent ans peut-être. Et encore ce n’est pas si simple, car les Zwölles qu’on appelle Gris, se sont d’abord installés. Ils l’ont fait assez pacifiquement, en rachetant des terres et en construisant des châteaux.       <br />
       — Ces “chimpa... boues” ?       <br />
       — Non, tu n’as rien compris. Les champadoues sont les maisons des anciens nobles dracois. Les châteaux zwölles sont des tours vertigineuses, construites sur les sommets des monts de l’Intérieur, pas des collines extérieures. Mais souvent les Zwölles gris les plus entreprenants ont racheté des champadoues, ou ont épousé des femmes dracoises, car les meilleures terres sont souvent disposées à l’abri de ces maisons de guet.  Il y a trente ou quarante ans, je ne sais pas — je n’étais pas née ¬— sont arrivés les Zwölles noirs. Ceux-là étaient des brutaux. Ils n’y sont pas allés par quatre chemins. Après avoir demandé asile à leurs “frères” Gris, ils se sont emparés des principaux châteaux des montagnes du centre. Ils ont simplement égorgé les occupants, ou bien ils en ont fait, de force, leurs lieutenants.        <br />
       En général les Gris travaillent sous les ordres des Noirs qui forment maintenant l’aristocratie de Draco. Certains Gris collaborent avec eux de bon coeur, d’autres gardent du ressentiment. Certains enfin, sont continuellement en révolte, et essaient de comploter en obtenant l’aide des Dracois. Entreprise difficile, car ces derniers se préoccupent peu d’être exploités par les Gris ou par les Noirs !       <br />
       — Anylanne, dis-moi une chose.       <br />
       — Oui ?       <br />
       — L’officier qui est monté dans le bateau... C’était un Gris ?       <br />
       — Oui. C’est le commandant Marblès.        <br />
       ¬— J’ai noté qu’il avait un brassard noir...       <br />
       —Finement observé ! Cela veut dire qu’il travaille comme collaborateur volontaire des Noirs. Ceux-là peuvent monter très haut dans la hiérarchie. Les Noirs en ont le plus grand besoin, car ils ne sont quelques centaines, contre deux mille Gris... et quatre-vingt mille Dracois de souche. Marblès, par exemple, fait partie du conseil restreint des Noirs, auprès du Prince Mortone Trug. Je crois que son Excellence le charge de missions plutôt...       <br />
       — Qu’est-ce que c’est que cette tache claire, là bas dans la pente ? coupa Athiello.       <br />
       — Et bien, justement, c’est une Champadoue dracoise. On la verrait mieux de jour. Elles ressemblent un peu à de grands bateaux posés à terre, avec des murs très bien bâtis et des dizaines de terrasses cultivées. Au milieu, cachée dans un jardin d’arbres à vent, les habitations elles-mêmes sont de beaux pavillons chaulés, de plan cruciforme, avec de petites ardoises.  C’est autre chose que nos grossiers hameaux de toile, sur Lario !       <br />
       ¬       <br />
       — Les champadoues servent depuis toujours de postes de vigie, continua Anylanne Gron. On dit qu’on trouve dans leurs fondations des restes d’anciennes tours datant  d’avant que les Dracois ne deviennent le peuple de l’île, il y a plus de mille ans. Selon la légende, les tours furent érigées en quelques mois par une vague d’envahisseurs disparus. Leur ciment imputrescible provient des ossements pilés de préhistoriques habitants, membres d’une race non humaine, réduits en esclavage puis exécutés en masse, une fois les pierres arrachées à la mine et montées à pied d’oeuvre.        <br />
       Aujourd’hui, il en reste des caves sêches. On y entrepose les récoltes de grains et les tonneaux d’huile, qui permettraient aux occupants de  soutenir un siège.       <br />
              <br />
       Les Zwölles gris ont, quant à eux, construit des forteresses montagnardes imprenables. Ils les ont revêtues d’un crépi sanguinolent de basalte et de fer qu’aucun boulet ne peut percer, et que la sape ne peut ni effondrer ni exploser. installés dans ces lieux froids et inhospitaliers, les Ducs Gris contrôlent une élite de chevaliers dracois ou  Gris de plus petit rang triés sur le volet, qui vivent dans les champadoues de la côte, et qu’on nomme pour cette raison les Chims.  Ces derniers doivent tenir leurs Ducs informés de tout mouvement suspect en provenance de l’extérieur, aussi bien des collines ou des marais, que de l’anneau de sable. Certains Chims sont passés directement au service des Zwölles noirs, et il existe désormais une sourde rivalité entre eux et les fidèles des Ducs Gris. Vous pensez bien que les Noirs mettent tous leurs soins à l’entretenir.       <br />
       Pour la surveillance, les Chims utilisent des crocasters-nains...       <br />
       — Des crocasters-nains ? m’étonnai-je.       <br />
       — Oui, çà n’a rien à voir avec les grands vautours que sont, je crois, les vrais crocasters. Ce sont d’horribles petits monstres verts de gris, tout repliés sur leur corps aux tendons d’acier, dit Anylanne en mimant la chose.  Ils sont là, en essaim silencieux posé sur un échaffaudage de bois autour de chaque tour de champadoue. Ils forment une couronne hérissée, hideuse et vivante, et ils ne s’intéressent qu’à ce qui bouge dans les collines. Ils sont sensibles à l’aura de chaleur des êtres qui se meuvent dans l’épaisse brume flottant sur les sapins.        <br />
       Ils réagissent aussi à l’agitation des oiseaux-Kriards de l’anneau, qui’ls voient de loin. Quand beaucoup de crocasters-nains s’envolent, le filet sur lequel ils s’accrochent se soulève et actionne un câble relié aux antichambres de gens armés (des Dracois encadrés par des lieutenants Chims). L’un de ceux-ci grimpe vérifier l’alerte et en déterminer la cause à l’aide de puissantes jumelles taillées dans le cristal.        <br />
              <br />
       En entendant ces détails, je levai les bras au ciel de désespoir :       <br />
       — Mais, Anylanne, comment va-t-on y arriver ? ce que tu me décris là est l’impossible même !       <br />
       — Et je ne vous ai pas tout dit !        <br />
       — Alors, retournons plutôt à Mortague et essayons de négocier un passage avec des Dracois, suggéra Athiello.       <br />
       — Pas question, rétorqua vivement Annylanne. Pour deux raisons. Un : je ne veux pas compromettre mon père dans nos histoires; Deux : les Dracois sont moins que fiables, et même le plus antizwölle peut nous trahir pour se faire un peu d’argent et financer sa propre bande de clandestins.       <br />
       — Bon, fis-je résigné, mais tu as probablement des solutions à tous les problèmes.       <br />
       — J’en ai peut-être quelques-unes, que j’ai patiemment collectées  dans de nombreux récits. Par exemple, celle-ci : il existe sur les berges de l’île, une paisible sous-espèce de chevirelles, appelées capridons puants. Leur odeur insoutenable est d’une grande utilité pour tenir à l’écart les loups et les loupiards (un lézard bipède et carnivore) qui hantent les collines du Pourtour.        <br />
       — Ceci ne nous avance guère quant aux dangers des marais fétides.       <br />
       — Si, car, en dépeçant trois de ces bêtes, nous pouvons utiliser leurs grosses vessies. Elles flotteront sur les lagons et nous les traverserons assez vite pour échapper aux suceurs et aux crocosophes.        <br />
       —Crois-tu ?       <br />
       —Je crois certains témoignages de marins avertis.       <br />
       ¬—Ah bon, dit Athiello, visiblement mal à l’aise.       <br />
       —De plus, l’odeur des capridons repousse aussi les moustiques et autres insectes des marais. Enfin, les peaux sont également très chaudes et peuvent nous permettre de grimper les collines sans mourir de froid à coup sûr.        <br />
       — Une merveille. Mais tu n’as sans doute pas pensé à une chose, susurra Athiello.       <br />
       —Ah non ? fit Anylanne en croisant fièrement les bras, Et quoi donc, Damoisielle ?       <br />
       —Pourrons-nous supporter nous-même l’odeur du capridon puant ?       <br />
       — il y a une solution à cela ! répondit triomphalement la fille du trafiquant de Lario. Les herbes coupantes des dunes ont une vertu positive : elles collent entre elles et peuvent constituer des  pince-nez très efficaces.       <br />
       —A moins qu’elles ne nous coupent cet appendice auquel je tiens, ce qui serait un moyen radical de ne plus sentir la puanteur des chevirelles, dit Athiello, secouant la tête.       <br />
       —Mais, non, ce qu’elle est sotte ! Avant de fabriquer un pince-nez, on enlève le bord de l’herbe, voila tout. J’ai  souvent vu des mousses en fabriquer, pour les vendre aux pêcheurs de glossules.       <br />
       — Bien, je m’incline devant les savoirs indigènes, fis-je mi-riant mi-soupirant. Mais tu n’as pas trouvé de solution pour les crocasters-nains qui repèrent la chaleur animale.       <br />
       — Mm, j’avoue que non, admit la jeune intrépide, en faisant la moue. Mais nous trouverons.       <br />
       — Oui, et pas plus tard que maintenant : j’ai une idée ! s’exclama Athiello, semblant s’éveiller avec la lune gibeuse.       <br />
       — Dis-toujours, dit Anylanne, dubitative.       <br />
       — C’est simple. Nous nous couvrons des peaux, et nous circulons à quatre pattes au milieu d’un troupeau de cabritons.       <br />
       — Capridons, corrigea Anylanne.        <br />
       — Si tu veux. Mon idée n’est pas mauvaise, hein ?       <br />
       — Je le reconnais, mais elle a un défaut :  je ne suis pas sûre que ces animaux acceptent de nous guider en haut des collines, ni même de nous tolérer parmi eux. Ils ne sont pas si stupides qu’ils ne puissent distinguer un homme vêtu d’une peau de congénère... d’un congénère vivant.       <br />
       — A moins qu’ils nous entourent parce que nous portons avec nous quelque chose qu’ils ont envie de manger.       <br />
       — Ce n’est pas idiot, admit Anylanne, après mûre réflexion. Je sais que les capridons adorent le muscador qu’on ne trouve qu’au milieu des marais. Si on le leur apporte sur un plateau, il se peut qu’ils nous suivent jusqu’au bout du monde.       <br />
       — Une dernière chose, dis-je. Tu ne nous as rien dit de ce que nous ferons en haut des collines...       <br />
       — Et bien nous essayerons de passer, voila tout. Après, nous verrons...       <br />
       — C’est cela, nous verrons.       <br />
       Et pour calmer l’angoisse, j’allumai une bonne pipe de choulcave verte, qui circula entre nous, comme un calumet.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Sur notre gauche, la langue de sable couverte d’arbustes-nains s’allongeait, tournant intermi-nablement  vers la gauche. Assis presqu’au niveau de l’eau, nous ne voyions rien de l’île qui la surplombait, mais de temps en temps, porté par une bouffée de vent, le battement sourd et régulier des gongs, nous rappelait que la côte était surveillée. Au moins étions-nous protégés de la vue perçante des crocasters-nains, montant la garde sur les toits des champadoues.        <br />
       Autre motif de satisfaction : notre crocosophe faisait taire la gent ailée, surabondante sur les branchages du banc. Ils nous regardaient passer, à quelques mètres d’eux, figés comme des leurres, l’oeil rond et fixe au dessus d’un bec entr-ouvert, osant à peine exhaler un faible couinement, vite tu. De temps en temps, notre bateau filait de l’avant, tiré par le monstre mis en appétit par les Kriards, et qui  décidait subitement de se sustenter d’un nid entier de ces malheureux volatiles. Son forfait accompli d’un claquement incroyablement bref de mâchoires, Violongre reprenait son rythme paresseux, laissant le reste du clan endeuillé mais n’osant à peine plus que pépier timidement, bruit que des proches voisins faisaient aussitôt taire, à grands coups d’ailes intimidants.       <br />
       — C’est ici, chuchota Anylanne, baissez-vous...       <br />
       La barque amorça un virage entre deux mottes moussues, et nous découvrîmes un large chenal perpendiculaire à l’île, dont la grève surmontée de brouillard se laissait apercevoir, droit devant.        <br />
       Violongre entraîna notre embarcation au milieu de carcasses de bois évoquant les cages thoraciques de monstres énormes. Anylanne nous apprit que c’étaient les restes de bateaux dracois coulés en défendant la patrie contre les zwölles gris quelques siècles auparavant. Nous empruntions la “passe de la Coulerie”, nommée ainsi en mémoire de ce désastre maritime, pourtant oublié de la plupart des habitants, dont les ancêtres étaient eux-mêmes passés au service de l’ennemi.        <br />
       Anylanne nous montra dans le lointain les buttes noirâtres des castelets d’Enfer, plateformes où l’on brûlait — avec leurs passagers — les vaisseaux de tout navigateur armé approchant des côtes. C’était de l’un d’eux que provenait l’écho irrégulier des tambours. Des volutes de fumée noire s’en échappaient, se mêlant à la brume sulfureuse.        <br />
       On parvint enfin à la côte. Le crocosphe vint se tapir parmi les roseaux, son mufle à clapets émergeant des petites vaguelettes moroses qui venaient s’y éteindre. Notre coque de noix continua sur sa lancée et s’échoua dans le sable mou. Bardés de sacs, nous mîmes pied à terre et j’aidais Anylanne à tirer l’esquif sur la berge et à le dissimuler sous des branchages entre deux dunes.       <br />
       — On ne sait jamais, nous pourrions en avoir encore besoin...       <br />
       — Et Violongre ?       <br />
       — Il est très bien là. Je pense qu’il ne s’éloignera guère. Ce sont des animaux sédentaires. Certains restent des mois sans bouger, une fois repus, et Violongre semble avoir fait le plein de Kriards pendant le voyage. Mettons-nous à l’abri dans les dunes, et tâchons de trouver un bon poste d’affût pour dénicher des cabridons.       <br />
              <br />
       Nous découvrîmes bientôt une éminence couronnée de joncs, au delà de laquelle se creusait une cuvette de sable fin. Nous nous y installâmes.        <br />
       Tandis que j’inspectais les environs avec la lunette marine d’Anylanne, celle-ci, aidée d’Athiello, confectionna un repas de pain et de fromage, arrosé de glône larionaise, plus âcre que celles des autres îles. Le vent léger et la douceur de la température se conjuguèrent pour nous inciter à la somnolence. Allongés au coude à coude, nous nous passions la lunette, et je me surpris, voyant Anylanne les cheveux bouclés au vent, à la trouver belle.       <br />
              <br />
       — Là ! fit Athiello, un troupeau...       <br />
       — Où cela ?       <br />
       — Sur la droite, les choses noires et rousses, dans la broussaille, tu vois ?       <br />
       — Oui.       <br />
       — Crois-tu qu’on pourrait  en tuer deux ou trois facilement ?       <br />
       — Je ne sais pas, dit Anylanne, je n’en ai encore jamais chassé.       <br />
       —  On peut essayer quelque chose, dis-je. Je vais choisir des isolés qui ne sont pas sous le vent des autres...       <br />
       J’avais eu le temps à bord de la Belle Hanse, de me fabriquer quelques flèches aux pointes cruciformes, faites de deux lames coupantes emboîtées l’une dans l’autre. Cette technique peut permettre de sectionner des artères, et d’abattre un gros gibier en quelques secondes.       <br />
              <br />
       Dans le cas présent, l’affaire était délicate :  il faudrait atteindre les animaux à la gorge, et empêcher tout cri audible par leurs congénères.        <br />
       Je rampai hors de la cuvette, mon épiarque armée sur le dos. Devenu couleuvre, je progressai entre les touffes d’ajoncs bruissants et je tombai sur un gros mâle presque debout contre un arbuste dont il dévorait goulûment les feuilles argentées.        <br />
       Le tir réussit au delà de tout espoir. La jugulaire tranchée nette, l’animal s’assit, ses yeux d’or étonnés. Il se coucha sans un bruit. Du sang fusait de sa gueule aux dents noires, sans qu’aucun autre membre du troupeau ne s’arrêtât de vaquer à son repas. Je me coulai à côté de ma victime et, levai prudemment le nez au dessus de la motte de sable. Bientôt, je repérai quatre cabridons mangeant en coeur au même taillis, dont deux chevreaux.        <br />
       Je supposai que c’était la vue d’un animal blessé qui entraînerait la fuite de la troupe. Il fallait que je réussisse à tuer net la bête la plus intéressante : une chevirelle gravide, de couleur jaunâtre. Au moment où je concluais ce raisonnement, l’atroce puanteur du bouc mort à mes pieds pénétra mes narines et me fit presque hoqueter. Je retins ma respiration, et sans plus réfléchir, je visai l’encolure de ma cible. La flèche se planta juqu’à l’empennage et ressortit au milieu du poitrail. La bête fit un écart en poussant un bêlement rauque, et elle détala avec ses compagnes, accompagnée de son petit, affolé. Je la poursuivis, en désespoir de cause, et je buttai aussitôt sur elle, tombée la tête la première dans une flaque entre deux racines, agitée de convulsions.  Le chevreau, à deux pas de sa mère,  bélait à fendre l’âme. Je me durcis pour accomplir l’indispensable, à la façon des saigneurs de Provence : une large entaille sous la mâchoire. Détournant le nez pour éviter les effluves puissantes, je ramenai mes proies vers notre bivouac, où Anylanne, qui ne perdait pas de temps, avait déjà tiré le cadavre du bouc.       <br />
       — Belle geasse , Zigdour fit-elle, le nez pris dans la petite pince qu’elle avait fabriquée. Vite... débeçons-les.       <br />
              <br />
       Nous travaillâmes rapidement, et bientôt nous disposâmes de larges peaux à la paroi solide et souple.       <br />
       Anylanne nous montra comment utiliser certains tendons, et, à l’aide des alènes qu’elle confectionna dans de petits os, nous cousûmes les peaux autour des vessies, au préalable gonflées comme de gros ballons, et solidement nouées.        <br />
       — Çà devrait faire des bouées acceptables... dit-elle.       <br />
       Elle entreprit ensuite de découper de longues lanières dans la peau restée attachée aux pattes : elles nous serviraient à nouer les baudruches sous le torse, pendant que nous nagerions aussi vite que possible dans l’eau gluante du marais.       <br />
       — On ne fait rien de la viande ? demanda Athiello.       <br />
       — La cuire attirerait l’attention. Mais on va garder quelques filets crus, ils peuvent servir.        <br />
       Dépéchons-nous, ajouta Anylanne, voyant le soleil sombrer doucement dans la brume. Il faut passer la Zone Infecte avant la nuit, sans quoi nous ne verrons plus les collines et nous nous perdrons...       <br />
        Nous récupérâmes nos sacs. Baudruches à la main, le nez toujours pincé, nous courûmes à perdre haleine vers la déclivité qui menait aux marécages. Le brouillard nous enveloppa comme une main tiède, et des myriades d’insectes convergèrent aussitôt vers nous, pour s’arrêter à distance respectueuse, comme s’ils s’étaient heurtés au mur transparent de l’odeur des peaux.       <br />
       — Drès évigace, remarquai-je.        <br />
       — Oui, mais il faut tout de même que je respire, dit Athiello haletante, en retirant son pince-nez.       <br />
       — Pouacre, fit-elle aussitôt, quelle horreur !       <br />
       Mais elle ne remit pas l’instrument de torture, et je l’imitais, en espérant — en vain — que la lourde senteur du marais compenserait l’âcre puanteur des fourrures .       <br />
              <br />
       Bientôt nous nous trouvâmes sur un bord d’herbes grasses, et il nous fallut nous mettre à l’eau. Avant de descendre dans le marais, nous sanglâmes les vessies, ainsi que des flotteurs d’algues qu’il fallait s’attacher aux chevilles. Puis, sans plus attendre, Anylanne se jeta en avant, ramant vigoureusement des bras, sans guère remuer les jambes. Très vite, je sentis que le dispositif, en apparence malaisé, était assez capable de nous transporter rapidement à la surface, à condition de bien écarter les mains, et de ne pas trop les ramener contre soi, car alors nous piquions du menton dans la liqueur turbide.        <br />
       Athiello filait à plus vive allure que moi  (elle devait plus tard m’avouer qu’elle s’était entraînée dans une crique de Thyrse, avec un flotteur dont lui avait fait don un matelot canémien). Zigzaguant entre les doigts géants des canipores, nous tentions de rester au milieu des chenaux les plus importants, en évitant soigneusement les mares stagnantes ou les souches suspectes. La traversée du lieu redouté se fit sans encombres, excepté le moment difficile où, sur une large plaque de vase, je dus me changer en grenouille et produire une dizaine de bonds inélégants, en retombant à chaque fois sur le ventre au risque de faire éclater la vessie de cabridon. Athiello avait évité l’obstacle, et trouvait le courage de se moquer de moi, quand le bruit d’une masse considérable souleva l’eau derrière nous, ce qui eut la vertu de nous donner des ailes. Après un dernier lacet, nous parvînmes au talus marquant la frontière entre ce monde d’eau, et la forêt sombre qui grimpait vers les plateaux centraux de l’île.        <br />
       Anylanne trouva une racine qui pendait jusqu’à la surface du marais, et nous nous hissâmes sur le replat, soufflant comme des phoques.       <br />
              <br />
       La jeune larionnaise se débarrassa sans pudeur de ses vêtements trempés et souillés, malgré le vent glacé qui nous frôlait, comme pour reconnaître des intrus. Son beau corps svelte aimanta un instant mon regard, et elle me gratifia d’un sourire furtif, redressant le buste, avant de le dérober à ma vue en enfilant un chandail épais descendant jusqu’aux genoux. Elle passa ensuite un solide pentalon de toile et chaussa des bottines de cuir fourrées aux semelles de latex durci.       <br />
       — Changez vous vite, mes amis, il va faire très froid...       <br />
       Nous nous exécutâmes, tandis qu’Anylanne  prenait son poignard au manche d’os pour trancher les liens qui retenaient les vessies dans les peaux. Puis elle plaça la dépouille du cabridon jaune sur ses épaules et l’arrangea comme une cape épinglée au col.        <br />
       J’ironisai :        <br />
       — Tu a s pris la peau de la femelle. Crois-tu que les cabridons s’y tromperont ?       <br />
       — Qui sait, répondit-elle le plus sérieusement du monde. Il vaut mieux mettre les chances de notre côté. Si les cabridons trouvent qu’une de leurs femelles a une odeur de mâle, ou réciproquement, çà pourrait leur donner des idées.       <br />
       — Quelles idées ?, m’interrogeai-je naïvement.       <br />
       —  Et moi, je mets la peau du bébé-cabridon, c’est çà ? fit Athiello, avec un petit rire.       <br />
              <br />
       Un moment après, nous grimpions en silence parmi les fûts majestueux des sapins bleus. La brume montait avec nous, et semblait ne pas vouloir cesser, malgré la température qui approchait de zéro. Peut-être était-ce à elle que nous devions de ne pas encore être gelés sur pied.        <br />
       Anylanne prit tant d’avance qu’elle disparut à un lacet du chemin. Soudain, je l’entendis hurler et des craquements de branches brisées retentirent en amont sur ma droite. Nous-nous mîmes à courir pour la rejoindre, quand elle apparut, dévalant la pente,  jambes à son cou. Elle passa devant nous  en criant :        <br />
       — Un loupiard, mouribulle ! Faites quelque chose... IL ME COLLE AU TRAIN.        <br />
       Je me mis aussitôt en position de tir, à l’affût derrière un gros tronc.        <br />
       Anylanne regrettait amèrement d’avoir joué les appâts. Fort heureusement, elle courait bien plus vite que le loupiard bondissant.  J’eus tout le loisir d’abattre l’animal  d’un seul trait d’épiarque quand il passa sous mon nez, sorte de gnome à la gueule de lézard baveux, et aux longues pattes à trois doigts. Il poussa un couinement et se mit tournoyer, la flêche fichée dans l’oeil gauche jusqu’au penne, avant de s’écraser contre un arbre en contrebas.        <br />
       — Bravo ! s’écria Athiello, à la fête. Tu l’as eu !       <br />
       — C’est bien cela qui est étonnant...       <br />
       Je n’en revenais pas moi-même. Je bénissais l’entraînement intensif que j’avais subi avec Phial pendant la traversée de La Majeure et au cours des épreuves de la course minusale.        <br />
       Pas trop fière, Anylanne, déjà redescendue sur la berge, revint à nos côtés étudier la bête.        <br />
       — Curieux, remarqua-t-elle,  essouflée, on dirait vraiment un croisement de reptile et de singe...       <br />
       —Tu n’en avais donc jamais vu ?       <br />
       —Si fait, mais dépecé, et mis en casier de salaison. cela ne donne pas la même impression.       <br />
       — Brr, je n’aurais pas voulu passer entre ses dents, dit Athiello, Tu as vu cette mâchoire ?       <br />
       Très fier, je la pris sous mon aile protectrice, où elle se blottit, soudain  petite fille.        <br />
              <br />
       Nous reprîmes notre ascension sans rencontrer de troupeau de cabridons, mais sans entendre non plus le hullulement caractéristique d’une meute de loups en chasse, ni le bizarre coassement miaulé du loupiard en rut. La brume épaisse nous protégeait toujours de la vue perçante des fameux crocasters-nains, et nous atteignîmes le rebord du plateau couronnant la colline avant que la nuée ne commence à se déchirer, laissant voir un ciel au bleu profond, s’assombrissant par degrés vers le zénith. Le jour allait se lever dans une ou deux heures.       <br />
       La limite des sapins coïncidait avec celle du brouillard et les crocasters percevant les présences aussi bien de jour que de nuit, les vrais ennuis allaient commencer.        <br />
       Sous l’abri précaire des derniers arbres, nous nous accordâmes une longue halte, recroquevillés sous nos peaux, en appréciant la chaleur. Chacun veilla à tour de rôle, et nous bénéficiâmes au moins d’un semi-sommeil de quelques heures, à cheval sur la nuit et sur le matin.  Le soleil n’avait pas encore dépassé les grandes Montagnes, quand nous décidâmes de lever le camp.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       — Je crois, dit Anylanne, que nous pourrions longer la limite du bois sur la droite, jusqu’à ce que nous rencontrions la chaîne qui s’élève jusqu’à l’aplomb de la grotte de Chamilah.       <br />
       — Je pensais qu’il fallait d’abord dépasser les collines, entre les forts des chevaliers zwölles ?        <br />
       — C’est la route la plus rapide, mais c’est bien trop risqué. Dès que nous aurons mis un pied hors du bois, les crocasters nous repèreront. Tandis que si nous n’entrons en terrain découvert que dans les rochers , par le chemin qu’on appelle “Combe de l’Enfant Sauvage”, nous avons une chance de dissimuler notre chaleur dans celle de  gros blocs de basalte.        <br />
       — Combien de temps crois-tu que cela peut prendre avant d’arriver au dessus de la grotte ?        <br />
       — Oh, en marchant vite, on pourrait y être en milieu de journée.       <br />
       — Allons-y, fit Athiello, frissonnante, j’ai hâte qu’on arrive vraiment QUELQUE PART.       <br />
              <br />
       Le passage le plus pénible de la marche fut un bois touffu, à une trentaine de kilomètres à l’est. Cette forêt ancienne était peuplée de cornouilliers aux épines acérées. Elle résistait à toute visite, et pour se protéger des capridons, menaçait à chaque pas de poignarder ou d’empaler le visiteur. Epuisés, les vêtements en charpie, nous émergeâmes de la combe sur un plan d’arbres nains, surchauffé par le soleil de midi.        <br />
              <br />
       Nous hésitions à nous engager dans cette aire découverte avant les grandes dents de “l’enfant sauvage”, mais je persuadai Anylanne de tenter ce coup d’audace.       <br />
       — Si les crocasters sont sensibles à la chaleur et non au froid, je ne vois pas comment ils nous percevraient au milieu de cette fournaise.       <br />
       — Peut-être justement : comme des taches froides !       <br />
       — Si on ne tente pas la chose, on ne le saura jamais, rétorquai-je, un peu vexé.       <br />
       — Chiche et Chuche, chanta Anylanne, d’une belle voix de contre-alto.       <br />
       S’en vont à la ruche,       <br />
       Miel et miche,        <br />
       et nous serons riches !       <br />
              <br />
       Athiello entonna un deuxième couplet sur un ton plus flûté :       <br />
              <br />
       Mutebiche et Fendlabûche       <br />
       iront à la friche       <br />
       Chiche et Chuche       <br />
       ne seront pas riches...       <br />
              <br />
       Je les regardais, médusé, tandis que l’écho de leur duo fantasque s’échappait vers les torsades rocheuses.       <br />
       —Je pensais qu’il fallait être prudents !       <br />
       Anylanne sourit et haussa les épaules.       <br />
       —Les crocasters-nains n’ont pas d’oreille... Bon, allons-y !         <br />
              <br />
       Elle s’engagea bravement parmi les bonzaïs tortueux aux feuilles métallisées, et nous la suivîmes sans barguiner. La chance nous sourit encore, et nous parvînmes à l’abri de la grande dent de craie qui marquait l’entrée du sentier de la chaîne côtière.        <br />
              <br />
       Le bonheur  des circonstances rencontrées jusque là n’anticipait en rien sur la suite, et nous fîmes le guet à chaque pierre dépassée, trop conscients qu’un seul oiseau méfiant, volant en avant-garde, pouvait attirer sur nous la catastrophe finale.        <br />
       Le paysage devenait grandiose et angoissant. Le sentier n’était plus qu’une fissure courant par le travers d’une gigantesque plan vertical, presque lisse, au milieu duquel nous étions suspendus, très loin au dessus de flots sombres. La muraille vertigineuse prenait autour de nous la couleur de l’argent.       <br />
       Devant nous apparut bientôt un édifice de pierres maçonnées, en forme de croix. Il  dominait une baie enserrée entre de gigantesques parois noires,  ondulées à la façon de tuyaux d’orgues titanesques.        <br />
       — C’est là,  Athiello, Augustin : c’est Papiarnick !       <br />
       — Là, tu veux dire, au dessous de nous ?       <br />
       — Exactement à l’aplomb de ce keroran. Tu peux même voir les restes des cordages qui ont été noués autour de son pied par de visiteurs de Chamilah, ou par des Dracois fous, complotant pour l’agresser !        <br />
       — Que faisons-nous maintenant ? Je ne vois aucune corde utilisable.       <br />
       — Ce n’est pas un problème, dit Anylanne, un mince sourire sur son visage tendu par la fatigue. Vous souvenez-vous de ce que je vous ai raconté à propos des messages tissés ?        <br />
       Elle fouilla dans la poche interne de son chandail pour y prendre un rouleau de soie fermé d’une épingle. Elle prit ensuite une bobine de corde fine, cachée dans l’un de ses sacs à merveilles, et noua le rouleau à une extrémité. Puis elle s’avança sur le surplomb et dévida la bobine. Le petit objet descendit, transformé par le vent en papillon.       <br />
       — Tu crois qu’elle va le voir ?       <br />
       — Pas directement, mais les lancettes ou les sarmoiselles vont  être intrigués par cette chose qui volette, et elle sera prévenue.        <br />
       — Et alors ?       <br />
       — Si elle lit le message que je lui retourne ainsi, elle peut — mais ce n’est pas sûr — attacher un câble solide à la corde. Nous le remonterons jusqu’ici. Après l’avoir noué autour du keroran, nous n’aurons plus qu’à nous laisser glisser jusque chez Chamilah.       <br />
       — Facile à dire, déglutis-je en osant un coup d’oeil deux cent mètres plus bas.       <br />
       L’attente incertaine dura un bon quart d’heures, puis Anylanne sentit que la corde dansait entre ses doigts. Un peu plus tard,  elle se fit beaucoup plus lourde, et il y eut trois coups, cette fois bien distincts.       <br />
       — C’est elle. Je crois qu’elle a accroché le câble.        <br />
       La fille du gardien de phare se hâta de remonter la ficelle et le bout d’un gros cordage tressé apparut. Nous-nous arrangeâmes pour fabriquer un solide noeud coulant autour de la borne, puis nous nous invitâmes réciproquement à emprunter l’effrayant ascenseur.       <br />
       Pour une fois, je fus le plus courageux, peut-être en souvenir des prodiges que j’étais censé exécuter à l’école, aux cordes de gymnastique. Mes gants de phomard m’aidaient aussi à croire que je n’arriverais pas en bas les mains en feu.        <br />
       La descente dans le gouffre était terrifiante, même en essayant d’en voir le moins possible. Derrière moi : l’immensité des flots gris; dessous : les geysers furieux des vagues grimpant à des dizaines de mètres, pour retomber dans un fracas permanent. En face : les parois sombres de roche humide, grouillantes de nids de sarmoiselles de mer, d’hironcielles, de cathoucos et de houglars, filaient interminablement vers un sol lointain, encombré d’éboulis. A gauche :  la béance obscène d’une arcade aux entrailles obscures, et dont la base était occupée largement par un chenal bouillonnant d’écume.        <br />
       Le plus angoissant était encore de ne pas savoiroù aboutissait le câble qui se balançait au gré du vent, comme la chaîne d’un pendule en folie.        <br />
       Finalement, le feu me prit, non pas aux mains, bien protégées, mais aux pieds, car le bord intérieur de mes chaussures partait en lambeaux.        <br />
       Je pris le parti de descendre lentement, au risque de recevoir Athiello sur la tête. C’est ce qui arriva quand elle n’eut plus assez de force pour ralentir sa glissade. Nous tombâmes tous les deux... sur une étroite plage de gros galets, située moins de trois mètres au dessous de la fin du cordage. Un peu contusionnés, nous nous relevâmes. Anylanne nous suivait et sauta à son tour, se recevant souplement sur la pointe des pieds.       <br />
       J’avisai le filin qui retenait le bout inférieur du câble, et provenait de l’arcade creusée dans la falaise. Nous suivîmes cette direction, chancelant sur des dalles lavées par un ressac mousseux, et nous pénétrâmes sous une voûte majestueuse, le long du chenal qui s’amenuisait à mesure qu’il s’enfonçait dans la pénombre.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
        °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       III.       <br />
              <br />
       Chamilah       <br />
              <br />
              <br />
       La grotte se prolongeait au delà d’un pilier massif, mais une construction humaine barrait le chemin. C'était un mur de gros éboulis vaguement architecturés, traversés de portants naturels, de morceaux de stalagmites et hérissés de troncs morts. Une petite porte de métal était pratiquée dans cette masse, dont on avait maçonné le pourtour.        <br />
       Une voix aiguë s’éleva, se réfractant aussitôt en échos multipliés. Elle se répéta sur tous les tons, jusqu’à ce que nous comprenions le sens des propos se chevauchant :       <br />
       — Etrangers... Etrangers, que voulez-vous... que voulez-vous, qui êtes-vous... qui êtes vous ?       <br />
       Anylanne laissa s’éteindre l’écho et cria aussi distinctement que possible : je suis la fille de Nysan Gron...       <br />
       — La crapule ! La crapule ! répondit l’écho, indigné.       <br />
       Puis plus tard :        <br />
       —Que veux-tu, Anylanne, Anylanne ?       <br />
       Notre camarade se retourna vers nous, triomphante :       <br />
       — Vous voyez, elle sait tout !        <br />
       Puis, de nouveau, les mains en portevoix :        <br />
       — Je viens vous voir avec des amis... Des amis... Nous devons nous cacher de Zwölles !...Zwölles...       <br />
       — Balivernes, livernes, vernes... Et vernicules ! dit la voix perçante. Puis elle se tut. Désormais seuls les oiseaux tournoyant au dessus de nos têtes près de leurs nids collés au plafond et le martèlement amplifié de la mer, se faisaient entendre.       <br />
       Nous commencions à désespérer, quand il y eut un grincement sonore. La porte s’ouvrit, et une silhouette frèle et pâle apparut, tout à fait disproportionnée à l’amplitude des clameurs.       <br />
       — C’est vous, Chamilah ? s’étonna  Anylanne.        <br />
       — Mais oui, ma fille, répondit simplement la vieille dame aux cheveux blancs coupés courts. C’est moi. Et quel est ce beau couple que tu nous amènes ? Etes-vous fiancés au moins ? ajouta-t-elle en plissant son nez en lame de couteau suisse. Pantois, nous ne savions pas très bien que dire.        <br />
       La petite personne vêtue d’une jupe écossaise et d’un corsage de lin au col de dentelle passa devant nous, se retournant à peine.        <br />
       — Allons, Anylanne, aide-moi à décrocher le linge. Tes amis iront ramasser du bois mort, et nous rentrerons au chaud. Une soupe au potyglon marin, çà vous dit, mes enfants ?       <br />
       — Euh, oui, dit Anylanne qui détestait le potyglon.        <br />
       — Oh, oui, applaudit Athiello, çà me rappelera mon enfance. Ma Mère nous en faisait...       <br />
       Elle se tut, une nostalgie indéfinissable dans la voix.       <br />
       — Hm, Madame Chamilah ? demandai-je, où pouvons-nous  ramasser du bois ?       <br />
       — Oh, partout sur le grêve , mon jeune ami. Je vous conseille celui que la mer a porté le plus loin sous la grotte, il est plus sec. Mais entrez-donc, ajouta-t-elle en désignant la porte de bronze ouverte derrière elle.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       En pénétrant dans le petit royaume, nous nous attendions  à la pénombre. Mais il était baigné d’une lumière bleutée, diffusée dans toutes les directions à partir d’un lagon intérieur communiquant avec la mer par un autre orifice, noyé, celui-là. L’eau pure s’accordait avec la blancheur inattendue des parois intérieures pour recréer une image du jour extérieur.        <br />
       A quelques mètres de la berge, à côté d’un jardinet retenu par des murets de joncs tressés, un gros stalagmite avait été transformé en habitation. Creusé de portes et de fenêtres aux portants finement sculptés, et aux vitres incrustées de verres colorés, il semblait la demeure de quelque lutin de légende.        <br />
       Un stalactite gouttait dans un un réservoir en bois doté d’un entonnoir de terre cuite. L’eau potable s’y accumulait au goutte à goutte, sans doute nuit et jour. Des canaux de planches distribuaient ensuite le précieux liquide entre la maison et le jardin. Des filets de pêche suspendus à des arceaux attendaient le racommodage. Un peu plus loin, des milliers de bribes de tissu verdâtre flottaient dans le vent léger, accrochés à des fils invisibles. L’installation de Mme Chamilah semblait vouée à l’activité la plus paisible... et à la communication.        <br />
       Je cheminai le long du lac lumineux,  fasciné. Plus loin sur la berge, des souches torturées de canipores étaient échouées, après des années en mer.        <br />
       —Va t’asseoir, Athiello, je ramasserai le bois tout seul, tu es épuisée.       <br />
       — C’est vrai. Mais j’aimerais que tu viennes à mes côtés.       <br />
       — J’ai peur qu’en me reposant maintenant, je n’aie plus le courage de me lever...       <br />
              <br />
       Vers l’entrée de la grotte sous-marine la lumière prenait une teinte émeraude, et un spectacle fantasmagorique s'offritt à nous. Des milliers d’oiseaux minuscules surgissaient de l’eau comme autant de gerbes cristallines, et revenaient à tire-d’aile vers leurs nids, après une journée de pêche. Le festival de rayonnements verts et roses dans lequel ils s’agitaient provenait de la reflexion indirecte du soleil couchant. Je m’assis sur le sable pour le contempler. Athiello me rejoignit et m’enlaça. Le sommeil avait trouvé  un prétexte pour nous saisir. Serrés l’un contre l’autre, nous nous laissâme glisser en arrière, et nous sombrâmes dans les bras du frère jumeau de la mort.       <br />
       Je ne sais quand, mais bien plus tard, je me réveillai en sursaut, tiré par la manche.        <br />
       — Quoi ? hein ?       <br />
       Anylanne nous souriait, la silhouette mordorée par  le flambeau qu’elle tenait à bout de bras :        <br />
       — Heureusement que Chamilah a du bois en réserve. Venez, les Amoureux, le repas est prêt.       <br />
              <br />
       Nous mangeâmes de bon appétit, particu-lièrement la tarte aux papriquets que la vieille dame avait fait cuire à point. Puis Chamilah nous fit asseoir sur les coussins brodés de son petit salon, aux parois de pierre évidées jusqu’à paraître de dentelle.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Chamilah était là depuis toujours.       <br />
       Sa mère, une Magde de haut rang avait fait naufrage devant la grotte, lorsqu’elle avait deux ans. Les secours ne venait pas (en des temps troublés par la guerre maritime), et elle dut organiser une vie pour elle et sa fille. Quand, enfin, six ans après, une galéasse passa non loin et dépécha un canot pour repérer l’origine de la fumée, la mère de Chamilah, vieillie, pleine de rancoeur, s’embarqua avec la petite.        <br />
       Mais l’enfant sauvage s’était accoutumée à ces paysages grandioses. Elle sauta du bateau et revint à la nage dans la caverne qui avait abrité son enfance. Elle avait décidé d’y passer le reste de son existence. Mais elle ne désirait pas pour autant couper tout lien avec ses semblables.        <br />
       Elle recueillit d’abord quelques sarmoiselles-messagères venues échouer sur ses galets, et en ranima plus d’une, avant de les renvoyer à leurs propriétaires, porteuses de petits messages. Certains lui répondirent, en recourant aux sarmoiselles-soeurs qu’elle avait accouplées aux arrivants. Ils retrouveraient la grotte à coup sûr. Peu-à-peu, elle se constitua un réseau de correspondants et surtout de correspondantes, nombreuses étant les Pénélopes qui attendent, à Guama comme ailleurs, le retour du marin au foyer.        <br />
       Avant qu’elle ait pu s’en rendre compte, sa vie s’était tranformée en un bavardage sans fin auprès de centaines de citoyennes de l’archipel, qui la tenaient informée de toutes choses.       <br />
       Parfaitement isolée -et heureuse de l’être- elle était davantage au courant des détails intimes de la vie des îles que le meilleur espion de Mungabor, le gouverneur comploteur de La Majeure, ou du chef des Zwölles noirs.       <br />
       Ces derniers finirent par soupçonner quelque interférence dans leurs communications les plus secrètes. Ils firent suivre certaines sarmoiselles piégées par leurs crocasters, et découvrirent l’origine probable des fuites. Ils laissèrent longtemps Chamilah tranquille (car elle pouvait devenir un agent inconscient d’intoxication et de diffusion de fausses nouvelles), jusqu’au jour où Les Noirs trouvèrent armée jusqu’aux dents une Champadou Grise, dont ils voulaient s’emparer par surprise. Le coup de main facile se tranforma en assaut héroïque, et il perdirent dix-huit hommes. Ils coupèrent enfin la tête du propriétaire, puis ils grimpèrent dans la tour des communications, où ils découvrirent une sarmoiselle portant encore à la patte le message annonçant l’imminence de leur propre attaque. Magido Trug, le père de Mortone, l’actuel Prince des Noirs, entra en fureur, et décida d’en finir.        <br />
       La vieille folle de la grotte serait liquidée sans effort, pensait-il. Il la ferait écraser contre les murs de sa caverne, comme une punaise.       <br />
       Mais rien ne se passa comme prévu. La centaine de Zwölles qui était venue la surprendre au nid furent tués. Une sarmoiselle arriva le soir même sur le bureau de Magido, portant le mot suivant :        <br />
       — Vieux Signour de Violence. Si tu me renvoies tes sbires, je fais savoir à tout Guama comment sont morts ceux que tu viens de m’adresser.       <br />
       Magido Trug apprit le matin suivant, de la bouche de deux officiers rescapés, comment les choses s’étaient passées.       <br />
       On voulait surprendre la vieille femme au petit matin. Pour ce faire,  on avait déroulé une dizaine de cordes en même temps le long de la paroi surplombant la grotte. Aussitôt trois ou quatre hommes par cordes descendirent dans le vide. Dans le même temps, une barque recouverte de cuir fonçait au travers de la barre de hautes vagues  qui protégeait l’accès par mer.        <br />
       Chamilah apparut soudain sur les rochers et fit un geste en direction des cordes. Des nuages d’oiseaux s’assemblèrent en pelotes le long de celles-ci et les picorèrent. En moins de vingt secondes les câbles lâchèrent, et les grappes de zwölles  s’écrasèrent au sol, cent-cinquante mètres plus bas. Il n’y eut aucun rescapé.        <br />
       —Il pleut de vilaines choses, dit Chamilah à son phomard domestique. Rentrons vite.       <br />
       Elle aperçut à ce moment la barque, courant sur elle en roulant sur la lame.       <br />
       —Eh bien, soupira-t-elle, encore des importuns. Quel ennui !       <br />
       Elle souleva une pierre qui retenait un mécanisme. Un filet se dressa aussitôt dans la mousse des brisants. Le bateau, saisi au vol, se renversa et roula dans la houle implacable. Il y fut broyé en peu de temps, et les rescapés furent assommés les uns après les autres dans le chaos minéral. Chamilah se paya même le luxe de frapper un dernier petit coup sur la tête d’un capitaine Zwölle venu mourir à ses pieds, bras et jambes brisées.       <br />
       — N’as-tu pas honte, vilain garçon : agresser une  femme sans défense !       <br />
       L’autre ne répondit pas. Mais ses yeux emportèrent dans l’au-delà son indicible étonnement.       <br />
              <br />
       Il y eut bien d’autres tentatives, au gré des colères des Princes, père, puis fils. Mais toutes se soldèrent par des échecs, car Chamilah semblait anticiper les changements de tactique. Au métal substitué au chanvre de cordes, elle répondit par des feux qui rendirent les câbles brûlants et obligèrent les soldats à remonter aussi vite qu’ils le pouvaient, la flamme se propageant vers le haut.  A l’envoi de plongeurs caparaçonnés de cuir, elle répliqua par une chute de pierres, subitement libérées d’une grande voile suspendue, qui écrasèrent les têtes des visiteurs comme des coquilles d’oeufs. Ceux qui avaient eu l’idée d’emprunter le cours d’une rivière souterraine supposée déboucher en arrière de la caverne, eurent la désagréable surprise de sentir leurs culottes fondre, avant que ce soit le tour de leur peau : quelque chose, versé en amont, avait changé l’eau en acide sulfurique.       <br />
       Mortone Trug renonça, momentanément.       <br />
       Après tout, la vieille semblait inoffensive... tant qu’on ne s’approchait pas, et si ses bavardages étaient parfois indiscrets, elle ne semblait pas avoir percé les secrets stratégiques les plus importants. Plusieurs fois, il avait testé Chamilah à ce propos en diffusant de fausses nouvelles. Elle ne savait rien, et c’était tant mieux puisque tout le monde croyait qu’elle SAVAIT TOUT !  A la première occasion, cependant, il la ferait exterminer (gazer la grotte avec une fusée à poudre serait une bonne solution, mais elle n’était pas au point, malgré la grande quantité de pétards chinois qu’on avait confisqués sur une jonque dévoyée en Atlantique).        <br />
              <br />
              <br />
       — Madame Chamilah, dis-je en prenant soin de bien tenir ma sous-tasse et ma tasse de chiroine, qu’en est-il de ces terribles Zwölles ? Anylanne nous a un peu expliqué, mai cela reste mystérieux.       <br />
       — Je n’en sais sans doute guère plus que vous, jeune homme. Mais je veux bien vous livrer ce que j’ai pu reconstituer à partir d’informations variées.       <br />
       Les Zwölles sont un peuple maritime venu  des océans les plus lointains et les plus incertains. Ce sont des Nomades des mers et la légende veut qu’ils aient erré des décades entières, se reproduisant à bord de leurs vaisseaux de guerre. La différence entre Noirs et Gris n’est pas très évidente, car ils parlent la même langue, et portent souvent les mêmes noms de familles. Leur religion est identique, avec quelque nuances : les Noirs prétendent rendre un culte plus prononcé à Aarac’h, le dieu de la guerre, tandis que les Gris réservent leurs faveurs à Bor’ag, le dieu des contrats et de la propriété. Mais tous disent vouloir un jour reprendre la foi de leurs ancêtres, consacrés à Palao-Pilaf, le dieu  de “la grande plaine” (c’est-à-dire des mers ouvertes.)        <br />
       Connus de tout temps sur la côte occidentale de Guama, les Zwölles ont longtemps vécu de raids et de rapines, se retirant aussitôt après les attaques, pour ne pas risquer de représailles massives. Quand leurs exactions avaient été oubliées pendant quelques années, ils se présentaient par petits groupes dans une contrée belle et peu défendue, en imitant à la perfection des voyageurs en vilégiature. Ils semblaient bien paisibles dans leurs chenillards autotractés à la coque lustrée comme celle de scarabées, ou sur leurs vélocipèdes, utilisés pour de petites randonnées vespérales. Ces randonnées leur permettaient en fait de repérer les lieux et les gens. Si l’on avait entendu les mots qu’ils prononçaient silencieusement en souriant, comme des prières répétitives, on se serait aperçus qu’il s’agissait de chapelets d’insultes et de promesses de vengeance.       <br />
       »Dites, jeune homme, dit soudain Chamilah avec un sourire en coin, vous n’avez pas l’air d’apprécier ma chiroine infusée.       <br />
       — Euh... enfin , si, si ! Elle est... délicieuse.       <br />
       — Oui, mais que diriez-vous d’une petite pipe de choulcave à la frielle ?        <br />
       Athiello rougit jusqu’à la racine des cheveux mais n’osa rien dire.       <br />
       — Ce n’est pas une mauvaise idée.       <br />
       — D’autant que pour ce qui est de la drogue, vous savez sans doute, mes jeunes Amis, que  notre corps en produit continuellement, soit pour nous faire souffrir, soit pour nous endormir... Un peu de douce rêverie n’est pas interdite.       <br />
       Ayant fait tourner plusieurs fois la noix de choulcave sur le bec du narguilé, elle nous  proposa les trois embouts que nous nous mîmes à sucer comme les chatons leur mère.       <br />
       — Chamilah, dis-je, après quelques aspirations légèrement énivrantes, puisque vous savez presque tout, je voudrais vous poser une question.       <br />
       —Je vous en prie, jeune homme.       <br />
       —Je suis, entre autres choses, à  la recherche d’une jeune fille nommée Nadja Benjou. Je crois savoir qu’elle est passée récemment par Lario ou Draco pour se rendre à Périache et à Hirpan.  Auriez-vous, par hasard, eu vent de quelque information qui pourrait la concerner ?       <br />
       — La jeune fille que vous cherchez n’est pas passée inaperçue, comme l’aurait été une simple esclave, répondit simplement Chamilah. Ton bandit de père, Anylanne, lui a fait croire jusqu’au dernier moment qu’elle venait à Draco en toute liberté, et qu’il allait quérir un chef dracois pour s’entretenir avec elle.        <br />
       — Mais je ne savais rien, s’écria Anylanne. Je le jure ! Je devais être en ballade ou sur un autre bateau quand c’est arrivé. Ce vieux phomard ne m’aura rien dit, de peur que je me lie d’amitié avec elle !       <br />
       — Admettons, dit Chamilah. La jeune Nadja est donc descendue à Manaro comme une princesse, escortée de matelots en tenue. Beaucoup de gens l’ont vue, sur le port, interpeler le capitaine zwölle. Celui-ci a fait mine de jouer le jeu en répondant à ses questions. De sorte, que, lorsqu’elle a été arrêtée, sur un simple geste de l’officier goguenard, beaucoup de monde était attroupé. Et elle ne s’est pas laissée faire ! Ses cris indignés et ses insultes envers Gron, ont amusé la foule.        <br />
       Mes informateurs étaient présents et m’ont adressé des messages que j’ai reçus le jour même. J’étais intriguée, je l’avoue, car le personnage n’était pas banal. Par ailleurs, elle en appelait à Lucilia, nom qui n’est jamais cité ici, car on en a peur. Je décidai d’en savoir plus et je questionnai à son propos mes amis qui surveillent les forteresses zwölles.        <br />
       — Avez-vous appris quelque chose ? demandai- je impatiemment.       <br />
       — Oui, jeune homme, votre amie Nadja a été livrée aux Zwölles Noirs. Ils l’ont emmenée dans un fourgon d’acier, et l’ont transférée dans leur tour centrale du mont Atrosse.        <br />
       Peut-être n’êtes-vous pas sans savoir que c’est la résidence de Mortone Trug, dit le Prince, le maître absolu des plus puissants chevaliers Zwölle appelés “groupe noir”, et qui forment l’élite de leur peuple.       <br />
       Ils font une cour assidue à Mortone, car leur pouvoir n’est pas encore parfaitement assis. Ils partagent leur temps entre coups d’éclat militaires et courbettes devant le Prince, dont ils attendent qu’il les laisse se jeter sur les propriétés des Gris qu’ils convoitent, en particulier quelques beaux châteaux avec leurs dépendances, non loin d’ici.        <br />
       Les agents du groupe noir  contrôlent le trafic de la baie de Mortague, mais ils se hâtent de dépécher  les courriers importants au mont Atrosse, de peur qu’un vassal réticent ne tente de les détourner, ou de les bloquer quelque temps. C’est cette même voie expresse qu’a suivie votre amie, qui devait donc être considérée comme une affaire importante.        <br />
       — Savez-vous où se trouve Nadja, dans cette forteresse ?       <br />
       — Où elle se trouvait, car elle n’y est plus...       <br />
       — Mais alors, où est-elle  ?        <br />
       — Un peu de patience, mon jeune ami. Nadja a été directement conduite aux appartements de Trug où elle a été détenue  quelques semaines dans “la suite bleue”, réservée aux invités de marque. Elle pouvait aller et venir à l’étage même, sur le jardin suspendu, mais elle n’était pas autorisée à franchir les portes extérieures. Il semble que Mortone Trug se soit entretenu une dernière fois avec elle, et soit ressorti en colère de la salle d’audience. Il l’a ensuite laissée partir, lui prêtant même une voiture jusqu’au port. Cela se passait il y a dix jours environ...       <br />
       —Vous êtes sûre ?       <br />
       — Autant qu’on peut l’être. J’ai l’impression que c’était un fardeau trop encombrant pour le Prince, car elle a devait entretenir un lien sérieux avec les Magdes, qu’il redoute. Et puis, il voulait avoir les mains et l’esprit libres pour organiser sa conférence stratégique, avec l’immonde Sapharx, l’Omen-médiat de Périache, qui seconde Ventopse, le vieillard honnête mais supposé gâteux.       <br />
       — Mais si elle n’est plus ici, où est-elle donc ?       <br />
       — On l’a vue prendre une simière régulière des Omen de Périache. C’est tout ce que je peux vous dire.       <br />
       — Ton amie n’est plus entre les mains des Zwölles, dit Anylanne. Ce devrait être déjà un grand soulagement.       <br />
       — En un sens, oui. Mais cela diffère encore le moment de la revoir. Et qui sait à quels dangers  elle est confrontée sur Périache, l’île des sorciers ?       <br />
       Je me ressaisis.       <br />
       — Quelles sont les relations entre Sapharx et Trug ?       <br />
       — Bonne question, jeune Augustin, qui prouve votre intérêt pour la chose politique. Je ne puis toutefois y répondre très clairement. Ce qui est sûr, c’est qu’il existe une alliance secrète, pour ne pas dire occulte, entre les Zwölles noirs, et certains mages de Sapharx, directement en charge des pauvres hères qui ont été, comme on dit, “thrombifiés”. Le commerce des esclaves voués à devenir des thrombes passait autrefois entre les Dracois et les agents de Lucilia. Mais depuis un an ou deux, Trug a conquis la haute main sur ce commerce honteux, tandis que, du côté de Lucilia,  Sapharx contrôle les contingents amenés sur Hirpan par une sorte de tunnel qui relie Périache à l’îlot des Magdes. Je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais c’est préoccupant.        <br />
              <br />
              <br />
       Nous nous tûmes un moment, écoutant le bruit assourdi de la mer et le léger gazouillis des hironcielles, auquel répondait le béé-bip des sarmoiselles sauvages.       <br />
       Athiello rompit le silence :       <br />
       — Nous avons une autre tâche sur Draco : aller voir Lutel Mirgône, dont on dit qu’il est toujours vivant.       <br />
       — Lutel ?       <br />
       Chamilah eut un rire cristallin, qui la rajeunissait de trente ans :       <br />
       —Mais bien sûr qu’il est vivant, le pauvre !        <br />
       — Est-ce vrai ? s’écria Athiello avec une sorte de ferveur. Mais alors... Où EST-IL  ?       <br />
       —Cela, je n’ai point la liberté de vous le dire, charmants enfants, car il est, comme moi, un objet de haine pour les Zwölles. Mais je puis le prévenir que vous le cherchez, et il entrera en contact avec vous... si vous le souhaitez, bien sûr.       <br />
       — Ecoutez, le plus important, pour ce qui me concerne, c’est de rejoindre Périache. D’une part pour y rechercher Nadja Benjou. Et aussi parce que m’y attend mon ami Phial d’Atoy, qui est candidat de la course minusale...       <br />
       — Ah ! Vous êtes donc bien le jeune Ultramondain dont tout le monde parle sur Guama  ! Je me disais aussi : cette façon de poser le bérêt !       <br />
       Chamilah me regardait, un sourire tendrement ironique sur les lèvres.       <br />
       —Bérêt ou pas, dis-je vexé, Périache est notre objectif essentiel. Une rencontre avec avec Lutel Mirgône est cependant envisageable, à condition de ne pas trop nous dérouter. D’accord, Athiello ?       <br />
       —Bien sûr.  C’est que...        <br />
       ¬— Je sais que tu es une fanatique de sa peinture et que tu veux agrémenter ta thèse sur lui de détails inédits, mais pas au point de mettre nos vies en péril, je suppose ?       <br />
       — Bien sûr, répéta Athiello, baissant le nez. Mais Lutel peut aussi nous aider à atteindre Périache, en échappant aux Zwölles.       <br />
       Chamilah approuva.       <br />
       — Votre amie n’a pas tort. Lutel n’est pas sans puissance. De toute façon, je vais le faire prévenir de votre présence, s’il n’est pas déjà au courant.       <br />
       ¬— Mais, dit Anylanne, nous nous sommes déjà tirés de pas très difficiles. Même les Zwölles sont des êtres humains. Nous nous débrouillerons.       <br />
       — Votre camarade est intrépide, remarqua Chamilah. Un peu comme son père d’ailleurs. Dommage qu’il soit une franche canaille.       <br />
       — Ne remuez pas le couteau dans la plaie, Chamilah...        <br />
       — Vous n’avez pas à essayer de réparer les erreurs ou les crimes de votre père.       <br />
       — Je crois que si, dans une certaine mesure, zdmit Anylanne pensive. Que papa fasse du trafic de thrombes, passe encore, mais qu’il s’attaque aux gens libres, c’es un peu fort.  Cela pourrait nuire à la réputation de notre famille, et je pense à mon futur fils.       <br />
       — Tu attends un enfant ? m’étonnai-je.       <br />
       — Mais non , idiot, un fils virtuel !       <br />
       — Augustin, coupa Chamilah, parlons bien, parlons peu : je suppose que vous voulez descendre vers la côte sud, et trouver un bateau vers Périache ?       <br />
       J’acquiescai.       <br />
       — Pour ce qui me concerne, reprit Anylanne, on peut encore se servir du canot de la Belle Hanse et continuer à faire le tour de l’île par l’Ouest, en suivant le grand banc. Mon crocosophe nous protégera des Kriards...       <br />
       —Mais c’est très dangereux, mes enfants ! s’écria Chamilah.       <br />
       —De toute façon, je ne veux pas repasser par les marais, dit Athiello, affrontant Anylanne du regard.       <br />
              <br />
       — Madame Chamilah, dis-je, nous vous serions reconnaissants de nous conseiller utilement, afin que nous ne tombions pas immédiatement entre les mains des Zwölles noirs.       <br />
       — Je ne vois pas comment je pourrais vous venir en aide, car mon pouvoir est faible, et il est tout entier accaparé par la défensive. Mais vous pourriez peut-être essayer de jouer de la guerre intestine qui fait rage entre les Zwölles, spécialement dans cette région.        <br />
       — Comment cela ? demanda Anylanne, intéressée.       <br />
       — Eh bien, vous devriez vous rendre assez facilement à la forteresse de Troïc Trahurc, à trente lieues d’ici vers le nord. C’est un noble zwölle Gris d'ancienne famille, que les Noirs viennent d’attaquer par surprise. Ils ont réussi à rallier à eux plusieurs jeunes Gris ambitieux. Trug leur a donné le signal de la curée, pour le piètre prétexte d’une dette de jeu non remboursée à temps ! Ils sont en train de mettre le siège devant le château, après avoir saccagé la plupart de ses champadoues. Ses crocasters d’observation sont morts, et la plupart des régiments dracois ou Gris en faction sur le territoire de Troïc ont été massacrés. Dans le désordre ambiant, vous pourrez approcher d’assez près le château .       <br />
       — Mais nous allons tomber sur les assiégeants !       <br />
       — C’est sur cela même que vous devriez compter.       <br />
       — Je ne comprends pas, avoua Anylanne.       <br />
       — C’est simple. Enfin, dans le principe. Si vous vous emparez d’uniformes dracois, ou même zwölles Gris, vous pouvez vous rendre aux Noirs, en disant que vous vous ralliez à eux. Dites que vous venez de la champadoue de Papiarnick, personne ne pourra plus tard vous contredire, car je pense qu’ils sont tous morts, là-haut; enfin, si j’en crois mes sarmoiselles. Et je vous donnerai quelques détails crédibles sur les gens qui y tenaient garnison.        <br />
       Augustin pourrait faire un parfait écuyer, venu faire là ses premières armes, envoyé par une famille lointaine, de la diaspora zwölle de Sanabille, par exemple... Il est très improbable que vous rencontriez ici un véritable immigré de Sanabille, à moins que le hasard ne s’acharne contre vous. Quant à vous, Athiello et Anylanne, nous trouverons une histoire d’épouse accompagnée de sa soeur.       <br />
       —Vous trouvez que nous-nous ressemblons ? firent le deux filles en coeur.       <br />
       —Pas du tout, mais avez-vous vu déja deux soeurs qui se ressemblent, à part des jumelles ?       <br />
       — Tout cela est bel et bon, intervins-je, mais une fois  enrôlés parmi les Noirs, que va-t-il se passer ? Comment pourrons-nous nous rendre à un port du sud ?       <br />
       — C’est en fait l’unique chance que vous avez de pouvoir circuler librement sur un territoire, quadrillé comme un casier à chamolles d’élevage.        <br />
       Il est probable que vous devrez vous rendre au Mont Atrosse. On vous y fera suivre des séances d’endoctrinement; on vous placera sous surveillance, on vous imposera des épreuves. Mais au bout du compte,  vous serez libres de vous rendre où bon vous semble d’ici deux ou trois mois.       <br />
       —Deux ou trois mois ! s’écria Anylanne  effrayée. Mais ce n’est pas possible !       <br />
       — Judicieux ! admis-je. Mais si je comprends bien, vous allez d’abord nous entraîner à passer pour des Zwölles gris ?        <br />
       — Oui, dit en riant Chamilah, un petit cours de Zwöllerie... Dans deux ou trois jours, vous saurez tout sur eux.       <br />
       — En avons-nous le temps ? dit nerveusement Anylanne.        <br />
       — Je ne peux rien vous assurer, mais, tant que  va durer la conférence au sommet avec les Omen, Trug sera trop occupé pour autre chose. C’est une course de vitesse, mais vous devez mettre certaines chances de votre côté.        <br />
       — Dites-moi  Chamilah, si ce n’est pas indiscret. Pourquoi nous aidez-vous ainsi dans cette affaire ? demanda Athiello.       <br />
       — Mes enfants, tout ce qui peut nuire aux Zwölles Noirs, me réjouit. Mais ce n’est pas la seule raison. J’aurai un service à vous demander quand vous serez sur place, au mont Atrosse.        <br />
       — Avec plaisir, Chamilah, m’empressai-je, comment pouvons-nous  vous être utiles ?       <br />
       — Essayez d’en savoir le plus possible sur Sapharx, même les détails les plus incongrus, et écrivez-moi  cela sur des rouleaux que vous cacherez en un certain endroit du château que je vous indiquerai plus tard.       <br />
       ¬— D’accord.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       En ressortant de la maison de Chamilah pour nous rendre à la petite chambre qu’elle nous réservait, creusée dans un autre stalagmite, je désignai une grappe étrange sur le pilier :       <br />
       — Ces choses noires qui pendent là, ressemblent à des casques ...       <br />
       — Oui, ce sont mes trophées personnels, dit Chamilah. Quelques Zwölles Noirs ont tenté de descendre dans la grotte. je leur ai envoyé mes petits amis ailés pour hâter leur descente... Les intrus sont généralement arrivés en plus mauvais état que leurs casques, ce qui a eu le mérite de rendre ces brutes plus faciles à digérer pour mes chéris. Mais pourquoi as-tu réagi à la vue de ces couvre-chef  ?       <br />
       — L’agresseur de Nadja dans la forêt de Wino portait un casque semblable, ainsi certains agents armés que j’ai vus à Clotone.        <br />
       — Regarde attentivement, me conseilla Chamilah interessée. Les Gris ont aussi des cimiers analogues, bien que de couleur plus claire.       <br />
       Je m’approchais et manipulais un casque.       <br />
       — Cette visière, et la mentonnière d’acier... Je m’en souviens car j’en ai gardé longtemps un exemplaire accroché au pommeau de ma selle.       <br />
       — Ton agresseur était donc bien un zwölle noir.        <br />
       — Nadja m’a dit qu’il s’appelait Nardor Botulis... Est-ce que cela vous dit quelque chose ?       <br />
       — Non, dit Chamilah. C’est sans doute un de ces agents secrets qui suintent des murs du château de Trug, comme le salpêtre de ma caverne. Mais que faisait ce bonhomme sur La Majeure, et en uniforme de la garde noire, encore ? Il est un peu risqué pour eux de trahir leurs envies hégémoniques.        <br />
              <br />
       Ce que Chamilah ne nous avait pas dit —et qu’elle nous avoua malicieusement le lendemain — c’est qu’elle avait saturé sa délicieuse tarte aux papriquets de sa meilleure truffelle en poudre. Je me dois de demeurer discret sur les effets que cette plante eût sur les rêveries érotiques que nous partagions encore, Athiello et moi. La nuit, en tout état de cause, fut torride, et nous restâmes au lit bien tard dans la matinée, jusqu’à ce qu’Anylanne vint frapper à notre porte à coups redoublés.       <br />
              <br />
       — Debout, les amis, je dois vous annoncer une nouvelle !       <br />
       — Entre, Anylanne, c’est ouvert.       <br />
       — Eh bien, voila : je repars seule, par le chemin d’où nous sommes venus.       <br />
       —Quoi ! Tu nous laisse ? dit Athiello, se redressant, nue et ébouriffée.       <br />
       —J’ai bien réfléchi. D’abord, je ne vous serais plus d’aucune utilité car je ne connais aucun refuge particulier sur Draco, sauf une adresse peu sûre : celle de ma cousine du cap Walpurge, qui est mariée à un Dracois. Je constituerais même un danger permanent, car certains hauts gradés zwölles me connaissent et me demanderont ce que je fais là, avec vous.        <br />
       —Ce n’est pas faux, reconnus-je.       <br />
       — Mais surtout, si je reviens au port discrètement, personne ne me demandera d’où je sors. J’attendrai le retour de la galéasse à l’auberge, et je rentrerai à Lario.  Donc... Bonne chance !       <br />
       Elle s’approcha et m’embrassa affectueusement. Une pression de sa main sur l’épaule me suggéra, sans prévenir Athiello, qu’en d’autres circonstances, notre rencontre aurait pu s’ouvrir sur d’autres perspectives. Puis elle embrassa chaleureusement Athiello, caressant ses cheveux.       <br />
       —La plus belle intellectuelle que j’ai rencontrée ! dit Anylanne.       <br />
       Elle se retourna  dans l’encadrement de la porte :       <br />
       — N’oubliez pas de m’envoyer des messages par oiseau, postés chez les Hatrobates. Ils me les enverront. Ils m’aiment bien, je crois.       <br />
       — Nous aussi, dit Athiello, les yeux un peu embués.  Fais attention à toi !       <br />
       Anylanne eut un de ses grands rires, et nous tourna le dos, le bras nous offrant un dernier adieu.       <br />
       — Elle est belle, n’est-ce pas ? dit Athiello.       <br />
       — Oui... fis-je en bâillant.       <br />
       — Ne me fais pas croire que tu ne l’as pas vu, grand argouchet ! fit Athiello, et elle me sauta dessus, griffes dehors, pour un massage très spécial.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °      °       <br />
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       °       <br />
       ¬       <br />
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              <br />
       IV.       <br />
              <br />
       La guerre des Noirs        <br />
       et des Gris       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Trois jours plus tard, nous fîmes nos adieux à Chamilah.  Trois jours passés entre le farniente, la pêche aux lupifers qui y ressemblait beaucoup, et l’étude studieuse des moeurs Zwölles, dans le confortable petit salon circulaire du stalagmite...        <br />
       Le matin du départ, vêtus à la mode locale de pentalons serrés aux chevilles et de  larges tuniques de feutre, nous nous dirigeâmes, non vers la grande arche de la caverne, mais vers le fond.       <br />
        Chamilah nous avait indiqué un escalier étroit, qui grimpait au dessus d’éboulis, puis rejoignait une faille, élargie autrefois par une rivière souterraine, aujourd’hui tarie.       <br />
       — Par là, vous pourrez rejoindre une plateforme saillant juste au dessous du chemin des Falaises. Vous êtes jeunes et solides. Avec un grappin et une corde de quelques mètres, vous devriez pouvoir vous hisser sans problèmes.          <br />
       — Comment vous remercier, Chamilah ? Sans vous, nous serions morts, tués par la nature ou par les barbares qui font régner leur loi sur cette île...       <br />
       — Vous me remerciez déjà assez en demeurant différents des crabouisses rampants qui acceptent la tyrannie.  Et vous y ajouterez en n’oubliant pas les renseignements que je vous ai demandés. Soignez bien vos sarmoiselles. Six graines par jour, n’oubliez pas...       <br />
       Elle nous embrassa comme une grand-mère ses petits-enfants.        <br />
       — Vous avez bien la tarte aux papriquets ?       <br />
       — Oui, et la confiture de truffelle aussi...       <br />
       — N’en abusez pas, dit la vieille dame en clignant de l’oeil.       <br />
       Très vite, le conduit devint obscur, froid et humide, nous faisant déjà regretter le “jour” miroitant du lagon souterrain. J’allumai la lampe frontale que Chamilah avait confectionnée dans une vieille boîte de fer.       <br />
       Les marches étaient irrégulières, gluantes, entrecoupées de béances inquiétantes. Elles firent place à une cheminée presque verticale, et plus étroite encore. Je décidai de m’encorder avec Athiello.        <br />
       En double appui, nous progressâmes assez vite. J’avais hâte de trouver une plateforme, car ma compagne peinait, et montrait parfois des signes de vertige.       <br />
       — Ne regarde pas en dessous, concentre-toi sur les encoches.       <br />
       —Approchons-nous de l’orifice ?       <br />
              <br />
       J’avais l’impression que nous nous enfoncions toujours davantage dans l’épaisseur de la falaise, aussi fus-je surpris quand, après un coude, le boyau s’élargit, bientôt obturé d’un vitrail translucide de feuillages enchevêtrés. J’écartai les chikruas sauvages encombrant l’anfractuosité, et débouchai sur la grande paroi elle-même, à quelques six mètres du bord supérieur.        <br />
       La lumière m’éblouit. L’endroit était grandiose et vertigineux. je ne m’attardai pas à la contemplation du paysage, et, avant qu’Athiello ne sorte à son tour sur le petit balcon d’une vingtaine de centimètres de large, je fis tournoyer le grappin et l’expédiai au dessus de moi.       <br />
       Je ratai mon coup et faillis recevoir les fers sur le crâne, agrémentés de quelques pierres décrochées du sommet.       <br />
       — Que se passe-t-il ? s’inquiéta Athiello émergeant à ce moment précis.       <br />
       — Reste à l’abri, le temps que je réussisse à accrocher quelque chose de solide.       <br />
       L’essai suivant fut le bon. Je tirai plusieurs coups vigoureux pour vérifier la solidité de la prise. Quelques minutes plus tard, nous revenus sur le chemin quitté quatre jours plus tôt, tout près du keroran où nous avions bouclé la grande corde avant de descendre chez Chamilah.       <br />
       Les indications de l’étrange femme étaient claires : nous devions continuer vers l’Ouest, jusqu’à ce que nous apercevions un bâtiment sur la gauche, au milieu des rochers de la crête.  C’était la champadoue de Papiarnick, appartenant à un chevalier Gris, vassal de Troïc Trahuc, le Noble auquel, après tant d’autres, le Prince Mortone Trug avait décidé de s’attaquer.         <br />
       D’après les informations de Chamilah, la champadoue aurait été brûlée, et évacuée de tous ses habitants.  A moins que les Noirs n’y aient laissé des factionnaires -ce qui était toujours possible- nous pourrions passer sans encombre au pied de cette ruine. Dès que nous serions en vue d’un campement Noir, nous mettrions nos brassards et tenterions de proposer nos services aux envahisseurs, en évitant, autant que faire se peut, d’avoir à exercer des violences.        <br />
       Le mieux serait peut-être, avait suggéré Chamilah, de passer pour des Gris du sud (beaucoup plus proches des Noirs), qui avaient entendu parler du conflit, mais avaient été retardés par un naufrage... Dans cette hypothèse, elle nous avait construit toute une identité, crédible et largement invérifiable, car les Noirs ne contrôlaient guère les petites vallées isolées.         <br />
              <br />
       —Voila la maison, dit Athiello. On ne dirait pas qu’elle a brûlé.       <br />
       La belle bâtisse de pierre de taille au grand toit d’ardoises, semblait intacte, au milieu de son écrin de pinalcones torturés par le vent. Nous approchâmes lentement, prêts à toute éventualité. Mais tout semblait désert. Nous pénétrâmes dans le parc et remontâmes l’allée d’honneur. Personne, ni aucune voiture sur le perron. La large rotonde autour de la tour pointue devait être l’habitat habituel des crocasters-nains : mais il n’y avait aucune trace de ces volatiles, qu’on nous avait tant décrits... et décriés.        <br />
       Mais il s’était passé quelque chose : la haute porte de bois noir était ouverte.        <br />
       — Holà ! Quelqu’un ?        <br />
       Aucune réponse.        <br />
       Nous nous avançâmes avec précaution dans le corridor et appelâmes à nouveau. Toujours rien.       <br />
       Dan les grandes cuisines, de vastes casseroles de cuivre mijotaient à petit feu.       <br />
       ¬— Ils viennent de partir... Ils ont fui quelque chose.       <br />
       Nous fîmes le tour de la maison, qui ne comptait pas moins de douze belles pièces d’un grand luxe.       <br />
       —Ne nous attardons pas, cela ne sert à rien.       <br />
       Quand nous sortîmes sur le perron, deux cavaliers noirs arrivaient en trombe et mirent pied à terre.       <br />
       Le premier dégaîna en nous voyant, mais s’arrêta, interdit, en aperçevant nos brassards noirs (que nous avions enfilés par prudence).       <br />
       — Comment, vous êtes Noirs ? mais je croyais que cette champadoue était...        <br />
       — Comment ? Papiarnick est Noir depuis toujours, voyons ! Vous avez êté bien mal renseignés !       <br />
       — On nous a dit d’incendier cette....       <br />
       ¬— Vous incendiez les propriétés de vos alliés, maintenant  ? Belle mentalité ! Nous le ferons savoir au Prince !       <br />
       — Oh, ce n’est pas la peine ! Il doit y avoir erreur... Viens, Grodram, on éclaircira çà après la bataille.       <br />
       — Signours, nous avons perdu nos chevaux, empoisonnés par des Gris...       <br />
       — Ce n’est pas notre affaire !       <br />
       — Pouvez-vous nous prendre en croupe jusqu’au camp ?       <br />
       —Nous ne pouvons nous encombrer de charges, si nous voulons tenir la journée sur ces chevaux, rétorqua Grodram de mauvaise humeur. Mais si vous voulez, nous pouvons vous avancer jusqu’au carrefour des Forges. Après, vous vous débrouillerez.       <br />
       —Madame vient aussi ? s’étonna, l’autre soldat Noir.       <br />
       — Euh, oui, je dois lui faire remettre des provisions, et elle revient à la maison aussitôt après...        <br />
        Les cavaliers, tout occupés à ne pas faire chuter leurs montures sur le chemin caillouteux, ne nous posèrent aucune autre question, et nous déposèrent, comme prévu, à un carrefour situé près d’un col.       <br />
       Le spectacle qui nous attendait était édifiant.       <br />
       Une lourde fumée noire obscurcissait le ciel. La source en était située à deux kilomètres à nos pieds. Tout un château -un cube massif planté au sommet d’une colline- fumait comme un tas de feuilles mouillées sous lequel couvent des cendres. Il était environné de feux de landes, et d’étranges nuages couleur de plomb, sortait par les portes et les fenêtres, et glissaient sur le sol, comme des coulées de lave  roulent vers le bas de la pente.       <br />
              <br />
              <br />
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       Un château brûle       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Les Zwölles Noirs n’avaient pas encore attaqué le bâtiment, et se contentaient de l’arroser de flèches incendiaires. Pour le moment, leur troupe nombreuse, à l’abri de paravents à claies, ne semblait pas s’intéresser au château. Les soldats étaient éparpillés dans la lande et, tels d’étranges laboureurs, ils semaient le feu dans les landes environnantes, situées beaucoup plus bas.        <br />
       Je compris soudain le but de cette activité : avec le vent, tous les feux convergeraient vers le château, étouffant les occupants dans d’âcres volutes.        <br />
       Les flammes se propageaient en sillons oranges aux panaches capricieux. Elles remontaient les pentes rocheuses, passant de bosquets en buissons, jusqu'à prendre l’allure d’une immense torche tourbillonnante, enveloppée d’émanations jaunes et vertes.        <br />
       Une fois  les habitants du château enfumés, l’intention des Zwölles était probablement de tenter une rapide escalade grâce à leurs épiarques lance-grappins. Si la résistance devait s’avérer encore forte, ils prévoyaient de décrocher, abandonnant dans chaque assaut quelques victimes expiatoires (généralement des esclaves thrombes, occupés aux sapes et à la pose des échelles.) Cela jusqu’à ce que la place tombe d’elle-même, à bout.        <br />
              <br />
              <br />
       Un bruit de feuilles froissées se fit entendre derrière nous, et des hommes sortirent des buissons, nous tenant en joue.       <br />
       —Saletés de traîtres... Ils ont des brassards noirs.       <br />
       — Qu’allez-vous penser ? dis-je en enlevant l’objer compromettant. Nous ne les avons utilisés que pour donner le change, pour empêcher la Champadoue de Papiarnick d’être brûlée. Elle est momentanément sauvée.       <br />
       — Vous arrivez de chez Hanjo Hnobich ? dit un homme, blessé au visage et à la chemise couverte de sang.       <br />
       —Oui... Mais il n’y est plus.       <br />
       — Bien sûr, il est au château. Il va se faire massacrer... Comme nous tous. Il vaudrait encore mieux que sa maison brûle. Elle ne tomberait pas aux mains des Noirs.       <br />
       — Oui,  dit un autre Résistant (un bandeau sanglant sur l’oeil gauche),  mais il a une femme et des enfants, et vous savez que les Noirs hésitent à agir quand il y a des héritiers qui peuvent ester en justice. Si ce gars dit la vérité, c’est bien...         <br />
       — Mais ce sont des traîtres ! insista un troisième. Liquidons-les.       <br />
       — Non, dit celui qui faisait office de chef, on a bien assez de morts sur les bras...  pour se permettre de se tromper.  Tirons-nous !       <br />
       — Attendez ! Vous dites que le château est encore aux mains des Gris ?       <br />
       ¬— Oui, mais pas pour longtemps !       <br />
       — Est-ce qu’il y a un moyen de s’y rendre à travers les lignes ennemies ?       <br />
       — Que voulez-vous y faire ? demanda le chef du groupe, soudain soupçonneux.       <br />
       — Rejoindre Handjo... résister !       <br />
       — Cela ne sert plus à rien, Troïc a été tué par un  boulet, il y a une heure. Vous n’êtes pas au courant ?       <br />
       — Si fait, mentis-je. Mais tout de même, c’est là bas que j’aimerais mourir !       <br />
       —Et ta femme ?       <br />
       — Moi aussi, dit Athiello, étonnante de vérité tragique. Ils ont tué mon fils, alors...       <br />
       Je trouvais qu’elle en faisait un peu trop, mais cela opérait, même sur le plus méfiant des soldats en déroute.       <br />
       — Si vous voulez y aller, tant pis pour vous : empruntez le chemin creux d’où nous venons. Du dehors, cela ressemble à une haie, mais elle est double, et le sentier qui chemine au milieu est assez profond pour qu’on ne voie pas vos têtes dépasser. Mais dépéchez-vous. Dans une demi-heure, ce sera trop tard.        <br />
       — Merci, Amis, et vive le Gris !       <br />
       — Vive le Gris ! répondit le choeur essouflé des fuyards.       <br />
       — Viens, Athiello...       <br />
       — Tu veux qu’on aille au château ?       <br />
       — Il sera plus convaincant de nous faire passer pour des gens passés au Noir, si nous donnons l’impression d’entrer avec eux dans le château. Donc, autant y être avant ! D’ailleurs, nous serons encore plus en danger à l’arrière, si nous rencontrons  des desespérés.  Et puis, j’ai une autre idée... Quitte ou Double !       <br />
       — Je ne comprends pas très bien, mais je te fais confiance.       <br />
              <br />
       Un quart d’heures après, nous parvînmes aux douves du château, et nous trouvâmes une rampe d’accès à la cour principale. Nous enjambâmes plusieurs cadavres de Thrombes Noirs et des soldats gris grotesquement enlacés,  passâmes sous la porte encore ouverte, et  débouchâmes enfin dans la place, baignant dans une épaisse fumée grise. Athiello suffoqua immédiatement et j’avisai une petite porte pour nous mettre à l’abri.       <br />
       Il y avait effectivement moins de fumée à l’intérieur.        <br />
       — Qui êtes-vous ? dit une voix sépulcrale derrière nous.       <br />
        Nous nous retournâmes. Dans la haute salle ogivale,  était dressée une longue table revêtue d’un drap noir étoilé, entourée d’une vingtaine de chaises aux dossiers raides. Une silhouette était assise à la place du président de séance. Malgré les nuées qui s’accumulaient, descendant de lucarnes dans la voûte, je distinguai un uniforme couleur fer, et sans brassard. Le zwölle gris était assis, penché sur la table, sa main droite étreignant son côté gauche. Entendant du bruit, il avait relevé la tête dans une grimace de douleur.       <br />
       —  Qu'est-ce que vous faites là ?        <br />
       Une toux sourde amena aussitôt du sang à ses lèvres.       <br />
       — Je... nous sommes entrés, et...       <br />
       — Je le vois bien. Sauvez-vous vite, le Duc est mort et les Noirs vont attaquer d'une minute à l'autre... Ils viennent de sonner la trompe. Vous n'avez pas entendu ?       <br />
       — Si. Nous avons cru qu'ils appelaient à la retraite, le château en flammes et les portes ouvertes...       <br />
       — Non, non. Ce n'est pas çà...       <br />
       — Vous ne nous avez pas pris pour des Noirs ?       <br />
       — Bien sûr que non, vous n’avez pas la tête de l’emploi.       <br />
       —Pouvons-nous vous aider ? proposai-je, sans trop d'illusion à voir la pâleur du soldat.       <br />
       — Non, je vous remercie, je suis fichu. Je vais les attendre.       <br />
       Il montra deux tirapelles chargées, posée sur les fauteuils à côté de lui, et eut un faible sourire.       <br />
       — Çà sera encore un peu la fête. Si je peux tenir jusque-là.  J'en descendrai bien trois ou quatre... mais vous,  c'est idiot !       <br />
       Le rictus de souffrance plissa le visage maigre.       <br />
       — Ils vont massacrer tout ce qui bouge. Si vous ne filez pas...       <br />
       Un second son de trompe résonna, plus proche, et fut répercuté par les murailles.       <br />
       — Trop tard, maintenant, fit l’homme en haussant les épaules. Ils vont sortir des bois et monter sur la pente. Vous êtes perdus...       <br />
       — On... on pourrait peut-être se cacher, suggéra Athiello d'une petite voix .       <br />
       — Mais ils vont tout fouiller !        <br />
       — J'ai... j'ai une idée, souffla l'homme blessé. Je vous la donne à condition que vous me rendiez un service...       <br />
       — Bien sûr, fis-je.       <br />
       Il se redressa, chancelant, s'appuya à un dossier, et désigna quelque chose sur la table du conseil, dans le désordre des papiers éparpillés, des bouteilles d'encre renversées, des verres et des fioles cassées.       <br />
       — Le... le maroquin.       <br />
       — Oui ?       <br />
       — Prenez-le avec vous, et...       <br />
       Il se rassit, presque épuisé.       <br />
       — Et allez vous enfermer dans une geôle, à la cave...       <br />
       — Qu'est-ce que vous dites ?       <br />
       Sa tête dodelinait et il semblait prêt de s'évanouir.       <br />
       Je m'approchai, remplis un verre de glône sombre et l'aidai à boire. Cela sembla lui rendre un peu d'énergie vitale.       <br />
       — Ecoutez... Qui que vous soyez... Vous ne pouvez pas être des amis des Noirs, car vous auriez le bandeau, et vous ne porteriez certainement pas ces vêtements. De toute façon, je n'ai pas le choix. Dans ce portefeuille, il y a tous mes actes de propriété et des documents sur ma famille. Je les avais amenés pour que les avocats deTroïc puissent défendre les domaines que les Noirs disaient vouloir réquisitionner légalement.        <br />
       — Ne parlez pas trop vite, essayez de respirer...       <br />
       — Il n'y a pas une seconde à perdre, au contraire... Si les Noirs trouvent tout çà, ils vont expulser ma femme et mes enfants et peut-être les faire assassiner... Si vous les gardez, il y a une chance que...       <br />
       — Je ne comprends pas...       <br />
       — Attendez, je vous explique : vous gardez vos bandeaux noirs, mais vous y épinglez  l'aigle d’or des vrais collaborateurs... Si vous allez vous enfermer vous-même dans une oubliette... Ils croiront que vous avez été coinçés par Troïc, au dernier moment... Vous saisissez ?       <br />
       Les yeux bleus clairs reflétaient l'espoir.       <br />
       — Oui, je crois... Mais où voulez-vous que nous trouvions des aigles d’or ? Nous avons vu passer en courant des “collaborateurs” comme vous dites, sur le pont-levis. Il y en avait bien un, mort dans la cour...       <br />
       — Trop tard pour celui-là, mais regardez dans les antichambres derrière moi , j'ai tué ... le secrétaire de Troïc, il y a dix minutes. Le traître m'a poignardé dans le dos... mais il l'a payé de sa vie.       <br />
       — Et moi  ? dit Athiello, un peu effrayée.       <br />
       — Vous ? Oh.. votre habit n'a pas d'importance... Dites que vous êtes sa femme; enfin, ma femme... D'ailleurs... (il eût un faible sourire), vous lui ressemblez un peu...       <br />
       Des cris rauques, des sifflements et des bruits de lourdes chausses se firent entendre, puis tout se tut à nouveau. Les Noirs venaient de prendre position dans la cour, et marquaient une pause, le temps d’assurer leur couverture. L'assaut ne tarderait pas.       <br />
       — Où sont les geôles ?       <br />
       — Derrière l'office, à droite de l'enregistrement des présences, vous verrez une poignée de cuivre dans les lambris. C'est un escalier qui descend directement aux cuisines...        <br />
       Il eût encore une quinte interminable, dont je crus qu'elle allait le tuer raide.       <br />
       Mais il se redressa, la respiration sifflante.       <br />
       — Dans les cuisines, prenez la direction opposée aux escaliers des salles à manger. Vous allez au fond, sous des arcades éboulées par endroits.Vous êtes dans un couloir obscur, très sale, avec des portes blindées... Trouvez une porte ouverte et glissez-vous dans l'oubliette...       <br />
       — Et si la porte ne ferme pas ? Ce sera suspect.       <br />
       — C'est vrai, dit l'homme, pâle comme le mort qu'il serait bientôt. Il déglutit du sang et plissa les yeux en un dernier effort pour nous voir .       <br />
       — Le concierge a été tué quelque part dans ce couloir. Des collaborateurs lui ont pris son trousseau pour faire fuir des complices. Je pense qu'ils ont laissé les clefs sur une des cellules Il vous suffit de la trouver — dans l'obscurité totale, c'est le problème. Mais je suis sûr que vous y arriverez... Vous vous enfermez de l'intérieur et vous jetez la clef dehors par le guichet. Les Noirs croiront que le concierge n'a pas eu le temps de vous libérer.       <br />
       — Et... si on nous confronte avec de vrais prisonniers?       <br />
       — Troïc n'a pas fait de prisonniers ! Mais les traîtres ne sont pas censés le savoir... Personne ne maîtrisait tout ce qui se passait au château... Enfin... débrouillez-vous...       <br />
       Un bruit sourd, puis un second beaucoup plus fort. La haute porte de l'entrée d'apparat fut ébranlée, des barres de métal se tordirent, des crépis tombèrent.        <br />
       — Dépéchez-vous, maintenant, mes amis, je vous en conjure. S'ils vous voient, vous êtes morts. Je vais essayer de les ralentir cinq ou six minutes...       <br />
       — Merci. Dites-nous votre nom !       <br />
       — Handjo Hnobich... comte de Papiarnick...       <br />
       — Ah, c’est donc vous, Handjo ? Vous êtes le propriétaire de la Champadoue de Papiarnick ?       <br />
       — Oui, c’est moi, comment le savez-vous ?        <br />
       ¬— Nous sommes passés par là, et nous avons même obtenu des Noirs qu’il ne la brûlent pas.       <br />
       —Papiarnick, intacte ? Je n’ose y croire. Il y aurait encore un peu d’espoir ?       <br />
       — Et... et votre femme ?  Comment s’appelle-t-elle dit Athiello.       <br />
       — Engylvaine .... Engylvaine de Montigne... Vous ne l’avez pas vue à Papiarnick ?       <br />
       — Non, c’était désert...       <br />
       Il arbora un faible sourire :       <br />
       — Elle s’était bien cachée, alors...  Si vous y retournez... voyez derrière les grandes cuves d’annelle.       <br />
       — Si nous nous en sortons, je ferai tout mon possible pour que votre famille s’en sorte au mieux...       <br />
       — Merci , Inconnu...       <br />
       — je m'appelle Augus...       <br />
       La poutre maîtresse du battant cèda dans un horrible craquement et la lumière jaillit.        <br />
       — Adieu...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nous courions vers l'office. Le cadavre du secrétaire était effondré sous la tablette du registre, la tête déchiquetée par des impacts de grenaille, la main serrant encore le pistolet avec lequel il avait infligé la blessure du comte Hnobich.        <br />
       J’eus une seconde de panique : le brassard à aigle d’or était cousu sur la manche de sa veste ! Par chance, la veste grise n'était pas trop tachée de sang, au moins sur le devant. J'eus à peine le temps de la déboutonner et de l'arracher au mort. Nous entendîmes les Zwölles pénétrer dans la salle du conseil.       <br />
       Il y eut des détonations.        <br />
       Je tournai la poignée de cuivre et je m'engouffrai par la petite porte, tirant Athiello derrière moi, au moment où retentissaient des hurlements de douleur et de rage. Handjo se défendait ! Peut-être en déchargeant en même temps ses tirapelles, avait-il pu donner le change un moment sur le nombre de combattants qui résistaient dans la pénombre.       <br />
       Nous traversâmes en flèche les cuisines, au risque de nous étaler dans les flaques de soupe et les mares de sauce, traces d'un combat violent entre partisans des Noirs et fidèles au Duc. Les bruits de bottes venaient aussi du côté des grands escaliers et nous n'eûmes que le temps de nous enfoncer dans l'obscurité humide du couloir des cachots. Je répérai sur la droite une première porte, et, la main à hauteur du gros verrou, je la glissai contre la paroi, escomptant en trouver un second, puis un troisième. La seconde porte fut la bonne : la clef énorme était encore dans la serrure. Je ne réfléchis pas, m’en saisis et poussai Athiello à l'intérieur.       <br />
        Je refermai le lourd battant sur nous, réintroduisis le penne de l’autre côté, et donnai trois tours de clef. Puis, je tâtonnai pour trouver le guichet.       <br />
       Mon Dieu ! Quel crétin je faisais ! : il était évidemment fermé de l'extérieur. Je rouvris la porte en me maudissant, défis le loquet du petit orifice, refermais à nouveau la porte de la cellule, et...       <br />
       j'hésitai à jeter la clef dehors. Si les Noirs n'ouvraient pas les cellules, cela équivalait à nous emprisonner nous-mêmes, nous condamnant à mourir d’inanition dans une fange pestilentielle.       <br />
       —Aux cellules, fit une voix rauque, il ya peut-être des prisonniers  à nous !       <br />
       Cette fois, je pris le risque et lançai la clef à travers les barreaux.        <br />
              <br />
       Il était temps : déjà la lumière d'une torche éclairait la voûte du couloir. Je fis comprendre à Athiello que nous devions nous rouler sur le sol fangeux, pour donner l'impression d'être là depuis plusieurs jours, et d'avoir été maltraités. Je me frottai surtout le haut du dos, pour brouiller les taches de sang et de cervelle qui avaient imprégné la veste du secrétaire félon, et je rangeais le maroquin dans les profondeurs d'une poche intérieure.        <br />
              <br />
       — Regarde, il y a une clef dans la boue ! fit une voix au dehors.       <br />
       — Oui, oui, nous sommes-là ! criai-je immédiatement . Vite ! Libérez-nous, ma femme est malade, et...       <br />
       — Nous arrivons, tenez-bon !       <br />
       — Comment t'appelle-tu ? chuchotai-je à Athiello tandis que la clef tournait dans la serrure       <br />
       — Ogivaine de Montagne... Non : Engylvaine de Montigne !       <br />
       — C'est çà. Ne l'oublie pas...       <br />
       La porte s'ouvrit sur trois valets zwölles, vêtus de blin noir.       <br />
       Le plus grand, tendit la torche, nous observant attentivement.       <br />
       — Ah, ce n'est pas trop tôt... dis-je en battant des yeux, comme si j'étais ébloui, çà fait deux jours que nous pourrissons là dedans... (j'allais dire "sans manger ni boire", quand la torche éclaira le pichet vide et la miche de pain entamée, sur un rebord de pierre gluante).        <br />
       — Qui -êtes-vous ? dit froidement l'homme.       <br />
       — Je suis le chevalier de Papiarnick... Et voila ma femme...        <br />
       — Vous êtes un Chim ? du parti Noir ?       <br />
       — Bien sûr... dis-je en montrant mon bandeau cousu.       <br />
       — Il a l'aigle, dit un valet. Ce sont des nôtres.       <br />
       — Il faudra vérifier, dit le plus grand. Marblès a une liste, de toute façon.       <br />
       — En tout cas, ils étaient en prison...       <br />
       — C'est sûr... Allez, venez dans le couloir. On va attendre que les camarades aient vérifié toutes les cellules.       <br />
              <br />
       Nous étions les seuls occupants de l’étage. Suivis par les hommes d'armes qui nous surveillaient, nous remontâmes par les grands escaliers jusqu'au salon d'apparat, où des soldats étaient en train de jeter meubles, rideaux et tapis en un grand tas au centre de la pièce.       <br />
       Un petit homme en cuirasse aux reflets violets présidait aux opérations, un sourire sardonique sur ses lèvres étroites. Je reconnus en lui.... oui !  Le  soupirant d’Anylanne sur la Belle Anse.        <br />
       — Nous avons trouvé ces deux là dans les geôles de Troïc... Ils étaient sous clef... Et l'homme est en gris, porteur de notre bandeau...       <br />
       — Marblès ? dis-je avec jovialité en lui tendant la main... Vous nous sauvez.. Une heure de plus et ils nous faisaient égorger.        <br />
       — Nous nous connaissons ? s’étonna Marblès en entrouvrant à peine la bouche.        <br />
       — Handjo Hnobich et ma femme Engylvaine... Nous sommes de Papiarnick... Je crois que vous ai vu de loin aux réunions d'Atrosse... dis-je sans trop m'engager.       <br />
       — Mm. C'est possible. Mais vous n'êtes pas sur la liste de nos partisans, dit-il. Enfin, je ne vous y ai pas vu...       <br />
       — C'est que je ne devais pas monter au château aussi tôt, improvisai-je. Et, vous savez, nous n'avons été prévenus de l'intervention qu'il y a une semaine...       <br />
       — Alors, vous êtes des ralliés de la dernière heure... fit ironiquement le capitaine.       <br />
       — Pas du tout ! me récriai-je, cela fait très longtemps que j'attends de régler son compte à ce ... ce petit dictateur... ce voleur...       <br />
       Je mimais l'état convulsif de la rage, symptôme au fond assez proche des tremblements de la peur.        <br />
       — Bon. Vous êtes encore sous le coup de l'émotion, admit Marblès entr’ouvrant la blessure horizontale qui lui tenait lieu de bouche. Nous parlerons de cela plus tard.  Sergent Fir’che, ramenez ces gens à l'arrière, et mettez-les dans l'une des chambres de la maison forestière. Qu'ils se lavent, se nourrissent et se reposent. Si tout est en règle, vous viendrez au château avec nous. Son Excellence tient à récompenser tous nos amis, et tout spécialement les Chims de la région. Mais vous comprendrez que nous devons prendre quelques précautions, dit l'officier en s'éloignant.       <br />
              <br />
       En sortant sur le pont-levis, un spectacle sinistre nous attendait : les Gris morts étaient jetés dans l'herbe, et des soldats les déshabillaient. Celui dont je tentais de porter l'identité était nu, exangue, le torse défoncé, croûté de sang, la gorge ouverte jusque sous les oreilles. Il n'avait pas pu éviter le corps-à-corps et les Noirs s'étaient vengés de son dernier combat.        <br />
       Un peu plus loin, on attelait une charrette, recouverte d’un catafalque gris rapiécé. Je supposai que la dépouille du Duc venait d’y être placée. Personne pour former procession, hormis les quelques valets dracois commis à son inhumation. Sa famille avait-elle été tuée, ou s’était-elle enfuie ?       <br />
              <br />
       La seule chance que nous avions de survivre était liée au contenu du maroquin caché dans mes fontes : je pourrais peut-être  y apprendre assez de détails sur la vie de Handjo pour échafauder une histoire plausible. Il était déjà extraordinaire que j’aie visité sa maison de fond en comble, et que des Noirs nous aient vus à la porte de “notre” propriété (Je me souvenais du nom de l’un des deux cavaliers : Grodram, je crois). Cependant il me fallait disposer de beaucoup d’autres éléments pour soutenir un interrogatoire.  Nos gardiens nous laisseraient-ils quelque intimité pour des ablutions ? Aurais-je le temps de consulter les papiers sans paraître suspect ?        <br />
              <br />
       Le camp des Zwölles Noirs se trouvait en contrebas, caché dans le bois le long de la rivière, mais ils avaient établi leur état-major dans une maison forestière sur une croupe couverte d'arbres clairsemés, d'où le château de Troïc était bien visible. C'était une  bâtisse trapue, à la structure de bois comblée de torchis. Les officiers y occupaient la dizaine de chambres qui donnaient sur un couloir. On nous avait attribuée la dernière, au fond d’un cul de sac aveugle, ce qui rendait difficile toute tentative de départ sans s’avouer comme une prison. On ne nous enferma pas à clef, et une salle d'eau, située de l'autre côté du couloir, nous fut affectée. L'officier de renseignement demanda tout de suite à nous voir, mais Athiello joua la femmes malade plus vraie que nature (à tel point que je crus un moment qu'elle faisait une véritable crise de grand mal) et mobilisa tant et si bien l'assistance des paysannes de service, (pour de l'eau chaude, des compresses, de l'alcool, des bouillottes, etc.) que je pus différer d'une demi-heure le rendez-vous. en prétextant devoir rester à son chevet.        <br />
       Au creux de la couverture soulevée par la jambe pliée de mon amie, à l'abri des regards venant de la porte maintenue ouverte, j'avais placé les documents du maroquin, et, tout en faisant mine de calmer l'éplorée, à grands renforts de compresses sur le front, je lisais aussi vite que possible.        <br />
       L'on peut décidément beaucoup retenir en quarante minutes lorsqu'il y va de votre vie !       <br />
              <br />
              <br />
       L’interrogatoire fut moins poussé que je ne l’avais craint. Les Noirs savaient qu’il existait des transfuges de dernière minute, mais en l’absence de toute résistance organisée, ils avaient plutôt intérêt à se montrer  débonnaires et à prendre un peu tout ce qui se ralliait, spontanément ou non. Au demeurant, ils avaient déjà leur sanction “pour l’exemple”  avec la mort accidentelle du duc gris Troïc Trahurc, après quelque heures seulement de siège de son château. C’était une véritable aubaine pour le parti Noir, encore assez incertain de gagner  cette région.        <br />
       Le lieutenant qui conduisait l’interrogatoire se contentait d’enregistrer les noms et adresses des ralliés tardifs, pour les faire convoquer plus tard. Ce fut un peu plus dur pour moi, dans la mesure où je prétendais être l’un des nobles de l’arrière-pays, ce qui les obligeait à différer un accaparement pur et simple de terres convoitées. Malgré cela, je ne fus pas trop inquiété : mon ardeur affichée contre Troïc pouvait faire de moi un cadre politique intéressant dans un pays où, je le compris assez vite, les Noirs disposaient de peu d’appuis. Par ailleurs, les champadoues de la falaise de Papiarnick, avec leur climat épouvantable et leurs terrasses  spongieuses, n’intéressaient aucun  Zwölle Noir. Ils n’avaient donc pas amené avec eux les notaires stipendiés chargés de procéder aux expropriations, habituelles dans des lieux plus riches et plus riants.       <br />
       L’officier n’avait aucune raison de suspecter une usurpation d’identité, mais la lecture des papiers de Hnobich me fut tout de même bien utile lorsqu’il me demanda le prénom de mon père, et celui de mes différents enfants.        <br />
       L’officier  mit fin à l’épreuve et me remit un laissez-passer pour rentrer chez moi. Il me délivra également une convocation pour un”séminaire” réservé aux nouveaux cadres de la région, et qui commencerait au mont Atrosse, dans une semaine. Je compris que répondre à l’invitation n’était pas obligatoire, mais néanmoins fortement recommandé, si je ne voulais pas voir sous peu s’installer chez moi de turbulents soldats du parti Noir.       <br />
       —Vive le NOIR ! fis-je en imitant le salut des Zwölles.       <br />
       L’officier répondit distraitement, sans même relever les yeux vers moi, et appela le suivant : le gros meunier du moulin banal du château.       <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
               <br />
       °       <br />
               <br />
       La première chose à faire était de retourner à la champadoue de Handjo Hnobich.        <br />
       — Il faut trouver sa femme, et lui annoncer la triste nouvelle, dit Athiello.       <br />
       — On tentera de t’y installer, pour le temps de la session  au mont Atrosse.       <br />
       — Mais je veux aller avec toi !       <br />
       — C’et trop dangereux. S’ils me démasquent, je préfère être seul. Et puis, les contacts que nous a donnés Chamilah pour joindre Lutel Mirgône sont dans des bourgades dracoises, autour des montagnes, à peu de distance d’ici. Il te sera plus facile qu’à moi d’essayer de les joindre.       <br />
       — C’est un argument, admit Athiello. Je craignais que tu ne veuilles me reléguer au foyer.       <br />
       — Non, d’autant que si  Ogylvaine de Montigne est vivante, tu devras te confectionner une autre identité, et la convaincre de t’héberger.       <br />
              <br />
       La champadoue était aussi intacte — et déserte¬— que lorsque nous y étions passés la veille. Le vent sifflait sinistrement dans les corridors de la belle maison et il fallut refermer quelques portes et fenètres battantes.        <br />
       Athiello trouva l’escalier qui menait aux caves. Bien mieux tenues que celles du château du Duc Trahurc, elles ressemblaient aux celliers d’un riche monastère. Une deuxième salle, taillée dans le roc, offrait deux rangées de barriques posées au dessus du sol sur des poutres massives.        <br />
       —Handjo a dit de chercher par là...       <br />
       — Si nous tapons sur les barriques, et qu’elle est cachée quelque part, elle va prendre peur.       <br />
       — Appelons la de son prénom et crions que nous venons de la part de Handjo, son mari...       <br />
       — Il vaut mieux que tu l’appelles, Athiello. Elle aura peut-être moins peur d’une voix féminine.       <br />
       —Ogylvaine !  Ogylvaine !        <br />
       Athiello appela sur tous le tons, mais rien ne lui répondit, sinon l’écho sonore de la cave.       <br />
       — Il n’y a personne...       <br />
       —Elle ne nous entend pas. Ou encore, elle est trop terrifiée.       <br />
              <br />
       J’avançai le flambeau et examinai soigneusement chaque barrique. A la frappe, certaines semblaient moins pleines que d’autres, mais l’ouverture de la plus grande, close d’un bouchon, était large comme le corps d’une bouteille et rien -ni trappe ni gonds- n’indiquait qu’elles aient pu être aménagées en cachettes.        <br />
       Une margelle de pierre, à demi-enfoncée sous un rocher attira mon attention, et j’y plongeai la torche.       <br />
       — Regarde : des degrés sont taillés dans la paroi !       <br />
       Athiello se pencha.       <br />
       — Ogylvaine ! Nous sommes des amis de Handjo !       <br />
       Toujours aucune réponse.       <br />
       La torche entre les dents, j’enjambai le rebord et commençai à descendre les degrés, creusés assez profondément pour former un véritable escalier vertical.       <br />
       Je parvins bientôt sur un sol sec et sableux et regardai autour de moi.       <br />
       Un renfoncement était maçonné à un mètre du fond. Je me baissai et vis immédiatement la forme repliée en chien de fusil, et les grands yeux effrayés par la lumière.       <br />
       — N’ayez pas peur, Ogylvaine ! je ne suis pas un ennemi...       <br />
       — Qui... qui êtes-vous ?        <br />
       — Votre mari nous envoie pour vous secourir.        <br />
       — Les... Les Noirs...       <br />
       — Les Noirs ne toucheront pas à votre maison, je vais vous expliquer. Vous pouvez remonter chez vous.       <br />
       — Comment puis-je vous faire confiance ?       <br />
       — Vous voyez bien que je ne suis pas un Noir !       <br />
       —Non, vous n’avez pas leur accent, ni celui du Drac.       <br />
       La frèle silhouette se déplia lentement, et je m’aperçus alors qu’elle cachait un enfant de cinq  ou six ans entre ses bras, sous l’épaisse couverture écossaise.       <br />
       Je les aidai à sortir de la fosse.       <br />
       —Vous êtes là depuis longtemps ?       <br />
       — Quatre jours, je crois... Mais nous avions des provisions. Handjo nous a dit de ne pas bouger, sauf si c’était lui... Est-il avec vous ?       <br />
       — Non, dis-je, il est ...       <br />
       Mon hésitation était en elle-même significative. Je ne pouvais plus reculer.       <br />
       — Il est mort ? dit la femme.       <br />
       — Oui, au combat. Il nous a sauvé la vie.       <br />
       — Tu entends, Hjirno, dit-elle, la voix brisée, ton père est mort en se battant contre les Noirs.       <br />
       — J’ai entendu, Mère, dit une petite voix ferme. Il nous avait dit qu’il allait presque sûrement mourir.       <br />
       La jeune femme fit un effort pour retenir sa douleur mais l’émotion l’emporta et elle serra son fils contre elle, étouffant ses sanglots dans la couverture.       <br />
       —Venez, dis-je doucement, ne restons pas là. Remontons. Mon amie Athiello nous attend en haut. Ne vous inquiétez pas, il n’y a personne d’autre.       <br />
              <br />
       Nous ne cachâmes rien à Ogylvaine et Hjirno des circonstances tragiques de la mort de Handjo.        <br />
       — Il faudra que nous allions chercher son corps à l’endroit où ils l’ont probablement jeté...       <br />
       — C’est dangereux, Madame.       <br />
       — Nous irons de nuit, avec des voisins. Aucun Hnobich ne saurait être abandonné sans sépulture. La tombe du clan se trouve dans le parc et c’est là qu’il doit reposer, nulle part ailleurs.       <br />
       — Dans ce cas, je suis à votre disposition pour vous y aider, soupirai-je.       <br />
       — Signour, Merci, dit le petit bonhomme au visage tout barbouillé, je vous en suis reconnaissant.       <br />
       Et il me tendit la menotte d’un air martial.       <br />
       Tandis qu’Athiello se rendait utile en faisant chauffer l’eau d’un réservoir au dessus d’un grand bain d’étain, je disposai sur la table de la cuisine les maigres provendes que nous avaient données les Zwölles : pain de son, poisson sec, fromage de chevirelle.       <br />
       — Il reste des légumes : potyglon, maïs et papriquets secs, dit Ogylvaine, un peu absente. Je vais cuire une soupe.       <br />
       — Ne vous occupez de rien, sinon de vous-même, Madame.        <br />
       — Je... je ne veux point demeurer seule... avoua Ogylvaine, les larmes abondant à nouveau.        <br />
       — Venez, dit Athiello, je vais m’occuper de vous.       <br />
              <br />
       Un peu plus tard, le jeune maître de céans et sa mère, avaient procédé à leur toilette. Vêtus de linge propre,  ils étaient assis sur le  banc à haut dossier de la cuisine, serrés l’un contre l’autre, le regard capturé dans le tournoiement des flammes du foyer que j’avais allumé dans le poële de faïence.        <br />
       — Vous devriez prendre du repos.       <br />
       — Non, je ne pourrai pas.       <br />
       — Moi non plus, Mère, renchérit son fils, résolu.       <br />
       —Dites-moi, maintenant Signour Augustin, ce qui vous a conduit à venir dans cette maison, plutôt  que de fuir les Barbares.        <br />
       J’expliquai à la dame notre situation.       <br />
       — Si je comprends bien, vous voulez que votre amie demeure ici le temps que votre séjour contraint au château du Prince se termine ?       <br />
       — Oui. Pendant ce temps, je me suis engagé auprès de votre mari à m’assurer qu’aucun désagrément ne vous soit causé de la part des occupants, surtout quand il faudra bien que je me rende au mont Atrosse en tant que votre époux officiel.       <br />
       — Athiello peut rester tout le temps qu’il le faut, elle sera pour moi une soeur très vraisemblable.        <br />
       — Il est vrai qu’elle vous ressemble un peu, comme nous le disait Handjo.        <br />
       —Je vous suis infiniment redevable de vos démarches, Signour, car nous savons que les Noirs ne reculent devant rien pour déposséder les légitimes propriétaires. Tout est bon pour eux, même les faux mariages.        <br />
       — Oui, dit le  Chim en herbe, et si ma mère est remariée de force à un  noble Noir, ce dernier me fera envoyer en école disciplinaire, j’y contracterai une maladie fatale et l’héritage passera à ses propres rejetons.       <br />
       Etonnant de lucidité, ce marmot de cinq ans au plus !       <br />
       — Existe-t-il quelque chance pour que je sois confronté à une connaissance de votre mari, lors de la session du mont Atrosse ?       <br />
       — Je ne crois pas, car depuis quelque années, Handjo ne fréquentait que des résistants purs et durs . Il se tenait soigneusement à l’écart des milieux collaborationnistes.  Peut-être, cependant, devrions-nous vous aider à incarner votre personnage de façon crédible, si vous rencontriez par hasard un lointain ami d’enfance.        <br />
       — Il reste la question physique. Handjo ne me ressemblait pas beaucoup.        <br />
       — Peut-être qu’en colorant un peu vos cheveux et en vous faisant pousser barbe et moustache. Vous pourriez au moins tromper d’anciennes connaissances.       <br />
               <br />
       Pluie et vent s’abattirent sur la champadoue. Le ciel noir poussait vers nous des nuages au ventre pourpre qui nous frôlaient, jetaient leur gourme d’eaux tièdes et de grêles froides, puis couraient se déchirer à mi-pente de Grandes Montagnes. La tourmente vrillait chapougnets et pinalcones, puis les relâchait, changeant la forêt alentour en une bande de pleureuses échevelées.       <br />
       La tempête accompagnait le deuil de nos hôtes. Plus furieuse que jamais, elle fut encore de la partie quand des hommes ramenèrent  de nuit le corps de Handjo. Il fut conduit aux flambeaux vers le tertre qui l’abriterait pour toujours, face à la mer.        <br />
       La grille du caveau fut refermée, et un bref éloge fut prononcé en  zwöllanique ancien. Les hommes-ombres se dispersèrent et nous ramenâmes Ogylvaine et son fils à la maison.       <br />
       La tourmente continua pendant trois jours. Athiello passa beaucoup de temps avec Madame de Montigne, laissant celle-ci débonder sa douleur, et se répandre en évocations du Mort, dont la présence hantait les murs. De mon côté,  je jouais au jeu de Boc avec le petit Chim, qui se débrouillait fort bien et me laissa plusieurs fois en échec.        <br />
       A d’autres moments, je me replongeai dans la lecture de l’opuscule de Karool Jion de May, évitant de m’endormir devant le dessin du trident, de peur de sombrer dans un cauchemar aussi épouvantable que celui qui m’avait saisi dans le phare du Boscaud.       <br />
       Une idée me vint : le dessin était peut-être en rapport avec ceux qui, dans les pages précédentes, résumaient la théorie de l’auteur sur la régulation des courants . Il s’agissait non d’une coupe, mais d’une figure à-plat, une sorte de carte. Les trois dents issues d’une même hampe pouvaient ressembler à trois courants se séparant d’un tronc commun, des affluents du même “fleuve”.        <br />
       Il me fallait vérifier certains détails sur une carte plus précise que le vague plan de ma carte de cuir. Très excité par cette intuition, je cherchai un atlas de Guama dans la petite bibliothèque du maître Chim. J’en trouvais un vieil exemplaire que j’ouvris aux pages où toutes les îles de l’archipel étaient dessinées ensemble. Par chance, plusieurs courants y étaient représentés par des traits parallèles. Je pris des crayons, de plumes, du papier et je me mis à dessiner avec ferveur.        <br />
       —Qu’est-ce tu fais, Signour Augustin ? me demanda le petit bonhomme.       <br />
       — Eh bien, Hjirno, j’essaie de comprendre un certain phénomène propre à votre monde. Tu as entendu parler du Grand Dragon ?       <br />
       — Le terrible courant qui nous sépare des autres îles ?       <br />
       — C’est exactement çà. On dit que sa force dépend d’une sorte de barrage sous-marin, qui serait caché quelque part... Un  robinet  géant.       <br />
       Hjirno réfléchit très sérieusement.       <br />
       —Ah oui, comme les canaux qui distribuent les eaux entre les champs. On met un chiffon sous une pierre et l’eau s’en va à droite. On les retire, et elle coule à gauche...       <br />
       —Tu connais de telles choses, par ici, Bonhomme?       <br />
       —Bien sûr, tous les jardins en terrasses marchent comme çà, en bas de la maison...       <br />
       — Tu me montreras, quand la tempête sera finie ?       <br />
       —Si tu veux...       <br />
              <br />
       Je recopiai les tracés des courants, en respectant certaines proportions, et je constatai qu’en interprétant assez librement, le grand courant se divisait déjà en deux branches, autour du Banc de la Mort. Pour qu’il y ait trident, il faudrait qu’un autre courant se démarque du Dragon au Nord-Est, et passe au  nord de Malamè, longeant la rive sud de Sanabille. Mais non, cela ne collait pas, car il viendrait alors buter sur le pas de Dysme ! A moins que....       <br />
       Je consultai fébrilement les figures théoriques de Jion de May.       <br />
       — Bon sang de bois ! Voila, j’ai trouvé !       <br />
       Je courus au salon où les femmes devisaient.       <br />
       —Athiello !       <br />
       — Oui ?       <br />
       ¬— J’ai trouvé quelque chose à propos des Vannes !       <br />
       —Il a trouvé quelque chose, confirma le petit garçon qui me suivait.       <br />
       —Montre moi vite !       <br />
       Je déployai devant elle carte et papiers.       <br />
       —Confirme-moi d’abord quelque chose : existe-t-il une branche nord du Grand Dragon, qui passerait au delà de Malamè ?       <br />
       —Oui,  je crois. C’est le... Rieufret, un courant froid qui circule en profondeur. Tous les marins le connaissent car les eaux sont très poissonneuses au dessus de lui.        <br />
       — Alors, j’ai peut-être la solution de la régulation des courants !       <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Regarde : si on prolonge la direction du Rieufret vers l’ouest, il vient buter sur le banc de Dysme. Ou plutôt, il le frôle au nord, tu vois ?       <br />
       —Oui, c’est plausible, en tout cas.       <br />
       —Dans ce cas, nous aurions une explication du dessin de Karool qui montre, en coupe, des circuits interrompus ou ralentis par une sorte de bouchon de matière pulvérulente...        <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Le pas de Dysme, c’est du sable, n’est-ce pas ?       <br />
       —Oui. C’est un atoll volcanique qui a été rempli par des sables apportés du sud-est.       <br />
       —Par le Rieufret, précisément...       <br />
       —Je n’y avais pas pensé. Peut-être parce qu’on s’accorde à dire que ce courant se dissout bien avant d’arriver dans les parages de Dysme.       <br />
       —Mais, voila, le sable accumulé dans la cuvette de l’atoll trouve une issue, quelque part au Nord, par laquelle il s’écoule.        <br />
       —Pourquoi pas ?       <br />
       —Il glisse dans le profondeurs et comble une dépression, par ici (je désignai une fosse océanique imprécisément représentée). Or, cette dépression est d’après moi, le lieu où le Rieufret passe comme dans un carrefour, et se trouve orienté soit vers l’Ouest, soit vers le nord...       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —Je pense que cette dépression, c’est un peu comme une vanne géante.       <br />
       —Oui, exactement, confirma le petit garçon.       <br />
       — Ou bien elle est vide de sable, et le courant froid file vers l’ouest où il finira par rencontrer le Grand Dragon à nouveau. Ou bien, elle est remplie de sable, et dans ce cas, le Rieufret va vers le nord et  n’interfère jamais avec le Grand Dragon.       <br />
       —Continue...       <br />
       ¬— Voila ma théorie : c’est le sable qui s’écoule de Dysme par les failles sous-marines de l’atoll qui vient combler la fosse océanique. S’il “fuit” en assez grande quantité, le Rieufret va se diriger au Nord. S’il s’écoule moins vite, le Rieufret s’orientera au Sud-Ouest et viendra heurter le Dragon.       <br />
       —Et alors ?       <br />
       — Et alors, Athiello ?  Mais c’est évident  ! Si le courant froid vient rencontrer les eaux chaudes du Dragon, la force de ce dernier s’en trouve amoindrie. Il se dilue, se dissipe, est entraîné vers le fond. Toute sa force s’épuise.        <br />
       —Tu veux dire que... tu aurais trouvé le moteur des vannes de Guama ?        <br />
       —Oui. Le mot “frein” serait plus juste. Le Rieufret est une sorte de sabot de frein : si l’on injecte plus de sable à Dysme, on accélère le Grand Dragon. Si on retient la chute de sable, on le ralentit...       <br />
       —Mais personne ne peut influer sur cela ! dit Ogylvaine.       <br />
       ¬— Si, si, dit Hjirno, absolument confiant.       <br />
       —Bonhomme a raison, dis-je.  Que se passe-t-il à Dysme ? Athiello , rappelle-le nous.       <br />
       ¬—Rien du tout, c’est un minuscule banc de sable où toute culture est impossible. Seuls les pélerins le traversent à pied...       <br />
       —Oui, justement Les pélerins le traversent à pied, répétai-je ‘un ton neutre.       <br />
       —Et...        <br />
       Le visage d’Athiello s’éclaira soudain.       <br />
       —QUOI ? Tu veux dire que ce sont les pélerins qui... TASSENT LE SABLE ?       <br />
       —Exactement... Des milliers et des milliers de personnes marchant sur cette dune fragile contribuent probablement à enfoncer le sable dans l’atoll.        <br />
       ¬—C’est cela que Karool Jion de May aurait voulu symboliser avec ce poing qui enfonce de la matière en poudre dans une sorte d’entonnoir !Il aurait été plus inspiré de représenter un pied...       <br />
       — Mais Lutel Mirgône lui l’a fait, mon amie ! Rappelle-toi, sur l’aquarelle du trident, dont tu m’as apporté la copie, parce sa ressemblance avec le croquis de Karool t’intriguait.       <br />
       J’ouvris l’opuscule à la page du dessin énigmatique, où j’avais inséré la copie de Mirgône.       <br />
       ¬—Regardez : Mirgône a représenté un pied, ou une jambe, traversé par la branche nord du trident. Nou nous demandions quelle était cette cruelle figuration . Tout s’éclaire lorsqu’on admet qu’il ne s’agit pas d’un vrai trident, mais d’une symbolisation des trois branches du Courant traversant les îles. Alors, tu remarques que la fameuse jambe vient se situer à peu-près à la hauteur du pas de Dysme. Elle représente la marche incessante des pélerins.       <br />
       ¬—C’est ma foi évident, dit Athiello, et elle me mit la main sur le front.       <br />
       —Fchhh, cela chauffe là dedans ! Tu te rends compte, petit, que les plus grands savants de Guama sêchent sur le problème depuis des siècles !       <br />
       Pour la première fois depuis trois jours, Hjirno se dérida, puis éclata d’un rire jubilatoire.        <br />
              <br />
              <br />
       L’après-midi, le temps se calma. La pointe des herbes, encore chargé de goutelettes, réfracta le soleil dont le ciel sombre était tombé comme un manteau, et les prairies  étincelèrent autour de la maison.        <br />
       Je sortis, entraînant Hjirno.       <br />
       —Dis, Augustin, ton amie n’a pas eu l’air de te croire.       <br />
       —Cela ne fait rien, Bonhomme, toi et moi nons y croyons, et cela suffit.       <br />
       —Oui.       <br />
       —Maintenant, c’est nous les maîtres des Vannes.       <br />
       —Oui, alors, les femmes peuvent bien rire, elles ne comprennent rien.       <br />
       —Non.       <br />
       ¬—Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce que çà veut dire : maître des vannes ?       <br />
       —Oui : cela veut dire que celui qui peut dire aux pélerins de s’arrêter de marcher sur le banc de sable de Dysme, et puis ensuite, quand il veut, de leur dire de marcher à nouveau, celui-là, c’est le maître des vannes. Et c’est aussi le vrai roi de Guama !       <br />
       Hjirno se roula dans l’herbe haute, mouillant ses pantalons de cuir.       <br />
       —Parce qu’il dit : arrêtez, et alors le sable ne descend plus... donc, le robinet sous la mer se vide... Et alors continua-t-il en suivant sur un dessin invisible, et alors... le courant froid vient arrêter le grand Dragon...       <br />
       —C’est cela, Hjirno, tu es génial !       <br />
       —Quand le maître de vannes dit aux gens : vous pouvez piétiner, piétiner, piétiner... fit le jeune Chim en mimant la chose à grands sauts sur l’herbe, cela enfonce le sable, le robinet se ferme, l’eau froide est chassée, elle ne peut plus venir toucher le Grand Dragon et celui ci gonfle, gonfle, gonfle...       <br />
       —Attention, tu vas éclater !       <br />
       ¬—BAOUM, rugit Hjirno.       <br />
       —Oui , c’est cela ! tu as tout compris.       <br />
       — Mais, Augustin, dit l’enfant au bout d’un moment. Est-ce que c’est vrai ?       <br />
       —Je crois que oui...       <br />
       —Si mon Papa avait su cela, il aurait été maître des vannes; il aurait été le roi de Guama. il aurait arrêté le Dragon, et on serait partis sur les belles îles de l’Est.       <br />
       —Oui, vous auriez pu faire cela.       <br />
       —Mais maintenant, c’est toi et moi qui allons le faire ... D’accord ?       <br />
       —Oui, si tu veux, mais il faut d‘abord que je m’occupe de certaines affaires.       <br />
       ¬—Chez le Prince ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Tu vas le tuer ?       <br />
       —Je ne sais pas si cela servirait à quelque chose, car il y en aurait tout de suite un autre.       <br />
       —Il n’a pas de fils...       <br />
       —Ah non ?  Mais quand même, les Nobles éliraient certainement un autre prince...       <br />
       —Alors qu’est-ce qu’on va faire ?       <br />
       —Tu vas m’attendre un peu avec ta maman et Athiello, tu veux bien ?       <br />
       —Oui. Et ensuite nous irons à Dysme, sauter sur le sable... pour devenir maîtres des vannes.       <br />
       ¬—D’accord. Et maintenant, si on faisait la course jusqu’à cette petite tour, là, dans les arbres ?       <br />
       —D’accord. On va voir comment se portent les crocasters.       <br />
              <br />
       Le moment était venu pour moi de me confronter à la hiérarchie zwölle. Je mis des vêtements chauds pour l’altitude, réunis un paquetage minimal, et plaçai soigneusement à ma ceinture la cage miniature de la sarmoiselle de Chamilah. La chose pouvait passer facilement pour un étui à lunettes.        <br />
       Puis je me préparai à quitter Athiello.        <br />
       Cela se passa sans émotion excessive. Nous dormions encore ensemble, mais j’avais le sentiment qu’elle s’éloignait intérieurement de moi, sans agressivité ni rancoeur, dans une sorte de distraction légère. Je me demandai si cette attitude n’était pas due à mon curieux attachement à la mémoire de Nadja Benjou, que je n’avais pourtant cotoyée que deux jours, il y avait maintenant  trois mois. Peut-être, plus simplement, se fatiguait-elle d’un amour de rencontre, que l’aventure  avait rendu, paradoxalement, trop quotidien.        <br />
       Je devais plus tard me rendre compte qu’aucune de ces causes n’était décisive.  Athiello gardait son secret, mais le moment approchait où elle ne pourrait plus le cacher, à elle comme aux autres.        <br />
       Je l’embrassai tendrement sur la bouche et le front, jouant un peu avec une boucle qui lui tombait sur l’oeil.        <br />
       — Vas-tu chercher à rencontrer Lutel Mirgône ?       <br />
       — Bien sûr.        <br />
       — Dis-lui que je suis là haut. J’aimerais avoir une porte de sortie, si les choses tournent mal.       <br />
       — Compte sur moi... Et prends bien garde à toi ! ajouta-t-elle en caressant mes joues hirsutes. Cela faisait quatre jours que je me faisais pousser moustache et barbe, mais le résultat n’était pas convainquant. Peu importait. Mes futurs interlocuteurs et compagnons s’habitueraient à voir ces attributs plus fournis de jour en jour, et ne se souviendraient pas de m’avoir vu imberbe : c’était l’essentiel.        <br />
       — Normalement, je suis de retour dans une dizaine de jours. Je devrais être en possession des laissez-passer nécessaires pour nous rendre au sud. De ton côté, ne te fais pas trop voir avec Ogylvaine. N’oublie pas que tu es censée être elle, aux yeux des Zwölles...       <br />
       ¬— Ne t’inquiète pas.       <br />
       —Je veille sur les femmes, dit très sérieusement Hjirno.       <br />
       — Je compte sur toi.       <br />
       Ogylvaine me serra dans ses bras et me souhaita bonne chance.         <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       V.       <br />
              <br />
       La montagne du pouvoir       <br />
              <br />
              <br />
       Je traversai les lignes du Noir sans aucun contrôle. La région était considérée comme pacifiée, mais dans le lointain, une ferme brûlait : peut-être la propriété d’un ultime récalcitrant.       <br />
              <br />
       La maison forestière était toujours aussi animée, et de nombreux paysans campaient alentour, dans l’attente d’un papier officiel. Je la dépassai sous l’oeil indifférent de soldats gris à brassards noirs, et  m’engageai sur la route en lacets qui descendait dans la sombre vallée où les Grandes Montagnes prenaient naissance. Les forêts d’agras -visiblement malades- alternaient avec de grands champs de céréales et de maïs, où venaient s’insérer parfois, autour de chaumières sales, des potagers aux potyglons surabondants, clos de haies de salges odorantes.        <br />
       L’atmosphère était humide, le paysage peuplé d’écharpes de brume, comme autour de la forêt de Givaise, sur Lario.        <br />
       Cela ne dura pas. Dès que j’attaquai les grosses collines qui précédaient les Montagnes, le temps devint  plus sec et plus froid. Le soleil se libéra laborieusement de l’emprise des chaînes et des aiguilles neigeuses du sud-est, et la chaleur s’abattit sur un pays transfiguré par la lumière fauve.  De petits villages  occupaient les crêtes  et les temples à colonnes qui en occupaient  le centre, entourés d’une large cour pavée, étaient à peine plus grands que les modestes habitations.       <br />
       Les Roches Bleues vinrent à ma rencontre, majestueuses vagues de quatre ou cinq cent mètres,  parfois à pic, souvent à quarante-cinq degrés. Rien ne poussait sur le versant Nord par lequel j’arrivais, et ce n’est qu’au dessus de la première barre, que je rencontrai, autour de lacs atones, des terrasses semi-circulaires d’alfa, d’avoine, et de blé dur .         <br />
       En face, à quatre ou cinq kilomètres, commençait la seconde batterie de montagnes,  impressionnantes dans leur envolée violette et rose, jusqu’à des hauteurs imprenables, dissimulées par les nuages.       <br />
       La route était plane et bien tracée, chaussée de larges pierres,  jalonnée de bornes blanches des deux côtés. Plus aucun paysan n’y circulait, mais je devais me tenir prêt à m’effacer, de temps de temps, devant un cavalier lancé à toute allure, ou devant un lourd charroi dont les cochers n’admettraient pas d’avoir à ralentir devant un aussi piètre obstacle qu’un piéton.       <br />
              <br />
       Palengel était située au pied du Mont Atrosse. Ce marché proche de la demeure princière était riche en hôtelleries et auberges de qualités variées, mais j’étais déjà en retard et je me présentai à l’octroi qui surplombait les dernières maisons, contrôlant l’accès à la route officielle qui s’enroulait comme un serpent plat autour du mont. Les soldats —Noirs, cette fois— scrutèrent sévèrement mes papiers, mais ne firent aucune remarque désagréable. Ce fut même d’une voix cordiale que l’officier m’accueillit au nom du Prince, et me souhaita un fructueux séjour au Mont.       <br />
       La pente devenue plus forte, les transports s’attachaient à des pieux, qui avançaient dans une rainure, en une chaîne de cordages lente et ininterrompue, animée par des roues géantes recevant l'énergie de chutes d'eau habilement disposées.       <br />
       Malgré   les pressantes invitations à m’asseoir sur un chariot mécanique, je décidai que j’irais plus vite à pied.  La promenade, assez essoufflante, me donna l’occasion de dépasser toute une faune de visiteurs emmitouflés, sagement compactés sur des plateformes tractées vers le sommet.       <br />
       La vue devint magnifique. Deux tours de plus et j’eus l’impression d’être sur le toit du monde. On voyait nettement toutes les îles, et spécialement bien la Majeure, foisonnement vert olive, de l’autre côté d’une surface d’acier. Celle-ci noircissait à l’emplacement de ce que je reconnus être l’Emphale (le tourbillon géant). Vers l’Ouest, je me demandais  si je ne pourrais pas apercevoir certaines îles des Caraïbes, mais l’espoir se révéla vain : l’immensité se perdait dans un opéra de nuages lointains, déjà dorés par le soleil déclinant.       <br />
       L’air était froid et tonique, la végétation réduite à de maigres arbustes,  bousculés par des rochers gros comme des maisons.        <br />
       Le château était là. Il prolongeait naturellement la montagne, et s’enfonçait dans le ciel comme une épée noire.       <br />
       Il n’avait pas été construit avec les pierres du lieu, mais avec de gros piliers de basalte et d’un  minerai sombre, dont j’ignorai le nom.        <br />
       Au delà d’un gouffre à la profondeur insondable, traversé par l’arc mince d’une passerelle, un système de tourelles et de poternes attendait le visiteur.        <br />
       A ma surprise, on ne m’orienta pas vers elles, mais vers une  maison de rondins installée à l’extérieur de la première muraille. Le Prince ne prenait pas le risque d’introduire des gens dangereux dans son domicile.   Si le séminaire se déroulait là, il faudrait que je trouve un  moyen de pénétrer dans le sanctuaire.        <br />
              <br />
              <br />
       Je fus reçu par un gros homme chauve à lunettes rondes, répondant au doux nom de Maître Tiboudo. Il m’attendait à côté d’un poële aux tuyaux tarabiscotés, un livre à la main. Je croyais revoir un bon curé de campagne recevant ses ouailles pour une conversation amicale, plutôt que pour la confession.       <br />
       Tiboudo m’apprit que le  séminaire allait commencer le matin même et que nous formions une classe d’une douzaine de jeunes gens, choisis parmi les collaborateurs des Noirs de plusieurs régions en cours de pacification.       <br />
       — Y-a-t-il d’autres personnes de Papiarnick ? m’informai-je, un peu inquiet.       <br />
       —Hélas, non, tu es le premier de ce secteur, hm, turbulent.       <br />
       —Tant pis, dis-je soulagé, je ferai connaissance avec les autres...       <br />
       —Vous êtes là pour cela, hm, apprendre à vous connaître, dit le gros homme avec onction.        <br />
       Et il commença à me décrire le réglement qui  régirait notre vie commune. Il passa ensuite, avec autant de minutie, aux têtes de chapitres de l’enseignement qui nous serait fourni : code administratif des Noirs, statut des diverses populations, politique intérieure et étrangère, impôts et économie, etc. A chaque mot prononcé, il penchait la tête et attendait que j’acquiesce, pour vérifier que j’en comprenais bien le sens. Il me prenait pour un idiot de village, mais j’hésitai à lui faire comprendre  que tel n’était pas le cas : pécher par infatuation pouvait se révéler dangereux.       <br />
              <br />
       A peu près persuadé que j’avais enregistré l’essentiel, il me fit visiter le grand chalet : à l’étage, les chambres rangées des deux côtés d’un couloir étaient petites et propres,  dotées de doubles vitres protégeant efficacement contre les vents glacés qui hurlaient au petit matin autour de la bâtisse.  Le rez de chaussée n’était, au delà de l’entrée, qu’une grande pièce dotée de tables et de chaises face à une estrade et un tableau. L’angoisse me saisit soudain, moi qui n’avais jamais connu les bancs d’école, car élevé à domicile, ou unique élève du vieux moine de Maalouc’h à la Guadeloupe.       <br />
              <br />
       A l’entresol, une vaste salle à manger était dotée d’un bar-room, comme on dit en Louisiane. J’y rencontrai la douzaine de jeunes hommes qui allaient suivre le séminaire avec moi. Je fus immédiatement frappé par le contraste entre les Zwölles Gris, plutôt blonds ou roux, assez grands et corpulents, et les Dracois, minces et bruns, dotés d’intenses yeux verts, comme des chats. Leur disposition dans la salle était aussi révélatrice : les  Gris, assis devant des pots d’annelle, fumaient, discutaient fort, menton en avant, lippe souriante; Les Dracois se tenaient un peu en arrière ou debout, silencieux, le visage froissé ou soucieux.       <br />
       Tout le monde se tut quand le “père” Tiboudo me présenta. Je serrai les mains qui se tendaient, sans réserve apparente. L’épreuve s’était passée sans problèmes.       <br />
       Figear Solc, un gros Gris bavard m’offrit le pot de l’amitié, croisant les mains à la mode Grise. Je répondis : “Dugris, hop, Dugris”, selon la formule consacrée dont m’avait parlée Ogylvaine, et je m’assis dans le cercle, souriant, mais résolument silencieux.       <br />
       —Allons, dit Tiboudo, nous commençons dans une demi-heure. Et n’oubliez pas de choisir parmi vous celui qui ira faire les courses à Palengel cette semaine.       <br />
       L’information ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.        <br />
              <br />
       Le premier “cours” fait par le Père Tiboudo était consternant. Il s’agissait de remplir une fiche avec nom, prénom et domaine d’origine et à écrire une petite phrase qu’il nous dicta :  “je soutiens de toutes mes forces l’oeuvre  grandiose de son Excellence notre Prince, sa majesté Mortone Trug !”       <br />
       L’opération prit toute la matinée, Tiboudo devant répéter quatre fois en moyenne chaque mot, en l’épelant jusqu’à ce que chaque lettre sorte littéralement toute formée de sa bouche. Il ramassa enfin les copies et nous tint un petit discours édifiant sur le sens du devoir des A.N. que nous étions (Affiliés au Noir).        <br />
       Je me rassurai en constatant  que, pour incultes qu’ils fussent, mes compagnons d’infortune ne s’abaissaient pas à l’indignité de faire semblant d’être intéressés. Quand les doigts  ne s’occupaient pas au forage profond des cavités nasales, c’était des yeux qui se perdaient dans le paysage immense que nous découvraient les six fenètres de la salle, ou encore des baîllements inextinguibles découvraient des fours aux briques passablement endommagées.       <br />
       Tiboudo, qui semblait avoir perdu la foi depuis une éternité, ne s’en formalisait pas.       <br />
       Le repas fut aussi long que le permettait l’absorption d’un brouet au potyglon (décidément, il faudrait que je fuie cette île au plus vite!), d’une miche de pain et d’une tranche de jambon salé. Pour dessert, un carré de fromage de cabridon (aussi puant que l’animal) fut avalé sur le pouce, et tout le monde se leva pour un jeu de ballon, dans la cour.       <br />
       On se défoula bien agréablement, jusqu’au moment où Bratoc’h, un énorme Gris plus stupide que la moyenne expédia le ballon ovale dans les airs à une altitude telle qu’on le le vit pas redescendre, sans doute du côté des champs de Palengel.       <br />
       —Quinze fufes d’amende dit paisiblement Tiboudo qui nous surveillait du coin de l’oeil, en sirotant son annelle.       <br />
       —Quoi, fit Bratoc’h, mais...       <br />
       —Ne discute pas, dit Figear Solc.  Allonge !       <br />
       Le monstre s’exécuta sans délai. Figear semblait avoir sur lui une autorité sans réplique.       <br />
       L’après-midi, consacrée à la description succincte des institutions ne fut guère plus utile pour moi, qui avais bénéficié des leçons de Chamilah et d’Ogylvaine. Plusieurs de mes compagnons devaient sans doute tout en savoir, car ils ronflaient sans retenue.        <br />
       La propagande de bas étage dévidée par Tiboudo affirmait certaines “évidences” :  l’ensemble des îles de Guama relevaient de la souveraineté du Prince. Seules des contingences momentanées, avaient permis aux “bandits clotonois” d’entretenir une sédition permanente. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une arrogance aussi tranquille, et d’autant plus dangereuse pour le paix des îles.       <br />
              <br />
       Le lendemain matin, je me réveillai en sursaut, plein de sueur.        <br />
       Que faisais-je là, englué dans les rouages de la machine du pouvoir ? Il fallait absolument que je brûle les étapes de cette ridicule ascension.   Subir un endoctrinement abêtissant aux côtés de ce groupe d’imbéciles ? Pas question ! Mais comment faire  ? Qu’est-ce qui attirerait assez l’attention du Visiteur des Ecoles, pour m’en faire sortir... par le haut, et non vers un cul de basse fosse réservée aux supects ou aux opposants politiques ?        <br />
       La question était presque inutile, me dis-je. Car j’étais en possession de la réponse et je le savais très bien.        <br />
       Je  m’ébrouai, sortis dans le vent froid et allai  plonger dans un ruisseau glacé. Puis, je revins m’asseoir sagement dans la classe du père Tiboudo, prêt à endurer le pire.       <br />
              <br />
       Peu à peu, j’appris à mieux connaître le groupe. Certains, particulièrement parmi les Dracois, étaient loin d’être aussi bêtes qu’ils en donnaient l’apparence. Même  Bratoc’h avait parfois des éclairs inattendus. Il venait d’une famille de maîtres tailleurs de pierre, et nous pûmes partager quelques opinions sur cet art, que j’avais eu l’occasion d’approcher dans une autre vie.       <br />
       Je me fis peu à peu la réputation d’un ambitieux brillant et sympathique, mais néanmoins assez excentrique et , par tant, solitaire. Les élèves  Dracois me considéraient avec le sentiment insondable de tout Dracois envers tout Zwölle, mais mon refus de manifester du  mépris à leur égard m’avait épargné une inimitié ouverte. Ma sensibilité à la valeur de certains rompait tellement avec l’aveuglement des Zwölles, qu’elle m’avait même attiré une connivence discrète.        <br />
       Pour d’autres raisons, les élèves Gris me regardaient avec une certaine défiance, mais sans agressivité. Ma connaissance de Guama les étonnait, eux qui n’étaient le plus souvent pas sortis de leur vallée, mais le fait que je portasse ainsi les couleurs du Gris à hauteur de prétentions ordinairement réservées aux Noirs n’était pas pour leur déplaire. Je devais néanmoins faire attention à ne pas dépasser certaines limites qui me rendraient suspect, notamment aux yeux de ce Figear Solc, qui était, à n’en pas douter, un agent d’information.       <br />
       Un jour, Tiboudo nous apprit que nous recevrions bientôt un Noble Visiteur des Ecoles. Il demeurerait deux ou trois jours avec nous, afin d’évaluer la qualité de chacun  et d’envisager les orientations de nos carrières.       <br />
       L’ouverture tant attendue se présentait !       <br />
       A la fin de la classe, je m’anvançai vers le “professeur”.       <br />
       — Signour Tiboudo, dis-je, je sais que c’est là exiger un grand privilège, mais j’aimerais présenter, le jour de la venue du visiteur des Ecoles, une petite conférence sur un sujet de mon choix.       <br />
       —Eh bien pourquoi pas, jeune homme, répondit ce pédagogue convaincu. Voila un exercice qui ne peut que disposer favorablement l’autorité à notre égard.       <br />
       Puis il flaira le piège :        <br />
       —Mais cela dépend évidemment du sujet...       <br />
       — J’aimerais traiter de “la nécessité et la possibilité d’ouvrir les îles orientales à la conquête zwölle.”       <br />
       —Mais c’est là un sujet remarquable, jeune homme ! Mes compliments ! Cela m’étonne de vous : les jeunes Gris que je vois habituellement sont plutôt préoccupés de culture du potyglon ou, à la rigueur, du percement des routes vers le sud de l’île.  Je ne peux que louer votre sens des larges perspectives historiques. Puis-je vous demander sur quelles bases documentaires vous comptez vous appuyer pour votre démonstration ?       <br />
       — Oh, j’ai concocté quelques réflexions personnelles, dont l’intérêt est surtout de proposer un cadre logique à  notre argumentaire.       <br />
       — C’est fort bien, mon ami. il est vrai que nous éprouvons toujours des difficultés à faire saisir à nos jeunes esprits l’utilité de telles orientations, dont vous savez combien le Prince les a à coeur. Je suis sûr que cela retiendra l’intérêt de  son Excellence.       <br />
              <br />
              <br />
       Quand le Visiteur, accueilli par Tiboudo à la porte du chalet enleva la capote cirée qui lui tombait sur les yeux, un frisson de terreur glacée me parcourut : Marblès ! Le capitaine Gris-Noir qui avait enlevé le château de Trahurc ! Pourvu que...       <br />
       —Ah, mais, qui vois-je-là ? dit Marblès, relevant les coins de la blessure noire de sa bouche. Notre jeune ami Handjo, héros de Papiarnick ?  Comment va votre femme ?       <br />
       —Bien, Monsignour, fort bien, je vous remercie !        <br />
       —Qui m’a dit récemment être passé par là et avoir constaté la bonne tenue de votre champadoue après les tragiques événements de la sédition ? Mm. Ah oui, le sergent Grodram. Il vous avait d’ailleurs déjà  rencontré peu de temps avant.       <br />
       ¬— C’est juste, je me souviens.       <br />
       —Il vous transmet aussi le bonjour de votre belle soeur...       <br />
       Fichtre ! nous avions omis de convenir ensemble d’un nom pour Athiello. J’espérai que ce détail fatal pourrait être éludé.       <br />
       —La soeur d’Ogylvaine est en effet avec nous en ce moment, et son aide nous est bien utile !       <br />
       —Je le crois aisément.        <br />
       A n’en pas douter, Marblès s’était renseigné sur les élèves du séminaire, et tout spécialement sur moi, dont il avait repéré la différence avec le profil habituel du hobereau chim, un fermier-soldat courageux mais plutôt rude et primitif. J’étais donc sous haute surveillance, mais rien de décisif n’avait encore été trouvé contre moi, et l’amabilité du  haut fonctionnaire gris-noir à mon égard n’était pas feinte.       <br />
       Il me fallait faire preuce d’audace : je devais tenter le coup l’après-midi même.       <br />
              <br />
       —Mes amis, dit Tiboudo, nous avons le plaisir de soumettre à Monsignour le Visiteur la prestation d’un de nos élèves, Handjo Hnobich. Il va nous présenter une causerie sur un sujet fort important. Handjo, quel est le titre de ta conférence ?       <br />
       —J’ai pris la liberté de le modifier légèrement...       <br />
       Tiboudo verdit, et des gouttelettes de sueur apparurent autour de son  gros front grisâtre.       <br />
       —“L’importance  et l’urgence d’appeler les îles orientales à la conquête zwölle.”       <br />
       Tiboudo se détendit et  laissa apparaître un large sourire béat.       <br />
       —Mm, prometteur, dit Marblès. Je vous écoute.       <br />
              <br />
       Je servis un discours banal, mais bien torché, sur ce thème rabâché par la propagande. Mes effets de voix et de manches réveillèrent tout le monde y compris l’énorme Bratoc’h au fond de la classe, dont les yeux se mirent  briller d’enthousiasme. Figear Solc regardait en coulisse, de  droite à gauche, ne sachant s’il devait applaudir ou conserver un air sévère, pour imiter Marblès.       <br />
       — Voila, conclus-je avec force, l’unique voie pour  ramener la paix sur cet archipel, et permettre à nos forces vives un avenir à leur mesure !       <br />
       ¬—Oui, s’exclama Bratoc’h, en applaudissant à tout rompre.       <br />
       Tout le monde était maintenant suspendu au jugement fatidique de l’autorité.       <br />
       —Amusant, dit Marblès, sans sourire, vous avez un certain talent oratoire.       <br />
       —Merci, Monsignour. Si vous le permettez, je voudrais maintenant vous soumettre une observation complémentaire, propre à lever certaines difficultés pratiques de la légitime occupation de tout  Guama par le Noir.       <br />
       —Non, non, s’empressa Tiboudo, nous connaissons ces difficultés. Décrire le Grand Dragon ou l’Emphale n’a pas grand inté...       <br />
       —Laissez, laissez... fit négligemment le Visiteur, j’aimerais savoir ce que notre jeune érudit peut avoir à dire sur ce sujet. Mais brièvement, je vous prie...       <br />
       —Il ne me faudra que dix minutes, Monsignour.       <br />
       —Allez.       <br />
       —Je me dirigeai vers le tableau et traçai un croquis succinct des îles, au milieu desquelles je situai, à la craie rouge, le grand courant.       <br />
       — Chers partisans de l’ordre Noir, déclarai-je avec l’emphase convenue pour s’adresser une assemblée politique, vous n’êtes pas sans savoir que la force du Dragon dépend de sa vitesse. Plus il va vite, plus il devient infranchissable, telle une montagne d’eau lancée à l’allure d’un crocaster. Aucun vaisseau, même le mieux construit, ne peut y résister. Toutes les tentatives, sauf celles de certains navigateurs solitaires, ont échoué.        <br />
       —Nous savons tout cela, soupira Tiboudo. Vous importunez Monsignour !       <br />
       —Non, non, pas du tout, continuez.       <br />
       —Toutefois, il est possible que nous nous soyions toujours trompés sur la meilleure manière de traverser le courant : la plupart de nos vaisseaux misent sur une haute voilure  (telle que j’en avais remarqué plusieurs exemples dans le port de Mortague). Alors que c’est au contraire sur la coque, qu’il faudrait faire porter notre recherche.       <br />
       Les vents soufflant soit en sens contraire soit perpendiculairement au sens du Dragon (j’entendis Bratoc’h demander à son voisin ce que signifiait “père pendu culaire”), toute grande voilure entraînait des tensions insupportables, et le navire finissait immanquablement par être déstabilisé par l’une des “vagues de course” qui filait à la surface du courant.  La catastrophe irrémédiable survenait alors.        <br />
       —Mm, vous semblez bien connaître le courant et les questions de navigation, renarqua Marblès d’une voix froide. Puis-je vous demander où vous avez appris tout cela ?       <br />
       Je m’attendais à cette question et j’avais eu le temps de préparer une petite fable.       <br />
       ¬—Oh, il y a bien longtemps, soupirai-je, la voix empreinte de nostalgie, je devais avoir sept ans. C’était au milieu du règne de sa Supériorité Magido Trug, le père de notre Prince bien aimé, et j’avais un précepteur passionné des choses de la mer...       <br />
       —Mm... bon, continuez : vous disiez qu’il fallait faire porter les efforts sur la coque.       <br />
       —Bien sûr. Mon vieux précepteur affirmait que les seuls bateaux à traverser le courant étaient ceux qui disposaient d’une coque rayée en profondeur, de cette façon.       <br />
       Je dessinai la coque du Doryô, la pirogue sur laquelle les indiens Saroakl m’avaient transporté de Guyane sur Guama .       <br />
       —Voyez-vous : en traçant de longues et profondes rainures d’une certaine forme ondulée, on stabilise le vaisseau dans le sens du courant : il grimpe sur l’échine du Dragon, comme en gravissant les marches d’un escalier géant.       <br />
       —Et se trouve aussitôt emporté vers sa perte, au fond de l’Emphale, où l’attend le Diable...       <br />
       —Que non pas, Monsignour ! Car si vous êtes assez rapidement monté à dos de la monture, vous pouvez aussi en redescendre de l’autre côté, et encore plus vite ! Le vieux maître me disait qu’une coque bien sculptée permettrait de rejoindre le sommet du dragon en une demi-heure, soit l’équivalent de douze kilomètres de dérive, et d’en redescendre en dix minutes, soit, cinq kilomètres. Bref, la dérive entre le point d’escalade et le point de descente serait, au pire, de vingt kilomètres, un peu plus que la longueur de cette île. Vous voyez que cela laisse amplement le temps de...       <br />
       — Fort bien Signour !  coupa Marblès en se levant. Ne continuez pas. Les détails sont fastidieux pour vos camarades. Puis-je vous demander de venir me voir après la séance ? ajouta-t-il à mi- voix, j’ai quelques détails à vous demander pour mon information personnelle.        <br />
              <br />
       Je le rejoignis bientôt, vaguement inquiet, et nous fîmes quelques pas autour de l’unique arbre de la cour, entre l’école et la muraille du château.       <br />
       ¬— Maintenant que nous sommes seuls, Handjo, vous n’allez pas me dire que c’est votre précepteur de la Champadoue qui vous appris tout cela... Je ne le croirais pas.       <br />
       —Monsignour, vous avez raison. Je tiens toutes ces données d’un marin, rescapé d’un naufrage sur Papiarnick, que mon père avait recueilli. Vous comprenez que je ne parle pas facilement de cela en public, car vous connaissez les rumeurs qui courent sur notre rôle de naufrageurs !       <br />
       —Je le sais bien, fit Marblès du ton de la confidence. Ne vous inquiétez pas, ce sont des choses pardonnées... si elles ont même existé !       <br />
       —Nous hébergêames ce marin étranger,  pendant presque six mois, avant qu’il ne meure subitement, d’un déchirement du coeur. Soplioc (c’était son nom) ne cessait de raconter des histoires de mer, dont je fus presque le seul de la famille à faire mon miel. Cet homme connaissait fort bien un grand savant de La Majeure qui avait partagé avec lui un grand nombre de savoirs, notamment dans la tentative de construire un bateau capable de traverser le Grand Dragon et de résister à l’Emphale.       <br />
       — Et seriez-vous capable de vous souvenir de ces données ? s’enquit avidement Marblès, mordant à l’appât.       <br />
       —Bien sûr, car elles m’ont passionné.       <br />
       —Visiblement, cette école-ci ne vous apprendra rien que vous ne sachiez déjà, constata le Gris-Noir. Je vais proposer votre mutation immédiate. Nous disposons au château d’un atelier d’ingénieurs qui travaillent spécialement à la fabrication d’un tel vaisseau. Ils seront  sûrement très intéressés par ce que vous pourrez leur dire.       <br />
              <br />
       A la veillée, j’eus du mal à cacher ma joie de partir. Une seule ombre au tableau : je n’avais pas eu le temps d’aller déposer au bourg voisin  un message pour avertir  Athiello de l'allongement de mon séjour. Je pris Bratoc’h à  part et le nantis d’une vingtaine de fufes.       <br />
       —Pourquoi, Handjo ? Tu ne me devais rien.       <br />
       —Non, mais je prévois que tu vas encore envoyer le ballon je ne sais où la semaine prochaine... Alors je te munis d’une petite provision, car je sais qu’on n’est pas riches chez les tailleurs de pierre.       <br />
       —C’est gentil, çà.       <br />
       —Mais j’aimerais que tu me rendes un service.       <br />
       —Ce que tu veux...       <br />
       —Quand tu vas à Palengel -c’est ton tour demain, je crois- dépose ce pli à la taverne du Loupiard Chauve... On viendra le chercher, mais tu n’as pas besoin d’attendre. D’accord ?       <br />
       — Bien sûr.       <br />
       —Mais n’en parle à personne, surtout pas à Figear.       <br />
       ¬—Ce Potyglon pourri ? T’inquiète pas, Handjo, je ne suis pas un traître.       <br />
       —Bon, alors, merci et adieu !       <br />
       —A la destinée, Handjo.       <br />
              <br />
              <br />
       °          °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Je partis le lendemain à la première heure, en compagnie de  Marblès, très empressé, semble-t-il, de témoigner de sa trouvaille (moi-même) et de me présenter au groupe d’ingénieurs, logé à mi-pente du second rang de murailles, trois cent mètres plus haut que le chalet de l’école.       <br />
               <br />
       Dans le monde de l'Atelier, le style  était différent, à la fois plus décontracté et plus oppressant. On semblait vaquer à ses occupations personnelles en toute liberté, participant volontairement à tel ou tel projet de maquette ou de dessin. En réalité, chacun surveillait l’autre, et les réunions quotidiennes du “groupe démocratique”, sous la direction —débonnaire en apparence— d’un grand Gris à la chevelure en boule de laine et au cigare perpétuellement éteint, avait pour objet d’échanger des propos venimeux.        <br />
       La vie était encore plus confinée qu’en bas. Tout se déroulait entre la logette privative taillée dans le roc, et la vaste salle sur pilotis accollée à la paroi. L’atelier était divisé en sections, et chacune d’elle s’adonnait au travail expérimental sur un prototype de bateau plus invraisemblable que son voisin.       <br />
       La plupart des “spécialistes” agrégés à ce noeud de vipères me virent venir d’un sale oeil. D’autant que le chef, Mirloc’h Salchiff, après un long entretien avec Marblès, me fit attribuer une section entière (certes mansardée)  et m’ouvrit une ligne budgétaire complète,  avec trois techniciens inclus dans la liste des moyens.       <br />
       ¬—Je croyais qu’il n’y avait plus d’argent ! hurla un vieil ingénieur, maigre comme un cep de vigne. Et voila qu’on ouvre le robinet pour ce blanc-bec, sur une vague lubie du Visi...       <br />
       —Tais-toi, aboya Mirloc’h qui se départissait pourtant rarement de son calme.        <br />
       L’autre se le tint pour dit et rasa les murs, comme un chien battu.       <br />
              <br />
       Aucun des autres projets en cours ne portait sur la coque, excepté celui d’un jeune Métis Draco-Gris,  répondant au nom de Hrulich,  qui travaillait l’idée de “balancier articulé”.       <br />
       —Intéressant, dis-je. On pourrait associer certaines de tes idées aux miennes. Pour accentuer la stabilité pendant la grimpette à dos de Dragon.       <br />
       —Je brûle de comprendre comment tu comptes t’y prendre, dit Hrulich.       <br />
       Cet ingénieur dans l’âme était plus ouvert que la moyenne des membres de cette engeance, pour qui l’homme est toujours en trop, et qui n’ont d’amour que pour les mécanismes.       <br />
              <br />
       Je ne voyais personne en dehors du travail. Je passais tous mes loisirs à recopier des documents, et à faire prendre l’air à la sarmoiselle de Chamilah. Je refermai à moitié le volet pour la protéger de regards indiscrets —improbables au demeurant, puisque nous étions au milieu du ciel—. L’oiselle minuscule (lointaine descendante d’un colibri adapté à l’altitudes et aux voyages) semblait m’avoir pris en affection. Elle dégustait ses six graines avec une sage lenteur, me gratifiant entre chacune d’elles d’un regard en biais, voire d’un renversement complet de la tête, absolument comique. Elle n’était satisfaite que lorsque j’avais éclaté de rire, et l’on devait se dire, derrière la mince cloison de bois de la porte de la logette, que le nouvel ingénieur était un parfait cinglé.       <br />
       Bien entendu, je n’en avais cure.       <br />
       —Ah, Sarmoiselle ! chuchotai-je, quand aurai-je assez de renseignements pour te renvoyer à ta maîtresse ? Cela risque d’être encore assez long, tu sais ! Elle semblait comprendre et hochait la tête gravement, puis elle remontait d’elle-même à bord de sa nacelle, que je remettais à ma ceinture, n’ayant aucune confiance dans la confidentialité de la chambrette.        <br />
       Les ébauches de coques ressemblant à celles du Doryö commencèrent à prendre forme.  Je savais que j’offrais ainsi des moyens aux Zwölles de devenir plus efficaces, mais je n’avais pas le sentiment de trahir mes amis de La Majeure et de Clotone. C’était certes un jeu dangereux, mais, si tout se passait comme je le supposais, ces données techniques ne serviraient pas aux forces du Noir. Plût aux Dieux que je ne me trompasse point !       <br />
       Quoi qu’il en soit, il était temps d’élaborer le piège-à-Pouvoir, qui devrait me libérer de cette nouvelle prison, certes plus dorée que la précédente.        <br />
       Comme à l’école des Remparts, le piège fonctionna. La dupe fut cette fois un petit homme effacé qui, lors des “réunions démocratiques” prenait  parfois des notes dans un coin, bien en arrière du groupe d’ingénieurs.       <br />
       Je m’assurai qu’il était présent le jour où je passai à la barre pour présenter l’état de mon projet.       <br />
       Je décrivis le détail technique, en y associant Hrulich, au grand dam de plusieurs autres ingénieurs, fort jaloux, et inquiets pour leur propre avenir.  Puis, je m’engageai dans ce qui semblait une digression sur la nature des courants sillonnant l’archipel. Je fis allusion à des “systèmes de courants, étudiés jadis par un Savant de La Majeure”, ainsi que sur l’existence de dispositifs naturels de contrôle des flux.        <br />
       —Bien sûr, si l’on pouvait mettre la main sur ces régulateurs naturels, ajoutai-je, nous n’aurions pas besoin de toutes ces prouesses techniques pour fabriquer des bateaux capables de franchir le Dragon ! La rumeur dit que cela n’est pas possible ! J’ai des raisons personnelles de penser qu’il n’en est peut-être pas ainsi.       <br />
       Mirloc’h me regardait avec de grands yeux vides, battant la table de son crayon.       <br />
       —Ne veux-tu pas revenir au sujet, Handjo, s’il te plaît ?       <br />
       —Bien sûr, je m’égare...       <br />
              <br />
              <br />
       —Prendrez-vous un lait de Chiroine avec moi, dit le petit homme terne au moment où je sortais de l’atelier.       <br />
       — Pourquoi pas ? J’ai tellement parlé que je boirais de la neige !       <br />
       —Je me présente : Flatron de Longarde.       <br />
       — Monsignour ! dis-je en mettant un genou à terre.       <br />
       Longarde : c’était le nom le plus redouté de la bande des techniciens, comme d’autres habitants de cet étage du château : celui du ministre de l’intérieur, en personne, grand régent des polices occultes et officielles du régime du Noir. Je devenais incontestablement important !       <br />
       —¬Relevez-vous, dit le petit homme l’air vaguement ennuyé. Je n’aime pas les cérémoniels. J’ai été très intéressé par votre évocation du mécanisme de régulation du courant selon Karool Jion de May.       <br />
       —Personne d’autre que vous n’a relevé.       <br />
       —Ce sont des techniciens. Ils ne s’intéressent qu’à cette fichue histoire de bateau ! Une véritable histoire sans fin...       <br />
       ¬—Vous n’y croyez pas, Monsignour ?       <br />
        — Modérément. Si cela marche, tant mieux.  Mais revenons aux courants... Comment connaissiez-vous Jion de May ? Très peu, ici, en ont entendu parler... Est-ce par le marin dont Marblès m’a dit qu’il avait été recueilli par votre père, il y a vingt ans ?       <br />
       —Oui, Monsignour. Soplioc avait effectivement travaillé avec Jion de May pendant très longtemps. Il avait remarqué des croquis faits par celui-ci sur un carnet. Il se trouve qu’il entra un jour en possession de celui-ci, par inadvertance, et l’amena avec lui sur Draco.       <br />
       — C’est ainsi que vous vous en êtes vous-mêmes retrouvé propriétaire ... dit l’homme doucement.       <br />
       —Comment le savez-vous ? feignis-je de m’étonner. (Je ne m’étais  pas trompé sur les faibles indices signalant qu’on avait fouillé soigneusement ma chambre).       <br />
       —Oh, rien qu’une supposition !       <br />
       —Eh bien vous avez raison,  et je puis d’ailleurs vous le montrer, ajoutai-je. Le voila.       <br />
       Le ministre de la police feuilleta le faux carnet avec une certaine fébrilité, puis se maîtrisa, et me le rendit comme à regret.       <br />
       —Très intéressant...  Accepteriez-vous de venir en parler... au Prince ?       <br />
       — Le Prince ? Mais Monsignour, je ...       <br />
       —Ne soyez pas inquiet. Il est d’un abord cordial dans le privé. il sera sûrement passionné par un document dont vous ne vous doutez pas à quel point il a pu être recherché par nos services, comme, d’ailleurs, par ceux de tout Guama.       <br />
       Là, il m’apprenait tout de même quelque chose d’inattendu.        <br />
              <br />
       —Me permettez-vous de vous l’emprunter pour l’après-midi ? dit encore le petit homme triste. Je vous le rapporterai avant que vous ne voyiez le Prince.       <br />
       Je me félicitai d’avoir mis tant de soin à recopier l’original : les archivistes du Prince auraient sûrement des exemplaires de l’écriture du vieux savant de La Majeure.       <br />
       —Bien entendu, je suis grandement honoré ! Et à quelle heure dois-je me tenir prêt ?        <br />
       —Cette nuit, vers onze heures... Empruntez l’ascenseur qui monte aux jardins supérieurs, en utilisant le jeton que voici.       <br />
       Il me remit une curieuse pierre rougeâtre.        <br />
       —A vos ordres.       <br />
       —Parvenu sur la terrasse, annoncez-vous à l’huissier. Il sera mis au courant et vous conduira dans la salle des Audiences, près de l’estrade princière. Là, je trouverai bien un moment pour attirer l’attention de Mortone sur vous.       <br />
       ¬—Comment vous remercier, Signour Ministre ?       <br />
       — Oh, cette chiroine est trop brûlante... fit le petit homme blafard en grimaçant.  Je ne crois pas que je la boirai.       <br />
              <br />
       La salle des Audiences  était située au sommet du château. C'était une vaste structure aux piliers géants doucement recourbés, comme les phalanges d'une main prête à recevoir du ciel un cadeau. Le bout de chaque "doigt" en fonte d’une vingtaine de mètres de hauteur soutenait avec les autres une flêche à cinq facettes, évidée, qui s'élançait droit vers le zénith. L'espace entre les doigts, clos par des vitraux où s’opposaient le rouge et le noir, se prolongeait de cinq larges arêtes transparentes, qui rétrécissaient pour se rejoindre au sommet. Vues du jardin, elles faisaient de la flèche un diamant allongé, étincelant dans le soleil couchant.        <br />
       La "paume" soutenant et audacieux appareil était un rocher poli, au parfait arrondi. Le sol de la salle circulaire d'une trentaine de mètres de diamètre y était incrusté. Dans l’épaisseur d’une pierre diaphane, l'aigle zwölle était représenté en trois dimensions. Une haute porte ovale tendue de velours noir s'ouvrait à la base de chaque pilier-doigt, mais c'est seulement de l'ouverture la plus occidentale qu'un flot de courtisans et de soldats entraient et sortaient, dans le plus grand affairement.         <br />
       De forme identique, la porte orientale, réservée à sa Superiorité et aux membres de son  Grand conseil était pour le moment obscure et son parvis, délaissé.       <br />
              <br />
       Sans avertissement, les lourdes tentures noires de la porte d’Orient se soulevèrent et Mortone Trug entra dans la salle d'un pas rapide, suivi, au même rythme, d'un aréopage de gens surexcités, interpelant, quémandant, adjurant, brandissant des documents tous plus importants les uns que les autres.        <br />
       Longarde, toujours aussi peu impressionnant semblait glisser aux côtés du Prince comme une ombre protectrice. Sa seule présence  décourageait l’approche des courtisans qui auraient souhaité  passer un billet à sa Majesté.        <br />
              <br />
       Le ministre m’avait fait installer dans une loge, presque aux pieds de l’estrade princière, et dès qu’il me vit, m’adressa un petit salut encourageant. Le Prince passa près de moi sans me voir, tapotant nerveusement la rampe. C’était un homme assez petit, mince, très brun sur une peau très pâle, à  travers laquelle transparaissait un réseau de veines bleues.  Sa chevelure de jais, aux tempes dégarnies s’avançait en éperon au dessus d’un front  altier. Ses sourcils se touchaient à la racine d’un nez d’aigle et ses yeux noirs  brillants fulguraient en permanence. Sa bouche fine et bien dessinée souriait dangereusement.       <br />
       Tout en s’adressant à la cantonnade d'un ton sans réplique, il se dirigea sans hésiter vers les degrés dorés qui montaient vers le trône, tandis que sa suite se dispersait, qui dans la salle, qui sur les rangées de bancs ministériels.        <br />
              <br />
       —Oyez ! fit la voix enrouée d’un hérault, le Prince va procéder aux audiences de la soirée. Que s’avancent les représentants agréés à la barre des ambassades.        <br />
       Trois ambassadeurs, retenus derrière un cordon rouge, étaient prêts à présenter leurs lettres de créance ou à lire leurs demandes. Un huissier, libéra le premier qui monta rapidement les degrés, en se prenant les pieds dans l’espèce de robe de chambre de brocard qui l’enveloppait. Il s’agenouilla devant Sa Supériorité.       <br />
       — Signour Ventuche, ambassadeur-résident de l’Omenat de Périache !       <br />
       Le Prince le salua cordialement.       <br />
       ¬—Bienvenue, noble Ventuche,  Relevez-vous, je vous prie. Nous avons tant à nous dire ...       <br />
       Bien que placé à portée de voix, je n’entendis rien de la conversation entre le prince et l’homme agenouillé, sauf l’expression : “Sa Grandeur Omenale, le Médiat Safarx”, qui revenait assez souvent.       <br />
       —Il est là pour préparer la conférence avec le magicien, dont a parlé Chamilah, songeai-je. Nous sommes dans le vif du sujet.       <br />
              <br />
       L’entrevue fut assez brêve, et le Prince reçut les deux autres ambassadeurs, dont je ne compris pas très bien l’origine. L’un des deux portait en guise de mitre,  la longue cosse de haricot pourpre qui caractérisait la Conque, l’instance juridique de Clotone. Etait-il possible que la puissance zwölle, officiellement considérée comme hors-la-loi par Clotone, puisse ainsi recevoir des représentants de ses plus grandes institutions ?       <br />
       Affaire à suivre...       <br />
              <br />
       Les envoyés étrangers quittèrent la barre, et le Prince ébaucha un bâillement. Longarde se pencha vers lui, ses yeux tournés vers moi. Mortone hocha la tête et me regarda d’un air étonné, puis il se détourna et se plongea dans la lecture de rouleaux qu’on venait de lui apporter .        <br />
       Bien que je n’eus aucune raison de respecter particulièrement ce peu sympathique appareil de pouvoir, l’apparat un peu écrasant m’affectait plus que je ne l’aurais voulu.       <br />
              <br />
       Un groupe compact d’officiers du Noir montait maintenant les degrés.       <br />
       —Les Nobles Agents de Sa Supériorité de retour d’un voyage  d’agrément à Clotone ! annonça le hérault sur un ton presque confidentiel.       <br />
        Curieuse façon de recevoir les informations de ses espions, pensai-je. Mais les officiers ne disaient rien. Mortone s’était levé. Un valet tout chamarré s’étant empressé sur un geste, il plongea la main dans un panier, et en sortit des décorations d’un rouge vif, qu’il épingla à la poitrine des hommes.       <br />
       Toujours silencieux, ils lui répondirent d’un salut à la romaine et se retirèrent.       <br />
              <br />
       Mortone Trug decendit alors vivement les escaliers,  aussitôt suivi de l’essaim ministériel, et s’arrêta devant moi.       <br />
       —Vous êtes Handjo Hnobich, l’un de mes jeunes fidèles Gris ?       <br />
       —Oui, votre Su... Supériorité, fis-je en inclinant la tête (Marblès m’avait indiqué quelques règles de l’étiquette imposée par le Prince : jamais d’agenouillement ni de “majesté” ou de “sire”. Il se piquait même d’un style de camaraderie militaire, qui rappelait ce qu’on disait de Napoléon) .       <br />
       —Longarde m’apprend que vous savez quelque chose qui m’intéressera. Et je fais confiance au vieux renard.       <br />
       —Vous... Vous en jugerez, Votre Su....       <br />
       — Alors suivez-nous, Longarde vous dira quand venir me rejoindre pour une conversation privée.       <br />
       —Bien, Votre  Supériorité.       <br />
       Il repartit à vive allure vers la porte de velours.        <br />
       Le ministre me happa le bras au passage. Je fus aussitôt englouti dans le brouhaha de la cour en marche, et transpercé de vingt regards interrogateurs. Quel était cet inconnu ? Ce blanc-mec mal rasé ? Ce petit-Gris auquel le Prince s’était adressé directement ? Incroyable ! Déjà, certains intriguants se bousculaient pour se rapprocher de moi, mais un simple geste de Longarde les fit refluer en désordre.       <br />
              <br />
       Le corridor pratiqué dans le “doigt” débouchait sur une terrasse protégée par une haute serre aux belles structures métalliques, riche d’échantillons de végétation tropicale. De lourdes portes de verre et de bronze furent poussées devant nous, et le Prince s’engagea le premier au dehors, sur la pelouse des jardins suspendus. Il se retourna et d’un ton charmeur, il invita ses “amis” de la cour au bal de nuit.       <br />
       Puis, il laissa la petite foule se disperser autour des buffets dressés sur des tables de pierre, et s’engagea sur une allée de graviers, voilée de brumes, et gardée par d’énormes soldats casqués.        <br />
       —Attendons un peu, dit Longarde, le Prince sera de retour dans une heure au Pavillon des Rencontres.        <br />
       —Ces gardes sont impressionnants, remarquai-je, je n’en ai jamais vu de semblables ? Viennent-ils d’une région particulière ?       <br />
       —Oh, ce sont des Thrombes spécialement éduqués. Je ne vous conseille pas de franchir le départ de l’allée. Je n’ai moi-même aucune autorité sur eux : ils vous détruiraient sans recours.       <br />
       —Personne ne va au delà de cette limite, hormis le Prince ?       <br />
       ¬—Le Prince et un très petit nombre de familiers, qui appartiennent au Conseil Restreint.       <br />
       —Je suppose, Signour, que vous en êtes membre.       <br />
       —Bien sûr, jeune Homme. La sûreté est, hélas, une fonction qui doit toujours accompagner  l’autorité la plus élevée. Je ne vous apprendrai rien de bien secret en vous disant que la malveillance est fort répandue en ce monde.       <br />
              <br />
       J’étais presque étonné d’avoir eu l’audace de poser quelques questions, et plus encore d’avoir obtenu des réponses.       <br />
              <br />
       Je grignotai quelques plachises, un peu arrosées d’une des meilleures glônes que j’ai jamais bues, tandis que Longarde, en conversation discrète avec des dignitaires, tenait une tasse de chiroine brûlante, sans doute destinée à ne jamais être consommée.        <br />
       Enfin, il regarda l’horloge baroque qui trônait au milieu de la placette, et me fit signe de le suivre. Nous empruntâmes une allée transversale. Elle nous conduisit, entre buissons et arbres, à la rambarde circulaire qui courait autour de la terrasse, donnant sur de vertigineuses profondeurs.        <br />
       Un instant, le souvenir de la chute d’un homme, sur la terrasse d’un autre château, traversa mon esprit. Mais je me sentais plus en sécurité dans l’orbe d’un pouvoir affichant une politique claire et déterminée, qu’aux mains de Mungabor,  gouverneur félon, hésitant, inquiet et paranoïaque.       <br />
       Nous rejoignîmes bientôt un petit bâtiment de pierre édifié contre la paroi extérieure, et qui avait l’allure d’un abri pour sentinelles. Longarde frappa trois coups, et sans attendre la réponse, ouvrit la porte revêtue de cuivre et me fit entrer, avant de la refermer sur moi.       <br />
       L’intérieur ressemblait à la cabine d’un navire,  recouverte d’un lambris de bois d’ébène. Des flammes jaillissaient dans un petit foyer, devant lequel se tenait le Prince, jambes croisées, les mains en avant,  pour se réchauffer.        <br />
       Son haut front était plissé de mille rides parallèles, et la lame de son nez me semblait encore plus aiguisée  que dans la salle d’honneur.       <br />
       Sans se retourner, il parla, droit au but.        <br />
       —Longarde me dit que le carnet est sans doute vrai...  Est-ce votre opinion ?       <br />
       — Oui... Mais cela n’a pas une grande importance, Votre Su...       <br />
       ¬— Laissez tomber ce titre idiot, coupa Mortone. Comment cela, “pas une grande importance” ? ajouta-t-il en haussant un sourcil en accent circonflexe.       <br />
       — Eh bien,  ce qui compte, c’est le raisonnement, la signification des croquis...       <br />
       Mortone se retourna, me transperçant du regard.       <br />
       —Vous prétendez que vous avez compris une énigme vieille de vingt ans, et à propos du secret fondamental de nos îles ? Vous témoignez d’un certain culot, jeune homme.       <br />
       —Je puis vous faire part de mon interprétation et vous jugerez sur pièces.        <br />
       —Ah volontiers, j’adore les jeux d’esprit. Asseyons-nous.       <br />
       Il nous servit  chacun un doigt de glône dans une flûte de cristal.       <br />
       —C’est de la glône de Cicéole, de la maison Fitrion, vous connaissez ?       <br />
       — N..non, fis-je en frisssonnant.        <br />
       —C’est la meilleure de toutes sans conteste, surtout ce millésime.       <br />
       Je m’absorbai dans l’art de goûter, espérant ainsi cacher mon trouble. Il était plausible que le Prince des Zwölles disposât des meilleurs produits de l’archipel, mais il pouvait aussi me faire savoir qu’il n’ignorait rien de moi ni de mes amis. Au fond, me dis-je, qu’est-ce que cela changeait, dès lors que j’avais à lui vendre un secret d’une importance capitale ?  Il faudrait néanmoins, dans tous les cas, que je prépare un plan pour m'échapper.       <br />
       —Eh bien, dites-moi tout, jeune phénomène !       <br />
              <br />
       Le faux carnet que j’avais moi-même découpé dans du vélin trouvé dans l’atelier des ingénieurs, puis écrit et dessiné, et enfin “vieilli” grâce à quelques procédés classiques, était fort proche de l’original. Sauf pour quelques menus détails.        <br />
       Ainsi, avais-je déplacé subrepticement l’arrivée du sable dans la fosse océanique supposée être le lieu de triage et d’orientation du courant froid, le Rieufret.  Le résultat de ce changement était radical.  A lire le faux opuscule de Jion de May, on pouvait croire que c’était en obturant la fosse qu’on détournait le courant vers le Dragon (et non l’inverse comme ce que je supposais la réalité !).  Je donnais donc à croire à l’autorité Zwölle que si elle parvenait, d’une façon ou d’une autre à obtenir un plus grand tassement du sable sur Dysme, elle déclencherait un arrêt du Dragon, et pourrait, du même coup, le faire franchir par une vaste flotte d’invasion des îles de l’est.        <br />
       Mon plan était machiavélique : s’il fonctionnait, j’inciterais Mortone Trug à un gigantesque branle-bas de combat, qui conduirait peut-être à la destruction de toute son armada. En effet, au lieu de faire cesser le courant du Dragon, le tassement supplémentaire des sables de Dysme (obtenu, par exemple, par une foule de faux pélerins) aurait  au contraire pour effet... sa magnification. Même en utilisant des coques plus sophistiquées, de gros bateaux de combat et des barges de débarquement se trouveraient déstabilisées par un grossissement inattendu des flots.        <br />
       —Vous croyez qu’il suffirait qu’une foule de gens marchent sur les dunes de Dysme assez longtemps, pour déclencher le processus de “fermeture” du courant ?        <br />
       —Je suppose, votre Excellence, que vous avez en mémoire les croquis du maître Jion de May ?       <br />
       —Bien sûr... J’ai étudié votre carnet fort attentivement.       <br />
       —Dans ce cas, vous vous souvenez de celui où il dessine une sorte d’entonnoir marqué A, se déversant dans une fosse marquée B.       <br />
       —Oui.       <br />
       Je développai alors l’explication jusqu’à ce que Mortone, visiblement ému, me serre l’épaule d’une pression  convulsive.       <br />
       —Jeune homme, vous avez mis le doigt sur une vérité que nous cherchons depuis des années. Que dis-je ! Mon père, le respecté Magido était déjà en quête de la trouver. Cette histoire de Dysme est fantastique...       <br />
       —Mais, Monsignour, ce n’est qu’une hypothèse sortie de mon crâne fiévreux !       <br />
       —Elle est géniale, vous dis-je ! Elle correspond trop bien à tout ce que nous savons ! Nos géographes ont étudié chaque pouce carré du grand Dragon, chaque minute de ses variations depuis deux ou trois cent ans.       <br />
       —Le Rieufret, par contre, semble avoir été moins bien étudié. Nous pouvons faire des erreurs... insinuai-je un peu vicieusement.       <br />
       —Certes, mais le modèle se tient : il est clair qu’il nous reste à organiser le plus formidabletassement des sables de Dysme que l’histoire ait connu, tout en nous tenant prêt à l’occupation de ces terres, au fond nôtres depuis toujours...       <br />
              <br />
       L’enthousiasme de Trug ne connaissait plus de bornes. Il s’était levé, tournant dans la petite pièce comme un lion dans une cage, me prenant à témoin de ce qu’il imaginait :  la plus fantastique croisade jamais organisée. Il me décrivit en détail le processus   irréversible qu’il allait engager, le déblocage de fonds secrets patiemment accumulés, l’achat de forêts entières sur Périache pour la construction des bâtiments de guerre, l’entraînement de compagnies d’assaut spéciales, la préparation minutieuse des administrations qui auraient à prendre immédiatement la relève  des Etats vaincus.        <br />
       Il me parla, avec plus de flamboiement encore, de la course qu’il ferait organiser sur la Ménile, et dont les protagonistes seraient tous les membres de l’élite clotonoise. Seul le vainqueur serait épargné, et laissé sur une barque au milieu de l’Atlantique. Ce serait une excellente manière de liquider, en les forçant à s’entretuer, tous ces orgueilleux personnages qui lui tenaient la dragée haute depuis tant d’années. Enfin l’ordre et l’unité régneraient sur Guama. Enfin les forces pourraient être mises en commun pour construire une société puissante, capable de regarder vers l’extérieur, de sortir des frontières qui l’isolaient, de commercer avec le monde entier ! Enfin...       <br />
       —Votre Excellence, il y a une chose....       <br />
       —Oui ? fit Mortone, frustré de s’arrêter dans son élan.       <br />
       —Comment comptez-vous organiser le “piétinement” de Dysme ?  Des milliers d’hommes, cela ne passe pas inaperçu.       <br />
       —Mm. Bonne question, jeune homme. Il y a plusieurs solutions. Celle des “faux pélerins” est à étudier, mais elle présente beaucoup d’inconvénients, dont celui de n’être pas très crédible.       <br />
       Une autre consiste à infiltrer lentement quelques milliers d’agents sur La Majeure, qui est assez vide, et de là, organiser un commando. On pourrait aussi utiliser certains animaux très lourds, et des troncs d’arbres...       <br />
       —Oui, très judicieux.  Il existe une troisième solution...       <br />
       —Laquelle ?       <br />
       —La guerre se ferait en deux temps : une escadre, montée sur des bateaux spécialement dessinés pour passer le grand Dragon, viserait Dysme. Là, elle attendrait la riposte des Clotonois. La bataille même aurait lieu sur le banc de sable. Plus les Clotonois, complètement paniqués à l’idée que vous avez pu franchir impunément le Grand Dragon feraient venir de troupes,  et plus ils réaliseraient eux-mêmes le tassement que vous souhaitez !       <br />
        Avec relativement peu d’hommes et des pertes modérées, vous obtiendriez d’eux ce que vous voulez... Et dès que le Grand Dragon aurait fléchi, vous lanceriez votre immense flotte, qui n’attendrait que ce moment, cachée dans les anses de Draco, de Périache et de Lario.       <br />
       Le Prince me regardait, les prunelles dilatées par la grandiose vision que j’avais suscitée en lui.       <br />
       —Génial ! Décidément, Handjo, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt !   Ces dissensions entre Gris et Noirs sont, au fond, stupides. Il faudra que je remédie à cette situation qui interdit les collaborations les plus fructueuses !       <br />
              <br />
       Il se ressaisit, tentant de dompter son propre enthousiasme.       <br />
       —Bien. Vous êtes nommé chef du groupe des ingénieurs, en vue de fabriquer les vaisseaux de l’escadre d’attaque de Dysme. Je ferai par ailleurs accélérer la construction secrète des galions de l’invasion générale, pour lesquels l’adaptation au courant ne sera plus nécessaire.       <br />
       —A vos ordres, Votre  Supériorité.       <br />
       —Vous êtes à l’instant promu à la dignité de Comte de Papiarnick. Vous siègerez au vice-ducat de la région nord-ouest, auprès du nouveau duc Marblès de Fongil.       <br />
       —Marblès ? Ah oui, nous nous connaissons très bien. je vous remercie de tout mon coeur, dis-je.       <br />
       —Encore un mot, jeune homme : vous faites partie désormais de mon conseil restreint...        <br />
       Il s’approcha de moi et sortit sa dague.       <br />
       Mon poil se hérissa.       <br />
       ¬—N’ayez pas peur, sourit Mortone, je veux seulement vous  prendre quelques cheveux et les donner à renifler à mes gardes thrombes. Vous pourrez ensuite entrer et sortir de mes jardins privés sans être importunés sans eux.       <br />
       —Ah fis-je, soulagé.       <br />
       Il me saisit une mèche et la coupa.       <br />
       —Vous déménagerez immédiatement pour un pavillon des jardins, privilège que vous partagerez seulement avec Longarde, mon demi-frère, le Duc de Sioulque, ainsi que quelques-unes de nos meilleures amies... du moment, ajouta-t-il.       <br />
       —C’est trop d’honneur, Votre Supériorité.       <br />
       —Non. C’est du réalisme. D’une part, vos idées fulgurantes pourront m’être utiles dans bien des domaines, j’en suis sûr. Et d’autre part, je ne veux pas que d’autres en profitent, peut-être indûment. Je préfère vous tenir, disons, sous mon contrôle direct.       <br />
       —Est-ce une sorte d’emprisonnement ?       <br />
       —Oui, mais fort luxueux, et avec une chaîne fort longue, puisque vous irez et viendrez à votre guise sur toute l’île. Je veux simplement que vous passiez beaucoup de votre vie près de moi : vous installerez votre bureau de conception dans votre suite, afin que je puisse tous les jours apprécier vos progrès, et vous consulter sur quoi que ce soit qu’il me viendrait à l’esprit.       <br />
       Dès demain-matin à la première heure, prenez vos affaires et montez au pavillon privé. Zambdez, le maître-valet, vous indiquera vos quartiers.       <br />
              <br />
              <br />
       Je devais me remettre des émotions de la soirée.       <br />
       Avant d’emménager dans mes nouveaux appartements, je passai un long moment dans mon atelier, regardant les ouvriers polir le tracé des rainures des nouvelles coques.        <br />
       Je continuerais cette activité, sans chercher à tromper le Prince sur ce point. Pour trois raisons : l’escadre de bateaux légers ne suffirait jamais en elle-même à mettre en danger  les autres îles.  Une fois l’armada Zwölle vaincue, l’existence de cette technique pourrait servir les instances régulières de l’archipel. Si mon ami Phial d’Atoy était élu Minus de l’archipel, il pourrait s’en servir, non pour envahir, mais pour mutiplier les échanges et empècher la constitution d’enclaves trop durables.       <br />
       Et surtout, j’espérais construire pour mon compte un vaisseau qui, un jour peut-être, pourrait me ramener en Guyane ou vers les Caraïbes, la zone entière semblant isolée du monde par un réseau de courants tout aussi infranchissables que le Grand Dragon.        <br />
       Il faudrait  sans doute un procédé expérimental pour tester leur efficacité avant la grande épreuve. Peut-être serait-il maintenant possible de détourner davantage d’argent, pour simuler un “grand Dragon” miniature ? Par exemple à l’aide d’un torrent de montagne dont on aurait concentré et orienté le flot ?       <br />
              <br />
       J’en étais là de mes méditations, lorsque Marblès, entré sans bruit, m’interpella :       <br />
       —Alors, Handjo, tout va comme tu veux ? Tes travaux progressent-ils ?  J’ai vu que le Ministre de l’intérieur s’y intéressait. Bravo ! tu vas devenir un personnage important.        <br />
       Sa bouche en cicatrice s’étira pour signaler l’ambiguité de ses sentiments.       <br />
       —Il faudra que nous discutions de nos intérêts communs, car tu sais que j’ai maintenant d’importantes responsabilités du côté de Papiarnick...       <br />
       —Quand tu voudras, dis-je, passant spontanément au tutoiement. Quand tu voudras, mon Cher !       <br />
       —Eh bien, tu as l’air en pleine forme !       <br />
       ¬¬—C’est vrai, mais tout ne va pas pour le mieux. Les ingénieurs de notre niveau... ne sont pas si bien lotis. Je ne veux pas me plaindre, mais ma chambre est un placard!        <br />
       Marblès me regarda, interdit, puis éclata de rire.       <br />
       — Voyez-vous cela ! Monsieur fait la fine bouche.  Te rends-tu compte que tu vis à la cour ? Sais-tu que nos plus grands ducs ne disposent ici que d'un deux-pièces sous les toits ? Et qu'ils en sont fort aise ? Un petit chevalier Gris des provinces sauvages a le privilège de partager le sort enviable des plus grands de ce monde, et il a encore le toupet de se plaindre ?       <br />
       — Non, dis-je, je ne me plains pas. Mais je constate tout de même que les chiottes de ma chambre à Papiarnick sont plus grandes que la logette de l'atelier.       <br />
       — Mais c'est le cas de tout le monde, jeune cador !        <br />
       — C'est peut-être une façon pour Sa Supériorité de tenir les pairs de l'île... fis-je songeur.       <br />
       Marblès grimaça, soudain aux aguets.       <br />
       — Ne pense pas trop, Handjo, c'est très mal vu, par ici...       <br />
       — Surtout par les jaloux, sans doute...       <br />
       — Les jaloux ? Que veux-tu dire ?        <br />
       — Eh, Marblès, ce que j'ai dit ! Peut-être te doutes-tu que les intelligences avisées ne sont pas détestées au Conseil restreint...       <br />
       Blanc comme un linge, Marblès se figea,  manquant de tacher son pourpoint de soie noire en renversant du coude une petite applique.        <br />
       — Quoi ? fit-il en me rattrapant, Que t’a dit le Ministre ? Tu as l'intention de ...       <br />
       — Je n’ai aucune intention,  mon cher Marblès, mais il se trouve que... je dois rejoindre le Prince au pavillon privé. Tu m’excuseras. On se revoit bientôt.       <br />
              <br />
       Le Duc de la région nord-ouest m'aurait sans doute étranglé séance tenante, si un groupe d’ingénieurs et d’artisans n'avaient déboulé ensemble dans l'atelier. J'en profitai pour lui fausser compagnie.        <br />
              <br />
       La première fois que je m’engageai vers le jardin privé, j’avoue que je ressentis une légère appréhension en passant devant les deux cerbères quasi-humains de deux mètres de haut.  Avaient-ils vraiment “humé” mon identité dans les quelques cheveux que le Prince avait coupés ? Mais les monstres ne bougèrent pas plus que si j’avais été un souffle de vent. A croire qu’ils ne m’avaient même pas vu.        <br />
              <br />
       Le petit bois de saginères qui cachait la Maison Privée  s’arrêtait au pourtour du jardin intérieur, aussi éthéré qu’une estampe japonaise. Comme le pavillon des Rencontres,  la Maison était construite au bord du gouffre, mais cette fois à l’extrémité d’une pelouse inclinée donnant directement sur le vide, sans rambarde. L’architecte avait conçu une suite de trois toitures pointues, soutenus par de fines arcatures de bronze vert. Un plancher de bois massif courait sous l’ensemble, suspendu à vingt centimètres au dessus du sol, et surplombant le vide immense sur tout son côté sud-est.        <br />
       Les murs étaient plutôt de légers paravents ou des moucharabieh jouant de mille manières avec la splendeur lumineuse. Seuls les quatre piliers d’angles, beaucoup plus larges que nécessaire, laissaient souçonner des gaines reliées au sous-sol -ascenseurs ou monte-charges. A l’intérieur, l’espace ouvert contrastait avec les tentes et les “roulottes” qui, à l’abri du toit commun, y marquaient les territoires de chaque habitant, entre de féériques transitions jardinées.       <br />
       Zambdez, sans doute averti par des elfes,  m’attendait devant la maison. Dépenaillé, lourd, suractif, l’homme n’avait rien d’un valet de comédie. Compagnon d’armes du Prince, il avait été blessé un peu partout et boîtait fortement de la jambe gauche. Les mains chargées de verres à laver, une serpillère coincée sous le bras, il m’accueillit en souriant, pour autant que la fumée de son cigare, lui vrillant l’oeil, lui permît autre chose qu’une méchante grimace.       <br />
       —Signour Handjo, bonjour, grinça-t-il. Je vais vous montrer votre chambre. C’est la grande roulotte blanche au milieu des fleurs, à côté du Bain. Je ne vous accompagne pas, le salon est dans un désordre épouvantable, et Mortone reçoit demain une sommité...       <br />
       —Le Prince m’a parlé d’un atelier privé ?       <br />
       —Vous vous servirez de votre chambre, elle est assez grande. Et si çà ne suffit pas, je vous ferai planter une tente dehors. On l’a déjà fait dans le passé...       <br />
       Il étouffa un ricanement sinistre.       <br />
       —Et cela a posé un problème ? demandai-je, inquiet.       <br />
       —Oh, pas du tout... On a tout jeté par dessus bord quand Mortone en a eu assez. Et quand je dis tout, c’est tout : les affaires, le bonhomme, la concubine, le cuisinier.       <br />
       —Eh bien, une histoire charmante.       <br />
       —Les aléas de la vie, mon bon Signour. Je ne vous souhaite rien de semblable, notez bien.       <br />
              <br />
       Je m’installai dans ma "roulotte",  un espace fort agréable,  surtout le vaste lit aux draps de soie, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais rencontré sur l’île, même chez les Fitrion (dans la maison desquels je disposai d’un lit d’enfant sous des combles) ou chez Phial, à Michemin, où j’avais dormi sur des caisses, dans une vaste pièce dépouillée de tout meuble.        <br />
       Quand je ressortis sous l’auvent commun,  Zambdez briquait avec ardeur un meuble d’onyx. Il ronchonnait pour lui-même et ne semblait pas disponible pour la conversation. Je déambulai sans but précis, admirant les statues, les chandeliers, quelques petits tableaux suspendus dans l’air à des fils invisibles. Peut-être d’autres membres du Conseil restreint allaient-ils bientôt faire une apparition ?       <br />
       Des lumières tremblotaient à travers la toile écrue d’une grande tente de bédouin. Zambdez lut dans mon esprit :       <br />
       —C’et la chambre du demi-frère du Prince, Minouïr. Il est un peu simplet, pour le dire comme cela. Il passe son temps à osciller sur son lit, d’avant en arrière. Mais ne le dérangez pas, il s’enfuirait et il faudrait une escouade pour le retrouver coincé entre deux rochers. Moi je l’y laisserais bien, pour nourrir les crocasters, mais Mortone a promis à son père de le protéger jusqu’à sa propre mort.        <br />
              <br />
       Mon regard se tourna vers le “blockhaus” de pierre noire qui enveloppait le pilier sud, surélevé par rapport au plancher.       <br />
       —Oui, bien sûr ! c’est la chambre de Mortone, dit Zambdez.  Et un peu plus loin, la roulotte mauve avec des sortes de cornes d’abondance, c’est celle du Duc de Sioulque, le grand amiral.        <br />
       —Et... Longarde ?       <br />
       — Longarde est terrible : il ne veut pas de chambre. Il dort sur un lit de camp que je lui installe dans un coin du salon, là bas, près des vasques.        <br />
              <br />
       A ce moment, un chuintement se fit entendre, et une porte s’ouvrit dans le pilier Ouest. Un très grand personnage en sortit, le ventre chamarré de décorations, les cheveux blancs abondants et tirés en arrière, noués par un chignon.       <br />
       —Ah mais, dit l’homme d’une voix joviale, si ce n’est pas là notre nouveau locataire !        <br />
       Il s’avança, main tendue, et me broya les phalanges.        <br />
       —Morty m’a dit que vous aviez des idées intéressantes, vraiment très intéressantes, en ce qui concerne la flotte .       <br />
       —Le prince me fait un grand honneur...       <br />
       —Il sait reconnaître les talents. Mais nous aurons l’occasion de nous revoir. Je ne fais que passer. Zambdez, cria-t-il... Viens ici, vieux chien !       <br />
       —Me voila, ne criez pas si fort !       <br />
       —Veux-tu faire préparer un second lit dans ma thurne ?  J’ai de la visite...       <br />
       —Là, vous m’étonnez, Amiral, railla  le serviteur, les mains aux hanches. Cela fait bien six ans que je ne vous ai pas vu courir le guilledou. Est-ce un réveil printanier ?       <br />
       —Ecoutez-moi ce vieil impertinent, fit le Duc de Sioulque en me prenant à témoin. Sache que j’ai fait une rencontre inattendue et fort charmante et que l’amour ne compte pas le nombre des années.       <br />
       —Surtout quand le millésime est dépassé... dit Zambdez en crachant sa chique de choulcave dans un pot de hautes fleur jaunes.        <br />
       Sioulque haussa les épaules et se tourna vers moi.       <br />
       —J'aimerais m'entretenir avec vous plus longuement. Si vous ne vous mettez pas au lit avant une ou deux heures du matin, nous prendrons, probablement notre verre nocturne habituel avec Morty. Joignez-vous à nous.       <br />
       —Volontiers.       <br />
       —Mais, de grâce, laissez les verres sur le plateau, gémit Zambdez, que je n'aille pas les chercher partout.       <br />
       —A très bientôt, donc... dit le géant aux favoris floconneux.       <br />
              <br />
       Je mis à profit les quelques heures qui nous séparaient du rendez-vous des noctambules pour réfléchir, allongé sur mon immense lit.       <br />
       Des perspectives nouvelles s'ouvraient. Je vivais désormais dans un monde de facilité et de pouvoir; un monde trompeur, bien sûr, qui pouvait d'une heure à l'autre basculer dans le cauchemar. Un morceau de passé pouvait remonter à la surface du présent et me démasquer; une erreur d'appréciation.        <br />
       Le climat de familiarité qui régnait dans la Maison Privée pouvait s'avérer dangereux. Il poussait à la spontanéité et engageait à l'erreur fatale.  Un mot de trop et le bon sourire du Prince se transformerait en rictus, accompagnant l’ordre de vous faire basculer par dessus le bord de la falaise toute proche.        <br />
        Je  résolus donc de ne pas entrer dans le jeu d'une pseudo-égalité de tous les hôtes de la maison et de Zambdez, ou d'y participer avec une grande prudence.        <br />
              <br />
       J'étais inquiet de ce qui avait pu arriver à Athiello, depuis mon départ de la champadoue. Mon message, dont j'espérais que le gros Brotac'h avait pu le délivrer depuis près de dix jours maintenant,  lui annonçait que je pénétrais dans le château pour travailler dans l'Atelier, et qu'il serait bon qu'elle se mette en rapport avec Lutel Mirgône. Si celui-ci avait un contact sur le mont Atrosse, j’attendais maintenant que celui-ci se fasse connaître de moi.        <br />
       J'espérais que la rencontre avec l’émissaire de Lutel ne tarderait pas, car mon intuition me disait que je ne pourrais pas jouer le jeu du "conseiller" très longtemps.  Certes, Mortone m'avait accordé une liberté totale de déplacement sur l'île — et j'avais hâte de mettre à l'épreuve cette promesse— mais je supposai qu'elle aurait pour contrepartie une surveillance constante, et des rapports fréquents sur les lieux de mes déplacements et les objets de mes intérêts.        <br />
       Je ne pourrais donc pas tenter grand chose, et, à supposer que l'on trouvât tout naturel que je revinsse à Papiarnick pour voir ma femme, je ne saurais y rester plus d'une ou deux nuits. M'échapper incognito de la champadoue serait encore plus difficile. Il valait mieux, dans tous les cas, que je dispose au château d'une complicité secrète.       <br />
              <br />
       On frappa à la porte de ma roulotte.       <br />
       —Entrez !       <br />
       Zambdez entra, tenant par la main un gnome jaunâtre et baveur, vêtu d'un pourpoint de soie rose.       <br />
       — Voici le prince Minouïr ...  Il voulait vous voir.       <br />
       —Voirrrrr ! répéta le gnome en souriant, les yeux comme deux lunes se reflétant dans l’huile.        <br />
       —Et puis, vous avez deux messages :  une lettre d'un nommé  Mirloc'h Salchiff...  Arrivé par pneumatique il y a dix minutes. Et puis une note de notre bien-aimé Ministre.       <br />
       —Ah oui... Merci.       <br />
       —Ssssi... dit Minouïr en fixant sur moi deux prunelles, bien trop attentives pour être celles d'un simple arriéré mental.       <br />
        ¬—Viens, Minouïr, laissons ce jeune homme, il est sans doute bien fatigué de tous ses déménagements.       <br />
       —Gements... Je mens...       <br />
       Le regard du gnome, la tête tournée en arrière, me suivit longtemps, me laissant une impression désagréable.       <br />
              <br />
       Je dépliai le rouleau et lus.       <br />
              <br />
       Cher  Signour Handjo,       <br />
       Je vous félicite, au nom de l'équipe, de la promotion dont Signour Marblès nous a fait part. J'espère que vous continuerez à travailler avec nous, car nous avons  tous eu, je crois, grand plaisir à vous connaître. Je me tiens à votre disposition pour un rapport global de l'état de nos travaux.  Je pense que Hrulich pourrait prendre la direction de notre section des "Flotteurs" et "multicoques". Qu'en pensez-vous ?       <br />
       Votre Mirloc'h.       <br />
              <br />
       L'homme à la tête en boule de laine avait peur pour son poste et prenait les devants.  Je n'avais pas l'intention de le licencier, car il semblait capable de diriger l'Atelier. Mais je lui demanderais de réorganiser tout le travail autour d'un seul projet synthétique, après une discussion sur les qualités attendues du navire "passe-courant".       <br />
              <br />
       Il me fallut davantage de temps pour déchiffrer la note de Longarde, rédigée en minuscules pattes de mouches.       <br />
       Mon cher Handjo, bienvenue parmi les membres de la Maison Privée.  Marblès m'a dit du mal de vous, mais c'est sans importance. Il a finalement accepté votre nouvelle position de vice-duc. Voudriez-vous descendre demain vers sept heures du matin à l'étage de la conciergerie ? Je voudrais que vous vous entreteniez avec un prisonnier assez intéressant.       <br />
       Signé : Longarde.       <br />
              <br />
       Mon estomac se serra. L'idée même de visiter les geôles du Mont Atrosse m'inquiétait. Même si j'y pénétrai en homme libre, ce serait peut-être pour y être jeté un peu plus tard, avec un statut bien moins enviable. Et qui pouvait être ce prisonnier "intéressant" ?       <br />
              <br />
       Epuisé et un peu abasourdi de l'accélération des choses, je m'endormis, toutes les lumières allumées.  Le bruit de conversations animées me réveilla deux heures plus tard.        <br />
              <br />
       De nuit, le salon était encore plus somptueux. Les piliers de métal se déployaient comme les tiges de hautes fleurs, éclairées par de petites lampes  installées sur des branches ou des feuilles, comme des lucioles.  L'eau des vasques, éclairée de dessous, formait de larges rideaux lumineux.  Un feu de joie avait été allumé sur une plaque de métal. Autour de tables rondes, toute une compagnie s'était abattue, discutant avec véhémence. Il y avait là de jeunes et brillants officiers Noirs, dont certains portaient la décoration pourpre, remise le matin même par le Prince, et un nombre équivalent de jeunes filles plus belles les unes que les autres. Couvant cette jeunesse, le Prince demeurait silencieux, modeste, son grand front d’albâtre penché sur des pensées insondables.  Le grand Amiral Larr de Sioulque était affalé sur un divan, les bras ouverts autour de deux silhouettes féminines aux épaules dénudées.       <br />
       Le Ministre, tassé dans un coin, semblait s'ennuyer à mourir.       <br />
       Je sortis à regret de mon refuge et me forçai à sourire.       <br />
       —Ah, voila notre jeune prodige ! dit Sioulque visiblement émèché. Approchez, ne soyez pas timide...       <br />
       Les yeux se tournèrent vers moi et... je dus faire un effort pour ne pas défaillir !        <br />
       Ce n'était pas les regards de la horde de Zwölles un peu ivres qui me glaçaient. Non, c'était au contraire ce qui aurait été, en d'autres circonstances, le plus charmant des spectacles : la splendide  jeune fille brune assise à la gauche de l'Amiral n'était autre...  qu'Anylanne !       <br />
        Son sourire figé me montra qu'elle m'avait reconnu immédiatement, et qu'elle en était aussi surprise. Son sang-froid fut supérieur au mien car elle se remit instantanément à plaisanter,  caressant doucement la joue de son protecteur.        <br />
       Anylanne ! Que faisait-elle là ? Comment avait-elle réussi à se faire remarquer par le chef de la flotte ?  Nous devrions trouver un moment pour échanger quelques informations. Je réalisais amèrement que nous disposions l'un sur l'autre d'informations qui pouvaient tuer l'autre.       <br />
              <br />
       Je m'assis sur un pouf demeuré libre au milieu des officiers Noirs, et, pendant un moment, je demeurai silencieux, épargné par la conversation qui courait sur les élections minusales et sur le climat politique à Clotone, d'où le groupe revenait d'une mission spéciale. J'essayai de détacher mon esprit d'Anylanne, et de m'intéresser aux nouvelles de la Capitale.        <br />
              <br />
       Depuis mon départ, un mois auparavant, les choses n'avaient cessé de se dégrader sur la métropole de l'archipel. Le Villacope, de plus en plus impopulaire pour ses manoeuvres en faveur de Wiril Braighcht, s'était retranché dans son palais comme dans une forteresse assiégée, entouré de ses fidèles. La Conque, le grand pouvoir judiciaire, était en ébullition. Une dizaine de factions avait émergé de la pure anarchie, depuis que son président, le Juge Fatrepon Mirois, avait été convaincu de participation au complot. La foule en délire avait pourchassé à coups de pierres le gouverneur Mungabor, en visite incognito pour soutenir la conjuration, et qui avait dû rembarquer précipitamment pour La Majeure sur une barque de pêche. Le patriarcat de la forêt cercopse ne fonctionnait plus depuis l'assassinat du vieux Fur’hion, ce qui interdisait toute course de Braques, et bloquait nombre d'affaires suspendues au jugement divin.  Les nouvelles des candidats de la course minusale étaient contradictoires, mèlées de rumeurs et d'histoires invraisemblables.        <br />
       On disait que le jeune Homer Benjou, aidé de Jacques-Jean Gonflamond, avait terrassé une affreuse chimère, en récompense de quoi des fées leur  avaient offert un cheval ailé sur lequel ils faisaient le tour des îles à la vitesse de l'éclair, avant de descendre chez les Magdes, pour consacrer leur victoire. Ces fariboles étaient largement propagées au sein d'un peuple crédule qui exprimait ainsi son choix en faveur du rejeton d'une lignée de résistants au pouvoir .        <br />
       On demeurait sans nouvelles de Braighcht, déjà accueilli, supposait-on, par les puissantes magiciennes de Hirpan. Quant à Allastair Jovial-Bonheur et Phial d'Atoy, les officiers pensaient que sa Supériorité en savait certainement plus qu'eux.       <br />
       Mortone sourit énigmatiquement et ne confirma pas.       <br />
         — Je crois qu'il s'impose que nous orientions nos efforts vers ce petit Benjou, dit-il, pensif.  Il se peut qu'il devienne l'ennemi principal.       <br />
       — Mais comment, Votre Supériorité ? Personne ne sait où il se trouve !       <br />
       — Nous avons peut-être un moyen de pression sur lui...       <br />
       Je ne saisis pas immédiatement les implications de cette phrase. Ce ne fut que plus tard dans la nuit, entre deux rêves, que je fis le rapprochement avec la présence de Nadja, la soeur d'Homer, dans les îles de l'Ouest. Nadja, que je n'avais pas oubliée, et à laquelle je pensais souvent, un pincement nostalgique au coeur. Se pourrait-il que les Zwölles aient gardé la main sur elle ? Chamilah ne nous avait-elle pas dit que Mortone l'avait laissée partir ?        <br />
              <br />
       —Un peu de patience, mes jeunes Loups ! disait le Prince. Dans quelques jours, bien des choses se seront éclaircies. Bien des décisions auront été prises. Vous n'aurez plus longtemps à ronger votre frein, je vous l'assure. Nos plus grandioses espoirs sont  sur le point de se réaliser. L'heure venue, je vous dévoilerai nos plans.  Mais en attendant...       <br />
              <br />
       Il se leva, tendant la main d'une jeune fille ravissante, les cheveux blonds en tour montée, le corps parfait, moulé de cuivre lamé.       <br />
              <br />
       —A vos plaisirs ! Zambdez ne vous chassera du sanctuaire qu'au petit matin ! Au revoir, mes loups hurlants ! Copulez, fumez, buvez... mais ne roulez pas par mégarde au dessus du vide ! Il est si proche !       <br />
        Aussitôt, les jeunes officiers se mirent à hululer de la plus lupesque façon, à moins que ce ne fût à la ressemblance de l’immogre légendaire. La symphonie discordante se termina par des rires, et la meute  essaya de rallier Zambdez, qui, aussi saoül qu'imperturbable, nettoyait les déchets des repas de ces messieurs-dames .       <br />
       — Je crois que nous allons suivre l'exemple princier dit l'Amiral, mais auparavant, dites-nous quelques mots, cher Handjo, du secret des dieux.       <br />
       C’était enfin arrivé : j’étais sur la sellette.       <br />
       —J'aimerais tant, Messire, mais je suppose qu'il faut d'abord que notre Prince ôte ma muselière, ce qu'il n'a point encore fait...       <br />
       —Ah le gentil loup gris, hoqueta un jeune officier. Sont-ils plus féroces que les Noirs ?       <br />
       —Çà se saurait, dit un autre ! Les Gris aiment trop l'odeur de la niche !       <br />
       L'Amiral s’interposa paternellement :       <br />
       — Ne commencez pas, jeunes gens ! Rappelez vos les mots du prince : le gouffre, ici, n'est jamais loin. Si Handjo ne nous parle pas ce soir, ce sera demain...       <br />
              <br />
       Au petit matin, le soleil envahit ma luxueuse roulotte et je me levai. L’intuition me poussa à me dégourdir les jambes sur le sentier du bord du gouffre. Dans la brume qui grimpait à la verticale de la muraille, comme les volutes d'un cigare géant, une mince silhouette était assise sur le banc, regardant l'infini.       <br />
       —Salut Anylanne...       <br />
       —Je t'attendais, dit la jeune fille sans détourner le regard du soleil levant.       <br />
       —Tu vas te détruire la vision... Ne fixe pas l’astre !       <br />
       —Au point ou j'en suis, je ne saurais être plus aveugle...        <br />
       Je m'assis non loin d'elle.       <br />
       —Nous sommes amateurs d'ascensions fulgurantes, toi et moi... dis-je.       <br />
       —Ne te méprends pas, Augustin. Tu sais que je ne pouvais pas reculer. Mon père m'aurait tué si j'étais revenue au Phare.  Et je ne pouvais pas aller non plus chez ma cousine, car il m'y aurait fait retrouver. Larr est passé par hasard à la taverne où je buvais pour oublier tout çà, et pour t'oublier aussi...       <br />
       —Pourquoi ?       <br />
       —Tu ne te doutes pas ?       <br />
       — Non       <br />
       Elle soupira :       <br />
       —Les hommes sont stupides...  Enfin, maintenant tout est joué. Il m'a séduite, enlevée, et il est prêt à m'épouser. Rien ne me fera reculer : c'est la chance unique de ma vie.       <br />
       —J'ai cru entendre "inique"...       <br />
       —Ne me méprise pas, Augustin. les Zwölles sont humains également, et probablement pas pires que d'autres.        <br />
       —Certes, mais leur haine collective est assez néfaste. Si on leur donne la moindre chance, ils vont déferler sur les îles et massacrer tout le monde.       <br />
       —Je n'en suis pas sûre. Ils seront les nouveaux maîtres, c'est sûr, mais sans le vice de bien d'autres. L’agitation stérile cessera enfin.       <br />
       —Anylanne, je suppose qu'il est inutile de te dire de garder le silence sur notre passé. Tu as compris que j'avais emprunté l'identité d'un autre.       <br />
       —Oui.       <br />
       —Sache au moins que c'est cet autre, victime  héroïque des Zwölles, qui m'a encouragé à faire cela.        <br />
       —Ce sont tes affaires, Augustin. Je ne désire pas en savoir davantage.       <br />
       —Je croyais que l'injustice te déplaisait, et que tu avais fui ton père à cause de l'inhumanité de ses pratiques.       <br />
       —C'est vrai. Dès que j'aurai un peu de pouvoir, je ferai cesser les trafics de Thrombes.       <br />
       -—Tu veux rire, jeune fille idéaliste. C'est un pilier de l'économie des îles ! Si les Zwölles noirs prennent le pouvoir, c'est la moitié de la population de l'archipel qu'ils transformeront en Thrombes pour former une armée d'invasion des  Caraïbes.       <br />
       —L'Amiral m'a dit le contraire.       <br />
       —Il te mène en bateau. Il est sensible à ton charme; pas à tes arguments.       <br />
       —Je ne veux pas savoir ton opinion sur ce point.       <br />
       —Soit, Anylanne. Puis-je au moins compter sur ton silence ?  Bien entendu, il en va de même pour moi.       <br />
       Anylanne éclata d'un rire forcé.       <br />
       —Mais parle donc, Augustin ! Sioulque sait déjà presque tout de moi. Je n'ai rien à perdre. En revanche, toi, si.       <br />
       —Tu me trahirais ?       <br />
       —Je ne sais pas, franchement. Si je devais le faire absolument ... Mais pour l'instant tu n'as aucun motif d'inquiétude, car je n'ai pas d' intérêt à le faire.       <br />
       —Merci. Mais ce n'est pas seulement à moi que je pensais. C'est aussi à Chamilah...       <br />
       Le visage d'Anylanne se raidit.       <br />
       —Je ne te considérerais plus comme une amie si tu révélais aux Zwölles comment s'emparer de l'inoffensive Chamilah.       <br />
       ¬—Inoffensive ? Comme tu y vas !       <br />
       —Je vois à ta réaction que tu y as songé. Mais qu’y gagnerais-tu ?        <br />
       Annylanne hésita un instant, puis se décida.       <br />
       —C'est simple. Si je dois devenir la seconde dame de l'Etat Zwölle, je serais très gênée si mes secrets, mes combinaisons, mes affaires d'alcôve se trouvaient mises au grand jour, sur la place publique. Chamilah-la-peste, l'indiscrète, est un véritable obstacle sur ma route.         <br />
       —Elle ne te veut aucun mal, et il n'y a aucune raison qu'elle te trahisse. Tu as constaté qu'elle en sait infiniment plus qu'elle n'en dit publiquement.  Tu pourrais au contraire, dans certains cas bien négociés, obtenir d'elle des connaissances ou des informations.        <br />
       —J'ai pesé le pour et le contre. J’en ai conclu qu’il faudrait se débarrasser d'elle au plus tôt. Sans compter ajouta-t-elle avec un petit rire cynique, que cela constitue un beau cadeau de noces. Toutefois, par égard pour tes sentiments, je veux bien différer la chose jusqu'à ton départ... prochain.       <br />
       Je me levai.       <br />
       —Est-ce une sorte de... chantage, Anylanne ?       <br />
       —Prends le comme tu le veux.       <br />
       —Tu as bien changé en quelques jours !       <br />
        —Je ne suis pas aussi libre que toi. Ne me fais pas la leçon.        <br />
       —A ta guise. Mais je ne partirai pas avant d'avoir fait ce que je dois, auprès du Prince.       <br />
       —Tu veux dire, avant d'avoir mis sur pied une machination qui abatte le Noir ?  Tu crois que je suis dupe des histoires mirifiques que m'a racontées Sioulque à propos de ta soit-disant découverte de la maîtrise des Vannes ?  Tu caches quelque  chose et, si je soutiens mon futur époux,  il devient de mon plus urgent intérêt de t'écarter. Je ne sais rien de ce que tu trames, mais je suis certaine que cela ne peut pas être favorable au pouvoir zwölle.       <br />
       Elle suspendit son discours, attentive à ce que j'y pourrais objecter, mais je ne trouvai rien à redire.       <br />
       —Je te donne une quinzaine de jours pour disparaître de ces lieux. Après ce délai, je serai forcée de tout dire au Prince.       <br />
       —C'est ton dernier mot ?        <br />
       —Ecoute...  Sois raisonnable.        <br />
       Elle soupira, se leva et  passa devant moi, le visage durci comme un masque, sa beauté créole déployée dans le vent, la chevelure comme un oriflamme.        <br />
       Il aurait été si simple, en cet instant, de la pousser dans le vide. Je n'y songeai pourtant pas une seconde.        <br />
              <br />
              <br />
       Je ne disposai guère de temps pour réfléchir à la  moisson d'informations attristantes de ces premières heures du jour. Je devais me rendre aux geôles pour y rencontrer celui que la plupart n'appelaient que "le Ministre", mot prononcé le plus souvent dans le frisson d'une sainte terreur.       <br />
              <br />
       A chaque palier du large escalier en colimaçon qui s'enfonçait à l'infini au coeur du château, je m'attendais à voir mon identité contrôlée par les groupes compacts de soldats du Noir. Mais, je ne sais par la grâce de quel mystérieux code, ils me laissaient passer, parfois en saluant, souvent sans même m'accorder un regard. J'espérais ardemment que tous ces clapets n'allaient pas se refermer dans l'autre sens.        <br />
       Que me voulait le Ministre ? Je ne parvenais pas à former la moindre hypothèse à ce sujet, et je n'en étais que plus inquiet.        <br />
              <br />
       Longarde m'attendait au fond du puits. Il était modestement courbé sur une lecture, vaguement éclairé par la lampe que brandissait le démon de bronze posté sur l'extrémité de la rampe.       <br />
       —Ah, c'est vous, Handjo ! Venez vite !       <br />
       Il me précéda dans l'une  des  six obscures galeries qui s'étoilaient autour de la place. Nous dépassâmes plusieurs croisements avec d'autres galeries toutes semblables, qui devaient former des cercles concentriques de plus en plus larges autour de la cage d'escalier centrale. De loin en loin, de miniscules lampadaires suspendus dans des niches suffisaient à peine à signaler le sol, mais laissaient transparaître les arcs, plus sombres encore, des portes des cellules, sur lesquelles des numéros de grande taille étaient inscrits en caractères fluorescents.        <br />
       Je distinguai bientôt la silhouette massive d'un thrombe qui nous attendait devant l'une d'elle, peinte d'un grand "E 247".        <br />
       Longuarde aboya un rauque monosyllabe, et l'autre s'empressa de tirer le verrou gros comme un bras.       <br />
       L'intérieur était vaguement éclairé par une rampe de pierre luminescente courant à la limite des murs et du plafond voûté (j'appris par la suite que les Périachiens étaient passés maîtres dans la fabrication de tubes  épais emplis de "moisissures luciolantes", dont ils avaient vendu de grandes quantités aux Dracois).        <br />
       Un très maigre  barbu était assis sur le banc de pierre, mangeant lentement le contenu d'une gamelle.       <br />
       —Handjo, je te présente Signour Braho Nohé, dit le Ministre.       <br />
       L'homme ne leva pas les yeux sur nous et j'attendis les explications qui ne sauraient tarder.       <br />
       —Cet homme est un traître, dit doucement Longuarde. Un traître à ses propres engagements. Nous l'avons appréhendé, naviguant non loin de nos côtes. Mais nous ne l'avons pas remis à l'autorité dont il est vassal, et qu'il était visiblement en train de fuir.         <br />
       La raison pour laquelle nous avons préféré le garder, malgré l'encombrement de nos chambres d'hôtel est la suivante : au lieu de mettre la main sur lui dans l'heure, la durée habituelle de l'arraisonnement d'un fuyard par nos vedettes rapides, nous y  avons mis presque la journée. La course folle a longé le Dragon, et  deux de nos vaisseaux de poursuite furent mis en pièces.  Le bonhomme nous aurait d'ailleurs échappé, si, trop content de son succès et tout occupé à nous narguer, il n'était venu s'échouer sur une vasière des plus traîtresses, située en arrière de notre ilôt de Manaro, au nord-ouest de Mortague. Il ne restait plus qu'à ramasser l'oiseau et à le mettre en cage.        <br />
       Nous avons surtout mis beaucoup de soin à récupérer son bateau, à peu près intact.        <br />
       Quelque temps après, nous recevions des messages d'alerte de nos alliés Omen. Ils recherchaient le pilote d'un candidat de la course minusale —Wiril Braichght— qui semblait s'être enfui du port d'Ardamont, après y avoir déposé son propriétaire.         <br />
       Nous en déduisîmes que le Signour Braighcht venait de traverser le Grand Dragon avec ce même vaisseau qui nous avait donné tant de fil à retordre, et nous préférâmes garder le silence sur notre prise, au moins pour le temps d'un examen circonstancié de l'engin.        <br />
       Malheureusement, nous n'avons pas réussi la moindre manoeuvre sur l'extraordinaire embarcation, et son capitaine se tenant à un mutisme obstiné et refusant toute coopération —malgré l'application de techniques d'ordinaire irrésistibles—, nous voila arrêtés dans tout progrès.  Nous avons ensuite promis à cet homme liberté et sécurité, voire un salaire conséquent s'il mettait ses compétences à nôtre service, mais ceci n'obtint point davantage de succès.        <br />
       Nos informateurs nous ont, pendant ce temps, appris quelques renseignements à son propos : Braho Nohé fut, jadis, un  héros de la course minusale. Vaincu par le grand Dragon, il en conçut tant d'amertume qu'il se résolut à consacrer sa vie à l’emporter sur lui. Excellent ingénieur, bon artisan autant que subtil et courageux marin, il fabriqua des prototypes fort performants. La plupart furent détruits comme fétus de paille, mais certains résistèrent assez longtemps pour assurer à leur auteur une réputation considérable. Ainsi, lorsque certaines puissances économiques clotonoises décidèrent de se lancer dans la course au pouvoir suprême en soutenant le riche farinier Wiril Braighcht, elles recherchèrent activement le moyen d'assurer une sérieuse avance de leur candidat dans la traversée du courant. On leur indiqua le nom de Nohé. Elles  firent observer ce dernier, puis, convaincues par les rapports, elles le convainquirent de construire pour elles le bateau transdragon de tous les rêves.        <br />
       Le vieux héros disposait enfin de  plus d'argent qu'il n'avait jamais osé y songer. Il réalisa une pure merveille.  Puis, seul à savoir le conduire, il fut embauché par Braighcht pour le passage vers  Périache.  Nous n'avons pas de détails sur cette traversée, mais il se trouve que le candidat cicéolien s'est retrouvé à Ardamont quelques jours seulement après avoir embarqué sur le Protopse (le nom du bateau extraordinaire) en Baie des Vents Propices, à Clotone.  J'en déduis donc qu'il s'agit d'une pleine réussite.       <br />
       —Je comprends.  Et comme je suis chargé du programme des vaisseaux de traversée du Grand Dragon, vous avez pensé que l'étude de ce prototype m'intéresserait.       <br />
       —Exactement. Vous semblez avoir l'âme d'un ingénieur et la question des courants vous passionne. Je me suis dit que peut-être vous sauriez séduire Signour Nohé.       <br />
       —Vous pouvez toujours espérer, dit l'intéressé d'un ton sourd. Pour marquer son indignation, sa pomme d'adam en saillie sur son cou de gallinacé plumé, fit un saut au dessus du col râpé de son pourpoint gris .       <br />
       —Celui-ci semble pour l'instant préférer l'attitude butée du méyot caravanier à celle de l'être humain normal, mais je ne désespère pas, connaissant vos talents de persuasion, Handjo.       <br />
       Je me grattai la tête, et réfléchis aussi vite que me le permettait le conglomérat d'angoisses qui durcissait ma nuque.       <br />
       —Pourquoi ne pas libérer cet homme séance tenante ?  Si c'est la passion du projet de traversée qui l'anime, je ne lui donne pas longtemps pour fondre devant les réalisations de notre Atelier. D'ailleurs, où irait-il, vu le système de sécurité du château ?       <br />
       Le ministre demeura un instant silencieux.       <br />
       —Eh bien d'accord, Handjo. Il sera sous votre responsabilité. Je vais vous faire déléguer deux gardes...       <br />
       —Ce ne sera pas nécessaire, Signour, je réponds de lui.       <br />
       —Vous prenez des risques personnels.       <br />
       —Ne vous inquiétez pas pour moi. Venez, Signour Nohé.       <br />
       —J'irai où vous voulez, dit le marin décharné, mais ne comptez pas sur moi pour dévoiler le moindre...       <br />
       —Ne vous fatiguez pas, je ne vous demande rien maintenant. Vous déciderez plus tard de votre orientation.  J'espère au moins qu'au vu de ce que je vous montrerai, vous accepterez de m'éclairer sur les motifs de votre refus.       <br />
       —Je n'ai rien à vous dire, et je ne désire surtout pas vous éclairer de quoi que ce soit.       <br />
       —Nous verrons...       <br />
              <br />
       Braho Nohé pouvait être le plus parfait des provocateurs choisis par Longuarde pour en savoir plus sur moi, et s'assurer d'un contrôle sur ma personne que ma nouvelle situation auprès de Prince avait sensiblement diminué. Il n'était donc pas question que je m'ouvrisse  à  Braho de ma véritable identité. Inversement, il pouvait constituer pour moi une caution, si l'on avait l'impression que je lui avais acccordé certaines confidences. Il fallait que je manoeuvre dans l'étroite passe que m'offrait la fiction d'être un Gris, devenu conseiller intime du Prince.        <br />
              <br />
       Je remontai avec lui à l'étage de l'Atelier, où Mirloc'h Salchiff vint m'accueillir avec empressement, s'étant pour l'occasion lavé la sphère de laine grise qui lui tenait lieu de chevelure.       <br />
       Je le rassurai tout de suite sur la confiance que je plaçais en lui pour diriger les études. Mais je mis aussi les choses au net :       <br />
       —Mirloc'h, tout votre "machin" a bien fonctionné par unités séparées tant que vous aviez du temps devant vous. Maintenant, nous allons tenter de fabriquer un unique engin, le plus efficace et le plus rapide, à partir de ma conception révolutionnaire de la coque.  Il faudra tout intégrer à partir de là. D'accord ?        <br />
       —Oui, Signour, je pense que c'est la voie la plus sérieuse. Mais il faudrait que la conception de la coque soit elle-même arrêtée, avant de passer aux superstructures, aux voiles, etc.       <br />
       —Bien sûr.  C'est pourquoi je souhaite que tous vos ingénieurs suspendent leurs travaux personnels pour le moment, le temps de nous entendre sur la structure de base. Je voudrais qu'ils participent ensemble aux expérimentations de départ. Il leur sera plus facile ensuite d'adapter leurs spécialités à l'objectif commun . Cela vous agrée-t-il ?       <br />
       —Oui. Ce n'est pas dans leurs habitudes, mais...       <br />
       ¬—Ceux qui refuseront se verront confisquer leurs moyens et leurs espaces, qu seront mis à la disposition des autres.       <br />
       —Vous avez le pouvoir, soupira Mirloc'h.       <br />
       —C'est exact.  Réunissez vos équipes et demandez à Hrulich de vous expliquer les principes de la coque à rainures. Il est au courant. Il énumérera la liste des problèmes à résoudre et vous nous proposerez une répartition des tâches. De mon côté, je vais rechercher un site où nous pourrons simuler la force et le mouvement du Grand Dragon. Nous déménagerons ensuite l'atelier principal à côté de ce site, car rien ne doit être construit qui n'ait été testé.        <br />
       —Bien, dit Mirloc'h.       <br />
       —Par ailleurs, je vous présente le capitaine Braho Nohé, qui sera l'un de vos locataires. Je veux qu'il dispose d'une double loge, bien aménagée. Je vous indique tout de suite que Braho sera peut-être le chef du projet, étant entendu que vous conservez la direction générale des ateliers, et que vous avez la haute main sur la gestion des ressources et des affectations.        <br />
       —Ne comptez pas sur moi, dit Nohé, la moustache hérissée d'indignation, je vous ai déjà dit que...       <br />
       —Taisez-vous ! je ne m'adressais pas à vous.        <br />
       Je me retournai vers Mirloc'h :       <br />
       —Pendant mon absence, faites visiter à cet homme toutes vos installations et prêtez-vous à toutes les excplications qu'il vous demandera.       <br />
       —Bien, Signour.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       J'éprouvais un grand besoin de sortir de la gigantesque bâtisse aux ramifications innombrables. Parvenu à la place d'armes, je demandai un cheval qu'on alla me chercher sur le champ.        <br />
       Je n'eus qu'un geste à faire et la grande herse se leva sans bruit. J'étais dehors, dans le vent glacé du matin, à peu de distance du chalet de l'école des remparts.  J'eus une pensée pour le gros Bratoc'h qui devait suer sang et eau pour s'élever au dessus de sa condition. Une idée me vint : si j'utilisais ses talents familiaux de tailleur de pierre pour m'aider à fabriquer le site d'expérience ? Une petite équipe d'hommes qui me seraient personnellement fidèles  ne serait pas inutile en cas de coup dur. Bratoc'h, Hrulich, Braho Nohé (s'il n'était pas un espion et si je réussissais à le persuader de travailler pour moi) formeraient le noyau d'une telle équipe.        <br />
       Je mis pied à terre et me dirigeais vers l'école. Au soleil, l'heure était celle de la pause-annelle. Je  trouverais sans doute toute la classe dans la cantine, couvée par l'oeil paternel du rond Tiboudo.  Je ne me trompais pas. Etonnés, les élèves me firent bon accueil et Bratoc'h vint me serrer dans ses bras à m'étouffer.       <br />
         —Çà par exemple, dit Tiboudo, l'un de nos Anciens... les plus récents !  Comment allez-vous, Handjo ?       <br />
       —Fort bien, Maître. Je voudrais m'entretenir avec Bratoc'h en particulier.       <br />
       —Faites, Signour, je n'ai rien à opposer à cela.       <br />
       J'entraînai le grand bonhomme dans la cour, à l’écart des joueurs  de ballon.       <br />
              <br />
       —As-tu pu remettre le message ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Rien à signaler ? Pas de problème ?       <br />
       — Non. Mais la vieille dame à qui j'ai remis la lettre était vraiment étrange. Tu as de drôles d'amis...       <br />
       —Je ne la connais pas. C'était un relais.       <br />
       —Ah bon.       <br />
       —Bratoc'h... J'aurais un autre service à te demander.       <br />
       —Tout ce que tu veux, maintenant que tu es devenu un chef, un homme de la Haute, qui peux te refuser quoi que ce soit ?       <br />
       — Je voudrais que tu diriges pour moi une équipe de tailleurs de pierre ...       <br />
       —Comment cela ? Pour quoi faire ?       <br />
       —Je projette de faire construire un bâtiment où de grands courants d'eau seraient recueillis dans des cuves et dans des canaux. Il faudrait tailler tout cela, obtenir des formes arrondies, bien polies, et parfaitement étanches.       <br />
       Bratoc'h  enferma son front fuyant dans son énorme paluche.       <br />
       —Une sorte de moulin ?       <br />
       —Si tu veux, avec des vasques, des couloirs d'eau, des chutes...       <br />
       —Dis-donc... C'est tout un travail !       <br />
       —L'idée te plaît ?       <br />
       —Oh, oui !        <br />
       Le bonheur qui perçait dans ces simples mots était touchant.       <br />
       —Alors, tu as le poste ! Sauras-tu trouver quelques artisans qui travaillent aussi bien que toi ?       <br />
       — Bien sûr ! Tout le monde travaille bien, dans le clan !       <br />
       —En ce cas, prends ton congé et viens avec moi, nous allons trouver le site ensemble.       <br />
       ¬—Mais que va dire Maître Tiboudo !       <br />
       —Rien. Il sait que j'occupe de hautes fonctions, maintenant, bien au dessus de lui.       <br />
       —Je... je prends mon baluchon et je suis à toi, fit Bratoc'h excité comme une (assez énorme) puce.       <br />
              <br />
       Quelques heures plus tard, après être passé à Palengel acheter un méyot pour mon ami, des vivres et quelques vêtements chauds (que je payais de ma seule signature, rapportée aux crédits discrétionnaires du trésor), nous chevauchions  sur les sentiers qui tournaient au pied du château, dans des landes rases exclues de toute propriété agricole. Nous n'y croisions personne, sinon de petites escouades de thrombes qui nous ignoraient totalement.       <br />
       ¬—Comment cela se fait-il ? demanda Bratoc'h en dévorant un jambon fumé. Normalement, on ne peut pas faire un pas au dessus du grand chemin  sans être arrêté immédiatement . Ils te connaissent ?       <br />
       —Non. J'avoue que je ne comprends pas moi-même. C'est peut-être une affaire de signalement olfactif ?       <br />
       —Oldfactice ? C'est quoi, çà ?       <br />
       —C'est sans importance. Ah, Bratoc'h, regarde là bas , n'est-ce pas une chute d'eau ?       <br />
       Bratoc'h éclata de rire.       <br />
       —Mais non, ce sont les égoûts du château qui tombent à cet endroit là. Je ne te conseille pas d'approcher du cloaque. Il pue à des lieues à la ronde et les rats y sont de véritables fauves.       <br />
       —Bon... Avançons encore.       <br />
       —Si tu cherche des sources, il y en a plus bas, dans les collines du Grèbe.        <br />
       —Oui, mais je veux quelque chose qui soit vraiment près du château.       <br />
       —Attends, il y a le petit bois de Solchienne, juste sous un rocher où le château pose un pied. Il y a là une résurgence. On dit que la rivière est vomie par le volcan sur lequel la tour a été jadis bâtie, comme sur un gros bouchon de lave.       <br />
       —Ah ?  Est-ce loin d'ici ?       <br />
       —Non, encore quelques kilomètres et nous devrions atteindre le bois en suivant la combe qui se creusera devant nous.       <br />
       Nous décrivimes encore un quart de cercle autour du Mont Atrosse, et la combe de Solchienne apparut, noire et chevelue, toute bruissante du torrent qui y cascadait, invisible sous les pins.       <br />
       ¬—Ici ! dit Bratoc'h en me montrant un embranchement du sentier. Prenons vers le haut. Le chemin parvient à un surplomb, à côté de la chute d'eau... C'est superbe, tu vas voir !       <br />
              <br />
       A quelques mètres sous les soubassements rocheux de la muraille du palais, de l'eau jaillissait, immédiatement recueillie dans la cavité de ce qui ressemblait à un vaste coquillage. Cette baignoire était pleine et débordait par les mille échancrures de la saillie, tombant en filets innombrables sur de gros escaliers de rochers inégaux et moussus.        <br />
       —C'est fort beau en effet ! Surtout cette vapeur qui s'échappe en nuée.       <br />
       —C'est parce que que l'eau est chaude en certains endroits !       <br />
       —Tu veux dire qu'elle n'a pas partout la même température ?       <br />
       —Non. Nous venions souvent nous baigner petits, avant que Magido ne fasse interdir les abords. Et je me souviens que l'eau qui sourd du dedans est chaude, alors que celle du dehors est froide.       <br />
       —Détail fort intéressant, et qui convient parfaitement à mes projets.        <br />
       »Bratoc'h, ajoutai-je en lui posant une main sur l'épaule, je crois que nous avons trouvé ! Je vais faire percer une porte dans le château, et, en attendant que plus tard nous construisions une tour qui descende à pied d'oeuvre, une estacade de bois sera bâtie, avec plusieurs grues et plusieurs escaliers.  Tu vois ?       <br />
       —Pas très bien, avoua le gros homme. Mais je te fais confiance.       <br />
       —Ton travail consistera à fabriquer, selon mes plans, une surface de pierre qui réceptionnera l'eau de certaines façons, et la fera couler dans des formes.        <br />
       —Et où, d'après toi, sera placée cette surface ?        <br />
       —Ici, à la base des chutes, au dessus des premiers gros rochers.       <br />
       —Il y aura beaucoup de gros oeuvre pour soutenir la plateforme.       <br />
       —Certainement.        <br />
              <br />
       Nous discutâmes encore de détails jusqu'à ce que le projet prît consistance dans nos imaginations. Puis nous retournâmes sur nos pas et  nous nous séparâmes devant Palengel. Bratoc'h devait réunir une équipe de travailleurs, et choisir pour moi plusieurs carriers proposant de la pierre de bonne tenue, pour l'emploi auquel nous la destinions. Le terrassement serait confié à une entreprise travaillant ordinairement pour les consolidations du château.  Une première réunion de tout ce monde aurait lieu la semaine suivante à l'atelier et je signai un ordre à Bratoc'h pour qu'il n'ait pas de désagrément en se montrant aux portes du Palais avec une troupe d'une quinzaine de personnes.       <br />
              <br />
       Fatigué de la journée, je recourus à l’un de ces mystérieuses plateformes ascensionnelles pneumatiques, et je  regagnai le perchoir princier. J’y trouvai Anylanne, boudeuse, allongée sur le divan du salon commun.       <br />
       Je m'assis auprès d'elle, espérant encore pouvoir arranger les choses.        <br />
       —Bonsoir, ma Belle. Dois-je conclure de ta présence que le Duc de Sioulque t'a laissée ici tout le jour ?       <br />
       —Oh non, Larr est fort attentionné. Nous avons visité les chantiers navals de Mortague et nous rentrons seulement. Je suis épuisée, et j'espère que la chiroine que j'ai commandée à Zambdez ne tardera pas trop. Le vieil animal...       <br />
       —Si nous disposons d'un instant, tendre enfant, pouvons-nous convenir d'une trêve plus solide que ce qui a été dit ce matin ?       <br />
       —Si tu veux, Augus... pardon, Handjo. dit la jeune créole d'un ton las.  Tu sais que je ne veux pas me battre, surtout avec toi.       <br />
       J'effleurai sa main qu'elle ne retira pas.       <br />
       —Mais nos chemins ne suivent pas la même route, maintenant... C'est trop tard.       <br />
       Elle soupira et ferma les yeux, rejetant la tête en arrière pour cacher ... une larme ?       <br />
       —Qui sait, dis-je, soulignant du doigt la forme de sa belle main.       <br />
       La voix de stantor de l'Amiral retentit derrière un moucharabieh :       <br />
       — Zambdez de malheur ! Tu veux donc faire partie de notre chiourme dès demain ?        <br />
       Nous nous retournâmes, pour voir le géant serrer le poing en désignant le vieux valet, à genoux, ramassant des débris de tasses et de bouteille.       <br />
       —Tu te rends compte, Handjo ! Ce vieil assassin a cassé une glône de 700, un millésime honoré par Sapient Trodon lui-même !       <br />
       —Mais non, dit l'interpelé tranquillement, c'est ce singe de Minouïr qui a déboulé du pilier où il s'était suspendu, juste quand je vous amenais votre glône.       <br />
       —L'idiot de famille a bon dos , mais enfin ! Je veux bien te croire. Vas vite m'en chercher une autre et sers nous trois verres au salon.       <br />
       —Bien Excellence, fit le valet hirsute, le cigare pendouillant au bec.        <br />
              <br />
       Réduit au mutisme, je ne pus que destiner à Anylanne un regard appuyé, auquel elle répondit furtivement, se détournant aussitôt pour accueillir le grand Larr.        <br />
       —Je parie que vous ne savez pas qui était Sapient Trodon, jeunes gens ?       <br />
       —Mm, dis-je, n'était-ce pas un villacope de Clotone ?       <br />
       —Oui, et tu devrais connaître son nom car il réunit une grande force maritime qui vint au large de nos îles et infligea de cruelles défaites à tes grands parents Gris, au cours de certaines batailles mémorables.        <br />
       —Ah? J'ignorais !       <br />
       —Cela ne m'étonne pas : ce n'est pas le genre de choses que la mémoire des vaincus retient facilement. Mais puisque tu deviens conseiller privé de la Puissance, Handjo, tu ne peux plus demeurer un ignard. Je te donnerai un livre sur le sujet : cela t'éclairera utilement sur l'histoire de ton pays, et sur le rôle que les Noirs doivent jouer aujourd'hui pour empêcher des revers plus graves encore.       <br />
       —Je vous remercie de vous préoccuper de mon éducation.        <br />
       —Ne me remercie pas. Buvons ! Ensuite, nous irons nous revêtir de nos atours les plus impressionnants. Morty veut que nous en imposions le plus possible aux prêtres Omen qui viennent ce soir...       <br />
       —Je ne suis pas invité...       <br />
       —Fais comme si tu l'étais. La Maison Privée est une petite famille où il n'existe pas de censure.        <br />
              <br />
       Avant la fin du jour, une fort désagréable surprise me fut encore réservée. Elle me fit l'effet que peut ressentir quelqu'un qui voit des gravats tomber sur lui, quelques secondes  avant que le bâtiment entier ne s'écroule sur lui.       <br />
       J'étais descendu à l'atelier pour discuter avec Mirloc'h de la prochaine réunion de réorganisation et m’entretenir en privé avec la fichue tête de pioche de Braho Nohé, quand je croisai un groupe de dignitaires Noirs en grande discussion avec deux étrangers que je reconnus aussitôt : Kryalîche et Allastair Jovial-Bonheur ! Dans leurs pas, suivait un gros bonhomme  rougeaud qui ne m'était pas non plus inconnu : Beaufinet Pagrin, le forgeron Hordihou qui avait tenté de violer Athiello sur Lario !          <br />
       Je marchai le regard droit devant moi, espérant que mes cheveux plus courts et plus foncés, ainsi que ma barbe et ma moustache maintenant assez fournies me rendraient méconnaissable. Mon uniforme noir jouerait aussi son rôle, ainsi que la situation même : en quel endroit était-il plus improbable que leur jeune ennemi se rencontre, lui qui était sans doute perdu en mer ou se trouvait depuis longtemps aux mains des Omen ?       <br />
       Ma chance fut grande. Les Larionais ne me jetèrent pas un regard.  Fort excités, ils étaient occupés à un discours véhément visant à obtenir quelque chose d'excessivement important de la part de leurs hôtes, lesquels restaient muets, l’air maussade.        <br />
       Un coup d'oeil me suffit à voir que les trois compères venaient de traverser de rudes épreuves : hâves, mal rasés, les vêtements râpés et couverts de traces salines.        <br />
       Mon Dieu, pensai-je, rien ne m'aura été épargné !  S'ils rencontrent Anylanne, ce sera l'explosion en série garantie !  J'espère qu'ils ne parviendront pas jusqu'aux étages nobles.        <br />
        Les tripes nouées, je réglai quelques détails avec Mirloc'h, puis demandai à voir Braho Nohé.       <br />
       —Il sera difficile de l'arracher à sa discussion avec Hrulich. Cela fait deux heures qu'ils sont en train de se démontrer des axiomes au tableau noir. Ils sont couverts de craie des pieds à la tête !       <br />
       —Que Hurlich vienne aussi, alors, concédai-je, soudain très  las.       <br />
              <br />
       Le jeune ingénieur au visage lisse et le maigre moustachu, héros des mers formaient un couple assez drôle, et j'en aurai bien ri, si mon humeur avait été moins accablée par un surcroît d'épreuves.        <br />
       Je les fis asseoir autour de la table de la "démocratie", et leur offris une tasse de chiroine.        <br />
       —Alors, Signour Nohé, avez vous changé d'avis ?       <br />
       —Non, certes, en tout cas sur le point de savoir si je dois collaborer avec le pouvoir zwölle. La réponse est non et le sera toujours. Mais...       <br />
       —Mais ?       <br />
       —Eh bien, je dois avouer que certains projets sont tout à fait passionnants. Celui de vôtre coque rainurée et celui d'un balancier articulé, en particulier. Pour le reste, je crois qu'il faudrait que j'apprenne à vos ingénieurs quelques rudiments de l'art dragonesque.        <br />
       —Vous savez que nous disposons de votre propre bateau, le "Protopse", je crois.       <br />
       —Oui, hélas.        <br />
       —Pensez-vous que nous ne pouvons pas trouver dans nos rangs de personnes assez qualifiées pour le manoeuvrer, et ensuite pour en analyser les qualités ?       <br />
       —Hier, je me serais gaussé de votre question. Maintenant, je dirai que je n'en suis pas aussi sûr et (il secoua la tête) cela me désole.        <br />
       —De mon côté, j'aimerais être persuadé que vous êtes bien celui dont on annonce les prouesses.       <br />
       Braho, cette fois, fut franchement étonné.       <br />
       Il leva ses yeux ronds vers moi et sa pomme d'adam fit un aller-retour scandalisé.       <br />
       ¬—Comment ? Douteriez-vous que... que je sois moi-même ?       <br />
       —Oui, en quelque sorte. J'aimerais vérifier que je m'adresse bien à un pilote chevronné et à un as des courants, et non à un simple agent provocateur, au service de je ne sais quelle puissance...       <br />
       Braho Nohé s'étrangla. Il ne s'attendait pas à ce coup-là et ne savait comment le prendre.       <br />
       —En tout cas, dit Hrulich, je peux vous assurer, Handjo, que cet homme connaît les sciences de la mer sur le bout des doigts.  C'est aussi un assez bon mathématicien des forces en mouvement.        <br />
       —Vous en êtes un autre,  dit Nohé vexé. "Assez bon", c'est une appréciation gentille pour un "passable" spécialiste, au demeurant tout jeunet.       <br />
       —Trêve de dispute ! Je vais vous demander de rester à l'atelier encore quelques jours. Hrulich ira visiter votre bateau et, s'il s'en sent capable, il le manoeuvrera sur de petites distances. Je suppose que vous ne voudrez pas l'accompagner  ?       <br />
       —Oh... et bien..        <br />
       —Eh bien ?       <br />
       —Bon, d'accord.       <br />
       —Je dois vous dire que le bateau sera occupé par plusieurs gardes, et qu'à la moindre tentative suspecte de votre part, la voile sera abattue et les haubans tranchés.  Ces détails ne vous gênent pas dans votre décision ?       <br />
       —Euh non, je...  Je ne voudrais pas que Hrulich fasse des sottises. C'est un exemplaire unique et...       <br />
              <br />
       Braho parlait du coeur, et je commençai à me dire que je pourrais peut-être lui confier certains secrets. Nous verrions cela plus tard, après l'initiation de Hrulich.       <br />
              <br />
       Je dormis encore deux heures avant de m'habiller pour la soirée privée que donnait Mortone Trug.  Quand j'entendis la petite ruche princière commencer à bourdonner d'invités, l’angoisse me traversa : et si Jovial Bonheur et Kryalîche  allaient  faire leur apparition parmi les convives ?         <br />
              <br />
       Mon inquiétude se révéla heureusement vaine. Sapharx était seul, visible au milieu du cercle d'intimes qui faisaient assaut de flatteries, selon la tactique recommandée. C'était un grand homme à la mine agréable, aux lèvres charnues. Ses cheveux noirs plaqués et sa barbiche roulée et gominée, mais surtout le vernis noir de ses ongles taillés en pointe, accentuaient l'effet d'une complaisance affectée. Il était vêtu de l'ample chasuble des Omen, d'un Bordeaux sombre incrusté de motifs cabalistiques scintillants. Il écoutait en souriant les propos décousus des flatteurs, jouant de ses doigts étrangement allongés. Puis  il saisissait une fleur qu'il séparait de la tige d'une légère pression de l'ongle.       <br />
       Mortone était assis en face de lui, à quelque distance, attendant le moment propice pour une conversation sérieuse. Je remarquai alors Minouïr, grimpé sur une console baroque un peu en arrière de son frère : il semblait ainsi grimpé sur son épaule, tel un animal familier, fouillant le vide de ses petits yeux sans regard.        <br />
       Par un mouvement naturel, la foule des admirateurs de Sapharx se rapprocha du Prince, puis se creusa pour laisser les deux hommes en tête-à-tête.        <br />
              <br />
       Mortone s'engagea le premier.        <br />
       —Cher hôte, j'espère que vous avez été agréablement reçu ?       <br />
       —Trop ! trop, Cher Mortone. Nous apprécions les somptueuses largesses de votre Supériorité à notre égard. Nous espérons pouvoir être à la hauteur lors de votre prochaine visite à Périache.       <br />
       —Ah, Sapharx ! Vous ne vous offusquerez pas, car je vous sais patient, mais les devoirs de notre charge sont si durs en ce moment que je n'ai pas encore demandé que l'on fixe une période pour notre si nécessaire voyage dans cette île-soeur...       <br />
              <br />
       Les propos creux et sonores se prolongèrent quelque temps pour la galerie, puis Zambdez fit un signe à deux gardes en gants blancs qui commencèrent à chuchoter à l'adresse de certains groupes qu'il était temps de se retirer pour laisser leurs Excellences se reposer. Ne restèrent que les semi-mondaines les plus familières ou les compagnes des grands personnages, telle Anylanne.        <br />
       Je m'étais assis un peu en retrait, regardant un beau livre de gravures, quand Larr de Sioulque me convia à me joindre aux sommités.       <br />
       —Handjo Hnobich, vice-duc de Papiarnick et l'un de nos ingénieurs les plus astucieux,  dit Mortone.       <br />
       Je serrai la main —molle, froide et humide— de l'Omen-Médiat, la deuxième autorité de Périache après Ventopse, le mytérieux Grand Omen, enfermé dans son palais des hauteurs.        <br />
       —Alors, Sapharx, où en sont nos affaires, dit simplement Mortone, parle librement maintenant ! Nous sommes entre amis.       <br />
       —En deux mots, les choses vont assez mal.  Notre candidat principal Wiril Braighcht semble être en panne. Les Magdes ne lui semblent pas favorables, je ne sais pourquoi. D'après une informatrice membre de la Considia, il a peu de chances de l'emporter, à moins que ses rivaux ne se révèlent au dessous de tout. Une solution serait évidemment qu'aucun autre candidat ne se présente dans les vingt jours qui suivent car le temps serait alors écoulé.       <br />
       —Où est Wiril ?       <br />
       —Il est assigné à résidence à Hirpan, dans les pavillons réservés aux hôtes de marque. Il doit attendre là et se morfond.        <br />
       —Vous savez, cher Sapharx, que je ne désire pas contrecarrer systématiquement le jugement des Magdes. Je respecte trop Lucilia. C'est la raison pour laquelle je vous ai demandé de ne pas —disons— gêner la progression de ce Fulgurac'h au nom étrange...       <br />
       —Allastair Jovial-Bonheur. Oui, je sais Excellence, et je suis d'autant plus enclin à partager votre souci que nous avons modifié notre opinion envers Wiril Braigcht, depuis que nous le tenons en observation à Hirpan. Cet homme est instable, colérique, sans scrupule...       <br />
       —Ce n'est pas nécessairement un défaut, mon Ami, vous en conviendrez.       <br />
       —Bien-sûr. Mais cela l'est dans son cas, car il peut s'en prendre à des gens utiles, sur un simple coup de furie. Il semble qu'il nous ait tué ainsi l'un de nos agents les plus efficaces, pendant le voyage qui l'a conduit à Périache.  C'est, de plus, un homme assez veule, changeant, hésitant dans ses opinions et reculant facilement devant les perspectives d'affrontement collectif. Bref, je ne pense pas qu'il nous soit d'un grand secours en cas de conflit ouvert.       <br />
       —On m'a dit que cet homme était d'une remarquable intelligence...       <br />
       —C'est sans doute vrai, convint Sapharx. C'est un fin manoeuvrier et c'est pourquoi je continue à soutenir sa candidature.  Mais il nous faut une solution de repli. La candidature de Jovial-Bonheur semble  bonne. A ce propos, vous n'êtes pas sans savoir que ce dernier se trouve ici, dans le château, accompagné de son frère Kryalîche.       <br />
       —Je le sais, dit Mortone. Précisez-moi les circonstances de cette présence imprévue.       <br />
       —C'est simple. Les deux hommes naviguaient vers Périache sur une puissante simière larionaise. Malheureusement, une fissure mal calfatée a fait eau.  Notre frégate  passait à proximité et nous avons recueilli de justesse les malheureux avant un naufrage certain.        <br />
       —Vous savez que les Fulgurac'h ne doivent jamais   mettre le pied sur  Draco, n'est-ce pas ? dit Mortone d'une voix douce.       <br />
       —Je n'ignore pas cela, répondit Sapharx, arrondissant sa bouche gourmande autour d'une parpille proposée par Zambdez. Mais auriez-vous préféré le naufrage de nos candidats de secours ?       <br />
       —Certes non, mais je veux les savoir repartis pour leur destination originale, dès demain dit le Prince d'une voix de scalpel.       <br />
       —Il en sera selon votre désir, répondit l'Omen le plus placidement du monde.        <br />
       —Bien. Ceci réglé, il est clair que Jovial-Bonheur peut faire un Minus fort utile, de par sa fidélité à toute épreuve à la cause fulgurac'h.  Je dirai même que son utilité sera d'autant plus grande que notre influence sera plus forte sur l'archipel.       <br />
       ¬—Vous avez raison : plus évidente sera la présence zwölle, et plus facile à admettre sera la dictature d'un homme qui ne peut qu'être attaché à la cause zwölle.       <br />
              <br />
       Une étonnante audace me poussa à ce moment à intervenir .       <br />
       —Que vos Excellences  me pardonnent, mais je ne saisis pas vraiment pourquoi un Fulgurac'h serait obligatoirement attaché à la cause Zwölle.       <br />
       Larr de Sioulque éclata de son gros rire gras.       <br />
       —Ah, jeune homme ! On voit bien que vous n'avez jamais quitté votre petite champadoue innocente.  Les Gris sont d'ailleurs rarement aux faits de ces vieilles histoires de Noirs.        <br />
       —Oui, dit le Prince. Je vais t'expliquer, Handjo. Tu n'es pas sans ignorer tout de même qu'il y a vingt-cinq ans les Noirs connurent de graves défaites devant l'amiral Moudrelay, chef des flottes Clotonoises,  sous le minusat de Phingel Magdaz ?       <br />
       ¬—Oui, notre précepteur nous apprit la chose. Avec un certain plaisir, d'ailleurs, inventai-je.       <br />
       —Mais tu ne sais peut-être pas que  notre dynastie régnante à cette époque  était... la tribu des Fulgurac'h.       <br />
       —QUOI ? m'exclamai-je, abasourdi. Les Fulgurac'h sont des Zwölles ?       <br />
       —Et comment ! C'était la famille régnante depuis des siècles, au cours des vies antérieures vécues par notre peuple sur d'autres mers et d'autres continents.  Mais la défaite de 715 (1857) fut si humiliante que les Fulgurac'h auraient dû se suicider collectivement, selon nos traditions.  Une partie le fit d'ailleurs, dont notre Guide Suprême, Talouh Jovial et deux de ses fils. Mais un groupe important avait été fait prisonnier par Moudrelay qui leur accorda la vie sauve et la liberté, s'ils acceptaient d'en finir avec toute activité agressive. Epuisés et hagards, les Fulgurac'h s'inclinèrent, et l'ilôt Furieux, au nord de Lario, leur fût donné pour qu'ils le cultivent pacifiquement.        <br />
       Bien plus tard, les communautés zwölles Noires qui avaient réussi à débarquer sur Draco et à former des points de résistance à votre hégémonie Grise, souvent en s'appuyant sur des Dracois, eurent besoin de retrouver une organisation légitime commune, afin de coordonner leurs efforts, et de ne pas s'entretuer. En désespoir de cause, certains se souvinrent que des membres de la dynastie Fulgurac'h étaient encore vivants. Plusieurs  refusèrent d'en entendre parler à cause du double déshonneur de la défaite, et de la survie achetée aux ennemis.         <br />
       Cependant le besoin de légitimité s'avérait trop vital et la caste aristocratique était la seule à disposer des connaissances philosophiques, militaires, légales, pour vaincre les Gris sur leur propre terrain.  On demanda donc à des Fulgurac'h de venir sur Draco. Mon grand-père, premier Prince clandestin assit son pouvoir sur le Mont Atrosse grâce à ses habiles (et secrets) conseillers Fulgurac'h.  Mon père, Magido, dut nombre de ses progrès à de semblables appuis.  Nous ne pouvions pourtant reconnaître officiellement l'aide de ces réprouvés.  Nous avons donc conclu avec eux un pacte secret : ils continueraient d’appuyer notre avancée sur Draco, et nous les aiderions à exister matériellement, l'ilôt Furieux ne produisant que quelques herbes et poissons.       <br />
       Quand je montai sur le trône, la question Fulgurac'h changea de nature : nous étions maintenant majeurs et n'avions plus le moindre besoin d'entretenir cette aristocratie clandestine. Mais refuser leur service était les condamner à mort. Les liens de sang devaient l'emporter, d'autant que la honte qui pesait sur la communauté fulgurac'h s'estompait avec le temps.        <br />
       De leur côté, les autorités clotonoises avaient tenu leurs promesses et aucune publicité n'avait été donnée à ce passé. Nous contribuâmes efficacement à cet oubli, en achetant les archives de Moudrelay au Villacope actuel. Désormais, un candidat fulgurac'h peut se lancer dans la course minusale sans être invalidé d'office.       <br />
       Tu comprends donc qu'Allastair Jovial-Bonheur soit un peu "notre" candidat. Même s'il est vaincu, le prix de consolation attribué par le vainqueur sera une aide précieuse pour la communauté de l'ilôt furieux.        <br />
       —¬Je saisis,  dis-je modestement.       <br />
       Je comprenais aussi qu'avec l'influence acquise par le Fulgurac’h Kryalîche sur  Mina Termina, la ruloxanne de Lario, la force des Zwölles était bien plus considérable que ce qu'elle semblait être officiellement. Loin de se limiter à Draco, elle s'étendait, en fait, à l'ensemble des îles de l'Ouest. Il me restait à comprendre comment ils étaient parvenus à s'offrir l'appui de Sapharx, et donc de Périache.       <br />
       —Il y a eu une petite catastrophe à Lario, dit ce dernier d'une voix indifférente en caressant le bord d'un verre de cristal.       <br />
       —Et même une grande, surenchérit l'Amiral.       <br />
       —Tu veux parler de la colère de Mina Termina contre Kryalîche ? suggéra Mortone, provoquant l'étonnement du prêtre Omen.       <br />
       —Tu es incroyable Mortone, comment fais-tu pour être au courant de tout ?       <br />
       —C'est cela, le pouvoir ! rétorqua Mortone en clignant de l'oeil à l'adresse de Larr (qui avait évidemment transmis l'information fournie par Anylanne). Mais dis-nous plutôt ce que tes protégés t'ont dit de l'affaire. Car je suppose que c'est Kryalîche lui-même qui t'a expliqué la chose ?       <br />
       —Oui. Sachant qu'il ne pourrait pas te voir à cause du cordon symbolique  qui sépare toujours les Zwölles des Fulgurac'h,  il m'a rendu compte de son point de vue. En quelques mots, voici :  Il existe, sur la rive sud de Lario, des tribus larionaises  anciennes (probablement issues d'émigrants dracois fuyant les zwölles Gris).  Elles résistent à tout pouvoir central sur cette île. Ces tribus (les Hatrobates et les Penthérites) ont fait l'objet de toutes sortes d'approches de la part de Mina Termina, la "Ruloxane" de l'île, mais sans succès. En désespoir de cause , elle chargea Kryalîche, le Fulgurac'h devenu son conseiller intime, (et même très intime) d'en finir avec les réfractaires. Celui-ci recourut à une ruse pour tenter d'introduire un groupe de soldats par la voie maritime, normalement interdite par les gouffres du Grand Chenal. Ces soldats devaient ouvrir les portes du territoire rebelle à leurs amis, postés non loin de là.  Malheureusement, on ne sait trop par quel artifice, ce ne furent pas les tribus réfractaires qui furent les dupes de Kryalîche, mais le contraire.        <br />
       Tous ses soldats furent noyés, et notre homme s'en tira par miracle, jurant de se venger.        <br />
       Mina Termina, de son côté, s'était calmée et avait décidé de recourir à la méthode douce pour amener les résistants à composition. Mais Kryalîche ne l'entendait pas de cette oreille. Il ne pensait qu'à la vengeance. Il profita de la présence d'un étranger -un jeune Ultramondain de passage faisant du renseignement et de la diplomatie pour le compte du candidat de La Majeure, Phial d'Atoy- (je frémis à cette description de moi-même). Il profita, dis-je, de l'ambassade proposée par Mina à cet étranger, pour tenter d'assassiner les chefs de ces tribus.       <br />
       —Comment cela ? fis-je intéressé (je ne me sentais pas obligé d'avouer avoir été le témoin oculaire de la chose !).       <br />
       —Je crois que Kryalîche a utilisé certains de nos sorts d'invisibilité pour introduire deux spadassins sur le lieu de la rencontre. Mais notre ami Fugurac'h jouait de malchance. Le chef hatrobate tua raide l'un des hommes, en fait  une femme, une guerrière,  avec la pierre de Belturet qu'il avait au doigt.        <br />
       —Ce genre de chose n'arriverait pas, remarqua Mortone, si vous établissiez un contrôle assez strict des armes magiques autour de Périache !       <br />
       —Tu as encore raison, admit l'Omen humilié. J'ai proposé récemment des mesures sévères sur ce point... Bref, continua-t-il, l'autre homme fut désarmé et emprisonné assez vite. Kryalîche le fit libérer dès le lendemain, mais la rumeur de la tentative d'assassinat remonta rapidement aux oreilles de Mina Termina. Elle entra dans une fureur noire, dirigée contre son amant et conseiller, qu'elle chassa séance tenante.       <br />
       Mortone Trug éclata d’un rire grinçant.       <br />
       —Tu féliciteras Kryalîche de ma part ! Dix ans de patient travail détruit en quelques instants, pour une simple affaire personnelle ! Quel crétin !       <br />
       —Je ne dirais pas que Kryalîche soit un crétin, protesta Sapharx.  C'est un redoutable roublard. Mais il a été trahi  par l'ancestrale morgue Fulgurac'h.        <br />
       —Je sais, ragea Mortone, ces gens sont intenables dès qu'il s'agit d'honneur.        <br />
       —Bref, Kryalîche ne s'excuse  de rien et quitte la cour de Mina. Mais ce n’est pas si grave : l’influence des Fulgurac’h sur Mina reste déterminante. Si elle remue trop, nous pouvons la mettre hors circuit rapidement.         <br />
       —Mm, tu as raison, réfléchit Mortone. Le départ de Kryalîche peut même nous arranger. Ses qualités d'initiative violente pourraient nous servir sur Périache, ou plutôt sur Hirpan, au moment des échéances.       <br />
       ¬—C'est aussi mon avis.       <br />
              <br />
       —Maintenant, Sapharx, reprit le Prince si tu nous parlais de ce qui se passe chez toi ?       <br />
       L'homme soupira et haussa les épaules.       <br />
       —Ce n'est pas très intéressant. Notre Hyperpontifex est si vieux qu'il n'ose plus bouger. On dirait une statue. Il ne sort plus sans son masque de chevirelle sacrée. Ce n'est pas lui qui ira déranger mes plans.         <br />
       En revanche, nous avonsdeux problèmes ardus à résoudre. Le premier se présente sous la forme d'un hôte turbulent, que nous ne pourrons pas retenir très longtemps...       <br />
       —Tu veux parler de Phial d'Atoy ?       <br />
              <br />
       J’eus l’impression de pâlir.  Sacripoile ! Ces forbans en soutane détenaient-ils mon ami ?       <br />
       Sapharx eut  soudain l'air déprimé.       <br />
       —Ne pourrais-tu éviter de nous faire espionner, mon Cher Prince ? Cela ôte tout piment à la conversation.       <br />
       —Non, votre Grandeur ! Cette fois, ce n'est pas de l'espionnage, mais de la déduction, répliqua Mortone en riant. Je suppose que vous n'avez pas capturé le fameux candidat fantôme, Homer Benjou... Donc j'en déduis qu'un "hôte turbulent" "à problèmes, et "qu'il faudra libérer bientôt", ne peut être que le seul autre candidat  sérieux actuellement en course.       <br />
       —Et vous aurez raison, votre Excellence, comme d'habitude. Quoi que... à propos de la question d'Homer Benjou, nous avons vu passer récemment sa soeur...       <br />
              <br />
       Que d’émotions pour mon pauvre coeur, heureusement encore solide. Nadja ! Ils avaient "vu passer" Nadja. Cela signifiait-il qu'ils ne l'avaient pas appréhendée, sachant qui elle était ?       <br />
       ¬—Est-elle toujours aussi charmante ? demanda aimablement Mortone se curant les dents avec distinction.       <br />
       —Oui, mais je me suis senti obligé de la retenir quelque temps au palais, dit Sapharx.  Elle peut me servir de monnaie d'échange lorsque son frère aura rejoin Hirpan.        <br />
       —Très astucieux, cher ami ! approuva le Prince.  Mais revenons à votre hôte bien plus encombrant : ce Phial. Savez-vous que j'en ignore presque tout ? Cet illustre inconnu a surgi, il y a quelques mois, à Clotone, flanqué d’un jeune Ultramondain, et n'a cessé, depuis,  de  défrayer la chronique. Je le tiens pour un candidat dangereux bien que Longuarde soit en désaccord avec moi sur ce point.        <br />
       —Oh, susurra Longuarde qui s'était tenu si effacé jusque là qu'on l'avait complètement oublié, c'est un homme courageux, d'après mes renseignements. Mais ce n'est rien qu'un petit hobereau. Un chasseur d’immogre, un rude combattant, mais certainement pas un homme politique. Il serait incapable de tenir les rênes du pouvoir plus de quelques semaines. »       <br />
              <br />
       Je fus, en un sens, heureux de constater à quel point  des gens intelligents comme le Ministre pouvaient se tromper dans leurs jugements. Moi qui me préparais à faire mes dupes des représentants de cette orgueilleuse engeance, je me réjouissais d'une manifestation de leurs limites. L'arrogance, songeai-je, est décidément toujours mauvaise conseillère.  Savaient-ils à quel point Phial était  habile à la négociation, dur en affaires, clair dans la stratégie, rusé dans la tactique, doué pour la paix, et surtout incroyablement obstiné dans ses projets ? Tant mieux s'ils l'ignoraient !       <br />
       —Malgré tout, il peut avoir le soutien de forces très actives sur plusieurs îles. Je persiste à croire qu'il est dangereux, dit Mortone, soucieux, et je crois que Sapharx a raison de le retenir le plus possible. Combien de temps pense-tu que tu pourras encore le faire ?       <br />
       —Pas plus de quinze jours, car les épreuves officielles sont terminées pour lui, et il les a remportées très facilement. A moins...       <br />
       —A moins ? répéta Mortone, les yeux réduits à des fentes.       <br />
       —A moins que ne s'impose la solution de la disparition accidentelle, termina Sapharx avec un parfait cynisme.       <br />
       Mon sang se glaça dans les veines. Ces bandits, qui séquestraient Nadja, n'hésiteraient pas à éliminer Phial ! Cette perspective bouleversait mes plans. Il faudrait que j'abrège mon séjour sur Draco et que je me porte à son secours, que je l'avertisse à tout le moins des dangers qui pesaient sur sa vie.  Il le faudrait, sans pour autant mettre en péril tout le travail que j'avais entrepris ici, et qui était encore fragile. Je devrais partir sans être suspecté, afin de ne pas attirer l'attention sur le vaste plan dont j'avais inoculé le venin à Mortone. Sacremiole, quel casse-tête !       <br />
       —Tu veux l'éliminer ? fit le Prince. Mais les soupçons ?  Tu risques de fragiliser l'influence Omen pour longtemps...       <br />
       —C'est pourquoi la chose est très délicate. Nous ne parlons pas d'élimination pour le moment. Nous cherchons d'autres moyens d'empêcher son départ pour Hirpan.       <br />
       —Je préfère cela, Sapharx, insista Mortone. Je crois que ce serait une grossière erreur.       <br />
       J'aurais embrassé le Prince  pour ce point de vue salvateur, et je bénis l'autorité qu’il avait sur le prêtre Omen.       <br />
       —Je m'en doutais bien, admit Sapharx préoccupé, et c'est pourquoi nous pensons aussi organiser une solution... sur Hirpan.       <br />
       —C'est déjà bien plus intelligent, dit Mortone, il y a tellement de gouffres insondables par là-bas...       <br />
              <br />
       La conversation prit un tour moins technique. Le Prince fit part à Sapharx de la tonalité nouvelle de sa politique, sans préciser pour autant les éléments qui justifiaient un soudain accès d'optimisme. Il mentionna néanmoins la possibilité "nettement accrue d'un contrôle maritime réel sur les îles de l'est". Impressionné, Sapharx n'osa pas demander de précisions.        <br />
       On bâilla. Les femmes s'alanguirent. Il était temps de cèder à Morphée, dieu des puissants comme des faibles. Je n'avais plus la force d'agencer deux idées de suite. La nuit porterait conseil, comme elle le fait toujours  devant la surabondance de données à traiter.       <br />
       Je m'écroulai bientôt sur mon immense lit soyeux, et ma dernière pensée s’envola vers Nadja dont le doux visage souriant m'apparut soudain, tout attristé.       <br />
              <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       En sortir.       <br />
              <br />
       Emergeant à la fenêtre de ma roulotte, le soleil  avait pris l'habitude de m'éveiller dès sa sortie de l'onde, de l'autre côté de l'univers.        <br />
       Je ne perdis pas un instant et, sitôt debout, je rédigeai un message à l'attention de Chamilah. Je l'enroulai autour de la patte de la sarmoiselle, docile mais étonnée. Elle fit quelques pas sur la table, me regardant encore et encore, pour s'assurer de mon intention. Elle secoua la patte, pour tester le poids de la missive, puis elle essaya ses ailes, sans doute  engourdies par une longue inaction. Avant de partir, elle dévora une douzaine de graines, et sans prévenir, elle se mit à vrombir comme l'arlequin de Cayenne, ce gros coléoptère coloré. Un instant immobile à hauteur de mes yeux, elle m’adressa un adieu joyeux et se propulsa par l'oeil de boeuf surmontant la porte. Je crus distinguer un instant ses boucles et ses zigzags au dessus du soleil, puis elle disparut vers le nord-ouest.       <br />
       Je me dirigeai vers l'espace des repas où Zambdez laissait parfois du jus de chiroine chaud et du pain pour les tôt-levés. J’y étais à peine parvenu qu'un bruit de taillis me fit sursauter. Zambdez en personne  se dressait devant moi, de la terre jusque dans les cheveux, les yeux bouffis, le cigare déjà planté fumassant comme une torchère.       <br />
       —Tu... tu as dormi sur le sol ?       <br />
       —Oh non ! dit le gros homme en riant, j'ai changé des pots de fleurs de place... Ton déjeûner est prêt sur la table du salon.       <br />
       —Merci.       <br />
       —Il n'y a pas de quoi... Augustin !       <br />
       Je ne réagis pas tout de suite, puis je me retournai vers lui d'une pièce, prêt à tout.       <br />
       —Du calme, jeune homme ! Ne te mets pas dans tous tes états ! Viens m'aider à transporter le jardin miniature vers les cascades. Cela plaît au Prince, il y en a pour une seconde...       <br />
       L'angoisse au ventre, je suivis Zambdez et l'aidais à porter un large cratère de bois empli de sol noir, à la surface duquel avait été planté un jardin d'arbres nains.        <br />
       Nous fîmes halte à côté des vasques.       <br />
       —C'est le seul endroit où les mouchards du Ministre n'entendent rien, dit le vieux valet d'armes en se frottant le ventre. Je suis l'émissaire de Lutel Mirgône. Tu n'as rien à craindre de moi. Dis-moi simplement quand tu voudras prendre la poudre d'escampette. Il y a une issue non loin d'ici. Elle te mènera droit chez le Maître.       <br />
       —Crédibiche ! Si je m'attendais à cela ! Tu as été prévenu par...       <br />
       —Je ne veux rien savoir de cela. Lutel m'a seulement fait transmettre ton nom et ta description physique... sans la barbe ni les moustaches. Mais je ne suis pas aussi stupide que j'en ai l'air.  Et puis, je te l'ai dit :  en dehors de ce lieu précis, les vents portent les paroles. J'ai  entendu la jeune fille t'appeler Augustin... Alors, mes derniers doutes  se sont dissipés. Mais ne refais jamais cela !       <br />
       —Quoi ?       <br />
       —Mais, sapituile, parler de choses secrètes sur la terrasse ! Tu as une chance folle que le Ministre se fût absenté avec le Prince, et que Minouïr dormît comme une souche...       <br />
       —Minouïr ? Il n'est pas idiot ?       <br />
       —Parfaitement crétin! Mais pourquoi crois-tu que le Prince l'entretient à ses frais, comme cela ?       <br />
       —Je l'ignore.  L'amour fraternel  ?       <br />
       — Tu veux rire ! Le Prince se couperait une main si cela devait augmenter son pouvoir, et de surcroît, il haît son frère. Mais Minouïr est une machine à entendre et à répéter. Il suffit de le caresser sur le crâne, de le gratter comme un chat sous le menton, et il se met à dévider tout ce qu'il a entendu depuis trois ou quatre heures, sans omettre une syllabe.       <br />
       ¬—C'est vrai ? fis-je incrédule ...       <br />
       —Et je te prie de croire qu'il possède une ouïe excessivement fine. Il a ainsi fait tuer une bonne douzaine de personnes depuis trois ans, dont le meilleur maître d'armes de Morty, qui avait osé dire —en se parlant à lui-même— qu'il n'existait pas de plus mauvais bretteur au monde que ce pauvre Prince du Noir !        <br />
       Je me demande parfois s'il n'est pas capable de se taire avec les gens qu'il aime bien, ce qui laisserait supposer qu'il sait ce qu'il advient à ceux qu'il dénonce en les imitant.        <br />
       —Fantastique ! dis-je. Et peut-être utile ...       <br />
       ¬—Comment cela ?        <br />
       —Je dois d'abord en travailler l'idée... Mais je te remercie, mon ami. Tu ne sais pas combien tu me soulages.        <br />
       —Je m'en doute un peu. Si tu as le moindre problème ajouta-t-il en me tendant un petit objet métallique. Utilise ce sifflet à ultrasons. En bon chien de garde, je viendrai immédiatement.       <br />
       —Tu entends les ultrasons ?       <br />
       —Depuis qu'on m'a remplacé le tympan droit par une fine lame de cuivre, oui. Hélas, je les entends même  mieux que les fréquences habituelles.  Va, maintenant ! Et raconte quelque chose à mi-voix sur la beauté des jardins miniature : cela fera du grain à moudre pour la machine Minouïr.        <br />
              <br />
       Je consacrai les trois jours suivants à créer l'atelier de simulation du grand Dragon, au pied du château. Enthousiasme, le Prince ne fit aucune objection à ce que j'entreprisse de percer la muraille à l'aplomb de la chute de Solchienne. Il s'enquit de tous les détails avec la ferveur d'un enfant et m'approuva sur tous les points, me donnant même des conseils pour la construction d'un échaffaudage. Après tout, sa science de la sape et des  bâtiments de siège de guerre était très honorable.        <br />
       Il se méprenait sur les raisons de mon empressement extrême : si je voulais que tout soit sur pied dans les dix jours, ce n'était pas exactement par curiosité scientifique exacerbée, mais parce que je devrais avoir disparu dans les trois ou quatre jours qui suivraient.        <br />
       J'avais en effet arrêté ma ligne de conduite, à partir de ce que m'avaient révélé Sapharx et Zambdez. Ma présence sur Périache était plus que nécessaire pour tenter de libérer Phial avant l'expiration des délais de la course minusale, c'est-à-dire- sous une trentaine de jours. Je calculai, qu'avec une chance extrême, il me faudrait au moins quatre ou cinq jours pour réussir une évasion et nous transporter sur l'ilôt Hirpan, contigu à Périache.        <br />
       Peut-être m'en faudrait-il davantage pour faire fuir Nadja, et dans ce cas Phial irait seul chez les Magdes.        <br />
              <br />
       Il me restait donc deux semaines pour réaliser deux choses :  d'une part, je devrais parvenir à mettre en train le programme de construction des bateaux transdragon, et convaincre le Prince d'une stratégie d'ensemble d'attaque de Dysme. Il serait bien temps, si Phial était élu, de négocier avec Mortone l'arrêt de toute cette folie, me disai-je, en ayant conscience de la machine infernale que je contribuais à armer, mettant en danger toutes les populations de l'archipel.       <br />
       D'autre part, je devrais préparer ma "disparition". Menacé ouvertement de trahison par Anylanne, je n'y échapperai qu'en m'enfuyant chez Lutel Mirgône, qui m’aiderait sans doute à me rendre en secret à Périache. Mais je ne devrais pas seulement m'évanouir dans la nature, ce qui susciterait toutes sortes de questions de la part de Mortone Trug, ou de son Ministre. Ma "mort" devrait être suffisamment crédible pour ne pas alerter la méfiance de deux hommes suprêmement subtils, qui feraient alors arrêter toute activité qui m'aurait été liée, de près ou de loin. Il serait aussi essentiel de convaincre Anylanne que tout danger avait disparu de mon côté, et qu'elle n'aurait pas à parler de moi et de notre passé commun.        <br />
       L'idéal serait que je puisse ménager un retour possible, une possibilité convaincante de "ressusciter", afin de mener mes tâches jusqu'au bout.       <br />
       Mais comment articuler tous ces objectifs disparates et contradictoires ?   Allais-je me sortir de cet écheveau de difficultés ?       <br />
               <br />
       Pour parvenir à mes fins, trois priorités s'imposaient  : je devais obtenir le concours de Braho Nohé, d'Anylanne et de... Minouïr. Je décidai de commencer par ce dernier, obstacle certainement le plus difficile à surmonter. Pourquoi m'intéresser à cet être, se demandera-t-on ? On le comprendra bientôt.       <br />
              <br />
       Je n'y consacrai pas moins de trois heures par jour,  le matin, aux moments où la Maison Privée était vide de ses occupants.        <br />
       Je m'installais sur le grand divan noir du salon, prétextant d'y travailler plus à l'aise sur les documents théoriques et sur les plans. Minouïr était éveillé, dans sa tente, et ne bronchait pas. Je distinguai seulement son silhouette de tortue, en ombre chinoise, balançant interminablement sa petite tête au bout d’un cou horizontal.        <br />
       Je commençai par chantonner à mi-voix de petites phrases :        <br />
        —Minouïr est un prince gentil... Minouïr a besoin d'amis. Handjo est un ami de Minouïr... etc.       <br />
       Au bout du troisième jour, quelque chose se déclencha. Minouïr sortit de sa tente et vint se poster derrière moi, comme il le faisait habituellement avec son frère. Il ne me regardait pas, mais se tenait là, son balancement légèrement retenu, comme attentif à quelque chose.        <br />
       Je plaçai à côté de lui le bol de plachises dont il raffolait, et je répétai les phrases affectueuses, toujours sans les adresser à lui en personne.       <br />
       Le jour suivant, il vint contre moi, et s'assit au milieu de mes livres et de mes papiers, bavant partout de la plus jolie manière de longs filets mauves à la plachise. Ses pieds préhensiles froissaient et déchiraient à loisir les pages des beaux livres d'histoire du Duc de Sioulque.        <br />
       Je me risquai alors à lui caresser la tête, ce qui provoquait ordinairement un rugissement suivi d'un claquement de mâchoires agressif. Au contraire, un sourire béat s'ouvrit sur son visage confit. Et il émit un ronronnement, interrompu parfois par des borborygmes assourdis.       <br />
       Je prétais l'oreille à ces sons et je commençai à repérer, nageant dans le non-sens, quelques apparences de phrases répétées en boucles.       <br />
       Puis Minouïr s'endormit sur mes papiers, la touffe rousseâtre de ses cheveux émergeant seule de ses épaules, plus tortufié que jamais.       <br />
       Le lendemain, je recommençai la même opération et je compris cette fois, assez distinctement, que l'idiot répétait certaines phrases prononcées par Mortone, Larr, ou d'autres personnes présentes aux soirées tardives.  Il pouvait même parfois faire écho à d'assez longs monologues.        <br />
       Tout en le nourrissant de plachises (qu'il suçait jusqu'à ce qu'elles fondent dans sa large bouche), je commençai à tenir à voix haute et distincte des propos dont j'espérais qu'il saurait les retenir à plusieurs jours de distance, en misant sur l'impression forte de nos rapports affectueux.       <br />
              <br />
       —Je vais aller faire un peu d'exercice sur la paroi, disais-je d'un ton détaché. Cela fait longtemps que je n'ai pas pratiqué mon alpinisme... Je vais descendre sur le mur du château... Il me faut une corde solide.  Je vais descendre en rappel contre le mur, l'exercice me sera utile pour bien contrôler les travaux de l'atelier d'expérience à Solchienne, etc.       <br />
              <br />
       Bref, je déclinai sur tous les tons, mon intention affichée de pratiquer sur le château le sport de montagne.          <br />
       Si tout se passait bien, Minouïr, qui semblait m'avoir pris en amour, ne répéterait pas tout de suite ce que je lui avais inculqué, car il avait vaguement conscience qu'il arrivait malheur à ceux dont il divulguait les propos.  En revanche, je misais sur la forte probabilité qu'il déverse d'un coup toute sa "mémoire" en cas d'émotion forte.  Et c'était bien une émotion forte que je préparais à Minouïr.       <br />
              <br />
       J'avais, certes, conscience, de profiter de l'infériorité de ce pauvre bonhomme, mais je me dis que, pour une fois, son psittacisme ne serait pas prétexte à tuer des gens, mais à sauver au moins une personne, en l'occurrence, moi-même. De plus, aucun mal ne lui serait fait, en tout état de cause, si l'on découvrait la supercherie. Mes scrupules endormis, je mis un soin extrême à mettre l'Idiot en condition, en faisant un élément crucial de mon dispositif.       <br />
              <br />
       Pendant la même quinzaine, les autres heures de la journée furent consacrées à la double tâche de circonvenir Anylanne, et de convaincre Braho Nohé.       <br />
       Je ne voyais Anylanne que fugacement, et presque furtivement. Les préparatifs de ses noces avec l’Amiral de Sioulque  avaient commencé, et la jeune fille était fort occupée. Elle me regardait de plus en plus comme un défaut dans le paysage, mais je parvins à lui inspirer assez d'amitié ou de pitié pour empêcher la catastrophe d'une dénonciation.        <br />
       —Je vais partir, Anylanne, ne t'inquiète pas. Mais je voudrais au moins te persuader que je ne suis pas un ennemi radical des Noirs. Je sais qu'il faut un pouvoir sur ces îles anarchiques, et, contrairement à ce que je pensais tout d'abord, l'Etat Zwölle n'est pas une folie avide de sang, mais un monde ordonné, bien agencé. Tout ce qui manque aux autres mondes de l'archipel.       <br />
       —Tu ne me feras pas croire, Augustin, que tu es devenu un farouche partisan du Noir ! me répliquait-elle en souriant.        <br />
       —Certainement pas. Je reste fidèle à mon ami Phial. Mais  je ne suis plus convaincu du tout qu'il faille en finir avec les prétentions zwölles au gouvernement des îles. Qui donc, ailleurs, m'aurait fourni autant de facilités pour la science maritime ? Qui, sur ma seule bonne foi, m'aurait ouvert  autant de crédits, et avec autant de libertés ? Qui aurait reconu ainsi les qualités d'un individu ? Certainement pas le Villacope ou les juges de la Conque ! Sans parler de Mungabor, qui m'aurait fait exterminer d'emblée.  Non, crois-moi, les vertus d'une bureaucratie intelligente, ouverte, bien organisée, sont trop rares pour qu'on les néglige.  Et les Zwôlles savent gouverner : ce n'est pas du tout la bande d'assassins primaires dont on dresse la caricature dans les îles de l'Est... Je pense que je pourrais convaincre Phial d'établir un compromis avec les Zwölles, pour une sorte de partages des rôles...       <br />
       Mon discours, nourri et cohérent, parvint peu à peu à ébranler la perplexité d'Anylanne.       <br />
       —Au fond, tu me demandes d'accepter que tu demeures à Draco, pour continuer à diriger tes programmes... me dit-elle un jour.       <br />
       —Ce serait l'idéal, répondis-je sur un ton léger. Les travaux avancent, le prototype est presque sorti des limbes. C'est un engin extraordinaire qui va révolutionner tous les échanges dans l'archipel et nous faire sortir du moyen-âge. J'aimerais effectivement mener ce projet à bien, avec mon ami Braho Nohé et le jeune Hrulich, qui sont les seuls ingénieurs vraiment compétents...       <br />
       —Je vais y réfléchir. Mais je te demande en revanche de réviser ta position vis-à-vis de Chamilah. Je ne pourrai plus garder le secret très longtemps, parce que, dès que les cales sèches que fait construire Larr seront prêtes, il sera difficile de tenir secrète notre intention de construire une flotte de guerre massive.       <br />
       -—Tu dis "Notre", Anylanne, comme si tu avais adopté l'identité zwölle.       <br />
       —C'est bien le cas, Augustin. Comme le dit un vieux proverbe : "la femme suit son mari et adopte sa famille."       <br />
       —Tu vas ta destinée, jeune fille, et je ne saurais te le reprocher.       <br />
       Je lui embrassai la main doucement, et elle la retira comme à regret.       <br />
       —Il est vrai que l'idée que tu demeures à nos côtés ne m'est pas désagréable, dit-elle songeuse. Mais pour Chamilah, que décide-tu ?       <br />
       — Au fond, fais ce que tu veux. Je comprends que l'Etat Dracois ne puisse admettre qu'une grande oreille soit ainsi plaquée sur son flanc...       <br />
       — Je suis heureuse de te voir venir à la raison...        <br />
       dit Anylanne rassérénée.       <br />
       Ma "trahison" de Chamilah était calculée : j'espérais bien que l'avertissement que je lui avait fait parvenir par la sarmoiselle en même temps que des renseignements sur Sapharx, lui permettrait de préparer une tactique efficace pour échapper une fois encore aux incursions Zwölles. Peut-être, cette fois,  serait-elle obligée de "déménager", mais l'échéance en était plus ou moins inéluctable, comme elle me l'avait fait comprendre pendant mon séjour à la grotte, après qu'Anylanne fût repartie (Chamilah n'accordait qu'une confiance limitée à la "fille de ce gredin de Nysan Gron").        <br />
       —En revanche, Anylanne, puis-je te demander une faveur ?       <br />
       —Dis, mon ami...       <br />
       —Eh bien, si je dois partir, bientôt ou plus tard, ou si j'ai un accident —sait-on jamais ?— je souhaiterais que tu ne fasse jamais mention de notre passé, ni de ma véritable identité.       <br />
       Anylanne réfléchit.       <br />
       —Si tu pars, ou... s'il t'arrive quelque chose, je n'aurai plus aucun intérêt à dire ce que je sais de toi, car on me demanderait d'où je tiens tout cela, et je serais obligée d'exposer des éléments de ma vie que je ne tiens pas à mettre sur la place publique, ni à livrer aux enquêtes du Ministre.       <br />
       —Ah! Tu as donc peur de Longarde !       <br />
       —Peur est un grand mot, mais cet homme me fait froid dans le dos.  Personne n'échappe à son travail en sourdine.  C'est assez terrifiant.       <br />
       —Tu as raison. Au moins, essaie de ne rien dire avant qu'il ne soit mis lui-même au courant par d'autres voies. Tu seras alors assez installée au pouvoir pour être intouchable. Il ne pourra plus rien contre toi.       <br />
       —D'accord, Augustin.       <br />
       —Tu me le jure ?       <br />
       —Si tu veux... sur la tête de Violongre,  mon Crocosophe.       <br />
       —Ah oui ! Qu'est-elle devenue, cette bête vorace ?       <br />
       —Je l'ai ramenée à Mortague, et Larr l'a fait conduire aux passes qui protègent nos chantiers navals. Nous le dressons à s'en prendre aux pirogues indiscrètes. Il les prend par le mitan et les broie, avant de pourchasser les marins et de les gober, comme des nichées d'oiseaux Kriards.       <br />
       —Charmant !       <br />
       —Cruel, mais nécessaire et très efficace, je te prie de le croire.       <br />
              <br />
              <br />
       A trois jours de l'échéance que je m'étais fixé pour disparaître, il me semblait que j'avais remporté mon pari avec Minouïr et Anylanne. Mes arrières semblaient parés des deux côtés. Il n'en était pas de même avec Braho Nohé, buté comme une souche. J'avais rarement vu un être aussi obstiné. Sa passion pour le projet avait beau augmenter de jour en jour, il opposait un non catégorique à mes propositions réitérées d'en prendre la direction officielle.        <br />
       J'en vins alors à une solution radicale , et fort risquée : je lui dirais la vérité.       <br />
              <br />
       L'occasion se présenta lors d'un périple entrepris pour tester certaines performances du Protopse, dont nous voulions reprendre des éléments pour le nouveau TransDragon à coque rainurée.  Ce jour-là, Hrulich fut retardé par un mauvais réveil, et je décidai de sortir seul en mer, avec le vieux capitaine. Deux soldats Noirs directement sous les ordres du Ministre nous surveillaient, un peu en arrière du poste de pilotage.        <br />
       Je tenais la barre depuis une heure lorsque je feignis de sentir une faiblesse dans la câblerie.        <br />
       —Ah, dit Braho, c'est étonnant !       <br />
       —Elle tire à babord, c'est incontestable...       <br />
       —Bon, il faut aller voir dans la cale de gouverne.       <br />
       —Allons-y ensemble, c'est mieux.       <br />
       —D'accord.       <br />
       —Bubert, Frago ! On va sortir une minute sur le pont. Venez prendre les leviers.       <br />
       —Mais... mais on y connaît rien, protesta Bubert, le rond sergent au nez pointu.       <br />
       —Cela n'a aucune importance, je vous demande seulement de tenir la barre bien droite, au point zéro, tu vois ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Et Frago va se tenir derrière la porte du rouffle, bien fermée. Je ne veux pas qu'on embarque des paquets de mer pendant la réparation. Tu nous ouvriras quand on frappera. D'accord ?       <br />
       L'homme, une brute proche de l'état de thrombe, grogna en signe d'acquiescement.       <br />
       Nous enfilâmes des bottes en peau de phomard, bien adhérentes, et nous nous glissâmes hors du poste, au coeur de la tourmente permanente des eaux remontant le Dragon.       <br />
        Bientôt  Braho et moi,  étions serrés dans le minuscule logement des pièces de gouverne.       <br />
       —Mais il n'y a absolument rien, dit Braho d'un seul coup d'oeil.       <br />
       —Je le sais bien,répliquai-je tranquillement.       <br />
       Le vieil homme me regarda, dans l'incompréhension la plus totale.       <br />
       —Ecoute, Braho, je t'ai fait venir pour une seule raison : je veux te dire des choses qui n'ont pas à être entendues par les autres. Tu comprends ?       <br />
       L'homme acquiesca, méfiant.       <br />
       —Nous n'avons pas beaucoup de temps. Alors tu ne m'interromps pas, et tu réponds à ma question finale par oui ou par non. Est-ce clair ?       <br />
       Il approuva encore de la tête, mais sa pomme d'adam fit son aller-retour des grands jours, se préparant à une résistance farouche.       <br />
              <br />
       J'expliquai l'essentiel : ma véritable identité, mon association avec le candidat Phial d'Atoy, la raison de mon immixion dans les affaires de Draco, mon intention de partir de l'île... en me faisant passer pour mort.        <br />
       Je lui fis aussi part de mes véritables conclusions sur le fonctionnement des "vannes", et sur le but réel de l'opération "tassement du sable"  du banc de Dysme (aboutir à une défaite définitive des Zwölles). Je m'attardai enfin sur l'objectif véritable de la fabrication d'un vaisseau transdragon, qui servirait finalement l'ensemble des Guamaais une fois assurée la destruction des ambitions zwölles.  Une fois parti, il fallait donc que l'ensemble du projet fût mené à bien.        <br />
       Braho m'écoutait, bouche bée. D'abord interdit, il devint plus attentif, ouvert.  Plus je parlais, plus je le sentais frémir d'intérêt, puis bouillir d'impatience.        <br />
       Quand je lui posai enfin la question fatale :       <br />
       —Es-tu avec moi ? Acceptes-tu de prendre la direction du projet ?        <br />
       Il ne me répondit pas, mais me serra dans ses bras comme un père son fils de retour d'une guerre lointaine.        <br />
       —Alors, Braho, je suppose que c'est "oui" ?       <br />
       —Bien sûr, mon garçon. Enfin la vraie vie !       <br />
       —Bon, n'épiloguons pas . Les deux imbéciles sont vicieux, ils pourraient suspecter quelque chose. On trouvera encore d'autres occasions de se parler tranquillement.       <br />
       —D'accord, Fiston !        <br />
       Braho était si content qu'il poussa la chansonnette à gorge déployée :       <br />
       —Et vogue la simière, ohé !        <br />
       Le grand Dragon        <br />
       Le gros bébé, Ohé !       <br />
       Et vogue la simière, Ohé !       <br />
       Fait un suçon       <br />
       Engloutit les navires, Ohé!       <br />
       Il se retourne       <br />
       et rien ne passe, Ohé !       <br />
       Tout le monde à la baille,       <br />
       Et dans le fond de l'eau,       <br />
       Et vogue la simière, Ohé !       <br />
              <br />
       Nous répétâmes ensemble le refrain :       <br />
       —Tout le monde à la baille,       <br />
       Et dans le fond de l'eau, Ohé !       <br />
              <br />
       —On faisait chanter ainsi l'homme du pont quand j'étais subrécargue, dans ma tendre jeunesse, m'expliqua-t-il la larme à l'oeil.       <br />
              <br />
              <br />
       Le compte à rebours était maintenant H moins 48 heures. Plus que deux jours ! La course contre la montre  était presque gagnée,  la machination se mettait en place.  Il restait à monter une petite  mise en scène pour que Hrulich et les autres membres de l'équipe soient convaincus de la vraisemblance du volte-face du vieux marin.  Il fallait aussi prévenir Zambdez de mon intention d'utiliser sa filière d'évasion. Enfin, la mise en scène de ma" mort" en présence de Minouïr devait être réglée dans les plus petits détails, et il me manquait plusieurs ingrédients importants.        <br />
              <br />
       Je passai maintenant l'essentiel de mon temps sur le chantier des "expériences". En dix jours, une grande dalle de pierres plates avait été assemblée et scellée au dessous de la chute de Solchienne. Une tour de bois couverte de peaux avait été édifiée auprès d'elle. Elle abritait un jeu de monte-charges en incessant va-et-vient entre la nouvelle porte creusée dans les bases du château, et la dalle, apportant matériaux, ustensiles, engins. Elle assurait aussi la circulation des ingénieurs entre l'ancien atelier et les nouveaux locaux, de grossières mais solides cabanes de rondins construites au flanc de la combe.        <br />
       La dalle avait été divisée en deux secteurs, qui recevaient chacun un flot abondant, recueilli à la base des chutes et canalisé dans de grosses tuyères en grès. A gauche, face à la paroi, elle était creusée d'un large canal où des rochers mobiles, de formes soigneusement étudiées, pouvaient être déplacés à l'aide de palans.        <br />
        En dix jours de travail acharné sous la conduite de Bratoc'h, et grâce à  des meules hydrauliques de plusieurs moulins de la région nous avions pu reproduire dans la pierre noble quelques sites caractéristiques de l'archipel, dans leur rencontre avec le Grand Dragon. En modifiant la configuration, on pouvait enfler le courant, le diminuer, le diviser, et même imiter l'Emphale, en produisant un tourbillon qui émettait un bruit de succion du plus bel effet.  Au dessus de l'ensemble coulissait un pont aérien auquel seraient suspendues les diverses variantes de coques à rainures. Nous pourrions ainsi étudier les réactions dynamiques des coques plongées dans des courants de force et de turbulence variée.       <br />
              <br />
       A droite de la dalle, j'avais fait creuser dans le marbre les reliefs sous-marins  imaginaires  qui entouraient le pas de Dysme, et qui se creusaient au passage du Rieufret, le grand courant froid issu d'une branche du Dragon. Le banc de Dysme était lui-même matérialisé par une miniature exacte, emplie d'un sable fin, coloré en rouge, pour mieux en suivre les évolutions en plongée.        <br />
              <br />
       J'avais consacré ce qui restait de mon temps personnel (hors intrigues) à la finition de la maquette de ces  fameuses "vannes", dont j'étais seul, au moins au yeux des puissances de l'archipel, à avoir redécouvert le mécanisme décrit par Karool Jion de May. J'avais utilisé bien des atlas, des cartes ou des informations dispensées par des navigateurs, pour rendre vraisemblable la légère distorsion que j'infligeais à la probable réalité. La plupart des ingénieurs et des terrassiers, les tailleurs de pierre m'avaient soutenu, sans jamais mettre en question une "erreur" de ma part.        <br />
       La configuration de base était simple : l'eau du "Rieufret" (symbolisée par l'eau d'une surgescence fraîche de la Solchienne) était propulsée dans un canal représentant son lit sous-marin, passant légèrement au nord du "pas de Dysme" (l'entonnoir à sable rouge). De là, il pouvait "choisir" entre deux cours : soit continuer sur sa lancée, et se perdre dans des rigoles extérieures, sans jamais rencontrer le Dragon  (matérialisé par un écoulement plus chaud passant  au sud-ouest du précédent) qui, du coup, pouvait gonfler sans retenue. Soit il pouvait être dévié vers la gauche, et, mèlant ses eaux froides à celles du Dragon, ralentir ce dernier, en épuiser la force.        <br />
       Jusque ici, la fiction de la maquette et la réalité devaient être identiques.  Mais le "choix" du cours du Rieufret pouvait être forcé par le sable qui venait faire bouchon dans une sorte de siphon sous-marin. Tout dépendait alors de la manière dont était représenté  ce siphon. Si le bouchon de sable venait se former sur l'effluent qui allait vers le Dragon,  on obtenait, en tassant le sable, une augmentation du Dragon, libéré par son concurrent. C'était probablement le mécanisme qui fonctionnait dans la réalité, mais sur lequel j'avais été parfaitement muet, dans mon explication à Mortone Trug.        <br />
       Au contraire, si le bouchon venait obturer l'autre branche, allant se perdre au nord, le même  tassement dans l'entonnoir provoquait une conséquence diamétralement opposée : il précipitait le flux froid sur le Dragon, le freinant dans les turbulences de leur mélange.           <br />
       Cette deuxième représentation était fausse  —je le savais  pertinemment par l'étude des vrais croquis du savant de La Majeure— Et c'est donc celle-là que j'avais précisément choisi d'imposer comme véritable aux yeux avides des militaristes zwölles.        <br />
              <br />
       Le schéma, rendu crédible par de subtils polissages des fonds de pierre, n'était  d'ailleurs  éloigné que  très peu de ce que je supposais être la réalité. Et pourtant, en dirigeant le sable rouge contre la paroi située la plus au nord, plutôt qu'en le déviant vers la gauche, quelques coups de ciseau de Bratoc'h suffiraient à induire ses patrons dans l'erreur la plus grave qu'ils aient jamais commise !       <br />
              <br />
       Nous libérâmes les eaux. Bouillonnant allègrement, elles envahirent les beaux parcours que nous leurs avions préparés dans la masse de la dalle. D'un bleu profond, le "Dragon" prit peu à peu cette forme arrondie que nous lui connaissions à l'échelle réelle, et dûe à la vitesse considérable de ce courant par rapport à son environnement. Le "Rieufret", d'une couleur plus claire, glissa silencieusement dans son couloir, à quelques mètres à droite du premier.  Puis il obliqua dans le siphon et vint se jeter à la rencontre de son jumeau plus tiède. Immédiatement, une légère dilution du Dragon se produisit, mais peu significative.       <br />
       Enjambant les pierres plates laissées pour figurer les îles, je me penchai  alors sur le pas de Dysme miniature et enfonçai un pied de géant dans l'espèce d'assiette sablonneuse.  Au fond du siphon, le sable pourpre commença à fuir, comme d'un sac crevé. Un peu plus loin, dans la courbe la plus éloignée, un banc se forma sous l'eau bleue, grossit, grossit encore, jusqu'à ce que le courant préfèrât demeurer dans le circuit qui le ramenait vers son frère Dragon plutôt que d'affronter la petite dune rouge, solidement accôtée à la paroi de marbre.        <br />
       Lestée d'un apport massif d’eau froide, la dilution du Dragon augmenta immédiatement. La dynamique du flux se trouva modifiée en amont. Sur une longueur appréciable, le Dragon s'était maintenant aplati et se dispersait en villosités riches en bulles.       <br />
       —Hourrah, çà marche  ! hurla Bratoc'h, qui glissa à la renverse dans le tourbillon de l'Emphale. Hourrah, cria-t-il encore en se relevant, Poséïdon s'égouttant comme un chien mouillé.       <br />
       —Oui, la théorie semble coller avec les faits, fis-je sentencieusement.   Et je sautai à pieds joints sur le "pas de Dysme" : le sable obtura l'autre orifice du siphon, et le puissant jet du Rieufret  dévié vint stopper complètement le modèle du Dragon, dispersant sa force en dizaines de chemins d'eaux ruisselant, épars,  sur la dalle.       <br />
              <br />
       Je pensai alors à Hjirno, mon petit ami Gris dans sa champadoue, à sa jeune veuve de mère, et à son père mort contre l'oppresseur. Silencieusement, je leur dédiai l'ouvrage dont les fausses séductions devraient amener le tyran crédule à l'échec. Dans un monde revenu à l'équilibre des forces, les Gris auraient sans doute un rôle bien plus grand à jouer qu'aujourd'hui.       <br />
              <br />
       Le soir, il y eût une grande fête de tous les participants, et je profitais du brouhaha pour faire mes adieux à Braho. Le projet du Transdragon durerait encore deux ou trois mois avant d'être opérationnel, et je demandai au vieil aventurier de me prévenir quand l'escouade d'attaque du Pas de Dysme serait prête.        <br />
       —Mais où seras-tu ?       <br />
       —Adresse un message à Lutel Mirgône, par l'intermédiaire de Zambdez.  C'est plus sûr que si tu envoies des informations dangereuses à Clotone.        <br />
              <br />
       Au matin du dernier jour, je me levai avant le soleil, et sortis sous le grand auvent de la maison privée, portant en bandoulière un gros sac de toile. Je vérifiai que Longarde ne dormait pas quelque part sur son lit de camp mobile. Puis,  sans bruit, je me dirigeai vers le chemin de ronde que je suivis jusqu'à l'emplacement que j'avais repéré.       <br />
       Huit cent mètres à l'aplomb de ce point courait un torrent furieux qui dévalait la pente du socle volcanique, jusqu'à une crique étroite et profonde où la mer s'avançait loin au coeur de l'île.         <br />
       Je  déchirai en lambeaux les vêtements que j'avais  pris l'habitude de porter depuis plusieurs jours, et les  jetai dans le gouffre ainsi qu'un rouleau de corde dont j'avais déchiqueté au préalable  l'un des bouts. J'attachai le tronçon restant  (de deux mètres de long) à un créneau de la rambarde,  le laissant pendre dans le vide, son extrémité coupée se balançant à la hauteur d'une pierre proéminente au relief tranchant. Puis je descendis une vessie pleine de sang de chevirelle au bout d'un fil, de telle façon qu’elle frotte  contre la paroi, trente mètres plus bas. Je lui imprimai un mouvement pendulaire jusqu'à ce qu'elle éclate au contact de la roche et qu'une belle éclaboussure de sang s'étende sur le granit blanc, bien visible de la terrasse.        <br />
       Je remontai ensuite la vessie crevée et le fil et les cachai dans mon sac.        <br />
       Puis je revins à ma chambre-roulotte, priant tous les dieux Guamaais que la garde n'eût pas la fantaisie d'avancer la ronde qu'elle faisait généralement vers neuf heures.        <br />
       Le coeur noué, j'attendis que les occupants sortent et se rendent à leurs occupations. Mortone fut le premier à quitter le jardin, vers six heures trente, bientôt suivi de Larr et d'Anylanne, poursuivant leurs visites harrassantes aux chantiers navals.  Longarde ne donnait pas signe de vie, ce qui pouvait être fort inquiétant.        <br />
       Je m'approchai alors de la tente de Minouïr et j'écartai doucement le voilage. Le jeune prince était là, les yeux grands ouverts regardant à travers moi, mais pas tout à fait, comme si j'avais pris  une certaine consistance pour lui. Je le nourris d'un bol de plachises, puis je le pris par la main et il se laissa docilement conduire sur le chemin de ronde. Je l'assis sur une pierre et il demeura là, gargouille colorée et oscillante, tandis que j'enjambai le mur et me laissai glisser le long du mur, jusqu'au renfoncement dont j'avais aparavant constaté la situation, juste au dessus de la rocaille coupante. Une fois caché dans l'encoignure, je poussai un cri: "Non, la corde va casser, non! Puis j’émis un long "je tooooombe !" suivi d'un hurlement décroissant.        <br />
       Minouïr réagit immédiatement. Je l'entendis sur le mur, au dessus de moi, haletant, couinant, geignant, poussant des "naaa" à fendre l'âme. Il secoua le bout de corde, et recommença  à gémir, bavant tout ce qu'il pouvait. Puis le silence se fit.  Je sortis la tête prudemment et me hissai doucement à la hauteur du rebord. Minouïr avait disparu. Il était sans doute en train de courir, pratiquement à quatre pattes, pour alerter Zambdez.        <br />
       Prévenu, celui-ci l'accueillerait et l'enfermerait aussitôt dans la cuisine, avec de quoi manger. Pendant ce temps, je le rejoindrais et il me guiderait vers le passage secret s'échappant vers Lurel Mirgône.        <br />
       Je comptai trente secondes, puis m'élançai sur le chemin, en direction de la maison privée.       <br />
       Une intuition me retint à temps d'entrer sur l'espace dégagé de la véranda :  le Ministre s'y tenait, regardant tout autour de lui, l'oeil acéré comme je ne lui avais jamais vu.        <br />
       Je reculai vivement et me cachai derrière un buisson. Puis je portai le sifflet à ultrasons à la bouche.       <br />
       Un instant après, Zambdez faisait son apparition, un sécateur à la main.       <br />
       —Ah, c'est vous, M. Le Ministre...       <br />
       —N'as-tu pas entendu Minouïr pleurnicher dehors ?       <br />
       —Oui.. Il a trouvé une taupe et s'est apitoyé de sa mort. J'ai dû le mettre au lit avec des compresses chaudes. Il dort maintenant.       <br />
       —Ah..       <br />
       Longuarde se détendit et reprit son habituelle allure courbée d’anodin petit vieux. Mais il resta là, lisant sa correspondance sans lunettes à la lumière du soleil de neuf heures .       <br />
       Neuf heures ! Chapituile ! La ronde n'allait pas tarder à passer, et me surprendait derrière mon buisson.        <br />
       Je devrais en sortir et le coup serait fichu, voire pire... si Minouïr répétait mes cris d'agonie factice.       <br />
       Zambdez était rentré sous l'auvent et débarrassait quelques reliefs de la soirée de la veille. Je m'apprétai à l'alerter à nouveau lorsqu'il se redressa, semblant se souvenir de quelque chose .       <br />
       —Ah oui, Excellence, j'ai oublié de vous dire : Handjo vous fait demander ce matin à la Base d'Expérience de la Solchienne. Il a quelque chose d'urgent à vous montrer.       <br />
       Agacé, le Ministre gromella.       <br />
       —Mm, ce jeune excité commence à m'énerver. Il sait que je ne comprends pas grand chose à la technique.       <br />
       —Il a dit que c'était une affaire grave...       <br />
       —Tu es sûr ?       <br />
       —Je ne fais que répéter ses propos.       <br />
       —Bon, j'y vais... Mais garde bien Minouïr, il a l'air bizarre en ce moment. Je me demande s'il ne flaire pas quelque chose.       <br />
       —Bien sûr.       <br />
       Longuarde se dirigea vivement vers le pilier au monte-charge secret. Il appuya sur une touche secrète  et attendit. Il y eut un chuintement, un claquement et il disparut.       <br />
       —Vite, cria Zambdez, dépèche-toi, la garde arrive...       <br />
       Je me précipitai vers lui, sûr qu'il était trop tard : les gardes arrivaient sur nos talons, chantonnant leurs airs gaillards.       <br />
       —Par ici !       <br />
       Zambdez me fit entrer dans la chambre princière aux allures extérieures d'un immense coffre-fort, et referma la porte derrière nous.       <br />
       —Ouf, il était moins une !        <br />
       —Mais il va falloir ressortir...       <br />
       —Non, viens voir.       <br />
       La pièce était magnifique : un ensemble baroque aux tentures de brocard serties de lambris sculptés. De somptueux tapis de Choël et de Nardoul, un lit massif, en forme de palanquin d'ivoire, entouré de deux hautes colonnes d'albâtre, éclairées de l'intérieur. Et, au milieu d'un dallage aux motifs spiralés  —vignes et serpents entrelacés— un grand cône de bois de teck, pointe en bas était porté par un trépied de bronze torsadé. Empli de terre et de rocailles minuscules, il supportait une forêt miniature de canipores, sous une cloche de verre bleuté.        <br />
       —C'est un paysage créé par Lutel Mirgône lui-même, pour le grand-père de Mortone, dit Zambdez.  Puis il appuya sur un mécanisme dans le chambranle de la porte d'entrée.       <br />
       —Approche du paysage, Augustin.        <br />
       J'obéis et, à ma grande surprise, le trépied se souleva, chacune de ses jambes s'allongeant indéfiniment, jusqu'à ce que la petite forêt se trouve suspendue à trois mètres du sol.        <br />
       —Place-toi  au centre, sous le cône, vite !       <br />
       Je me plaçai sur le carreau de marbre de forme circulaire et aussitôt celui-ci commença à s'enfoncer.        <br />
       —Serre les bras et les épaules. Ne t'inquiète pas si tu as l'impression de tomber : l'habitacle où tu te trouves va circuler à grande vitesse dans des tuyauteries souterraines.  Quand tu ne sens plus de mouvement, frappe le couvercle au dessus de ta tête. Adieu  !       <br />
       —A..Adieu, Zambdez ! fis-je, empli d'appré-hension ... Et merci.       <br />
       —Le bonjour à Maître Lutel !       <br />
       Seule ma tête dépassait maintenant du sol, et j'eus la brêve mais désagréable impression d'être enterré vivant. Puis je m'enfonçai encore et plusieurs cuticules vinrent obturer l'ouverture au dessus de moi.        <br />
       J'étais maintenant plongé dans l'obscurité la plus totale, et aussi compressé que dans un cercueil.  Quelque chose se déclencha au dessous. Le cyclindre où j'étais enfermé  tomba en chute libre,  tournant sur lui-même. J'avais beau avoir été prévenu, je hurlai sans discontinuer jusqu'à en perdre le souffle.  Etourdi, je dus m'évanouir un instant, et quand je revins à moi, je sentis une force de freinage s'exercer, non sous mes pieds, mais contre mon flanc, et je dus y penser un moment avant de parvenir à me représenter que la chute s'effectuait maintenant selon une oblique faible par rapport à la verticale. La vitesse, pour autant, ne cessait d'augmenter, jusqu'à ce qu'elle rencontre assez de force contraire dans l'élasticité de l'air chassé sous le projectile dans l'étroit conduit.  Un moment, j'eus l'impression d'être immobile au milieu d'un néant sans limites. Puis tournoiement et oscillations reprirent de plus belle, indiquant de nombreux et brusques changements de direction. Je ne pus résister au malaise et, le coeur retourné, je vomis plusieurs fois, avant de m'évanouir, cette fois, pour de bon.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
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       VI.       <br />
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       Le tombeau du sculpteur        <br />
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              <br />
              <br />
       Athiello m'avait souvent parlé de son héros, Lutel Mirgône, officiellement mort depuis vingt ans, mais qu'elle prétendait vivant, ce que Chamilah lui avait confirmé, pour son plus grand bonheur.       <br />
       Ce sculpteur et peintre célèbre avait commencé sa carrière près de soixante ans auparavant sur La Majeure, où il s'adonnait en jeune Noble désoeuvré, à la chasse à l'immogre. Il était  tombé un beau jour en arrêt devant l'une de ces silhouettes humaines fossilisées qui sombrent lentement dans le lit des rivières descendant du plateau du Gigastome .        <br />
       Je sais maintenant que ces corps de pierre parfaitement bien conservés, sont ceux des victimes avalées par cet étrange phénomène mi-vivant, mi-tellurique, qui sévit dans un cratère des pentes du mont Wino. La "statue" était celle d'une jeune fille fort belle, figée pour l'éternité, un paisible sourire sur ses lèvres de pierre exquisement ciselées. La chose la plus extraordinaire était que sur les genoux de la forme reposait un médaillon représentant un jeune homme. Le profil du bas-relief ressemblait étonnamment à... Lutel lui-même.  S'imaginant que la jeune fille l'avait recherché de son vivant, le jeune seigneur sombra dans une dérive romantique. Il tomba éperdument épris, mais, devant l'impossible, il entra dans une rage noire et poussa le fossile dans un ravin, le cassant en mille fragments.        <br />
       Fou de remords, désespéré de son acte, et dans l'incapacité de réassembler le puzzle, il jura de former dans la pierre une image exactement semblable à son  modèle. Ce fut sa première oeuvre.        <br />
       Elle fut d'abord entreposée dans le grenier de la maison du conteur qui l'hébergait à Logatrou. Des années plus tard, des admirateurs clotonois payèrent le transport de plusieurs des statues de Mirgône vers l'île-capitale, où elle formèrent le début d'une importante collection publique, exposée dans le Palais Sapiential.        <br />
       C'est là qu'Athiello qui se lançait alors dans les études artistiques, sans savoir trop quelle branche choisir, rencontra la statue de la "vierge endormie". Le choc, pour elle, fut extrême, car le visage fossilisé ressemblait trait pour trait... au sien. Quant à la jeune et mâle physionomie du médaillon, censée proche de celle de Lutel Mirgône (quelques soixante-cinq ans plus tôt), elle en tomba immédiatement amoureuse.       <br />
              <br />
       La déclaration d'un tel sentiment n'était pas fortuite, ni seulement liée à un jeu de ressemblances. Lutel Mirgône était devenu une légende. Dans une période où Villacopes et Minus tendaient à juger sévèrement les manifestations intellectuelles et artistiques, Mirgône et d'autres (comme Jion de May) avaient formé des mouvements audacieux qui avaient  séduit les élites de Clotone, puis de l'archipel. Il devint de bon ton d'avoir chez soi, sur le mur ou au milieu d'un patio, l'une des oeuvres si intensément réalistes de Mirgône et de ses disciples. Des écoles d'art s'ouvrirent, des salons littéraires fleurirent, des centres culturels se multiplièrent. Poésie, peinture, théatre, danse, jaillirent et prospérèrent en dépit des coups de semonce et des procès en moralité. Le nom de Mirgône fut associé à un essor irréversible, espérait-on.        <br />
       Mais au plus fort de la vague, alors que la jeunesse idôlatrait le maître, déjà d'âge mûr, ses ennemis saisirent l'occasion des guerres contre les Zwölles pour faire peser  la suspicion contre lui.        <br />
       On le savait ami de tribus sauvages de Draco, et coutumier de voyages sur cette île, dont les paysages grandioses et farouches inspiraient un renouvellement constant de ses orientations.         <br />
       Il s'y rendit une fois de trop en 712 (1854). Le tyran, Phingel Magdaz le fit déclarer traître , et lui interdit le retour à la mère-patrie. Lutel dut s'installer chez des Zwölles Gris, et vivota quelques années du revenu de  cours  donnés à des élèves du cru. Puis les invasions Noires commencèrent, ravageant les côtes et les vallées ouvertes où les barbares s'aventuraient, brûlant tout sur leur passage.  Lutel Mirgône abandonna ses hôtes et se réfugia en montagne.  On eût encore des nouvelles de lui deux ou trois années, puis il fut rapporté qu'il était mort, assassiné par des brigands Noirs de passage. Une Galéasse fut affrêtée par quelques fidèles fortunés, afin de ramener le corps, ou, à défaut, de procéder à de  dignes funérailles.  On ne retrouva rien de lui, au milieu d'une petite bergerie complètement incendiée et de quelques peintures carbonisées.       <br />
       Plusieurs de ses élèves les plus connus décidèrent de construire sur place un tombeau symbolique assez solide pour résister aux assauts  féroces et aux attentats iconoclastes.  Un énorme bloc de granit rose veiné d'argent fut roulé sur l'emplacement de la bergerie, et taillé dans la masse en forme de pyramide. L'abrasion et le lissage des parois parvinrent à une perfection telle que l'on pouvait se mirer dans leur poli comme dans l'eau d'un miroir. Un grand L était gravé sur la face sud, tandis qu'un M de même taille lui répondait sur son opposé.        <br />
       Le groupe des fidèles repartit. Le silence tomba sur le lieu solitaire.       <br />
       Le soir, quand l'ombre immense du Mont Atrosse tournait sur son axe et s'allongeait indéfiniment vers l'est, elle rencontrait sur son aire la colline qui, telle une vague immobilisée surplombait le tombeau de Lutel Mirgône.         <br />
       Ainsi dérobé aux regards de la puissance, le mausolée se fit oublier peu à peu. Les halliers, le chiendent, et même la mousse et le lichen  s'arrétaient à son pied, décontenancés par la forme parfaite sur laquelle rien n'avait prise. De temps en temps, une chevirelle audacieuse parvenait à brouter jusqu'au plan incliné, et là, relevant la tête, elle voyait son reflet émerger de l’ abîme. Elle s'enfuyait en bèlant, entraînant la troupe craintive de ses congénères.        <br />
                <br />
       Mirgône était ainsi devenu lui-même une pierre, un diamant rouge que la poussière ternirait lentement.        <br />
       Pourtant d'étranges rumeurs revenaient régulièrement quant à la facticité de sa mort. Tenaces, des légendes supposaient que la foudre avait détruit une cabane vide, et que Mirgône n'était pas là où l'on avait pensé qu'il fût. D'autres histoires évoquaient une mystérieuse tribu de réfractaires zwölles, en désaccord avec la majorité des envahisseurs. Elle aurait décidé de se mettre au service du vieux maître. Cette tribu d'anciens combattants de la bataille des Courants auraient caché Lutel Mirgône, et vivraient aujourd'hui autour de lui, le dérobant aux yeux du reste du monde, le nourrissant et se nourrissant de ses sages enseignements.         <br />
       Quand je rencontrai Athiello, elle travaillait consciencieusement à sa thèse sur le grand artiste. Elle fit parfois allusion aux mythes de sa survie, mais au cours de nos relations, parfois chaudement intimes, il était compréhensible qu'elle se tût sur les sentiments qui l'animaient à l'égard de cette étrange célébrité. En la quittant, quelques semaines auparavant, dans la Champadoue de Papiarnick,  je ne savais pas encore toute l'histoire, loin de là.  J'avais bien constaté le culte qu'elle portait à son oeuvre, ainsi qu'à l'étude de sa biographie, mais j'étais fort éloigné d'imaginer qu'elle conservait en elle un véritable amour à l'égard d'une simple image gravée dans la pierre, ni, à fortiori, qu'elle  s'attacherait au vieillard qui s'était lui-même représenté ainsi, au temps de sa jeunesse.        <br />
       Athiello, je m'en rendis compte plus tard,  vivait un rêve éveillé. La nouvelle de la survie de son héros —qu'elle désirait et pressentait depuis longtemps—, l'avait emplie d'exaltation.        <br />
              <br />
              <br />
       Je m'étais extrait tant bien que mal —souillé et contusionné— de l'espèce de tube de cigare géant qui m'avait servi de véhicule jusqu'à s'immobiliser dans un silence sépulcral.  J'avais alors frappé vigoureusement le couvercle, suivant les indications de Zambdez, et il avait cèdé avec facilité, sautant comme le bouchon d'une bonne bouteille de Champagne.       <br />
       Je me trouvais sous les pans d’une grande pyramide de pierre rouge, faiblement éclairée par des rampes luminescentes posées sur un sol de poussière noire. Je pensai immédiatement aux nombreux croquis qu'Athiello m'avait montrés du Tombeau de Lutel Mirgône.        <br />
       Je me trouvais vraisemblablement à l'intérieur de cette célèbre construction, mais rien ne s'y rencontrait que l'on puisse prendre pour un sarcophage, ni pour une dalle funéraire légèrement surélevée.  Sur le sol, rien d’autre que le trou rond d'où je m'étais extirpé comme une larve de papillon sans ailes.       <br />
       Je ne me sentais pourtant pas inquiet. Aucun événement ne pourrait être aussi désagréable que l'expérience que je venais de vivre, et  l'espoir d'une délivrance proche me soutenait.        <br />
       Je sortis de mon sac une fiole de glône prélevée sur la réserve personnelle de Mortone Trug et je bus à sa santé. Je ne me faisais pas une idée exacte du temps, sans doute contracté par mon évanouissement prolongé, mais j'étais à peu près certain qu'à cette heure-ci le tyran se désolait de ma mort, et que des soldats draguaient le fond du torrent affluent de la Solchienne, jusqu'à la mer.        <br />
       Ils avaient sans doute déjà retrouvé mes vêtements déchirés. Ils avaient vu le sang sur la paroi. La disparition totale de mes restes ne serait pas étonnante : les traquarts et les crocosophes de la crique de la Femme Ardente ne faisaient ordinairement qu'une bouchée de proies aussi corpulentes que moi. Enfin, la certitude avait dû s'imposer, accablante, à Mortone et au Ministre quand ils avaient forcé Minouïr (coups de fourchette dans les fesses aidant) à pousser sa chansonnette. Il avait sans aucun doute reproduit, avec les accents de la vérité même, mon "cri d'agonie" diminuant avec la profondeur du gouffre.  Ceci venant après la fidèle répétition de mes nombreux encouragements  (prodigués à ma propre adresse) à reprendre l'alpinisme et à descendre en rappel le long du mur.       <br />
       Je voyais, comme si j'y étais, le Prince furieux admonester Zambdez, fusiller Longuarde du regard, puis ordonner la pendaison de quelques gardes de la terrasse.  Le Ministre était probablement déjà descendu aux ateliers, et, prenant conseil de Sioulque influencé par Anylanne, il donnait l'ordre à Braho Nohé de reprendre la direction des opérations.        <br />
       C'était en tout cas ce qui devait arriver... si tout se passait bien.       <br />
              <br />
       Je commençai à trouver le temps long dans le mausolée, et je n'avais pour outil qu'un petil poignard, trop fragile pour attaquer une masse de granit massive. Le calme était  la meilleure solution. Je décidai de m'allonger et de dormir.        <br />
       Un rêve me vint : je tombais dans un puits et un homme tentait de me rattraper au passage, mais, trop menu, je glissai entre ses bras et m'enfonçai dans l'eau.       <br />
       Je m'éveillai en sueur. C'était un très vieux cauchemar, que j'avais coutume de faire depuis ma tendre enfance. Je savais que ce rêve avait pour moi une valeur extrême. Il disait quelque chose que je ne pouvais comprendre. Quelque chose en rapport avec la résolution de l'énigme que je pourchassais depuis maintenant dix ans et qui m'avait conduit aux îles de Guama.  Je n'avais pas fait ce rêve depuis si longtemps ! Sans doute était-ce le "voyage" turbulent qui m'avait expulsé du mont Atrosse, puis de me retrouver dans le ventre d'un tombeau, qui l'avait rappelé à moi.        <br />
       Subitement, un rapprochement s'imposa, que je n'avais jamais fait consciemment : l'enfant qui tombait dans un puits, et qu'un homme tentait de rattraper, n'était-ce pas celui de la légende familiale ?        <br />
       N'était-ce pas cet enfant qu'un de mes ancêtres aurait poursuivi jusqu'à ce qu'effrayé, il tombât par la fenêtre, droit dans le puits situé en dessous ? Et l'homme qui tentait de le rattraper à côté de la margelle n'était-il pas cet ancêtre même, que le remords avait tant travaillé qu'il avait imaginé recourir à un sortilège lui permettant de revenir dans le passé, à l'instant même où l'enfant tombait vers le puits, afin de l'attraper au vol ?       <br />
              <br />
       Maintenant la chose était évidente pour moi : le rêve récurrent de cette chute racontait exactement l'histoire d'anciennes légendes familiales. Mais il ajoutait une proposition : l'enfant n'était pas un petit étranger effrayé par mon ancêtre, mais... moi-même.  Le songe inversait le roman familial. Il me disait de ne plus battre la coulpe pour un crime impuni, dont j’étais moi-même victime.       <br />
       Je reconnaissais dans le songe un puissant désir d'éviter la culpabilité. Et s'il avait raison contre la légende ? Si, au lieu d'être l'homme qui jette (ou laisse tomber), j'avais été celui qui se défenestre, tombe de lui-même dans la douceur de la mort, dans l'oeil d'un puits, symbole d'une eau cachée mais toujours renouvelée ?   Mieux, j'imaginais soudain que l'adulte criminel et l'enfant victime étaient les mêmes, la même personne se poursuivant elle-même dans le cercle infernal du temps. Chronos ne dévorait-il pas ses enfants ?  N'était-il pas en train de le faire en ce moment-même avec moi, Augustin, lancé depuis longtemps dans une quête dans fin, jeté d'île en île dans un voyage épique dont je ne voyais pas l'issue ?       <br />
       Décidément, faire le mort m'inspirait. J'aurais bien poursuivi cette cavalcade philosophique où m'entraînait l'atmosphère pyramidale, quand j'entendis le grondement sourd d'une lourde pierre qu'on roulait.       <br />
              <br />
       Une forme féminine émergea  du sol à ma droite. Elle regarda autour d'elle et me vit.       <br />
       —Augustin !       <br />
       —Athiello, c'est toi !       <br />
              <br />
       Nous nous enlaçâmes, ravis. Elle me prit par la main et me tira vers le rectangle d'ombre qui s'ouvrait dans le sol. Des degrés y descendaient sur un palier. Je sentis que nous tournions vers la gauche, puis, dans l’ obscurité, nous marchâmes sur une pente ascendante, régulièrement coupée de marches à peine marquées. Nous avançâmes ainsi, longtemps, très longtemps, à l'intérieur d'un couloir étroit, empli d'une humidité palpable.        <br />
       Enfin, je vis un rais de lumière irrégulière qui grandit. Athiello poussa une porte de bois branlante et je découvris que nous étions dans un abri pour berger, à demi-fait d'une voûte de roc naturel, soutenue par endroits par de grossiers empilements de pierre. Dans le sol mou, fait d'épaisseurs superposées de crottes de chevirelles, émergaient des squelettes d'animaux et d'humains.  Athiello poussa la barrière de planches mal ajustées, et le soleil m'aveugla.       <br />
              <br />
       Nous étions à flanc d'une dépression circulaire couverte d'herbe rase, et percée, ici et là, d'habitats troglodytes. Plusieurs enfants jouaient sur la placette centrale, au coeur de la dépression.        <br />
       ¬—Viens, dit Athiello, je vais te présenter au Maître.       <br />
       Nous empruntâmes un minuscule sentier à flanc de pente, en direction d'une chapelle entièrement chaulée, appuyée, de flanc, sur un bouquet de rocs lézardés.       <br />
       Nous entrâmes  par la porte sans battant.        <br />
       Au fond de la chapelle, éclairé par trois fenêtres romanes, un vieil homme était assis en tailleur, penché sur un mystérieux document.       <br />
       —Maître, dit Athiello, voici Augu...       <br />
       ¬—Chht, ma Douce ! je crois que je vais trouver...       <br />
       Il releva la tête —diaphane et auréolée d'une vague nuée de poils blancs— et me darda de ses yeux amusés .       <br />
       ¬— Cancrepile ! En quatre lettres, "qui ne s'asseoit jamais" ... Tu as une idée, Augustin ?       <br />
       —Qui ne s'asseoit jamais, en quatre lettres ?   Ma foi... Eh bien ce n'est pas moi !       <br />
       Et je me laissai lourdement tomber sur le banc de pierre qui courait contre la paroi blanche.       <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Il était difficile d'admettre que le paysage de  collines rases qui entourait le vallon des troglodytes pût protéger la communauté de Lutel Mirgône des incursions des Noirs, prétendant régner en maîtres souverains sur tout Draco.        <br />
       Et pourtant l'explication était simple : agréablement terrassée vers l'intérieur, la dépression était séparée du monde par de fortes pentes culminant en un cercle de falaises et de dents imprenables. La seule issue était le couloir souterrain qui reliait la cuvette à la pyramide mortuaire.       <br />
       Là, vivait en autarcie depuis plusieurs décennies, la tribu  vieille-zwölle des Chowo, surnommés les "Nakunpat", pour avoir compté parmi leurs Anciens plus de soldats mutilés ou blessés que la plupart des autres peuples de la belliqueuse ethnie Zwölle.        <br />
       Les marins Chowo avaient assez donné pour leur patrie, et, lors des replis stratégiques de la bataille des Courants, ulcérés du manque de reconnaissance  de la part de leurs anciens chefs, ils avaient décidé d'en finir avec la guerre. Cherchant une terre d'accueil isolée des conflits, ils découvrirent le site secret, alors encore accessible par une faille,  comblée depuis par la sape et l'explosif. Ils leur fallait cependant conserver  un moyen secret de sortir de leur retraite. C'est alors qu'ils rencontrèrent Lutel, vivant seul dans une bergerie proche. Le vieux sage les séduisit immédiatement et ils ne voulurent plus que lui comme mentor pour leurs enfants. L'idée d'organiser une mort officielle germa, et fut associée à une petite conjuration de la part des fidèles de Mirgône, vivant encore à Clotone. L'expédition du Mausolée fut montée d'un commun accord, permettant de couvrir de ses travaux le creusement de différents tunnels stratégiques.        <br />
       Zambdez, un ancien officier Chowo des plus glorieux, s'insinua auprès des Trug  et  réussit à convaincre le grand-père de Mortone de faire installer dans la chambre du prince une  oeuvre de Lutel : la forêt enchantée, mélange de sculptures et de végétaux miniature vivants. La mise en place du volumineux objet d'art se fit à l'occasion d'une transformation complète de l'habitat princier, dont  Zambdez dirigea les travaux. Ils furent réalisés par une équipe d'ouvriers dont plus de la moitié était formée de sapeurs chowo. Un ingénieur clotonois déguisé en artiste mit en place le système de chutes aéropneumatiques qui relierait la porte cachée sous la forêt au tombeau de Lutel Mirgône. La communauté Chowo, ainsi directement avertie des moindres variations d'humeur du centre névralgique de Draco, pût refermer les portes de son asile caché.       <br />
              <br />
       L'accueil étrange de Lutel m'avait atteint au plexus. Dégrisé de l'excitation activiste qui m'avait soutenu pendant le séjour au mont Atrosse, je n'avais plus qu'un désir : dormir, paresser, me délasser de promenades sans but.        <br />
       Hélas ! Je ne pouvais pas m'abandonner au loisir. Le temps universel continuait à courir et je devrais bientôt partir pour Périache où m'attendaient deux amis que je ne pouvais laisser à leur triste sort. Lutel le savait parfaitement.       <br />
       —Repose-toi toute la journée, Jeune Augustin. Je vais t'envoyer l'une de nos jeunes expertes en massage à l'huile de flige. Laisse-toi faire et oublie tout. Nous nous occupons du reste.        <br />
       —Mais, il faut que...  murmurai-je.       <br />
       —Je sais.  Regarde les femmes sur la plaine, là-bas. Que font-elles d'après toi ?       <br />
       —Je ne sais, pas. Elles semblent s'amuser en cousant.       <br />
       —Oui, elles cousent... Mais que cousent-elles ?       <br />
       —De grandes toiles rousses et roses...       <br />
       —C'est cela. Une fois assemblées, ces toiles formeront un ballon dont on pourra chauffer l'intérieur sans danger, car la plante de blin qui en fait la trame est peu sensible à la brûlure.  Regarde maintenant les hommes, sur l'éminence à droite.       <br />
       —Ils ont l'air fort affairés autour d'une structure de bois ou de bambou.       <br />
       —C'est de l'alfa, coupé hier dans le marais du Creux. Ils sont en train de construire la nacelle qui soutiendra ton poids et celui de quelques provisions de bouche. Ils y attachent le foyer de pierre-ponce à l'intérieur duquel la flamme de charbons ardents peut être hissée à l'intérieur du ballon. On la laisse ressortir lorsque l'on veut descendre.  La manoeuvre est facile, grâce à un jeu de poulies fixé au bord du panier.       <br />
       —Tu... tu veux dire, Maître Lutel, que je vais rejoindre Périache par les airs ?       <br />
       —Oui, Jeune Augustin. Des informateurs, au courant de tes aventures passées m'ont dit que tu n'appréciais que fort modérément le recours de la voie aérienne, mais il n'existe pas d'alternative, si tu veux être à pied d'oeuvre dans quelques jours.        <br />
       Avec les courants ascendants qui entraînent vers le sud, tu pourras survoler Périache, quelques heures seulement après le décollage. Je suggère que tu partes demain soir, vers cinq heures, de façon à parvenir au dessus d'Ardamont entre immogre et loupiard, une heure où ton appareil ne sera pas trop visible de la terre, sans pour autant que tu atterrisses dans l'obscurité. Ce plan te convient-il ?       <br />
       —Oui... certainement.       <br />
       Je ne trouvais pas d'objection et retombai sur le gazon, à l'ombre du pommier où je m'étais affalé après un délicieux repas.       <br />
       Plus tard, après une sieste prolongée, Athiello vint me voir et s'assit  près de moi.       <br />
       —Je dois te dire, Augustin...       <br />
       —N'en dis pas plus, j'ai compris. Tu as trouvé ici ton port d'attache, ma Très Belle. Lutel est l'élu de ton coeur, n'est-ce pas ?       <br />
       —Oui, Augustin.... Oh,  attention, ne bouge pas !       <br />
       —Je me dressai sur les coudes et vis un grand escargot qui, parvenu au sommet de mon mocassin, dardait ses yeux  tubulaires en tous sens.       <br />
       Athiello détacha délicatement son pied baveux et le déposa sur une racine moussue.       <br />
       —Oui, poursuivit-elle. Malgré son grand âge, Lutel a toujours une incroyable jeunesse de coeur. Et l'amour que j'ai pour lui... depuis toujours, ajouta-t-elle en baissant les yeux, est au delà du temps.  C'est difficile à expliquer.  D'ailleurs, il est encore si beau.       <br />
       —C'est un beau vieillard, je te l'accorde.        <br />
       —Je suis contente que tu le prennes ainsi. Je n'oublierai jamais notre amitié, ni rien de ce qui s'y rattache, dit-elle en rougissant.       <br />
       Je n'ajoutai rien et me mis à siffloter en regardant les belles terrasses où alternaient le blé, la saulge et la vigne. Je ne pouvais pas m'interdire de penser qu'un grand amour  de ce genre, platonique ou non, serait sans doute supportable avec la proximité de beaux hommes forts, laboureurs musclés ou soldats virils.  Je souhaitais bonne chance et heureuse vie à Athiello.  Certes, Lutel Mirgône semblait flotter dans le bonheur d'une jeunesse éternelle et proclamait à qui voulait l'entendre qu'il avait retrouvé en Athiello l'original vivant de la statue de ses premiers émois, mais j'avais  le sentiment qu'il possédait assez d'humour pour ne pas se métamorphoser, à l'approche du siècle de vie, en tyran domestique et en jaloux furieux. Je l'imaginais plutôt riant discrètement de certaines escapades bien probables, et continuant de son côté certains libertinages légers du côté de ravissants modèles que j'avais vu glisser hors de son atelier.       <br />
       Les Chowos, en tout cas, ne ressemblaientt en rien aux puritains de Salem et je ne voyais pas ces joyeux compères, plus gaulois que nombre de nos compatriotes, s'obséder des libres d'amours d'autrui, et transformer la vie paisible de la communauté, en enfer d'une secte pourchassant toute manifestation de désir.       <br />
       Comme, au banquet du soir, j'exprimais le regret de ne pas passer plus de temps en compagnie d'une si agréable société, Gaufrette Gaudriol, la bergère qui faisait merveille au massage à l'huile de flige, compatit avec moi, soupirant à fendre l'âme .       <br />
       —Il est bien triste que vos devoirs vous appellent à Périache. Ce n'est pas ici que vous risqueriez d'être transformé en gargouille par un magicien.       <br />
       —Ah non ?  Personne ne pratique ici les sorts ?       <br />
       —Non, dit Lutel, nous savons que ces pratiques sont complètement inutiles et très dangereuses. Vous regarderez bien les pierres vertes qui jalonnent les pentes d'Ardamont : ce sont les restes vitrifiés de sorciers moins rapides que d'autres. Certaines pierres ont des reflets violets : ce sont les restes des sorciers plus rapides que les autres, mais qui ont été rattrapés par les sorts dormants déclenchés  à retardement par les moins rapides.       <br />
       —C'est intéressant, dis-je en rongeant avec appétit l'os de la jambe d'un chamollet excellement cuit, mais alors Maitre Lutel, comment expliquez-vous qu'il demeure QUELQUES sorciers sur Périache ?       <br />
       —La réponse est facile, jeune Augustin. Les Omen ont convenu depuis un siècle de ne plus jamais lancer de sorts contre les leurs.       <br />
       —Ah ! Mais alors comment les apprentis s'exercent-ils, s'ils ne peuvent participer à des tournois ?       <br />
       —Ils s'exercent contre la chiourme : sur tous les pauvres hères qu'on leur envoie de Lario pour devenir Thrombes.  Ils en prennent un sur vingt et essaient sur lui tous leurs misérables tours.  Le résultat, ais-je besoin de le dire, est des plus affreux. Un sort de disparition mal prononcé peut couper un corps en deux. Un sort de paralysie peut transformer un pied ou une oreille en pierre. Un sort de transformation végétale vous change un bras en racine et un nez en pistil.       <br />
       ¬—Cela ne manque pas de poésie.       <br />
       —Que vous êtes cynique ! dit Gaufrette Gaudriol en étouffant un rire cristallin.        <br />
       —En tout cas, Augustin, ne provoquez personne, surtout pas les élèves sorciers qui sont souvent très irresponsables avec les étrangers.        <br />
       —Je m'en garderai bien !  Mais si je suis attaqué, me conseillez-vous quelque parade, maitre Lutel ?       <br />
       —Il existe un moyen simple et presque imparable, à condition de pouvoir agir très rapidement.       <br />
       —Dites le moi, je vous prie ...       <br />
       —Je ne sais pas fit Lutel, une lueur amusée dans les yeux.       <br />
       —Allons, mon Ami, dit Athiello en se pressant contre lui, ne faites pas languir Augustin. Il ne mérite pas d'être égratigné par vos petites farces.       <br />
       —Et pourquoi non ? rétorqua Lutel. Ce jeune homme peut apprécier le piment de la vie. Passer deux ou trois cent ans sous forme d'un champignon de pierre sur les pentes du sublime Ardamont, c'est une expérience intéressante.  Mais pour vous, mon Amie, je m'incline. Voila : trouvez de la pierre de fidoine, et faites -la polir comme un miroir. Ensuite, suspendez la à votre cou par une chaîne, et exercez-vous à l'orienter très vite vers le visage de celui qui vous parle. Si par hasard, au milieu d'un propos banal sur la pluie et le beau temps, un sort faisait irruption de la bouche de votre interlocuteur, le sort lui serait immédiatement renvoyé.       <br />
       —Ainsi, par exemple, si quelqu'un m'adresse un sort de transformation en épi de maïs, je le verrais immédiatement se transformer en cette délicieuse légumineuse ?       <br />
       —Oui. Enfin, normalement, si vous avez été assez rapide à orienter votre miroir pour capter l'image de la bouche proférant le sort. Sans quoi, c'est vous qu'il faudra bientôt arroser, car le maïs est une plante assoiffée.        <br />
       —Un détail, Maitre. Savez-vous où je puis trouver de cette pierre de fidoine ?       <br />
       —C'est là que le bât blesse, jeune homme. La pierre de fidoine ne se rencontrait jadis qu'en un site unique : Hirpan, l'ilôt du collège des Magdes, et la veine semble avoir en été épuisée depuis très longtemps.       <br />
       —Le conseil est donc inutile...       <br />
       —Non, Augustin. Plusieurs de ces pierres ont été montées en bijoux et certaines circulent encore parmi les riches familles de Périache. Vous reconnaîtrez ces pierres à leur intense couleur soufre, veiné de rose pâle.         <br />
              <br />
       Le lendemain, je passai une grande partie de la journée à me familiariser avec la nacelle et le ballon, qui ressemblait à une bourse un peu molle et renversée. Lutel avait interdit que l'on envoie le ballon très haut dans les airs avant le lâcher définitif, pour ne pas alerter les observateurs zwölles de la région. Mais, avec seulement dix mètres de cordes, je pus à loisir sentir les effets du vent, ainsi que les réactions au mouvement du foyer dans la gueule du ballon. Je fis aussi plusieurs atterrissages, ce qui m'habitua à la brutalité relative du choc, et aux dérives qu'il fallait arrêter en jetant l'ancre, tout comme un bateau à la panne.       <br />
              <br />
       Les adieux furent tendres et légers, et je me promis de revoir ces gens, qui  incarnaient le plus haut degré de civilité atteint dans un archipel en proie aux convulsions et aux violences.        <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
               <br />
       VII.       <br />
              <br />
       L’île aux Maléfices        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Pendant une brêve éternité, le ballon se tint immobile face au cap Emporté et à son arche étrange, anse cassée d'une gigantesque tasse, dont la portion inférieure, peu à peu fondue dans la mer,       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       aurait délaissé la courbe supérieure,  suspendue au dessus d'un vide de deux cent mètres.        <br />
       Les nuages avaient fui vers l'est en troupes serrées, et, de l'altitude où je me trouvais, je pouvais voir bien des détails que Lutel Mirgône m'avait montrés sur une maquette de l'île.        <br />
              <br />
       Bien que d’étendue modeste, Périache juxtapose plusieurs collines aux flancs raides et couvertes de bois. Elles se massent autour du rocher d’Ardamont, à l'allure d’un tire-bouchon culminant à 2011 mètres.        <br />
       Au nord (au dessus du cap Emporté) et à l'est, les pentes se raidissent jusqu'à former les flancs abrupts d'une immense ziggurat. A partir du bourg de Scarwin (ou Scharouin), plaqué sur un balcon à six cent mètres, chaque passage d'une falaise à celle du dessus se fait plus vertigineux. Ce sont enfin cinq cent mètres d'une roche déchiquetée, noircie, verdie, montée en mille petites voûtes gothiques suspendues les unes sur les autres.        <br />
       Au sommet, un étroit chemin longe le cirque semi-circulaire jusqu’à la porte d'Azur, chas d'aiguille percé dans la paroi des dents acérées qui déchirent le vent du large.  On y accède à la Plaine Haute, le lieu de culture des Simples du Sacre, et au Ciel-Omen, une mince bande de sol planté de hautes maisons.  Au milieu d'elles, appuyé sur une pointe rocheuse, se trouve le "Refuge du Grand Omen", le vieillard nommé Ventopse, au commandement duquel toutes les destinées de Périache sont suspendues.        <br />
       A l'intérieur de la margelle géante qu'est le sommet d'Ardamont, on descend par des degrés fortement inclinés, vers le Puits, au bord duquel se tient le palais de Sapharx (l'Omen-médiateur).       <br />
              <br />
       Le puits ! J'avais hâte d'observer la plus impressionnante curiosité géologique de l'île. Pris dans un courant de convection, le ballon vint lentement à la verticale de la montagne, et je vis s'évaser les parois du gigantesque cratère évidé de l'ancien volcan, occupé par une vapeur cotonneuse. A sept-cent mètres en contrebas (et à mille quatre cent mètres du niveau de la mer) s'ouvrait la Bouche de Pure Vérité, par où s'écoulaient les eaux de ruissellement, rassemblées en une cascade immense, dont une partie se transformait en nuée permanente, et dont l'autre tombait vers le fond, où elle était ralentie sur d'énormes rocailles, pour être finalement domptée et canalisée.        <br />
              <br />
       Le ballon, poussé de l'avant, dépassa lentement la gigantesque gueule. De ma nacelle, je voyais maintenant Scharouin, accroché à la façade sud d'Ardamont : une grappe de petits cubes beige collés à la base des falaises, au milieu de pinèdes acharnées à grimper jusqu'à l'impossible. Appuyées à la muraille, les maisons formaient trois ou quatre lignes parallèles suivant les courbes de niveaux, entre deux places rondes, tournant au dessus des à-pics. De nombreux moulins blancs s'avançaient courageusement sur des  surplombs, pour capter le vent du nord.        <br />
       La place inférieure, située au sud, à l’extérieur des remparts, était celle de l'Arrivée. J'y distinguai de minuscules têtes d'épingles en mouvement : des êtres humains s'activaient entre les échoppes, les granges, et les lieux de stockage. Plusieurs hostelleries accueillaient les pélerins et quelques escholes — de plus ou moins haute renommée — prenaient en charge les "préparations au concours d'initiation".        <br />
       Autour de leurs bâtis aux étages de guingois, nombre de minuscules maisons étaient habitées par différentes générations d’étudiants, avant le stade de l’Initié.        <br />
              <br />
       Les Initiés, m'avait appris Lutel, vivaient avec les Maîtres-Sémineurs, dans le  Castelet, situé un degré plus haut, et séparé de la place de l’Arrivée par  une  poterne où étaient triés les visiteurs. Certains invités de marque pouvaient  être introduits dans la cour du Castelet, mais jamais ils n'étaient admis dans les habitations des sorciers de Ciel-Omen. A fortiori, aucun étranger ne pouvait se rendre au sommet d'Ardamont, sur la plateforme de la Pluie, où les sorciers procédaient aux incantations pour faire tomber l’eau sacrée du ciel.        <br />
       Une certaine confluence de vents capturait en effet les nuages dans la large cheminée du Puits. L’humidité des parois se transformait, par condensation, et  créait les millions de ruisselets qui s'uniraient un peu plus bas pour sortir de la bouche de Pure Vérité,  et former la chute géante.        <br />
       Celle-ci n'était donc pas permanente. De longues périodes de sécheresse se produisaient parfois, au grand dam des Omen, et tarissaient la production de l'eau sacrée dont ils vivaient. Les soupçons, jamais vérifiés, se tournaient vers le collège des Magdes (installé dans l’îlot voisin) dont  certains disaient qu'elles avaient le pouvoir de contrôler les mouvements aériens porteurs de nuées. L'eau sacrée, dont la pureté s'enrichissait des sels minéraux des parois du Puits, était captée à la base dans une embouteillerie et vendue dans tout Guama par millésimes. Elle était réputée guérir la plupart des maux de tête, par application de quelques gouttes sur le front du patient. Mais elle avait aussi une autre fonction : elle servait, sur Périache même, au "baptème" des fonctionnaires de toutes les îles, cérémonie nécessaire pour qu'ils aient quelque autorité sur  leurs administrés. Elle était aussi utilisée, de façon facultative, pour favoriser la fécondité des mariages. Seules les riches familles pouvaient, en règle générale, se permettre le déplacement, et les Pauvres se contentaient de l'eau de sources locales, situées près de chez eux.        <br />
       Enfin, l'eau sacrée du Puits était indispensable pour le cérémoniel d'habilitation des prétendants au Minusat, avant leur départ pour Hirpan, et la consécration de l'union des vainqueurs avec la fille du Villacope en exercice. Mais l'affaire était plus complexe que pour les "onctions" civiles habituelles. L'habilitation ne pouvait être célébrée, par le Grand Omen en personne, qu’après une pluie de qualité.       <br />
       L'attente des conditions de félicité  expliquait qu'un prétendant puisse se morfondre en hostellerie pendant plusieurs semaines, à la merci de l'interprétation subjective de l'Omenat sur la qualité des eaux de la chute.        <br />
       L’hostellerie de Scharouin ne jouissait pas d’une protection absolue. Des assassinats pouvaient y être perpétrés, avec recours secret à la magie de la part de frères mineurs. Berto Sigmarin, un prétendant célèbre avait ainsi fini par se jeter dans le vide car il croyait — un philtre aidant— s’être transformé en oiseau-sophore.        <br />
       C'est probablement la raison pour laquelle Phial d'Atoy avait été soustrait ouvertement par les Omen aux dangers publics, pour être conduit dans un abri à l'épreuve de tous les risques... à commencer par celui de sa liberté. Lutel m'avait dit que, d'après ses informations cette version officielle courait encore sur Ardamont, avant que Sapharx  —qui tenait les rênes du pouvoir, vu l'état fort dégradé du grand Omen— décidât de son sort.        <br />
              <br />
       Le ballon se tenait maintenant dans l'air chaud des collines au sud d'Ardamont. Le soleil venait de disparaître dans les diaprures de l'Occident, et je relâchai la corde qui maintenait le foyer  dans la bouche de l'aréostat. Aussitôt, il amorça une descente tranquille vers les formes bleutées des fliges, chargés de fruits.       <br />
       J'avisai un repli de lande assez sauvage et j’ouvris les clapets d'air chaud, puis j'y dirigeai la sphère et la stabilisai à une dizaine de mètres au dessus du sol. Je passai par dessus le bord de la nacelle, et me laissai glisser le long de la corde, assez vite pour ne pas laisser le temps à des observateurs de comprendre ce qui se passait au dessus d'eux dans la nuit tombante, mais assez lentement pour que mes gants et le cuir protégeant mes chevilles ne s'enflamment pas à la friction.        <br />
       Je touchai le sol durement, droit dans un buisson de chikruas qui me déchirèrent les mollets en guise de bienvenue. Je tirai violemment sur le fil qui accompagnait la corde, ce qui eût pour double effet d'en libérer l'extrémité  hors de la nacelle (elle tomba dans la nuit), et de relancer le réchaud de l’aérostat, qui remonta, tel une lune rousse et molle, et disparut  bientôt de mon champ de vision .        <br />
       Je récupérai la corde et l'enroulait à ma taille, puis je me mis en marche vers Scharouin, en espérant que personne ne m'ait repéré.        <br />
              <br />
       Encore un ou deux lacets d'un chemin de pierres bien ajustées, semé des grosses crottes de méyots,  et la petite ville au service des Omen m'apparut dans la chaude soirée. Les lumières s'allumaient, comme les lampes d'un bateau à plusieurs ponts, tandis que lui répondaient, mille cinq cent mètres plus haut, les éclairages vacillants des maisons de Ciel-Omen.       <br />
              <br />
       Personne ne prêta attention au voyageur solitaire en chausses de campagnard. Il se confondait avec des centaines d'hommes, venus là de tous les horizons de l'archipel. Une femme aurait sans doute attiré les regards, car fort peu se montraient sur la place publique et les dernières se hâtaient de revenir du marché dont on démontait les étals temporaires.        <br />
       J'arpentais le zig-zag de l'interminable rue principale, qui courait sur une dizaine d'étages superposés, et je fus frappé par l'atmosphère religieuse qui sourdait de la foule, comme des boutiques ou des maisons communautaires. Partout le recueillement et l'ardente obligation s'affichaient sur les visages. Devant une boulangerie, la file des hommes d'âge variés était silencieuse et sombre. Peu de gens parlaient entre eux ou à voix basse et en se penchant, les capuchons se confondant en une même masse d'ombre. Une carriole de poissonnier passa en grinçant et en craquant, le bruit et l'odeur paraissant déplacées, inconvenantes. Seuls les vitraux colorés de certaines maisons étudiantes apportaient une touche de gaîté.       <br />
       Soudain la porte d'une bâtisse aux pierres noires s'ouvrit et un grondement sourd se fit entendre. Des voix d'hommes en sourdine s'élevèrent, puis se partagèrent en un canon sinistre. Et la porte commença de dégorger une interminable procession de capuchons, certains hommes  brandissant dans leurs mains pâles et osseuses les longs mâts de bannières tissées de signes incompréhensibles.         <br />
       Certains moines semblaient moins ascétiques que d'autres. Quelques-uns étaient gras, d'autres athlétiques et il y en avait même un qui était les deux à la fois. Le bas de son visage était seul visible mais cette forte bouche à la lippe en avant me parut soudain curieusement familière. Je m'approchai, jouant des coudes dans la foule des pélerins et cherchai à mieux voir. Un lampadaire en contrebas éclaira le visage.       <br />
              <br />
       — Mon dieu, Jean...        <br />
       C'était Latoile !    Je traversai la procession m'attirant des remarques irritées, et frappai la grande masse à l'épaule.       <br />
       L'homme se retourna, impassible, et mit son doigt sur la bouche pour m'imposer silence.       <br />
       L'espace d'un instant, je crus m'être trompé, abusé par une ressemblance hallucinante. Mais le Convers se pencha vers moi  et dit à voix forte :       <br />
       — Oui, mon frère, nous parlerons de cette confession à la fin de la procession. Veuillez m'attendre sous ce pilier, hors du chemin sacré...       <br />
        Je rejoignis l'endroit que Jean m'avait indiqué, à l'angle de la rue principale et de venelles sinistres, et l'attendis, un peu énervé. Le lieu était pittoresque. De petits marchands, qui, ailleurs auraient ciré les bottes ou vendu du tabac, proposaient des bouteilles d'eau sacrée, sous toutes le formes et toutes les couleurs imaginables. En arrière de la longue file d'hommes, des femmes avançaient à genoux en se frappant la poitrine, ou même rampaient sur le sol en poussant des plaintes déchirantes.       <br />
       —Que font elles ? demandai-je à un vendeur de bougies.       <br />
       —Elles vont prier à la chapelle de l'Omen-Médiateur, pour la guérison d'un enfant malade... dit l'homme, guère étonné de ma question.  Certaines ont ainsi parcouru de grandes distances.        <br />
       —Et... çà marche ? Leurs voeux sont-ils exaucés ?       <br />
       —On dit que dans un cas sur cinq, les choses s'améliorent et que dans un cas sur dix la guérison est acquise.       <br />
       Je sentis une main s'appesantir sur mon épaule  et me retournai, plein d'angoisse.       <br />
       C'était le grand et gros moine. Il rabattit sa capuche sur sa face souriante.       <br />
       —Jean !        <br />
       —Ne manifeste pas tes sentiments tout de suite, dit-il, les murs ont des yeux et des oreilles par ici. Viens.        <br />
       Il m'entraîna dans une ruelle gluante, toute en escaliers, au bout de laquelle luisaient les carreaux enfumés d'un miniscule bistrot.        <br />
       —Le patron est un descendant de matelot marseillais et nous avons fraternisé. On peut parler tranquilles.       <br />
       Nous nous étreignîmes, pleins d'émotion.       <br />
        — Eh Bien, Mon maître, quelle surprise miraculeuse ! Je n'y croyais plus. Cela fait presque un mois que je végète dans cette école de diacres Omen. C'est épouvantable ! Mais tu as l'air bien portant, dit-il en me tâtant. Pas de jambe ou de bras en moins... la tête à peu près droite... Et cette barbe nourrie te vieillit de quelques années, ce dont tu as bien besoin pour paraître sérieux !       <br />
       — Toi aussi, tu as l'air en forme, malgré les macérations, vieille baderne ! Raconte-moi  vite ce qui vous est arrivé à Phial et à toi, je me mourais d'angoisse...       <br />
       —Attends que je me débarrasse de cet oripeau.       <br />
       Jean enleva sa lourde robe de bure  sous laquelle il portait son habituel vêtement de cuir.        <br />
       —Quand je parlais de macération ...       <br />
       —Oui. Mais je préfère pouvoir rapidement  changer d’allure.       <br />
       Il fit un signe au cafetier qui leva une main connivente, et me poussa, vers une table isolée des autres par une cloison noircie de traînées de lampe.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
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       °       <br />
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               <br />
       Le récit de Jean Latoile.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       —Quand je t'ai vu pour la dernière fois, mon bon Jean, c'était, je crois,  avant de partir dans la course folle de la Ménile...  Tu étais tranquillement en train de jouer aux échecs ou à un jeu semblable avec la fille de notre vieux Bourgeois de Clotone,  la petite Mategloire Fitrion.       <br />
       —Oh oui, je me souviens ! Le jeu de Boc ! Quel cerveau sous sa tignasse de gamine !  J'espère qu'elle survit dans la tourmente de la capitale.       <br />
       —Ensuite, je sais que tu es parti avec Phial sur le bateau que t'avait fait préparer Jansène Fitrion. Et à partir de là, je vous perds. Et puis, récemment, j’ai appris que vous êtiez bien arrivés sur Périache. Enfin, “bien” est une façon de parler, puisque, que je sache, Phial est prisonnier des Omen...        <br />
       Raconte-moi vite tout cela !       <br />
       Le gros homme poussa un soupir qui faillit éteindre les bougeoirs.       <br />
       —Bon, cela va me soulager. De ne pouvoir me confier à personne, je crois que j’aurais fini par me bouillir la cervelle et me rouler l’estomac en boule.       <br />
       —Alors débonde-toi, mon ami. Commence par le commencement.        <br />
       — Le navire armé  pour le candidat de la maison Fitrion par l'ami de Jansène, Ménion Paulinard, avait fort bonne allure, j'en conviens, dit Jean.  Il tint la route sans problèmes dans les secousses de la remontée vers l'est, le long de la côte sud de la Majeure.        <br />
       Selon les instructions du vieux conseiller Hanséhard, Phial visait un point situé en arrière du Banc de la Mort, là où le Grand Dragon, exangue, vient déposer des limons.       <br />
       — Attention ! lui avait dit Paulinard —j’en témoigne¬— ne t'aventure pas sur le banc, car tu t'enliserais définitivement. Passe en bonne eau, même s'il y a encore beaucoup de courant.        <br />
       Mais Phial, s'il n'est pas mauvais barreur, n'est pas un extraordinaire navigateur, je peux te le dire.        <br />
       Il se trompa plusieurs fois et faillit nous mettre sur le banc. Virant lof pour lof, il rebroussa chemin plusieurs fois, mais cela nous retarda sur la course de la lune, et quand il fallut passer, le Dragon n'était plus en langueur.        <br />
       Ce Dragon-là, Fiston, n'était pas le monstre que nous avions attaqué avec les Aruyambi, mais çà filait vite, je te prie de le croire ! De sorte qu'en dépit de tous les efforts du Signour, le bateau fût entraîné dans un chenal de sable. A la courbe suivante, il toucha, prit de la gîte et s’allongea, la voile à plat sur la dune. Impossible de redresser.        <br />
       Je dus tirer Phial du rouffle, avant que les sables mouvants mêlés de vase ne l'avalent avec l'embarcation. Nous n'eûmes que le temps de prendre quelques vivres et un barril d'eau douce. Nous gagnâmes une éminence plus sèche, mais elle ne supporta pas non plus notre poids très longtemps. Le seul refuge fût le mât de misaine émergeant d'un vaisseau englouti, dont le poste de vigie dominait de quelques mètres les masses humides en mouvement.        <br />
       Nous nous installâmes, presque désespérés. Phial installa pour l'honneur le drapeau pourpre du candidat au sommet du mât, et nous attendîmes. Une tempête se leva et l'épave recommença lentement à glisser sous la nappe de sable. Phial décida de couper le mât en tronçons pour nous fabriquer un petit radeau.  Contre toute attente, l'idée marcha assez bien, grâce à ma hachette, et aux cordages des haubans cassés, qui flottaient autour de nous en abondance.        <br />
       Le radeau dériva vers le sud, et par chance, il fut pris dans le bras du Dragon qui, poussé vers le sud par les ondes centrifuges générées par l'Emphale, s'approche en vue de Périache. Là, Phial décida de couper à la nage, plutôt que d'attendre de l'aide. Le risque était d'autant plus grand qu'en cet endroit des langues de froid viennent à contresens.  Nous...       <br />
       Il se tut, regardant le rideau qui bougeait. L’arrière-train du cabaretier apparut dans l’échancrure, bientôt suivi de l’homme tout entier, qui se retourna pour nous présenter deux énormes pots de glunelle mousseuse.       <br />
       —Tu as une drôle de façon de te pointer, dit Jean.       <br />
       —Eh, vois-tu un autre moyen d’éviter de répandre la mousse sur le rideau ? Mais ne t’inquiète pas, Fan de chiourle, je ne vous dérange pas plus longtemps.       <br />
              <br />
       Jean reprit son récit :       <br />
       —Nous parvînmes bientôt à prendre pied sur un rocher, sous les cris de myriades d'oiseaux dont nous avions dérangé les nids. Et pour que leurs protestations aient une raison d'être... nous leur dévorâmes plusieurs dizaines d'oeufs, avant de nous mettre à l'abri dans une grotte des fientes acides dont nous bombardaient ces désagréables bestioles.        <br />
       L'après-midi du lendemain, la mer, étale,  fumait au soleil. Nous reprîmes notre nage et nous atterrîmes le même soir sur l'étroite plage de galets qui rampe sous la falaise d'Ardamont.        <br />
       Là, il fallut courir à perdre haleine pour gagner la marée de vitesse, et éviter de se trouver pris dans la vague brisant sur la roche. Par bonheur, quelques dalles effondrées nous permirent de nous mettre au sec.        <br />
       Encore un soir et une nuit dans un abri de fortune, et, le matin du jour suivant, nous trouvâmes dans la falaise une traverse. Ce ne fut plus que l’affaire de quelques heures pour rejoindre la route des pélerins, qui monte jusqu'à Scharouin. Epuisés, en guenille et sans le sou, nous fûmes rapidement repérés par les Convers, qui font office de police de l'île. Tu n'en as pas rencontrés ?       <br />
       —Non, par chance.       <br />
       —Ils nous tinrent en garde de leurs bâtons ferrés, et nous conduisirent à la conciergerie omen, où Phial, toujours, vaillant, leur montra sa bague de candidat.  Méfiants, ils nous enfermèrent dans une bergerie pendant qu’ils allaient aux ordres. Quand ils furent de retour, on nous sépara et je ne l'ai pas revu depuis...       <br />
       — Quoi ?       <br />
       — Ne t'inquiète pas outre mesure. J'ai de bonnes raisons de croire qu'il est encore vivant. Mais je sais aussi qu'il est retenu par certains Omen qui sont de mêche avec Wiril Braighcht...       <br />
       — Cela recoupe mes informations. Mais celui-là, que lui est-il arrivé ?       <br />
       — D'après ce qu'on raconte, il a débarqué une semaine avant nous, sur un vaisseau révolutionnaire et a été conduit tout de suite aux eaux lustrales, pour être confirmé par  le grand Omen. L'initiation lustrale a été une pure formalité pour lui : il est demeuré au palais de Sapharx pendant la durée prescrite et n'a cessé de recevoir des ambassades. La fête n'a pas discontinué. Enfin, il est parti pour l'îlôt de Hirpan, et là, personne n'a plus d'informations. Il se peut qu'il ait eu un peu plus de difficultés avec les Magdes qu'il ne le prévoyait.        <br />
       En tout cas, il est sûr qu'il n'a pas été proclamé Minus, car la statue de la magde aurait adressé au ciel son obole de fumée rouge. Les petits pêcheurs de l'isthme d'Hirpan se seraient précipités en ville prévenir tout le monde, et la foule aurait afflué sur les falaises pour voir le bateau des Epoux repartir vers les Passes en longeant Ardamont...        <br />
       Or voila quinze jours que Braighcht est aux mains des Nobles dames, et pas un bruit n'a filtré. On sait seulement que la fille du Villacope est consignée dans son pavillon avec ses suivantes.        <br />
       — C'est bon signe... Mais revenons à Phial.  Où est-il, sacredianche ? Et toi, vieil omnivore, que faisais-tu tout-à-l'heure sous ce déguisement ?       <br />
       — Attends, pas tout à la fois, mon Augustin !        <br />
       Pour ce qui me concerne, je me suis engagé dans les Convers, dès que Phial est parti sur Ardamont. J'ai pensé que c'était la seule façon de rester en contact et d'obtenir des informations.        <br />
       Si j'avais su, j'aurais hésité... car les frères mangent effroyablement mal, et l'instruction la plus niaise nous tient assis sur des cubes de foin, dans de petites loges troglodytes, pendant des dix heures d'affilée...       <br />
       —De quoi te plains-tu ? C'est le grand luxe et la tranquillité !       <br />
       — Ah ouiche, je t'en souhaite autant ! Pour ce qui est de Phial, la dernière fois que j'en ai eu des nouvelles, c'est il y a deux jours.       <br />
       —C’est vrai ?       <br />
       —Oui, par un diacrelet qui convoie les méyots vers les cuisines du grand Omen, via des tunnels creusés dans la craie et tout un dispositif de monte-charges. D'après cet homme, on avait fait descendre dans le puits un homme qui criait à l'injustice, et qui se démenait tant dans la cage de fer suspendue à un câble, que celle-ci se balançait dangereusement. Il n'en avait guère vu davantage à travers une ouverture de la roche, mais les escadrons de thrombes du Saint Sacre qui montent la garde à différents étages de la montagne semblaient nerveux. Il en déduisait que les vociférations du prisonnier les génaient. parce qu’ils opposaient d'ordinaire à la souffrance des proscrits la plus totale indifférence.       <br />
       — Tu crois que c'était Phial ?       <br />
       — Vraisemblablement ...       <br />
       — Et où le descendait-on ?       <br />
       — La base du Puits est occupée par un port circulaire qui n'accueille que les vaisseaux accrédités par le grand Omen et les Omen du Saint Sacre. Il y a également l'embouteillerie sacrée placée à la base de la chute d'eau. Je l'ai visitée un après-midi avec mes collègues, mais nous n'en avons vu que la partie publique : une salle de fontaines rondes où de jeunes magdes innocentes mettent l'eau transparente dans des fioles qu'elles cachètent. Mais j'ai cru comprendre que la chute d'eau tombe dans un grand entonnoir qui alimente une machine énorme. Entre autres fonctions mystérieuses, celle-ci purifie l'eau de son calcaire et lui marie un gaz jaillissant de cheminées souterraines. Il est certain que des esclaves et des techniciens travaillent nuit et jour au service de cette machine. Je me demande si ce n'est pas à ce travail qu'on a relégué Phial.       <br />
       — Mais est-il possible de faire un tel affront à un candidat officiel du minusat sans risquer les représailles de Clotone ?       <br />
       — Je peux te dire que tout le monde a une peur bleue des Omen. Avant que l'ambassadeur de la capitale se risque à faire une remarque, il peut s'écouler encore un mois.        <br />
              <br />
       J’avalai le reste du pot de glunelle, un peu trop fermentée à mon goût, et je réfléchis.       <br />
              <br />
       — D'après toi, les gens qui ont — ou auraient — enlevé Phial, mènent au fond une guerre d'usure. Ils attendent que les Magdes décident de couronner Braighcht pour le libérer avec toutes leurs excuses...       <br />
       — Quelque chose comme cela, admit Jean.  D'autant que la limite officielle du concours est la naissance de la prochaine lune, dans quatre jours...       <br />
       — Alors, ta supposition est plausible.       <br />
       — Mais il y a pire : des navires zwölles viennent continuellement au mouillage dans le Puits, pour livrer des prisonniers à la thrombification, et, en retour, pour prendre livraison de nouvelles cargaisons de thrombes- médians.       <br />
       — Qu'est-ce que c'est que les thrombes-médians ?       <br />
       — Ce sont des gens qui ont été décervelés par les Magdes, mais qui ont été pris en charge par les Omen pour les transformer en guerriers.       <br />
       — Tu veux dire que les thrombes circulent entre Hirpan, l'îlôt des Magdes, et le repaire des Omen ?       <br />
       — Oui, il y a un trafic incessant, mais presque invisible parce qu'il passe par des tunnels, sous l'isthme entre Périache et Hirpan.       <br />
       — Mais tu parlais de quelque chose de "pire" qui pourrait arriver à Phial que travailler de force à l'embouteillerie et à sa machine ?       <br />
       — Oui, tu ne devines pas ?       <br />
       — Ils oseraient mettre Phial dans le circuit des thrombes ?  hasardai-je.       <br />
       — Oui... J'en ai parlé à de jeunes camarades Convers, et cela ne leur a pas du tout semblé impossible. Au contraire, ils le feraient ainsi disparaître sans laisser de traces. Ils pourraient dire qu'il s'est noyé ou qu'il est tombé dans le puits, au cours d'une promenade méditative et que son corps a été emporté par les courants.       <br />
       — Si je comprends bien, la tâche est claire : il nous faut  immédiatement  retrouverPhial et l'aider à se dépêtrer des Omen.       <br />
       — Cela ne sera pas facile : les escouades du Saint Sacre sont d'une vigilance redoutable.       <br />
       —Qu’est-ce que le Saint Sacre ?       <br />
       —C’est la police Omen, à l’intérieur d’Ardamont seulement. A l’extérieur, ils laissent les Convers opérer, mais en fait ils les dirigent. Ils s’occupent aussi de l’administration et des côtés diplomatiques : réception d’étrangers, etc. Ils pullulent comme des coccinelles, dès qu'on dépasse le niveau de Scharouin.       <br />
       —Donc, ce sont ces sacrechose qui vont nous intercepter ?       <br />
       —Oui. Entrer dans la Montagne par la porte d'Or au dessus des hôtelleries est presque hors de question, même pour des Convers. La seule chance est le moulin de service qui sert aussi d'entrée pour les méyots chargés de victuailles... Certains Convers sont autorisés à accompagner les bêtes sur les ascenseurs, jusqu'aux communs du palais de Sapharx, mille mètres au dessus, sur une petite plaine large d'une centaine de mètres.        <br />
              <br />
       Le rideau remua faiblement, et je réduisis ma voix à un murmure :       <br />
       —Mais où chercher Phial ?  Tu dis qu'il est probablement retenu quelque part à la hauteur du lagon intérieur, près de l'embouteillerie. Ne serait-il pas plus simple de s'y rendre par la mer ?       <br />
       —Par la porte de fer, c'est exclu ! Ils ont concentré des milliers de Saint-Sacre pour surveiller le port et l'usine. Et il y a des soldats zwölles qui les assistent dans cette tâche, pour contrôler les passages des thrombes. C'est un vrai nid de frelons.        <br />
       —Des convers peuvent-ils aller dans le lagon ?       <br />
       —Seulement sur mission expresse, et sous contrôle des Coccinelles.       <br />
       —Est-ce que tu peux te faire assigner au port ?        <br />
       —Non, parce que je ne suis pas encore assez "gradé".       <br />
       — Alors, nous serons contraints de faire usage de violence. Il faut que nous prenions la place de gens autorisés à s'y rendre, des hommes de la même corpulence que nous.       <br />
       —çà sera plus facile pour toi que pour moi, ironisa Jean. Et puis, les équipes sont très quadrillées, on nous demandera vite ce que nous faisons là.       <br />
       —L'activité est-elle aussi intense la nuit que le jour ?       <br />
       —Non, les ouvriers et les dockers sont absents, ainsi que certaines troupes, mais il y a de nombreuses sentinelles zwölles.       <br />
       —Des Zwölles ? Cela me donne peut-être une idée. Car j'ai toujours avec moi le sceau de membre du Conseil Privé de Mortone Trug...       <br />
       —Comment-as tu réussi à obtenir çà ? s'étonna Jean. Ce Trug semble inspirer une sorte de terreur sacrée dans  tous les corps de l'Omenat.  Seuls les gardes personnels du Grand Omen répondent sereinement à l'évocation de cette puissance.        <br />
       —Intéressant ...  Mais c'est quitte ou double. Les Zwölles semblent avoir un réseau très efficace d'informations rapides. La nouvelle de ma disparition a sans doute fait le tour de toutes les institutions. Mais, ici, sur Périache, il y a peut-être un peu de retard.  Il faudrait alors jouer la carte très vite. Dès ce soir...       <br />
       —Comment veux-tu faire ?       <br />
       —Le plus simple : me présenter au contrôle zwölle et demander à disposer de Phial.        <br />
       —Ils vont te dire qu'il est aux mains de Sapharx, qui en répond au plus haut niveau, et sur lequel ils n'ont aucune autorité.       <br />
       —Sapharx m'a rencontré avec Mortone Trug, au  Palais du mont Atrosse. Il peut parfaitement me prendre pour un émissaire personnel du Prince du Noir. Et même s'il a entendu parler de ma disparition accidentelle, je peux tenter de lui faire croire que c'était une ruse pour rendre mes agissements plus libres. Je lui dirai, par exemple, que Mortone a décidé de liquider Phial, et qu'il m'envoie pour réaliser cela le plus discrètement possible.       <br />
       —Tu crois vraiment que cela peut marcher ? La ficelle est grosse !       <br />
       —Plus c'est gros, et mieux cela peut marcher.        <br />
       —Et si cela rate ?       <br />
       —Je me retrouve au cachot, ou pire.       <br />
       —Pire, plutôt... Et au cas, très improbable où tu réussirais à faire sortir Phial de sa prison... Où penses-tu pouvoir aller ?  Je suppose qe les Zwölles et Sapharx voudront être témoins de "l'exécution".        <br />
       —Remarque judicieuse. Nous devrions organiser un "enlèvement" en cours de route, et nous diriger aussi vite que possible sur l'ilôt Hirpan, où nous devrions être en sécurité chez les Magdes.       <br />
       —Beau projet, mais il est sans doute aussi difficile de naviguer sans autorisation le long de Périache et dans la baie de Hirpan que de rentrer dans le Port.       <br />
       —Tu m'as dit qu'il existait un tunnel reliant Périache à Hirpan ?        <br />
       —Oui, mais il est gardé très fortement.        <br />
       —Pourrais-tu y avoir accès, afin de reconnaître les lieux ?        <br />
       —Peut-être, en payant un Frère... C'est un peu plus facile pour nous que le Port.        <br />
       —Bon, alors, on va essayer quelque chose.       <br />
       —Tu es devenu un véritable aventurier, mon cher Patron ! Mes compliments, dit le gros homme en me passant affectueusement la main dans les cheveux.       <br />
       —Il me faudrait un lieu où je puisse me préparer tranquillement, Jean... Dormir un peu, et préparer quelques outils importants.       <br />
       —Oh, pour cela, pas de problème ! Nous avons chacun une petite "case" individuelle sur la terrasse, là haut. Des frères reçoivent leurs familles, un frère, leur cousin... Il n'y a pas trop de contrôle là dessus.        <br />
       —Parfait, allons-y tout de suite. Nous aviserons là-bas d'un certain nombre de détails.       <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °        <br />
               <br />
       Mon coeur battait à grands coups lorsque j'émergeai de l'obscurité pour m'avancer vers le poste qui surveillait l'entrée terrestre du lagon intérieur.  Mon plan était un assemblage de ruses moins crédibles les unes que les autres. Il était presque impossible que je ne me fasse pas prendre. Quelle était donc cette impulsion qui, en moi, jouait le tout pour le tout ?       <br />
              <br />
       Les trois Zwölles préposés à la garde de nuit tapaient la carte dans la minuscule maison de pierre, sans autre mobilier qu'une  table, trois chaises, et un âtre où flambait un feu de bois.        <br />
              <br />
       —Pssst, Frissipels ! (camarades, en Zwölle).       <br />
       Le plus grand tourna la tête, un peu dodelinante.       <br />
       —Qui va là ?        <br />
       —Un ami de Draco .       <br />
       —Ah oui ?  Voyons cela.       <br />
              <br />
       Il se leva maladroitement et se dirigea vers moi, l'air perplexe et la main sur le pommeau de son arme.       <br />
       —Qui es-tu ?        <br />
       —Je ne peux pas te dire mon vrai nom. Le Ministre m'envoie.       <br />
       L'homme se figea instantanément à l'évocation du Ministre.       <br />
       —D'accord, mais as-tu un mot de passe ou quelque chose... qui prouve que...       <br />
       Il était gêné et regardait ses compagnons qui continuaient à méditer devant leur jeu, leurs pots de glunelle moussant sur la table .       <br />
       — Ecoute, je suis le duc Hnobich, membre du Conseil Privé. En voici le sceau.       <br />
       Le petit aigle d'or brillait au creux de ma main.        <br />
       Il se mit au garde-à-vous instantanément, les mâchoires serrées.        <br />
       —Vôtre...Exc..       <br />
       —Chuttt. Ne dites rien. Je préfère que tes compagnons ne soient pas au courant. Moins de gens le seront, mieux ce sera.       <br />
       —Bien.  Excel..       <br />
       —Appelle-moi Capitaine, ce sera plus simple.       <br />
       —D'accord Capitaine. Qu'attendez-vous de nous ?       <br />
       —Je vais vous l'expliquer. Mais entrons, je vous prie, le froid monte, dehors.       <br />
       —Bien sûr, prenez ma chaise...       <br />
              <br />
       Les hommes levèrent les yeux sur moi, étonnés, et leur sergent me les présenta :       <br />
       —Chardi et Mardo, du Noir de Snigourde, et moi-même, Bragant Grodram..       <br />
       —Mm... Grodram ? J'ai connu un Grodram naguère, dans une opération de police à Papiarnick ...       <br />
       —Ah ? C'est sans doute mon cousin, il est au service du Duc de Fongil.       <br />
       —Ah oui, ce brave Marblès !       <br />
       —Euh, dit l'homme impressionné, je vous présente le capitaine ...       <br />
       —Le capitaine Tick.  Vous m'appelerez ainsi, pour les raisons de sécurité que vous comprenez.       <br />
       —Bien sûr... Voulez-vous partager notre soupe de potyglon ? Ou de la bonne glunelle fermentée ?       <br />
       —Non merci.  Voila, vous avez saisi que je suis en mission secrète. Je dois venir m'assurer de la personne d'un prisonnier des Omen... Et je ne suis pas sûr que cela soit du goût de  ses geôliers.       <br />
       —Vous désirez vous en emparer par la force ?  s'étonna Grodram. Mais ce sont nos alliés...       <br />
       —Vous ne m'apprenez rien, coupai-je sèchement. Je vais d'ailleurs tenter d'entrer en contact avec Sapharx pour accomplir ma mission. Mais je voudrais compter sur votre obéissance absolue, pour le cas où les choses tourneraient autrement.       <br />
       —Euh...       <br />
       —Il faudrait en référer au commandant, dit  Chardi, l'air soucieux. Comment savoir si Monsieur, enfin...       <br />
       —Tais-toi, dit Grodram, pâlissant, le Capitaine est au dessus de tout soupçon. Et tu devrais être... prudent.       <br />
       —Oh, mon bon Grodram, Chardi a raison, soupirai-je.       <br />
       Je montrai mon aigle aux deux soldats, qui semblèrent moins impressionnés que le sergent.       <br />
       —Le Capi... enfin, Monsieur est membre de notre autorité suprême, un égal du Ministre... expliqua ce dernier.        <br />
       —Sagardane ! fit Chardi et il se leva et se mit au garde à vous en tirant son copain par la manche.       <br />
       —Repos. Asseyez-vous ! Je suis envoyé par le Prince en mission hautement secrète, et même Longarde n'est pas au courant. Je ne veux pas que vous préveniez qui que ce soit, d'accord ?       <br />
       —A vos ordres ! dit Grodram.       <br />
       —A vos ordres ! répétèrent en choeur les deux hommes.       <br />
       —Bien. Alors voila...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Quelque temps plus tard, Chardi sortait du poste de garde et disparassait dans le tunnel qui rejoignait le lagon intérieur. Il revint bientôt, accompagné d'un officier du Sacre, dans sa tenue jaune d'or et ses bottes cramoisies.  Sa cape rouge était couverte de signes noirs, symboles de l’Omenat.       <br />
       Je résistai à l’envie de rire, car je comprenais pourquoi Jean parlait de “coccinelles.”       <br />
       L'officier s'inclina légèrement.       <br />
       —Major Soreil, de la garde du Sacre... On me dit que vous êtes un émissaire secret d'une haute autorité zwölle et que vous avez demandé à voir notre Magnanimité, le Grand Sapharx ? A cette heure tardive ?       <br />
       —Oui, dis-je, et c'est de la plus haute importance.        <br />
       (Ma voix ne trembla pas, bien que l'expression "sa Magnanimité" m'ait confirmé dans un soupçon que j'entretenais depuis longtemps .) Dois-je vous recommander de n'en parler qu'au plus petit nombre possible ? Si vous pouviez directement prévenir l'Omen-Médiat, cela serait le mieux.        <br />
       —Je ne sais... Vous n'avez aucune recommanda..       <br />
       —Ce n'est pas la peine, dit Grodram d'une voix sans réplique, c'est comme si vous parliez directement au Prince...   J'en réponds !       <br />
       —A..alors, dit l'homme, je vais voir ce que je peux faire... Voulez-vous m'accompagner ?       <br />
       —Bien sûr.       <br />
              <br />
       Bottes claquantes, nous parcourûmes un étroit boyau humide, seulement éclairé des torches qui en marquaient l'entrée et la sortie.       <br />
       Et nous débouchâmes sur un spectacle magnifique, et quelque peu terrifiant.        <br />
              <br />
       Le lac intérieur qui formait la base du Puits était presque circulaire. Il aurait pu contenir une ville entière, et la plage de galets noirs qui en faisait le tour semblait très étroite, en proportion. Des milliers de torchères brûlaient à même les falaises, piquées dans la paroi à diverses hauteurs, et donnaient à l'ensemble une vague luminosité rosâtre, qui pâlissait à mesure que l'on levait le regard vers des hauteurs embrumées.       <br />
        Au nord, face à nous, dans un grondement continu, la chute d'eau géante qui tombait du ciel s'amortissait en mille cascades. Elle rebondissait sur des amoncellements de roches arrondies, puis s'engouffrait dans des profondeurs invisibles, séparées du lac par un barrage en arc de cercle.  Le barrage était lui-même pris dans la masse de grandes jetées de roc, auxquelles étaient embossés des centaines de navires de tailles variées.       <br />
       Au sud-ouest, la mer avait crevé une paroi plus fragile du vieux volcan. Une faille y permettait le passage des bateaux entre le lagon intérieur et l'Anse Jaune. On l’avait taillée  pour y ajuster un appareil de grandes pierres, que pouvait fermer une grille aux barreaux gros comme des colonnes : la porte de Fer.        <br />
       La porte était fermée à cette heure. Les barreaux plongeaient dans le chenal, mais  n'empéchaient pas le mélange entre l'eau lisse et bleue sombre de la baie intérieure du Puits, et les eaux turbides et agitées du dehors.       <br />
       L'officier du Sacre m'indiqua, sur la gauche, une petite citadelle appuyée contre la paroi, et m'invita à le suivre sur une terrasse où étaient rangés d'étranges objets.       <br />
       Il me montra une sorte de souche noircie, deux fois grande comme un homme, et posée au milieu d'un grand bac de terre meuble. De plus près, la souche apparaissait vivante : quelques feuilles vert-tendre poussaient à même le tronc tordu.       <br />
       —Notre dernière navette pour le palais du Médiat.  Voulez-vous transmettre un message à sa Magnanimité ?       <br />
       —Oui. Mais ...       <br />
       —Ah, vous ne connaissez pas nos arbres transmetteurs ? C'est une bien utile découverte de ces dernières années. Il suffira d'introduire votre message dans le trou de la souche, et il sera reproduit  mille cinq cent mètres plus haut dans un autre arbre, un surgeon de celui-ci.       <br />
       —Extraordinaire. Nous en ferions bon usage sur Draco.       <br />
       —Hélas, le Pinalcone-messager ne s'adapte pas ailleurs qu'à Périache. Il meurt immédiatement si on le déracine. Sa population d'origine se situe dans certaines crevasses de nôtre île, et ce n'est qu'avec un soin infini que nos Omen ont réussi la transplantation jusqu'à Ciel-Omen. En fait tous ces arbres restent en contact avec leurs ancêtres souterrains.       <br />
       —Souterrains ? Mais comment captent-ils la lumière ?        <br />
       —Difficile de le dire... Une chose est certaine : quand on place une surface blanche couverte de signes dans les replis de l' écorce d'un individu, les autres s'efforcent alentour de copier les détails de l'original. Ils projettent instantanément des particules sombres, qui s'organisent en quelques minutes en un parfait duplicata.       <br />
       L'homme mit à ma disposition un imposant lutrin sur lequel étaient disposés feuilles, plumes, sable et encre, puis se détourna pudiquement.       <br />
       Je fis sècher mes courts écrits et laissai l'officier former un rouleau assez lâche qu'il glissa dans un trou de chouette, au beau milieu de la souche convulsée.       <br />
       —Voila. Il ne reste plus qu'à attendre.       <br />
              <br />
       Je profitai de l'inaction pour examiner l'environnement. Sur la façade proche de la citadelle, je distinguai le rail de guidage d'un monte-charge de bois. La  plate-forme ronde bordée de cuir épais,  était au repos au niveau d'un quai de métal, mais je supposai qu'elle pouvait être hissée par des cordes et des contrepoids, pour relier les installations de la base du Puits à Ciel-Omen.        <br />
       Lutel m'avait expliqué qu'il existait aussi un réseau de cheminées secrètes, reliées à des tunnels, et qui permettait le transport vertical sous plusieurs formes : échelles de cordes, escaliers en colimaçons, et même rampes tourbillonnantes pour certains colis, ou tuyaux pour les messages, mais je ne voyais aucune porte creusée dans les parois aussi loin que portait ma vue .        <br />
              <br />
       Nous n'attendîmes guère plus d'une demi-heure. Soudain, les yeux exercés de l'Officier du Sacre distinguèrent quelque chose dans la nuée sombre qui bouchait le Puits au dessus de nous .       <br />
       —Regardez, Sa Magnanimité nous fait envoyer une Aile.       <br />
       —Je ne vois pas.... Ah si !       <br />
       Quelque chose de blanc tourbillonnait dans la nuée. Cela sortit bientôt de la vapeur d'eau en suspension  et se mit à décrire de grandes spirales descendantes. C'était en effet une aile d'un type assez voisin de celle que j'avais chevauchée sur La Majeure, avec le petit Satius. Mais elle n'était pas couverte de cuivre ni articulée. C'était une série de voiles triangulaires tendues sur un cadre, sous lequel était suspendu un homme couché dans l'air, tenant des dispositifs de manoeuvre.       <br />
       Tout comme l'officier, l'homme volant était vêtu en coccinelle, d'un superbe uniforme jaune d'or aux parements grenat brodés de signes cabalistiques.       <br />
       Il nous survola deux fois et nous salua, puis alla atterrir sur la grêve à une centaine de mètres. Il replia soigneusement son engin, et, le laissant sur place, il nous rejoignit à la course.       <br />
       —Salut de bon Omen ! dit mon compagnon, avez-vous reçu notre message ?       <br />
       —Oui, et sa Magnanimité a hâte de recevoir l'émissaire spécial du Prince du Noir. Il se souvient très bien de vous, ajouta-t-il en me tendant une main gantée.  Salut de Bon Omen ! je suis l'aide de camp de Sa Grandeur Magnanime, le Médiat Sapharx.  Je vais vous guider jusqu'à lui. Venez vite...       <br />
       L'aide de camp m'entraîna au pas de course vers l'échaffaudage du monte-charge et prit une clef dans sa poche pour ouvrir le verrou compliqué de la porte qui fermait la passerelle.       <br />
       —Asseyez-vous, me dit-il, je vais boucler les ceintures...       <br />
       —Est-ce... dangereux ? dis-je, passablement inquiet.       <br />
       —Non. Mais la plateforme monte très vite, et nous ne voudrions pas vous perdre en route, dit l'homme en souriant. Puis il s'attacha lui-même en face de moi et actionna un levier.        <br />
       Aussitôt notre plancher se sépara du reste de la plateforme et commença à monter fort lentement.  Je ne regardais pas trop vers le bas, car je savais que le spectacle deviendrait bientôt vertigineux.       <br />
       —La vitesse ne me semble pas excessive, dis-je pour meubler la conversation.       <br />
       —Elle vient peu à peu, car les contrepoids prennent leur élan avec retard...       <br />
       Effectivement, le vent commençait à siffler contre les bords de notre support. Je me sentais plus lourd, tassé sur le banc. Nous pénétrâmes dans la brume et très rapidement tout s'humidifia. Un froid glacial me pénétra jusqu'à l'os.       <br />
       —Ce n'est pas très agréable, dit l'aide de camp, stoïque. Mais cela ne dure pas longtemps. Nous avons déjà fait les deux-tiers du trajet.       <br />
       Tout filait maintenant si vite autour de nous, dans une espèce de pénombre ponctuée irrégulièrement de taches de lumières, que je ne parvenais plus à me situer.  Bientôt, je me sentis soulevé , retenu par les bretelles solidement fixées. Nous ralentissions.  Encore un peu de temps —qui me sembla interminable— et nous nous haussâmes au dessus du vide ouvert, dans un couloir vertical taillé dans la roche, et à la forme duquel s'adaptait le rectangle de notre ascenseur.  Le mouvement se ralentit encore et je vis descendre vers nous la voûte  d'un vaste antichambre aux parois couvertes de mosaïques.       <br />
       —Je vous en prie, Sa Magnanimité vous attend fit l'homme en me demandant de le précéder vers les boiseries sombres  du fond de l'antichambre.  Il y ouvrit une petite porte et s'effaça.       <br />
               <br />
              <br />
       Sapharx       <br />
              <br />
              <br />
       Toujours aussi gominé que lors de notre précédente rencontre, Sapharx portait cette fois une chasuble blanche brodée de motifs dorés. Il était venu en personne m'attendre à l'entrée de son grand Cloître, et il congédia l'aide de camp et les valets porte-flambeaux qui l'avaient accompagné.        <br />
       L'air préoccupé, crispant une bouche d'ordinaire gourmande, il me tendit ses doigts manucurés aux ongles étirés.       <br />
       —Bonsoir, jeune Duc de Hnobich... Je suppose que Mortone a quelque chose d'excessivement important à me communiquer pour m'avoir dépéché un ami personnel par d'aussi étranges moyens. Un ballon ! C'est original ...       <br />
       —Ah, vous l'avez donc aperçu ?       <br />
       —On me l'a signalé il y a plus de six heures, et des marins viennent de le récupérer sur la côte sud. Tu as mis du temps à venir à moi.       <br />
       —Hélas, Votre Grandeur Magnanime, le vent s'est levé et je me suis perdu dans les collines d'épineux au sud de Scharouin. J'espère que mon arrivée n'a pas été ébruitée.       <br />
       —Non, seuls mes agents sont au courant.  M'éclaireras-tu, maintenant ? Je ne sais plus que penser des messages que m'a envoyé ton Prince et m'annonçant ta mort, il y a deux jours...       <br />
       —Il ne fallait pas éveiller les soupçons sur mon départ et son motif réel.       <br />
       —Je comprends... Mais parle !       <br />
       —Eh bien, ce que j'ai à vous dire annule tout ce que Mortone a pu vous affirmer officiellement. Je viens pour disposer de vos deux hôtes...       <br />
       —Quoi ? Qu'est ce que c'est que cette histoire ?  Je croyais que Mortone était contre la violence avec les candidats au minusat ou leur famille ?        <br />
       —Oui, avant d'apprendre ce qu'il a appris !         <br />
       L’Omen-Médiat regarda autour de lui, comme si quelqu’un avait pu se cacher derrière les pilastres.       <br />
       —Viens dans le cabinet secret... Même ici, il y a quelques valets du Grand Omen, et il a beau être gâteux, il y a certaines choses que je préfère lui laisser ignorer...       <br />
       Nous quittâmes le  Cloître et montâmes les degrés qui le séparaient des bâtiments situés à flanc de pentes, s'éloignant de l'oeil du Puits. Nous empruntâmes une succession de corridors et d'escaliers monumentaux aux décors baroques. Puis il obliqua entre deux colonnes et appuya sur une pierre de la paroi de grès clair.        <br />
       Lorsque la porte secrète se referma, nous nous trouvions dans une chambre aussi simple et froide qu'une cellule monastique. Une grande table de bois sculpté et deux chaises au dossier surélevé en constituaient le seul mobilier, sans parler d'un étroit lit de camp en fer. Ce décor rude était en contradiction flagrante avec le personnage fat et amateur de luxe et de mignardises, que se donnait l'Omen médiat. Cela m'induisit à plus de prudence encore.       <br />
       —Tu es chez moi ! Tu peux parler à coeur ouvert, dit Sapharx impatiemment, en me tendant une couverture pour me réchauffer.       <br />
       —Eh bien votre Grandeur Ma...       <br />
       —Trêve de grandiloquence, tutoie-moi et vas droit au but...       <br />
       —D'accord. As-tu entendu parler d'une dénommée Chamilah ?       <br />
       —Mm.. C'est une vieille histoire. Une Magde en rupture de banc , du temps du père de Mortone...        <br />
       —Oui. Mais elle est toujours vivante !       <br />
       —Est-ce vrai ? dit Sapharx en haussant les épaules, et quelle importance  ?       <br />
       —Cette femme est un démon ! Elle a formé un réseau de renseignements sur nos activités. Un réseau tellement efficace qu'elle sait tout, ou pratiquement !       <br />
       —Comment cela ?        <br />
       —Nous avons découvert, un peu après ton départ de Draco plusieurs messages envoyés par des espions à sa solde depuis le Mont Atrosse. Un hasard nous a favorisé : une épidémie a frappé l'espèce des sarmoiselles messagères et plusieurs sont tombées en plein vol au pied de nos soldats. Intrigués par les bagues qu'elles portaient à la patte, ceux-ci se sont aperçus qu'il s'agissait de messages codés. Notre service du chiffre en est venu à bout rapidement. A notre grande consternation, nous nous sommes aperçus qu'ils racontaient dans le plus grand détail tous nos projets militaires. Beaucoup d'informations concernaient également notre politique de la course minusale, nos appuis à Wiril, etc...       <br />
       — Il y a sans doute un espion au plus haut niveau : il vous faut le détecter et le détruire. Voulez-vous l'aide de nos Omen devins ? Ils sont très forts pour ce genre de chose.       <br />
       —C'est l'une des demandes que te soumet Mortone, dis-je en improvisant (Sapharx venait sans le savoir de me donner un prétexte crédible.)  Et il faudra être très discrets.       <br />
       —Bien sûr. Comment savez-vous que les oiseaux messagers devaient rejoindre cette... Chamilah ?        <br />
       —Nous la soupçonnions depuis longtemps, et nous avions souvent intercepté dans le passé des sarmoiselles de la même espèce, avec des messages fixés de la même manière, sur les mêmes bouts de soie. Mais jamais les informations n'avaient été aussi cruciales.  Mortone a décidé d'en finir et a fait attaquer le repaire où elle se cachait. Mais elle a disparu !  Et chaque semaine qui passe nous apporte un lot d'oiseaux messagers porteurs des renseignements les plus vitaux, qui semblent être expédiés aux quatre coins de l'archipel !        <br />
       —Il y a un complot ! Il faut l'extirper sans pitié ! s’exclama Sapharx, les yeux fixés dans le vide, la mâchoire serrée, un air effrayant répandu sur ses traits.       <br />
       — C'est pour cela que je suis ici, dis-je.  D'autant que de plus en plus de renseignements de ces messages... portent sur toi et sur ta politique.        <br />
       —Sur moi ? Et que disent-ils ? s’étrangla Sapharx blanc comme un linge.       <br />
       —Mortone ne me l'a pas révélé. Il m'a seulement dit qu'il fallait arrêter l'hémoragie.       <br />
       —Absolument, dit le Médiat en serrant les poings.       <br />
       —Mais moi seul pouvait te le dire de vive voix. Tout ce que tu recevras de Mortone par la voie officielle est du leurre. Il s'agit de donner le change.        <br />
       —Je comprends, s’empressa Sapharx. Mais quel est le rapport avec Phial d'Atoy et Nadja Benjou ?        <br />
       — Le voici : Mortone pense que Chamilah est en relation étroite avec un réseau de Magdes, elles-mêmes liées avec certains Omen influents auprès du Grand Omen...       <br />
       —Des Omen influents ? fit Sapharx et il éclata de rire.       <br />
       —Ais-je dit une sottise ?       <br />
       —Non, mais le Prince n'est pas très au fait de ce qui se passe ici. Il n'y a pas un Omen de la cour du vieillard que je ne contrôle pas. Ce sont mes hommes et j'en réponds.       <br />
       —En es-tu bien sûr ? dis-je en plissant les yeux.        <br />
       —Sûr.       <br />
       —Eh bien, Mortone ne l'est pas autant que toi. Il m'a dit que certains des proches du Grand Omen jouaient double jeu...       <br />
       —Un nom ? demanda nerveusement Sapharx.       <br />
       —Il y en a plusieurs... Pas un seul... Une dizaine.       <br />
       —Dix Omen...! Ce n'est pas possible, déclara Sapharx livide. Peux-tu me les donner ?        <br />
       —Non, Mortone a préféré ne pas me les dire, au cas où une opération d'intoxication serait tentée contre nous. Mais il est sûr qu'un groupe proche du grand Omen est en train de comploter pour faire libérer tes "hôtes" à ton insu.       <br />
       —Je n'arrive pas à te croire ! dit Sapharx, abattu.       <br />
       —Voila ce qu'il te conseille : sans tarder, tu me remets les prisonniers. Il faut que cela ait l'air un enlèvement par les Zwölles noirs, car alors tu pourras te justifier auprès de l'Omenat. Tu donneras des consignes de résistance "molle" à tes soldats du Sacre. Ils diront avoir eu affaire à tout un groupe de Zwölles inconnus, qui ont brusquement déboulé, les ont menacés, et se sont emparés de Phial et de Nadja, pour disparaître vers une destination inconnue : un navire rapide les attendait dans l'anse Jaune. Fais-leur dire aussi qu'on aurait vu les bandits se dévêtir de leurs uniformes zwölles au dehors : cela permettra de ne pas incriminer le Noir ni de remettre en cause notre alliance aux yeux du bon peuple...        <br />
       —Et quel sort as-tu l'intention de réserver aux deux ... évadés ?        <br />
       —Mortone voudrait interroger Phial d'Atoy et essayer de le faire travailler pour lui. S'il y réussit, nous aurons juste un candidat supplémentaire ! S'il n'y parvient pas, je crois qu'il le fera mettre à mort.        <br />
       —C'est en contradiction avec ce qu'il m'a dit la dernière fois, mais je crois que ce serait prudent, en effet. Et la jeune fille,  Nadja Benjou ?        <br />
       —Nous pouvons tenter d'exercer un chantage sur son frère, s'il semble devenir dangereux dans la course ...  Nous pouvons l'emmener sur Manaro, notre ilôt pénitenciaire, et de là, envoyer des missives à Homer Benjou, lestées de cheveux, puis de morceaux d'oreilles de sa soeur. Tout cela en nous faisant passer pour des corsaires Guamaais, par exemple...        <br />
       —Cela me semble judicieux, soupira Sapharx qui se détendit. D'ailleurs cela m'ôte une douloureuse épine du pied. Et quitte à faire disparaître ces gêneurs, je préfère que vous vous en chargiez. Les Omen sont toujours réticents pour ce genre de choses délicates, et parfois les Convers refusent d'exécuter ces tâches .        <br />
       —Bien.  Donc, il ne reste plus qu'à nous rendre aux geôles.       <br />
       —Oui. Mais laisse-moi réfléchir... Dispose-tu effectivement d'un appui zwölle ?       <br />
       —Bien sûr, la garnison du port est au courant. Elle attend et mettra à ma disposition une vedette pour sortir du lagon avec mes prisonniers. Les soldats sont prêts pour la mascarade des vêtements de corsaires. Ils viendront avec nous et nous croiserons vers le nord où une flotille de surveillance spécialement affrêtée par Larr nous recueillera au large de Draco.       <br />
       —Mortone a tout prévu ! Quelle stratège !        <br />
       —Oui. De plus, il est en train de concocter un piège pour le traître de la Maison Privée, en contrôlant la diffusion d'informations que seulement une personne à la fois sera censée connaître. C'est moi qui devrai l'exécuter, et cela passera pour un accident, car je suis censé avoir disparu ... (ma capacité à inventer les bobards les plus grossiers me suprenaient de plus en plus !)       <br />
       —Tu es devenu un justicier fantôme.        <br />
       —Exactement. Maintenant, Sapharx, puis-je te demander de me conduire au lieu où nos hôtes sont enfermés ? C'est une course de vitesse. Les Omen comploteurs sont peut-être déjà passés à l'action...       <br />
       —Ils n'oseraient jamais venir ici en ma présence.       <br />
       —Certes. mais ils peuvent agir, par exemple, lors d'une audience que tu aurais chez le Grand Omen.       <br />
       —Saputille ! s'écria Sapharx. J'ai justement un rendez-vous demain matin, avec sa Hauteur, et sans aucun motif qu'il m'ait spécifié !       <br />
       —Tiens ! tu vois ?  Je suis arrivé à temps !       <br />
              <br />
       L'Omen Médiat se leva d'un bond et se dirigea vers le fond de la cellule. Il frappa violemment un carreau du pied et la paroi entière se mit à glisser sur le côté, dévoilant un sombre couloir s'enfonçant horizontalement dans le tuf volcanique.       <br />
       —Viens  ! Il n'y a plus une minute à perdre.       <br />
              <br />
       Le couloir était obturé au bout d'une vingtaine de mètres par une dalle que Sapharx fit pivoter et laissa se refermer sur elle-même. Nous nous trouvions dans une galerie de mine, soutenue de gros poteaux de bois, et qui continuait dans la même direction approximative, probablement vers la paroi d'Ardamont faisant face au nord. Dix minutes après, nous débouchâmes sur une placette ronde où quatre soldats du Sacre montaient une garde distraite, deux debout, et les deux autres affalés sur un banc de pierre.       <br />
       Ils se redressèrent à notre arrivée et saluèrent Sapharx.       <br />
       Le Médiat leur expliqua tranquillement le plan qu'ils devraient suivre : Ils allaient conduire les prisonniers des cellules 4B et 6A au port du lagon, où ils devraient être transférés vers une autre résidence. Là, ils devraient cèder leurs détenus à "une force zwölle supérieure", qui leur demanderait peut-être d'accepter quelques coups.        <br />
       —Vous vous laisserez faire, c'est d'accord ?       <br />
       —Je suppose qu'ils ne nous tueront pas, dit le chef des sentinelles. Vous avez compris vous-autres ?       <br />
        Des visages épais acquiescèrent, sans joie excessive.       <br />
       —Merci mes amis, vous aurez double ration d'annelle toute la semaine ! Et pas un mot aux gars du Vieux Bonhomme ?       <br />
       —Bien sûr, pour qui nous prends-tu ? rétorqua le chef .       <br />
       —Bien. Handjo Hnobich, je te dis adieu, et à bientôt sans doute ! Bien le bonjour à qui tu sais !       <br />
       —Je n'y manquerai pas ! Salut à vous, Magnanime et Noble Sapharx!       <br />
              <br />
       Le chef saisit son gros trousseau de clefs, et Sapharx se plaça  en retrait : il ne voulait pas qu'on le voie dans une affaire menée officiellement par les Zwölles.        <br />
       Le moment était arrivé de revoir Phial, et je l'appréhendais. Dans quel état allai-je le retrouver ? Et, s'il était en bonne santé, saurait-il cacher qu'il me connaissait?        <br />
        Je supposais que ma barbe et ma moustache maintenant assez conséquentes, retarderaient la reconnaissance de mes traits, mais saurait-il éviter le cri de surprise qui mettrait la puce à l'oreille ? J'étais plus confiant à propos de Nadja, car elle ne m'avait vu que peu de jours et il y avait de cela plusieurs mois.        <br />
              <br />
       La lourde porte du 4B grinça sur ses gonds énormes et le soldat pénétra dans la cellule pour réveiller son occupant.        <br />
       —Transfert immédiat, levez-vous et prenez vos affaires fit-il rudement.       <br />
       —Sacrefiole de Sapugouince ! fit une voix de stentor courroucée. Je reconnaissais bien là mon Phial .       <br />
       Bande de jaunets putrides ! continua la voix tonitruante vous me dérangez pendant mon sommeil ? çà ne vous suffit pas de me séquestrer ? Allez ! du balai ! Vous reviendrez demain à une heure convenable.       <br />
       Et Le soldat,  tenu par une main ferme au milieu des épaules et au derrière du pantalon, fut expulsé de la cellule.       <br />
       Ses quatre collègues entrèrent en force et je regrettai de ne pas pouvoir les modérer avec trop d'insistance.        <br />
       —Bon ! bon, ne nous fâchons pas, fit la voix sonore. Je viens ! Après tout, déménager maintenant ou un autre jour !        <br />
       Quelques instants plus tard, je vis mon Phial, les cheveux  huileux plus longs que jamais, hirsute et le vêtement tout râpé, incliner la tête, et s'encadrer dans la porte. Il vint vers moi, suivi des quatre hommes,  et me dévisagea avec la plus grande impassibilité.       <br />
       —Tiens, un Zwölle, dit-il. Cela sent le coup fourré !       <br />
       —Tais-toi, dit le sergent furieux, qui lui asséna un coup de matraque sur l'occiput.       <br />
       Phial se retourna d'une pièce :       <br />
       —Toi, tu ne perds rien pour attendre, mon garçon.       <br />
       —Du calme, sifflai-je, pas de violences !       <br />
       —Mais, Monsi... dit le soldat congestionné.       <br />
       —Son Eminence ne sera pas contente si je lui dis que vous abîmez la marchandise.       <br />
       L'homme se calma.       <br />
       —Bon, et maintenant, ouvrez la cellule 6A. Faites sortir la détenue.        <br />
       —Normalement, il faut la présence d'une Magde, pour tout élargissement d'une prisonnière.       <br />
       —Sa Magnanimité ne vous en tiendra aucun grief, assurai-je. Il s'agit d'une opération spéciale.       <br />
       —Ah bon, dans ce cas.       <br />
              <br />
       Nadja ne résista pas comme Phial. Il fallut un peu plus de temps pour qu'elle s'éveillât et rassemblât quelques objets dans son maigre baluchon. Très pâle, enveloppée d’une guenille marron, elle s'avança dans le couloir comme une somnanbule et n'eût pas un regard pour moi. C'était heureux : je n'aurais pas pu cacher mon émotion. C'était bien le même beau  visage tragique aux yeux immenses, la même chevelure d'or pâle, le même corps svelte et pourtant recru de fatigue et de privations.        <br />
       On rapprocha les deux prisonniers et Phial regarda intensément Nadja, mais elle semblait plutôt indifférente, baissant les yeux, comme si elle craignait l'aveuglement par la flamme des torches.        <br />
              <br />
       Tout le groupe se rendit à un carrefour au centre duquel trônait un énorme  tonneau cerclé de métal épais. Un soldat enleva un pan de bois et fit entrer les prisonniers dans la barrique. Puis trois soldats y pénétrèrent également, se serrant les uns contre les autres. Il restait un peu de place où je me mis, tandis que le garde resté à l'extérieur refermait le bardeau contre mon dos.       <br />
              <br />
       Il y eut une suite de sons métalliques et de bruits liquides, et je sentis que le sol se dérobait... Nous tombions ! Ces îles étaient décidément aux mains d’ingénieurs adorant faire chuter comme de pierres et monter comme des fusées les pauvres passagers réduits à la plus grande passivité ! En tout cas, nous nous enfoncions rapidement, comme aspirés vers le bas, brinqueballés, heurtés, choqués. Comme il n'existait aucune suspension au dessus du tonneau, je supposai que la descente fonctionnait selon un principe hydraulique. On avait dû ouvrir une issue par laquelle de l'eau s'échappait, le niveau baissant rapidement au dessous de nous. Dans le fracas du fer, du bois, de la pierre, et des frottements liquides, personne ne se rendit compte que quelqu'un de haute stature se penchait sur moi et me glissait quelques mots dans le creux de l'oreille.       <br />
       —Salut, Augustin ! On s'amuse toujours bien ensemble ! dit la voix assourdie.        <br />
       Je souris dans l'obscurité ; ce sacré Phial m'avait reconnu immédiatement, mais n'en avait laissé rien paraître . Stupéfiant bonhomme ! La suite  allait en être grandement facilitée !       <br />
              <br />
       Le curieux véhicule qui nous transportait ralentit puis s'arrêta brutalement, comme s’il s'était posé sur un socle. On vint nous délivrer. Un peu contusionnés, nous sortîmes à la file sur un môle de pierre, situé dans une caverne adjacente au lagon du Puits. Une escouade de Jaunes se présenta aussitôt, dirigés par l'officier qui m'avait accueilli au poste Zwölle.       <br />
       De grosses gouttes de pluie froide éclataient sur le sol autour de nous, trop grosses pour provenir seulement de la condensation, et un vent glacé nous enveloppa, accompagné d'un mugissement sourd. Dehors la tempête se levait. Elle s'insinuait dans le Puits, et y créait un tourbillon. Cela convenait à nos projets.       <br />
       —Votre Excellence, s'empressa l'officier en relevant son col, nous avons été avertis par sa Magnanimité.  J'ai  fait prévenir  vos amis. La remise des prisonniers aura lieu sous le tunnel de sortie, pour respecter les règles en vigueur.       <br />
       —D'accord, vous avez très bien fait, Major... Soreil, je crois.       <br />
       —C'est exact, votre Excellence.       <br />
       L'homme sourit, flatté que je me souvinsse de son nom.       <br />
       Les gouttes se multiplièrent soudain, comme si l'on avait renversé un seau géant dans la pénombre au dessus de nous.       <br />
       —Ne perdons pas de temps, le vaisseau ami doit nous attendre et le ciel n'est pas clément.       <br />
              <br />
       A la vue des trois soldats Noirs casqués qui attendaient dans le couloir, Nadja, terrifiée, poussa un hurlement. Elle bouscula le Major et l'homme qui l'avait accompagné, se faufila contre Phial, et me fila sous le nez vers le lagon. Profitant de notre suprise, elle courut en direction d'une citadelle du Sacre, où elle pensait sans doute trouver secours contre l'enlèvement par ces horribles Zwölles.        <br />
       Pas le temps de délibérer. Je la poursuivis et, la gagnant de vitesse, je la plaquai bientôt sur les galets mouillés. Elle tenta de se libérer par des ruades, criant pour attirer l'attention des Jaunes. Je bloquai son cou de mon bras et dans une sorte d'étreinte violente et désespérée, je parvins à approcher ma bouche de son oreille immobilisée.       <br />
       —Nadja ! Nadja, chuchotai-je les dents serrées.  Tu ne m'as pas reconnu ?       <br />
       Entendant son prénom de la part de cet inconnu Zwölle, elle suspendit tout mouvement.       <br />
       —Qui êtes-vous ?       <br />
       Je la laissai se tourner à demi vers moi.       <br />
       —Mon Dieu... maintenant je vous reconnais... Vous êtes... Augus..       <br />
       —Chhttt, lui intimai-je. Tais-toi ! tu vas faire tout capoter... Il faut qu'ils croient que nous sommes des Zwölles ! Tu comprends ?       <br />
       —Ou... oui... fit-elle enfin dans un souffle, et je relâchai mon étreinte.       <br />
       —Fais comme si tu étais épuisée et que je te ramenais dans le rang...       <br />
       -—D'accord, mais comment...       <br />
       —Chhttt ! fis-je autoritairement.        <br />
       La tenant entre les deux épaules, je la poussai brutalement vers les soldats Zwölles et le Major qui riaient à gorge déployée.       <br />
       —Elle a du caractère, cette petite, Excellence !       <br />
       —Oui, mais il faudra qu'elle apprenne la règle ! dis-je en la bousculant. A la prochaine incartade, je vous attache pieds et poignets.        <br />
       —Vil Gladionard ! hurla Phial. Vous en prendre ainsi à une pauvre jeune fille ! C'est ignoble !       <br />
       —Veux-tu te taire, grande gueule ! criai-je à mon tour, ou veux-tu que je te fasse enfoncer un sac de galets dans la bouche ?       <br />
       Grodram, qui tenait Phial par la manche sembla le prendre à témoin de la sauvagerie possible de son supérieur hiérarchique.       <br />
       —Il vaudrait mieux que tu avances sans faire d'histoire !       <br />
       —Bien, dit Phial, mais qu'on se le dise :  je ne cède que devant une force bien supérieure en nombre. Et je proteste hautement du sort arbitraire et illégal qui nous est ainsi dévolu !        <br />
              <br />
       Le spectacle était donné au profit des Zwölles, mais aussi des soldats du Sacre, rassemblés en petits groupes ici et là, d'un bout à l'autre du lagon. Le peu d'empressement de leurs compagnons à venir en aide à la jeune fugitive aux prises avec le Noir les avait attristés mais chacun savait que les Zwölles avaient la haute main sur certaines affaires et qu'il n'était pas question d'interférer, ni à fortiori de s'opposer à leurs volontés.         <br />
              <br />
       Au milieu du couloir, je me retournai pour serrer la main du Major dont la mission s'arrêtait là.       <br />
       Apparemment résignés, les yeux baissés, les épaules basses, Nadja et Phial furent enfin poussés au dehors de la paroi du Puits sur le chemin qui conduisait au poste de contrôle zwölle.        <br />
              <br />
       Les prisonniers gardés dans le poste par les trois Noirs, je fis mine d'aller chercher le bateau qui m'avait prétendument amené jusque-là. J'espérai que Jean Latoile avait réussi à dérober une embarcation et à la tirer dans ces parages, malgré la tempête qui se levait ce soir là.        <br />
       Une grande barque ventrue était effectivement à la gîte sur les galets, hors d'atteinte des vagues. J’avisai un bassin creusé sous les rochers. L’eau y était relativement paisible, toute ocelée de pluie. J'y mis à flot la barque, puis appelai les Zwölles.       <br />
       —Faites amener les prisonniers.       <br />
       —Vous êtes sûr, Excellence, que vous n'avez pas besoin de rameurs ? dit Grodram.       <br />
       —Non, dis-je. Il n'y a que quelques dizaines de mètres à parcourir et un brigantin nous attend dans l'ombre, de l'autre côté des rochers. Ne vous inquiétez pas.       <br />
       —Bon, alors adieu !       <br />
       —Ah sacripoile !, suis-je distrait ! J'ai oublié ma sacoche près du poste de garde... Pouvez-vous  aller me la chercher, Grodram ?       <br />
       —A vos ordres, Excellence !       <br />
       —Chardi, Mardo, restez là, et tenez la barque...       <br />
       Le sergent avait disparu derrière le poste, et moi seul sans doute, entendis le choc assourdi, accompagné d'une faible plainte.         <br />
       —Non, je m'étais trompé ! dis-je en sortant la sacoche du bateau, je l'avais oubliée ici !  Je vous remercie, Frissipels, vous pouvez aller rejoindre votre chef, maintenant !       <br />
       Chardi et Mardo m'adressèrent un petit geste d'adieu, et juste à ce moment là deux énormes mains s'ajustèrent à leurs têtes, comme pour une empoignade amicale. Puis les têtes furent rapprochées si vite, que je crus, au choc sonore qu'elle émirent, qu'elles se fracassaient comme des noix de coco. Les deux ZwÔlles s'effondrèrent. Jean sortit aussitôt de l'ombre d'un pilier de roche et les saisit au collet pour les tirer hors de vue. Ils rejoignirent Bragant Grodram, déjà assommé, baîllonné et ligoté.       <br />
       —Enfin, dit Phial en se levant, nous pouvons nous saluer convenablement. Viens vite me délier, Augustin !       <br />
       Je m'exécutai et nous nous embrassâmes.        <br />
       —Quel fier ami tu fais, me dit-il. J'étais dans de très mauvais draps.       <br />
       —Je sais, dis-je, ému.       <br />
         Puis je pris délicatement Nadja dans mes bras.       <br />
       —¬Vous le voyez, nous ne sommes pas des bandits ou des assassins. Vous me croyez, maintenant ?       <br />
       —Oh, j'ai eu confiance dès que je vous ai reconnu...  Augustin...       <br />
       Elle me regardait, de la lumière dans les yeux.       <br />
       Elle se tourna vers Phial.       <br />
       —Je suppose que vous êtes le Signour de Michemin.  Mon frère m'a dit combien vous étiez un candidat loyal. Quel que soit le vainqueur, je ne peux pas croire que vous ne vous entendrez pas...       <br />
       —J'en suis convaincu, Damoisielle, dit Phial. Mais il faut encore que nous nous sortions de la présente affaire. Et je crois comprendre que ce n'est pas fini.        <br />
              <br />
       Jean finit de ficeler les trois Zwölles évanouis, et nous les portâmes dans l'embarcation. Nous poussâmes celle-ci au delà des brisants. Tirée par un courant, elle s’éloigna dans la nuit, et nous remontâmes vers le quai. Sous une pluie intermittente, nous attendîmes Latoile qui devait prendre la tête du groupe, car lui seul savait où s'ouvrait la bouche du tunnel de Hirpan. Nous empruntâmes une fois de plus le passage qui nous ramenait à l'intérieur du Puits, dont nous rejoignîmes  la grêve étroite.        <br />
       Nous étions à la merci de l'éveil de n'importe quelle sentinelle dans n'importe lequel de la dizaine des postes du lagon, maintenant assoupis, et il nous fallait être aussi rapides que silencieux.         <br />
       Certes, le mauvais temps nous protégeait contre cette éventualité, mais la distance qui nous séparait du barrage de la chute d'eau nous parut sans fin. La dalle de pierres se rapprocha pourtant et nous y prîmes pied sans que l'alarme ait été donnée. Il fallait encore longer le bord incurvé du barrage pendant cinquante mètres. Nous nous projetâmes enfin dans l’escalier qui descendait dans le ventre de l'abîme. Un peu plus bas, sur un palier arrosé d’embruns par la cataracte, nous nous arrêtâmes pour reprendre souffle et nous réconforter. Au moins n'étions-nous plus visibles depuis les postes de garde, mais le lieu était terrifiant : un mince carreau de pierre noire submergé dans le rugissement monstrueux du fleuve vertical qui explosait sans cesse près de nous.       <br />
       L'escalier laissa place à une rampe dont l'arc suivait celui du barrage et nous amenait droit sur des orgues de basalte moussus,  dégoulinants d'eaux ruisselantes.        <br />
       Une étroite fissure s'y ouvrait. Nous nous y engouffrâmes, soulagés de quitter l'antre des monstrueuses cascades.       <br />
       Une grille rouillée nous arrêta, mais Jean se pencha et la souleva presque sans effort. Elle remonta dans sa rainure où elle demeura suspendue, nous livrant enfin accès au fameux tunnel de Hirpan.       <br />
              <br />
       °      °       <br />
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       °       <br />
               <br />
              <br />
       VIII.       <br />
              <br />
       Le lagon des Magdes       <br />
              <br />
              <br />
       Le tunnel était d'abord un chenal souterrain, à la voûte surbaissée taillée dans le roc sur des kilomètres. Dans le canal, l’eau courait vers nous, noire et voluteuse,  encadrée de deux pistes pavées, jadis utilisées par les gigarions tirant de longues barges. Parfois le tunnel était assez étroit et parfois il se dilatait pour devenir une succession de hautes grottes ou d'immenses carrières aux salles innombrables.       <br />
        De loin en loin, la vallée souterraine s'ouvrait aux confluents de canyons aux à-pics marbrés. Sur les ventres lisses des falaises noirâtres, étaient gravées des ébauches de porches géants, à moins que ce ne fussent les figures errodées d’anciennes structures. On disait que jadis la rivière souterraine passait au fond de gouffres volcaniques qui s’étaient écroulés depuis, laissant sur les parois les réminiscences de leurs arcs portants. On disait aussi que l’écroulement s'était produit, non à la suite d’un tremblement de terre, mais parce que des générations de mineurs cherchant la précieuse pintocle verte, avaient grignoté les piliers des cavernes qu’ils exploitaient à dos de gigarion. L’effondrement général s’était propagé depuis le château du maître des mines, l'ancien propriétaire de Périache, jusqu’à la résurgence de la rivière au niveau du lagon intérieur. Il avait entraîné un raz de marée d’eaux boueuses, qui avaient emporté plusieurs centaines de navires à l'ancre.        <br />
              <br />
       Plus tard, des milliers d'Indiens avaient été importés de régions lointaines pour creuser le canal au milieu du chaos. Très peu avaient survécu au travail intensif, ou à la poussière de pintocle brûlant leurs poumons et des ossuaires occupaient, m'avait-on dit, les cavernes aplaties qui nous regardaient passer. Les survivants, thrombifiés, avaient fini comme gladiateurs dans des combats à mort.         <br />
       On ne savait toujours pas à quoi avait servi réellement le canal, mais on pouvait le déduire : amener de l'eau courante pour l'orpaillage ou le lavage du minerai de pintocle, et surtout permettre l'embarquement des lourds et précieux blocs. La pente légère créant un courant rapide en direction du Puits impliquait que les vaisseaux descendaient à pleine charge vers Ardamont, et que les gigarions ne les tiraient à contre-courant que pour le retour à vide.        <br />
              <br />
       Le temps avait passé. Les éons avaient vu se succéder bien des pouvoirs,  et Périache avait fini par tomber aux mains des prêtres Omen, d'anciens Chamans échoués dans les parages et qui vivaient des maigres revenus de leurs enseignements. Mais ils n'avaient jamais pu s'emparer de l'ilôt Hirpan, encastré dans la Baie du même nom, à l'extrémité sud-ouest de l'île. Là, sur ce petit rocher couvert d'herbes et d'arbres nains, vivaient depuis toujours des femmes qui avaient fui l'esclavage domestique ou impérial. D'abord guerrières amazones, elles avaient évolué vers la pratique des arts de magie et rivalisèrent bientôt avec les Omen. Ceux-ci, jaloux de leurs prérogatives, voulurent les chasser.  On dit qu'ils réunirent un jour leurs forces spirituelles et, d'un commun effort, parvinrent à déraciner toute une forêt, qui s’éleva dans les airs, où la puissante magie collective les maintint. Des nuages d'arbres plus ou moins imbriqués se formèrent, puis se constituèrent en pelotes de troncs suspendues dans le ciel. Des myriades de grandes allumettes et de Mikados dépareillés se rassemblèrent dans l’espace  puis se mirent en mouvement vers l'ilôt Hirpan,  comme des trains de bois sur un fleuve. Les paysans de Périache avaient l’impression qu’ils allaient tomber sur eux en véritables hallebardes géantes, mais la pluie d'arbres était destinée à écraser le petit ilôt et toute sa population de femmes.       <br />
       La légende raconte que la forêt volante parvint au dessus de Hirpan, mais là, alors que les Omen relâchaient leur méditation collective, les arbres ne tombèrent point. Ils  continuèrent à dériver dans le ciel, maintenus en l'air cette fois par le sort lancé par toute la communauté féminine. Puis les vents d'Ouest se mirent de la partie et les troncs commencèrent à se disperser. Ils tombèrent bien plus loin, en plein milieu du Grand Dragon, qui les emporta pour les broyer et les dissoudre dans le tourbillon de l'Emphale.        <br />
              <br />
       Il fut ainsi démontré que la force des Magdes était aussi grande que celle des Omen. Mais l'histoire ne s'arrêta pas là : les dames de Hirpan décidèrent de donner une leçon aux orgueilleux sorciers de Périache.        <br />
       Ceux-ci avaient coutume de se réunir sur Ciel Omen pour prononcer les paroles sacrées qui créaient un vortex au dessus du puits et y amenaient la pluie, dont procédait la grande cascade.  Désormais, ils avaient beau répéter leurs évocations et leurs appels, leurs incantations et leurs prières, plus une goutte d'eau ne tombait des nuées les plus noires. La chute s’assécha, et pendant plusieurs mois, le lucratif commerce de l'eau sacrée périclita. Enfin, quelques-uns des Omen les plus intelligents se doutèrent de quelque chose : les Magdes de Hirpan n'y étaient pas pour rien. Ils leur déléguèrent une discrète ambassade et finirent par obtenir confirmation de leurs craintes. Le collège des Magdes avait le pouvoir de s'assembler pour créer, au dessus de Hirpan, un courant d'évaporation qui, en s'élevant en altitude, détournait les masses d'air apportant à Ardamont l'humidité bienfaisante.       <br />
       —Nous vous rendons l'air humide, dirent les Magdes, si vous respectez désormais un pacte de non agression.        <br />
       —Bien sûr, s’empressèrent les Omen.       <br />
       —Plus que cela, nous voulons que vous reconnaissiez officiellement notre pouvoir dans le domaine des unions fécondes. La bénédiction des mariages se concluera ici à Hirpan.       <br />
       —Rien à faire, dirent les Omen, ulcérés de cette atteinte à leurs prérogatives.       <br />
       —Bien, alors adieu.       <br />
       Un mois après, alors que la sècheresse faisait rage sur Périache,—cela dans la période ordinairement la plus arrosée— et que les arbres fruitiers étaient menacés de mourir, les Omen revinrent à Hirpan, nerveux mais dégrisés, toute morgue disparue.       <br />
       —D'accord sur tout, mais pour l'amour du Grand Equilibre, faites revenir la pluie !       <br />
       —Il suffisait de le dire, Messieurs !       <br />
       Trois jours après, la pluie revenait, précédée de ces douces brises tièdes qui faisaient le bonheur des habitants de Périache.       <br />
       Je n'ai pas d'explication sur le phénomène, mais je suppose que les Magdes, qui vivaient sur ce que l'on appelait jadis "le petit volcan" (par opposition à Ardamont, "le grand volcan") avaient, par d'astucieuses observations, compris la fonction climatique locale de colonnes d'air chaud qui montent des entrailles de leur sol. Elles avaient aussi appris à en dévier le flux, et utilisaient habilement cette possibilité pour tenir en respect les Omen.       <br />
       Il était possible que certains Omen ne rêvassent que de s'emparer par la force de cet ilôt rebelle, mais l'art militaire n'était pas leur fort, et les Zwölles, leurs alliés, n'avaient pas encore manifesté de telles intentions. Les connaissant désormais d'assez près, je suspectais cependant que cet objectif ferait certainement partie de leurs priorités, bien que ni Mortone Trug, ni l'Amiral Larr ne m'eussent mis dans le secret des dieux à ce propos.        <br />
              <br />
       La haute statue d'une jeune femme recueillie nous attendait, assise sur un stalagtite, au tournant du canal souterrain : nous entrions dans le domaine des Magdes.  Cela signifiait que nous étions en train de passer sous la baie de Hirpan. Encore quatre à cinq cent mètres et nous déboucherions au coeur de l'ilôt, à hauteur de la lagune intérieure où s'avançait le banc du Sort, lieu de résidence de la Magde Supérieure, Lucilia.       <br />
       Il n'y avait aucune gardienne, ni aucun mur interrompant le chemin de halage qui se transformait naturellement, en sortant du tunnel, en un sentier circulaire autour de la petite lagune.        <br />
       Nous sortîmes en plein air, au milieu d'un silence somptueux. La nuit était maintenant dégagée et magnifiquement étoilée. Des flambeaux marquaient devant nous l'entrée du banc du Sort, où nous distinguions la silhouette basse d'une longue maison rectangulaire, percée de petites fenètres obscures. Le lieu respirait la tranquillité. Tout dormait et j'avais scrupule à déranger un tel calme. Mais il le fallait, ne serait-ce que pour prévenir les Magdes de la probable explosion de furie que notre fuite ne tarderait pas à provoquer chez les Omen et leurs amis Zwölles.       <br />
       Nous nous avançâmes sur la prairie entourant la maison et soudain je compris ce qu'étaient ces énormes fleurs blanches jonchant le sol : des oiseaux-sophores qui, relevant la tête de dessous leur aile se mirent à entonner leurs  chants d'alarme.       <br />
       Une porte s'ouvrit et une  silhouette imposante, drapée de gris s'avança sur l'herbe.       <br />
       —Silence, les filles, vous troublez la méditation de la Considia, dit la femme, s'adressant aux oiseaux. Mais ceux-ci ne se turent pas, surtout les plus proches de nous, véritablement indignés de notre présence.       <br />
       La corpulente personne pivota sur les talons, cherchant à voir dans l'obscurité.       <br />
       Je m'avançai à sa rencontre, avec un geste de paix.       <br />
       —Bonne nuit, Dame Magde... J'accompagne un candidat, Phial d'Atoy... Nous souhaiterions...       <br />
       —Ah, vous êtes Augustin... Nous vous attendions ! Venez vite !       <br />
       Elle s'effaça pour nous laisser entrer dans une grande pièce contre les murs de laquelle des dizaines de chaises de bois étaient alignées.        <br />
       La magicienne grisonnante, solidement bâtie, tira d'une poche de sa vaste houppelande grise une paire de grosses lunettes et les ajusta sur son nez rond.       <br />
       —Oui, c'est bien Phial d'Atoy de Parinofle, pas de doute !       <br />
       —Etes-vous... Lucilia ?       <br />
       La femme éclata d'un rire joyeux.         <br />
       —Oh non, je ne crois pas ! Je suis Botiziane, Magde-concierge.        <br />
       — Mais... Comment savez-vous qui nous sommes ?       <br />
       — Nous sommes averties de bien des choses, jeune homme. Mais en l'occurrence, nous avons beaucoup reçu d'informations vous concernant de la part de notre amie Chamilah. Quant à Phial d'Atoy, notre devoir est de distinguer les véritables candidats. Il y a déjà eu des impostures, vous savez ! Trève de bavardage, vous êtes épuisés. Un pavillon a été préparé sur la colline sud pour Phial et Augustin, Quant à vous... Nadja Benjou, je suppose que vous désirez être logée dans la pavillon qui accueillera votre frère, à son arrivée.       <br />
       —Vous voulez dire que Homer n'est pas encore ici ? dit Nadja.       <br />
       —Non. Nous n'avons pas de nouvelles récentes de lui. Nous savons seulement qu'il a traversé le Dragon assez loin, vers l'est, et je n'ai pas la plus petite idée des raisons de ce détour. Depuis, son bateau a été dérobé aux regards.        <br />
       —Vous ne me cachez rien ?       <br />
       —Non, rassurez-vous, il ne s'est pas produit d'accident, car nous le saurions. Mais il s'est sans doute abrité quelque part... Nous espérons de tout coeur le voir surgir avant trois jours, quand la flamme du Verre Filé se sera éteinte, marquant l'échéance de la Course.        <br />
       Botiziane retira ses lunettes et se saisit d'un lumignon dans une niche.        <br />
       —Mais allons d'abord aux cuisines, je suppose qu'une collation et une chiroine brûlante vous revigoreront.       <br />
       —Madame, dit Phial, je vous remercie de votre hospitalité. Je crois que nous devrions rencontrer Lucilia aussi vite que possible. Nous avons des informations cruciales à lui communiquer.       <br />
       —Je comprends. Mais notre Eminente Passeuse préside en ce moment une réunion importante du collège. Je ne puis la  déranger.       <br />
       —Pouvez-vous au moins lui faire porter un message ?       <br />
       La grosse femme hésita.       <br />
       —Oui, si c'est très important.       <br />
       —Je peux vous garantir que çà l'est. Il y va sans doute de la sécurité de Hirpan.       <br />
       —Pouvez-vous m'en dire plus ?       <br />
       —C'est un peu délicat. Je préférerais lui adresser une lettre scellée.       <br />
       —Je comprends votre prudence, dit la Magde-Concierge sans se formaliser.       <br />
       Je déchirai une page de mon carnet et rédigeai rapidement quelques lignes. Phial voulut en rajouter une autre et signer. Puis la page fut roulée et on la cacheta à la cire.        <br />
       —Souhaitez-vous attendre la réponse de notre Passeuse ici, où dans les cuisines ?       <br />
       —Oh, l'idée d'une bonne soupe n'est pas désagréable, dit Phial, après quinze jours d'eau croupie, ce ne sera pas de refus !       <br />
               <br />
       °        °       <br />
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              <br />
       Dans les vastes cuisines blanches du sous-sol, tout était d'une propreté étincelante, du sol aux céramiques en arabesque aux murs aux mosaïques aux motifs de poissons dansants. Nous nous assîmes sur des bancs, autour d'une longue table de bois ciré.       <br />
       —Ah la fonction nourricière des femmes ! dis-je. Cela a du bon, de temps en temps.       <br />
       —N'est-ce pas ? dit la Magde en posant au milieu une énorme casserolle fumante qui exhalait un délicieux parfum de poutache et de potyglon. Mais je ne peux pas vous servir et aller prévenir la Sorteresse, en même temps. Vous devrez donc vous débrouiller seuls !       <br />
       —Avec plaisir, dit Phial. Nous pouvons, je suppose, utiliser ces gros bols bleus que je vois là ?        <br />
       —Ne vous gênez pas, je reviens.       <br />
       Nadja avait l'air épuisé et s'appuyait sur moi. Content de cette confiance, j'entourai son épaule de mon bras et, la chaleur aidant, je la sentis s'assoupir, sa tête s'inclinant lentement sur mon épaule.        <br />
               <br />
        Nos messages furent transmis. Ils alarmèrent suffisamment leur récipiendaire pour que tout un aréopage vînt à notre rencontre en grande hâte.        <br />
       Lucilia ne pouvait être, entre toutes ces femmes d'âge et de physiques variés que cette Rousse de haute taille, aux yeux étrangement triangulaires, et dont la robe grise sans manche était surmontée d'une cape pourpre qui descendait à ses pieds.       <br />
       —Le salut soit avec vous Phial, Augustin et Nadja ! Restez assis ! fit-elle d'une voix sans réplique. Il n'y a pas de temps pour les convenances.        <br />
       Vous me dites que vous venez d'Ardamont ?  Vous n'êtes donc pas venus par mer ?       <br />
       —Non, Madame...       <br />
       —Dites  "Eminente Passeuse" dit une petite femme sêche et nerveuse, qui tenait un grand livre.       <br />
       —Laisse, Sidoise !        <br />
       —Non, continuai-je. Nadja et Phial étaient prisonniers de Sapharx...       <br />
       —Prisonniers ? Vous voulez-dire, hôtes ? n'est-ce pas, coupa Lucilia avec hauteur.       <br />
       —Hôtes, certes, mais des cellules 6 A et 4 B dans le quartier pénitentiaire !       <br />
       —Est-ce vrai, Sidoise ? Comment ne l'ai-je pas su ? dit Lucilia fronçant le sourcil.        <br />
       —Je ne sais pas, bredouilla l'interpelée, semblant chercher quelque chose dans son livre. Je ne comprends pas. Nos informatrices...       <br />
       —Peu importe ! Je demanderai des comptes à Sa Magnanimité. Je trouve cela exagéré ! Mais enfin, vous avez été libérés à temps, c'est l'essentiel.       <br />
       —Pas du tout, éclata Phial. Le Médiat nous tenait enfermés dans des cellules fortes et isolées, et si Augustin n'était pas intervenu, nous y moisirions toujours, avant d'être jetés dans quelque cul de basse fosse !       <br />
       —Vos accusations sont graves, dit Lucilia. Je ne puis y croire. Une telle provocation...       <br />
       —Pourtant, Madame, Phial a raison. J'ai dû inventer une ruse pour faire libérer mes amis. Et la réussite même de mon stratagème est encore plus inquiétante, puisque j'ai feint de les enlever... pour les faire disparaître.        <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Vous savez sans doute que j'ai réussi à passer quelque temps pour un hobereau Zwölle Gris, et que j'ai obtenu la confiance des autorités Noires, au plus haut niveau...       <br />
       —Je le sais, Chamilah nous en a averties. Je vous félicite de ce coup d'audace, mais vous avez eu raison de partir au plus vite du mont Atrosse, car Longarde réunissait contre vous des preuves. Trois jours de plus, et vous auriez été arrêté et exécuté.       <br />
       —En êtes-vous sûre ?       <br />
       —Absolument, jeune homme.       <br />
       —Mais alors, pourquoi Sapharx ne m'a-t-il pas immédiatement mis en prison, quand je me suis adressé à lui ? Je suppose qu'il est assez proche du Prince du Noir disposer d'informations rapides sur les affaires essentielles.        <br />
       —Vous avez raison, jeune homme, mais notre réseau est très au point. Nous avons fait bloquer le message qui devait informer les garnisons étrangères de votre trahison.       <br />
       —çà alors ! Et moi qui pensais pouvoir bluffer en toute sécurité ! Je vous dois la vie...       <br />
       —Probablement, car Sapharx vous aurait fait jeter à ses crocosophes, sans l'ombre d'une hésitation.       <br />
       —Je vous remercie. Puis-je vous demander les raisons d'une telle sollicitude à mon égard ?       <br />
       La grande femme eût un léger sourire.       <br />
       —Disons que je nourris une inimitié personnelle envers le Ministre, cette petite taupe malfaisante. Par ailleurs, je désirais savoir ce que vous feriez sur Périache. Et enfin, je ne vous cacherai pas, Augustin, que je m'intéresse vivement aux histoires que vous avez répandu à Draco sur les courants. Mais de cela, je m'entretiendrai avec vous une autre fois. Parons au plus pressé : vous dites que Sapharx devrait avoir découvert à cette heure les officiers Zwölles que vous avez neutralisés ?       <br />
       —Oui, je le pense, ils ont du être rabattus à la côte, ou être découverts par sa marine.       <br />
       Lucilia réfléchit à voix haute :       <br />
       —Intrigué, circonspect, il a donc envoyé aussitôt une missive à Mortone Trug par la voie secrète, et cette fois, nous ne pourrons plus rien empêcher.        <br />
       En même temps, les chiens auront retrouvé vos traces dans le tunnel-canal. Dans une heure ou deux, tout le monde sera sur le pied de guerre, et nous les verrons arriver demain .        <br />
       —Une invasion ? dit Phial.       <br />
       —Non, Sapharx n'oserait jamais : il sait trop les risques qu'il prendrait. Mais nous aurons droit au filet policier auquel les Omen sont autorisés, quand ils estiment devoir poursuivre un criminel. Ils bloqueront le tunnel à la hauteur de la Statue, et ils nous enverront un peu plus tard une délégation pour que nous leur remettions les fuyards.        <br />
       —Je suppose que vous n'avez pas l'intention de nous remettre aux Omen ?       <br />
       —Bien sûr que non, dit Lucilia pensive. Elle arpenta la cuisine à grandes enjambées, le menton dans la main.        <br />
       —Mais cela n'est pas si simple, ajouta-t-elle. Car, voyez-vous, s'ils peuvent établir devant la Considia que le Candidat s'est rendu coupable de violences inutiles envers les soldats alliés, cela peut retarder l'élection et surtout détourner de Phial quelques voix nécessaires.       <br />
       —Mais enfin, nous étions en prison, et la violence était inévitable pour nous libérer  !       <br />
       —Je le crois volontiers, jeunes gens, mais il faudra que je fasse préparer quelques contrefeux juridiques.       <br />
              <br />
       Je ne pris pas le temps de visiter le pavillon qui m'avait été octroyé, sur la colline, quelques dizaines de mètres au dessus de la maison commune. Je me jetai sur le lit et m'y endormis aussitôt, d'un sommeil de plomb.       <br />
       Il devait être près de midi, lorsque je m'éveillai le lendemain, au son d'un carillon léger. Je découvris avec plaisir les agréments de mon logement. Une piscine d'eau tiède était creusée sous une véranda protégée par des verres colorés et des panneaux de maïs toilé. Je m'y glissai avec délice, et me laissai flotter comme un canard. J'avais décidé de ne pas reprendre le fardeau des soucis, avant que cela ne soit strictement nécessaire. Si Lucilia avait besoin de moi pour organiser une résistance aux menées de ses voisins Omen, elle me le ferait savoir en temps utile. Point n'était besoin d'anticiper. D'ailleurs, j'avais appris qu'elle était fréquemment en conférence avec Sapharx, pour lequel elle semblait éprouver un faible, peut-être réciproque. Les derniers événements allaient sans doute dégrader leurs relations, mais nous n'y étions pas pour grand chose. A peine avions-nous précipité le dévoilement d'une inimitié latente, qui ne pourrait que s'aggraver avec le regain des prétentions des alliés Zwölles de l'Omen Médiateur.       <br />
              <br />
       Reposé, lavé, parfumé, détendu, je sortis sur l'herbe devant le pavillon et saluai Phial qui prenait un bain de soleil devant son logement. Je cherchai du regard où pouvait avoir été accueillie Nadja.       <br />
       —Là bas, de l'autre côté de la Maison, sur la colline ouest, tu vois ?  me dit Phial qui semblait lire dans mes pensées.  Ce sont les pavillons des femmes. Le plus grand est celui qui est réservé à Chantenelle... la Future Epouse du Minus...       <br />
       —Ta future épouse, donc  !        <br />
       Phial soupira.       <br />
       —Ne remue pas le couteau dans la plaie, veux-tu.        <br />
       —L'as tu déjà rencontrée ?       <br />
       —Je l'ai vue peu de temps lors de la préparation de la course de Braque, dans une réception organisée par Fur'hion le Patriarche. Elle est certainement assez différente de ce que les canons de la beauté imposent aujourd'hui. Mais c'est une femme tout-à-fait sympathique et qui a bien conscience de l'absurdité de la situation. Nous n'avons pas pu parler beaucoup, mais elle m'a fait comprendre que des contrats pouvaient être conclus entre les Epoux, de façon à garantir la liberté de leurs vies privées respectives. «Signour Phial, loin de moi l'idée de vous contraindre à une vie conjugale, m'a-t-elle dit. Je n'ai moi-même aucun goût pour la bagatelle, a-t-elle ajouté avec franchise, et il va de soi qu'un Grand Minus est seul maître de sa propre vie. Je demande seulement que la mienne soit protégée et que je puisse habiter seule, avec mes amies, la maison de ma famille à Ladionet sur Mourne (dans le nord-ouest de la Ménile.)»       <br />
        Inutile de te dire que j'ai accédé à ses voeux en lui promettant la plus totale liberté. Je dois dire que ces dispositions tacites ont été pour beaucoup dans ma décision de continuer la course.       <br />
       —Je comprends. Et cette indépendance peut s'accompagner d'une grande loyauté à ton égard.       <br />
       —J'en suis convaincu. Chantenelle est fort honnête et souffre des crapuleries  perpétrées par son père. Je ne l'ai jamais entendue défendre inconditionnellement celui-ci. Je pense qu'elle place un certain espoir dans le mariage : celui d'échapper à sa tutelle tyrannique.       <br />
       Maintenant, Augustin, raconte-moi tes passionnantes aventures. Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vus !       <br />
              <br />
              <br />
       Nous passâmes d'agréables heures à deviser, échangeant nouvelles et histoires plus anciennes, jusqu'à ce que le carillon de la Maison commune ne sonne l'heure du repas de l'Aurée (six heures du soir).        <br />
       La séparation des sexes y était encore de rigueur et Jean, Phial et moi, mangeâmes à une tablée avec plusieurs hommes de la suite d'autres candidats, qui n'étaient guère bavards et plutôt maussades. Le nommé Fonjul Pit, en particulier, homme de main de Wiril Braigchcht, était remarquablement taciturne et impoli. Sa manière de porter l'assiette à sa vaste bouche et de tout laper d'un coup de langue était franchement répugnante. Nous n'insistâmes guère pour faire plus ample connaissance. L'absence de Braichght ou de Jovial Bonheur au repas commun ne nous étonnait pas, et nous satisfaisait plutôt. J'avais, à vrai dire, redouté une rencontre avec ce dernier, qui devait nourrir à mon endroit des sentiments meurtriers, après l'épisode des Hatrobates. Et je n'étais pas sûr que le code de non-agression en vigueur sur Hirpan saurait calmer un homme sujet aux accès de colère violente. Aurais-je su que son frère Kryalîche partageait en ce moment même son pavillon, je me serais encore davantage réjoui de ne pas avoir à croiser ses pas !       <br />
       De fait, ces sombres personnages préférèrent comploter dans leurs résidences privatives jusqu'à l'heure de la Considia, et nous pûmes à loisir circuler autour de la minuscule lagune, sans avoir à redouter de mauvaises rencontres.       <br />
              <br />
       Lors de la promenade solitaire que je fis le même soir, je rejoignis Nadja qui marchait à ma rencontre. Par un heureux hasard, un banc de bois rustique se trouvait au point où nous convergions. Nous nous y assîmes, regardant l'eau calme qu'un courant léger saisissait vers la droite avant qu'elle glisse sous la voûte basse du tunnel. Deux Magdes avaient été mises en faction auprès du chemin de halage, mais elles ne semblaient pas le moins du monde en alarme. Elles tricotaient de longs pans de tissus bariolés tout en papotant tranquillement.       <br />
       Nadja se serra contre moi et me prit la main, avec une douceur fraternelle plutôt qu'amoureuse.       <br />
       Nous demeurâmes en silence assez longtemps, et j'avais l'impression que le lieu où nous étions réunis filait sous le ciel comme un bateau. Mais c'était une illusion d'optique : c'étaient bien les nuages qui couraient vite au dessus de nous, se déchirant, se rattrapant, formant des figures grotesques ou curieuses avant de disparaître.       <br />
       Nadja me pressa la main et je sentis la difficulté qu'elle avait à calmer son angoisse.       <br />
       — Me diras-tu enfin ce après quoi tu cours ? lui dis-je doucement .       <br />
       — Je ne sais pas, Augustin. Je voudrais que mon frère soit là. Je n'ai aucune idée de ce qui lui est arrivé. Il peut être mort ou arrêté sur un banc de sable au milieu d'un paysage désolé, sans vivres, sans boire... J'ai eu de drôles de visions à ce propos.       <br />
       —Il y a des marins qui ont vu un vaisseau portant son pavillon au sud du Dragon. Si c'est vrai, il ne court plus de grands dangers. Si ce n'est les garde-côte zwölles. Mais je ne crois pas qu'il serait appréhendé. D'après ce que j'ai entendu dire à Mortone Trug, il ne souhaite pas vraiment bloquer le fonctionnement normal de la course. Il préfère aider ses candidats favoris, et là encore, il semble avoir changé d'avis plusieurs fois.       <br />
       —Mais alors, pourquoi Sapharx nous a-t-il retenus, Phial et moi ?        <br />
       —Je crois que Sapharx est un pervers. Comme un gros chat, il ne peut laisser s'échapper une souris de ses griffes. C'est plus fort que lui. Il faut qu'il la rattrape. Mais je l'ai entendu semoncer par Mortone, qui est le véritable maître des îles de l'Ouest.       <br />
       —Tu crois ?       <br />
       —J'en suis sûr.  Et c'est la raison pour laquelle je pense, contrairement à Lucilia, que Sapharx hésitera à le prévenir de mon rôle dans votre libération. Cela le ridiculiserait auprès d'un puissant allié qui a déjà tendance à se méfier de lui. En revanche, j'ai beaucoup plus peur du jeu qu'il pourrait jouer avec Kryalîche et Jovial-Bonheur, qui sont des têtes brûlées, des coeurs pleins de haine et de rancoeur.       <br />
       —Oui, dit Nadja. Les suivantes de Chantenelle m'ont raconté tout à l'heure que des émissaires de Sapharx sont venus et qu'ils se sont entretenus avec ce ... Jovial-Bonheur.       <br />
       —Tu vois ? Ce sont ces trois-là qu'il faut surveiller avec la plus grande attention.        <br />
       —Que crois-tu qu'ils peuvent faire ? L'îlot Hirpan est une institution sacrée sur tout Guama. Ceux qui oseraient y porter le fer seraient considérés comme des criminels dans tout l’archipel. Ils ne pourraient résister à l'opprobre et même leurs amis et leurs domestiques les quitteraient comme des pestiférés.       <br />
       —En es-tu sûre, Nadja ?  Les temps changent vite, sur Guama comme par le vaste monde. Les coquins s'enhardissent, tu sais et le Rubicon est bientôt franchi.       <br />
       —Qu'est-ce que le Rubicon ?       <br />
       —Oh, rien, une toute petite rivière en Italie du Nord, dont les eaux devaient être chargées de limon, qui la rendaient jaune ou rouge, d'où son nom. Il était interdit à un grand chef de la traverser en armes pour rejoindre sa patrie. Et un jour il l'a fait. Voila tout.       <br />
       —Tu veux dire qu'il a trahi sa patrie ?       <br />
       —Oui et non. Il a bravé la loi pour imposer la sienne. Si Mortone Trug pensait qu'il était assez fort pour s'emparer de Hirpan et que cela servît ses intérêts, je te prie de croire qu'il n'hésiterait pas une seconde.       <br />
       —C'est terrible !       <br />
       —L'humanité est ainsi faite, tu sais.       <br />
       Elle me serra la main davantage et je la trouvais belle. J'avais envie de lui caresser le visage, de jouer avec les boucles blondes qui lui cachaient les yeux.  Il y avait là aussi un petit Rubicon à franchir, et je le fis, avec la plus grande joie.       <br />
       Nadja me regarda, le regard un peu embué, à la fois doux et las, et nos visages se rapprochèrent. Presque malgré nous, nos lèvres s'unirent.         <br />
       Aussitôt un courant magnétique s'empara de nous. Une énergie oubliée nous souleva et, les yeux en larmes, nous nous dévorâmes sauvagement, les corps soudés, pressés l'un contre l'autre.       <br />
       Un instant d'éternité. Puis l'énergie, doucement, s'atténua.  Au loin les Sophores s'indignaient contre quelque chose. Les Magdes tricoteuses relevèrent le nez, et bientôt le rabaissèrent. Fausse alerte, ce n'était qu'une colonne de Lourds passant au dessus des crètes lointaines d'Ardamont.       <br />
       —J'ignorais que les Lourds  venaient à l'Ouest.       <br />
       —C'est peu fréquent. On dit que cela précède des événements d'une rare intensité. Ces êtres sont très sensibles. Peut-être ressentent-ils certaines ondes annonciatrices ?       <br />
       Je glissai ma main sous l'épaisse cotte de laine et moulai le petit sein rond de Nadja.        <br />
       —Allons-nous être un peu ensemble, jeune fille ?       <br />
       —Bien sûr, soupira-t-elle. Quelque chose nous unit. Je ne sais pas quoi. C'est très fort, au delà de nos volontés, et  c'est très fragile.        <br />
       —Fragile comme les nuages là-haut, qui se dévident.       <br />
       —Oui, plus fort que le désir, et plus faible aussi. Serre-moi fort... ajouta-t-elle penchant sa tête dans le creux de mon cou.        <br />
       Et comme j'étreignais doucement sa poitrine, elle me mordit, là où des artères battaient.       <br />
              <br />
       Plus tard, défiant les règles du Collège, nous nous endormîmes ensemble, dans le grand lit de mon pavillon. Mais la langueur qui nous écrasait était telle que nous nous encastrâmes l'un dans l'autre et ne bougêames plus, statufiés dans l'apparence d'une mort de rêve.       <br />
       Je lui fis l'amour au petit matin et elle cria à en réveiller les Sophores de la prairie voisine.       <br />
              <br />
       Le lendemain fut encore une douce journée, que nous consacrâmes au farniente le plus délicieux. Nous ne fûmes dérangés que vers Fraichin (cinq heures du soir) par un Phial qui s'ennuyait ferme et avait déniché une bouteille de glône dans un placard de la conciergerie.  Nous lui fîmes bon accueil et il nous rapporta les ragots de la dernière heure.       <br />
       —Une délégation de Jaunets est attendue par Lucilia. Je crois qu'elle sera reçue au pavillon des audiences. On pourrait tenter d'y envoyer Jean pour tendre une oreille ?       <br />
       —Ce n'est pas la meilleure idée. Jean est plutôt visible et assez peu discret.       <br />
       —Si vous voulez, je peux le faire, dit Nadja. Un vieux drap bleu, je me déguise en magde, et voila...       <br />
       —Toujours aussi aventureuse, petite Benjou, dit Phial. Mais c'est astucieux.       <br />
       —Moui, fis-je. Je crois qu'il est encore plus simple de laisser jouer Lucilia et de lui demander comment les choses se sont passées.        <br />
       —C'est un point de vue, dit Phial. Mais n'oublie pas que Sapharx est un peu son...  favori.       <br />
       —Justement. Laissons la se défaire elle-même de ses illusions. Il est inutile de l'irriter en la faisant espionner, chose qu'elle finirait par apprendre.        <br />
              <br />
       Nous nous en remîmes à la solution de facilité et nous vécûmes la soirée en paix jusqu'à ce que Jean revienne, portant sur son dos un poisson aussi grand que lui, avec une sorte de mufle plat orné de moustaches grasses.       <br />
       Il le jeta sur l'herbe, où il s'agita sans trève, chacun de ses soubresauts visant nettement à redescendre vers la lagune.       <br />
       —Vous avez vu ce que j'ai pêché ? Inouï ! Et avec un trognon de Poutache !        <br />
       —C'est un  Piruque  dit Nadja . On n'en trouve presque plus. Ils venaient autrefois sur le dos du Grand Dragon.  Je me demande comment celui-ci a pu rejoindre la lagune de Hirpan.       <br />
       —Peut-être vaut-il mieux le laisser y retourner, dit Phial.        <br />
       —Il n'en est pas question. C'est pour le dîner.       <br />
       —Mais non, cher Jean, dit Nadja, c'est immangeable !       <br />
       —Ah, fit Latoile un peu déçu. Eh bien en ce cas, viens mon Gros, je vais te ramener chez toi.        <br />
       Le poisson ouvrit une bouche gigantesque, qui aurait contenu trois fois la tête de mon ami, mais celui-ci guère impressionné, l'attrappa à bras le corps, comme il l'aurait fait d'une cavalière, et courut le remettre à l'eau.        <br />
       On vit quelque temps la crête de sa nageoire dorsale tourner lentement en rond, puis il sortit de l'asphyxie et, d'un claquement joyeux de sa vaste caudale, il disparut dans les profondeurs insondables.        <br />
              <br />
       Je fus convoqué vers Binocte (minuit) par Lucilia. Elle marchait de long en large dans son petit bureau, se pressant nerveusement les mains.        <br />
       —Je me préparais à repousser de deux jours la tenue de la Considia, pour donner une chance supplémentaire aux retardataires, mais j'ai changé d'avis. L'attitude de Sapharx  est inquiétante. Il est furieux de votre "escapade" et m'assure qu'il vous aurait libérés dans les temps réglementaires. Il ne cherchait qu'à vous protéger contre des menées subversives qu'il ne contrôle pas toujours sur Ardamont. Vous savez que certains candidats se sont fait assassiner à Scharouin, il y a des années.        <br />
       —C'est aussi ce qu'il a dit à Nadja et à Phial quand il les retenait en prison. J'ai une autre interprétation...       <br />
       —Je la connais, jeune Augustin. Tu pense que Sapharx s'est lié à Mortone Trug, ce dictateur sans foi ni loi, et que ce dernier défend d'autres candidats.       <br />
       —C'est ce que je pense, en effet.       <br />
       —Je ne suis pas éloignée de partager ton opinion. Je connais les forces et les faiblesses de Sapharx. Je lui reste attachée car nous nous connaissons bien, et depuis fort longtemps. Nous avons été élevés ensemble au palais du vieil Omen. Le savais-tu ?       <br />
       —Non.       <br />
       —C'est un peu un frère pour moi et je n'ai pas l'intention de lui faire du mal. Mais je suis lucide. Sapharx se conduit souvent en gamin. Ses émotions le submergent. Rage et ressentiments se donnent libre cours chez lui, tout autant que joie et plaisir de vivre.        <br />
       —Son côté sombre ne m'a pas échappé. Je crois qu'il aime dominer.        <br />
       —Je le sais aussi, et c'est pourquoi je me méfie. J'ai l'impression que ses alliés pourraient le pousser à une politique catastrophique.        <br />
       —Vous a-t-il menacée ?       <br />
       —Non, pas directement, mais j'ai perçu dans ce qu'il a dit certains accents qui m'ont fait peur. Je ne retrouve plus mon Sapharx.        <br />
       —Pouvez-vous préciser ?       <br />
       —Il m'a carrément mise en garde contre toi et Phial. Il m'a exposé tout le bien qu'il pensait du candidat Fulgurac'h, ce grand homme taciturne et sévère...       <br />
       —Jovial-Bonheur ?       <br />
       —Oui. Et lorsque j'ai dit que je ne ferais que suivre l'avis du Collège, il s'est mis en colère et m'a tenu un discours sur les conditions de l'amitié avec Périache... Quel est le rapport entre Jovial-Bonheur et l'amitié avec Périache ? lui-ai-je demandé. Il m'a  alors affirmé que certaines choses m'échappaient, que certaines décisions se prenaient désormais dans des lieux où je n'étais pas et qu'il me conseillait d'user de mon pouvoir pour orienter le choix de la Considia dans le sens suggéré.       <br />
       —Puis-je savoir quelles sont vos intentions ?       <br />
       —Je te l'ai dit : ne pas retarder la Considia et vérifier que la sélection se déroule dans les règles et dans la tradition.        <br />
       —Et si Sapharx tentait un coup de force ?       <br />
       —J'exclus cette hypothèse invraisemblable, dit fermement la Sorteresse, se redressant de toute sa hauteur. En revanche, il faudra que le candidat vainqueur se tienne prêt à partir au plus vite. Nous réduirons les cérémonies festives au strict nécessaire et nous demanderons que l'escorte clotonoise qui doit venir au devant du vaisseau nuptial se rapproche au plus près de Périache, de façon à minimiser les risques d'embuscade.  Nous avons par ailleurs mis notre réseau de nouvelles sur le pied de guerre. Toute rumeur de préparation d'un coup de main nous sera rapportée.        <br />
       —Bien, dois-je transmettre quelque chose de particulier à Phial ?       <br />
       —Non, qu'il se tienne prêt à sa déclaration d'intention, et qu'il se souvienne que les Magdes aiment à la fois la force et l'esprit de paix.       <br />
       —Je le lui dirai. Avez-vous des nouvelles de Homer Benjou et de Gonflamond ?       <br />
       —Aucune. Mais ils peuvent aussi bien être aujourd'hui à mille lieues et  aborder nos côtes cette nuit ou demain : s'ils sont portés par le Dragon,  tout est possible.       <br />
              <br />
       Je rejoignis mon pavillon. Nadja m'attendait, jouant à un curieux jeu de patience dont les pièces étaient des papillons enrobés de verre. Il fallait réussir un certain emboîtement fort difficile.        <br />
       —Viens te baigner, douce Amie.       <br />
       —D'accord, mais dans la mer, c'est plus fort.       <br />
       —Dans la mer ?       <br />
       —Oui...       <br />
       Elle me prit par la main et me conduisit vers l'est au sommet des collines qui retombaient sur des dunes basses, bientôt remplacées par un quadrillage de roches à demi immergées. La lune nous éclairait et nous marchâmes sur d'étranges rails de pierre jusqu'à ce qu'ils disparaissent sous une houle assez molle.       <br />
       —Le Dragon passe non loin, à  deux ou trois kilomètres. On ne le dirait pas, hein ?       <br />
       —Non.        <br />
       Elle se dénuda et plongea. Un instant, l'inquiétude m'étreignit, mais elle reparut en pleine mer.  Sans me poser de questions, je la rejoignis dans une eau mouvante et variable, tantôt chaude, tantôt glacée.  La lune pénétrait l'onde et nous avions le sentiment de danser au dessus de piliers élastiques et de murs oscillant comme des écharpes. Parfois des bancs de poissons se rangeaient en armées pour passer au dessous de nous.        <br />
       Nous nous aimâmes sur le sable tiède, sa robe étendue sous nos corps. Conquérante, elle me chevaucha, plantée sur ma virilité, avant qu'elle ne s'abatte sur moi comme une voile à la panne, épuisée de volupté.       <br />
              <br />
       Encore un jour de paix, avant le grand jugement. L'atmosphère paisible évolua sensiblement. Phial se préparait fébrilement dans son pavillon. Les magdes s'agitaient en tous sens, se hélaient d'un bout à l'autre de l'ilôt, construisaient de légères tentes dans les jardins pour abriter des colloques particuliers, entreposer des boissons fraîches et des fruits pour les gourmandes Considiaires. On accueillait des voyageuses, on se saluait, on s'empressait de s'inviter. Suivantes et duègnes, valets et secrétaires couraient d'un pavillon à l'autre, portant de lourdes caisses ou des dossiers épais. Des vols d'hironcielles et de sarmoiselles n'arrêtaient pas de s'abattre sur certains pavillons, ou d'en partir, porteuses de messages cruciaux.        <br />
       Nadja était de plus en plus angoissée pour son frère et je ne pus la retenir d'arpenter la crête des collines en regardant l'horizon. Mais il n'y avait rien à voir, rien que les galions ordinaires traversant l'isthme pour se rendre en file au port intérieur du Puits d'Ardamont et y prendre livraison de leur cargaison d'eau sacrée. Elle se découragea et se résigna à revenir "à la maison", où je lui préparai un repas du soir à l'antillaise. Des feux s'élevèrent sur les prairies, ici ou là, au grand dam des Sophores qui se réfugièrent en arrière des pavillons. Jean vint nous rendre visite et, s'accompagnant de la guitare, nous joua des airs de sa Provence.        <br />
       La nuit finit par apaiser nos âmes énervées et nous sombrâmes dans le sommeil.        <br />
       Plus tard, la lune s'étant levée, Nadja se révéla encore plus exigeante que la veille. Elle réveilla habilement ma passion et ce fut elle qui demanda bientôt grâce.         <br />
                <br />
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       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
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       La considia       <br />
              <br />
       L'amphithéatre de la Considia n'était guère visible de l'extérieur. Il était situé sous la cloître qui occupait le rectangle laissé vide entre les quatre bâtiments de la maison des Magdes, sur le banc du Sort. On y descendait par un large escalier à double volée, d'une cinquantaine de marches. La salle elle-même formait une vaste lentille, dont les deux hémisphères concaves auraient été attachés ensemble par de courtes colonnes de pintocle. Le jour y parvenait indirectement par des soupiraux formant saillie dans la prairie, autour de la maison, et de nombreuses petites lampes à huile creusées dans la pierre des rangées suppléaient à la rare lumière ainsi dispensée .        <br />
       Les Cent Magdes du Collège s'asseyaient en demi-cercle autour de la piste vide où les témoins venaient à la barre, et devant l'estrade de la Présidence où trônait Lucilia.        <br />
       A sa droite, la Modératrice disposait d'une table où étaient rangés les dossiers (rouleaux, lettres et livres) des candidats examinés. C'est elle qui appelait les témoins et  interrogeait les candidats. Ceux-ci étaient assis sur la gauche, dans un box au devant duquel se tenait l'Exposante, la Magde chargée de présenter les témoins et de parler en leur nom, si besoin était.        <br />
       Au dessous de l'estrade présidentielle, deux greffières consignaient les débats. Lorsque le Jugement serait rendu, elles se retireraient avec les volumes, et des huissières de la conciergerie écarteraient leurs lutrins, pour dégager la porte de la Crypte de la Cladague d'oeuf, où la consécration finale des épousailles entre le vainqueur et la fille du Villacope aurait lieu.       <br />
       A l'autre extrémité de l'axe de l'estrade, un second plancher surélevé était entouré d'une balustrade de fer forgé aux feuilles d'acanthe et de lanturle : la Future Epouse y siégeait, entourée de sa domesticité, attendant de savoir à qui elle serait destinée.        <br />
              <br />
       Levé dès Rudinée (sept heures) j'arrivai dans une salle encore presque vide. De ma place au premier rang des témoins, je vis peu à peu s'emplir l'amphithéatre. La Future Epouse arriva, vêtue d'un ample vêtement bleu horizon, protégée d'une nuée de pages et de damoisielles. Une duègne l'accompagnait, vérifiant que son voilage la dérobait aux regards indiscrets. Une fois assise elle libéra son visage et je dois dire que la rumeur n'était pas exagérée sur ce point : Chantanelle Oriflan était fort laide. Sa longue face rectangulaire évoquait une boîte à chaussure sur laquelle on aurait enfoncé une perruque blonde. Le nez proéminent et maigre faisait penser, dans le fil de la même métaphore, à un talon-aiguille qui aurait traversé le carton.  Pauvre futur mari ! Au moins disait-on qu'elle était d'un caractère égal et doux, et d'une intelligence raffinée. Ceci compenserait peut-être avantageusement cela, au moins au bout de quelques années.        <br />
       —Bonjour Augustin, dit une voix mélodieuse derrière moi.  Je me retournai  :         <br />
       —Oh, Mazine Zical !        <br />
       La charmante femme rousse aux yeux en amandes s'était installée devant le box des témoins. C'était elle qui remplirait l'office de a Modératrice. Elle me regardait en souriant.       <br />
       —Cela ne t'étonne pas vraiment de me voir, intrépide voyageur ?        <br />
       —Non. Mais j'en  suis très  heureux  !        <br />
       —Ma présence ne sera  sans doute pas le seul motif de surprise, si tu regarde attentivement autour de toi.       <br />
       En effet, je reconnaissais ici et là plusieurs visages : Ouina Champon, la petite tenancière boulotte du "Marin Pieux à Michemin ! Que faisait-elle là ?        <br />
       Oh..! Ennelle Trodon, la soeur de Sariella, la danseuse de tandoran, était aussi une magde  !  Elles m'adressèrent l'une et l'autre un salut complice. Maintenant je reconnaissais la jeune femme de la forêt de Giraise, sur Lario, qui était une disciple de Marion La Faël (comment s'appelait-elle, déjà ?  Ah oui : Yasminou ! ), et je supposai que la grande jeune femme brune auprès d'elle, qui posait ses affaires sur la table de l'exposante était Marion en personne.  Et qui entrait maintenant, sa robe de magde élégamment cintrée à la taille et relevée légèrement sur des hautes bottines rouges ? Mysa la pétacle, la porte-parole de la populace du grand Bassin à Clotone !        <br />
       Phial avait donc raison : les Magdes avaient tissé leur toile de fées sur tout l'archipel. Enfin, le bouquet : Chamilah entra, les bras encombrés de paquets et vint droit vers moi pour m'embrasser sur les deux joues, encore  frigorifiée .        <br />
       —Je débarque juste d'une coque d'éboise. Je te jure, mon garçon, que çà décoiffe.  Je ne dois plus rien avoir de sec, mais je t'ai tout de même apporté un gâteau à la truffelle. Tu le partageras avec Nadja...       <br />
       Elle me mit un paquet entre les mains et ne me laissa pas le temps de répondre, pour entrer aussitôt dans une vive discussion avec Lucilia.        <br />
       La sêche et maigre Sidoise prit son poste de greffière en chef et fit signe à Lucilia que tout était prêt, tandis que la forte Dame Botiziane refermait les portes de bronze sur l'assemblée.       <br />
       —Bien, dit Lucilia, Mesdames, nous allons commencer la réunion exceptionnelle de la Considia. Vous en savez toutes le but : déterminer quel sera le meilleur époux de la fille du Villacope de Clotone, Chantenelle ici présente, et , du même coup, le meilleur Minus, chef absolu de tout notre archipel pour la durée de sa vie.        <br />
       Notre Modératrice, Mazine, que la plupart d'entre vous connaissez, a préparé depuis un mois l'examen des candidats, qui nous sont arrivés les uns après les autres, après des aventures variées. Elle a aussi procédé à la reconnaissance de certaines invalidités, telle celle du savantissime Myriapodis Situs, qui nous a lui-même averti par lettre patente qu'il préférait renoncer à la course et se mettre au service d'Homer Benjou. Nous attendons  d'ailleurs encore le jeune Homer, qui n'a pas encore donné de ses nouvelles, ainsi qu'un autre héros, Pierre-Jacques Gonflamond. Ces retardataires sont autorisés, selon la loi qui prévaut depuis un siècle, à arriver dans cette salle jusqu'au moment même du jugement, demain soir au coucher du soleil. Après quoi, dès que l'astre du jour aura disparu au delà des monts périachiques, nous procéderons à l'élection définitive du candidat vainqueur.        <br />
       —La procédure est la suivante continua Lucilia. Chaque candidature va nous être présentée par la Modératrice. Puis nous jugerons de la recevabilité de la demande. Les candidats déclarés irrecevables devront sortir de la salle et se préparer à quitter Hirpan, munis de la récompense prévue, en somme d'or et de graines de pintocle, prélevée dans le trésor des Magdes et gagée sur la fortune du futur Minus.  Les candidats restants seront alors classés entre eux, celui qui recevra le plus de suffrages étant nommé Minus. En cas de votes ex-aequo, le vote est recommencé jusqu'à ce qu'un déplacement de voix ait lieu en faveur de l'un des candidats en lice.  Le vote, comme vous le savez, est secret. A la gauche de chaque place, vous pouvez glisser dans un trou une bille de pintocle d'une certaine couleur, ou encore marquée d'un chiffre.  Il vous sera remis à chaque vote autant de billes différentes qu'il y a encore de candidats, et vous ne pourrez mettre qu'une seule bille dans l'orifice : un mécanisme en bloque l'issue après un passage. La bille que vous choisissez de faire tomber sera collectée avec toutes les autres  dans un grand bac de marbre où elles sont immédiatement comptées et triées. Est-ce que tout est clair ? Pouvons-nous commencer les présentations des candidats, suivies d'un débat ?       <br />
       Tout le monde acquiesca.       <br />
       —La parole est donc à Marion La Faël, haute magde de la forêt de Giraise, qui va procéder tout d'abord à l'examen de la recevabilité des candidatures.       <br />
              <br />
       Marion présenta succinctement les postulants en lice et ceux qui n'étaient pas encore là, mais sans avoir manifesté l'intention d'une démission. Soit, dans l'ordre de dépôt des candidatures : Wiril Braighcht, Allastair Jovial-Bonheur, Phial D'Atoy de Parinofle, tous trois présents, Jacques Gonflamond et Homer Benjou, encore absents.        <br />
              <br />
       Wiril s'avança à la barre, souriant et avantageux. Sa toge noire ornée d'étoiles transformait son embompoint en majestueuse présence. L'épilation soigneuse de son large visage sous un bol de cheveux blonds et raides voulait adoucir l'effet brutal de son nez fort et busqué.        <br />
              <br />
       —Wiril Braighcht, petit-fils de Figear Braigchcht, du noble clan des Fariniers de Cicéole, lut Sidoise.        <br />
              <br />
       —Qui a des commentaires à faire ?  Qui objecte à ce candidat ?  dit Mazine à la cantonnade.       <br />
       Le silence lui répondit. Puis Chamilah s'agita dans son coin et soupira.       <br />
       —Chamilah ? Tu veux dire quelque chose, dit Lucilia.       <br />
       —Eh bien, je ne connais pas Wiril. Mais je connaissais fort bien Figear, son grand-père. Vous me direz que ce n'est pas ce dernier qui se marie. Mais c'était un homme très autoritaire, et fort colérique. Je n'aimerais pas que Guama tombât sous la coupe de ce vieillard atrabilaire, par l'entremise de son petit-fils.       <br />
       —Je dois dire que j'ai reçu de nombreux témoignages de la force de caractère de ce candidat, dit Mazine. Ils sont à la disposition de la Considia. Il s'agit de paroles recueillies auprès de nombreux travailleurs et officiers des industries possédées par le clan des Braighcht.  Wiril décide en personne, et parfois à l'encontre des voeux de son irascible aïeul.       <br />
       —Dans ce cas, dit Chamilah, je retire ce que j'ai dit.       <br />
       —D'autres commentaires ?       <br />
       Quelques remarques furent formulées, assez timidement, sur les problèmes que poserait l'attribution de pouvoirs absolus à un magnat de l'économie. Mais Wiril Braichght avait dû multiplier les contacts diplomatiques et les offensives de charme auprès de chaque Magde électrice, car les femmes qui avaient soulevé la question semblèrent assez vite convaincues par les arguments et les promesses du candidat.       <br />
              <br />
       Marion clôt enfin le dossier et Lucilia voulut  procéder au vote de recevabilité (une boule rouge pour oui, une boule noire pour non).        <br />
       Au moment où elle allait appuyer sur le bouton qui déclencherait l'ouverture des circuits de vote, on entendu un brouhaha du côté des témoins masqués.       <br />
       Elle suspendit son geste.       <br />
       —Quelqu'un n'est pas d'accord avec le candidat, dit doucement Mazine. Que le témoin Bleu se découvre !       <br />
       L'homme défit le noeud qui retenait son masque azuréen, et découvrit son visage.       <br />
       Saint Equilibre ! C'était la bonne figure moustachue de Braho Nohé. Comment était-il parvenu à sortir des griffes des Zwölles ?        <br />
       Il m'adressa un sourire amical et se leva,  prêt à témoigner.       <br />
       —Présentez-vous, dit la Modératrice. Dites-nous ce que vous avez vu.       <br />
       Braho Nohé se présenta comme un modeste marin.  Il était le pilote du bateau dans lequel Wiril Braighcht avait navigué en qualité de propriétaire, pour se rendre sur Périache aux fins de compétition pour la course minusale.        <br />
       —Wiril naviguait avec deux hommes à ses ordres. Le premier était ce monsieur qui l'accompagne présentement, et qu'il appelait, si mes souvenirs sont exacts, Fonjul Pit. Le second était...       <br />
       —Faux, hurla Braighcht, il n'y avait pas de second homme ! Ce type est un faux témoin. Il dit n'importe quoi !       <br />
       —Continuez, dit la Modératrice à Nohé. Ne vous laissez pas démonter.       <br />
       —L'autre homme s'appelait Misapoul Treck.        <br />
       —Mensonge! tout est inventé ! cria Braighcht.       <br />
       —Treck est sorti sur le pont pour débloquer un mécanisme, mais quand il a voulu rentrer, il n'a pas pu ouvrir la porte du rouffle. Il aurait fallu que je m'arrête, ou bien que Pit, qui était au poste de navi-gation se lève pour faire entrer son camarade. Mais Wiril Braighcht ne l'entendait pas ainsi. Il ne voulait pas perdre la moindre minute. Il a ordonné à Pit de me menacer pour que je continue la route à pleine vitesse. Quelques instants plus tard, affaibli par le froid et le vent, Misapoul Treck a lâché prise et s'est noyé dans les eaux de l'Emphale.       <br />
       J'accuse cet homme, Wiril Braighcht, d'avoir gagné sa course maritime au prix de la vie d'un de ses hommes. Il n'a montré aucune pitié. Il n'a pas hésité un instant.       <br />
       Braighcht ouvrait et refermait la bouche comme une carpe sur l'herbe. Il suffoquait. Il n'avait pas prévu l'attaque et ne trouvait pas la ligne de parade.       <br />
       La modératrice en profita et porta le coup fatal.       <br />
       —Fonjul Pit, dit-elle  en souriant à la brute au crâne lisse assis à côté de son maître, avez-vous regretté votre camarade Misapoul ?       <br />
       —Oh non ! Pas vraiment, dit l'épais crétin, il était trop autoritaire. Il se prenait pour ce qu'il n'était pas.       <br />
       Braighcht aurait voulu revenir en arrière, et le faire taire, mais c'était bien trop tard.       <br />
       Pit se tourna vers lui en souriant :       <br />
       —J'ai dit une bêtise, Patron ?       <br />
       Braighcht s'effondra, la tête entre ses mains, et de gros sanglots ébranlèrent la carcasse massive du Cicéolien.       <br />
       —Je crois que les choses sont claires, dit doucement la Modératrice.       <br />
       —Oui, fit Lucilia, le vote est inutile. Je déclare Wiril Braighcht exclu de la course. Il doit quitter  Hirpan sur l'heure. Nous ferons suivre à la Conque de Guama les éléments de sa mise en accusation dans l'affaire de la disparition du nommé Misapoul Treck.        <br />
       Comme un boxeur sonné, Braighcht, les traits décomposés, se traîna, titubant, vers la sortie, soutenu par Fonjul Pit. Il voulut se retourner pour une dernière imprécation, mais son poing retomba sans force. Les portes se refermèrent sur lui.       <br />
              <br />
       Je profitai de l'inter-session pour m'informer auprès de Braho Nohé sur le mystère heureux de sa présence parmi nous.       <br />
       —Oh, c'est simple. Dès que j'ai pu conduire le programme du navire transdragon, j'ai détourné vers la maison, qu'on m'avait attribuée près de la mer, des pièces et des composants. Je savais que les choses iraient très lentement au laboratoire, alors que chez moi, j'irais beaucoup plus vite. Nous faisions donc des doubles journées, avec deux amis travailleurs qsui partageaient mon secret.       <br />
       —Tu veux dire  Bratoc'h et Hrulich ?       <br />
       —Oui. Et nous avons fabriqué un monstre, une chimère, en partant de la structure de mon bateau, le protopse. Nous lui avons fourni une coque rainurée selon les principes de ton Doryô, et nous avons ajouté des flotteurs  articulés en forme de flèches. La voilure a été réalisée en corne d'éboise, comme les planches des Enfants de l'Eau. Résultat : une machine fantastique qui court sur le Dragon en tous sens comme une puce d'eau sur un marais.        <br />
       Je n'ai pas voulu que le Fendrag I (c'est son nom) tombe entre les mains des Zwölles. D'autant que des rumeurs se précisaient à propos de ta trahison. Comme le bateau était secret, je suis simplement... tombé à l'eau, pour les Zwölles, au cours d'une navigation expérimentale. Mais je n'ai mis que quelques heures pour venir ici.       <br />
       —Le Fendrag I est à quai ?       <br />
       —Bien sûr, à côté du Vaisseau Nuptial.       <br />
       —Je n'ai rien vu.       <br />
       —Il est caché sous une housse de salcyle.       <br />
       —Et tu as laissé Bratoc'h et Hrulich ?       <br />
       —Oui, sans les mettre au courant de mon projet de fuir, pour qu’ils ne soient pas inquiétés.        <br />
       —Sais-tu si Mortone a continué à fonder son dessein d'invasion sur la baisse du courant par piétinement du pas de Dysme ?       <br />
       —Plus que jamais.        <br />
       —Il ne se doute de rien ?       <br />
       —Non. Il croit que tu l'as trompé seulement pour rejoindre ton amoureuse, et d'après ce que j'ai compris aux bruits de couloir, Sapharx ne l'a pas dissuadé, bien au contraire : la libération de cette petite Nadja lui a semblé la preuve d'un penchant romantique et naïf.       <br />
       —Il n'a peut-être pas tort, mais cela ne m'empêche pas, aussi, de ruser, quand il le faut. Un derniert mot, Braho, avant qu'on nous appelle à la prochaine séance : Zambdez n'a-t-il pas été inquiété ?       <br />
       —Pas que je sache. Le vieux renard de la Maison Privée n'est toujours pas brûlé.        <br />
       —C'est bon à savoir.        <br />
              <br />
              <br />
       —Passons maintenant à la candidature du noble Allastair Jovial-Bonheur, dit la Modératrice. Que celui-ci s'avance à la barre.       <br />
       Il faut le reconnaître : Allastair avait fière allure.  Ce grand homme à la peau sombre et aux cheveux courts, grisonnants, était athlétique. Son profil, drapé serré dans un justaucorps de velours bleu nuit barré de pourpre, était celui d'un prince des îles. Tout dans sa démarche élastique et puissante respirait la force tranquille. Il toisa calmement les femmes de la tribune  et se présenta. Sa voix basse et modulée, retenue, charmait visiblement l'auditoire où je surpris quelques regards rêveurs. Sûr de son succès, il baissa modestement les yeux et attendit.       <br />
              <br />
       —Qui objecte à ce nom, dit Marion La Faël, imperturbable ?       <br />
       Les femmes de l'assemblée se regardèrent, mais aucune voix ne s'éleva.       <br />
       —Nous savons qu'Allastair est un rude guerrier. Nous savons aussi qu'il n'a pas, dans un passé récent, manifesté de tendresse particulière envers certains habitants de Lario. Toutefois, les combats violents auxquels il a participés, se sont déroulés loyalement. Enfin, suffisamment loyalement pour que la Considia passe l'éponge.        <br />
              <br />
       J'eus soudain une inspiration et me penchais vers Mazine Tikal, la porte-parole des témoins.       <br />
       —Est-ce qu'une candidature Zwölle Noire est recevable par la Considia ?       <br />
       —Certainement pas, dit Mazine. C'est absolument exclu... Une condition préalable à toute candidature zwölle est leur adhésion au traité de paix des îles de Guama, ce que Mortone se refuse à faire, après son père et son grand-père.       <br />
       —Mais alors, si je peux prouver qu'Allastair est un Zwölle Noir, sa candidature sera invalidée ?       <br />
       —Bien sûr, fit Mazine en me regardant, étonnée. Mais comment compte-tu prouver cela ?        <br />
       —Eh bien, j'ai trouvé quelque chose d'intéressant dans la Maison Privée de Mortone Trug, quand j'étais conseiller de celui-ci...       <br />
       —Tu pense pouvoir établir une preuve formelle ?       <br />
       —La Considia en jugera, mais c'est assez fort.       <br />
       —Bon, dit Mazine, je te fais confiance...       <br />
       Elle se leva et s'inclina respectueusement devant Lucilia.       <br />
       —Il y a une objection, Grande Passeuse ! En provenance du banc des témoins masculins .       <br />
       —Mm... Ah, c'est Augustin, dit Lucilia. Je pense qu'il est assez sérieux.       <br />
       Allastair se tourna vers moi lentement, les mâchoires convulsées, un fin rictus aux lèvres.  Derrière lui, se redressa son frère Kryalîche, plus maigre et plus grand. Il semblait contenir derrière une apparence froide, une haine plus intense encore.       <br />
       —Que sait ce jeune Ultramondain présomptueux, de nos affaires ? dit ce dernier.  Comment recevoir le témoignage d'un jeune homme qui vit à des milliers de lieues d'ici et n'a pu glaner que des bribes et des rumeurs ?       <br />
       —Vous n'avez pas la parole, Kryalîche.        <br />
       Je me penchai vers Nadja et la priai d'aller chercher, aussi vite que possible, un objet que je lui désignai dans  ma chambre.       <br />
       —J'y vais...       <br />
       —Alors, Augustin, quel est votre argument ?       <br />
       —Mon objection porte sur le point suivant : Allastair Jovial-Bonheur est un Zwölle Noir !       <br />
       L'intéressé pâlit et ses yeux hésitèrent entre son frère et moi. Il ne comprenait pas ce qui se passait.  Kryalîche avait au contraire repris confiance et souriait avantageusement, les yeux fixés sur les bas-reliefs qui faisaient fond à la cour.        <br />
       —Développez, dit Lucilia.       <br />
       —Voici. Allastair Jovial-Bonheur est membre d'une illustre famille, les Fulgurac'h...        <br />
       —Que sait ce morveux de notre famille, explosa Kryalîche. Qu'on le fasse taire ! C'est une insulte impardonnable !       <br />
       —Veuillez faire silence, dit la modératrice. Continuez, Augustin.       <br />
       —Les Fulgurac'h ne sont pas une ethnie isolée, indépendante. Ils constituent l'ancienne famille dynastique du peuple Zwölle noir, famille qui a dû renoncer à son rôle lors des fameuses batailles des Courants, au cours desquelles ils ont été battus par Clotone.       <br />
       Les bouches d'Allastair et de Kryalîche béaient. Ils se seraient attendus à tout sauf à ce coup. Même Phial me regardait, mi-amusé, mi-sceptique. La référence à une histoire qu'il avait bien connue comme combattant l'intriguait. Il cherchait dans ses souvenirs quelque chose qui lui rappelât ce que je disais.  Tandis que je précisais les aspects que m'avait narré, avec un luxe de détails, Larr, le cousin de Mortone épris d'histoire ancienne, il se souvint subitement de quelque chose et me fit passer un message à la barre.       <br />
       —Si je comprends bien, dit Lucilia intéressée, vous prétendez que la famille Fulgurac'h a réussi à troquer sa survie et sa tranquillité sur Lario contre le maintien d'un secret étanche quant à leur origine Zwölle ?        <br />
       —Oui. Mais elle a aussi été souvent mobilisée par les Zwölles au pouvoir pour effectuer des missions que les officiers hors-sang avaient bien du mal à accomplir.       <br />
       —Vous voulez dire que les Fulgurac'h ont continué à appartenir clandestinement aux élites Zwölles.        <br />
       —Absolument !       <br />
       —Bien. Ce  serait effectivement un motif de rejet de la candidature du Noble Allastair. Mais vous ne semblez disposer d'aucune preuve formelle de ce fait. En pareil cas, le doute profite à l'accusé et je demande aux Magdes du conseil de ne pas tenir compte de cette objection...       <br />
       —Attendez, Lucilia !       <br />
       —L'expression familière choqua bien des assistantes, mais l'intéressée ne m'en tint pas rigueur.       <br />
       —Vous souhaitez maintenir votre objection ?       <br />
       —Oui, car je dispose, du moins je le crois, de cette preuve formelle.        <br />
       —Vous croyez seulement ?       <br />
       —La Considia en jugera...       <br />
       Nadja arriva, essouflée, dans la salle d'audience et se précipita pour me tendre le paquet.       <br />
       —C'est cela ?       <br />
       —Oui.       <br />
       Tous les regards étaient dirigés vers l'objet dont je défaisais maintenant l'enveloppe. Kryalîche et Allastair étaient calmes, impavides, même. Ils ne croyaient pas un instant que je puisse produire ce que j'annonçais... Et le pire était que je ne l'étais pas non plus !       <br />
        Le petit ouvrage doré sur tranche que je sortis d'un tissu toilé, portait un titre compliqué :       <br />
       "Des règles de l'Assaut en Mer et de la Stratégie d'une Amirauté, en Souvenir de quelques Leçons Fatales du Passé".        <br />
       Je l'avais trouvé dans la bibliothèque personnelle de Larr et je l'avais pris à cause de certains superbes dessins de vaisseaux . J'y avais aussi remarqué qu'il était dédié au père de Mortone, le Prince Magido Trug, et qu'il existait sur la page de garde une dédicace où le mot "Fulgurac'h" apparaissait plusieurs fois en cursives soigneusement calligraphiées, et que je n'avais pas eu le temps de déchiffrer.        <br />
       C'était quitte ou double. Le texte pouvait ne contenir aucun indice du lien de famille entre les Fulgurac'h et les Trug.       <br />
       J'entrepris de le lire à voix haute, décryptant lentement les syllabes.        <br />
       «Nous, Cousins de par le sang des Fils de Talouh Fulgurac'h, nous dédions cet ouvrage secret à notre ami et proche parent, le grand Magido Trug. Nous espérons que son étude permettra à vôtre famille d'éviter le malheur qui accabla nos ancêtres communs.»"       <br />
              <br />
       —Grand Aarac'h! s'écria Kryalîche la voix faussée par l'émotion, ce garçon est fou !       <br />
       Marion me prit l'opuscule des mains et confirma que ma lecture n'était pas mensongère ou tronquée.       <br />
              <br />
       —Il faut être justes, dit Lucilia, la thèse d'Augustin se trouve fortement étayée. Mais néanmoins pas totalement : les ancêtres communs peuvent être trop éloignés pour que nous nous sentions concernées; quant à "l'ami et proche parent", il peut s'agir d'une façon de parler. Je suis impressionnée , mais je crois que la Considia doit garder sa liberté d'appréciation.       <br />
              <br />
       Il se trouva que, pendant tout cet épisode, les Magdes regardèrent attentivement les visages des deux frères. Ce qu'elles y virent ne leur plut pas du tout et ce fut cela qui entraîna leur jugement sur la pente négative, bien plus que toutes les "évidences" que j'avais pu apporter.       <br />
       Un dernier événement acheva de rendre leur position définitive. Myza la pétacle se leva brusquement, fusillant du regard celui qu'elle avait toujours soutenu. Elle ne dit rien, mais le feu de ses yeux bleus disait : "traître, je te renie !", puis elle se drapa dans sa mante et sortit, claquant ostensiblement des talons sur le marbre, suivie d'Aguza, la belle  pétacle de Canémo, solidaire de sa consoeur.       <br />
              <br />
       Jovial-Bonheur fut battu par deux voix, parmi les seules Magdes présentes, Myza n'ayant pas pris part au vote, non plus que son amie Aguza.        <br />
       Il quitta la salle sans un mot, mais, en se retournant, il fit le geste de maudire ses juges. Il aurait été rappelé pour être puni si Kryalîche n'avait pas, d'une étrange voix blanche, présenté des excuses en son nom.        <br />
       Nous apprîmes deux heures plus tard que les Fulgurac'h avaient appareillé pour une destination inconnue.       <br />
       —C'est mieux ainsi ! Ces gens me faisaient froid dans le dos ! dis-je à Phial.       <br />
       —Ce qui est tragique, est que j'ai de plus en plus de chances de l'emporter, dit mon ami. A moins qu'Homer Benjou ne fasse irruption avant ce soir.        <br />
              <br />
       La séance reprit seulement vers la fin de l'après-midi, et dans une grande tension.       <br />
       —Nous devons maintenant terminer la séance de validation, dit Lucilia. Le soupirail qui me fait face est doté d'un jeu de glace qui m'avertit du coucher du soleil sur les Monts de Périache. Encore moins d'une minute, et les candidats Gonflamond et Benjou seront déclarés éliminés.        <br />
       On retint le souffle, chacun pouvant voir la lumière orangée se déplacer sur le visage de Lucilia. Elle levait son marteau de pintocle... quand quelque chose se passa dans la salle.       <br />
       Deux magdes emmitouflées dans les amples chasubles de Sanabille se levèrent vivement et arrachèrent leurs vêtements, à l'ébahissement général.       <br />
       —Nous voila, Grande Passeuse ! proclama le plus jeune, presque un enfant, blond et bouclé comme un angelot, moulé dans une tenue à carreaux blancs et verts.  Je suis Homer Benjou.       <br />
       Nadja se leva, comme mue par un ressort et voulut s'élancer vers son frère qui lui adressa un baiser volant.       <br />
       —Attends, dis-je.       <br />
       Mais elle s'était déja précipitée pour l'embrasser.       <br />
       —...Et voila Jacques Gonflamond, dit Homer quand il put respirer un peu plus à l'aise, sa soeur ravie à ses côtés.       <br />
       Le jeune homme en biparti noir et blanc, avait la trentaine. Il était plus hâlé que lors de notre précédente rencontre lors de la course de Braques, mais il avait toujours ce drôle de nez en trompette et une boule drue de cheveux cuivrés. Ses yeux étaient toujours aussi brillants de malice.       <br />
       —Et... n'oublions pas notre troisième larron, dit Gonflamond, et il se retourna posant la main sur l'épaule décharnée d'une grande Magde au châle orné à la Malaméenne. Celle-ci se leva à son tour et laissa apparaître un long nez jaune sur un bulbe frontal hypertrophié, dépourvu de toute chevelure.       <br />
       — Je vous présente Myriapodis Situs, Sapientissime excellence de la Sylphe !        <br />
              <br />
       —Oui, dit la Modératrice, ce sont bien les candidats retardataires. Mais le Signour Situs, si je ne me trompe, a bien adressé à la Considia une lettre de démission ?       <br />
       —C'est exact, dit Myriapodis. Je travaille au service de Homer.       <br />
       La voix tranchante et passablement irritée de Lucilia domina soudain le débat .       <br />
       —Pouvez-vous expliquer à l'assemblée des Magdes la raison de ce grotesque travestissement ? Il va sans dire que si vos raisons n'étaient pas assez bonnes, vous encoureriez les foudres de la justice magde !       <br />
       —Que la Noble Passeuse n'ait aucune inquiétude, dit tranquillement Homer Benjou. Notre intention n'était certainement pas d'insulter votre Cour.  Bien au contraire ! Mais pour le prouver, nous devons d'abord vous demander une faveur.       <br />
       —Dites.       <br />
       —De ne rien tenter pendant l'action qui va suivre…!       <br />
        A ces mots, Gonflamond et Situs, coururent se placer de part et d'autre d'Aguza la pétacle de Canémo,  sortant de leurs fontes des tirapelles qu'ils placèrent aussitôt contre les tempes de la grande femme blonde, sidérée.       <br />
       —Ne bouge pas un doigt, ou c'est ta fin.       <br />
       —Que signifie cette inqualifiable agression, s'écria l'intéressée d'une voix cassée. La Considia peut-elle laisser commettre un tel forfait pendant sa réunion ?       <br />
       —Votre cas s'aggrave, dit Lucilia et elle se leva, les yeux subitement élargis, comme injectés d'un subtil voile rouge.        <br />
       —Attendez, dit Benjou, la main ouverte.  Laissez-nous le temps de nous expliquer...       <br />
       —Vous disposez de vingt secondes. Passé ce délai, les pierres de Belturet vous détruiront.       <br />
       Un mouvement de manches dans la salle confirma le sérieux de la menace. Le choeur grondant des Magdes s'était levé et elles ajustaient leurs bagues, ces armes mortelles dont j'avais déjà pu constater l'efficacité dans d'autres circonstances.       <br />
       —Attendez, s'écria Chamilah d'une voix flûtée. Ecoutons ce que cet imprudent jeune homme estime devoir dire...        <br />
       —Commençons donc par l'essentiel, dit Benjou, guère impressionné. Cette personne n'est pas Aguza !       <br />
       —Comment ? s'exclama le choeur.       <br />
       —Elle n'est pas non plus une femme, d'ailleurs.       <br />
       —Quoi ? rugit le choeur.       <br />
       —C'est un agent d'un gouvernement ennemi venu ici avec des intentions hostiles.        <br />
       —La Considia va-t-elle laisser se répandre les propos les plus absurdes à l'encontre d'un de ses membres ? s'écria Aguza, pathétique, et qui plus est, sous la menace d'armes mortelles ?        <br />
       —Cet agent se disposait à assassiner Lucilia à la tombée du soleil. Nous sommes intervenus à temps !       <br />
       —Folie, s'exclama Aguza, folie ajoutée à la monstruosité !       <br />
       —Comment prouvez-vous vos dires ? demanda Lucilia froidement. Vous n'avez plus quel quelque secondes avant d'être pulvérisés pour cette agression ignoble.       <br />
       —Ne bougez pas un muscle, pas un nerf, hurla Myriapodis Situs poussant durement le mufle de sa tirappelle contre la tempe d'Aguza.       <br />
       —Voyez la main de la pseudo-Aguza. Vous pouvez constater qu'elle est dissimulée sous les plis de son chemisier.       <br />
       —Vous me terrifiez, mon coeur va se rompre et cela vous étonne ? souffla Aguza, les yeux au ciel.       <br />
       —Je prétends que cette main cachée est crispée sur la gâchette d'une arme, dit Benjou. Et cette arme  n'est pas une pierre de Belturet consacrée à la défensive.  C'est un lance-liècle...       <br />
       —Un lance-liècle ? répéta le choeur, stupéfait.       <br />
       —Oui, l'intention de cet agent était de profiter du vacarme des boules lors du vote de validation, pour tirer sur Lucilia et lui injecter cette horrible larve dévoreuse de chair.        <br />
       —Comment ? dit Lucilia, ébranlée.       <br />
       —Ce n'est point un mystère, dit Benjou, que votre Noble Passeuse est peu vulnérable aux blessures. Mais vous savez peut-être qu'elle est sans défense contre le liècle.        <br />
       —C'est vrai dit Lucilia, qui pâlissait, la bouche  saisie d'une irrésistible expression d'horreur. Mais je pensais que nous avions fait éradiquer Sanabille de tous les liècles survivants.       <br />
       —Hélas pour vous, Madame, le Gouverneur Mungabor en fait secrètement élever dans son palais de Trigône.       <br />
       —C'est épouvantable, dit Lucilia en secouant la tête. Je ne veux pas le croire.       <br />
       —Une fois projeté sous la peau, cet animal fore immédiatement des galeries. Il se multiplie très vite et en quelques heures, le corps de la victime n'est plus qu'un sac vidé de sa viande et même de ses os auxquels le liècle affamé finit par s'attaquer, avant de crever l'enveloppe de peau et de se disperser autour du cadavre à la recherche d'autres victimes, dit Benjou. Or, je le répète, la Fausse Aguza serre sous son chemisier un lance-liècle. Vous comprenez maintenant pourquoi nous devrons lui faire sauter la cervelle à l'instant même où elle dirigerait son arme vers l'assistance, ou vers vous, Lucilia.       <br />
       La Sorteresse déglutit malaisément, et d'une voix étranglée :       <br />
       — Les Magdes de la conciergerie pourraient-elles venir vérifier les dires du candidat ? En prenant toutes les précautions pour leur survie, bien entendu.       <br />
       La bague de Belturet tenue d'un doigt tremblant , la grosse Botiziane s'avança et demanda poliment à Aguza de la laisser soulever le bas de son chemisier.       <br />
       —Bien sûr, dit la Pétacle, allez-y, vous verrez qu'il n'y a rien.       <br />
       Elle leva les mains en l'air, comme pour se laisser fouiller et le geste trompa une seconde Myriapodis et Gonflamond, qui ne virent pas le tube brillant qu'elle tenait sur l'arrière de ses doigts comme un prestidigitateur tient une carte ou une bille sur ses phalanges, le temps de faire illusion.       <br />
       —Attention, hurla Benjou.       <br />
       Il eût juste le temps d'abattre son poing sur la main que le personnage pointait vers Lucilia.       <br />
       Il y eût un claquement sec et quelque chose vint s'écraser sur la paroi de la tribune, dix centimètres au dessous de Lucilia. Un magmas gras et sanguinolent glissa contre le bois sur le sol. Le liècle, écrasé comme une punaise, ne connaîtrait pas le régal pour lequel il avait été élevé.       <br />
       Aguza se redressa de toute sa taille et culbuta Botiziane qui tomba cul par dessus tête  dans les bras de ses consoeurs, les entraînant dans sa chute. Du paquet de jambes en grosses chaussettes ne sortait rien de bien efficace et tout le monde obéit à Marion La Faël hurlant "Ne tirez-pas ! On va s'entretuer !".       <br />
       Le personnage en profita pour porter  une terrible manchette à Myriapodis et pour bondir en avant.  Il ne fut pas assez rapide pour empêcher Gonflamond d'agripper ses longs cheveux blonds. Ils lui restèrent dans les mains, avec des lambeaux de latex poudré de rose, déchirant l'apparence -parfaite- d'Aguza.       <br />
       Ce qui était maintenant à l'évidence un homme —malgré les "avantages" postiches encore collés sur son corps— courait furieusement, bondissant de dalle en dalle, par dessus des femmes désorientées. Il rejoignit la porte, lança son poing en pleine face de la jeune gardienne qui s'y trouvait et disparut.       <br />
       Gonflamond s'emmêla plusieurs fois les pieds dans  les robes et se lança à sa poursuite, bientôt suivi par quatre gardes masculins de la Future Epouse, ainsi que par Jean Latoile et Braho Nohé, sagement assis jusque là sur un banc de pierre proche des portes.        <br />
       —Tu as vu qui était cet homme ? me demanda Mazine, encore sous le coup de l'émotion.       <br />
       —Non, il avait trop de traces de maquillage. Mais ses yeux ne me sont pas inconnus.       <br />
       —Il avait des cicatrices sur la nuque... dit Mazine.       <br />
       —Bien, dit calmement Homer Benjou. Ce n'est pas la peine de désorganiser la Considia en se mettant tous à la chasse à l'homme. Je suppose qu'il n'ira pas loin.        <br />
              <br />
       Lucilia s'affaira à donner des ordres, puis elle revint à la tribune et fit rasseoir les présents.        <br />
       —L'incident est clos, dit-elle froidement. Mais il mérite encore quelques explications. Peut-être Maître Benjou daignera-t-il satisfaire notre curiosité.       <br />
       — Voila. Si vous regardez la place que cet agent occupait —c'est-à-dire celle de la représentante de Clotone, vous pouvez constater qu'il manque un petit morceau de pierre, sous lequel une cache a été aménagée. C'est là qu'il avait entreposé le lance-liècle, probablement dès avant que l'assemblée ne se réunisse.        <br />
       —Une question urgente, dit Chamilah : si cet homme n'était qu'une fausse Aguza.. Où est la vraie ?       <br />
       —Je pense, hélas, qu'on la retrouvera dans son pavillon.        <br />
       —Morte ?       <br />
       —Je le crains, au vu des habitudes de Mungabor.       <br />
       —Je vais aller voir, dit Chamilah, on ne peut rester dans le doute sur ce point...       <br />
       Et elle partit aussi vite que le lui permettait le lourd vêtement des Magdes.       <br />
       —Que vient faire Mungabor là dedans ? dit Marion La Faël.       <br />
       —C'est la puissance pour qui l'agresseur travaillait.        <br />
       —En êtes-vous sûr ? demanda Lucilia.       <br />
       —Certain.  C'est justement ce qui nous a conduits à intervenir de cette étrange manière.       <br />
       —Il vaudrait mieux que vous nous racontiez toute l'histoire.       <br />
       —Je le pense aussi, en espérant, sans trop y croire, que vous ajoutiez foi à ces rocambolesques péripéties.       <br />
              <br />
       En peu de mots, l'histoire d'Homer Benjou se ramenait à ceci.  En compagnie de Gonflamond (qui s'était rallié à lui) et de Situs, il avait rejoint La Majeure pour demander l'aide des Enfants de l'Eau afin de traverser le Dragon. Mais ceux-ci, pourtant appelés par Huimror, leur vieil ami et gardien du phare de l'îlot des danseurs, lui avaient refusé leur aide. Il avait donc perdu un temps précieux sur une terre sillonnée par la police, très excitée, du gouverneur Mungabor. En attendant que les artisans de Zigône ne construisent pour lui un bateau assez résistant, Homer avait été obligé de se cacher. Les trois hommes vivaient dans la semi-clandestinité, tantôt chez Huimror, tantôt chez des amis à Trigône, à Zigône ou à Cap Charbin. Jouant les dockers, ou les pêcheurs, travaillant dans les tavernes, ils tentaient de se fondre dans le paysage. Ce mode de vie incognito avait certains avantages, dont celui d'entendre bien des rumeurs et des ragots.  Un soir, Myriapodis Situs, qui adorait le jeu de cartes, rentra fort tard et, se cachant pour uriner tranquillement, écouta la conversation de trois hommes sur la place de Zigône.        <br />
       Son sang —pourtant d'ordinaire parfaitement froid—  se glaça : un officier secret de Mungabor donnait ses dernières instructions à deux sbires, avant qu'il ne s'embarquassent pour Périache sur un galion régulier de la Hanse. "Liquider la Sorteresse" fut une expression qui revint souvent, et cela à l'aide d'un lance-liècle, seule arme de jet à laquelle Lucilia était vulnérable. Il s'agissait de le faire seulement si "nos candidats" étaient éliminés ou battus. Aucune arme ne devrait être amenée par l'exécuteur, car ce type de projet avait toujours été démasqué" à temps par les devineresses. Il devrait attendre le jour du jugement final, et là, sous le siège d'une certaine Magde (dont il devrait prendre la place), il trouverait l'arme prête à l'emploi, cachée là par un complice. Situs frémit quand il entendit qu'il s'agissait d'un lance-liècle. Il rendit compte aussitôt de ce qu'il avait entendu à Benjou et à Gonflamond.        <br />
       —Nous ne savions pas qui était l'exécuteur, dit Homer, ni quelle était la magde dont la place cacherait l'arme, ni encore quel complice apporterait le lance-liècle. C'est la raison pour laquelle nous décidâmes un subterfuge : nous convaincrions trois magdes de contrées éloignées de nous laisser venir à la Considia avec elles. Cela fut difficile mais nos arguments se révélèrent suffisants, d'autant qu'elles pouvaient toujours donner l'alarme, si quelque chose leur paraissait clocher, ou si leur confiance en nous faiblissait. Couverts de leurs amples manteaux, nous les remplaçâmes à certaines séances préparatoires, et nous visitâmes la plupart des lieux. Nous réussîmes, il ya trois jours, à nous introduire toute une nuit dans la salle de la Considia, mais nous eûmes beau chercher, il nous fût impossible de découvrir la dalle suspecte.  Il ne nous restait qu'à attendre l'ultime moment, en surveillant attentivement toutes les magdes.        <br />
       —Et comment êtes-vous finalement tombés sur Aguza ?       <br />
       —Oh, c'est grâce à l'extrême sagacité de Myriapodis Situs, notre "intellectuel". Il avait longuement observé Aguza et avait noté ses habitudes vestimentaires un peu... exceptionnelles par rapport à ces autres dames. Il est possible que notre ami ait été, disons-le, sous le charme de la vraie Aguza. La différence le frappa donc entre celle qui était partie, furieuse, à la fin de la dernière séance, et celle qui était venue se rasseoir pour la séance finale.  Il vint me voir aussitôt :       <br />
       —Ce n'est pas Aguza ! chuchota-t-il à mon oreille.       <br />
       —Quoi, dis-je, tu es sûr ?       <br />
       —Le maquillage est bien fait, mais sa tête est bien trop perchée. Le cou d'Aguza est plus gracile, et ses... appâts bien mieux placés.       <br />
       —Tu es un fin observateur, ironisai-je.       <br />
       —De plus, cette femme cache tout le temps ses mains alors qu'Aguza est très fière de ses ongles laqués.       <br />
       —Elle a peut-être changé de vernis, ou...       <br />
       —Non, justement, mais, quand elle est arrivée, il y a dix minutes, j'ai vu que ses ongles ne sont plus ronds et violets mais carrés et pourpres.       <br />
       —Ah, les femmes !       <br />
       —Non, tu ne comprends pas : comment veux-tu qu'elle ait eu le temps matériel de se refaire une manucure complète entre les deux séances ?       <br />
       —Les ongles sont peut-être faux...       <br />
       —Ils le sont, mais pas ceux qu'elle avait il y a deux heures, et qui étaient plus  longs encore.       <br />
       —Bizarre... en effet.       <br />
       —De plus, elle est sortie de la séance où Allastair fut jugé, dans le même état d'âme que Myza : furieuse, déprimée, accablée, bafouée... Et la voila qui rentre triomphante, plaisantant avec tout le monde, souriante, placide. Je t'assure que cela ne colle pas...       <br />
       —Bien. Nous n'avons pas le choix. Dès que tu la vois faire un geste suspect, nous intervenons. Voila, Mesdames, vous connaissez la suite...       <br />
       —Extraordinaire, convint Lucilia. Et quand je pense que l'on dit qu'il n'arrive jamais rien à Hirpan ! Nous devrions...       <br />
       Elle fut interrompue par le retour de Jean et de Braho.       <br />
       —Avez-vous appréhendé  l'homme ?       <br />
       —Non, dit Jean. Il a filé comme une flèche vers la côte et à plongé. Personne ne l'a vu réapparaître. Nous avons fait sonder les parages, mais il semble s'être évaporé.       <br />
       —Faites continuer les rondes. Demandez aux Magdes sensitives de vous accompagner. Nous finirons par savoir où il se cache...       <br />
       Chamilah revint, essouflée, assez pâle.       <br />
       —Hélas, dit-elle... la pauvre Aguza...       <br />
       —Eh bien ?       <br />
       —Elle est morte dans nos bras.       <br />
       —Comment ? Que s'est-il passé ?       <br />
       —Elle a été étranglée avec un lacet devant sa table de toilette. Mais l'agresseur n'a pas eu assez de temps, ou il a été dérangé dans sa tâche. Le lacet n'était pas assez serré pour qu'elle meure tout de suite, ni assez relâché pour qu'elle puisse le retirer. Elle a étouffé pendant deux heures...       <br />
       —Horrible !        <br />
       —Plus horrible encore, Myza, sa grande amie, était ligotée sur le lit, un solide baîllon dans la bouche : elle a assisté à son agonie sans rien pouvoir faire pour elle.       <br />
       —Affreux...       <br />
       —Oui, dit Chamilah, en hochant tristement la tête. Puis elle ajouta :       <br />
       —Quand nous avons, trop tard, délivré, Aguza, elle a eu le temps de dire quelques mots, presque incompréhensibles. Quelque chose comme Nabot, ou Rabot...        <br />
              <br />
               <br />
       La fin de la mémorable séance fut calme,  morose.  On fit d'abord silence pour la mort d’Aguza, la gentille Pétacle, qui serait inhumée le lendemain à la première heure, dans le cimetière marin des magdes.       <br />
       Puis on se remit au travail pour décider de la recevabilité de deux candidats : Phial et Homer. Gonflamond vint expliquer que sa candidature avait été factice depuis le début, mais les magdes n'en tinrent pas rigueur à Homer Benjou car elles admirent que, face à des gredins comme Braighcht (qui disposait au départ de cinq ou six candidats de paille) il était difficile de procéder autrement.        <br />
       La séance fut enfin levée.  Le choix ultime aurait bien lieu le lendemain, et je dois dire que la perspective m'en était douloureuse, car entre le frère de Nadja et Phial, c'était entre deux liens forts que la chose se jouait, d'autant que Nadja semblait fougueusement atttachée à l'idée de la réussite de son frère. Phial nous mit tous à l'aise en proclamant haut et fort qu'il s'inclinerait joyeusement devant la victoire d'un jeune homme aussi audacieux et aussi résolu contre le mal. Homer lui rendit la politesse en lui assurant qu'au cas où la victoire lui reviendrait, il ne saurait gouverner sans Phial et qu'une très haute position lui serait évidemment proposée, à sa convenance.        <br />
       —Il en va de même si le sort me favorise, jeune homme !       <br />
       La soirée se conclut donc dans une atmosphère un peu trop euphorique, et Nadja, dans un état proche de l'exaltation, me fit l'amour avec une telle passion que je me demandai parfois si... je n'étais pas son propre frère, sublimé dans une inceste imaginaire.  La jalousie ne m'étreignit pas pour autant et je m'amusais à m'imaginer  pharaon ou roi des rois, lesquels, on le sait, partageaient leur couche avec leur soeur. Puis le fantasme me lassa et je redevins Augustin. Je caressai le front fiévreux de ma belle amie enfin endormie.        <br />
              <br />
       La délibération des Magdes fut longue et difficile. Nadja et moi nous en étions exclus  pour rester aux côtés de nos candidats et amis, sur la pelouse aux Sophores, devant le cloître de la maison commune. Quand on vint nous chercher, l'angoisse nous étreignit d'ailleurs plus que ceux-ci, parfaitement à l'aise.       <br />
       L'élu définitif était... Phial .       <br />
       Je contins ma joie, et Nadja courut prendre son frère un peu pâle dans ses bras. Il l'écarta doucement et, prenant sur lui, il s'agenouilla devant le nouveau Minus.       <br />
       —Relève-toi, mon ami, pas de cérémoniel entre nous.       <br />
       —Tu as raison, Phial d'Atoy. Notre décision tient d'ailleurs compte de votre grande proximité. La Considia vous a considérés ex-aequo pendant pas moins de sept votes successifs. La balance à penché à deux voix lorsque nous avons pris l'opinion de Dame Chantenelle. Celle-ci qui est désormais ta femme, t'a préféré, moins pour des questions de coeur que pour la raison d'Etat. Avoir un époux trop jeune  aurait entraîné certaines difficultés pour toi comme pour elle.       <br />
       —Je comprends, dit Homer dont la déception était encore sensible.       <br />
       —Mais l'arrêt de la Considia, étant donné la proximité de vos positions est celui-ci : Le nouveau Minus et l'Epoux de Chantenelle, fille du Villacope de Clotone, est Phial d'Atoy. Ce dernier, libre de toute décision, est invité chaleureusement par le collège des Magdes à associer Homer Benjou à sa puissance.        <br />
       La Considia ajoute à cette recommandation un article inédit, qui fera sans doute bien des mécontents, mais dont nous avons vérifié la valeur constitutionnelle auprès du Grand Omen.  L'article est celui-ci :       <br />
       En cas de défaillance volontaire de Phial d'Atoy de Parinofle dans l'exercice de sa fonction minusale, le collège des Magdes recommande que le pouvoir soit exercé en toute souveraineté par Homer Benjou. Dans un tel cas, le Collège des Magdes refusera de procéder à de nouvelles élections, et confirmera le choix de Homer qui épousera alors une femme de son choix. Chantenelle sera maintenue au titre de Haute Minuse-Régente et conservera ses jouissances et propriétés.        <br />
              <br />
       L'arrêt était en effet d'une grand audace. C'était la première fois que les Magdes prenaient une telle décision, car elles souhaitaient à tout prix éviter que des combats mortels n'obligent à une nouvelle course, comme c'était arrivé dans un passé récent. Il fallait que l'institution minusale puisse désormais fonctionner sans être enrayée dès le départ.        <br />
       Nous nous tournâmes vers Chantenelle vers laquelle Phial avança. Il s'inclina profondément avant de prendre sa main pour l'effleurer d'un baiser.       <br />
       —Madame, les dispositions de la Considia vous agréent-elles ?       <br />
       —Parfaitement dit la fille du Villacope. Je ne souhaite que la justice, et, comme vous le savez j'aspire personnellement davantage à la paix qu'au pouvoir.       <br />
       —Quoi qu'il en soit dit Phial, Homer est nommé généralissime de toutes mes armées de  mer et de terre. Il prend ses fonctions imédiatement.       <br />
       Il ouvrit les bras et y reçut le jeune homme, refermant ses grandes mains si vivement que celui-ci manifesta quelques signes d'étouffement.       <br />
       La carillon joyeux retentit dans l'air léger. Malgré les dures épreuves que l'assemblée venait de vivre, et en dépit des patrouilles mixtes qui sillonnaient les crêtes des collines, tout le monde se réjouit de participer à la fête en plein air qu'on avait préparée sur les pelouses.       <br />
               <br />
       Une semaine s'écoulerait encore avant la cérémonie officielle du mariage, en présence du grand Omen et de Lucilia. Une semaine que nous désirions plus que tout heureuse.        <br />
       Nous avions le sentiment que les nuages qui avaient plané au dessus de l'îlot des Magdes se dissipaient comme par enchantement. Les miasmes délétères qui entouraient les héros "noirs" s'étaient peu à peu dispersés, et même la découverte macabre de la véritable Aguza étranglée dans sa chambre ne pouvait plus assombrir la perspective d'une paix délicieuse.        <br />
       Nadja avait encaissé l'échec de son frère avec plus d'amertume que lui. Mais le voyant revenu à son optimisme et à sa gaîté coutumière, elle se dérida.  Bientôt, elle comprit que Phial allait l'entraîner dans l'action avec toute l'énergie dont il était coutumier. Déjà les deux hommes, entourés de Nohé, de Gonflamond et de Situs (la tête ornée d'un superbe bandage) arpentaient les plages en grandes discussions. On y refaisait tout Guama, en long, en large, en travers et sans dessus dessous. Je suivais, un peu en arrière, ramassant des fleurs, tandis que mon bon Jean musardait à la recherche de papillons inconnus. Nadja, peu à peu, se lassa des arguties et des fortes opinions. Elle vint me rejoindre à l'arrière de la petite troupe.        <br />
       Finalement, j'avisai un divan naturel de granit rose, au pied duquel coulait un ruisselet. Je défis mes vêtements et m'y étendis au soleil. Nadja finit par en faire autant, et nue, cacha son visage sous son bras. Le vent nous apporta les derniers éclats de voix de Phial-le-réformateur, puis ce fut le silence, seulement contrarié, de temps en temps, par le sifflement des sophores en vol.       <br />
       —Tu te souviens ?       <br />
       —Bien sûr dit Nadja.       <br />
       —Quand je t'ai trouvée perchée dans cet arbre ?        <br />
       —Bien sûr.        <br />
       —On croit que ces choses là sont des événements comme les autres.  Crois-tu au destin ?       <br />
       —Non.       <br />
       —Enfin,  je t'ai aimée tout de suite, même sans le savoir. C'était une rencontre.       <br />
       Nadja rit et la rangée de ses petites dents régulières me charma de nouveau. Elle me jeta un coup d'oeil en coin.       <br />
       —Oui, c'est vrai. Et j'ai aimé ta façon romantique de jouer les sauveurs. Je crois que j'en ai rajouté sur la faiblesse.       <br />
       —Tu n'avais pas l'air de jouer la comédie, protestai-je.       <br />
       —Oh, tu serais arrivé une heure plus tard, je mourrais. Je tombais dans un trou, et l'horrible ZwÔlle m'aurait repérée.        <br />
       —Et le crocaster géant ? Tu t'en es tirée facilement ?       <br />
       —Oui... J'avais lu beaucoup de livres de chasse sur cette bête. Cela m'a été utile, je suppose. J'ai simplement fait la morte dans le nid où il m'avait déposée. Crocaster-Junior ne s'est pas du tout intéressé à moi tant il dormait. Quand il a commencé à s'éveiller, je lui ai mis le feu au derrière.       <br />
       —Quoi ?       <br />
       Elle rit encore.       <br />
       —Littéralement. Avec une petite loupe que je porte toujours sur moi, j'ai concentré les rayons du soleil sur le duvet de son croupion. Tu l'aurais vu décamper ! Il ne m'a pas attendue pour que je le mette à la broche. Il a dû bouter le feu à toute la savane, et puis ses cris se sont éteints. Mais je n'ai pas été vérifier s'il en avait réchappé. Il était tout de même plus gros que moi, ce bébé.       <br />
       —Tu ne manques pas de courage, Nadja. As-tu vu tous les squelettes et les crânes humains près du nid ?       <br />
       —Bien sûr... mais comparé aux Zwölles, cet oiseau était un gentil compagnon.       <br />
       —Et après ? demandai-je distraitement en caressant doucement le ventre plat de mon amie. Quelles ont été tes autres tribulations ? As-tu revu le professeur Clinus ?       <br />
       —Pour ce qui est de Clinus, je ne l'ai pas encore revu. Je ne sais pas ce qu'il fait. Il m'a écrit un mot que j'ai recueilli en poste restante à Scharouin, avant d'être retenue par Sapharx.  Il me disait qu'il était parti de chez lui pour un périple secret d'une grande importance. Il avait découvert un nouvel élément du complot contre le Minusat.       <br />
       —Penses-tu  qu'il a mis le doigt sur quelque chose de plus grave que ce que nous  avons  déjà appris ?       <br />
       —Je n'en sais absolument rien.        <br />
       —Peut-être "les autres" l'ont-ils enlevé ? Il savait tout de même beaucoup de choses.       <br />
       —Oui, beaucoup... Il avait à sa disposition certains plans secrets des souterrains qui traversent tout l'archipel.       <br />
       —Ah oui ?       <br />
       —Et bien d’autres choses encore. C'était passionnant de travailler avec lui. J'espère qu'il ne lui est pas arrivé malheur. Il pourrait se révéler d'un grand secours comme conseiller de Phial.       <br />
       J'enlaçai Nadja et nous roulâmes sur la pierre, l'un sur l'autre, l'un sous l'autre. Ma virilité se réveillait mais elle préférait jouer, ses cheveux blonds dans mes yeux, dans ma bouche.        <br />
       Elle s'écarta un peu, s'allongeant sur le dos, dressant sa jolie poitrine ronde au soleil.        <br />
       —Et qu'as-tu fait après le Crocaster ?       <br />
       —Oh... je me suis rendue à Michemin, mais je ne suis pas entrée en ville. J'ai été trouver le vieux Ribodol, dont Huimror m'avait dit qu'il était le seul contact entre les Humains et les Enfants de l'Eau.         <br />
       —Tu as parlé avec ce vieux fou ?       <br />
       —Pas si fou, même s'il ne parvient pas à former deux phrases de suite.  Je lui ai répété plusieurs fois ce que je voulais, en clair : passer le grand Dragon vers Les îles de l'ouest,  Périache si possible.  Ribodol ne disait rien. Il me regardait du coin de son vieil oeil qui semble avoir connu toute l'histoire du monde, et chemin faisant, clopin-clopant, il avait l'air de trouver ma présence supportable.        <br />
       C'est ainsi que je me retrouvai —avec quelque appréhension, je dois le dire— dans sa caverne aux confins de Fliouchfène. Là, dans une puanteur insupportable, il avait amassé au fil des ans —ou des siècles— une montagne d'objets plus hétéroclites les uns que les autres. Fort gentiment, il cuisina pour moi quelques poissons, que j'acceptai malgré leur état bien avancé.        <br />
       Et, alors que nous étions en train de manger autour du feu, sous la grotte, deux Enfants de l'Eau arrivèrent par le canal, debout sur leurs feuilles d'éboise, dans un silence absolu. Ils apportaient à Ribodol le produit de leur pêche, et d'autres objets et ne me prétèrent pas la moindre attention.       <br />
       Ils devaient communiquer par grognements ou par gestes, car  Ribodol s'est levé et m'a tiré par la manche vers l'Enfant d'Eau qui sembla me voir pour la première fois. J'eus un instant d'inquiétude quand il me caressa le visage...       <br />
       —Comme cela ? fis-je, coquin, en soulignant du doigt le dessin de ses jolies lèvres.       <br />
       —Non, comme s'il cherchait à reconnaître ma forme, un peu comme un aveugle. Puis il fit un geste à peu près compréhensible : il me désigna la feuille d'éboise.       <br />
       J'y posai le pied avec précaution, m'attendant à la déstabiliser. Mais, faisant presqu'un avec le corps de l'Enfant, elle s'adapta à mon poids sans bouger.        <br />
       Je m'assis dans le creux de la feuille derrière lui, mais il n'avait pas l'air content. Je me relevai et Ribodol me fit signe d'enlever mes vêtements.       <br />
       Je refusai et l'Enfant montra sa peau. Il prit de l'eau dans sa paume et la fit glisser sur lui. Puis il en reprit un peu et la jeta sur ma chemise où elle s'imprégna immédiatement. Je finis par comprendre que l'eau des embruns gorgerait mes habits et retarderait la marche. Je m'exécutai donc, essayant tant bien que mal de cacher ma pudeur...       <br />
       —Comme cela ? dis-je lui posant la main sur son mont de Vénus.       <br />
       Elle rit.       <br />
       —Si tu es d'humeur badine, Augustin, je ne pourrai pas très longtemps te raconter cette histoire.       <br />
       —Oh si !  la suppliai-je à genoux. Je vais être sage.       <br />
       —Le Danseur d'Eau, donc...       <br />
       —Qui ne présentait aucun signe d'érection...        <br />
       —Non, comme tu dis... prit mes mains l'une après l'autre pour que j'entoure sa taille, et me tint contre ses reins sans bouger. J'étais un peu gênée, mais je compris vite la raison de tout cela quand nous sortîmes de la grotte pour nous retrouver très vite dans la grande houle. Il soulevait à peine la corne de la tige qui sert de voile, et nous filions plus vite que le vent le long des rouleaux. Nous sautions d'une vague à l'autre, mais nous ne pouvions éviter les rafales d'embruns, d'une tiédeur inattendue.        <br />
       Je ne sais comment l'Enfant d'eau obtenait cet effet, mais nous allions de plus en plus rapidement, prenant de l'élan sur une pente, dégringolant dans un fond, bondissant d'une crête vers une déferlante. Et, avant que j'ai pu le réaliser, nous nous retrouvâmes sur le flanc du Dragon. J'avais l'impression d'être au sommet d'une énorme vague qui ne retombait jamais. Alors le vertige me prit. Je fermai les yeux, m'aggrippant aussi solidement que possible à la taille de mon pilote.  Mille fois, je crus que nous étions happés dans une faille du gouffre, mais toute chute nous donnait une impulsion supplémentaire et nous finîmes par voler  au dessus des flots telle la pierre plate d'un habile lanceur de ricochets. Quand je rouvris les yeux, Manaro, l'avant-garde de Draco était devant nous. Je tapai sur l'épaule de l'Enfant d'eau, lui indiquant, vers la gauche, Ardamont. Mais il fit un signe énergique de dénégation. Il ne voulait à aucun prix se diriger vers Périache. Je n'ai pas compris pourquoi.       <br />
       —C'est pourtant évident...       <br />
       Nadja me grimpa dessus et me bourra les côtes de petits coups, à la limite du massage et de la machine à claques.        <br />
       —Suffisant personnage ! Tu sais toujours tout !       <br />
       —Bon, alors je ne dis rien.       <br />
       Nouveau roulement de coups.       <br />
       —Grâce ! J'avoue.   Huimror ne t'a jamais dit que les  Enfants de l'Eau sont d'anciens Thrombes, revenus à la vie ?       <br />
       —Non.       <br />
       —Il semble que la fonction essentielle du vieux Huimror soit de récupérer des thrombes qui se sont égarés dans les marais et de les sauver des mains des Mortanglars, lesquels les vendent en esclavage aux Zigônois.  Quand il réussit un certain traitement magique, avec l'aide de son épouse Moïra Chiron, (une ancienne magde aux puissants pouvoirs bénéfiques), le thrombe retombe en enfance. Il perd ses instincts meurtriers mais il refuse toujours de parler. Huimror le conduit alors à ses "frères", qui sont devenus de merveilleux "danseurs d'éboise", et qui vivent en osmose avec la mer, sans aucun contact avec les êtres humains.       <br />
       —Je sais cela. Mais j'ignorais qu'il s'agissait de thrombes réhabilités.  Je comprends maintenant : l'Enfant d'eau ne voulait pas aller sur Périache, car c'est là qu'il avait été ...thrombifié.       <br />
       —Exactement. Et une partie de la chose s'opère ici même, quelque part sous nos pieds. C'est le côté sombre des Magdes. Il vaut mieux ne pas trop aborder ce sujet avec Lucilia.       <br />
       —Tu as essayé ?       <br />
       —Oui. Mais nous en parlerons une autre fois. Dis moi plutôt où tu as atterri, finalement ?       <br />
       —Il m'a déposée devant Mortague, sur une plage de galets au bas d'un escalier pratiqué dans la falaise. De là, j'ai rejoint la maison d'une amie d'Olivon Clinus, veuve d'un marin larionais. Celle-ci m'a bien accueillie et m'a conseillé d'emprunter des voies détournées pour me rendre à Périache. Mais là j'ai commis une erreur en entendant un Officier Noir de passage à Lario, parler de la politique de Mortone Trug en matière de course. J'ai cru qu'il serait loyal à mon égard.       <br />
       —Cela n'a pas été le cas ?       <br />
       —Oui et non. J'ai été d'abord bien accueillie comme une princesse en embassade. Puis le Ministre de Police, Longarde, m'a fait emprisonner comme une criminelle. Mortone l'a appris et m'en a fait sortir au bout de deux jours avec toutes ses excuses. Il m'a longuement interrogée sur la politique de Clotone, et sur le rôle de mon frère, ainsi que sur ses intentions à l'égard de Draco, en cas de victoire. Là, j'ai dû commettre une deuxième erreur en étant franche avec lui. Mais il ne m'a pas remise en prison et m'a laissée partir pour Périache. Je crois qu'il avait une idée derière la tête.       <br />
       —Sans doute pas exactement la même que la mienne...       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —Ceci ...       <br />
       Et je me transfomai en plante grimpante le long de ses jambes jusqu'à ce qu'elle me prenne la tête entre ses mains.       <br />
       Je lui rendis la parole de plus en plus difficile, et elle finit par se taire. Ce sont des sons d'une autre qualité humaine que nous émîmes pendant l'heure qui suivit, tandis qu'un énorme phomard, échoué sur la côte proche, s'appuyait sur ses défenses géantes pour mieux observer nos intéressants ébats.         <br />
              <br />
       Les trois jours qui suivirent furent tranquilles. Il s’ébauchait une fuite régulière du temps que j'aurais bien voulu voir se prolonger. Les ouvriers qui préparaient la grande piste de danse devant le cloître travaillaient à leur rythme, à la fois lentement et efficacement.  J’admirai leur  virtuosité à planter de gros clous : d’une main ils les piquaient dans le bois, et de l’autre, les enfonçaient d’un seul coup de masse.       <br />
       Phial et Homer passèrent et me saluèrent à peine, pour se replonger aussitôt dans leur conversation passionnée. Ils en étaient à leur dixième tour de l'ilôt à grandes enjambées, désormais délaissés par leurs amis, partis à la chasse aux guipes, qui abondaient dans les éboulis rocheux.        <br />
       De temps en temps, je venais réveiller Nadja sous sa légère moustiquaire.       <br />
       Tout baignait dans une douce torpeur, et je  m'attendais à tout, sauf à ce qui allait suivre.        <br />
              <br />
              <br />
       Je m'étais habillé de pied en cap en marin de charme, et je me rendais au pavillon de mon amie (sans souçi des grommellements des magdes les plus puritaines), quand je vis au loin, se détachant de la soirée en ombres chinoises, deux silhouettes dont l'agitation véhémente m'intrigua. Je quittai le chemin et m'en approchai, me dissimulant derrière de gros rochers percés par le vent. L'un des protagonistes était Lucilia, sa longue chevelure pourpre au vent, et l'autre était... Oh non ! Catastrophe ! Nardor  Botulis.        <br />
       Je me frottais les yeux, mais hélas, aucun doute : le hideux Nardor Botulis était là, en personne, sa tête à vif et couturée, dégagée de son éternel casque noir qu'il tenait à la hanche. Il était tout sourire (ou tout rictus), et ses gestes d'une affabilité excessive en étaient d'autant plus angoissants.        <br />
       Il baissait la front devant les réponses cinglantes que Lucilia opposait à ses suggestions, secouait doucement la tête comme quelqu'un qui désespère de convaincre un enfant, puis recommençait une ardente démonstration, appuyée et démentie à la fois par les mouvements onctueux de sa main libre.        <br />
              <br />
       Finalement Lucilia le toisa, comme seule elle savait le faire, puis elle se retourna et le quitta, descendant vivement la pente. Dans sa colère, elle ne me vit pas et rejoignit à grands pas la maison commune. Botulis demeura un moment interdit, puis il poussa un rire sardonique, secoua la tête et quitta également les lieux, en direction des dunes de la côte ouest.  Je le suivis et arrivai au sommet de la colline quand il s'embarquait sur une simière de huit rameurs, à l'oriflamme armorié, dont je ne pus nettement distinguer les formes et les couleurs.       <br />
              <br />
       Cette rencontre me fit mal. Elle me ramenait sur terre. Pendant que nous jouions au petit paradis, le pouvoir avait continué ses manoeuvres macabres. Je ne savais pas ce que Botulis avait demandé ou affirmé à Lucilia, mais cela ne pouvait qu'être mauvais.  Ce soir-là, je n'étais pas entièrement avec Nadja. Mon esprit ne pouvait s'empêcher de travailler, d'élaborer des conjectures, plus sinistres les unes que les autres. Une idée soudain me traversa l'esprit : et si les sons na bo que Chamilah avait entendu Aguza prononcer  en expirant avaient été les syllabes de NArdor BOtulis, prononcées à bout de souffle ? Un autre détail me revint en mémoire : Mazine n'avait-elle pas remarqué que l'agresseur au lance-liècle portait "des cicatrices sur la tête" ?       <br />
       Il faudrait que je parle à la première heure à Lucilia. Elle pouvait avoir besoin d'aide. Cette résolution me calma. Nous soupâmes tranquillement, tout en essayant de résoudre le casse-tête que lui avait offert Chamilah (un imbroglio de papillons de l'Amazone aux ailes presque semblables, mais jamais exactement.)       <br />
              <br />
       Plus tard, Nadja eût une lubie. La lune était pleine et elle se sentit un désir de fusion avec la nature. Elle m'entraîna dehors, cette fois vers la lagune, et se déshabilla sur la plage.        <br />
       —Tu vas choquer ces prudes Magdes-sentinelles ! fis-je en riant.       <br />
       —Pourquoi ? s’étonna ingénument Nadja. Je me baigne avec ma robe !        <br />
       —Oui, mais enroulée autour la tête, elle ne cache pas grand chose, avec cette lune qui joue sur ton beau corps !       <br />
       ¬—En effet, dit Nadja, mais au moins elle sera sèche quand je parviendrai de l'autre côté ! Viens-tu?       <br />
       —Cela ne me tente guère... Je marcherai sur la grève. On se retrouve plus loin, d'accord ?       <br />
       —Oui !        <br />
       —Ne va pas trop loin, ajoutai-je, connaissant son caractère audacieux et pugnace, qui adorait les défis.       <br />
       —L'eau est délicieuse, douce, on peut la boire, regarde...       <br />
       —Ne t'approche pas trop de l'entrée du canal.       <br />
       —Oui, mon père !       <br />
       Elle s'éloigna d'une brasse bien sage. La robe comme un énorme turban, ressemblait de loin à une fleur de nénuphar géant.       <br />
       —Et le piruque, tu n'as pas peur qu'il t'avale tout rond ?       <br />
       —Peuh ! C'est inoffensif...       <br />
       —Comme un poussin de Crocaster ?       <br />
       Son rire cristallin me répondit dans la pénombre.       <br />
       —Çà ne mange que les algues .       <br />
       —Et si ça prend tes jolis pieds pour des algues, en quelle langue le détromperas-tu ?       <br />
       Elle était à trente brasses, maintenant et continuait à se diriger vers la ligne où le courant démarrait vers le chenal.  Je me retins de la réprimander, chose inutile qui l'aurait sans doute amenée à frôler de plus près le danger.       <br />
       Enfin, elle prit la tangente vers la droite et, fendant vivement l'onde , elle rejoignit la grève non loin de la bouche du tunnel.        <br />
       Elle s'ébroua, secoua sa longue chevelure, puis décida de passer sa robe, même en se mouillant pour ne pas trop provoquer la Magde qui veillait au dessus d'elle sur un banc de pierre.       <br />
       Tandis que je marchais tranquillement vers elle, un mouvement imprécis —peut-être des branchages remués par le vent— s'ébaucha derrière elle. Des formes arrondies se détachèrent du fond obscur du tunnel. Cela bougeait à vive allure, et les saccades de hauts et de bas m'évoquaient le vol de pesants volatiles, à deux mètres du sol. Quand mon cerveau réalisa ce dont il s'agissait vraiment, il était  trop tard.       <br />
       Je me mis à courir comme un fou vers elle en hurlant : Nadja ! Nadja, Attention !       <br />
       Surprise, elle regarda l'eau, me regarda, tourna la tête vers la colline où la Magde s'était levée, mais elle ne comprenait pas que le danger NE VENAIT PAS de là.       <br />
       Il venait de derrière, de l'ouverture du canal, et fondait sur elle. Deux, puis quatre paires de bras noirs l'enveloppèrent, autant de mains se plaquèrent contre sa bouche, la ceinturèrent, la saisirent aux genoux, dérobant son appui au sol. En un instant, deux hommes l'avaient soulevée comme une plume et l'emportaient dans la noirceur, se débattant furieusement, poussant des gémissements qu'étouffait le baîllon d'une puissante paume .       <br />
       Je courus à perdre haleine, à m'exploser le coeur, mais j'étais encore à plus de cent mètres, qui suffirent amplement aux assaillants pour disparaître dans la bouche d'ombre, emportant leur proie.        <br />
       Quelques secondes plus tard, je parvins à l'orée de la voûte. Les bruits de pas, les chocs, les halètements, les plaintes assourdies montèrent vers moi, répercutées de partout à la fois à cent reprises. Je m'arrêtai, suspendant mon souffle, cherchant à percer l'obscurité totale.        <br />
       Il y eut un "Augustin"! déchirant  que l'écho répercuta, puis tout s'atténua et se tut, sauf le clapotis mouillé du canal.  Je me lançai à l'aveuglette en hurlant "Nadja", comptant rattraper le groupe sur le quai, ou son prolongement, le sentier de halage.        <br />
       Je stoppai bientôt, une douleur fulgurante me sciant la poitrine. Il n'était pas utile d'aller plus loin : je les aurais déjà dépassés depuis longtemps. Je rebroussai chemin en longeant la paroi. Je commençai à distinguer diverses nuances de gris, et le vaste ovale où la nuit se détachait.  Je découvris une anfractuosité et m'y précipitai, pour me cogner douloureusement le front  contre des blocailles. A l'ébauche d'un second couloir latéral, je ne rééditai pas l’expérience, mais je prétai l'oreille et n'entendis rien.        <br />
       L'angoisse m'étreignit. Chaque instant passé m'éloignait de Nadja, car je n'imaginais pas que les assaillants aient pu lui imposer un silence total, à moins de l'avoir assommée. Peut-être, après tout, attendaient-ils, tapis dans l'ombre, à quelques centimètres de moi. Mais peut-être aussi étaient-ils déjà loin, dans quelque dédale secret,  qui leur était parfaitement familier.       <br />
       La Magde sentinelle arriva, essoufflée, la lampe-tempête brandie au dessus de la tête. Elle me reconnut.       <br />
       —Que s'est-il passé ?       <br />
       —Des gens ont enlevé mon amie, Nadja...       <br />
       —Enlevé ? Je ne...       <br />
       —Allez prévenir Lucilia sans tarder. J'essaie de faire quelque chose.       <br />
       —Vous allez vous perdre, Augustin. Le labyrinthe des mines est gigantesque. Presque infini. Si vous ne connaissez pas exactement le chemin, vous serez incapable de revenir sur vos pas après deux carrefours. Je vous en prie...       <br />
       —Je dois essayer de la retrouver avant qu'il soit trop tard.       <br />
       —Alors prenez au moins cette lampe, et je vous en conjure par le grand Equilibre, visualisez bien chaque carrefour et ne dépassez pas trois embranchements, sinon... c'est comme si vous étiez déjà mort !        <br />
       Un hurlement guttural souligna ses propos.       <br />
       —Ce n'est pas elle...       <br />
       —Non bien sûr, c'est un thrombe perdu, un Enfant de la Mort !       <br />
       La magde partie, je demeurai longtemps à épier le moindre bruit. Enfin, désespéré, je renonçai et retournai sur mes pas.  J'étais parvenu à l'entrée du tunnel lorsque j'entendis un rire sardonique monter des profondeurs.       <br />
       Je me figeai. Cette voix ? C'était Nardor ! Nardor Botulis, cette abomination vivante !       <br />
       —Cette fois tu n'auras pas l'occasion de jouer les sauveurs ! ajouta la voix.       <br />
       Et une plainte affreuse suivit cette assertion... Que faisait-il à Nadja ?        <br />
       —Où es-tu, Botulis !  Nadja, du courage !       <br />
       L'écho, fatigué, se contenta de me renvoyer ma question et mon adjuration.       <br />
              <br />
       Je m'assis contre un rocher et sanglotai de rage.  Si je devais avoir été un jour saisi corps et âme par le monde de Guama, c'était bien à ce moment là, dans la haine pure et l'impuissance totale. Désormais, j'avais un motif d'agir sans retenue. De me livrer à la passion.  Et ce serait la passion de la vengeance, le goût de tuer.        <br />
              <br />
              <br />
       Un groupe de lampes se rapprochait à vive allure. Bientôt Braho, Jean, Phial, Gonflamond et Homer arrivèrent en courant, suivis de Lucilia et de Marion.        <br />
       —Ils ont enlevé Nadja ? demanda Homer d'une voix tremblante.       <br />
       —Oui. Et dans ces souterrains...       <br />
       Je fis un geste accablé.       <br />
       —Ne perds pas espoir, dit Lucilia, je connais un moyen de les retrouver.       <br />
       Elle se tourna vers les autres .       <br />
       —Rentrez tous. Il vaut mieux que les hommes gardent la maison, nous ne sommes pas à l'abri d'un autre raid, pour lequel cet enlèvement serait une digression.  Je reste seule avec Augustin.       <br />
       —Suis-moi, ajouta-t-elle.       <br />
              <br />
       A la lumière de sa curieuse lampe frontale, nous descendîmes une suite de couloirs et d'escaliers où d’autels, de loin en loin, rappelaient d'anciens cultes disparus. Nous ralliâmes une grande salle ovoïde, mi-taillée dans le roc, mi-bâtie de grands polyèdres de basalte , et d'où partaient des dizaines de galeries, à différents niveaux.       <br />
       Lucilia s'assit sur une table sculptée au milieu de la pièce et souffla entre ses doigts repliés en conque, produisant un hullulement saccadé. Elle répéta plusieurs fois l'opération et j'entendis une respiration rauque, provenant d'une galerie. Une forme vaguement humaine s'avança à la lumière, puis recula aussitôt, se tenant à l'orée. Une seconde se comporta de même, dans l'encadrement d'une autre issue. Puis un troisième et un quatrième êtres s'approchèrent en silence.       <br />
       Lucilia se mit alors à pousser des râles bizarres, alternés de halètements presque obscènes et de brefs cris aigus.        <br />
       Il me sembla qu'elle s'exprimait dans un certain langage primitif, mais articulé. Des suites d'oppositions se répétaient, s'interpolaient. Lucilia parlait aux êtres de l'ombre. Et je "compris" ce qu'elle leur disait :  —Cherchez une jeune femme enlevée par un groupe. Cherchez la vite avant qu'ils ne sortent des souterrains. Cherchez la partout, même dans les souterrains interdits de Périache, ou sous l'océan, dans les interminables puits qui convergent vers le magma en fusion... Cherchez, cherchez...       <br />
       A chaque ponctuation, les êtres répondaient par un jappement plaintif, ni acquiescement ni refus, plutôt signe de l'impossibilité de ne pas obéir, de ne pas s'imprégner du message de leur maîtresse, de leur MERE.       <br />
              <br />
       Nous remontâmes lentement, en silence.        <br />
       —Crois-tu qu'ILS vont la retrouver ? demandai-je.       <br />
       —Je ne sais pas, Augustin. Mais si elle est dans les labyrinthes, et qu'elle est vivante... ILS la retrouveront.        <br />
       —Ne lui feront-ils pas de mal ?       <br />
       —Certains sont inoffensifs. D'autres, hélas, sont plus féroces que ceux qui l'ont enlevée. Il reste alors à espérer qu'elle saura  s'enfuir...       <br />
       —Pourquoi ne m'as-tu pas dit que Nardor Botulis était dans les parages ?       <br />
       Lucilia se redressa, cinglée.       <br />
       —Tu le connais ?       <br />
       —Oui, je le retrouve pour la troisième fois sur ma route, et à chaque fois c'est pour tuer ou enlever un être qui m'est proche. La prochaine fois, dis-je tranquillement, je le tue.       <br />
       —Et tu feras bien ! Mais il est puissant. Officiellement, il est aux ordres de Sapharx. En réalité, je me demande si ce n'est pas le contraire. C'est un être  immonde et diabolique.       <br />
       —Que t-a-t-il dit lors de votre rencontre sur la colline ?       <br />
       —Tu nous a surpris ? fit Lucilia.        <br />
       —Malgré moi.       <br />
       —Il m'a demandé certaines choses impossibles, et je n'ai pas cédé au chantage.       <br />
       Epuisé, sans courage, je n'insistai pas.       <br />
               <br />
       IX.        <br />
              <br />
       Le monde du  Dessous.       <br />
              <br />
              <br />
       Les quelques jours qui me restaient avant de partir  de l'ilôt me semblèrent vides et vains. Phial et Latoile avaient beau tenter de me réconforter, tout comme ils réchauffaient Homer, très affecté, je tournai en rond sans manger, sans trouver de goût à aucune activité. Le casse-tête aux papillons me fit mal, rien qu'à le regarder. L'inaction me devenait insupportable, et pourtant, m'avait dit Lucilia, rien n'aurait servi de brusquer les thrombes des Enfers, les Enfants de la Nuit.          <br />
              <br />
       Arriva enfin le jour des noces officielles. La cérémonie comprenait deux moments, le mariage (dans la salle de la Considia) et la consécration aux puissances du ciel, de l'eau, de la terre et du sous-sol. Nous devions tous descendre dans la crypte, en contrebas de la grande salle. Cette pièce circulaire était située à un niveau inférieur d’une dizaine de mètres à la surface de l’eau et, sur les deux-tiers de sa circonférence, une fenêtre de cristal massif  donnait sur le fond -bleu et lunaire- de la lagune. Plus tard auraient lieu les festivités et les danses, auxquelles je m'étais promis de ne pas participer, malgré de chaleureux encouragements de Chamilah.       <br />
              <br />
       —Quelle salle magnifique, dit Phial, vêtu pour l'occasion d'un superbe uniforme de la garde clotonoise.        <br />
       —Nous sommes bien sous la mer ? C’est extraordinaire ! dit Chantenelle, vêtue d'une robe d’arachnile gris perle et blanc, qui lui apportait généreusement les formes que la nature lui avait injustement refusées.       <br />
       —Pas exactement, dit Lucilia. Nous sommes seulement  au milieu de la lagune, dans l'ancien cône d'éjections volcaniques. Mais cette eau qui est douce, est refoulée lentement depuis les plus grandes profondeurs à travers plusieurs cheminées. Elle est quelque part en contact avec de la lave brûlante et elle acquiert cette tiédeur qui la dilate et la soulève un peu au dessus du niveau de la mer. C'est ce qui permet d'alimenter le canal de Pintocle par lequel vous êtes venus ici.       <br />
       —Je comprends maintenant ! Vous vivez vraiment ... sur un volcan, dit Chantenelle.       <br />
       —Sur un réchaud, plutôt. Nous vivons en harmonie avec les forces telluriques. Nous avons été obligées de nous familiariser avec les phénomènes les plus étranges, afin de nous protéger des turbulences humaines.       <br />
       Des coups sourds se firent entendre, comme s'ils provenaient d'au delà des murailles de la pièce.       <br />
       —Qu'est-ce que c'est ?  s’alarma Phial.        <br />
       —Peut-être des explosions de gaz. il y en a parfois. Comme l'a rappelé Chantenelle, nous sommes dans le cône  d'un ancien volcan, ne l'oublions pas.       <br />
       —Ne serait-ce pas plutôt une attaque ? supposai-je d'unton lugubre.       <br />
       —Non, coupa Lucilia d'un ton altier, jamais depuis des siècles, les Omen n'ont attenté à la souveraineté des Magdes. La cérémonie ne sera pas interrompue. Buvez sans crainte, touchez la Cladague d'oeuf, placez vos mains bien à plat sur sa surface, et admirez les modulations de sa lumière intérieure. L'heureux vainqueur peut y lire une partie de son destin à venir. Les roses sont de bonne augure. Les bleus d'une douce tristesse...       <br />
       —Et les rouges ? demanda Phial regardant la peau de pierre changer sous ses doigts. Que signifient les rouges ?       <br />
       —Les rouges, reprit Lucilia en fronçant ses beaux sourcils en arc, eh bien...       <br />
       Elle n'eût pas le temps d'aller plus loin.        <br />
              <br />
       Un épouvantable fracas se fit entendre. Le crépi orné de longues fleurs mauves de la paroi extérieure de la salle circulaire, au dessous la fenêtre marine, se décolla en de nombreux points, comme sous l'effet de cent coups de bélier.  Des lézardes cisaillèrent le mur comme des éclairs, et brusquement celui-ci explosa, les moëllons projetés en tous sens, assommant femmes ou hommes.        <br />
       La poussière et la fumée envahirent les lieux, que tous cherchaient à fuir en hurlant.        <br />
       Puis, dans la clarté diffuse, les corps massifs des thrombes guerriers s'avancèrent, indifférents aux impacts des pierres de Belturet. Ils levaient la main, saisissaient une Magde au cou et resserraient les doigts, écrasant les vertèbres. De l'autre main, ils levaient sur une autre victime une courte tirapelle à dix coups et tiraient calmement, sans émotion, visant la tête. Une panique indescriptible s'ensuivit. Des groupes affolés s'agglutinaient contre les portes de bronze, obstinément fermées, tombaient les uns sur les autres,  se piétinaient, s'écrasaient.       <br />
       Des magdes poussaient des cris stridents, secouant la tête comme des folles. D'autres couraient en tout sens. D'autres encore tentaient de synchroniser leur résistance en dirigeant leurs bagues vers le même guerrier, tandis que les soldats de l'équipage minusal essayaient de mettre en batterie une couleuvrine plantée sur un piquet de fer. En vain ! Dans le désordre général,  rien ne pouvait s'organiser. Les gens mouraient, fauchés par l'impitoyable avancée des Thrombes.  Ouinia Champon vint s'effondrer aux pieds de Jean Latoile, le buste ensanglanté. Elle lui saisit la cheville, comme un ultime point d’appui, puis son front retomba sur le sol. Jean la prit délicatement dans ses bras et alla la déposer à l'abri du chaos. Mais il ne pouvait guère faire plus pour elle, et nous rejoignit, prêt au combat.       <br />
       Sur l'estrade centrale, près de la Cladague d'Oeuf, Lucilia, Phial, Jean et moi restâmes un moment tétanisés, sans savoir comment reprendre l'offensive. Le sabre sanglant, Braho Nohé vint nous rejoindre, livide, la moustache hérissée.       <br />
       —Ils ont osé, constata calmement Lucilia. Vous aviez raison. Je ne parviens pas à y croire.  Il va leur en cuire, croyez moi !  Regroupez-vous derrière moi.  Je vais essayer de libérer un passage à côté des portes, pour que ces pauvres gens puissent fuir.       <br />
       Sidoise nous rejoignit alors, hagarde, et s'agenouilla aux pieds de sa maîtresse, tremblant de tous ses membres.       <br />
       Lucilia lui caressa le front comme on calme un chien. Puis, elle ferma les yeux et enveloppa la Cladague de ses bras, d'un geste maternel. L'oeuf se mit à vibrer, d'intenses ondes pourpres la parcourut de haut en bas. Un point d'un rouge brillant se condensa au milieu de la surface, tournant sur lui-même comme l'oeil des tempêtes sur Jupiter. L'effort de la Sorteresse se concentra. L'oeil ralentit sa course et s'immobilisa. Lucilia se figea dans une concentration plus intense et soudain, un rayon lumineux mince comme un fil jaillit, pur et stable, traversant la haute pièce, jusqu'au mur des portes. Le mur se mit à fumer au point de contact. Le rayon se déplaça lentement, découpant un cadre dans la pierre. Le rayon s'éteignit aussi instantanément qu'il s'était allumé.       <br />
       —Vite, Jean, Augustin, Phial, foncez sur le mur et faites le tomber. Braho, couvrez les.       <br />
       —Le faire tomber ? s'étonna Jean.       <br />
       —Poussez-le de l'épaule, il tombera vers l'extérieur, la Cladague a scié la pierre sur toute son épaisseur.        <br />
       L'heure n'était pas à la discussion théorique.  Phial sauta au bas des marches et, heureux comme un roi, se jeta dans la mêlée. Il avait vite repéré que les Thrombes n'étaient pratiquement vulnérables qu'aux yeux, ce qui faisait de sa longue rapière une arme incomparable pour le bretteur distingué qu'il était. Il fonça sur la masse monstrueuse qui lui barrait le passage et se fendit. La lame passa en vibrant sous la visière du thrombe, fila entre les dents  et ressortit au creux de la nuque. Le signour de Michemin n'attendit pas le résultat. Il passa à deux soldats jaunes qui s'abritaient derrière le Mort-vivant, désormais immobile, et leur perça le front aussi facilement qu'on enfonce un clou dans une planche de sapin. Il n'attendit pas non plus que les deux sbires, tout étonnés, ne s'écroulassent et, sautant par dessus des corps emmêlés, arriva au mur qu'il ébranla d'un coup d'épaule.        <br />
       Dans la foulée, Jean et moi accourûmes à la rescousse. La paroi bougeait mais résistait. Nous perdîmes assez de temps pour devoir faire face à deux machines de guerre qui s'étaient détournées de la cladague pour s'attaquer à nous, sur ordre de leurs "conducteurs".  Phial en transperça un selon la même bonne vieille méthode, et Jean, qui avait ramassé une hallebarde abandonnée par un soldat du Vaisseau Nuptial, trouva une technique nouvelle. Il coinça la hampe entre ses cuisses, alla chercher la grosse tête de la brute, et, avant que celle-ci soit revenue de sa surprise et ne le tue à bout portant, il lui avait empalé  la mâchoire, la pointe effilée traversant la langue, les fosses nasales, pour s'enfoncer profondément dans la cervelle.         <br />
       Pendant ce temps, je m'échinais à desceller deux moellons pour disposer d'une prise dans le mur.  Enfin, j'y parvins et les fis tomber vers moi. Le reste ne fut qu'un jeu d'enfant. Des pans entiers de la muraille s'écroulèrent dans une nuage, fracassant les beaux carreaux de marmolide noire du seuil.        <br />
       —Par ici, les Magdes, sortez de ce piège ! hurla Phial.        <br />
       Il fut entendu. Plusieurs dizaines de femmes hagardes purent trouver le chemin de la liberté, si, toutefois, les ennemis n'avaient pas encore envahi tout l'espace autour de la lagune.        <br />
              <br />
       Nous-nous frayâmes un passage à travers la soldatesque ennemie, de plus en plus dense, et, frappant d'estoc et de taille, égorgeant les récalcitrants dangereux, nous rejoignîmes la cladague d'oeuf devant laquelle Braho Nohé, tenait en respect les hommes de Sapharx, son épée tournoyant comme l'aile d'un moulin.       <br />
       L'action avait dissipé en moi toute trace de peur ou d'hésitation. J'étais seulement furieux. Une soif de vengeance me submergeait. Dans la brume épaisse, suffocante, je cherchais des yeux les responsables du massacre. Je n'avais plus qu'un seul désir : tuer Sapharx et surtout détruire l'abominable Nardor Botulis qui était évidemment le responsable direct de l'offensive, et dont j'avais cru entrevoir la silhouette au début de l'assaut.       <br />
       Mais je dus me rendre à l'évidence : débordés par l'attaque, les maigres troupes résistantes cédaient. Il allait falloir protéger la retraite de Lucilia. Et, quoi qu'il arrive, il ne fallait pas tuer Nardor avant qu'il ait avoué ce qu'il avait fait de Nadja.        <br />
       Un cri tragique me fit touner la tête. Marion La Faël se tenait dans la faille que nous avions ouverte, le masque blême, les traits convulsés, désespérément tirée en arrière par Mazine Zical. Je compris vite : la maîtresse de la forêt de Giraise venait de voir la jeune Yasminou qui la suivait, saisie par un thrombe. Il était trop tard. Poignardée dans le dos, celle-ci s'était affaissée dans les bras de son meurtrier qui s'employait maintenant à l'égorger. La lame se heurtant aux vertèbres, il trouva plus rapide de lui arracher la tête à la main et la lança au dessus de la mêlée, aspergeant de sang les combattants. Le petit visage blanc atterrit à mes pieds, les yeux voilés, encore pleins d'horreur.       <br />
       Mazine ne parvenait pas à faire partir Marion, et le moment approchait où des Zwölles de Nardor —repérables à la croix jaune qui barrait leur cuirasse— s'empareraient d'elles pour les tuer.        <br />
       Je vis alors quelque chose d'extraordinaire. Une sorte de lutin multicolore commença à tourbillonner sur lui-même entre les soldats et les femmes. Les mains au dessus de la tête, cela dansait comme une flamme vive. A un rythme rapide, le visage s'immobilisait puis tournait, donnant l'impression d'une déité indienne aux multiples profils. Le spectacle étrange ralentit l'action des séides. Fascinés, certains s'arrêtèrent, souriant. Chose parfaitement improbable au milieu du chaos, du massacre et des hurlements d'agonie, un cercle de badauds se forma autour du danseur, et commencèrent à marquer le tempo.        <br />
       Cela suffit à laisser le temps à Mazine d'arracher Marion à la tentation morbide. Tandis que les deux femmes s'enfuyaient, le danseur, non, la danseuse s'arrêta sur place. Ennelle Trodon, car c'était elle, fit un geste  nonchalant, comme un chef d'orchestre bat la mesure, et deux petites dagues filèrent comme l'éclair vers la gorge des deux Zwölles les plus attentifs à sa démonstration. Les artères cervicales sectionnées avec précision, les hommes se mirent à leur tour à danser d'horreur, giclant de tous côtés comme des bouteilles de champagne bien remuées.  Puis ils s'effondrèrent. Quand leurs compagnons reprirent leurs esprits, Ennelle avait disparu.        <br />
              <br />
       Peu à peu la masse des envahisseurs convergèrent vers le centre. Il était peut-être trop tard pour fuir. Nous combattions avec acharnement autour de la Cladague d'oeuf, dont les lumières s'assombrissaient lentement, comme si elle se préparait à mourir avec nous. Phial faisait merveille jusqu'à ce que sa rapière casse dans l'oeil d'un Zwölle. Il dut battre en retraite pour chercher une arme et n'en trouva pas. Deux thrombes étaient sur le point de s'abattre sur lui quand... ils implosèrent littéralement, semant de gros lambeaux de viande  alentour.  Un groupe de Jaunets, bien serré autour de leur sergent se mit en tête de nous assaillir. Et il leur arriva la même chose. Les trois hommes de tête s’effondrèrent à l’intérieur de leurs cuirasses, comme des tomates mûres.        <br />
       Les autres refluèrent en désordre. Les regards effrayés se tournaient en tous sens, à la recherche de la cause de cet étrange phénomène.  Un thrombe, ivre de sang, couvert d'excréments et de bile, approcha sans s'inquiéter , les mains en avant , pour saisir Lucilia plaquée contre la cladague expirante.  Mal lui en prit : ses doigts fondirent dans ses gantelets, puis ses bras et ses épaules massives. Enfin son ventre creva en dix endroits et il se tassa sur lui-même comme une outre percée.        <br />
       Cette fois j'avais cru apercevoir l'auteur de cet action à distance extraordinaire. L'homme était vêtu en Jaunet (en “coccinelle”). il se tenait contre un pilier de la salle, près de la vitre donnant sur les fond sous-marins. Il était grand, le nez busqué, le visage allongé, et se contentait de diriger l'index vers la victime qu'il avait choisie.  Je n'en vis pas plus.        <br />
       Des ordres rauques parvinrent de l'ouverture par où les ennemis avaient émergé. Nardor Botulis pointait l'homme du doigt, le désignant à la vindicte d'une escouade de Zwölles marqués de la croix, qui tirèrent ensemble, dans un fracas apocalyptique. Quand mes yeux revinrent au pilier, le mystérieux personnage s'était fondu dans le chaos ambiant.  Je criais :       <br />
       —Fontrelon ? C'est toi ?  Miguardin ? Hottor ?        <br />
       Personne ne répondit.  Etait-ce bien notre ami magicien aux multiples identités ? Venait-il d'être tué ?        <br />
              <br />
       L'intervention, en tout cas, nous avait fait gagner un temps précieux. Lucilia s'ébroua. Elle pointa la grande pierre naguère lumineuse.        <br />
       —Soulevons la Cladague. A quatre, on devrait y arriver. Il y a un passage, au dessous.       <br />
       Nous réunîmes nos efforts et le socle de la grande pierre bougea. Nous persévérâmes et il se déplaça peu à peu, découvrant un orifice obscur, mais qui ne suffisait pas au passage d'un homme.       <br />
       Jean parvint enfin, seul, à soulever l'énorme cristal, maintenant noir comme du charbon, et à l'écarter suffisamment d'un trou rond, semblable à une écoutille.        <br />
       —Vite, glissez-vous dans l'ouverture et sautez... Le sol n'est pas loin. Je vous couvre. dit Lucilia.         <br />
              <br />
       C'est alors que la maigre Sidoise se jeta en travers de la route de Phial et s'accrocha à ses vêtements, tentant de le retenir, en hurlant.        <br />
       —A moi les Magdes de l'Omen ! Les Hérétiques tentent de détruire la Cladague sacrée !        <br />
       Lucilia se retourna vers elle.       <br />
       —Traîtresse ! C'était donc toi !       <br />
       —Oui, fit Sidoise dans un râle extatique, Moi, moi, je te hais !        <br />
       —Tu les  as informés de tout !  Tu leur a indiqué les passages pour la Cheminée d'Air Chaud !  Tu nous a vendues !       <br />
       —Pas vendues, données ! ricana Sidoise dont Phial avait le plus grand mal à se débarrasser. Tu vas mourir maintenant, et ces stupides étrangers aussi.       <br />
       —Tout cela par jalousie, dit Lucilia secouant la tête.        <br />
       Puis elle s'approcha de Sidoise et la redressa, plongeant son regard dans ses yeux fuyants. Elle saisit les oreilles de la Magde et la força à la regarder en face. Sidoise se débattait en haletant.       <br />
       —Non,  Non...       <br />
       Les yeux triangulaires de Lucilia semblèrent s'élargir démesurément et soudain, ils se mirent à briller de l'intérieur, et à se partager en plusieurs facettes violettes.       <br />
       La Magde essayait désespérément de se dégager, griffant, trépignant, secouant le corps en tout sens. Puis elle devint pâle comme du marbre et se figea, vibrante comme un cristal.        <br />
       L'instant d'après, Lucilia laissa tomber Sidoise sur le sol où sa tête, violemment heurtée, se sépara de son corps dans un bruit de bois vermoulu.       <br />
       Lucilia se tourna vers moi, les lèvres tordues, les paupières fermées, tremblante de l'effort qu'elle faisait pour reprendre l'empire d'elle même.  Elle y parvint enfin et ouvrit les yeux, redevenus ce qu'ils étaient auparavant, seulement plus clairs.        <br />
       —Ne perdons pas de temps, maintenant !  Descendez.       <br />
       Trois Thrombes géants, couverts d'une carapace chitineuse parvenaient au pied des marches. Tandis que nous-nous hâtions de nous couler dans le trou, la sorteresse redéploya ses yeux et poussa un cri strident qui arrêta l'avance des monstres. Elle nous rejoignit aussitôt sous terre et le point lumineux de sa bague de Belturet nous entraîna sur une pente obscure, dans une atmosphère moite et sulfurée, presque suffocante.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous étions dans une caverne très semblable à celle où Lucilia m'avait entraîné à la rencontre des Enfants de la Nuit. Mais j'étais incapable de dire si c'était la même  hypogée.        <br />
       —Nos routes se séparent ici, dit Lucilia. Par ce couloir, Phial remonte au port de Hirpan. Il part avec Braho Nohé. La fille du Villacope est déjà à  bord du Fendrag I et Mazine Zical s'est proposée  comme matelot. Elle n'est pas incompétente : c'est la troisième fois que cette grande amie des Enfants de l'Eau traverse le Dragon.         <br />
       Elle se tourna vers moi :       <br />
       —Augustin vient avec moi. Il existe encore peut-être une chance de retrouver Nadja dans les souterrains, et ma présence sera indispensable pour vous protéger des thrombes. D'ailleurs, je ne peux pas remonter pour le moment et je veux laisser Sapharx croire qu'il a abattu le pouvoir des Magdes. Il n'en sera que plus surpris, quand nous sortirons des catacombes pour l'anéantir.       <br />
       Jean voulut se joindre à nous, mais Lucilia refusa : il y aurait fort à faire pour diriger le Vaisseau Nuptial, et assurer une diversion qui devrait être la plus longue possible. Benjou en assumerait le commandement et Jean le poste de second.       <br />
              <br />
       Sans contester ces ordres fort sages, nous-nous dîmes adieu. Rendez-vous fût pris au plus tard dans les trente jours, à Clotone, pour les cérémonies de la Confirmation du Pouvoir. Lucilia s'engageait à ce que je puisse y participer.       <br />
       —Et comment m'y rendrai-je ? demandai-je d'un ton absent. Je n'ai pas de bateau.       <br />
       —Viens, mon garçon.       <br />
              <br />
       Nous nous enfonçâmes dans la nuit, descendant toujours plus bas dans les entrailles de la terre.       <br />
              <br />
       — Tu me permettras, jeune Augustin, de préparer d'abord une vengeance personnelle, qui est aussi une indispensable mesure politique.       <br />
       —Fais ce que tu souhaites, Lucilia, murmurai-je, abattu. Le monde peut crouler, je ne m’en soucie plus.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Combien d'heures passèrent-elles après la séparation d'avec nos compagnons ? Je ne saurais le dire, car je marchais dans un état d'hébétude insensible, dans un sommeil éveillé. Quand je me ressaisis, Lucilia et moi  nous trouvions au milieu d'un cône oblong, haut comme une cathédrale. Dans une longue cheminée naturelle courant sur la paroi s'ouvrait un guichet, et sa portière plus large que haute me rappela la porte d'un four à pain.       <br />
              <br />
       La Sorteresse l'ouvrit et se mit à l'oeuvre. Elle y déposa des brindilles sêches, des planchettes de palantais, puis de bonnes bûches et mit le feu.        <br />
       La chaleur accumulée dans le conduit souleva soudain une trappe à bascule. De la vapeur se mit à fuser dans un large tuyau de bronze enfonçé dans une paroi.       <br />
       —Voila... dit Lucilia.       <br />
       —Voila quoi ?       <br />
       —Eh bien, les Omen n'auront plus d'humidité ! Tant que cette trappe n'est pas refermée, il se produit là haut un léger courant d'air ascendant provenant de la base du volcan. Ce courant suffit à chasser les nuages à quelques centaines de mètres de Périache, et la colonne d’eau du Puits d’Ardamont se tarit en une semaine. Si je laisse s'établir le phénomène assez longtemps, on peut s’attendre à un mouvement révolutionnaire des bourgeois de Scharouin dans quelques mois. Avant Furiacle prochain le vieil Omen sera jeté du haut du puits, et la tête de Sapharx sera mise au bout d'une pique, par ses propres officiers...       <br />
       —Une si petite cause pour un si grand effet !       <br />
       —Nos soeurs climatologues l’appellent “l’effet brindille”.       <br />
       —Vous lui voulez du bien, à votre ancien camarade d'école !       <br />
       —Il est allé trop loin. Il doit souffrir un peu. Il faut lui rappeler les règles du jeu.       <br />
       —Mais vous disiez que c'est surtout Botulis qui dirige... Botulis est-il au service de Mortone Trug ?       <br />
       ¬—Je ne crois pas. Il est au service de lui-même.       <br />
       Je passai abruptement du coq à l'âne :       <br />
       —Pensez-vous que nous retrouverons Nadja ? Les Enfants de la Nuit ont été bien silencieux... Je ne comprends pas...       <br />
              <br />
       —Au moins, sommes-nous ici à l'abri des intrusions et nous pouvons parler librement, dit Lucilia.       <br />
       —De quoi ?        <br />
       —De ce que tu sais à propos du Maître des Vannes, par exemple !       <br />
       —Vous ne semblez pas vous intéresser à ce qui est arrivé à votre collège... Il faudrait peut-être remonter à la surface.       <br />
       —Ne t'occupe pas des Magdes, Augustin, leurs affaires ne te regardent pas. En ce moment même, les choses sont reprises en main, et les ennemis poursuivis.       <br />
       —Et s'il s'agit d'une invasion Zwölle ?       <br />
       —Il n'y a pas eu d'invasion. Les attaquants Zwölles étaient des mercenaires composant la troupe de Nardor Botulis. Je punis Sapharx, pour avoir permis à Botulis de pénétrer dans les galeries des mines de pintocle, ce qu'on ne peut faire qu'à partir de Périache. Pas pour vouloir m'envahir, ce qui serait insensé. Les vrais responsables sont sans doute Kryalîche et Jovial-Bonheur dont une Magde m'a dit, avant de mourir, qu'elle les avait vus distinctement.       <br />
       —Je les ai vus aussi.       <br />
       —Nous les poursuivrons comme des guêpes, partout dans l'archipel. Ne t'inquiète pas pour les Magdes, Augustin, je te le répète. Nous savons nous défendre. Revenons plutôt à tes courants...       <br />
       —C'est donc pour cela que vous m'avez amené ici...       <br />
       —Pas seulement. Les Enfants de la Nuit sont réellement au travail, à la recherche de ta Nadja. Même s'il n'y a plus beaucoup d'espoir. Mais il est vrai que je souhaite t'entendre sur ces secrets. Pourquoi aurais-tu livré tant d'informations aux Zwölles, qui semblent être tes ennemis, et pourquoi ne me dis-tu rien, à moi qui serais plutôt une amie ?       <br />
       Je ne trouvais rien à répondre sinon un argument assez faible.       <br />
       —Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de parler de ces sujets jusqu'à présent, Lucilia.       <br />
       —C'est vrai. Mais maintenant ?       <br />
       Je n'avais pas le coeur à parler, mais je me forçai, et l'appétit venant en mangeant, je finis par m'engager dans les explications sur la théorie des courants, m'aidant d'un gros morceau de craie pour  étayer mes thèses par des croquis sur les dalles basaltiques, éclairées aux flambeaux.       <br />
       Je n'en étais pas encore arrivé au moment crucial : l'effet réel du Rieufret sur le Dragon, et, tout en parlant, je tentais de me décider pour une politique : lui dirais-je la vérité (que le tassement du pas de Dysme entraînerait un renforcement formidable du Dragon, et non sa dilution) ou me contenterais-je de la même fiction que j'avais servie à Mortone Trug (c'est-à-dire la proposition inverse) ?       <br />
       J'optai pour cette dernière solution. Si Lucilia se révélait être une ennemie, il était bon qu'elle partage la même illusion que les Zwölles, ces fous du pouvoir. Si elle optait visiblement et incontestablement pour l'Equilibre, je pourrais toujours l'avertir à temps de l'erreur à ne pas commettre.  Auparavant, elle contribuerait sans doute à confirmer Mortone dans son opinion,   car je ne doutais pas qu'il disposât d'espionnes autour de la Sorteresse. Pensant que je lui aurais dit la vérité, le Prince du Noir ne douterait plus de la solidité des hypothèses que je lui avais soumises. Il n'y chercherait plus la malignité, même s'il était déjà enclin à ne pas y voir de ruse, tant le pouvoir s'illusionne à propos de ses objets les plus chers. La vision grandiose d'une armada Zwölle envahissant les îles de l'Est à la faveur d'une disparition du grand Dragon était tellement sublime qu'il ne pouvait y renoncer.        <br />
       C'était en tout cas là dessus que je comptais. Il resterait à vérifier, si je me sortais de ce mauvais pas, que les préparatifs de la guerre étaient bien en cours, et que l'on construisait à tour de bras dans les ateliers du Prince, les vaisseaux-voltigeurs qui attaqueraient Dysme, et les grands bateaux de débarquement qui seraient utilisés pour l'invasion... et qui courraient droit à la catastrophe que je leur préparais.        <br />
              <br />
       Lucilia m'écouta avec attention. Quand j'en eus fini, elle me regarda de ses yeux à facettes.       <br />
       —Remarquable ! Mais crois-tu qu'il existe aujourd'hui un maître des Vannes ?       <br />
       —Je n'y ai pas vraiment pensé. S'il en existait un, il serait capable d'augmenter ou de diminuer le flux des pélerins débarquant à Dysme. Crois-tu qu'il existe une telle personne ? La religion de l'Equilibre paraît très ritualisée et peu sujette à des variations saisonnières.       <br />
       —Non, bien sûr. Mais il existe cependant un homme qui est capable de moduler les arrivées de pélerins.       <br />
       —Ah ?       <br />
       —Oui, c'est le vieil Enéisle Rondol, qui gouverne les hôtelleries de Dysme.  Quand il y a trop de gens, que les arrivants commencent à installer des tentes sur le sable un peu partout, il les chasse. Mais parfois au contraire il y a des camps de toile, au moment de la pleine lune de Juillet, par exemple.        <br />
       —Très intéressant, j'ignorais tout cela. Tu as peut-être raison :  ce vieil homme est en position de régler les passages et donc le degré de "tassement" du sable. Mais il faudrait pouvoir rapporter le nombre de passants retenus de façon contrôlée sur le banc,  la montée variable du Grand Dragon et certains événements politiques considérés significatifs pour l'équilibre de l'Archipel.       <br />
       —Et cela depuis des siècles ! Remarque, ajouta Lucilia, que la famille Rondol occupe ce poste depuis la nuit des temps...       <br />
       —Je suppose que tu disposes d'observatrices sur Dysme.       <br />
       —Eh bien non, Augustin. Tu surestimes mon pouvoir. Quand tu reviendras à l'Est, j'espère que tu te rendras à Dysme... et que tu daigneras me faire part de tes observations.       <br />
       —Pourquoi pas ?       <br />
       Lucilia, assise depuis un moment sur une haute marche de pierre taillée, se leva et s'approcha de moi. Elle mit ses mains sur mes épaules, tentant de capter mon regard.       <br />
       —Je sais que ta confiance en moi est limitée, jeune homme. Sache que je suis partisane de la paix et de l'équilibre. Je n'ai aucun désir de mettre la main sur les mécanismes régulateurs de notre monde pour augmenter mon influence. Cela n'aurait d'ailleurs aucun sens : ce sont les gens qui viennent à Hirpan pour consacrer leurs épousailles, et non les Magdes qui répandent la bonne parole partout ailleurs. Il n'y a aucun autre lieu de culte valide que la Maison commune, sur le banc du Sort. Nous ne pouvons fonder aucune église. Tu comprends ?       <br />
       —Oui. Mais, puisque nous parlons franchement, Lucilia, deux choses m'inquiètent à votre sujet.       <br />
       —Lesquelles ? Tu peux parler sans crainte !       <br />
       —D'abord, même si vous souhaitez ardemment la paix, savoir que d'autres la menacent peut vous pousser à une compétition. Pour que les Zwölles ne s'emparent pas des leviers de contrôle sur Dysme (à supposer qu'il en existe), vous seriez prête à les prendre de vitesse.  La perfection de votre réseau de renseignement est pour moi une indication de votre sensibilité aux charmes du Pouvoir.       <br />
       Ensuite, qu'en est-il de votre rôle dans la transformation en thrombes des pauvres gens que vous adressent les Omen ?  Comment se fait-il que ce qui est l'une de vos fonctions  essentielles ait ainsi été éffacé pendant les cérémonies de la course minusale ?  Où cachez-vous les Thrombes ? Où pratiquez-vous les rites d'envoûtement ?         <br />
              <br />
       —A ta première question, répondit calmement Lucilia, je ne peux qu'admettre le bien-fondé de ton inquiétude.  Je serais d'ailleurs prête à discuter avec toutes les puissances de bonne volonté pour renforcer les privilèges d'un régulateur indépendant, et non pour le mettre à ma merci. Mais si le savoir que tu as contribué à créer se répand dans l'archipel, tu ne pourras pas empêcher qu'une course au pouvoir ne survienne. Tu es en partie responsable ! Tu ne peux faire comme si tout le mal venait de ce monde. Tu introduis un déséquilibre ! T'en rends-tu seulement compte, jeune Augustin ?       <br />
       Je restai longtemps silencieux, atteint au vif.       <br />
       —Quant à la seconde question, tu remarqueras que les Magdes portent une tenue bleue... pas blanche. Nous ne sommes pas des agneaux de chevirelles, ni de blancs et purs sophores. Nous partageons la responsabilité du mal avec nos frères Omen. C'est dans les galeries souterraines d'Ardamont que sont conditionnés les Thrombes. Ils sont conduits dans de petites salles et attachés devant des Cristaux qui ressemblent à la Cladague d'Oeuf.       <br />
       —Je croyais qu'ils étaient amenés devant LA Cladague d'oeuf.       <br />
       —Mensonges ! Ces histoires sont colportées dans tout l'archipel, mais c'est faux. La Cladague d'Oeuf ne sert que pour les mariages et les prédictions de destins. En revanche des pierres semblables, déterrées dans la même caverne de pintocle, il y a un ou deux millénaires, sont utilisées par les Omen pour les envoûtements. Mais je te l'ai dit, nous ne nous sommes pas des anges. Les cérémonies de thrombiance se passent toujours en présence de nos soeurs. Leur rôle est ambigu : elles contribuent à détruire les défenses de ces hommes maudits, elles amollissent leur âme, l'ouvrent à la pénétration maléfique, qui sera dispensée par le sort Omen.  Sans les Magdes, les Omen ne pourraient plonger les futurs thrombes dans l'hypnose, car ils ne possèdent pas nos pouvoirs narcotiques et oniriques. Ils s'appuient sur les rêves pour y introduire des semences de mort et de terreur.        <br />
       —Vous êtes, en quelque sorte, complices de meurtres spirituels ?       <br />
       —Oui. Mais tu dois aussi considérer l'autre aspect : si nous n'intervenions pas dans le processus, les Omen recourraient à des méthodes infiniment plus violentes. Certains d'entre leurs Cham-Omen, c'est-à-dire les plus primitifs de leurs sorciers, connaissent des techniques de décérébration directe. Ils fabriquent des machines inhumaines qu'on ne pourra jamais ramener à l'homme, car les organes y font désormais défaut. Il y a encore cinquante ans, les Thrombes-machines étaient la majorité, et seule la mort, le massacre, pouvait venir à bout de leur virulence.  Chamilah pourrait te raconter comment les Magdes sont lentement entrées dans la ronde mortelle pour en adoucir l'horreur. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de thrombes-machines. Même ceux qui nous ont attaqués tout-à-l'heure peuvent être soignés et réhumanisés, si on a beaucoup de temps devant soi.       <br />
       —Nierez-vous, Lucilia, que les Magdes tirent une grande jouissance à contrôler ces malheureux ?       <br />
       —Non, je ne le nierai pas. Certaines se vengent de traumatismes —imaginaires ou réels— subis dans leur enfance de la part d'hommes violents. D'autres ne supportent pas la masculinité et ne rêvent que de détruire l'énergie sexuelle des hommes, au nom d'un ordre pur, ramené à la perfection. Je n'ignore pas tout cela. Et précisément, pour ces femmes effrayées de la vie, la violence que nous leur permettons de réaliser sur des hommes, les calme peu à peu : elles prennent conscience de leurs propres envies de dominer, de saisir, de réduire à l'état de charpie.  Alors, elles commencent à devenir humaines en cessant d'accuser les autres. Et nous pouvons leur donner d'autres fonctions. De Magdes Noires, elles deviennent Magdes bleues.        <br />
       —Cette évolution de l'âme féminine est certes une bonne chose, mais le prix à payer en déchéances masculines est peut-être exagéré !        <br />
       —Oui. Mais n'oublie pas que c'est d'abord la volonté de puissance Omen qui occupe le centre du processus, en étroite collaboration avec les Maîtres Zwölles et avec certains trafiquants de tout l'archipel.  Presque toutes les autorités de Guama, policières, judiciaires, gouvernorales, mercuriales, collaborent au fonctionnement de la chaîne des Thrombes. Notre rôle est plutôt de mettre du désordre dans cette belle mécanique.       <br />
       —Ah oui ? Et comment cela ?       <br />
       —Tu n'ignores pas, Augustin, qu'une petite partie seulement des Thrombes repart entre les mains des Zwölles, via les Omen.  Une majorité est livrée par nous aux espaces insondables des galeries souterraines.       <br />
       —Et vous trouvez cela mieux ?       <br />
       —Infiniment, Augustin ! Tu vas comprendre pourquoi : la plupart des chapelets de cavernes suivent des lignes de faille entre les îles de l'Ouest et les îles de l'Est. Certes, beaucoup de Thrombes meurent en route et d'autres sont repris par des milices esclavagistes, au service des compagnies minières. Mais près de la moitié parviennent néanmoins à ressortir sur la Majeure ou même plus loin. Le prélèvement par les puissances y est encore grand (Mortanglars, Zigônois, agents de Mungabor, etc.), mais cette fois ce sont les deux-tiers qui filent entre leurs doigts. Car il existe certains réseaux qui les acceuillent et les rendent à la vie.       <br />
       —Je sais, j'ai rencontré Huimror.       <br />
       —Ah ! Tu connais donc presque tout de nos îles, Augustin. Admets-tu qu'au lieu de nous opposer frontalement au pouvoir sanguinaire, nous préférons nous immiscer dans certains de ces rouages, pour en subvertir la finalité ?       <br />
       —Je crois que tu est une grande avocate de ton Collège de magiciennes ! Et je pense que tu as en partie raison, Lucilia. Je te remercie d'ailleurs de ces explications qui m'éclairent plus que tout ce que l'on a pu me raconter de vous. Mais tu ne me détourneras pas de l'idée que la bonne solution... c'est de supprimer complètement les Thrombes ! De refuser de réduire à un tel esclavage des hommes  qui peuvent être nos parents, nos frères, nos enfants !       <br />
       —Tu as raison, mon jeune ami. Dans le principe. Mais n'oublie jamais ceci : un véritable résistant à l'envoûtement thrombe n'y est pas réduit. La narcose glisse de celui qui refuse, comme la pluie sur son corps. Même nos enchantements magdes ne marchent pas pour ce type de personnes.       <br />
       —Ah ? Je l'ignorais...       <br />
       —Oui. Il s'agit d'une personne sur dix à peu près. Dans ce cas, les Omen leur proposent deux possibilités : ou bien ils sont rendus aux Zwölles et sont en général tués ou réduits en esclavage "simple". Ou bien ils suivent une longue série d'initiations pour devenir Grands Omen !       <br />
       —Tu veux dire que les principaux prêtres de l'Omenat sont d'anciens détenus qui ont résisté au traitement thrombe ?       <br />
       —Oui... Sapharx en est un, par exemple, et bien évidemment le Grand Omen.        <br />
       —C'est fou !       <br />
       —Eh oui... Les choses sont toujours moins simples qu'elles n'apparaissent. Les Thrombes sont toujours des hommes qui ont, à un moment, accepté la déchéance. Ils ont préféré la narcose à l'éveil. Dans un cas sur quatre, les hommes se proposent même à la thrombification en toute liberté ! Pour échapper à un grand chagrin, pour ne pas se suicider ou pour faire de leur suicide une sorte de mort-vivante. N'oublie pas que le thrombe guerrier est pratiquement invulnérable, qu'il ne ressent rien, qu'il n'a pas de sentiments.  Cet état ne déplaît pas à tout le monde. Beaucoup de gens rêvent même de fonctionner comme des machines.       <br />
       ¬—Je sais. Mais est-ce une raison pour qu'une société flatte ainsi les désirs morbides et pervers des individus ?       <br />
       —Tu as raison. Il faudrait aller vers un monde moins obsédé de domination. Si Phial d'Atoy décide d'orienter sa politique vers la suppression de la thrombifiance, je le soutiendrai de toutes mes forces.  Mais il faudra alors penser en même temps à d'autres formes de libération des désirs de mort. Et il faudra veiller à ce que la suppression de cette filière traditionnelle ne soit pas remplacée, par exemple, par l'organisation de l'agression du monde extérieur.  Tu sais comme moi que nous n'avons dû notre salut, jusqu'ici, qu'à notre grande discrétion. Si la folie agressive remplace notre narcose thrombe, nous ne tarderons pas à être remarqués par vos puissances. Et elles nous détruiront alors sans aucun état d'âme.       <br />
       —J'en suis certain.       <br />
       —Je crois que tu rendrais un fier service à Guama, Augustin, si tu pouvais nous proposer quelques solutions astucieuses à ce problème.       <br />
       —Je suis de passage. Je ne sais pas si j'en aurai le temps...       <br />
       —Penses-y.       <br />
              <br />
       Un grognement sourd interrompit notre conversation. Nous levâmes la tête pour apercevoir un thrombe caché derrière le pilier d'une porte, deux étages au dessus de nous.  Sentant que nous l'avions entendu, il agita les mains en gémissant.        <br />
       —Je crois qu'il a trouvé quelque chose.  Montons le rejoindre.  Doucement, ce sont des bêtes timides !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ce qu'avait trouvé le thrombe, au fond d'interminables boyaux,  j'ai encore du mal à en évoquer le souvenir. La furie et l'affolement ont depuis longtemps fait place à la tristesse, mais revoir la scène elle-même est presque insupportable.       <br />
       Nadja flottait debout, dans une grande cuve pleine d'eau pure. Les mains liés derrière le dos, la robe flottant autour d'elle, la bouche ouverte et remplie, les yeux bleus levés, comme attendant encore un secours, sa chevelure blonde faisant un soleil d'or autour de son beau visage immobile.       <br />
       Elle avait du nager sans cesse dans le liquide glacé, en hurlant. Puis elle s'était affaiblie. Inexorablement.        <br />
              <br />
       Je poussai un long cri d'agonie. Il effraya le thrombe qui s'enfuit. Lucilia me serra contre elle maternellement, mais je lui échappai, m'engouffrant dans un couloir, désireux de me perdre et de mourir.        <br />
       Lucilia courait après moi, silencieusement. A un moment, elle me prit à bras le corps et m'obligea à m'arrêter.       <br />
       —Regarde.       <br />
       Sa torche éclairait un large saut de loup, à mes pieds. Au fond gisait un charnier d'êtres humains et d'animaux, des chevaux probablement.        <br />
       ¬—Viens, maintenant, il est temps !       <br />
       Je la suivis docilement, hagard, indifférent.       <br />
       Nous remontâmes à un niveau un peu supérieur, et elle manipula une frise sculptée. Une porte s'ouvrit dans la roche.       <br />
       —Nous sommes chez moi...       <br />
              <br />
       L'antre de Lucilia était une demeure princière aménagée dans une profonde catacombe. Les architectes avaient utilisé les matériaux les plus précieux pour compenser par la blancheur des reliefs et des pilastres, l'obscurité absolue du lieu. Des fenètres aux croisillons de pierre avaient été creusées dans de fines cloisons de marmolide rose, et donnaient sur une immense salle éclairée par des lampes-étoiles. Ainsi l'occupante des lieux pouvait avoir le sentiment de vivre au milieu d'une nuit d'été, et non dans un sépulcre. Allongée sur un lit de bois odorant, Lucilia s'enfonçait dans le sommeil. Alors, dans ses grands yeux finement cerclés de corne, le monde extérieur —celui des batailles exténuantes— passait et repassait en dizaines d’images hexagonales directement projetées de ses rêves.       <br />
              <br />
       —Viens, ne perdons pas de temps.         <br />
              <br />
       La piscine privée de Lucilia s’ouvrait au milieu de la voûte “extérieure”, close par une  structure octogonale rehaussée de stucs  baroques. Le pavillon n’était pas éclairé, sinon par la piscine elle-même. Une douce luminosité diffusait depuis le fond, montant entre les piliers de marbre translucide dont les veinures contrefaisaient les reflets mouvants des jeux d’ondes.        <br />
              <br />
       Lucilia se dénuda. Son grand corps bruni était lisse et harmonieux, mais sa vue ne suscita pas de désir en moi.  Elle s’assit sur la margelle polie, les pieds dans l’eau.       <br />
       Une dalle de pintocle verte était gravée au dessus d'une colonne et j'y retrouvai les inscriptions mystérieuses et familières qui accompagnaient plusieurs sources dans les différentes îles de l'archipel .        <br />
       Lucilia ôta mes vêtements et les jeta derrière nous.       <br />
       — Ce texte, je l'ai déjà lu, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que c'est ? Je voudrais que tu m'explique ! Je voudrais comprendre ce que...       <br />
       —Plus tard, Augustin, plus tard. Il n'y a pas de temps pour cela.       <br />
       —C'est toujours ainsi, le temps file, une bobine qui se défait dans un précipice...       <br />
       — Viens, fit la sorteresse en me tendant la main, sautons.       <br />
              <br />
       Je me laissai entraîner et l’eau nous engloutit.        <br />
       Les doigts de Lucilia m’abandonnèrent et j’ouvris les yeux, anxieux de ne pas la perdre. Je fus surpris de la clarté d’opale  qui régnait dans la profondeur. Nos corps  sombraient, enveloppés  de bulles d’argent.        <br />
       Elle m’incita à la suivre et se tourna vers le fond, sa chevelure gonflée derrière elle, comme la couronne pulsatile d’une méduse. Je la suivis, la poitrine déjà en feu. Nous passâmes sous une première balustrade immergée à trois mètres, puis sous une seconde, vers cinq ou six mètres. Au moment où j’allais déclarer forfait et remonter en toute urgence,  les tympans au bord de l’implosion,  Lucilia, d’un souple coup de reins, se faufila sous le rebord de granit violet, et disparut.       <br />
        Sans réfléchir, je l'imitai. Un passage était creusé, en cheminée. Tout y était obscur mais je sentis, au clapotis métallique que produisait le corps de Lucilia, qu’on y retrouvait la surface. Je jaillis à l’air libre et repris, haletant, ma respiration, entendant à mon côté celle, bien plus calme, de Lucilia.       <br />
       — Tu vois, me dit-elle, il y a un passage...       <br />
       — Je ne vois rien...        <br />
       ¬—Ne cherches-tu pas un passage ?       <br />
       L’écho de nos voix se multipliait dans diverses directions, comme s’il était renvoyé du plafond très proche d’un boyau, vers des voûtes plus élevées, peut-être fractionnées par des stalagmites .       <br />
       — Attends, tes yeux vont s’habituer.       <br />
       — Brr, c’est glacé...       <br />
       — Mets ta main sur mon épaule, je vais te guider.       <br />
       Elle nageait lentement dans une obscurité  oppressante.        <br />
       — Tu ne vois toujours rien, là devant ?       <br />
       — Non..       <br />
       — C’est vrai, j’oubliais que vos yeux humains ne sont guère sensibles aux infrarouges. Cette fois, tu devrais distinguer les lieux.       <br />
       J’écarquillai les yeux et  une vague forme grise se découpa,  comme un trou irrégulier entre deux piliers bulbeux.       <br />
       — Oui, une  porte, ou...       <br />
       — Un couloir, et au bout quelque chose qui t’intéressera ...        <br />
       Lucilia, prenant ma main, sorti de l’eau, et  me tira derrière elle sur un sol gluant, mais étrangement tiède. Nous marchâmes ainsi, entourés de murailles suintantes, percés d'éperons cristallins, d’où émanait une lueur verdâtre.        <br />
       —On approche de l’endroit où on a entendu des voix, vu des fantômes... des gens qui passent d’un monde à l'autre... peut-être le tien...       <br />
       Grelottant, je suivis son doigt pointé vers le haut. Cette fois, mes yeux  habitués distinguèrent  un mur de pierres ajustées qui s’élançait, dans la lueur floue d’une épaisse vapeur. Intrigué, je m’approchais et eus un mouvement de recul : la base du mur n’était pas située à notre niveau mais beaucoup plus bas, se perdant dans les ténèbres d’un puits sans fond. Nous nous trouvions sur un palier au suplomb duquel achevait de pourrir la roue de bois d’un palan.       <br />
       — Regarde là-haut, en face, il y a un autre palier. C’est là que les apparitions ont lieu. Avec un peu de chance...       <br />
       — Lucilia, je ne vais pas pouvoir attendre ici très longtemps, je gèle.       <br />
       Elle m’enveloppa contre elle, m’attirant sur ses genoux. La chaleur de son corps  m’envahit.       <br />
       — Comme cela, tu pourras attendre un peu plus longtemps ?       <br />
       — Euh... Et toi Lucilia, tu n’as pas froid ?       <br />
       — Tu sais que je suis un croisement de reptile et de chevirelle, fit-elle avec ironie, le froid ne m’atteint pas...       <br />
        Ses lèvres élastiques frolèrent ma nuque, et je frissonnai.  De plaisir ou de dégoût ?        <br />
        Un éclat de voix  descendit du puits. je levai la tête et vis un orifice situé une dizaine de mètres plus haut.        <br />
       Un homme chantonnait, là-haut, une étrange mélopée dont je ne comprenais pas les paroles mais qui résonnait pourtant familièrement. Son ombre bougeait sur le bord de la fenêtre, éclairée de l’intérieur. Une lampe à huile, à en juger par la lumière couleur de miel et par son tremblotement qui faisait danser les ombres jusqu’à des dizaines de mètres au dessous.       <br />
       Je me dégageai des bras de Lucilia et me dressai sur le surplomb, l’oreille attentive.        <br />
              <br />
       — Tu reconnais ce chant ?       <br />
       — Non, mais...        <br />
       Le refrain me revint, comme une chose oubliée depuis la  tendre enfance, une comptine fredonnée au dessus du berceau.        <br />
       — Il faut que...  Je vais grimper.       <br />
       Elle me regarda de ses yeux qui ne cillaient jamais.       <br />
       — Tu es fou.       <br />
       Puis elle se replia contre le rocher.       <br />
       — Salut, petit homme, bien le bonjour dans ton monde...       <br />
       —Attends, Lucilia, je vais redescendre, je trouverai une corde, il faut juste que j’aille voir... Attends-moi.       <br />
       — Si tu veux, fit-elle d’une voix teintée d’indifférence.       <br />
       Attiré par le vide, je me portai sur la gauche de la plateforme, où une faille s’ouvrait dans le mur circulaire, zigzaguant  jusqu’au dessous de la porte éclairée. Comment pourrais-je, de là, me hisser sur  sa base ? Trouverais-je des prises sous mes pieds, alors que mes mains s’ancreraient  dans la faille... ?        <br />
       Mon esprit ne cessait de souligner la folie de l’entreprise, mais j’étais un papillon devant la flamme, et déjà je m’élançais au dessus du vide, les orteils raidis sur les moellons  saillants.        <br />
       — Attention, petit homme, dit, lointaine,  Lucilia.       <br />
       — Ne t’inquiète pas.       <br />
       La traversée fût plus aisée que  prévu, malgré les  eaux qui sourdaient de la faille, de loin en loin, et les massifs d’une mousse spongieuse poussée entre les scellements. Je parvins sous l’ouverture, mais quand je dus me redresser pour saisir l’appui, je me rendis compte que je devrais m’arquer pour opérer un rétablissement. Mon courage vacilla.       <br />
       L’homme invisible, un moment silencieux, antonna un autre chant, aux accents  plus doux, et je crus entendre mon grand-père lorsqu’il m’endormait.       <br />
              <br />
       Mes cuisses se détendirent et je sautai, éloignant mon ventre de la muraille, sûr de périr si mes doigts ne trouvaient pas où accrocher la pierre. Par miracle, ils agrippèrent  la saillie, et je pus souffler, en appui sur les quatre membres.        <br />
       Je me dressai  doucement, la tête en arrière, pour que mes yeux dépassent la limite, sans que n'émerge  ma tignasse proéminente.        <br />
       Et je vis  un grand homme aux traits épais, les yeux noirs, vêtu d’une tunique sombre au col souligné d’un liseré d’or. Penché sur quelque chose que je ne voyais pas, ses bras, horreur, étaient sanglants jusqu’aux coudes.       <br />
       Je ne pus retenir un cri d’effroi et ses yeux comme des charbons se fixèrent sur moi, tandis que le masque de l’homme se déformait sous l’emprise de la rage.       <br />
       — Pequigne Latrone ! hurla-t-il en se précipitant vers moi, les mains gluantes de sang. Il saisit un volet intérieur et le rabattit brutalement, repoussant du même coup mes doigts sur le rebord glissant.       <br />
              <br />
       Et je tombai. Sans y croire, comme dans un rêve, le vent sifflant autour de moi. Je tombai, enveloppé du double hurlement de l’homme et de Lucilia; tombai, tombai, heurtai des bras la muraille vingt mètres plus bas, douleur fulgurante remontant dans ma poitrine, tombai encore, dans l’obscurité humide, corps tournoyant sur lui-même, tête en bas, vouée à éclater comme une pastèque sur un obstacle ou un pavement.        <br />
              <br />
       L’esprit figé dans une terreur passive, je crus voir devant moi un visage, un corps qui m’attendait, les bras ouverts, prêts à me recevoir comme un paquet de linge lancé d’une fenêtre. Chose bizarre, le visage était barbu, encadré de boucles noires, le regard ardent, celui-là même de l’homme qui, là haut, m’avait rabattu le volet sur les mains.       <br />
       Je passai au travers de son image, l’entendant  hurler de désespoir, puis je m’engloutis interminablement dans l’eau glacée.        <br />
       La notion même de souffle me quitta.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-III-;-Pouvoirs-et-Savoirs_a9.html</link>
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   <title>Tome II : L'épreuve des îles</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:09:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   


par Denis Duclos
 
A mes honorables confrères sociologues, et à leur admirable esprit de sérieux.

A Mézières et Christin,  pour l’humanité de leurs foules extra-terrestres.

 


Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.
  


Préambule au
Journal d'Augustin Coriac


En cette douce soirée du 1er Chronian du mois de Bellinocte, an sept-cent-quarante de l'ère de l'Equilibre (Samedi 5 Août 1882), je prends la plume pour tenir mémoire de mon périple aux îles de Guama. L'intention ne m'en a pas manqué jusqu'ici, mais seulement l’occasion. 
J'ai du mal à concevoir que ce n'est pas un siècle, ni même une année, mais à peine cinquante jours qui me séparent du matin féérique où nous avons débarqué, Jean Latoile et moi, sur la plage de La Majeure, l'île sauvage de l'archipel.  Tant d'événements se sont précipités après notre départ de Guyane, portés sur des courants épouvantables par le Doryô, la pirogue de nos guides Aruyambi !
Depuis une semaine, nous avons enfin rejoint la civilisation. Entendons-nous :  point celle de notre monde, mais la fourmillante île-capitale de Clotone. Nous résidons à l'hôtel de la famille Fitrion, des négociants en glône -boisson fermentée au goût paradisiaque-, qui nous reçoivent généreusement et nous imposent un agréable farniente. Nous, c’est-à-dire Phial d’Atoy de Parinofle, le valeureux ami que j’ai rencontré à Michemin (une bourgade de La Majeure), ainsi que Pimlic, son fidèle jardinier et valet d’armes, mon vieux compagnon Jean Latoile, et moi-même, Augustin Coriac .

Je ne vois guère Phial en ce moment. Il s’est embarqué dans une trépidante affaire politique avec son ami Jansène Fitrion, le maître de maison.  Comme Jean passe son temps à jouer au Boc -un genre d’échecs- avec Mategloire, la très jeune fille de nos hôtes d’un âge respectable, je suis forcé à l’oisiveté. Pour la combattre, je suis descendu au quartier des papetiers à Poularoy,  y acheter ce gros cahier, des plumes de sophore, de l’encre et du buvard. 
J'occupe une chambre sous des toits de cérame bleu, à la charpente odoriférante. Elle s'ouvre de plain-pied sur une terrasse couverte, qui recueille la fraîcheur des fontaines du péristyle, situé en contrebas. La paix émane de ce décor intime. Elle tempère les bruits de la ville et m'engage à l'écriture. 

Avant de prendre le train des événements, il est utile de rappeler, pour l'information d'un lecteur éventuel, l’identité de l’auteur, ainsi que les faits marquants de l'aventure qui l’a conduit ici.
Il est difficile de se décrire et je m’en tiendrai à quelques traits. J’ai vingt-huit ans, le cheveu bouclé rebelle, tirant sur le cuivre. De taille moyenne, je suis plutôt mince, mais j’ai confiance dans ma musculature, entretenue par  les exercices qu’exige le vagabondage. Mon visage est anguleux, mes yeux sont grands et de couleur bleu-gris. Mon nez tient plutôt du bec d’aigle que de l’appendice humain. On s’en daubait pendant mon adolescence, sans que je répliquasse pour autant à la manière de Cyrano, préférant la patience des froides vengeances. 
Mais le pauvre organe attire les coups. J’ai dû plus d’une fois le  redresser après de mémorables batailles, dont il garde de l'irrégularité dans l’épaisseur. Au dire des demoiselles, ma bouche est d’un dessin plaisant, surtout lorsqu’elle manie l’éloge fleurie (chose rare, car je lui préfère la mordante ironie). Ma mâchoire m’a toujours posé problème : large et carrée vue de profil, elle est triangulaire vue de face, mystère de l’anatomie que je n’ai jamais pu percer à ce jour. 
Il m’arrive de fumer et de boire, mais je n’en fais pas une habitude. Mes préférences vont au rhum et à la pipe de choulcave, bien que je ne dédaigne ni le tabac ni la noix de cola, ni même le thé de chiroine, bu très noir. Toutefois, je ne permets pas à des ingrédients naturels ou alchimiques d’influer sur mon humeur, que je voudrais inaltérable selon l’idéal des Anciens. Hélas, je dois bien reconnaître  —l’opinion de mon bon Jean Latoile n’est pas à négliger sur ce point— qu’il m’arrive de m’emporter, et de manier la gifle ou le bâton avec quelque excès. Je ne confonds pas ces accès coupables avec la nécessaire colère dans les combats contre des adversaires de rencontre, trompés par ma candeur apparente (et trop souvent réelle).
Puisqu’il faut être honnête et parler de ses défauts, j’encours parfois le reproche d’une certaine suffisance. J’aime en effet les jeux d’esprit. J’y apporte le concours d’une culture que je voudrais encyclopédique, et un amour de la logique qui souvent agace. Il m’est arrivé de me faire remettre à ma place, ce dont, au fond, je m’accommode, tant qu’on ne me demande pas de renoncer au commentaire et à sa parure indispensable : la plaisanterie .
Je n’ai guère de talent pour l’élégance. Un jeu de deux bonnes chemises de toile, secondées d’autant de pantalons de mer, suffisent aux climats de la région. Dans la tempête, mon vieux manteau de cuir à volants, bien ceinturé, coupe le vent, et par grand froid, un chandail de laine verte, judicieusement équipé d’un col étirable en cagoule (invention d’une tricoteuse aux mains de fée) m’a permis de survivre au passage des cordillères glacées. Bien que j’en conserve une paire soigneusement cirée, j’évite de porter des bottes,  pour leur préférer des sandales chiapaneca : leurs épaisses semelles élastiques et aux jeux de lanières montant autour des mollets, s’adaptent à toutes les situations. Mon grand sac cylindrique en peau de phoque est un compagnon fidèle, et j’en oublie le poids additionnel qu’il m’impose à tout moment... quand je ne suis pas assis dessus. 
La seule chose nouvelle qui s’y trouve depuis mon arrivée à Guama est un petit livre emprunté dans la bibliothèque du château de Phial —à l’insu de son propriétaire, pour ne pas sembler ridicule à ses yeux. Bien entendu, je le lui rendrai après consultation. Je parlerai  plus loin de cet ouvrage dont l’auteur est l’oncle de Phial, le sage et savant Karool Jion de May. Cet homme, disparu depuis  quelques décennies, partageait, semble-t-il, certaines de mes passions les plus secrètes. J’aurais aimé le rencontrer, mais le temps, hélas, sépare les générations par des fossés infranchissables.

Selon la version officielle entérinée par l'Église, je naquis le 23 Octobre 1854, à Malicot, non loin de Montepelle, de Benjamin Coriac (1819-1857), un modeste nobliau gascon dont la famille avait émigré avant la révolution française dans la région,  et y tenait un domaine vinicole. Je connus peu ma mère, Marie Coriac, née Pialet de Montcalm, qui mourut en couches à la naissance de mon frère  Tryphème, alors que j’étais dans ma deuxième année. Je ne conserve guère plus de souvenirs de mon père, que le chagrin et l'épuisement  poussèrent à rejoindre bientôt son épouse .
Je fus élevé en Guadeloupe par mon oncle François Coriac et sa femme, Anaïs, une magnifique mulâtre. François était dit le frère jumeau de mon père, bien qu’il y ait selon moi un doute sérieux sur cette gémellité; de toutes façons, ils n’étaient pas nés du même oeuf, car ils se ressemblaient aussi peu que l’eau et le feu. J’appris par la suite qu’il avait longtemps courtisé la femme qui devait devenir ma mère.
François  gouvernait une propriété de canne et une distillerie prospères, situées au lieu dit La Clerberie, non loin de la plage des Trois Tortues, à l’Ouest de Marie-Galante. C’est là que j’ai vécu les plus belles années de ma tendre jeunesse, loin des convulsions métropolitaines. J’ai toujours considéré François et Anaïs comme mes vrais parents. Mieux que si j’étais leur propre enfant, ils m’ont tout apporté  : l’affection intelligente et impartiale, une vie agréable, une instruction de bon niveau, dispensée par le vieux père Maalouf, (le dernier Franciscain du monastère de Grand-Bourg, près de Capesterre), un soutien discret dans les premières épreuves viriles, et enfin des appuis efficaces pour monter ma propre affaire. 
Très jeune, j’entrai dans le commerce et réalisai une jolie fortune à l’aide de deux bricks  rapides que j’avais pu affréter, sous l’autorité de mon oncle, puis acheter à mon nom. Armateur téméraire, je les chargeai de rhum vers Bordeaux et Lisbonne. J’en ramenais du chêne-liège travaillé pour le bouchon, le flotteur ou la semelle, dont les arrière-pays de ces villes (respectivement les Landes de Sisteron et l’Alentèje) produisaient les meilleures écorces. Je rapportai également vers l’arc caraïbe des outillages modernes, des vins et d’autres produits du raffinement français, fort appréciés en Floride et  en Lousiane.
Le succès m’était venu trop vite. Déjà lassé, je rêvais d’un retour en France, pour marquer mes droits sur la propriété de Malicot demeurée sans maître depuis le départ de mon frère, entré dans une école d’officiers comme on entre dans les ordres. Sur un coup de tête, j’y épousai en 1874 une cousine éloignée, Mathilde Léon-Pruns, dont j’eus deux enfants : André, un garçon aujourd’hui âgé de six ans et Athéna, qui va sur ses deux ans, mais que je n’ai guère connue au delà de ses premiers mois.
Le caractère acide de la pauvre Mathilde vint bientôt à bout de ma patience.  Et puis  je supportais mal l’inaction dans la campagne provençale. Je décidai de partir à l’aventure. Ne sachant à qui déléguer la conduite de mes affaires maritimes, je vendis mes parts à un marin,  mon brave camarade Claude-Marie Boucquard, laissant le reste de ma fortune à ma femme et à mes enfants.
Lorsqu'il eût vent de mon projet (que j’avais caché à ma famille), Jean Latoile me supplia de l’emmener avec lui, de ne plus le laisser croupir à Malicot, où il avait passé les dix-sept dernières années de sa vie à conduire la ferme et le vignoble, sans en tirer nul autre avantage qu’une vague reconnaissance condescendante de la part de mon frère. Il ne se voyait pas subir la poigne autoritaire de Mathilde, alors que sa femme Ginette, défunte depuis peu de cachexie, ne serait plus avec lui . 
Il m’est difficile d’expliquer les raisons profondes de ma fuite. Disons que je me suis mis à la recherche d’un passage entre deux réalités, deux époques, dont l’une est, pour moi, bien plus acceptable que l’autre. Je sais que cette formule est énigmatique, mais ce sont les mots qui me viennent, et je n’en trouve pas de plus justes pour le moment. 
Cette quête, pendant longtemps incertaine et vouée à la folie, me conduisit à l’extraordinaire rencontre d’un monde ignoré de nos contemporains : l'archipel de Guama. 
C’est un groupe de sept îles —trois à l’Ouest : Lario, Draco, Périache; deux au centre : La Majeure et Clotone; deux à l’Est : Sanabille et Malamé— qui est situé, sans certitude aucune, dans l’Océan Atlantique, au nord-est des Antilles, à quelques jours de navigation de la côte sud-américaine. Par un concours de hasards naturels (et peut-être surnaturels), Guama est si bien protégé par de puissants courants marins et par des formations cycloniques permanentes, qu’il a été jusqu’ici évité par les navigateurs. Bien que cela semble impossible, aucune rumeur n’a circulé à son propos, ce qui aurait incité des hommes courageux à l’armement de vaisseaux d’aventure. Il est possible que les parages aient pâti (ou bénéficié) de la réputation d’une zone des Bermudes, située plus au nord, et où de nombreux vaisseaux de ligne semblent avoir disparu sans laisser de traces.
Ma découverte fut l’effet d’un double hasard. A La Guadeloupe, j'avais été intrigué par une  trouvaille de brocante : une carte de cuir d'âge indéterminé décrivait Guama, sans toutefois donner la moindre indication sur son emplacement. Ce fut au détour d'une conversation  avec des Indiens Soroakl, habitants d’un hameau sur la berge du Rio Milpa, en Guyane, que j'en vins à soupçonner la présence d’un mystérieux archipel, au large de cette côte inhospitalière.  Encore fallait-il trouver moyen, pour s'y rendre, de défier des obstacles  peut-être insurmontables. 
Trois Aruyambi acceptèrent de nous servir de guides. Manoeuvrée habilement, leur pirogue parvint en vue de la plus grande île de Guama, La Majeure, le quinze  juin de cette année, au petit matin. Nous gagnâmes le bourg de Michemin où nous fîmes connaissance du seigneur des lieux, Phial d'Atoy, en son château de la forêt sous-winolle. Ce rude personnage nous offrit spontanément son aide et son amitié. Sous sa direction,  nous entreprîmes de traverser les sylves sauvages du mont Wino pour rejoindre le port de Cap Charbin, afin de prendre le vaisseau-traversier qui nous conduirait vers l’île-capitale : Clotone. 
Nous fûmes ralentis par une nature grandiose mais hostile, et plusieurs fois arrêtés par des êtres -humains ou non-  intéressés à notre égard. Ayant échappé au Crocaster (un oiseau géant), nous survécûmes au Gigastome : ce curieux phénomène géologique vivant, hybride de tremblement de terre, d’orage magnétique et de vent de sable, est fort  mal intentionné à l’égard de qui le foule  du pied. Nous surmontâmes divers périls de la forêt du mont Wino ou des marais de Mortangle, pour nous retrouver à la merci de la tribu des Pathiolans, adeptes passionnés de la poursuite équestre au milieu de buissons acérés. Nous nous en tirâmes, après tout, fort bien, mais ce fut pour tomber bientôt entre les griffes du gouverneur de l'île, le sournois Paraday Principus Mungabor, décidé à me soumettre à la question, et à violenter mes amis. Avec l'aide avisée de Phial d'Atoy et d'autres personnes bien disposées, je pus m'enfuir, accompagné du jeune Satius, qui devait, hélas, périr dans l'affrontement avec la soldatesque. J’avais pu , grâce à lui,  me rendre chez le sage Huimror, mystérieux personnage tutélaire et guérisseur de Thrombes. Ces êtres humains retombés à l’état de bêtes sauvages, paraissent hanter les sous-sols de l’archipel. Enfin, je ralliai le traversier de Cap Charbin, sur lequel, comme par miracle, je retrouvai mes compagnons indemnes. Je voyageai en leur compagnie  jusqu’ici. 

Il est impossible de rester à l'abri du climat d'intrigues et de violence qui imprègne tout l'archipel de Guama -depuis plusieurs années, semble-t-il-, et je fus plongé malgré moi, dans le cours d'aventures  éloignées de mon but.  Lors de circonstances dramatiques, je fis connaissance d'une jeune fille, Nadja Benjou. Cette délicieuse créature était poursuivie par un guerrier masqué, qui portait l'uniforme des Zwölles Noirs, un groupe de mercenaires féroces basés sur l'île de Draco, à l'Ouest de La Majeure et de Clotone. Par chance, je pus déjouer le dessein meurtrier du personnage (répondant au charmant nom de Nardor Botulis) et le mettre en fuite. Nadja, inquiète pour son propre avenir, me confia un paquet que je ne sus refuser. Encore en ma possession à ce jour, il est destiné à un dénommé Olivon Clinus, présumé habiter dans l'un des îlots de la capitale, et qu'il me faut maintenant retrouver. 
Je ne me plains pas de cette tâche imprévue, car tous les prétextes sont bons pour en savoir davantage sur ce monde singulier, et obtenir, fût-ce par hasard, des informations sur le "passage" que je recherche depuis si longtemps. Tout m’indique que -s’il existe- c’est bien dans cet extraordinaire groupe de terres inconnues qu’il prend son départ. 
Je dois enfin le confesser : j'aimerais revoir Nadja. L’évocation de son nom, de son image, de sa voix chaude, de son rire léger, induit encore en moi, malgré la brièveté de notre rencontre, un trouble certain. Je ne saurais dire s’il est seulement le signe d’un sentiment, ou s’il traduit la reconnaissance intuitive d’une communauté de destin entre deux êtres que tout sépare et qui, tels des étoiles filantes, suivent chacun une trajectoire orpheline, pour disparaître dans un flamboiement silencieux.
Le présent récit commence à notre arrivée à Clotone, à bord du traversier, un énorme vaisseau rond de paille et de bois, le Berto Sigmarin. Notre compagnie est composée  de Jean Latoile et de moi-même, de Phial d'Atoy et de son valet Pimlic, et de  nos trois guides Aruyambi : Capitaine-Papa, son vieil ami Arcomo le pêcheur, et le mousse Païcou.

A. C.     <div>
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       Le voyage entre La Majeure et Clotone nous parut d’un confort délicieux au regard de nos cavalcades effrénées sur la grande île sauvage. Entre agapes et jeux, nous nous consacrâmes au sommeil réparateur, malgré les oscillations chaotiques de l'embarcation géante.        <br />
       Le quatrième jour de la traversée, nous fûmes tôt réveillés : un joyeux tohu-bohu s'emparait des ponts, à l'approche de Clotone et de son panorama. Je m’accoudai au bastingage du pont-paradis pour assister au spectacle que me commenta Phial, dont la voix tremblait d'émotion. Vingt ans qu’il n’était pas venu à la capitale !       <br />
              <br />
       Avec deux cent trente mille habitants, (sur les trois cent mille que contient tout l’archipel), Clotone prétend résumer Guama. Elle se compose de quatre terres principales, séparées par des canaux sillonnés de petits traversiers à voile, à moteur Chouffre, ou à rames (les Rémones). Les rapports entre les quatre parties de la capitale sont commandés par un étroit bras de mer qui les franchit d’Est en Ouest : le chenal Rouffiac, du nom d’un mythique corsaire gascon jadis surgi d’Outremonde pour se mettre au service de Clotone.        <br />
        Située au Nord-Ouest, la terre la plus spacieuse est La Ménile, qui accueille la majorité de la population (cent soixante dix mille habitants). C’est aussi un sol agricole, régi par les grandes fermes des Fariniers de l’ordre des Nourrisseurs. Nombre d’entre eux vivent à Cicéole, village très riche mais isolé au milieu de ses terrasses fertiles.        <br />
       Viennent ensuite, au Nord-Est, Canémo (trente mille habitants) et son îlot de Thyrse, célèbre pour l’Université Sylphienne qui s’y blottit, et -respectivement au Sud-Ouest et au Sud-Est- La Mirande (vingt-mille) et Fustelle (dix-mille habitants).        <br />
       Les trois premières îles ont en commun de concentrer des fonctions de puissance. La Mirande est le siège du palais de la Conque (la magistrature) et aussi de la prison, la terrible tour de Roc aux pieds dans l’eau (située derrière le bastion occidental du Mur des Chênes Cercopses). Canémo abrite le Palais Sapientiel, où se réunit l’ordre des Savantissimes Artisards, contrôlant à la fois la science, la technique et l’industrie.        <br />
       Quant à La Ménile, elle accueille la résidence du Villacopat (l'administration centrale), et aussi des commerçants (telle la corporation des Grands Hanséhards logée en ville basse, à Poularoy), et des maîtres-pêcheurs le plus aisés. C’est encore la villégiature de toutes sortes d'ambassadeurs, voyageurs, marins et militaires, marchands et fonctionnaires.        <br />
       Magnestrade, la rue principale de La Ménile, suit grosso modo  un arc Est-Ouest, contournant le Grand Bassin par le Sud. Elle connaît une animation débordante, notamment du fait des Pétacles (ou dames-trotteuses) et des Monucles (les travestis, très appréciés), qui attirent le chaland entre les étals de poissons et les cireurs de chausses. Les parois intérieures de ses tavernes sont pour la plupart couvertes de plaques de bronze bosselées qui gardent mémoire des bagarres de plusieurs générations de matelots avinés. Les marins dracois, après avoir solidement verrouillé leurs embarcations au large, y viennent se désaltérer en nombreuses compagnies jusqu’à ce que, sur un signal -souvent contenu dans une chanson- ils ne se lèvent ensemble pour casser leurs pots de glunelle sur la tête de leurs vis-à-vis. Ils s'engagent ensuite dans de furieux combats au cours desquels les meubles -spécialement conçus pour se démanteler sans résistance- servaient de munitions.        <br />
       Située au Sud-Est de ce groupe d’îles de puissance, Fustelle est une terre plate, à l’habitat peu dense et plutôt bohème, ou se mêlent sans parti-pris une petite paysannerie autarcique, spécialiste de poésie, des membres originaux de la bourgeoisie, des inventeurs ou des artisans hors corporation. Des étrangers non recensés y trouvent asile, ainsi que certains occultistes transitionnels. Depuis toujours, le Conseil du Peuple des îles de Clotone, (dont les réunions ordinaires se tiennent au Palais du Peuple, face au Villacopat) se rassemble en congrès à Fustelle pour la désignation des candidats aux élections de la première magistrature, le Minusat. La cérémonie se déroule invariablement dans un camp dressé au milieu de la plage de Fangouste. Commémore-t-on ainsi le souvenir perdu de l’arrivée sur Guama des ancêtres de l’actuelle population ?       <br />
              <br />
       La route suivie par les traversiers de la Hanse du Suroît pique droit sur la Mirande, puis, à quelques encablures de sa grève méridionale, vire sur bâbord, et la longe jusqu’au canal Rouffiac. Ainsi, le Berto Sigmarin approcha-t-il de Clotone par la côte la plus sauvage, et si le trafic maritime n’avait pas été aussi intense, j’aurais pu croire qu’il s’agissait d’îles vierges de toute habitation.        <br />
       Puis on doubla le cap Ocre et ses récifs. Alors m’apparut dans sa splendeur la colline occidentale de La Ménile, et ses milliers de petites maisons immaculées, serrées autour du palais hanséatique dominant la vaste baie des Vents Propices. Le capitaine porta le toast traditionnel et la foule assemblée sur les ponts poussa des cris de joie. Au milieu du canal, le traversier s’orienta majestueusement vers tribord, face à la perspective orientale, d’où l’on voyait maintenant l’enfilade de toutes les îles composant Clotone.        <br />
       «Regarde, me dit Phial enthousiaste, au fond, c'est la pointe Torse, l’extrémité occidentale de Canémo. Un peu en avant, sous ces myriades d'oiseaux, le banc de sable de Fangouste  annonce Fustelle, comme la fumée le feu. Et là, au premier plan sur ta droite, ce sont les hauts fortifiés du faubourg de Mirandol grimpant à l’assaut des falaises de La Mirande.»        <br />
       Une imposante coupole couronnait le tout, étrangement spiralée, et hérissée de protubérances sculptées dans un matériau bleuté, d’un poli parfait.       <br />
       « C'est la Conque, l'instance juridique de l’archipel, dit Phial, qui attira mon attention sur le bouquet de très hauts arbres qui dépassaient d’un mur, non loin de la coupole.       <br />
       » Ils marquent l’esplanade du Champ de Courses... »       <br />
        Je devais apprendre bientôt l’importance de ce détail.       <br />
              <br />
       Notre lourde embarcation pivota encore, et prêta ses larges flancs aux crocs lancés depuis les minuscules bateaux-guides. Telle une baleine à l’agonie, elle fut harponnée puis lentement hâlée sur la pente pavée où elle devait échouer, laissant aux passagers le temps d’admirer la ville avant le débarquement.       <br />
       Vers l'orient, la pointe quadricorne du Palais de la Sapience émergeait de la brume rose qui flottait sur Canémo.  Mais, avec le mouvement du bateau, elle fut éclipsée par une masse rocailleuse, surgissant au delà des immeubles comme une taupinière géante.         <br />
       « Qu'est-ce que c'est que cette chose noire qui surplombe la ville ?       <br />
       —La colline des Pouvoirs  dit Phial. Et les structures qui la couvrent sont les bâtiments du Villacopat. »       <br />
       Le siège du Villacopat formait un ensemble massif de terrasses et de murailles basaltiques en cascade, planté d’une dizaine de tours étroites et hautes, telles des piliers soutenant le vortex de nuées grises qui tourbillonnait en permanence au dessus de la colline des Pouvoirs.        <br />
       « Tu vois ce donjon trapu et plus sombre au coeur des édifices ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Il  est habité par le Villacope... le vrai prince des îles de l’archipel de Guama. J'espère que nous n'aurons pas à nous y rendre. Le maître des lieux est encore plus sinistre que Mungabor.       <br />
       —Est-ce possible ?        <br />
       —Et cent fois plus puissant... »       <br />
       Plusieurs étages de noirs remparts séparaient le Villacopat du long parallélépipède rectangle du Palais du Peuple. L'édifice marmoréen aux colonnes torsadées étincelait de blancheur.       <br />
       « Quelle splendeur, dis-je, impressionné.       <br />
       —Oh, susurra Phial, c’est sans doute à défaut d’être habité d’une réelle substance de pouvoir. »       <br />
               <br />
       Enfin, le grand Coracle s’immobilisa en frémissant de la base au sommet. Loin sous nos pieds, la volute d’énormes câbles de jusquarma qui constituait sa carène faisait fond sur le sol du port, soulevant alentour des nuages de vase nutritive dont se repaissaient de gras lupifers, réputés non comestibles. Aussitôt, les hommes du quai tendirent les dizaines de câbles d’arachnile qui retiendraient le vaisseau à la terre ferme en dépit des marées. Une large passerelle tissée fut déroulée vers le sol, telle une langue assoiffée, et des matelots enfilèrent au fur et à mesure dans ses boucles latérales les planches équarries qui serviraient de marches. Sur un signal des officiers, les passagers se dirigèrent vers l’arche de sortie, tandis que l’orchestre entonnait une chanson d’adieu.       <br />
       On n’avait pas à se soucier des bagages et des montures, chevaux et méyots, qu’une armée de débardeurs s’affairait à extraire des flancs du panier géant, par des orifices décousus pour la circonstance.        <br />
       Toute notre compagnie descendit prudemment sur la passerelle ondulante, chacun subissant déjà le charme de l’immense cité lumineuse et bruyante qui s’apprétait à les envelopper, à les engloutir.        <br />
       A l’exception de Capitaine-Papa, les Indiens n’avaient jamais vu de ville. Ils étaient plongés dans une sainte stupeur, assez amusante à voir, je dois dire. Le digne Navigateur était lui-même bien mal à l’aise, et se prit à souhaiter que la famille Fitrion fût présente au rendez-vous, ce qui libérerait les Aruyambi de leur mission protectrice. Il savait que ses compagnons supportaient mal la folle agitation des grandes cités. Dans le meilleur des cas, cela les rendait tristes et amorphes, et dans le pire, ils pouvaient être atteints —cela s’était vu dans le passé— d’une crise de démence qui les pousserait à s’envoler du haut d’un immeuble.       <br />
       « Une... une énorme ter... termitière ! » balbutia Païcou.       <br />
       Les Aruyambi m'avaient prévenu qu’ils préféreraient se séparer de nous —leurs protégés— sur le quai, pour ne pas s‘aventurer dans le ventre d’un monstre urbain qui les effrayait bien davantage que la tempête ou la jungle. Ils étaient convenus avec le capitaine du Coracle de conserver leur paillote de pont pour le retour. Ils demeureraient à bord pendant que s’effectuerait le débarquement puis l’embarquement, dans l’autre sens, des marchandises et des passagers à destination de La Majeure. Une fois retournés à Cap-Charbin, ils s’entendraient avec un marin charbiniot pour se rendre au mouillage de leur pirogue, le Doryö,  abrité dans une crique près de la bourgade de Michemin. De là, ils rentreraient chez eux, sur la côte guyanaise.       <br />
       « Mais comment comptez-vous rejoindre la Guyane ? m’étais-je étonné. Il est certainement impossible de remonter à contre-courant du Dragon !       <br />
       —Ne sois pas inquiet, Chef, m’avait calmement répondu le Navigateur. Nous autres les Passeurs, connaissons certains secrets. Je peux au moins t’en dire ceci :  il arrive que le ciel contredise la mer. Le vent, parfois, voyage à rebours de la vague.       <br />
       —Veux-tu dire, Capitaine-Papa, que vous comptez combattre le courant à la seule force de la voilure ? »       <br />
       Le vieil Indien ne me répondit pas, et me gratifia de son sourire juvénile et énigmatique.       <br />
              <br />
       Un groupe de personnes richement vêtues s'avançait au devant des voyageurs. Soudain, Phial agita ses grands bras, manquant de pousser à l'eau un méyot lourdement chargé, effrayé par son geste.       <br />
       Le signour de Michemin venait de reconnaître la famille des amis venue l’accueillir au pied du bateau. Jansène Fitrion, un homme altier à la barbe fleurie, enveloppé d'un manteau de laine noire à revers pourpres, s’était déplacé lui-même dans son char couvert, accompagné de sa fille Mategloire, drapée du voile doré des écolières de la Conque. Dame Fantige, la gente épouse de Jansène se tenait en retrait. Le cousinage, les clients et les serviteurs à la livrée verte et rose suivaient en demi-cercle, écartant la foule bigarrée qui s’agitait en tous sens autour du panier-paquebot.        <br />
       Jansène, l'oeil mouillé sous d'épais sourcils restés charbonneux, accueillit Phial d’une étreinte discrète. Toute la retenue de la bourgeoisie clotonoise n'empêchait pas que percent la chaleur et la joie des retrouvailles. Phial savait lire ces nuances, et répondit avec la même réserve, ce qui signifiait à peu près, au regard des notables venus attendre d’autres passagers,  qu’il sautait au cou de son hôte.        <br />
       Le Clotonois se tourna vers moi, souriant :       <br />
       « Voici Augustin, je présume. Le jeune étranger dont tu m'as parlé dans ta missive ?        <br />
       —C'est cela même, dis-je en m'inclinant. Je suis flatté de faire votre connaissance, Signour Jansène. Phial m'a fait part de l'histoire de votre amitié, et des formidables exploits dont vous avez été l'auteur.       <br />
       —Il ne faut rien exagérer, mon jeune ami. Hélas, l'aventure est pour moi souvenir de choses révolues. »       <br />
       Il froissa son épais manteau dans son poing noueux.       <br />
       » Les jeunes énergies sont bienvenues dans cette ville turbulente... Mais pour le moment (il eut le geste de dissiper de lourds soucis), n'y pensons pas. Je me soustrairais aux devoirs sacrés de l'hôte en vous imposant de fastidieuses considérations. Venez, mon épouse a fait préparer pour vous un repas.       <br />
       —Un moment encore, mon ami, dit Phial. Nous devons prendre congé des Indiens avec lesquels nous avons partagé les péripéties de la traversée de La Majeure.       <br />
       —Je vous en prie. »       <br />
              <br />
       Les adieux avec nos compagnons Aruyambi furent empreints d’émotion, et Jean qui s’était, contre toute attente, fort attaché à Païcou, le mousse espiègle, écrasa une grosse larme sur sa joue. Le jeune Indien l’assura de prochaines retrouvailles, puis fouilla dans son havresac et remit une enveloppe de feuille à Pimlic.       <br />
       « Qu'est-ce que c'est ? demanda le jardinier de Phial, la voix enrouée.       <br />
       —Ce sont les graines d'une plante fort utile. Quand tu reviendras au château de ton maître, mets-les sous une main de terre avec un peu d'eau. Je te laisse la surprise.       <br />
       —Ah ? dit Pimlic, mais... Est-ce que çà se mange ?       <br />
       —Tu verras, mon ami, je t'assure que ce n'est pas une mauvaise plaisanterie.       <br />
       —Et bien alors merci, Païcou, de tout coeur. »       <br />
        Phial souhaita cordialement bon vent à Capitaine-Papa. En réponse, ce dernier tint un discours dithyrambique sur nos qualités de héros, et nous assura d'une gloire immortelle, au moins dans la tradition orale de son peuple. Plus réservé, mais le regard chaleureux, Arcomo serra sans rien dire la main à chacun d'entre nous.       <br />
       Puis les indiens remontèrent la passerelle sans se retourner.        <br />
              <br />
              <br />
       Une fois les Guyanais rembarqués, Phial et moi-même montâmes sur le char carrossé du maître de maison. Pimlic et Jean nous suivaient à pied, entourés des familiers et des serviteurs. La jeune Mategloire, fille unique de Jansène, dans la fleur de ses seize ans, insista pour venir avec nous malgré l’inconvenance de la situation, car sa curiosité envers les Ultramondains était sans bornes. Son père se laissa fléchir et, elle s’assit près de la fenêtre, baissant la glace afin de commenter pour moi le spectacle de la ville. Mategloire était menue, bien faite, les cheveux d’un or sombre coupés mi-court, et son voile d'écolière, négligemment rejeté sur l'oreille, laissait voir son assez charmant petit menton, et un regard extrêmement vif, voire malicieux. Je trouvais agréable sa voix gazouillante, même si je ne maîtrisais pas encore la langue clotonoise, un peu plus sèche et scandée que le Guamaais parlé sur La Majeure.        <br />
              <br />
       Pour nous rendre à l'hôtel de famille, nous devions rejoindre la rue Magnestrade, l’artère principale de la Ménile, qui courait  vers l’orient depuis la place de la Hanse. J'admirai le Siège Hanséhart aux centaines de fenêtres aux linteaux sculptés, aux vitraux étincelants, puis nous nous engageâmes dans les faubourgs artisanaux de Poularoy, que l'arrivée d'un grand bateau mettait en ébullition. Je compris que les marchandises débarquées aux quais de la Baie des Vents Propices y étaient réparties, travaillées, métamorphosées. De cour en cour et d’échoppe en échoppe, elles se transformaient en merveilles proposées -pour presque rien- dans les devantures illuminées qui couraient sous les arcades de Magnestrade.       <br />
       Malgré les injonctions des valets de la maison Fitrion, la cohue ralentissait notre marche. L’encombrement ne me préoccupait guère, car ce spectacle me fascinait. Comment un petit monde aussi isolé que l’archipel pouvait-il recéler autant de richesses, et des produits aussi bien faits que ceux dont regorgeait le labyrinthe de ruelles animées où nous progressions ? Comment pouvait-il contenir des types humains aussi variés ?        <br />
       Tout captivait mon attention : la dense circulation de véhicules tirés par des animaux trapus, les trains minuscules suivant des rails de bois et halés par de mystérieux mécanismes hydrauliques, les carrioles bondées d’un menu peuple vêtu de couleurs chatoyantes, dans lequel les femmes semblaient plus rares que les hommes. Sans parler des curieuses voitures automobiles, faites d’un coquillage presque sphérique, et montées sur des trains de roulettes enveloppées de latex.       <br />
        Les bâtiments, aussi, étaient inhabituels : leurs façades de deux étages, savamment ventrues, étaient coiffées de toits de cuivre bruni, à la corniche saillante relevée aux angles par des flammes vertes aux contours fantasques. Leur pierre de taille rosée s'ornait d’encorbellements  factices aux consoles sculptées dans la masse.        <br />
       La poussière de la ville industrieuse avait noirci beaucoup d’immeubles, qui demeuraient cependant de bonne tenue. Ils arboraient, au dessus de vitrines plus diaphanes que transparentes, de hautes enseignes en bois doré ou en cuir moulé, aux symboles simples : un épi de blé, une horloge, un rouleau de papier, une bougie, un morceau de verre coloré, un mannequin de bois vêtu d’un splendide déshabillé de dentelle rouge, une jambe féminine gaînée dans une résille d’or, etc.       <br />
       Le sol, en revanche, formé de larges dalles, était encombré de détritus jetés négligemment, que des animaux au groin relevé dégustaient sans attendre.        <br />
       Le char fut soudain secoué. Un homme était monté sur le marchepied et s'agrippait à la portière.  Gênés par la foule, les gens de la maison Fitrion perdirent du temps.       <br />
       «Mais ! L'immonde sagoupiard est en train de pisser sur la voiture ! » s’écria Mategloire indignée.       <br />
       La grosse tête dodelinante du pochard souriait de plus en plus à mesure qu'il se soulageait, lorgnant dans l'habitacle comme dans la caverne d'Ali-Baba. Mategloire remonta la vitre pour éviter la main hésitante, pleine de dartres, qui s'avançait pour la toucher. Mais une énorme poigne s'abattit sur le col du bonhomme, et il fut enlevé dans les airs comme une plume.  Jean —car c'était lui— le déposa délicatement sous un réverbère auquel il s'accrocha comme à une bouée.       <br />
       « Insensé, dit Jansène. Les effets de la misère !        <br />
       —Iiiik ! »       <br />
       Je me retournai vers Mategloire, source apparente de ce cri perçant.       <br />
       Elle rit :       <br />
       « Ce n'est pas moi, c'est lui.       <br />
       Elle désignait, blotti contre son cou, un minuscule animal au pelage  soyeux et aux yeux immenses.       <br />
       » C'est Fouchi, mon musilet. Il a vu quelque chose. »       <br />
       La petite bête accrocha familièrement le bout de sa longue queue préhensile au bouton de nacre qui fermait le col de sa maîtresse, et descendit sur ses genoux. D'un bond, il fut au sol, entre nos pieds, et attrapa une  boule grise luisante, qu'il se mit à dévorer.       <br />
       « Qu'est-ce que c'est que çà ?  Fouchi, donne-moi çà tout de suite ! »       <br />
       Le musilet, réticent, essaya de cacher l'objet derrière sa queue touffue, et se dressa en gonflant les joues, pour faire diversion.       <br />
       Je me baissai et ramassai la bille, m'attirant quelques protestations timides.        <br />
       Jansène ajusta ses lorgnons et se pencha.       <br />
       « C'est étrange... On dirait ?   Mm ! Ce n'est pas possible !       <br />
       —C'est un oeuf de gros insecte, dit Phial. Donnez moi cela, Augustin. »       <br />
       Quelque chose remuait faiblement  à l'intérieur, et une patte minucule s'engageait dans l'opercule enfoncée par la morsure de Fouchi.       <br />
       « Sacremiole ! » s’écria Phial soudain révulsé, et il lâcha l'oeuf, qu’il écrasa aussitôt sous son talon.       <br />
       —Vous pensez à ce que je crois, n'est-ce pas ? dit Jansène .       <br />
       —Un oeuf de liècle ! Comment cette horreur est-elle parvenue jusqu'ici ?        <br />
       —Peut-être l'homme qui jouait les poivrots l'a-t-il jetée par la fenêtre ? suggéra Mategloire.       <br />
       —Nous l'avons échappé belle, mes enfants, dit Jansène. Cette larve aurait pu tous nous tuer !       <br />
       —Comment cela ? s'étonna Mategloire, tu entends, Fouchi ? »       <br />
       Le musilet escalada l'épaule de sa maîtresse et se cacha à nouveau sous son oreille, se fondant aux boucles de sa chevelure.       <br />
       « Fouchi ne risquait rien. Les musilets mangent les liècles sans leur laisser le temps de pénétrer dans leur fourrure. Mais l'insecte se serait attaqué à l'un d'entre nous, en entrant dans une chaussure, par exemple.       <br />
       —Et ensuite ?       <br />
       —Non, fit Jansène en frémissant, je n’insisterai pas, c'est trop horrible.        <br />
       —Incompréhensible ! s’exclama Phial, les liècles ne se reproduisent pas dans cette île.        <br />
       —Des choses étranges surviennent en ce moment. Vous comprendrez bientôt pourquoi je suis si heureux que vous nous ayez rejoint. »       <br />
       Et le vieil homme s'enferma dans un mutisme soucieux.       <br />
              <br />
       C'est d'un oeil plus attentif que je regardais le spectacle de la ville défiler par la grande fenêtre du véhicule. Mategloire  avait oublié l'incident et commentait tout ce qui attirait mon regard : femmes en voile noir se préparant à la sainte fonction de Magdes,  gardes villacopaux aux épais gilets ferrés, sans doute en permission, présentoirs ambulants des vendeurs de jus de frielle ou de fakar glacé, étals sanglants de quartiers de chevirelles et de chniarques éventrés, fontaines portatives des marchands de parfums, etc.        <br />
       Les petits métiers paraissaient regroupés par quartiers comme dans un souk oriental. Mategloire me montra les places octogonales où les marchands pouvaient dormir sans se défaire de leurs marchandises, ensuite distribuées aux détaillants dont les échoppes minuscules garnissaient les façades du même ensemble d’immeubles de pierre mauve, usée par l’âge.        <br />
       Des hordes d’enfants couraient ici et là, jouant, portant des ballots ou vendant des babioles. La jeune fille m’expliqua qu’ils ne travaillaient pas vraiment, car la loi l’interdisait (décret Molineaux de 672). Mais nous étions Erman, jour du commerce, et le Villacope laissait les enfants vaquer aux occupations familiales. La plupart, au lieu d’aller à l’école (qui restait ouverte) préféraient aider leurs parents. On leur confiait de menues tâches : aller chercher la chiroine brûlante sur des plateaux d’argent (que les échoppiers aimaient boire avant la fin de la pause de Bimère, histoire de dégager leurs bronches pour reprendre leur boniment racoleur), ou rapporter à dos de chevirelle un objet commandé par un client exigeant, et qui n’était encore disponible que chez le grossiste voisin.       <br />
       « De toutes façons, les enfants mangent très mal à l’école depuis l’administration d’Oriflan. Tenez, justement : une école ! Vous voyez que le Villacope limite les dépenses !  »       <br />
       La bâtisse de blocs bleus aux larges fenêtres n’était guère entretenue, et peu d’élèves étaient assis dans les salles, à la lueur intime et vacillante de petites lampes à huile.        <br />
       Un graffiti rageur gravé au couteau sur la porte écaillée en disait plus long qu’un grand discours. On pourrait le traduire ainsi :       <br />
       « La soupe à la choulcave,        <br />
       Je vous dis qu’on en bave.       <br />
       Le phomard avarié,       <br />
       il faut se faire prier.       <br />
       Qu’est-ce qui est vraiment nul ?       <br />
       La tarte à la glossule. »       <br />
               <br />
       La voiture roulait maintenant plus facilement sur une contre-allée bordée de canipores trop bien taillés.       <br />
       —Voila notre maison, s'écria fièrement Mategloire, en désignant une façade aux hautes fenêtres à balustrades où se réfléchissait le soleil déclinant.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       L’île-ville de Clotone       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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               <br />
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       I.       <br />
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       La maison de Magnestrade       <br />
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       Après un léger souper servi dans le jardin du patio, nous étions étendus sur les divans du rez-de-chaussée, dégustant un verre de glône centenaire, tirée en notre honneur des fûts de la cave familiale. Jansène et Phial échangeaient des souvenirs du temps lointain.       <br />
       Maintenant âgé de soixante-cinq années, Signour Fitrion était de vingt ans l'aîné de Phial. Un quart de siècle auparavant, sous le minusat de Phingel Magdaz, ils avaient fait campagne ensemble, au cours de la guerre dite "occidentale", qui permit de repousser une invasion de Zwölles. Rondement mené, le conflit avait duré moins d'un an (1857-58). Les troupes de l'Archipel, dirigées sur mer par l'Amiral Moudrelay et sur terre par les armées d'ombre de Savroun le Long, s'étaient hardiment portées au devant de l'armada ennemie, soigneusement espionnée par un nuage de volatiles dressés (des crocasters nains). La marine zwölle avait été surprise en pleine préparation logistique, et s'était repliée en catastrophe, non sans pertes. Par la suite, elle en fut réduite aux coups de main contre les côtes de Lario, de Draco et de Périache, opérations d’autant plus sanglantes que leur humiliation avait été cuisante.        <br />
       Pour en finir, Moudrelay inventa un plan audacieux. Il s'engagea au milieu des courants dangereux, jamais explorés par les Guamaais, afin de prendre à revers les ennemis. La manoeuvre paya. Incapable de réagir face à des diables silencieux sortis de la brume, la flotte principale des Zwölles noirs fut éperonnée, prise d'assaut presque sans résistance par les fantassins de Savroun, et brûlée.        <br />
       Mais les rescapés gagnèrent les hauteurs inexpugnables de Draco et s'y installèrent. Vingt-cinq ans après, ils s'étaient alliés avec les populations locales, et avaient pris le pouvoir sur toute l'île, obligeant les derniers réfractaires à se plier à leur loi implacable. Les rumeurs les moins contrôlables faisaient état de projets secrets de certains des seigneurs Zwölles : ils n’auraient point renoncé au but de leurs pères, bien qu’ils comptassent y parvenir par la ruse et le complot. Si c’était vrai, ils opéraient si discrètement que les veilleurs mandatés par les Villacopes sur cette île dangereuse ne distinguaient aucun motif d’alarme. Leur vigilance s’était assoupie depuis quelques années.        <br />
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       Jansène et Phial, le second sous les ordres du premier, avaient participé à la  bataille navale que l'histoire Guamaaise avait retenu comme le "Combat des Courants". Jansène était alors capitaine élu de la Brigade municipale de La Mirande, qui opérait en voltige, à l’avant-garde des troupes de Savroun, pour lancer des grappins, monter à l'abordage, égorger les marins, et installer des pontons à croc, opérations délicates que les lourds soldats cuirassés des corps réguliers ne pouvaient pas aisément réaliser.        <br />
       Phial venait de s'engager dans la brigade. Tout juste débarqué d'un traversier de Cap Charbin, il errait sur les quais de Clotone, en quête d'aventure, et l'officier enrôleur, bonimenteur talentueux, avait su enflammer son imagination. Il y avait montré d'autant plus de conviction que ce grand gaillard aux yeux vifs et aux traits taillés à la serpe, semblait bâti pour le métier de guerrier. Un peu d'exercice à l'arme blanche avait convaincu les recruteurs de la qualité de leur jugement. Celui-ci, toutefois, aurait été infléchi négativement par la verve insolente de notre ami, si Jansène, qui observait la scène à l'abri de la cabine d'un navire d'abordage, n'était intervenu en personne pour emporter la décision.       <br />
       « Ha, ha ! j'en ris encore, s'exclama Jansène Fitrion, les larmes aux yeux. Pour un peu, ce jeune coq aurait tranché les bretelles de mes vieux soldats, tant était grand son désir de prouver qu'il était le meilleur au combat.        <br />
       —Hélas, dit Phial en souriant, je suis désormais incapable de m'emporter pour si peu. La vie vous émousse comme un galet.        <br />
       —Ne te déprécie pas ! Tu sembles encore assez fort pour expédier trois ou quatre Zwölles au cours d'une même querelle.        <br />
       —Sans doute, mais les rôles moins exposés me conviennent mieux, et je ne cherche plus à harceler Dame Mort jusque dans son propre lit...        <br />
       —Il faut vous dire, mes amis, que Phial était un épéiste exceptionnel. Rapide comme la foudre, il fonçait sur un rang d'ennemis et les perçait à la file comme autant de tonnelets de glône, avant qu'ils se fussent avisés de leur malheur. C'est ainsi qu'il fit des ravages dans la défense stupéfaite de plusieurs navires ennemis, et nous permit de préparer rapidement le débarquement de nos troupes.       <br />
       —Ne soyez pas TROP modeste, capitaine, dit Phial. Vous m'obligeriez à rappeler que vous m'avez sauvé la vie, lors d'une de ces imprudentes sorties.        <br />
       —Imprudente est le mot. Mais tu fus excusé, car la même fougue se révéla nécessaire en d'autres circonstances.       <br />
       —Comment as-tu sauvé la vie de ce monsieur ? demanda Mategloire, les yeux grands comme des soucoupes.        <br />
       » Tu ne m'avais JAMAIS raconté cela, ajouta-t-elle, sur un ton de reproche.       <br />
       —C'est que, ma petite fille, l'affaire fut si rapide que j'en avais oublié l'existence. Mais, pour préserver ma modestie, il vaut mieux que Phial conte lui-même l'anecdote.       <br />
       —La chose est simple, expliqua le signour de Michemin : je fonçais sur le pont ennemi, fou d'en découdre, massacrant d'estoc et de taille, sans m'apercevoir que je m'avançais trop vite pour que le reste de la brigade m’ait suivi. Ce qui devait arriver arriva : le flot des adversaires, mugissants de rage, se referma sur moi comme la trappe sur l’immogre, et bientôt cent lames me cernèrent, aux cris de : "Rends-toi!, bête sauvage". Je n'en fis rien. La fureur m'aveuglait. Je me transformai en un tourbillon acéré, et j'en tuai encore deux ou trois. A la fin, je plantai mon épée dans un géant. Celui-ci s'abattit comme une masse, entraînant la lame sous lui, malgré mes efforts pour l'arracher de sa panse épaisse. Je me trouvai désarmé, et j'aurais été mis en perce, si ton père, Mategloire, n'avait forcé le passage avec ses compagnons. Ils me firent rempart de leur propre corps, tandis que je battais en retraite les mains vides, assez penaud, je dois dire.       <br />
       —Faute avouée est à demi-pardonnée, dit sentencieusement le vieil homme. Le mal était d'avoir trop fait reculer l'ennemi, mais une fois pris au piège, te battre comme un lion était l'unique recours. Si tu t'étais rendu, ils t'auraient tué à coup sûr, car les Zwölles ne font jamais aucun prisonnier.       <br />
       —Mais Phial, demandai-je, qu'est-ce qui t’avait poussé à délaisser ta belle île, pour venir ainsi t‘engager ? Je suppose que La Majeure recelait alors —autant qu'aujourd'hui— des occasions de destin héroïque.       <br />
       —Le désir de nouveauté est lié à l'état de jeunesse. Visiter la grande ville et côtoyer des trésors, dont on entend parler depuis l'enfance... que sais-je ? Faire des rencontres, entrevoir de jeunes beautés qui sachent nous séduire avec plus de subtilité que nos filles de la campagne... S'ajoutaient à ces motivations, une situation personnelle : mon vieil oncle Karool, le frère de ma mère, venait de mourir, et je trouvais l'ambiance du château bien pénible, après un deuil de plusieurs semaines au cours duquel nous avions vu défiler toute la noblesse de l'île.        <br />
       Ma mère, esseulée, devenait accaparante et j'éprouvais un besoin urgent de respirer l'air du large, avant de revenir gouverner le château. J'aimais beaucoup Karool Jion de May, un grand savant. Il m'avait élevé dès ma deuxième année, quand mon père disparut, lors de la bataille de Dysme. Il se savait atteint d'un mal chronique, et m'avait incité à partir à l'aventure, lorsque surviendrait sa mort qu'il prévoyait prochaine, afin, disait-il “d'accorder confiance à toi-même et non pas à des objets familiers”.       <br />
       Il avait prévu de placer auprès de ma mère des présences amicales et solides, et de confier les affaires courantes à son fidèle Pimlic, ici présent. Il m'avait enfin rec