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  <title>le village des anthropologues</title>
  <description><![CDATA[L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. ]]></description>
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  <language>fr</language>
  <dc:date>2012-05-22T10:53:22+02:00</dc:date>
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   <title>Commencement</title>
   <pubDate>Tue, 19 Apr 2011 20:21:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Denis Duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Fin et commencements]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
        <div>
      Commencement       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       1. La Borderie,  Novembre 2012	       <br />
              <br />
       En un sens, il vaut mieux que ces choses-là commencent en famille.        <br />
       Je me souviens d’un roman de Stephen King, -le Fléau, je crois- dans lequel le mari déboule la nuit chez lui et secoue sa femme et sa petite gamine de quatre ans, prenant à peine le temps de ramasser quelques fringues avant de prendre la route. On se doute vite qu’il est peut-être déjà trop tard, au fait que l’homme a la goutte au nez.       <br />
       Mais, pour ce qui me concerne, il y avait beaucoup de différences avec le roman. D’abord, j’étais là depuis une semaine, et il n’était pas question de prendre la route. Ensuite, je ne toussais pas. Du moins pas encore.       <br />
              <br />
       Nous étions le 17 Novembre 2012. Ce soir-là, je restai au salon plus tard que de coutume, lisotant les œuvres complètes de Lévi-Strauss. Les monstres s’étaient allongés pour le compte devant l’écran du lecteur de CD qui répétait pour la troisième fois  à la suite un très bon dessin animé de Myazaki sur un bébé poisson transformé en petite fille pendant un genre de tsunami gluant et très ami. Ma femme les emporta comme des paquets dans leur chambre à l’étage, avant de redescendre m’annoncer en bâillant qu’elle allait se coucher.        <br />
       J’hésitais. Non pas que j’entretîns le moindre doute à propos de ce qu’il fallait faire, ni sur la réalité des faits qui m’y conduisaient. Mais c’était le premier acte, l’acte par excellence qui allait tout faire basculer, ou signifier pour nous le basculement inéluctable du monde. J’avais beau m’y être préparé depuis longtemps, au point d’être entré dans une sorte de délire à bas bruit mais chronique, que j’avais eu de plus en plus de mal à cacher à mon entourage ; j’avais beau avoir prévu les détails les plus infimes de ce qui allait arriver, et de ce qu’il allait falloir faire… je ne pouvais me résoudre à entrer en scène, à lever le rideau sur un théâtre de l’horreur, de la colère et de la peine. Toujours me revenait la scène du vieux film anglais -La Bombe- où l'on voit un petit garçon juste quand il est aveuglé, les yeux instantanément grillés par le flash de l'explosion nucléaire dans sa région, conséquence d'une attaque soviétique « préventive ». Ce qui était le plus horrible –et permit sans doute au film de ne pas vieillir- n'était pas la mutilation du gosse, mais le passage instantané qu'elle illustrait de la vie normale à l'impensable (qui ne faisait que commencer, un ouragan brûlant et destructeur se levant quelques dizaines de secondes après).       <br />
       Je restais là dans mon fauteuil, pieds croisés, la grosse Pléiade froissée sur mon ventre, le regard dans le vague, tandis que quelque part dans mon cerveau, le décompte fatal avait commencé.        <br />
       Ce qui me déclencha fut justement... le vent. Des rafales encore bien innocentes qui faisaient chanter la cheminée, et dehors meugler les vaches du voisin. Les chiens s’y mirent aussi, par groupes mitoyens, de plus en plus loin, jusqu’aux gros molosses qui habitaient de l’autre côté de la vallée.       <br />
       Je me levai enfin, montai à pas lourds l’escalier de pierre, et me dirigeai plein de lassitude vers la chambre. Je m’arrêtai un instant dans l’encadrement de la porte et regardai dormir Donatella. Je ne doutais pas qu’elle fût profondément endormie : elle avait bu d’un trait la choppe de bière brune qu’elle s’autorisait tous les soirs, sans même en remarquer l’amertume particulière. Je savais que c’était amer parce que je l’avais testé sur moi une semaine auparavant. Et je savais que la trisodiazépine faisait roupiller comme une souche, pour la même raison : rien ni personne n’avait été capable de me réveiller jusqu'à midi le lendemain.       <br />
       Je rabattis le drap d’un coup, et ne pus m’empêcher d’admirer encore une fois ce corps nu aux proportions parfaites, dont l’habitude conjugale ne m’avait pourtant pas lassé.  Je me penchais sur elle, passant une main derrière sa nuque. Elle grogna un peu quand je parvins à l’asseoir, sa tête retombant sur sa poitrine. Je réussis sans trop de mal à la caler sur mes épaules comme le mouton sur celles du berger. Elle était petite et mince mais dense, et la cinquantaine bien frappée avait commencé à réduire mes muscles. Je flageolai en descendant les marches raides, me retenant d’une main à la rampe de fer tremblante. J’avais surtout peur que les petits, qui ont un sixième sens en ce qui concerne leur mère, ne se réveillent, et sautant à bas de leur lit, ne découvrent la scène : hurlements garantis !       <br />
       Il y avait deux étages et demi entre le palier de la chambre et le deuxième sous-sol ; le colimaçon qui terminait la descente était étroit et ses marches de pierre glissantes. Je réussis néanmoins à ne pas m’effondrer, mais les cheveux de Donatella s'étaient chargés de salpêtre. Je la déposai aussi doucement que possible sur le divan noir qui faisait face à l’écran de notre « cinéma familial ». Il était d’ailleurs vraiment familial, car que très peu de nos amis supportaient d’y rester pour la durée d’une projection par 10° maximum, hiver comme été. Mais, avec Donatella et les enfants, cela nous amusait bien de nous serrer les uns contre les autres sous une couette, même si de la vapeur nous sortait de la bouche quand nous commentions le film.        <br />
       Une ouverture voûtée, du côté opposé à l’entrée du « cinéma », donnait sur une petite pièce aveugle. J’y pénétrai, m’approchai du mur du fond, tout suintant d’humidité, et j’empoignai un bout de tuyau qui dépassait du plafond. Je le tirai vers moi vivement, et une machinerie bruyante se mit en branle. Tout un pan du mur s’avança, puis se releva comme une porte de garage, avant de disparaître, avalé le long du plafond. J’avais passé presque un an à mettre au point ce dispositif. Il cachait un espace connu de moi seul : une salle souterraine, entièrement bétonnée, de 80 m2 environ, au plafond de dalles renforcé par des poutrelles armées, et découpée en plusieurs espaces séparés par des cloisons de siporex doublés de placoplâtre peint.       <br />
              <br />
       L’ouverture occultée par le faux mur n’était au départ qu’une brèche dans le flanc d’un mur de gros parpaings par laquelle les maçons accédaient à la salle, projetant sans doute de la murer définitivement en repartant, ce qu’ils n’avaient pas fait. Ladite « salle » n'était à l'origine qu'une vaste fosse aux parois couvertes d'un grillage noyé dans le ciment. Un des  anciens propriétaires avait probablement eu le projet d’en faire un vaste réservoir d’eaux usées, exactement en dessous de l’étable que j’avais transformée en salon. Heureusement, il n’avait pas donné suite, sans quoi les miasmes et les larves de mouches s’y seraient accumulés pour un bon millénaire.       <br />
              <br />
       Quand nous avions acheté la maison, je ne savais pas que cette extension de la cave existait, car elle n'était mentionnée sur aucun plan. La brèche était cachée par plusieurs rangées de vieux placards pourris, emplis d’une montagne de bocaux vides, ou pleins de choses indéfinissables. Personne n’avait mis son nez là-dedans, et je n’avais parlé à personne de ma découverte. J’avais déjà quelques raisons d’être discret, même si ce n’était pas exactement celles qui me poussaient à agir maintenant. Donatella ne venait jamais par là, car elle pensait être allergique aux champignons qui prospéraient sur les murs.       <br />
        J’avais aussi tenu momentanément les enfants à l’écart –grâce à leur crainte de l’obscurité-, et je ne travaillais à l’aménagement de l’espace secret que dans les périodes où j’étais seul : c’est-à-dire parfois un ou deux mois d’affilée, lorsque Donatella était en poste à l’étranger, et que je rentrais pour m’occuper d’affaires professionnelles.        <br />
       J'avais d’abord imaginé un camouflage robuste et crédible. Il n’avait pas été difficile de trouver un mécanisme de fermeture de box pour voitures dans une décharge spécialisée. Ce qui avait été dur, c’était de l’ajuster à l’ouverture irrégulière, et surtout de mettre en place un leurre qui résistât à la curiosité insatiable des enfants. J’avais pour cela doublé la porte d’une épaisse couche de résine synthétique qui rendait un son sourd aux chocs les plus violents. Et puis de l’autre côté, au recto si l’on peut dire, j’avais travaillé un enduit collant jusqu’à ce qu’il ait la texture du mauvais béton du reste de la pièce. L’ensemble était très alourdi et le mécanisme grinçait et peinait… mais fonctionnait. Comble de précaution, j’avais organisé de petites fuites d’eau qui donnaient à la fausse muraille un aspect humide et repoussant, plus vrai que si le chemin de l’eau était réellement passé par là, créant des rigoles noirâtres aux jointures irrégulières qui, sans cela, auraient pu paraître suspectes.       <br />
       Puis je m'attaquai à la « salle » elle-même. En deux ans, j’avais terminé. C’était maintenant un appartement complet, et même pimpant, parfait si l’on négligeait qu’il ne comportât aucune ouverture sur le jour. Pour moi c’était une qualité.        <br />
       Pour dire vrai, il existait deux prises d’air, pratiquement invisibles entre les grosses pierres apparentes de la façade sud de la maison. Des tuyaux de PVC prenaient en charge l’aération dans l’épaisseur de pierres et de béton, et débouchaient plus bas sur un système sophistiqué de filtrage. Sable, osmose inverse, et ozone additionnaient leurs efficacités propres pour purifier complètement l’air finalement aspiré vers l’intérieur par une pompe solaire. Tout le système m’avait été vendu par un petit entrepreneur sous-traitant la maintenance des centrales nucléaires, et qui était responsable du démantèlement de ce type d’installation. Bien sûr, officiellement tous les matériels obsolètes, toujours chargés d’une certaine radioactivité capturée au fil des années, auraient dû être « tracés », répertoriés et regroupés par l’autorité de sûreté afin d’être détruits. Mais tout le monde savait qu’il existait un trafic. Les ouvriers et les techniciens convenaient qu’il était désolant que d’aussi belles machines soient destinées à la casse, surtout s’ils pouvaient se faire un peu d’argent en les soustrayant au circuit normal. On appelait cela la ficelle. En réalité, il n’y avait aucun risque car les objets qui partaient dans les « circuits parallèles » étaient, pour la quasi-totalité, des équipements périphériques qui n’avaient pas accumulé plus de radioactivité que la douche dans les pavillons voisins.        <br />
       L’entrepreneur en question, légèrement manouche sur les bords, m’en avait d’ailleurs fait la démonstration en passant un superbe compteur Geiger à la surface de l’engin : effectivement, celui-ci n’avait gloussé que quelques bips lascifs -correspondant à une poignée de millisieverts-, contrairement au frigo de son bureau, qui l’avait mis en état de surexcitation (le compteur, pas l’entrepreneur qui réagit plutôt lorsque je lui glissai 50 billets de 50 euros sous le nez, n’ayant pas le coeur à lui révéler son avenir de doses radioactives accumulées).       <br />
              <br />
       Je mis en marche l’éclairage, dont j’étais encore plus fier : un système entièrement autonome fonctionnant grâce à une vingtaine de grosses batteries lithium-fer-phosphate en série. Ces piles, encore à demi-expérimentales il y a deux ans, avaient été « prêtées » par le MIT à un labo de recherches en énergies propres où travaillait un de mes copains. Quand elles avaient été « dépassées » par un modèle plus récent, j’étais intervenu dans la procédure de mise au rebut. En fait, je les avais simplement subtilisées entre cinq et six heures du matin, alors qu’elles attendaient sagement la cammionnette de l’entreprise de recyclage sur le parking universitaire. Mon copain m’avait prévenu de l’aubaine. De toute façon, tout le monde s’en foutait.       <br />
              <br />
       Les piles –qui se rechargeaient en permanence- étaient reliées à une toiture de la ferme couverte de cellules photovoltaïques. Officiellement, ces dernières devaient nous permettre (avec l’accord du maire et même de l’architecte très ronchon des bâtiments de France) de revendre de l’électricité à EDF. Mais je n’avais pas encore engagé la démarche pour installer le compteur spécial déduisant notre apport de la dépense générale de la maison. Et pour l’eau ? Pas de problème : la résurgence qui coulait vraiment derrière les murs de la salle en provenance de nappes sous la colline avait été facile à capter et à recueillir dans un véritable réservoir –en parpaings enduits de bitume- de quelques milliers de litres.  Bref : l’appartement souterrain était autonome, et si les vivres y étaient entreposés en quantité suffisante (surtout sous la forme réduite de packs de survie de 3 mois, payés la peau ds fesses par internet à un fournisseur spécialisé dans l'intendance des explorateurs !), il pouvait pratiquement être éclairé, chauffé d’une dizaine de degrés (ce qui suffisait étant donné  la température constante de la cave et la chaleur « animale » qui y serait conservée) et alimenté en air de manière illimitée. Un vrai Bunker.        <br />
       Ayant délicatement épousseté les paillettes de salpêtre qui ornaient sa chevelure comme un sapin de Noël flamboyant, je rechargeai Donatella sur mes épaules, pénétrai dans le bunker et l’étendis doucement sur le lit d’une des deux chambres aveugles.        <br />
       La paire de menottes de police était d’un modèle d’acier poli un peu ancien, mais tout aussi efficaces que leurs homologues actuelles en fibre de carbone, bien que moins confortables pour le (ou la) menotté(e). Je refermai l’une d’elle sur le poignet gauche de ma femme, et l’autre sur le gros tuyau d’eau chaude qui courait à un mètre du sol. Elle ne s’en rendrait pas compte avant au moins une dizaine d’heures, et le plus pénible serait le réveil avec la sensation de gêne, des fourmis dans son bras maintenu levé puis le vague sentiment d’être prisonnière, et enfin la certitude qu’il lui arrivait quelque chose. Quelque chose de fou.        <br />
       J’aurais voulu lui épargner cette souffrance et ce traumatisme, cette détresse, mais c’était impossible. Avec son caractère, il n’y avait aucune autre solution, j’en étais certain.        <br />
              <br />
       La plus grande chambre était destinée aux enfants. Ce fut trop facile. Ils se laissèrent transporter en geignant, puis s’abandonnèrent sans ouvrir les yeux sur deux petites couches assez semblables à leurs lits deux étages et demi plus haut, avec les draps bleus imprimés des mêmes Donalds et des mêmes Mickeys.        <br />
       Je les aurais sur le dos demain matin à six heures et demi tapantes. Je devrais leur expliquer où ils étaient et pourquoi ils étaient là, et surtout leur mettre leur choix de DVD sur le lecteur « local ». C’était à Marianne de choisir son film, et Lulu ne serait pas d’accord, c’était sûr. Je leur ferais des tartines -à la confiture pour l’une, au miel pour l’autre- et je serais tranquille une demi-heure, avant qu’ils ne demandent… où était leur mère.        <br />
        Çà, c’était le gros problème !       <br />
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     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Commencement_a13.html</link>
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   <title>Tome VI  La destinée Coriac</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:36:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-VI-La-destinee-Coriac_a12.html</link>
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   <title>Tome V L'empire des Musilets</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:36:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-V-L-empire-des-Musilets_a11.html</link>
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   <title>Tome IV : Translatador</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:32:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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       Translatador       <br />
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       Du même auteur       <br />
       dans la même collection       <br />
              <br />
       Guama, l’Archipel-Monde, Le Cycle de l’Ancien Futur, tome 1       <br />
              <br />
       L’épreuve des îles, Le Cycle de l’Ancien Futur, tome 2       <br />
              <br />
       Pouvoirs et Savoirs, LeCycle de l’Ancien Futur, tome 3       <br />
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       Denis Duclos       <br />
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       Translatador         <br />
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       Le Cycle de l’Ancien Futur       <br />
       Tome 4       <br />
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       Couverture : Stan &amp; Vince       <br />
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       © 2000 Editions Payot  &amp; Rivages       <br />
       106, boulevard Saint-Germain - 75006 Paris       <br />
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       ISBN :       <br />
       ISSN :       <br />
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       Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.       <br />
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       carte  ancienne des îles de Guama       <br />
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       (carte,suite)        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       I.        <br />
       La menace       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Un grondement continu, des grincements réguliers. Un bruit lancinant de frottement, comme celui d’une grosse corde tirée contre un bordage. Le balancement ample et doux d’un géant en marche.       <br />
       Où suis-je ?  Sur la barque de Charon, qui me mène en enfer ?        <br />
       De vagues lueurs rosées traversent mon champ de vision. Serais-je encore vivant ?        <br />
       Mes paupières sont collées, poisseuses, et tremblent pour s'ouvrir. Mon corps est engourdi, écrasé de lassitude, emporté dans une tourmente aveugle et insensible.        <br />
       Mais je dois me rendre à l'évidence : je ne suis pas mort.        <br />
       Devrais-je l'être ? Il me le semble. Quelque chose de fatal m'est arrivé, je le sais. Quoi ? Je ne parviens pas à m’en souvenir.       <br />
              <br />
       Procédons par étapes. D'abord, sentir mon corps, faire bouger mes mains, si j'en ai encore; soulever la tête, essayer d'ouvrir les yeux.        <br />
       L'effort est trop grand, mais en retombant sur le sol, ma nuque m'apprend que je suis capable de douleur. Mon crâne s'éveille à une souffrance lancinante, qui se répercute le long de ma colonne vertébrale. Du coup, je me tords sur le flanc, et ma paume frôle une surface rugueuse,  glacée. Mes doigts atteignent mon visage et se portent aux yeux, tout englués d'un mucus durci.        <br />
       Je parviens enfin à voir quelque chose : l'angle d'un mur et d'un plafond de bois, aux fentes enduites d'une épaisse substance grise.       <br />
       L'impression de roulis n'est pas imaginaire : le mouvement qui me soulève fait osciller une  lampe cylindrique accrochée à un anneau dans la paroi inclinée qui me fait face.        <br />
       Je gis dans la cale obscure d'un bateau. Mais il y fait sec et chaud, et il n'y a pas d'odeur de saumure, plutôt celle de la sève d'hévéa, projetée sur les jointures de planches de marocal, fraîchement coupées et rabotées.        <br />
       Je me redresse sur les coudes, la tête dodelinante, et demeure ainsi longtemps, hagard, des étoiles tourbillonnant devant mes yeux. Je suis dans un état de totale faiblesse, mais je n'ai pas de fièvre, et mon corps semble indemme.        <br />
       Mon  unique préoccupation est de trouver assez de force pour appeler à la rescousse. Il n'est pas question que je me mette debout, ni même assis.  Epuisé, je me couche à nouveau, le front contre le plancher. Un sommeil nauséeux me prend, cette fois plein de lambeaux de rêves. Le souvenir d'une chute sans fin m'effleure, s'échappe, puis revient en moi, insiste. Serait-ce de cette manière que je suis mort ?        <br />
       Non ! je ne suis PAS mort, je l'ai déjà constaté.        <br />
              <br />
       Tout du moins l'aurais-je cru, à cause de cet accident, de cette chute dans un puits sombre et glauque ? Maintenant, je me souviens :  les souterrains de l'ilôt Hirpan, Lucilia, la grande sorteresse, m'accompagnant dans les galeries obscures... Nous fuyions quelque chose ensemble. Quoi ?       <br />
       Oh mon Dieu ! La vision atroce me déchire :  : Nadja MORTE, flottant dans le caveau empli d'eau, les cheveux déroulés autour d'elle.         <br />
       Nadja ! mon amie... amante de quelques semaines... A peine le temps d'avoir familiarisé nos mains, nos peaux, nos sexes, accordé nos musiques.  MORTE : tuée, par Nardor Botulis et sa bande de Zwölles noirs venus assaillir le sanctuaire des Magdes. Tout me revient en flots pressés : la victoire de Phial d'Atoy au concours minusal et son mariage avec Chantenelle, la fille du Villacope de Clotone; l'attaque  brutale de la coalition de ses ennemis battus, dirigés par Kryalîche et son frère Allastair; la terrible bataille  dans la salle d'honneur du temple des Magdes, et les nombreuses victimes des monstreux soldats morts-vivants, les Thrombes; la fuite désordonnée par les tunnels... L'étrange confrontation à des personnages issus de mes rêves les plus intimes, et la chute, enfin, dans un abîme sépulcral.       <br />
              <br />
       Comment ais-je survécu ? Sans doute ai-je traversé la surface d'un liquide, puisque le choc final ne m'a pas écrasé. Ai-je été ensuite emporté par une rivière souterraine débouchant au flanc du cône sous-marin qui formait l'axe de la  lagune de Hirpan. ai-je remonté vers la mer, comme un corps inerte ?          <br />
       Cette fois, je m'éveille, l'esprit plus clair, un peu d'énergie revenue dans mes membres frissonnants. Je me ramasse sur moi-même et, à genoux, je m'avance vers la porte contre laquelle je donne de l'épaule, aussitôt haletant de cette dépense inouïe. Le panneau de bois ne cède pas sous la pression, et j'avise découragé, le verrou situé trop haut pour que je puisse l'atteindre.        <br />
              <br />
       Des pas se font entendre de l'autre côté de la porte, accompagnés d'un sifflotement joyeux. Une clé est insérée dans la serrure et le battant s'ouvre, laissant apparaître la silhouette trouble du nouveau venu, enveloppée d'une lumière aveuglante .       <br />
              <br />
       —Satrelianche ! Notre homme est éveillé !  dit une jeune voix masculine,  étonnée.  Allons, ajoute-t-elle, ne cherche pas à sortir, tu vas te détruire les yeux !  Viens...       <br />
       On me prend sous les bras et, soutenant ma démarche chancelante, on me réintègre dans la pénombre, m’asseyant sur le lit dont j'avais dû tomber dans mon sommeil.        <br />
       —Où... où sommes-nous ? Et qui êtes-vous ?  (ma propre voix, enrouée comme un gond rouillé, me surprend.)       <br />
       —Repose-toi, mon ami... Je vais te renseigner, même si cela ne doit pas nécessairement te plaire.       <br />
       —Je connais ta voix... je...       <br />
       —Bien sûr, Handjo, tu me connais... Souviens-toi.       <br />
       L'homme m'a appelé Handjo. Cela ne peut signifie qu'une chose... C'est un Zwölle, et un Zwölle du gouvernement de Draco.        <br />
       Une intuition me traverse :       <br />
       —Hrulich ? C'est toi ?       <br />
       —Bravo ! Tu n'as pas oublié tes amis... ou tes ennemis préférés !       <br />
       —Ennemi, pourquoi ? Tu n'as jamais été un ennemi pour moi, Hrulich, seulement le plus brillant de nos jeunes ingénieurs !        <br />
       —J'aimerais bien te croire. Mais tu es sous le coup de graves suspicions de la part du Prince et du Ministre... Je suppose que tu es au courant.       <br />
       —Non, je ne suis au courant de rien... Il faut que tu m'expliques.       <br />
       —Plus tard. Tu es épuisé. Je vais te faire apporter à boire et à manger. Et puis tu dormiras encore... Nous avons encore du temps avant le passage du Dragon.       <br />
       —Le passage du Dragon ?        <br />
       —Mais oui... Nous sommes en train d'appliquer ton plan à la lettre, dit joyeusement Hrulich. Si tu pouvais voir notre escouade de Transdragons, c'est un spectacle merveilleux ! Nos bateaux sont de purs miracles !        <br />
       —Quand je regarde vers la porte, mes yeux sont frappés d'un grand éclair blanc.       <br />
       —C'est le grand beau temps, un soleil étincelant au zénith. Attends de  t'habituer, et je t'accompagnerai sur le pont.       <br />
       —Suis-je prisonnier ?       <br />
       —En quelque sorte, dit Hrulich, gêné, mais en tant que second chef de l'escouade, je réserve le sort que je veux à mes hôtes, et je te dois bien la liberté de circuler sur le pont.        <br />
       D'ailleurs, je n'aime pas le Ministre , je pense que tu le sais, et je suis heureux qu'il n'ait plus la haute main sur nous en pleine mer.  Attends-moi... je reviens.       <br />
              <br />
       Mes yeux s'adaptent à la lumière qui inonde la petite cabine. Je vois maintenant les hautes vagues grises monter au dessus du bastingage, puis s'aplanir et disparaître pour laisser place au bleu intense du ciel. Bientôt Hrulich revient, précédé d'un gros soldat portant un plateau de mets fumants.        <br />
       —Bonjour, Maître Handjo, fait l'homme d'un ton enjoué.       <br />
       —Ah, salut... Bubert ! grinçai-je. Comment te portes-tu ? Ton ami Frago est-il du voyage ?       <br />
       —Oui Maître, répond l'interpellé, visiblement content que je me souvienne de lui et de son copain, qui nous servaient souvent de gardes du corps pendant les expériences menées à bord du &quot;Protopse&quot; .        <br />
       —Je n'aurais pas séparé de tels inséparables, reprend Hrulich. D'autant qu'ils me sont d'une fidélité à toute épreuve, maintenant qu'ils ne dépendent plus de Longarde.       <br />
       —Et c'est une bonne chose, admet Bubert, le Ministre nous traitait comme des esclaves. J'espère qu'il ne vous fera pas trop d'ennuis.       <br />
       —C'est gentil de le prendre ainsi, Bubert. J'aimerais d'ailleurs que vous me disiez ce qui m'est reproché...  Mais auparavant, dites-moi comment je me suis retrouvé sur votre bateau... Je n'ai absolument aucun souvenir de ce qui m'est arrivé, ajoutai-je, prudemment.       <br />
       —Oh, dit Hrulich, c'est simple : nous t'avons trouvé évanoui, flottant dans la mer, encordé aux épaules à une grosse souche. Nous ne t'aurions pas repéré, si une sorte de drapeau n'avait pas été noué à une branche dressée au dessus de la souche.        <br />
       —Un drapeau ?       <br />
       —Une pièce de soie pourpre en lambeaux, cousue d'une cordelière dorée.       <br />
       Je pensais aussitôt à la cape de Lucilia. Serait-ce elle qui avait confectionné cette bouée succincte et m'avait laissé partir au fil du courant ?         <br />
       Je dévore la nourriture, comme si le manque le plus intense se réveillait en moi en même temps que la vie.       <br />
       —Ne mange pas trop vite, dit Bubert, paternellement. Tu vas te faire mal.       <br />
              <br />
              <br />
       °   °       <br />
       °       <br />
              <br />
       —Maintenant, explique-moi la situation, Hrulich.. Et sois franc, tu sais que je peux supporter la vérité.       <br />
       Le jeune ingénieur s'asseoit à mes côtés et secoue la tête.       <br />
       —J'avoue  ne pas y comprendre grand chose...       <br />
       —Commence par le commencement ... Je vous ai quittés voici à peine un mois, et vous avez réussi à construire une flotille de Transdragons. C'est incroyable !  Quel est votre secret ?       <br />
       —Je ne sais pas si je devrais te le dire, mais je vais tout de même le faire.       <br />
       —Je n'entends  ni ne vois rien, susurra Bubert, tu peux y aller.       <br />
              <br />
       Et Hrulich se lance dans un étonnant récit.        <br />
              <br />
       «Dès que tu as disparu, raconte-t-il, Mortone Trug est descendu en personne à l'atelier et nous a ordonné de mettre immédiatement en chantier une copie améliorée du prototype que nous avions mis au point ensemble avec Braho Nohé. Mais celui-ci s'est ensuite échappé à bord de son propre exemplaire, l'ancien Protopse, rénové.        <br />
       Ces deux défections ont convaincu le Prince d'accélérer encore l'affaire. Si vous étiez des traîtres, ce qu'il suspectait sans en être absolument sûr, vous transmettriez aussitôt les informations stratégiques à nos ennemis. Ceux-ci -surtout les Clotonois, désormais dirigés par ton ami Phial d'Atoy- en déduiraient que nos projets d'invasion ne pourraient se réaliser avant six mois.         <br />
       —Nous allons donc les prendre de vitesse ! nous dit Trug.  Mes enfants, je compte sur vous : soyez prêts dans un mois ! ajouta-t-il dans un vibrant enthousiasme, qui catalysa les énergies.         <br />
       —Mais,  se plaignit Mirloc'h Salchiff, le chef de la logistique, et les matériaux ? Le Canipore bleu, le cuivre, les micas ultradurs ?  Comment allons-nous les trouver ?        <br />
       —Regardez !          <br />
       Le Prince nous montrait la fenêtre. Nous nous en approchâmes, et, médusés, nous vîmes une longue caravane de carrioles bâchées qui attendaient au pied du palais du Mont Atrosse.        <br />
       —Tout cela a été commandé de toute urgence à nos négociants. Un crédit exceptionnel a été débloqué. Notre Trésor est vide, mais vous ne pourrez plus vous plaindre de manquer d'ingrédients utiles.       <br />
       —Merveilleux ! s’écria Salchiff, les larmes aux yeux.       <br />
       —Toutefois, objectai-je, nous n'avons pas terminé les essais d'aéro- et d'hydro-dynamisme. Le Transdragon n'est pas au point.       <br />
       —Cela, mon cher Hrulich, vous pouvez le règler en quelques jours, rétorqua sêchement le Prince, si vous attelez plusieurs équipes au travail nuit et jour.        <br />
       —De toutes façon, vous y parvenez ou il y a la potence, suggéra doucement Longarde caché dans l'ombre de Mortone. Et le Prince ne démentant pas les propos de son Ministre omnipotent, tu comprends combien nous avons été encouragés à l'activité la plus acharnée», conclut Hrulich d'un ton amer.       <br />
              <br />
       —Mais vous avez finalement réussi.       <br />
       —Oui. Enfin, sur la flotille de quatre-vingt bateaux que nous avions charge de construire, soixante étaient prêts il y a deux jours, quand nous avons été avertis que l'embarquement devrait être effectué dans les heures à venir. La mise à l'eau eut lieu dans la baie, et des milliers de dockers dracois ont empli les coques des victuailles et des armes nécessaires. Puis les passagers (des brigades spéciales de quinze soldats d'élite) ont été embarqués, et aussitôt les équipages ont fait route vers le large,vers l'est, de façon à grimper sur le grand dragon un peu à l'ouest du tourbillon de l'Emphale.  Nous sommes d'ailleurs maintenant à une heure du point de montée.       <br />
       —Et c'est toi qui dirige la flotille, Hrulich ? Belle promotion !       <br />
       —Hélas, non, dit le jeune homme en baissant la tête. Tu ne me croiras pas, mais le premier chef de l'escadre est...       <br />
       La phrase de Hrulich se perdit dans un soupir.       <br />
       —Qui cela ? Je t’ai mal entendu.       <br />
       —Minouïr...       <br />
       —QUOI ?  Cet enfant  à demi-idiot ?        <br />
       —Exactement. Mais c'est le frère de Mortone, et il semble être en relations télépathiques avec ce dernier. Il est assis, bien attaché, sur le rouffle du Transdragon &quot;Prince n°1&quot;, et deux Officiants du Ministre se tiennent derrière lui, interprétant ses borborygmes et ses éructations, voire ses soudains cris de joie .        <br />
       —On peut donc supposer que c'est donc le Ministre qui dirige l'escadre, par le truchement de ses hommes de main.       <br />
       —Je n'en suis pas sûr.       <br />
       —Etrange...       <br />
              <br />
       Hrulich semble agité de pensées désagréables. Il me regarde soudain bien en face.       <br />
       —Handjo ?       <br />
       —Oui..?       <br />
       —Je dois t'avouer une chose dont je ne suis pas très fier.       <br />
       —Dis toujours.       <br />
       —Eh bien, nous avons dévoilé ta présence à Minouïr il y a une dizaine d'heures, en utilisant le système de signaux par fanions. Il a d'abord eu l'air d'être content, puis il est entré dans une sorte de convulsion et s'est raidi, de la mousse aux lèvres. Il est demeuré ainsi longtemps, bavant sans discontinuer, puis un Officiant a proposé l'interprétation suivante :        <br />
       —Le Prince est maintenant au courant de la présence du traître Handjo Hnobich à bord du &quot;Prince II&quot;. Il suspend pour le moment son jugement. Veillez à ce que le prisonnier soit maintenu sous surveillance constante, dans l'attente de son sort. Un message par sarmoiselle nous informera bientôt sans ambiguité du traitement adéquat qui devra lui être administré.       <br />
       Comme tu vois, ce n'est pas de très bonne augure.        <br />
       —Je pronostique une condamnation à mort, sans autre forme de procès, dis-je sombrement.       <br />
       —Mais que t'est-il donc reproché ? s'exaspère Hrulich. C'est toi qui est l'auteur incontestable de tout ce plan... Et nous l'appliquons à la lettre.       <br />
       — Mortone sait que j'ai mis en scène ma propre mort pour pouvoir fuir loin de Draco. Il sait aussi que je suis allé à Périache, et que là, j'ai trompé son allié Sapharx, afin de faire libérer Phial d'Atoy, candidat qu'il ne soutenait pas ainsi que Nadja Benjou, la soeur d'un autre candidat. Enfin, je me suis battu contre l'élection de ses deux &quot;poulains&quot; : le commerçant Cicéolien Wiril Braighcht, et le guerrier Fulgurac'h Allastair Jovial-Bonheur.  Bref, selon lui, j'ai contrecarré tous ses plans, et cela sans aucune justification ! Je suis donc suspect de haute trahison.       <br />
       —Mais... est-ce vrai, Handjo ?       <br />
       —Bien sûr que non.        <br />
              <br />
       Je n’ai pas hésité à mentir, mais il me faut très vite bâtir un récit convaincant. Cela ne doit pas être trop difficile car Hrulich ne demande vraiment qu’à me croire.       <br />
              <br />
       —La vérité est la suivante. Un soir, à la Maison Privée , j'ai reçu le message d'une sarmoiselle m'avertissant d'un complot pour saboter la procédure de l'élection minusale. On préparait l'assassinat de Phial et de Nadja, ainsi que l'assaut du sanctuaire des Magdes, crime monstrueux aux yeux de tous les Guamaais. Je n'avais pas le temps ni les moyens de persuader Mortone d'enquêter sur cette rumeur et de faire arrêter les responsables, et je n'avais aucune confiance dans le Ministre.»       <br />
              <br />
       Les mensonges les meilleurs sont toujours les plus proches de la réalité, et en dehors du message, purement imaginaire,  le reste s’est révélé, hélas, bien trop réel. Je peux donc être parfaitement sincère pour la suite de mon explication.        <br />
              <br />
       —Je savais, continuai-je, -car nous en avions discuté souvent- que le Prince n'était pas favorable à une telle catastrophe, et qu'il préférerait le déroulement légal de la Course, à tout obscur soutien de candidatures hors-la-loi. J'imaginai donc un subterfuge : Minouïr témoignerait m'avoir vu tomber de la muraille du palais, après rupture d'une corde, et la rivière passant à son pied serait supposée avoir emporté mes restes. Cela me donnerait la liberté de disparaître et de rejoindre Périache où je m'efforcerais de déjouer les plans des comploteurs.        <br />
       Je parvins  à mes fins, et Phial put se présenter aux élections devant le collège des Magdes. Je me préparai alors à écrire une longue missive explicative au Prince (encore un léger mensonge, pour la bonne cause). Hélas,je n'en eus pas le temps, car les conjurés, furieux, décidèrent de passer à l'acte. Ils envahirent la salle des noces, avec un grand nombre de Thrombes-Guerriers et firent un horrible massacre de Magdes.       <br />
       ¬—Tu parles sérieusement ? demanda Bubert, les yeux écarquillés.       <br />
       —Absolument, m’écriai-je (avec d'autant plus de trouble dans la voix que j’ai participé à cette tragédie).. Entraîné dans la tourmente, je m'enfuis par les souterrains du volcan de Hirpan. J'ai dû tomber dans un trou et me voila rejeté à la mer comme Jonas vomi par la baleine.       <br />
              <br />
       Après un long silence, Hrulich secoue la tête :       <br />
       —Mm... Je ne vois pas ce qu'il y a de si criminel là dedans. Si ce n'est que tu as pris de coupables initiatives, sans en référer au Prince.       <br />
       —Dans l'intérêt de Draco, dis-je, la main sur le coeur. Je n'ai pas eu le temps de prévenir Mortone, c'est là mon seul véritable délit. Et c'est cela qui est changé en trahison par le Ministre et ses sbires... Car ils ne m'aiment guère. J'avoue que je le leur rends bien : car...       <br />
       (C’est le moment d’instiller le doute dans l’âme déjà préparée de Hrulich .)       <br />
       — J'ai toutes les raisons de penser qu'ils sont pour quelque chose dans le drame de Hirpan.       <br />
       —Ah, tu crois que... ?  qu'ils ont participé au complot... ? s’étonne le jeune Ingénieur, les yeux plissés.        <br />
       —Je n'ai pas de preuves, mais il y a des indices, comme la présence d'un spadassin zwölle noir sur les lieux du massacre des Magdes...       <br />
       —Alors, maintenant, je comprends que tu sois sous le coup d'une condamnation ! Qu'allons-nous faire ?       <br />
       —Attends, nous sommes encore vivants ! C'est l'essentiel.       <br />
              <br />
       Debout, encore chancelant, mais retrouvant vite le pied marin, je sors sur le pont et vais m'appuyer au plat-bord. Le spectacle est superbe et me retient longtemps.  Nous courons au sud-est, contre les alizés qui nous adressent de petits nuages altiers. Au Nord, l'horizon est rehaussé, gonflé, la mer assombrie, arrondie. C’est le préambule habituel par quoi s’annonce le Grand Dragon, ce courant fantastique séparant les îles occidentales du reste de l’archipel.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       2. Retour       <br />
              <br />
       Nous remontions au plus serré la houle dure qui accompagnait la charge sans fin du monstre au corps d’océan.  Autour de nous, de nombreux bateaux jumeaux  suivaient le même cap, sagement disposés en quinconce, pour ne pas se couper le vent. On aurait dit des amandes géantes posées  sur le flot, s'aidant de longs flotteurs reliés aux coques aplaties par des bras articulés. Des voiles triangulaires nacrées étaient tendues, enserrées entre les rouffles et des mâts très inclinés vers l'arrière. Des focs d'une forme analogue, pour le moment roulés en manchons, tireraient le tout à une vitesse vertigineuse lorsque nous chevaucherions le courant géant.        <br />
       —C'est beau, hein ? dit Hrulich .       <br />
       —Oui. Mais l'épreuve n'est pas encore réellement engagée. Tu es confiant ?       <br />
       —Oui. Nous n'avons pas cessé de faire tourner les prototypes pendant la construction des exemplaires de série, et nous avons modifié les détails en cours de route, comme certains filins de haubans, ou les moyeux des articulations des &quot;jambes&quot;.        <br />
              <br />
       —Regardez ! cria Bubert, le &quot;Prince n°I&quot; nous transmet un message.       <br />
       Une chaîne de fanions multicolores était levée au mât du vaisseau qui nous précédait sur babord. Hrulich pointa sa longue-vue et déchiffra les signaux. Son visage se décomposa.       <br />
       —Sittreflûte ! gémit-il, consterné. C'est bien ce que je pensais...       <br />
       —Que dit-il ?       <br />
       —Prends çà avec courage, mon bon Handjo. Textuellement, le message est : &quot;Passez immédiatement le prisonnier par dessus bord, les pieds lestés.&quot;       <br />
       —Bien ! dis-je calmement. As-tu l'intention d'obéir ?       <br />
       —Non, mais... comment faire autrement ? répondit Hrulich, se mordant le poing.       <br />
       —Il y a bien une solution, proposa Bubert placidement.        <br />
       —Dis-vite !       <br />
       —On jette par dessus bord une paillasse revêtue des vêtements de Handjo, et à laquelle on a attaché un boulet.       <br />
       —Ce n'est pas bête, mon brave Bubert, admit Hrulich, et je te suis reconnaissant de me prendre mon parti, alors que tu es chef de l'équipe militaire du bateau. Mais cela ne règle pas notre problème. Le vaisseau est petit. Les Officiants ne manqueront pas de le  visiter dès qu'ils le pourront. Et alors, ce sera la corde pour nous tous !       <br />
       —Je proposerais bien de compléter la solution de Bubert, dis-je.       <br />
       —Quelle est ton idée, Handjo ?       <br />
       —Voici : tardez le plus possible à jeter la baudruche à la mer, et faites-le juste avant le passage du courant. Envoyez  alors le message :&quot; prisonnier difficile à maîtriser. Il est maintenant coulé par le fond&quot;.  Pendant l'épreuve du Grand Dragon, personne ne s'occupera de moi, ni de vous. Ensuite, à la tombée de la nuit, quand vous approcherez des côtes de Clotone ou de la Majeure, je sauterai par dessus bord. Vous aurez eu le temps de me confectionner un flotteur, sur lequel je m'appuierai pour nager.  Je pense avoir alors des chances raisonnables de me faire récupérer par une des barques de pêche qui abondent dans la région.       <br />
       —D'accord ! dit Hrulich, comme libéré d'un poids. Nous pouvons même essayer de passer assez près d'une côte pour que tu puisses la rallier à la nage en quelques heures. Nous avons des peaux de phomard cousues, destinées aux commandos de nageurs furtifs. Elles collent au corps et préservent la chaleur  : nous  allons t'en fournir une.       <br />
       —Tope-là, mes amis !        <br />
       ¬—Et maintenant, donne tes vêtements à Bubert, il va se hâter de fabriquer le leurre !       <br />
              <br />
       Une dizaine de minutes plus tard, alors que je m'étais à nouveau dissimulé dans la petitre cabine, nu comme un ver, le gros Zwölle avait enfoncé une paillasse dans mon pantalon de feutre rouge grosssièrement ficelé, et avait refermé sur l'autre moitié ma chemise de blin grise. Il avait chapeauté l'extrémité qui dépassait de mon bonnet de laine bleue. Il ne restait qu'à rembourrer quelque peu les bras et les jambes, et le tout ferait un Augustin (ou un Handjo) très acceptable, certes, un peu flasque, mais cela pouvait s'expliquer par le coup de gourdin que mes gardiens m'auraient charitablement administré avant de me jeter à l'eau. Des petits boulets de fonte noire, judicieusement munis de trous, à la façon des perles d'un collier, furent attachés à &quot;ma&quot; taille.        <br />
       Puis,  ostensiblement, Hrulich et Bubert &quot;me&quot; balancèrent de plus en plus fort en &quot;me&quot; tenant par les pieds et par les mains (de grossiers boudins dépassant des manches et des pentalons). En poussant un grand cri, ils &quot;me&quot; jetèrent par dessus bord.  Il y eut un plouf sourd, et la masse de tissus résista un moment à la surface, plus vraie que nature. Une vague passa, l'emportant loin derrière le navire, et lorsque l'écume se fut étalée, il n'en restait aucune trace.       <br />
       ¬—ET VOILA ! LE TRAÎTRE A PAYE ! s’écria Hrulich d'une voix sonore, à l'adresse de la brigade de Zwölles paresseusement installés sous le rouffle. Ils répondirent aussitôt d’un mol “Bravo” en agitant leurs chapeaux.       <br />
       —Bubert, envoie donc la nouvelle de l'exécution au navire de tête ! Et maintenant, ajouta-t-il d'un ton sans réplique, tous à vos postes, Camarades, nous arrivons au point de traversée du Dragon !  C'est l'heure de vérité ! Nous passons ou nous mourrons !       <br />
       —Hourrah ! Passons ou Mourrons ! répéta le choeur sauvage.       <br />
              <br />
       On me laissa seul dans la cabine que Bubert avait soigneusement fermée à clef, mais j'entrouvris le capot de cuivre du hublot, afin de suivre les opérations, sans me soucier d'être vu par un équipage bien trop affairé.       <br />
       Le jeune ingénieur se révéla un navigateur hors pair. Il fit décrire une large courbe au &quot;Prince n°II&quot;, pour prendre la première vague du courant monstrueux dans le sens même de sa fuite, tel un danseur d'eau court sur le rouleau. Nous prîmes assez de vitesse pour aborder la deuxième barrière, puis la troisième, surplombant les deux premières. Je crus que nous chavirions en nous heurtant enfin à la colline liquide semblant obéir à une loi physique contre nature. Mais les articulations des bras pendulaires jouèrent leur rôle, et nous nous élevâmes à flanc de Dragon, y traçant une blessure oblique, qui nous mena sur le dos majestueux.         <br />
       Les leçons de l'expérience passée (et spécialement celle des Indiens Soroakl dont j'avais étudié la pirogue ) avaient bien été retenues par les constructeurs : la coque finement sculptée de longues rainures adhérait au mouvement principal du flot; la voilure ouverte comme l’épine dorsale d'un poisson volant précipitait le petit vaisseau en avant, assurant encore sa prise sur la croupe puissante.        <br />
       La manoeuvre fut accomplie avec une surprenante précision, et, bien que je ne pouvais qu'entrevoir ce qui se passait vers l’arrière, je compris que l’armada suivait fidèlement, comme une formation d'oies sauvages affrontant une nuée glaciale.         <br />
       Maintenant, nous filions plus vite que le vent au sommet d'une sorte de digue d'eau, propulsée au milieu d'un grandiose paysage. Toutes les îles de Guama se déployaient autour de nous, et je pouvais moi-même entrevoir au loin les montagnes indéfiniment étirées de La Majeure, qui se déplaçaient par rapport à nous. A une telle vitesse, le passage vers la mer de Clotone ne serait pas une question d'heures, mais presque de minutes !       <br />
       Pour me préparer à toute éventualité, je m'étais hâté d'enfiler le pantalon collant de peau de phomard ainsi que les mocassins montants qui l'accompagnaient. Passer la camisole était une autre affaire : je me battis avec les bras élastiques bien trop étroits et je crus ne jamais y arriver. Enfin, ce fut la cagoule, que je rabattis  aussitôt en arrière, pour ne pas mourir de chaleur. Je sanglai également un ceinturon réglementaire de voltigeur zwölle, avec son poignard denté et sa dague effilée.  Des armes d'égorgeur... qui pourraient hélas se révéler indispensables.        <br />
       Je revins à mon poste d'observation. La ligne de crête de La Majeure s'était abaissée sensiblement, ce qui signifiait que nous dépasserions bientôt le Cap Charbin. Hrulich ordonnerait sous peu de plonger dans la pente Nord du Dragon, profitant de l'élan pour s'avancer le plus loin possible au milieu des passes de Clotone.        <br />
       Il devait être six heures du soir (l'Aurée, en termes locaux), et la nuit ne tarderait pas, mais la flotille aurait bien du mal à ne pas être repérée par les milliers de pêcheurs zigônois qui hantaient les bancs poissonneux de Bianiche, à la croisée du Dragon et du grand chenal de Clotone. Il est vrai que, surbaissés et dotés de petites voiles en dorsales de requins, les Transdragons pouvaient, de loin, passer pour une horde de Danseurs d'eau. Même dans ce cas, les messages se mettraient à vibrer au vent. Des milliers de fanions répercuteraient la même question d'une barque à l'autre, d'un galion à l'autre, jusqu'aux môles d'observation de Clotone et de Cap Charbin : &quot;des Danseurs d'eau égarés se précipitent dans la mer de Clotone. On n'a jamais vu cela ! Qui peut s'approcher le fasse ! Qui sont ces gens ? Qui sont ces gens ?&quot;       <br />
              <br />
       Je connaissais cependant la lenteur des réactions des fonctionnaires clotonois. Avant qu'une escadre de Garde-Côtes ne se mette en branle pour aller à la rencontre des intrus, la nuit serait passée. Et, au petit matin, la formation de soixante transdragons aurait rejoint l'objectif que je leur soupçonnais : le banc de Dysme !        <br />
              <br />
       Mortone Trug devait être né sous l'étoile de la Chance. Lorsque la flottille eût dévalé les turbulents effluents qui se dispersaient à Bianiche, elle pénétra un coton épais et doux. Les courants chauds venaient dégorger paresseusement à la surface, et la mer fumait, littéralement. Ce phénomène, appelé &quot;Ouatée&quot;, servait exactement les objectifs de l'escadre zwölle. Tout devenait opaque à deux cent mètres, ce qui ralentirait considérablement la communication entre les pêcheurs locaux tout en maintenant la visibilité proche, pour de petits navires très maniables.        <br />
       Pour moi, la chose présentait un autre avantage : elle permettrait à Hrulich et à Bubert de procéder à mon &quot;largage&quot;, dans des conditions de discrétion optimale.        <br />
       Bientôt ce dernier vint ouvrir ma porte.       <br />
       —J'ai confectionné un coffre, Handjo... Il est déjà à la traîne du navire. Tu n'auras qu'à te laisser glisser le long du cordage, et le couper quand tu le jugeras bon.       <br />
       —Je te remercie, Bubert, tu me sauves ! Je te revaudrais cela, sois-en sûr , à la première occasion.       <br />
       —Tu ne me dois rien. C'est à ma haine pour le Ministre que tu dois mon attitude... et à mon amitié pour Hrulich, qui semble te considérer comme un honnête homme.  Il n'arrête pas de répéter que tu es le véritable inventeur de ces extraordinaires bateaux !         <br />
       Il secoua sa tête massive.       <br />
       —Je ne comprends pas le Prince ! Vouloir mettre à mort un bienfaiteur de la patrie !       <br />
       —Le Prince n'est pas au courant, Bubert, mentis-je à nouveau.       <br />
       —Comment ? Mais le message des Officiants de Minouïr...       <br />
       —Tu crois les Officiants ?  Ne sont-ce pas des membres du Ministère ?       <br />
       —Tu as raison ! Je n'y avais pas pensé. Le Prince est bien mal entouré...        <br />
       ¬—Oui, si ce n'est pas pire ! Ne t'inquiète pas, je chercherai à parler au Prince dès que ce sera possible, et je ne t'oublierai pas ...       <br />
       —Merci.       <br />
       —Où sommes-nous ?       <br />
       —Je ne sais pas. C'est Hrulich, qui est le marin. Il viendra te prévenir du moment où tu devras courir à l'arrière et te mettre à l'eau. Adieu, maintenant !       <br />
       —Salut !       <br />
       Bien au dessus de la brume posée sur l'eau, le ciel avait pris devant nous une somptueuse couleur violette, en miroir du coucher de soleil, auquel nous tournions le dos.  Si le cap du bateau ne changeait pas, je devrais nager au nord, c'est-à-dire à angle droit du sillage, sur bâbord. J'espérais que les nuées allaient se dissiper et que je pourrais longtemps voir la masse sombre des îles se détacher du ciel. Ensuite, avec de la chance, il y aurait les étoiles.        <br />
              <br />
       Le temps me sembla long. Un coup bref au hublot. Je sortis, pour voir la silhouette élancée de Hrulich marcher rapidement vers l'arrière du &quot;Prince n°II&quot;. Il se retourna et m'adressa un geste furtif.  Je le rejoignis, accroupi derrière un gros treuil.  Il me désigna la corde qui filait dans le sillage mousseux.       <br />
       —Voila !  Tu es à peu près à hauteur de Mirandol, à cinq ou six kilomètres des falaises... Ne t'en approche pas trop avant d'être en vue de l'embarcadère...       <br />
       ¬—Ne t'inquiète pas, je connais les lieux !       <br />
       —Alors, bonne chance ! dit-il à voix basse.       <br />
       —A toi aussi ! Je te revaudrai cela, mon Ami !       <br />
       Il eût un geste, pour minimiser l'importance de ce qu'il faisait.        <br />
       —Dis-moi encore, si tu le peux... Vous vous rendez bien sur Dysme ?       <br />
       Il hésita, un instant seulement. Puis il haussa les épaules :       <br />
       —Bien sûr ! Tu le sais bien. Je ne trahis aucun secret, puisque c'est TON programme, Handjo !       <br />
       —Oui... Sauf la vitesse avec laquelle vous l'avez réalisé !       <br />
       —CELA, c'est la le génie de Mortone Trug !       <br />
              <br />
       —Adieu !       <br />
       —Non, à bientôt !       <br />
              <br />
       J'enfilai les gants de peau, mis en place la cagoule, et me laissai glisser dans l'eau noire et filante, sans ressentir le moindre froid. Hrulich n’était plus qu'une mince forme noire au dessus de l'eau, loin au devant. Ma main tenant le câble toucha bientôt la masse du coffre, cachée par la vague qui précédait son mouvement. Tâtonnant dans un courant violent, je découvris des poignées sur son pourtour, enveloppé d'un boudin caoutchouteux. J'assurai ma prise, puis, je saisis mon  poignard et tranchai la corde.        <br />
       Tout s'immobilisa au milieu de l'immensité liquide. Je demeurai inerte, le visage caché par le coffre, priant pourqu’il passe pour une souche.       <br />
       Les autres Transdragons silencieux passèrent autour de moi, chacun parfaitement identique au précédent, sinon la petite figure de proue, personnalisée aux armes du chef de chaque commando embarqué. Puis les lumières des poupes s'enfoncèrent dans la nuit, comme celles d'une procession, et je me retrouvai  seul avec mon coffre-bouée.          <br />
        En m’orientant vers la côte, j'espérai de tout coeur que ma tenue en peau de phomard n'attirerait pas quelque traquard gourmand dans les parages.       <br />
              <br />
              <br />
       La mer de Clotone, débonnaire, presque lascive, n'opposait pas grande résistance à ma nage. Je parcourus une centaine de mètres avant de prendre un repos de plusieurs minutes. Puis je recommençai, nageant et ensuite m'accrochant au coffre. Parfois, bien isolé de la bise par ma combinaison de peau, je m'allongeai sur son couvercle, dans lequel était aménagée une petite trappe aux bords étanches. La soulevant, j'avais accès à une calebasse d'eau douce, et à du saucisson de chevirelle. Cette nourriture énergétique me permit de supporter une épreuve dont la fatigue se surimposait à celle, bien plus traumatisante, dont j'avais ressuscité seulement la veille.        <br />
              <br />
       Les reliefs accentués de La Mirande approchaient, me prenant sous leur ombre protectrice, et bientôt j'entendis le ressac au pied des falaises obscures. Je pris tout mon temps pour diminuer la distance qui me restait à parcourir : je préférais que l'accostage s'effectuât à la lumière du matin, ce qui me permettrait peut-être de repérer la petite plage de Boutophane, le minuscule hameau de pêcheurs situé dans une enfractuosité des falaises rouges de la rive sud de La Mirande. Je pourrais du même coup vérifier si le chemin des douaniers, qui serpentait au milieu des roches abruptes, était libre d'accès jusqu'à la prairie dévalant la pente depuis la grande piste des Courses. Auquel cas, je n'aurais qu'à le remonter à pied, puis à rallier le domaine de la Conque.       <br />
       Mais que faire, ensuite ? Malgré le temps que j'avais eu à consacrer à la question, je n'étais pas encore fixé sur une réponse. Tout dépendrait de l'état d'esprit de la population, et surtout des différentes sortes de fonctionnaires que je rencontrerais sur mon passage. Dans le cas —possible mais incertain— où Phial aurait été normalement reconnu Minus par le Villacope Mulibron Oriflan, et où la passation des pouvoirs s'effectuerait correctement, je n'aurais pas le plus petit problème. Mon ami me ferait quérir par une escorte à l'endroit où je déclarerai ma présence.        <br />
       Mais les choses iraient-elles aussi bien ? Le Villacope avait opposé tant de résistance à l'élection minusale, il avait manifesté tant de volonté de nuire à Phial au cours de son ascension, qu'il était douteux qu'il acceptât maintenant de plein gré de transférer ses prérogatives et de limiter ses privilèges. Bien au contraire, Mulibron avait sans doute dû profiter du désarroi provoqué par la nouvelle de l'attaque de Hirpan, l'îlot sacré, pour semer la zizanie, voire pour tenter d'invalider l'élection ou même susciter un gouvernement d'exception, comme il en avait le droit en cas d'extrême urgence.         <br />
       Si  Mulibron était de mêche avec les Zwölles (ce qui était possible, mais dont je doutais encore), il s'opposerait de toutes ses forces à la remise des leviers du pouvoir à Phial. Dans ce cas, je devais m'attendre à ce que les milices villacopales soient sur le qui-vive, cherchant à intercepter toutes les nouvelles, à intimider  les loyalistes,  et à s'assurer de tous ceux qui pourraient venir renforcer le camp de leur ennemi. Il se pouvait même qu'ils aient des ordres spéciaux me concernant, car le Villacope savait que je représentais pour lui, de par mes connaissances particulières, un danger tout particulier. Mais comment savoir tout cela, avant le premier contact avec des habitants ?        <br />
       Le mieux était de m'introduire incognito, vêtu des habits de marin zigônois que Hrulich avait déposé dans le coffre, et de m'informer dans quelque taverne de l'état du baromètre politique, avant de me dévoiler. Peut-être pourrais-je aussi faire prévenir discrètement Phial en remettant à un jeune désoeuvré un message à lui transmettre.        <br />
              <br />
       Mes pensées furent soudain suspendues. Je venais de voir dans le petit jour, au ras des flots, l'aileron d'un énorme traquart qui venait dans ma direction.       <br />
        N'eut été la cagoule élastique qui enserrait ma tête, mes cheveux se seraient dressés sur mon crâne, comme les poils d'un chat terrorisé. Fébrilement, je cherchai dans la trappe les plaques de mica entourées d'hévéa, qui formaient de grossières lunettes de vue sous-marine et les ajustai sur mon nez. Bravement, (mais les tripes nouées), je me libérai de la corde me rattachant au coffre, comptant sur la faiblesse du vent et du courant pour le rattraper en quelques brasses, puis je m'avançai à la rencontre du monstre. Surpris, le poisson-pilote, un sargasson du plus beau rouge-vif, décrocha en me voyant arriver, non sans émettre un craquètement continu.         <br />
       Le mufle arrondi de la lourde masse grise surgit de la pénombre. Je fonçai sur elle et la martelai de coups de poings. Les petits yeux latéraux protubérants louchèrent d'étonnement, puis clignèrent de douleur et le traquart fit un mouvement de côté. Aussitôt je me rejetais en arrière, craignant autant la gifle mortelle de sa large caudale, que la morsure de ses dents, longues comme des faux. Mais je savais qu'il n'abandonnerait pas la source de l'appétissante odeur qui l'avait attiré dans ces lieux, aux cris de son petit compagnon l'encourageant à la curée. Il me fallait encore faire preuve d'intrépidité. Je me jetai à la poursuite du terrible carnassier. Dégageant mon poignard de ma ceinture, je saisis l'extrémité supérieure de la queue et la tranchai d'un seul coup.       <br />
       Toute la mer sembla s'ébranler. Je fus tordu, plié, rejeté dans des remous d'une rare puissance, tandis qu'un nuage jaunâtre se répandait dans le sillage du traquart.  Des marins m'avaient expliqué ce qui allaient suivre :  la bête stupide fuirait quelque temps un invisible ennemi, puis l'odeur de son propre sang  parviendrait à ses narines, par quelque mystérieuse propagation des molécules, plus rapide que son propre déplacement. Irrésistiblement capté par ce fumet délicieux, elle se recourberait sur lui-même pour atteindre l'organe blessé. Le prenant pour une frétillante friandise, elle ouvrirait la gueule, déployant trois rangée de quarante lames  dentelées, et la refermerait sur son propre corps, se dévorant allégrement la nageoire. Désormais incapable de se diriger , le traquart se mettrait à vagabonder, perdant son sang en quantités massives, ce qui attirerait sur lui l'attention de congénères, jamais très éloignés. Ainsi finirait un seigneur de la mer...       <br />
              <br />
       Je n'attendis pas la conclusion du drame, et m'élançai à la surface, pour retrouver mon précieux îlot flottant. Par bonheur, la mer, suspendue entre la brise de terre et les alizés endormis, s'était faite d'huile, et ce fut un jeu d'enfant que de rejoindre le coffre sur lequel je m'allongeai, épuisé.       <br />
       Il faisait maintenant plein jour et les houglars bavards se laissaient tomber jusqu'au ras de flots avant de remonter, bec visant le zénith, criant leur plaisir d'exister.  Le visage boursouflé par la froide humidité, je ne pouvais pas en faire autant, et je décidai de rallier la terre en ramant, les deux bras plongeant dans l'onde, sans même soulever les épaules de ma planche de salut.        <br />
       Bientôt je distinguai dans l’aube cotonneuse les piliers irréguliers de l'appontement de  Boutophane, et les barques mouillées alentour. Mes souffrances maritimes allaient connaître leur terme. Et j'espérai ardemment que personne ne serait au rendez-vous.       <br />
              <br />
       Le vieux ponton était effectivement désert. Cela, en soi, était étonnant, car les campagnes de pêche commençaient ordinairement dès la pique du jour.        <br />
       Je me hissai sur les planches mal équarries et j'utilisai mes dernières forces pour tirer le coffre au sec.        <br />
       Il ne fallait pas rester là. J'avisai une encoignure entre deux pans de la falaise,  à l'abri de la vue des passants, où je pourrais me revêtir de la tenue de marin.         <br />
       A peine m'étais-je coiffé de la casquette traditionnelle du Zigônois, qu’un bruit attira mon attention. Je risquai le nez hors de mon refuge, pour découvrir dans la brume légère, la frèle silhouette  d’un vieillard avançant à petis pas rapides sur l'appontement.        <br />
       D'où pouvait-il venir ? Je ne l'avais pas vu descendre du sentier des falaises et il semblait venir de débarquer. Or je n'avais observé ni navire ni barque à proximité du ponton. Quel était ce sortilège ?  Etait-ce un pêcheur à la ligne, embusqué sur une planche, entre deux piliers, et que je n'aurais pas vu ?       <br />
       Le vieil homme marchait pieds nus, et ses épaules étaient couvertes d'une grossière toile grise mais celle-ci laissait entrevoir une tunique immaculée au col brodé d'or. La noblesse de son visage à la barbe vaporeuse indiquait également une personnalité exceptionnelle.  Parvenu à ma hauteur, il s'arrêta, s'appuyant sur sa canne ouvragée pour reprendre haleine.        <br />
       ¬—Bonjour, Jeune homme !       <br />
       —Bonjour, Grand-Père. Vous êtes bien matinal, ajoutai-je prudemment.       <br />
       ¬—Ces mocassins de phomard sont-ils confortables ?        <br />
       ¬—Euh... Pas vraiment... Mais je n'en ai pas d'autres.        <br />
       —Bien utile pour la nage, en tout cas...       <br />
       —On le dit.       <br />
       Le vieil homme rit, découvrant trois dents  tremblantes.        <br />
       —Quant à moi, je dispose heureusement de quelques savoirs anciens qui permettent de se déplacer sans trop se mouiller...        <br />
       —Ah ? m’enquis-je poliment (bien que pressé de voir disparaître le vieux bavard).       <br />
       —Oh, je ne m'en sers pas fréquemment.  Je peux bien vous avouer que je n'y avais pas eu recours depuis ma jeunesse. Mais, parfois, l'urgence prime sur l'inconfort...       <br />
       —Je suis d'accord avec vous. D'ailleurs, il faut que je parte.       <br />
       —Vous allez à la pêche ?       <br />
       —Non, je reviens de pêche.       <br />
       —Vous ne semblez pas chargé de nombreux poissons.       <br />
       —Hélas, non, pas ce matin !       <br />
       —Pourtant, il y a au large un banc de millions de Sartielles, qui sautent en tout sens. Elles sont à la fête... Je crois qu'elles mangent les restes d'une bataille de traquarts.       <br />
       —Mmm, vous êtes bien informé, Monsieur, m’étonnai-je.        <br />
       —Jamais assez, jeune Homme.        <br />
       Mais je vous laisse. Je dois me rendre à un rendez-vous de la plus haute importance, dont dépend la survie de l'archipel . Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous êtes heureux, pauvres pêcheurs, en ces heures de bouleversement cosmique !       <br />
       —Bouleversement cosmique, de quoi voulez-vous parler , noble vieillard ?       <br />
       L'interessé remua la tête et soupira :       <br />
       —Hélas, je ne puis vous en dire davantage; mais sachez que la folie des hommes ne connaît plus de bornes, ces temps-ci !        <br />
       ¬—Je ne sais pas à quoi vous faites précisément allusion, dis-je, mais je pense que vous n'avez pas tort.       <br />
       —Que le Grand Equilibre puisse encore vous protéger !  Adieu !       <br />
       —Adieu.       <br />
       Le vieillard attaqua la pente avec une énergie surprenante et bientôt il disparut à ma vue au sommet de la falaise.        <br />
       —Sapituile ! Quel phénomène ! Un ermite ou un sorcier égaré ?   Quoi qu'il en soit, il est en meilleure forme que moi !       <br />
       Rusant avec les contractures qui prétendaient changer mes jambes en bois, je m'équipai lentement, avant de grimper à mon tour. J’enroulai la corde à ma taille, y cachai dague et poignard, passai la calebasse en bandoulière et... terminai le saucisson. Voila, j'étais prêt, courbatu mais valide.        <br />
       J’attaquai la pente sans trop me presser, mais mon coeur battit lorsque je vis le casque d'un garde villacopal à quelques mètres du bord de l'a-pic, devant la borne marquant le domaine de la Conque.       <br />
       Impassible, j'avançai vers lui, prêt aux explications les plus hasardeuses. Chose curieuse, l'homme semblait ne pas me voir. Son attention était concentrée en un point lointain situé devant lui. Suivant son regard, je constatai qu'il était fixé sur une petite chevirelle broutant l'herbe tranquillement, attachée à un piquet.  Lorsque je passai devant le garde, son intérêt pour le placide animal ne se démentit point, et je n'insistai pas, me contentant de m'esquiver d'une démarche nonchalante —mais néanmoins  rapide.        <br />
       Après coup, je me demandai si le vieillard qui m'avait précédé n'était pas pour quelque chose dans l'espèce d'hypnose où se trouvait visiblement ce factionnaire, bizarrement passionné de races caprines.  Ce serait une chose à éclaircir, mais PLUS TARD !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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              <br />
              <br />
       Toujours méfiant vis-à-vis d'autorités locales qui pourraient manifester de l'inimitié à l’égard d'un prétendu confident du nouveau Minus, je décidai d'éviter l'allée principale menant au champ de course, et contournai celui-ci par l'est, au milieu des cultures du domaine de la Conque. Le blé rouge à maturité venait d'être coupé ras, et ressemblait à une vaste serviette de velours posée à sêcher en travers de la pente.       <br />
       J'avisai un pilier solitaire sur une éminence. Il marquait l’entrée d’un chemin caché entre deux rangées d’arbres taillés surmontant la colline comme les crins d’une énorme échine de cheval. Au loin s'y profilait une belle grange aux rouleaux de paille bien rangés. Une toute petite voiture bleue, décorée aux armes conquoriales, vint bientôt à ma rencontre, occupée par deux énormes paysans sanguins à chapeaux sur les yeux.       <br />
       —Bonjour, fit le conducteur à la fenêtre, qui arrêta les meyots de l'attelage. Vous-vous êtes sans doute perdu, Marin...  Cherchez-vous quelque chose ?        <br />
       — Signour, vous êtes fort aimable. La vérité est que je tente de rallier l'embarcadère de Mirandol, afin de prendre le traversier pour la Ménisle.       <br />
       —Ah, vous tombez mal, Marin. Les fêtes Minusales se déroulent en ce moment au champ de courses, et l'île est coupée du monde, par mesure de sécurité. Vous devrez attendre demain ou même après-demain. Mais voulez-vous que nous vous conduisions à Mirandol ? Vous pourrez sans doute y trouver un lit dans une taverne.       <br />
       —Je vous remercie de tout coeur, je crois que c'est une bonne idée.       <br />
       Je me tassai à l'arrière de la voiture, entre un baquet d'alevins et une botte d'ivraie. Chemin faisant, je m'informai sur les événements en cours.        <br />
       Les hommes, fermiers de leur état au service de la Conque dont ils avaient la charge de nourrir les membres les plus éminents (juges élus et professeurs de droit) ne savaient pas grand chose, sinon que la majeure partie de leur récolte de céréales et de légumes, ainsi que quantité de volailles, avaient été emportées pour les agapes qui se dérouleraient en soirée sur la pelouse sacrée des trois Chènes Cercopses . Auparavant, le nouveau patriarche (coopté après la mort du vieux Furhion) aurait adoubé Phial d'Atoy, le Minus récemment porté au pouvoir. Celui-ci ferait à son tour acte d'allégeance à l'autorité sacrée, puis il présenterait aux Ordres et aux Professions, les principaux collaborateurs qu'il s'était choisis, ainsi que les hauts fonctionnaires nommés dans les divers postes du pouvoir.        <br />
       —J'espère qu'il ne placera pas Wiril Braighcht à l'Agriculture... dit le conducteur, nous subirions la dictature de la mauvaise graine...       <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Les grains de blé que le clan des Braighcht fournit ne sont pas de première qualité. Ils sont souvent mêlés de mauvaises herbes. Cela nous nuit, parce que, sur les terres de la Conque, nous sommes obligés de produire la meilleure farine. Nous sommes donc contraints de nous servir de nos propres semences, ce qui limite la part consommable. Vous comprenez ?       <br />
       —Je crois, dis-je. Vous aimeriez que Cicéole produise de bonnes semences, et vous les vende, ce qui libérerait toute votre récolte.       <br />
       —Vous avez compris, Marin.         <br />
       —C'est donc peut-être vous qui devriez être conseiller du Minus...       <br />
       L'homme et son compagnon éclatèrent de rire.       <br />
       —C'est une excellente suggestion, dit enfin le conducteur essuyant les larmes de ses yeux, mais nous n'avons point l'oreille des hautes instances.       <br />
              <br />
       Nous rejoignîmes l'avenue principale accédant au champ de courses, et je constatai, de l'intérieur du modeste véhicule, que l'agitation était à son comble.        <br />
       Une foule bigarrée était assemblée là, dans l'attente de quelque chose. Des groupes de gens excités, marchaient d'un pas décidé, cherchant le contact avec une double rangée de gardes villacopaux, qui ne laissaient passer les personnes qu'au compte-goutte. On entendait partout des exclamations, des récriminations. Sifflets et lazzi s'élevaient en réponse aux appels au calme. L'atmosphère était houleuse, hérissée comme le pelage d'une panthère pendant l'orage.       <br />
       Notre carriole s'immobilisa derrière un attroupement plus conséquent. Il était temps que je vienne aux informations, et que je mesure mes chances de rejoindre Phial sans encombres.       <br />
       —Que se passe-t-il ?  demandai-je à un passant, revêtu des insignes de l'ordre des artisans.       <br />
       —Oh, les gardes du Villacope ne veulent pas laisser entrer tous les représentants des ordres pour la cérémonie de l'adoubement. C'est un scandale ! Personne ne respecte plus la tradition. Et le nouveau Minus semble laisser faire ! Il va y avoir une émeute.       <br />
       —La seule police est celle du Villacope ?       <br />
       —Oui, car la milice minusale n'est pas encore constituée.       <br />
       —La seule force armée au service du Minus est donc fournie par le Villacope ?       <br />
       L'homme me regarda avec attention, puis son visage, voyant ma tenue, s'éclaira.       <br />
       —Oui, Marin, tu as saisi :  Oriflan Mulibron sait qu'il va être destitué dans peu de temps. Il traîne les pieds et tente de freiner le rassemblement des Peuples. Le vieux sagoupiard espère que si ses partisans sont majoritaires dans l'assemblée de l'autel Cercopse, il pourra faire nommer ses gens, ou du moins ralentir l'élection de personnes qu'il ne contrôle pas...       <br />
       —Tout le monde est au courant de ces manoeuvres ?       <br />
       ¬¬¬¬—Bien sûr ! Mais c'est un dur à cuire. Cela fait plus de dix ans qu'il est l'unique patron de Clotone. Alors tu penses qu'il ne veut pas lâcher les rènes comme cela. De plus, il déteste personnellement Phial d'Atoy, le nouveau Minus.        <br />
       —çà suffit ! Allons casser la figure à ces gardes ! hurla un gros homme,  portant la tenue de cuir mauve des dockers du grand bassin.       <br />
       —Non ! répartit l'artisan. C'est une mauvaise tactique, Camarade !        <br />
       —Mais c'est une insulte publique aux Peuples ! Nous avons le droit d'assister au couronnement !       <br />
       —Certes, mon Ami, mais Oriflan n'attend qu'une provocation pour faire fermer l'enceinte. Et si la cérémonie a lieu à huis-clos, il pourra vraiment faire ce qu'il veut...       <br />
              <br />
       La foule se dégageait devant nous et la voiture se mit à rouler au pas. Comme je l’anticipais m'approcher de Phial ne serait pas aisé.       <br />
       —Dites, brave Artisan, existe-t-il des ordres, ici, ou des groupes, qui soutiennent le Villacope ?       <br />
       L'homme me regarda à nouveau avec des yeux grands comme des glossules.       <br />
       —Etrange question, Marin. Serais-tu toi-même un partisan de ce vieux phomard gluant ?       <br />
       —L’Equilibre m'en garde, mais voyez-vous, je suis étranger, et j'aimerais reconnaître un peu les partisans et les ennemis...       <br />
       Le visage de mon interlocuteur refléta la perplexité, puis il prit le parti de sourire.       <br />
       —Je savais que les Zigônois étaient des malins ! Tu veux savoir qui est qui, pour mieux vendre tes poissons... ou ta cargaison de thrombes, n'est-ce pas ? fit-il en clignant d'un oeil complice.       <br />
       —Je n'ai pas nié qu'il fût vrai que cela soit faux...       <br />
       —Eh bien, dit l'homme après avoir réfléchi sans succès au sens de mes propos, regarde par exemple ces gens en gris : ce sont les fonctionnaires du Villacopat. Tu peux être certain qu'ils sont de farouches partisans de leur maître, qui les entretient en grand nombre et pour de vertigineux émoluments. Ils ont sans doute fort à perdre avec Phial d'Atoy...       <br />
       —Celui-ci n'aime donc pas les fonctionnaires ?       <br />
       —A vrai dire, dit l'homme en se grattant la tête, je n'en sais fichtre rien ! Le nouveau Minus n'a encore rien dit de sa politique. Peu de gens l'ont déjà vu et savent à quoi il ressemble.        <br />
       —Je te remercie, Artisan, et te souhaite de pouvoir entrer...       <br />
       —Cela, je ne l'espère plus guère... Adieu, Marin.       <br />
              <br />
       Nous sortîmes enfin de la zone populeuse, et nous parvînmes en vue de la courtine qui fermait tout le parc, le séparant de la ville profane. Profitant d'une émergence de roche, elle s'épaississait en cet endroit pour former la poterne de la Tour de Roc, la terrible prison.        <br />
       Je ne souhaitais point repasser devant la garde armée au service du Villacope, et je demandai à mes sympathiques fermiers de me laisser à l'intérieur du parc.        <br />
              <br />
       Je revins sur mes pas et je m'assis sur une souche à l'ombre d'un bosquet tout frémissant de vent du large.       <br />
       Ma situation était étrange : j'étais l'un des &quot;aides de camps&quot; de la nouvelle autorité impériale de l'archipel, et pourtant je ne pouvais pas la rejoindre sans en passer par le contrôle de son beau-père... et plus grand ennemi ! Bien pire, je subodorais que ce contrôle me serait franchement  hostile, car le Villacope Mulibron Oriflan, bien que père de la tendre (et laide) épouse de mon ami Phial, n'avait visiblement pas renoncé à empêcher son beau-fils d'exercer tout pouvoir réel. Si l'hypothèse d'un complot zwölle pour se saisir du pouvoir était sérieuse (et j'étais bien placé pour le savoir), je pouvais même m'attendre à ce que Oriflan adhère à la conjuration et fasse tout son possible pour bloquer tout acte de Phial, le rendre aveugle et sourd, avant que ne survînt la catastrophe... Il était dès lors de plus en plus concevable que je sois tout bonnement arrêté au contrôle.       <br />
         J'observai les passants : les déçus  se dirigeaient vers la sortie, laissant hautement connaître de leur ressentiment, tandis que les entrants étaient encore pleins d'espoir et de suffisance.        <br />
       Un homme en gris s'approcha et passa devant moi, me jetant un bref regard indifférent.        <br />
       Je n'avais pas cillé, mais moi, je l'avais reconnu : c'était Glavial Mollé, un triste avocaillon de l'écurie de Braighcht, qui avait tenté de faire éliminer Phial de la course minusale en colportant publiquement des rumeurs fallacieuses !        <br />
       Comment cet homme avait-il réussi à revenir à la surface, s’il avait été puni de sa traîtrise ? La réponse était inscrite dans son uniforme couleur fer et son badge noir, réservé aux officiers de l'entourage du Villacope.        <br />
       Je suivis Mollé qui se dirigeait droit vers l'entrée réservée aux personnalités. Je le rattrapai de justesse avant qu'il ne passe le barrage et l'interpellai.       <br />
       —Maître Mollé  s'il vous plaît ?       <br />
       L'avocat se retourna, les sourcils froncés au dessus des petites billes de plomb de ses yeux.       <br />
       —Je vous connais ?       <br />
       —Non, Signour.       <br />
       (Ma barbe maintenant fournie, mon visage buriné par le soleil, me mettaient, je l'espérais, à l'abri de son souvenir). J'accentuai mon accent de La Majeure et jouai le grand jeu :       <br />
       —Quelqu'un vous demande, de la part de qui vous savez... c'est urgent.       <br />
       Intrigué, Mollé s'approcha de moi et se pencha, parlant entre les dents.       <br />
       —Parlez moins fort, voulez-vous ? Qui me demande ?       <br />
       —Mon client ne m'a pas donné de nom, mais il a dit que le Villacope devait absolument être informé d'une certaine opération en cours...       <br />
       —Chhht, siffla Glavial, soudain pâle. N'en dites pas plus... Menez-moi vite à votre... client .       <br />
       Sans un mot, je précédai l'homme sur le chemin du bosquet. Parvenu à l’orée, j'obliquai sous le couvert, marchant assez vite pour le distancer quelque peu. Je me cachai derrière le tronc énorme d'un agra et en fis rapidement le tour pour surprendre Mollé par derrière.        <br />
       Une clef autour du cou, et je le mis à genoux, la dague contre l'artère de sa gorge.       <br />
       —Enlève ta veste et ton pantalon, où je le fais moi-même après t'avoir tué, crapule !       <br />
       —Que... que voulez-vous ? balbutia l'homme, désorienté. De l'argent ? Je n'en ai pas sur moi.       <br />
       —L'argent ne m'intéresse pas. Juste ta tenue... Dépèche-toi, mon temps est précieux.       <br />
       L'effroi n'empéchait pas Glavial Mollé de réfléchir à toute allure.       <br />
       —Vous voulez...  entrer dans l'enceinte ? Vous représentez un ordre, et vous...       <br />
       —Tais-toi, et active, ordonnai-je en le piquant légèrement.       <br />
       Cette fois, il obéit en silence, et se retrouva en caleçon et en chemisette à fleurs. Je me saisis de ses propres lacets et lui nouai très serré autour des poignets, croisés derrière le dos. Puis j'en fis autant avec ses chevilles.       <br />
       Tandis que je troquai le costume de marin contre son uniforme gris moiré de haut fonctionnaire, il tenta une autre diversion  :       <br />
       —Vous avez tort de vous en prendre à moi. Je suis très proche du Villacope, et je peux vous faire condamner facilement. En revanche, si c'est seulement entrer que vous voulez, ce n'est pas la peine de vous mettre dans une telle colère. Je puis vous faire pénétrer l'enceinte sous ma protection...       <br />
       —Pour que vous me fassiez arrêter par les sentinelles !  Je ne suis pas idiot !       <br />
       —Non, non, vous ne comprenez pas ! Je suppose que vous êtes mécontent du régime et que vous voulez faire valoir vos légitimes revendications ...       <br />
       —C'est cela.       <br />
       —Bon, alors, vous vous méprenez. Le Minus n'est pas un homme à se laisser fléchir par ce genre d'approche. C'est lui qui vous fera jeter dans la tour du Roc ! Vous allez  droit au malheur, Signour, je vous le garantis.       <br />
       Me voyant me pencher sur lui avec l'écharpe que je comptais lui enfourner dans la bouche, il tenta encore de parler :       <br />
       —Non ! Arrêtez !  Si vous voulez vous attaquer à quelqu'un, que ce soit directement Phial d'Atoy !       <br />
       Je suspendis mon geste.       <br />
       —Comment, que veux-tu dire ?       <br />
       —Je peux vous aider à vous approcher de lui et à ... l'attaquer, si vous voulez ...       <br />
       —Quoi ? tu te prèterais à un attentat ?       <br />
       —Mon rôle n'est pas d'empêcher les personnes décidées de s'en prendre à un... à un tyran, et je...       <br />
       —Tu as assez parlé, maintenant.       <br />
       Malgré ses protestations énergiques, je lui ouvris les mâchoires et l'obligeai à engloutir le baîllon. Puis je le traînai contre un arbre et l'y ficelai avec un morceau de ma corde.        <br />
              <br />
       Au petit poste situé en avant des entrées du champ de courses, la garde villacopale ne fit aucun geste pour m'arrêter. L'officier me salua et je lui répondis d'un geste distrait. Je suivis le mouvement  et grimpai sur l'estrade médiane qui courait tout le long de l'immense ellipse de pierre. Je savais qu'elle se situait au niveau de &quot;la maison civile&quot;,  cet arche qui enjambait le côté oriental de la piste, et sur lequel le Minus, le Patriarche et le Villacope se présenteraient pour les acclamations, après l'adoubement. Il était plus prudent de les attendre à cet endroit que de  rejoindre Phial pour la cérémonie, qui devait maintenant être presque terminée. Les gardes feraient la chaîne autour des officiels et il serait impossible de me faire reconnaître du Minus. Une autre raison militait en faveur de la solution que j'avais retenue : je connaissais mieux que d'autres la structure des lieux, pour y avoir vécu des épreuves sortant de l'ordinaire . Si l'on en n'avait pas changé la disposition depuis la course, je saurais éventuellement retrouver certains passages secrets pour couvrir ma fuite.        <br />
              <br />
       La plate-forme de l'arche, couverte d'une élégante galerie de colonnes doriques, était close d'un mur de marbre où était pratiquée une haute porte de bronze... celle-là même que j'avais vue naguère abattue sous les coups de boutoir d'un monstrueux Thrombe en état de folie furieuse. Pour le moment, les battants étaient entr’ouverts, et de nombreux frères du patriarcat allaient et venaient, mettant la dernière main aux aménagements protocolaires. Ce n'était pas le moment d'hésiter. J'avançai, l'air décidé, et entrai dans la salle de la &quot;maison civile&quot;.       <br />
       Les cinq trônes (deux pour Phial et son épouse, les autres pour le Villacope, le Patriarche et le Vice-Minus désigné par les Magdes) étaient placés sur une estrade surélevée qui courait le long des balustres, à l'aplomb de la piste, face aux gradins déjà remplis de spectateurs. Le long de l'autre paroi, on avait installé, sur une table de longueur démesurée, des brocs d'or et d'argent, emplis de la plus fine glône, ainsi que des centaines de plats de mets raffinés.        <br />
       Je n'eus pas le temps de m'attarder. Une voix aigre s'éleva, cinglant l'air :       <br />
       —Qui a laissé entrer un Villacopiste ? Nous avions pourtant bien dit : personne, sauf les frères ordinaires !        <br />
       Je me retournai et vis un petit homme au long nez, l'oeil étincelant, qui me regardait, les bras croisés, courroucé comme un coq.       <br />
       Je le reconnus instantanément : Fourret ! le petit acolyte du jeune Homer Benjou !        <br />
       Ce ne pouvait être qu'un ami. Je m'élançai vers lui.       <br />
       —Mais jetez ce type dehors, avant qu'il ne m'agresse ! cria le petit homme, hystérique.       <br />
       De solides moines confluèrent, retroussant leurs manches.       <br />
       —Fourret ! criai-je, tu ne te souviens pas de moi ?       <br />
       Le nain se figea sur place et darda son regard de feu dans ma direction.       <br />
       —Non...        <br />
       —Imagine que je n'ai pas de barbe et que le soleil ne m'ait pas tanné le cuir !       <br />
       —Soubirlousse ! cette voix... Elle me dit quelque chose !       <br />
       —Et le mot &quot;antho&quot;, tu ne t’en souviens pas ? C'est pourtant toi qui l'a trouvé !       <br />
       —Bigrefroune ! Tu es le jeune homme qui accompagnait Phial d'Atoy, pendant la course minusale ! Augustin, c'est cela ?       <br />
       —Chhtt ! Tais-toi, Fourret, ne prononce pas ce nom là...       <br />
       —Que fais-tu ici, mon ami ? C'est très dangereux !  dit le petit homme écartant d'un geste les acolytes, et m'entourant de ses bras.        <br />
       —Je suppose que tu es toujours un proche d'Homer Benjou ?       <br />
       —Bien entendu ! Je suis son aide de camp, dit Fourret, en se rengorgeant. Donc, l'aide de camp du vice-Minus !        <br />
       ¬—Bon : puis-je te confier un message, au cas où il m'arrive quelque chose et que je ne puisse joindre Phial ?       <br />
       —Bien sûr.       <br />
       —Dis-lui que &quot;les bateaux ont été construits plus vite que nous pensions.&quot;       <br />
       —”Les bateaux ont été construits plus vite que vous pensiez “?       <br />
       —Voila... Tu te souviendras ?       <br />
       —Certainement. C'est un mot de passe ?        <br />
       —Quelque chose comme cela, et j'espère qu'il comprendra.  En attendant, il faut que je reste ici, et que je puisse lui parler.       <br />
       —C'est  impossible !  Ils n'auront pas le temps. Le protocole est minuté. Ils se mettront à la tribune, le patriarche dira trois mots, Phial lui répondra et tirera le coup de feu de la Fantasia. Puis les officiels s'en iront très vite pour la bénédiction de la fontaine du port et iront enfin au palais villacopal pour la transmission des pouvoirs.       <br />
       —Au moins, que Phial me voie. C'est de la plus haute importance !       <br />
       —Je m'en doute, dit le petit homme à la torture, mais je n'ai pas le droit de laisser quiconque. La garde personnelle du Villacope va venir vérifier l'état des lieux  dans quelques minutes.  Elle te fera expulser, ou bien pire...       <br />
       —Mais enfin, c'est grotesque, explosai-je. Je suis un ami intime du Minus Phial d'Atoy, et je ne peux pas entrer en contact avec lui !       <br />
       —Les Villacopistes sont aux abois. Ils font la chasse à tout ce qui bouge, pour isoler le Minus et assurer leur emprise sur lui, avant la décision concernant leur maître. Comme ils savent ne pas pouvoir compter sur la sympathie de Phial à son égard, ils tentent le chantage. Ils espèrent obtenir sa reconduction en exerçant une forte pression sur le nouveau Souverain, encore peu au fait de ses prérogatives...       <br />
       —J'ai compris, grommelai-je. Je vais essayer de me poster sur son passage à l'extérieur et de me faire voir de lui.       <br />
       ¬—Ce sera difficile, car il y aura triple rangée de gardes. Mais certainement plus aisé qu'ici.       <br />
              <br />
       Furieux, je sortis sur le parvis, où les Villacopistes commençaient à faire refluer les gens sur les côtés. Bientôt le triple cordon se forma, car on annonçait la cour.  Je tentai de rester collé au service d'ordre, en résistant aux bousculades.        <br />
       Le groupe des personnalités émergea des escaliers, avançant d'un pas rapide. Phial marchait à la droite de sa femme, Chantenelle, soutenue à gauche par son père, le sinistre et pâle villacope Mulibron Oriflan,  l'homme qui tenait Clotone sous sa férule depuis si longtemps.       <br />
       Phial avait revêtu la tunique d'argent du Minus en exercice, ce qui ne faisait que rehausser la sévérité de ses traits maigres et le noir de jais de ses longs cheveux. Je me mis aussitôt à bondir sur place, faisant de grands moulinets  et appelant &quot;Phial&quot; de toutes mes forces.       <br />
       Malheureusement, ma voix fut couverte par un puissant choeur de trompettes et de cors. La symphonie du couronnement retentit dans toute sa majesté, tandis que les tambours situés tout autour de l'immense piste, se relayaient pour propager leur orage rythmique.        <br />
       Décontenancé, je m'apprêtai à tenter le coup de force à travers le barrage quand une main dure me saisit au collet.       <br />
       —C'est lui, le terroriste, arrêtez-le !       <br />
       Glavial Mollé me tenait aux revers, de la bave sur le menton, véritable masque de la haine personnifiée. De grands soldats gris se précipitèrent et m'encadrèrent.       <br />
       —Ne tentez rien, ou nous vous abattons... Levez les mains...       <br />
       Un homme s'approcha et chercha à me désarmer tandis qu'un autre  immobilisait mes bras. Surpris, je commençai par obtempérer, avant de me débattre comme un fou, hurlant et vociférant.       <br />
       —Vite, couvrez-lui la tête, glapit Mollé, et embarquez-le à la tour de Roc.       <br />
       Je ne vis pas le geste du soldat situé derière moi : il rabattit sa capote de feutre sur mon visage, et en serra les extrémités derrière mes épaules, tandis qu'un acolyte me menottait. En un instant, lié et garotté, je fus poussé violemment en avant. On me fit marcher, puis on me contraignit à monter dans un véhicule qui, ses portières métalliques refermées,  s'ébranla aussitôt.       <br />
       J'étais prisonnier du Villacope. Pire :  aux mains d'un de ses agents les plus fourbes.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
        °        °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
       Le voyage dans ce qui me parut être une glacière à poissons, fut bref. On m'introduisit, toujours aveugle, dans ce que je supposai être l'antichambre de la célèbre prison et j'entendis, sinistrement amplifiés par une ambiance caverneuse, les propos échangés par les villacopistes et par les geôliers.        <br />
       On me destinait à une oubliette;  la plus discrète possible, et sans que j'y fusse immédiatement enregistré. L'administrateur toussota et se plaignit de cette entorse aux réglements tâtillons qui étaient de mise, mais du bon argent trébuchant fit taire ses scrupules.       <br />
       On me bouscula derechef vers des marches gluantes, s'enfonçant interminablement en vrille dans les entrailles de l'île. Puis il y eut un parcours rectiligne, à travers une bouche d'enfer aux relents putréfiés, et je fus enfin propulsé sans ménagement dans un espace au goût de mort.        <br />
       Je n'eus pas  le temps de voir mes gardiens, qui refermèrent la porte à triple tour, en me laissant le soin de défaire mes liens et d'enlever mon bandeau .       <br />
       Je me mis au travail. Mais user la corde qui liait mes poignets contre un mur humide, qui s'effritait n’était pas très efficace. Enfin, sur l'angle de la porte, je touchai une pierre plus dure et je vins à bout du lacet en une demi-heure.         <br />
              <br />
       La cellule où l'on m'avait jeté ressemblait au fond d'un puits. Cette impression était accentuée par  l'absence de plafond, dont tenait lieu, à trois mètres au dessus de moi, un double grillage de barreaux énormes laissant une vague lumière verdâtre tomber de nulle part,  sur le sol de tourbe grasse.        <br />
       Une plaque de schiste tenait lieu de lit. Je m'y allongeais, indifférent à la froidure intense, pour réfléchir à mon sort et aviser au mieux, avant que la carence prolongée d'aliments ne m'empêche de penser.       <br />
              <br />
       Une première chose me vint à l'esprit : il n'était pas sûr que j'eusse été jeté là pour longtemps. C'était à l'évidence une mesure conservatoire prise par Glavial Mollé, qui paraissait avoir autorité sur la police d'Oriflan. La suite pouvait donc arriver très vite, découlant des décisions qui seraient prises à mon encontre. La mort, le vulgaire assassinat... On m'étranglerait comme un lapin, à la mode des spadassins de Zigône, très renommés dans la police villacopale.        <br />
       Mais pour quelle raison ? tentai-je d'argumenter contre ma conviction.   Oh, pour des motifs  variés, aussi bons les uns que les autres, et qui se ramenaient à un constat unique :  j'étais un  gêneur !       <br />
       D'abord, on savait que j'étais un ami intime du Minus. J'avais joué un rôle non négligeable dans d'importantes batailles qu'il avait remportées contre des ennemis acharnés à sa perte. Je lui apportais, disait-on, des idées nouvelles, venues du monde extérieur, des savoirs secrets, peut-être. J'augmentais sa puissance, je contribuais à le désinhiber, à libérer ses énergies.        <br />
       Il fallait donc arrêter au plus vite cette néfaste influence, d'autant plus que je n'étais pas contrôlable, puisque étranger à ce monde, je n'avais pas contracté de dette sur Guama. Je n'y avais pas manifesté de vice caché pouvant prêter le flanc à un chantage.        <br />
       Ensuite, j'avais peut-être commis l'erreur, pour attirer Molé dans le guet-appens, d'évoquer à son attention une mystérieuse &quot;opération en cours&quot;, ce qui donnait à penser que j'étais au courant de celle-ci, et de la trahison des Villacopistes, qui s’y trouvait, plus que probablement, associée. Si  l'invasion des Zwölles était bien “l’opération&quot; à laquelle Molé et ses gens collaboraient, ils préféreraient évidemment m'écraser comme une punaise avant d'avoir eu la moindre occasion de révéler ce que je savais.        <br />
              <br />
       La durée de mon incarcération ne serait pas une raison de se rassurer. Au contraire, plus longtemps je resterais à la disposition de mes ennemis, plus ils auraient du temps de recouper des informations à mon propos. Et si, comme je le croyais fermement, l'invasion zwölle était en cours, leurs agents sur Clotone ne tarderaient pas à faire la relation entre le Handjo qui les avait aidés, puis trahis dans leurs projets, et le jeune Augustin, ultramondain de passage, fidèle compagnon de leur ennemi Phial d'Atoy.        <br />
       L'assassinat, dès-lors, serait perpétré dans la jouissance de la haine. On me ferait payer cher mon &quot;double jeu&quot;, et je savais que la tour du Roc abritait quelques habitants singuliers : des tortionnaires habiles à tuer leurs patients à petit feu, après les avoir fait parler.        <br />
              <br />
       Certes, me dis-je pour tempérer cette vision funeste,  les autorités clotonoises avaient intérêt à se faire oublier, et à m'isoler plutôt qu'à m'exécuter, un tel acte faisant toujours parler de lui. Le Villacope devait filer doux devant Phial, tant que celui-ci incarnerait la légitimité au pouvoir.        <br />
       Mais à y bien réfléchir, cette interprétation optimiste  se retournait également contre moi : si le brave Fourret disait qu'il m'avait vu, (et il n'y manquerait pas, au vu de son indéfectible loyauté), le soupçon porterait invariablement sur l'administration et Phial ferait remuer ciel et terre pour me retrouver. Le compte de Mulibron serait scellé si l'on me retrouvait dans l'une de ses geôles. Il n'en avait donc que plus de raisons de me faire disparaître : je ne serais pas seulement étranglé, mais aussi réduit en poudre et incinéré dans le moment suivant ma mise à mort, afin de gommer toute trace de mon passage. Des faux-témoins affirmeraient m'avoir vu prendre un bateau pour le grand large, et le tour serait joué.       <br />
              <br />
       Je me levai et marchai de long en large comme un fauve en cage.        <br />
       Une décision s'imposait !        <br />
       Selon toute vraisemblance, Phial avait déjà dû recevoir un message de l'aide de camp du vice-Minus. J'imaginai qu'il était en train d'interroger Mulibron... qui se perdait en propos dilatoires. Dès que Phial aurait le dos tourné, il ferait signe à Molé. Celui-ci allait revenir en force à la prison du Roc, muni d'un mandat d'autant plus clair et précis qu'il n'avait pas été formulé.        <br />
       La chose à faire était donc simple :  à la prochaine visite, mes geôliers devraient trouver la cellule vide !  On ne devrait pas me trouver !        <br />
              <br />
       Le précepte était bel et bon. Mais il était plus facile à dire qu'à réaliser.  Déprimé par cette vérité, je me recouchai pour mieux y penser, tout en examinant attentivement les lieux.       <br />
       Le &quot;puits&quot; était constitué d'énormes moëllons, mal équarris, parfois posés de guingois, laissant fuir des débris de mortier. Peut-être ici ou là, une pierre pourrait-elle tomber sans trop de difficulté. Si je disposais d'un levier...        <br />
       Mais en serais-je plus avancé ?  Je n'aurais jamais le temps de creuser un tunnel débouchant quelque part, avant qu'on vienne se saisir de moi. Et quand bien même découvrirais-je une issue vers l'extérieur, j'étais persuadé que les deux cent marches que l'on m'avait fait descendre  situaient le sol de la cellule à un niveau inférieur à celui de la mer, toute proche. Je risquai donc, à l'instar de Vidocq (dont j'avais lu les incroyables aventures), de provoquer une inondation et de hâter... ma propre mort. La noyade, plaqué sous le quadrillage de barres de fer, ne me semblait pas une belle fin !       <br />
       Mon cerveau tournait comme une machine huilée, cherchant la moindre possibilité, tournant la moindre idée en tous sens.  A propos de barreau, me dis-je, je pourrais peut-être en desceller un, qui ferait à son tour un pied de biche acceptable. Et l'on verrait après  que faire d'un tel outil (ou d'une telle arme) !  Inventer en marchant... réaliser les possibles au fur et à mesure qu'ils se présentaient : les leçons de mon vieux maître de Capesterre me revenaient en mémoire.        <br />
              <br />
       Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je grimpai le long des moëllons dégoulinants d'humidité. Le salpêtre partait à la main et je pus bientôt aménager une série d'anfractuosités entre les pierres, échelons de fortune pour rejoindre le niveau des barres. Je testai leur résistance : beaucoup bougeaient comme des dents branlantes. Mais elles étaient profondément enfoncées dans les parois, et ce jeu ne me servirait pas à grand chose, à moins... à moins que je puisse enlever un morceau de roche assez conséquent pour libérer un barreau.        <br />
       Je trouvai un endroit où la pierre se désagrégeait à l'angle d'un bloc. La question du primum movens se reposait : avec quoi  exécuter le travail ?        <br />
       Je retombai sur le sol, m'apprêtant à le fouir pour y  trouver un vieux morceau de métal ou un caillou pointu. J'avisai soudain un cône granitique, englouti dans la fange : sans doute l'extrémité d'un stalactite, naguère tombé des hauteurs qui me surplombaient.  Je le dégageai de sa gangue et m'en emparai.        <br />
       Je pouvais commencer à agir, et cela seul eut sur moi un effet bénéfique. Je remontai à l'assaut, et, me tenant d'une main à un barreau, j'attaquai l'angle fragile à coups de boutoir répétés.        <br />
       De temps en temps, je m'arrêtai pour vérifier que les bruits n'attiraient pas l'attention. Mais le cul-de-basse-fosse devait être situé à une trop grande profondeur pour que les chocs ou les cris d'un relégué puissent être entendus d'un étage supérieur.        <br />
              <br />
              <br />
       La pierre soudain se fendit, et une section tronconique, grosse comme un  bûche, se détacha, tombant sur le sol de la cellule. La barre qui reposait à son niveau pouvait maintenant être déplacée d'une dizaine de centimètres vers la gauche.       <br />
       Cela suffirait-il à pouvoir la libérer ?       <br />
       Hélas, non... Il manquait encore une distance égale.  Toutefois, en actionnant la barre elle-même, j'en frappai le moëllon cassé, et peu à peu, l'extrémité de lourd métal se fraya un chemin, érodant la base de la pierre, élargissant la rainure horizontale.        <br />
              <br />
       Mû par l'énergie du désespoir, je travaillai d'arrache-pied deux ou trois heures. Epuisé, je dus prendre du repos plusieurs fois, avant de reprendre le labeur.        <br />
       Enfin, je tirai violemment la barre vers moi et le bord du rocher qui résistait céda subitement. Je me retrouvai en déséquilibre, soutenant le bout de métal suspendu dans le vide. Il ne restait qu'à tourner en tout sens le barreau pour l'arracher à son logement opposé. Le fer se dégagea finalement et je le laissai tomber dans la boue. Tout essouflé, je sautai à mon tour et m'accordai un temps de réflexion.       <br />
              <br />
       Il n'y avait pas trente-six solutions... Je pouvais utiliser la barre pour desceller un ou deux moëllons massifs à la base du puits. Toute la question était de savoir ce qui se cachait derrière : si c'était de  la roche dure ou des blocs bien maçonnés, la chose s'avérerait inutile. Mais si je pouvais creuser un espace assez grand pour me cacher...       <br />
       Des  objections assaillirent aussitôt mon esprit : se cacher ? Très bien ! Encore faudrait-il que deux conditions soient remplies pour que cela ait le moindre sens. La première, que je  referme sur moi les pierres extérieures, pour que le  premier regard ne soit pas attiré sur l'excavation.  La seconde, que j'aille desceller un deuxième barreau, un mètre au dessus, pour rendre plausible l'hypothèse d'avoir échappé en tentant l'escalade du puits de lumière.        <br />
       Et je ne pouvais pas m'empêcher d'évoquer la suite, bien problématique : comment repousser brusquement la pierre de mes genoux et m'enfuir par la porte ouverte, sans tarir l'effet de surprise sur les soldats, occupés à examiner la piste de mon évasion supposée... Et s'ils tenaient la porte fermée ?  Et si le nombre de gardiens était trop élevé ?  et si.. et si...       <br />
       Je m'assis, découragé, la tête dans les mains.       <br />
              <br />
       Je relevai soudain les yeux ; et si... je tentais réellement l'escalade ?  J'avais tout d'abord éliminé cette possibilité, certain qu'un comité d'accueil m'attendrait à la margelle.  Mais au fond, en étais-je si sûr ? Peut-être n'y avait-il là haut qu'un soupirail, taillé dans la falaise ?       <br />
       Inverser le plan était évidemment meilleur ! Je descellerais bien un gros bloc du mur, et je gratterais la terre ou la rocaille située en arrière... mais ce serait pour leurrer l'adversaire ! Je la remettrais en place et la coincerais si solidement qu'il faudrait longtemps à des ouvriers pour l'arracher à nouveau à son empiètement, et découvrir ainsi qu'elle ne débouchait, non sur un tunnel d'évasion.. mais sur le plein. Cela ajouterait un peu de temps, avant que l'attention ne se porte sur les barreaux.... que j'aurais soigneusement remis en place une fois passé au dessus d'eux.       <br />
       Plein d'espoir, je passai à l'acte. J'utilisai le grand bâton de fer comme un levier et un gros morceau de pierre taillée se décolla de la paroi, avec plus de facilité que je l'avais prévu. De la main, j’évaluai la consistance du fond : c'était de la roche nue, suintante, dont des lamelles se détachaient, entre des veines noires de consistance pâteuse. Je pouvais piocher et constituer assez vite, devant le trou, un tas assez convainquant de gravats.  Cela me demanda encore un quart d'heure, puis, je réemboîtai le rocher, en appui sur un angle, et le mis en place en le faisant pivoter par petits coups. Enfin, je saisis quelques éclats de roche dure, dont je fis des chevilles que j'enfonçai assez loin pour qu'elles ne fussent pas visibles, toute en enserrant assez rigidement le moëllon supposé cacher ma prétendue fuite .        <br />
       Maintenant, il s'agissait de réaliser la véritable escapade. Je ne perdis pas de temps. Muni de ma précieuse barre, je grimpai et me rétablis au dessus de la premiere grille. Assis presque confortablement, les pieds  dans le vide, je m'acharnai à desceller un barreau du deuxième crible. Le travail fut plus aisé que pour le premier. Le ruissellement continuel avait beaucoup dégradé la maçonnerie et la substance même des pierres de la paroi. Cette fois, je ne cherchai pas à enlever le barreau choisi, mais à le déplacer assez latéralement pour pouvoir me glisser dans l'interstice.         <br />
       Une dernière fois, je retournai au sol et remplis un pan de ma vareuse grise de boue et de cailloux.  Je tins ce sac improvisé avec les dents, et je remontai, prenant des poignées de cette vase grumeleuse pour boucher les trous qui témoignaient de mon passage. Enfin, je réencochai la barre et je cachai du mieux que je pus les espaces libres autour de ses extrémités.       <br />
       Il me restait à tenter le plus dur : l'escalade.       <br />
              <br />
       J'aurais voulu prendre mon temps pour scruter la paroi le plus loin possible et choisir un parcours de faille en faille. Mais un brouhaha se fit entendre. Un groupe de gens descendait l'escalier, parlant à voix fortes et véhémentes.       <br />
       Il était peut-être déjà trop tard. Je m'élançai, au désespoir de découvrir un renfoncement qui me rendrait invisible d'en bas. La terreur de me faire tirer à l'arc, à la tirapelle, ou au fusil me donna des ailes. Je trouvai miraculeusement des prises de pieds et de mains, et parvins à un décrochement, qui préludait à l'enfoncement d'un boyau incliné à soixante-quinze degrés. Je n'hésitai pas et m'y engageai, utilisant l'étroitesse et l'absence d'aspérités de cette tuyauterie en céramique, pour grimper en contre-appui.        <br />
              <br />
       Pouacre ! L'odeur était caractéristique, presque suffocante. Heureusement, le conduit semblait n'avoir pas servi récemment au transport des excréments.  Tout au plus aurais-je la malchance de déboucher sur la fosse d'une cellule... tout aussi fermée que celle dont j'étais parvenu à m'enfuir.       <br />
       Le lointain écho de cris de rage me parvint de cette dernière, et suffit à me confirmer le bien-fondé de ma tentative. Des ordres rauques furent distribués, auxquels répondirent des acquiescements  empressés. Puis le bruit devint confus et je ne fus plus capable de l'interprêter. Je me concentrai sur l’inconfortable tâche de progresser dans un cylindre couvert d'une sorte de glaire nauséabonde, qui imprégnait progressivement mes cheveux et mes vêtements.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Par chance, il n'y avait pas de grille à la sortie du tube. Je sortis du trou aussi vite qu'un plongeur jaillit de l'eau pour respirer.  Je me trouvai dans un corridor étroit aux parois lêpreuses. Pour tout éclairage, une minuscule lucarne carrée hors de portée. Je me dirigeai vers la porte sans battant de cette espèce de latrine désaffectée, et débouchai sur une pièce carrelée où s'amassaient des déchets de cuisine qui devaient faire la joie des rats : carcasses de volailles et de poissons, monceaux de pelures de légumes mêlés de sauces avariées, piles vertigineuses d'assiettes sales et de plats maculés.        <br />
       Je ne m'attardai pas pour examiner les différences subtiles entre les fumets. Je courus vers une grande porte vitrée que j'entr'ouvris prudemment, tendant l'oreille, prêt à battre en retraite à la moindre alerte.       <br />
       Une douce musique égrenait ses accords feutrés. Le Chantimbre était joué par les doigts (et accompagné de la voix, bouche close)  d'un virtuose solitaire, tel que les tavernes clotonoises en embauchent parfois pour charmer la clientèle pendant les repas.        <br />
              <br />
              <br />
       Avais-je réussi à sortir de la prison ?  Ou bien me trouvai-je encore dans ses murs, par exemple dans l'appartement du gouverneur ?        <br />
       Je risquai un oeil au delà de la porte et je vis, au delà d'un paravent ajouré, plusieurs tables dressées, autour desquelles étaient assis des groupes, écoutant la musique ou parlant à mi-voix. J'étais bien dans un restaurant de Mirandol, sans doute collé à la muraille des remparts dont la Tour de Roc formait la contrepartie, côté parc.       <br />
       Je ne pouvais pas me montrer en public dans cet état ! J'aurais immanquablement attiré l'attention malveillante. De plus, les soldats du Villacope étaient maintenant sur le pied de guerre pour me retrouver. La supercherie de la pierre avait certainement été éventée. On donnait des ordres pour quadriller le quartier...        <br />
       Je parai au plus pressé : me laver. L'annexe de la cuisine présentait une rangée de robinets d'eau tiède et froide. J'en ouvris un en grand et me mis  la tête sous l'eau.  Tant pis si l'on me surprenait ! Au moins reprenai-je figure (et odeur) humaine.        <br />
       Je nettoyai plus succinctement mon pentalon et mes chaussures. Enfin, je repérai  la veste de cuir d'un docker, pendu à une patère.  Je me débarrassai de la tunique de fonctionnaire et endossai le cuir. Décidément, j'étais voué, en ces temps-ci, aux transformations à la Fregoli !  Les impératifs de la cavale ! aurait observé Vidocq.        <br />
       Je respirai un grand coup et m'élançai au milieu de la grande salle du restaurant, me dirigeant calmement vers la sortie. J'y parvins sans encombre, tirai la poignée à moi, et me retrouvai dans un sas aux grands vitraux, d'où je pouvais voir à l'extérieur.       <br />
              <br />
       Je reconnus la place à la fontaine de l’Amour, près des embarcadères de Mirandol. Un bruit de bottes et des cris rauques se firent entendre, en provenance de la ruelle qui descendait de la forteresse.        <br />
       Bonne Guipe! J'allais être appréhendé.        <br />
       Je jouai mon va-tout, et sortis, l'air dégagé, marchant aussi lentement que possible en direction du ponton d'embarquement.        <br />
       Il y avait là une galéasse chargée de provendes pour les fêtes du minusat, et une petite simière  rouge à la proue en bec d'aigle.         <br />
       J'optai pour cette dernière et hélai le matelot curieusement chevelu qui rembobinait un cordage.       <br />
       —Ohé du bateau ! Y aurait-il une place pour La Ménile ? je promets une bonne récompense       <br />
       L'homme se releva vers moi : Surprise ! c'était une jeune fille, et bien connue de moi.       <br />
       —Mategloire ! Que fais-tu ici ?       <br />
       —Augustin, Sacripoile ! Je le savais bien ! La petite frimousse tachée de son m'adressa son sourire le plus ravi, avant de revenir instantanément au plus grand sérieux.        <br />
       —Saute vite ! Viens te cacher sous un sac de voiles. La place va grouiller de cafards dans quelques minutes...       <br />
       —Mais...       <br />
       —Ne t'occupe de rien ! Saute... Nous nous embrasserons après !       <br />
              <br />
       J'obéis, tout en me demandant comment cette enfant de seize ans à peine pourrait appareiller seule. La chaîne de l'ancre remonta pourtant, et les poulies grincèrent.  Le vent fit claquer les voiles et gonfla le sac de toiles sous lequel j'étais abrité. Je sentis le glissement souple de la coque effilée dans le courant.  La houle nous souleva. Nous étions en mer.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
               <br />
              <br />
       Je sortis de ma cachette et m'approchai de la petite silhouette ébouriffée à l'arrière du navire.       <br />
       Nous nous étreignîmes en riant, vite retenus par la pudeur.        <br />
       —Mategloire !  Comment vas-tu, jeune fille ?       <br />
       —Bien...       <br />
       Elle tordit un peu le nez et m'embrassa tout de même du bout des lèvres.       <br />
       —Dis-donc, tu ne me donneras pas le nom de ton parfumeur...        <br />
       —Bougrioule, tu as raison, c'est tenace !... Mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut.       <br />
       Je m'assis sur le plat-bord, humant l'air marin, dont la veille encore, j'aurais trouvé les effluves insupportables.        <br />
       —Comment t'es-tu trouvée là, ma petiote, providentiellement, comme d'habitude ?       <br />
       —J'ai amené Papa à la cérémonie. Phial l'a convoqué en personne. Il est monté au parc il y a trois heures, et il m'a envoyé un messager, disant que tu étais sans doute dans les parages et que la police de Mulibron essayait de te retrouver.        <br />
       Alors, je me suis dit qu’il serait peut-être utile que j'attende ici...       <br />
       —Quelle ambiance ! Tout le monde est sur les dents !        <br />
       —Oui, c'est le bras de force entre Phial et le Villacope. Phial a réussi de justesse à empêcher le transfert des dossiers du Villacopat pour une destination inconnue...       <br />
       ¬—Et comment a-t-il fait ?       <br />
       —Grâce à Papa... et à moi, bien sûr, se rengorgea Mategloire, rayonnante. Dès que Papa a su que son ami avait réussi les épreuves à Hirpan, il a recruté une milice parmi les amis, pour parer aux coups durs.  Des gens bien intentionnés sont venus l’informer qu'il y avait des carrioles mystérieuses qui faisaient la queue dans la cour d'honneur du palais villacopal. Tu te doutes que Papa a compris tout de suite qu'il y avait anguille sous roche ! J'ai été voir moi-même, mine de rien, et je lui ai ramené un papier, soustrait à une pile.       <br />
       —Saputraille ! s’est-il écrié, ce sont les comptes du Trésor public !  Vite !        <br />
       Papa a envoyé quelques ordres et une demi-heure après, les sorties du palais étaient bloquées par de gros camions de foin. Tout de suite, les Villacopistes ont voulu charger, mais des avocats de la Conque sont arrivés, comme par hasard, demandant ce qu'il y avait dans les carrioles. Finalement, les dossiers ont été rapatriés dans les antichambres, sous la surveillance de fonctionnaires intègres.       <br />
       —Ta milice m'aurait-été bien utile sur La Mirande, soupirai-je. Non seulement, je n'ai pas pu voir Phial, ni lui transmettre des informations de la plus haute importance, mais encore j'ai fait un séjour dans la prison du Roc, et j'ai bien failli y rester !       <br />
       —Oh, j'ai toute confiance dans ton astuce et ton goût de vivre ! affirma Mategloire. Mais raconte-moi tes aventures depuis que nous nous sommes quittés... Il y a quatre mois, je crois ?       <br />
       —Je suis si fatigué... insatiable prédatrice de renseignements ! Peut-être pourrions nous attendre un autre jour.       <br />
       —Nenni, fit la fille de Jansène, impitoyable. Imagine que tu meures dans une heure, avalé par un traquart. Qui saurait ce que tu sais, et que tu dois à la postérité ?        <br />
       —Fff ! Bon... Je te conterai au moins les grandes lignes.       <br />
       Et je m'exécutai, bâillant de plus en plus souvent, jusqu'à ce que, bercé par le doux tangage, je m'assoupisse, la tête sur un rouleau de cordages.  Avant de m'endormir tout-à-fait, je sentis la main de Mategloire m'effleurer doucement les cheveux.        <br />
              <br />
       Je me réveillai quand nous arrivâmes au mouillage de la baie des Vents Propices, dûment gardé par des citoyens à l'uniforme fantaisiste, porteurs du bandeau rouge du Ralliement Minusal.       <br />
       —Allons vite à la maison ! s’empressa Mategloire en m'indiquant le carrosse de la famille sur la placette attenante. De là, j'enverrai une sarmoiselle à Papa. S'il me répond par retour du courrier, tu sauras où rencontrer Phial et quand.        <br />
       —Tes oiseaux-messagers sont-ils sûrs ?       <br />
       —Absolument. Ils sont toujours passés au travers des obstacles, et ne se posent que sur la main de Papa.        <br />
       —Bon, alors, vite, un écritoire et de la soie... il n'y a plus de temps à perdre.         <br />
       —Maintenant ?       <br />
       —Oui !       <br />
                <br />
       Un quart d'heure après, assis dans le carrosse arrêté dans une ruelle tranquille de Poularoy,  penché sur la tablette rabattue devant le siège du passager, je repliai soigneusement le tissu sur lequel j'avais accumulé des lignes serrées, rageusement penchées, et l'attachai à la patte de la sarmoiselle que Mategloire venait de sortir de sa cage.        <br />
       L'oiselet minuscule poussa un cri joyeux. Il sauta sur le bord de la portière de cuir, et s'envola, emportant les  précieux rouleaux de soie et leur encre à peine sêche.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       3. Résistance       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Entre le récit qui précède et qui remonte à huit jours et ce qui va suivre, j'ai l'impression que le temps s'est  accéléré. Mille ans se sont écoulés !         <br />
              <br />
       Je n'ai aucun loisir à consacrer à ces mémoires, mais leur fonction a changé, au sein des événements les plus tragiques : c'est maintenant un journal de bord, heure par heure; un témoignage qui peut servir mes amis, si je meurs, et s'ils ne sont pas encore anéantis; la consignation de faits, de noms.  Cela devient d'ailleurs un document dangereux, et je le cache, aussi soigneusement que possible, hors d'atteinte de mains peu scrupuleuses (telles  celles du valet Macapuze, au regard plus fuyant que jamais), sinon ennemies.        <br />
              <br />
       Inutile de me leurrer : il reste peu d'espoir.  Dans une heure, si la voie est encore dégagée, et sans quelque nouvelle traîtrise, nous nous embarquons avec Phial pour un lieu incertain, et pour une résistance improbable.       <br />
       Les équipements, les armes, les hommes du Ralliement, bien dirigés sont prêts à prendre le relais dans la clandestinité , notre Milice est en train de s'installer à bord, et les derniers commandos de Benjou —dont nous entendons les coups des tirapelle, sans cesse plus rapprochés— nous couvrent aussi efficacement que possible. Je n'ai rien d'autre à faire qu'à coucher sur le parchemin la chronique d'événements incroyables, dont je ne reviens pas encore, bien que j'en ai envisagés certains, au moins sur le mode de l'exercice intellectuel.        <br />
              <br />
       Par où commencer ?        <br />
       Le mieux est de rappeler quelques-unes des scènes frappantes qui ont vu... le monde de Guama  basculer.         <br />
              <br />
       Le cadre en est d'abord la grande maison de la noble famille Fitrion. Elle est alors vide de presque tous ses éléments masculins, mobilisés par la milice civile du Ralliement, ou encore partis sur La Mirande, avec leur maître Jansène, à la rencontre du nouveau Minus légitime, mon ami Phial.         <br />
       Seules Fantige, la digne épouse de Jansène, et Mategloire, leur fille intrépide, hantent les lieux, trônant, inquiètes, au milieu d'une nuée de servantes nerveuses.        <br />
       Lorsque j'arrive du port, Fantige m'acccueille maternellement, fort heureuse de me revoir après si longtemps, et me fait servir un bon repas. Une présence masculine la rassure à l'évidence, et je ne souhaite pas ajouter à l'inquiétude diffuse de la maisonnée en lui confiant mes préoccupations.       <br />
        Mais l'inaction me pèse vite. Je tourne comme un fauve en cage, et je monte dans la petite chambre des combles, que je préfère à la grande pièce d'honneur que Fantige Fitrion m'a faite préparer.       <br />
       Rongé par l'impatience, je ne trouve —ni ne cherche— le sommeil. Tard dans la nuit, je redescends au rez-de-chaussée, où je retrouve Mategloire, plus éveillée que jamais. Allongée sur le somptueux tapis du salon, face à l'âtre où pétille un feu de fragan, elle lit  à mi-voix d'anciens récits de batailles navales.        <br />
       Plus tard encore, assis sur la rambarde de pierre intérieure du grand patio, je regarde d'un oeil distrait les pièces blanches et vertes du jeu de Boc auquel Mategloire a tenu absolument à ce que je lui serve de cobaye.        <br />
       ¬—Tu joues mal, constate-t-elle. Tu n'es pas à ce que tu fais. Du calme, que diable !       <br />
       —Tu m'étonneras toujours, petite fille ! Ton sang-froid est remarquable...        <br />
       —Je sais que tu attends la fin du monde pour cette nuit, Monsieur le Grand Ultramondain, mais ce n'est pas une raison pour jouer comme une ancre.       <br />
       —Une ancre ?       <br />
       —Enfin, ce que tu voudras...        <br />
              <br />
       Des coups à la porte. Du bruit dans l'entrée. Des cris, des râles. Je me lève, la main à mon arme.        <br />
       Ce n'est que le vieux Ménion Paulinard, le complice de Jansène,  qui arrive, soutenu par un marin courtaud et buriné. Ménion a vieilli de cent ans. Il est blanc comme un linge, sauf la partie droite du visage  brûlée, la peau du front et de la joue détachée, suintant du sang, l'oeil monstreusement gonflé, à demi-fermé.       <br />
       —Ah c'est vous, Augustin ....       <br />
       —Que vous est-il arrivé ? Venez vous asseoir ... On va vous soigner...       <br />
       Ménion chancelle. On se précipite. On le fait s'allonger sur le grand canapé bleu. Mategloire, les dents serrées, regarde le vieil Hanséhard. Elle résiste à la pâmoison : son vieux Ménion, presque un deuxième père pour elle, blessé !  A mort ?       <br />
       Fantige arrive sur ces entrefaites,  entourée de suivantes éplorées.        <br />
       —Mon pauvre Ménion ! qu'est-ce qu'on t'a fait !       <br />
       —Ce n'est pas grave, dit-il. La flamme n'est pas passée loin. Je crois que l'oeil n'est pas perdu. Mais je vais changer de peau.       <br />
       Fantige ne perd pas de temps :       <br />
       —Vite ! Qu'on apporte des compresses à la chiroine... Cela ne peut pas faire de mal. Sylpia, vas chercher le docteur Trilh, sans tarder ma fille... Il faut couper l'infection...       <br />
       —Je te remercie, mon Amie.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le récit de Ménion Paulinard me consterne.        <br />
       On le résume en peu de mots :  l'homme de confiance de Jansène dirige la milice formée par son ami. Des partisans lui annoncent qu'on a surpris un bizarre bonhomme se coulant hors du palais villacopal, les mains cachant un objet. On les lui fait ouvrir de force : une sarmoiselle s'en échappe et disparaît dans la nuit noire.  L'homme est ramené au poste central de la milice, installé tant bien que mal dans une taverne du Grand Bassin (dont le patron répond au nom de Broulican). Le ton monte rapidement.       <br />
       ¬—Vas tu parler !       <br />
       ¬—Crache le morceau, sale Villacopiste ! Quel message as- tu as envoyé ? A qui ?       <br />
       L'homme ne dit rien et se prépare aux horions, qui lui auraient sûrement été généreusement distribués si Ménion n'était pas arrivé pour calmer l'ardeur de ses alliés.       <br />
       —Laissez-le partir...       <br />
       —Mais, Patron ! Il a essayé de...       <br />
       —Laissez-le.  Toi, file !       <br />
       L'homme ne demande pas son compte. Il se retourne fréquemment pour vérifier qu'il n'est pas suivi par quelqu'un sortant de la taverne après lui. Rassuré, il prend la rue du Nord, pour rejoindre l'avenue qui borde le littoral, et qui va vers Cicéole, à l'Ouest, en traversant une région de dunes sauvages et de bois.        <br />
       En réalité, il est suivi discrètement par des marins que Ménion, prévenu de la présence du suspect, a fait poster  sur le chemin, avant d'entrer lui-même dans la taverne.         <br />
       Les marins reviennent une heure après. Ce qu'ils disent est étrange : le Suivi a disparu... en mer.       <br />
       —Il s'est suicidé ? s'étonne Ménion.       <br />
       —Je ne sais pas, dit l'un des hommes, mais il a marché dans la mer, et puis, il n'était plus là...       <br />
       —Il faut dire que la mer était très obscure.       <br />
       —Et vous n'avez rien vu d'autre ?       <br />
       Les marins se consultent du regard, s'encourageant l'un l'autre.       <br />
       —Disons, que ce qu'on a vu... c'est pas vraiment possible. Alors on s'est dit que ce n'est pas la peine d'en parler...       <br />
       —Dis toujours, suggère Ménion, patiemment. Je t'écoute, mon gars...       <br />
       —Eh bien... reprend l'intéressé qui hésite toujours, et puis se lance. Eh bien voila : le ciel...  avait beaucoup trop d'étoiles...       <br />
       —Qu'est ce que tu veux dire ? s’étonne le vieux Hanséhard, surpris. Qu'est ce que tu veux dire par : &quot;beaucoup trop&quot; ?       <br />
       ¬—Eh bien, vous savez, les constellations de la Biche, du Guépard, de la grande Source...        <br />
       —Oui, s’agace Ménion, navigateur chevronné,  je connais mes astres...       <br />
       —Dans ce cas, expliquez-moi, Maître, pourquoi il se trouvait, dans un ciel bien dégagé mais très sombre, une grande quantité d'étoiles bleues, disséminées entre ces constellations...       <br />
       —Je ne sais pas, moi, dit Ménion, tu auras confondu avec la branche de la voie Lactée qui s'avance vers le Guépard et qui est souvent à cette heure  cachée par la brume de mer, vaguement éclairée par les lumières de la ville. Ou encore, tu auras inversé le sud et le nord, et pris l'Elmeraude pour la Lueur  .       <br />
       De gros rires accueillent ces remarques ironiques, et vexent les deux marins qui se renfrognent.       <br />
       —Allons, s'adoucit Paulinard, ne te choque pas. Prends-ton temps pour nous conter exactement ce que tu as vu.       <br />
       —Ce que NOUS avons vu, n'est-ce pas  Astiphon ?       <br />
       Son compagnon acquiesce vigoureusement.       <br />
       —Absolument, Tarcolisse !       <br />
       —Un immense champ d'étoiles scintillantes, légèrement bleutées. On aurait dit un vol de spilias, mais lumineuses, très loin, bas sur l'horizon... Parole de marin ! Je n'ai jamais vu un phénomène semblable...       <br />
       —Eh bien, ami, dit Ménion, nous en aurons le coeur net.       <br />
       Il pousse les marins dans sa voiture et part au galop sur la route du Nord, accompagné de quatre ou cinq cavaliers armés de bons bâtons ferrés.       <br />
       On arrive sur la plage où le nommé Astiphon et son ami Tarcolisse ont eu des &quot;visions&quot;. D'abord, on ne voit rien qu'une nuit d'encre sur laquelle est tombée une chappe de nuages. Puis le vent les écarte, et.... oui !  Le vieil hanséhard, ébahi, est témoin d'une féérie : des milliers de minuscules points scintillants tapissent le fond du ciel, semblant se déplacer très lentement ensemble.       <br />
       —Sapripoile !  Incroyable !  Il faut aller y voir ! Astiphon !  Hamelan ! Allez me chercher la barque du plus proche pêcheur ! Indemnisez le de ma part...       <br />
       Quelque temps après, Ménion et trois hommes s'embarquent en direction de l'étrange apparition, qui semble, malheureusement, s'éloigner vers l'Est.        <br />
       L'officier des Fitrion ne veut pas trop s'écarter de la côte, mais, pour vérifier s'il ne s'agit pas de quelque chose de plus proche qu'il ne le semble, il fait tirer une coulevrine en direction du milieu du nuage de lucioles.        <br />
       Aucune réaction...        <br />
       Ménion donne alors le signal du départ, et il est le premier surpris quand, après un vrombissement sourd jailli de nulle part, un projectile invisible arrive sur la barque et la fait voler en éclats. Le Hanséhard est jeté à l'eau, tout éclaboussé du sang et des tripes de Tarcolisse, l'homme de barre, qui n'a pas eu sa chance, et a été tout bonnement déchiré en deux par le boulet, sans doute de bonnes dimensions.          <br />
       La lampe-tempête, arrachée au mât heurte Ménion au visage et de l'alcool gras, pulvérisé par le choc, se répand, en feu,  dans sa barbe et ses cheveux. Il tente à la fois d'échapper à la noyade et à la transformation en torche, mais c'est moins facile qu'il ne le semble au premier abord, car le liquide enflammé résiste aux brefs plongeons sous la mer. Seul l'évanouissement du vieil homme, enfonçant son visage dans l'eau pour une ou deux minutes, en vient à bout.        <br />
       Ramené au sol par ses deux autres compagnons, valides, il lui faut un moment pour reprendre ses esprits. Entre-temps, les étoiles voyageuses ont disparu.        <br />
              <br />
       —Voila l'histoire.  Etonnant, n'est-ce pas ? Crois-tu qu'il y existe un rapport entre ce boulet qui nous a frappés, et les lumières ? me demande Ménion, perplexe, tandis que le praticien, appelé en urgence, s'empresse auprès de lui.       <br />
       —Qui sait ? Il y avait en tout cas un navire non loin de vous, dans l'obscurité, et il est hors de doute que c'est lui, probablement après avoir recueilli votre fuyard, qui vous a envoyé une bordée.       <br />
       —Bien sûr, acquiesce Ménion, (dont le visage disparaît maintenant sous d'épaisses gazes blanches enduites de crème), mais je voudrais bien comprendre ce qu'était cette nuée d'étoiles bleues... C'était fort beau, mais me laisse une étrange et maléfique impression. D'étranges choses se passent en ce moment. J'ai hâte que le Minus soit ici et que Fitrion soit rentré...       <br />
              <br />
       Je ne veux pas encore lui dire ce que je soupçonne, car je crains la panique. Pourtant, j'en suis convaincu, il faut maintenant organiser nos forces, sans attendre le retour, d'ici  deux jours,  de Phial et de Fitrion. Comment convaincre Paulinard de m'aider dans cette tâche ?  Quels arguments trouver ?         <br />
       —Ménion, pardonne-moi de te tourmenter encore quelques instants, avant que tu gagnes ta chambre pour un repos mérité...       <br />
       —Parle, jeune Augustin, me répond l'homme d'un ton las.       <br />
       —J'ai des raisons de croire que le retour de Phial ne se fera pas dans des conditions faciles.  Je voudrais contribuer à réunir au plus vite autour de nous un groupe d'hommes décidés, valides, courageux, prêts à toute éventualité.        <br />
       —A quoi pense-tu, Augustin ? s’enquiert Ménion (que la torpeur gagne, le baume ayant momentanément endormi la douleur de son visage écorché).        <br />
       —Je sais que vous avez commencé, avec ce Ralliement,  et je crois que c'est une excellente chose.  Mais penses-tu que vos gens pourraient s'opposer à un coup de force du Villacope ? Imagine qu'Oriflan ait décidé de faire interner Phial dès son arrivée au Palais... Pourrions-nous nous y opposer ?       <br />
       Ménion se redresse sur les coudes, réfléchissant autant qu'il le peut.       <br />
       ¬—Tu dresses là un tableau presque insensé... Du moins l'aurais-je pensé en d'autres circonstances. Mais depuis l'attaque de Hirpan et la disparition de Lucilia, l'ordre de l'univers a été ébranlé. Je m'attends au pire à tout instant, et je ne sais d'où le coup va venir.  Si j'étais placide et calme, je te répondrais que nos forces miliciennes pourraient empêcher la police villacopale de tenter un mauvais coup... comme interdire à Phial de sortir du Palais, ou bien l'assassiner dans un coin sombre... Mais, pour le moment la plupart sont immobilisés au Villacopat, pour surveiller la paperasse. Si nous supposons des appuis venant de l'extérieur, nous serions rapidement défaits...       <br />
       —Tu me pardonneras, vieux compagnon, mais je ressens une inquiétude plus vive que la tienne. Mes pressentiments sont encore plus noirs. Je te propose donc la chose suivante. Pendant que tu t'adonnes au sommeil réparateur, je prends le relais.        <br />
       En ton nom, je cours la ville, et bats le rappel. Mon but est de rassembler cette nuit-même en cet hôtel tous les chefs de notre parti. Je leur donnerai alors des instructions précises : le parcours qu'empruntera le cortège triomphal du Minus, dès son arrivée à la Ménisle, devra être jalonné par des groupes  de nos amis. Toutes les places, toutes les institutions, le Siège de la Hanse, le faubourg de Poularoy, le Saint Silo, le grand marché, le Bassin, le palais sapiential,  tous les lieux importants devront être noirs de la foule de nos partisans.        <br />
       De plus, je voudrais que dès demain soir, un véritable bataillon de choc soit constitué avec nos meilleurs hommes. Il devra être capable de s'opposer à une charge d'ennemis qui tenterait par surprise de massacrer le Minus et sa femme, ou de les enlever. Il devra pouvoir, en cas d'attaque de corsaires, ou de troupes ennemies en provenance de lieux inconnus, opposer assez de résistance pour laisser le temps à Phial d'Atoy d'organiser la riposte...       <br />
       Es-tu d'accord ?       <br />
       —Je te remercie de mettre ainsi toute ton énergie à notre service. Je ne sais pas ce que tu redoutes tant, mais je te fais confiance, soupire Ménion épuisé, en secouant la tête. Tu as mon mandat.        <br />
       Il enleva un gros anneau de fer à son majeur et me le tendis.       <br />
       —Prends la bague du cheftennat du Ralliement...  Astiphon est témoin. Il te servira de factotum, et il est très bon pour taper sur les Pougnards .        <br />
       —Oui, Maître, dit le  rude marin, le regard perdu (je soupçonne qu'il ne se remet pas vraiment de la mort épouvantable  de son ami Tarcolisse).        <br />
       —Le mieux est que tu ailles d'abord réveiller Carital Fordon, rue des Ecluses. Il est capable de rassembler tout le réseau en quelques heures... Bonne chance, Augustin, cette fois, je vais plonger dans les bras de la Grande Reine ...        <br />
       —Repose-toi, noble compagnon. Tu as porté trop de poids sur tes épaules ces derniers temps.       <br />
              <br />
              <br />
       Je me souviens de Carital, l’un des plus solides piliers de l’association de la Bonne Glône, autour de son président Jansène Fitrion, et  qui fut aussi jadis le coeur du parti du candidat Phial d'Atoy.       <br />
              <br />
       Accompagné d'Astiphon, je me rends chez lui presque en courant, par le dédale des ruelles sombres qui s'enfoncent dans Poularoy-Sud à partir de Magnestrade.        <br />
              <br />
       Toc, toc !        <br />
       On fait la sourde-oreille derrière la porte de marocal épais, au dessus de laquelle deux félins de pierre me regardent, souriant de leurs dents de faïence. Puis un huis minuscule s'ouvre au milieu du battant, et deux yeux bleus très clairs apparaissent. Aussitôt, des jeux de clefs se font entendre.        <br />
       Carital Fordon, petit homme pâle et sans âge apparaît sur le seuil et me serre dans ses bras.       <br />
       —Augustin !  Bienvenue ! Entre vite, les rues ne sont pas sûres, ces temps-ci !       <br />
              <br />
       Le trésorier de la campagne de Phial m'a reconnu immédiatement. Nous nous asseyons autour de verres de glône —Une merveille— qu'Astiphon siffle cul sec (en être fruste qu'il est.. à moins que ce ne soit le deuil de son camarade Tarcolisse...), et je mets rapidement Carital au courant de mes inquiétudes et de mes projets.        <br />
       Il n’exprime aucun commentaire. L'idée de rassembler séance tenante les principaux personnages susceptibles d'organiser  une &quot;défense&quot;, ne lui semble ni déplacée ni impossible.        <br />
       Il dresse aussitôt le compte sur ses doigts :       <br />
       —Bon, je ne parle pas des absents : Fontrelon le mage...  Personne ne sait où il est...  Il faudra tout de même avertir sa concierge. Il peut aussi bien surgir de nulle part et nous aider au moment le plus imprévisible : il est donc bon qu'il soit prévenu.       <br />
       ¬—Je suis d'accord...       <br />
       —Le procureur Callengue Nistrogue et l'avocat Aremboys Parz sont sans doute à Mirandol, pour le renouvellement du conquoriat. Ils sont plus utiles là-bas qu'ici. Mais la famille Parz peut être mise dans le coup, surtout son frère Ruzzéo, un maître d'armes très agressif.        <br />
       —Bien...       <br />
       —Ensuite, sur Canémo, il y a les clans Pendalis et Benjou. Je suppose que la famille Benjou a été accueillir son héros, mais il y a plusieurs cousins qui ne demanderont que de mettre leur ardeur belliqueuse au service de la bonne cause... Quant aux Pendalis, je crois que...       <br />
       Je le coupe :       <br />
       —Athiello était en lieu sûr, à Draco, la dernière fois que je l'ai vue.       <br />
       Mon intervention allège le malaise de Carital, visiblement au courant de la liaison que j'avais eu avec cette jeune femme.        <br />
       —Sa famille a un grand poids dans les milieux intellectuels et juridiques, continue-t’il. Il est bon de la prévenir. Ils enverront sûrement un représentant. Et bien-sûr, il y a ton ami de l'université de Thyrse... Comment s'appelle-t-il déjà ?       <br />
       —Veux-tu parler d'Olivon Clinus ?        <br />
       —Oui..       <br />
       —As-tu de ses nouvelles ?       <br />
       —Pas directement. Je sais qu'il travaille dur pour réunir des informations sur la corruption dans l'administration et son implication dans les complots sur l'archipel. Mais je sais aussi qu'il est très difficile à trouver. Il n'habite plus depuis longtemps sa maison du parc universitaire de Thyrse , par peur d'un attentat contre sa personne.       <br />
       —¬Sais-tu comment le joindre ? Sa présence serait sans doute très utile pour une réunion stratégique...       <br />
       —Je vais essayer, dit Carital. Peut-être en joignant certains de ses étudiants...       <br />
              <br />
       Je maîtrise la douleur lancinante qui s'avive à chaque fois qu'on évoque devant moi quelque chose se rapportant à Nadja... qui avait été  justement une brillante étudiante d'Olivon, avant que la mort ne l'emporte...         <br />
       —Pour ce qui concerne le Peuple, continue Carital,  enfin les travailleurs du Grand Bassin, tout est à faire. Mais nous disposons de bons appuis là-bas. Il y a Prudal Maghin, l'écrivain public de la rue de la Goyave, et son amie Myza, la grande Pétacle.        <br />
       —Ah oui, je les connais, s’exclame Astiphon, sortant de son triste mutisme. Ce sont de bonnes gens !       <br />
       —Ils ont beaucoup milité pour soutenir le candidat fulgurac'h, à l'époque, mais depuis les Jeux, ils se sont ralliés avec enthousiasme à Phial. Je crois que par eux, on peut avoir l'appui de contingents très solides... car ils détestent le Villacope plus que tout au monde.        <br />
       —Ouais, approuve Astiphon... et ils apprécient Phial, parce qu'il est courageux... Ils n'arrêtent pas de se raconter l'histoire de la course de l'Egarement... Faut dire que c'était une belle course !       <br />
       —Il reste Cicéole, pour laquelle nous avons quelques paysans révoltés contre le clan des Fariniers, mais ils sont toujours très isolés. Enfin, ils peuvent être utiles pour les renseignements concernant les mouvements de nourriture. On ne sait jamais... C'est le nerf de la guerre.       <br />
       Et, bien sûr, je garde pour la fin toute ma bande de clochards du marché souterrain. Ils sont d'une efficacité incroyable.        <br />
       Carital se lève et tire sur un cordon crasseux qui se confond avec des chutes de chanvre mises à sècher (pour la protection des bouteilles).         <br />
       Nous n'avons que le temps de porter un toast &quot;à la victoire de Phial&quot;, et déjà l'on gratte à la porte.        <br />
       Carital ne se lève pas et met son doigt sur ses lèvres, m'incitant à regarder.       <br />
       Un morceau de papier journal glisse sous le battant, et la grosse clef, repoussée de la serrure tombe bientôt sur le papier, aussitôt tiré vers l'extérieur, avalant la clef du même coup. L'instant d'après, une ombre naine fait irruption dans la place.       <br />
       —Zalkoz, je t'ai déjà dit d'entrer normalement!       <br />
       gronde Carital , l'air (faussement) fâché.       <br />
       —Mais que vois-tu d'anormal ? s'exclame l'être étrange qui vient d'entrer, posant triomphalement la clef sur la table. Il faut bien que je m'exerce sans trop de risque ! Mm, vous venez de boire de la 721...       <br />
       —Le millésime, m'explique Carital. Il a un bon nez...       <br />
       Le nain, dont la casquette ne dépasse guère du bord de la table, semble très jeune. Son visage est doux et régulier, encadré de boucles dorées. Seuls son nez massif et ses yeux jaunes en amandes  au regard aigu rappellent qu'il ne s'agit pas d'un enfant. Il est vêtu d'une vareuse couleur nuit d'orage et ses grosses sandales découpées dans des tranches de peau crue exhalent un léger parfum de tannerie.        <br />
       —Zalkoz est l'un des meilleurs voleurs du marché de Poularoy...  C'est aussi un ami, et un excellent informateur.       <br />
       Le nain rayonne de fierté. Carital avance un verre et le remplit à son attention.       <br />
       —Zalkoz, nous voudrions que tu fasses deux choses pour nous..       <br />
       —A votre service, Messignours ! répartit l'interessé en se courbant jusqu'au sol.       <br />
       —D'abord,  nous souhaitons que tu avertisses une liste de gens qu'ils devront venir dès le petit matin, disons quatre heures, à la maison de Jansène Fitrion. C'est pour un motif urgent qui a trait à la venue de notre Minus. Nous craignons que le Villacope ne tente quelque chose de terrible, et nous voulons que tous nos partisans se tiennent prêts.        <br />
       —Je comprends, Maître.  Dans une heure, tous nos amis seront prévenus... Le système est maintenant  au point et les gens ont confiance dans nos &quot;mendiants&quot;.  Mais, s'il y a des nouveaux-venus sur la liste, il vaudra mieux que quelqu'un y aille à notre place, ou bien que tu m’écrives des billets.       <br />
       —Ce sera fait. La deuxième chose, mon ami, c'est que j’aimerais que ta compagnie se tienne prête à des choses bien pires...       <br />
       —Tu veux dire à la guerre ? s’exclama joyeusement Zalkoz...       <br />
       —En quelque sorte. Nous avons besoin d'armes,  et tu sais où en trouver.  Quant au le rôle que vous pourriez vous-mêmes tenir, il serait bon que tu t’en informes toi-même à la réunion de ce matin...       <br />
       —C'est d'accord, maître, dit Zalkoz les yeux brillants de malice et de fierté. Comptez sur moi...       <br />
       L'instant d'après, il a disparu, comme par enchantement. La porte est fermée, la clef dans la serrure, comme si rien ne s'était passé.       <br />
       —Tu vois, Augustin, c'est un bon atout dans la manche...       <br />
       —Je n'en doute pas.         <br />
              <br />
       Je me lève et prend congé.       <br />
       —Maintenant, je vais me préparer à notre grande rencontre de tout à l'heure, Carital.       <br />
       Et je retourne à la Maison Fitrion, efficacement accompagné par Astiphon, repoussant ivrognes et importuns.       <br />
              <br />
              <br />
       Les quelques heures de nuit blanche qui me restent, je les consacre à réfléchir aux propositions que je vais soumettre aux partisans.        <br />
       Mon problème est ardu : je ne peux dévoiler tout ce que je sais (ou que je subodore), et je dois en même temps parvenir à déclencher la mobilisation la plus forte possible.       <br />
              <br />
       Ce que je sais ou crois savoir ?          <br />
       Après tout, confions-en la teneur à ces Mémoires devenues journal de bord. Ce &quot;savoir&quot;, j'en ai fait part à Phial, dans la missive que j'ai rédigée hier à son intention, et envoyée, aux bons soins d'une fragile sarmoiselle.        <br />
       En voici  le texte, tel que je m'en souviens :       <br />
              <br />
       «Cher Phial, Salut au Grand Minus ! Un concours de circonstances (peu fortuites) nous a tenus séparés jusqu'ici. Or il est une chose que tu dois apprendre immédiatement, et en termes clairs. Le message transmis par Fourret a dû te mettre sur la piste, mais il était nécessairement sibyllin : &quot;les bateaux ont été construits plus vite que nous le pensions&quot;.        <br />
        Voici : une escouade de soixante bateaux rapides expérimentaux, porteurs de 900 soldats zwölles d'élite, ont traversé avant-hier matin le grand Dragon, et se dirigent vers le banc de Dysme. Je ne sais pas plus que toi comment les Zwölles Noirs ont réussi à mettre sur pied une telle flotille en si peu de temps : mais c'est un fait. Nous les attendions dans trois mois, et ils sont déjà là, comptant sur l'effet de surprise.        <br />
       En se fiant à leur vélocité exceptionnelle, ils doivent être en vue de leur cible depuis un moment. Quand tu recevras les premiers messages des marins ou des gardiens du banc de sable, il sera trop tard. Les envahisseurs auront bouclé l’îlot, et ils se seront rendus maîtres de la foule des pélerins qui s'y trouvent rassemblés, avant de se rendre à la fête des Morts à Sanabille.        <br />
        Je suis certain également que leur but, aussi étrange que cela paraisse, est de faire marcher —oui, marcher— les pélerins, en une procession incessante, sur le sable fragile de cet atoll, afin que le piétinement répété de dizaines de milliers de personnes pendant plusieurs jours produisent un certain tassement de la dune à l'intérieur des parois coraliennes de l'ancien  cratère.         <br />
              <br />
       Je t'ai expliqué à Hirpan le but de cette opération  : le sable, en descendant dans le cratère est expulsé par un orifice sous-marin et va boucher une sorte de siphon.  D'après ce que ton oncle Karool Jion de May pensait (et je le suis dans son raisonnement), ce bouchon se situe sur le côté intérieur du siphon, ce qui contribue à éloigner le courant froid (le Rieufret) passant par là, d'une rencontre avec le Grand Dragon, plus chaud. Cet éloignement diminue la dilution des énergies chaudes du Dragon, et ce dernier devrait donc, dès le début de la semaine prochaine, gonfler démesurément, l'amplitude du phénomène ressemblant aux crues centenaires déjà décrites par les observateurs.       <br />
       Or, tu sais que j'ai réussi à faire croire aux Zwölles, —je t'ai raconté par quel subterfuge— que le bouchon se produirait sur la face externe du siphon, et que l'effet produit serait donc exactement l'inverse : ils croient, grâce à moi, que le tassement du pas de Dysme va dériver le Rieufret vers le Dragon, et que celui-ci, refroidi massivement, va s'atténuer, se diluer, se dissoudre, permettant ainsi à une armada de galions d'assaut de partir enfin à la conquète de  l'autre partie Guama.       <br />
       Autrement dit, je soupçonne qu'une vaste quantité de grands bateaux de guerre sont en train de se masser  à l'abri d'ilôts discrets devant Draco ou Périache (dont les Zwölles ont désormais le contrôle, via leur ami Sapharx, le chef des sorciers). Dès que le courant aura (pensent-ils) baissé, ces bateaux se rassembleront et se rueront sur Clotone et sur la Majeure, derrière le panache noir de l'amiral, et cousin de Mortone Trug, Larr de Sioulque.        <br />
       Tu me diras que, si ton cher Oncle avait bien raison à propos de la physique des Courants, ce sera le contraire qui se produira : le dragon gonflera, rugira, et, dans le meilleur des cas, une bonne partie de l'orgueilleuse flotte zwölle, chamboulée, s'en ira par le fond.       <br />
       Mais c'est justement là que je voudrais te mettre en garde, cher grand Minus :       <br />
       —Tout d'abord, nous pouvons nous tromper. Et dans ce cas, j'aurai contribué à la plus grande catastrophe de l'histoire de Guama en dévoilant le phénomène de Dysme aux Zwölles. Ils ne feront qu'une bouchée de nos maigres forces...       <br />
       —Ensuite, j'ai appris à respecter Mortone Trug. J'en suis venu à penser qu'il n'était pas nécessairement persuadé du succès du mécanisme de variation des courants. Mais qu'il pouvait se servir de cette découverte —vraie ou fausse, peu importe— pour susciter l'enthousiasme parmi ses troupes, et dans l'ensemble de ses ingénieurs et de ses ouvriers, passablement déprimés par leur isolement politique depuis des décennies.  Si j'étais Mortone Trug ¬—ce qui n'est pas le cas, heureusement— j'aurais évidemment profité des informations données par ce jeune et mystérieux ultramondain se faisant passer pour un de ses officiers d'origine Grise (moi-même... sous le nom de Handjo Hnobich) . J'aurais ordonné l’immédiate mise en état opérationnel de la flotte que Larr de Sioulque faisait depuis longtemps construire dans de grandes cavernes  au sud de Draco. J'aurais enfin trouvé là le prétexte idéal à lancer la patrie dans la guerre.         <br />
       Imagine que je n'aie pas été dupe des (faux) carnets de ce jeune intriguant. Aurais-je pour autant arrêté l'opération ? Certes non.  Simplement, son organisation aurait été différente. J'aurais amené la flotte au pied du Dragon, mais à distance assez grande pour reculer en cas de gonflement (et non d'apaisement des flots). Constatant l'impossibilité de passer, j'aurais ordonné de mettre cap sur le nord-ouest, en direction des Passes.        <br />
       Tu me répliqueras encore que Lario représente un obstacle non négligeable sur la route des Passes, surtout en présence des corsaires Penthérites ou Hatrobates, audacieux, voire intrépides, et constants dans leur haine des Zwölles. Une résistance opiniâtre de leur part suffirait à bloquer l'armada sur l'étroit chenal entre le dragon et Lario, en attendant l'arrivée des vaisseaux de la ligue des Grands Hanséarts, traditionnellement liés à Clotone par contrat d'aide mutuelle.        <br />
       J'entends bien. Mais, vois-tu, Phial, je sais que Mortone Trug  complote avec les nouveaux maîtres de Lario —la tribu des Fulgurac'h— (dont j'ai appris qu'elle était l'une des branches les plus nobles d'anciennes familles royales Zwölles). Officiellement, ces sombres habitants de l'ilôt furieux, à la pointe septentrionale de Lario, secondent Mina Termina, la Ruloxane de l'île, mais ils témoignent de toute l'indépendance voulue, lorsque cela les arrange (comme lors de l'attentat contre les chefs penthérites et hatrobates, auquel j'ai assisté en personne il y a quelques mois ).         <br />
       Je soupçonne donc un coup fourré qui pourrait être le suivant : Kryalîche et son frère Allastair, les chefs Fulgurac'h, prennent le pouvoir sur Lario. Ils décrètent la loi militaire et envahissent les côtes du sud, où vivent les héroïques Penthérites et Hatrobates. Résultat : ceux-ci battent le rappel de leurs forces vives et de leurs corsaires. Mobilisés par ce combat, ils laissent donc passer l'armada zwölle, qui parvient en dix-huit heures en vue de Cicéole. Larr de Sioulque ordonne le déploiement en quatre flottes de débarquement. Celles-ci prennent en tenaille La Ménile,  Canémo, Fustelle et La Mirande. En quelques heures tout est consommé : les envahisseurs écrasent les milices embryonnaires, se rallient les gardes cercopsaires, et font leur jonction au grand Bassin. Dans trois jours, au petit matin, alors que tout le monde à la cour se passionne encore pour ce qui arrive du côté de Dysme, ils  pénètrent sans coup férir dans le palais Villacopal. A supposer que tu te sois réfugié dans la tour centrale, tu y es traqué, appréhendé, mis en prison jusqu'à l'arrivée de Mortone Trug qui se proclame empereur de Guama et exhibe ta tête fraîchement tranchée au balcon... applaudi fébrilement par Mulibron qui est depuis longtemps à son service !       <br />
       J'espère que je ne te coupe pas trop... l'appétit avec ce scénario apocalyptique, mais hélas tellement plausible que c'est folie de ne pas l'avoir imaginé jusqu'ici !       <br />
       Réponds-moi sur le champ et convoque un conseil militaire d'urgence !       <br />
       Ton ultramondain d'ami, Augustin. »       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       Trettin (trois heures du matin). Il fait presque froid et les oiseaux familiers sont venus se nicher sous les tuiles de la Maison Fitrion.         <br />
       Mon &quot;exposé&quot; aux militants est prêt. Si l'angoisse me taraude, ce n'est pas à cause de cela.  C'est pour une raison qui doit maintenant sembler plus évidente au lecteur :       <br />
              <br />
       Et si le nuage d'étoiles bleues, au large des côtes de Clotone, était... la multitude des lampes, accrochées aux mâts de l'armada de Mortone Trug, en train de prendre position autour de nos îles ?        <br />
       Et si ce dernier n'avait pas attendu le &quot;test&quot; du pas de Dysme pour foncer sur Clotone ?        <br />
       Et si je m'étais fait manipuler comme un enfant par Hrulich, la mission du commando de Transdragon étant de faire diversion, purement et simplement, à une attaque massive conduite par le nord ?       <br />
              <br />
       Et si Tarcolisse, le matelot de Ménion Paulinard dont le corps avait été déchiqueté par un mystérieux projectile venant du large, n'était que la toute première victime de la guerre-éclair conduite par le Prince Zwölle ?        <br />
              <br />
       Et si ... tout était déjà trop tard ?       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       L'assemblée a lieu dès sept heures, sur la terrasse, où l'on a installé deux braséros pour chasser l'humidité de l'aube. Leur rougoiement répond gaiement à l'embrasement de la ville par les rayons solaires.  Je me sers deux tasses d'un nectar d'Arabie à l'arôme si fort que, pour la durée de la réunion, j'oublie mes nuits blanches. Le passage à l'action contribue également à dissoudre mes angoisses comme de mauvaises brumes.        <br />
        Zalkoz et Carital ont travaillé avec une grande efficacité, et nous sommes finalement quinze, tous fort décidés.       <br />
       J'ai envoyé Macapuze aux courses, afin de l'éloigner, mais, convaincu de l'importance du grand repas que nous ferions vers dix heures, il ne paraît pas s'en  être offusqué.       <br />
       Clotone se trouve assez bien représenté par notre petite assemblée : du côté du peuple, Zalkoz et ses deux comparses (Foug et Viaq), aussi petis que lui, témoignent pour la nombreuse faune du marché, et Carital pour l'échoppe, fort influente. Myza la belle pétacle et Astiphon le marin parlent au nom du Grand Bassin. Prudal Maghin -l’écrivain public- connaît tout le monde, et Jannoue, la concierge de Fontrelon le mage (qui avait tenu à venir), encore davantage. Les Bourgeois disposent de bons embassadeurs en la présence de Kajak Pendalis (le cousin germain d'Athiello, et de Mathio Sendis (cousin de Benjou). Les paysans sont présents à travers les deux Cicéoliens  dissidents Baratr et Frogish. Quant aux militaires, Ruzzéo Parz , le violent maître d'armes les incarne en personne.         <br />
       Je regrette amèrement que mon bon Jean  ne soit pas des nôtres. Je suppose, sans en être sûr, qu'il a quitté Hirpan aux côté de Phial, et qu'il en organise la garde rapprochée (mais je ne l’ai pas vu sur l'esplanade du champ de course). Tant de choses devraient être encore éclairées sur les événements terribles qui ont précédé ma découverte par le commando zwölle au milieu des flots ! Mais ce n'est pas le temps d'y penser .       <br />
       Ménion Paulinard, qui ne peut guère dormir à cause de sa brûlure lancinante, est venu assister au colloque, ce qui évite toute ambiguité sur l'appui de la maison Fitrion à mon égard.        <br />
       Avant de commencer, je prend Myza à part.       <br />
       —Dame Myza, vous souvenez-vous de moi ?       <br />
       La grande et belle femme hausse ses sourcils en deux arcs parfaits :       <br />
       —Je vous ai entrevu, je crois, près de la Maison commune, sur l'îlôt Hirpan, avant que ma pauvre Aguza ne soit lâchement assassinée...       <br />
       —Myza, en deux mots, comment êtes-vous rentrée ici ?       <br />
       —Oh, le plus naturellement du monde. J'ai repris la simière avec laquelle j'étais venue sur Hirpan en compagnie d'Aguza.       <br />
       —Etiez-vous présente lors de la fête des épousailles de Phial  et de Chantenelle ?       <br />
       —Oh, non ! J'étais tellement déprimée par la mort d'Aguza que je suis rentrée dès le lendemain, juste après les obsèques de ma pauvre amie...       <br />
       —Vous ne savez donc rien de ce qui est arrivé après l'attaque de l'îlôt par les thrombes ?       <br />
       ¬—Non... J'ai appris ce terrible événement en posant le pied sur le débarcadère, au Grand Bassin...       <br />
       —Merci, Myza.        <br />
       J'ajoute en souriant :        <br />
       — Vous savez ,je vous connais depuis plus longtemps que vous ne le pensez.       <br />
       La pétacle se pencha vers moi, intriguée.       <br />
       —Oui, j'ai même assisté, dans une taverne du port, au lancement de votre campagne en faveur d'Allastair Jovial-Bonheur...       <br />
       A l'évocation de ce nom, elle fronce le sourcil et serre les mâchoires :       <br />
       ¬—Oh celui-là ! Je me demande encore comment j'ai pu me tromper à ce point... Il faut dire qu'il avait belle prestance.. Elle soupire, et revient à moi :       <br />
       —Vous étiez donc chez Broulican ? Quel étonnant hasard !  Mm, continue-t-elle en me jaugeant d'un air professionnel, dommage que je ne vous aie pas remarqué alors... Vous savez que vous êtes joli garçon ?       <br />
       —Hélas, cela ne me sert pas à grand chose dans ces circonstances, Myza !        <br />
       —C'est cette ignorance de vous-même qui vous rend séduisant, jeune homme. Mais je ne veux pas vous troubler... Nous sommes ici, paraît-il pour des affaires bien sérieuses !       <br />
       ¬—C'est vrai ...          <br />
              <br />
       Je me suis installé sur un rebord, faisant fuir les oiseaux, et j'ai parlé brièvement  :  selon moi, il s'impose de former une petite armée capable de défendre Phial contre toute attaque imprévue. Je demande à mes interlocuteurs de me faire confiance sur ce point : une telle agression, à laquelle Oriflan —bien que désormais le beau-père du Minus— participerait vraisemblablement, au moins passivement, est désormais très probable. Nous n'aurions que très peu de temps, dès le débarquement de Phial, pour parer à toute éventualité.        <br />
       J'ajoute enfin : dans l'hypothèse où les forces hostiles se révéleraient plus puissantes que prévu, nous devrions tenir un navire prêt, afin de dégager le Minus, et l'emmener dans un lieu sûr.       <br />
       —Comment ! dit le Hanséhard, étonné, tu penses  vraiment que nous pourrions en venir à une telle extrémité ?       <br />
       —Hélàs, mon cher Ménion, j'en suis persuadé.       <br />
       —Mais d'où sortiraient de telles armées ? Du royaume des ombres ? Nous ne sommes pas à Hirpan,  qui se trouve à quelques centaines de mètres de Périache, elle-même alliée aux Zwölles... La nature nous a heureusement séparés des peuples les plus sauvages de notre archipel.       <br />
       —Détrompe-toi, vieil homme. Nos ennemis se préparent depuis longtemps et sont capables des coups les plus inattendus. Nous devons témoigner de la plus grande vigilance. Nous ne nous pardonnerions pas si un coup d'Etat parvenait à éliminer Phial.       <br />
       —Il a raison ! s'exclament plusieurs  voix.       <br />
       —Je ne dis pas cela pour ralentir nos activités, se défend Ménion. Mais je me désole plutôt de la gravité de la situation, que je n'ai su prévoir, trop à la joie d'avoir vu notre candidat élu, et me fiant à la déconfiture visible du Villacope ! J'ai toutefois une confiance totale dans Augustin. Nous ferons ce qu'il nous recommande.       <br />
       —Merci, Ménion.        <br />
              <br />
       Je prends alors des mesures pour que le service d'ordre déployé le long du parcours soit bien coordonné, et pour qu'on nous envoie —en aussi grand nombre que possible— des jeunes gens, afin de les armer et de les entraîner. Ruzzéo Parz s'offre spontanément pour ce travail, ajoutant qu'il trouverait certainement une dizaine de bons amis pour encadrer cette nouvelle troupe.       <br />
       —Maintenant, la question se pose de trouver un lieu pour le rassemblement et l'entraînement, ajoutai-je. Car nous ne pouvons faire courir des risques à la famille Fitrion... Le lieu doit être discret pour ne pas attirer l'attention des Villacopistes, et  être en même temps situé à proximité du palais, pour pouvoir intervenir très rapidement.       <br />
              <br />
       Zalkoz, qui se balance sur la ferronerie entourant  la terrasse, indifférent au vertige, saute sur le sol :       <br />
       —J'ai une idée ! la Taverne du Ronmonde !        <br />
       —C'est une bonne idée, approuve Ménion.       <br />
       —Eclairez-moi mes amis !        <br />
       —Cette taverne, explique Zalkoz, se trouve à l'angle de Magnestrade et du grand Bassin, sur la place où tout le monde se rencontre pour parler, faire des affaires...       <br />
       —Jeter un coup d'oeil sur mes collègues en poste, plaisante Myza.       <br />
       —J'inclus cela dans les affaires, rétorque Zalkoz. Le Ronmonde a ceci de particulier qu'on y joue des pièces de théatre, et qu'il est empli d'une foule diverse, de jour comme de nuit.  La nuit, en effet, les acteurs répètent ce qu'ils présentent le jour.        <br />
       —Eh bien, je ne vois toujours pas...       <br />
       —Tu vas comprendre : les dépendances de la taverne sont très vastes. Plusieurs cours sont occupées par diverses troupes de comédiens, ou encore par des marchands qui y louent des salles pour se rencontrer, et des chambres pour dormir. L'agitation est telle qu'un peu plus, un peu moins , personne n'y verra que du feu. De plus, si vous voulez tirer l'épée, on croira qu'il s'agit d'une répétition de théâtre, car les pièces racontent souvent des histoires de guerres, et les Clotonois adorent les grandes batailles sur scène.       <br />
       —Je commence à saisir. Penses-tu que nous pourrions occuper l'une de ces cours ?       <br />
       —Je m'y engage, dit Zalkoz. Le patron du Ronmonde  est un de mes amis.       <br />
       —Dans ce cas, l'affaire est dite. Je vérifierai le dispositif cet après-midi. Que chacun s'active selon le plan. Je serai dès bimère au Ronmonde, afin d'accueillir les premiers participants.        <br />
              <br />
       L'on se disperse alors, et Jannoue,  la petite dame maigre dont la voilette empêche de bien distinguer les traits s'approche de moi.       <br />
       —Je suis sûre que vous êtes déçue d'une absence, dit la vieille dame d'une voix aigrelette.       <br />
       —De qui voulez-vous parler ?       <br />
       —D'une grande autorité en matière d'informations secrètes !... dit Jannoue.       <br />
       —En effet, Fontrelon nous manque, mais sa façon de nous aider est toujours spéciale... Je ne me fais pas de souçi pour lui... D'ailleurs, vous le tiendrez au courant de nos décisions, j'en suis sûr.       <br />
       —Non, jeune homme, je ne parle pas de Monsieur Fontrelon.       <br />
       ¬—Ah... Eh bien, pourquoi tant de mystère ? dis-je, un peu agacé. Nous n'avons guère le temps de badiner.        <br />
       —Parce que j'attends que tout le monde nous ait quittés, tout simplement.       <br />
       —Je comprends, vous voulez me parler seule à seul.       <br />
       ¬¬—C'est exact, jeune homme.       <br />
       —Moi, je reste, s'écrie Mategloire tombant du toit la tête en bas. Elle opère un double saut périlleux et un hardi rétablissement pour atterrir sur la terrasse et non dans le vide.        <br />
       —Encore toi ? m'exclamai-je. Tu as, je suppose, assisté à toute la réunion?       <br />
       —Bien sûr, les tuiles vernies conduisent excellement le son...        <br />
       —Je suppose que j'aurais dû t'inviter à y participer normalement, soupirai-je.       <br />
       —Mais le sentiment de supériorité masculine n'étouffe guère les Ultramondains, ais-je ouï dire ... !       <br />
       Elle esquisse trois pas de danse, virevolte, et revient vers moi, avec l'évidente intention de m'embrasser le nez. Privauté à laquelle je me soustrais de justesse.       <br />
       Le rire qui secoue la vieille Jannoue a quelque chose d'excessif. Ses accents rauques et enroués, qui se transforment en quinte de toux, ne sont guère seyants, même pour une femme du peuple.       <br />
       Elle se redresse.       <br />
       —Ah, je n'en puis plus ! dit-elle, la voix changée.        <br />
       Et elle ôte d'un même geste la voilette et la chevelure grise.        <br />
       La magnifique calvitie qui est ainsi dégagée ne peut appartenir qu'à une seule personne : Olivon Clinus.       <br />
       —Professeur ! Est-ce vous ? Je n'en crois pas mes yeux !       <br />
       —Si fait, si fait ! dit l'intéressé en se débarrassant de la longue robe grise qui recouvre ses vêtements masculins.       <br />
       —C'est bien moi... Incognito, comme vous le voyez !       <br />
       —Mais...Jannoue... Elle n'existe donc pas ? s'écrie Mategloire ...       <br />
       —Oh si, la chère vieille dame existe, et elle est bien portante, rassurez-vous. Je n'ai fait qu'emprunter sa ressemblance, d'assez loin, je dois dire. En réalité, j'occupe l'appartement de notre ami Fontrelon, absent pour cause de voyage ininterrompu dans des contrées inconnues.        <br />
       Mais c'est lui qui m'a appris certaines techniques de déguisement. J'ai dû me montrer extrèmement prudent ces dernières semaines, car les agents zwölles, qui me surveillaient depuis longtemps, sont passés à une phase active. Ils ont tenté trois fois de me supprimer, avant que je ne me décide à me cacher.       <br />
       Cependant, ajoute Olivon en nettoyant le maquillage savant qui modifiait ses traits, je crois que le moment est venu d'agir à visage découvert.        <br />
       —Il serait bon que nous échangions nos informations, Professeur.  A commencer par la plus terrible des nouvelles.       <br />
       —N'en dites pas plus, Augustin, je suis au courant pour Nadja.        <br />
       —Cela diminue la souffrance d'avoir à en parler. Mais... puis-je vous demander comment vous êtes au courant de l'événement ?       <br />
       —Le mieux, Augustin, est que je vous raconte tout...       <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       Olivon Clinus, très agité, se lance alors dans le récit suivant :       <br />
              <br />
       —Le hasard voulut que le jour où vous me fîtes imprudemment envoyer Allastair Jovial-Bonheur pour m'informer de votre sort, je me promenais sur la dune qui domine ma maison à Thyrse. C'est ainsi que je surpris, sans être vu, un groupe de plusieurs hommes en pourpoint noir. Ayant laissé leurs montures près d'un arbre, ils se faufilaient le long d'une combe en direction de mon domicile. Je suivis les cornufiaux de loin, puis, comme ils se postaient à l'abri d'un buisson de salges, je m'en approchai sans bruit. Le plus grand d'entre eux était Allastair. Je compris qu'il se proposait de frapper à ma porte et de s'entretenir avec moi. Après m'avoir mis en confiance, il ferait alors entrer les autres, afin de me soumettre à la torture.        <br />
       —L'être immonde ! Mais pourquoi ?       <br />
       —Ce que vous lui aviez dit de moi, de mes enquêtes en cours et de mes connaissances  avait sans doute donné à penser aux chefs de son clan que j'étais un très redoutable adversaire, cela d'autant plus qu'ils m'avaient totalement ignoré jusque là.        <br />
       —Ces hommes étaient des Zwölles noirs, je présume ...       <br />
       —Je le pense aussi, mais, sur le moment, j'étais étonné de les voir en uniforme, celui-ci étant strictement interdit sur Clotone, depuis les traités dits de Moudrelay.        <br />
       Je compris, en tendant l'oreille, qu'il s'agissait d'une bande extérieure aux personnels de l'ambassade dracoise, et qui opérait de façon complètement clandestine.  Peut-être étaient-ce les mêmes gens qui assassinaient tous ceux qui génaient alors la candidature soutenue officiellement par Mortone Trug, le cicéolien Wiril Braighcht.        <br />
              <br />
       Ma curiosité l'emporta sur ma frayeur. Je courus prévenir mon voisin Pandréasz Velpeau, un recteur-administrateur de l'université, à qui je donnai pour mission de venir annoncer à Allastair que j'étais en vacances, absent pour une longue durée. Puis il entrerait lui-même dans la maison, afin d'éviter que les visiteurs n'y pénètrent par effraction, et n'y dérobent tout ce qui les intéresserait.       <br />
       J’empruntai à mon ami l'un de ses chevaux, et  je retournai m'embusquer en vue du groupe de Zwölles. Mon attente ne fut pas longue : bientôt Allastair revint vers eux, fulminant, et tous décidèrent de décamper. Ils rejoignirent leurs montures et galopèrent sur la plage, vers les rochers de Mayonne, qui se trouvent au bout du &quot;doigt&quot; le plus nordique de notre petite île universitaire. Je les serrai de près, chevauchant en arrière de la dune, pour leur demeurer invisible. Lorsque je parvins aux rochers, -de magnifiques agglomérats blancs qui simulent une sculpture monumentale- j'eus à peine le temps de voir une pierre rouler devant une caverne, dérobant les cavaliers à ma vue.       <br />
       Mon coeur, vous le pensez, s'accéléra : l'une des entrées du mystérieux réseau dont je soupçonnais depuis longtemps l'existence venait de m'être révélée. Mais comment y pénétrer à mon tour ?        <br />
       La chance me servit. Au moment où la pierre se refermait, quelque chose se remit en place du côté d'un ressaut couvert de coucule grimpante, embaumant l'atmosphère. J'y mis la main et appuyai sur les parois. Un morceau de roche recula sous la pression. Et la &quot;porte&quot; se mit à rouler en sens inverse.  Sans réfléchir, je m'y engageai.       <br />
       La galerie, vaguement éclairée par des ouvertures percées vers le haut des falaises, s'enfonçait en pente douce sous le petit bras de mer qui sépare Thyrse de la côte de Canémo. Domptant mon cheval réticent, je le forçai au trot sur une allée de sable fin, de plus en plus obscure, et qui  finit par remonter, de l'autre côté du chenal, vers des lueurs grises.        <br />
       Celles-ci provenaient des fenêtres vides d'une grande muraille fermant une grotte. Je reconnus, de l'intérieur, l'un des anciens cimetières phrysogeois, étrangement construits contre certains enrochements, sur plusieurs sites de l'archipel.        <br />
       Mais  ici tous les ossuaires sculptés, ordinairement posés sur les plans taillés dans le roc, avaient été évacués.  En revanche, de nombreuses caisses y étaient entreposées, dont je reconnus certaines pour provenir des ateliers d'armes de Sanabille.  M'étais-je aventuré dans le repaire de simples brigands ? Où avais-je enfin découvert l'un des dépôts des bandes qui intriguaient pour manipuler les épreuves du minusat ?        <br />
       Je n'avais pas le temps de m'attarder pour répondre à ces questions. Il fallait que je continue la poursuite.       <br />
       Cette fois, ce fut le crottin frais des montures qui trahit ceux que je poursuivais. Pourquoi cet amoncellement à l'intérieur d'une logette, si ce n'est parce que celle-ci cachait l'issue du cimetière, nécessairement empruntée par les cavaliers ?  Je mis pied à terre et examinai l'endroit. La paroi était ornée d'un disque de motifs enroulés autour d'un centre. Le geste attendu était presque trop évident  : j'appuyai sur ce moyeu et le mur s'affaissa lentement, pour disparaître dans une large  rainure du sol. Je n'avais sans doute qu'un bref délai pour sortir avant qu'il ne se remît en place. J'empoignai rudement le cheval par la crinière et le tirai au dehors.        <br />
              <br />
       L'après-midi était bien avancé, mais l'ombre portée allongeait les empreintes des fers, les rendant plus visibles encore. Elles cheminaient, avec l'espacement propre au galop, vers la route côtière, bien dégagée, de la Lande d'Obsidienne. Ne voyant personne à l'horizon, (sinon les habituelles silhouettes déjetées des ramasseurs de champignons) je cherchai à terre d'autres indices, mais je n'en trouvai point, ni dans une direction, ni dans une autre. Le groupe semblait s'être volatilisé !       <br />
       Il y avait bien des chevaux qui paissaient  l'herbe de la bande marécageuse jouxtant la route. Mais ils ne portaient ni harnais ni rènes, ni selles et... surtout nul cavalier.         <br />
       Je finis par m'en approcher. Les chevaux, à n'en pas douter, avaient couru. Ils reprenaient souffle à grands bruits de naseaux, et leur robe était pleine de sueur.         <br />
       Mon intuition m'avertit : les hommes ne devaient pas être loin ! Ils me guettaient peut-être. Je devais faire preuve de prudence : me faire prendre ne m'avancerait à rien, sinon à faciliter les projets des Zwölles à mon égard !       <br />
       Par bonheur, ce n'était pas le cas. Je découvris en revanche une stèle solitaire, assez incongrue dans ce paysage de désolation. Vue de plus près, il s'agissait d'une fontaine au flux tari. Son bassin était d'une belle pierre, quadrangulaire, et son fronton assez élevé, gravé d'inscriptions antiques.  Je le contournai, et découvris une ouverture creusée dans sa face arrière. J'y risquai un oeil : ce n'était qu'un accès, comblé depuis longtemps, à l'évacuation de la source.        <br />
       Des voix féminines retentirent à ce moment là, de l'autre côté de la fontaine.         <br />
       —Tu as vu, ma Soeur, ce que j'ai vu ?        <br />
       —Oui. Des gens montant aux cordes du ciel... C'est assez peu courant.       <br />
       —Des hommes vêtus de nuit, étrangers à nos îles... Je ne savais pas qu'ils connaissaient l'art de dompter les Lourds.       <br />
       —Ils le connaissent. J'ai vu ces gens se hisser dans les nacelles à quelques pas de moi, deux ou trois gros Lourds bien harnachés, immobiles à cent mètres au dessus de nous. L'un des hommes a même crié de colère, quand son poignard est tombé sur le sol à mes pieds... Je l'ai ramassé.       <br />
       Tiens, vois cet objet sinistre. Sa lame luit comme si elle n'avait jamais servi, mais, c'est trompeur. Il en a peut-être essuyé le sang sur sa cuisse, un instant auparavant...       <br />
       —Laisse donc cette horreur, se récria l'autre femme d'un ton profondément révulsé.       <br />
       —Regarde, ils volent vers l'ouest... De temps en temps les nuages les montrent, et puis ils les cachent.. Ils sont de plus en plus petits... de minuscules araignées soutenues par le vent...       <br />
       —Ne les regarde pas trop, ma Soeur, tu vas perdre une cabrasse. Les bêtes adorent que les pastourelles regardent le ciel. Elles en profitent pour courir vivre leur vie sur la plage, mangeant les algues salées qui les empoisonnent.       <br />
       —Tu as raison, partons. D'ailleurs les Lourdonautes ont disparu...       <br />
       Les femmes s'éloignèrent, avec leurs troupeaux, se confondant à nouveau avec les croupes grises du chemin des Vents.       <br />
       Je sortis de ma cachette et je m'emparai du poignard que la femme avait laissé sur la margelle.  Je le dégageai de son fourreau de cuir noir.        <br />
       &quot;Vii Spii un Tzan&quot;, lus-je sur la lame étincellante. Ce qui veut dire, je crois, en vieux zwölle : &quot;Par le jeu et le chant.&quot;       <br />
       Il y avait quelque chose qui dépassait du fourreau : un rouleau de papiers de soie plié, comme celui des messages envoyés par oiseau. Celui-ci à l'évidence, n'avait pas été envoyé.       <br />
       J'ajustai mes lunettes et  m'assis pour lire.       <br />
              <br />
              <br />
       C'était  -Vous rendez-vous compte, Augustin- la première preuve tangible, incontestable, du complot après lequel je courais depuis si longtemps comme derrière une ombre impalpable !        <br />
       La lettre, longue d'une dizaine de feuillets denses, était signée &quot;Vos respecteux Agents&quot;, et adressée à son Eminence sérénissime le Prince Mortone Trug. Elle fourmillait de détails sur l'état d'esprit des populations de Clotone à l'approche des élections. Elle décrivait scrupuleusement les diverses opérations menées par les &quot;respectueux agents&quot; pour déstabiliser la vie politique. Elle expliquait clairement comment le Villacope Mulibron Oriflan avait été recruté depuis longtemps, et comment tout avait été mis en oeuvre pour soutenir Wiril Braighcht, dénommé pourtant &quot;notre candidat de diversion&quot;.  Etait aussi rappelé par le menu comment avait été recruté le grand Nodulateur de la Conque,  la plus haute autorité de justice de Clotone, tout bêtement payé par Braighcht en personne !       <br />
              <br />
       Tout ceci était concret, mais, en un sens, cela ne m'apprenait rien que je ne sus déjà.        <br />
       En revanche, la lettre faisait allusion à des aspects jusqu'ici ignorés de moi, et qui m'ouvraient des perspectives vertigineuses.  L'auteur  répondait à une question du Ministre Zwölle, Flatron Longarde, concernant les &quot;points d'arrivée, et les &quot;portes d'entrée&quot; de Clotone, pour des &quot;formations thrombes&quot; en provenance de La Majeure.       <br />
       J'ai été alarmé par cette thématique, car vous n'êtes pas sans savoir que les Thrombes résistent mal au transport par bateau...       <br />
       —Ah ? J'ignorais cela, dis-je.       <br />
       —Ces êtres humains transformés en animaux sont de véritables machines de guerre. Mais, s'ils sont invincibles au combat, ils présentent certaines fragilités. Ainsi, lorsqu'ils sont en mer, ils sont sujets à un mal auquel, en comparaison, celui dont sont atteints certains hommes serait le comble du bien-être. Ils ne tardent pas à mourir, saisis dans d'atroces convulsions, après avoir rendu tripes et boyaux. C'est l'une des raisons pour lesquelles les Thrombes sont généralement transportés à leur lieu de combat via des galeries souterraines.         <br />
       —Ah, je comprends votre alarme à la lecture de la lettre : elle impliquait que de tels passages souterrains puissent existerentre La Majeure et Clotone ...       <br />
       —Exactement. Depuis les savantes études de la &quot;Terre et de son Dessous&quot;, par Karool Jion de May, il était admis (bien que jamais prouvé) qu'il existât d’ immenses réseaux de galeries naturelles (d'origine volcanique) entre Périache et La Majeure. Mais il n'avait jamais été question, chez aucun spécialiste, de tunnels entre celle-ci et l'île-capitale. Encore le Ministre se contentait-il de poser la question. Plus terrifiant encore était ce qu'impliquait la réponse du &quot;respecteux agent&quot;, dont j'avais pu constater par ailleurs la connaissance intime des souterrains de Canémo et de Thyrse.        <br />
       —Que disait-il ?       <br />
       —Oh ! Rien moins que ceci : un ensemble de grandes cavernes, reliées entre elles par d'anciennes rivières partirait d'un point situé à proximité de l'îlot des Danseurs, la résidence du vieux Huimror, pour aboutir... directement sous la colline des Pouvoirs, près du palais du Villacope à Clotone !       <br />
       —Insensé ! rétorquai-je. Apportait-il la moindre preuve à ces assertions ?        <br />
       —Non, pas la moindre. Et c'est la raison pour laquelle j'aurais voulu de vérifier le seul élément qu'il avançait...       <br />
       —Lequel ?       <br />
       —Eh bien, la lettre faisait référence à &quot;Lucilia, qui connaît les anciennes cartes du Dessous du Monde.&quot;       <br />
       Après avoir lu ces mots, Augustin, j'aurais aimé pouvoir vous rattraper sur la route de Lario, sur laquelle je savais que vous étiez alors parti, en compagnie de votre amie Athiello.        <br />
       De mon côté, il fallait maintenant aller droit au but : filer sur Périache et sur Hirpan, voir Lucilia et la mettre au courant de tout, en prenant le risque de me faire trucider par l'horrible Nardor Botulis, dont je croyais encore à l'époque, qu'il était au service de la Grande Sorteresse.        <br />
       ¬J’interrompis le professeur pour lui faire part de mes connaissances les plus récentes :       <br />
       —Je crois que ce monstre travaille pour Mortone Trug qui l'a délégué à la surveillance de Sapharx, le chef temporel des Sorciers de Périache. Mais en réalité, au fond, il ne travaille que pour lui seul, dans une jouissance sadique parfaitement solitaire.  Je dois vous avouer, Olivon, que j'ai fait de cet être mon seul ennemi absolu sur l'archipel. Je me suis juré, je vous le dis, de ne pas quitter Guama avant de l'avoir tué de mes mains.       <br />
       —Je vous comprends, mon ami, approuva Clinus en me serrant le bras, et je vous aiderai de toutes mes forces dans ce projet salutaire.       <br />
       —Non, Olivon, c'est MON affaire. Mais continuez, je vous prie...       <br />
       —La suite est simple, reprit le professeur. J'ai envoyé un message à Chamilah, dont je savais qu'elle est la conscience la plus sage de la Considia (le collège des Magdes). Je lui ai demandé de m'indiquer un moyen de me rendre auprès de Sapharx et de Botulis, sans me faire soupçonner, afin de prendre connaissance de leurs intentions de recourir aux thrombes agressifs dans une guerre d'invasion. Ensuite, lui écrivai-je, j'aurais de bons arguments pour discuter avec Lucilia.        <br />
       Par retour de sarmoiselle,  Chamilah m'a indiqué un moyen asses simple :  je devrais me faire passer pour un vendeur de Thrombes, et me glisser ensuite sur les routes souterraines qui rejoignent Périache, où Botulis et Sapharx ont leur quartier général.       <br />
       Il existe en effet plusieurs collecteurs indépendants qui rôdent dans les montagnes et les forêts de La Majeure, à la recherche de Thrombes égarés. Une fois une petite troupe de leurs proies rassemblées, ces collecteurs se rendent à Michemin, et les vendent à un agent de Sapharx, travesti en marchand de poisson.        <br />
       Les thrombes attendent dans un entrepôt secret, puis, par une nuit sans lune, ils sont entassés sur une barge et transportés vers certaines &quot;bouches de l'enfer&quot;, présentes sur des digues du grand marais. Un nombre important, ne supportant pas même les vaguelettes des bras marins du marécage, meurent en chemin et sont laissés sur place, charognes à demi  dévorées par les nombreuses faunes carnivores de l'endroit. Les autres sont conduits dans ces bouches, et vendus sur leur seuil à de mystérieux gardiens, venant de contrées lointaines par des chemins obscurs.         <br />
       En me mettant au service de ces &quot;gardiens&quot;, je pourrais peut-être, suggérait Chamilah, remonter toute la filière, dirigée, soupçonnait-elle, par Sapharx et Botulis.  Mais c'était, ajoutait-elle, sans aucune garantie.       <br />
              <br />
       Un ami, qui me cachait sur Clotone, m'apprit alors que Nadja était probablement retenue par Sapharx sur Périache et cette information acheva de me décider. Je me fis livrer la totalité de mes avoirs en banque, et je  les changeais en Liards, la monnaie de la Majeure. Puis je quittai la Capitale et me rendis sur cette grande île sauvage.        <br />
       Ma transformation en chasseur de thrombes crédible me prit quelques mois, avec l'aide du vénérable Huimror (que je mis dans le secret, et qui, tout comme sa douce épouse Moïra, m'appuya de toute son énergie) et de quelques autres complices.  Enfin, je me présentai à Michemin, à la tête d'une &quot;procession&quot; de thrombes déguisés, comme à l'accoutumée, en pélerins. Je me rendis aux entrepôts clandestins, et de là aux portes de l'enfer  situées sur la digue du marais de Fliouchfène.        <br />
       Les fameux Gardiens sortirent de la gueule puante des cavernes et se portèrent acquéreurs de ma troupe docile. La vente se fit, dans les règles de l'art. Puis je les priais de m'entendre :        <br />
       —Ce que je désire le plus, arguai-je, est d'appartenir à vos rangs, devenir pasteurs de thrombes, dans les sous-sols telluriques les plus effrayants. J'aime la nuit absolue du Monde Inférieur, proclamai-je, et ce qui répugne à la plupart de mes contemporains, moi, je le désire !       <br />
       —Ne veux-tu pas plutôt, comme certains de tes frères les plus abjects, découvrir quelque trésor de pierres précieuses, pintocle, améthyste ou elmeraude,  diamants noirs, ambres pourpres, et ramener ces objets sacrés au marché, pour les troquer contre de la vile Fufe d'argent, ou, pire, du vulgaire Liard de bronze ?        <br />
       —Non point, Nobles Gardiens de l'Ombre... Je ne rêve que de profondeurs, de cascades chutant vers le centre de la terre, de rivières obscures moussant hors de goulots comme de la glône.  Depuis tout enfant, je veux découvrir les mystères insondables des entrailles de Géa !        <br />
              <br />
       Mon discours enflammé étonna,  fatigua, mais, de guerre lasse, convainquit.  Je fus adopté par le Haster Algassiz (le maître des douleurs) qui contrôlait les Portes de La Majeure, et qui m'assigna d'abord à des tâches subalternes.       <br />
              <br />
       Le petit professeur reprit son souffle et but une gorgée hâtive de Nectar d'Arabie.        <br />
              <br />
       ¬— Vous ne vous imaginez pas, Augustin, ce que j'ai pu voir et entendre  pendant les longs jours que j'ai passés sous terre ! Je vous en ferai le récit détaillé une autre fois, mais sachez que la réalité dépasse l'imagination la plus vive que nos auteurs de romans de soie ont su déployer à propos des mondes obscurs.  Une immense machine à traiter des êtres humains est installée dans le Dessous. Son emploi principal est la Mine d'Asbalte, qui s'étend sur des centaines de kilomètres sous la mer du Mitan, et dans laquelle des milliers de pauvres Thrombes sont utilisés à la taille de la roche la plus dure qui soit. Le premier usage de cette substance est l'éclairage du monde souterrain, des blocs luminescents étant déposés aux carrefours ou de loin en loin. Tâche infinie, éternellement recommencée, puisque, séparée de la roche-mère, les morceaux d'asbalte s'éteignent en moins d'un mois.        <br />
       Des canaux, infiniment réticulés, joignent les lieux les plus éloignés, transportant des trains de barques étroites sur un flux noir et rapide. Les sentiers de leurs berges vertigineuses (ou d'autres couloirs à sec) sont consacrés à la transhumance incessante de troupeaux humains -je ne vois pas de mot qui convienne mieux- , destinés aux travaux variés, ou à la vente.       <br />
       Un jour —ou une nuit, car on perd vite la notion du temps à l'intérieur de ces espaces indéfiniment verdâtres— l'on me confia la surveillance d'une cohorte de Thrombes, récemment capturés par les rabatteurs des marais, et qui étaient destinés à l'entraînement militaire, près de Périache. Je dus donc marcher interminablement sur un chemin humide, taillé dans la pierre, tandis qu'en contrebas,  deux cent pauvres êtres  étaient entassés -eux qui supportaient mal le voyage aquatique- dans un convoi de cinq barques atttachées l'une à l'autre, ainsi qu'à deux méyots qui en contrôlaient l'allure, l'un en tête et l'autre en queue. Des thrombes-coureurs nous rattrapaient deux fois par vingt-quatre heures et distribuaient un affreux biscuit de pierre aux condamnés. J'avais droit pour ma part à un brouet infâme et à un peu de vin.         <br />
       Douze Thrombes moururent pendant le trajet (j'avais &quot;droit&quot; à un quota de vingt, chiffre au delà duquel je devrais passer en Conseil de Sanction), baignant dans leurs déjections. Je ne pouvais pas faire grand chose, sinon forcer les plus intelligents à écoper le jus immonde du fond des barques, en leur remettant un seau.        <br />
       Nous parvînmes enfin dans des galeries plus larges et plus aérées. Des écluses en cascade nous remontaient peu à peu vers la surface. Enfin, nous-nous trouvâmes dans une salle, au plafond irrégulier de laquelle des trous de lumière étaient percés. Je crus défaillir de joie à voir enfin les rayons du soleil, même atténués et déviés vers les parois, bien au dessus de nos têtes.  Là, les thrombes furent pris en charge par des Zwölles noirs, triés et emmenés dans des directions différentes.        <br />
       Une fois la transaction effectuée, l'on me conduisit à une petite hostellerie souterraine, où je partageai une vilaine chambre gluante avec trois autres &quot;transbordeurs&quot;. J'appris de leur conversation des abominations plus grandes encore que celles dont j'avais été le témoin, hélas, bien passif.        <br />
       Un officier zwölle à l'uniforme gris et au brassard noir orné d'un aigle vint enfin distribuer les rémunérations et nous donner congé. Quand vint mon tour, je demandai à réinvestir aussitôt la somme gagnée,  pour avoir le droit d'émerger à l'air libre. J'arguai d'une période souterraine bien plus longue que celle que j'avais connue, et qui me semblait déjà insupportable.         <br />
       L'homme rit :       <br />
       —C'est le Mal de l'Obscur, camarade !  Cela te passera avec l'âge...  Mais, si tu veux bien me donner la moitié des Fufes de ton salaire, je m'engage à te conduire moi-même sur la plage du Puits, où j'ai quelques affaires à règler. Je t'y laisserai une heure ou deux, et je te reprendrai au retour. D'accord ?       <br />
       Je m'empressai d'acquiescer.        <br />
       Je dois dire que je fus déçu quand je m'aperçus que la plage du Puits était située à la base de l'immense cratère d'Ardamont, ce qui en faisait encore un site plus ou moins enterré.        <br />
              <br />
       J’interrompis Olivon, pour m’écrier :       <br />
       —Tu étais donc à Périache, Mouribulle ! Je connais fort bien ces lieux,  pour y avoir couru en tous sens, y compris verticalement !       <br />
       —Par chance, reprit Olivon Clinus, il faisait jour et le bleu du ciel inondait l'enceinte rocheuse, aussi bien du plus haut, où le soleil passa, faisant mouvoir les ombres avec une surprenante rapidité, que par la faille des hautes portes de Fer, où entraient et sortaient les navires. Une étrange lueur azurée montait aussi de la lagune, allégeant  magiquement ce paysage fermé .        <br />
       —Il est vrai que c'est somptueux, confirmai-je. La cascade en particulier.       <br />
       —Oui. La blancheur des colonnes d'eau torsadées qui s'effondrent sur le cône d'énormes blocs à sa base, le grondement et la vibration permanente, le nuage en formation qui s'en sépare continuellement, tout cela est magnifique !        <br />
       Dommage, ajouta Olivon, que ce lieu sacré soit corrompu par d'aussi ignobles pratiques.       <br />
       —En réalité,  je crois que la plupart des prêtres Omen ignorent les agissements des Zwölles qui forment là-bàs une milice étrangère. On hait les &quot;Frissipels&quot; (les camarades, en langue Zwölle) qui sont vécus par beaucoup comme des envahisseurs, plutôt que comme des alliés. Encore les Zwölles gris, généralement commis aux tâches pacifiques et administratives sont-ils moins détestés que les Noirs.       <br />
       —C'est aussi ce que j'ai pu remarquer, approuva le professeur. Mais les soldats du Sacre, comme on nomme la garde armée de la hiérarchie-Omen sont néanmoins aux ordres des Zwölles. Ils rechignent parfois, mais ils obéissent.  Cela les chagrine tant qu'ils ne cessent de s'apitoyer sur leur sort et de critiquer la politique de leurs maîtres. C'est d'ailleurs grâce à cette propension à la complainte, que j'ai pu apprendre, de la bouche d'un proche subordonné de Sapharx, la plupart des projets sinistres de celui qu'il appelait, parfois avec une ironie appuyée,  &quot;Sa Magnanimité le Grand Médiat&quot;.       <br />
       Cet homme, revêtu d'un splendide uniforme d'apparat, attendait son maître sur la plateforme de transport vertical, où l'officier zwölle m'avait laissé peu de temps auparavant. Nous fîmes naturellement connaissance. Le Major Doreille ...       <br />
       —Soreil, je crois, dis-je sentencieusement, si ma mémoire est bonne.       <br />
       —Vous le connaissez aussi, Augustin  ?       <br />
       —Je l'ai rencontré .Je crois qu'il est inévitable,, puisqu'il règle les protocoles de visite entre la plage du Puits et les palais de Ciel-Omen au sommet d'Ardamont, où résident Sapharx et le Grand Omen.       <br />
       ¬—Ce doit être cela. Il s'agissait d'une personne fort affable, mais qui, un peu de bonne glône aidant (dont j'avais toujours gardé une fiole sur moi), se révéla une ressource extraordinaire.        <br />
       Croyant parler à l'un de ces zwölles-Gardiens de l'Ombre en qui il voyait les jumeaux des Noirs, ce Major Soreil en profita pour me dresser la longue liste de ses revendications. Il s’échauffa et déversa un torrent de bile amère. Rien n'avait grâce à ses yeux, ni son maître, l’Omen-Médiat Sapharx —accusé d'inconstance et de méchanceté— ni le vieux Grand Omen ¬gâteux, impuissant, laissant la décadence s'installer sans mot dire — Encore moins les hordes sauvages de Zwölles qui venaient là, comme s'ils étaient chez eux, diriger le commerce et conduire la défense.        <br />
       J'épongeai patiemment les acerbes récriminations du pauvre homme,  et j'en appris ainsi bien davantage en deux heures qu'en un mois passé sous terre.        <br />
       Voici brièvement la teneur de ses propos :  d'après lui, quelque chose d'anormal était en cours. Il avait entendu, entre deux montées d'ascenseur,  sa Magnanimité elle-même, le Médiat Sapharx, évoquer une &quot;opération Sphinge&quot; qui devait être déclenchée au moment de l'élection du Minus, sur l'ilôt Hirpan.        <br />
       Le brave Soreil s'étonnait de ce discours, car les relations entre Périache et Hirpan, la résidence des Magdes, étaient  soigneusement réglées, pour éviter de rééditer les horreurs de conflits passés, jamais terminés à l'avantage des Sorciers. La discussion sur la &quot;faiblesse des défenses de Hirpan&quot;, sur la &quot;pusillanimité de ces pauvres vierges folles&quot;, ou sur &quot;l'incapacité des Magdes à diriger correctement des Thrombes-tueurs, malgré le recours aux pierres de Belturet&quot;, semblait à Soreil un tissu de méyoteries. Mais un tissu fort inquiétant, alarmant, même ! Cet imbécile de Sapharx (l'expression échappa facilement à Soreil se sentant en familiarité avec moi), cet homme&quot; boursouflé de vanité&quot;, n'allait tout de même pas entraîner Périache, ses sorciers, ses disciples, ses pacifiques pélerins, dans un conflit absurde ?         <br />
       Pour en savoir plus, notre homme prêta une attention soutenue aux propos des officiels qui n'arrêtaient pas de descendre et de monter le long du puits, pour des conférences de travail auprès de l’Omen Médiat. Et ce qu'il entendit le confirma dans ses angoisses les plus vives.  L'opération Sphinge avait bel et bien pour but d'écarter Lucilia du pouvoir sur la Considia Magde. Un &quot;coup de pied dans la fourmilière&quot;, &quot;un bon nettoyage&quot;, &quot;un peu de feu de Fulte, versé dans cet entonnoir impur&quot;, voila quelques-unes des métaphores  utilisées par les agents de Sapharx, qu'ils fussent zwölles ou périachiens. Leur sens n'en était quetrop clair.        <br />
       Un point restait incompréhensible pour l'entendement de Soreil : pourquoi tant de rage ? Qu'est ce qui pouvait valoir de déséquilibrer, voire d'anéantir une merveille d'ajustements patiemment négociés et ritualisés entre la Sorteresse et le Grand Omen depuis des siècles ?        <br />
       La réponse à cette énigme  finit aussi par émaner des nombreuses conversations surprises par le Major du Sacre : l'invasion zwölle de l'archipel était, comprit-il, à l'ordre du jour. Sapharx était partie prenante du complot, au plus haut niveau. On lui promettait le poste convoité de Grand Omen (qu'il n'avait aucune chance d'obtenir autrement, pour des raisons mystérieuses), et bien plus, le contrôle absolu de Hirpan.        <br />
       La raison de cette main-mise était simple du point de vue du dictateur zwölle. Le jour du départ de ses troupes en direction des îles de l'Est, il serait nécessaire que les îles de l'Ouest soient solidement en main. Il n'y avait évidemment pas de problèmes pour Draco, placée sous la coupe directe de Trug (malgré la résistance résiduelle de quelques hobereaux Gris), et d'autres projets (que je n'ai pas explorés) semblaient à l'oeuvre pour l'île de Lario. Quant à Périache et Hirpan, ils représentaient pour le futur &quot;Empereur&quot; un enjeu majeur, tant symbolique que pratique.        <br />
       Le côté pratique ne devait surtout pas être négligé : mécontents, les sorciers et les magdes pouvaient en effet unir leurs forces et produire à distances des phénomènes qui handicaperaient lourdement le maître du mont Atrosse. Ils pouvaient, par exemple, provoquer la création d'un immense nuage de pierres, le transporter au dessus de  Draco, et tout larguer sur l'antre du chef des Zwölles, détruisant ses infrastructures.        <br />
       Pour réaliser une telle prouesse, ils auraient pourtant besoin de la &quot;Pontifiance&quot; de leurs maîtres respectifs, les mains unies au dessus de la Cladague d'Oeuf, un énorme diamant noir magique conservé dans la crypte d'Hirpan. Sans cette rencontre de Lucilia et du vieillard de Ciel-Omen, les pouvoirs collectifs des Magdes et des sorciers resteraient faibles. C'est pourquoi, pour les conjurés, cette rencontre devait être empêchée coûte que coûte, et la Cladague d'Oeuf détruite, si possible. L'opération Sphinge devait donc prendre de vitesse toute avertissement de Lucilia au Grand Omen, ce qui aurait eu pour effet la venue de celui-ci au secours de sa vieille et intime ennemie.        <br />
       —Je comprends mieux maintenant la violence effroyable de l'attaque que nous avons subie à Hirpan : il ne s'agissait pas comme je le croyais sur le moment d'une simple vengeance de candidats déçus. Toute l'affaire était préméditée, et au plus haut niveau !        <br />
       —Exactement, approuva Olivon. C'est ce qui explique aussi la seule chose réellement nouvelle que je dois maintenant vous apprendre.       <br />
       —Ne me dites pas qu'il y a pire que...       <br />
       —Bien pire, mon pauvre Augustin ! s'exclama le professeur. En réalité, l'opération Sphinge n'avait pas comme but  unique (ni même essentiel) de chasser Lucilia et de rattacher Hirpan et Périache au gouvernement Zwölle sous la houlette de Sapharx. Son premier objectif était d'utiliser Hirpan comme base de départ d'une armée de thrombes, spécialement entraînés sur Draco, et destinés à investir La Majeure en empruntant les voies souterraines.       <br />
              <br />
       La nouvelle me fit bien plus d'effet qu'une pleine tasse de Nectar d'Arabie :       <br />
       —¬ Etes-vous sûr de ce que vous avancez, Olivon ?       <br />
       —L'officier périachien fut sur ce point aussi clair que sur le précédent : il avait entendu des hommes de l'Etat-Major discuter à bâtons rompus de l'organisation pratique des convois. On devrait suspendre trafics et transports pour laisser passer l'immense procession des dix milles surhommes par les galeries les plus larges. Des haltes seraient prévues dans les cryptes d'où seraient écartés les mineurs, risquant, par leurs cris, de démoraliser les bataillons. Ces derniers seraient acheminés jusqu'aux portes situées en divers endroits stratégiques de La Majeure. L'invasion se réaliserait simultanément à partir de ces points, et, l'île mise à feu et à sang, écrasée par les monstres aux cuirasses d'ébène,  la jonction s'effectuerait enfin au pied du palais de Mungabor, le gouverneur de l'île.         <br />
       J'appris en passant que ce dernier était un rouage du complot. Il y gagnerait de voir changer sa fonction en un Duché d'Empire, aux pouvoirs plus absolus encore, à la condition qu'il effectue les services dûs à Mortone Trug, devenu empereur de Guama. Le rôle dévolu à Mungabor serait de mater toute révolte sur La Majeure, puis d'enrôler la population disponible dans une milice unique qui devrait se tenir prête à venir à la rescousse du Prince sur Clotone, en cas de difficulté.        <br />
       Cette dernière information, vous le comprendrez aisément, acheva de m'accabler : elle correspondait trop bien aux points évoqués par le rédacteur de la lettre trouvée dans le fourreau du &quot;poignard tombé du ciel&quot;.       <br />
              <br />
       Dans cette histoire, conclut Olivon Clinus, je n'ai pas pu rencontrer Lucilia, et je m'abstiendrai de vous raconter les tribulations qui m'ont tant retardé pour le retour. J'ai bien cru que je n'y parviendrais jamais et que les hordes de monstres mécanisés me passeraient sur le corps avant que j'ai le temps de vous prévenir en temps utile... Mais finalement me voici...       <br />
              <br />
       Je posai la main sur le bras du professeur :       <br />
        —Parlons vite et bien, Olivon : pensez-vous que l'armée des thrombes soit déjà en marche dans les souterrains ?       <br />
       —Hélas, Augustin ! Non seulement les thrombes de Sapharx et Botulis sont en route depuis plus d'une semaine. Mais je crois que leurs avant-gardes sont en train d'infiltrer La Majeure en s'appuyant sur leurs alliés naturels : contrebandiers mortanglars et Pathiolans dissidents.        <br />
       —C'est épouvantable ! m’écriai-je. Bien pire que ce que je craignais...        <br />
       Je marchais de long en large sur la terrasse, cherchant quelque solution au casse-tête dont la difficulté croissait à chaque moment davantage.       <br />
       —Mategloire !       <br />
       —Oui, Chef, fit la jeune fille parodiant un petit soldat aux ordres.       <br />
       —Va secouer encore une fois notre vieux Ménion. Qu'il demande en personne à ses amis hanséhards de faire affrêter pour nous au plus tôt non pas un mais DEUX navires de guerre, armés jusqu'aux dents... Dans tous les cas, il  nous faudra détacher une petite armée de Clotone pour se porter au contact des thrombes, avant qu'ils n'aient eu le temps de s'installer sur la Majeure et d'autoriser la dictature de Mungabor.        <br />
       —A votre service, répondit la jolie frimousse aux taches de son. Et Mategloire s'éclipsa, rapide comme l'éclair.       <br />
              <br />
       Je me tournai vers le professeur.       <br />
       — Je crois, Olivon, qu’il faut en convenir sans plus se fermer les yeux : c'est la guerre totale.        <br />
       Inutile d'attendre Phial. Je vais rédiger immédiatement des messages à nos amis de La Majeure, Jostique et Jormail du clan des  Joor, la plus influente des famille pathiolanes, Huimror, ainsi qu'aux citoyens de Michemin. J'espère qu'ils auront au moins le temps de s’abriter derrière de leurs murs. Tout point de résistance est important : il peut servir de ralliement à des populations saisies par surprise.       <br />
       Je soupirai .       <br />
       —Bien que nos chances de l'emporter s'amenuisent de plus en plus...       <br />
        Olivon intervint, l’air pensif :       <br />
       —N'êtes vous pas pessimiste, mon garçon ?,  Après tout, la Majeure peut être assez facilement reconquise si nous décrétons la mobilisation générale : quarante mille hommes valides peuvent être sur le pied de guerre d'ici un mois, et...       <br />
       —Professeur, coupai-je, vous ne savez pas encore tout...       <br />
       ¬—Que voulez-vous dire ?        <br />
              <br />
       Je ne répondis pas, et me dirigeai lentement vers ma petite mansarde, pour y prendre  quelques heures d'indispensable repos, avant d'affronter la suite des événements.       <br />
       Olivon, livide,  me rappela de loin :       <br />
       —Vous ne voulez pas suggérer que... Mortone Trug est sur le point d'attaquer Clotone, par mer ?       <br />
       Surpris de la perspicacité de mon ami, j'éludai pourtant  sa question pressante.       <br />
        —Professeur, veuillez prendre le commandement de notre groupe, le temps que je dorme... Et, s'il vous plaît, faites-moi réveiller dès que l'annonce est faite de l'arrivée de Phial sur La Ménile... De toutes façons, je devrai être debout pour deux heures...       <br />
              <br />
       —Comme vous voudrez, répondit Olivon d'une voix blanche.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       4. Théâtre et réalité       <br />
              <br />
              <br />
       Sur les tréteaux dressés au milieu de la cour, l'homme trop grand s’avance lentement, les mains au visage, voûté sur sa  torture intérieure.        <br />
       —Ah, Destin, pourquoi m'as-tu choisi ? Et quand, sous quelle forme, m'as tu adressée cette folie qui a pénétré mon âme ?       <br />
              <br />
       Le public est très varié. Extraordinairement attentif, il s'interroge avec l'homme, les yeux tournés comme lui vers le ciel pur au dessus des étages circulaires enveloppant la scène.       <br />
       — ...La trace sanglante est encore là sur le mur. Et l'on me dit que ce n'est pas moi ? Les éclats de cervelle glissent au sol, encore attachés aux cheveux blonds d'un petit crâne, et l'on me dit que je n'y suis pour rien ?       <br />
       La douleur exaltée creuse encore la poitrine de l'acteur, qui titube sur ses talonnettes perchées.       <br />
              <br />
       Dans l'encadrement d'une porte factice, un jeune homme, drapé jusqu'aux pieds, le visage mal vieilli par le fusain et par le nuage de coton qui est collé sur ses joues, apporte la réplique.       <br />
       —Non, mon Fils, ce n'était pas toi, j'en témoigne. Un double, un esprit, une ombre passagère...        <br />
       ¬—Ce double ? interroge, hagard, le premier personnage, tournant ses regards aveugles de tous côtés. Mais... c'est moi-même, bien sûr ! Cet esprit ? C'est mon âme, nul doute à ce sujet.  Cette ombre ? Oh ! la vois-tu, là, qui rampe à mes pieds ? C'est la mienne, et sa honte, celle de mon coeur... Qu'on m'apporte l'épée... Je dois disparaître...       <br />
       —Non ! hurle le vieux jeune-homme d'une voix de fausset, tu ne dois pas MOURIR...       <br />
       —Arrête !        <br />
       Le metteur en scène a bondi sur les tréteaux, l'air furibond.       <br />
       —Cela fait quatre fois que je te dis de faire durer ce &quot;non&quot;. Tu dois expirer tout ton souffle sur ce &quot;non&quot;, ce &quot;nooooon&quot; chargé de toute la misère paternelle. Tu dois être la douleur impuissante incarnée. Doglor est toute ta descendance, toute ta famille. Certes l'infanticide est horrible, mais si le père se tue, c'est toute la lignée, ses autres enfants, ses parents, le clan même qui est en péril.  Comprends-tu ?       <br />
       La barbe vaporeuse s'agite en signe d'accord.  Découragé, le metteur en scène va s'asseoir  au bord des planches.       <br />
       —Jamais nous n'y arriverons... pour demain. Le Minus nous trouvera misérables. Adieu les contrats du Palais ! Tout cela, ajoute-t-il avec une haine à peine contenue, à cause de ce petit mirouflet nullissime !       <br />
       Le jeune vieillard encaisse sans un mot, les yeux baissés sur ses chaussures à la poulaine.       <br />
       —Allez, on reprend ... soupire l'homme en noir, qui replonge dans l'obscurité de l'orchestre.        <br />
       Le jeune-vieillard prend sa respiration.       <br />
       —Nooooooon...       <br />
              <br />
       En attendant qu'arrivent les partisans tant espérés, je surveille  d'un oeil l'entrée de la taverne du Ronmonde, suivant la pièce de théatre de l'autre, assez distraitement, je le confesse.         <br />
       Soudain, j’aperçois le rouge bonnet pointu de Zalkoz qui se faufile dans les rangs serrés des badauds, comme la nageoire d'une carpe entre les nénuphars. Il émerge à mes côtés,  essouflé, ses yeux proéminents tout-à-fait exorbités.       <br />
       —¬Eh bien, mon ami, respire... Que t’arrive-t-il ?       <br />
       —Phial ! parvient-il à dire d'un filet de voix.       <br />
       —Il a débarqué ?        <br />
       Il opine du bonnet et reprend enfin ses moyens :       <br />
       —Les trois simières d'apparat sont au mouillage de Moludée...       <br />
       —Moludée ? On ne les attendait pas là, Sacripoile !       <br />
       (Moludée, je le rappelle, est un petit port de la baie des Vents Propices, mais située de l'autre côté de l'estuaire de la Thiale par rapport au centre de Clotone. Cela rajoute deux kilomètres, mais permet d'éviter la cohue des faubourgs commerçants et de prendre la route la plus directe pour la Colline des Pouvoirs. )       <br />
       —Oui, c'est ennuyeux... d'autant que je ne sais pas exactement quand ils sont arrivés. J'ai fait déplacer en catastrophe nos services d'ordres.        <br />
       —Mais... mais, veux-tu dire que tu ne sais pas où ils sont en ce moment ?       <br />
       —Eh bien, répond Zalkoz tout congestionné, on a vu la tiare du Villacope, au milieu d'un attroupement... à hauteur de la  fontaine des Espoirs. J'ai rameuté tout le monde pour s'y rejoindre.       <br />
       —Bien. Je veux que vous trouviez Phial en personne, et que vous me rapportiez où il est. Je ne bouge pas d'ici avant d'avoir une certitude.        <br />
       —D'accord...       <br />
       Trop heureux de s'en tirer à si bon compte, le nain disparait dans la foule, plus vite qu'il n'était arrivé.       <br />
       L'inquiétude m'étreint, mais que faire, sinon attendre ? De toute façon, il n'y en a plus pour longtemps. Les choses ne vont pas tarder à se dénouer.       <br />
              <br />
       —Furie, tu t'éloignes !        <br />
       Folie,        <br />
       Comme une tempête noire que la marée oblige pourtant à se retirer ,        <br />
       Tu me quittes !         <br />
              <br />
       Mon regard revient distraitement au proscenium où le grand acteur à la voix de stentor a commencé l’ultime monologue de la pièce. Dans la salle, chacun retenant son souffle, est passionnément suspendu à ses lèvres, bien que tous connaissent exactement le texte.       <br />
              <br />
       — Tu te caches, marâtre céleste, continue-t-il en un trémolo poignant,         <br />
       Derrière ce buisson de coucule odorante,        <br />
       Mais je t'ai vue.        <br />
       Je t'ai entendue râler de dépit !        <br />
       Ton projet a  failli.       <br />
       Une fois encore, le Destin épargne ma patrie,        <br />
       Et l'échec est promis à la force maléfique.        <br />
       L'épouse est morte, le visage écrasé !       <br />
       L'enfant est déjà sur le bûcher, son fragile corps tout démantelé !       <br />
       Mais ce terrible sacrifice, conçu par une pensée étrangère, sera reçu par le Dieu.        <br />
       La porte de la haute maison        <br />
       Ne se fermera pas !         <br />
        Je suis là, sans force,        <br />
       Ton pardon m'a touché.        <br />
       Je suis prêt, cette fois, à l'épreuve suprême.       <br />
       Ordonne, céleste père, et je m'avance en armes       <br />
       Sur la montagne noire où l'ennemi réside,       <br />
       Plein de fiel,       <br />
       Empli de peur,       <br />
       Car il sait que sa mort       <br />
       est certaine,       <br />
       dès lors que Doglor       <br />
       vers lui se met en marche....       <br />
              <br />
       Un silence absolu accueillit les ultimes paroles du drame. Puis un formidable orage d'applaudissements éclata, s'enfla, piqueté de lazzi et de sifflements aïgus, déferla, continua, s'éternisa... puis, tout de même, décrût, s'apaisa et mourut. Sauf un inconditionnel qui s'acharnait à battre des mains avec enthousiasme.        <br />
       Je ne voyais que de dos cet amateur aux longs cheveux noirs, qui me reppelait vaguement une silhouette bien connue.       <br />
       Flatté, le grand acteur descendit de ses talonnettes et, redevenu tout-à-fait moyen, se pencha vers l'homme qui s'était levé pour lui tendre la main. La haute taille, les culottes de chasse en cuir, les chemises passablement débraillées, le sabre... tout cela me disait décidément quelque chose.  Serait-ce lui ? Impossible !       <br />
       Je sautai de banc en banc, bousculant sans vergogne les spectateurs qui se levaient, et rejoignis le personnage.       <br />
       —Phial !       <br />
       —Augustin !       <br />
       Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et l’émotion nous étrangla un moment.       <br />
       ¬—Comment diable....        <br />
       Phial m'intima aussitôt le silence, et se retourna vers l'acteur, achevant de le complimenter.       <br />
       —Il se peut que j'aie une bonne surprise pour vous et votre troupe. Rappelez moi donc le nom de votre compagnie ...       <br />
       —Le théâtre du Siècle !       <br />
       —Bien, je m'en souviendrai. Adieu, et encore Bravo.       <br />
              <br />
       Phial m'entraîna derrière les décors, dans un petit salon  utilisé par les acteurs assoiffés, et desservi gratuitement par le personnel de la taverne.       <br />
       —Bougretoche ! Que çà me fait plaisir de te voir,  Ultramondain, tu as l'air assez en forme, bien que beaucoup amaigri !       <br />
       —Le manque de sommeil... et autres avatars d'une vie mouvementée. Mais toi, tu sembles peu supporter la gloire attachée au destin du grand Minus !       <br />
       —Tu as vu comme j'ai faussé compagnie à cette vieille ordure d'Oriflan !  Il était tellement accaparé par les acclamations de sa propre horde qu'il n'a pas réalisé que je faisais prendre à mon char une légère tangente à la fontaine des Espoirs. Je ne sais pas si tu vois la borne qui divise les flots circulation avant la grande vasque  :  dès qu'elle nous a séparés, j'ai saisi les rènes et  fouetté le cheval, le lançant dans une ruelle adjacente. Surpris, ce brave animal est sorti de la cohorte officielle comme le pépin d'une plouche pressée. Je n'ai pas regardé en arrière mais je suppose que ce doit être l'affolement généralisé ! On a perdu le grand Minus ! Tu te rends compte, mon ami !       <br />
       Phial se frappait les cuisses, riant à gorge déployée, les larmes coulant des deux côtés de son grand nez, busqué à la huronne. Visiblement, l'escapade l'avait libéré d'un poids, et toute la tension nerveuse accumulée depuis des jours se libérait enfin.        <br />
       —Phial, dis-moi, as-tu reçu mon message ?       <br />
       —Oui, ne t'inquiète pas. Je ne suis pas fou et je n'ai nulle intention de me soustraire à mes devoirs. J'ai, au contraire, pensé que pour assurer ma propre sécurité dans cette île quadrillée par les agents du Villacope, j'avais intérêt à me glisser hors des manifestations officielles, de plus en plus oppresssantes depuis trois jours.        <br />
       —Chantenelle est aux côtés de son  père ?       <br />
       —Oui, et je me suis entendu avec cette chère femme. Elle fera son possible pour modérer les colères de Mulibron. Elle sait que je viendrai au palais en temps voulu, et elle tentera de le décider à m'attendre, sans esclandre.       <br />
       —Comment as-tu eu l'idée de venir ici ?       <br />
       —Un homme de confiance de Ménion Paulinard a réussi, je ne sais comment, à se trouver près de moi au débarquement des simières. Quand je l'ai reconnu, il  s'est penché et m'a chuchoté à l’oreille où te trouver. Il m'a aussi mis en garde sur les dangers du parcours, et j'avoue que son intervention m'a décidé à fausser compagnie à la vieille baderne.        <br />
       —Sais-tu, Phial, que nous courons de terribles périls ?       <br />
       —Oui, je connais ton interprétation, mais...       <br />
       —Il ne s'agit plus d'interprétation, mais de faits nouveaux, insistai-je. Peux-tu m'écouter une minute ?       <br />
       —A ta guise, jeune imprécateur, mais tu ne m'empêcheras pas de me rincer le gosier. Holà, Tavernier, qu'on m'apporte une cruche de la meilleure Annelle.       <br />
       —Bien, Signour ! s’empresse le garçon de passage.       <br />
       —Et pour agrémenter le boire, il faut aussi du manger : du pain et une dizaine de tranches de ton meilleur phomard fumé !       <br />
       —Mais bien sûr, répond le garçon de plus en plus respectueux.        <br />
              <br />
       Je rapportai aussi concisément que possible à Phial les informations que je tenais d'Olivon Clinus. Le signour de Michemin et nouveau Minus de Guama, m'écouta paisiblement en dégustant son pichet mousseux à petites gorgées.       <br />
       —Est-ce tout ? fit-il quand j'eus terminé. Puis il attaqua la chair rose du phomard.       <br />
       —Oui... C'est tout ce que j'ai trouvé d'amusant et d'intéressant à te raconter pour que tu fasses de beaux rêves ! répartis-je,  vexé de son manque apparent de réaction. Mais il faut aussi que je t'expose les quelques mesures que je me suis permis de prendre en t'attendant...         <br />
       Et je lui parlai de la formation en cours du groupe de partisans.        <br />
       —Ruezzo Parz est d'ailleurs dans une salle voisine, ajoutai-je. Il  apprend les rudiments du combat rapproché aux jeunes volontaires envoyés par nos amis.        <br />
       —Les pauvres ! je les plains. C'est un excellent combattant, mais un maître d'arme fort irascible !       <br />
       —Tu le connais ?       <br />
       —Nous avons partagé d'anciennes aventures militaires... Je ne le porte pas sur mon coeur, mais j'avoue qu'il peut nous être très utile.       <br />
       —Phial, je suis désolé de troubler ta sérénité, mais il faut décider sans tarder de nos actions. Je pourrai regrouper en ville un nombre assez considérable de tes amis, bien armés, d'ici une heure ou deux. Tu disposeras d'eux pour former une garde rapprochée, à l'intérieur du palais, leur donner mission de protéger tes appartements. Ainsi bien séparé des gardes villacopistes, tu seras prêt à parer un attentat.  Et, en cas d'invasion par les Zwölles, ils pourront aussi couvrir ta retraite .       <br />
       Phial essuya sur ses manches la mousse qui s'accrochait à sa barbe de deux jours.       <br />
       —Tu es décidément d'un recours indispensable, Augustin.  C'est une bonne idée !       <br />
       —Pour ce qui concerne les mesures de fuite éventuelle, cette milice sera à même de te conduire aux vaisseaux que nous faisons armer.       <br />
       —Là, je t'arrête, jeune -homme, coupa Phial, fronçant ses gros sourcils. Il n'est pas question de fuite. J'ai voulu fuir tout de suite quand Jansène m'a proposé de me présenter, tu te souviens?       <br />
       —Et comment ! tu ne voulais rien savoir de cette candidature.       <br />
       —Mais maintenant, j'ai trop labouré pour accepter de me faire écarter du sillon. Donc, pas de fuite !       <br />
       —La mort, les armes à la main ?       <br />
       —Pourquoi pas  ?       <br />
       —La gloire dans la défaite ...       <br />
       —La défaite ? Comment cela ?       <br />
       —Ecoute, Phial, soupirai-je. Prends au sérieux une seconde ce que je t'ai dit : Clotone tout entière risque de grouiller d'ennemis d'ici ce soir ou demain. Si tu souhaites, dans ces conditions, avoir la moindre chance de l'emporter, c'est en organisant la résistance à partir de La  Majeure... C'est d'autant plus vital que les guerriers morts-vivants sont en train de s'insinuer là-bas également.       <br />
       —Je t'écoute avec attention, mon cher Augustin Coriac. Mais vois-tu, sans être Clotonois de souche, je connais bien les moeurs de notre archipel. Je me rappelle la tendance de mes compatriotes à se monter d'invraisemblables scénarios, pour se faire peur, pour donner un sens à leur vie. Que sais-je ?        <br />
       —Comment ? Tu ne me crois pas ? Tu récuses le crédit de mes informateurs ?       <br />
       —Non, je respecte beaucoup le professeur Olivon Clinus, et je trouve son témoignage impressionnant. Mais, conçois-le, il a pu succomber aux rumeurs,  très habituelle ici.       <br />
       —Mais il n'a tout de même pas inventé l'histoire du poignard et de son message ! m'exclamai-je d'un ton quelque peu exaspéré.       <br />
       —Eh bien parlons-en de ce message ! Crois-tu sérieusement qu'un guerrier Zwölle ait pu laisser tomber son arme la plus personnelle, et un message de la plus haute importance stratégique... par hasard ?        <br />
       Interloqué, je me tus.       <br />
       —Penses-tu qu'un de ces hommes, élevés dans la discipline absolue et le mépris de la mort, ait hésité à revenir, à faire redescendre le Lourd, pour récupérer son bien précieux, s'il s'agissait d'une chute inintentionnelle ?       <br />
       —Non, dis-je faiblement, tu as raison...  Je n'y avais pas pensé. Mais il a pu ne pas s'apercevoir de sa chute, ou s'en rendre compte trop tard...       <br />
       Phial ne daigna pas  même relever l'argument.       <br />
       —Je ne sous-estime en aucun cas les raisons de ton inquiétude, mon cher Augustin. Mais je juge qu'elles ne sont pas assez fortes pour justifier une retraite prématurée...       <br />
       Je cherchai désespérément une façon de résister.       <br />
       —Phial ?       <br />
       —Oui ? dit ce dernier, se curant tranquillement les gencives.       <br />
       —Plaçons-nous, veux-tu, dans l'hypothèse où une attaque massive des Zwölles deviendrait une réalité tangible... Dans ce cas, et dans ce cas seulement, accepterais-tu de prendre la tête d'un commando pour la contrer, avec les meilleurs chances de victoire ?       <br />
       ¬—Bien sûr, tu décris là mon simple devoir...       <br />
       —Bon. Et si, —je dis bien si— écrasés sous le nombre et confrontés à la nécessité de nous rendre à l'ennemi, nous disposions par miracle d'une possibilité de nous replier stratégiquement, la refuserais-tu ?       <br />
       —Présenté comme cela, je pense que... que je ne la refuserais pas, non.       <br />
       —Eh bien, c'est tout ce que je te demande, Phial :  laisse-moi organiser une force secrète qui conduira l'assaut, et en cas d'impossibilité, te permettra de préparer la riposte dans de meilleures conditions.       <br />
              <br />
       Phial, les bottes posées sur la table, réfléchissait intensément, cure-dents coincé entre les incisives.       <br />
       —Mais... si je t'accorde cela, n'est-ce pas prélever de précieuses forces qui seraient utiles à autre chose ?       <br />
       ¬—Pas du tout !  Regarde : dans le cas où tout se passe bien, tu auras besoin de former les bases d'une milice minusale. Quel meilleur entraînement pour un tel groupe d'hommes fidèles, que de participer à la surveillance des bureaucrates et des militaires qui voudraient enrayer le processus d'établissement de ton pouvoir légitime ?        <br />
       —En effet.       <br />
       —Et si, au contraire, tout se passe mal (comme j'en ai, hélas, le fort pressentiment), c'est bien à la défense que toutes nos forces devront être consacrées.        <br />
       —Tu as raison...        <br />
       —Par ailleurs, il ne faut pas confondre les genres. Si tu souhaites créer une vie démocratique, tu devras t'appuyer sur des forces pacifiques dont le Ralliement est sans doute un embryon. Il serait très mauvais que ces gens, aussi favorables à ta cause soient-ils, mélangent le maniement de la conviction et celui du bâton.       <br />
       —Sans doute...       <br />
       —D'où l'évidente urgence de la constitution d'une force armée nettement distincte de la foule de tes partisans.       <br />
       —Mm.. Tu n'as pas tort, mon jeune ami. Bien que par la suite, une armée régulière devra être formée sous le commandement du vice-minus, Homer Benjou...        <br />
       Mais, temporairement, ajouta-t-il en se levant, c'est d'accord. Toutefois, que cela soit bien entendu entre nous : pas question, pour un grand Minus en exercice, de fuite devant l'ennemi !       <br />
       Je secouai la tête, desespéré. Au moins avais-je obtenu l'essentiel, pour le moment :  Phial avait avalisé ma &quot;politique de défense provisoire&quot;. Nous verrions  le reste en marchant.       <br />
              <br />
       A ce moment, Zalkoz fit irruption dans la taverne, accompagné d'une Mategloire toute rose d'avoir couru. Le nain s'agenouilla aussitôt, ôtant son bonnet, ne sachant que dire, et Mategloire sauta, sans façons, au cou de Phial.       <br />
       —Tiens, la petite délurée qui tient lieu de fille à Jansène !       <br />
       Qu'as-tu donc encore inventé pour nous mettre le coeur en émoi ?       <br />
       —O Grand Minus ! railla Mategloire, qu'as-tu encore imaginé pour conduire mon vieux père au bord de la mort prématurée ? Sais-tu qu'il est fou d'inquiétude ?       <br />
       —Vas donc vite le rassurer, et par pitié, ne t'expose pas aux dangers de cette ville en folie. je ne me pardonnerai pas qu'il t'arrive quelque chose.       <br />
       —Le courage n'est pas l'apanage des messieurs ! rétorqua la jeune fille. Et puis... je m'amuse tant !         <br />
              <br />
              <br />
       Une heure plus tard, Phial se présentait tranquillement aux portes du Palais, entouré d'une centaine de civils bien armés.        <br />
       —C'est que, votre Suprématie, dit le chef du protocole, totalement désarçonné, rien n'est prévu pour...       <br />
       —Ce sont mes amis, trancha Phial d'une voie sans réplique.  Je ne tolérerai pas qu'ils soient mal reçus.       <br />
       —Je ne crois pas que le Minus tolèrerait cela, ajouta, débonnaire, un être en forme de barrique géante, toisant le portier du haut de ses deux mètres. Il soulignait ses dires d’un sifflant        <br />
       tournoiement  de sa masse d'armes, maniée avec l’aisance que d’autres  auraient à remuer une canne ou un parapluie .  Mais, safoinvert !, m’écriai-je, C’est mon bon Jean !       <br />
       ¬—Non, je ne crois pas non plus, surenchérit  à ses côtés le vieux Braho Nohé, dont le sourire métallique insistant sous la moustache grise ne manquait pas d’inquiéter.       <br />
              <br />
       Je passe sur les effusions qui accompagnèrent les retrouvailles avec mon ami de toujours, ainsi qu’avec le marin chenu, génial inventeur du Transdragon. Elles furent d’ailleurs écourtées par l’urgence de la situation.       <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Le palais du Villacopat est un édifice massif qui couronne la colline du Pouvoir, au milieu des quartiers centraux de la Ménile. Il présente un ensemble d'esplanades et de terre-pleins, séparés par des séries de remparts de pierre basaltique.        <br />
       Une dizaine de tours longilignes semblent soutenir le nuage sombre qui tournoie en permanence au dessus du site.        <br />
       Placée au sommet du dispositif, se tient une tour plus trapue, isolée des autres bâtiments par plusieurs étages de cours plantées d'arbres aux ramures échevelées : c'est l'habitat du Villacope,  l’administrateur suprême des îles de l’archipel de Guama.  Lorsque le Minus élu instaure son règne, il s'y installe parfois,  s'il le souhaite.        <br />
       Noire et trapue, cette  maison forte surveille de haut le long parallépipède rectangle du Conseil du Peuple, situé en contrebas, à demi encastré dans la ville.       <br />
       La bâtisse de marbre du Conseil, soutenue de colonnades, étincelle au contraire de blancheur. Sa façade aux trois portes s'ouvre sur une  large place couverte de mosaïque, où se déroulent les manifestations  de la vie civile. Bourgeois et hommes politiques, idéologues, juristes, marchands, travailleurs de corps divers s'y donnent rendez-vous quotidiennement. Ils palabrent, concluent des marchés, signent des pétitions, élaborent des discours, font circuler entre groupes des billets -que portent des courretiers empressés- et interpellent les Membres du Conseil du Peuple qui se rendent aux séances, ou bien en sortent.        <br />
       Elue par le biais de collèges tribaux, cette vénérable instance n'a qu'un pouvoir consultatif, mais le Villacope doit lui faire part de ses décisions. Le Grand Minus, en revanche, n'est pas soumis  d’emblée à cette stricte obligation, et  c'est pourquoi chacun attend que Phial annonce quelle sera sa politique en ce domaine.       <br />
       C'est aujourd'hui, sur cette même place du Palais que le nouveau grand Minus doit, d'un moment à l'autre, prononcer son discours inaugural face au  peuple réuni autour de lui, sans barrières ni service d'ordre.       <br />
       Ceci en théorie, car un oeil exercé ne tarde pas à envisager une tout autre réalité :  la foule est aujourd’hui truffée de partisans qui se surveillent avec la plus grande vigilance, et les  tuniques des Bourgeois cachent malaisément caparaçons de cuir ou manches d’armes.        <br />
              <br />
       Depuis le matin, je fais venir et disposer par petits groupes les hommes entraînés intensivement depuis trois jours.  Mon ordre de mobilisation a rencontré un succès inespéré. Cent soldats —de  qualité bonne ou passable— entourent Phial nuit et jour, protégent les appartements privés qu'il partage avec Chantenelle (situés dans la tour Nord du Palais) ainsi que ses allers et retours dans divers lieux officiels. De plus, un petit millier de jeunes recrues enthousiastes forment désormais l’embryon d'une force initiée au combat de rue et à l'attaque de commando.       <br />
              <br />
       Les chefs de la police villacopale se sont vite aperçus du changement. Au début hautains et arrogants, ils se font maintenant tout miel, car ils craignent pour leur emploi.        <br />
       Leur attitude me réjouit à deux titres :        <br />
       —D'abord, leur passivité relative face à notre organisation nous laisse le loisir de disposer nos contingents dans tous les lieux stratégiques, à condition que nous restions discrets et que nous ne provoquions pas inutilement leur fierté. Il y a bien quelques heurts de la part de certains subalternes, mais dans l'ensemble, tout se négocie assez pacifiquement.       <br />
       —Ensuite, leur démoralisation même peut signifier qu'ils n'attendent rien d'un complot zwölle, et qu'ils ne sont pas nécessairement des traîtres. Peut-être, en cas de besoin, pourrons-nous même retourner les plus loyaux envers Clotone.        <br />
       J'ai donc décidé de les ménager.  Surmontant ma répugnance et ma haine, j'ai même demandé une entrevue à l'horrible Glavial Mollé, l'éminence grise du Villacope (dont je suis persuadé, en revanche, qu'il joue un rôle crucial dans la conjuration), sous l'arbitrage de Chantenelle. Je dois dire que l'appui de la fille de Mulibran a été ici décisif. Glavial, qui a la haute main sur la police, a été obligé de composer. Il essaie de temporiser, mais cela m'arrange (il sera bien temps, dans une époque ultérieure, de me venger de lui de ma pénible incarcération dans la tour du Roc).         <br />
       Devant ses officiers, il a fini par reconnaître le caractère temporaire de la légitimité de la force villacopiste, et la validité d'une milice composée de partisans du Minus. Cela me permet désormais de négocier directement le partage des zones de surveillance et le contrôle des provocations.        <br />
              <br />
       Aussi, quand Phial sort du Conseil (où il a été reçu par les Conseillers démissionnaires), je ne suis pas trop angoissé. Il descend les marches de marbre sous d'immenses hourras, pour serrer les mains qui se tendent autour de lui. Il s'avance vivement vers le cercle des palabres (symboliquement représenté sur la mosaïque) et, spontanément, un vide se creuse pour que l'orateur puisse s'adresser confortablement à la foule.       <br />
       Des &quot;Chhht&quot; et des signes d'apaisement parcourent la masse humaine multicolore. Chacun se fait attentif, et bientôt un silence parfait s'installe, inattendu pour un tel concours d'hommes, de femmes et d'enfants.        <br />
              <br />
       —Amis Citoyens, dit Phial sans forcer une voix qui porte naturellement, je ne serai pas un dictateur. Je vous répète ce dont les Corps Constitués et le Conseil sortant ont déjà pris connaissance : Je consacrerai mes forces à permettre aux peuples de Guama d'être responsables directement de leurs destinées. Le Minus, ce délégué de la force populaire est un personnage important, peut-être indispensable pour donner une impulsion, trancher entre des opinions trop contraires ou trop brouillées...        <br />
              <br />
       Phial parle avec un art  consommé (talent que je découvre en même temps que tous, et avec grand plaisir ) en utilisant son corps, ses bras, en sachant se tourner vers les diverses composantes de son public.       <br />
       — ...Mais il n'est pas bon qu'il puisse se croire délié de tout. Nous savons hélas (l'histoire nous l'a montré à plusieurs reprises) que toute libération du caprice purement personnel du Minus peut conduire à des folies. Celles-ci, à leur tour, effraient le peuple et l'amènent à réagir avec autant d'outrance.   Protégé du Minus par de fortes règles et de bonnes représentations, le peuple se sentira moins enclin à l'enragement  contre les excès et les turpitudes des puissants.        <br />
       Je m'engage à proposer d'ici deux ans une Constitution Civile qui réaménagera complètement les rapports entre...       <br />
              <br />
       Au loin, des trompes entonnent un chant grave, aux accents lourds et sauvages. Les gens se tournent de tous côtés pour savoir d'où le dérangement provient. Ne trouvant rien, ils reviennent à l'orateur, quoique plus distraitement.        <br />
              <br />
       —...Entre les institutions de l'archipel, continue Phial, imperturbable. Je compte sur tous pour appuyer cette rénovation profonde de...       <br />
              <br />
       Cette fois,  le son éclatant des cuivres a retenti tout près, l’écho brisant sur les angles des murailles et des bâtiments. Phial suspend son discours et regarde lui aussi, sourcils froncés,  mains sur les hanches.        <br />
       Sans attendre, j'agite le mouchoir en signe de branle-bas de combat. Des mouvements silencieux ont aussitôt lieu dans la foule, et un mur humain se forme autour du Minus.       <br />
       ¬¬—Non, hurle celui-ci, laissez-moi ! Je veux terminer... Je...       <br />
              <br />
        Un choeur multiple de trompes, de cors, de siffres , scandé par les vagues pesantes et sinistres des tambours, couvre sa voix.  Un orage éclatant sans nuages,  dans le ciel céruléen !        <br />
       Parmi l'assistance, les questions laissent la place à l'inquiétude. Ici et là, c'est la panique qui frémit. Des femmes se saisissent de leurs enfants, sagement assis sur des bornes, pour les entraîner hors de la place. Cris et pleurs s'élèvent, ajoutant au vacarme.       <br />
              <br />
       Je me suis approché de Phial et je pointe mon doigt vers la Tour villacopale, qui s'élève, noire et drue, sur le rocher qui surplombe le Palais du conseil du Peuple.        <br />
       ¬—Cela vient de là-haut !       <br />
       Le sommet de la tour grouille de formes en ombres chinoises.        <br />
              <br />
       —¬Regarde ! On hisse des drapeaux...       <br />
       De grands draps sombres hissés au sommet des mâts d'or se déploient en effet dans le vent. Les oriflammes rouges et noirs au soleil rose ondulent maintenant paresseusement aux quatre coins de la tour.       <br />
       Puis, le canon tonne. Le sifflement d'un projectile se fait entendre au dessus de nous, et soudain l'une des maisons bourgeoises qui encadrent la place implose littéralement. Elle s'effondre sur elle-même dans un fracas assourdissant, tandis que des pierres, des gravats et des morceaux de bois ou de verre tombent en pluie sur les manifestants. Un volute de fumée rousse s'élève paresseusement des ruines, tandis que la masse hurlante se précipite vers les rampes qui descendent en ville.        <br />
       —Qu'est-ce que cela signifie ? rugit Phial. Qui a osé ? D'où est parti ce coup.       <br />
       —De la Tour du Villacope, fait la voix pointue de Mategloire, grimpée sur une borne. Vous n'avez pas vu la fumée là-haut  ?       <br />
       —Mategloire, veux-tu rentrer à la maison ? s'égosille le vieux Jansène, la voix blanche, la barbe électrisée.       <br />
       Mais l'intéressée a sauté dans la foule et a disparu comme par enchantement.       <br />
       Son père hausse les épaules, découragé, puis se reprend. Les chefs du Ralliement se sont regroupés autour de lui et de Zalkoz.        <br />
       —Essayez de calmer les gens, ordonne le vieux bourgeois dont l'autorité est plus assurée sur ses hommes que sur sa propre fille, ou bien ils vont s'écraser les uns les autres. Organisez l'évacuation...       <br />
       Spontanément, les Ralliés se répartissent les sorties de la place, et tentent de discipliner les flux de personnes affolées.       <br />
              <br />
       Maintenant que l'action réelle a commencé, le calme s'est installé en moi.       <br />
       —C'est la bannière de Mortone Trug, dis-je à Phial. Il n'y a aucun doute.       <br />
       —Tu crois que ses partisans ont pris le palais ?       <br />
       —Je crois que le Villacope leur a ouvert les portes. Voila ce que je crois.       <br />
       —Mais...       <br />
       Phial secoue la tête, au bord de la congestion. Puis ses épaules retombent.       <br />
       — Tu avais raison...        <br />
       —Hélas, oui.  Si tu veux tenter ton baroud d'honneur, c'est maintenant... car je crois que, ne s'attendant à aucune résistance sérieuse de ta part, les Zwölles ne sont pas encore très nombreux. Après, je crains qu'il ne faille se dépêcher de rejoindre les vaisseaux qui attendent à Moludée.       <br />
       —Tu penses qu'on ne  peut pas essayer de contrer l'agression ?       <br />
       —Non ! Car leurs forces —invisibles, pour le moment— seront bientôt cent fois supérieures au nôtres. Mais on peut au moins tenter un assaut symbolique de la tour. Il faut que les gens voient ton courage. Ensuite, si tu peux, utilise les Voix de Marbre pour faire savoir que tu reviendras...       <br />
              <br />
       Un deuxième coup de canon retentit, tiré cette fois du milieu de la paroi de la tour, et c'est le vaste toit blanc du Conseil, dont la panne dorsale est soudain brisée, projetant de grands éclats de marbre. Le projectile achève sa course dans une ruelle sombre en contrebas.       <br />
       Phial ne discute plus. Je donne des ordres brefs, convenus à l'avance. Nos hommes se regroupent à l'abri du mur dominant la place. Une phalange se forme devant nous, sous le commandement de Ruezzo Parz, et nous ouvre le passage vers l'escalier qui monte à la tour.  Zalkoz, de son côté, instruit ses messagers. Ils partent discrètement dans la foule qui s'égaille en criant. Bientôt la place se vide, sauf quelques chiens hurlant à la mort, au milieu des objets abandonnés dans la fuite : vêtements, papiers, sacs, et même chaussures.        <br />
              <br />
       Un tir nourri éclate des meurtrières de la courtine intermédiaire. Plusieurs de nos hommes,  trop avancés, s'écroulent sans un cri, foudroyés par l'impact de milliers de minuscules éclats ailés. Les blessés, ne commencent à crier qu'avec un temps de retard, et encore est-ce sans doute en réaction au choc, plus que de douleur. Elle viendra plus tard.       <br />
              <br />
       Un ordre rauque : les boucliers carrés que j'ai fait confectionner se lèvent. La vieille tactique romaine de la tortue devrait fonctionner. Le cuir épais devrait être suffisant pour arrêter pierres et poinçons de tirapelles.       <br />
       —En avant ! hurle Ruezzo d'une voix formidable, et il entraîne irrésistiblement son groupe de tout jeunes gens vers la poterne encore béante du palais villacopal.       <br />
              <br />
       —Où est Homer Benjou ? Sacripoile, il devrait être ici ! grommelle Phial.       <br />
       —Non. J'ai pris la liberté de lui demander de se mettre à la tête de notre force d'attaque, sur la Route du Nord. Je suis presque persuadé que le gros des forces navales de Trug sont en train de débarquer là bas. Benjou devrait les retenir assez longtemps pour que tu puisse narguer le Prince, montrer qu'il existe une résistance. Ensuite...       <br />
       —Je t'ai dit : pas de fuite !       <br />
       —Tu as dit aussi : un repli stratégique, s'il est indispensable.       <br />
       Phial ne répond pas, et, furieux, dégaine son épée. Jansène, son ancien officier, en fait autant, l'air heureux comme un roi, tandis que Jean se porte au devant de notre petit groupe, une impressionnante double hache posée négligemment sur l'épaule.       <br />
              <br />
       Nous montons rapidement vers les jardins du Villacope et notre riposte, totalement inattendue par les Villacopistes, a été assez rapide pour que nous y parvenions avant que les portes ne se ferment. Les soldats qui tentent maintenant de rabattre les énormes battants ornementaux sont tués, et la petite garnison, qui ne comprend rien et n'a pas d'ordre précis, lève les bras et se laisse désarmer sans coup férir.        <br />
       La tour centrale est maintenant devant nous au centre d'une pelouse circulaire. Sa porte en triples plaques de marocal est hermétiquement close. Notre carré d'assaut s'y rend immédiatement, tandis que deux groupes se déploient en arrière pour désarmer les tireurs des murailles intermédiaires.        <br />
       Zalkoz et son équipe arrivent d'on ne sait où, et se fraient un passage au premier rang. Là, précairement à l'abri des boucliers oscillant sous un bombardement de pierraille, ils se mettent à forer le bois dur à certains emplacements précis.        <br />
       —Allez-y ! crie Zalkoz triomphalement, poussez maintenant, la barre de fermeture intérieure n'a plus d'appui !        <br />
       Ce malin génie a dû repérer à l'avance les emplacements des énormes chevilles tenant la barre : il ne lui a fallu que deux minutes pour en scier le contour, depuis l'extérieur.       <br />
              <br />
       Nous chargeons dans la vaste salle d'armes, qui semble vide.       <br />
       —Aux escaliers ! hurle Jean.        <br />
       Averti des dispositions du lieu, il se précipite sur une petite porte dans la paroi massive et en défonce le battant à grands coups de hache.        <br />
       Nous sommes obligés de réduire à trois hommes le front engagé dans le large colimaçon, mais, (par chance ou par piège ?) personne ne nous accueille sur le palier des salons d'honneur, sauf le dragon de pierre qui, ailes déployées au milieu de la fontaine, nous regarde de ses yeux d'onyx, tout en vomissant un torrant d’eau pure.        <br />
              <br />
       Une soixantaine d'hommes ont le temps de se positionner autour des portes, derrière les colonnes, à l'abri du lourd mobilier d'apparat. Des éclaireurs se glissent vers la galerie des réceptions qui jouxtent une rangée des hautes fenêtres, dont les balcons baroques sont réservés aux apparitions villacopales.       <br />
       L'officier commandant l'assaut revient bientôt vers moi, agenouillé derrière un fauteuil au gigantesque dossier rembourré.       <br />
       —Signour Augustin ! On ne peut pas passer. Trois rangées de thrombes gardent l'accès des balcons...       <br />
       —On va tout de même essayer... rétorque Phial, et il s'élance sur les parquets lustrés.       <br />
       —Non, Phial, pas toi ! Tu es le Minus, que diable !       <br />
       Jean et moi courons  derrière lui vers la salle d'apparat et... nous stoppons net.        <br />
       Face à nous, à quelques pas sur le même plancher de canipore ancien, se découpe dans le flamboiement multicolore de hauts vitraux, une masse d'hommes gigantesques et immobiles.        <br />
       Ils nous barrent le passage, cuirassés comme de monstrueux insectes. Le contrejour nous cache un instant les tirapelles à boulets chaînés, qu'ils tiennent devant eux, bras tendus, visant à hauteur de nos têtes.        <br />
       —En arrière ! hurle Phial, courageux mais pas suicidaire.       <br />
       Nous refluons en désordre jusqu'aux entrées et nous reprenons position un peu partout, derrière des tables renversées et de vastes divans de brocart.         <br />
              <br />
       Un rire tonitruant retentit loin devant nous, en provenance de la pièce aux balcons. Je reconnais l'organe puissant et acéré de Mortone Trug.       <br />
       —Salut à vous,  petits Clotonois... Bienvenue dans la nouvelle résidence de vacances de votre Prince. Venez participer aux réjouissances de ma venue !  Votre ami, le Villacope, vous attend.       <br />
       Un silence prolongé, puis la voix reprend, goguenarde :       <br />
       —Allons, Signour Phial d'Atoy... Viens donc me rejoindre ! Je t'offre de bon coeur le poste qui revient au vainqueur des épreuves minusales. Je fais de toi le capitaine de ma garde !  Qu'en dis tu ?       <br />
       —Vas te faire tourloutourer, répond distinctement Phial.       <br />
       —Mm ? Quelle verdeur populaire ! J'adore ces expressions droit sorties de la vase du Grand Bassin ! Un capitaine des Gardes n'a pas besoin d'être très distingué ! Encore une fois, viens ! Les festivités vont commencer !       <br />
       —Allons Phial, mugit à son tour la voix tremblante de Mulibron Oriflan, ne vois-tu pas que c'est la seule solution ? Tout cela devait arriver ! Il fallait de l'ordre sur cet archipel !       <br />
       —Traître ! tonne Phial qui ne se contient plus. C'est toi qui a ouvert les portes de l'île à ces bandits dracois !       <br />
       —Le Prince est celui qui a la force, glapit le Villacope.        <br />
       —Et que t'a-t-il promis, vieille poutache, pour que tu te vendes ainsi  ?       <br />
       —Le villacope a toujours désiré rester villacope, reprend la voix gouailleuse de Trug. C'est ce que je  lui ai généreusement accordé, pour le bien de nos peuples... C'est un si bon administrateur...  Phial d'Atoy, admettons que tu ne veuille faire aucune concession à un pouvoir que tu honnis !  Pourquoi ne viens-tu pas au moins discuter tranquillement des conditions les plus honorables de votre reddition ?       <br />
       —Va te faire empacrougner ! dit Phial jamais en défaut de vocabulaire.        <br />
       —Préfère-tu qu'il y ait de nombreuses morts d'hommes ? C'est absurde ! Alors que les soldats valeureux qui t'entourent pourraient être si utiles au nouvel Empire Guamaais !  S'ils veulent d'ailleurs faire défection, c'est le moment ou jamais. Ma bonne humeur pourrait être affectée par une trop longue temporisation...       <br />
              <br />
       Phial s'avance soudain, marchant à grands pas, droit vers le haut portique derrière lequel se tiennent les machines vivantes du Prince.        <br />
       —Non !       <br />
       Jean, Zalkoz et moi nous élançons à nouveau pour le retenir, mais c'est trop tard : il passe l'entrée du salon d'apparat, épée au poing, défiant les thrombes qui forment un large demi-cercle autour de Mortone et de Mulibron, à demi- engagés sur le balcon.        <br />
       Phial s'arrête, plein de défi, à quelques mètres du premier rang de brutes pétrifiées. Nous l'entourons aussitôt.       <br />
       De l'autre côté du mur des morts-vivants, se tient un homme brun et pâle,  au grand  front diaphane et au nez à l’arête aiguë, tout vêtu de velours noir. Il s'approche lentement, avec les précautions d'un oiseau de proie, et nous regarde, l'oeil étincelant, la bouche fine sinueuse tordue en un sourire de mépris absolu.        <br />
              <br />
       —Tiens, mais voila &quot;Handjo&quot; le traître ! raille-t-il. Bienvenue également. Tu me pardonneras si je ne te réserve pas un sort aussi doux que celui de tes maîtres.        <br />
       —Prince, dis-je aussi calmement que possible, il est encore temps pour que vous-vous incliniez devant le Minus, légitime souverain de l'archipel. Votre grossière irruption pourra encore passer pour une façon personnelle de venir participer aux cérémonies légales. Sinon, vous disposez encore du loisir de partir. Je suppose que Phial ne retiendra rien contre vous.       <br />
       La bouche en fil de rasoir se tord  hideusement :       <br />
       —Tais-toi, larve intestinale ! Je vais te  faire écorcher !        <br />
       —N'insulte pas mes amis, arrogant personnage, s'écrie Phial. Je t'accorde encore quelques secondes pour renoncer à ton crime et te retirer dans un moindre déshonneur, sans poursuites immédiates...       <br />
       —Tu oses parler de poursuivre le Prince ! Fitrule vergéteuse ! Glossule enfouacrée ! Vous allez être exterminés comme des insectes nuisibles !       <br />
       Je ferme les yeux, m'attendant à ce qu'il donne l'ordre à ses statues de cuir de nous abattre sans autre forme de procès. Mais il n'en est rien.       <br />
       L'homme tourne les talons et rejoint le Villacope qui l'attend, transi, près du balcon.        <br />
       Je rouvre les yeux, étonné d'être encore vivant.       <br />
       —Vite ! je crois qu'il faut partir, Phial. S'il donne l'ordre aux thrombes d'avancer, nous sommes fichus. Et plus nous attendons, plus nous nous exposons à être pris à revers.       <br />
       —Attends... pas encore... Je veux savoir ce qu'il est en train de mijoter.       <br />
              <br />
       Mortone Trug a entraîné Mulibran sur le balcon.        <br />
       Il se penche vers une conque de pierre qui fait renflement sur la rambarde et parle lentement, à voix forte.       <br />
       Au dehors, la voix du Prince est répercutée. Elle atteint la ville, et s'y réfléchit, revient sur la tour, repart, démultipliée.       <br />
       —Habitants de Clotone, votre souverain, le prince Mortone Trug vous parle. Je suis venu pour restaurer définitivement la paix. Vous ne connaîtrez plus les troubles de la compétition permanente entre les héros ! Je sais que vous êtes las, que vous aspirez à la tranquillité !       <br />
        A mes côtés, se trouve votre cher Villacope, Mulibron Oriflan... Je lui laisse la parole.       <br />
       Le souffle sans timbre, traversé de sursauts nerveux incontrôlés, Oriflan souhaite la bienvenue au Prince. Il explique pourquoi tout l'archipel doit se plier devant la volonté unique, seule capable d'assurer la  prospérité des îles.        <br />
       —Le Minus, vous le savez, n'a pas les compétences requises. C'est pourquoi j'ai tant tardé à organiser des élections minusales, tant résisté à la nomination du candidat. C'est que je sais, mes Chers Enfants, ce qui est bon pour vous, ce que vous aimez réellement, malgré la querelle incessante des opinions. Je sais que vous aimez l'ordre ! Je vous demande de vous soumettre au Prince,  et je continuerai à vous servir, enfin lié à un pouvoir plus vaste, mieux armé. Je vous demande de ne pas faire obstacle à l'entrée des troupes de sa sérénissime Hauteur. Je vous supplie de faire bon accueil à ses soldats dont la présence momentanée protégera la mise en place d'un régime de bonheur à Clotone, et ailleurs.        <br />
              <br />
       Le Prince zwölle met une main paternelle sur l'épaule du Villacope et lève l'autre vers une assistance invisible.       <br />
       De dehors nous parvient une ovation assourdie.       <br />
       —Grand Equilibre ! enrage Phial, il a rallié des amis...       <br />
       —J'en doute. Ce sont ses troupes qui doivent faire la claque, sur la pelouse. Ne t'inquiète pas...       <br />
       —Que faisons-nous ? Nous avons l'air stupides, comme cela...       <br />
       —Le mieux est de déguerpir au plus vite, avant d'être coincés... Je crois qu'il essaie de gagner du temps, car il n'est pas venu ici avec assez de soldats, thrombes ou zwölles, pour  écraser une troupe aussi conséquente que la nôtre. Il ne s'y attendait pas du tout ! Il en est d'autant plus furieux ...       <br />
       —Vous avez écouté votre vieux Villacope ! déclare maintenant la voix âpre de Mortone. Il a raison. Il va me servir... Il va m'être très utile. N'est-ce pas, Villacope ?       <br />
       ¬—Oui, mon Prince !       <br />
       —Regardez le ciel, Villacope, qu'y voyez vous ?       <br />
       —Euh... la gloire de Guama à travers la vôtre Monssignour...       <br />
       —Bien.  Et maintenant ?       <br />
       —Gggg!       <br />
       Rapide comme l'éclair, Mortone Trug vient d'enfoncer sa dague dans la nuque de Mulibran, qui reste figé, les yeux exorbités, la bouche béante pointant la lame qui la traverse, comme une deuxième langue obscènement dressée, au dessus de la première, rabattue sur sa grosse lèvre inférieure.        <br />
       Mortone dégaîne maintenant son sabre, et d'un revers précis, tranche la gorge tendue en arrière du vieil homme.       <br />
              <br />
       Le poignard toujours planté comme dans une pomme, la tête de Mulibran tournoie sur elle-même, dégorgeant son sang en lourdes giclées. Elle tombe, le nez sur le parquet, et se sépare de la tiare rose de sa fonction. Deux puissants jets vermeils fusent, par pulsations, du corps décapité vers le plafond. Plus courts et plus rapides, ils s'inclinent ensuite vers le ciel pour retomber en pluie sur les jardins, tandis que le buste s'affaisse lentement sur le bord de la rambarde.       <br />
              <br />
       Comme nous tous, Phial reste sans voix.       <br />
       Jean, le premier, se ressaisit, et met des mots sur la chose innommable :       <br />
       —Il a tué le Villacope !       <br />
       Le prince part d'un rire dément, et essuie sa lame sur le dos du mort.       <br />
       —Le villacope, cette vieille crapule, me servira bien mieux ainsi que vivant, gronde-t-il dans la conque acoustique. Car vivant, cette éponge n'a pas même réussi à m'organiser un comité de réception correct ! Il m'avait pourtant juré que je pourrais venir en avant-garde, sans craindre aucune réaction... négative de la population ! Et, pouacre, voila que je tombe sur un groupe de rebelles armés !  J'espère, ajoute-t-il en se penchant dans la machine vocale, que TOUTE SON ADMINISTRATION VA ME SERVIR DE FAçON SATISFAISANTE ! ME FAIS-JE BIEN COMPRENDRE, GENS DE CLOTONE ?       <br />
       La phrase résonne longuement dans le silence apeuré de la ville.       <br />
              <br />
       —Nous ne devons plus le laisser gagner de répit ! pressai-je. Et comme nous ne pouvons pas l'attaquer sans pertes insupportables, je suggère que...       <br />
       ¬—D'accord... Repli stratégique ! décide Phial.       <br />
              <br />
       Il n'est que temps. Comprenant notre manoeuvre, Mortone revient dans le salon et hurle aux thrombes de faire feu.       <br />
       Les granules métalliques acérés crépitent en s'enfonçant dans les lambris, tandis que les hauts miroirs s'étoilent, basculent, et se désintègrent dans un fracas assourdissant.       <br />
              <br />
       Nous fuyons vers le palier, frôlés par les projectiles vrombissants. Le dragon qui crache éternellement dans la vasque du palier connaît le même sort que son maître : sa longue tête, brutalement effritée, libère le vulgaire tuyau de cuivre coudé qui lui sert d'oesophage. Tout vibrant, celui-ci continue à couler, éclaboussant les marbres alentour.       <br />
              <br />
       Nous descendons quatre à quatre le grand escalier, protégés par la courbe de sa spirale. Mais à peine avons-nous rejoint l'étage inférieur que des cris et des détonations nous accueillent. Nos maigres troupes de couverture se voient attaquées de flanc par des thrombes sortis des communs et des cuisines.  De quels souterrains  ignorés ? C'est ce qu'il nous faudra un jour vérifier ... Pour le moment, une seule pensée : foncer pour sortir du piège mortel, libérer Phial de la main de fer qui se referme sur lui.       <br />
              <br />
       Plus bas, sur la pelouse, nous sommes bombardés de boulets en provenance de murs latéraux. A chaque niveau, nous battons le rappel et le repli rapide s'effectue sans trop de pertes (deux morts et six blessés). Nous redescendons en courant sur la place, où des chevaux nous attendent, malaisément retenus par des valets d'armes eux-mêmes terrifiés.        <br />
       Des tirs sporadiques accompagnent notre départ, mais, par bonheur, les thrombes ne nous poursuivent pas. Ils sont là pour protéger leur maître, et ne sont pas encore assez nombreux.       <br />
              <br />
       La cohue la plus indescriptible nous attend dans les rues des quartiers sud. Nous remontons sur Magnestrade : elle est aussi bloquée. Des incendies se sont déclarés ici et là, dans des maisons ou des entrepôts, et de la fumée noire empuantit l'atmosphère.       <br />
       —A pied ! dit Phial.       <br />
       —Je vais vous ouvrir un passage, dit Jean.       <br />
       —Ne violente pas trop ces pauvres gens, ils n'y sont pour rien !       <br />
       —Ne vous inquiétez pas...       <br />
              <br />
       En chemin, des passants nous reconnaissent et les questions fusent :        <br />
       —Que se passe-t-il, Grand Minus ?  Les Zwölles sont-ils ici ?  Ou allez-vous ?         <br />
       Phial distribue les paroles rassurantes et incite les citoyens à rester sur place, à leurs postes.       <br />
       En approchant de la Baie des Vents propices, il me prend à part :       <br />
       —Je ne peux pas partir ! Tu te rends-compte ! Je prêche la résistance, et moi, je m'en vais ? C'est une honte !       <br />
       —Des gens vont organiser la résistance clandestine sur place, Phial, j'y ais veillé !  Zalkoz et Carital en ont  déjà pris la direction.       <br />
       —Oui, mais l'exemple, l'exemple du grand Minus ?       <br />
       —Viens , je vais te montrer quelque chose ...       <br />
       Je ne suis pas sûr de moi, mais je prend le risque.  Nous entrons dans l’immeuble en forme de pain de sucre nommé &quot;le grand silo&quot;, et nous montons en hâte sur la terrasse du huitième étage.       <br />
       Le vent nous gifle, mais je n’en ai cure. Je désigne à Phial le Chenal de Clotone qui s'étend devant nous, au delà de La Mirande et de Fustelle.       <br />
       —Regarde ! vers l'Est... Ces taches sombres dans la brume ...       <br />
       —Des pêcheurs...       <br />
       ¬—Non, la taille est hors de proportion, si l'on tient compte de la distance. Regarde mieux, je t'en prie !       <br />
       —Mm, tu as raison, Ce sont des gros vaisseaux, une dizaine... douze.. quinze... Et il y en a encore, plus loin..       <br />
       —Oui, c'est une petite partie de la flotte de Trug, celle qui est chargée d'attaquer Clotone par le sud. A mon avis, ils seront aux embarcadères de la Hanse dans une dizaine d'heures. Ce sont des navires lourds, mais six heures d'avance nous sont au moins nécessaires si nous voulons doubler le cap Charbin et aller nous cacher sur La Majeure, en évitant les coins déjà infestés de thrombes, ou d'agents de Mungabor ! Tu vois le problème ?       <br />
              <br />
       —Oui! Mais je ne suis toujours pas convaincu d'abandonner la population à cet assassin!       <br />
       —Tu es dans la nasse, Phial ! Si nous n'avions pas pris la précaution de mobiliser réellement quelques commandos, tu aurais déjà subi le même sort que Mulibron. En fait, je crois qu'il te le réservait, et c'est par dépit qu'il s'est retourné contre la pauvre crapule, aussi étonnée que lui de notre capacité d'action !       <br />
       En désespoir de cause, je propose à Phial d'attendre, auprès des bateaux, des nouvelles de &quot;l'armée&quot; de Benjou.        <br />
       ¬—Nous pourrions de préférence, rejoindre, cette armée non ?       <br />
       Je soupire :       <br />
       ¬— Le gros de nos partisans n'est pas encore capable du moindre combat régulier, Phial. Et, quant aux quelques commandos opérationnels, crois-tu sérieusement que soixante huluberlus de plus peuvent aider Benjou à l'emporter sur une flotte de dizaines de vaisseaux lourds et des milliers de zwölles noirs ?         <br />
       Le rôle de la force de Benjou est très clair : ralentir la marche de l'ennemi et nous laisser le temps d'embarquer, avant de prendre avec nous le bateau.        <br />
       En redescendant, Phial argumente encore :       <br />
       —Et qu'allons-nous faire sur La Majeure, cette île sauvage, alors que presque toute la population se trouve ici ?       <br />
       —Tu sais fort bien que La Majeure est un enjeu essentiel : c'est de là que Mortone attend la concentration du gros des thrombes, amenés de Hirpan par les souterrains.  En les attaquant, nous bloquerons un élément central de son dispositif.  Il ne faut en aucune manière laisser Trug dévorer La Majeure, comme il l'a fait de Lario, de Périache et maintenant de Clotone. Il est trop tard pour t'exposer ici : laisse le travail aux résistants locaux qui se débrouilleront très bien en l'état de faiblesse totale des Villacopistes démoralisés. Au contraire, tu as encore tes chances, sur La Majeure, de te mesurer au Gouverneur, qui n'est après tout qu'un chef de bande un peu supérieur aux autres, et qui ne contrôle presque rien des grands espaces forestiers ou désertiques de son île.       <br />
       —De MON île !       <br />
       ¬—Raison de plus !       <br />
              <br />
       Phial ne répond plus, mais le jeu de ses mâchoires serrées des mauvais jours en dit plus long que tout discours.       <br />
        Nous trouvons finalement des chevaux qui nous emènent en quelques dizaines de minutes de l'autre côté de la Thiale.        <br />
              <br />
       Le moment le plus affreux est sans conteste celui que nous vivons depuis deux heures dans le camp retranché formé devant l'embarcadère de Moludée : nos soldats doivent repousser les civils en déroute, qui veulent monter avec nous dans les  deux vaisseaux.  Ils viennent s'écraser contre les baïonnettes et les chevaux de frise. Il y a des morts.        <br />
       Par hasard, je laisse passer trois femmes prises entre la foule qui les presse et le cordon qui les repousse impitoyablement. Mais je ne peux pas  répéter ce geste.       <br />
       C'est terrible, et Phial n'a pas pu supporter ce spectacle. Il s'est enfermé dans sa cabine du Berto Sigmarin  et broie du noir.        <br />
       Ce sont les messages de Benjou qui l'ont finalement persuadé de procéder à l'évacuation. La teneur en est semblable à celui-ci :        <br />
       «Forces zwölles mille fois supérieures aux nôtres. Résistance impossible. Tout au plus, capacité de bloquer quelques heures le passage. Canémo occupé par l'ennemi. Fustelle pris à revers. Commandos zwölles à pied d'oeuvre sous les falaises de La Mirande. Jonction des forces zwölles et des thrombes de la garde princière prévue sur Grand Bassin dans moins d'un quart d'heure. Tireurs des toits du Ralliement assez efficaces pour obliger les Zwölles... à ralentir aux carrefours !»       <br />
              <br />
       Je passe bien du temps à tenter de rassurer Jansène, terriblement inquiet pour sa fille.  Phial veut qu'il vienne avec lui sur La Majeure, pour participer à l'instruction militaire de la nouvelle armée, aux côtés de Ruezzo Parz.       <br />
       Mais le vieil homme n'est guère enthousiaste :       <br />
       ¬—Je serai plus utile aux partisans de Clotone... Je connais très bien la ville, alors que je n'ai jamais mis les pieds sur La Majeure ! A mon âge, ce genre de voyage peut être facilement fatal. Et mourir d'une indigestion ou d'une fièvre quarte ne me rendrait pas très utile à la cause.       <br />
       —D'un autre côté, tu es brûlé sur Clotone. Ces sauvages vont mettre le feu à ta maison, et ta gente épouse sera plus en sûreté avec nous qu’en menant une vie clandestine, de cave en cave. Pourquoi ne laisses-tu pas la chose à Zalkoz et Carital ? Je suis sûr qu'ils seront très efficaces.       <br />
       —C'est justement le problème... As-tu pensé qu'en cas de victoire de notre parti, nous offrons ainsi à l'Artisanat et aux Voleurs la haute main sur la vie de Clotone  ? La Bourgeoisie, sous-représentée dans la résistance, n'aura plus l'autorité morale pour se faire respecter...       <br />
       —Ah, les éternels problèmes des classes ! constatai-je avec quelque amertume désabusée. C'est probablement sans solution. Mais je ne crois pas que les Bourgeois soient par essence moins courageux que les autres. Je suis persuadé que des résistants se lèveront parmi eux, et que Zalkoz en aura tant besoin qu'il ne pourra pas les évincer des partages du pouvoir, après la défaite des Zwölles.       <br />
       —Et Mategloire ! Ma petite fille ! gémit le vieux soldat. Je ne peux pas la laisser...       <br />
       —Tu ne la contrôleras pas plus en restant ici, crois-moi.        <br />
              <br />
       Coïncidence : un Rallié, tout essouflé, m'apporte une enveloppe. C'est un mot de Mategloire.       <br />
       «Cher Augustin, je reste à Clotone. Dis à Papa que les Zwölles ne m'auront pas. Notre réseau d'étudiants de Canémo est très efficace. Depuis de longues années, il fonctionne pour éviter les immixtions de la police de Mulibron (l'enfer ait son âme, ou le torchon acide qui lui en tient lieu!). Les liens avec les groupes de Zalkoz sont bien établis. J'ai confiance, nous viendrons à bout de ces horreurs !»        <br />
       Je ne lis pas à Jansène la dernière phrase :       <br />
       «Je t'embrasse... sur le nez, puisque je ne peux pas me risquer un peu plus bas. Mais sache que je t'aime, disons, très beaucoup, énormément...  Prends soin de toi. Ne laisse pas notre grand homme t'entraîner dans l'inutile témérité. Ta petite (mais très éveillée)... Mategloire.»       <br />
              <br />
       Jansène finit par se laisser convaincre, bien à regret, et part s'occuper de l'installation de sa famille sur le traversier.       <br />
              <br />
       Nous nous tenons maintenant prêts à embarquer Benjou et ses voltigeurs : ils doivent décrocher à temps pour ne pas attirer les Zwölles à leur poursuite. Quant aux francs-tireurs du Ralliement, je compte sur la sagacité de Zalkoz pour qu'ils se fondent dans la nature... ou plutôt, dans la ville, et y constituent des bases solides, bientôt capables de harceler sans répit l'occupant.       <br />
       Comme me l'a dit tout à l'heure l'héroïque Nain à la frimousse juvénile :       <br />
       —Ce n'est qu'un au revoir.  Rendez-vous au Ronmonde, dans quelques semaines !       <br />
       —J'en suis sûr ! ais-je menti en l'embrassant.       <br />
              <br />
               <br />
       5. Exil       <br />
              <br />
       La traversée de la mer de Clotone s'effectue presque miraculeusement.         <br />
       Mon coeur s'est serré quand j'ai vu arriver sur nous une dizaine de transdragons rapides, mais ils ne se sont pas déroutés, nous prenant sans doute pour les traversiers réguliers en route pour Cap Charbin.  Ils avaient, en tout cas, affaire ailleurs.        <br />
       Quant aux gros lignards Zwölles, nous les suivons à la jumelle : ils ne cherchent pas du tout à nous poursuivre, mais à encercler Clotone, pour créer la peur et empêcher toute révolte. Les messages furieux de Trug ont dû encore infléchir en ce sens la stratégie de Larr de Sioulque, son pompeux amiral. La priorité des priorités est de dégager au plus vite le Prince de sa situation incertaine, peut-être précaire, s'il en juge par notre &quot;intolérable&quot; incursion dans &quot;sa&quot; tour.        <br />
       Phial est finalement sorti de sa cabine du pont-Paradis et observe soigneusement les parages à la lunette.        <br />
       —C'est inespéré ! conclut-il. Cela me rend encore plus triste pour les Pauvres Clotonois qui vont subir le joug sanguinaire de Mortone.       <br />
       J'estime inutile de lui répondre sur ce point.         <br />
       —Pour un peu, suggérai-je, nous pourrions débarquer sur La Majeure dans l'anonymat le plus total et prendre Mungabor par surprise.       <br />
       —Ne rêve pas, dit Phial. Les Sarmoiselles mettent aussi peu de temps entre Moludée et le palais gouvernoral de Trigone, qu'entre Moludée et la colline des Pouvoirs. Autrement dit, l'horrible Mungabor est déjà prévenu de l'arrivée prochaine d'un lot de gens bizarres, au milieu desquels siège son vieil ennemi et ancien subordonné, Phial d'Atoy ! Je crois que nous devons nous méfier, et éviter Cap Charbin ou Zigône comme la peste.  Glissons-nous plutôt dans la mer du Mitan et descendons vers la côte insalubre du fliouchfène. Nous y courons moins le risque d'être dérangés.       <br />
       —Je suis d'accord avec Phial, approuve Braho Nohé qui nous tient lieu d'amiral. Je connais d'ailleurs des bras de l'estuaire de l'Arioso, dans le coeur le plus malsain du Fliouchfène. On peut s'y fondre complètement dans le paysage.       <br />
       —Deux gros navires, comme les nôtres ? s’enquiert Homer Benjou, une expression de scepticisme répandu sur ses traits juvéniles.        <br />
       —Parfaitement, réplique le vieux marin, dont  la moustache prend de plus en plus l'allure de pinces de homard.        <br />
       ¬—Bien, dit Phial soudain très las. Tentons le coup !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Je reprends la plume en un lieu très étrange, digne des mystères de La Majeure : une véritable ville abandonnée, au milieu de la savane de la Roposa, où nous sommes montés pour nous cacher, sans subir les miasmes du Fliouchfène.        <br />
       La plupart de nos maisons sont dépourvues de toitures. Au moins les murs épais nous protègent-ils des vents froids dévalant du Mont Wino.        <br />
       Comble du luxe : on a installé des bâches cousues sur les pignons d'un ancien hôtel où la compagnie de &quot;chefs&quot; —à laquelle j'ai le privilège d'appartenir—  se trouve logée, protégée des pluies de soirée, abondantes en cette saison.        <br />
       Mon lit de camp est au coin de la grande salle, succinctement séparé des autres par un paravent de toile. J'utilise le rebord de la fenêtre comme table et je prends le temps d'écrire.        <br />
       L'action ne reprendra pas avant quelques jours, et je tiens à ce qu'un peu de répit soit accordé à la mémoire. A la méditation aussi.        <br />
              <br />
       Voici une semaine que je suis donc à nouveau sur La Majeure, la grande île maternelle à la nature efflorescente. J'y ai vécu mes premières aventures sur Guama, il y a maintenant un peu plus d'un an.  C'est en tout cas ce que le calcul m'apprend, là où le sentiment m'aurait plutôt incité à parler de décades.        <br />
              <br />
       J'ai déja traversé la zone des Villages Morts, où nous avons dressé notre campement de rescapés, encore et toujours fugitifs. C'était lors de la fameuse course de chevaux Braques . Le jeune Jostique de Joor et moi-même étions poursuivis par d'autres joueurs pathiolans, pas toujours sympathiques ni loyaux. Je me souviens des lieux que nous occupons, proches de l'endroit où je tendis un piège à nos poursuivants, ruse qui nous assura la victoire. Je me remémore cet épisode amusant, car il allège mon angoisse dans les circonstances présentes, bien plus tragiques.        <br />
              <br />
       Nous avons  réussi à éviter le pire : être pris en tenailles entre la flotte de Mortone Trug, et les cohortes de ses supplétifs, sur l'île même.  S'il en avait été autrement, nous serions tous morts ou en captivité à cette heure.       <br />
       Grâce à la talentueuse navigation de Braho Nohé, qui pilotait le Berto Sigmarin, suivi du Zélos (plus petit et plus vétuste) comme un chien fidèle, nous avons évité les funestes Mortanglars des marais de Flioutchfène, qui devaient nous attendre bien plus à l'ouest. Pénétrant la côte par l'estuaire de l'Arioso, nous avons remonté des canaux non répertoriés sur les cartes de marine marchande, ou réputés non navigables.        <br />
              <br />
       Nos navires, pourtant d'une grande hauteur sur l'eau, ont été facilement dissimulés en une certaine anse, entourée de majestueux agras noyés dans la brume. Je crois qu'ils y sont à l'abri des visites, mais nous y avons laissés quelques hommes en faction.       <br />
              <br />
       De là, nous avons progressé à pied sur les chemins humides remontant vers les collines du Vinois.  Jostique et son père Jormail de Joor ont immédiatement réagi à la supplique apportée à Pathiol par nos émissaires. Ces nobles amis sont venus à notre rencontre. Nous avons fraternisé, et ils ont confirmé nos pires inquiétudes : le gouverneur Mungabor est bien en train d'imposer un régime dictatorial sur toute l'île, en s'aidant de petits contingents de thrombes qu'il fait manoeuvrer comme des tourelles mobiles. Les  Mortanglars les assistent en harcelant pêcheurs et chasseurs, progressivement soumis. Il y a quelques jours déjà, Michemin est tombée  entre les mains du capitaine Morhol, le meilleur officier de Mungabor.       <br />
       A cette nouvelle, Phial a pâli, mais ne dit rien.        <br />
       Je crois savoir ce qui l'émeut : son château est probablement  entre les mains des ennemis, et tous ses amis et sujets de  Michemin doivent connaître un sort difficile, peut-être cruel. Sur un plan plus personnel, il doit craindre pour la vie ou la liberté de la famille de Pimlic, son fidèle jardinier-confident.         <br />
        Mais il ne faut pas s'apitoyer inutilement.  Chaque chose en son temps, et l'heure de la reconquête de Michemin viendra sûrement ! (en tout cas, l'on doit en conserver l'espoir).       <br />
              <br />
       D'après Jormail, Pathiol était encore sûr, et les vieux Magonautes nous accueilleraient comme une bénédiction. Mais il serait avisé de nous installer clandestinement dans la plaine de la Roposa.       <br />
       Certes, les clans qui avaient trahi la cause de la liberté pour le service de Mungabor avaient été chassés loin de la ville (c'était le cas des Magoulay), mais ils y disposaient toujours d'agents, et mieux valait être discrets, si nous voulions exercer notre armée encore néophyte, et l’agrandir en y incorporant les trappeurs, et tous ceux qui fuyaient l'oppression gouvernorale.  Les Villages Morts convenaient parfaitement à ce plan, car les Pathiolans pourraient nous y ravitailler  facilement sans utiliser les routes. Ils nous indiqueraient aussi l'emplacement du seul puits non contaminé par la remontée des eaux salines, qui avait stérilisé la région.        <br />
              <br />
              <br />
       Ce répit nous est nécessaire. Epuisés par les marches, mal nourris, atteints au physique par des myriades de moustiques (contre lesquels nous ne disposons plus de l'onguent-miracle de Païcou) et au moral par la désagréable impression de fuir  l'affrontement, nous accueillons la halte avec soulagement.        <br />
       Nous ne perdons d'ailleurs pas de temps à nous plaindre. Organisation et entraînement sont les maîtres mots. Pour accélérer l'intégration des paysans de La Majeure dans la force de résistance, Phial accueille Jormail dans le collectif de direction et l'a nommé chef des armées de La Majeure. Son fils Jostique a pris tout de suite en charge la formation d'une cavalerie rapide.       <br />
       —Ton rôle est de briser Mungabor, pour le remplacer, dit Phial à Jormail.       <br />
       —Comment cela ? s'étonne ce dernier, je ne suis pas gouverneur...       <br />
       —Tu l'es, à partir de maintenant.  Souviens-toi que je suis Minus, maintenant. Mes pouvoirs sont absolus.        <br />
       —Bougremolle, répond Jormail en secouant la tête, je ne m'y ferai jamais !        <br />
       —En attendant, nous t'assisterons évidemment dans cette tâche, mais la nôtre est de préparer la reconquête de l'Archipel...       <br />
              <br />
       Ce noble but, en dépit de l'optimisme du Seigneur Phial, semble devenir de plus en plus difficile à atteindre. Les nouvelles consternantes qui nous parviennent de tous côtés le rendent même irréel.        <br />
              <br />
       A l'heure où j'écris ces lignes, la situation est en gros la suivante :       <br />
       Toutes les îles de l'Ouest sont passées sous le contrôle du prince Zwölle. D'après deux envoyés des Penthérites et des Hatrobates (qui nous ont été adressés par le réseau de Zalkoz), la résistance est désespérée sur Lario, où Kryalîche a pris le pouvoir, déléguant à son frère Allastair la conduite de la &quot;pacification&quot; de toute l'île. La ruloxane légitime, Mina Termina, a été arrêtée et enfermée dans une cage de fer du château Furieux, suspendue au dessus de l'Océan.        <br />
       La magnifique forêt de Giraise, siège du gouvernement caché des fées, serait la proie des flammes. Ignoble vengeance que nous nous promettons de punir implacablement, le temps venu. Quant aux peuples résistants du Sud, ils ont dû trouver refuge sur certains rochers inaccessibles, et en sont réduits à des escarmouches.       <br />
       L'unique espoir pour l'Ouest est que Lucilia n'a toujours pas été retrouvée par le Médiat Sapharx, qui a pris le pouvoir à Périache et Hirpan, et promet à qui veut l'entendre une importante rançon pour s'emparer de cette &quot;sinistre renégate&quot;, comme la qualifient les affiches apposées partout sur Ardamont, en grands caractères gothalgiques .        <br />
              <br />
        En ce qui concerne Clotone, notre belle île-capitale, de loin la plus populeuse de tout Guama, elle est désormais entièrement occupée par les troupes zwölles. Elle sert maintenant de siège officiel au Prince qui s'est rebaptisé lui-même Empereur. D'après certains informateurs, il aurait été couronné des propres mains du patriarche de la forêt cercopse.        <br />
       Cette nouvelle nous a grandement étonnés :       <br />
       —Quel patriarche ? demande Phial, notre vieux Fur'hion a été lâchement assassiné pendant la course minusale, et c'est moi-même qui devais procédér à son remplacement à partir de propositions du collège cercopsaire.       <br />
       —En général, ajoute un Omen, rallié à notre armée, c'est parmi les plus hauts titres de la sorcellerie périachienne que sont choisis les prêtres soumis au jugement du Minus pour ce poste éminent.       <br />
       —Qui donc cette baderne enflée de Trug a-t-elle pu nommer ?       <br />
       —Sans doute un proche de Sapharx...       <br />
       —Il faut en savoir plus là dessus. Zalkoz ne pourrait-il pas se faufiler dans le parc de la Conque et nous renseigner ?       <br />
       —On va lui demander, fait Ménion qui a pris la direction des transmissions, et règne sur une vaste volière de sarmoiselles messagères.       <br />
       Le seul point positif ¬—mais précaire— à propos de Clotone est que les Villacopistes, ulcérés par la mort tragique de leur chef, ne collaborent pas spontanément avec les Zwölles. La plupart ont abandonné leurs fonctions, et les envahisseurs ont bien du mal à prendre en main les rouages de l'administration. Lorsqu'ils le font (pour la poste, les finances, etc.), les tâches subalternes les accaparent. Ils perdent du temps, et ne peuvent se consacrer au contrôle de la population, qui s'est refermée comme une huître, et n'offre pas la plus petite prise aux séductions ou aux menaces. Hurlant et tempêtant, Trug a confié à son Ministre Longarde, récemment débarqué, la tâche de constituer une police spéciale, recrutée sur place.        <br />
              <br />
       Le prince a d'autres soucis en tête : ses brillants commandos marins du bataillon Transdragon contrôlent le pas de Dysme, et nous savons, par des indiscrétions au palais de Mungabor, qu'il projette maintenant de s'en prendre à Sanabille, la première des deux îles de l'Est. Et cela en priorité sur La Majeure.        <br />
       —Pourquoi cette priorité ? demandai-je, naïvement.        <br />
       —Parce que, me répond aimablement Ménion Paulinard, en comparaison du potentiel de puissance qui dort à Sanabille, notre petite armée d'amateurs bientôt affamés lui semble peccadille, amusement.        <br />
       En revanche, il sait qu'en osant toucher à Sanabille, il s'attaque à forte partie. L'île des Morts est en apparence gouvernée par une oligarchie de pacifiques bourgeois et d'artisans. En réalité, sous les collines de Lagma, règne Savroun le Long. Il ne sort jamais de ses catacombes, sauf en cas d'urgence absolue. La dernière fois remonte à une trentaine d'années, lorsque ses Morts-Réveillés ont participé à la bataille contre les intrus de l'Ouest, (une génération précédente de Zwölles) dont des centaines de soldats ont simplement disparu, sans bataille, dans le néant.       <br />
       Le redoutable monarque du Dessous n'a jamais fait parler de lui depuis, mais Trug n'ignore rien de cette présence. C'est pourquoi, il a décidé de conduire le gros de ses troupes d'invasion sur Sanabille, et d'attaquer le Royaume des Morts à l'aide de ses propres thrombes géants.        <br />
       —L'unique problème de Mortone, dit Phial, est le transport de ceux-ci, sous narcose, et dans des bateaux spéciaux, assez lents.        <br />
       —Donc, si je comprends bien, s'il réussit à Sanabille et à La Majeure, le Prince a pratiquement gagné la guerre ?       <br />
       —Il ne resterait en liberté, toute  provisoire, que l'île orientale de Malamè, remarque Homer Benjou. Ce qui ne nous est pas d'un grand secours, car sa population est réduite et fort placide.        <br />
       — Non, dit Phial avec fermeté, Mortone n'a pas encore gagné ! Loin de là : Sanabille est un gros poisson qu'il n'avalera pas comme cela, je vous prie de le croire. C'est pourquoi il cherche à la conquérir vite, par l'effet de suprise, et en utilisant ses propres morts-vivants, parfaitement mécanisés.        <br />
       Quant à la Majeure, tu m'as convaincu toi-même, Augustin, que les choses étaient loin d'être jouées.         <br />
       —D'autant que, si ce que m'a rapporté Augustin de toi est juste, renchérit Homer, tu connais chaque pouce carré de cette terre sauvage, Phial. Il ne pourrait exister de meilleur chef à cette expédition, ni de meilleur terrain pour engager une reconquête solide.       <br />
       —De toute façon, conclut Phial en secouant la tête, on ne peut plus reculer. C'est ICI qu'il nous faudra mourir, ou infliger les premières défaites aux partisans des Zwölles.         <br />
              <br />
              <br />
       Pour oublier les souçis, je me promène dans les environs. Les ruines ont un charme certain. Les fougistrales sont en fleurs, et les fanguiers qui poussent sans vergogne dans les anciennes cours bourgeoises en soulevant les pavés, allongent leurs branches mélancoliques au dessus des murets, fermant de leur vert sombre les perspectives des rues. Je me souviens de la danseuse au tandoran, rencontrée l'an passé sur les marches d'un vieil amphithéatre. Mû par une vague nostalgie, je recherche ce lieu romantique, mais sans le retrouver. La ville morte a subtilement changé... ou est-ce moi qui, déjà, n'apprécie plus la vie de la même façon ?       <br />
              <br />
       En rentrant au camp, je remarque une jeune fille très brune, les cheveux tressés, qui me regarde en souriant, tout enveloppée d'un poncho camaïeu  grisé.       <br />
       Je lui adresse un vague salut.       <br />
       —Bonjour, répond-elle. Vous ne me reconnaissez pas ?       <br />
       —Non, j'en suis désolé.       <br />
       —Vous m'avez fait traverser le service d'ordre à Moludée... Sans vous ma mère, ma soeur et moi aurions été sans doute piétinées par la foule...       <br />
       —Ah oui, je me souviens ! Vous avez eu de la chance. D'autres en ont eu moins...  Etes-vous bien installées ?       <br />
       —Oui, regardez : une grande maison pour nous toutes seules ! Elle manque un peu de toit, mais il reste encore cette vaste pièce couverte... d'un jardin suspendu.        <br />
       Une croûte de terre où poussent des fougistrales s'est formée à partir des débris organiques d'un parquet, et enveloppe une salle dont seule la façade s'est écroulée. Les femmes s'y sont aménagé un espace de vie presque agréable.       <br />
       — Comptez-vous rester avec nous, ou avez vous d'autres projets ? m'enquis-je par politesse.       <br />
       —Oh, nous voudrions rentrer chez nous assez rapidement, mais je crois que nous allons rester quelque temps avec l'armée du Minus. Il n'y a pas de meilleure protection dans ces parages dangereux.        <br />
       Nous allons essayer de nous rendre utiles... ajoute-t-elle d'un ton décidé. N'auriez-vous pas besoin de faire laver du linge ? Il y a une petite rivière d'eau douce par là-bas, fait-elle, désignant le pied d'une avancée du Vinois sur la plaine. Je crois que nous saurions faire cela...       <br />
       —Je vais demander autour de moi. Mais ne vous croyez pas obligées, nous nous débrouillons assez bien.       <br />
       —C'est la moindre des choses, puisque nous profitons du couvert... et du gîte.       <br />
       Elle rit encore.       <br />
       —Je sais aussi écrire, lire, compter, et ma mère joue assez bien du chantimbre.       <br />
       —C'est peut-être une meilleure idée. De la musique égayerait les soirées de l'Etat-Major.  Venez quand vous voudrez...       <br />
              <br />
              <br />
       Du matin au soir, nos interminables discussions au sommet portent sur la place stratégique à accorder à La Majeure.  Homer Benjou, le fougueux jeune vice-Minus est partisan de constituer aussi vite que possible une force d'intervention visant Clotone…, tant que le Prince s'y trouve.       <br />
       —Il faut frapper à la tête, et par surprise...       <br />
       —D'accord, admet Braho, mais avec quelle flotte ?       <br />
       —Nos deux vaisseaux peuvent suffire à transporter une armée trois fois plus nombreuse que celle que nous formons maintenant.       <br />
       —Leur vulnérabilité ne t'inquiète-t'elle pas ? Ces gigantesques paniers peuvent être coulés par au moins dix méthodes aussi simples les unes que les autres, dit Braho, un soupçon d'ironie dans la voix : on peut les allumer comme des gâteaux d'anniversaire, creuser deux ou trois voix d'eau dans leur fond en faisant mâcher la trame par des traquarts d'assaut; on peut aussi bloquer  leurs pales-à-vent par des filets : ils se mettent à tourner sur eux-mêmes et chavirent après avoir rendu fous tous leurs passagers; on peut...       <br />
       —D'accord ! d'accord ! l'interrompt Homer exaspéré, j'ai compris.        <br />
       Le jeune homme se prend le menton dans la main et réfléchit intensément.       <br />
              <br />
       Une seconde position est défendue par Jormail. Le Pathiolan trapu et peu disert a une idée simple : prendre le palais de Mungabor lors d'un assaut nocturne, et cela très rapidement, avant que la rumeur de notre présence ne parvienne  au gouverneur. De là, les attaques pour reconquérir le contrôle de la Majeure seraient bien plus faciles. Les immenses réserves du Palais, sa vastitude, sont autant d'atouts.       <br />
               <br />
       Mais Phial et moi sommes réservés à ce propos. Mungabor sait déjà que nous sommes quelque part sur l'île et il nous fait rechercher par ses espions, terrestres et aériens. Partout les dactyloges crépitent dans les villages, dénonçant les voisins suspects. Nos hommes ont aperçu plusieurs volavelles de cuivre passer au dessus de l'horizon, et je suis de plus en plus méfiant quant aux vols de Lourds, ordinairement amicaux. L'effet de surprise d'une attaque du Palais est loin d'être garanti. De plus, à supposer que nous parvenions à l'investir, nous aurions tendance à y concentrer nos forces, devenant à notre tour assez vulnérables pour une offensive conduite à l'aide de thrombes-sapeurs.       <br />
       —Ceux qui ont vécu la bataille de Hirpan, renchéris-je, savent que ces êtres sont presque invulnérables dans un assaut.        <br />
       —C'est là tout le problème, dit Olivon Clinus. Quelle que soit la façon de travailler, nous butons toujours sur la même question : comment trouver la faille des thrombes ? Je m'acharne là-dessus depuis des semaines, et je n'y parviens pas. Nos amies Magdes disposent des pierres de Belturet, qui désorientent les thrombes, mais elles n'ont qu'un effet passager et sur un seul thrombe à la fois.       <br />
       —De combien disposons-nous de pierres, ici ? demande Phial.       <br />
       —De quelques dizaines, répond Mazine Tical qui nous a rejoint depuis la veille, du moins à ma connaissance. Si quelques soeurs parviennent jusqu'à nous dans les jours qui suivent, nous augmenterons peut-être nos capacités, mais cela ne pourra pas excéder une cinquantaine... Car nous n'en avons jamais possédé davantage.        <br />
       —A-t-on réussi à contacter Huimror et sa femme, Moïra Chiron ? demande Olivon.       <br />
       —Pas que je sache, dit Ménion. Nous avons dépéché plusieurs courriers, mais il n'y a pas de réponse.       <br />
       —C'est contrariant, parce que Huimror est certainement celui qui en connaît le plus long sur les thrombes.        <br />
       —Exact, dis-je. Ce n'est sans doute pas trahir un secret que de rappeler que le vieux Huimror a autrefois vécu l'existence d'un thrombe, avant de s'y arracher pour devenir à son tour un sauveteur de thrombes perdus, luttant pied à pied, et parfois corps à corps pour les empêcher de tomber dans les griffes des Mortanglars et autres contrebandiers. Ensuite, il les soigne et parvient, dans beaucoup de cas, à les ramener à une certaine humanité.         <br />
       Je suppose donc qu'il sait aussi ce qui peut infliger de graves atteintes à leurs capacités. Mais cela ne résoud pas nécessairement notre problème, car Huimror n'aimerait peut-être pas être enrôlé dans une activité visant à blesser ou à tuer ses protégés...       <br />
              <br />
       —Il faut le lui demander, en tout cas, insiste Phial. Ménion, arrange-toi pour qu'on retrouve Huimror !       <br />
       Le vieil Hanséhard soupire et grommelle :       <br />
        —Facile à dire ! On va faire ce qu'on peut.        <br />
              <br />
       Au fil des jours, se dessine une conviction collective : nous ne pourrons plus guère différer l'action. Prêts ou non, capables ou non de contrer une attaque des Thrombes, nous perdons plus à éviter l'engagement qu'à le provoquer.        <br />
       —Il faut qu'on sache que nous existons, que nous résistons ! Sans cela les gens se découragent ! s’exclame Homer, bouillant d'impatience. Phial demeure d'un calme olympien :       <br />
       —Tu as raison, mais encore un peu de patience.. Tiens tes hommes sur le qui-vive... Nous ne tarderons pas, maintenant.       <br />
       Notre chef attend visiblement quelque information cruciale, dont il ne souhaite pas encore nous parler.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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       °       <br />
              <br />
              <br />
       —La nuit suivante, nous sommes réveillés par les valets d'armes, et convoqués d'urgence autour de la grande table d'Etat-Major.       <br />
       —Signours, déclare Phial gravement, l'heure est venue ! Nous partons en campagne !       <br />
       —Quoi ? dit Homer mal réveillé, tu ne nous as pas prévenus...       <br />
       —Je vous préviens, MAINTENANT. J'ai mes raisons.  Préparez-vous au départ, avec armes et bagages. Emportez-tout, sauf les bâches et les fanions. Laissez des feux allumés : on doit croire de loin que le camp est encore occupé.  Est-ce clair ?       <br />
       —Mais où allons-nous...je...       <br />
       —Homer, cesse de faire l'enfant. Si tu viens me voir, je te le dirai en particulier.       <br />
       —Pourquoi ne pas le dire là, devant les camarades? Crains-tu quelque chose ?       <br />
       —Pas vraiment, mais le secret est absolument requis.       <br />
              <br />
       La marche de nuit, sans lumières, est éprouvante, d'autant plus que nous nous dirigeons droit sur le Wino, sommet de tout l’archipel. L'immense procession serpente presque sans bruit sur des sentiers de chevirelles, guidés par des Pathiolans muets, empaquetés dans leurs ponchos épais.       <br />
              <br />
       Nous atteignons un replat rocheux d'où se déploie une plaine de graviers, jusqu'au pied d'un vaste cirque creusé dans le massif.       <br />
       —Faites passer le mot : suivez bien à la file ! un ou deux de front, pas plus !       <br />
              <br />
       Nous marchons encore quelques kilomètres, nous enfonçant au coeur du large amphithéâtre aux parois encore ombreuses. Devant nous se présente une vague éminence, qui, de plus près, s'avère être une dune en forme de croissant. Phial fait grimper les tirapelliers sur la crête de cette espèce de château de sable affaissé, tandis que les chariots et la cavalerie le contournent. Ils sont installés entre les pointes latérales de la dune, fermant l'ouverture de l'arc, pour y protéger le petit monde de l'intendance et de la logistique. Un grand feu est allumé au centre de l'espace creux, et chacun s'en approche, pour chasser le froid piquant qui nous envahit.       <br />
       Le  matin pointe, rosit, puis jaunit.       <br />
       Et je prend soudain conscience, terrifié, de l'endroit où nous sommes. Car j'y suis déjà passé...       <br />
       Phial, qui a saisi ma pensée, me sourit et m'adresse un clin d'oeil confiant.       <br />
       Je garde ma perplexité pour moi, mais je ne m'en interroge pas moins : POURQUOI nous a-t-il entraînés dans un lieu aussi DANGEREUX ?       <br />
       Accroupi à mes côtés, derrière un rebord de sable où s'accrochent de rares touffes d'alfa, Jean Latoile s'agite. Quelque chose l'indispose, le travaille. Il est visible qu'il voudrait parler, me questionner à voix haute et sonore. Je n'ai que le temps de lui plaquer la main sur sa vaste bouche.       <br />
       Il est surpris, mais se ravise.       <br />
       —Ah, c'est un secret ?       <br />
       —Oui, pour le moment...       <br />
              <br />
       Un soldat posté en vigie descend en courant le flanc intérieur de la dune :       <br />
       —Il y a des gens qui arrivent, armés. Ils sont nombreux...       <br />
       —Bien, dit Phial, mettez-vous en formation de défense. Les tirapelliers du premier rang se font des créneaux dans la crête et attendent en position de tir. Deux autres montent en renfort derrière leurs camarades... Tenez les arrivants en joue, mais ne tirez pas ! Et surtout, ne débordez pas sur l'autre versant, il y va de votre vie !       <br />
       Il va lui-même se poster au point le plus élevé de l'arc de sable, face aux chemins qui convergent à l'entrée du cirque, et par lesquels nous sommes nous-mêmes arrivés. Je l'y rejoins avec Jean et Homer.       <br />
              <br />
       Bientôt le mouvement indistinct qui agite au loin la plaine de graves se précise. Une masse serrée de silhouettes sombres avance vers nous à bonne allure. Dans la clarté qui se déploie, nous découvrons soudain l'évidence :  c'est un bataillon de thrombes à pied qui vient à notre rencontre, empruntant le chemin par lequel nous sommes arrivés.       <br />
        Sur le côté, quelques hommes à cheval surveillent leur progression, parmi lesquels je reconnais un grand barbu roux, malgré son uniforme noir emprunté aux Zwölles : c'est Morhol, l'âme damnée de Mungabor.        <br />
              <br />
       Il aboie un ordre bref et la masse compacte des cuirassiers thrombes s'arrêtent, comme un seul homme, face à la pente de sable qui forme la paroi de notre &quot;fort&quot;.  Vus de près, ils ne sont pas très nombreux, peut-être moins de trois cents, mais leur taille et leur musculature imposantes, leur équipement métallique, leur indifférence absolue, tout concourt à créer une impression terrifiante. Ce n'est pas une armée humaine, mais une machine aux mille terminaisons agressives.       <br />
              <br />
       Phial se penche vers son officier de transmissions et chuchote des instructions, que celui-ci s'empresse de diffuser auprès des différents chefs de compagnies.        <br />
       Il  dénoue le vieux chiffon rouge que je lui ai toujours vu autour du cou, lève la main et l'agite brièvement.       <br />
       Aussitôt, les tirs commencent. Le sifflement caractéristique des grenailles envahit le paysage, suivi aussitôt du crépitement des éclats contre les cuirrasses. Impassibles, les Thrombes encaissent sans bouger d'un iota.        <br />
       —Cela ne sert à rien, constate Jean, sans espoir, ils sont en pierre.       <br />
       —Mais si, Fiston ! réplique Phial. Cela sert à les inciter à avancer, sans faire le tour de la dune ... Cela sert à ce qu'ils ne viennent pas nous embêter dans l'ouverture du creux. Et surtout, tu vas voir...       <br />
       —Oui, dis-je, je crois comprendre.        <br />
              <br />
       Morhol, qui s'est mis à l'abri derrière les thrombes, lance l'ordre d'attaque. La phalange s'ébranle, marchant d'un pas égal, bien huilé. Un autre cri et les thrombes mettent en joue, tout en montant la dune.        <br />
       Dans nos rangs, on attend fébrilement l'ordre de la riposte qui ne vient pas. La sueur froide commence à couler des nuques, le long des dos. Ceux, nombreux, dont c'est le baptême du feu, tremblent ou se raidissent, se préparent au corps-à-corps avec les monstres .       <br />
              <br />
       Mais quelque chose se passe. Les thrombes semblent éprouver des difficultés à progresser sur la faible pente de sable gris. Leur démarche bien symétrique se dérègle. Ils passent en régime d'effort, et baissent parfois leur garde pour s'aider de leurs mains.       <br />
       Ils approchent, approchent... mais toujours plus lentement.       <br />
       ¬—C'est drôle, dit Olivon, ils ont l'air de s'embourber...       <br />
       —Tu ne crois pas si bien dire ! raille Phial, sarcastique, qui s'allume une pipe de choulcave.       <br />
              <br />
       Chez les ennemis, rien ne se déroule comme prévu. L'élan de l'assaut est enrayé. Chacune pour soi, les gigantesques poupées de corne et de métal tentent de s'arracher à un sol qui fuit sous leurs pas. Un thrombe est tombé sur le ventre et se relève, un deuxième, puis un troisième. Derrière eux, Morhol jappe comme un chien enragé. Mais rien n'y fait : telle une foule de gymnastes maladroits, les attaquants dérapent, glissent, avancent, reculent, repartent en ahannant, traînant autour de leurs mollets engloutis des mottes de sable mouillé.       <br />
       ¬—C'est étrange, dit Olivon : on dirait que... que ce sable est gluant ! Cela ne nous a pas fait la même chose, il me semble.       <br />
       —Non, bien sûr, fait Phial imperturbable. La nuit, le Gigastome... dort !       <br />
       —Bougremolle, s'écrie Homer Benjou, ais-je bien entendu tes mots ? le Gigastome ? Nous sommes SUR le gigastome ?       <br />
       —Oui, mon cher ! Mais calme-toi, nos guides sont formels : le repli de terrain où nous nous sommes installés n'en fait pas partie. C'est un refuge naturel qu'utilisent les animaux et que les Pathiolans ont repéré, en venant chasser. Ils utilisent la même technique : ils passent de nuit les &quot;chemins&quot; qui sont en réalité des plis de la peau du gigastome, puis ils restent une journée ou deux sur ce refuge et y font leur chasse, avant de retourner chez eux, la nuit d'après.       <br />
       —Regardez, les thrombes s'enfoncent  !        <br />
       En effet, à la grande joie de nos soldats, les monstres cuirassés parviennent de moins en moins à préserver leur équilibre. Plantés jusqu'au dessus des genoux, la plupart se déhanchent comme des pantins, sans pouvoir désormais enlever leurs bottes du piège minéral. Quelques-uns sont tombés à genoux, d'autres, assis, tandis que certains rampent en arrière, à plat ventre ou sur le dos.  La centaine de thrombes qui n'a pas atteint la zone des sables s'est immobilisée devant cette improbable gesticulation de leurs compagnons. Morhol, qui n'y comprend rien,  fait sonner la retraite, et une partie de sa troupe commence à reculer, sans se retourner.        <br />
       Sans prévenir, le premier rang  des thrombes, parvenu à mi-pente, tire sur nous. Deux hommes se font surprendre, et roulent en arrière, surpris... et morts.        <br />
       Ces sagoupiards ont beau être en difficulté, ils visent juste !        <br />
       —Ne tirez pas, hurlai-je, anticipant la réaction des camarades des victimes.       <br />
       Mon ordre est obéi, d'extrême justesse. Des geyser de sable se dressent autour de nous, et nous forcent à nous abriter avec plus de soin, derrière nos &quot;créneaux&quot; de fortune.       <br />
       Soudain une clameur s'élève du reste de l'armée ennemie. Elle est prise à son tour dans d'étranges mouvements du sol caillouteux. Comme si celui-ci était formé de draps brusquement tirés par une main cachée, les thrombes titubent, s'écroulent, les bras battant l'air, entraînant leurs compagnons dans des chutes en séries, ce qui déclenche dans nos rangs une tempête de rires.        <br />
       Morhol ne demande pas son reste. Il s'enfuit au galop, suivi par l'un de ses compagnons. Mais pour ce dernier, c'est trop tard. Son cheval a beau courir, il galope sur place, et bientôt, spectacle extraordinaire, il recule tout en accélérant. Terrifié, le cheval s'arrête, naseaux fumants, et d'une ruade imprévisible, jette son cavalier à terre. Officier et bête, comme posés sur un torchon géant, sont attirés vers une anfractuosité où ils sont immédiatement avalés, mettant un point d'orgue au beuglement d'horreur de l'homme. La tête du cheval reparaît un moment, hennissante, le sable jaillissant des naseaux, puis elle est engloutie à jamais.        <br />
       Des orifices se sont formés, ici et là, comme les pores d'une peau géante. Chacun attire vers lui son lot de thrombes, parfois accrochés les uns aux autres en grappes. Ils disparaissent tous dans un silence impressionnant. En quelques minutes, le paysage est redevenu ce qu'il était : lunaire, paisible, innocent, parfaitement immobile, sauf quelques nuages de sable jouant à la surface, matérialisant les tourbillons de vent qui les animent.       <br />
       Des combattants, incrédules, se redressent sur la crête et certains commencent à descendre vers l'extérieur. Il faut toute l'autorité de Phial pour rappeler à l'ordre ces imprudents.        <br />
       Mais bientôt tout avertissement devient inutile. Par petites saccades, des vaguelettes de sable se dessinent autour de la dune, comme une mer minérale subitement liquéfiée. Le sol s'éveille, vibre s'agite comme sous l'impact de chocs souterrains.       <br />
       —¬Un tremblement de terre maintenant ! constate Benjou, impressionné.       <br />
       ¬—Non, c'est bien pire, dit Phial, et j'espère que mes renseignements sont bons... A l'intérieur de l'arc de sable, nous sommes tranquilles, mais nous devrons tout de même subir les manifestations de colère du gigastome, qui nous sent, là, tout près... et qu'il ne peut pourtant atteindre.       <br />
       —Cette chose n'a-t-elle pas assez mangé d'hommes pour aujourd'hui ? demande Jean scandalisé.       <br />
       —Justement : plus il mange, plus il est en appétit. Cela me rappelle certains humains...       <br />
              <br />
       Nous sommes secoués un moment comme des pruniers, et la dune semble se tasser sous nos poids, impression assez terrifiante. Puis les coups sourds de l'esprit frappeur harcelant le plancher se font plus lents, plus faibles. Le Gigastome se lasse, ou nous oublie.  Bientôt, plus rien que le calme sépulcral, seulement traversé par le vent qui tournoie dans le cirque de falaises environnantes, avant de prendre de la hauteur.       <br />
              <br />
       —C'est incroyable ! s’écrie Olivon, les yeux grands comme des soucoupes. Toute une armée de Thrombes... gobés par le sol !  Je n'en reviens pas...        <br />
       Il se lève et applaudit Phial. Les soldats l'imitent. Une ovation puissante monte, enfle, se réfléchissant sur les falaises roses fermant l'horizon de trois côtés.        <br />
       —Allons mes amis, du calme !  Une victoire aussi facile n'a guère de mérite. Elle nous sera surtout d'une grande utilité symbolique. Cela va jaser dans les ménages !  On va savoir que le Minus ne se laisse pas manger tout cru par le Prince zwölle!       <br />
       Une nouvelle clameur accompagne ces paroles.        <br />
       ¬—Et maintenant, continue Phial, nous devons attendre ici que la nuit tombe ! C'est l'inconvénient de la chose. Profitez-en pour vous entraîner au corps-à-corps, nous pourrions en avoir bientôt besoin. Mais allez-y doucement sur les rations, les Pathiolans ne sont plus là pour nous ravitailler.       <br />
              <br />
       —¬¬Comment as-tu eu cette idée ? demande Homer, partagé entre l'enthousiasme et la jalousie.       <br />
       —Ce n'est pas très compliqué, répond modestement Phial. Et l’'idée n'est pas de moi. Nous avons été avertis, par notre informateur du Palais, que Mungabor nous avait repérés. Il fallait donc partir, avec la quasi-certitudes que, ses agents surveillant tous nos déplacements, il ordonne la poursuite immédiatement.        <br />
       J'ai pensé aussitôt à la chasse à l'Immogre. Cette bête féroce a l'habitude de feindre la fuite. Quand elle a entraîné le chasseur dans une excavation qui lui est familière, elle contre-attaque. Mais la question se posait de savoir où nous pourrions transformer notre fuite en attaque, car les soldats de Mungabor connaissent bien cette île.        <br />
       C'est alors que notre ami Jostique... (Viens ici, mon Garçon !) qui n'est jamais sans ressources, me raconte l'histoire de ce refuge de sable au milieu du Gigastome.  La seule façon de ne pas mettre la puce à l'oreille de Morhol, était de ne rien dire de notre destination, et de circuler de nuit, en zigzaguant beaucoup. Ma seule hantise était qu'il ait tout de même, tout en nous poursuivant, reconnu les parages dangereux. Mais non, ce cerveau étroit n'a rien remarqué ! Et nous voila débarrassés à bon compte de trois cent thrombes, ces merveilles de la guerre moderne !       <br />
       —Fantastique ! s'exclame Olivon. Il applaudit encore comme une enfant, esquisse un pas de danse, et manque de rouler sur le versant dangereux de la dune.       <br />
       —Malheureusement, ce n'est pas un coup que nous puissions rééditer, dit Phial redevenu sérieux. La prochaine fois, nous devrons VRAIMENT avoir découvert une technique pour nous opposer à ces monstres. J'espère que nous bénéficierons bientôt des conseils de Huimror.       <br />
       —Peut-être cela ne nous sera-t-il pas nécessaire, susurre Olivon.       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       Olivon, l'air énigmatique, secoue la tête.       <br />
       —Je vous ferai part plus tard de quelque chose qui peut avoir son intérêt.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous continuons à gravir la forte pente du mont le plus élevé de tout l'archipel. Le point culminant est encore éloigné et nous jouissons déjà d'une vision presque panoramique de toutes les îles, sauf de Malamè, plus lointaine et cachée par la masse rocheuse aride qui couronne le Wino.       <br />
       La marche dans les éboulis et pénible, surtout pour les premiers de la longue colonne, qui tasse  ensuite  son chemin sous son propre poids.        <br />
              <br />
       Le soir tombe déjà. Nous parvenons enfin sur la calotte de roche, polie comme du bronze.  Notre foule armée s'y rassemble, évoquant plutôt un vaste pélerinage. La miraculeuse chute des vents qui survient à l'heure bleue contribue au sentiment de confiance. Je vois enfin Malamè, détachant ses courbes pâles sur le côté le plus sombre du ciel.        <br />
              <br />
       —Elle est belle, n'est ce pas ?       <br />
       La voix douce à mes côtés est celle de la jeune fille de la maison au &quot;jardin suspendu&quot;.       <br />
       —Ah, vous voila !       <br />
       —C'est chez moi, reprend-elle fièrement. On ne voit pas Malio, ma ville, car elle donne vers le Nord-Est. Mais on distingue les premières lumières de Roudoul, à gauche du Gondemiel.       <br />
       Elle soupire .       <br />
       —J'espère que nous y serons bientôt, maintenant.       <br />
       —Vous allez vous séparer de nous ?       <br />
       —Je crois que vous allez bivouaquer dans les grottes de  la façade Nord. Alors, nous continuerons à descendre sur le chemin du littoral, et nous irons prendre un petit bateau, là  en bas... Les Chuchoteurs passent souvent pour ramasser les thrombes morts ou blessés. Ils vont à Sanabille, mais de là, il est facile de rejoindre Sanabille.       <br />
       —Les Chuchoteurs ?       <br />
       —Oui, vous savez, la confrérie qui s’occupe des obsèques des gens sans sépulture.       <br />
       —Ah ? j’ignorais. Je ne crois pas que j’en ai déjà vus.       <br />
       —Cela ne m’étonne guère :  ce sont des gens qui cherchent justement à passer inaperçus... Ils sont un peu étranges, mais très pacifiques. Il n’est pas très drôle de naviguer en compagnie de cercueils ou de thrombes en catalepsie, mais que voulez-vous ? avec cette guerre...       <br />
       —Eh bien, bonne chance !       <br />
       —Je dois vous remercier, Augustin. Sans vous...       <br />
       ¬—Ce n'est rien, n'y pensez plus. C'était un pur hasard.       <br />
       —Il y a aussi l'argent que le Grand Minus a fait remettre à ma mère...       <br />
       —C'est bien normal : elle joue divinement bien, et elle a réussi à apaiser l'âme inquiète de nos chefs.       <br />
       —Oui, mais cela nous permet de payer le voyage à Malamè. Elle en est si heureuse.       <br />
       La jeune fille me tend la main.       <br />
       —Au revoir.       <br />
       La main est tendre et chaude. J'ai l'impression qu'un courant passe, mais elle la retire vivement.       <br />
       —A...dieu, comme nous disons chez nous.       <br />
       Elle court sur la pente, légère, charmante.       <br />
       —Dites...       <br />
       Elle se retourne.       <br />
       —Comment vous appelez-vous ?  Je...       <br />
       — Nolibé ! Nolibé de Malio. Adieu...        <br />
       Elle me tire une gracieuse révérence (non sans une nuance... d'irrévérence) et s'esquive entre les chariots en contrebas.       <br />
              <br />
       La corniche sur laquelle nous nous sommes établis ressemble à un vaste balcon de la montagne, à mi-pente, face au nord.        <br />
       L'accès difficile de ce magnifique site rend ce lieu assez sûr. Nous avons dû descendre certains passages en nous encordant. Méyots et chevaux ont été suspendus à des bigues grossièrement assemblées. Le ventre soutenu par des couvertures épaisses et les yeux bandés, ils ont été descendus comme de gros colis, une centaine de mètres plus bas.       <br />
         En supposant que Mungabor puisse réunir à nouveau un groupe assez conséquent de thrombes, il mettrait un certain temps avant d'admettre que ses informateurs ont raison, tant est improbable l’endroit où nous nous sommes arrêtés. Et s’il finit par les croire, encore faudrait-il que Mortone Trug —furieux de son échec— l'autorise à engager à nouveau contre nous de précieuses machines humaines, qu'il destine à la conquète de Sanabille.       <br />
       Bref, nous ne nous sentons pas en péril immédiat. Tant que nos voltigeurs hantent les sommets de la falaise qui nous surplombe, tout va bien.        <br />
              <br />
       En revanche, nos conditions d'existence deviennent précaires : les grandes tourtes de céréales pathiolanes que nous portons sur le dos, enveloppées dans une toile cirée, sont bien entamées. Viande sèche et légumes sont terminés depuis plusieurs jours. Nous ne mangeons plus à notre faim, et il faut envoyer les chasseurs toujours plus loin.        <br />
       Heureusement, les troupeaux de chevirelles sauvages, qui nous narguent du hauts de leurs minuscules pâtures presque verticales, ne se doutent pas que les bergers winols (dont une dizaine nous ont rejoint spontanément) sont de redoutables alpinistes. Les pauvres bêtes auront bientôt le choix entre se jeter dans le vide, ou tomber entre leurs mains, deux façon aussi directes de finir à la broche. Les enfants brandissent déjà leurs fourchettes en direction des rochers, et encouragent les animaux à se lancer vers eux. Mais les chevirelles, fixant sur eux leur gros oeil en bouton de culotte, demeurent indifférents à ces objurgations. Elles n'ont pas encore vu ni senti les montagnards qui descendent vers elles par des cheminées vertigineuses, couteau entre les dents.        <br />
       Leur consommation va, sans conteste, faciliter notre survie...       <br />
       Bien sûr, au cas où l'ennemi prendrait position au dessus de nous, le lieu se transformerait  rapidement en piège effroyable. Mais nous pourrions alors recourir à d'autres ressources que  la première apparence ne dévoile pas : l'ensemble majestueux de grottes qui s'ouvrent au pied de la tranchée géante de la face nord du Wino.        <br />
       Elles constituent des abris remarquables pour des maquisards nombreux. L'eau potable, coulant de nombreux stalactites, y abonde. En cas de difficultés majeures, nous pourrions nous y incruster pour une longue période et même y soutenir un siège de la part d'agresseurs terrestres, aussi bien que maritimes.        <br />
              <br />
       L'avantage le plus intéressant des falaises de la Paroi Nord ese situe également là. Phial croit savoir que plusieurs entrées des souterrains reliés au réseau des mines d'Asbalte débouchaient autrefois au fond de ces vastes cathédrales naturelles. Des avant-gardes de sapeurs sont en train d'en explorer les confins, cherchant des issues cachées sous les éboulements. Si nous trouvons un passage suffisant, et s'il est bien connecté aux grandes galeries de transhumance des thrombes, nous pourrions peut-être attaquer Sapharx et Botulis sur leur propre terrain. Nous désorganiserions ainsi la constitution des appuis principaux de Mungabor. Ensuite, nous pourrions nous en prendre directement à lui et reconquérir La Majeure.       <br />
       Mais ce rêve ne pourra se transformer en réalité qu'à la condition de disposer enfin de la technique de destruction des invincibles amas de muscles et d'acier ! Olivon Clinus s'y emploie avec acharnement, s'enfermant dans sa tente des journées entières. La lumière vacillante de sa lampe nous livre de lui la silhouette penchée d'un ascète de la lecture et de l'écriture, que tempère néanmoins le recours assez fréquent à la pipe de choulcave.       <br />
              <br />
       ¬—Que fait-il donc ? enrage parfois Phial. Nous ne pouvons pas nous permettre des recherches éternelles! Nous sommes en sursis... L'a-t-il bien compris ? Mungabor ne va pas tarder à contre-attaquer.       <br />
       —Allons, camarade, le rassurai-je, les Parz ont mis au point un filet de gladiateur, qui arrête assez bien les plus grands de nos soldats.       <br />
       ¬—Oui, mais ce ne sont pas des thrombes. Je te parie qu'ils vont en déchirer les mailles comme si elles étaient en dentelle.        <br />
       —Enfin, pour le moment, les éclaireurs ne nous annoncent aucune présence armée sur les flancs du Wino. Nous disposons donc toujours de nos deux jours d'avance.       <br />
       —Je sais, admet Phial. Mais nous vivons très mal. Il y a deux cas suspects de maladies. J'espère que la sous-alimentation ne va pas nous introduire au statut d'armée malade. J'ai connu cela dans le temps... C'est épouvantable !       <br />
              <br />
       L'équipe de sapeurs, dirigée par Mathio Sendis (le cousin d'Homer)  revient, toute souillée de terre et d'écailles de roche.       <br />
       —Alors ? interroge impatiemment Phial.       <br />
       —Il y a bien un passage, au fond de la grotte centrale. Mais il faut dégager trois ou quatre blocs gros comme des maisons.       <br />
       —Eh bien, qu'attendez-vous pour le faire !       <br />
       Le Minus est d'une humeur exécrable. Personne ne sait trop pourquoi, mais je m'en doute :  l'attente est une chose que mon ami supporte de plus en plus mal.  Il a le sentiment que nos forces s'alanguissent dans l'inaction.        <br />
       Je ne partage pas cette opinion : l'isolement, la clandestinité, l'entraînement permanent, le partage des responsabilités communes, la vie dure au grand air et en montagne, tout cela est en train de souder notre petit millier de compagnons dans un effort salutaire.        <br />
       C'est vrai : il n'y a pas grand chose à manger, les chevirelles miraculeuses n'apporteront qu'une faible quantité de nourriture riche, à répartir entre plusieurs centaines de bouches affamées.  Mais, dans ce monde presque vertical, chacun dépense des trésors  d'initiatives, dans son domaine propre. Hier, par exemple, des gens ont remonté, grâce à d'ingénieuses poulies, une pêche miraculeuse offerte sans contrepartie par des marins Malaméens, de passage au pied des falaises.         <br />
       Je reste d'accord avec Phial sur un point : nous n'avons pas encore subi l'épreuve de la grande bataille décisive, qui &quot;tremperait&quot; l'énergie commune. Je redoute ce moment tout autant que je l'appelle de mes voeux.        <br />
              <br />
       De la corniche, nous voyons courir les nuées légères, toujours pressées d’en connaître plus sur les confins du monde occidental. Le ciel est immense et varie du matin au soir entre l’argent et le plomb, l’azur et la laine blanche. En bas, à quelque distance du rivage abrupt, passent et repassent lentement les barges des Chuchoteurs. Ont-ils l’éternité devant eux ? En tout cas, leurs bateaux ressemblent fichtrement à de longs cercueils noirs auxquels on aurait attaché une voilure.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       —Voila, j'ai trouvé !       <br />
       Nous sommes en train de déjeûner à la grande table dressée  sous une  bâche blanche au milieu du &quot;balcon&quot; naturel, quand Olivon Clinus surgit de sa tente, avec tant d'enthousiasme qu'il se prend les pieds dans un tendeur et s'écroule, le nez dans  l'herbe rase.       <br />
       Phial se tourne vers lui.       <br />
       —Viens donc nous rejoindre, Olivon, cela fait deux jours que tu ne manges qu'un peu de soupe... Tu en as perdu le sens de l'équilibre !       <br />
       L'intéressé, toujours au sol, est saisi de fou rire.       <br />
       —Justement, dit-il quand il reprend souffle, il s'agit PRECISEMENT de cela...       <br />
       —De l'équilibre ?       <br />
       —Oui, je vais vous expliquer.       <br />
       Le petit homme de vif-argent grimpe sur un banc vide :       <br />
       —Savez-vous comment fonctionne une pierre de Belturet ?       <br />
       —Pose la question à Mazine ou à Myza...       <br />
       —Euh,  non, répondent les intéressées en s'entre-regardant, avant de pouffer de rire.       <br />
       —Soyons sérieux, dit Ménion, Olivon va nous apprendre de grandes choses.       <br />
       —Je ne sais pas, moi, se lance Homer Benjou. J'imagine qu'elles émettent une certaine lumière qui hypnotisent les thrombes par sa pulsation ou sa couleur...       <br />
       —Eh bien non, mon cher Homer... Pas du tout. Elles reflètent effectivement les rayons lumineux, mais ce phénomène est purement esthétique. Il faut chercher leur efficacité du côté des sons.       <br />
       —Des sons ? Mais elles ne produisent aucun son, se remémore Mazine. je m'en suis souvent servie autrefois quand j'étais affectée à la baignade des Thrombes, et...       <br />
       —Je n'ai pas dit qu'il s'agissait de sons audibles consciemment par les êtres humains ...       <br />
       —Ah oui, se souvient Myza : la pierre que j'avais ramenée dans ma chambre de Magnestrade a toujours effrayé les licadions de mes clients... Crois-tu qu'ils entendaient quelque chose ?       <br />
       —Exactement, Myza : chiens et licadions perçoivent des fréquences très supérieures à celles que nous entendons... consciemment, je précise à nouveau ce dernier point.         <br />
       Olivon sort de sa poche une bague de fer dont le châton porte une belle pierre ovale, couleur miel, et enfile un gros gant de chasse.       <br />
       —Voici la bague dont j'ai eu l'usage pendant mon emploi de garde-thrombe. J'aurais dû la rendre au retour, mais, moyennant finance, j'ai réussi à la garder.  Et maintenant, s'il te plaît, Jean, peux-tu approcher un verre... non pas cette timbale, le verre de cristal dont se sert notre cher Grand Minus.       <br />
       Regardez tous...       <br />
       Le petit professeur chauve commence caresser doucement le côté de la bague de sa main gantée en prenant soin de diriger le sommet de la pierre vers le verre placé  au coin de la table, à moins d’un mètre. Soudain le splendide ustensile aux circonvolutions baroques explose, répandant partout ses éclats .       <br />
       —Sapugouince, proteste Jean, il y en a jusque dans ma côte de chevirelle ! Tu exagères !       <br />
       ¬¬—Mon pauvre Jean, fis-je goguenard, tu es une victime de la science : elle t'empêchera d'avaler ta troisième portion de viande.       <br />
       —Mais je n'ai rien mangé depuis trois jours ! Et j'ai attrapé cette chevirelle sauvage au risque de me casser le cou. JIl me semble que je l'ai méritée.       <br />
       —Je ne le conteste pas.       <br />
       —¬Allons les enfants, dit paternellement le tout jeune Homer. Ecoutons le professeur nous expliquer cette expérience passionnante.       <br />
       —C'est simple : les ultrasons puissants émis par la pierre légèrement tournée dans son berceau métallique sont entrés en phase avec la vibration propre du verre de cristal. Sollicité, celui-ci s'est mis à trembler, puis sa structure s'est brusquement désagrégée.       <br />
       —Et le rapport avec les thrombes ? demande Phial l'oeil sombre, et avec... l'équilibre ?       <br />
       —J'y viens. Celles et ceux qui ont été en possession d'une Pierre de Belturet savent qu'on leur a recommandé de ne pas la frotter, sauf s'ils veulent l'utiliser comme arme  déflagrante. En effet, si l'on utilise le grattoir cristallin caché dans l'armature, en tournant vivement le bijou d'un quart de tour, on provoque une friction qui, cette fois, le fait exploser lui-même. Les éclats coupants comme des rasoirs sont projetés vers le haut, perpendiculairement à une main horizontale, paume au dessous. Bien dirigé, le jet d'éclats peut déchirer un corps humain à très courte distance .       <br />
       —Oui, confirmai-je. J'en ai été le témoin horrifié, lors d'un combat entre un vieux chef penthérite et une amazone zwölle. La pauvre (si l'on peut dire) a été tout bonnement éventrée à travers  sa cuirasse épaisse...       <br />
       —Mais, reprend Olivon, tout cela démontre seulement que le cristal de Belturet est déjà caractérisé par une vibration intense à l'état naturel. D'après ce que j'ai pu vérifier dans certains textes, et en pratiquant moi-même quelques petites expériences,  la pierre boit littéralement tous les sons autour d'elle, et les transforme en ultrasons qu'elle renvoie autour d'elle dans un rayon de quelques mètres.       <br />
       Or, mes amis, c'est précisément à ces sons que les thrombes sont extrêmement sensibles. Je ne saurais dire si leur métamorphose a modifié leurs organes de la perception, où s'ils sont seulement devenus allergiques à ces fréquences, mais le fait est qu'ils ne les supportent pas et tentent à tout prix de s'en éloigner. Si l'on maintient la pierre trop proche d'eux, ils  titubent, se cognent contre ce qui les entoure, puis ils s'écroulent, tétanisés, et subissent une crise épileptique, qui peut aller jusqu'à la mort.         <br />
       Les sons de la pierre ont donc un effet sur leur oreille interne, qui, vous le savez peut-être, conditionne le sens de l'équilibre. Une fois perçu, le son attaque leur représentation du monde. Ils ne savent plus où est le haut, ni le bas. Ils deviennent alors absolument inoffensifs.       <br />
       ¬—Intéressant, admet Phial d'un ton morne, mais encore ?       <br />
       —Eh bien, continue le professeur, il reste un gros problème :  nous savons désormais comment les thrombes sont incapacités par les pierres de Belturet, mais nous ne disposons que de très peu de celles-ci. Par ailleurs, elles sont inefficaces à plus de quelques mètres de chaque monstre, et ont alors autant de portée que des hochets face à une masse en marche. Tu es d'accord, Phial ?       <br />
       —Oui, tu décris bien le problème. En apportes-tu la solution ?       <br />
       —Oui ! s'exclame Olivon. Tout du moins, j'en possède le principe théorique. Ecoute : si la pierre fait exploser le cristal,  et que le cristal peut faire éclater la pierre... c'est probablement que le verre peut également faire tomber les thrombes !       <br />
       Or, si nous ne pouvons pas nous procurer de pierres de Belturet, ni, a fortiori, en fabriquer, nous pouvons  produire du verre.  Je compte au moins dix artisans-verriers dans notre armée. L'équipe de sapeurs a repéré du quartz et du silice en abondance autour de nous, et un four est vite construit.        <br />
       —Où veux-tu en venir ?       <br />
       —J'y viens : il s'agit de fabriquer de grandes lames de verre réglables, qui, frottées par un archet, pourraient produire des fréquences sonores identiques à celles des pierres, mais sur des amplitudes, et avec une puissance bien plus grandes.  Tu comprends ?       <br />
       —Je te laisse la théorie, Olivon. Si tu me garantis que nous obtiendrons que des centaines de Thrombes se tordent sur le sol, bavant leurs tripes jusqu'à en crever.        <br />
       —C'est l'objectif, reprend Olivon, mais il nous faudra plusieurs jours, peut-être une semaine, pour parvenir à contrôler la... musicalité de nos morceaux de verre. Nous aurons aussi besoin de ta réserve de verres à pied, pour tester l'arme, avant de l'essayer avec la seule pierre de Belturet dont nous disposons.       <br />
       —Un si beau cadeau de noces de notre douce Chantenelle ! s'écrie Phial avec une touche d'ironie. Enfin, cette gente Dame n'assistera pas au massacre ! Il t'est donc accordé de détruire allègrement ces biens ostentatoires, privilèges du Minusat en déplacement clandestin ! D'ailleurs, cela me donnera l'occasion de me faire pardonner par Pimlic de l'avoir méchamment tancé pour avoir embarqué deux pleines caisses d'un luxe totalement inutile, et d'en avoir chargé un pauvre méyot pour la traversée de La Majeure !       <br />
       —Il serait aussi bon que nous disposions d'un thrombe prisonnier, pour vérifier si l'arme est au point...       <br />
       —Cela, non ! répond Phial d'un ton sans réplique. Un chasseur ne torture pas sa proie. Nous essayerons ton procédé lors d'une embuscade à la loyale.       <br />
              <br />
       Je confesse éprouver quelques difficultés à saisir ce concept phialien d&quot;embuscade à la loyale&quot;, mais j'ai tendance à être d'accord avec lui. Je me souviens à ce propos d'avoir été profondément choqué par les affirmations de Diderot sur le droit des sociétés à disséquer in vivo des condamnés à mort, au nom du bien commun.        <br />
       —Je suis d'accord, déclare Olivon après avoir réfléchi un moment. Ta position est noble.       <br />
       ¬—Elle n'est pas noble, dit Phial : elle est simplement logique.        <br />
              <br />
              <br />
       Trois jours ont encore passé. Notre situation est plus précaire que jamais. Pourtant la bonne humeur règne sur le camp. Nous avons faim mais nous subsistons en dévorant des algues cuites, et il n'y a toujours aucune mauvaise nouvelle du côté de Mungabor. Notre réseau de renseignements est rattaché à celui des Pathiolans, et nous sommes maintenant sûrs de disposer d’un peu de répit du côté du Gouverneur. Notre recours inopiné aux talents du Gigastome l'a en apparence décontenancé. Le vieux Bandit serait-il en état de crise morale ?  Je ne le crois pas un instant. Mais il fait probablement preuve de prudence.  Je m'inquiète bien davantage de tentatives d'infiltration et je fais surveiller plus étroitement toutes les tentatives de contact ou d'adhésion à nos rangs. C'est un peu désagréable pour le berger winol sans arrière-pensée. Mais rien ne ressemble plus à un berger winol sans arrière-pensée qu'un espion de Mungabor déguisé en honnête berger winol.       <br />
              <br />
       Nous n'avons pas que des soucis. Les malades se sont vus administrer par Mazine Tikal des baies médicinales qui les ont ressuscités. L'action nous accapare et détourne de nous l'angoisse rongeuse. Stimulés par la &quot;découverte&quot; d'Olivon, les ouvriers du verre et du bois se sont empressés de construire les dispositifs qu'il demandait. Le verre liquide, tiré de la roche et du sable, a coulé sur des nappes de basalte pur, bien aplanies, formant des plaques lactescentes, lisses sur leur face, et granuleuses sur leur envers.  Plusieurs essais ont été nécessaires pour parvenir à des épaisseurs assez fines. Les lames ont été ensuite découpées au diamant, et montées sur des tables portatives, dotées ou non de roues.        <br />
       Les expériences ont enfin commencé. Du matin au soir, de longs miaulements de violons incertains se déchaînent, suivis parfois d'éclatements cristallins.       <br />
       Les opérateurs atteignent peu à peu un bon rendement, et tous les verres magnifiquement incrustés de Phial ont été détruits par implosion. C'est enfin le tour de la pierre de Belturet, installée sur un chevalet devant deux &quot;violonistes&quot; : ils lui réglent son sort en deux coups d'archet et elle s'évapore en un joli bouquet doré.        <br />
       Il nous reste à savoir si les &quot;lames à musique&quot; auront le même effet sur les énormes thrombes que sur ces menus objets de verre ou de cristal. Personnellement, j'en doute.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ce soir, le chef de la sape est venu avertir Phial de la bonne nouvelle : la galerie souterraine de la grotte est maintenant déblayée. Un petit groupe a exploré le passage, et a fini par rebrousser chemin sans avoir rencontré d'obstacle. Il semble exister trop d'issues plutôt que pas assez : le labyrinthe doit être parcouru systématiquement, à l'aide de lampes et de cordes.        <br />
       —Je crois, dit l'homme, que nous sommes tombés sur l'une des entrées principales d'un ancien réseau, très diversifié. Il y a des salles innombrables, des cachots, des escaliers, des rampes assez larges pour deux chariots de front. Par endroits, au contraire, plusieurs couloirs sont à peine assez larges pour se glisser de profil.        <br />
       ¬—C'est problématique, reconnaît Phial, car cela peut  beaucoup ralentir un important corps d'armée.       <br />
       —Existe-t-il de la pierre d'asbalte ?  s'informe Olivon Clinus.       <br />
       —Oui, mais en couches trop minces pour être restée vivante. La question de l'éclairage est donc cruciale.       <br />
       —Eh bien, tout cela me confirme dans l'idée que seul un commando d'une centaine d'hommes peut envisager de s'enfoncer sous terre à la recherche des colonnes thrombes, dit Phial d'un ton pensif.        <br />
              <br />
       Notre Minus fait réunir l'Etat-Major sur le champ. Sa décision est simple : il va prendre le commandement d'un groupe d'hommes, parmi les plus entraînés. Doté de plusieurs machines de Clinus, ce groupe cherchera activement le contact avec les surhommes, afin de tester l'efficacité de ces nouvelles armes. Pendant ce temps, Homer Benjou prendra la tête de l'armée, prêt à tout moment au départ.  En cas de réussite de l'opération &quot;Traviata&quot; (comme Phial l'appelle, sur mon pernicieux conseil) , des messagers courront prévenir Homer.       <br />
       —Fort bien, admet le jeune homme, mais alors, que faisons nous ?       <br />
       —Voila : tu laisses sur la corniche une arrière-garde suffisante, avec les femmes et les enfants. On ne sait jamais, nous aurons peut-être à revenir ici en urgence. De plus, c'est un bon endroit pour fabriquer les Machines de Clinus, s'il s'avère qu'elles sont efficaces.        <br />
       Pour le reste, tu te diriges droit sur Michemin, devant lequel tu mets le siège, si tu n'as pas assez de force pour la prendre en te servant de tes propres machines musicales. Je te rejoins alors, après avoir occasionné le plus de dégats possibles aux hordes du Dessous.        <br />
       Le visage de Benjou s'éclaire, et un large sourire apparaît, que je ne lui ai pas vu depuis longtemps.       <br />
       —Ce plan me plaît...       <br />
       ¬—Je le savais bien, dit Phial. Pour un peu, tu aurais cru que je voulais te frustrer de toute  gloire.        <br />
       —Je voudrais l'accompagner, si c'est possible, demande Jostique en souriant.       <br />
       —Mais c'est prévu, mon jeune ami. La cavalerie n'est pas faite pour les souterrains.  Quant à ton père, Jormail, je veux que vous l'honoriez tous comme le nouveau gouverneur de La Majeure, et que vous le fassiez savoir partout où vous passez, et spécialement à Logatrou, où vous bivouaquerez nécessairement. Ces bavards professionnels ne tarderont pas à renseigner l'archipel entier sur le nouvel ordre des choses.        <br />
       Jormail et Homer Benjou se regardent un moment, un peu gênés, ce qui n'échappe pas au regard d'aigle de Phial.       <br />
       —Que les choses soient claires, mes amis :  Homer, notre vice-minus, a autorité potentielle sur toutes les armées de l'archipel. Jormail de Joor, noble pathiolan, a vocation à présider aux destinées civiles de La Majeure. Jormail, tu n'es donc pas  le chef militaire principal de cette opération, mais, en tant que Gouverneur, tu peux animer, en accord avec Homer, la formation d'une résistance populaire dont tu tireras les cadres de ta future administration.  Quant au détail de ce partage des tâches, je vous en laisse l'entière responsabilité.       <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       A peine vingt-quatre heures se sont écoulées.        <br />
       La procession de flambeaux qui attend sous la voûte géante de la grotte pourrait tromper : il ne s'agit pas d'une file de pénitents, mais d'une compagnie de soldats équipés de pied en cap. Une dizaine de machines de Clinus  sont vissées sur de petits chars à deux roues, tirés par des hommes. Les suivent leurs &quot;musiciens&quot;, munis de longs archets.        <br />
       Le groupe des chefs est composé de Phial, de Jean (qui a pour mission explicite de le protéger), d'Olivon, de Ruezzo Parz, et de moi-même. Une seule femme nous accompagne : Mazine Zical, dont les compétences d'ancienne magde pourraient être fort utiles.  Précédé des sapeurs prêts à étayer les parois au moindre signe d'éboulement, Phial donne le signal du départ de la “Traviata”. Nous nous enfonçons dans la chair  de l'île sauvage.       <br />
              <br />
       C'est la troisième fois que je m'aventure ainsi dans le Monde du Dessous, et les expériences précédentes ont été assez dramatiques pour aviver en moi une angoisse lancinante.        <br />
       La lumière vacillante des torches se perd dans le drapé de hautes murailles obscures, et nos pas sont assourdis par une poussière épaisse et légère, qui ressemble à de la cendre. D'énormes protubérances, de loin en loin, ressemblent à des yeux aveugles.       <br />
       ¬—Des cristaux d'asbalte en formation : encore quelques éons, et ils commenceront à luire, prévoit doctement Olivon.       <br />
              <br />
       D'abord, le long feulement nous parvient de très loin en avant. Il semble n'être que le vent errant. Mais, plus nous progressons, plus le son confus se déplie, se partage en modes distincts. Ce sont bien des voix, des cris sourds, des glapissements.        <br />
       Phial dresse un doigt impératif, et deux machines de Clinus sont tirés devant le groupe. Tout en marchant, les joueurs font glisser leurs archets sur les lames de verre. Une étrange mélodie grinçante, disharmonique, comme la plainte de plusieurs scies, envahit le sombre boyau et se propage dans les deux directions.       <br />
       De temps en temps, les instruments se taisent. Il n'y a plus un bruit.        <br />
       Si !        <br />
       Un gémissement très faible, comme le pleur d'une femme. Des soldats se portent en avant, torche dans une main, et glaive dans l'autre.        <br />
       Quelque chose entre dans le champ de vision, constamment déformé par le mouvement des flammes grasses.  On s'approche.        <br />
       Le spectacle est  très  étrange, poignant même s'il n'était pas aussi inquiétant.       <br />
       Un mot me vient à l'esprit : une Piétà !       <br />
              <br />
       Une femme est en effet agenouillée devant le corps d'un homme, allongé sur le sol, face enfoncée dans la poussière.        <br />
       En nous rapprochant, nous constatons que de grands cheveux blancs auréolent la nuque de l'homme, faisant de sa tête une étoile pâle sur la chaussée.        <br />
       —Moïra Chiron ! m'écria-je, m'élançant vers la femme.       <br />
       C'est en effet la femme de Huimror. Des larmes coulent sur son visage étonnamment calme.       <br />
       — Ces sons.... Est-ce vous ?       <br />
       —Oui, dis-je, c'était nous... Moïra, pardonnez-nous, nous ne pouvions savoir... que vous alliez venir !       <br />
       —Vous l'avez tué, dit-elle doucement. Il n'a pas supporté.  Il a mis ses mains à ses oreilles, et... il s'est écroulé comme une masse.       <br />
        Phial met un genou à terre et prend le corps dans ses bras, le retourne. Le beau visage de Huimror apparaît, souillé de cendre presque blanche. Du sang noir goutte des oreilles du mort et tachent le poncho bleu du Minus.       <br />
       —C'est une nouvelle arme, Moïra, je suis désolé... Je ne pouvais pas savoir que...       <br />
       Il secoue la tête, contenant son émotion, les mâchoires rigides. Quand il peut enfin parler, c'est pour rappeler comment il a connu Huimror, alors que, jeune noblaillon chasseur, il avait participé —à son corps défendant— à une curée contre un thrombe fuyard.  Puis il raconte tout : le rôle du vieillard dans l'équilibre des pouvoirs à La Majeure, sa patience merveilleuse, son rôle vis-à-vis des Enfants de l'Eau, anciens thrombes éveillés à un autre rêve. Son autorité sage et discrète.       <br />
       —Quelle fatalité, dit Olivon consterné. J'aurais dû...        <br />
       Mais il ne trouve pas, car, en réalité, la coïncidence tragique était par trop imprévisible.       <br />
       —C'est toi, Augustin, qui nous a rappelé que Huimror avait lui-même été un thrombe. Il a dû en conserver l'extrême sensibilité aux sons suraîgus.       <br />
       —Oui. C'est affreux, mais cela confirme que nous avions raison.  La Machine musicale est bien une arme efficace, et de longue portée, encore !       <br />
       —Je m'en voudrai toute ma vie, chuchote Phial baissant la tête.       <br />
       —C'est un drame terrible, soupire Moïra, mais ne vous en pensez pas coupables. Nous-mêmes aurions dû prévoir que vous vous engageriez dans la galerie. Nous aurions dû porter une lampe... Mais Huimror, comme tous les anciens thrombes, voyait la nuit. Il me tirait par la main, et...       <br />
       Ellene peut plus résister au sanglot. Je la prends contre mon épaule et la console doucement, relayé bientôt par Mazine.       <br />
       —Mais pourquoi étiez-vous dans ces lieux obscurs ? demande Olivon.       <br />
       —Oh, soupire Moïra, il avait reçu votre message. Nous venions vous voir, et Huimror connait... connaissait tous les dédales souterrains de l'île.       <br />
       —Une chose me tracasse, dit Olivon.  Quand nous avons entendu vos voix, elles étaient mêlées à autre chose, comme à des cris d'animaux...       <br />
       —Vous avez entendu cela ? s’étonne Moïra.. Huimror m'a dit que c'était une Immogre. Elle a traversé la galerie quelque part devant nous, et, stupéfaite de nous croiser, elle s'est enfuie en hurlant. Enfin, elle a plutôt poussé une sorte de plainte, très différente de son grand cri affreux.       <br />
       —Une immogre  ?  s'exclame Olivon... Quels idiots nous faisons ! Nous avons dû piétiner toutes ses traces en arrivant ici. Prêtez-moi ce flambeau, voulez-vous ?       <br />
       Le professeur retourne sur ses pas, lentement, déchiffrant chaque marque inscrite dans la poussière.       <br />
       —Ici !        <br />
       Phial et moi le rejoignons. Le Minus, chasseur chevronné, confirme que cette grosse empreinte de patte de chien (d'un chien de la taille d'un ours !) est bien celle qu'a laissée une Immogre.        <br />
       —Est-ce dangereux ? demande un homme de l'escorte.        <br />
       —Pas vraiment. C'est une sorte de licadion souterrain, trois fois plus gros que son homologue de surface. C'est un animal plutôt craintif, qui passe l'essentiel de son temps à débusquer des rongeurs et des gros insectes pour nourrir sa petite famille. Mais en cas de disette absolue, il peut attaquer l'homme. D'où sa réputation terrifiante, par ailleurs fondée sur l'abominable hurlement qu'il parvient à arracher à ses poumons. D'un autre côté, il est assez facilement apprivoisable, et je soupçonne certains contrebandiers d'attacher au cou de ces pauvres bêtes certains paquets suspects.       <br />
              <br />
              <br />
       Moïra décide de venir avec nous. Nous la laisserons rejoindre l'îlôt des Danseurs, dès qu'elle reconnaîtra les portes et les allées qui y conduisent. Quatre hommes l'accompagneront pour procéder à l'inhumation du grand vieillard, dans le jardin de son célèbre phare. Phial s'est engagé à venir présider une cérémonie d'obsèques, dès qu'il pourra le faire.        <br />
       —Avant de nous séparer, chuchota Moïra, il faut que je vous dise...       <br />
       —Je vous écoute, dit doucement Phial en prenant affectueusement son bras.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La rencontre avec les thrombes a enfin eu lieu, ce matin (si j'en crois ma montre, au couvercle passablement cabossé dans la bataille).        <br />
       Une vraie boucherie : peut-être soixante thrombes tués, et de façon atroce.  Six morts et trois blessés de notre côté.        <br />
       Les machines de Clinus ont été efficaces, mais là n'est pas la cause essentielle du massacre. Les acteurs principaux de l'horreur ont été leurs maîtres : les Zwölles noirs.        <br />
              <br />
       Voici comment les choses se sont passées.        <br />
       Nos “voyeurs de nuit”, expédiés en reconnaissance en avant d’un étroit conduit latéral reviennent très excités et nous annoncent qu’ils ont découvert un canal souterrain, où circulent des trains de barques chargées de thrombes.        <br />
       —Sont-ils conduits vers l’Ouest ? demanda Olivon.       <br />
       — Le canal semble assez large à cet endroit pour que s’y croisent deux flux. D’après l’orientation, ceux qui circulent vers l’Est, sont en armures et sont dotés d’armes à feu. Ils ont l’air enflammés et agressifs.  Dans l’autre sens, ils sont enchaînés, à demi-nus, et très abattus.       <br />
       —Oui, dit Olivon, ce sont les fuyards classiques qui ont été rattrapés dans les marais ou ailleurs, et que les Zwölles essaient de recycler. Les thrombes-soldats sont-ils nombreux ?       <br />
       —Nous n’avons pas pu les décompter précisément, car les pierres lumineuses étaient faibles, mais il doit y avoir une dizaine de barques encordées, à quai. Soit une centaine de thrombes-guerriers.       <br />
       —Sont-ils accompagnés d’un contingent zwölle ?       <br />
       —Nous n’avons vu personne. Il est possible que les gardes dorment dans une cave voisine, mais dans ce cas, ils ne doivent pas être très nombreux. En tout cas, quand nous les avons quittés, les thrombes étaient en train de manger leurs rations ¬—des cylindres noirs de consistance caoutchouteuse— .       <br />
       —Si vous attaquez avec vos machines, remarqua Mazine, vours risquez de blesser ou de tuer les pauvres diables qu’on emmène en captivité, et pas seulement les soldats.       <br />
       —J’en ai conscience, dit Phial, mais  comment faire autrement ?       <br />
       Il se tourne vers les éclaireurs.       <br />
       ¬—Existe-t-il d’autres couloirs pour approcher l’endroit ?       <br />
       —Oui, Signour,  tout un réseau de chambres a été creusé en arrière de cet espèce de port, pour les marchandises ou les hommes. Il débouche sur le quai par au moins quatre portes, assez larges. Mais il faudra d’abord démonter les machines pour traverser cinquante mètres de passage étroit et parvenir aux galeries du complexe de chambres.        <br />
       —Ces lieux sont-ils  déserts ?       <br />
       —Oui, seuls les abords immédiats du canal se trouvent occupés.       <br />
       —C’est parfait, dit Phial, nous attaquons. Deux hommes se glisseront parmi les thrombres-esclaves pour défaire leurs liens. Nous ne pourrons pas éviter que certains soient touchés par les ondes sonores, mais d’autres pourront tenter de s’enfuir.  Je ne peux pas faire mieux...       <br />
       —C’est nos stratèges nomment pudiquement des “dommages collatéraux”, déclarai-je. C’est sans doute une notion appelée à un grand avenir.       <br />
       —Vous avez vraiment des mots pour tout dans Oultremonde, ironise Phial un peu tristement.       <br />
              <br />
       Collés au cadre sculpté d’une porte, nous observons subrepticement le canal, mal éclairé par six piliers d’asbalte. La surface obscure luit faiblement entre les trains d’embarcations.        <br />
       Trois Zwölles sont en train de récupérer des récipients métalliques des mains des thrombes. Ces derniers sont assis par trois sur leurs banquettes, dans les barques dont le plat-bord donne de plain-pied sur le quai de pavés irréguliers.         <br />
       S’il y a d’autres soldats de Trug dans les parages, ils doivent se trouver dans une loge, située de l’autre côté de la voie d’eau, et d’où nous parviennent de joyeux éclats de voix.         <br />
       Les machines de Clinus ont été remontées. Elles sont amenées silencieusement près de deux autres portes d’accès. Quand le signal de l’attaque sera donné, elles seront légèrement avancées sous la voûte, pour que leur son envahisse le volume du lieu, mais en restant toujours à l’abri d’une vingtaine d’hommes ¬—tirapelliers et archers— chargés de les défendre coûte que coûte.       <br />
       Pendant ce temps, un commando doit s’en prendre à la loge des Zwölles et réduire ses occupants à l’impuissance. Un autre groupe mobile de réserve se voit attribuer le mauvais rôle : abattre les thrombes menaçants avant qu’ils ne s‘approchent de nous.        <br />
              <br />
       D’un sifflement aigu, Phial donne le signal et court vers la passerelle de bois qui enjambe le canal. Jean et moi nous élançons à sa suite. Nous sommes une vingtaine à nous engouffrer dans le court tunnel qui mène à la loge des gardes, tandis qu’en arrière l’investissement des quais a commencé.        <br />
       Nous débouchons sur une salle bien plus vaste que ce à quoi nous-nous attendions. Pire : ce ne sont pas quelques Zwölles qui s’y reposent en jouant aux cartes, mais des centaines de soldats (en réalité des cadets de l’école du mont Atrosse), attablés, debout, ou dormant sur des rangées de hamacs, sont ici regroupés. Un véritable camp !        <br />
       Ils sont aussi  surpris que nous, mais très vite les sous-officiers hurlent des ordres et les hommes proches de nous dégaînent, tandis que les autres se lèvent, se regroupent, se précipitent vers les rateliers d’armes.       <br />
       Phial ordonne la retraite immédiate, et, courageusement, peut-être pour payer son erreur, veut nous couvrir. Il faut que Jean le saisisse au col pour le tirer en arrière, l’étranglant à demi.       <br />
       Déjà les premiers Zwölles s’élancent dans le tunnel. C’est à leur tour de commettre une imprudence : nos tirappelliers postés en faction nous laissent passer, puis ouvrent le feu aussitôt. Tout ce qui bouge dans le conduit est fauché par la décharge que la galerie étroite,  transformée  en tube d’une espèce de canon, rend terriblement meurtrière.        <br />
       Sans attendre, nous refluons en désordre sur le quai où règne une agitation sans nom. Sous une étrange musique aux accents déchirants, les thrombes  se ploient, se tordent comme des roseaux dans la tempête, en une sorte de danse tragique. Mais le comportement des “fugitifs” n’est pas le même que celui des soldats. Les derniers se dressent, armes pointées, et cherchent à trouver des cibles, tout en oscillant, mettant en péril leurs embarcations.  Au contraire, les “fugitifs” ne pensent qu’à quitter les bateaux pour s’éloigner le plus vite possible des sons horribles qui les tuent.       <br />
       Ils grimpent sur le quai, tronçons de chaînes ou de cordes encore aux poignets et aux chevilles, et rampent ou courent dans toutes les directions. Ils se heurtent aux parois, les râclent de leurs ongles, refluent, se bousculent les uns-les autres, se battent parfois avec la vigueur de lynx, ou s’écroulent, les yeux révulsés, crachant leurs poumons.        <br />
       La majorité d’entre eux finissent par s’assembler en une foule beuglante qui se dirige vers la seule ouverture disponible : la porte que nous venons de quitter. Terrifiés d’être écrasés par leur masse en délire de plus en plus compacte, nous nous plaquons contre les murailles rugueuses pour les laisser passer.        <br />
       Les voila qui pénètrent le tunnel, nous séparant momentanément du contact avec nos ennemis.       <br />
              <br />
              <br />
       Dans le port souterrain, le vacarme est assourdissant, et pour un peu, nos oreilles humaines  deviendraient aussi sensibles que celles des humanoïdes.        <br />
       Les clameurs des Thrombes-guerriers sont abominables. Elles reflètent une souffrance intolérable, qui, bientôt, leur ôte toute velléité de combat. Mais ceux qui ne sont pas tombés dans l’encrier où tanguent leurs bateaux, se roulent comme des déments sur le chemin de halage, et certains, par désespoir, se précipitent sur nos hommes, placés en cercle autour des machines à bruit. Malgré l’incohérence de leurs gestes, ces  ours colossaux lancés dans une charge folle, sont susceptibles de produire de gros dégats. Les fronts de défense sont plusieurs fois enfoncés, des hommes piétinés, blessés, jetés loin de la mêlée, avant que les monstres soient abattus, et que l’on puisse pointer les lances et les ficher dans leurs seuls orifices vulnérables : les yeux.  Encore ne se laissent-ils pas mourir sans convulsions horribles, qui, parfois, cassent les manches des javelots.        <br />
       J’en vois un qui se relève, géant éborgné, un éclat de hampe dépassant de l’orbite comme l’appendice d’une licorne. Il saisit au cou le soldat égaré qui ne tient plus qu’un tronçon de manche. Il le soulève, et  serre le poing. La tête du malheureux ne tient plus au corps que par de la chair écrasée giclant entre les phalanges du thrombe comme une éponge pressée. Le monstre la détache bientôt du tronc et la lance contre la voûte où elle laisse une trace blanchâtre.       <br />
       Un autre est parvenu à l’une des quatre machines. Il atterrit sur elle en un formidable vol plané, et la fracasse en mille morceaux, envoyant bouler le “musicien” contre le mur où il s’assomme, l’occiput enfoncé comme la calotte d’un oeuf !       <br />
       Cependant, la situation évolue en notre faveur. Les machines de Clinus se confirment être des armes redoutables. Déjà un bon nombre de thrombes sont au sol, saisis par la crise finale. Leurs tremblements sont incoercibles. Par des mouvements soudains de leurs membres contre le sol dur, ils s’infligent des fractures qu’un attaquant n’aurait pas pu produire. Certains sont maintenant immobiles, casques arrachés. Leurs étranges faciès pétrifiés déversent une abondante bile safranée sur leur cuirasse. Sont-ils morts ou agonisants ?  Nous apprendrons par la suite que si quelques-uns meurent, la plupart sont seulement évanouis. Mais ils ont perdu tout conditionnement, et  sont devenus parfaitement inoffensifs.       <br />
              <br />
       Le véritable massacre est perpétré au moment même. Les Zwölles tuent les “fuyards” qui pénétrent en foule dans leurs quartiers. Devant le déferlement des pauvres hères  par la porte où ils nous avaient vu arriver, puis refluer, les cadets ont sans doute pensé que nous avions trouvé un moyen de les lancer contre eux.  Ils tirent donc sans discontinuer, et les thrombes s’écroulent les uns sur les autres, magma de cadavres entassés sur lesquels viennent s’étendre de nouvelles couches d’arrivants hagards.       <br />
              <br />
       Je me dis que l’erreur des Zwölles ne durera pas éternellement. Les officiers vont s’apercevoir de la panique des thrombes fugitifs, et finir par reprendre le contrôle des cadets affolés. Il est clair qu’alors, nous devrons nous battre contre eux, ce qui serait une erreur stratégique, même si nous réussissons à tenir longtemps la position. Le temps jouerait contre nous : ils rameuteraient d’autres bataillons et viendraient à bout de notre petit commando, acculé à fuir dans des directions inconnues, pour ne pas attirer la riposte sur notre camp de base : la corniche du mont Wino.       <br />
       Phial a tenu le même raisonnement que moi. Il ordonne le repli général. Les blessés sont placés sur de civières munies de roues et emmenés en premier, avec les machines qu’il n’est pas question de laisser  aux Zwölles (nous avons même ramassé les débris de celle qui a été pulvérisée par un thrombe).       <br />
       Hélas, tout ceci a consommé un temps précieux, et le premier Zwölle vient de déboucher, sabre au clair, sur le quai du port, à la seconde même où nous quittons la place. Par chance, il ne nous voit pas. Dès lors, nous disposons d’une demi-heure d’avance dans le labyrinthe, car c’est le temps que prendra le désamorçage de la grenade installée sous la passerelle du canal.       <br />
              <br />
       Phial décide de nous engager dans l’une des rampes adjacentes à notre galerie d’arrivée. Une rapide exploration en a plus tôt vérifié l’aboutissement : une haute salle entourée d’une coursive donnant sur des dizaines de cellules monacales. Aujourd’hui, humides de mille fissures dégoulinantes, ces lieux ont-ils été autrefois le refuge de peuples en exil ? Sont-ce les restes des catacombes d’une  secte ou d’une religion naissante  ?        <br />
       Phial ne se pose pas ces questions. Il ne considère que la commodité défensive de ces creusées, d’où l’on peut mitrailler facilement des arrivants sans être atteints par eux. De plus, certaines cellules comportent des issues en arrière. Où conduisent-elles ? Nous l’ignorons encore. Il vaut mieux imaginer que ce ne sont pas des impasses.       <br />
       Les hommes chargés de nettoyer toute trace de notre passage à l’aide de rameaux de fragan viennent de revenir. Tout le groupe est maintenant tapi, à l’affût dans ces compartiments en hauteur. Nous comptons bien que la troupe furieuse des Zwölles ne viendra pas ici et continuera sur sa lancée. Sinon, il faudra se battre, sans espoir de victoire définitive.       <br />
              <br />
       Ce que nous a dit Moïra Chiron avant de nous séparer, pourrait finalement nous être utile... C’est ce que nous espérons en tout cas de plus en plus ardemment.        <br />
       Mais QUE nous-a-t-elle révélé de si important ?       <br />
       Le point suivant :  d’après elle, les “licadions de nuit”, mieux connus sous le nom d’immogres ne sont pas si sauvages qu’on le pense généralement (ou plutôt qu’on le laisse croire aux crédules chasseurs de la surface). La plupart sont, en réalité, dressés ou apprivoisés. Un petit nombre de personnes sont capables d’amadouer ces étranges créatures  : Lucilia et trois ou quatre magdes de son entourage. Au grand dam des Zwölles et de leurs agents omens, jamais les immogres n’ont pu être domptées par d’autres, et le grand projet de faire garder les thrombes par ces chiens du Dessous, n’a jamais fonctionné. En revanche, la grande Sorteresse a pu se servir de ces animaux pour des tâches mystérieuses.        <br />
       —Lesquelles ? avait demandé Phial à Moïra.       <br />
       —D’abord, avait répondu la gente veuve, ils sont capables de voir en l’absence totale de lumière visible. lls peuvent parcourir très rapidement des centaines de kilomètres dans les galeries les plus étroites, et se rendre dans des endroits précis. Très intelligents, ils peuvent parfois comprendre le nom des lieux où l’on désire les envoyer.         <br />
       —En quoi cela peut-il nous concerner ?        <br />
       —Je ne sais pas, Signour, mais supposons que vous souhaitiez joindre Lucilia...        <br />
       —Oui, certainement, avait dit Phial, si la Sorteresse n’est pas morte, ce serait important.       <br />
       —Dans ce cas, les immogres peuvent vous conduire à elle...       <br />
       —Mais comment ? Il faudrait en capturer une, et lui indiquer ce que nous voulons, lui faire porter un message. Or, vous disiez que seules quelques magdes connaissaient l’art de les apprivoiser…       <br />
       —Oui, c’est ce que j’ai dit. Mais justement, je crois qu’une telle personne n’est pas loin de vous en ce moment même .       <br />
       —Vous, Moïra ?       <br />
       —Non.       <br />
       Nous nous étions regardés, perplexes.       <br />
       —Oh, et puis à quoi bon tant de mystère... avait soupiré Mazine Tikal derrière nous, je crois que Moïra fait allusion à moi-même.       <br />
       —Pardonnez-moi, Mazine, mais je pense sincèrement que vous rendriez un grand service à vos amis.       <br />
       —Vous... Vous maîtrisez le dressage des Immogres, Mazine ?       <br />
       Notre belle amie rousse avait souri :       <br />
       —Oui. Depuis longtemps. C’est même pour cela que j’ai été envoyée jadis à Logatrou par Lucilia. Parce que l’immogre était un moyen sûr et rapide de communication avec le centre de la Majeure. Vous savez que les sarmoiselles n’aiment pas voler au dessus de l’Emphale, où elles sont fréquemment happées par les vents violents, et englouties. L’immmogre est beaucoup plus efficace.       <br />
       —Mais, avait dit Phial, toujours pragmatique, comment pensez-vous pouvoir attirer l’une de ces bêtes ?       <br />
       —C’est simple, avait répondu Mazine, comme ceci.       <br />
       Elle avait pris son souffle et commencé à hurler, nez au plafond. Son cri, poussé du fond du diaphragme,  était glaçant, inhumain. Nous eûmes, un instant, peur de la voir se transformer  sous nos yeux.        <br />
       Puis elle s’était tue et restait aux aguets, un certain temps. Nous avions retenu notre respiration, écoutant tous les bruits. Un très vague écho chuintant s’était alors fait entendre, répercuté de lointains dédales.       <br />
       —Voila, avait dit Mazine, il y a une femelle qui  s’est déroutée pour moi. Elle sera ici dans dix minutes. Je vais vous demander de vous éloigner à plus de cent mètres de moi, sans quoi elle n’osera pas se montrer.  Phial ?       <br />
       ¬—Oui, Mazine.       <br />
       —Dites-moi vite le message que vous désirez voir porter par l’animal auprès de Lucilia.        <br />
       —Oh, dites-lui que nous allons attaquer les Thrombes au port souterrain, en lui donnant les coordonnées que nous connaissons par rapport à la galerie conduisant à la corniche. Dites-lui que notre camp est là-bas et que nous l’y attendrons si nous y retournons. Qu’elle nous donne, en retour, des informations sur sa position.        <br />
       Nous n’avions pas vu Mazine transmettre le message, mais elle nous assuré que tout s’était bien passée.       <br />
       ¬—C’était une jeune femelle très éveillée. Je suis sûre qu’elle réussira sa mission...       <br />
               <br />
       En pleine retraite forcée dans une salle obscure, je me surprends maintenant à imaginer que Lucilia, prévenue à temps de notre position, pourrait peut-être nous aider...        <br />
              <br />
        Nous nous immobilisons, muets, coeur battant. Les soldats zwölles sont en train de passer à quelques dizaines de mètres, et de vagues rayons indirects de leurs lanternes nous parviennent, faisant bouger l’ombre des piliers ruisselants. A la durée des bruits, j’évalue à plus d’une centaine le nombre d’hommes lancés à notre poursuite. Les chances seraient probablement en notre faveur en cas de combat, car les cadets sont moins expérimentés que les hommes sélectionnés pour cette action. Mais il faut  penser aux vociférations des combattants : répercutés, ils attireraient certainement d’autres zwölles, et ainsi de suite...        <br />
       Ils nous maintenant dépassé, et le lourd flic-floc  multiplié des bottes diminue. L’obscurité la plus intense nous enveloppe à nouveau.       <br />
       Nous rallumons les torches et... nous demeurons saisis de stupeur.       <br />
              <br />
       Lucilia en personne se tient debout les bras croisés au milieu d’une vaste arène, majestueuse dans son manteau de nuit étoilée, toutes les facettes mauves de ses yeux comme éclairées de l’intérieur.        <br />
       Huit énormes immogres gris sont assises autour d’elle, montant la garde, gueule béante.       <br />
              <br />
       L’apparition semble irréelle et Phial hésite une fraction de seconde, avant de s’avancer sur la coursive.       <br />
       —Lucilia, est-ce vous ?       <br />
       —Tu m’as fait demander, Grand Minus ? Me voila.        <br />
       Je ne me demande pas comment la Magde suprême a pu répondre aussi vite à notre voeu. L’important est qu’il soit exaucé. La jonction des forces anti-zwölles s’est effectuée. Tous les espoirs sont permis.       <br />
              <br />
              <br />
       Une heure après la rencontre, toute la troupe bivouaque au creux d’une cathédrale de roche éclairée a giorno de centaines de pierres d’asbalte incrustées dans de magnifiques stalagmites.  Au milieu, sur une légère éminence, de splendides tapis ont été jetés. Divans et fauteuils d’un style opulent entourent une table de porphyre découpée comme une dentelle.  Deux thrombes géants, vêtus du même tissus étoilé que Lucilia, nous servent à manger et à boire.       <br />
       Je suis étonné par la douceur de la température ambiante, effet probable du tellurisme local. La fontaine qui prolonge le monticule coule d’ailleurs d’une eau verte, qui fume légèrement.       <br />
              <br />
       Assise un peu en retrait sur un sofa, Lucilia foule de ses pieds nus la fourrure noire d’un cerf de Draco. Impassible, le regard indéchiffrable, elle nous regarde nous restaurer.       <br />
              <br />
       ¬— Je savais bien que vous-vous en étiez tirée, dit Phial en dévorant le phomard fumé. Je ne voyais pas Lucilia prisonnière des Omen, et encore moins des Zwölles.       <br />
       —J’ai cru moi-même être parvenue bien près de la fin.        <br />
       —Mais comment ces hommes ont-ils pu s’en prendre à la Sorteresse, s’exclame Phial, et surtout la mettre en danger, cela m’échappe !       <br />
       —Tu acceptes trop facilement, mon cher Phial, les croyances populaires qui ont conféré un prestige si utile à mon nom. Je peux bien te le dire, maintenant que tu occupes ton rang : mes pouvoirs militaires sont tout ce qu’il y a de plus limités.        <br />
       Les Zwölles se sont débarrassés de ma petite garde de fidèles et m’ont prise en chasse dans des mines qu’ils connaissaient mieux que moi. Au moment où j’allais m’échapper vers des zones secrètes, ils m’ont coupé la retraite et m’ont tenue en joue. Epuisée je n’aurais pas été capable de geler plus d’un ou deux soldats . Je serais morte si Sapharx n’était pas intervenu auprès de Nardor Botulis, cet infâme reître zwölle, pour m’épargner. Celui qui fut le “Médiat”, et que je me refuse désormais à appeler de son titre après son épouvantable traîtrise, a reculé devant le pire des crimes. Il aurait mieux valu pour lui aller jusqu’au bout de son crime, car je ne lui en témoignerai aucune reconnaissance. Il devra être jugé. Quant à ce Nardor...       <br />
       ¬—Lucilia, m’écriai-je. Je veux la peau de cette immondice humaine. Dites-moi où je puis le trouver...       <br />
       Lucilia me regarde de ce regard multiple, déroutant, que forment les facettes de ses yeux, puis ses lèvres pulpeuses  s’étirent en un sinueux sourire.       <br />
       —Je te le dirais volontiers si je le savais, jeune Ultramondain, mais ce n’est pas le cas. La seule chose  sûre, c’est qu’il dirige l’une des deux armées de thrombes, celle qui doit attaquer Malamè, et qui est déjà passée depuis un certain temps par les souterrains, en direction de l’Ouest. Je ne sais pas où ils ont embarqué, ni même s’ils l’ont fait. Sapharx, quant à lui, commande les troupes qui collaborent avec Mungabor.  Ce sont ses subordonnés que vous avez attaqué, avec une certaine inconscience sympathique, je dois l’admettre.       <br />
       —Tu dis que les thrombes ont été divisés en deux contingents ?        <br />
       —C’est ce que mes espions m’ont affirmé. Ils m’ont aussi appris que Sapharx a beaucoup de problèmes pour préparer ses cohortes à l’embarquement pour Sanabille. Il en “stocke” une partie dans les cryptes du palais de Trigône, en attendant de leur injecter la drogue qui immunise les monstres contre le mal de mer. Je crois que Larr de Sioulque, l’amiral Zwölle doit lui envoyer dans les jours qui viennent une dizaine de grandes barges, dont le roulis est censé être très faible. Mais je les ai entendus dire que les pertes seraient néanmoins de près d’un tiers.        <br />
       —Cela explique pourquoi nous n’avons eu droit qu’à un faible bataillon, sur le gigastome. Malgré le grand nombre d’hommes appréhendés par les Zwölles pour être thrombifiés, le thrombe reste une denrée rare, qu’ils doivent ménager...       <br />
       —Savez-vous, Lucilia, pourquoi Nardor est expédié sur Malamè, cette petite île inoffensive ? demandai-je, tout à  mon idée fixe de vengeance.       <br />
       — Mortone Trug convoite ce petit paradis pour installer sa future résidence de plaisir. Mais il ne veut pas que la moindre trace des autochtones y soit encore perceptible lors de son arrivée. Le mandat de Nardor est simple, et lui convient parfaitement : massacrer femmes, enfants, vieillards, jusqu’au dernier, et en faire disparaître les corps. Il s’attaquera ensuite aux bâtiments qu’il rasera, sauf quelques maisons d’allure romantique.       <br />
       —C’est épouvantable, dit Phial, préoccupé. Je ne peux pas laisser cela s’accomplir.       <br />
       —Dès que ce sera possible, laisse-moi partir à Malamè avec un petit groupe décidé, et deux ou trois machines de Clinus.       <br />
       —D’accord dans le principe, Augustin, mais il nous faut d’abord nous sortir de ce piège.       <br />
       —Pour ce soir, au moins, peux-tu me faire l’honneur de rester dans le piège ? demande doucement Lucilia.       <br />
       —Bien sûr, ce n’est pas de cela que je veux parler, tu le sais bien.       <br />
       La sorteresse se lève, altière.       <br />
       —Viens, Phial, je vais te faire visiter mon refuge.       <br />
              <br />
       Ils quittent  le centre de la caverne, et leurs voix résonnent dans un dédale invisible.       <br />
              <br />
       Bien plus tard, quand tous les compagnons, écrasés de fatigue dorment dans leurs hamacs tendus entre les piliers de pierre, j’entends, bien malgré moi, des râles sauvages en provenance d’une petite hypogée latérale. Les ombres vacillantes qui se projettent, agrandies, sur la voûte irrégulière, ne sont guère équivoques. Le nouveau maître élu de l’archipel travaille sa lionne avec acharnement, leurs longs cheveux mêlés dans la bataille. Phial et Lucilia font interminablement l’amour, avant d’exploser, pour sombrer à leur tour dans le sommeil.       <br />
       Longtemps, je reste seul éveillé, pensif, remuant ma nostalgie.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ce sont les thrombes de Lucilia qui nous réveillent. Le visage caché de bleu, tels des nomades sahariens, ils passent silencieusement dans les rangs, distribuant des gobelets de chiroine brûlante et des morceaux de pain sombre.       <br />
       Je rejoins la plateforme aux tapis, où Jean, Olivon et Phial se trouvent déjà en grande discussion, tout en avalant leur breuvage fumant.       <br />
       Le débat semble porter sur la direction à prendre en émergeant du sous-sol. Faut-il rejoindre Homer Benjou qui doit être en train d’affronter Michemin, d’après les derniers renseignements de Lucilia, ou l’attendre sur le chemin de Pathiol, pour prévenir tout mouvement en provenance  du palais de Mungabor ?       <br />
       —Encore faudrait-il savoir où nous sommes, intervins-je.       <br />
       Mes interlocuteurs sourient à ces propos.       <br />
       —Ais-je dit une naïveté ?       <br />
       —Cela, nous le savons, dit Phial, nous sommes au  beau milieu de Fliouchfène. Notre hôtesse m’a dressé un plan détaillé des lieux, au dessus de nos têtes.       <br />
       —Et comment allons-nous sortir ?       <br />
              <br />
       Phial pointa le doigt vers le zénith.       <br />
              <br />
       —Par là.       <br />
       —Très amusant, grand Minus, mais encore ?       <br />
       —Regarde mieux la voûte de la grotte. Ne distingues-tu pas un renfoncement plus sombre ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Eh bien, d’après Lucilia, la lumière du soleil ne devrait pas tarder à nous parvenir par ce puits.       <br />
       —Cela me rappelle les gouffres qu’on nomme Aven dans le sud de la France. Mais comment rejoindre cet orifice, qu est bien situé à trente mètres au dessus de nous, au beau milieu d’un plafond presque sans aspérités ?       <br />
       —Avec l’aide de cordes, Augustin.  A un signal, des complices de la Sorteresse nous enverront l’extrémité d’un câble. Nous y attacherons plusieurs rouleaux de cordes qu’ils fixeront à leur tour solidement avant de les dérouler dans le vide.       <br />
       —J’espère que nos soldats n’éprouvent pas le vertige.       <br />
       —J’y ai pensé, répartit Phial. Les premiers montés hisseront les paquetages, les machines... et les hommes qui ne peuvent soutenir l’escalade directe.        <br />
       —Je leur souhaite du plaisir, ironisai-je, surtout quand ils devront soulever Jean.       <br />
       —Ah mais tu te trompes, Augustin, je peux très bien grimper trente mètres de bonne corde, et même sans me retenir avec les pieds.        <br />
       —Je te crois, mon bon Jean. Ta force herculéenne m’étonnera toujours.        <br />
              <br />
       Lucilia n’est pas magicienne pour rien. Nous la retrouvons tranquillement assise sur un rocher, là où il nous a fallu mille efforts pénibles pour nous arracher au gouffre vertigineux, atteindre les pentes raides du goulot, nous frayer un chemin presque vertical entre les chikruas aux épines sans pitié, et finalement parvenir au sommet de ce qui s’avère être un petit cratère, volcan miniature perdu au milieu des étendues marécageuses.        <br />
       Le soleil levant est encore caché derrière le massif forestier des pentes du Wino, embué de lourdes brumes.       <br />
       —C’est beau, n’est-ce pas ?       <br />
       —Je ne sais pas, dit Lucilia. Tu sais que je suis presque aveugle au grand jour.       <br />
       —Ah ? Je l’ignorais. Sur Hirpan, tu n’avais pas l’air incommodé par la lumière  diurne.       <br />
       —Je ne suis pas incommodée, surtout dans un lieu familier. Mais je ne vois guère au delà de quelques pas.  Le paysage se fond pour moi dans un grand halo inquiétant.       <br />
              <br />
       L’astre apparaît maintenant entre les ramures des agras et des canipores, forçant les brouillards à retomber, pour ramper servilement entre les troncs.       <br />
       —Faites attention, dit Lucilia, ces marécages sont dangereux.        <br />
       ¬¬—Ne t’inquiète pas, répond Phial, nous allons confectionner des glisseurs et des patins.       <br />
       —Je ne parle pas de cela. Mais des émanations de gaz. Nous sommes dans la région des “marais de flamme”.        <br />
       —Je le sais bien.        <br />
       ¬—Et j’entends l’ébullition...       <br />
       Je dresse l’oreille, mais je ne perçois aucun bruit. Lucilia est aveugle mais ses capacités auditives sont toujours aussi acérées.       <br />
       —Les incendies de marais ne surviennent pas le matin, affirme Phial d’un ton enjoué. Nous avons le temps de parvenir au pied des falaises de Phtil avant que les gaz soient assez chauffés.       <br />
       ¬—Méfie-toi.        <br />
              <br />
       La troupe est maintenant en pleine activité. Chacun coupe des roseaux et de branches dures de fragans, ou des lianes de canipores. On assemble de petits radeaux qui porteront les charges. D’autres clouent des patins carrés, assez larges, qui supportent le poids d’un homme marchant sur la vase la plus gluante, du moment qu’elle est couverte d’algues.        <br />
       Il n’est pas onze heures quand le signal de départ est donné. La colonne s’ébranle vers l’ouest : cap sur Michemin.       <br />
              <br />
       Parvenu au premier gué, Phial se retourne et adresse de grands adieux à Lucilia, assise sur ses roches, très droite. Les deux thrombes bleus la rejoignent et l’encadrent.        <br />
       Phial se détourne et prend la tête de la caravane.       <br />
              <br />
       Un vague cri d’oiseau, en arrière, le pousse à se retourner une ultime fois.       <br />
       Etrange, la petite silhouette de Lucilia s’agite entre les deux formes penchées sur elle.       <br />
       Intrigué, Phial remonte le flot humain, la main en visière.        <br />
       Lucilia semble vraiment lutter contre ses deux gardes du corps. Et cela ne ressemble pas à un jeu.       <br />
       Un homme arrive à la hauteur du Minus, tout essouflé.       <br />
       —Je crois que quelque chose d’anormal arrive à Lucilia. Elle n’arrête pas de crier en se débattant. J’ai l’impression que les thrombes essaient de la tirer vers le gouffre.       <br />
       —Pourquoi feraient-ils cela ? fait Phial en commençant à courir, les patins limitant sa vitesse.       <br />
              <br />
       —Lucilia ! Que se passe-t-il ? hurle-t-il.       <br />
       —Ils... pas... mes...       <br />
       Les propos haletants sont incompréhensibles, et Lucilia, enveloppée par les deux corps géants, vient de disparaître dans la cuvette qui mène à l’orifice de l’aven.       <br />
       Phial met le pied sur la terre ferme du monticule, et se débarrasse de ses patins encombrants. Il dégaîne et court follement.       <br />
       La robe de Lucilia s’est déchirée autour d’un tronc de sapinet blâve brûlé. La souche et le tissu résistent à tous les efforts  des thrombes qui veulent précipiter Lucilia dans le gouffre. Cela donne le temps à Phial d’arriver au contact.  Son sabre siffle en s’abattant avec précision sur la main qui tient le bras de la Sorteresse. Un choc sourd absorbe la vibration. Le Thrombe pousse un cri et lâche sa victime, le poignet à demi-tranché. Instantanément, Lucilia se retourne contre l’autre agresseur, comme pour l’embrasser. Elle cherche sa bouche et y applique ses lèvres, serre sa tête contre la sienne, à deux mains.       <br />
       Le thrombe a un hoquet, émet un râle étouffé par le baiser mortel.  Son cou gonfle à en éclater, ses yeux exorbités s’injectent de sang. Tombant à genoux, il essaie d’écraser le corps de Lucilia, maintenant penchée sur lui. Mais ses bras s’ouvrent à l’horizontale, comme ceux d’une baudruche, battant le vide.         <br />
       Son compagnon est fasciné. Il s’est immobilisé, sans un regard pour Phial, un rictus  ébahi peint sur ses traits hâves. Son adversaire en profite, et d’un formidable coup d’épaule, l’expédie à la renverse dans le trou béant.  Son hurlement décroît lentement puis cesse.       <br />
       —Phial, où es-tu ? crie Lucilia à bout de forces. Je n’y arrive pas...       <br />
       Le thrombe s’est arraché à l’étreinte de la femme. Il cherche l’air désespérément, mais est déjà capable de repousser brutalement la sorteresse.       <br />
       Il se remet debout et, le visage bleu sombre, reprend haleine.       <br />
       Lucilia, terrifiée, s’enfuit maintenant, heurtant les pierres, s’accrochant aux branchages.        <br />
       Phial veut la rejoindre mais le géant se dresse devant lui, ses énormes mains contractées en serres.       <br />
       Le Minus joue son va-tout. Il se précipite sur le thrombe, tenant son sabre pointé à deux mains.       <br />
       La lame pénètre le cuir, puis se plie brusquement, comme une scie mal dirigée.  Le coup a tout de même déséquilibré le zombie qui s’asseoit, les griffes toujours dardées vers Phial.       <br />
       Rapide comme l’éclair, celui-ci a dégaîné un poignard et l’enfonce dans l’oeil droit du thrombe, jusqu’à ce que la garde s’encastre dans l’orbite.  L’homme se raidit, toujours assis, et cesse de bouger, mais la masse de son corps oppose son inertie à Phial qui s’écroule sur lui.       <br />
       Le temps de se dépétrer des membres aux ultimes mouvements convulsifs, et Lucilia s’est engagée dans le marais, jusqu’aux cuisses, prise d’une toux incoercible. Le gaz des marais forme autour d’elle une nappe presque palpable, à l’odeur suffocante. Des  oiseaux jaillissent des buissons environnants et s’enfuient à tire d’aile en silence.       <br />
              <br />
       Phial va la rejoindre,  quand, de partout à la fois, la surface huileuse s’enflamme. Le feu, couronné de mille flammèches bleues sombre semble d’abord froid, sans prise sur les végétaux. Puis des brindilles et des pointes d’herbes se nimbent de traits lumineux. Des étincelles les parcourent, et subitement ils se rétractent, dans une intense clarté fauve.        <br />
              <br />
       Phial tente d’arracher Lucilia à la succion terrible de la glaise mouvante.  Il la prend à bras le corps et elle doit appuyer sur ses épaules de toute sa force pour soulever enfin ses longues cuisses englouties dans la vase. C’est maintenant lui qui se trouve planté dans le sol mou. Il progresse vers la roche émergente, toute entouré d’un halo rougeoyant. La robe de la sorteresse, déchirée en plusieurs traînes s’enflamme soudain, le scintillement des braises remplaçant celui du taffetas. Phial achève d’en débarrasser sa compagne, mais ce sont les manches d’organdi qui prennent alors feu.       <br />
       Depuis plusieurs minutes, nous essayons de rejoindre Phial et Lucilia en coupant dans le marais. Mais nous sommes particulièrement mahabiles à la marche sur patins et il a déjà fallu que je sorte deux fois  Jean de la bourbe.  Quand le marais s’embrase, nous nous arrêtons, muets de stupeur. Par une sorte d’ironie, l’incandescence court dans notre direction et s’arrête à quelque pas.        <br />
              <br />
       Les flammes dansent maintenant autour du couple prisonnier. Phial a récupéré la robe déchirée, la trempe en profondeur dans la boue et en recouvre Lucilia recroquevillée dans se bras. Avec une lenteur terrifiante, il progresse vers le bord, lêché avec ardeur par le feu bondissant, maintenant du plus bel écarlate. La silhouette de Phial noircit, semble fondre à mesure que ses cheveux se consument. Il progresse toujours, son fardeau dans les bras. Un ultime effort et il s’abat sur la plage de cailloux, laissant tomber le paquet boueux qu’est devenue Lucilia. Les vêtements de Phial continuent à brûler sur lui, plus faiblement, puis s’éteignent, laissant fumer son corps comme du bois mouillé .       <br />
       Nous sommes contraints  à un détour pour les rejoindre, espérant que le thrombe survivant ne repasse pas à l’attaque. A mesure que nous nous rapprochons, en suivant les méandres d’une digue, l’atroce odeur de chair grillée attaque nos narines.        <br />
       —Mon pauvre Phial, sanglotai-je.       <br />
       Je cours dans le marais incandescent et enfonce mes mains dans le limon, plus frais en dessous, pour en ramener des mottes épaisses que je jette sur le corps de mon ami. Jean m’imite et bientôt le blessé est enfoui sous un monceau de boue. Seul son visage en dépasse, dont la mâchoire ouverte témoigne de la souffrance indicible.       <br />
       —Lucilia ! parvient-il à souffler.       <br />
       —A...mour...       <br />
       Revenue à elle, la Sorteresse dégage son visage. Sa main rejoint celle, à demi-enfouie, de Phial, et ils restent ainsi, vaguement enterrés, mains serrées entre leurs quasi-tombes de tourbe.       <br />
       Quasi ?       <br />
              <br />
       Hélas, Phial vient de mourir. Impensable mais exact : aucun souffle ne sort plus de cette bouche tragique, dont le feu à enlevé les lèvres.        <br />
       Je dégage fébrilement la vase du torse de mon ami et colle mon oreille sur la peau ulcérée, creusée des gradins que la flamme y a pratiqués. Nul battement perceptible. Le grand homme est mort.        <br />
       Je me relève au moment ou Lucilia hurlante, se couche sur lui, se confond à la fange qui le recouvre, le baisant partout, la bouche mangeant, crachant la vase, mordant la peau.        <br />
       Dans le ciel mauve que soulève le vaste brasier, je crois voir la faucheuse, et j’entends son rire :  ha ha ! La mort est plus forte que la magie, plus forte que l’amour...        <br />
              <br />
              <br />
       Silence. Silence dans le crépitement continu de l’incendie. Le feu crie pour nous. Abattus, sidérés, pétrifiés, nous attendons le néant, allongés sur la grêve qui, elle aussi, se réchauffe.        <br />
              <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Un lourd nuage vert de gris broute le marais éteint, comme une larve gigantesque mangerait une immense feuille lisse. Il s’éloigne peu à peu de nous, poussé vers le large, et laisse de pauvres fumerolles hanter les squelettes d’arbres cuits .        <br />
       La seule réaction dont nous sommes capables, le soir tombant, est de nous emparer de brandons pour former de petits foyers sur l’éminence maintenant refroidie, autour desquels les groupes muets sont alanguis, prostrés.       <br />
       L’espoir nous a quittés. La pipe de choulcave circule par habitude et les yeux s’hypnotisent des flammes minuscules.        <br />
       Quelques hommes errent dans les rochers, pleurant, buvant, se parlant à eux-mêmes. Je finis par rejoindre Olivon, assis sur une souche. Il examine distraitement le cadavre du deuxième thrombe, dont la main tranchée gît, retenue par la peau, comme par la lanière d’un gant.       <br />
       —Regarde, dit-il d’une voix absente. Ce ne sont pas les garde du corps de Lucilia. Ce sont des hommes de la réserve personnelle de Botulis.       <br />
       —A quoi vois-tu cela ?       <br />
       —A la marque de fer rouge qui boursoufle leur nuque.       <br />
       Il pousse le crâne du pied, et je distingue une profonde cicatrice en forme de “B” dans le cuir chevelu au dessus du cervelet.       <br />
       —Ils se sont déguisés, ou ont pris les vêtements des serviteurs de la Sorteresse.       <br />
              <br />
       Nous nous taisons. A quoi bon en savoir plus ? Tout est terminé maintenant. L’aventure est finie, mais nous avons toujours du mal à nous accommoder de la finitude. Alors nous restons là, bras ballants, sans pouvoir nous décider à réorienter le cours de nos existences insipides.       <br />
              <br />
       Des cris lugubres s’élèvent, puissants, inhumains, en provenance du gouffre proche. Ce sont les voix, étrangement modulées des Immogres, qui doivent percevoir la peine de leur maîtresse. Chaque animal relance le choeur mourant, qui reprend sa phrase hullulante, sans fin, parfois en sourdine, parfois comme une plainte claire, déchirante, enflée vers le ciel par le résonnateur géant de la caverne. Puis, peu à peu, les pleureuses sauvages se taisent, nous abandonnant à la solitude.       <br />
              <br />
       —Benjou va bientôt arriver...       <br />
              <br />
       Qui a parlé ? Une voix de femme, ouatée par la brume froide...       <br />
       Je me retourne. Lucilia est assise un peu plus loin, drapée de boue, la tête dans les mains.       <br />
       —Je le sens. Il y a une cavalerie. Ils ont emprunté la Longue Digue.  Ils seront ici à la nuit.       <br />
              <br />
       Elle parle d’une voix sans épaisseur, d’où toute morgue a disparu. Une voix de femme, ais-je pensé, plus que d’une magicienne.        <br />
              <br />
       Elle se relève pourtant, son corps nu craquelant, telle une statue vivante, sèchée trop vite. Elle s’avance une fois encore vers le cadavre de Phial et ramasse un bâton. Sur le sable, elle trace des signes. Une sorte de trident, des lettres. Elle fiche le bâton au milieu du dessin, profondément, puis elle s’éloigne, grise dans la brume grise.        <br />
       Une dernière fois, nous entendons sa voix :       <br />
       ¬—Courage...  Soyez dignes de lui.       <br />
              <br />
       Une estafette arrive au galop, par la digue. L’homme, debout sur les étriers, laisse aller son cheval, sans souci des nombreuses fondrières. Il parvient aux feux et met pied à terre.       <br />
       —Puis-je parler à Phial d’Atoy ? Un courrier urgent de la part de Homer Benjou...        <br />
         —Phial nous a quittés, dis-je. Retournez le dire au Vice-Minus.       <br />
       —Que... Que voulez-vous dire ? balbutie l’homme.       <br />
       —Voyez vous-même, dit Jean, son corps est là-bas.       <br />
       —Mort ! Phial est mort !       <br />
       Combien de fois devrons-nous assister à un deuil recommencé ?       <br />
       Nous restons silencieux, les visages fermés. Le cavalier ne nous demande pas comment la chose a pu arriver. Il tourne bride et s’enfuit prévenir son maître.       <br />
       Maintenant, nous attendons le gros des troupes. Un vague réconfort nous soulage, mais l’heure est si morbide que nous ne nous demandons même pas si Benjou viendra en vainqueur... ou en fuyard.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Toute l’armée du Minus est maintenant en grand deuil. Par bonheur, les troupes de Benjou, galvanisées par une série de petites victoires contre les garnisons trop rapidement installées par Mungabor à Logatrou et Michemin, ne sont pas emportées par le découragement  absolu des fidèles de Phial.        <br />
       Le cérémoniel impressionnant qui entoure la levée du corps possède la vertu de dissoudre nos chagrins personnels dans un sentiment plus ample, moins désespéré.       <br />
       Une chapelle ardente est improvisée sous une tente, à l’endroit même où Phial s’est écroulé avec son précieux fardeau, entourée de mâts où claquent toutes les bannières de l’archipel.         <br />
       Homer nous réunit pour un dernier hommage. L’Omen qui l’accompagne respecte le passé farouchement laïque du Minus décédé, et se contente d’une bénédiction silencieuse du cercueil massif, sur lequel sont posées les armes du guerrier  mort.        <br />
       Nous remarquons tous que Lucilia est absente, cachant sans doute sa douleur dans quelque secrète caverne, mais un groupe de magdes sont venues à la cérémonie. De sa part, l’une des magiciennes a déposé une pierre noire dans le sarcophage de marocal.        <br />
       Homer fait l’éloge du défunt, rappelant sa témérité au corps-à-corps, son esprit d’indépendance, son côté visionnaire, son exceptionnelle constance en amitié. Il promet un juste châtiment à tous ceux qui ont osé attaquer l’ordre légal, et une sévérité accrue à l’égard de ceux qui ont agi par fourberie, en cherchant à assassiner la Sorteresse.        <br />
       Le très jeune nouveau Minus (dont l’autorité ne fait aucun doute, malgré l’impossible enregistrement du transfert par les patriarches cercopsaires) nous appelle maintenant à continuer la lutte.  Il croit au triomphe final. Partout les habitants manifestent leur engagement à nos côtés, nous rappelle-t-il d’une voix vibrante. Les partisans de Mungabor, un moment triomphants, ont rapidement été obligés de se taire, pour ne pas être lapidés. Non seulement les forêts et les montagnes sont à nous, mais tous les bourgs et villages de l’Est sont passés de notre côté, fournissant armes, ravitaillement et soldats en abondance. Lors que des auxiliaires thrombes ont été rencontrés, les machines de Clinus, bientôt fabriquées en série, donnent partout de bons résultats. D’ailleurs, ce qui est peut-être plus important, nos soldats ont moins peur des monstres que par le passé. Certains casse-cou jouent entre eux l’honneur de se faufiler dans les bras —meurtriers, mais lents— des hommes-machines, pour leur introduire une longue aiguille dans les fosses nasales, et la tourner rapidement, pour réduire leur cerveau à l’état de mousse gélatineuse.       <br />
       Homer est confiant et sait nous communiquer son optimisme. Les plus désolés d’entre nous se trouvent insensiblement rassérénés.       <br />
       —Nous continuerons ton oeuvre, Phial, conclut-il. Je jure qu’avant la fin de cette année, la paix sera revenue sur Guama. Je m’engage alors à réaliser ton programme, et à faire de notre archipel une grande démocratie ouverte.        <br />
              <br />
       Je ne peux retenir mes larmes lorsque le catafalque aux armes croisées de Guama et de Michemin est installé sur un char, tandis que les hommes entonnent, bouche fermée, le refrain très doux de la Geste de Sanabille, un chant épique ancien, symbole de la durée de la culture Guamaaise.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       6. Le  monde mou       <br />
              <br />
              <br />
       La situation est vraiment bizarre : des ennemis mortels vaquent à leurs occupations à quelques kilomètres les uns des autres, mais s’accordent réciproquement une paix royale. Ce sont là des hasards de l’histoire qui peuvent parfois se prolonger, tel le petit royaume arabe de Grenade, délaissé près d’un siècle par les rois de Castille et d’Aragon, avant qu’ils aient les forces de chasser d’Europe les dernières miettes de la brillante et tolérante civilisation islamique.       <br />
               <br />
       Hélas, je suis sûr que la paix armée entre les Zwölles et nous ne durera pas aussi longtemps. Pour l’instant, ils ne souhaitent pas nous attaquer car la prise du palais de Mungabor —que nous avons occupé par surprise il y a une semaine— leur serait trop coûteuse en temps et en hommes alors qu’ils doivent se consacrer entièrement au départ de leur flotte d’invasion de Sanabille.        <br />
       Sapharx dirige les opérations depuis la grande villa de Zigône où il a installé son état-major, après en avoir massacré les propriétaires réfractaires. Le transbordement des Thrombes dans des navires spéciaux, aussi emplis que nos “négriers” est difficile, délicat, dangereux, et l’ancien Médiat de Périache ne pourra libérer ses Zwölles pour s’occuper de nous, qu’une fois la flotte en route.        <br />
       En attendant, il doit continuellement freiner les ardeurs de Mungabor. Le potentat est, on le comprend, furieux d’avoir dû abandonner sa superbe forteresse sans coup férir, et sa fureur -de plus en plus dangereuse pour son entourage- est à la mesure de l’impéritie qui l’avait conduit à n’y laisser qu’une faible garnison pour mieux “poursuivre les rebelles”.  Frôlant l’attaque cardiaque à tout moment, le gouverneur  ne rêve que de reconquérir manu militari sa chère demeure, afin, comme il le dit élégamment, de faire flotter la peau de Benjou au sommet de sa plus haute tour, “ses couilles en guise de contre-fanion”.       <br />
                <br />
       De notre côté, nous n’avons pas intérêt à tenter une sortie qui pourrait s’avérer désastreuse.        <br />
       Certes, les armées légitimes de Benjou ont libéré les deux-tiers du territoire de l’île (il reste à reprendre le contrôle du Fliouchfène-est, occupé par les sinistres marins des palus, les Mortanglars, traditionnellement  opposés au pouvoir de Clotone, et à qui se sont adjoints depuis quelques semaines des bandes pathiolanes rebelles. )        <br />
       Mais le succès est précaire. Chacun des corps laissé à la défense d’une ville ou d’un village doit se séparer d’une armée déjà faible numériquement, et encore peu capable, malgré les machines de Clinus, de résister à la charge de nombreux combattants thrombes bien entraînés.        <br />
       Une parade —peu efficace— vient d’ailleurs d’être trouvée par l’encadrement zwölle : de gros bouchons d’ouate tressée sont appliqués sur les oreilles des monstres, atténuant assez les sons qui les troublent, pour ramener leur excitation à un niveau supportable. Ils se battent beaucoup moins bien, mais ils ne meurent plus.       <br />
       Le rapport de forces est donc en train d’évoluer en faveur de Sapharx, et nous devons rapidement trouver une solution.       <br />
              <br />
       Homer Benjou fait un Minus trop jeune, mais acceptable, étant donné les circonstances dramatiques. Il ne manque ni de courage, ni d’intuition, ni de sens de l’action immédiate. Il est surtout doué d’un enthousiasme à toute épreuve, ce qui nous a vraiment sauvés de la torpeur macabre où nous nous complaisions après la mort de Phial.        <br />
       Le corps de celui-ci a été, selon se propres volontés, ramené à Michemin et enterré sous la pelouse du château Karahuet, face à la mer. Une simple pierre d’asbalte fermera sa tombe, en attendant que la victoire définitive permette aux institutions de lui bâtir un mausolée  la hauteur de sa gloire.        <br />
       J’ai hérité de son épée, Jasius, de sa vieille jument, Taradelle, qu’il m’a fait jurer d’amener dans tous les combats, et... de la bibliothèque de son oncle Karool Jion de May, cadeau magnifique, mais un peu encombrant, je l’avoue. J’ai demandé à Pimlic, se mourant de désespoir, d’accompagner le cercueil de son cher maître, de prendre soin du château Karahuet et de toutes ses richesses, avant mon retour. J’espère que cette charge, ainsi que le jardinage de ses potagers bien-aimés, le garderont en vie.       <br />
              <br />
              <br />
       Mais retournons à l’actualité. J’ai retrouvé ma grande chambre gothique du palais de Trigône. Je ne l’occupe à vrai dire que pour de courtes nuits, et pour rédiger, par bribes, la suite de ces mémoires. Ce qui m’est désormais pénible mais que je m’impose coûte que coûte.       <br />
        Depuis trois heures, le Conseil militaire suprême est en réunion dans la chapelle haute, dont seule la coupole du transept émerge, on s’en souvient, de la vaste terrasse du palais.       <br />
       Il se compose ainsi : Homer, officiellement consacré Minus par une lettre du Patriarche clandestin de Clotone, rappellant les termes de l’élection de Phial, le préside avec droit de Veto et voix prépondérante.        <br />
       Mazine Tikal y est déléguée par la Considia des magdes en exil, et s’exprime au nom de Lucilia.       <br />
       La douce Sariella Trodon est représentante de Sanabille (et officieusement, interprête des sentiments de Savroun le Long). C’est grâce à son aide que nous avons pu pénétrer dans le palais de Mungabor, qu’elle connaît parfaitement.       <br />
       Notre cher professeur, Olivon Clinus, bien qu’historien et juriste de formation, est nommé conseiller de science stratégique. Il nous prépare sans doute encore une invention bien à lui.         <br />
       Le vieil hanséhard, Ménion Paulinard, est responsable des communications et cumule avec ce poste celui des relations avec Clotone, où le réseau du nain Zalkoz rend de plus en plus la vie impossible aux occupants.       <br />
       Braho Nohé dirige les forces navales, pour le moment réduites au Berto Sigmarin et au Zélos, qui dorment dans leur mouillage de Fliouchfène-ouest.  Braho se sent un peu inutile et a tendance à manquer les réunions quotidiennes. Le vieux rebelle s’ennuie.        <br />
       Jormail de Joor, futur gouverneur de La Majeure en cas de victoire, est membre de droit. Il représente les corps armés qui maintiennent la paix et l’ordre sur l’île, et travaille en lien étroit avec son fils, mon ami Jostique, chef de la cavalerie.        <br />
       Harno Geroy, le vieux chef hatrobate qui a réussi par miracle à échapper à l’Emphale en fuyant les Zwölles, représente Lario. Il est en contact permanent avec son complice et ami, le Penthérite Trémis Dendron Budain, qui a pris en main la résistance de leurs deux peuples contre le pouvoir terroriste de Kryalîche et Allastair, et se propose de libérer Mina Termina, la ruloxane légitîme de “l’île triste”.       <br />
       Un nouveau venu, que je ne connais pas, participe aux travaux. J’apprendrai que ce blondinet au nez taché de roux est Jitan Rondol, le petit-fils d’Emeisle Rondol, le chef de la famille des Gardiens de Dysme.       <br />
       Enfin, bien-sûr, votre serviteur, Augustin Coriac, escorté de son fidèle Jean Latoile, est conseiller personnel spécial du grand Minus, et aussi responsable des opérations de commandos.       <br />
              <br />
              <br />
       Homer, sérieux comme un pape, a ouvert la séance.  Le petit Oclavo Fourret, qui lui sert de secrétaire, se prépare à boire ses paroles pour les transcrire  scrupuleusement sur un grand livre, à l’aide d’une plume de sophore, peut-être moins longue que son nez.       <br />
              <br />
       —Signour Harno, dites-nous donc les dernières nouvelles de l’Est, puisque vous êtes un des derniers à être venu de la région. Répétez, s’il vous plaît, à nos amis ce que vous m’avez déjà confié à propos de l’état du Grand Dragon.       <br />
       —Depuis maintenant une dizaine de jours, un phénomène extraordinaire est survenu, dit l’homme au mufle de dogue sénile. Le grand Dragon est mort ! Ou bien il s’est endormi plus  longtemps qu’il ne l’a jamais fait. La mer, ordinairement déchaînée à son pourtour, s’est aussi assagie. Nous avons maintenant un paisible lac entre l’Est et l’Ouest !       <br />
              <br />
       A ces mots, je blémis :        <br />
       —Voyons, Harno, tu es sûr de ce que tu avances ?  Ce n’est pas un témoignage de seconde main ? Tu as vu de tes yeux la disparition de Dragon ?       <br />
       —Et comment, mon garçon ! J’ai même failli en mourir !        <br />
       —Rappelle donc en deux mots ce qui t’est arrivé, Signour Geroy, propose Homer s’essayant à son rôle d’arbitre impartial.       <br />
       —Oh, c’est très simple. Nous avons observé le phénomène à la lunette, et, de peur qu’il ne cesse aussi vite qu’il n’était apparu,  j’ai décidé de passer  à l’Est de nuit, laissant à Trémis la lourde charge de commander la résistance. Nous somme tombés d’accord pour penser que je serais plus utile ici pour vous tenir au courant de la situation sur Lario, qu’en restant dans les jambes des résistants plus jeunes.       <br />
       J’ai donc sauté dans le petit bateau d’un de me cousins, marin chevronné. Les flots étaient si  lisses, le courants si faibles, que nous-nous sommes inconsidérément laissés rabattre par le vent vers une trajectoire encore plus occidentale, beaucoup trop près de l’Emphale.        <br />
       D’ordinaire, celui-ci couvre une circonférence d’un kilomètre, mais là, il avait triplé de volume !  Notre petite simière a failli être engloutie. Elle l’aurait sûrement été si l’homme de barre, averti des subtilités de la région, n’avait pas entendu les oiseaux qui crient au dessus de l’Emphale. Il n’a pas réfléchi et à mis le cap à  au nord, sans plus attendre. Le tourbillon nous entraînait déjà en arrière et nous consacrâmes presque deux jours à tirer des bords qui, mètre par mètre nous arrachèrent à son attraction. Enfin, cette activité épuisante et angoissante se termina à notre avantage. Nous étions passés.       <br />
       —Cette histoire t’inspire-t-elle quelque commentaire, ami Augustin ? Tu sembles accablé...       <br />
       —Sans doute. En réalité, je suis consterné. Voici pourquoi.       <br />
              <br />
       Je rappelle alors à mes interlocuteurs l’histoire des carnets de Jion de May. D’après ce savant, oncle de Phial, le niveau et la force du Grand Dragon dépend d’un facteur unique : sa rencontre avec le Rieufret, un autre courant sous-marin, remontant des fonds glacés de l’antarctique. Si le Rieufret n’est pas ralenti ni dévié, le Grand Dragon, soudain mélangé à des eaux froides, s’affaisse, ralentit, se perd en méandres paresseux. Si au contraire, le Rieufret est retenu ou diminué, le Grand Dragon reprend sa force maximale, se précipite  au travers de la mer du Mitan, comme un train de laves dévalant la Soufrière ou l’Etna.       <br />
       Mais l’oncle Karool Jion de May a aussi découvert autre chose : le pas de Dysme, cet atoll empli de sables apportés par le vent, se trouve SUR le parcours du Rieufret. D’après lui, le sable qui échappe de l’atoll par des fissures sous-marines, peut bloquer les autres directions disponibles çà l’écoulement du courant froid, le rabattant sur le grand Dragon, pourtant bien plus à l’est, et entraînant sa dilution.         <br />
       Or l’hypothèse personnelle de Karool, étayée par de petits croquis (auxquels j’avais eu la chance d’accéder dans la bibliothèque qu’il avait transmise à Phial) est qu’une augmentation rapide du déversement du sable aurait un effet CONTRAIRE : les grains, poussés en masse au plus loin, iraient boucher tout passage vers le Dragon, entraînant un gonflement démesuré de celui-ci.        <br />
       Pendant mon passage auprès du Prince zwölle, j’avais tenté de le convaincre la première idée, que je croyais fausse, (plus de tassement du sable = disparition du Dragon), pensant quant à moi que la flotte qu’il ferait traverser à ce moment là serait, en réalité, détruite par une brusque montée en puissance du courant.  J’avais donc donc tout essayé pour l’inciter à masser des bateaux et à tenter le passage du Dragon, dès que son avant-garde aurait envahi Dysme et engagé le processus de tassement.        <br />
              <br />
       Or, ce que vient de nous apprendre Harno Geroy, c’est que je me suis trompé DU TOUT AU TOUT, en me fiant aux interprétations de l’oncle Karool !        <br />
       Le tassement entraîne effectivement l’atténuation du grand courant. Le sable en surplus est donc bien poussé vers une issue extérieure du siphon sous-marin du Rieufret, ramenant ce dernier au contact avec le Dragon, au lieu de l’en éloigner, comme je l’avais pensé.        <br />
       Je n’ai donc pas raconté un mensonge simpliste au Prince, mais bien la vérité !        <br />
       Le plus drôle, en un sens, est qu’il ne m’a cru qu’à moitié, et a d’abord massé ses navires, non pas le long du Dragon, mais, beaucoup plus au Nord, face à des passes toujours disponibles la navigation. En revanche, on peut supposer que l’arrêt du courant monstrueux ayant été dûment vérifié, les Zwölles utilisent maintenant la Mer du mitan comme une véritable mare nostrum, et y font circuler des centaines de convois sans la moindre difficulté.       <br />
       —Exactement, confirme Harno, le mufle plus affaissé que jamais. La mer est couverte de bateaux zwölles en direction de l’Est. On dirait qu’ils transportent toute leur population  à  la conquête de Clotone.        <br />
       —C’est donc maintenant que votre erreur s’avère coûteuse pour nous, Augustin ! constate froidement Homer.       <br />
       Je baisse les yeux, sentant le rouge de la honte envahir mes joues.       <br />
       —Je trouverai un moyen... marmonnai-je.       <br />
       —Je vous garde ma confiance, soyez sans inquiétude. Votre découverte demeure du plus haut intérêt. Elle sera finalement une bienfaisance pour tout l’archipel, si nous gagnons. Et je suis sûr que nous l’emporterons.       <br />
       —N’oubliez pas la malédiction du “maître des Vannes”, dit Sariella Trodon d’une petite voix. Toute réunification durable des îles a toujours entraîné une catastrophe.       <br />
       —C’est un temps révolu, Dame Sariella, coupe Homer. Mais, rassurez-vous, nous saurons tirer les leçons du passé.       <br />
              <br />
       Jistan Rondol, le mince adolescent blond aux cheveux bouclés, prend alors la parole :       <br />
       —Je voudrais apporter ici le témoignage du traitement brutal que les occupants Zwölles font subir à Dysme, et surtout à des milliers de personnes traversant notre atoll sacré.       <br />
              <br />
       Jistan nous raconte le sort inhumain des pélerins, pris en otage par les commandos Transdragons, en pleine fête des morts. Des milliers de Baaji (pélerins, dans la langue sacrée) ont été cernés par les Zwölles au beau milieu de la cérémonie de l’Ecoulement du Temps, devant la fontaine de sable.       <br />
       Ils ont très vite tué les quelques hommes qui protestaient. Puis ils ont escorté des moines Omen appartenant à leur parti jusqu’aux autels, où ils ont remplacé les officiants, séance tenante. Sous le menace de la terrible mitraille, les pélerins ont été “conviés” à se mettre en marche en colonne par six. On leur a distribué des miches de pain et des outres d’eau fraîche pour se ravitailler en route. Deux processions ont été constituées, défilant en sens inverse l’une de l’autre. Chacune devait continuer à avancer pendant que l’autre faisait halte, une demi-heure toute les trois heures, deux heures au milieu de  la nuit.         <br />
       La ronde  a commencé, empruntant une route circulaire sur le versant intérieur des dunes. Au centre de la gigantesque roue ainsi formée, les Omen, montés sur un mirador, hurlent des poésies sacrées et antonnent des chants que tous doivent reprendre en choeur.       <br />
       Voici dix jours que les gens tournent, tournent, sans fin. Des mères ont accouché prématurément. Des dizaine de vieillards sont déjà tombés, raides morts. Des femmes et des enfants sont épuisés, incapables d’avancer.        <br />
       —Les force-t-on à le faire ? s’informe Benjou, le sourcil froncé.       <br />
       —On les laisse dormir dans des hamacs une dizaine d’heures, puis ils sont remis dans le circuit.       <br />
       Les pauvres gens sont amaigris, essouflés, brûlés par le soleil, consumés de l’intérieur par l’air empli de sable fin. Il faut arrêter cette horreur, sans quoi nous allons droit à l’hécatombe...       <br />
       —J’en suis convaincu, dit le jeune Minus. Nous allons prendre une décision rapide à ce sujet. Augustin, Olivon et Braho, réunissons-nous tout de suite après le conseil, pour un plan d’action rapide.       <br />
       —Quoi, hein ? fait Braho Nohé qui se réveille en sursaut du sommeil qui l’a saisi depuis le début.       <br />
       —Rien, je t’expliquerai, lui chuchotai-je.        <br />
       —Imaginez que nous devions demain reprendre ce travail de contrôle des courants, dit doucement Sariella, voyez-vous l’esclavage auquel nous vouons les masses humaines qui s’y consacreront ?       <br />
              <br />
       Personne ne relève son commentaire, et je ne crois pas que Fourret l’ait pris en note. J’ose pourtant espérer qu’il est resté gravé quelque part dans le cerveau suractif de notre nouveau Minus.        <br />
              <br />
              <br />
       Le débat porte maintenant sur la stratégie à adopter vis-à-vis des troupes de Sapharx et de Mungabor, qui s’entraînent, de plus en plus arrogantes, au pied des monts Vinois.        <br />
       Ne doit-on pas tenter d’empêcher le départ des bateaux-thrombiers ? se demande Ménion, notre massif hanséhard à collier de barbe grise.        <br />
       ¬¬—Ce serait un suicide presque certain, dit Homer, mais un suicide utile, puisqu’il fixerait la flotte d’invasion pour quelque temps.       <br />
       Pourtant, je crois qu’il y a mieux à faire. N’oubliez pas que les thrombes-guerriers ne sont pas embarqués par Sapharx pour une partie de plaisir : ils vont sans doute au massacre devant les morts-vivants de Savroun le Long, si l’on en croit les précédents historiques.        <br />
       —Je vous arrête, dit la voix triste de Sariella. Dans les combats anciens, les gens de Savroun n’avaient jamais été opposés à des thrombes, mais à des Zwölles, qui en avaient une terrible peur. Nul ne sait aujourd’hui comment peut tourner une rencontre entre thrombes et morts-vivants, c’est-à-dire entre... frères.        <br />
       —Je vous concède ce point, gente Damoisielle, dit Homer. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est bon de diviser les risques. Nous devons le reconnaître : notre armée n’est pas capable d’affronter l’ensemble des forces ennemies. En revanche, une fois les  bateaux partis, et Sapharx avec eux, nous pouvons nous mesurer à Mungabor et à ses cohortes amollies par vingt années de fénéantise dominatrice.        <br />
       — Elles sont plus nombreuses que notre légion, et les Mortanglars sont en train de constituer un renfort important, remarque Ménion, soucieux.       <br />
       —Jormail, la parole est à toi, dit Homer, impassible.  Je crois que tu as un plan.       <br />
       Trapu, le visage carré encadré de courts cheveux fauves, l’ami de Phial se lève et rejoint le parvis d’un ancien autel, en arrière duquel a été tendu entre deux piliers une vaste carte peinte.       <br />
              <br />
       —Rappelons d’abord quelques données. L’ennemi entoure le palais de tous côtés sauf au nord, qui n’est qu’une immense falaise à pic. Les sapeurs, les ingénieurs et les artificiers sont surtout massés à l’est, où ils construisent des machines pour le siège et préparent des rampes d’accès pour traverser les gorges étroites de la rivière. Il ne faut pas sous-estimer leur travail, sous prétexte que tout l’effort de guerre serait concentré sur le port de Zigône, à l’ouest. Nos éclaireurs ont surpris plusieurs fois d’importantes caravanes dans les montagnes : elles apportaient des matériaux en quantité considérable.        <br />
       Par ailleurs, Sapharx fait mine de se désintéresser de nous, laissant le soin à Mungabor de régler notre sort.  Mais c’est une habile intoxication. Nous savons, de source sûre, que les barges qu’il achève d’équiper dans la baie de zigône sont dotés d’engins de tir sophistiqués. Il est possible que le départ de son armada coïncide avec un bombardement massif du palais, depuis la mer. Ceci pour faire diversion à une attaque conduite sur terre par Mungabor.        <br />
       —Bien, dit Homer, et que proposes-tu ?       <br />
       Jormail sourit, découvrant une impressionnante rangée de dents intactes, cas rare pour un Pathiolan de son âge.       <br />
       —Je crois qu’il faut jouer de vitesse et frapper avec la précision du chirurgien. Le seul moment de fragilité de l’adversaire sera le départ même des vaisseaux zwölles.  Une fois en mer, ils ne pourront revenir dans la baie étroite qu’avec difficulté,  au risque d’éperonner les derniers sortis. En même temps, les troupes de Mungabor seront encore mobilisées pour couvrir le départ, et ne seront pas prêtes à l’assaut du château. Enfin, la légion d’ingénieurs, à l’est, la plus dangereuse pour nous, ne s’attend pas à être elle-même prise à revers...       <br />
       —A revers ? s’étonne Ménion, mais il faudrait encore pouvoir sortir d’ici, traverser les chutes vertigineuses du Rû Fou, nettoyer les chevaux de frise  placés sur l’autre rive, échapper aux archers mortanglars, et... j’en passe.       <br />
       —Ton objection est raisonnable, digne Hanséhard. Permets-moi de la réfuter.        <br />
       Jormail développe alors un projet d’une grande audace qui séduit d’emblée Homer, et finit par emporter l’adhésion générale.        <br />
       Comme tout repose sur le secret le plus absolu, j’attendrai sa réalisation pour en coucher par écrit les astucieuses dispositions. J’ai confiance dans nos aides de camp et la domesticité est sûre... Mais tout de même.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       L’orage dont les coups de tonnerre  monstrueux ébranlent mon coeur se change subitement en roulement de coups frappés à ma porte. Un mauvais rêve !  Mais qui donc veut me voir avec tant d’empressement ?       <br />
       —Augustin, gronde l’organe de baryton de Jean. Il y a là une jeune personne qui veut s’entretenir avec toi. Elle dit que c’est urgent !       <br />
       J’ouvre, les yeux encore ensommeillés.       <br />
       —Mon Dieu, Athiello !       <br />
       La jeune fille brune au grand front me sourit, les yeux brillants.       <br />
       Nous tombons  dans les bras l’un de l’autre.        <br />
       —Je te croyais aux mains des gens de Trug, dis-je. Entre vite.       <br />
       —Tu as l’air frigorifiée, je vais te faire apporter de la chiroine...       <br />
       —Ce n’est pas de refus. Quatorze heures assise dans une nacelle de Lourds à peine domestiqués, c’est quelque chose qui vous rafraîchit passablement.       <br />
       —Tu nous viens directement de Draco ?        <br />
       —Oui, enfin si l’on peut dire, car ces braves Lourds m’ont presque fait remonter le grand Dragon à la source, avant de trouver l’axe de pénétration de La Majeure.       <br />
       —Lutel Morgin se porte-t-il bien ?       <br />
       ¬—Oui. Il te souhaite une longue vie et de tendres amours.       <br />
       —Le vieux gredin ! C’est ce qu’il possède lui-même en abondance ! C’est gentil de le souhaiter aux autres, mais cela sonne un peu comme un défi.       <br />
       —Il y a sans doute de cela, admet Athiello en riant.       <br />
       ¬—Je te retrouve. Tu es toujours aussi belle.       <br />
       —Merci, jeune homme. Et toi, tu semble avoir mûri. Tu es plus fort, plus amer aussi.       <br />
       —Oh, la mort de Phial nous accompagne partout, surtout ici, où nous avons partagé quelques aventures intenses. C’est une douleur qui ne cesse de se réveiller.       <br />
       ¬—Je sais.       <br />
       —Mais que deviens-tu, jeune érudite ? Te passionne-tu toujours autant pour les mystères anciens ? J’avoue que, de mon côté, j’ai un peu mis de côté ma quête de mystère. L’amitié, l’amour que j’ai rencontrés dans cet archipel m’ont forcé à  m’engager dans l’actualité. Et je n’y renoncerai pas tant que la vengeance ne sera pas accomplie, contre celui qui a contribué à me les enlever tous les deux. Nadja... Phial...       <br />
              <br />
       Ma voix se brise. je regarde à la fenêtre sans pouvoir prononcer un mot de plus.       <br />
       ¬—Je comprends, dit Athiello en posant doucement sa main sur mon épaule.  Ce que j’ai à te dire te servira peut-être dans ce but.       <br />
       —Parle, dis-je d’une voix blanche, en regardant l’horizon immense sur le fond de laquelle Clotone commence à dessiner ses courbes douces, d’un bleu à peine plus grisé.       <br />
              <br />
       Athiello s’asseoit.       <br />
       —Tu as en tête, je suppose, l’histoire des théories de l’équilibre et du rôle du pas de Dysme...       <br />
       —Bien sûr. Mais, apparemment, nous-nous étions trompés, Karool Jion de May, et moi-même : le tassement du sable de Dysme a bien entraîné le dépérissement temporaire du Grand Dragon, alors que nous prévoyions le contraire. La mer du mitan est désormais plate comme une plaque de marbre, et les forces navales de Draco et de Périache ont pu établir à sa surface une chaîne continue entre ces îles et Clotone. Cela permet à Mortone Trug de mettre les bouchées doubles pour coloniser et “pacifier” l’île capitale, et surtout pour préparer l’invasion de Sanabille.         <br />
       Le pire, tu le sais, est que le Prince n’a même pas attendu la décrue du courant pour pousser son armada de l’avant, en utilisant le détour habituel des passes du nord, sur la route hanséale. Grâce à ce stratagème, il nous a pris de vitesse et a pu s’emparer de Clotone  et de La Majeure presque sans livrer bataille.        <br />
       Je suis furieux contre moi-même à double titre : j’ai commis une grossière erreur scientifique et j’ai gravement sous-estimé la capacité de ruse des élites Zwölles.       <br />
       —Ne te déprécie pas, Augustin. En attirant continuellement l’attention de Phial et d’Homer sur les ambitions des Zwölles, tu as permis au parti de la liberté de réagir tout de même à temps. Rien n’est perdu, et c’est un peu grâce à toi.        <br />
       —Il est vrai que nous reprenons insensiblement l’avantage sur la Majeure, mais tout est si limité, si précaire...       <br />
       —J’irai donc droit au but. Lutel te presse de te rendre à la fontaine de sable du pas de Dysme. Il y est inscrit quelque chose que tu DOIS lire.       <br />
       —Il sait sans doute que le Pas est entièrement sous contrôle Zwölle ?       <br />
       —Oui, nous le savons, et nous savons aussi que des milliers de pélerins sont entre leurs mains, contraints de marcher en rond comme des forçats, pour “tasser” le sable de l’atoll sous leurs pas.       <br />
       Il faut les délivrer.       <br />
       —Tu comptes sur moi pour le faire ?       <br />
       —Lutel compte sur toi, en effet.       <br />
       —Mais quelles forces m’attribue-t-il généreusement pour réaliser ce but ?  Il n’est pas facile de l’emporter sur des centaines de Zwölles bien entraînés.        <br />
       —Que fais-tu des pélerins ?       <br />
       —De pauvres gens pacifiques, sans armes, terrifiés de surcroît, et maintenant avilis, ne font guère des bons guerriers.       <br />
       —Tu sous-estimes peut-être la force de la foi.       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       Athiello prend sa respiration et me regarde de ses grands yeux noirs, emplis d’intelligence.       <br />
       —Ceci : les Zwölles ne traitent pas réellement les pélerins en forçats. La colère des Rondol est compréhensible, mais elle les rend aveugles à une chose évidente :  c’est autour de l’autel du Rite que les envahisseurs font tourner les foules, et ce sont de véritables Omen qui les bénissent à chaque tour. Certes, la marche est harassante et son but réel est purement pratique. Mais les Baaji (les pélerins) ne le savent pas. Ils pensent être en train de réaliser l’effort grandiose, celui de la prophétie ancienne dite “quadratiste”, (tradition précieusement conservée par les hautes castes de sorciers)  selon laquelle le Grand Equilibre surviendra grâce à l’expression d’un ”courage suprême”.       <br />
       Je ne suis pas sûr que ces gens continueraient à tourner comme des fous sur la dune de Dysme si l’on trouvait le moyen de les convaincre du but véritable de l’opération. Les centaines de gardes zwölles n’y suffiraient pas, et contre un grand nombre de fanatiques décidés à se venger d’eux, je me demande même s’ils seraient en mesure de rester sur l’atoll.       <br />
       Je médite les implications de ses propos.       <br />
       —Si j’ai bien compris, Lutel Morgin m’invite à me rendre sur Dysme pour révéler aux Pélerins qu’ils sont des dupes.       <br />
       —C’est -à-peu-près cela.       <br />
       —Intéressant. Mais j’oserais formuler trois questions.       <br />
       —Je t’en prie.       <br />
       —La première, c’est que je ne comprends pas bien pourquoi Lutel Morgin, artiste à la retraite, guide d’une secte d’adeptes de la vie bucolique, depuis longtemps cachée dans une vallée secrète de Draco, s’intéresse tant au destin du monde...       <br />
       —Lutel est une sorte de héros mythique pour tout l’archipel. Ses sculptures ont été jadis des symboles de la libération des esprits et des expressions. La jeunesse l’a toujours adulé. Personne ne comprendrait qu’il ne prenne pas position dans cette guerre terrible.       <br />
       —Bien, je vois mieux. Ma seconde question est  celle-ci  : Morgin ne sous-estime-t-il pas la propension des dupes éclairés sur leur sottise à se retourner contre leur informateur, pris comme bouc émissaire ? La troisième, découle de la précédente : pourquoi ne va-t-il pas lui-même sur Dysme ?       <br />
       —Tu es injuste, Augustin. Lutel a dépassé cent ans. Il a mérité mille fois des peuples de l’archipel, qui se sont montrés fort ingrats à son égard. Par ailleurs, pour t’aider dans ta mission, il ne te laisse pas dépourvu.        <br />
       —Bonne nouvelle !       <br />
       —Oui, dit Athiello fort sérieuse, voila ce qu’il te confie.       <br />
       Elle ouvre la main. Une magnifique améthyste, grosse comme un oeuf de pigeon, y luit doucement.       <br />
       —Si tu places cette pierre dans le logement qui y correspond dans la fontaine de sable, il se produira quelque chose. Quelque chose susceptible de convaincre les plus réticents des croyants.       <br />
       —Mais encore ?       <br />
       —Je ne peux pas t’en dire plus.         <br />
       —Ce n’est pas vraiment rassurant.       <br />
       —Autre chose : tu retrouveras sur Dysme un ami puissant.       <br />
       —Tu me fais languir, Athiello. De qui s’agit-il ?       <br />
       —Là encore, Lutel m’a fait promettre de ne pas divulguer de nom. Il m’a seulement dit qe tu le connaissais bien et que tu avais été plusieurs fois témoin des manifestations, disons —originales— de sa puissance.       <br />
              <br />
       Athiello me parle encore longtemps, de cent sujets d’intérêt commun. Sa venue m’a fait grand plaisir et m’a détendu, malgré les énigmes irritantes de son époux, Lutel. Je voudrais qu’elle reste encore un peu avec moi, mais la jeune fille a d’autres taches urgentes à accomplir.       <br />
       —Nous nous retrouverons plus tard, Augustin, très probablement à l’Est.       <br />
       —Comment es-tu si sûre que...       <br />
       Elle pose ses doigts sur mes lèvres, m’intimant le silence, et... j’arrondis ma bouche pour un léger baiser volé.       <br />
       Athiello me regarde, frémissante, et s’enfuit.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
       Les jours se suivent et se ressemblent, dans l’espace confiné de la forteresse. Nos préparatifs répondent à ceux de Sapharx, dont les bateaux ne sont pas encore achevés. Nos sapeurs se sont enfermés dans les oubliettes, et travaillent dans le plus grand secret au plan de Jormail. Nos troupes d’assaut s’entraînent sans cesse, mais dans la discrétion : le jour, elles croisent le fer dans les salles fermées, et la nuit, sans lumière aucune, elles escaladent et dévalent sans cesse la paroi nord, plantent et arrachent des grappins, essayant de réduire le temps nécessaire à l’embarquement dans des coques de noix.        <br />
       Parfois, le soir, quand l’épuisement ne les abat pas, officiers et soldats jouent “à la cour” et dansent avec les (peu nombreuses) filles de salles dans les appartements d’apparat du Gouveneur. Homer est complice, et parfois, fait brêve une apparition, buvant invariablement à la victoire prochaine.       <br />
       Le temps est maussade, un crachin tiède imprègne tout.  Claquemuré dans ma chambre, je dors beaucoup et laisse filer mes rêves.        <br />
       Un projet germe peu à peu dans mon esprit fatigué, tourne, revient, prend consistance presque malgré moi. Il  me permettrait de résoudre en même temps plusieurs préoccupations et désirs contradictoires :  je souhaite en effet m’éloigner de ce champ de bataille où je me sens tout-à-fait inutile, sinon comme combattant de base. Mais je souhaite plus que tout racheter l’erreur commise à propos du pas de Dysme, ceci en mémoire de Phial. Les éléments apportés par Athiello vont peut-être me permettre de résoudre le dilemme...       <br />
              <br />
       Je marche dans les jardins suspendus qui couronnent le palais. Vus de l’escalier central qui y débouche près du lagon artificiel, on pourrait les croire sans limites. Les agrandit encore la petitesse relative du “village” de maisons basses, implanté à leur surface par Mungabor, pour les divers caprices de sa vie privée.        <br />
       Au détour du chemin de pierres qui dessert les différentes “fermettes” je tombe sur une silhouette aux cheveux gris en broussaille, assise les pieds dans l’eau du lagon, au mépris de tous les risques que présente la colonie de murènes du gouverneur déchu.       <br />
       — Salut à toi, O Braho Nohé ! cela fait quelque temps que je te cherchais. Je vois que tu désires à tout prix tremper quelque chose dans un liquide...  Plutôt que de vouer tes orteils à disparaître dès qu’une gloutonne murène en aura aperçu l’ombre, pourquoi ne pas, comme dans les bonnes traditions, mettre à l’eau la quille d’un de tes Transdragons ?       <br />
       —Pourquoi te moquer d’un marin à la retraite, Augustin ? me rétorque le vieil homme en haussant les épaules. Tu sais bien que le Protopse a été démantelé, et que les Transdragons sont en train d’écumer les mers de l’Ouest sous le commandement de Hrulich, ou plus exactement de son maître idiot Minouïr...        <br />
       —Je n’ai pas l’habitude de me moquer de toi, bon compagnon, lui dis-je en posant mes mains sur ses épaules. Je ne te parle pas pour plaisanter : je crois vraiment qu’il y a moyen de s’emparer d’un Transdragon.       <br />
       Le vieil homme se retourne, ses moustaches en pinces de homard ouvertes au grand large.       <br />
       ¬—C’est vrai ?       <br />
       —Oui. Mais je te l’affirme : il n’y a pas de place à bord pour un capitaine cul de jatte.        <br />
       —De quel bateau veux-tu parler ?       <br />
       —De l’un de ceux que j’ai aperçus à la lunette, bien cachés dans un renfoncement des falaises de Trigône. Je pense qu’ils sont venus là pour l’escorte des “Négriers”.       <br />
       —Des Négriers ?       <br />
       —Excuse-moi : c’est ainsi que j’ai tendance à appeler les barges où Sapharx entasse les thrombes sous narcose.  Braho, une dernière fois, veux-tu retirer tes pieds de cette horrible mare ?       <br />
       Une forme jaune tachetée ondule sous la surface et prend de la vitesse.       <br />
       Par chance, notre Amiral n’a pas encore la vue trop basse et lève prestement les mollets. Les cerntaines d’aiguilles de la gueule, dressée en l’air, se referment à quelques millimètres de ses talons. La murène retombe sous la surface et file comme une flèche se cacher sous un large nénuphar.       <br />
       —MAIS CE SONT VRAIMENT DES MURENES... s’exclame Nohé, pourquoi ne m’as tu rien dit ?       <br />
       Les bras m’en tombent.       <br />
       —Je veux dire pourquoi ne m’as-tu pas dit que ce n’était pas une blague ? Je croyais tout à fait impossible de dresser de tels monstres dans de l’eau douce !       <br />
       —Mais c’est de l’eau de mer, vieux crabe ! Tu ne t’en es pas aperçu ? Mungabor la faisait monter directement par tout un système de pompes à roues. Une coquetterie qui a dû coûter quelques millions de fufes.        <br />
       —Bon, parle moi de ces Transdragons...       <br />
       —Suis-moi, allons au parapet nord... Le mieux est que tu voies  les choses par toi-même.       <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
       La nuit est d’un noir bitumeux. La couverture remontée jusqu’au nez, je ne dors pas. Non que je souffre d’insomnie : j’attends.       <br />
       Je guette un signal, le chant suraigu du rossiflard en chaleur, plutôt rare en cette saison.       <br />
       Voila ! Do-mi-si-sol. Les quatre notes favorites de l’oiseau noctambule ont retenti, très nettes, isolées dans le silence.       <br />
       Je me lève tout chaussé, équipé de pied en cap, comme des centaines d’autres soldats dans les chambrées et les dortoirs. En quelques brèves minutes, le palais se transforme en une ruche. Des milliers d’individus sont maintenant actifs, chacun à son poste, travaillant à sa fonction, minutieusement arrêtée par le plan de Jormail, et répétée sans trève depuis deux semaines.        <br />
       Sur la terrasse sud, les troupes d’assaut, couleur nuit, s’engouffrent dans les escaliers secrets qu’on a ouverts pour elles. Les hommes descendent des colimaçons infinis, et viennent se presser contre la porte de galeries obscures. Pour eux, ce sera encore l’attente, la plus inconfortable qui soit. Devant, à quelques mètres, les sapeurs consultent leur montres.        <br />
              <br />
       Je monte en courant sur la terrasse, et rejoins le flot d’hommes en collants gris qui accrochent leurs grappins à la balustrade nord et laissent pendre leurs cordes le long de la falaise.        <br />
       Braho, rajeuni de dix ans sous son bonnet de laine bleue, me rattrape, et se tient à mes côtés. Des arc-boutants sont dressés et les barques suspendues, bientôt descendues lentement sous les régulateurs de poulies. Chaque groupe attend devant l’appareil de larguage de son embarcation. Deux coups tirés sur le câble indiquent qu’elle est à flot, cent mètres plus bas, protégée des chocs par de gros boudins de cuir cousus et gonflés pour l’occasion. Alors, chacun se saisit de la corde qui lui fait face et se laisse glisser, seulement retenu par les chaussures et l’intérieur des cuisses. A genoux sur les boudins, des  auxiliaires torse nu repoussent les barques loin des brisants à l’aide de longues perches à la pointe émoussée par des chiffons serrés.       <br />
              <br />
       Nous voila en mer avant d’avoir réalisé que nous quittions la terre ferme et le confort du palais. Les hommes des autres barques ont emmanché leurs demi-pagaies et rament énergiquement en cadence. Nous les imitons, nous efforçant de rester au milieu du groupe dense. Bientôt, nous passons le cap qui nous sépare des anses de Zigône. C’est le moment de nous séparer. Les quatre hommes qui nous accompagnent passent à bord d’une autre barque et nous laissent à notre sort, sifflant comme des houglars en guise de salut.       <br />
              <br />
       Une fois seuls, nous nous laissons dériver à la côte, où la grande houle se fracasse contre un ressaut qu’elle a depuis longtemps rendu concave. Il faut viser juste pour arriver exactement sur la petite grève étroite, prise entre deux étraves de roche, hautes de centaines de mètres. Nous y atterrissons au jugé, comme un oiseau de proie. Laissant la barque rouler et se casser, nous bondissons sur le Transdragon tiré sur les galets, dans l’obscurité.       <br />
       L’homme est couché le long du rouffle, le front contre le pont. Je n’aime pas ce que je fais mais il le faut. Je lui tire les cheveux en arrière et l’égorge posément. Il meurt dans un rot monstrueux, bientôt étouffé par le ressac, et baptise le Transdragon de son sang. Dans la cabine, un cri d’agonie. Je me précipite : Braho a réglé le compte de l’officier zwölle en l’étranglant avec sa ceinture, puis en le pendant au grand volant de barre, pour plus de sûreté.  Sa tête oscille avec le mouvement du gouvernail qui reçoit des paquets d’eau à  l’arrière.       <br />
       Nous cherchons fébrilement d’autres présences. Mais non : il semble que le reste de l’équipage soit absent de la plage et du vaisseau.       <br />
       Revenu à l’intérieur, Braho allume sa lampe tempête et fait le tour du propriétaire.        <br />
       —C’est le modèle III développé par Huimror... dit-il au bout d’un moment. Je vais vérifier s’il n’y a pas de pièces trop nouvelles que je ne connaitrais pas.        <br />
       —Dépèche-toi, vieux Crabe, nous n’avons vraiment pas le...       <br />
       Une monstrueuse déflagration retentit soudain, soulevant littéralement le petit navire.       <br />
       —Meeerde ! Nous allons être écrasés sous les pierres tombant de la falaise. Les crétins auraient pu at...       <br />
       L’inévitable bombardement de cailloux et de rochers a commencé. Ils dégringolent des hauteurs qui nous surplombent en pluie abondante.       <br />
       —N’attendons pas d’être enterrés vifs, tirons le dans l’eau, vite ! Nous prenons le risque d’être écrasés par les météores qui fusent autour de nous, et, accordant nos élans, nous lançons le bateau dans les flots, poupe la première.       <br />
       Un bruit plus fort nous fait craindre que le pont a été crevé, mais non : il a résisté,  le pavé de vingt kilos a rebondi comme un ballon avant de s’enfoncer dans le sable.       <br />
       Nos efforts sont récompensés, grâce à la légèreté de la coque. L’habileté manoeuvrière de Braho fait le reste. Il débloque immédiatement les voiles qui sortent de leurs gaines comme des fusées, et se tendent vers le nord, m’arrachant au sol et me traînant sur une encâblure, avant que je trouve la force de me hisser à bord.       <br />
              <br />
       ¬—Iahou, hurlai-je dans l’ouverture arrière du cockpit.       <br />
       —Prends la barre Moussaillon, et cap au nord, tandis que je calcule notre route.       <br />
       —Bien, Capitaine...       <br />
       —Et ferme ce capot, Bougrioule, avant que toute la mer ne s’y engouffre !       <br />
       —Bien, Capitaine ! C’est parti, Capitaine.       <br />
              <br />
       Toute la noirceur poisseuse des dernières semaines  est tombée de moi, comme de la suie glisse de la peau sous une douche.       <br />
       Je me sens revivre. Enfin !       <br />
              <br />
              <br />
       Le Transdragon file comme le vent, cap plein-est. Je viens de me débarrasser du cadavre encombrant, qui n’a pas daigné quitter le bord de lui-même (ce qu’après tout l’on ne peut lui reprocher).        <br />
       Le petit jour se lève et la grande fumée noire qui monte lentement de l’arrière du Palais semble le panache d’un volcan.       <br />
       —J’espère qu’ils ont réussi, fait Braho, pipe au bec, comme tenue par la pince de ses moustaches.       <br />
       —En tout cas, je ne vois aucune voile sortant de la baie de Zigône. Nos commandos ont au moins réussi  à  les retarder.       <br />
              <br />
       Je peux bien dire, maintenant quel était le plan de Jormail, puisqu’il paraît avoir réussi.       <br />
               <br />
       Dès que nos espions ont repéré des signes sûrs des préparatifs du départ de la flotte de Sapharx, ils en ont transmis l’information à notre Etat-Major. Celui-ci a déclenché alors la “phase furtive”. Chacun feint de dormir ou de vaquer à ses habitudes, mais se tient prêt à l’action immédiate, déclenchée dès que les  amarres des navires zwölles sont larguées.        <br />
       L’opération “Eruption” s’articule en trois volets, à partir de l’annonce du mouvement des barges zwölles au mouillage de Zigône.       <br />
       Le premier volet est une contre-attaque dirigée à l’extérieur du flanc fortifié de l’est. Nos sapeurs ont creusé des tunnels sous les rapides qui courent au pied des murailles. Puis ils les ont reliés par une galerie transversale, bourrée d’explosifs.        <br />
       Nos troupes d’assaut, secrètement entraînées, attendent l’explosion. Celle-ci pulvérise littéralement la montagne où les ingénieurs zwölles ont installé tout leur dispositif de siège, et où les soldats ennemis ont ordre de prendre position, pour attaquer le palais dès que la flotte de thrombes sera en mer.       <br />
       Les assiégeants assiégés : voila le secret de l’affaire. Nos cohortes passent sous le lit bouleversé du Rû Fou, et remontent au milieu des installations zwölles dévastées, ouvertes, crevassées. Ils n’ont qu’à cueillir les soldats hébétés.       <br />
              <br />
       Enfin, cela, c’est la théorie. Je prie le Grand Equilibre que tout ce soit réellement passé ainsi, au delà de l’explosion, qui a, quant à elle, parfaitement réussi, si j’en juge par l’ébranlement communiqué aux falaises situées à près d’un kilomètre de l’épicentre, et sous lesquelles nous avons failli être écrasés.       <br />
       Le second volet, c’est le commando de voltigeurs qui a pour mission de retarder la sortie des bateaux thrombiers, en semant la panique parmi les matelots et les dockers, en allumant quelques incendies et quelques mines très bruyantes, puis de s’enfuir avant d’avoir été repérés. Le but est d’obliger les Zwölles, croyant à des attaques simultanées, à maintenir le gros de leurs effectifs autour du port pour couvrir la sortie de leurs lourds galions chargés d’hommes et de thrombes.        <br />
       Le temps ainsi gagné comporte deux objectifs. Le principal est de permettre aux troupes d’assaut de liquider toute résistance dans la montagne et d’y implanter des modules tactiques assez forts pour protéger une sortie en masse de l’armée de Benjou.       <br />
       Le second, bien plus occulte, est de cacher le départ de Braho et de moi-même, pour une destination... connue de nous-seuls et de quelques membres du  Conseil minusal.       <br />
              <br />
       Le troisième volet, c’est, bien-sûr, la charge frontale qu’Homer et Jormail doivent conduire à l’encontre des armées de Mungabor, en dévalant sur Zigône, dès que le départ de l’armada de Sapharx sera annoncée.        <br />
       La catastrophe serait, à ce propos, que le Médiat renonce momentanément au transport des thrombes sur Sanabille, pour faire face avec toutes ses forces au débordement.       <br />
       Le Minus a longtemps tergiversé sur les chances que nous prenions ici, et je dois dire que j’ai encore risqué gros, en tentant de le convaincre que JAMAIS Mortone Trug ne renoncerait à sa stratégie de conquête rapide et que, du même coup, Sapharx ne voudrait pas mettre en danger ses précieuses cargaisons de soldats-machines, si coûteusement préparés à un voyage périlleux, en restant à terre une minute de plus.        <br />
       Si je me trompe dans ce cas comme dans l’affaire du sable de Dysme, je crains fort que ma carrière de conseiller du Minus ne s’en trouve abrégée... Mais tant pis !        <br />
              <br />
       De toute façon, il est inutile de se préoccuper de cela maintenant : si les vaisseaux de Sapharx sont conduits en pleine mer dans les heures qui suivent, nous n’en saurons rien, car nous serons loin, à la vitesse actuelle du Transdragon, qui double la vague comme une épée fend l’air .       <br />
              <br />
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       Suis-je vraiment porté par les ailes de la fortune ?        <br />
       Tout semble presque trop facile depuis que notre Transdragon est entré dans les eaux claires de l’anse d’arrivée de Dysme. Braho l’a guidé tout droit sur la large rampe empierrée où une dizaine de bateaux exactement semblables au nôtre sont amarrés, coque contre coque. C’est presque miraculeux : aucune patrouille maritime ne nous a interceptés aux abords du vaste banc de sable, et aucun vigile ne semble s’intéresser à nous, dans le “port” qui paraît désert. Si des regards nous surveillent, il est possible que nous paraissions jusqu’ici nous fondre dans une routine ordinaire. Pourquoi, d’ailleurs, les Zwölles se méfieraient-ils, alors qu’ils pensent avoir gagné l’hégémonie maritime sur cette région ?        <br />
       Un autre facteur expliquerait la légèreté de la surveillance des côtes : les marins semblent avoir été réquisitionnés par les fantassins pour les aider à stimuler “la grande marche” des pélerins. Celle-ci exige de plus en plus d’énergie oppressive, et tout le monde est mis à contribution.        <br />
       La première chose que je cherche à voir est  si le “Prince n°II”, le bateau de mon ami Hrulich et de son fidèle Bubert se trouve au mouillage, ou bien hissé au sec.  Cela ne semble pas le cas. J’aime bien ce jeune ingénieur, et je  souhaite qu’il n’ait pas eu à jouer le rôle avilissant de garde-chiourme. Mais s’il y a été contraint, j’espère néanmoins pouvoir entrer en contact avec lui. Il ne me trahira pas, et encore moins Braho qui a été son maître, et qu’il aime autant qu’il le respecte.        <br />
       Avant d’abandonner le bateau, où nous sommes relativement à l’abri, je grimpe en vigie et parcours de ma lunette l’étrange paysage plat, entouré d’immensité bleu-vert.        <br />
       Un nuage flotte entre les dunes de l’ouest, et attire mon attention. La brume de sable blanc fait écran à la vision nette, mais je crois comprendre qu’elle se dégage au croisement des deux foules en marche. Des points noirs, tout autour : ce sont les gardes armés. Le brouillard blanc commence à s’étaler sur l’horizon : c’est que les deux colonnes sont en train de diverger, et commencent leur lent retour, à droite et à gauche (c’est à dire au sud et au nord), vers le port où elles se croiseront à nouveau d’ici quelques heures.       <br />
       J’ajuste maintenant la lunette vers le centre de la dépression en forme d’assiette, sur le rebord de laquelle tournent les malheureux. Un monticule plat y est entouré de quatre miradors rudimentaires, couverts de toits de paille. Au milieu, je crois distinguer une haute table ornée de grands luminaires. Des silhouettes roses s’agitent sur cette scène irréelle. Sont-ce les prêtres-Omen incitant les pélerins à la grande marche ?       <br />
              <br />
       Au Nord-Est, à deux heures à pied peut-être, une dune un peu plus haute que les autres soutient un bâtiment carré, le seul élément en dur de tout le banc. C’est, m’a expliqué Jistan Rondol, la maison de sa famille, chargée depuis des temps immémoriaux de veiller aux “cultes de traversée”.       <br />
        Dysme est en effet une étrange institution. Tous les voyageurs en route vers les îles orientales, et notamment ceux du traversier Malamé-Sanabille, doivent, sans exception, faire halte sur ce petit banc de sable peuplé seulement d’une dizaine d’habitants et d’une unique rangée de cocotiers aux palmes folles, agitées par les alizés.        <br />
       Tous les êtres humains, capitaines et équipages inclus, doivent débarquer sur la plage d’Occident et marcher dans un sable fin, crissant sous les pas, sur environ trois kilomètres, pour atteindre la grêve orientale. Les plus dévôts font un détour vers l’Autel du Grand Equilibre, s’y recueillent un moment, et rejoignent leurs compagnons à la pointe de l’Est, où un repas mystique est parfois préparé. On parcourt ensuite l’itinéraire inverse pour revenir au vaisseau. Celui-ci reprend alors sa course vers l’est en empruntant les chenaux situés au nord du banc.         <br />
       Dans l’autre sens (Est-Ouest), le voyageur est normalement dispensé du rituel de traversée de Dysme, et il peut prendre la tangente en mer sans s’y arrêter, mais beaucoup préfèrent s’y soumettre une fois encore pour éviter le mauvais sort.        <br />
       Aux grandes fêtes d’automne, les pélerins pour Sanabille, l’île des Morts, s’installent plusieurs jours à Dysme et y accomplissent une cérémonie très antique, dont les buts et les liturgies demeurent mystérieux.       <br />
              <br />
       —Braho ?       <br />
       —Oui, Augustin ?       <br />
       —Ecoute, je crois que je vais tenter quelque chose. Je préfère que tu m’attendes là.  Tiens-toi prêt à m’embarquer en catastrophe. D’accord ?       <br />
       Le vieil homme soupire.       <br />
       —D’accord. C’est probablement ainsi que je te serai le plus utile. Prends soin de toi, je t’en prie !       <br />
       —Et que le crabe soit encore en état de pincer quand je reviens...       <br />
              <br />
       Je saute sur la grève et commence à courir sur le sable, décrivant un grand arc pour demeurer hors de la route des pélerins. Si personne ne m’a vu jusque là, j’espère pouvoir parvenir à la Fontaine de Sable située, m’a précisé Athiello, dans le jardin de la maison des Rondol. Je dois aussi vérifier quelque chose d’important, dont Jistan m’a parlé avant notre départ. Tout cela avant que les gardes zwölles ne me voient et ne m’arrêtent pour vagabondage.       <br />
       Je cours sur la plaine grise et salée. A mesure que la plaque molle se déroule sous mes pas, j’éprouve une curieuse impression de sur-place. Les distances sont bien plus grandes que ne le donnait à croire la lunette marine. De loin en loin une petite dune couronnée de joncs ressemble à un crâne mal coiffé.       <br />
       La corne de ma plante des pieds est —lentement mais sûrement— mise à vif par les incrustations de sel du sable parfois détrempé.        <br />
        Indifférents à mes problèmes, les Siouzes violets,  prospectent, par bandes de quatre, les zones inondées à l’odeur sulfurée. Ils crient comme des trompettes, et marchent sur l’eau pour s’envoler ou se poser élégamment, leurs épaisses palmes résistant au sel.        <br />
              <br />
       Au bout d’une heure de course dans l’immensité plate, tantôt humide, tantôt sêche, je vois réapparaître enfin entre les dunes rases, la silhouette du bâtiment, entourée des plumets cocasses de trois cocotiers. Encore deux kilomètres et elle se change en une haute bâtisse carrée de pierre grise, très ancienne, presqu’en ruines, sculptée sur son pourtour d’un bas-relief de feuillages géométriques.        <br />
       J’y parviens enfin, à bout de souffle, et m’approche de la porte  massive, à l’arc de plein cintre, qui ouvre la façade comme celle d’un temple ou d’un bâtiment officiel. Un courant d’air frais m’accueille, et je dois m’habituer à la pénombre, pour distinguer une grande salle nue, dallée de noir, et un large escalier. La salle est déserte, mais plusieurs lits de camp défaits y sont installés, ainsi que des bagages, des armes, des ustensiles divers. Un pot de chiroine fume sur une table pliante, entourée de tabourets bas. Les occupants (soldats ou pélerins ?) ne sont pas loin.       <br />
       —Ils sont partis...       <br />
       Je sursaute. Serrée contre le battant de bronze rabattu contre le mur, une vieille femme minuscule me regarde.       <br />
       —Qui est parti ? De qui parlez vous ? lui demandai-je doucement.       <br />
       Elle hausse les épaules et de sa main maigre désigne les lits.       <br />
       —La marche...       <br />
       —Les pélerins ?       <br />
       —Pélerins ? répête-t-elle, cherchant à se souvenir de quelque chose, et elle secoue la tête. Sa main retombe et elle me dévisage à nouveau, fixement. Ses yeux me rappellent ceux de quelqu’un d’autre. De qui donc ? Décidément, l’endroit est propice à l’amnésie.        <br />
       Ah si ! Ce sont les yeux de Chochitle, la sorcière Soroakl de la côte guyanaise, qui me prédit naguère un terrible destin... justement sur “un monticule de sable” (“tepetonndli na challi” : je me souviens même de son expression en nahuatl).       <br />
       Je regarde encore la vieille femme. Elle ne bouge pas, et hormis le clignement de ses yeux aux paupières lourdes, on croirait une statue de cuir.       <br />
              <br />
       Je quitte la maison et, longeant le muret qui la contourne, je me dirige vers la faible levée qui protège le site des colères de l’Océan. Des carcasses de bateaux y gisent, ainsi que de vieux treuils de bois, dégorgeant des câbles rouillés et cassés.        <br />
       C’est autre chose qui m’intéresse : un long boa-constrictor... de toile, lové sur lui-même, à demi-englouti par le sable.  Je  défais un  noeud et soulève la bâche fissurée pour vérifier que le contenu est encore en état d’accomplir sa fonction. Je suis satisfait par cet examen. Si la chance est avec nous, cela représente un atout important dans une éventuelle bataille avec les Zwölles. Je remercie mentalement Jistan Rondol de son conseil avisé.       <br />
       Je reviens vers l’habitation, et je regarde le portail latéral du “jardin”. Béants de toute éternité, ses battants de bois pourrissent, le pied pris dans des lames de sable rouge. Je pénètre sur une étendue caillouteuse, semée de hautes fleurs d’aloès et de pierres sculptées, amoncelées en désordre. Morceaux de colonnes et fragments de frises, plus ou moins gommés par le vent, sont des restes rassemblés, puis abandonnés par une archéologie elle-même disparue depuis longtemps.        <br />
       Je finis par trouver la fontaine, incrustée dans les racines d’arbustes aux formes torturées.       <br />
       Elle ressemble beaucoup aux autres fontaines dispersées dans l’archipel, avec le même haut fronton rectangulaire gravé de caractères anciens, et la même vasque profonde. Mais le bec de bronze de l’animal fantastique censé y verser de l’eau pure est sec, et la vasque de marbre est emplie de sable.       <br />
              <br />
       Je scrute attentivement toutes les parties de la fontaine, dans l’espoir d’y trouver un renfoncement qui correspondrait à la forme de l’améthyste de Lutel Morgin. Mais rien n’attire le regard. Aucune moulure proéminente ou en retrait, aucune dalle de texture différente des autres...       <br />
              <br />
       Le texte lui-même, plus effacé que sur les autres sources, paraît bien être le même, si j’en crois le carnet où j’avais rapidement noté la transcription proposée par Athiello :          <br />
              <br />
       ∏◊†¬•n!,π≠r!dun mz◊       <br />
       πhu•nß! st•m!n!ss◊!ß       <br />
       Vrßc•n◊ cßl•v•s◊       <br />
       t• tetrßπ•†¬!c•sm!ß       <br />
       ßπ•gl◊sm• †¬! fer!s◊       <br />
       †¬en!nnuncπelßsg•uf!rß       <br />
       	De Fontan le va-et-vient       <br />
       Féconde le ventre des îles.       <br />
       Du Dragon Veille-au-bien       <br />
       Le monde aux quatre piles       <br />
       En haut du gouffre se soutient        <br />
       Et jamais ne sombrera.       <br />
              <br />
       Peut-être, le signe ◊  de la première ligne est-il gravé un peu plus profondément que les autres, mais la main de l’artiste ne recherche pas toujours les symétries parfaites.       <br />
              <br />
              <br />
       J’en suis là dans mes réflexions quand un pas tranquille foule le gravier derrière moi.       <br />
       Je me retourne. Un Zwölle massif s’approche, goguenard, jouant du fouet.       <br />
       —Alors, jeune homme, on veut éviter la marche ?        <br />
       —Non... Cette pensée impie ne m’effleure pas... Je... j’étais venu admirer la Fontaine, dont on dit, chez nous, qu’elle possède un pouvoir sacré.       <br />
       Les veines du cou du gros homme se gonflent de colère.       <br />
       —Vaurien ! Retourne immédiatement à la procession. Je t’en ficherais, moi, du pouvoir sacré !       <br />
       Le détour que je fais en le croisant ne me suffit pas à éviter le coup cinglant qu’il me darde, d’un geste précis, sur mes mollets.       <br />
       —Et plus vite que çà, Morpion, je veux que tu courres...       <br />
               <br />
       Je m’exécute, mais au moment où je passe le portail, le Zwölle me rappelle.       <br />
       —Hep, Gamin, viens ici !       <br />
       Je fais demi-tour et j’obtempère, sentant la forme de mon poignard sanglé sur mon bras, caché par la chemise de toile épaisse, à la mode clotonoise.       <br />
       Le bonhomme a-t-il remarqué quelque chose de suspect ? Je dois jouer le jeu jusqu’au bout, mais s’il va trop loin, je le tuerai.       <br />
       Il enlève son casque sous lequel la sueur coule, collant une masse informe de cheveux gris.        <br />
       —Tu parlais de pouvoir sacré... De quel pouvoir s’agit-il exactement ?       <br />
       ¬Je respire. L’homme ne se doute de rien.        <br />
       —Eh bien, improvisai-je, l’on dit que lorsqu’on plonge les bras dans la vasque de sable, on rajeunit instantanément de dix ans. Les forces vous reviennent, surtout pour l’énergie que l’on dépense au lit, si vous voyez ce que je veux dire.       <br />
       Le Zwölle rit, d’un rire épais, gras, glaireux.       <br />
       —Mais tu es jeune, tu n’en as pas besoin, si, du moins, tu es constitué normalement !       <br />
       —Je suis venu vérifier la légende, pour le compte de mon grand-père, qui est dans la procession et qui est épuisé. Cela lui ferait le plus grand bien.       <br />
       —Voyez-moi cette impiété ! Et le Noble Effort ? Crois-tu que ton grand-père accèdera aux bienfaits du grand Equilibre s’il ne subit pas l’épreuve avec courage ?        <br />
       —S’il meurt en route, je ne vois pas quel bienfait...       <br />
       —Ces jeunes gringalets sont impossibles ! Nierais-tu que la mort d’un Baaji soit sainte et sacrée, et que les portes du Délice lui soient ouvertes toutes grandes ?        <br />
       —Loin de moi cette pensée digne des incroyants, me récriai-je. Mais...       <br />
       —Mais, soupira l’homme, excédé, tu n’éprouves aucun remords à fourvoyer ton propre aïeul sur les voies de l’aisance superficielle, de la facilité déplorable, alors qu’il est en train, héroïquement, de gagner la félicité véritable. Tout ceci est à désespérer du genre humain...       <br />
       Je pris un air contrit, me promettant de corriger un jour ou l’autre l’affreux hypocrite, s’il me passait à nouveau à portée de mains. En attendant, il fallait subir l’épreuve.       <br />
       —Enfin, je veux bien passer l’éponge pour cette fois, jeune débauché.  Va donc, cours à ton devoir. Je vais, de mon côté, procéder à la vérification de tes allégations... par pure curiosité désintéressée, cela va de soi.           <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Voila trois jours que j’ai plongé dans la tourmente, au coeur de la souffrance humaine. La  plus inacceptable : celle que vous impose une volonté obtuse, d’autant plus acharnée qu’elle ignore elle-même pourquoi elle vous fait plier.       <br />
       Car les gardes Zwölles ne connaissent pas le but réel de la marche forcée, j’ai pu le vérifier à plusieurs reprises en écoutant leurs conversations. Mais cela ne les gêne pas : ils prennent trop de plaisir à humilier les hommes, les femmes et les enfants qu’ils contraignent à avancer, toujours et encore, sans répit, les pas dans leurs propres pas, imprimés lors des tours précédents, depuis des jours et des jours.        <br />
       Je suis moi-même au bord de l’épuisement, mais je tiens bon, car la tâche que je me suis assignée n’est pas encore achevée.        <br />
       Au moins ne me semble-t-elle plus impossible, ni même irréaliste. Je suis arrivé au moment propice : l’exaspération monte au sein de la foule. La discipline des gardes, acceptée au début, est de plus en plus contestée. Leur refus que des parents ou des amis placés dans une procession différente puissent se rejoindre n’est pas compris. Personne n’admet que les “pieds en sang” doivent reprendre la route après une seule nuit de soins. L’attitude distante ou faussement rassurante des Omen commence à en choquer plus d’un.       <br />
       Des groupes de marcheurs, les capuchon sur les yeux, parlent entre eux de toute autre chose que d’un verset sacré à commenter. La révolte gronde, en sourdine. Elle court, vole d’esprit en esprit, mais demeure encore cachée  par les masques tragiques ou impassibles des douleurs personnelles.        <br />
              <br />
       Hier, un homme a été battu sous mes yeux. Il revenait de l’autel central où de l’eau douce est entreposée, les épaules affaissées sous les outres dont on l’avait chargé.  Tout en distribuant le précieux liquide autour de lui, il criait, à qui voulait l’entendre que les Omen n’étaient pas de vrais prêtres, qu’il en avait entendu se moquer de la Marche.        <br />
       —On nous trompe ! hurlait-il, même les prétendus officiants ne croient pas dans le Noble Effort !  La seule chose qui les intéresse est que nous tassions bien le sable avec nos pieds !  Mais qu’avons nous à faire de fouler le sable, je vous le demande ?       <br />
       —Vas-tu te taire, bâtard d’impie !       <br />
       Deux zwölles armés de lourds bâtons ferrés ont pris l’homme entre eux et l’ont roué de coups à tour de rôle, comme on bat un tapis. Atteint au sternum, le souffle coupé, il est  tombé, le nez dans le sable et n’a plus bougé. Au tour suivant, je l’ai vu rentrer dans le rang en boîtant. Il ne répondait plus à ses compagnons, et regardait devant lui, fixement.       <br />
       Le soir, une querelle a éclaté entre des gardes et des femmes qui prétendaient aller elles-mêmes coucher leurs filles dans une tente de repos.       <br />
       Au début agressifs, les Zwölles ont dû reculer devant une marée féminine se portant en défense de leurs soeurs.        <br />
       —Violeurs ! Dégénérés! Impies !       <br />
       Des sacs, des bâtons de marche, des pierres ramassées le long du chemin ont commencé à voler en direction des soldats qui ont dégaîné. Le pire a été évité grâce à l’intervention d’un Omen qui a calmé les Zwölles. Mais ce n’est que partie remise : ceux-ci parlent de prendre des otages parmi les familles indisciplinées.        <br />
              <br />
       Ce matin, au moment du croisement des deux processions, j’ai vu la tignasse grise de Braho dépasser des capuches de l’autre foule.        <br />
       Sacridule, ais-je pensé, le crabe sénile s’est fait prendre !  Après tout, ce n’est pas si mal.         <br />
       Je fais un signe à Bibou, un enfant de huit ans que j’ai adopté temporairement, pendant que sa mère récupère un peu de santé dans une tente de repos.       <br />
       —Oui , Grand ? (c’est ainsi qu’il me nomme).       <br />
       —Tu vois le vieux bonhomme avec les moustaches énormes, dans la file d’en-face  ?       <br />
       —Oui...       <br />
       —Va vite le voir et dis-lui qu’Augustin l’attend... au croisement suivant. Essaie de le ramener, tu te débrouilles si bien.       <br />
       —D’accord, Grand, c’est comme si c’était fait.        <br />
       Bibou se faufile d’un cortège à l’autre, au moment précis où les gardes qui les séparent se dépassent et se tournent le dos.       <br />
              <br />
       Au croisement suivant, Braho me rejoint, essouflé.       <br />
       —Salut, Blanc-Bec !        <br />
       —Tu t’es fait arrêter ?       <br />
       —Non, mais je trouvais le temps long. J’ai simplement attendu que la caravane passe devant mon nez au petit matin, et je m’y suis introduit, ni vu ni connu. Si tu veux, j’ai des graines de karahuet...       <br />
       —Oui, je suis vidé...  Donnes-en aussi à Bibou, il l’a bien mérité.       <br />
       —Où en es-tu ?       <br />
       —Les choses avancent. Je me suis entretenu avec une dizaine d’hommes, de bons pères de famille de plus en plus outrés de la tournure du “pélerinage”. Nous nous voyons encore ce soir, avant la halte de deux heures. Je crois que c’est mûr pour leur proposer une révolte concertée.        <br />
       —Tu ne crains pas une hécatombe ?       <br />
       —C’est un risque, mais j’ai une idée pour la minimiser.        <br />
       —On peut savoir ?       <br />
       —Voila :  le moment où les deux processions se croiseront à hauteur du port devrait tomber demain soir, vers minuit. Si,  d’ici là, je réussis à mettre dans le coup  suffisamment d’hommes valides, je crois que nous pouvons réduire à l’impuissance les garde-chiourme et la petite garnison qui garde distraitement les bateaux.       <br />
       —Bien, cela me semble encore assez raisonnable. Mais ensuite ?       <br />
       —Ensuite, nous installons le campement devant les bateaux, et, pendant que les gens se reposent, tu essaies d’apprendre des rudiments de manoeuvre du transdragon aux volontaires. Au matin, tu devrais pouvoir embarquer  femmes et enfants (qui sont un peu moins de trois cent cinquante, si j’ai bien compté).       <br />
       —Quelle responsabilité ! Et où les emmenerais-je ?       <br />
       —File sur la côte Nord de la Majeure, au pied de la corniche du Wino. Notre ancien bivouac est toujours occupé. C’est un site sûr, et tu ne rencontreras probablement pas grand monde en chemin, car ce sont des eaux tourmentées.       <br />
       —Et si nous croisons l’armada de Sapharx ?       <br />
       —D’après moi, Sapharx est déjà passé, en direction de Sanabille. Mais même au cas où il y aurait des retardataires, je doute qu’ils puissent rivaliser avec des transdragons...       <br />
       —Des transdragons manoeuvrés par des néophytes, ne l’oublie pas ! Ce sera déjà un miracle si nous n’en perdons pas en route !       <br />
       —Le risque est à prendre.       <br />
       —Bon, grommelle Braho, supposons. Que fais-tu, pendant ce temps ?       <br />
       —Pendant ce temps, je prends avec moi deux centaines d’hommes, et nous attaquons le camp des gardes-chiourme, à côté de l’autel du grand Equilibre.       <br />
       —Tu es fou ! Il sont trois fois plus nombreux, bien nourris, en pleine forme, entraînés, et sans pitié. Tes paisibles bourgeois, sans armes, et épuisés de surcroît, n’on pas une seule chance de l’emporter !        <br />
        —L’énergie du désespoir, le sentiment d’injustice, tout cela n’est pas à mésestimer...       <br />
       ¬—C’est de peu de poids face aux tirapelles et à l’acier des glaives.        <br />
       —N’oublie pas que nous fondrions sur eux en plein sommeil.        <br />
       —Mais les armes ?       <br />
       —Il y en a dans les Transdragons, et nous les distribuerons.        <br />
       —Mais enfin, s’indigne le vieux routard de mer, ils n’ont aucune pratique de combat ! De plus, tu les envoies à la bataille à un contre trois, c’est de la folie !       <br />
       —Ce serait fou s’il n’y avait pas... un joker ! Enfin, je crois que c’en est un. Je ne t’en parle pas encore, mais sache qu’il s’agit d’une donnée importante, qui peut contribuer à renverser le rapport des forces en présence.       <br />
       Braho se tait, à court d’argument, mais je sens bien qu’il n’est pas convaincu. Je dois dire que je ne le suis guère moi-même. Mais je ne vois aucune autre solution qui ne conduise soit à l’épuisement mortel d’une foule réduite à l’esclavage, soit à la tuerie active des mêmes par des Zwölles enragés.       <br />
       —Je t’accorde que ce n’est pas très reluisant, mais que faire ?          <br />
       Je lui propose de nous retrouver à la rencontre collective du soir pour envisager les choses avec plus de précision. Peut-être trouverons nous avec les pélerins quelque meilleure idée...       <br />
              <br />
              <br />
       La réunion s’est tenue pendant la marche du soir, plus lente que les autres. Les gardes se fatiguent, eux aussi, et ont hâte que vienne la relève, pour rejoindre leur camp. Nous parlons à voix basse, la mine recueillie, modulant nos phrases sur le ton de la prière.       <br />
       Non seulement mon projet de révolte vient à point, mais si je ne l’avais pas exposé, d’autres pélerins auraient évoqué une démarche encore plus expéditive. Ma solution, plus prudente, mieux concertée, agrée à tout le monde. “L’arme secrète” proposée par Rondol  (et dont je parlerai bientôt, que le lecteur se rassure) les intrigue et les amuse. Mais, quoi qu’il en soit, la question de notre force n’inquiète pas les comploteurs. J’apprends à cette occasion qu’un bon tiers des présents sont des officiers de la Hanse, de milieux réputés  conservateurs et très pieux, mais renommés aussi pour leur côté aventureux et pour leurs compétences maritimes. Je suis doublement soulagé  : les Transdragons seront vite pris en main, et mes compagnons de combat, s’ils n’ont pas l’entraînement des Zwölles, ne seront pas effrayés à l’idée de se battre contre eux.        <br />
       —Ne vous inquiétez pas sur ce point, dit un homme parmi les plus écoutés du groupe, nous nous ferons un plaisir de leur rendre généreusement ce qu’ils nous font subir depuis trop longtemps.        <br />
       Et tout le monde d’acquiescer à qui mieux-mieux, la haine incoercible bouillonnant sous l’apparence calme et maîtrisée de mes compagnons.        <br />
       Nous arrêtons du mieux que possible les détails de la révolte et nous nous dispersons dans les deux cortèges.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le plan a fonctionné jusqu’ici, et plutôt mieux que prévu. Au signal, des hommes, surgis de nulle part, ont glissé des cordelettes autour du cou des gardes stupéfaits, et tiré les noeuds coulants de toutes leurs forces, tandis que jeunes et enfants ont sauté sur les mains et les pieds des ennemis pour entraver tout mouvement. En quelques minutes, les deux processions ont été libérées.        <br />
       A l’instant même, et dans une totale unanimité, tout le monde s’est laissé tomber à terre, se roulant dans le sable, les pieds enfin arrachés à la torture qui les détruisait peu-à-peu. Les Petits criaient de plaisir, et il a fallu toute la conviction des plus grands pour faire de ce moment de pure joie un défoulement silencieux, ou presque.        <br />
       Les Zwölles encore chauds ont immédiatement été enterrés succinctement sous les dunes, et la foule s’est installée sur la plage occidentale.       <br />
       Une cinquantaine de volontaires, tous plus ou moins marins professionnels, ont entouré Braho, grimpé sur un plat-bord, prêts pour la partie théorique du “cours de transdragon”.        <br />
              <br />
       Deux “lieutenants” se sont placés spontanément sous mon commandement et j’ai pu réunir deux compagnies de près de cent hommes fatigués, mais décidés. S’y ajoutent une dizaine d’anciens corsaires de Draco qui se proposent de jouer les égorgeurs de sentinelles. Enfin, nous nous sommes emparés des chevaux laissés par les Zwölles au poste de la côte Occidentale.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nous sommes maintenant tapis à l’affût, derrière les ridules qui tentent de passer pour des dunes, autour du centre de Dysme. Même les chevaux sont couchés sur le flanc, tête abandonnée sur le sol, pour ne pas être visibles de l’ennemi.        <br />
       Le dispositif est prêt, et je prie tous les dieux de la création pour que les engins fonctionnent correctement.        <br />
       Nous attendons que repas et boisson aient bien alourdi les Zwölles, répartis dans trois aires, non loin de l’autel de l’Equilibre. Au pied du lieu-saint, attablés autour d’une grand planche séparée, soupent les redoutables prêtres Omen.        <br />
       La partie la plus corsée va se jouer dans la prochaine demi-heure. En un sens, c’est la première fois que je participe directement à la guerre en position de chef, et non de conseiller du prince, et cela provoque en moi, je le concède, un sentiment d’exaltation. Ce sera un peu MA bataille.       <br />
              <br />
       La nuit est tombée. C’est le moment.        <br />
       Je fais signe à un homme qui imite à la perfection le cri du Siouze.  Aussitôt, les chevaux sont relevés en silence et montés. Un second cri bref et la chevauchée folle s’engage. Les filins se tendent, et les trois larges rouleaux qui attendent dans le sable commencent à se dérouler.         <br />
       J’ai d’abord très peur que les filets à siouzes ne s’élèvent pas dans les airs derrière les chevaux qui les tirent, et râclent inutilement le sol. Mais la technique que m’a décrite Jistan Rondol est éprouvée par des millénaires de chasse au grand oiseau des bancs. L’aile de cuir qui arme le front des filets force ceux-ci à s’élever comme d’immenses couvertures légères. Les petites pièces de toile qui couvrent un tiers de la surface de chaque maille incitent la résille géante à planer.        <br />
       Le piège aérien est presqu’invisible et les Zwölles, pas plus que les regroupements de siouzes auxquels il fut destiné, ne réalisent ce qui est en train d’arriver.        <br />
       Les soldats de Trug situés à la périphérie des trois camps se doutent soudain de quelque chose. Nous les voyons se hèler, mettre leurs mains en visière, courir vers les tablées. Ils ont sans doute vu les chevaux qui galopent de part et d’autre de leurs installations, et peut-être aussi les filins de traîne, qui se rejoignent aux harnais de montures comme les nervures d’ailes transparentes. Mais lorsqu’ils lèvent la tête et aperçoivent le gigantesque maillage qui s’abat sur eux, il est beaucoup trop tard.        <br />
       Les filets, une fois largués, ne planent plus. Ils tombent comme des pieuvres, s’aplatissent au sol, enserrant les corps des soldats, les moulant et les tirant à terre, les déstabilisant d’un lent mouvement traînant.       <br />
       Les Zwölles hurlent, tempêtent, crient des ordres contradictoires. Certains se relèvent déjà, le dos arrondi, agrippant les cordes dures, enduites d’une résine élastique. Les glaives apparaissent, traversent le filet, des gestes frénétiques cherchent à trancher, en vain.  Même le feu des foyers renversés ne parvient pas à ouvrir des trous dans le réseau serré.        <br />
       Le gros de nos troupes s’avance alors en courant, gourdins levés et entreprennent d’assommer les guerriers englués dans cette fatale toile d’araignée. Il faut faire vite : bientôt des ennemis plus patients vont réussir à briser les filets en cent points. Furieux, ils se regrouperont en carrés et nous opposeront une résistance à chaque minute plus efficace. Il faut en assommer le plus grand nombre possible, et surtout, en marchant sur la trame élastique, les isoler les uns des autres en petits contingents que nos tirapelliers pourront tenir en respect.        <br />
       Vite, nous couperons alors nous-même les cordes avec des pinces spéciales, et nous renverrons les prisonniers à l’arrière, où ils seront dûment ligotés par nos pélerins moins belliqueux.       <br />
              <br />
       Pour protéger l’action, plusieurs commandos circulent entre les “assommeurs”, veillant à empêcher que les  plus vaillants  des ennemis ne reconstituent leurs troupes autour de leurs percées.       <br />
       Je me suis mis à la tête d’une de ces équipes, dont l’utilité va bientôt devenir cruciale.       <br />
              <br />
       Déjà, près des tables reversées, des Zwölles se sont libérés. Trois ou quatre se sont mis à l’abri et tirent sur nos hommes qui tombent, farcis de grenaille, comme des lapins.  D’autres, couverts par les premiers, dégagent des armes des rateliers et les distribuent. Très vite la résistance s’étend, et des groupes, chaque seconde plus étoffés, s’élancent en hurlant contre nos assommeurs, qui doivent changer de tactique et affronter le corps-à-corps.        <br />
       Les mêlées sont violentes, sanglantes. La colère enragée des uns vaut l’indignation vertueuse des autres. En plusieurs endroits, nos soldats doivent laisser fuir des zwölles prisonniers, au risque d’être pris à revers par ceux-là même qu’il tenaient sous la menace des armes.        <br />
       J’ai heureusement prévu cette évolution, et nos hommes, loin de se laisser démoraliser, se regroupent eux-mêmes en pelotons d’assaut. En cas de débordement, les hommes assignés à la surveillance des ennemis détenus devront se lancer dans la bagarre.       <br />
       Je ne parviens pas à estimer le nombre de Zwôlles qui ont été mis hors de combat dans la première phase de la bataille, mais je n’ai pas le sentiment que nous soyons débordés. C’est l’heure du pur combat tactique, qui va rapidement se transformer en une boucherie générale, sans qu’aucune vue d’ensemble ne soit momentanément possible.       <br />
              <br />
       Je suis ramené aux contingences immédiates par un rugissement formidable : l’énorme Zwölle rencontré il y a trois jours dans le jardin me fait face, un javelot à la main. Il le lance d’un geste puissant, et m’aurait sûrement transpercé la gorge si je n’avais trébuché sur un casque.  Souvent la maladresse tue, mais parfois elle sauve...       <br />
       La pointe fend la peau de ma tempe, et déjà, l’homme est au contact. Je n’ai que le temps de me mettre en garde.       <br />
       —Non, hurle, le Zwölle à l’adresse d’un compagnon qui m’a pris en joue, laisse-moi ce petit salopard. je vais lui extraire les tripes moi-même.       <br />
       —A ta guise, Mardorio !             <br />
       Mon adversaire sourit sans cesse en jouant du poignet avec beaucoup de virtuosité, repoussant avec aisance n’importe laquelle de mes bottes.        <br />
       —Je vois que tu as essayé le sable de la fontaine, tu as l’air tout gaillard... ironisai-je. Dommage que cela manque de femmes par ici...       <br />
       —Le petit monsieur fait de l’humour. Il rira encore plus avec la grande bouche que je vais lui offrir, à hauteur du nombril.       <br />
       —Hélas pour toi, l’effet magique ne dure pas plus de dix minutes, tu a dépassé ton temps ! En fait tu es déjà mort, montagne de graisse !       <br />
       —Quelle  ambition pour un si piètre bretteur !       <br />
       Le nommé Mardorio redouble soudain d’énergie et me force à reculer. Je commence à me sentir inquiet, quand, il se prend un pied dans une maille du filet, et vient de lui même se planter le front sur mon épée. J’en profite pour l’aider un peu et le fixe au sol, entendant distinctement le crissement de sa boîte cranienne transpercée,  comme un oursin traversé par une pointe de foënne. Il avait l’air étonné, ses yeux regardant le monde comme un écran mystérieux. Je dois lui mettre le pied sur la joue pour retirer la lame.        <br />
              <br />
       L’homme à la tirapelle, qui vient de recharger, s’aperçoit de l’issue de notre combat et pointe l’arme sur moi, visant soigneusement la tête. Trop soigneusement, peut-être, car il est bonnement asssommé par un jeune homme au bonnet marin.  Le coup et si fort que le gourdin disparaît dans la masse chevelue comme la cuiller d’un oeuf à la coque.       <br />
       —Merci, Compagnon, à charge de revanche!       <br />
              <br />
              <br />
       Mais le destin en décide autrement. Nous attaquons ensemble le réduit des Omen, où il semble que les Zwölles ont organisé une résistance plus efficace qu’ailleurs, et où ils se rendent en masse.         <br />
       Je comprends bientôt à quoi est due cette efficacité .  Debout sur l’autel de l’Equilibre, six mages Omen ont formé un cercle tourné vers l’extérieur. Leurs bras tendus constituent une couronne de longues épines articulées, terminées par les faisceaux de leurs doigts dressés. Chaque doigt est enveloppé d’un halo irisé qui, de temps en temps se décharge en avant,  propulsé le long d’un axe invisible, d’une dizaine de mètres. Tout être humain touché par ces prolongements se fige, les mains à la poitrine, cherchant l’air, puis s’effondre.  Lorsque les efforts de deux ou trois Omen se conjuguent, le visage de la cible se déforme et s’aplatit comme s’il était plaqué contre une vitre. La bouche se tord et s’élargit, le nez s’invertit, les oreilles coulent, formant avec la gorge une même masse ligneuse. Puis tout le corps entre en fusion avec les vêtements et se tasse sur place, comme une bougie fondue.        <br />
       Des dizaines de nos compagnons ont déjà rencontré cette mort horrible et ignominieuse. Reconnaissant un de ses proches dans une victime ainsi lyophilisée, le jeune homme au bonnet marin s’élance en hurlant. il est stoppé net dans son élan, et son cri de rage se change en chuintement mouillé. En une fraction de seconde, il est réduit à l’état d’une masse de cire dégoulinante, lymphe et sang attirés à travers la peau en énormes gouttes sirupeuses, puis son bonnet prend feu, en faisant une étrange lampe grésillante.       <br />
              <br />
       Les Zwölles regroupés autour des prêtres reprennent courage et lancent de petites attaques à l’épée, de plus en plus sûrs d’eux.       <br />
       La situation est préoccupante. Il faut très vite venir à bout des Omen, si nous ne voulons pas que la victoire écrasante se transforme en défaite humiliante.         <br />
       Mais comment ? Les magiciens semblent inattaquables, et leur énergie inépuisable.       <br />
              <br />
       Je distingue alors dans la pénombre la cape d’un Omen de haute taille, plongé dans le plus profond recueillement. Est-ce le chef de la communauté religieuse ?  L’énergie des-uns est-elle seulement l’émanation de la force de leur maître ?        <br />
       Inversement, ce dernier n’a-t-il pas besoin de ses disciples comme “organes” de propagation de sa puissance ?       <br />
       Je m’approche de lui, furtivement, dague en avant. La longue face glabre semble un masque mortuaire, osseux, les lêvres réduites à un fil. Les paupières enfoncées dans de larges orbites, sont bombées sur les globes oculaires invisibles.       <br />
       Il ouvre les yeux et me sourit, comme une momie dont le muscle labial dessêché se rétracterait sur les dents.       <br />
       Terrifié, j’hésite un moment. Il lève alors la main sur moi et je pense être transformé en pierre dans l’instant .        <br />
       Mais sa main poursuit son geste et se tourne vers la fleur vénéneuse des six Omen en action.        <br />
       Et ce qui arrive alors dépasse mon entendement. Le halo émis par les bras des Omen semble refluer vers eux, s’absorber dans leur corps, tandis que la plaque d’asbalte sur laquelle ils se tiennent devient vaguement luminescente. Les prêtres demeurent immobiles, impassibles, noués ensemble comme un haute gerbe sinistre.  Rien ne survient, et pourtant tout est évident : ils sont déjà morts, totalement consumés de l’intérieur.       <br />
       Il suffit d’un souffle de vent pour que le vieil arbre carbonisé qu’ils forment ensemble commence à s’effriter, les branches de leurs doigts réduits en cendres de cigarettes, tombant dans le néant en petit tas volatiles. Puis le tronc lui-même pâlit, devient diaphane, et le  drapé de leurs robes, un instant préservé comme une écorce portée à blanc, s’écaille et se dissout. Tout croule sans un bruit et seule une farine grisâtre marque l’emplacement du groupe.       <br />
              <br />
       Fasciné, je me retourne vers l’Omen à faciès de momie.        <br />
              <br />
       Il a disparu.          <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       La victoire est complète. Mais nous avons encore beaucoup de travail.       <br />
       Nous avons regroupé les Zwölles désarmés en une longue colonne, et nous les avons fait tourner à leur tour sur la piste du carrousel affreux qu’ils nous avaient contraints d’arpenter. Seulement quelques tours, en attendant que leur “prison”soit prête : une sorte d’immense chapiteau confectionné avec trois épaisseurs de filets à siouzes, solidement ancrées sous le sable par de gros rochers.  En l’absence de tout matériau, les malheureux cocotiers ont été coupés pour en constituer les poteaux de soutien.        <br />
       Nous n’espérons pas que les vaincus soient empêchés pour longtemps de se libérer, mais nous croyons que dûment rossés,  découragés, épuisés, les mains liées dans le dos et les chevilles entravées, ils y mettront assez de temps pour nous laisser le temps de partir en toute tranquillité d’esprit.       <br />
       Tandis que Braho, qui a réquisitionné d’autres Transdragons et de grosses galéasses de transport de troupes, procède à l’embarquement sur la plage occidentale, je tente une dernière fois d’accomplir la mission que m’a donnée Lutel Morgin, aux bons soins de sa charmante et jeune épouse, Athiello .       <br />
              <br />
       Je suis assis sur le bord de la vasque de la fontaine de sable, méditant devant son fronton énigmatique. Mais aucune lueur ne vient mettre un terme à ma perplexité. Et j’avoue que le mâchouillement incessant produit par la vieille femme debout derrière moi m’agace passablement.        <br />
       Inlassablement, je répète les syllabes phrysogeoises et leur signification dans ma langue, et je cherche le rapport qu’ils pourraient entretenir avec l’améthyste que je réchauffe dans ma paume.       <br />
              <br />
       Le soleil a soulevé l’océan vers l’est. Elle est née une fois de plus, cette orange énorme qui nous abreuve de son suc lumineux ! Il va falloir que je rejoigne mes compagnons. Il ne ferait pas bon être empoigné par une bande de Zwölles furibonds, qui me réduiraient en miettes, en guise d’apéritif à leur vengeance.       <br />
              <br />
       —Le sable...       <br />
       —Quoi, le sable ?       <br />
       —Vide le.       <br />
       La voix de la vieille femme me semble vraiment très enrouée. Je me retourne. A la place du tas de chiffons gris traversé par une chair de lézard, un grand homme maigre se tient, une expression vaguement goguenarde  répandue sur le parchemin crevassé de sa face.       <br />
       —Mon Dieu, l’Omen...       <br />
       —Oui, Augustin, c’est moi, et tu me connais.       <br />
       —Je... je vous connais ?       <br />
       —Bien sûr, mon ami. Mais il faut toujours que j’y mette du mien pour que tu finisses par me reconnaître. Allez, un petit effort !       <br />
       J’ai l’impression qu’en parlant, son visage s’est légèrement arrondi.       <br />
       —Souviens-toi, le champion du transformisme!  l’as de la métamorphose ! le grand prix des changeforme !       <br />
       Est-ce une illusion, ou les lèvres de papier se sont-elles un peu rembourrées, cachant mieux les dents jaunes ?       <br />
       —Non, je...        <br />
       Une idée me frappe soudain :        <br />
       —Es-tu Fontrelon ?       <br />
       L’homme sourit, deux fossettes apparaissant maintenant nettement aux coins de sa bouche étirée.       <br />
       —Fontrelon... ou Hottor Niktamutti, si tu préfères ?       <br />
       Mon interlocuteur est secoué d’un petit rire intérieur, et ne répond toujours pas, mais les couleurs de ses  pommettes ne sont plus celles d’un mort, loin de là.       <br />
       Le modelé de ses paupières s’adoucit et ses globes oculaires paraissent moins enfoncés dans leurs orbites.        <br />
       —Ou encore... Miguardin, le berger hordihou, qui nous aida si bien, à Lario, contre le terrible Kryalîche !       <br />
       —Je crois que tu n’es pas loin de la vérité, mon jeune ami.       <br />
       Les pommettes s’élargissent, les yeux noirs diminuent de taille  pour acquérir ce pétillement malin que je connaissais bien chez Fontrelon. Pourtant ce nez, de plus en plus fort et busqué, était plutôt celui de Hottor...       <br />
              <br />
       Suivant les phases de mon ébahissement sur mon visage, l’Omen hausse les épaules :       <br />
       —Eh oui, que veux-tu, à force de mélanger les sorts, j’ai fini par oublier à qui ressemblait la personne naturelle, telle que sa mère l’a fait naître.  Ma pauvre mère me le pardonnera, qui était d’ailleurs une magde fort curieuse d’ensorcellements variés !       <br />
       —Mm, je crois que Fontrelon avait le nez moins ... enfin plus...       <br />
       —Ce n’est pas grave. Il me faudrait un miroir. l’essentiel est que tu m’aies reconnu, n’est-ce pas ?       <br />
       —En effet, car sans cela, j’avoue que j’éprouverais une peur bleue. Tes pouvoirs semblent s’être étendus formidablement, depuis le temps. Tu as détruit ces prêtres maléfiques en quelques instants.       <br />
       —Oui, mais tu ne t’imagines pas l’effort intense et prolongé qu’il m’a fallu pour emmagasiner l’énergie suffisante, sans me trahir !        <br />
       —Comment as-tu su que nous allions intervenir ?       <br />
       —Mais je ne le savais pas, Augustin, je ne suis pas devin !  Je cherchais désespérément un moyen de délivrer ces pauvres pélerins, et je n’avais rien trouvé d’autre, pour préparer mon coup, que de m’infiltrer parmi les mages renégats pressentis par Trug pour cette tâche immonde.        <br />
       —Dis-moi, Fontrelon, je constate qu’il difficile de jouir de ta présence davantage que de brefs moments, avant que tu disparaisses dans quelque espace parallèle.       <br />
       Fontrelon rit silencieusement.       <br />
       — Je voudrais donc profiter du privilège de t’avoir à mes côtés pour te demander quelque chose. Pourrais-tu  donc t’abstenir de te dissoudre pour un court laps de temps ?       <br />
       —Demande toujours, jeune homme, je verrai ce que je peux te répondre.       <br />
       —Dans la bataille de Hirpan, lorsque Lucilia a failli être écrasée sous un thrombe, c’est toi, n’est-ce pas qui a fait “fondre” l’énorme bête, n’est-ce pas ?       <br />
       —Je ne dis pas non, dit modestement Fontrelon. J’étais assez content du sort de “fonte des graisses” que je venais d’apprendre d’un vieux maître.       <br />
       —Je le savais, mais tu étais déguisé en jaunet, et tu avais une petite tête blonde, si je me souviens bien .       <br />
       —Exact.       <br />
       —Et lors de la fin de la course de Fahoney, à la Mirande, après l’assassinat de notre vénérable Furh’ion, c’était toi, n’est-ce pas, qui tua le monstrueux  dément Zaharo ?         <br />
       —Euh... et bien oui, je l’avoue. Mais je ne suis pas du tout content de cette affaire.        <br />
       —Comment ? Tu a a réduit en trois minutes ces deux tonnes de muscles en une sorte de souriceau dentu, et tu n’en es pas content? Quel perfectionniste !       <br />
       —Non, vois-tu, dit le Mage rougissant. C’est que... mais, tu ne le répéteras pas ?       <br />
       —A Dieu ne plaise !, me récriai-je, la main sur le coeur.       <br />
       —Eh bien, voila : je lui avais lancé le sort de “gonflement bullaire”... Il aurait dû tripler de volume et exploser, réduit à une fine pellicule de peau tendue.  J’ai dû bafouiller légèrement. J’ai dû dire PSATREMLO au lieu de TSATRELO...       <br />
       —Attention, Fontrelon, regarde ce que tu fais !       <br />
       Un chien jaune de désert, trop gras pour être honnête, et qui nous regarde avec une certaine concupiscence baveuse depuis un moment, s’est mis à courir en glapissant. Mais il ne parvient jamais à atteindre la moitié de la distance déjà parcourue, car sa taille diminue en proportion. A la fin, minuscule acarien quadrupède, il s’efforce de dépasser sa propre taille. Mais trop tard : il mesure déjà moins qu’un grain de sable.       <br />
       —Ce doit être une réincarnation de Zénée d’Elon, (à moins que ce ne soit Zélée d’Enon : mon érudition me fuit, depuis quelque temps) .       <br />
       —Excuse-moi, je suis confus, j’ai toujours des problèmes avec ce sort. Je vais le répéter : TSA...       <br />
       —NOON ! Plus tard !       <br />
       —Tu as raison, soupire le pseudo-Miguardin, piteux.       <br />
       —J’aurais encore mille questions, Fontrelon, mais je n’ai le temps que pour une dernière : la vieille femme qui se trouvait là à ta place, il y a quelques minutes, était-ce toi aussi ?       <br />
       —Non, répond l’Omen interloqué et jetant un regard circulaire autour de lui. De qui veux-tu parler ? Il n’y a personne.       <br />
       —Bon, j’éclairerai ce nouveau mystère une autre fois.         <br />
       —En revanche, Augustin, tu devrais suivre mon conseil et vider le sable de la vasque.       <br />
       —Tu crois que ?...       <br />
       —J’en suis sûr.       <br />
       —Bon, soyons plus précis : penses-tu que l’améthyste que je tiens dans la main trouvera à se loger dans la vasque ?       <br />
       —Je t’ai dit que j’en étais sûr, Augustin.        <br />
       —Si tu sais autant de choses, tu peux me dire alors, ce que je cherche ainsi ?       <br />
       —Bien sûr... un message.       <br />
       —Nous gagnerions du temps si tu me le transmettais directement...       <br />
       —Non, car je n’en connais pas la teneur. Pas plus que Lutel ne la connaît.        <br />
       —Bon, alors, au travail.       <br />
       Je remonte mes manches et creuse dans le sable qui durcit à mesure que je m’y enfonce. De grosses concrétions s’accrochent aux parois et cèdent, finalement, emportant  avec elles des croûtes salées.       <br />
       Le fond poli de la vasque renaît à nouveau et l’orifice d’écoulement apparaît, beaucoup trop grand pour que la pierre précieuse ne s’y perde pas.        <br />
       —Je ne comprends pas.       <br />
       —Moi non plus, saproulette ! s’emporte Fontrelon, les poings sur les hanches. Le vieux Lutel commence-t-il à boboter du pilou ?       <br />
       —Attends.       <br />
       De mes deux doigs en crochets, j’évide le siphon autant que je le peux. Une dépression vaguement ovale apparaît alors dans la paroi du puisard.       <br />
       Je gratte la croûte : la forme, s’arrondit, se précise. J’y glisse alors l’améthyste avec précaution, pour qu’elle ne tombe pas dans l’évacuation. Je tente d’enfoncer la pierre avec le pouce et quelque chose cède.        <br />
       —Ah, voila !       <br />
       Hélas, la pierre est rejetée par un ressort et disparaît dans le tuyau de bronze.       <br />
       —Sacripoile ! m’écriai-je, la petite futée s’est sauvée dans le profondeurs. Adieu énigme, adieu trésor, lupifers, traquarts, et glône de canémo !       <br />
       —Chhht ! Regarde donc le fronton.       <br />
       Je relève la tête et ne vois rien que le poème habituel.       <br />
       —Qu’y-a-t-il à voir ?       <br />
       —Mais regarde-donc, Ultramondain sans foi !       <br />
       Je scrute attentivement la pierre, toujours aussi désespérément aveugle. Rien, sinon que la paroi sculptée est peut-être un peu plus  fendillée que je ne l’aurais cru.       <br />
       Fendillée ? lézardée, oui ! et même fissurée.       <br />
       Des morceaux de poème tombent, comme des pièces de puzzle, dans la vasque maintenant vide.       <br />
       D’autres suivent, dégageant une plaque plus sombre, encore en partie masquée par ce qui apparaît maintenant comme un crépi imitant le marbre à la perfection.       <br />
       Fontrelon-Hottor se précipite et arrache le revêtement avec ses ongles. Il en abat des pans entiers, et enfin l’inscription camouflée est complètement libérée.       <br />
       Les caractères, gravés profondément dans un matériau difficile à identifier, sont ceux de la même langue que le texte détruit. L’Omen m’en traduit chaque ligne :       <br />
              <br />
       «Jetée au vent la myriade (ou le nombre infini)       <br />
       effleure insensible la peau,       <br />
       Plongé au fond (dans l’abysse)       <br />
       le poids  des temps       <br />
       change le monde.       <br />
       Homme qui vois...(qui dépasse les apparences)       <br />
       prends garde à la cinquième pierre.       <br />
       Son berger        <br />
       sous le Salcyle rieur       <br />
       regarde l’eau        <br />
       passer.»       <br />
              <br />
       —Eh bien, ce n’est pas plus clair ! admet Fontrelon.        <br />
       —Il y a peut-être une  allusion au rôle du Pas de Dysme. La myriade qui ne fait rien à la peau mais change le monde au fond, c’est peut-être le sable, qui, coulant de l’atoll, va modifier les courants. Mais ensuite, je ne comprends rien. Cela t’inspire-t-il quelque chose ?        <br />
       Fontrelon fait la moue et secoue la tête.        <br />
              <br />
       Sur mon petit carnet, je note scrupuleusement le texte dans les deux langues. L’avenir nous éclairera peut-être rétrospectivement.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous revenons par la grève vers le port occidental où  Braho se prépare au départ. Il court vers moi accompagné de deux hommes pieds nus, sales, dépenaillés et barbus.       <br />
       —Une bonne nouvelle, Blanc-Bec ! Tu reconnais ces deux gars ?       <br />
       Les yeux bleus de l’un et la taille de l’autre ne trompent pas : Hrulich et Bubert !       <br />
       —D’où sortez-vous, aussi élégants ?       <br />
       —Ils ont déserté l’armée Zwölle, révoltés par les consignes de Trug.        <br />
       —Oui, dit Hrulich, nous avons repris notre Prince n°II, et nous sommes allés nous cacher dans des bancs de coraux, à quelques encâblures de Dysme. La nuit, nous revenions pour boire et manger, tant que des copains, qui nous avaient pris en pitié, ont pu le faire. Par la suite, ils ont aussi eu des ennuis, et nous sommes devenus sauvages. Nous sommes désormais de grands pêcheurs de lupifers, et la collecte des glossules par dix mètres de fond n’a plus de secret pour moi.       <br />
       —Formidable ! Je suppose que vous repartez avec nous  ?       <br />
       —Bien sûr, Augustin. Mais il y a un rêve que j’aimerais vraiment réaliser.       <br />
       —Dis, Camarade !       <br />
       —Assister à la défaite de Sapharx sur Sanabille. Ce détestable personnage y connaîtra certainement sa fin, et je trouverais délicieux d’être aux premières loges du spectacle.       <br />
       —Moi aussi, assure Bubert, roulant de gros yeux, mais je préfèrerais que Mortone Trug y crève en même temps...       <br />
       —Alors, en avant, mes amis, déclarai-je, enthousiaste, prenons votre Prince n°II, et droit sur Sanabille !       <br />
       —Tu es fou, s'insurge Braho, tu ne peux pas aller te jeter ainsi en pleine gueule du loup !       <br />
       —Personnellement, j’estime que j’ai assez contribué à la gloire de Homer Benjou, et mon but est désormais l’ile de Malamè où je veux retrouver et tuer Nardor Botulis, mon ennemi personnel. Mais je ne me dérouterai pas beaucoup en passant par Sanabille, qui est à peu près sur la route.       <br />
       —En revenant à Sanabille, fredonne Bubert, j’apportais des perles aux filles...       <br />
       J’ai déjà entendu chanter ce refrain léger.       <br />
       —Bon, dans ce cas, dit Braho, nos chemins se séparent encore, Augustin. Viens-ici que je t’embrasse, Blanc-Bec.       <br />
       —Ne m’étouffe pas, vieux Crabe, et bonne chance. Tu en auras besoin, car tu as charge d’âmes.       <br />
       —Ne m’en parle pas, deux cent cinquante enfants sur trente bateaux...       <br />
       —Dépèche-toi, il fait grand beau temps.       <br />
              <br />
              <br />
       Un peu plus tard, la grêve est désertée, et les voiles de la flotte de Nohé s’amenuisent dans le lointain.       <br />
       Notre Transdragon est prêt. Ses fanions rouges et noirs de corsaire claquent fièrement au vent.        <br />
       Je serre la main de Fontrelon, qui paraît méditer sur la dune, les pieds légèrement au dessus du sol (à moins qu’il ne s’agisse d’une hallucination).       <br />
       —Adieu, Augustin, je ne sais pas si nous nous reverrons.       <br />
       —Adieu, Prince du Changement !       <br />
       —Ah, un dernier mot... A ma connaissance,        <br />
       de salcyle rieur, il n’y en a que sur Malamè.       <br />
       —Je suppose que c’est un arbre ?       <br />
       —En effet.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °             °       <br />
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       °       <br />
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       7. Savroun le Long       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La réputation de Sanabille, la première des petites îles de l’Est,  était fort ambiguë.        <br />
       Tout ce qu’on disait d’elle comportait un revers, toute légende rapportée à son propos semblait  donner lieu à son contraire. On prétendait, par exemple, que ses habitants étaient de paisibles et joyeux lurons, aimant plus que tout la danse et la musique. Mais la puissante secte des Babourgeois, dirigée par Maître Tirch, agissait partout sur l’archipel pour censurer les chansons populaires et interdire les danses “obscènes”.        <br />
       Le pays, pensait-on généralement, vivait dans la succession des fêtes et des agapes, et pourtant une seule fête comptait vraiment, dont les réjouissances se mélaient de tristesse et de peur : celle des Morts, au cours de laquelle avait lieu le grand concours de la danse au Tandoran (une sorte de tambour léger agité et frappé par le danseur au dessus de sa tête). Si, pour certains, Sanabille évoquait immanquablement “les perles qu’on apporte aux filles”, pour les cérémonies collectives des fiançailles, pour d’autres c’était seulement... l’île-tombeau de l’archipel.       <br />
       Tout le monde admettait en public que le potentat officiel, le Phiagde Obaro Trodon, était un personnage sympathique, jovial, fort amical envers les étrangers (pour tout dire : “bon vivant”), mais on savait bien que le maître officieux de Sanabille était Savroun le long, présumé “roi des morts”. Ce dernier était l’objet de rumeurs sinistres, et son pouvoir —immense— n’était évoqué qu’avec circonspection.       <br />
              <br />
       Au cours de mon séjour à Guama, plusieurs personnes m’avaient parlé de Savroun le long. Mais le portrait que je pouvais en esquisser en consultant les notes prises au hasard de mon périple, demeurait vague. Le triste signour de Sanabille “et de tout le pays de la mort&quot; était considéré par les uns comme un demi-dieu immortel, et par les autres comme un homme très âgé, peut-être mythridatisé contre le vieillissement lors d’une thrombification ratée (ou trop réussie).       <br />
       Savroun serait venu s’installer à Sanabille il y a plus d’un demi-siècle (certains parlaient du minusat presque mythique de Philon Poutiargues), appelé par le Phiagde de l’époque pour procéder à l’aménagement d’un grand cimetière souterrain. La situation était en effet devenue intenable : les pélerins venaient déposer un peu partout des urnes funéraires. Pire, ils creusaient des tombes au beau milieu de l’unique plaine fertile de la petite île.        <br />
       Savroun, (un ancien contremaître des mines d’asbalte, d’après des traditions incontrôlées) aurait été embauché pour dégager sur la rive nord de Sanabille de très anciennes excavations. A l’issue d’un travail acharné de plusieurs années, il y aurait déplacé des dizaines de milliers d’ossuaires et d’urnes, et installé de nombreux caveaux. Il s’était ensuite porté volontaire pour garder la nécropole, proposition à laquelle le Phiagde avait été trop heureux d’agréer.       <br />
       Enfin, Savroun était devenu le maître de vastes espaces souterrains non recensés. Sombre et taciturne, il ne communiquait avec presque personne sur l’île, et, parmi mes connaissances, seule Sariella Trodon, l’une des treize filles de l’actuel Phiagde, avait rencontré le Signour des Morts, étant petite. Encore ne se souvenait-elle que d’un lieu obscur et malodorant, d’où une voix sinistre avait émergé, infiniment lasse, pour présenter ses félicitations et ses voeux de réussite au jeune patricien du Bourg, alors nouvellement élu.       <br />
       Personne, a fortori, ne connaissait l’histoire de Savroun avant qu’il n’eût choisi Sanabille pour sa résidence permanente. Parmi les récits invérifiables, on tenait pour véridique celui selon lequel il aurait été l’époux secret de Cathéa, qui précéda Lucilia dans la fonction de sorteresse, avant qu’elle ne meure, dans des circonstances tragiques. Il en aurait eu un fils.       <br />
       Au moins, une information s’était-elle révélée exacte : Savroun ne s’occupait pas uniquement d’entretenir les jardins du dernier repos des Guamaais les plus dévôts. Il faisait surtout office de “trieur de thrombes”, et, s’il enterrait en grande pompe les pauvres surhommes qui n’avaient pas survécu aux avanies de leur terrible existence, ni aux traitements mystérieux administrés pour les sauver, il gardait auprès de lui un grand nombre de thrombes “éveillés”, qui l’assistaient dans les tâches matérielles aussi bien que dans la liturgie des Morts.        <br />
       Savroun s’était montré capable, quand l’occasion s’en était présentée, de ranger ses compagnons thrombes en ordre de bataille, de faire sortir les morts-vivants des anciennes carrières où ils dormaient, pour les opposer victorieusement aux bandes les mieux armées. L’expérience en fut douloureusement vécue par les imprudents qui attaquèrent l’archipel sous le minusat de Phingel Magdaz, en 1857. La défaite sanglante que les ancêtres des Zwölles avait alors subie ne fut sans doute pas pour rien dans le soin qu’apportèrent Magido Trug, puis son fils Mortone, à former eux-mêmes des troupes thrombes. Ils songeaient sans doute que ce serait le seul moyen de venir à bout du chef suprême de la confrérie des Chuchotoirs (ainsi qu’on nommait les croque-mort sur Guama), qui semblait tenir le sort du petit monde entre ses mains.        <br />
              <br />
       Le personnage était effrayant, mais fascinant. Il détenait bien des clefs de cet univers, et en particulier celles de la vaste ronde des thrombes, dont je ne parvenais pas à comprendre vraiment la logique d’ensemble : comment  était-elle alimentée ? Par quels sortilèges des êtres humains pouvaient-ils être ainsi abaissés, en masse, au rang d’animaux ?  J’avais moi-même subi une tentative d’hypnose poussée, lors d’une aventure qui aurait pu tourner très mal . Mais le procédé précis ne m’avait pas été expliqué. Surtout : que devenaient les êtres qui avaient été libérés de ce sort affreux ?  Il devait certainement en exister beaucoup, car sans cela, la population des îles étant limitée, chaque Guamaais aurait irrémédiablement fini par devenir zombie !        <br />
       Certes, sur Guama, il n’existait pas d’asiles, ni de prisons (sauf quelques geôles politiques dans les chateaux des princes), et il était facile de supposer que toute personne s’étant engagée dans la déviance, courait le risque d’être livrée aux marchands d’hommes qui sillonnaient l’archipel, puis transportée jusqu’à Périache, où les moines Omen s’adonnaient sur eux à des pratiques magiques avant de les faire descendre dans le monde du Dessous.        <br />
       Je ne connaissais qu’un aspect superficiel du processus : déjà transformés par des rituels déshumanisants (que je n’avais jamais pu percer à jour), les malheureux devaient enfin subir les radiations émises par la grande pierre nommée Cladague d’oeuf, dont les Magdes avaient la maîtrise sur Hirpan. Ensuite, les thrombes étaient, contre toute attente, “lâchés” par le labyrinthe des sous-sols, peut-être pour y subir une sélection naturelle, les plus endurants étant seuls récupérés comme main-d’oeuvre. Certains retournaient à Draco pour y subir un entraînement militaire secret, dont je n’avais rien pu savoir, malgré ma liberté d’action à l’époque où j’étais membre du conseil privé de Mortone Trug.  Une grande partie allait former la main d’oeuvre des mines, et enfin, une forte minorité, composée de fuyards ou d’esprits mal stabilisés, finissait par parvenir (via les marais et les souterrains) sur la côte nord de La Majeure, où beaucoup mouraient de faim, après de longs mois de disette, ou périssaient noyés en se lançant à la mer.        <br />
       Certains étaient sauvés par le réseau de Huimror, le Vieux de l’ilôt des danseurs, qui connaissait l’art de les déconditionner en partie. Ils demeuraient muets et se changeaient en “Enfants de l’eau”, vivant de leur pêche et de leurs jeux de feuilles à voile.        <br />
       Les Morts et les survivants qui n’avaient pas la chance de rencontrer le philantrope étaient embarqués pêle-mêle sur les barges des Chuchoteurs, qui rasaient La Majeure en permanence, et ils étaient conduits à Sanabille, chez Savroun le long.         <br />
       Le “roi des morts” nourrissait les Vivants, et, sans aucun traitement particulier semble-t-il, les thrombes rescapés connaissaient une rémission de leur état.         <br />
       Alors la fête des Morts avait lieu, sur la plaine d’herbes jouxtant les anciennes carrière. Les plus belles des nobias (danses) effectuées à cette occasion par les jeune gens et les jeune filles des meilleures familles, semblaient avoir sur eux des effets bénéfiques... ou tragiques. Certains revenaient à l’humanité, recouvrant une partie de la mémoire de leur ancienne vie, tandis que d’autres entraient dans de terribles convulsions et connaissaient cette fois une mort réelle. Caché derrière des rochers, Savroun faisait avancer progressivement les thrombes : les “Renaissants” retournaient d’eux-mêmes chez les Vivants. Ils étaient embrassés, honorés, et l’on aidait leurs “premiers pas”, avant de les baigner dans l’eau lustrale d’une grande piscine. Les autres, tombés sur place, étaient placés sur des civières et emportés dans les profondeurs du “Val des Assagis” par les Thrombes de service.  Là, une ultime cérémonie avait lieu, au cours de laquelle on disait que Savroun pleurait et gémissait, inconsolable, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits.       <br />
       Chaque famille de Sanabille adoptait un ou deux “hommes nouveaux”, dont le comportement était proche de celui d’enfants de six ans, et les traitait comme leurs propres rejetons. Au bout d’une année au plus, ils devaient s’installer à leur compte ou émigrer sur d’autres îles.        <br />
       Une bonne part de la population de l’île était ainsi constituée d’anciens thrombes revenus à la vie normale, et pratiquant l’une des activités traditionnelles, telle la verrerie d’objets incassables, dont les fours et les souffleries étaient situés non loin d’un gisement de pur silice. Les tissages des longues chasubles de blin étaient aussi renommées, sans parler de la production des instruments de musique, et notamment des tandorans servant la danse.       <br />
       On parlait moins fièrement de la fabrique de tirapelles à grenaille, l’une des meilleures technologies de l’archipel, et moins encore de la production de petites séries de lance-liècles, ces armes projettant un ver perforateur de chair, réduisant un être humain en bouillie sanglante en quelques heures. Une question, d’ailleurs, se posait  : où trouvait-on les liècles pour charger les lance-liècles, alors que cette monstrueuse espèce était censée avoir disparu de son seul foyer, la colline d’Ollange, au dessus du Bourg, scrupuleusement incendié par le Villacope Constantinos Praximard, près de cent ans auparavant ? Encore une des étrangetés de Sanabille !       <br />
       Nous n’allions pas tarder à apprendre qu’il en existait d’autres.       <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       —Terre ! cria Bubert.       <br />
              <br />
       Le Prince n° II était en vue de Sanabille.        <br />
       Depuis la route des traversiers venant de Dysme,  l’île ressemblait à une grosse molaire de cheval usée, ou à un iceberg aux couches successives plus ou moins noircies.        <br />
       En approchant, Hrulich s’attendait à la voir entourée d’une nuée de navires zwölles, mais aucun ne pointait son nez sur la rive sud, où se trouvait pourtant le seul port et la seule ville : le Bourg. C’était étrange. Comment une flotte aussi impressionnante avait-elle pu se volatiliser sans laisser de traces ?       <br />
       —Deux solutions, dis-je : ou bien Sapharx n’a pas encore quitté les côtes de La Majeure, ou bien il a concentré sa flotte de débarquement sur la rive nord, au contact direct avec les domaines de Savroun le Long, et nous ne la voyons pas d’ici.       <br />
              <br />
       —Ta seconde hypothèse est sans doute la meilleure, me répondit Hrulich. Tel que je connais Sapharx, il aura tout misé sur l’effet de surprise.  Je sais par ailleurs pour en avoir discuté il y a longtemps avec un capitaine de galion, que l’on préparait d’immenses échelles-gigognes pour grimper aux falaises de Sanabille .        <br />
       —Mais, fis-je en observant l’île qui se rapprochait, il est tout de même curieux que le Bourg ne connaisse aucune agitation.       <br />
       —Ne peut-on supposer que les habitants ont été enrôlés  par Savroun, et qu’ils sont tous massés sur les crêtes Nord, en train de déverser des rochers sur la tête des agresseurs ?       <br />
       —C’est possible, mais j’en doute, car, d’après ce que j’ai appris de Sanabille, la population se souciait peu du “roi des morts”, et réciproquement, sauf pour les cérémonies. Ce sont deux mondes qui cohabitent sur le même nid, mais qui ne se mélangent pas.         <br />
       —Il ne faut pas oublier, dit Bubert, que nous arrivons le jour de la fête des Morts.       <br />
       —Oh, Safoinvert ! Mais tu as raison, Bubert, j’allais oublier.  C’est évident : tout le monde est monté auprès des carrières des morts pour les rituels. Et c’est précisément le moment qu’a choisi Sapharx pour attaquer !  Ses Thrombes sont en train de grimper aux échelles et de s’installer dans des replis de roches. Ils attendront d’être au complet et au milieu de la cérémonie, quand les Morts-Vivants de Savroun sont le plus fragiles, ils fondront sur eux.        <br />
       —Pense-tu que nous devrions doubler le cap.... le cap Cul (drôle de nom) pour surprendre l’action ?       <br />
       —Non, Hrulich, c’est trop risqué ! Un Transdragon non recensé arrivant à l’improviste : nous serions immédiatement arraisonnés.       <br />
       —Bon, que faisons-nous ?       <br />
       —Le mieux est de viser le Bourg et d’y mettre le bateau à couvert. Ensuite, peut-être pouvons-nous tenter de prévenir Savroun ou les participants à la cérémonie de ce qui les menace...       <br />
               <br />
       Le seul accostage possible était une  anse étroite entre  deux longues aiguilles blanches de la rive Sud. Une fois le bateau tiré au sec, on découvrait une faille presque verticale où l’on avait ménagé des échelons creusés dans la paroi, et une rampe creuse où roulaient lentement les deux roues de bois d’un archaïque monte-charge halé par un énorme câble de chanvre.        <br />
       On parvenait alors au sommet, et l’on pénétrait directement par la poterne Sud dans le petit bourg fortifié de Sanabille, surmonté de son drôle de campanile bicorne aux deux cloches de cuivre vert.        <br />
              <br />
       Les vieux fortins de brique, qui, naguère avaient servi de logements à Chrisdouiche et Anniatelle Praximard, les villacopes incestueux en fuite, abritaient la ville comme deux paumes creusées. Nous les traversâmes sans problèmes, les gardiens ayant déserté la porte pour grimper sur une tourelle de surveillance d’où ils semblaient observer le nord avec une grande excitation. Sapharx avait-il déjà débarqué ?       <br />
       —Non, dit Bubert, dont l’oreille fine semblait accoutumée aux accents rauques du dialecte sanabillois, ils ont l’air de suivre la cérémonie, c’est tout.       <br />
       Quand nous parvînmes  à la taverne de la place du Centre, une grosse dame en sortait et se retourna pour fermer la porte à clef.       <br />
       —Que se passe-t-il, bonne Dame, ne pouvons-nous  pas humecter nos gosiers de marins assoiffés ?       <br />
       —Oh, Signours, je suis désolée. J’ai fermé le plus tard possible, mais je dois monter aux Plaines, ma nièce  va danser la nobia dans une petite heure. Vous comprendrez que je ne puisse la manquer. Tout le monde est déjà là-haut !       <br />
       —Bien sûr, gente Dame. Nous allons aussi, dans peu de temps, monter aux Plaines, dis-je.        <br />
       —Soyez les bienvenus ! Vous prenez la rue Moudrelay et à gauche, l’avenue Trodon, jusqu’au bout. Ensuite, le chemin est facile à trouver : c’est le seul qui se dirige droit au nord en sortant du quartier de la Fabrique. Mais je me dépèche ! ajouta-t-elle en retroussant ses longues jupes sur ses mollets. Tout comme Sariella, elle portait les cheveux tombant en dizaines de tresses sur les épaules.       <br />
       Nous la perdîmes de vue un moment, mais notre longue foulée de gens entraînés eût tôt fait de rattraper ses petits pas pressés sur le sentier montagnard.        <br />
       —Ah, ces Signours ont-ils eu l’occasion d’étancher leur soif ? dit la plantureuse personne, un peu essouflée.       <br />
       —Hélas non, mais ce n’est que partie remise ! plaisanta Bubert.       <br />
       —Nous trouverons un peu plus haut un point d’eau pour les méyots. Une source est aménagée pour les hommes, en amont. L’eau en est très désaltérante.        <br />
       Nous nous arrêtames au lieu indiqué, et, ayant laissé la femme boire, nous fîmes circuler entre nous la timbale grossière qui flottait dans le trou de pierre emplie d’eau pure.       <br />
              <br />
       Dame Jonka ¬—c’était son nom— fort diserte et peu intimidée par trois hommes hirsutes, se plût finalement à cheminer en notre compagnie, ce qui était prétexte à ralentir tous les deux pas, afin de commenter pour nous le paysage.       <br />
       Vers le nord, où nous nous dirigions, plongeait d’abord un plan semé de céréales et creusé de vallons secrets. Il se relevait plus loin pour rejoindre l’arête nord de la “molaire” : les Plaines Tranquilles, demeure mortuaire de Savroun.        <br />
       Vers l’Est, une sorte de mur naturel coupait l’île en deux.       <br />
       —Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ? demandai-je.       <br />
       —Mais, le royaume de Lagma ! répondit la femme, s’étonnant de mon ignorance.        <br />
       —Un royaume ? s’écria Hrulich, je croyais que le seul Signour de l’île était Savroun.       <br />
       —Oh, Savroun règne seulement sur les Plaines Tranquilles, et sur les carrières, ce qu’on appelle la vallée des Assagis, dit Jonka. Le responsable de l’île est mon ami le Phiagde Obaro. Mais  il est vrai que Lagma n’est pas un royaume réel. C’est plutôt un lieu sacré... Voulez-vous le voir ?       <br />
              <br />
       —Nous ne voudrions surtout pas vous retarder, Dame Jonka...       <br />
       —Nous ne nous retarderons pas :  le chemin de la crête est plus court que celui des plaines, qui se perd dans les herbes hautes. D’en haut, vous pourrez voir Lagma. C’est très beau.       <br />
       ¬—Eh bien d’accord, va pour le chemin de crête.       <br />
       Nous montions de terrasse en terrasse. Le chemin serpentait maintenant sur une rampe d’éboulements, approchant des formations de lave, jusqu’à un promontoire de basaltes torturés, tel une souche géante coupée net.       <br />
       De là, le panorama oriental de l’île se découvrait :  une cuvette émeraude dans l’écrin de ses murailles abruptes. C’était le royaume de Lagma.       <br />
       Nous nous arrêtâmes quelques instants sur le  minuscule belvédère qui suplombait le cirque.       <br />
       —Est-ce habité ?       <br />
       — Oui, dit Dame Jonka, par un fermier taciturne qui entretient la rizière et le vergers. Vous voyez la tache claire au centre de la plaine circulaire ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —C’est le palais de roche. Il a été fermé depuis si longtemps que personne ne sait ce qu’il est advenu de ses merveilles, au delà des portes de bronze scellées par les accrétions calcaires et presqu’enfouies sous les lianes peuplées d’oiseaux bavards. De même, invisibles au coeur de bois touffus, les maisons des quatre reines sont devenues légendaires, fantômes plutôt que ruines. Leur rencontre est si improbable que jamais les chasseurs occasionnels qui cherchent la bête touchée par leurs flèches, n’entrevoient les silhouettes élégantes de leurs toitures multiples. Vous n’êtes pas des chasseurs, au moins ?       <br />
       —Non, par le Grand Equilibre ! me récriai-je.       <br />
       —Ah bon. Ce qui est le plus étrange, ajouta Jonka, c’est que le petit temple construit par le roi Lagma sur une terrasse du cirque de basalte, au nord du palais, est régulièrement entretenu. Ses girouettes de bois sont repeintes, on ne sait trop par qui. Le fermier, interrogé, répond toujours, par signes, qu’il ignore tout d’une magie qui lui semble, par ailleurs, naturelle.       <br />
       —Vit-il seul, dans ce vaste parc ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Personne n’a jamais revendiqué d’y habiter ?       <br />
       —Oh, non, cela ne viendrait à l’idée de personne.  C’est notre royaume des Chuchots.       <br />
       — Des Chuchots ?       <br />
       —Je vais essayer de vous expliquer, mais je ne sais pas si vous saisirez. Ou plutôt, se ravisa-t-elle, je vais vous raconter une histoire.  Voila : si l’on accepte de prendre un bol de chiroine avec le fermier, qui se nomme Lagmorion, il se peut, en une saison où il n’y a pas trop de tâches urgentes à exécuter avant le coucher du soleil, qu’il se détende, et, de bonne humeur, vous fasse le récit suivant.        <br />
       Jadis, ayant vieilli, le grand roi Lagoma manda la Fée des Soirs. Ils sortirent sur la terrasse du pavillon d’or, et s’assirent sur les bancs de marbre. Le roi exprima son dernier voeu (les deux premiers font l’objet d’un autre récit) :        <br />
       —Peux-tu, puissante Dame, me conter une histoire si belle, si captivante, que je ne sente plus le temps s’écouler sur mes vieux membres ?       <br />
       —Certainement, grand Roi, dit la fée, et elle commença le plus étrange récit qu’il fut jamais donné au monarque d’écouter. Il fut si intéressé aux détails qu’il demeura pour l’entendre, oubliant les heures qui tournaient à l’horloge du Beffroi. Des jours, des mois, des années passèrent sans que Lagoma se rendit compte de quoi que ce fût. A peine se caressait-il de temps en temps la barbe, sans même s’apercevoir qu’elle poussait, tout comme ses cheveux blancs, si longs, si longs qu’ils se plantèrent dans le sol au bas de la terrasse. Des surgeons, semblables à des lianes, en éclorent, poussant autour d’eux comme des bosquets, puis des forêts. En dix ans de temps, tout le royaume se couvrit d’un manteau de plantes géantes à la longue feuillure d’argent. Les voyageurs émerveillés appelèrent ce pays la terre chevelue, et l’on se mit à raconter toutes sortes de légendes sur ces parages où ne pouvaient plus pénétrer que les écureuils et les oiseaux. Parfois, en écoutant le vent qui le traversait de part en part, on entendait des voix, comme les bribes d’une douce conversation entre un vieil homme et une jeune femme.        <br />
       Dame Jonka soupira.       <br />
       —Mais cette histoire, je le suppose, se passe dans un temps révolu, dit Hrulich. Rien ne vous empêche aujourd’hui d’occuper les lieux et de le faire fructifier.       <br />
       —Vous êtes fou ! s’indigna Jonka. Et si nous allions arrêter la conversation du roi et de la fée ?       <br />
       —Eh, bien, répartit Bubert, ils se rendraient compte que le temps a passé, voila tout .       <br />
       —Non, reprit Jonka, ils seraient brusquement projetés dans notre temps à nous, mais le leur serait aboli. Ils seraient perdus.       <br />
       Elle se remit en marche d’un air décidé.       <br />
       —Vous n’êtes pas fâchée, au moins ? s’inquiéta Hrulich.       <br />
       —Non, mais il faut avancer, maintenant, nous allons être en retard. Heureusement, cela ne monte plus...        <br />
              <br />
              <br />
       Nous nous engageâmes dans les herbes allongées par le vent, et nous parvînmes enfin au pied des carrières, dont les ouvertures aux piliers faits de cubes irréguliers posés les uns sur les autres, découvraient d’infinis décrochements, de plus en plus obscurs.       <br />
       Sur un amphithéatre d’herbe dont la scène formait l’entrée d’une  carrière, une foule bigarrée était assise, silencieuse regardant une flamme vive tournoyer, tantôt raccourcie, tantôt haussée vers le ciel, au rythme d’un léger tambour.       <br />
       Je n’eus pas besoin de m’approcher davantage pour reconnaître le style inimitable d’Ennelle Trodon, merveilleuse danseuse au tandoran.       <br />
       L’angoisse m’étreignit  :  comment  interrompre une si extraordinaire manifestation ? Et comment ne pas l’interrompre, connaissant le danger imminent ? Je regardais avec inquiétude les roseaux qui couronnaient le profil des carrières, et cachaient, à moins d’un kilomètre, les roches dont l’autre face plongeait vers la mer (comme plusieurs formations analogues sur Guama). Peut-être les thrombes de Sapharx y étaient-ils déjà tapis, à quelques mètres seulement au dessus de leurs frères émancipés par Savroun.       <br />
              <br />
       Je scrutai  la porte de calcaire, sombre carie creusée dans la dent émoussée du pourtour de l’île, et crus distinguer des formes noires, bien plus maigres que les silhouettes rembourrées des thrombes cuirassés. Etaient-ce les soldats du Roi des Morts ?  Et Savroun lui-même, où se trouvait-il ? Sans doute tout près, à l’abri de la lumière, derrière un pilier ...          <br />
              <br />
       Je laissai mes compagnons en position de guetteurs,  et je me faufilai sur les gradins de pelouse, descendant vers le premier rang des spectateurs hypnotisés par Ennelle.  Une dizaine de filles plus blondes les unes que les autres étaient assises en position du lotus sur le sol de l’arène : étaient-ce ses soeurs ?        <br />
       J’avisai trois personnages plus imposants, aux chasubles brodées. L’un était sans doute le Phiagde Obaro Trodon, à en juger par son air béat : s’il ne s’agissait pas de fierté paternelle, c’est que je ne savais plus lire les sentiment les plus évidents ! Le second, aux cheveux longs ramassés en un gros chignon, était vêtu de gris, rehaussé de bandes argentées. Ses traits transpiraient la tartufferie insolente : c’était sans doute le fameux Maître Tirch, chef de la secte des Babourgeois censeurs. Que faisait-il là ? Peut-être vérifiait-il que la danse ne comportait pas de gestes incitant  la jeunesse à la débauche ?  Triste crétin pervers, pensai-je, mais qui devait parfois servir de caution utile.        <br />
       Dame Jonka s’était assise derrière les officiels, essayant de se faire toute menue, mais n’en occupant pas moins deux places à elle seule.       <br />
       Je me glissai à ses côtés, mais elle ne tourna pas la tête, fascinée comme toute l’assemblée, des larmes coulant sur ses bonnes joues rouges.       <br />
       La danse cessa. Ennelle, immobile, un genou en terre, laissait s’envoler les Ennelles multiples qu’elle avait évoquées. Toute l’assistance se leva et un tonnerre d’applaudissements retentit, résonnant sur les parois de pierre. Les filles du premier rang applaudirent plus longtemps que tout le monde et, quand le sience s’installa enfin, une sorte de pleur assourdi se fit entendre, montant de l’obscurité.       <br />
       —Est-ce Savroun ?       <br />
       —Oui, dit Dame Jonka entre deux sanglots. Il apprécie l’art de la petite...  Divin, n’est-ce pas ?       <br />
       —Merveilleux, acquiescai-je convaincu, mais...       <br />
       Il était inutile de tourmenter la chère femme.        <br />
       Je me penchai et touchai le coude du Phiagde.       <br />
       —Signour ?       <br />
       L’homme ouvrait les bras pour y accueillir sa fille, et ne sentait rien. Il ne voulait rien savoir d’autre que la joie du triomphe.       <br />
       La lippe maussade, Maître Tirch était en grande conversation avec trois personnages drapés de gris. Visiblement, ils cherchaient des objections, mais n’en trouvaient pas.        <br />
       Tirch monta debout sur son gradin et ouvrit la bouche, mais un berger  bossu (du nom de Benulle me dit-on), qui souvent disait tout haut ce que les Sanabillois pensaient tout bas se dressa sur ses ergots, du fond de l’amphithéâtre :       <br />
       —Tirch, pour une fois, tu ne vas pas nous escargafier avec tes embrouillaminis !  Tu sais bien qu’Ennelle mérite la grande Noisette d’honneur. Alors, fais-nous une faveur : tais-toi !       <br />
       Des hourras irrésistibles accueillirent ces propos et le Babourgeois dut finalement se rasseoir.        <br />
       Les arbitres, qui chuchotaient depuis un moment, se levèrent et, solennellement, annoncèrent le résultat :        <br />
       —Pour sa Nobia exceptionnellement belle, Ennelle Trodon est déclarée détentrice de la grande Noisette d’honneur. Le duo de Til et Piole, les tenanciers de l’Auberge de Doucepêche, reçoit le prix de la Fraise d’argent, pour leur danse très vive, piquetée de quelques erreurs dans les retours au sol. Quant à Sophonet, le vernisseur de tandorans, il a le prix de consolation qui est cette année...  Ah, on me dit que c’est un lance-liècle de collection, très ancien, paraît-il.        <br />
       —Oui, dit le Phiagde, tenant fièrement sa fille par la main, c’est une vieille chose que nous avions au dessus du buffet, depuis quarante ans, mais avec l’actualité turbulente, il n’est pas très diplomatique d’arborer un tel objet.        <br />
       Il rit et la foule également. La procession de ses filles poussa des youyous de joie.       <br />
       —Mais il sera très bien chez Sophonet, pour effrayer se apprentis paresseux.       <br />
       Les applaudissements reprirent, mais le Phiagde imposa le silence :       <br />
       —Et maintenant, que notre peuple participe à la traditionnelle descente au Val des Assagis ! Que les volontaires s’avancent et se préparent à entrer dans la nécropole, pour y accueillir les nouveaux Vivants, et pour aider à mettre les Vrais Morts sur les brancards.        <br />
       Je n’hésitai pas et avançai d’un pas, tout comme une centaine de jeunes gens et de jeunes filles. Le Babourgeois, se prenant sans doute pour une sorte de prêtre, ordonnateur de la pompe, présida aux appariements pour former une colonne par deux. Une jeune blonde un peu benête me fut associée, mais Ennelle la bouscula et prit sa place, sous le regard furibond de l’homme en tunique grise.       <br />
              <br />
       —Salut, Augustin, dit Ennelle, tu ne m’as pas oubliée ?       <br />
       ¬—Comment oublier une aussi merveilleuse artiste...       <br />
       —Ne me regarde pas : je rougis jusqu’au front.       <br />
       —Cela doit bien t’aller. Comment t’es tu tirée du massacre de Hirpan ?       <br />
       —La concierge Botiziane nous a cachées derrière des tonneaux. Et puis nous avons filé au port...       <br />
              <br />
       —Avancez, cria le Babourgeois, et ne parlez pas dans l’enceinte sacrée ! Vous devez le respect aux Défunts...       <br />
              <br />
       Nous marchions lentement sur une poudre grise, dans des espaces de plus en plus sombres.        <br />
       Bientôt nous distinguâmes des hommes nus, très maigres, qui venaient vers nous, mains tendues, yeux aveugles aimantés par la lumière, une sorte de sourire béat sur leurs lèvres déssèchées. Ils se levaient les uns après les autres de gradins qui formaient la contrepartie souterraine de l’amphithéatre de verdure.        <br />
       —Ce sont le Nouveaux Vivants, dit Ennelle.        <br />
       —Il ont été réveillés par ta danse ?       <br />
       —Par les danses... Oui ! Ce sont à nouveau des hommes, capables de vouloir. Regarde les larmes sur leurs joues : ils pleurent d’avoir retrouvé le désir !       <br />
       Les jeunes Sanabillois se déployaient maintenant à leur rencontre, les saluaient doucement, leur prenaient les mains avec respect et les accompagnaient vers le jour.        <br />
       Mais il y avait aussi d’autres formes immobiles, assises ou couchées, recroquevillés ou droites : c’étaient les thrombes qui n’avaient pas supporté le retour aux souffrances de la vie. Ils s’étaient figés pour toujours, morts mentalement sinon tout à fait physiquement.        <br />
       D’autres Sanabillois, porteurs de brassards, dépassèrent leurs camarades et se dirigèrent vers les Vrais Morts. Ennelle et moi les accompagnèrent.  Bientôt des thrombes barbus, excessivement décharnés, vêtus de chasubles vinrent nous assister, les uns tenant des flambeaux rougeoyants, les autres portant des civières de bambou et des linceuls.        <br />
       —Que faut-il faire ?       <br />
       —Regarde, dit Ennelle.       <br />
       Une bassine de cuivre dans la main gauche, elle caressait d’un bout de chiffon doux le visage des Morts, semblant les démaquiller de leur douleur figée.       <br />
       Je trouvai une bassine semblable et des bols remplis de chiffons.       <br />
       —Quelle est la signification de ce geste ?       <br />
       —Les vivants doivent enterrer les morts. C’est une forme d’adieu. Parfois, le geste suffit à ramener une étincelle dans l’un de ces corps.       <br />
       —Et ensuite ?       <br />
       —Ensuite, nous les confions aux gens de Savroun qui les conduisent dans les sous-sols, au lieu nommé Val des Assagis, c’est-à-dire la véritable cité des morts, et personne ne les reverra jamais. On dit qu'il sont placés en attente d'un avenir lointain. Mais je préfère ne rien savoir du Signour et de ses pratiques sinistres...       <br />
       —Savroun est-il là ?       <br />
       —Chht ! dit Ennelle, en regardant de tous côtés. Il pourrait t’entendre.       <br />
       Je tentai de percer l’obscurité, mais en vain.       <br />
        Soudain, à la lueur de deux falots tremblants, j’entrevis une silhouette géante, dont l’ombre, cassée par les angles des piliers et des plafonds dissymétriques, s’allongeait en espaliers démesurés, environnée de faibles flamboyances.       <br />
       Il fallait que je maîtrise ma peur. Je posai le bout de tissu et marchai dans la galerie vers l’endroit où le phénomène prenait sa source.       <br />
       —Non, cria faiblement Ennelle, en tendant la main vers moi, n’y va pas...       <br />
              <br />
       Je manquai de tomber d’un front de taille de cinq mètres de hauteur et m’arrêtai. En face de moi, dans la totale obscurité, je sentais une présence... une présence massive, dont je perçus bientôt la respiration lente, chuintant comme un souffle sans fin.       <br />
       —Sa... Savroun ?       <br />
       Pas de réponse.       <br />
       —Je voulais te dire... qu’il y a danger...       <br />
       Le silence me répondit.       <br />
       —Dehors, les troupes de Sapharx sont là... Elles vont attaquer...       <br />
       La respiration s’arrêta un moment, puis une voix sépulcrale s’éleva, lente et non dépourvue de douceur.       <br />
       —Je sais, Augustin. N’éprouve aucune crainte !       <br />
       —Vous êtes ... Savroun ?       <br />
       —Bien sûr, dit la voix lasse. Qui veux-tu que je sois ?         <br />
       —Le péril est là, tout proche...       <br />
              <br />
       Je ne croyais pas si bien dire. Au dehors, des hurlements de terreur retentissaient. A en juger par la tonalité suraiguë des cris, la foule était en proie à la panique.       <br />
       —Vous entendez, ils arrivent !       <br />
       Les jeunes Sanabillois, désemparés, ne savaient que faire. Certains coururent au dehors mais refluèrent bientôt.       <br />
       —Il y a une attaque, des espèce de monstres armés... Ils descendent avec des cordes. Ils tirent dans la foule...       <br />
       La voix de Savroun retentit,  claire, puissante :       <br />
       —N’ayez aucune peur, Jeunes Amis.  Accompagnez mes Enfants de l’Ombre à l’abri, vous remonterez quand tout sera fini.       <br />
       —Mais nos parents  ? Nos fiancées ? protesta un jeune homme. Nous ne pouvons pas les abandonner au massacre.       <br />
       —Je ne crois pas que les agresseurs en veulent à vos parents. Ils les ont effrayés pour faire place nette. Ils vont venir ici maintenant. Si vous ne voulez pas risquer d’être criblés de grenaille, descendez dans le Val, avec mes Enfants. Il ne vous sera pas fait me moindre mal.       <br />
       —Vas-y, Ennelle...       <br />
       —Tu restes ?       <br />
       —Je veux être témoin de cette bataille.        <br />
       —Tu savais qu’on allait venir ?       <br />
       —Oui, je voulais prévenir Savroun, mais il semble l’avoir su.       <br />
       La voix grise ébaucha un rire infiniment triste.       <br />
       —Bien sûr que je le savais, Augustin !  Tous les thrombes qui viennent ici m’ont appris depuis longtemps les projets de cet imbécile de Trug et les menées de son valet, l’arrogant Sapharx. Mais si tu veux rester, viens te mettre à l’abri derrière ce muret.       <br />
       Une lampe tremblotante s’alluma devant moi, m’indiquant un passage.        <br />
       —Je ne veux pas rester seule, gémit Ennelle.       <br />
       Savroun rit encore.       <br />
       —Alors reste aussi, petite danseuse. Tu pourrais d’ailleurs être utile : si tu dansais devant les thrombes de Sapharx, ils en mourraient sur le champ !       <br />
       —Vous...vous croyez ?       <br />
       —Allons, ne t’inquiète pas, je plaisante. Je ne vais pas t’exposer au danger.        <br />
              <br />
       Nous étions blottis l’un contre l’autre, le nez dépassant d’une suite de blocs tailllés qui n’avaient pas été transportés. A nos côtés, un grand corps obscur respirait avec force, mais nous n’en éprouvions plus la même peur.       <br />
              <br />
       Des bruits divers se multipliaient à l’orée des carrières : râclements, chutes, grincements, courses rapides, cris rauques et brefs, et des mouvements d’ombres furtifs les accompagnaient.       <br />
       —Ils se mettent en place, dis-je. Il doit maintenant y avoir des centaines de thrombes, en face de nous.       <br />
       —Eh bien qu’il entrent, railla Savroun, nos hypogées sont très grandes. Deux ou trois mille personnes peuvent y tenir à l’aise. Une véritable bataille rangée souterraine ! Un cas dans les annales de l’histoire militaire !       <br />
              <br />
       Le roi des Morts semblait doué d’un humour qu’on n’aurait pas attendu de sa sinistre fonction. En un sens, je me sentais rassuré par la tranquillité qu’il opposait à l’ennemi, mais je me disais aussi que nous nous affaiblissions à attendre.       <br />
       —Savroun, pardonnez mon impudence, mais s’ils bombardent les carrières de l’extérieur ?       <br />
       —Ils ne le feront pas, crois-moi. Ils savent qu’il existe mille issues au labyrinthe et que nous pouvons y disparaître sans laisser de traces. Ils veulent une bataille décisive, après laquelle il soit dit que Savroun le long a  été extermi...       <br />
       Une salve de tirapelles l’interrompit, et des milliers d’étoiles s’allumèrent brièvement aux points d’impacts. Deux thrombes barbus et squelettiques furent projetés en arrière, et se tassèrent sur eux-mêmes, leur chasuble trouée  de cent éclats.       <br />
       —Vous voyez, dis-je en me baissant, ils vous tuent des gens...       <br />
       —Ce seront les derniers. Leur gloire sera éternelle. Ils ont courageusement tenu leur rôle d’appâts.       <br />
        Il y eut encore trois salves. La poussière des effondrements acheva de se déposer, et nous vîmes les têtes des thrombes se découper dans la lumière pâle des ouvertures.        <br />
       Ils avançaient par rangées de cents, d’un pas lourd, terrifiant.        <br />
       —Savroun ?       <br />
       C’était la voix maniérée de Sapharx, que les salles transmettaient comme des haut-parleurs.       <br />
       —...       <br />
       —Bien, ne réponds pas, vieil ours fossilisé. C’est ta dernière guerre. Tu reposeras bientôt aux côtés de tes chers Vrais Morts.  Soldats.... Avanceeez !       <br />
       Les bottes pesantes des Thrombes-soldats faisaient trembler le sol sous leur rythme lent.       <br />
       Ils avaient progressé sur près de cent mètres quand les éclaireurs Zwölles aperçurent, derrière de gros piliers cubiques, des petites foules de thrombes maigres et dénudés, serrés les uns contre les autres, la barbiche en bataille et l’oeil aveugle.       <br />
       —Ils sont ici ! glapirent-ils.        <br />
       —Encerclez les piliers ! Ces chiens vont crever où ils sont!       <br />
       Le flot de machines à tuer envahit les hectares de mines et se répartit autour des pilastes géants, s’approchant dangereusement de notre poste d’observation.       <br />
              <br />
       —En joue ! cria Sapharx, et son ordre se multiplia en dizaines d’échos : en joue... en joue... joue... oue... !       <br />
              <br />
       Alors, j’entendis l’être caché près de nous se lever péniblement. Un flambeau fut allumé et nous vîmes Savroun le long.       <br />
       Taillé dans un matériau sombre et rugueux, il avait la forme générale d’un homme... qui aurait été mal dégrossi, tel le Golem dont parlent les fables juives. Sa tête énorme à la barbe irrégulière, figée par la suie, ressemblait à une glaise de ce sculpteur parisien à succès, Rodin, je crois.        <br />
       La silhouette de Savroun  se dépliait lentement, lourdement, les doigts toujours posés sur les bras d’un trône de fer noir. Seulement alors, nous pûmes voir à quel point le dieu du Dessous était d'une taille inhumaine, peut-être d'une vingtaine de mètres de hauteur. Les pointes de sa couronne râclaient le plafond de l'ancien front de taille, avant qu'il ne soit complètement debout.         <br />
       Et c'est ainsi, les pieds enracinés et la tête prise dans la pierre, qu'il entonna la convocation des Morts.        <br />
              <br />
       —A moi, sortilèges,        <br />
       A moi Esprits du Passé,        <br />
       Levez vos défunts parcheminés,       <br />
       Mettez une fois encore vos héros rouillés en marche,       <br />
       A la rescousse !       <br />
       La panthère du mal       <br />
       A mordu de nouveau       <br />
       L'ombre du deuil,       <br />
       A pleines dents.       <br />
       Folle il faut l'abolir,       <br />
       Ou l'apprivoiser,       <br />
       Qu'elle ronronne à nouveau       <br />
       Près du feu froid        <br />
       De l'immortalité.       <br />
              <br />
       La voix de basse vibrante créait un courant d’air, et prenant du volume avec la distance, elle agitait les aigrettes des casques thrombes. Les traits figés, Sapharx semblait fasciné, incapable de donner l'ordre de tir pour faucher le Récitant.       <br />
              <br />
       Savroun, immense ursidé gémissant, scandait son poème, sa main s’abattant sur le fer à chaque  phrase. Séparés de lancinantes et répétitives formules, il martelait des noms étranges, qui ne semblaient pas relever de la culture Guamaienne, et que je reconnaissais vaguement  :       <br />
       —Homr, viens, redis ton chant,        <br />
       Celui où le sang coule pour chaque beau combat,        <br />
       Valmiki, orne ton poème,       <br />
       Si Mest'Fa, viens, ouvre tes cantilènes magiques,        <br />
       Kamoès, viens, à ton chant,        <br />
       Hoshi, à vos romans, pincez vos Biwa,       <br />
       Victor, viens, à ta Légende,       <br />
       Zuniga, ton Araucana,       <br />
       Ariosto, tes furies,       <br />
       et toi, Mofolo, joue ton Chaka...       <br />
              <br />
       Essouflé, Savroun se tut, tandis qu’alentour, un bruissement se répandait, en provenance des groupes encerclés, tel celui des instrumentistes d’un orchestre qui se prépare.       <br />
       Sapharx regardait de tous côtés, tentant de comprendre ce qui se passait. Il leva la main pour l'ordre fatidique, mais Savroun reprit, d'une voix plus forte encore, roulant comme l'orage sous un ciel de pierre :       <br />
       —Maintenant que vos maîtres ont composé l'accord,        <br />
       Qu'ils ont ouvert les portes,       <br />
       Venez maintenant, héros de fer,       <br />
       Héros de pluie, héros de sang, dégagez vous de l'oubli,       <br />
       Sortez de vos gangues de glèbe blanche, et,        <br />
       Tout armés, venez à moi,       <br />
       Gueulegamèche le nocher, sors de ton fleuve de boue,       <br />
       David de Sassoun, jaillis de ta montagne neigeuse       <br />
       Chevalier à peau de tigre, émerge de ta mer,       <br />
       Gesar de Ling, perce ton ciel où l'air fait défaut,       <br />
       Rejoins ton frère Gesserkhan, coureur de sables,       <br />
       Olysseos, l'enragé, sors de tes îles...       <br />
              <br />
       La vaste bouche fatiguée hullulait, comme pour déchaîner une meute. A chaque nom, des pans lointains ou rapprochés des murs diaphanes de l'immense salle s'effritaient en silence, et l’on croyait voir passer les ombres armées de ceux qu’il avait appelés, et venir s'immobiliser devant lui.       <br />
       La suggestion était si hallucinante que Sapharx était figé bouche béante, tel un paysan à la foire.       <br />
       —Doglor, fends pour moi une vallée entre les monts,       <br />
       Rois en sac d'ours, rugissez,        <br />
       Couvrez-vous de sang sêché,       <br />
       Loups coureurs des marais, changeformes et changelins,        <br />
       Marcous, héros sans noms, éveillez-vous.       <br />
       Horlando, je t'ai entendu,       <br />
       Déploie vite les ailes de ta monture,       <br />
       Inia, bondis hors de ta barque et dépose ton père, pour venir au combat,        <br />
       Er-Töshtuk, fuis de ta plaine poudreuse,       <br />
       Roi Harilo, vieil Orion ou bien Merilin,        <br />
       Qu'on dit encore Wodin l'emporté,          <br />
       Mon vent d’orage, mon chasseur noir,  cours       <br />
       Drogué de mauvaise joie,       <br />
        Sur ta lande,        <br />
       Tes chiens déchireurs en avant,       <br />
       Chaka, hors de ta savane,        <br />
        Rama Ramin, Vis Viri, accourrez, cent fois multipliés,        <br />
       Lance au poignet, vos trophées de bêtes fauves       <br />
       En pendeloques,       <br />
       Abatteurs de remparts aux baudriers scintillants,       <br />
       hissez vous hors de vos tombes,       <br />
       Secouez la poussière de vos os reformés       <br />
       Marin Fierro, viens, loin de tes chènes-lièges,       <br />
       Nous avons besoin de toi,       <br />
       Et de vous aussi, égorgeurs anonymes voltigeant        <br />
       de tranchée en tranchée...       <br />
               <br />
       Les derniers échos de l’exhortation moururent dans des galeries lointaines, et Sapharx, qui s’était finalement courbé à l’abri de ses soldats, se bouchant les oreilles, se redressa avec hésitation.       <br />
       —Eh bien... as-tu fini ? fit-il d’une voix blanche.       <br />
       —Oui, dit paisiblement Savroun.       <br />
       —A... alors...       <br />
       Sapharx déglutit malaisément, puis il s’engouffra dans la colère pour éviter la terreur qui montait en lui.       <br />
       —Tirez ! Tirez ! hurla-t-il.       <br />
              <br />
       ...rez ! ...rez ! répéta l’écho.       <br />
       Et...  rien ne se passa.       <br />
       Les soldats qui encerclaient les squelettes vivants semblaient fascinés par quelque chose. Mais quoi ? Leur masse compacte interdisait de voir quoi que ce fût.       <br />
       Puis il y eut un mouvement, et ceux qui étaient en arrière reculèrent pour faire la place à ceux qui, en avant... s’accroupissaient, tandis que des milliers de petites lampes s’allumaient.       <br />
       Quelque chose de fantastique survenait : la plupart des thrombes-guerriers étaient en train de s’asseoir en tailleur, et, leur silhouette massive se repliant, je vis enfin pourquoi.       <br />
       Chaque guerrier assis faisait face à un maigre thrombe à barbe,  assis dans la position symétrique. Entre eux, sur le sol était posé.... Bigredouche ! je n’en croyais pas mes yeux... un échiquier de  Boc, le jeu national de tout l’archipel !        <br />
       —De... debout, hurla Sapharx, debout, ou je vous repasse tous au conditionnement ! Il écuma, tempêta, s’égosilla, en devint aphone. Mais ses soldats, déjà pris par le jeu que leur proposait leur alter-ego presque nu, ne bougèrent pas.  De temps en temps, dans un silence religieux, une main cuirassée, articulée comme la pince d’un monstrueux homard, venait saisir délicatement une pièce et la bouger.       <br />
              <br />
       Soudain, Savroun partit d’un rire homérique, dont je crus bien qu’il allait provoquer l’écroulement général des carrières. De gros moëllons tombèrent et les Zwölles, qui entouraient Sapharx, interdit, reculèrent en désordre. Le rire reprit, enfla, monta, descendit, se fit bruit assourdissant, dont les basses faisaient trembler l’intérieur du corps, et enfin, s’épuisa.       <br />
       —Attends, vieille immogre pelée, tu vas voir...       <br />
       Le médiat Sapharx se tourna vers ses compagnons et ordonna un tir groupé sur le géant, bien visible maintenant. Une déflagration en série retentit, sans parvenir à couvrir la voix du Signour des Morts.       <br />
       Savroun, indemme, redoubla de rire. Sa carcasse gigantesque était tellement secouée qu’il faillit en perdre sa couronne. Il reprit alors son sérieux et prononça ces mots :        <br />
       —Fils, j’ai besoin de ton aide. Des importuns doivent être reconduits.       <br />
       —Tes volontés sont des ordres, mon père, dit une voix aux consonances familières.       <br />
       Une forme sortit de l’ombre de son trône métallique et tendit la main.        <br />
       Aussitôt une  violente bourrasque s’éleva. Elle souleva la craie pulvérulente en un nuage épais, bientôt presque un mur mobile, qui s’avança vers les Zwölles, les enveloppa et pénétra leurs rangs.        <br />
       Les hommes commencèrent à tousser. La suffocation se propagea et la retraite fut ordonnée, au milieu de quintes épouvantables. Le nuage suivit les hommes, transformés en statues mouvantes. Certains allaient donner de la tête contre des piliers, d’autres revenaient ou tournaient en rond, aveuglés. Plusieurs s’écroulèrent évanouis devant nous et quelques-uns tombèrent dans des puits de mine.       <br />
       Au milieu de la déroute, une petite élévation blanche se mit à remuer. Une tête en émergea : celle de Sapharx, si déconfite, que ce fut le tour d’Ennelle et de moi de rire aux éclats.       <br />
       Eh bien, voila, dit le Médiat, se relevant sur les coudes, le visage gris de poussière. Je crois que j’ai perdu.       <br />
       —Oui, dit calmement Savroun.       <br />
       —Suis-je prisonnier ?       <br />
       —Oui. Ne bouge pas, mes amis vont venir prendre soin de toi. Ta résidence d’hiver est prête.       <br />
       —Et... et mes hommes ?       <br />
       —Tes Zwölles, veux-tu dire ?  Eh bien, ceux qui résistent dehors seront abattus sans pitié, les autres seront employés dans mes services thanatologiques.        <br />
       Quant aux marins de ta flotte, nous les renverrons à Trug sur deux bateaux. Le reste sera désarmé et démantelé. L’artisanat local a toujours besoin de métal et de bois.       <br />
              <br />
       Des gardes squelettiques, en pagne noir, surgirent de nulle part et vinrent encadrer l’Omen. Sapharx eut un ultime regard de défi en passant devant le géant barbu impassible.       <br />
       A la silhouette drapée qui se tenait dans l’ombre du trône, il montra le poing.       <br />
       —Je ne sais pas qui tu es, mais tu a utilisé indûment le sort de Vent Terrible, un des savoirs les plus secrets de notre sainte hiérarchie ! Tu nous a trahis, tu seras puni un jour.       <br />
       —Tes propos sont  téméraires, Sapharx, gronda Savroun. Mon fils est susceptible.       <br />
       —C’est vrai, Père, ce gluant personnage  m’agace considérablement.       <br />
       Il y eut un sifflement, et la robe de Sapharx s’élargit, formant le pied d’une énorme limace orange, bavant une émulsion violacée par l’orifice qui lui pulsait sur le côté. Sapharx hérissa ses yeux désormais montés sur des tiges rétractiles et ils se regardèrent dans le blanc, très étonnés de se voir l’un l’autre.        <br />
       —Ceci nous économisera une cellule, constata paisiblement Savroun.  Il ira rejoindre ses semblables dans les égouts.       <br />
              <br />
       L’immense bonhomme sembla soudain accablé. Il se rassit et, les torches ayant changé de place, il m’apparut plus petit.       <br />
       Autour de nous, à perte de vue, les  lampions oscillants éclairaient mille paisibles scènes de jeu. Passionnés, les thrombes-guerriers se défaisaient peu à peu de leur harnachement lourd et chaud, pour mieux se concentrer sur les coups du jeu de Boc.        <br />
       —Vont-ils jouer longtemps ? demandai-je.       <br />
       —Toute la nuit, répondit Savroun, distraitement.        <br />
       —Et ensuite ?       <br />
       —Ensuite, ils s’endormiront doucement et seront conduits au Val, où nous les réveillerons très lentement, en ôtant de leurs esprits les “griffes” qu’y ont implanté les Omen de Sapharx. Les survivants seront libres de revenir au grand jour.       <br />
              <br />
       Des coups de feu retentirent dehors, isolément d’abord, puis de plus en plus nombreux.       <br />
       —La bataille n’est pas finie. Je vais aller voir.       <br />
       Je  dégainai ma tirapelle, assez désireux d’en découdre.        <br />
       —Reste-là, Ennelle, je reviendrai te chercher !       <br />
       —Ou...oui. Mais ne m’oublie pas...       <br />
              <br />
       Je courus de pilier en pilier vers la sortie, où le ciel se découpait, déjà bien assombri, et je pris rapidement la mesure de la situation.       <br />
       Au dessus de ma tête, les longues coulevrines des Zwölles tiraient, faisant assez souvent mouche au milieu des rangs des Morts-Vivants de Savroun, installés en arrière des plus hauts gradins de l’amphithéatre.  Les rafales roulantes ne laissaient pas de répit aux pauvres êtres mal armés. Nous allions au massacre, et peut-être à un revers.       <br />
       Savroun arriva sur mes pas. Ce n’était plus qu’un assez grand homme, de près de deux mètres de haut, la barbe encrassée de charbon.        <br />
       —Que se passe-t-il ?       <br />
       —Les Zwölles ont repris l’avantage. Il y a certainement un tacticien avisé qui les conduit au feu. Je vais essayer de monter sur les falaises avec mes amis, pour les prendre à revers.       <br />
       —Prends garde à toi, jeune Ultramondain, nous n’en avons pas fini, toi et moi...       <br />
              <br />
       Je réquisitionnai Hrulich et Bubert qui s’étaient couchés derrière des pierres, pour faire le coup de feu, ainsi que quelques jeunes Sanabillois combatifs.  Nous longeâmes l’entrée des carrières sur une certaine distance, puis nous commençâmes l’escalade, plus facile depuis des éboulis. Prudemment, nous rampâmes dans les herbes hautes, nous rapprochant de la position zwölle, embusquée entre de gros rochers.       <br />
       Je vis alors QUI commandait le bataillon discipliné couvrant le réembarquement. Et je connaissais très bien cette personne.       <br />
       La jeune femme, vêtue d’un collant de cuir violet, montant au ras du menton, se tenait en arrière, sur un surplomb dominant la mer. Depuis les longs mois que je ne l’avais pas vue, son visage triangulaire s’était tendu et ses grands yeux sombres avaient pris la fixité de l’obsidienne.       <br />
       Annylanne ! la fille du gardien de phare de Lario, Nysan Gron, qui nous avait tirés, Athiello et moi, des geôles de la marine zwölle, et avec qui nous avions traversé la partie la plus sauvage de Draco. Hélas, cette belle jeune fille n’avait pu résister à l’attrait du pouvoir et du lucre. Elle était passée au service des Zwölles et avait épousé l’ami intime de l’Empereur Mortone Trug, l’Amiral Larr de Sioulque lui-même. La dernière fois que je l’avais rencontrée, dans l’entourage de Mortone, elle m’avait gentiment annoncé quand elle allait me trahir, et me livrer à la police du sinistre Longarde.       <br />
       Ainsi donc Mortone n’avait pas entièrement confiance dans l’Omen-Médiat, et avait dépéché auprès de lui dans la conduite de l’invasion de Sanabille, la propre femme de son complice le plus proche.       <br />
              <br />
       D’un geste, je fis ouvrir le feu sur les Zwölles allongés devant nous, en clouant au sol une dizaine. Les autres, se croyant pris à revers refluèrent en désordre vers le bord de l’abime, cherchant tant bien que mal à couvrir la descente de leurs compagnons. La plupart disparurent ainsi, laissant leur Dame environnée d'ennemis.       <br />
       Annylanne, furieuse, vociférait.       <br />
       —A l’attaque, bande de lâches ! Vous ne voyez pas qu’ils ne sont qu’une poignée !       <br />
       —Annylanne, arrête ce massacre stupide, m’écriai-je. Rends-toi ! Les hommes de Savroun vous attendent aussi au bas des falaises ! Vous êtes vaincus !       <br />
       —Ah c’est toi, Augustin ! Etranger malfaisant ! Meurs donc ! éructa la jeune femme, la bouche tordue de haine , et elle se tourna d’un bloc vers moi, les deux mains soutenant sa tirapelle,  visant au jugé.       <br />
       Mais, au lieu de tirer, elle fit de grands moulinets et lâcha son arme. Elle tomba en arrière et disparut, son cri aigu diminuant jusqu à s’éteindre.       <br />
       —Annylanne !        <br />
       Au risque de prendre des balles perdues, je m’élançai vers le lieu de sa chute et y parvins sans encombre. Le surplomb rocheux où elle se tenait s’était dérobé sous son poids. Indifférent aux derniers Zwölles qui ne pensaient qu'à la retraite, je me penchai, et restai saisi par un spectacle inexorable.       <br />
              <br />
       Le décrire ne m’est toujours pas aisé. Essayons pourtant : les morceaux de roche sont en train de traverser la surface des eaux, projetant de hautes gerbes blanc-bleu. Mais le corps de la jeune fille ne les accompagne pas.       <br />
       Trente mètres au dessous du bord de l’a-pic, Annylanne est restée suspendue  à la corde qu’elle a, je ne sais par quel miracle, réussi à saisir de ses mains recouvertes de gantelets d’acier.       <br />
       A demi-assommée par le choc, elle, parvient tout juste à maintenir sa prise.        <br />
       La corde, qui plonge jusqu’à la mer oscille d’un lent mouvement de pendule, et... horreur ! je distingue à l’endroit où elle pénètre le flot, une masse écailleuse oblongue qui évoque irrésistiblement un caïman de taille gigantesque.       <br />
       Annylanne reprend ses esprits et saisit la situation.       <br />
       —Violongre, hurle-t-elle d’une voix tremblante, ne reste pas là !       <br />
       Ainsi, l’énorme corps écailleux est  bien celui de l’animal favori d’Annylanne, le crocosophe qui a guidé notre barque le long de Draco. Il semble bien aimer sa maîtresse, mais d’une inquiétante affection.       <br />
       —Violongre, va -t’en...       <br />
       La voix faiblissante d’Anylanne me fend le coeur.       <br />
       —Annylanne ! Tiens bon, je vais essayer de remonter la corde...       <br />
       Elle relève la tête vers moi.       <br />
       —Va en enfer, crache-t-elle.       <br />
       Sacrée nature ! Il va être difficile de la sauver malgré elle, d’autant que, je viens de m’en apercevoir, la corde se balance au dessous du reste du surplomb, s’usant à chaque passage sur la roche coupante. Je tends la main, désespérément, pour la saisir au dessous des brins endommagés, mais je n’y parviens pas. Il faudrait que quelqu’un vienne me tenir les pieds, pour que je puisse allonger suffisamment le bras.        <br />
       —Annylanne, tiens-bon  ! Je vais essayer de hisser la corde.       <br />
       Elle change soudain de ton.       <br />
       —Augustin , je... Je vais lâcher...       <br />
       —NON, tu ne lâcheras pas...        <br />
       Au moment où, les pointes des chaussures enfoncées dans la terre meuble, je parviens à refermer les doigts sur le chanvre, le dernier brin se brise et le poids du câble est trop lourd pour que je puisse le retenir sans être projeté à mon tour dans l'abîme.        <br />
       Le mufle aux reflets de bronze accompagne attentivement le mouvement du balancier. Quand la corde se rompt, le crocosophe file exactement à la verticale du point où elle tombe en hurlant.        <br />
       Il est au rendez-vous. Sa mâchoire démesurément ouverte forme un vortex rose pâle dans la surface vert sombre. La jeune fille s’y enfile, les deux jambes happées dans les entrailles de l’animal et aussitôt, poussant un effroyable cri de rage mêlée de souffrance, elle tente d’écarter les membrures puissantes qui enfoncent en elle leurs poignards.       <br />
       —Violongre ! hurle-t-elle dans une mascarade de maîtrise, je t’ordonne de...       <br />
       D’un coup de queue, l’énorme bête se retourne et plonge dans les profondeurs, entraînant sa proie.       <br />
       Plus tard, à près de cent mètres de là, le crocosophe remonte, tenant toujours la jeune fille à demi-avalée au dessus de lui, et reprend son souffle par ses courts naseaux latéraux.       <br />
       Annylanne est debout, renversée en arrière, la moitié inférieure de son corps sous la mer, portée par le monstre qui est en train de la dévorer. Bouche béante, bavant ses sucs, elle semble être une figure de proue qui aurait abandonné son vaisseau pour avancer seule dans l’immensité.        <br />
       Ses bras sursautent : Violongre la mâche. Puis sa taille se réduit sur les vagues et bientôt seule sa tête tragique émerge de la mer, crachant un dernier jet de sang.        <br />
       L’animal l’engloutit complètement. Les longs cheveux forment des favoris obscènes sur ses joues musclées, avant d’être aspirés comme des spaghettis . Cette fois la bête plonge sans retour, mais le bouillonnement qu’il laisse émerger au dessus de lui recrache un pied, encore logé dans sa chaussure à talon aiguille.       <br />
              <br />
       Je reste là, sans réaction, ne parvenant pas à admettre la réalité de la scène. Je ne sais combien de temps, je demeure dans cet état second. Puis, comme un noctambule, je reviens vers les herbes et prend le chemin du retour.       <br />
       Parvenu sur l’amphithéâtre d’herbe, je me laisse tomber, hagard.        <br />
       —C’est la mort de la femme-chef, qui te met dans cet état ? dit la voix puissante et sourde de Savroun le long.       <br />
       —Je la connaissais... Elle avait été une jeune fille pleine de générosité.       <br />
       —Les gens attendent souvent le moment propice pour se réaliser dans leur vraie nature.       <br />
       —Qui sait quelle était la vraie nature d’Annylanne Gron ? En tout cas, elle n’a pas mérité la façon dont elle a péri...       <br />
       —Viens, gronde Savroun, sa main énorme pesant sur mon épaule, il est temps de passer aux choses sérieuses.       <br />
       —Où... où allons-nous ?       <br />
       —Au Palais de Roche, rencontrer les Sages.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °           °       <br />
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              <br />
       J’avoue que je n’ai conservé aucun souvenir du trajet. Je ne sais plus quand ni comment j’ai pris congé d’Ennelle et de mes amis. Les images atroces de la mort d’Annylanne revenaient sans cesse devant mes yeux, et les émotions contradictoires de la journée avaient été trop fortes.        <br />
       C’est dans un état second que je me laissai guider par Savroun dans la vallée secrète du royaume de Lagma, et quand je repris un peu mes esprits, je me trouvais assis sur un tabouret de bois inconfortable, dans une petite salle étroite et haute, dont les voûtes gothalgiques étaient éclairées par quelques hublots perchés au zénith.       <br />
       Le rayonnement lunaire découpait de larges cercles sur une table de marocal. Plusieurs personnes étaient assises autour d’elle, mais j’en discernais mal les traits dans la pénombre mauve.       <br />
       Mes yeux reconnurent peu à peu des visages qui n’étaient pas inconnus, des silhouettes familières, pour la plupart âgées.        <br />
       Lutel Mirgône, placé non loin de moi, me salua d’un discret sourire.       <br />
              <br />
              <br />
       —Mes amis, maintenant qu’Augustin émerge du choc des combats, nous allons commencer la séance.       <br />
       Je ne distinguais pas clairement le visage de l’homme encapuchonné qui avait pris la parole à l’autre bout de la longue table, mais je reconnus sa voix à son timbre chaud, et aux effets oratoires majestueux : c’était Métaphos Blavarian, le grand maître des conteurs de Logatrou, le résistant de toujours aux menées du pouvoir de Mungabor, l’ami et le confident de Mazine Tikal...       <br />
       Maître Blavarian se tourna vers moi :       <br />
       —Augustin, bonjour, mon petit !  Tu vas bientôt comprendre pourquoi nous avons profité de ta présence à Sanabille pour t’enlever... Mais d’abord, parlons des Absents. Huimror, notre doyen, est mort, vous le savez, tué par des machines à musique dont, ironie du sort, l’effet mortel ne lui était aucunement destiné.       <br />
       Nysan Gron, le père de la pauve Annylanne, s’est enfoncé dans les turpitudes et la trahison. Ne l’accablons pas : le décès de sa fille chérie le plongera déjà dans l’affliction.       <br />
       Ventopse, notre Grand Omen, s’est déplacé à Clotone pour remplacer momentanément Furh’ion, tombé il y a quelques mois, dans l’exercice de ses fonctions. Nous le soutiendrons dans sa tâche, sans doute épuisante, de réorganiser le patriarcat dans la clandestinité.        <br />
       —A propos, Augustin, je dois te transmettre un message de Ventopse, dit Lutel.       <br />
       —De Ventopse ? Mais je ne le connais pas.       <br />
       —Eh bien, lui te connaît ! Il te fait dire ceci : “Gentil Ultramondain, la casquette de zigônois se porte la visière sur la nuque, et jamais avec des mocassins en peau de phomard”. C’est un peu énigmatique, mais je suppose que tu comprendras.       <br />
       Un instant, je demeurai interloqué. Puis ce fut l’illumination : le vieillard alerte que j’avais vu passer sur le ponton de Boutophane à ma sortie de l’eau, venant de nulle part... (il devait marcher sur l’onde...) : était Ventopse, le mystérieux grand Omen en personne, débarquant incongnito à Clotone pour venir à la rescousse des patriarches déboussolés. Je ne l’avais pas compris, mais lui, avait saisi immédiatement qui j’étais ! C’est  bien ce qu’il me faisait comprendre : que mon déguisement était risible...       <br />
              <br />
       —Quant à Saghin, continua le président de séance, il aurait dû venir,  mais le vieil ermite nous offre encore une démonstration de son effroyable caractère. Il ne veut pas entendre parler d’une réunion en ce moment, malgré la situation exceptionnelle.        <br />
       —Saghin nous fait toujours une crise au moment crucial, soupira la voix douce et modulée de Lutel Mirgône. Peut-être qu’Augustin saura le prendre : il n’a encore aucun motif de le haïr.        <br />
       —Nous verrons, dit Blavarian. Maintenant, les présents : je ne crois pas qu’Augustin connaisse tout le monde.       <br />
       Il mit la main sur l’épaule d’un beau vieillard chenu à longue barbe vaporeuse, assis à sa droite .       <br />
       ¬—Voici Lagmorion, notre hôte. C’est lui qui joue les fermiers muets et distille les rumeurs les plus insensées sur cet endroit, dont l’unique but est qu’il demeure inviolé.       <br />
       —Insensé toi-même, répliqua l’interpelé. Je ne porte pas de jugement sur les paraboles imbéciles que tu sers aux voyageurs de passage à Logatrou...       <br />
       —Ne te fâche pas, Lagmorion, nous te sommes tous extrêmement reconnaissant de parvenir à l’impossible : préserver des visites le royaume de Lagma.       <br />
       —J’en partage le mérite avec Savroun, qui soutient la réputation de toute l’île.       <br />
       —J’en conviens....         <br />
       A ma gauche, Emeisle Rondol, le grand-père de Jistan, et qui garde le pas de Dysme depuis presque une éternité.        <br />
              <br />
       L’homme carré, aux petits yeux bleus enfoncés et aux cheveux frisés poivre et sel semblait pourtant plus jeune que les autres.       <br />
              <br />
       Je ne te présente pas Lutel Mirgône, Savroun, et moi-même. Passons donc à l’ordre du jour, car il n’y a pas de temps à perdre. Chaque heure nous rapproche de la catastrophe contre laquelle nous ne pourrons plus rien.  Lutel, veux-tu exposer les choses à Augustin ?       <br />
              <br />
       —Comme il te plaira, Ermos.        <br />
       Lutel suivit mon regard étonné et expliqua :       <br />
              <br />
       —Oui, celui que tu connais sous le nom de Métaphos Blavarian est en réalité Ermos Passor, le descendant d’une très ancienne famille des îles. C’est le chef élu de notre petit groupe. Nous sommes membres d’une religion presque éteinte, étouffée par le tourbillon idéologique qui agite nos îles.        <br />
              <br />
       Notre secte, qu’on appelait parfois les “Quadratistes”  ou “Saisonneurs” s’est officiellement éteinte il y a cent ans, interdite par Sokalitos de Monitos. Mais, grâce au royaume de Lagma, une tradition s’est perpétuée dans des séminaires secrets tenus ici, ou, pour les cérémonies, dans le palais des quatre reines. Depuis trois ans, nous n’utilisons d’ailleurs plus ce dernier, en l’absence de vocations assez nombreuses.        <br />
       Les Saisonneurs estimaient que le grand Dragon, notre courant régulateur finirait nécessairement par être  détruit, et qu’il faudrait alors substituer à toute la théologie fondée sur les sept îles et les douze stations de la course de Braques, un système beaucoup plus simple à quatre pôles ou “saisons”, qui lieraient les îles deux à deux, sauf Draco, indomptable, mais qui resterait isolée.        <br />
              <br />
       Sanabille et Périache seraient jumelés dans la saison “Hiver”, à cause de la froideur des savoirs scientifiques et magiques réunis.        <br />
       La Majeure et Malamé, seraient liés dans la saveur printanière de la Nature (amour et fécondité).       <br />
        Clotone et Lario seraient unies dans un même aréopage, entre politique partisane et pouvoir, et associées à l’automne, saison des sages décisions à prendre avant le froid.        <br />
        Cette théorie séduisit beaucoup d’intellectuels de Périache et de Canémo. Elle donna lieu à un vaste mouvement de prosélytisme, mais fut farouchement réprimée par Viénèse Milone et Hontard Sixtuffe, aidés par les brigands de Draco qui ne voulaient pas être isolés dans un système d’alliances bilatérales entre îles.        <br />
       L’argument fallacieux le plus utilisé pour déconsidérer la secte des Saisonnistes dans l’opinion fut leur volonté alléguée de déclencher volontairement le tarissement du courant pour prendre le pouvoir, alors que ces derniers ne faisaient que pronostiquer sa diminution plausible. Bientôt réduits à l’état de groupe minuscule, les tenants de l’idée quadratiste devinrent un cercle d’érudits. Ils s’appuyèrent sur des travaux menés secrètement avec des savants de Thyrse, et ils finirent  ainsi par découvrir le secret de Dysme.        <br />
       Loin d’en profiter pour essayer de tarir le courant (comme certains membres le proposèrent en faisant un grand feu sur Dysme afin d’en cristalliser le sol), ils s’adonnèrent au contraire à sa stabilisation, en contrôlant le nombre de pélerins qui y passaient, tassant le sable sous leurs pieds.        <br />
       En même temps, ils s’adonnaient au perfectionnement de leur modèle politique, afin qu’en cas de disparition du Courant, une nouvelle culture de l’équilibre fût prête à se répandre, cette fois indépendamment du phénomène naturel.        <br />
       Or, Augustin, il semble bien que cette période soit advenue, d’ailleurs en large partie grâce à —ou plutôt à cause — de vous.       <br />
       —Il est vrai, dis-je, que j’ai trouvé les carnets de Karool Jion de May, où le savant expliquait le mécanisme des deux courants et le rôle de Dysme. Mais je me suis trompé dans leur interprétation : je croyais que le tassement entraînerait un réveil formidable du Dragon...       <br />
       —Cela n’a aucune importance. Karool Jion de May était lui-même tombé sur des informations tronquées laissées à son intention par nos prédecesseurs.       <br />
       —Pourquoi votre secte voulait-elle l’induire en erreur  ?       <br />
       —Parce que nos Anciens estimaient qu’il était trop versatile. Jamais ils ne l’auraient convaincu d’adhérer à notre cause, et la détention d’un tel savoir était bien trop dangereuse.       <br />
       —C’était un vrai savant, objecta Lagmorion.       <br />
       —Oui, concéda Lutel, mais un peu irresponsable pour cette raison  même.  Quoi qu’il en soit, le Grand Dragnon est bel et bien en train de mourir, et les îles se trouvent  réunies de fait.       <br />
       —C’est malheureusement le pouvoir des Zwölles qui est en train d’unifier votre petit monde, remarquai-je, et leur dictature habile et bien organisée n’en est pas moins une oppression générale des libertés.       <br />
       —Certes. C’est pourquoi nous avons fait jouer toutes nos forces pour enrayer la victoire de Trug. Savroun est en train de le battre à plate couture à Sanabille et ...       <br />
       —A propos, coupai-je, pouvez-vous me donner des nouvelles d’Homer Benjou ?       <br />
       —Ne vous inquiétez pas, dit Ermos Passor (alias Métaphos Blavarian) Homer a défait Mungabor et l’a logé au chaud dans ses propres prisons. A cette heure, le nouveau Minus est en route pour Clotone à bord de centaines de petits bateaux de pêche surchargées de ses troupes galvanisées.       <br />
       —Homer est trop bouillant ! Il prend un risque énorme.       <br />
       —Non, reprit Ermos, car il y a du nouveau sur tous le fronts : un soulèvement général s’est déclenché sur La Ménile et Canémo. Mortone Trug trône encore sur la colline des pouvoirs, mais il est de plus en plus isolé, et Larr de Siouque a fait masser les grands navires de l’amirauté dans le Grand Bassin, prêts à rembarquer le Prince en catastrophe. Mirandol est encore aux mains des Zwölles, le Ministre Longarde et son âme damnée Glavial Mollé organisant une résistance très efficace autour de l’inexpugnable tour de Roc.       <br />
       —Vous voulez dire que les Zwölles sont partout sur la défensive ?       <br />
       —Absolument, Jeune Homme, sauf chez eux, à Draco. Les choses ne sont pas encore jouées mais le temps joue maintenant contre eux. Ainsi, à Lario, les Penthérites et les Hatrobates ont réussi un raid surprise sur le château des Fulgur’ach et ont libéré Mina Termina qui est en train de rallier les populations à son voile vert. On rapporte que Kryalîche est mort, et qu’Allastair est en fuite.       <br />
       —Les nouvelles que j’ai de Périache ne sont pas meilleures pour Trug et sa bande, ajouta Lutel. Les Magdes ont réussi à retourner des thrombes-mineurs et elles ont envahi le Puits d’Ardamont, où elles sont en train de détruire systématiquement la fabrique de Morts-Vivants cachée sous la grande Cascade.       <br />
       —Est-ce vrai ? s’exclama Savroun, plein d’espoir. Ce cauchemar aurait-il une fin ?        <br />
       Lagmorion, hocha la tête pensivement :       <br />
       — On aurait pu croire que cette chaîne entre le Dessus et le Dessous  ne s’arrêterait jamais.       <br />
       —Revenez à l’ordre du jour, fit nerveusement Emeisle Rondol. Augustin doit être averti de notre demande, maintenant.        <br />
       —J’y viens, dit Lutel Mirgône avec douceur.        <br />
       Voila :  la marche forcée sur Dysme étant terminée, le Grand Dragon va sans doute progressivement revenir à sa puissance normale.        <br />
       —Oui. Eh bien, où est le problème ?       <br />
       —Nous souhaiterions préserver l’état d’unité géopolitique de l’archipel,  Augustin. Notre rêve se réalise enfin, et, une fois éliminés les Zwölles, nous pourrions aider Homer à construire une République fédérale Guamaaise, fondée sur les principe du pluralisme quadratiste.  Or, il n’est évidemment pas question d’organiser dans l’avenir un tour de rôle pour continuer le tassement forcé de Dysme. De toutes manières, le vent n’alimente plus assez l’atoll en nouveaux apports de sable,  et le tassement deviendra aussi inutile que de gaver un phomard avec du vent.       <br />
       Mais il existe peut-être une solution.       <br />
       —Ah ?       <br />
       —Une  légende ancienne dont nous avons pris connaissance par notre grand érudit Lagmorion, ici présent, affirme qu’en jetant des roches en un certain point au large de Dysme, on obtiendrait le même effet, et pour une durée indéterminée. Au moindre signe de reprise du Dragon, il suffirait d’en basculer à nouveau une quantité adéquate, pour être tranquilles pour des décennies.       <br />
       —Connaissez-vous les coordonnées de ce point ?       <br />
       —Non, c’est tout le problème, dit Ermos Passor.       <br />
       —Mais nous croyons une chose, ajouta Eméisle Rondol de sa curieuse voix éraillée, c’est que Saghin, lui, les connait.       <br />
       —Or il ne veut plus rien écouter de nous, dit Savroun, de sa voix d’outre-tombe. Il est fâché, et cela peut durer un siècle.       <br />
       —Nous aimerions que vous le convainquiez de nous en livrer le secret, conclut Lutel. Nous savons que vous devez aller à Malamè. C’est là qu’il vit. Nous ne vous demandons aucun détour dans votre quête personnelle, mais seulement de lui parler.       <br />
       —Ce serait vraiment gentil de votre part, soupira Lagmorion en se caressant la barbe.       <br />
              <br />
       Je réfléchis un long moment, et les Cinq vieillards de Lagma, les anciens chefs secrets de l’archipel, respectèrent ma méditation en silence.       <br />
       —Voulez-vous mon sentiment ? dis-je enfin.       <br />
       —Certes, dit Passor, nous en serions charmés. J’espère que votre point de vue n’est pas trop critique.       <br />
       —Non, mais voila : je crois qu’aucun système de représentation englobante de votre monde n’empêchera jamais les guerres ou les irréductibilités.       <br />
       —Ce n’est pas notre but essentiel, jeune Sage, reprit Lutel. Il est de satisfaire enfin le grand désir d’unité qui traverse les peuples de l’archipel.       <br />
       —Je sais. Mais le régime en cours n’est pas si mauvais. La course des héros, la compétition entre le Villacope et le Minus, les pouvoirs qui s’opposent, se réconcilient, se défont. Les complots qui ratent, les espoirs qui sans cesse renaissent, tout cela est assez vivant.   Il y a du jeu, de la marge, de l’aléatoire. Il y a place pour le drame, la comédie, la tragédie.        <br />
       Dans un système simplifié à quatre cases, vous enfermeriez les gens...       <br />
       —Au contraire, dit Passor. Le quadratisme est la seule solution pour préserver la diversité alors que les Puissants savent maintenant passer outre le Dragon grâce à des techniques maritimes nouvelles. Nous n’avons plus le choix qu’entre une homogénéité forcée, que ce soit celle des Zwölles ou de leurs successeurs, et un cadre garantissant l’équilibre des cultures et la liberté des échanges.       <br />
       Nous devons prévoir absolument un principe intérieur qui empêche durablement le pouvoir d’une dictature centrale sur l’archipel. Et la seule façon est  d’ouvrir toutes les routes, en avançant quelques principes  de respect mutuel.         <br />
       -Vôtre idée est intéressante. Et, après tout, il s’agit de vôtre monde. Je voudrais cependant avoir l’assurance d’une chose .       <br />
       —Dites, fit Savroun.       <br />
       —Si je parviens à trouver ce Saghin et à lui arracher les coordonnées du lieu où les pierres doivent être jetées, afin  d’anéantir pour toujours le Grand Dragon, je voudrais que vous me promettiez d’en soumettre la décision à la population des îles.       <br />
       —Toute la population  ? s’écria Emeisle, mais c’est impossible !       <br />
       —Non, c’est possible, le contredit  posément Lutel. Souviens-toi, y a un précédent :  la question posée par Walbon Mungar en 1704  qui voulait établir la Fufe comme monnaie commune.       <br />
       —C’est vrai, admit Lagmorion, mais, souviens-toi aussi :  le résultat majoritaire refusé par La Majeure entraîna la guerre.       <br />
       —Oui, mais il en serait différemment aujourd’hui, intervint Ermos Passor. Je crois qu’avec l’appui d’Homer Benjou, le vote se passerait très bien.       <br />
       —Que répondons- nous à Augustin ? demanda Lagmorion, toujours sceptique.       <br />
       —Si personne n’objecte, je pense que nous devons lui répondre “oui”.       <br />
              <br />
       Il n’y eut pas d’objection. Je promis donc de rechercher Saghin et d’obtenir de lui l’information désirée par le groupe des Quadratistes. Nous soupâmes ensuite agréablement au coin d’un âtre. Lagmorion m’indiqua une petite crypte décorée de belles tentures anciennes, et qui me servirait de chambre.  L’humidité en fut chassée rapidement par un feu odorant, et je dormis d’un sommeil sans rêve, pour la première fois depuis longtemps.       <br />
       Le lendemain, Savroun m’accompagna jusqu’à la dernière colline avant le Bourg.       <br />
       —Savroun, une chose encore... Fontrelon est-il ton fils ?       <br />
       Savroun tourna vers moi son visage osseux, sculpté dans la pierre polie, et je ne savais pas s’il me souriait ou si ses lèvres blanches s’étiraient en une mimique perplexe, en me répondant de sa voix de basse à faire trembler le sol :       <br />
       —Je ne connais pas tous les noms d’emprunt de mon fils. Mais je sais qu’il te connaît, Augustin. Je ne peux pas t’en dire plus... Adieu !       <br />
              <br />
              <br />
       Je passai par le quartier de la Fabrique pour réaliser un certain achat.        <br />
       Je me fis longement expliquer le maniement de mon acquisition, puis je descendis dans le centre où j’entrai dans la taverne tenue par Dame Jonka.       <br />
       Heureuse de me revoir après le événements tragiques de la veille, la plantureuse femme me raconta mille anecdotes. Je l’interrompis au bout d’un moment :       <br />
       —Auriez-vous vu  Ennelle Trodon ?       <br />
       —Oui, elle est rentrée chez son père assez tard, et la famille a fêté son succès, avec d’autant plus de joie que tout le monde s’inquiétait de sa disparition pendant la bataille des zwölles.       <br />
       —Et avez-vous des nouvelles des camarades avec qui je suis venu ?       <br />
       Dame Jonka rougit jusqu’aux oreilles.       <br />
       —Eh bien, ces deux là ! Ils sont restés ici tard dans la nuit, et sont partis avec deux amies.        <br />
       —Je ne les dérangerai donc pas. Si vous les revoyez, faites leur savoir que je me rends à Malamè, comme prévu. Ils peuvent m’y rejoindre, s’ils le désirent mais je dois emprunter un moyen de transport plus rapide que le bateau.       <br />
       —Bien, je le leur dirai.       <br />
              <br />
       Je dirigeai mes pas vers la vallée d’Ollange, et de là,  je descendis à la petite plage, cachée par le bois de Doucepêche.       <br />
       Il faisait beau et chaud. J’avais un peu de temps avant que le transport prévu n’arrive, et je m’allongeai sur une longue terrasse de marbre sculptée par le vent depuis des millénaires. Je m’endormis au soleil, jouissant  de l’instant de paix.       <br />
       Il ne dura pas longtemps. Des beuglements me réveillèrent. Une silhouette trapue, la tête enveloppée dans une étrange dentelle, se précipitait sur moi, suivie d’une foule d’adolescents en chasubles.       <br />
       Le personnage s’arrêta en face de moi, le menton en avant. C’était une femme viriloïde dotée d’une massive poitrine.       <br />
       —Je me présente :  Pamaranthe  Choulisse. Je suis archéologue sapientissime, patentée par le Phiagde, pour réaliser les fouilles sur cette île. Pouvez-vous me dire qui vous a donné la permission de vous allonger sur la rampe de cet ancien port Phrisogeois ?       <br />
       Elle croisa les bras, et son pied battit le tempo de l’impatience la plus légitime.       <br />
       —Vous rendez-vous compte que vous piétinez dix-huit siècles d’histoire ?       <br />
       Je bâillai et me rallongeai, chapeau de paille rabattu sur les yeux.       <br />
       —Votre attitude est indigne, Signour ! aboya l’archéologue. Vous abimez le poli du marbre.       <br />
       —C’est vrai, renchérirent quelques adolescents boutonneux qui se cachaient derrière l’arrière-train imposant, Madame Pamaranthe a raison ! C’est honteux.       <br />
       Je me retournai paisiblement.       <br />
       —Vous savez ce que font les Zwölles aux femmes ? dis-je en plissant les yeux en une grimace horrible.       <br />
       —Euh... les ZwÖ... non.       <br />
       —Voulez-vous tenter l’expérience ? ajoutai-je en me levant, le visage encore plus déformé.       <br />
       —Euh non... Vite les enfants... on s’en va...       <br />
       —Où çà, Madame ?       <br />
       —Sur le chantier des latrines charbiniotes. Il y a encore deux mètres à creuser. Vous ferez çà pour moi, les enfants, n’est-ce pas ? ajouta la grosse femme en jetant des regards furtifs pour vérifier que je ne la suivais pas.       <br />
       —Oh oui Madame ! dirent en choeur les bons petits. Nous aimons travailler pour vous dans les latrines anciennes.       <br />
       —Mes amours d’esclaves, que je vous adore, roucoula Dame Choulisse en s’éloignant, cette fois sans ce retourner, son étrange dentelle battant au vent comme les ailes d’une coiffe de bonne soeur.       <br />
              <br />
              <br />
       —Ohé !       <br />
       Je mis ma main en visière pour voir qui me hélait ainsi d’un point situé en altitude.       <br />
       —Fais attention, Augustin !       <br />
       Je reconnaissais maintenant la voix de mon bon Jean.       <br />
       —Mais où es-tu ? Supitoire de brelouque !       <br />
       ¬—Dans le ciel ! Mais peut-être pas pour très longtemps...        <br />
       Je vis alors trois Lourds descendre  à travers les nuages, comme des ballons un peu dégonflés. Ils arrivèrent au sol à bonne vitesse, ébranlant le marbre de leurs masses imposantes : pouf ! pof ! et... boumpf !       <br />
       Entre eux, la nacelle de paille atterrit rudement, heurta un gros caillou et se renversa comme une crèpe, projetant une massive silhouette qui roula sur elle-même plusieurs fois, rentrant la tête dans ses mains.          <br />
       Jean se releva, se tenant les reins et se dirigea vers le plus gros des Lourds, sous lequel la précieuse plate-forme phrisogeoise s’était crevassée comme la surface lunaire atteinte par un météorite.       <br />
       —Sieur Chbaoum Achoupf !  s’écria-t-il, au bord de l’apoplexie,Cela fait dix fois que je te dis de rester éveillé pendant les atterrissages ! Tu as vu ce gâchis  : tout le panier d’oeufs écrasés ! et mes bouteilles de glône !       <br />
       —Excuse-moi, grasseya la monstrueuse patate minérale, mais comment veux-tu que je me réveille si je ne tombe pas d’abord ?       <br />
       Je tentai de calmer mon vieil ami.       <br />
       —Ce n’est pas grave...       <br />
       —Pas grave ?  Mais il reste encore des centaines de kilomètres à faire dans cette nacelle au dessus des flots, et nous n’avons plus une seule provision intacte...       <br />
       —Et pourtant j’ai freiné ! dit la voix de meule d’un Lourd plus petit, en forme de cône.       <br />
       —Moi aussi, dit le troisième, vague ébauche d’un (gros) pavé parisien, mais maintenant, j’ai sommeil.       <br />
       —Ah non ! beugla Jean. Il n’y a plus de groupenouille, alors vous restez reveillés, ou je...       <br />
               <br />
       —Attends, Jean, laisse-les.        <br />
       Je m’approchai de Chbaoum, dont les cavités oculaires se refermaient, puis se redressaient.       <br />
       —Bonjour, Signour ACHOUPF, je vous connais !       <br />
       —Oui ! je crois que je me souviens. Tu es un homme que j’ai rencontré  dans la forêt du Wino, après avoir écrasé quelqu’un par inadvertance...       <br />
       —C’est exact, à ceci près que cette fois-là, tu n’avais écrasé personne !        <br />
       —C’est... RRRRR... curieux ! D’habitude, quand je m’endors en l’air, je m’éveille toujours en plein drame. Eh bien , bonjour... Je te présente VICHROM et  POUMIFFF, deux de mes plus jeunes soeurs, que j’initie au transport aérien.       <br />
       —Et cela nous plaît beaucoup, approuvèrent les deux autres Lourds en même temps.       <br />
       —Vichrom est celle qui a la forme d’un pain de sucre, et Poumiff, est la plus petite, très fière de son style cubique, me dit Jean en apparté.        <br />
       —Faut-il les nourrir maintenant ?       <br />
       —Non, rocailla Chbaoum, nous n’avons besoin que d’un petit somme d’une dizaine de minutes, après quoi, nous pourrons repartir.       <br />
       —A la bonne heure...       <br />
       Je me tournai vers mon vieux compagnon :       <br />
       —Je ne m’attendais pas à te voir. Savroun m’avait bien dit qu’Homer m’avait envoyé des Lourds avec un messager, mais...       <br />
       —Je te raconterai en rentrant.       <br />
       —En rentrant à Clotone ?       <br />
       —Clotone est presque libéré.  Je suppose que...       <br />
       —Non, Jean, on file sur Malamè.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       8. Le Maitre des Vannes       <br />
              <br />
              <br />
       Il me restait une dernière île à connaître du petit monde de Guama, et —je n’aurais su dire pourquoi— je m’en approchais avec une certaine émotion.       <br />
       Allongés sur notre grand assiette d’alfa tressé, soutenue dans l’azur tranquille par nos trois Lourds en pilotage automatique, nous sirotions nos narguilés de voyage. J’avais l’impression délicieuse que le bruit et la fureur s’éloignaient derrière nous, même si je savais pertinemment que Nardor Botulis était à l’oeuvre sur la petite terre isolée, semant la mort et la désolation.       <br />
              <br />
       Paresseusement, Jean me racontait les dernières nouvelles  de Clotone et d’ailleurs.       <br />
       Quand il avait quitté Homer Benjou, celui-ci venait de recevoir l’adoubement suprême du nouveau Patriarche, Ventopse, qui, pour l’occasion, était sorti de la clandestinité. La cérémonie avait eu lieu sur Fustelle, le site sacré des trois Chênes gigacarpa étant à portée de boulet de la tour de Roc, toujours tenue par Longarde et Mollé.       <br />
       Mais Homer ne s’en préoccupait pas : on les pousserait à épuiser leurs munitions. Après quoi on les laisserait où ils étaient : après tout, le Roc n’était-il pas la prison d’Etat de Guama ? Les criminels s’y étaient eux-mêmes enfermés. Grand bien leur fasse ! La foule avait applaudi cette décision et en avait apprécié tout le sel.       <br />
       Comme les amis majorois étaient restés sur leur île (Jormail et Jostique de Joor achevaient d’y liquider les rebellions résiduelles), Pierre-Jacques Gonflamond avait été nommé chef de l’Etat-Major. Il devait présenter dans les jours à venir un plan de reconquête générale de l’archipel.        <br />
       Mon brave ami Braho Nohé avait rejoint Benjou (après avoir mis à l’abri du Wino son précieux fardeau de pélerins). Il venait d’être nommé chef de la marine, avec pour pour première mission de bloquer les navires de l’amirauté Zwölle.       <br />
       Mortone Trug écumant et sauvage (il avait gravement blessé son frère débile Minouïr, en lui envoyant son sceptre au travers du visage) avait repris place, avec une extrême réticence sur l’un de ces vaisseaux. Jusqu’au dernier moment, sa garde personnelle s’était faite tuer dans les appartements de la tour centrale du palais villacopal, pour lui permettre finalement de fuir par les égouts.        <br />
       Sa mégalomanie n’avait en rien diminué et, selon les espions du nain Salkoz, qui fourmillaient parmi les manoeuvres emplissant les cales et armant les voiles,  il ne parlait que de”parfaire la conquête”, et de “revenir dans moins d’un mois, avec des bateaux-bombes pour raser les villes”.         <br />
       Si ces rodomontades n’étaient pas sérieuses, Braho Nohé qui ne disposait que d’une douzaine de simières, de quatre galéasses et de deux vaisseaux lourds, aurait néanmoins affaire à forte partie contre les soixante navires de ligne. Il faudrait les empêcher de sortir du port et les couler sur place en leur envoyant du feu phrisogeois. Sans cela, on ne ferait guère mieux que les harceler dans leur retraite, et ils pourraient rentrer à Draco sans trop de dommage, en profitant du sommeil du Grand Dragon.       <br />
       —Quelle plaie ! soupirai-je. Draco est une forteresse naturelle imprenable, et Trug y reconstituera ses forces pour repartir à l’assaut dès qu’il le pourra. Il faudait absolument empêcher  les Zwölles de revenir chez eux.       <br />
       ¬—Très bonne idée, dit Jean, en écarquillant les yeux pour mieux aspirer la fumée bleue de choulcave. Mais comment ?       <br />
       Au bout d’un moment d’extase, il poursuivit :       <br />
       —J’ai aussi le courrier du coeur. Cela t’intéresse-t-il ?       <br />
       —Oui, mon bon Jean.       <br />
       —Sacripoile, arrête de m’appeler “mon bon Jean”, ceci n’est point une histoire de la Comtesse de Ségur, que Diable !       <br />
       —Ah, si tu te réfères au diable, je veux bien m’arrêter de t’appeler...       <br />
       —Chut ! Alors voici : Mina Termina vient d’annoncer qu’elle se marierait avec son ancien ennemi Trémis Dendron Budain.        <br />
       —Ils feront un fort beau couple... A propos, Kryalîche a vraiment été tué ?       <br />
       —Oui, Budain l’a étripé en combat singulier.       <br />
       —Fort bien. Cette crapule me faisait froid dans le dos.       <br />
       —Quant à Marion La Faël, qui pleurait les larmes de son corps sur sa belle forêt de Giraise réduite en cendres, il paraît que le vieux Harno Geroy, qui en était follement amoureux depuis des lustres, lui a déclaré ses sentiments. Il a promis de consacrer tous ses efforts au reboisement, et Marion lui a fait  jurer qu’il ne s’agirait pas de Choulcaviers de construction, ni de Canipores nains qui poussent en trois jours.       <br />
       ¬—Sage précaution. De toutes façons, leurs arrières-petits-enfants verront à peine les Agras parvenir à leur pleine hauteur.       <br />
       — Mais j’ai gardé la meilleure pour la fin...       <br />
       —Dis vite !       <br />
       —Eh bien, Homer a rencontré Mategloire Fitrion lors d’une réunion d’Etat-Major où elle s’était glissée...       <br />
       —La fouine !       <br />
       —... Et ce fut la rencontre de leurs vies. Désormais, ils sont tout le temps ensemble, et Homer délaisse passablement ses devoirs stratégiques. Jansène fait le bougon, mais je crois qu’il est suprêmement heureux.        <br />
       —Oui, fis-je avec un peu d’amertume, la petite est vraiment charmante.  Mais au fond, trop gamine pour moi...       <br />
       —Car tu avais des visées, vieux renard ?        <br />
       —Parlons d’autre chose, veux-tu. Sur La Majeure, qu’est-ce que les Joor ont fait de Mungabor ?       <br />
       —Oh, cela, je l’ignore. Mais on dit qu’il lui ont promis un poste, si toute l’affaire se terminait bien.       <br />
       —Ils ne sont pas rancuniers.       <br />
       —...Nous ne savons pas de quel poste il s’agit.       <br />
       —Tu as raison.       <br />
       —La seule chose neuve à propos de La Majeure est que les Logatrossiens ont exécuté Trophilogue. Ce vil agent de Sapharx avait transformé la grande taverne en centre de tortures pendant la brève dictature de Mungabor...       <br />
       —Bien fait. As-tu glané des informations sur Nardor Botulis ?       <br />
       —Pas la moindre. Il s’est volatilisé.       <br />
       —Je crains, hélas, que nous en entendions encore parler, là où nous allons.       <br />
       Jean pointa le suçoir de son Narguilé en direction de l’horizon occidental.       <br />
       —Je crois qu’on aperçoit  Malamè...       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       De notre aéronef, nous aperçûmes bientôt  la douce courbure de l’île, vue du nord-ouest. La petite ville de Roudoul dominait une colline de jardins et de vignes, jusqu’à la pointe du même nom, fendant le flot comme une étrave.  Plus à l’est, le bras de sable qui reliait l’îlôt de Minolé à la terre principale semblait être une chaîne de cuivre pâle à demi-immergée.       <br />
              <br />
       —Regarde... je crois qu’il y a un feu.       <br />
              <br />
       Jean avait raison.  De Minolé s’élevaient des volutes de fumée grise et noire, en bien trop grande abondance pour être seulement l’effet des foyers domestiques ou même d’un feu de joie communal.       <br />
       Ayant réveillé Chbaoum d’un petit coup de cordon, je lui demandai de nous diriger vers l’arc sablonneux.       <br />
       De plus près, l’incendie devint visible : les arbres en feu étaient prolongés de grandes écharpes rousses flottant au dessus d’eux. Le coeur du brasier était un village de maisons rondes aux toits maintenant détruits. Des petites silhouettes humaines et animales couraient en tout sens sur les places et les chemins.        <br />
       —Il y a de la vie, au moins, soupirai-je.        <br />
       —Les pauvres gens !       <br />
       —Je m’attendais à un massacre...        <br />
              <br />
       Les habitants avaient vu les Lourds de loin et se précipitaient à notre rencontre. Chbaoum et ses deux soeurs trouvèrent trop fatiguant de calculer le lieu d’atterrissage de la nacelle, et laissèrent celle-ci se poser sur l’eau. Bientôt gorgée comme une éponge, elle coula.  Jean, grognant comme un sanglier, réussit cette fois à sauver son paquetage, ses armes et son narguilé en les tenant au dessus de sa tête.        <br />
              <br />
       Sur la plage, la “foule” était composée d’enfants de dix à quinze ans.       <br />
       —Pouvons-nous voir vos parents ?       <br />
       —Ils ont été emmenés... se désespéra une petite fille, les yeux grands comme des soucoupes.       <br />
       —Des soldats leur ont dit de venir avec eux, expliqua le frère aîné.       <br />
       —Est-ce qu’il n’y a pas de grande personne avec vous ?       <br />
       —Si... Elles arrivent.       <br />
       Deux femmes couraient vers nous. Je reconnus la jeune fille que j’avais rencontrée à deux reprises sur la Majeure, fuyant les troupes de Mungabor.       <br />
       —No... Nolibé !       <br />
       —Par le Grand Equilibre...       <br />
       L’émotion était forte et elle ne put parler. Elle vint spontanément se nicher dans l’abri de mes bras. Je l’y serrai et la réchauffai.       <br />
       —Ma soeur Anphidiane est avec moi. Nous avions les enfants avec nous à la baignade quand les Zwölles sont arrivés... Nous nous sommes cachés dans les buissons d’ajoncs, jusqu’à ce qu’ils repartent. Ils ont rassemblé nos parents, nos anciens, et les ont emmené sur le chemin.        <br />
       —Puis ils ont mis le feu aux maisons avec des flèches... renchérit la petite Anphidiane.       <br />
       —Combien y avait-il de soldats ?       <br />
       —Une trentaine, à dos de méyots. Ils venaient de l’île-mère...       <br />
       —Quand cela s’est-il passé ?       <br />
       —Ils sont partis, il y a une heure...       <br />
       —Vous n’avez vu aucun bateau ?       <br />
       —Non.       <br />
              <br />
       —Bon. Je ne crois pas qu’ils reviennent.  Retournons tous au village.        <br />
       Il faut éteindre les flammes.       <br />
       —On a essayé, dit Anphidiane, mais avec les bols de kachol, c’est très difficile.       <br />
       On la sentait au bord des larmes.       <br />
       —Nous allons voir ce qui est possible.       <br />
       —De toutes façons, le feu a grimpé dans les arbres, et il n’y a presque plus rien à brûler, constata Nolibé.       <br />
              <br />
       Jean alla couper à la hache les arbres qui menaçaient de laisser tomber leur tête encore enflammée. Nous nous organisâmes en chaîne, et chaque maison fut éteinte l’une après l’autre. Tandis qu’un groupe était délégué pour cuisiner une soupe de lupifers et de galettes,  et qu’un autre était chargé de surveiller et de nourrir les tout petits, les autres sortaient des maisons les objets indemmes.       <br />
       Le soir tomba et les fumées finirent par s’arrêter.       <br />
       Avec Jean et Nolibé, nous nous activâmes à reconstruire un toit pour la maison commune avec  un bric à brac de poutres et de palmes demeurées intactes. La petite population s’y abriterait pour la nuit contre le vent de l’est, doux mais humide.       <br />
              <br />
       Le cercle se resserra après le repas, et Nolibé raconta de longues histoires aux enfants cachés jusqu’au nez sous les ponchos. Ils s’endormirent les uns après les autres, et Jean ne fut pas le dernier.        <br />
       Nolibé vint s’asseoir contre moi et nous partageâmes le même poncho, en regardant le petit foyer que j’avais rallumé devant nous.       <br />
       Puis elle s’allongea en chien de fusil et je la bordai, laissant dépasser son nez et ses lèvres dans le froid qui se faisait piquant.       <br />
              <br />
              <br />
       Le lendemain, dès l’aurore, nous décidâmes d’aller à Roudoul pour chercher des secours. En espérant que la ville n’avait pas subi la visite des bandits.        <br />
       La meilleure solution était de laisser Jean avec les enfants. Je partis pour Roudoul avec mission d’en ramener une carriole de pain et de lait, et, si possible une petite escadre armée, pour protéger, plus tard, le transfert des enfants,  (car ils ne pourraient pas rester ainsi à Minolé.)       <br />
       Nolibé me rattrapa sur le chemin.       <br />
       —Il vaut mieux que je sois avec toi pour discuter avec les Roudouliens, sinon ils ne te croiront pas.       <br />
       Sa main glissa dans la mienne et nous marchâmes ainsi, en silence.       <br />
               <br />
       Roudoul n’avait pas été attaquée. Les citoyens étaient en réunion nuit et jour, pour préparer une éventuelle résistance. Une milice avait été levée, et les Jeunes étaient entraînés au bâton et à la foënne, dans les champs et les jardins.        <br />
       Comment défendre une bourgade aussi pacifique et dont les derniers remparts avaient été démantelés huit siècles plus tôt ?       <br />
       Nolibé interrompit le débat et demanda de l’aide.  Les citoyens, un peu gênés (car ils n’avaient pas eu le courage d’envoyer des éclaireurs s’informer sur la cause de la grande fumée) s’empressèrent.  On réunit un groupe en armes et des victuailles furent placées sur une charrette.       <br />
       La jeune fille devait rentrer aussi. Ses yeux inquiets trouvèrent les miens et, sans nous soucier des regards, d’ailleurs indifférents, nous nous enlaçâmes, comme si la séparation, déjà, faisait mal. Je caressai son beau front et noyai mes mains dans sa longue chevelure d’un noir profond. Nos yeux s’évitaient encore pour ne pas rendre plus difficile un arrachement à la plongée dans un unique tourbillon.       <br />
       Je restai pour participer à l’organisation militaire.       <br />
       —Augustin est conseiller du Minus. Il sait tant de choses sur l’art de la guerre, avait dit Nolibé au maire et à ses adjoints apeurés de tout.       <br />
       Je discutais ferme avec leur conseil de guerre, quand Nolibé, sur le départ, passa sa tête par la porte et me sourit.       <br />
       De ce sourire émanait toute la chaleur de son corps, souvenir de notre première et chaste toucher, et promesse d’autres, moins placides.       <br />
       Elle ne me manquait pas. Seule l’évidence de la rencontre m’étonnait.        <br />
       Toutes les combinaisons complexes de la survie s’écartaient comme un décor inutile devant le monde concret de l’amour, de son intemporalité absolue. Ce “nous”, si simple, qui avait toujours existé et serait encore là, dansant dans l’espace, quand nous serions morts.       <br />
       Je tentai de me raisonner. Mais que m’arrivait-il ?  Tout cela pour une simple rencontre ?       <br />
       Le tout se résorba aussitôt dans un rien discret, posé comme une pierre d’attente dans un coin de ma tête, et je revins aux tâches de l’heure.            <br />
              <br />
       Deux jours après, je revis Nolibé, à la tête  de son petit peuple, bientôt hébergé chez les habitants, souvent liés à leur famille par un cousinage.       <br />
       Entretemps, la milice prenait forme, et j’avais placé des contingents aux accès principaux. Le sommet de la colline, qui correspondait à la  vieille tour du Moulin fut transformée en forteresse capable d’accueillir très vite la totalité des Roudouliens, et de tenir un siège de quinze jours contre une petite armée. De vieux passages secrets entre des maisons et la tour furent réouverts, qui permettraient éventuellement de sortir pour prendre les assiégeants à revers.        <br />
              <br />
        Je n’avais pas beaucoup le temps de voir Nolibé, mais le soir, nous nous retrouvions sur la place du Moulin, et nous  prenions une chiroine aux petites tables rondes de l’unique estaminet.       <br />
       Anphidiane venait souvent, inquiète, et aussi un peu jalouse de sa soeur.        <br />
       —Qu’est il arrivé à la mère ? disait-elle souvent.       <br />
       Je tentai de la rassurer :       <br />
       —Nous la retrouverons, avec toutes les grandes personnes.        <br />
       —Mais les Zwölles ont pu les tuer ?       <br />
       —Oui. Mais je crois qu’ils les auront gardées en otages, avançai-je, bien peu sûr de moi, car ils savent qu’ils ont perdu partout ailleurs. Ils voudront avoir quelque chose pour négocier leur retour, ou leur départ.       <br />
       Je connaissais les projets de Mortone (dépeupler Malamè pour en faire son paradis personnel) mais sa défaite temporaire les avaient probablement repoussés à plus tard.  E,n revanche, j’avais très peur de la folie meurtrière de Nardor Botulis que l’on pouvait suivre à sa trace sanglante, partout où il passait.       <br />
       —Ne sait-on pas où ils ont emmené nos parents ? demandait Anphidiane, angoissée.       <br />
       —J’ai fait envoyer des émissaires un peu partout dans l’île. Personne ne sait exactement où leur chef tient son camp.        <br />
       —Une contrée n’a pas encore été visitée par les explorateurs :  la forêt profonde d’Ardilonne, entre le fleuve Mourranche et  le mont Gondemiel. C’est la région la plus sauvage de notre petite  île, dit Nolibé.       <br />
       —Je pourrai tenter d’y aller avec Jean, maintenant que vous êtes à l’abri.       <br />
       —Oui, admit Nolibé, et elle baissa la tête, sa main serrée autour de la mienne, mais vous ne savez pas combien ils sont.       <br />
       —Il faudrait retrouver leurs bateaux, dis-je. Des marins pourraient faire le tour de l’île, et observer discrètement tous les mouillages possibles. Ils ont peut-être camouflé leurs vaisseaux.        <br />
       —Il faudrait aller voir les pêcheurs, en bas, avec le maire.       <br />
       —C’est que je ferai. En attendant, nous formerons un commando assez nombreux, et quand le camp zwölle sera repéré, nous monterons un plan pour libérer les prisonniers, et pour détruire l’ennemi.       <br />
              <br />
       Je passais maintenant une bonne partie de mon temps à entraîner de jeunes Roudouliens auxquels étaient venus s’adjoindre plusieurs dizaines de Malionais et de Bistriens volontaires, mécontents de la politique de neutralité de leurs cités respectives.        <br />
               <br />
       Je n’étais pas sûr que cette petite force pourrait résister plus de cinq minutes à la charge de Zwölles, dont la bellicosité serait décuplée par la rage d’avoir perdu la guerre. Mais il fallait donner un peu d’espoir à ces gens.        <br />
              <br />
       Nolibé et moi éprouvions de plus en plus la présence  tardive des enfants inquiets autour de nous, comme un obstacle à vivre ce que nous savions grandir entre nous. Anphidiane le sentit, et prenant sur elle avec un grand courage, elle décida de jouer les mamans pour nous libérer.        <br />
       Un jour, j’emmenai Nolibé sur une barque, et nous plongeâmes dans la lagune de la petite crique, à l’ouest de Minolé. Elle était une remarquable plongeuse, et remontait beaucoup de glossules dans le tissu de sa robe mouillée. Je désirai de plus en plus sa beauté et son regard me dit qu’elle aurait bien aimé me dénuder. Les contingences favorables se réunirent : soleil, douce fatigue, tranquille familiarité des corps dans la lumière. L’envie de la prendre se fit impérieuse. Elle roula dans la barque, m’échappant en riant. Sa robe se défit. Au risque de chavirer, je la plaquai sous moi, les boucles de nos toisons pubiennes imbriquées.        <br />
       Elle s’ouvrit, bouche et sexe, et j’entrais en elle sans ménagement. Elle me mangea en même temps du haut et du bas, presque déçue que j’explose en elle, en quelques instants de paroxyme trop retardé.  Ce fut mon tour de la manger, et son plaisir fut si vif que nous chavirâmes effectivement.       <br />
              <br />
       Par la suite, nous vécûmes un arrêt du temps. Au fil des jours (que je crus innombrables, mais qui ne l’étaient pas), elle me fit découvrir le plus beaux sites, et pour en imprimer le souvenir en moi, elle me caressait habilement, me conduisant au plaisir suprême de mille façons.       <br />
       —Où as-tu appris tout cela ? lui dis-je fort étonné.       <br />
       —Ce ne sont pas mes parents, tu peux t’en douter... Peut-être est-ce inné ?        <br />
       Nous nous perdions dans les yeux l’un de l’autre, et je devais m’accrocher aux paillettes d’argent qui ornaient le ciel sombre de sa prunelle, pour ne pas y mourir.       <br />
       Chacun, sans le savoir, donnait à l’autre occasion d’un désir plus grand, et bientôt nous dûmes nous quitter dans la journée, pour faire la pause, respirer un peu de ces forces d’ivresse que nous libérions et qui nous emportaient.       <br />
       Chaque soir, cependant, nous avions hâte de nous reprendre, de nous saisir. De nos sexes, de nos capacités à jouir, nous faisions les marches d’un escalier sans fin.        <br />
       La nuit, épuisé, je sortais pour boire. Jean voyait mon état et ne disait rien, mais je savais qu’il ne m’avait jamais vu ainsi.       <br />
       Et puis je retournais à la passion, et comme des jumeaux imbriqués, giron de l’un contre les fesses rondes de l’autre, nous nous embarquions pour un sommeil mêlé, vers un destin commun, qui n’était que le nôtre.       <br />
              <br />
       Vint le jour où nous devions partir pour l’aventure.  Minolé voulut venir avec moi, mais je refusai.        <br />
       —Je serai avec toi, tu le sais bien.       <br />
       —Oui, nos doubles se rencontreront et feront l’amour sur le Gondemiel.       <br />
       —D’accord, toutes les nuits à minuit.       <br />
       —Minuit pour toi, minuit pour moi, je me caresserai.       <br />
       —Et moi, je t’enverrai ma semence par télépathie.       <br />
       —D’accord.        <br />
       Nous nous embrassâmes encore, ayant cru oublier la forme de nos corps qui s’étaient étreints quelques minutes auparavant. Et un peu plus tard encore, au bout de la rue pavée qui sortait de Roudoul, je l’étreignis encore. J’aurais voulu lui emporter au moins les yeux.       <br />
              <br />
       Pendant mes errements coupables, Jean avait pris les choses en main. Il avait recruté et entraîné à la dure une vingtaine d’hommes combatifs et résistants qu’il équipa pour une semaine de vie autonome. Il avait aussi dessiné une carte  grossière de Malamè, en y  incrivant tous les renseignements qu’il avait pu glaner au  cours de conversations avec les membres de notre groupe armé.        <br />
              <br />
       La façon la plus sûre de se diriger vers la forêt d’Ardilonne était d’emprunter le chemin des collines qui grimpait au dessus de Roudoul, serpentant vers l’espèce de chapeau haut-de forme du mont Gondemiel.       <br />
       On passerait le gorges du Mourranche, puis on suivrait le lit de la rivière vers l’ouest, jusqu’à ce qu’elle reçoive l’apport de tous ses affluents et devienne fleuve majestueux... sur seulement une vingtaine de kilomètres. Là, sur les deux berges, s’étendait la sauvage étendue sylvestre où nous avions de bonnes raisons de penser que les horribles Zwölles de Botulis séquestraient la population adulte de Minolé.         <br />
       La marche se déroula sans encombre, par une belle journée tiède.       <br />
       La colline aux ruches nous apparut bientôt, au pied du Gondemiel. Elle était presque cachée dans l’ombre du sommet de l’île, qui se creusait comme pour lui permettre de s’y nicher.        <br />
       Sa forme était parfaitement arrondie et elle était couverte de sapins diposés si régulièrement qu’on pouvait un moment croire qu’il s’agissait d’objets artificiels. Une allée en spirale montait sous les arbres et rejoignait le sommet du mamelon où l’on entrevoyait la présence du petit temple aux tuiles vertes, et, tout autour,  six  grandes ruches sur leur pied de fer forgé. Le monastère de Maalouch était en partie creusé dans la paroi du Gondemiel, et en partie saillant. On disait que c’était un ancien poste de surveillance de Phrisogeois, en direction de tout ce qui naviguait sur le grand courant ou dans la Mer de Malamé, au sud. Le monastère était aujourd’hui désert,  mais je désirai y pénétrer pour vérifier quelque chose.        <br />
       La porte était ouverte et j’entrai dans le sanctuaire baigné d’ombre. Ma recherche prit peu de temps et je ressortis rapidement.       <br />
       —En route !       <br />
       Nous obliquâmes vers l’ouest, où la vapeur des chutes du Mourranche s’élevait dans l’atmosphère.        <br />
       Dans les premières heures de l’après-midi, nous rejoignîmes le  col des dix-sept vents, lieu fort bien nommé, et de là, nous engageâmes dans les ravins.        <br />
       Nous parvînmes en peu de temps sur le piémont aux arbres clairsemés, et je demandai à Jean de préparer le camp en cet endroit d’où nous pouvions voir toute la forêt moutonner à nos pieds.       <br />
              <br />
       J’avais une autre raison de m’arrêter dans ces parages.        <br />
       J’avais en effet demandé un soir à Nolibé, si elle savait où l’arbre nommé “salcyle rieur” pouvait se rencontrer sur Malamè.        <br />
       —Je crois qu’il n’y en a plus, dit la jeune fille. Les artisans ont tout coupé il y a plus de cent ans. Mais s’il devait encore en subsister un ou deux, ce serait dans le cours supérieur du Mourranche .       <br />
       —As-tu une idée de la manière dont je pourrai le reconnaître ?       <br />
       —Pas la moindre. Mais tu peux voir cela sur les peintures murales du monastère de Maalouch. Je crois que toutes les décorations s’inspirent de l’apparence de cet arbre, autrefois sacré et très répandu.       <br />
       Les fresques de Maalouch étaient fort décrépites, mais j’avais néanmoins retenu la forme de lance finement dentelées des feuilles très claires, le branchage tendu vers le ciel en un vaste  bouquet, qui retombait très bas sur une large circonférence autour d’un tronc large et tordu, grenu et  craquelé.       <br />
              <br />
              <br />
       Je laissai à mes compagnons le soin de dresser le camp, et je marchai le long de la rivière.       <br />
       Déja large et noire, elle coulait, en apparence paresseusement, en réalité très rapidement si l’on observait les menus objets emportés à sa surface. Les rives étaient de véritables pièges pour le piéton : mélange instable de sablières molles, d’arbres morts à demi-enfouis, de rebords en suspens, creusés par en dessous. Elles pouvaient se refermer sur le malheureux voyageur obligé de les emprunter.        <br />
       Sans jamais trop m’éloigner du Mourranche, je traversai des petits bois qui débouchèrent sur un étang.  Je décidai d’en faire le tour, et je suivis un sentier à peine tracé dans les herbes hautes, les campanules, les fleurs en cône des salges. Je débouchai bientôt sur un amphithéâtre de verdure, d’un calme étonnant. Le fond en était composé de plusieurs niveaux de frondaisons, les premiers Agras tentant désespérément de se jeter au dessus de l’eau, où ils capteraient plus de lumière. En arrière, de grands sapins serraient leurs squelettes sombres. En avant-garde, au milieu d’une émergence couverte de pelouse trônait un arbre gigantesque, envoyant ses branches dans toutes les directions.        <br />
       Je le reconnus sans erreur possible : c’était bien un Salcyle rieur, peut-être le dernier de Malamè. C’était l'arbre de la sagesse, celui à qui j’avais à demander quelque chose : où habitait donc le vieux Saghin ?        <br />
       Le grand salcyle penché ne répondit pas directement à ma question muette, mais j’utilisai l’extrémité d’une de ses énormes racines égarées loin de lui pour passer  à pied sec au dessus de la surface emplie de lentilles. En tournant autour de sa base parfois soulevée par le vent, je découvris une arcade noueuse, réancrée au sol par de nombreuses radicilles.        <br />
       Sous la voûte ainsi formée, il y avait une maisonnette de bois et de torchis soigneusement blanchi à la chaux. De sa petite cheminée sortaient des ronds de fumée bleue. Je subodorai que c’était là le logis de  Saghin, le plus ancien des Vieux de Guama.       <br />
              <br />
       Je frappai l’huis. Personne ne répondit. Je supposai que Saghin était passablement sourd et je réitérai, avec un peu de force.       <br />
       —Vous voulez casser ma porte ? fit une voix derrière moi.       <br />
       Je sursautai et me retournai.       <br />
       Un petit homme en bottes de pêche et en casquette sur l’oeil venait vers moi, un seau à la main.       <br />
       Il s’arrêta devant la maison sans me regarder, et me tendit le seau.       <br />
       —Allez remettre ces poissons-chiens à l’eau, sinon ils vont sauter toute la nuit dans le jardin. Prenez les à la main et jetez-les dans des directions différentes, sans quoi ils vont se battre.       <br />
       Je regardai le seau avec un peu de dégoût.       <br />
       —Dépéchez-vous, ils ne mordent pas...       <br />
              <br />
       ¬Je me résignai à prendre ces corps glissants et frétillants, en évitant tout de même les grandes bouches dépliables, et à les jeter en pluie dans le liquide poisseux de l’étang. Aussitôt, non loin de là, un oiseau jaunâtre  au bec démesuré battit des ailes, comme pour applaudir à mon geste.       <br />
       —Etes-vous Saghin ?       <br />
       —Oui, dit le petit homme en enlevant ses bottes.       <br />
       —Je me présente : Au..       <br />
       —Je sais qui vous êtes. Et je sais ce que vous voulez : je ne suis pas d’accord !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Une heure après, je soupais avec Saghin de délicieuses morilles au lupifer d’eau douce. Le vieil homme, qui avait commencé par me laisser mariner dehors, m’avait appelé pour l’apéritif (un verre de glône-lumière, véritable petite merveille, suffisante pour renoncer au reste du monde), tandis qu’il cuisait les poissons sur un gril, utilisant un pinceau pour les humecter de sauce blonde .       <br />
       —Saghin, réitérai-je, vous savez pourquoi je...       <br />
       —Goûtez donc ces poivrons marinés dans de l’huile de galpoure, avec un peu de citron.       <br />
       Il enchaîna aussitôt par une salade de chiufs finement coupés, et parfumés à la pimpregarne.       <br />
       Les poissons vinrent à table et se posèrent par deux dans nos assiettes de bois. Leur fumet était irrésistible et je n’eus aucune effort à faire pour continuer à me taire.       <br />
       Le vieil homme me tendit une coupelle où traînaient des morceaux de pétales sêchées.       <br />
       —Mangez donc de la Chimère des prés, ce n’est pas bon, mais çà revigore.       <br />
       J’en mâchais prudemment une, au goût de papier amer.       <br />
       —Allez-y, n’hésitez pas.        <br />
       —Non merci, c’est très bon, mais...       <br />
       —C’est infect, mais il est plus malin d’en mâcher un peu que de l’utiliser pour envelopper le fromages comme ces idiots de Malaméens. Car çà vous rallonge la vie. C’est utile, si on aime la vie comme moi, inlassablement recommencée dans les petits détails.       <br />
       —Ah? fis-je, intéressé, et puis-je vous demander votre âge, Saghin ?        <br />
              <br />
       —Calculez-le vous-même, dit Saghin : j’ai d’abord atteint 85 ans, il y a très longtemps, puis j’ai mis vingt ans à revenir à l’âge de trente ans, et cela fait un certain temps, disons soixante ans, peut-être, que je mets 160 ans à atteindre l’âge canonique de cent ans.       <br />
              <br />
       Je n’avais plus du tout envie de poser des questions au petit homme quand celui-ci, s’étant soigneusement curé les dents avec une épine de chikrua, se mit à parler comme une fontaine coule après la pluie.       <br />
       —Règlons d’abord les problèmes pratiques. Les bandits Zwölles que vous cherchez sont peu nombreux : la plupart sont repartis il y a une semaine, dès qu’ils ont eu de nouvelles des revers de Mungabor. Mais Botulis ne voulait rien savoir. On lui avait donné mandat de détruire Malamè, et il s’y tenait. Une bagarre  s’en suivit et il tua un officier. On l’arrêta, mais, connaissant son pouvoir auprès de Sapharx, on le laissa finalement sur l’île, où une dizaine de fidèles l’ont accompagné.        <br />
       Ils ont commis plusieurs exactions  :  brûlé trois fermes, tué plusieurs voyageurs, attaqué de marchés; et enfin ils ont incendié Minolé.  Les gens de ce pays sont terrorisés. Ils ont peu de courage et une expérience militaire nulle. C’est pourquoi j’apprécie votre venue, car les Zwölles commençaient à m’échauffer les oreilles. Non contents d’avoir enlevé ces pauvres gens, ils saccagent ma forêt et organisent des battues meurtrières pour tuer des brenèles, et des chevirelles sauvages d’une sous-espèce très rare.       <br />
       Je vous dirai demain comment vous rendre à leur camp, qui est un peu plus bas. Le mieux sera d’attendre qu’ils sortent pour la chasse, et vous libérerez les otages. Ensuite, je vous indiquerai une cachette pour le Minoléens, pendant que vous retournerez leur donner une correction définitive.       <br />
              <br />
       Saghin ne me laissa pas l’interrompre.       <br />
       —Quant à l’affaire qui vous amène de la part de mes collègues quadratistes, nous n’aurons pas le temps d’en discuter aujourd’hui, ni demain. Je vous donne rendez-vous à l’embouchure du Mourranche, sur la rive nord, après-demain matin. Voys y verrez une ruine d’observatoire. Je vous y attendrai, et j’écouterai alors vos arguments.        <br />
       J’espère que vous en aurez terminé d’ici là avec vos ennemis.        <br />
       Maintenant, je vais dormir, et vous feriez bien d’en faire autant. Il n’est pas question que vous reveniez à votre bivouac en pleine obscurité. Ce serait aller une mort certaine.       <br />
       —Mes compagnons vont s’inquiéter.       <br />
       —Laissez-les orphelins pour quelques heures, et repartez de bon matin.       <br />
       Il se leva et entra dans sa maison, dont il referma la porte.       <br />
       —Où... où dormai-je ? dis-je à mi-voix.       <br />
       La porte se rouvrit.       <br />
       —Où avais-je la tête ? Là.       <br />
       Il désignait un grand hamac tendu entre deux branches du Salcyle, en travers duquel pendait une grosse couverture tissée.       <br />
       —Bonne nuit !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °              °       <br />
              <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais bien seulet dans mon hamac, mais le double de la main de Nolibé m’apaisa le front, et prit la main de mon double pour m’emporter, têtes à l’envers sous la lune basse, au sommet du Gondemiel. Ils jouèrent de longues heures, plongeant sur le monastère à trois cent mètres au dessous, pour venir s’asseoir au bord des tuiles, pieds dans le vent de nuit. Puis ils allèrent se dissoudre sous les chutes du Mourranche et remontèrent se sècher sous une lune pointes en bas (étions-nous, finalement dans l’hémisphère sud ?). A la fin, je (le double) poursuivis Nolibé pour lui ouvrir les cuisses et la baiser, tout en l’emprisonnant dans mille bras aussi avides et inquisiteurs les uns que les autres,  mais la vraie jeune fille avait du s’endormir quelque part, car je  n’étreignis qu’une nuée, ne perçai que la voûte d’étoiles, et me retrouvai dans mon hamac, la couverture  hissée  en son milieu comme un drapeau à son mât.        <br />
       —Nolibé  ! Où es tu ?       <br />
       Bientôt le relief  de la couverture s’aplanit et je passai à de vrais rêves, dont je n’ai aucun souvenir.       <br />
              <br />
              <br />
       A l’aube, je me levai et revins sur mes pas en courant, non sans apercevoir, avec un frisson rétropectif les traces de pattes d’énormes bêtes griffues ayant arpenté le sentier pendant la nuit. Mes camarades m’accueillirent avec rancoeur et avec joie.       <br />
       Je leur fournis une partie de l’explication de ma disparition, et nous levâmes le camp.       <br />
       Saghin m’avait donné quelques bons renseignements pour trouver les bandits, dans une partie incendiée de la forêt. Leur camp retranché avait une forme de boîte de fromage vaguement carrée.  Ils avaient dressé des pieux grossiers, reliés entre eux par d’autres troncs croisés, en utilisant les lianes qui pendaient partout des Agras. Les Minoléens étaient couchés ou assis au centre du terrain pelé, l’air abattu.        <br />
       Comme le vieux sage me l’avait dit, les gardes, impeccablement sanglés dans leurs uniformes noirs, sortirent en fin d’après-midi pour leur chasse quotidienne, ne laissant que cinq d’entre eux surveiller les prisonniers.       <br />
       Je vis aussitôt Nardor, en tête des chasseurs, qu’il dominait de sa haute taille. Il émanait aussi de lui une énergie forcenée, et le mouvement saccadé de ses jambes, évoquait celui d’un automate. Comme à l’accoutumée, il cachait les cicatrices terribles de son crâne sous le casque zwölle réglementaire, que ses compagnons avaient abandonné, avec la chaleur lourde de la journée.       <br />
       —Allons-y, susurra une petite voix féminine.       <br />
       Je me retournai, surpris.       <br />
       J’entendais des voix, maintenant ! Une voix, celle de Nolibé, et son rire, aussi, de m’avoir joué ce bon tour.       <br />
       —Ne nous dérange pas pendant la bataille, lui répondis-je en moi-même.        <br />
              <br />
       Les Zwölles étaient si sûrs d’eux qu’ils n’avaient pas même refermé la porte de planches grossières du “fort”.  L’assaut fut facile. La peur des Malaméens avait fait place, dès qu’ils avaient vus leurs parents et amis, à une rage à peine contenue. Nous-nous massâmes simplement derrière, et, sur un signal, nous nous précipitâmes. Sitôt dans la place, nous fonçâmes en criant, et nous divisâmes aussitôt par groupes de cinq  autour de chaque Zwölle. Nous surprîmes l’un à sa douche, l’autre en train de se refaire une beauté devant un morceau de glace, et les trois autres assis autour des prisonniers, comme s’ils gardaient un troupeau de vaches.       <br />
       Je plongeai sur celui qui s’était ressaisi le premier et tournait sa tirapelle vers moi. Il tomba de son tabouret que je repris aussitôt pour l’assommer, pour le compte.  Les deux autres homme armés, effrayés, levèrent les mains. Toute la superbe Zwölle était tombée d’eux comme une teinture lavée à grande eau.       <br />
       Les Minoléens, stupéfaits, restèrent d’abord immobiles, puis se levèrent, et, reconnaissant les Roudouliens, se mirent à crier de joie.       <br />
       Il fallut que nous les fassions taire à grand gestes.       <br />
       Tout de suite, nous organisâmes le départ de la colonne, interdisant à chacun de prendre quoi que ce soit.  Ligotés et baillonnés, les Zwölles furent placés au milieu de la cohorte qui s’engagea sous les bois, sur un sentier qui devait les ramener à Roudoul par la mer.       <br />
       Je laissai Jean prendre la direction du convoi, et j’emmenai dix hommes avec moi pour faire la chasse au chasseurs.       <br />
              <br />
       Je ne voulais qu’une seule chose : séparer Nardor de ses hommes, afin d’obtenir le combat singulier attendu depuis si longtemps.       <br />
              <br />
       Mais il fallait d’abord retrouver le groupe silencieux, qui était sans doute monté sur les pentes grasses, délices de la chevirelle sauvage. Nous devrions peut-être attendre les premiers coups de feu pour les repérer, et cerner leur dispositif.       <br />
       Cela ne fut pas nécessaire : je vis un uniforme noir se détacher sur le fond gris des arbres.       <br />
       —Voila un papillon qui n’a pas lu notre cher Darwin ! me dis-je. Un compagnon me frappa l’épaule : un second chasseur se tenait à genoux un peu plus à droite.        <br />
       Cela suffisait pour comprendre : cinq hommes se tenaient vers le bas de la clairière, tandis que Nardor et le dernier Zwölle étaient certainement montés  tourner un troupeau à revers. Quand les bêtes prendraient peur, ce serait leur fin, quelle que soit la direction qu’elles prendraient.       <br />
       Plus silencieux que des sangliers, mes Malaméens se glissèrent derrière les guetteurs.        <br />
       Il y eut un cri rauque et les Zwölles épaulèrent, attendant que le gibier surgisse devant eux.        <br />
       Quatre ou cinq Chevirelles très frisées surgirent en bondissant, l’écume à la gueule. Trois s’abattirent aussitôt, fauchées par la grenaille cruelle.       <br />
       A ce moment précis, mes homme intervinrent.       <br />
       —Pas un geste, ne vous retournez pas ou vous êtes morts !       <br />
       Les Zwölles levèrent les mains, et celui qui tenta de se retourner armé eut les mains emportées, sa seconde tirapelle dispersée en l’air.       <br />
       ¬—Nous sommes sérieux. Rendez-vous.       <br />
       Pendant qu’on s’occupait des prisonniers, je m’avançai seul à la rencontre des deux derniers ennemis.       <br />
       Nardor avait sans doute compris que quelque chose d’anormal était arrivé. Il avait dû se cacher, obligeant son ultime compagnon à plonger au sol.       <br />
       —Nardor, je suis seul ! Viens te battre. Je t’attends.       <br />
       La forêt seule me répondit.       <br />
       Les nuées se déchirèrent à ce moment, et le soleil sanglant illumina de trait horizontaux les clairières d’agras géants.        <br />
       J’entendis soudain un fracas à ma droite. Le Zwölle, un tout jeune homme blond, venait de se prendre le pied dans une liane et s’était effondré, perdant son casque et son arme.       <br />
       Protégé devant moi par un tronc, je le mis en joue.       <br />
       —File... et ne reviens pas... Vas te rendre au camp.       <br />
       Le garçon poupin ne se le fit pas dire deux fois.       <br />
              <br />
       Alors la voix cassée de Nardor Botulis retentit.       <br />
       —Ainsi c’est toi, petit Ultramondain. Tu es venu rencontrer ta mort. C’est dommage, tu avais encore une longue vie devant toi !  J’avais fini par éprouver une certaine tendresse pour toi. D’autant qu’il y avait le plaisir de chasser d’achever tes petites biches blondes...       <br />
       —Nardor, j’ai décidé de te laisser une chance. Avance en terrain découvert.       <br />
       —Un duel ? Tu es bien romantique !  Que tu saches au moins combien j’ai éprouvé de plaisir avec Nadja, avant de vérifier le temps qu’elle résisterait sous l’eau...       <br />
       Ma voix trembla.       <br />
       —Nardor, je te rejoins au centre, nous nous retournons, nous comptons trois pas, et que le meilleur gagne.       <br />
       —Oh, après tout, pourquoi pas ? Cela me rapellera mon jeune âge. J’ai bien dû liquider une quinzaine de hobereaux Gris à ce jeu là.       <br />
       —Tu ne m’impressionnes pas.       <br />
              <br />
       Le  visage bouturé de greffes rougies apparut subitement dans le vert doré.       <br />
       —Me voila.       <br />
       J’avançai aussi, inspectant son regard.       <br />
       —Il a peur, vas-y, me dit Nolibé-la-double, cachée dans le ciel au dessus de mes épaules.       <br />
       C’était vrai. Cela donnait une chance au jeu.        <br />
       Lorsque Nardor vit mon arme, il eut un rire grinçant.       <br />
       —Tu comptes me descendre avec cette tirapelle malaméenne ? Tu es  bien  courageux... çà me donne envie de tirer tout de suite... Ta tête sera emportée bien avant que tu aies le temps d’appuyer sur la détente.       <br />
       —Vas-y, pourquoi tant de paroles ?       <br />
       Le grincement hilare reprit, de l’acide en guise d’huile pour les gonds.       <br />
       Je savais pourquoi il ne tirait pas tout de suite : parce qu’il était lâche, tel que je m’en souvenais. Mais je savais aussi pourquoi il ne tirerait pas plus dans quelques secondes.  J’étais à l’ouest et j’avais le soleil dans le dos. Je faisais certes une ombre chinoise parfaite, mais un rayon lumineux libéré d’un tronc pouvait aussi bien l’éblouir, rendant son tir bien plus aléatoire que ma riposte.        <br />
       Maintenant, nos canons se touchaient presque et il était trop tard : au moindre mouvement de l’autre doigt, nous nous arracherions réciproquement le ventre, et ni l’un ni l’autre ne souhaiterait mourir seulement pour que l’autre l’accompagne.       <br />
       Nous nous retournâmes lentement, nous suivant chacun d’une longue oeillade meurtrière.        <br />
       —Un !        <br />
       Je le sentis s’éloigner un peu.       <br />
       —Deux !       <br />
       Je ne le sentais presque plus, mais la symétrie me sembla soudain transgressée derrière moi.       <br />
       Je  rentrai la tête dans les épaules, et fus propulsé en avant , par un monstreux coup de poing.       <br />
       Il n’y avait pas eu de “trois”. Il m’avait tiré dans le dos.       <br />
       —Adieu, petit !       <br />
       Je le laissai s’éloigner un peu et me retournai, l’arme tendue.       <br />
       —Attends, tu oublies quelque chose !       <br />
       Stupéfait, il reçut le projectile au creux du sternum, et s’arrêta pile.       <br />
       —Qu’est ce que ?       <br />
       Il mit la main à sa poitrine et la retira sanglante.       <br />
       —Ha ! ha ! je t’avais dit de ne pas utiliser de tirapelle malaméenne ! La grenaille n’a même pas explosé !       <br />
       Son rire était assez laborieux, et une teinte grise se répandait sur ses traits couturés.        <br />
       —Qui te parle de tirapelle ! Regarde mieux...       <br />
       —Qu’es-ce que c’est ?        <br />
       Il approcha, un voile sur les yeux, et de plus en plus crispé.        <br />
       —Comment... Comment n’es-tu as mort ?       <br />
       —Une bonne écorce de marocal accrochée sous la chasuble, çà absorbe bien les éclats, en général...       <br />
       Il souleva péniblement un repli de sa vareuse et dégagea une tirapelle de poche dont il visa soigneusement le milieu de mon visage.       <br />
       —Tu n’as pas reconnu mon arme, Nardor ? Tu en as pourtant utilisé une, dans un proche passé...       <br />
       Nardor titubait. Il retira son casque, laissant apparaître  l’appareil de veines  bleues et gonflées qui couraient sur son crâne.       <br />
       —Tu... Ce n’est pas possible...       <br />
       Il voulut rire et se mit à tousser du sang et des morceaux de viande.       <br />
       —Tu n’as pas  ? ... Non... Il n’y en a plus, de toute façon...       <br />
       Il essaya de hausser les épaules, et sans prévenir, sa main gauche tomba sur le sol, dans son gant.       <br />
       Il regarda son poignet pisser le sang comme une lance d’arrosoir, avec l’étonnement d’un homme ivre.        <br />
       Son ventre semblait se gonfler sous l’effet d’une respiration puissante, mais il ne reculait pas avec l’expiration. Il continuait à grossir, par accoups, se boursouflant à droite, puis à gauche.       <br />
       —Crêve, maintenant ! di-il en perdant deux dents.       <br />
       Il me remit en joue, mais sa main droite se détacha et tira en tombant sur le sol.  La grenaille se planta dans la terre entre mes jambes. Une douleur cisaillante me loger un éclat dans le mollet.        <br />
       Je devais m’éloigner,  car les centaines de liècles dont son corps fourmillaient maintenant chercheraient aussitôt un autre corps pour se reproduire, et je savais qu’ils pouvaient effectuer des bonds d’un ou deux mètres.       <br />
       Je me levai et reculai, m’accottant au tronc d’un agra. La blessure ne semblait pas avoir entamé le muscle. Je pouvais marcher. Je m’éloignai.       <br />
       Son hurlement d’agonie me figea une seconde, par son inhumanité. Je me retournai un instant pour voir tous ses organes s’affaisser à ses pieds, laissant sa cage thoracique vide et sans chair. Il me regardait encore, le cou déjà débranché. Puis ses yeux disparurent à l’intérieur de son crâne, comme sucés.       <br />
       Sa tête tomba dans les herbes et ne fut plus qu’un gros bulbe gluant de champignon violet. Des milliers de petites choses vibrionnaient alentour, s’attaquant même aux feuilles.  Il ne valait mieux pas s’attarder.       <br />
       —On l’a eu ! s’écria le double de Nolibé, perchée sur une haute branche.       <br />
       —Viens ici qu’on se mélange ! lui intimai-je.       <br />
       Ele rit, et devint translucide comme les ailes de feuilles qui l’entouraient.        <br />
       —Reviens d’abord à Roudoul, Amour ! Ton Double est trop fatigué pour m’honorer.       <br />
       —Bonne idée, convins-je.  Mais d’abord, j’ai une envie terrible d’aller me baigner dans le fleuve !       <br />
       —Je te comprends, fit la voix, et elle me baisa le front de ses yeux de velours.        <br />
              <br />
              <br />
       Je laissai mes compagnons rejoindre Jean et la cohorte de Minoléens. J’allais me tremper dans le flot rapide et froid, puis je remontai sur la berge et examinai ma blessure. Rien de grave. Je déchirai un bandeau dans ma chasuble, et serrai contre la plaie un bulbe de chicague rose, très bonne pour absorber les infections.       <br />
       Puis, je me mis en marche vers l’embouchure du Mourranche.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °           °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       Une nuit, une journée.  Je suis  las d’être criblé de vents et des petites balles d’eau salée des embruns.  Allongé nu sur la plage mouillée, j’essaie de me convaincre que les épreuves sont finies, que je suis passé de l’autre côté d’un long tunnel.       <br />
       Sagement, le double de Nolibé joue avec le mien dans les dunes et je ne m’intéresse plus à ce qu’ils font. J’ai envie de la revoir, en chair et en os.       <br />
              <br />
       La petite barque bleue, renversée, là-bas, au pied de rochers joufflus sous la ruine de l’observatoire, est en train de bouger. Un mirage ?       <br />
       Non, deux mains fermes l’agrippent et la retournent. Une silhouette courbée en caban jaune la tire vers l’eau, très loin encore.       <br />
       J’enfile un pantalon, me lève et m’approche.       <br />
       C’est Saghin, bien sûr, visière rabattue,  touchant presque son menton prognathe.       <br />
       —Mettez le bateau à flot, dit-il quand j’arrive près de lui,  je vais chercher mes casiers à glossules.         <br />
        La barque est menue mais sa grosse quille fait un profond sillage dans la peau humide de la plage. Plus je m’approche des vagues, plus elle me semble lourde.       <br />
       Saghin me rejoint en clopinant.       <br />
       —Si vous voulez, je rame, dit-il en souriant, me dévoilant trois dents espacées.       <br />
       Je ne dis rien et me mets à la nage.        <br />
       —Bizarre, dit-il en m’observant. Ici, nous ramons en regardant l’avant du bateau, cela évite de se dévisser le cou pour savoir ou l’on va.        <br />
       Bon, je ne vous remercie pas d’avoir flanqué la lièclite à une de mes chevirelles, j’ai été obligée de la foudroyer pour qu’elle ne la transmette pas aux troupeaux... Mais enfin, vous avez eu l’horrible Nardor, et pour cela, je vous dois quelque chose.       <br />
       —En réalité, Saghin, je ne parle qu’au nom de vos amis quadratistes.        <br />
       —Je sais... Argumentez un peu.       <br />
       —Ecoutez, je ne peux pas à la fois ramer comme un bagnard, et argumenter...       <br />
       —Mais si, vous pouvez. Pendant ce temps je me prépare une pipe de choulcave, si cela ne vous dérange pas trop.       <br />
       —Il exagère, fit le double de Nolibé, assise sur la proue, les genoux croisés.       <br />
       —Qu’a-t-elle dit ? fait Saghin, me regardant de ses petits yeux d’éléphant nain.       <br />
       —Oh rien...       <br />
       Brusquement je réalisai :       <br />
       —Sapituile de cornevache ! Vous la voyez ?       <br />
       —Evidemment !  Le seul double que je ne vois jamais est le mien,  soupira le vieillard. Je crois qu’il est resté dans une de mes vies précédentes, plus amusantes...       <br />
       —Bon, voici donc ce que veulent  Lutel, Métaphos (je veux dire Ermos), Emeisle, et Savroun...       <br />
       Et je lui répétai la conversation que nous avions eu dans la chapelle du mausolée de Lagmorion.       <br />
       Saghin enleva sa pipe et partit d’un rire juvénile.       <br />
       —Ces vieux impies pensent vraiment que je détiens la clef de ce monde !       <br />
       —Et c’est faux ?       <br />
       —Augustin, ne posez pas de telles questions, vous savez bien que je n’y réponds jamais. Voulez-vous me passer les casiers, s’il vous plaît ?       <br />
              <br />
       Saghin s’affairait à fixer les cages à fausse sortie sur des anneaux, eux-mêmes noués sur de longues cordes tressées, terminées par des flotteurs en noix de blave. Puis il les plongea dans l’eau bleue, où ils se déformèrent à nos yeux, à mesure qu’ils s’enfonçaient.       <br />
       —  Pourquoi m’avoir fait venir, dans ce cas ?       <br />
       —C’est que, voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas encore décidé.        <br />
       Saghin s’allongea sur le fond de sa barque, les bras derrière la tête.       <br />
       —Donnez-moi une seule bonne raison d’agréer à cette folle volonté d’arrêter nos courants immémoriaux.       <br />
       —L’unité...       <br />
       —L’unité ? Mais qui vous dit qu’elle est meilleure que l’autonomie et la diversité ?       <br />
       —La paix ...       <br />
       —La Paix ?  La domination  d’un Mortone Trug, vous appelez cela la paix ? Et même celle d’un Homer Benjou. C’est un charmant jeune homme, mais repassez dans vingt ans, nous en reparlerons ! Vous savez que le pouvoir absolu a une étrange propension à transformer les gens en grosses bulles, et les nations en grandes pieuvres.       <br />
       Je tentai encore de me faire l’avocat de la cause perdue, mais Saghin ne m’écoutait que d’une oreille distraite et jetait à la mer de petits cailloux, provoquant la curiosité immédiate de  poissons-bouche, sortes de plats verticaux muticolores flottant gaiement entre deux eaux.       <br />
              <br />
       ¬—Saghin, s’il vous plaît, écoutez-moi !       <br />
       —Mais je t’écoute, jeune Ultramondain, et tes efforts pour me convaincre d’une idée qui n’est même pas la tienne me semblent méritoires !       <br />
       Il se leva sur les coudes, regardant attentivement ses doigts de pieds en éventail.       <br />
       — Je voudrais te poser une question personnelle, Augustin .       <br />
       —Je vous en prie, fis-je, un peu inquiet.       <br />
       —Tu es venu ici chercher le passage... n’est-ce pas ?       <br />
       Je me sentir devenir livide.       <br />
       —Comment le savez-vous ?       <br />
       —Cela n’a aucune importance.  Mais c’est bien cela, l’objet de ta quête la plus secrète ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Alors, Petit, comment ne t’es-tu pas rendu compte que tu l’avais trouvé ?       <br />
       —Je ne l’ai pas trouvé... D’ailleurs, cela est moins important pour moi, maintenant.       <br />
       —Justement parce que tu l’AS trouvé.        <br />
       —Il a raison, dit le double de Nolibé, les pieds jouant dans la vague de proue. Tu M’AS trouvée.       <br />
       —Veux-tu bien te taire, toi ?       <br />
       —Non, elle a raison, dit mon double en sortant de l’eau, des  langoustines pinçant plusieurs de ses mêches de cheveux. Nous NOUS somme trouvés.       <br />
       —Cause toujours, ma belle, gromella le vieux Saghin, pointant la galoche de son menton, un tic  favori.       <br />
       —Mais cela n’a rien à voir avec le TRANSLATADOR !  m’écriai-je, ni avec le passage dans le temps, avec le retour à l’origine...       <br />
       —En un sens, non, convint Saghin, et il jeta encore des cailloux par dessus bord.       <br />
       Mais en un autre sens, ce que tu as trouvé est bien plus extraordinaire : c’est le passage qui écarte les portes du monde en carton, et nous fait accéder à celui de l’éternel présent, de l’événement pur.       <br />
       —Tu es gentil Saghin, mais je n’ai jamais supporté les cours de phi...       <br />
       —Augustin, regarde ! Une sarmoiselle vibre, là-haut...       <br />
       —Ah oui !  Elle semble chercher quelque chose.       <br />
       —C’est moi qu’elle cherche.       <br />
       En effet, le petit oiseau rapide tomba comme une pierre et se rétablit pour se poser sur le ventre maigre de Saghin.        <br />
       —Alors ma petiote, c’est la douce Chamilah qui t’envoie, hein ?        <br />
       Il m’adressa un clin d’oeil qui voulait dire : Chamilah est MA double à moi, je crois que tu la connais...       <br />
       Il ouvrit le rouleau de soie et lut à haute voix :       <br />
       —Salut, mon Saghin, une bonne et mauvaise nouvelle : toutes les flottes du Prince refluent en bon ordre vers Draco. Nous sommes revenus au point de départ, à ceci près que désormais, la menace sera constante, car le Dragon est mort...”  Bon, dit Saghin en rougissant, la suite est personnelle.       <br />
       Il enveloppa un caillou du message froissé et le jeta à l’eau.       <br />
       —Voila, il n’y a que çà à faire.       <br />
       Et il s’installa confortablement pour la sieste.       <br />
       —Saghin, tu ne vas pas t’endormir, implorai-je, on ne peut pas rester comme çà....        <br />
       —Mais si. Quand le devoir est accompli, on peut se reposer.       <br />
       —Quel devoir accompli ?  Je ne comprends pas.       <br />
       Saghin releva un peu sa casquette sur ses yeux.       <br />
       —Ecoute, Augustin, je crois que tu prends des notes sur les choses importantes, n ‘est-ce pas ?       <br />
       —Oui ! je...       <br />
       ¬—Et bien, relis-les et ne m’extragousse pas pendant la sieste , Oh !       <br />
              <br />
       Enervé, je me tournais en tous sens, puis je me résolus à tirer mon carnet de ma besace.       <br />
              <br />
       Mon oeil tomba sur le poème hermétique que j’avais recopié avec l’aide de Fontrelon sur la fontaine de Sable à Dysme. Je le relus attentivement :       <br />
              <br />
       «Jetée au vent la myriade        <br />
       effleure insensible la peau,       <br />
       Plongé au fond        <br />
       le poids  des temps       <br />
       change le monde.       <br />
       Homme qui vois...       <br />
       prends garde à la cinquième pierre.       <br />
       Son berger        <br />
       sous le Salcyle rieur       <br />
       regarde l’eau        <br />
       passer.»       <br />
              <br />
       Le berger... de la cinquième pierre ?       <br />
              <br />
       Mon Dieu...       <br />
       —Saghin, COMBIEN de pierres as-tu jetées à l’eau ?       <br />
       La poitrine du vieil homme fut secouée de rire.       <br />
       —Poser la question, c’est y répondre.       <br />
       —iouiiiik ! approuva la sarmoiselle, qui avait grimpé sur le plat-bord de la poupe.       <br />
       —Tu as jeté CINQ PIERRES.       <br />
       —Oui, et alors ?       <br />
       —Piuuk ? s’interrogea la sarmoiselle, qui, soudain, vit le double de Nolibé, et s’envola à tire d’aile.       <br />
       —Et alors, ces cinq pierres, tu ne les a pas jetées n’importe où...       <br />
       —Non, je te l’accorde, je connais bien ces parages.       <br />
       —Tu les as jetées exactement en un certain point du parcours du Rieufret...       <br />
       Saghin releva sa casquette, et découvrit ses trois dents.       <br />
       —Ah, bravo, là, mon petit, tu m’étonnes !       <br />
       Je ne relevai pas l’ironie, et continuai, exalté :       <br />
       —Ces pierres ont beau être toute petites, elles vont progressivement entraîner la formation d’un tas de sable obturant une certaine cavité anodine sur le cours du Rieufret. Il va se créer une dune sous-marine, qui va détourner le courant vers le nord.       <br />
       —C’est exact...       <br />
       —Le Grand Dragon, bientôt libéré du Rieufret va gonfler... gonfler... et..       <br />
       ¬—Et faire couler d’un bloc toute l’armada de l’horrible Trug, au moment même où il croira être rendu tranquillement chez lui ! Oui, c’est cela, Augustin !       <br />
       —Mais alors, Saghin.... Vous êtes le Maitre des Vannes ! Celui que tout le monde cherche à Guama.       <br />
       —Oui, c’est vrai. Mais ils peuvent toujours se lever de bonne heure, sacrisdouiche ! Et maintenant, laisse-moi finir cette sieste !       <br />
       —Incroyable. Si j’avais pu imaginer qu’on puisse changer le cours du monde avec cinq cailloux !       <br />
       Je restai sans voix. Tout commentaire était d’ailleurs devenue inutile.        <br />
              <br />
       Nous nous quittâmes sur la plage, et Saghin tint à me donner  deux bourriches de glossules pour fêter mon retour à Roudoul.       <br />
       —Adieu, Grand Sage, fis-je, un peu ébranlé.       <br />
       —Adieu, et permets moi une dernière mise en garde pour la route.       <br />
       —Je ‘écoute.       <br />
       —Voila, le PASSAGE existe vraiment, je veux dire le translatador, et tu es sur la bonne île. Mais fais très attention, Augustin, si tu le trouves, ou plutôt s’il te trouve, tu devras dire adieu à ton amour.       <br />
       —Mon amour ? Mais ?       <br />
       —L’amour entre toi et la jeune fille qui n’arrête pas de t’envoyer un double, çà n’est pas de l’amour ? Tu crois qu’on peut expédier des doubles comme çà sans amour ?       <br />
       —Je... je ne sais pas... ce sont des projections imaginaires... C’est dans ma tête ...       <br />
       —Et alors, qu’est ce que cela change ? Ta tête est bien assez vaste pour qu’un double s’y perde...       <br />
       —Bon, je m’en souviendrai.        <br />
       Au revoir.       <br />
              <br />
       Saghin ne me répondit pas et déjà, son menton en galoche en position haute, il marchait d’un air décidé vers le fleuve dont il devait remonter le cours, et qui torsadait paresseusement ses limons,  pour en faire des tresses marines.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       9. Translatador       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Je revins à Roudoul et fus accueilli en triomphateur. J’embrassai Jean et même le Maire, avançant la tête au dessus de sa ventripotence.        <br />
       Puis je marchais dans la rue, flattant les boucles blondes, levant au ciel les bébés que l’on me tendait avec reconnaissance. Soudain je sentis une nuque appuyer contre ma poitrine, et je refermai mes bras sur celle, glorieuse et souple, de Nolibé.        <br />
       Et nous continuâmes à déambuler dans les rues étroites et blanche, cette fois pour nous seuls.       <br />
       —Nos doubles se suivent ?       <br />
       —Oui, ne les regarde pas.       <br />
       —Pourquoi t’es tu sauvée sur le Gondemiel ?       <br />
       —Tu aurais laissé une tache dans ta couverture...       <br />
       —Une tache ?       <br />
       Je souris.       <br />
        —Ah oui... Mais comment le sais-tu ?       <br />
       Elle ne répondit pas.       <br />
       —Et puis, dit-elle, je voulais qu’on n’oublie pas nos vrais corps.       <br />
       ¬—Tu as raison. L’odeur de la peau.       <br />
       —Et aussi la vrai absence de la présence...        <br />
       —Que veux-tu dire ?        <br />
       Je l’interrogeai, renversée vers moi, et je crus comprendre obscurément quelque chose :       <br />
       Qu’aimer à travers la chair était plus DIFFICILE qu’à travers les doubles de l’espace imaginaire. Sa densité même, cette insupportable résistance du corps qui sépare autant qu’il unit, et qu’on ne peut supprimer qu’en tuant.       <br />
       Je songeai à Botulis, et aux délices de sa mise à mort.        <br />
       —Tu m’aimes ?        <br />
       —Je t’aime.       <br />
              <br />
       Nous nous le redimes cent fois, car cent fois sur le métier remets ton mot d’amour, on ne sait jamais, il pourrait te saisir. A chaque fois, nous rations de peu le ton juste, surtout quand nous le sentions le mieux. A la fin, nous attendions qu’il vienne, surtout en se quittant après la jouissance des corps.         <br />
              <br />
       Nous visitâmes Malamè de fond en comble, et je voulus même présenter Nolibé à l’espèce de prêtre qu’était Saghin.  Mais il n’y avait plus de maison sous le grande Salcyle rieur, qui feuillolait de haut en bas comme s’il trouvait cela vraiment très drôle.       <br />
       Nous eûmes d’autres nouvelles de Guama :        <br />
       la mort de Trug, noyé par le Dragon ressucité, et l’effroyable destruction de la flotte zwölle, bien sûr, dont les morceaux d’épaves alimenteraient les îles en bois de chauffage pour dix ans au moins; Benjou, couronné Minus officiellement cette fois, et son mariage avec Mategloire prononcé par Ventopse;  Fontrelon devenu grand Omen, en remplacement du précédent (Il l’avait mérité); l’institution d’une fête archipélagique de la libération; le gouverneur Mungabor nommé gardien de phare sur un rocher avancé, très loin au nord, en plein Atlantique (c’était drôle); la réalisation d’une université à Logatrou sous la présidence de Blavarian (çà l’était moins), etc, etc...        <br />
       Mais j’avoue que je prétais moins d’attention à toute une actualité qui se détachait de moi, comme je me détachai d’elle.        <br />
       Une seule nouvelle me fit plaisir :  Pimlic  avait planté la graine donnée par Arcomo à côté du tombeau de Phial et un pommier géant y poussa en un mois. Il paraît qu’on le voit de Périache, et que ses fruits sont délicieux.       <br />
              <br />
       Mon bon Jean s’ennuie sur Malamè, car il n’a pas, lui, été ravi par l’amour. Je crois qu’il m’attend, et passe son temps, dans les jardins de Roudoul, à jouer au Boc avec les gros cerveaux cachés dans les petites têtes blondes.       <br />
        J'ai reçu une très longue lettre d'Olivon Clinus, que j'ai lue à voix haute devant Jean, friand de nouvelles.       <br />
       Le professeur se porte bien, et a renoncé à toute charge officielle dans l'aréopage d'Homer, déjà surabondant. A la superficialité des hommages, il préfère de loin la sérénité de la vie universitaire. Il connaît d'ailleurs un succès remarquable parmi les étudiantes admiratives de sa renommée. Il doit passer l'essentiel de ses cours à raconter toute l'aventure, depuis la mission confiée à Nadja jusqu'à la victoire. Le département des Métiers Ingénieux lui a offert une seconde chaire, pour exposer le principe et le fonctionnement de ses machines à musique. Pour un peu, Olivon regretterait de ne pouvoir disposer de thrombes pour démontrer l'efficacité de son invention !        <br />
       Wiril Braighcht, un moment retiré dans sa famille à Cicéole, et vertement tancé par l'ancêtre de son clan, fait à nouveau l'objet des derniers potins de la cour... Il a fait, par hasard, la connaissance de la pauvre Chantenelle, dont le veuvage officiel se termine ces jours-ci. Les gazettes de Clotone ne parlent que de leurs possibles fiançailles (sous le manteau, car officiellement, le couvre-feu est encore en vigueur pour quelques jours).       <br />
       —C’est un peu injuste pour la mémoire de Phial, remarqua Jean, mais enfin, ce Wiril n’était pas absolument un mauvais bougre.       <br />
       —Il était “mal conseillé”, comme on dit dans ces cas là...       <br />
       J'appris enfin que l'idylle d'Homer Benjou avec Mategloire ayant pris un cours plus serein (le mariage est prévu pour dans un mois), le jeune Minus s'est employé activement à la reconstruction de l'Archipel. Il a dépéché des troupes pour réduire définitivement des poches de résistance sur Draco, où le pouvoir a été remis à une confédération de Zwölles Gris et de Dracois d'origine. Les Noirs se sont vu proposés des postes mineurs, pour une période probatoire indéterminée.        <br />
       Benjou a sérieusement commencé à démanteler la chaîne des thrombes, avec l'appui de Lucilia et du nouveau grand Omen, Fontrelon.  Serait-ce l'amorce d'un régime plus humain et plus démocratique dans le microcosme de Guama ?       <br />
       —Ah, remarquai-je en lisant le post-scriptum : ils ne m'ont pas oublié ! Benjou veut envoyer ici une délégation chargée de me remettre la plus haute distinction minusale qu'il a créée : la glossule d'asbalte. C'est le grand Myriapodis Situs, son conseiller personnel, qui est chargé de cette haute mission...       <br />
       Soudain songeur, j’ajoutai par devers moi :       <br />
       —Il serait peut-être avisé de changer d'adresse avant que ces importuns ne débarquent...       <br />
       —Que tu es devenu sauvage, Augustin !       <br />
       —Moins que toi, mon Cher Jean.       <br />
              <br />
       Un matin, Nolibé est partie du petit appartement qu’elle occupe avec sa mère et Anphidiane, dans la maison d’un cousin. Elle m’a laissé un mot :        <br />
              <br />
       J’ai hérité d’une  maison aux Plages Chantantes. Elle sera pour nous. Je suis allée la voir, et arranger ce que je peux. Rejoins-moi dans quelques jours. Je te laisse mon double et tu pourras la pourchasser dans la nuit. Je ne réponds de rien.       <br />
       Ta Nolibé.       <br />
              <br />
       Je suis content d’avoir un peu froid sans elle. L’incendie permanent, çà brûle, çà réduit à peu de choses. Il faut le temps de repousser.       <br />
       Mais quand je pars pour les Plages chantantes, je cours presque.        <br />
       Je mets la journée à traverser l’île. Je passe Malio vers cinq heures, et j’arrive en vue des plages  avant le coucher du soleil.       <br />
               <br />
       Les Malaméens l’appelent l’heure-fleur (chogian). En Europe, c’est l’heure rouge, mais je préfère l’heure d’or, comme disent les gens de la Majeure.        <br />
       Ce n’est pas une heure mais quelques brefs instants pendant lesquels tout le paysage se  mordore, se gave de rayons infra-rouges, sans verser encore dans le flamboiement qui en marquerait la fin.       <br />
       D’un coup, la chaleur qui a tendu le pays vers la suffocation se lasse, jette le torchon. Un  vent plus frais caresse choses et gens, et puis s’estompe. Une promesse de détente s’empare des êtres qui cessent de lutter de tout leur organisme contre la canicule.        <br />
       Et la dorure qui, en frisant, faisait vibrer les objets sombres, onduler la route aux pierres noires, pâlit. La chaleur gorgeant les sols relaie le soleil épuisé. C’est le signal pour les insectes jusque-là écrasés au sol. Ils s’élevent en nuages  massifs, s’offrant au piqué avide des Sarmoiselles.       <br />
              <br />
       Je sais depuis longtemps que si quelque chose de magique devait enfin m’arriver, ce serait dans ce laps de temps où tombent les fièvres, où s’envolent, malgré elles, les âmes les plus pragmatiques.        <br />
       J’ai remarqué, que, tout particulièrement sur Malamè, un second paysage semble alors se superposer au premier, à la fois identique et différent. J’ai parfois cherché la faille, le passage entre le deux, mais l’heure d’or s’était toujours achevée, rendant au monde son contour habituel. Je sais que quelques artistes ont tenté de fixer cet envers du réel, visible à l’heure d’or, et seulement à celle-ci.        <br />
       Une fois, je m’étais ouvert de mon intuition à Lucilia, qui m’avait mis en garde contre les chimères. Mais Lucilia, avec ses yeux à facettes décomposant le réel, voyait-elle seulement l’heure d’or ? Elle ne semblait pouvoir réunir les faisceaux séparés de sa vision que dans un lointain avenir ou dans le passé. Mais dans le présent, il fallait en convenir, elle ne voyait rien, surtout au soleil, et cette infirmité même avait été la cause indirecte de la mort  de Phial.       <br />
              <br />
       Quand l’heure d’or se produit, je parviens au sommet du mamelon, marchant à côté de mon cheval. Je comprends alors ce qui manque d’ordinaire à l’accomplissement du prodige : le lieu, la configuration exacte du site.       <br />
       J’avance vers l’est, poussé par l’or pâle du ciel, sur la route de sable qui file vers d’autres hauteurs, entre des champs de blé asymétriques et des agras en dents de rateau géant.       <br />
       Sur la droite, une haie composée d’essences variées se voûte pour former au domaine une porte de verdure, dont la barrière de bois est toujours ouverte. La maison n’est pas visible, et j’ai l’impression qu’au delà de frondaisons changées en ombres chinoises sur le papier froissé des champs, le domaine s’étend jusqu’à la mer, jusqu’au liseré des plages chantantes.        <br />
       Puis la construction m’apparait en contrebas, jouxtant le miroir où des canards se poursuivent, courant sur l’eau. Le contrejour découpe la silhouette de la vieille maison aux toits d’ardoise, enveloppée de lierres, et prolongée par la margelle d’un puits, couronnée d’un appareil en fer forgé.       <br />
       “Paix du soir”, pensai-je automatiquement et, presque sans m’en rendre compte, je pénétre dans le domaine et me dirige vers la maison.       <br />
       Les Luloudias nocturnes sortent leurs pétales de leur étui, mais  elles hésitent encore à attaquer leur mélodie d’odeurs. Le vitrail des fenêtres ne reflète aucune lumière intérieure et je ne tente pas d’entrer. La maison est témoin de quelque chose, mais l’alchimie n’a lieu qu’en ne faisant rien.       <br />
       Quand je passe  l’angle du pignon, je vois la  fenêtre ovale, creusée dans l’ombre d’un mur épais. Le rideau est soulevé par une longue main de femme. Le visage tendre de Nolibé apparait derrière la vitre. Elle me sourit.       <br />
               <br />
       Je lui adresse un baiser et reprend ma marche lentement, tenant sa monture par la bride, vers l’étable.        <br />
       La lumière a encore changé.        <br />
       L'angoisse, indéfinissable, me traverse. Je  retourne à la fenêtre, car le regard de Nolibé m’a semblé  fixe, et son sourire un peu absent.       <br />
       Laissant la longe, je monte à genoux sur le rebord, frappe la fenêtre.       <br />
       Nolibé ne me voit pas, ne m’entend pas, mais elle semble m’imaginer et s’adresse à moi à travers des espaces infinis, tentant de ranimer son double disparu.         <br />
       Je plaque les mains sur la vitre, épaisse comme de la roche, et crie son nom, cherche ses lèvres de ma bouche. Elle arrondit les lèvres et baise celles d’un fantôme situé de l’autre côté de la vitre, à la place même d’Augustin, à la place d’un autre moi-même.       <br />
       Que lui dit-elle maintenant ?       <br />
       Elle répéte un mot : quelque chose comme : continue... Continue...       <br />
       Puis elle baisse la tête et s’éloigne dans l’obscurité trouble, saisie comme une trace de vie ancienne dans un gemme.       <br />
       Et maintenant, je deviens plus léger, soulevé par la tempête moléculaire qui fait crépiter le paysage, lui donne un grain plus subtil.       <br />
       La fenêtre est tout-à-fait aveugle. Une fausse fenêtre.        <br />
       Que se passe-t-il ?         <br />
       Je contourne la maison et tente d’ouvrir la porte. Mais elle est minéralisée, poignée incluse. Ce n’est pas une  porte, mais un pur décor.        <br />
       Rien ne bouge dans le jardin, sauf moi et mon cheval, qui hennit, là-bas, près du puits.       <br />
       Il faut me réveiller de ce rêve insupportable ! Je vais attendre que l'étrange phénomène cesse, puis je retournerai auprès de Nolibé. Le seuil finira par s'ouvrir, et nous tomberons dans les bras l'un de l'autre.        <br />
       Je rejoins la monture et m’arrête près du puits. je défais la corde nouée et je laisse filer le seau de bois, profond, profond, jusqu’au clapotis. Le seau s’alourdit et je le remonte, m’efforçant de ne penser à rien. J’attire le seau à moi et le pose sur la margelle, à côté de la louche posée là pour l’usage. Je me sers d’eau et je laisse le reste au cheval.        <br />
              <br />
       L’heure d’or est enfin passée. En apparence, rien n’a changé mais tout repose maintenant dans la fraîcheur, s’alanguit dans une ombre heureuse.        <br />
       Je m'apprête à revenir vers la maison, libérée de sa gangue vibratoire.        <br />
              <br />
       C’est alors qu’un bruit métallique se fait entendre sur le chemin, comme une meule frottant par accoups sur une lame éraillée. Une chose jaune arrive de l’Ouest en cahotant, une machine roulante, autant que je peux en juger, mais avec des roues étonnament petites et entourées d’une matière noire.        <br />
       L’apparition ne m’étonne pas outre mesure. Les Guamaiens ont tant de curieuses inventions. Celle-ci semble banale : un fourgon de métal, dont la seule originalité est de se mouvoir de façon autonome, un peu comme les automobiles que quelques fous de la mécanique ont commencé à construire en Europe. Non, ce qui me saisit d’étonnement, c’est l’inscription en larges lettres latines que porte le véhicule sur ses flanc : POSTES.        <br />
       La voiture s’arrête sous la tonnelle et en sort un authentique facteur, sacoche de cuir en bandoulière, l’uniforme un peu plus lâche et moins empli de boutons que les facteurs français que je connaissais autrefois en France.        <br />
       —Ah, bonjour ! dit l’homme doté d’une moustache en balai-brosse. Ce qu’il fait encore chaud, c’est pas possible... Mais j’ai un paquet urgent pour Madame, vous ne savez pas si elle est là par hasard ?       <br />
       A mesure qu’il parle avec son fort accent méridional, le postier semble de plus en plus intrigué, voire défavorablement impressionné. Je peux lire dans sa pensée : pour le brave homme, je suis sans doute un vagabond, un gitan, un rôdeur peut-être...       <br />
       L’homme se détourne et marche à grandes enjambées vers la petite porte de chêne sombre, sous sa protection en tuiles de verre. Il frappe plusieurs fois, et, la réponse tardant, il se retourne vers Augustin, le poing sur la hanche, l’air d’avoir trouvé :       <br />
       —Vous êtes le rebouteux de Fangasse, n’est-ce pas ? C’est pour les varices de Madame Lescaille que vous venez...       <br />
       Je ne démens pas, trop sous le coup de tout ce que signifie cet uniforme, ce langage, ces mots, dont je n’ai pas réalisé sur le coup la familiarité absolue... Un bout de Provence, je suis en Provence... ou alors, finalement, Guama n’est peut-être qu’un de ces territoires français de l’autre bout du monde, dans les Antilles, ou ailleurs, une de ces petites îles parfois gouvernées par les Anglais, les Français ou les Hollandais, voire les trois à la fois ? Mais alors  : que signifie cette machine révolutionnaire, ce service de postes en voiture automobile d’un modèle ultra-moderne, quand en France même, les postiers ne se déplacent encore qu’à pied, à cheval, parfois sur un vélocipède ?        <br />
              <br />
       L’homme continue, se rapprochant, et, sur le ton de la confidence :       <br />
       —On dit que vous faites du bien... Je ne suis pas superstitieux, notez-bien, ce serait plutôt le contraire... républicain, laïque et moderne, résolument moderne, mais ma vieille Germaine a des douleurs terribles dans les poignets, qui résistent à tout... Vous croyez que vous pourriez...       <br />
       —Peut-être, mentis-je doucement, il faudrait voir...       <br />
       —Ah mais, elle n’est pas là, Félicie, finalement ?       <br />
       Risquant le coup, je reprends l’accent familier :       <br />
       —Non, je passais par là. Quelques fois elle aime bien un massage, mais je crois qu’elle est au marché, ou bien au lavoir.       <br />
       —Bon, je lui pose ce paquet et son journal... Au revoir Monsieur Marceau...je suis content d’avoir fait votre connaissance... A Monbouzil, on parle quelque fois de ce que vous faites, vous savez.       <br />
       Monbouzil ? Bon sang, c’est le nom d’un village distant d’à peine quinze kilomètres de Padaillan.       <br />
       Je me maîtrise et demande, naïvement :       <br />
       —Oui, et à Padaillan aussi, les affaires marchent ?       <br />
       —Eh oui, toutes ces vieilles paysannes qui se sont cassées au travail... Là où je comprends moins, c’est les bourgeoises. Des fois leurs mains sont encore plus recroquevillées...       <br />
       —C’est l’arthrite, dis-je d’un ton autorisé, les os s’effritent sous les tendons et les muscles... Heureusement, nous les hommes, avons moins ce genre de choses, que les personnes du sexe.       <br />
       —Du sexe ? ah oui, vous voulez dire les bonnes femmes, corrige le facteur en partant d’un gros rire. Allez, je vous quitte... et peut-être viendrai-je avec Germaine à une consultation, fan de choune.       <br />
       —Fort bien mon ami, vous serez reçus...       <br />
       L’homme remonte dans la carriole de métal, agite des leviers et des volants, et le bruit de la machine devient beaucoup plus sonore. Il y a de la fumée bleue à l’arrière et l’engin s’ébranle, faisant en tanguant le tour du rond-point devant le beau jardin potager, avant de repartir par où il vient.       <br />
              <br />
       Je m’asseois sur la margelle, me retenant de ne pas y tomber à la renverse. Tout se mélange dans ma tête. Suis-je soudain rentré en France... à une époque plus avancée ? Aurait-on poussé la grande et la petite aiguille des années, sans que je m’en aperçoive?        <br />
       L’heure d’or aurait-elle vraiment fonctionné comme point de transfert ? Est-ce cela leTranslatador, contre quoi Saghin m'avait mis en garde ?       <br />
       S'il s'agissait bien de cela, quelle ironie du sort !  La porte du temps, que j'ai toujours cherchée dans ma quête la plus secrète, se serait ouverte au moment le moins souhaité, creusant un gouffre insondable entre Nolibé et moi.        <br />
       Je cours à la maison. La fenêtre est béante. Je m'approche. Elle ne donne plus sur le léger décor peint de pampres que j'entrevoyais tout-à-l'heure, derrière mon amie. L'ouverture laisse voir une cuisine sombre, puante de graisse. Un vieillard tousse quelque part dans l’antre, sur un lit crasseux.         <br />
       Nolibé n’a jamais été ici. Jamais.       <br />
              <br />
       Nolibé ! Où es-tu ?        <br />
       Le coeur en torche, j'appelle nos doubles, mais ils sont effacés, coupés de leur enlacement vital.       <br />
       La rencontre,  la véritable aventure m’ont une fois de plus échappé ! Tout est à recommencer.       <br />
              <br />
       Un bruit. Des voix dans le jardin... Des chuchots indistincts proviennent du verger...        <br />
       Non : cela vient du puits ...        <br />
       Sont-ce des échos de Guama ? Ai-je encore une chance d'y rejoindre l'archipel, subitement séparé de moi par le temps, comme la mer écarte le bateau du quai ?       <br />
              <br />
       Je crois que je vais enjamber la margelle, et bondir...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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       °        °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
       Addendum au journal d’Augustin Coriac       <br />
              <br />
              <br />
       (Il n’est pas rédigé de la main d’Augustin Coriac, mais d’une écriture violette plus grande, plus épaisse, moins déliée. Probablement, celle de Jean Latoile).       <br />
              <br />
              <br />
       J’ai trouvé ce “journal” sur un banc de pierre, dans le jardin de la nouvelle maison de Nolibé. Mon maître a disparu. Terrifié par la dernière phrase griffonnée, j’ai fait fouiller le puits : rien. Il n’y est pas tombé.       <br />
       J’ai attendu un mois à Malamé. C’est trop. Nolibé semble savoir qu’il ne reviendra jamais. Elle en a l’intime certitude. Elle en porte le deuil, presque sereinement. Au début je ne la croyais pas, mais maintenant, c’est différent.        <br />
       Je crois que je vais rentrer à OutreMonde. Il y a des passeurs, quelquefois, qui font halte à Michemin. Je vais aller en attendre un. Je vivrai dans le château de Phial, et je sais que je serai triste, même en croquant les pommes monstrueuses du pommier géant qui a poussé sur le tombeau de notre héroïque ami. Heureusement, Pimlic est un cuisinier hors pair, et il se défend pas mal au Boc.        <br />
       Et puis, nous irons boire au “Crocaster Blanc”.        <br />
       A la mémoire.       <br />
       Ou bien à l’ironie du sort. On raconte, dans les milieux populaires, que Phial n’est pas mort, et qu’il s’amuse avec Lucilia dans le sous-sols. Il aurait même “attrapé” les yeux violets de son amante.        <br />
       Je ne sais pas si je dois y croire.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Epilogue et considérations diverses       <br />
       (par Jean Boucquard)       <br />
              <br />
              <br />
       Là finit abruptement le manuscrit que je découvris il y a vingt ans (en 1930) dans le bric-à-brac du vieil Indien Tabiraho, à Point-Des-Diables, sur le Rio Milpa. Comment a-t-il fini là ? On peut supposer, sous toutes réserves, qu’il a été rapporté de Guama par Jean Latoile,  avec quelques pipes de son Maître.        <br />
       Mais pourquoi Latoile n’a-t-il pas ramené le manuscrit en France ?       <br />
       Nous avons la certitude qu’il est bien revenu dans son pays natal. Il ne s’est pas remis au service de la famille Coriac, et  il est allé vivre  la fin  de ses jours dans la petite ferme d’une parente. Personne n’a plus entendu parler de lui, au delà de quelques intimes, et jamais, semble-t-il, il n’a fait part à son confident et confesseur, l’abbé Poutiargues, des aventures extraordinaires dont il est ici question.        <br />
       De ce monde foisonnant et peuplé, peut-être faut-il seulement rire comme d’un canular.        <br />
       L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’Augustin Coriac, cet étrange ami de mon grand-père, a construit une rêverie extravagante, un songe à épisodes, un délire d’autant plus fécond qu’il était soutenu par de fréquentes prises d’une huile de choulcave aujourd’hui introuvable. On se souvient que cette essence, désormais disparue depuis que l’abattage des sorgouges  en Guyane en a supprimé les niches naturelles, à l’abri du soleil trop violent, était autrefois capable de produire chez les Indiens Soroakl les plus grands excès d’imagination .        <br />
       Qui sait si la même substance, utilisée par un graphomane, n’a point réussi à en faire un conteur, un romancier lyrique. J’imagine fort bien notre homme, toute la journée affalé dans son hamac, le long du fleuve, à quelques mètres du lieu même où je rencontrai Tabiraho, se lever fiévreusement la nuit venue, pour dégorger sur le papier humide, les avatars d’une hallucination devenue trop véridique pour être écartée de son esprit .        <br />
       Je ne sais si le mot même de Guama (langueur ? longue guerre ? longue heure ?) est tiré d’un écho du réel, mais, en me reportant aux cartes marines, cette fois bien réelles, des aires parcourues auparavant par notre héros, je ne puis m’empêcher de songer que l’archipel magique évoque, en les condensant, en les déplaçant, ou en les déformant, d’autres lieux tout à fait matériels, d’autres noms, cette fois bien répertoriés.       <br />
              <br />
       Si, par exemple, on veut bien se pencher sur une carte des Antilles, on constatera que La Majeure possède un air de famille avec les îles des Saintes, au sud de la Guadeloupe. Le  Pain de sucre serait-il l’original du mont Wino?       <br />
       L’île Saint-Barthélémy possède un ilôt Chevreau qui rappelle l’île Chevirelle de notre conteur. La pointe Colombier aurait-elle inspiré l’idée d’une grotte aux oiseaux, près du mont Ardamont ? La forme ronde de Malamè évoque aussi celle de la Réunion, située, certes dans une toute autre partie du monde.        <br />
              <br />
       Nous savons par ailleurs que Coriac a été élevé en partie par un précepteur, qui était  bouquiniste à Saint Louis de Marie-Galante (Guadeloupe). Ce personnage n’a t-il pas inspiré le vieux et sage Saghin, et  le monastère du mont Gondemiel, entre Roudoul et Bistra, n’évoque-t-il pas le  monastère  sur la route entre Bourg et Capesterre ?       <br />
              <br />
       Clotone même pourrait ressembler à  la forme de papillon de la Guadeloupe, à condition de la soulever grâce à quelques volcans, et de remplacer la Thiale, par la  Rivière Salée.       <br />
       Il est amusant de constater que l’emblème de Cicéole est représentée, sur un croquis d’Augustin, par trois tortues : or c’est le nom même d’une plage située au sud-ouest de la pointe Noire de Grande-Terre !         <br />
              <br />
       J’ai confronté mon point de vue avec un de mes vieux amis géologue, Spiridon Tartiades, et il m’oppose une hypothèse radicalement différente.  Guama ne serait qu’un camouflage de certaines îles des Cyclades, en pleine Mer Egée, où Coriac aurait navigué plus jeune, et où il aurait connu des aventures sentimentales, rendues difficiles par la moralité austère des habitants, et par la présence récurrente des Turcs.        <br />
       Je ne suis nullement convaincu, mais il est vrai que La Majeure, tout en longueur, et plus encore Sanabille, à la fois longue et montagneuse, font penser à l’ile d’Amorgos.  Katapola (la ville du bas) pourrait évoquer le Bourg, et surtout Chora (la ville perchée) rappelle les éléments troglodytes des Plaines Tranquilles. Malamè, dans cette même veine, a évidemment la forme  circulaire de Naxos.       <br />
              <br />
       Si la conjecture vous amuse, il vous est toujours loisible, cher lecteur, d’y contribuer.        <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
   ]]>
   </description>
   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-IV-Translatador_a10.html</link>
  </item>

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   <title>Tome III ; Pouvoirs et Savoirs</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:14:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
        <div>
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       POUVOIRS ET  SAVOIRS       <br />
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       Du même auteur       <br />
       dans la même collection       <br />
              <br />
       Guama, l’Archipel-Monde, le Cycle de l’Ancien Futur, tome I       <br />
              <br />
       L’épreuve des ÎLes, le Cycle de l’Ancien       <br />
       Futur, tome II       <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       DENIS DUCLOS       <br />
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              <br />
       POUVOIRS ET  SAVOIRS       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le Cycle de l’Ancien Futur        <br />
              <br />
       Tome 3       <br />
              <br />
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       Collection dirigée par Doug Headline       <br />
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       Rivages/Fantasy       <br />
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       Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.       <br />
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       Couverture : Stan &amp; Vince       <br />
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       © 1999, Editions Payot &amp; Rivages       <br />
       106, boulevard Saint-Germain- 75006 Paris       <br />
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       ISBN :       <br />
       ISSN :        <br />
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       carte ancienne des îles de Guama       <br />
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               <br />
       Résumé des tomes précédents       <br />
              <br />
       Dans ce volume, nous poursuivons la lecture des mémoires d’Augustin Coriac, rédigées vers la fin du XIXe siècle. Le récit évoque le voyage que ce jeune aventurier français aurait accompli en 1882 (avec son valet Jean Latoile) dans une région alors inconnue  et dont le secret semble avoir été préservé jusqu’à nos jours grâce à des anomalies climatiques et magnétiques locales. L’archipel de Guama (et ses sept îles) serait en effet caché quelque part dans l’Atlantique au nord de l’Equateur, entre les Caraïbes et le Brésil, dans une zone alizée relativement épargnée par les ouragans, mais si bien enveloppée de courants, de brumes et de tempêtes qu’aucune navigation maritime ou aérienne ne chercherait encore à s’y aventurer.        <br />
       A l’époque du voyage de Coriac, la modestie de la population de Guama (quelques centaines de milliers de personnes) était en proportion inverse de l’énergie dépensée par les habitants à la lutte intestine. Pas un Guamaais qui ne fût captivé par le complot qui s’y déroulait en permanence pour le contrôle politique et économique. Et Augustin, fasciné par sa découverte (par hasard) de l’archipel inconnu paraît avoir été happé dans ce qu’on appelait “le Jeu de Guama”.  Il s’y prêta de bonne grâce, bien que son but, (la recherche d’une “porte temporelle”) fût éloigné de toute considération partisane. Il devint bientôt familier de toutes les iles entre lesquelles il se déplaçait, fuyant le péril... ou courant à sa rencontre . A l’ouest, il put admirer  à loisir la splendeur de La Majeure, grande île sauvage et forestière, puis subir la folle agitation de Clotone, île-ville capitale;  Il dut ensuite ressentir à Lario, la tristesse des rochers  gris, battus de vent,  seulement tempérée par la sournoise virulence de ses dissensions internes. Bientôt, il aurait à affronter la furie combative des hordes guerrières vivant sur Draco (en attendant d’envahir le reste de ce petit monde ?). Il devrait vivre, enfin, le double mystère vertigineux des volcans éteints de de Périache et de l’atoll de Hirpan, porte de profondeurs  insondables.       <br />
       Quant aux îles orientales, elles n’étaient plus douces qu’en apparence : Sanabille, dont les cirques tranquilles étaient dédiés au culte des morts; Malamè, l’île ronde et verte de l’amour. Sans parler du curieux banc de sable nommé “le pas de Dysme”, sans cesse sillonné par les foules de pélerins. contraints, selon le rite, à le traverser en petite foulée.       <br />
              <br />
       Pour faciliter la lecture, le manuscrit original — rédigé d’une écriture très serrée, et sans marges — a été découpé en trois livres : L’Epreuve des îles, le présent Pouvoirs et Savoirs, et enfin, Le Translatador. II est précédé de récit oral d’un Guyanais témoin de son arrivée sur La Majeure, et retranscrit dans les années 1950 par un amateur, Pierre Boucquard, intéressé par le destin de Coriac :   Guama, l’Archipel-Monde :        <br />
              <br />
       Lors des épisodes précédents, les aventures d’Augustin ont été marquées par sa rencontre sur La Majeure avec Phial d’Atoy de Parinofle, Signour de Michemin. Ce hobereau,  bagarreur et chasseur, mais dévoué à ses amis, a aidé Augustin à traverser les épreuves dont il n’aurait pu triompher seul. Il l’a protégé contre Mungabor, le sinistre gouverneur de l’île de la Majeure.        <br />
       En retour, Coriac s’est engagé à ses côtés lorsque Phial, contre toute attente, a été plébiscité par la vieille garde des Bourgeois de Clotone (animée par son ancien capitaine Jansène Fitrion) pour devenir leur candidat dans la course minusale.        <br />
       Il s’agit d’une compétition pour le siège de Premier Minus, charge qui doit équilibrer le pouvoir administratif du Villacope, et l’autorité des Cours de justice (la Conque). Le concours est divisé en trois épreuves (appelées Mahoney, Tahoney et Fahoney, du nom des trois arbres qui y président symboliquement) : Mahoney est une course de chevaux se déroulant sur l’arène de La Ménile, où presque tous les coups mortels sont permis. Les survivants doivent ensuite s’engager dans un labyrinthe de leur choix (Tahoney), où ils rencontrent leur destinée sous diverse formes : violence, ruse, illumination, résolution d’énigmes, force physique, magie, amour...        <br />
       Le petit nombre de ceux qui réussissent, sont adoubés par le Patriarche et reconnus par le Villacope, comme aptes à tenter Fahoney, le voyage d’aventure et d’initiation qui doit les conduire auprès du collège des Magdes et de sa présidente Lucilia. Le collège, qui siège sur l’ilôt Hirpan, à quelques encâblures de Périache, tranche en faveur d’un candidat, qui doit alors épouser sur place la fille du Villacope et revenir à Clotone prendre les rènes pouvoir.        <br />
       Les périls de Fahoney sont aggravés par la présence de deux terribles phénomènes propres à Guama : le formidable courant du Grand Dragon, partageant l’archipel en deux, et l’horrible tourbillon de l’Emphale, que le courant génère au milieu de son parcours.        <br />
       Mais ces dangers naturels sont peu de chose, comparés à la malfaisance humaine. Car la course minusale déclenche les pires passions, et le  gagnant est en butte — de la part de protagonistes parfois imprévisibles— à des tentatives de l’écarter, ou de l’assassiner.       <br />
       Il est de bonne politique de chercher à diminuer la haine des rivaux, potentiels en leur adressant des embassades  Pour obtenir des îles occidentales (Lario, Draco et Périache) une attitude positive à l’égard de la candidature de Phial, Augustin accepte de s’y rendre. Il se trouve ainsi à pied d’oeuvre pour l’appuyer auprès des Omen (prêtres) et des Magdes (magiciennes) de Périache, ultimes arbitres du concours minusal.        <br />
              <br />
       A la fin de  L’épreuve des îles nous avons laissé Augustin quittant l’auberge de Jocre, à l’orée de la forêt de Giraise, nichée au coeur de l’île pluvieuse de Lario. Accompagné de son amie Athiello (une étudiante de l’université de Thryse, sur Clotone, fort intéressée aux symbolismes anciens de l’archipel), ainsi que d’un étrange berger larionais répondant au nom de Miguardin, Augustin vient de rencontrer Mina Termina, la ruloxane suprême de Lario. Voyageant incognito, elle a souhaité recourir à l’entremise — qu’elle suppose impartiale — de ce jeune Etranger, pour transmettre aux réfractaires sudistes (les Hatrobates et les Penthérites) un message de paix, et une invitation à la négociation. Mina a favorablement impressionné Augustin, par son sens de la mesure et de l’opportunité politique. La Ruloxane a aussi réservé bon accueil à la candidature de Phial d’Atoy dans la course minusale, bien qu’elle doive réserver son soutien officiel à son compatriote, Allastair Jovial-Bonheur, un membre des Fulgurac’h (une sombre secte guerrière du nord de Lario). En revanche, son conseiller intime Kryalîche, le frère d’Allastair, lui semble trop froid pour ne pas cacher quelque sinistre obsession. Quant à Hirza Hurchlod, l’amazone gardienne du corps de Mina, elle est assez terrifiante de haine contenue. Mais Augustin n’a plus aucune ressource  financière et la tentative de conciliation que lui a confié Mina Termina tombe très bien. Il accepte de porter le message de la Ruloxane à Trémis Dendron Budain, et Harno Geroy, respectivement chefs des Hatrobates et des Penthérites. En échange de quoi, un vaisseau amarré en rade du Boscaud (le phare du sud-est) doit être affrété pour son usage, et le conduire vers Périache, l’île aux sorciers, où il retrouvera Phial et Latoile. Le jeune homme compte aussi revoir Nadja Benjou, la ravissante fugitive avec laquelle il a — trop brièvement— noué connaissance sur la Majeure.        <br />
              <br />
       Augustin, Athiello et Miguardin empruntent la route des Volcans, qui conduit au Phare du Boscaud, en passant par le Cap Bougmée, où doit avoir lieu le contact avec les Sudistes. Augustin a soudain l’impression d’être suivi... Mais non : rien, sinon le vent qui couche les longues herbes de la vallée.       <br />
              <br />
       Au moment où commence cette partie de l’histoire, le contact a été établi avec Geroy et Budain, les chefs des tribus sudistes de Lario. La missive de Mina leur a été remise, et les alliés semblent plutôt satisfaits des résultats de la discussion, même s’ils demeurent encore méfiants. Ils ont peut-être raison.       <br />
                  <br />
              <br />
              <br />
       °          °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
       I.       <br />
              <br />
       Un message explosif       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La petite terrasse pavée de galets s’avançait, très au dessus de l’eau, comme la proue d’un navire éternel. En arrière, se tenait le  village hatrobate de Bougmée, aux ruelles blanches, étroites et tortueuses,  afin de briser la violence des vents continuels .        <br />
       Sur le terre-plein trônait la maison du vieux chef, un cube crépi de frais, prolongé d’une tonnelle chargée de raisins. C’est là qu’avait eu lieu la rencontre, au milieu des agapes.       <br />
       Assis devant sa demeure, Harno Geroy embrassait de son regard myope l'immensité de la mer du sud, et le fond du monde où était esquissé au pastel pâle le contour montagneux de Draco la guerrière. Draco l'enragée...        <br />
       Il méditait, les doigts de pieds posés en éventail sur le parapet. Son mufle de chien triste humait la brise, et ses gros sourcils blancs se haussaient de temps en temps sous l'effet d'une idée importune. Sa main descendait parfois vers le plat de glossules à la menthe piquées d'un cure-dent, ou, alternativement, vers le verre de glône citronnée qu'il dégustait, avec la sérénité qu'il convient.        <br />
              <br />
       Trémis Dendron Budain, son énorme ami penthérite était lourdement appuyé sur la petite table tripode qui les séparait, le poing dans la joue, au dessus d’une  barbe en collier qui lui donnait l'air d'un quaker orphelin.        <br />
       Aucun ne se préoccupait des ambassadeurs que leur avait adressés Kryalîche et Mina Termina.  Athiello, Miguardin et moi-même étions timidement assis en retrait, sur des chaises de fer, scrutant aussi le paysage, puisque c'était  ce à quoi tout le monde s’occupait ici. De temps en temps, une femme au voile gris brodé d’or nous servait des coquillages et remplissait le carafon de glône au parfum de miel.        <br />
       Elle regardait Athiello à la dérobée, semblant admirer et déplorer à la fois le libre style de mon amie, et sa superbe chevelure brune, gonflée au dessus de son beau front, ses grands yeux noirs pensifs, subtilement soulignés.       <br />
       Le silence dura, parfois interrompu d'un grognement de Geroy répondant à Budain, qui désignait paresseusement une voile ou une simière, à moins que ce ne fussent les ailerons d’une bande de sournois traquards, ou de féroces haquilas sautant hors de l'eau, à portée de canon.       <br />
       Miguardin fit plusieurs fois taire son chien Goudo qui s'agitait, tentant d'émettre des gémissements véhéments. Peut-être l'odeur de quelque congénère vagabondant au pied des falaises l'excitait-elle ? Ou encore les ombres fugitives des houglars, ces grands oiseaux plongeurs, assez proches  de nos frégates ?       <br />
       Soudain Goudo fit un bond en arrière, emportant avec lui le tabouret qui retenait sa laisse.        <br />
              <br />
       Harno Geroy, se retourna l'air courroucé.        <br />
       — Qu'arrive-t-il à cet animal ? Ne peut-il supporter la paix du soir plus d'une minute ?        <br />
       — Quelque chose lui déplaît fort, dit Miguardin, et qui n'est pas loin...       <br />
       Le berger se leva, cherchant la cause d’une émotion inhabituelle chez ce chien.        <br />
       Il pointa soudain la table de pierre sous la tonnelle.       <br />
       — Grand Equilibre ! L'écorce !        <br />
       Geroy et Budain tournèrent ensemble la tête vers la table .       <br />
       — Quoi, l'écorce ?       <br />
       — Oui, l’écorce que Kryalîche vous a remise avec la lettre, en tant que sceau de Mina . Regardez : elle semble avoir fondu...       <br />
       Une large tache, verte comme une moisissure gluante, s'étalait sur la table autour des restes grumeleux du morceau de bois.       <br />
       Je me levai.       <br />
       — Et cette vapeur qui brouille l'air au dessus, vous voyez ?       <br />
       — Je savais bien que Kryalîche nous préparait quelque tour pendable ! gronda Budain, serrant ses énormes poings.        <br />
       — Attendez, dis-je. Pour le moment, il ne s'est rien passé de terrible. Peut-être l'écorce, ayant rempli son office de sceau, se détruit-elle pour que personne ne puisse la réutiliser au nom de Mina ?       <br />
       Geroy s'approchant, pipe à la main.        <br />
       — C'est possible. Mais ce phénomène me rappelle plutôt quelque chose que je lus jadis sur les tours des sorciers Omen...        <br />
       Il porta à la bouche le petit sifflet d'or qui pendait sur sa poitrine velue et aussitôt l’escouade hatrobate, stationnée en contrebas, s'ébranla dans un grand bruit de bottes, pour monter  vers  nous.       <br />
       — J'espère, dis-je, vaguement alarmé, que vous n'allez pas nous arrêter.       <br />
       — Et pourquoi non ? fit doucement Budain. Si vous nous avez trahi et que cela soit une émanation toxique, vous devrez payer pour cette forfaiture.       <br />
       J'eus du mal à déglutir.       <br />
       — Je dois protester, Signour ! Nous étions sincères en vous annonçant  que si nous savions le contenu du message, nous ignorions la valeur de cet objet... Pour gage de notre bonne foi, je peux, si vous le souhaitez, nettoyer la table de cette substance malsaine, et en éloigner de vous les remugles !       <br />
       — Un point pour vous, jeune homme, concéda Budain, mais cela peut encore être une ruse.  Je...       <br />
              <br />
       Il n'eût pas le temps d’en dire plus. La table entière s'auréola d'une trouble luminosité, couleur coeur de salade. Un cisaillement suraigu nous obligea à nous boucher les oreilles, et la table explosa en morceaux coupants, projetés alentour sur la terrasse. Deux vagues formes humaines jaillirent  à l’emplacement de la table détruite, et se redressèrent. Subitement condensées, elles se firent chairs, muscles, armes, cheveux, cuirasses.        <br />
       Nous n'en croyions pas nos yeux : Allastair Jovial-Bonheur, le frère de Kryalîche, et qui avait cheminé si amicalement avec nous de Clotone à Lario, était là, le glaive en garde, une étrange cruauté répandue sur ses traits sombres. A ses côtés, une femme aux formes athlétiques exagérées, tenait une pose agressive : Hirza Hurchlod ! C’était elle qui s'était interposée entre nous et Mina Termina, à la porte du cabinet privé de l'auberge de Jocre.        <br />
       Un instant, les deux personnages irréels semblèrent des statues aveugles. Puis leurs yeux fixèrent le groupe. Un  mâle hurlement fit chorus à un cri de rage femelle, et les deux masses de muscles se précipitèrent sur nous, l'épée en avant.        <br />
       — Allastair, qu'est-ce que tu fais ici ?  criai-je. Que vas-tu tenter ?        <br />
       L'homme suspendit sa course et son regard nous traversa comme si nous étions de verre.  Les yeux injectés de sang, le rictus déformant sa bouche, il hésitait à choisir sa première proie. J’en profitai pour prendre Athiello par la main, et battre en retraite derrière l'angle de la maison.       <br />
       J'essayai désespérément d’arracher un lourd cep de fanguier en guise de masse d'armes, pour accueillir le grand Fulgurac'h qui serait sur nous d’un instant à l’autre. Rien de tel ne survint, sinon de grands bruits de ferraillage, des ahannements et des chocs.       <br />
       — Il est devenu fou... Il a laissé tomber sa candidature !       <br />
       — Ou pire, dis-je,  il a toujours été notre ennemi !       <br />
       — Tu as vu ses pupilles ? Il est sous l’emprise d’un narcotique...       <br />
        Je repassai prudemment le nez au coin du mur : Allastair était engagé dans une violente passe d'armes avec Budain, le chef penthérite, épée droite contre sabre d'abordage. De feinte en charge, les bretteurs reculaient vers le muret qui ceignait la terrasse semi-circulaire.        <br />
       — A la garde ! s’égosillait maintenant Budain en difficulté,  Qu’attendez-vous, troupe d’incapables ? Vous ne voyez pas qu’on attente à la vie de vos chefs ?       <br />
       Les soldats hatrobates étaient arrivés au milieu du jardin séparant la maison du reste du village, mais leur comportement était bizarre : les mains devant les yeux, en proie à quelque hallucination, ils tentaient d’échapper aux reflets du soleil devenus trop intenses pour eux. Encore quelque sorcellerie !        <br />
              <br />
       Le vieux Geroy, toujours assis, s'était contenté de pivoter sur sa chaise pour faire face à l’assaillante qui, ayant tué l’unique garde hatrobate présent sur la terrasse,  fondait sur lui à la vitesse de l'éclair. Il joignait les mains, dans l’attitude du recueillement. L'amazone au masque de fauve lui saisit les cheveux et lui tira la tête en arrière pour l'égorger comme un mouton. Il y eut une détonation, et la lame sifflante fut stoppée à mi-parcours par un obstacle si brutal que la guerrière lâcha prise en criant de douleur. Son épée étincela par dessus le parapet comme une hélice folle et disparut dans les profondeurs. La femme était maintenant immobile, face au vieux chef Hatrobate, sa poigne toujours refermée sur sa tête, les yeux écarquillés, la bouche béante d’incompréhension.       <br />
       — Que ?...       <br />
       Elle lâcha les cheveux du vieux chef, et porta les main à son ventre dont la protection de cuir semblait avoir été fendue avec précision, du pubis au sternum. Du sang  bouillonna brusquement dans la fissure, et elle dut crisper ses doigts pour éviter que ses tripes ne dégorgeassent et se répandent sur les genoux du vieil homme.       <br />
       Haletante, horrifiée, elle délaissa Geroy et se traîna vers la table explosée comme pour revenir d'où elle venait. Le yeux fixant le néant, elle s'effondra dans les débris de marbre. Ses intestins, finalement, coulèrent hors d'elle en une masse informe de tissus en lambeaux, de déjections et de sang noir.        <br />
       Toujours planté à l'angle de la maison, j'assistais figé d'horreur, à l’agonie de la massive Hirza, tandis qu’Allastair et Budain croisaient toujours le fer, tels des titans en équilibre sur le parapet.        <br />
       En contrebas, les soldats hatrobates semblaient maintenant libérés de leurs visions aveuglantes. Ils montaient vers nous en désordre, sans savoir très bien comment intervenir.         <br />
       Miguardin avait saisi son bourdon de berger par l’extrémité, et s’apprétait à le balancer sur Jovial-Bonheur, lorsque d'un revers suivi d'une feinte le Fulgurac'h déséquilibra le grand Penthérite qui tomba en hurlant dans le vide. Jovial-Bonheur se retourna vers nous, l'écume aux dents, le regard illuminé, en ciel d’orage.       <br />
       — Explique-toi, Allastair ! Es-tu fou ?       <br />
       L'homme  hennit comme un cheval dément.       <br />
       — Peut-être est-ce toi, avorton d'Ultramondain, qui es fou ! Fou d'être venu en ce monde, fou de croire dans le premier venu. Fou de penser que j'ai pu, moi , un Fulgurac'h, devenir ton ami.       <br />
       Préparez-vous à mourir, après le vieil idiot, car je n'ai pas de temps à perdre.       <br />
       — Je le conçois; mais prends au moins note de ce qui est arrivé à ta compagne, lorsqu'elle s'est attaquée à celui que tu appelle “le vieil idiot”.       <br />
       — Ta ruse est faible, escargot d'Outremonde. Allastair Jovial-Bonheur ne se laisse pas détourner de sa tâche ! Attends-moi seulement, si tu n'es pas aussi lâche que chétif !        <br />
       Il se détourna de Miguardin et de moi, cherchant Harno Geroy.       <br />
       — Où te caches-tu, grand-père, susurra-t-il  sur le ton mielleux qu’on s'adresse à un chat pour lui faire prendre un bain, la rébellion n’est pas de ton âge.        <br />
       »Où es-tu, poussiéreux épouvantail, que je te ravaude l'armature ? ajouta-t-il, haussant la voix.       <br />
       — Ici, dit la voix calme de Geroy, du coin de la maisonnette, et il montra son visage mafflu, la toison blanche en bataille, avant de s’escamoter comme un personnage de Guignol. Le Fulgurac'h se précipita dans sa direction... et s'effondra aussitôt, les pieds pris dans le bâton lancé  par Miguardin.       <br />
       — Tu ne perds rien pour attendre, sac de crottes, fit-il, suffocant de rage, je m'occuperai de ton maigre cou, une fois que j'aurais ramené la vilaine tête de ce poussah sénile.        <br />
       Il disparut à son tour derrière la maison. Au même instant, Geroy, souriant, entr’ouvrait le volet, depuis l'intérieur où il s'était glissé. Il nous imposa le silence, et s'empressa de refermer le panneau sur lui. Un rugissement épouvantable se fit entendre derrière la maison.       <br />
       — Çà y est, Allastair vient de découvrir son équipière, dit Athiello, blême... Il va tous nous tuer.       <br />
       —Il avait l’air décidé à le faire de toutes manières, soupira Miguardin. Il va falloir le calmer pour de bon... Ce n’est pas une vie !       <br />
       Le berger n’avait pas le temps matériel de récupérer son bourdon, qui avait ricoché au loin. D’un geste ample, il réunit les mains, doigts pointés en avant, et se figea dans l’attente.        <br />
       La silhouette massive du guerrier se découpa sous la tonnelle, le visage décomposé :       <br />
       — Vous avez eu Hirza Hurchlod, dit Allastair, la mâchoire figée. Vous auriez pu mourir rapidement. Maintenant, je vais vous découper en fines lanières, en commençant par les pieds.        <br />
       — Viens donc, grand traître, je t'attends, fis-je, exaspéré. Et je m’emparai d'une faucille à élaguer la vigne. L'homme  rit à gorge déployée, ce qui m’irrita au plus haut point. Miguardin se tenait raide, pâle comme un mort, les doigts pointés, comme s’il comptait que la foudre en jaillisse. Hélas, rien ne se passait ! Athiello tremblante, était accroupie derrière une table renversée, les yeux fermés, serrant convulsivement le goulot de la fiole de glône cassée.        <br />
       Les soldats,  cette fois dégrisés, accoururent, mais Allastair fut sur moi d’un bond, le regard fixe aux prunelles agrandies.       <br />
       — Tu es drogué... Allastair. Le sais-tu au moins ?        <br />
       — Parle, parle, petit bonhomme, tant que tu le peux. Il est plus difficile de bavarder quand on n'a plus de couenne au ventre !       <br />
       Il rangea son sabre en souriant et choisit un long poignard damasquiné qu’il me brandit sous le nez, m’obligeant à m’appuyer contre le parapet.        <br />
       Ultime riposte, je dardai la faucille vers son poignet en arrière de la protection du poignard. Mais ce fut un jeu d'enfant pour Allastair d'expédier mon “arme” dans les airs. Il me prit au collet et me plia en arrière sur le muret, reculant sa lame pour me transfixer contre la pierre comme un papillon. Je mis toute mon énergie à parer le coup et, au risque de voir ma paume traversée, je lui heurtai violemment le bras, rabattant l’attaque sur le côté. Le défaut d'appui en plein élan l'obligea à s’incliner sur moi, son visage évitant mes dents.        <br />
       Je m'attendais à ce qu'Allastair se dégage et me crucifie dans l'instant, lorsqu’un énorme poing jaillit du vide et lui écrasa la face. Le sombre géant fut arraché à moi. Il recula en titubant, tuméfié, dégoulinant de sang, et s'effondra au pied de la maison. Comme la porte d’une horloge à coucou suisse, le volet s'ouvrit alors sur une poële qui s’abattit sur le crâne du Fulgur’ach en émettant un curieux son de gong.        <br />
       Geroy  se pencha pour vérifier l’efficacité de son geste. Il sembla satisfait de voir son athlétique ennemi allongé pour le compte, mais plus encore de n’avoir pas cabossé le lourd ustensile de fonte.       <br />
              <br />
       Le combat était fini. Epuisé, je me retournai péniblement au dessus du parapet, pour apercevoir moins d'un demi-mètre plus bas, le gros visage souriant de Budain, accroché aux robustes tiges de lierre de la paroi, quarante mètres au dessus des flots noirs.       <br />
       Je lui tendis la main et l'aidai à remonter.       <br />
       — Mais avec quoi avez-vous cogné ? Vous n'avez pas pu lui faire çà... sans rien  ?       <br />
       — Sans rien, mon jeune ami ? Le poing de Trémis Dendron Budain est une arme réputée,  dit-t-il en époussetant la poussière de roche incrustée sur sa vaste panse. En revanche, je ne comprends pas comment tu a procédé, mon vieux Harno, pour étriper cette poissonnière ...       <br />
       — Oh ce n'est rien, fit modestement Geroy,  et il enjamba l’appui de la fenêtre pour nous rejoindre sur la terrasse.       <br />
       — Mais encore, vieil ivrogne, vas-tu me le dire ? Si tu caches une arme absolue, comment veux-tu que la paix perdure entre nos deux nations !       <br />
       Le fou rire gagna Geroy, puis Athiello et moi. Le chien Goudo, prudemment disparu pendant la bagarre, se mit à japper joyeusement. Seul Miguardin, demeura imperturbable, le regard aux aguets. Il attendit que nous soyons un peu calmés pour dire :       <br />
       — L'homme n'est pas mort. Il s'agite et va se réveiller. Il serait peut-être avisé de le ficeler...       <br />
       — Tu as raison, Berger, dit Budain. Il se retourna mains aux hanches, vers les soldats, assez penauds.       <br />
       –Eh bien, Gardes,  que vous est-il arrivé ? Un accès de couardise ?  Je ne veux pas le croire ! Nous en discuterons après. Fourrez-moi  ce criminel à la Tour à Millet, verrouillée à triple tour ! Et  soignez-le.. Nous l'interrogerons plus tard, quand il sera capable de parler. Descendez le cadavre de  l’amazone dans  la cave froide. Elle peut intéresser les médecins-embaumeurs.       <br />
       — Oh, mais dis, mon Trémis ! s’exclama Geroy, nous n'avions pas fini notre glône de coucher du soleil, avant ce petit dérangement.       <br />
       — Mais tu as raison, mon Harno ! renchérit son compère. Il ne faut pas se laisser casser le rythme vital par des contingences secondaires.       <br />
       — Je suis bien d'accord, approuva Geroy. Quoique le manche de cette poële m'a tout de même bien escquagné le poignet...  J'espère qu’il ne va pas me pousser un rhumatisme.       <br />
       — Mais non, mon Jeunot, il faut te mettre une bande de cuir de chevirelle, bien serrée.       <br />
       — Eh oui. A propos, tes phalanges ne sont-elles sont un peu écrasées ?       <br />
       — Moins que le nez de cette badasse nordique !       <br />
       — Çà, c'est sûr.       <br />
              <br />
       Les deux hommes se rassirent, et reposèrent les pieds sur le parapet, tandis que sur le tripode redressé, une autre fiole du merveilleux liquide  était apportée.       <br />
       La troupe s’affairait à tout nettoyer, emmenant cadavre et prisonnier, et la terrasse fut désertée.        <br />
       Enfin, le silence retomba comme s'il ne s'était rien passé. Athiello, assommée, s'était endormie sur une couverture à même le sol. Tout était si calme que je crus avoir halluciné la scène furieuse.        <br />
              <br />
       Ce ne fut que bien plus tard, quand le disque rouge disparut à l'ouest de Draco, dans l'épaule des monts Papiarnick, que j'osai prendre la parole.       <br />
       — Que va-t-il se passer maintenant, d'après vous Signours ? Il semble que nous ayons tué Hirza Hurchlod, dont je crois savoir qu'elle était la garde du corps préférée de Mina Temina.       <br />
       — En fait dit Budain, je ne sais toujours pas comment Harno l'a tuée...       <br />
       — Tu boudes, mon vieil ami ?        <br />
       — Non, je ne boude pas.       <br />
       — Il est vrai que chez toi la bouderie et la non-bouderie sont des états similaires, soupira Geroy. Bon, je vais te le dire.       <br />
       Il haussa la main, et nous vîmes que la grosse bague qu'il portait au majeur de la main droite enserrait une pierre bleue, dont le cristal était sillonné de fissures brunes.       <br />
       — Voila. C'est une bague omen, une pierre de Belturet utilisée par les Magdes pour le contrôle des thrombes, afin de réprimer leurs attaques, toujours imprévisibles. Si on tourne la pierre dans son scellement comme ceci, il se produit un crissement qui entre en phase avec le cristal. Celui-ci se désagrège en émettant une onde perpendiculaire à la bague. Cette onde est coupante comme un rasoir. Son immatérialité même la rend indestructible.       <br />
       — C'est elle qui a éventré l'Ogresse ?       <br />
       — Exactement. Je me préparais à l'en menacer verbalement quand elle m'a sauté dessus. Mais ce qui l'a vraiment tuée, c'est de me prendre la tignasse. Me tirer les cheveux est une chose que je déteste depuis tout petit.        <br />
       — En tout cas, je ne m'y risquerai pas, si tu portes une autre de ces bagues...       <br />
       — Il y a d'autres choses mystérieuses dans cette affaire, dit la voix pensive de Miguardin. D'abord cette technique de transport des gens. Vous rendez-vous compte : un sort qui permet à des personnes probablement situées à l'autre bout de l'île, à  soixante kilomètres, de surgir ici ! Je ne savais pas que les Omen pouvaient fabriquer des choses aussi terribles.       <br />
       — Mais qui vous dit que Hirza Hurchlod et ce Fulgurac'h ont été transportés ici depuis leur château de l’îlot furieux ? dit Harno Geroy. Je crois plutôt qu'ils ont accompagné Mina à Jocre et qu'ils vous ont suivis jusqu'ici. La magie de l'écorce était un sort d'invisibilité, une sorte de drogue qui rend les gens incapables d'interprêter certaines présences.        <br />
       — Vous voulez dire que Hirza et Allastair étaient parmi nous mais que nous ne les voyions pas ? dis-je. C'est presque aussi incroyable que l'hypothèse du transfert !       <br />
       —Non, dit Budain, mon ami Harno a raison. On connaît l’habileté des Omen pour fabriquer des drogues très puissantes.        <br />
       — J'ai eu l'impression que c'était Allastair qui était drogué.       <br />
       — Cela n'est pas incompatible. Il s'est peut-être lui-même injecté une substance qui l'a rendu prêt au combat sanglant.       <br />
       —Sa trahison envers nous le travaillait, suggéra Athiello, et...       <br />
       — Nous en saurons davantage en l'interrogeant, suggéra Miguardin.       <br />
       —Nous verrons cela demain, jeunes gens ! dit Harno. Un bain ne vous tenterait-il pas, Amis ? Nous serons plus détendus pour  le souper.       <br />
       Une petite porte de bois rouge ouvrait sur un sentier minuscule jouant d’un pilier de roche à l’autre, jusqu’à la crique réservée aux ébats du vieux chef.        <br />
       L’onde pure, d’un bleu intense, y était chaude en surface et froide aux pieds, à cause, nous expliqua Geroy, de résurgences d’eaux souterraines. Le contraste avait un effet tonifiant, et l’on pouvait  boire  l’eau presque douce.       <br />
       Pour nous impressionner, Budain plongea d’un surplomb rocheux et nous vîmes sa silhouette  diminuer jusqu’à n’être qu’un point sombre mobile à vingt mètres ou davantage. Il demeura sous l’eau plusieurs minutes avant de remonter, tenant un poisson par les ouïes.       <br />
       — Ces pridoux sont toujours trop curieux. Il faut qu’ils sortent de leurs trous pour voir ce qui se passe !       <br />
       —Bah, remets-le à l’eau, mon Bon, dit Geroy, çà n’a aucun goût ! Vous me direz plutôt des nouvelles  de mon  haquila au gril .       <br />
              <br />
       Le souper fut délicieux, et la soirée  paisible. Il fallut que je décrive à Budain, très intéressé, l’hibiscus et le datura, le chasse-zombie et  l’arbre à pain, ainsi que toutes sortes de plantes des Caraïbes et des Antilles. Il trouvait presque à chaque fois l’homologue local, en observant qu’en général, il était plus grand sur Guama qu’ailleurs.        <br />
       Monsieur Charles Darwin aurait-il possédé l’explication ? Peut-être le climat plus clément favorisait-il la croissance ?  Où l’isolement avait-il favorisé l’épanouissement des individus moins menacés que sur les continents ?  Je ne sais pourquoi, l’hypothèse fit rire aux larmes le vieux chef penthérite, et je m’endormis sur cette énigme, dans le grand hamac, que je partageais, tête-bêche, avec Athiello.       <br />
              <br />
       Le lendemain, Geroy  nous réveilla pour assister à l’interrogatoire de Jovial-Bonheur.       <br />
       On avait enfermé le grand Fulgurac’h dans le sous-sol de la Tour à Millet, autrefois grenier à grains, et maintenant maison de guet pour les sentinelles du passage du Haut (la seule issue terrestre du village de Bougmée, entre deux falaises de craie).        <br />
       Allastair était allongé sur un large banc, une bûche en guise d’appuie-tête, le poignet gauche attaché à un anneau de fer scellé dans le mur. Nous ne voyions de son visage tout bandé que les lèvres gonflées et fendues, mais son attitude générale était celle de l’abattement.        <br />
       Geroy commença par titiller son sens de l’honneur. Il n’obtint que des railleries, puis des marques de mépris et même un crachat maladroit dans notre direction.        <br />
       Voila ce que cachait le silence bourru où s’enfermait l’homme sombre que nous avions connu dans d’autres péripéties ! Nous croyions à de l’humour rentré, une pudeur méditative. Ce n’était que mépris secret pour tout ce qui n’était pas Fulgurac’h.       <br />
       Saisi d’une infatuation rageuse, il nous expliqua pourquoi nous étions des imbéciles : jamais, lui, n’aurait accepté de prendre l’écorce, surtout des mains de son frère Kryalîche, tellement supérieurement rusé.       <br />
       —Qu’est-ce que c’est cette pseudo-écorce ? demanda  Geroy.       <br />
       Allastair fut volubile sur le sujet. Nous tournions autour de la vérité : l'écorce n'était pas une drogue d'invisibilité, mais au contraire une substance qui, en s'échappant à l'air libre et à la lumière solaire, se combinait avec les essences dont étaient imprégnés les vêtements de nos agresseurs, et dissipait leur effet stupéfiant. Ces essences, en revanche, pouvaient être dites &quot;elixirs d'invisibilité&quot;, car elles produisaient sur tous ceux qui passaient au voisinage, une  obnubilation : ce n'est pas qu'on ne voyait pas le porteur, mais on devenait sensible à la suggestion de phrases comme : «je suis un soldat de la garde hatrobate, ne me regarde pas», ou : « je suis un simple passant, ne n'intéresse pas à moi », ou encore : «je suis un serviteur de Harno Geroy, j'apporte des provisions, laisse-moi  passer», etc...        <br />
       — Ah ? C’est donc pour cela que les gardes avaient l’air si distraits, en bas ? dit Geroy. Il me semblait bien qu’ils n’étaient pas dans leur état normal !       <br />
       — Goudo avait senti une présence, se souvint Miguardin.       <br />
       — Mais nous t'avons pourtant vu sortir de la table... avec cette... Hirza, dis-je à Allastair.       <br />
       — C'était une hallucination. Nous avons fait exploser la table à coups d’épées, pour vous effrayer. Du même coup ,vous êtes sortis de vôtre rêve. Vous nous avez vus, ou plutôt, vous nous avez “reconnus” à ce moment-là.       <br />
       —Tu étais bel et bien drogué, n'est-ce pas ?       <br />
       — Pour résister nous-mêmes aux essences de suggestion, nous devons inhaler des plantes. Accessoirement, elles augmentent notre capacité combattive. Mais n’entretiens aucun espoir à ce sujet, petit Augustin, je peux fort bien t'écraser comme une mouche dans mon état présent !       <br />
       — Ne bouge pas, gronda Geroy, il y a quatre gardes qui ne rêvent que de te transpercer de leurs carreaux de tirapelle !       <br />
       — Je ne doute pas de ta force, Allastair, dis-je. Ce qui me semble moins compréhensible, en revanche, c'est la raison pour laquelle tu nous a trahis. Quel profit en retires-tu...? Maintenant, ta réputation est compromise et ta course minusale est terminée. Les Magdes n’ont guère l’habitude, m’a-t-on dit, de nommer des assassins à ce poste !       <br />
       — Nous y voila, siffla Allastair.  Sache que depuis toujours, je suis un Fulgurac'h. Je n'ai jamais été fidèle qu'à cette cause, la seule qui en vaille la peine ... Ma candidature à la course minusale a été préparée ici, de longue date.       <br />
       — Et Myza la pétacle ? Et tes amis du Port de La Ménisle ? Tu as été reçu par les grands électeurs en tant que représentant du Petit Peuple, non en tant que Larionais, et Fulgurac’h, de surcroît !       <br />
       Le grand homme sombre sourit sardoniquement.       <br />
       — Tout cela a été patiemment fabriqué pour avoir l'air spontané. Sans cela, jamais les grands électeurs n'auraient retenu un Fulgurac'h pour les épreuves de la course.       <br />
       — Ils ne sont pourtant pas racistes, dit Athiello.       <br />
       — Non, mais ils se doutent de ce qui se cache derrière cette tribu farouche, commenta le grand Trémis Dendron Budain, et ils n'ont pas tort, je le crains...       <br />
       Allastair fut agité d’un tremblement de haine.       <br />
       — Que savez-vous des Fulgurac’h, pauvres Autochtones ? Vous n’avez pas la plus petite idée de toute la gloire qui...       <br />
       —De qui est l'idée de nous avoir utilisés comme cheval de troie pour entrer chez les Hatrobates ? coupai-je. De toi, de Mina ou de Kryalîche ?        <br />
       — Mina n'est pour rien là dedans, rétorqua Jovial-Bonheur. C'est une affaire familiale, une affaire d'honneur entre les Sudistes et nous, les Fulgurac'h... Cela seul a du sens pour moi et pour mon frère Kryalîche.       <br />
       —C'est important à savoir, dit Geroy. Cela confirmerait plutôt le message de la Ruloxane, et ce que nous a dit Augustin. Te rends-tu compte que tu travaille pour Mina en disant cela ?       <br />
       — Je ne travaille pour personne, sinon pour...       <br />
       — Les Fulgurac’h, nous le savons ! raillai-je.        <br />
       —Mina ne sait pas très bien où elle va. Elle ne se rend pas compte que des réfractaires comme vous peuvent enrayer le contrôle de l’île ! C’est Mina qui travaille pour nous, non l’inverse. Et ne croyez pas que ce coup-là va l’écarter de Kryalîche ! C’est plutôt le contraire, car elle va être furieuse de la mort de notre soeur Hirza...       <br />
       — C’est aussi une Fulgurac’h ? m’étonnai-je, je croyais que la tribu ne comptait que des hommes qui adoptaient des enfants ?       <br />
       Allastair me toisa de son insondable mépris.       <br />
       — Tu es bien renseigné, minuscule Etranger ! Mais sache qu’Hirza était membre d’une communauté de femmes qui nous sont très chères et avec lesquelles nous... nous... Il s’arrêta et soupira en secouant la tête : je ne vois pas pourquoi je raconte nos histoires les plus privées à ces tristes gredins.       <br />
       — Une chose m'inquiète beaucoup maintenant, m’empressai-je d'ajouter, avant que l'interrogatoire ne revienne sur les affaires de Lario : as-tu porté la main sur Olivon Clinus  ? Car rien ne m'oblige plus à croire ta version, selon laquelle le professeur de Thyrse avait disparu quand tu es venu chez lui. Pour quelque raison mystérieuse, ton clan a peut-être décidé de l’enlever...       <br />
       — Tu penses bien que s'il en était ainsi je ne te dirais rien, petit Ultramondain ! dit Allastair un sourire amer aux lèvres. Mais sur ce point, tu as tort de te soucier. J'ai  joué avec toi le jeu de l'alliance, tant que j'étais à Clotone. D'ailleurs, même si ce professeur fouine un peu partout, je ne vois vraiment pas comment il pourrait nous gêner.       <br />
       — Cet argument me rassure. Mais pas complètement.       <br />
              <br />
       Je me désintéressai de l’interrogatoire qui ne pouvait pas mener bien loin. Il nous fallait partir le plus vite possible, pour rejoindre le bateau. Si nous tardions, Kryalîche apprendrait l’échec de l’attentat, et ferait bloquer tout mouvement dans le port du Boscaud. Peut-être était-il déjà prévenu, mais il restait une chance.        <br />
       Nous préparâmes nos paquetages et, pour le cas où Mina ne serait pour rien dans le guet-apens contre les chefs sudistes, j’écrivis une lettre pour lui raconter l’événement. Geroy et Budain tinrent à y ajouter un mot, signé des deux, disant que j’étais parvenu à les convaincre de sa volonté de négociation et qu’ils proposaient une rencontre le mois suivant, en territoire  neutre.       <br />
       Je les remerciai de confirmer ainsi le succès de mon entremise.       <br />
       — Avez-vous un moyen de le lui faire remettre en mains propres ?       <br />
       — Oui, ne vous inquiétez de rien, dit Geroy, plissant sa grosse figure. Nous vous accompagnons jusqu’au col... Après, descendez-tout droit et, aux premiers kerorans, prenez la piste à droite. Elle vous mènera  à la plaine de sable du Boscaud.       <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Nous avions traversé les trois-quarts de la croûte aride qui conduisait aux dunes et aux ajoncs de la péninsule du Boscaud, lorsque le vent du nord nous porta le cri d'un homme qui courait derrière nous, avec de grands gestes. Nous reconnûmes bientôt l'uniforme un peu ridicule des gardes hatrobates (une jupette verte, un justaucorps à parements de manches et de col argentés , et un casque de cuir).       <br />
       Le soldat était si essouflé lorsqu'il nous rejoignit qu'il fut incapable de parler pendant une minute.       <br />
              <br />
       — Bois un peu, suggéra Miguardin en lui offrant sa gourde.       <br />
       — Jovial-Bonheur  !  souffla enfin l'homme.       <br />
       — Eh bien ?       <br />
       — Il s'est évadé... Il y a deux heures de cela.        <br />
       — Mais il était tout aveuglé par les bandages !       <br />
       — Les portes du sous-sol de la tour à Millet étaient enfoncées. Le concierge a eu la tête écrasée. On a nécessairement libéré le prisonnier de l'extérieur, au moment de la relève à la terrasse principale. Personne n’a rien vu, rien entendu. Nous avons aussitôt organisé la recherche, et Maître Harno m'a mandé pour vous prévenir d'urgence...       <br />
       — Vous avez bien fait, dis-je. Savez-vous s'il existe un raccourci entre Bougmée et Boscaud , un chemin qu'Allastair aurait pu prendre pour parvenir avant nous au phare ?       <br />
       — Une piste trés raide descend directement de nos falaises sur les dunes, à l'Est. S'il l'a empruntée, il s’est depuis longtemps rendu à destination, s'il ne s'est pas enlisé dans les sables mouvants, ou s'il n'est pas mort sous une avalanche de cailloux. Mais, pour tout dire, Signour, je doute qu'il ait eû connaissance de ce chemin.       <br />
       — A moins qu'il ait été guidé par un familier des lieux...       <br />
       — Un traître parmi nous ? se récria le milicien hatrobate avec horreur.       <br />
       — Hélas, cette engeance se manifeste dans tous les peuples, dit Miguardin.        <br />
       — Ne croyez-vous pas qu'Allastair se sera plutôt empressé de remonter vers le nord, en pays familier ? demanda Athiello.       <br />
       — N'oublie pas qu’il reste, malgré son crime, candidat au minusat, et que la simière bien restaurée qui attend dans le hangar de Nysan Gron, est une parfaite embarcation pour rallier Périache où la suite des épreuves minusale attend les héros. Elle l'intéresse au moins autant que nous.       <br />
       — Mais Mina nous a garanti que la simière nous était réservée. Bien sûr, si elle est dans le coup de l'attentat contre les chefs sudistes, cela n’a plus de sens. Mais, comme tu le disais, Augustin, nous devons garder la tête froide et laisser place à l'hypothèse qu'elle ne nous ait pas trahi, et que les Fulgurac'h soient les seuls responsables de ce gâchis.       <br />
       —Nous n'avons pas le choix, je crois, remarqua Miguardin. Si le bateau n'est plus au radoub, c'est que nous avons été trahis. S'il y est encore, il y a une chance que le gardien du Phare, fidèle serviteur de Mina, s'en tienne avec nous à ce qui a été prévu au contrat. Allons-y !       <br />
       — Oui, dis-je, mais arrêtons au moins un plan, pour le cas où les partisans de Kryalîche nous attendent au phare.       <br />
              <br />
       Athiello réfléchit à voix haute :       <br />
       —S’ils agissent pour leur seul compte, ils ne pourront pas opérer au grand jour, car le poste de garde des Pertuzilles de Mina n'est pas très loin. S’ils ne sont pas trop nombreux, nous pourrons nous battre.        <br />
       Etes-vous avec nous,  soldat ?       <br />
       — Oui, déclara sans hésiter le jeune Hatrobate. Maître Geroy m'a ordonné de me mettre à votre disposition. Je pratique assez la tirapelle ajouta-t-il montrant son arme.       <br />
       — Fort bien, concédai-je, partons en guerre ! Mais si Mina est dans le coup, nous nous jetons dans la gueule du loup. Nous ne pourrons pas lever le petit doigt.       <br />
       — Je tiens le pari, affirma tranquillement Miguardin.       <br />
       — Vous êtes sûr de vous.       <br />
       —Je pense connaître assez bien les manières de Mina. Je la sais parfois franchement brutale, mais rarement vicieuse. Le coup de l'attentat n'est pas dans son style.       <br />
       — D'accord. Mais demeurons prudents. La ruse peut  être au rendez-vous.       <br />
              <br />
       La péninsule battue par les vents se dévêtait peu à peu de son manteau de sables pour se contenter d'un squelette de rochers sombres, aussi déchiquetés que d'énormes éclats d'obus. Tout au bout, le phare apparut. Le ciel arborait une palette de couleurs violentes, surtout à l'Ouest, au dessus des zones tourmentées par l'Emphale et le Dragon.        <br />
       Droit au sud, le bras de mer qui séparait Lario de Draco était agité de courtes lames couronnées d'acier. Elles venaient briser avec une force si prodigieuse au pied du phare, que l'écume projetée à hauteur de la lampe s'enfuyait avec les nuages bas, courant vers l'ouest.       <br />
       Dans un creux à la gauche de la tour, quelques tamaris torturés encadraient un large bâtiment de planches rouges au toit  lesté de pierres : le radoub où la simière devait nous attendre.       <br />
       Nous descendîmes vers le phare, le contournâmes pour en trouver l’entrée, et Miguardin, sans hésiter, rabattit trois fois le lourd marteau de fonte de la porte en palantais massif.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nysan Gron (dit Le Fauve marin) était moins impressionnant que ce que la légende inclinait à  faire croire. La cinquantaine bien frappée, il était trapu, solide,  avec une petite tête chauve aux grosses joues huileuses. Il portait une tunique de cuir sale, qui découvrait de puissants mollets poilus, accoutumés à grimper et à descendre dans le monde vertical du phare. Sa parole était bizarre à l’avenant. Chuintante, et comme mèlée d’une substance cornée qui lui aurait encombré le palais, elle demeurait polie, sans éclat. Le regard terne de l’homme indiquait qu’il vivait ailleurs que dans le présent.        <br />
              <br />
       Nysan, nous avait expliqué Miguardin, tenait le phare du Boscaud depuis trente ans. L’édifice avait été installé par les autorités clotonoises, exaspérées des désastres en série que provoquaient les naufrageurs, au point le plus dangereux de la route vers Périache. Ils avaient tenté un coup de force : une équipe de courageux maçons avait survécu le temps de l’édification de l’ouvrage. Mais, le lendemain même de la mise en service de la lampe, ils avaient été attaqués, arrêtés et emmenés en esclavage par des négriers zwölles. Tout en rivant leurs chaînes, ceux-ci les avaient poliment remerciés de leur oeuvre, qui, pour une fois, leur éviterait un périlleux détour trop près du grand Dragon.        <br />
       Par la suite, les Zwölles avaient décidé de maintenir le phare en état, et avaient désigné un homme pour le garder. Le sort (un peu aidé) tomba sur un matelot sans scrupule, qui avait servi aux constructeurs d’homme à tout faire, et connaissait parfaitement la machine et les lieux : Nysan Gron.        <br />
       Depuis, Nysan était devenu une institution à lui tout seul. Il tentait de vivre en se faufilant entre les trois puissances locales : les agents de Mina, les Dracois (et surtout leur aristocratie zwölle) et enfin les réfractaires sudistes, honnêtes mais durs en affaires, avec lesquels il fallait compter de plus en plus.        <br />
       Sous les apparences d’un humble gardien, Nysan Gron était le chef d’orchestre d’un important trafic d’êtres humains. Les dortoirs du phare abritaient souvent d’étranges et gémissantes populations, draguées dans toutes les îles par des flibustiers spécialisés, et destinées à satisfaire les besoins insatiables des Omen de Périache en pauvres hères prêts à être thrombifiés . Les ZwÔlles prélevaient un pourcentage d’esclaves sur les contingents destinés à Périache, afin d’alimenter leurs mines d’asbalte (très mangeuses d’hommes, destinés à mourir d’une forme de pneumoconiose).        <br />
       Nysan était une machine à compter, et amassait sans doute une fortune, sans que jamais personne n’ait compris où il cachait ses fufes et ses liards. (Un informateur, secrètement appointé par Harno Geroy avait visité le phare du sommet à la cave sans rien trouver qui ressemblât à une cachette.)        <br />
       Toutefois, cette brute n’était pas tout-à-fait inhumaine : un soir, il était tombé follement amoureux d’une jeune Malaméenne, destinée aux plaisirs secrets d’un prêtre Omen. Avec un certain courage, il avait confisqué l’objet de concupiscence et l’avait installée à domicile au troisième étage du phare, le plus beau (ou le moins sale). La jeune femme s’était assez remise de son infortune pour lui donner une fille : Anylanne. Mais elle était morte assez rapidement, d’épuisement à la tâche, car Nysan n’était pas resté amoureux très longtemps, et les activités liées au trafic étaient incessantes et nombreuses.        <br />
       Sa fille avait poussé comme une plante sauvage. Elle avait vu défiler toutes sortes de gens et de marchandises, et dès l’âge de cinq ans, Nysan la mettait à contribution pour de petites tâches : aller récupérer des enveloppes chez des hommes rudes, qu’elle savait convaincre par la douceur ou la menace de représailles de la part des trois ou quatre thrombes que son père attachait à la cave, et nourrissait comme des chiens d’attaque.        <br />
              <br />
       — Nous venons de la part de Mina Termina, dit Miguardin : il paraît qu’une simière est en ordre de marche avec son équipage.       <br />
       — Oui... répondit Nysan, le regard fuyant. Il y a bien quelque chose comme cela. Mais, avant tout,  QUI êtes-vous ?       <br />
       — Vous le voyez, dit Miguardin. Ce jeune homme est Augustin, il vient d’Outremonde. La description de Mina le concernant doit être assez précise.       <br />
       — Je n’en disconviens pas. Le message, que j’ai reçu d’elle hier-soir par sarmoiselle, dit : “un homme jeune, et mince, très blond, les mâchoires larges, le regard inquiet... Il porte son bérêt d’étudiant de Canémo sur la nuque....” C’est ma foi vrai. C’est original.       <br />
       — Eh bien, dit Miguardin ?       <br />
       — Eh bien je vous souhaite la bienvenue dit Nysan Gron en découvrant un sourire bien plus inquiétant que ses mimiques maussades. Entrez donc !       <br />
       — Pourquoi ne pas nous conduire directement au bateau ?       <br />
       — Parce que Messignours, le bateau n’est pas prêt.        <br />
       Vous savez peut-être qu’il a eu un grave accident. La réparation sera finie demain-matin, les charpentiers s’y activent. En attendant, acceptez mon hospitalité.       <br />
       — Anylanne ! cria-t-il, se tournant vers l’intérieur du phare.       <br />
       — Oui Père, répondit une voix dans les étages.       <br />
       — Viens-là, ma fille ! Nous avons des invités, et j'aimerais que tu leur donne la chambre d'honneur.       <br />
       — Bien Père, j'arrive.       <br />
       Il y eut un bruit de pas rapides, descendant quatre à quatre des escaliers de bois, et une superbe métisse longue et fine aux cheveux torsadés, surgit, riante, aux côtés de Nysan, vêtue d’une courte robe blanche largement échancrée.       <br />
       Le contraste était tel entre le père et la fille que je ne pus m'empêcher de sourire. Un  baquet d'eau croupie, et un rayon de soleil, telle la métaphore qui me vint à l'esprit.       <br />
       — Bonjour, Mesdames et Messieurs ! Veuillez me suivre je vous prie, fit Anylanne du ton d’un bateleur de foire.        <br />
              <br />
       La chambre d’honneur était une vaste salle circulaire encombrée de ballots de toile et de caisses de bois, entre lesquelles des paillasses avaient été posées. Les ouvertures étroites dispensaient peu de lumière, mais j’espérais que le séjour serait court.        <br />
              <br />
       — Installez-vous, et rendez-vous dans un quart d’heure au rez-de chaussée... Je suppose que je vais réchauffer la soupe de haquilas ! Pêchés ce matin-même !       <br />
              <br />
       La beauté vivace d’Anylanne Gron ne laissait personne insensible. Athiello le sentit et se serra contre moi.        <br />
       — Cette fille est... intense ! reconnut-elle.  Quand aurons-nous un peu d’intimité ? soupira-t-elle. Il y a si longtemps que...       <br />
       — Nous trouverons un moment, dis-je.        <br />
       Mais l’ardeur amoureuse avait besoin d’une certaine sérénité d’âme et de corps, et j’avais un tel retard de sommeil à conjurer. De plus, j’avais cru observer chez Athiello une réserve à mon égard, sans pouvoir dire à quoi cela tenait. Lui avais-je déplu en quoi que ce soit ? Etait-ce le compagnonnage qui suscitait l’ennui ?        <br />
       De mon côté, l’aura de la belle intellectuelle à la chevelure de Diane et au corps souple me charmait encore. La tendresse était là, quotidienne, soutenue par les péripéties et les dangers.        <br />
       Mais la jalousie peut naître de petites choses. Athiello avait surpris —avant moi— les brefs regards que m’avait adressés Anylanne, d’ailleurs sans y penser.  N’est-ce pas le lot des êtres humains que d’estimer la valeur d’autrui d’après celle qu’ils croient établie par d’autres, et spécialement ceux en qui nous voyons nos rivaux  (ou nos rivales) ?         <br />
              <br />
       La soupe de Haquilas nous réchauffa. L’après-midi s’annonçait ensoleillée, et nous sortîmes. Je demandai à Nysan Gron de nous accompagner au radoub pour voir le bateau, mais l’homme  grimaça.       <br />
       — Je vous prie de m’excuser, ce sont les charpentiers qui ont la clef, et je pense qu’ils sont partis déjeûner au hameau de Boscaud-Nord.  Allez donc vous promener sur les rochers... je vous ferai appeler quand ils seront de retour.       <br />
       — Bien...       <br />
       Le soupçon que Gron tentait de nous circonvenir par des manoeuvres dilatoires s’incrustait en moi. Je passai outre ses recommandations et, tandis que Miguardin, le soldat et Goudo montaient la garde sur un rocher, je descendis avec Athiello vers la petite rade, au creux de laquelle se trouvait le hangar de réparation.         <br />
       Les fenestrons, couverts d’une fine roche translucide, étaient obscurcis par les embruns, et la silhouette de la simière, suspendue sur des cales, était floue. En tout cas, le bateau existait bien !       <br />
       Dans la rade, des barques de haute mer flottaient côte-à-côte, ainsi qu’une galéasse plus massive, isolée contre un appontement. Je notai mentalement la disposition des embarcations, pour le cas où une fuite nocturne serait à envisager.       <br />
              <br />
       Quand je revins au phare, Nysan Gron fit assaut de courbettes.       <br />
       — C’est trop bête, Signour ! J’avais oublié que les ouvriers avaient jour de congé aujourd’hui ! Vos Grandeurs devront attendre demain matin.       <br />
       — Trêve de flagornerie, Messire Gron, ne vous moquez pas du monde ! dit Miguardin. Si vous nous préparez un mauvais coup, sachez que nous répliquerons sans faiblesse.       <br />
       — Mais qui vous parle de tromperie, Signour ?       <br />
       — Votre regard fourbe, répliqua le berger.       <br />
       —Bien savants ceux qui lisent dans le regard, fit Nysan Gron, un léger tremblement dans la voix.       <br />
       Ce n’était pas de la peur, mais de la colère rentrée.         <br />
       En tout cas, le gardien nous mentait. En revenant vers le phare, j’avais constaté qu’une nouvelle barque était arrivée. Si c’étaient les ouvriers ou les matelots qui devaient constituer notre équipage, ils n’étaient toujours pas au radoub, dont la porte était encore barrée au cadenas. Où étaient donc passés les nouveaux-venus ?       <br />
       Il fallait être plus que jamais sur le qui-vive.          <br />
              <br />
       La soirée tomba dans un grandiose combat de stratocumuli étirés en hauteur et de flamboiements solaires.       <br />
       —Il va faire froid, dit Nysan Gron. Venez vous réchauffer à l’âtre, où flambent des bûches d’agra sec. Au programme : purée de mâchonnets aux mercantins, et viande de chamolle de Draco. Une merveille. Un cadeau des Dracois, que je ne peux pas laisser perdre ! Souhaiterez-vous arroser le tout de bonne glône ?       <br />
       —Bien sûr, fit Miguardin. Si vous n’y rajoutez pas un narcotique !       <br />
       Les mâchoires de Nysan se crispèrent encore, mais il ne dit rien. Le repas se déroula sans problème, mais nous avions tous nos armes à portée de main.       <br />
       Vers dix heures, n’en pouvant plus de fatigue, mes compagnons se retirèrent à l’étage. Je restai en bas, me tenant éveillé en relisant, une fois de plus, le mystérieux opuscule de Jion de May .       <br />
       Je méditais sur l’un des croquis les plus énigmatiques, et, la danse de la lumière du foyer m’ayant hypnotisé, j’eus une vision.       <br />
       Les îles de Guama se surimposèrent lentement aux diverses parties du trident que représentait le dessin (manche, hampe, corps et extrémités des pointes...) et se mirent à tourner sur elles-mêmes. Je les voyais l’une après l’autre, et de façon plus réaliste, sans doute, pour celles que j’avais déjà visitées (La Majeure, Clotone, Lario) que pour les autres, que j’imaginais d’après ce qu’on m’en avait dit. Tout l’archipel tournoyait, comme une galaxie de rochers au milieu des flots verts. Puis il s’éloigna lentement de moi et devint minuscule dans l’immensité océanne.        <br />
       Le rêve se fit plus profond. Je me retrouvais dans l’obscurité en train de scruter un coin de ciel à l’aide d’une lunette astronomique. Guama, me disais-je devait être dans cette direction...       <br />
       Je cherchai désespérément, sans retrouver l’amas brillant qui avait été l’archipel mystérieux.       <br />
       —Peu importe si je l’ai perdu, de toutes façons, il n’existe pas !        <br />
       Je regardai alors mes pieds et me rendis compte que je m’enfonçais dans le sol, qui s‘était transformé en un tourbillon de carreaux liquides.        <br />
       — Non ! Non ! criai-je dans mon sommeil. Pas çà !       <br />
       — N’aie pas peur, dit une voix dans le ciel.        <br />
       Je levai la tête et vis Mina Termina assise sur un nuage, en train d’écrire sur une immense feuille de vélin. Sur un arbre à côté de son bureau, un oiseau que je reconnus pour un crocaster se balançait aux branches, tenant dans son bec le coin de la robe d’une petite silhouette féminine.  C’est elle qui avait parlé. Elle reprit :  — Ta vie a beaucoup de poids ! Ce n’est pas comme moi.       <br />
       — Trop lourd pour le plancher... m’entendis-je dire, submergé par un sentiment de honte et de ridicule.        <br />
       La petite femme se mit à rire sans fin, et ce rire aigrelet devint progressivement un grattement.       <br />
       Je me réveillai en sursaut, et j’entendis derrière moi... un grattement. Un rat, sans doute... Ils abondaient dans ce grenier à recels divers !       <br />
       Le bruit recommença sur un rythme à trois temps. C’était un signal humain.       <br />
       Je m’ébrouai et me dirigeai vers les cuisines, d’où provenait le bruit. Elles étaient plongées dans l’obscurité, mais la porte de service était entrebâillée sur la nuit bleue. Une ombre se tenait dans l’ouverture. Si j’avais été enveloppé de la fourrure d’un chat, mes poils se seraient dressés. Surmontant mon émotion, j’attendis et mes yeux s’habituèrent. La silhouette était celle d’Anylanne, en pardessus ciré.       <br />
       Col rabattu sur le nez, elle me fit signe de la suivre dans la bruine et le crachin froid qui battait la muraille. J’obtempérai, prêt à toute éventualité. Nous décrivîmes un quart de tour le long du phare, jusqu'à un escalier creusé contre la paroi, sous des rochers troués comme du gruyère minéral. Au bas des marches, une voûte était pratiquée dans le mur, et donnait sur une solide porte de bardeaux goudronnés, percée d'un hublot. Je m'y serrai contre Anylane en silence.        <br />
       Le hublot était ouvert de l'intérieur et plusieurs voix  conversaient, dans la semi-obscurité. Je risquais un coup d'oeil, et ne vis rien qu’une vague lueur dansante. Puis je distinguai quatre ou cinq silhouettes assises autour d'une table,  éclairée par une lampe-tempête.       <br />
       — Mon Dieu,  les coquins ! Ils sont tous là. Et votre père aussi.       <br />
       — Oui, chuchota Anylanne. Hélas, on ne le changera pas, celui-là !       <br />
       — Il y a Kryalîche, au fond, Jovial-Bonheur, le crâne encore bandé, mais le visage découvert.... Et deux femmes-gardes du genre de Hirza.       <br />
       — Oui, les Thanatosse-Pathaugasse.  Ce sont les plus dangereuses des Pertuzilles. Elles sont très excitées. Dangereuses... Des meurtrières.       <br />
       — Il y a encore trois types, des marins ?       <br />
       — Oui, l'équipage de la simière.       <br />
       — Ils ne sont que trois ?       <br />
       — Oui... Il y en a deux qui ont été tués avant que vous n'arriviez parce qu'ils ne voulaient pas participer. Ils croyaient travailler pour Mina Termina.  Les Houglars sont en train de les manger, sur les récifs du Boscaud.       <br />
              <br />
       J'essayais d'entendre ce qui se disait, mais le vent et la pluie battante au dehors ne facilitaient pas la tâche. A un moment,  la conversation s'échauffa, et avant que Kryalîche ne fasse d'autorité baisser le ton, je surpris quelques paroles significatives.       <br />
       — Vers deux heures du matin, c'est mieux. Le sommeil est plus profond.       <br />
       — Ils ne sont que quatre, dont une fille peu aguerrie... Ce sera l'affaire d'une minute, avec de bons bourdons !       <br />
       — J'ai préparé les cordes à noeud. Un pied attaché à la base des poteaux à glossules, et ils seront noyés par la marée une heure après, sans s'être réveillés...       <br />
       — Non ! fit la voix plus forte de Jovial-Bonheur . Ce n'est pas prudent, il y a des malins et des coriaces dans le lot.  Ce Miguardin, surtout, ne me dit rien qui vaille. Il vaut mieux les passer tout de suite au fil de l'épée !       <br />
       — Je ne veux pas de sang sur les planchers, fit Nysan Gron, la voix rauque.       <br />
       — Taisez-vous tout le monde, dit Kryalîche, on va vous entendre au dessus !       <br />
              <br />
       Il n'était guère utile d'en écouter davantage. Je fis signe à Anylanne que nous pouvions remonter. J'attendis d'être au deuxième étage pour lui adresser la parole :       <br />
       — Merci d'abord, jeune fille. Tu nous sauves la vie. Pourquoi cela ?       <br />
       -Oh, j’en ai assez de ces meurtres ! Là, mon père dépasse la mesure ! Il y a longtemps que je voulais arrêter...        <br />
       — Mais que vas-tu faire ?       <br />
       — Je me mets gravement en danger. Je devrai probablement partir avec vous...       <br />
       — Ah ! çà complique un peu les choses, mais nous te devons bien çà. Viens avec moi, nous allons réveiller nos camarades et nous concerter.       <br />
       — Il faut nous dépêcher, dit Anylanne, ils auront arrêté un plan avant une heure et ils mettront un homme à votre porte pour vérifier que vous êtes bien endormis, en attendant le moment propice pour crocheter la porte et vous estourbir...       <br />
       — Le mieux est peut-être de tous sortir le plus vite possible, pendant qu'ils discutent.       <br />
       — C'est risqué. Le mauvais plancher du rez-de chaussée craque horriblement. Ils auraient tôt fait de lever le nez et de soupçonner quelque chose. Et vous auriez le dessous dans une bataille rangée !       <br />
       — Tu as raison. As-tu une idée ?       <br />
       — Oui, vous pouvez passer par une fenêtre. C’est étroit mais c’est possible... de profil. J’y suis déjà parvenue, et vous n’êtes guère plus gras que moi. La hauteur n'est pas excessive depuis votre étage, et je vais aller chercher une bonne corde à noeuds. S'il y a un problème, je pourrais protéger vos arrières et vous rejoindre ensuite.       <br />
       — Où cela ?       <br />
       — Au petit port. Il est à peine à mille mètres, vers l'Ouest.        <br />
       — Oui, je l’ai vu cet après-midi.       <br />
       — C'est là que partent et qu'accostent la plupart des bateaux qui font la navette avec Draco... Une galéasse part demain matin, chargée de marchandises affrêtées par mon père. Elle est bourrée à craquer, et personne ne pourrait soupçonner qu'elle transporte des passagers clandestins. En distrayant l'homme de garde, on pourra ménager un peu de place. Et je resterai sur le pont, car il arrive souvent que mon père me fasse accompagner de la contrebande. L'équipage n'y verra aucun problème, à condition que l'alerte n'ait pas été donnée d'ici là.       <br />
       — C'est une bonne idée, Anylanne. Parlons-en à mes compagnons.       <br />
       — Allez-y, je vais chercher la corde.       <br />
              <br />
       Le plan parut bon. Miguardin et le soldat Hatrobate s’enfuiraient avec nous du phare, mais ne nous accompagneraient pas à Draco. Trop de choses les retenaient sur Lario.        <br />
       — Mais qu'allez-vous faire ?       <br />
       — Disparaître dès que votre bateau aura pris le large, dit Miguardin. Ne vous inquiétez pas, je connais les sentiers les plus improbables sur tout le littoral... Ils ne m'auront pas.       <br />
       — Et moi, je rentre aussi vite que possible prévenir Maître Geroy, dit le soldat hatrobate.       <br />
       — Il nous reste cependant une tâche à accomplir ensemble, me, dit le berger hordihou.       <br />
       — Laquelle, Signour ?       <br />
       — Eh bien, protéger éventuellement le départ de la galéasse portant Augustin et Athiello...       <br />
       — Et Anylanne Gron, précisai-je.       <br />
       — Oui. Si un émissaire des comploteurs prétend bloquer tout départ du port, avant qu'on se mette à fouiller les navires, il faudra l’arrêter, ou l’abattre.       <br />
       — Je vois, dit le soldat.       <br />
       — Eh bien ?       <br />
       — Aucun problème, les ordres de notre chef sont clairs. Je suis à votre service.        <br />
       —Bel exemple d'abnégation sudiste, dit Miguardin. Si nous passions aux actes ?       <br />
              <br />
       Un quart d'heure après, sous une pleine lune glorieuse, nous marchions sur la route taillée dans le rocher qui joignait le phare au port.       <br />
       Anylanne s'arrêta brusquement :       <br />
       — J'ai une idée pour empêcher l'alerte !       <br />
       — Dis-vite !       <br />
       — Il faudrait pousser la simière assez loin pour qu'elle soit prise par les courants... Ils prendraient le dicoque pour la poursuivre, mais, le temps qu'ils la rattrapent et s'aperçoivent qu'elle est vide, nous aurions pris le large avec la galéasse du port.       <br />
       — Très bonne idée... approuvai-je, enthousiaste.       <br />
       —Il faudra seulement que l'on assomme Blanquoin, le valet du phare, qui dort au pied de la simière. Essayez de ne pas le tuer, ce n'est pas un trop mauvais bougre.       <br />
              <br />
              <br />
       L'affaire fut  arrêtée. Miguardin se chargea de la basse besogne, accompagné de son chien Goudo, silencieux comme une ombre. Un coup de sac de sable sur l'occiput suffit à réorienter le cours des rêves du nommé Blanquoin, sans l'envoyer pour autant au paradis des ivrognes.       <br />
       Le gros cadenas était impressionnant de loin, mais ne tenait pas sur la barre pourrie. La porte coulissante fut bientôt grande ouverte et je me chargeai des voilures en drap d’arachnile qui devaient se déployer à l'avant de la simière, et l'emporter aussitôt au grand large, les vents soufflant de terre à cette heure de la nuit.        <br />
       Plus délicat fut de pousser sans bruit la longue coque de clains, plus lourde que nous pensions. Athiello eut l'idée de jeter un grand filet sur la proue et les flancs du bateau. Les hommes n'eurent qu'à se mettre à l'eau pour agripper des mailles, et l’étrave de l'embarcation roula lentement sur les billots du chemin de bois, jusqu'à ce qu'elle soit à flot, le nez au sud.        <br />
       Il me fallut encore quelques minutes pour installer l'espèce de foc qui devait propulser le bateau vers son destin aveugle, puis je bloquai la barre, et fixai l’amure en tension. Enfin, je sautai du bord avant que le bateau ne prenne de la vitesse. Happée vers la haute mer par cette curieuse joue de toile gonflée, la simière ne demanda pas son reste. Elle s'en fut si vite que je craignis qu'elle ne disparût tout à fait à la vue, au risque de désamorcer notre piège.       <br />
       —C’est improbable, me dit Anylanne, les bandits regardent le large du haut du phare et avec des lunettes. Ils la verront au large.       <br />
       — Vite, maintenant, au port.       <br />
       Nous courûmes presque, la lune ayant déjà traversé une bonne partie du ciel, et nous parvînmes au point où la route, plus large, fondait sur l'anse de sable, joliment recourbée en anneau presque fermé.       <br />
       C'était le moment de la séparation. Je serrai la main du soldat hatrobate et j'étreignis fraternellement Miguardin.       <br />
       — J'espère que nous nous reverrons.       <br />
       — Probablement. Très probablement même.       <br />
       — Qu'est-ce qui vous rend si confiant ?       <br />
       — Viens un peu à l'écart, Augustin. Je vais te le dire.       <br />
       Devant mon hésitation, il ajouta à voix basse :       <br />
       — N'aies aucune appréhension ! Je veux seulement que tu gardes le secret.       <br />
       Je demandai à Athiello et Anylanne de m'attendre sur la route et suivis le berger à l'abri d'un buisson touffu.       <br />
       — Bon, ce secret, ami, quel est-il ?       <br />
       — Regarde attentivement mon visage, dit-il, allumant le briquet à hauteur de ses yeux.       <br />
       — Oui, eh bien ?       <br />
       — Tu ne vois rien de spécial ?       <br />
       — Non ?       <br />
       — Et maintenant, regarde mieux.       <br />
       — Non, c'est curieux.. Ton menton a l'air plus allongé, ton nez plus busqué. Comment fais-tu cette grimace ?       <br />
       — Ce n'est pas une grimace, dit Miguardin, dont la bouche s'était rétrécie.       <br />
       Et soudain, je vis quelqu'un d'autre. Miguardin, n'était plus Miguardin.... Mais qui donc ? les traits nouveaux me semblaient tout aussi familiers...       <br />
       — Mon Dieu, Fontrelon !        <br />
       — Bravo, mon Cher !       <br />
       — Fontrelon, ou Hottor Niktamutti... Ce n'est pas vrai ! Comment peux-tu opérer de telles métamorphoses ?       <br />
       — Je te le dirai un jour, Ami. Sache que c'est le seul cours de magie auquel j'ai été vraiment assidu... et pour lequel j'ai quelque talent, d'ailleurs.       <br />
       — Et comment !       <br />
       — La chose que je ne réussis pas encore correctement, ce sont certains sorts de combat. Je suis encore honteux quand je pense à Jovial-Bonheur qui te chargeait.... Impossible de retrouver le sort de paralysie !       <br />
       — Ah oui, je me demandais ce que tu faisais : tu avais l’air tout raide. Je pensais que tu avais une crise de nerfs !       <br />
       — Ce n’est pas mon genre.        <br />
       Fontrelon reprenait insensiblement le visage de Miguardin.       <br />
       — C'est fantastique !        <br />
       — C'est surtout nécessaire, avec tous les traîtres qui entourent aussi bien Geroy et Budain que Mina.       <br />
       —Ce doit être quelquefois difficile d’avoir autant d’identités.       <br />
       Miguardin sourit, et cette fois, je vis que ses yeux pétillants étaient bien les mêmes, avec ou sans métamorphose, que ceux de Fontrelon.       <br />
       —Pas vraiment. Et je te dirai un secret, Augustin : Miguardin est ma véritable identité. Je suis originaire de Lario où j’ai passé mon enfance.        <br />
       Il soupira.       <br />
       —Mais nous n'avons pas le temps, jeune étranger... Je me suis plu en ta compagnie et celle de la charmante Athiello. Veille sur elle, je la sens fragile !       <br />
       — Oui, elle n'a plus tout le ressort qu'elle avait à Canémo.. L'épuisement, sans doute. Donc, nous nous reverrons ?       <br />
       —Peut-être à Périache, et certainement pour le retour de Phial à Clotone.       <br />
       — Le soutiens-tu toujours ?        <br />
       — Oui. Mais je t'expliquerai un jour toutes les dimensions du combat que je mène.       <br />
       — Il a l'air en effet bien complexe.       <br />
       — Tu ne possèdes pas toutes les cartes du jeu de Guama, jeune Augustin. Tu dois encore apprendre beaucoup.       <br />
       — J'en ai l'intention.       <br />
       Il me frappa l'épaule affectueusement, et s'enfonça sans bruit dans l'obscurité.        <br />
       Je rejoignis la route.       <br />
       — Sympathique, mais étrange, ce Miguardin, tu ne trouves pas ? dit Athiello.       <br />
       — Plus que tu ne le penses !       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       II.       <br />
              <br />
       A l'assaut de Draco       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Les passagers de &quot;La belle Hanse&quot;       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Par chance, le navire-thrombrier ne transportait pas cette fois-là de cargaison humaine, ce qui aurait impliqué l’utilisation de toutes les cellules de la cale, et la surveillance permanente d’un garde .       <br />
       Anylanne nous fit monter à bord sur la pointe des pieds, pour ne pas éveiller la sentinelle endormie sur le pont. Elle alluma une lampe et nous conduisit dans le ventre du navire.       <br />
       La plupart des compartiments étaient emplis de marchandises, mais il restait un réduit, coincé entre l’étrave et la proue, son plancher grossier laissant voir l’eau croupie qui n’avait pas été pompée. Une vague étagère sous une poutre permettrait à l’un d’entre nous de dormir, replié sur lui-même, tandis que l’autre veillerait. Un bout de suif dans une coupelle de métal servirait de lampe. Un sac de biscuits et de poisson sêché nous permettrait de ne pas mourir tout de suite, et un seau, luxueusement fermé d’un couvercle suffirait à des besoins élémentaires, sans que l’empuantissement ne dépasse le niveau moyen, déjà suffocant.       <br />
       —Je vous laisse, dit Anylanne.  Je reviendrai vous voir en mer, sous prétexte de vérifier l’état des marchandises de mon père. Ne soyez pas trop inquiets... Ce sera dur, mais dans trois jours, nous devrions y être.       <br />
              <br />
       Au petit matin, le capitaine de la “Belle Hanse”, le Zwölle gris Anarchion Talar, ne fut pas étonné de voir Anylanne l’attendre sur le pont, en grande discussion avec le matelot Toupan.        <br />
       Il arrivait assez souvent que la fille de Nysan Gron soit du voyage, pour surveiller des chargements délicats, et percevoir elle-même les émoluments, car elle était à peu près la seule personne en qui son père eut confiance.       <br />
       Il fut en revanche un peu surpris qu’elle lui demande avec tant d’insistance de prendre aussitôt le large, même en l’absence du mousse et d’un marin.        <br />
       Après tout, c’était la fille du patron. Elle devait avoir ses raisons.        <br />
       Le vent du sud se leva avec le soleil et on entra vite dans les vagues dures des passages.       <br />
       En bas, dans la cale, on commencerait bientôt à se vomir sur les pieds.        <br />
              <br />
       Quand Anylanne vint visiter les passagers clandestins, vers la fin de l’après-midi, le contremaître était à la manoeuvre, Toupan nettoyait le pont, et Anarchion Talar dormait du sommeil du juste dans sa cabine. Elle ouvrit la boiserie grossière qui tenait lieu de porte du réduit et fut presque étonnée de me trouver assis sur un sac d’étoupe, en train d’écrire sur une planchette. Athiello dormait, revenant peu à peu d’un épouvantable mal de mer.       <br />
       ¬— Cela ne sent pas trop mauvais, dit Anylanne. Comment avez-vous fait ?       <br />
       —Oh, je vais jeter les saletés à l’autre bout de la cale... Personne ne descend jamais.       <br />
       ¬¬— Oui, sachant que je suis là pour faire le boulot...       <br />
       Mais attention tout de même à Toupan. Il lui arrive de cacher une fiole d’Annelle et de venir la boire en douce.       <br />
       — Dans combien de temps arrivons-nous ?       <br />
       — Dans deux jours.       <br />
       — Encore ? J’avais l’impression que nous étions ici depuis une éternité.       <br />
       — Sans repères temporels, c’est normal. Tenez, prenez ces fruits, ajouta-t-elle, çà vous sustentera.       <br />
       Je dévorai deux plachises juteuses, dont le nectar sucré me revigora.        <br />
       La trappe fut refermée et la longue attente reprit.        <br />
       Athiello me demanda de venir la réchauffer, ce que je fis.       <br />
       Bien plus tard, Anylanne revint, nous apportant des serviettes et des couvertures sêches et une bouteille d’annelle.       <br />
       — J’ai un plan, dit-elle à mi-voix : il faut rejoindre la prophétesse Chamilah.       <br />
       — Qui est cette Chamilah ?       <br />
       — La seule personne qui résiste impunément aux Zwölles noirs en train d’imposer leur ordre sur l’île. C’est, je crois, une ancienne magde exilée, qui vit dans un grotte marine. Elle connaît tout de ce qui se passe sur Draco, grâce aux messages qu’elle reçoit et envoie en les tricotant...       <br />
       — En les tricotant ?       <br />
       — Oui, figure-toi qu’elle tisse des phrases sur de petits rouleaux de soie d’aragne verte. Ces légers messages sont transportés par des hironcielles-lancettes, ou des sarmoiselles, qui vivent sous le plafond de la grotte de Chamilah. Elle les nourrit avec de petits poissons.        <br />
       —Ne risquons-nous pas d’être obligés de partager sa retraite forcée, et de ne plus pouvoir ressortir ?       <br />
       —Chamilah vit isolée, mais cela présente des avantages. Les forces zwölles la méprisent et se tiennent à l’écart. Mais son réseau de connaissances est extraordinaire. Si elle nous “adopte”, nous trouverons ensuite beaucoup de portes ouvertes sur notre parcours. Non seulement le détour n’est pas inutile, mais il est indispensable si vous voulez ensuite traverser l’île et rejoindre une issue vers Périache. Faire le tour complet du littoral est exclu. Il est bien trop surveillé, —surtout au Sud—. Sans contacts sûrs, vous seriez arrêtés en moins de deux jours.        <br />
       — Eh bien, allons voir cette dame Chamilah dans son abri magique !       <br />
       —Voila. Mais il est difficile de rejoindre cette grotte par la côte, car elle est située dans une anfractuosité de l’immense falaise de Papiarnick au Nord-Ouest, Elle est constamment battue par les vagues se déchirant sur des brisants mortels. La seule façon d’atteindre la grotte et d’y pénétrer est de passer par l’intérieur des terres, et d’y descendre par une corde.       <br />
       — Eh, soupirais-je, encore du sport en perspective !       <br />
       — Et je suis SI LASSE, soupira Athiello, pliée en deux dans sa logette.       <br />
       — Cette difficulté d’accès protège la prophétesse, et sans elle les Zwölles l’auraient depuis longtemps dénichée et tuée.        <br />
       — Elle est donc leur ennemie ?       <br />
       —  Tu veux rire ! C’est leur obsession, leur sujet d’enragement. Car elle sait tout sur eux — personne ne sait comment—, et elle distribue certaines confidences à tout vent. Cela explique les efforts fous que déploient les Zwölles pour garder le secret autour de leurs décisions.        <br />
              <br />
       On tapa plusieurs fois du pied sur la passerelle au dessus de nous.        <br />
       Anylanne se redressa  :       <br />
       — L’homme de quart a vu la terre. Nous devrions entrer en baie de Mortague demain-matin. Il faudra faire attention : les Dracois peuvent venir à bord, et contrôler inopinément le bateau. Je vais mettre des ballots devant la trappe, et puis je ferai coincer des grosses caisses par Toupan, sous le prétexte d’ équilibrer la cale.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous  n’eûmes pas le temps de nous morfondre, Une ou deux heures après, le bateau se mit à bruire de tous côtés.  Nous tentions d’interpréter les sons variés qui se transmettaient à travers le bois : râpements, coups, clapotis, grincements, cris et appels assourdis, de diverses provenances.        <br />
       Quelques heures s’écoulèrent encore, puis Anylanne revint ouvrir.       <br />
       — Chut !  fit-elle, un doigt devant la bouche. Ils ne sont pas loin... Ils ont jeté un coup d’oeil sur la cargaison, et ils sont repartis avec les petits lots et les paquets. Vous devrez sortir avant que les marins viennent préparer les cellules pour les prochaines marchandises.       <br />
       — Ou sommes-nous ? demandai-je en dérouillant mes articulations engourdies.       <br />
       — A Manaro, au mouillage du milieu de la baie. Tout va bien. La police du Drac connaît bien la Belle Hanse. Ils font de trop bonnes affaires avec mon père, tu comprends. Il est très respecté par ici. Et ils me connaissent aussi, car mon père me délègue souvent ses affaires.       <br />
              <br />
       Elle soupira.       <br />
       — Bon, il va tout de même falloir jouer le jeu.        <br />
       — Que veux-tu dire ?       <br />
       — Eh bien, voila : nous allons procéder à un échange d’hommes contre les marchandises. Les gens que nous embarquons sont des Thrombes peu agressifs; seulement taciturnes et passifs. Ils servent aux Rulox des tribus de pêcheurs de Lario, car ils acceptent de nager dans l’eau glacée pour aller chercher des casiers en profondeur.       <br />
       — Ah.       <br />
       — J’ai dit au chef du port, que, comme d’habitude, je renverrais  les  malades, ou les inaptes... Cette fois, ce ne sera pas vrai, mais, plutôt que de rester enfermés, vous allez pouvoir circuler sur le pont, à condition que je vous grime  en malades...       <br />
       ¬— Cela sera vraiment nécessaire ? fit Athiello, un pâle sourire sur ses lèvres crevassées.        <br />
       —Oui, tu n’as pas l’air assez malade. Et il faudra que je te déguise en homme, ajouta Annylanne.       <br />
       — Qu’à cela ne tienne, je ferais tout pour sortir de ce tonneau de saumure !       <br />
              <br />
       Anylanne tira de son sac une huître géante dont le fond de nacre poli faisait miroir, et la posa sur une poutrelle face à moi.        <br />
       Elle se mit au travail, et me colla sur la peau des onguents étranges et des algues transparentes qui se contractaient en sêchant, formant d’affreux ulcères crevassés en profondeur . L’effet en fut renforcé par le sac de toile que j’enfilai, troué aux bras, et qui puait l’oursin pourri. Je ressemblais à un mendiant de la cour des miracles. Mes cheveux, taillés irrégulièrement et semés d’écailles et de débris de coquillages, achevèrent de me métamorphoser en épouvantail pour oiseaux de mer.       <br />
       Ce fut le tour d’Athiello, qui eut droit à moins de soins. Anlyanne rembourra les épaules de sa veste, et lui passa une mixture brune dans les cheveux, qui se ramassèrent aussitôt en une boule innommable. Elle souligna le creux de ses joues et accentua ses cernes :  les yeux déjà fort rougis par deux jours de mal de mer, elle passait pour un jeune thrombe malade très acceptable.        <br />
              <br />
       Anylanne nous enferma à nouveau. Nous entendîmes les gardes zwölles qui menaient en cale les Thrombes enchaînés, distribuant ordres rauques et coups de baguettes. Bientôt, les prisonniers furent en place, et les plaques de bois des cellules furent refermées.        <br />
       Un peu de temps passa encore et Anylanne revint nous délivrer. Cette fois, elle était accompagnée de Toupan qui étudiait avec soin les passagers d’autres réduits.       <br />
       — Ah, ceux-là sont malades, dit Anylanne en nous désignant, je les envoie sur le pont... Si demain ils n’ont pas récupéré, on les rend.       <br />
       — Ah vous avez raison Damoisielle, je n’en ai jamais vu d’aussi moches ! La qualité baisse !       <br />
       —Ne m’en parle pas...       <br />
               <br />
       Les déguisements se révélèrent efficaces, et nous pûmes aller et venir au grand jour (en faisant mine de boîter), au milieu de quelques autres pauvres hères, qu’on affala sur des boudins de corde, avant de les nourrir d’un bol de soupe épaisse.         <br />
       Nos yeux souffraient de la grande lumière, puis s’accoutumèrent. Nous étions à l’intérieur d’une vaste chaudière éventrée. Un port avait été aménagé sur des rochers éboulés, près d’une faille par où une mauvaise route montait vers l’intérieur des terres, sillonnée de chariots .       <br />
       Quelques bateaux étaient à quai. Trois gros navires à la coque passée au goudron ressemblaient à des galions des temps anciens, environnés de petits chalutiers. Un peu plus loin, plusieurs structures étaient en construction, dont certaines formes évoquaient la simière qui nous transportait. D’élégants yachts à la coque vernie flottaient non loin de nous.        <br />
       Plusieurs pontons flottants étaient amenés contre les navires en visite. J’en déduisis que l’accostage était interdit aux étrangers. C’était notre cas. Entre le ponton et notre bord, régnait une grande animation. Partout allaient et venaient des manutentionnaires torves et de la soldatesque en gris sombre, aux masques glacés. J’observai discrètement les techniques, les visages, les uniformes, les armes, etc., notant tout détail qui pourrait se révéler utile à l’avenir.        <br />
               <br />
       La nuit tomba, et avec elle l’agitation qui avait eu cours toute la journée. Les pontons de commerce avaient été ramenés à terre, et la plupart des Dracois ou leurs manutentionnaires s’étaient retirés dans une grande bâtisse au pied de la falaise de pierre noire.  Tout trafic de carrioles et de cavaliers cessa, et seul le sarcasme hâché des oiseaux continua d’animer le paysage, répondant au ressac. Nous étions seuls au milieu du Fjord, sauf les occupants des yachts dont les habitacles luxueux s’éclairaient l’un après l’autre.         <br />
       Sur la “Belle Hanse”, les  matelots avaient tout lavé à grande eau et le bateau brillait comme un sou neuf, ce qui rendait notre présence presque incongrue .         <br />
       Anylanne prenait l’apéritif sous la tente de cuir de la poupe, en compagnie du capitaine Talar et d’un officier zwölle gris, dont je notai qu’il portait un brassard noir au bras droit. Etait-il en deuil ?       <br />
       La fille du gardien de phare riait à perdre haleine, un peu trop fort, peut-être, mais au grand plaisir de l’officier zwölle qui lui resservit plusieurs fois à boire.       <br />
       La nuit était tombée quand il prit congé. Il descendit l’échelle de corde, et rejoignit la yole dans laquelle l’attendaient deux matelots. Je l’entendis chanter  une gaillarde mélopée, tandis que l’esquif rejoignait le port.       <br />
       Anylanne, fit mine de se promener sur le pont,puis  se rapprocha de nous et s’accouda au plat-bord.       <br />
       — On est tranquilles maintenant chuchota-t-elle. Mais tout de même, faites semblant de ne pas me voir. Cette nuit, je viens vous chercher, ajouta-t-elle en regardant devant elle.  Oh, bon Dieu, ce que vous puez !        <br />
       — Je croyais que tu aimais les odeurs naturelles, ironisai-je.       <br />
       — Tais-toi, grand âne ! J’ai eu la main trop forte sur la saumure...  Voila le plan : je décroche un canot  pour aller à terre. J’ai soit-disant rendez-vous avec l’officier Zwölle que vous avez vu. En fait, je vous embarque et  nous filons...       <br />
       — Ne vont-ils pas se demander où tu es passée ?        <br />
       — Je ferai dire au Capitaine que je rentre dans une semaine et qu’il me reprenne au prochain passage.  Cela m’arrive quelquefois, car une cousine de ma mère habite à Sdloc, au cap Walpurge, tout près d’ici. Il ne s’inquiétera pas.       <br />
       — Et l’officier zwölle ?       <br />
       — Encore plus simple : un mot à un petit poulbot qui pêche dans le port, pour lui dire que je suis indisposée et qu’on remettra le souper fin à une autre fois...       <br />
       — Pas mal ! Mais il y a encore autre chose : il manquera les deux “malades”, et le capitaine les fera rechercher.       <br />
       — Non, pas du tout. Une fois que vous serez dans la barque, j’irai tirer de la cale deux thrombes couverts de  pustules, que j’ai gardés pour la bonne bouche.       <br />
       — Tu es vraiment très rusée.       <br />
       — C’est cela où mourir... Augustin. Quand la noirceur sera tombée, allez-vous cacher derrière les espars, à l’arrière, et tenez-vous prêts. Nous devons être à l’eau dans une heure.       <br />
       — Si vite ?       <br />
       — Si nous voulons profiter des brefs vents de terre qui ne nous rabattront pas sur les brisants, ce sera le moment ou jamais.       <br />
               <br />
              <br />
               <br />
               <br />
       Une terre peu hospitalière       <br />
              <br />
              <br />
       Toute activité avait cessé sur le pont. Même Toupan était rentré se coucher. Nous nous dirigeâmes à pas de loup vers l’arrière et nous accroupîmes à l’abri d’une voile pliée. Je constatai que le canot flottait déjà, le nez tournant autour de la poupe basse de la galéasse comme le veau cherche le pis. Anylanne, couverte d’un caban et sac au dos, nous rejoignit silencieusement. Elle nous montra une grande cage de canipore tressé, de forme oblongue, suspendue contre les haubans. Les parois en étaient tramées si serré qu’on ne pouvait distinguer son contenu.       <br />
       — Qu’est-ce que c’est ?       <br />
       — C’est notre... moteur.       <br />
       — …?       <br />
       —Vous allez voir.       <br />
       Elle défit un cordage et un jeu de poulies couina légèrement, laissant descendre la grande et lourde boîte de bambous dans la mer, où elle s’enfonça doucement .       <br />
       — Mais c’est vivant ?       <br />
       — C’est Violongre, mon crocosphe favori.       <br />
       Elle tira une ficelle relevant une trappe sur un côté de la cage. Quelque chose de très gros bougea vivement et en sortit sous l’eau, créant des remous bouillonnants. La corde rouge dont l’extrémité était nouée à l’avant du canot se débobina rapidement. Mais je ne vis pas l’animal en question.       <br />
       — Venez, suivez-moi !       <br />
       Anylanne enjamba la rambarde et se laissa glisser le long de la corde, avant de sauter dans le canot. Je la rejoignis, suivi d’ Athiello.        <br />
       Anylanne défit les noeuds, et d’un coup de rame, nous fûmes largués, filant silencieusement entre les autres bateaux du mouillage.       <br />
       Au moment de sortir de la baie, les vagues se firent plus fortes. Anylanne passa à l’avant et tira plusieurs coups secs sur le cordage rouge. Aussitôt, celui-ci se tendit, comme le fil d’une canne à pêche auquel un gros poisson s’est ferré. Il y eut une secousse et nous nous sentîmes tirés, comme par une main géante invisible.       <br />
       — Voila, dit Anylanne en venant se rasseoir à côté de moi, nous n’avons plus besoin de ramer.       <br />
       — Un miracle ?       <br />
       —Violongre a senti l’écurie ! Il va nous conduire sans danger vers le passage qu’il faut emprunter pour prendre pied sur cette côte.       <br />
       — Mais qu’est-ce que c’est que ce Violongre ? je n’ai rien vu tout à l’heure.       <br />
       — Un gros crocosophe...       <br />
       — Mais encore ?       <br />
       Annylanne sembla surprise :       <br />
       — Tu n’as jamais vu de crocosophe ?       <br />
       — De ma vie !       <br />
       ¬¬— Moi non plus, dit Athiello, mai j’en ai entendu parler.       <br />
       — Eh bien c’est un monstre de cuir, deux fois grand comme moi, avec une tête horrible et quatre rangées de dents. Mais çà s’apprivoise facilement et çà ne mange que les bébés, pas les humains adultes.       <br />
       — Charmant, çà fait penser à nos alligators.       <br />
       — En fait, çà mange surtout les oiseaux, et les Kriards sont leur principal régal. Ils ont si peur des crocosophes qu’ils se taisent dès qu’ils sentent leur présence. C’est justement cette peur que nous allons exploiter.       <br />
       — Comment cela ?       <br />
       — Il est temps que je vous explique quelques petites choses sur Draco. Nous avons le temps, maintenant. Ecoutez...       <br />
       —Attends, dit Athiello. La tête me démange, je vais pourrir sous cette croûte ! Il faudrait pouvoir se laver...       <br />
       ¬— C’est vrai, ajoutai-je, mais c’est peut-être hasardeux de se mettre à l’eau avec cette bestiole...       <br />
       —Oh non ! Tant qu’elle tire, elle ne pense à rien d’autre. Le mieux est que vous vous mettiez à l’eau à l’arrière. Je vous aiderai à vous nettoyer. Ensuite, vous vous dessalerez avec l’eau douce du tonnelet. On peut bien prendre trois ou quatre litres pour vous rendre  l’apparence de la santé.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Violongre nous entraînait maintenant à grande vitesse dans des eaux  noires à la houle régulière. La lune s’était levée et nous projetions nos ombres sur la surface liquide. Merveilleusement propres et bien couverts, nous étions enlacés à l’arrière de la barque. L presque devenu une promenade d’agrément.         <br />
       Anylanne nous raconta la géographie et l’histoire de Drac-io, “l’île de la colère”. Elle accommodait beaucoup de faits et de légendes, dont je retins plusieurs éléments.        <br />
       Sur les deux-tiers de son pourtour (hormis, à l’Est, la baie de Mortague, et au Nord-ouest, la falaise de Papiarnick), Draco était ceinturé d’un anneau de sable couvert de buissons ras où vivait une grouillante population de Kriards. Mais, nous dit Anylanne,  un étroit passage permettait de loin en loin de rejoindre l’île elle-même.       <br />
       Il y avait, cependant, un hic : aucun être de la taille d’un homme ne pouvait franchir ces passes sans réveiller une myriade de volatiles, exaspérés du viol du sanctuaire où reposaient leurs oeufs. Un nuage tournoyant s’élevait aussitôt dans les airs, porteur d’une clameur épouvantable, audible à des dizaines de lieues. Les vigiles dracois postés sur des tourelles disposées de loin en loin, mettaient alors en marche un système compliqué de messageries visuelles.        <br />
       Bientôt prévenus, les garde-côte Zwölles grimpaient à bord de leurs navelles rapides, s’abattaient sur le voyageurs et se saisissaient des biens et des gens. Le bateau coupable était aussitôt démantelé, et son bois servait à alimenter de grands feux sur les collines, au son des tambours, des tandorins et des gongs battus jour et nuit.        <br />
       “A bon entendeur, salut”, proclamaient ces flammes, visibles du grand large. Quant aux équipages imprudents, après avoir été dépouillés et torturés, ils étaient tués (mis à part quelques otages), et leurs corps jetés aux loups errants dans les combes profondes qui convergeaient de la périphérie de Draco,  vers les sommets de la chaîne circulaire des Grandes Montagnes.        <br />
       Et si, ajouta notre Guide, par quelque inconcevable hasard, certains hardis voyageurs parvenaient à traverser la barrière de sable sans éveiller les Kriards ni ameuter les Zwölles, une série d’épreuves plus dures encore les attendaient, au delà du littoral à l’apparence assez calme. Bientôt, les plages grises et leurs dunes semées d’herbes coupantes leur sembleraient paradisiaques, comparées aux dangers de la plaine marécageuse qui les prolongeait dans les terres.        <br />
       Là, sur d’interminables distances, vous tentiez de rejoindre  les vertes collines qui vous tendaient les bras, à portée de flêche. Mais toujours et encore, vous vous en trouviez séparé par une autre frondaison de canépores-pleureurs, dont les pieds, semblables à ceux de gigantesques poulpes bleus, émergeaient de vases spongieuses, prêtes à vous avaler tout entier en quelques minutes.        <br />
       Les lagons d’eau croupie, gargouillants d’ébullitions fétides, n’étaient guère plus sûrs, car, sous les lentilles d’eau qui les couvraient pudiquement, se cachaient des petits serpents-suceurs capables de saigner à blanc des chevaux ou des hommes. Mieux valait-il encore se frayer un chemin sur les vasières, en chaussant de grossiers patins que l’on rabattait sur les roseaux, les transformant en une précaire protection contre l’enfoncement. Tout occupé à poser et relever les pieds, on n’échappait pas aux moustiques énormes et silencieux, dont la cible préférée était la nuque, et seul un heureux hasard permettait d’éviter de rencontrer le crocosophe-des-boues, tapi entre les racines aériennes d’un canépore. On augmentait toutefois quelque peu ses chances de survie en faisant courir ou voler devant soi un petit animal, chien ou volaille, qui attirerait le monstre. Soudain, une sorte de boulet jaillirait d’un trou, un éclatement sanglant marquerait l’emplacement de l’animal sacrifié, et l’on n’en verrait rien de plus, sinon une trace rougeâtre sillonnant la surface noire, sirupeuse, et déjà immobile.       <br />
       Les yeux boursouflés par l’air pestilentiel, rapidement secoué de fièvres, le survivant éventuel parvenait enfin au pied des collines du Pourtour. S’il en avait encore la force, il tentait un rétablissement sur le talus surplombant le marais, et trouvait enfin un abri sous les sapins noirs. Encore fallait-il qu’il disposât d’une couverture restée sêche, car un froid glacial plongeant des hauteurs comme d’une bouche d’enfer, le saisissait aussitôt, remplaçant sans transition la moiteur des paluds.        <br />
       Faire un feu était certes possible, concéda Anylanne, car les branchages morts étaient abondamment distribués alentour. Mais c’était augmenter le risque d’attirer sur soi l’oeil acéré de crocasters-nains qui servaient d’espions aux Maîtres des Monts, les chevaliers dracois habitant les sommets des collines dans de grandes demeures de pierre, appelées champadoues.       <br />
       ¬¬— Attends, Anylanne, je voudrais que tu m’éclaires sur un point : tantôt tu parle de Dracois, tantôt de Zwölles ... Ne sont-ce pas les mêmes gens ?       <br />
       — Pas du tout, Augustin. Les Dracois sont les autochtones. Ils habitent l’île depuis toujours ou presque. Les Zwölles sont arrivés depuis deux cent ans peut-être. Et encore ce n’est pas si simple, car les Zwölles qu’on appelle Gris, se sont d’abord installés. Ils l’ont fait assez pacifiquement, en rachetant des terres et en construisant des châteaux.       <br />
       — Ces “chimpa... boues” ?       <br />
       — Non, tu n’as rien compris. Les champadoues sont les maisons des anciens nobles dracois. Les châteaux zwölles sont des tours vertigineuses, construites sur les sommets des monts de l’Intérieur, pas des collines extérieures. Mais souvent les Zwölles gris les plus entreprenants ont racheté des champadoues, ou ont épousé des femmes dracoises, car les meilleures terres sont souvent disposées à l’abri de ces maisons de guet.  Il y a trente ou quarante ans, je ne sais pas — je n’étais pas née ¬— sont arrivés les Zwölles noirs. Ceux-là étaient des brutaux. Ils n’y sont pas allés par quatre chemins. Après avoir demandé asile à leurs “frères” Gris, ils se sont emparés des principaux châteaux des montagnes du centre. Ils ont simplement égorgé les occupants, ou bien ils en ont fait, de force, leurs lieutenants.        <br />
       En général les Gris travaillent sous les ordres des Noirs qui forment maintenant l’aristocratie de Draco. Certains Gris collaborent avec eux de bon coeur, d’autres gardent du ressentiment. Certains enfin, sont continuellement en révolte, et essaient de comploter en obtenant l’aide des Dracois. Entreprise difficile, car ces derniers se préoccupent peu d’être exploités par les Gris ou par les Noirs !       <br />
       — Anylanne, dis-moi une chose.       <br />
       — Oui ?       <br />
       — L’officier qui est monté dans le bateau... C’était un Gris ?       <br />
       — Oui. C’est le commandant Marblès.        <br />
       ¬— J’ai noté qu’il avait un brassard noir...       <br />
       —Finement observé ! Cela veut dire qu’il travaille comme collaborateur volontaire des Noirs. Ceux-là peuvent monter très haut dans la hiérarchie. Les Noirs en ont le plus grand besoin, car ils ne sont quelques centaines, contre deux mille Gris... et quatre-vingt mille Dracois de souche. Marblès, par exemple, fait partie du conseil restreint des Noirs, auprès du Prince Mortone Trug. Je crois que son Excellence le charge de missions plutôt...       <br />
       — Qu’est-ce que c’est que cette tache claire, là bas dans la pente ? coupa Athiello.       <br />
       — Et bien, justement, c’est une Champadoue dracoise. On la verrait mieux de jour. Elles ressemblent un peu à de grands bateaux posés à terre, avec des murs très bien bâtis et des dizaines de terrasses cultivées. Au milieu, cachée dans un jardin d’arbres à vent, les habitations elles-mêmes sont de beaux pavillons chaulés, de plan cruciforme, avec de petites ardoises.  C’est autre chose que nos grossiers hameaux de toile, sur Lario !       <br />
       ¬       <br />
       — Les champadoues servent depuis toujours de postes de vigie, continua Anylanne Gron. On dit qu’on trouve dans leurs fondations des restes d’anciennes tours datant  d’avant que les Dracois ne deviennent le peuple de l’île, il y a plus de mille ans. Selon la légende, les tours furent érigées en quelques mois par une vague d’envahisseurs disparus. Leur ciment imputrescible provient des ossements pilés de préhistoriques habitants, membres d’une race non humaine, réduits en esclavage puis exécutés en masse, une fois les pierres arrachées à la mine et montées à pied d’oeuvre.        <br />
       Aujourd’hui, il en reste des caves sêches. On y entrepose les récoltes de grains et les tonneaux d’huile, qui permettraient aux occupants de  soutenir un siège.       <br />
              <br />
       Les Zwölles gris ont, quant à eux, construit des forteresses montagnardes imprenables. Ils les ont revêtues d’un crépi sanguinolent de basalte et de fer qu’aucun boulet ne peut percer, et que la sape ne peut ni effondrer ni exploser. installés dans ces lieux froids et inhospitaliers, les Ducs Gris contrôlent une élite de chevaliers dracois ou  Gris de plus petit rang triés sur le volet, qui vivent dans les champadoues de la côte, et qu’on nomme pour cette raison les Chims.  Ces derniers doivent tenir leurs Ducs informés de tout mouvement suspect en provenance de l’extérieur, aussi bien des collines ou des marais, que de l’anneau de sable. Certains Chims sont passés directement au service des Zwölles noirs, et il existe désormais une sourde rivalité entre eux et les fidèles des Ducs Gris. Vous pensez bien que les Noirs mettent tous leurs soins à l’entretenir.       <br />
       Pour la surveillance, les Chims utilisent des crocasters-nains...       <br />
       — Des crocasters-nains ? m’étonnai-je.       <br />
       — Oui, çà n’a rien à voir avec les grands vautours que sont, je crois, les vrais crocasters. Ce sont d’horribles petits monstres verts de gris, tout repliés sur leur corps aux tendons d’acier, dit Anylanne en mimant la chose.  Ils sont là, en essaim silencieux posé sur un échaffaudage de bois autour de chaque tour de champadoue. Ils forment une couronne hérissée, hideuse et vivante, et ils ne s’intéressent qu’à ce qui bouge dans les collines. Ils sont sensibles à l’aura de chaleur des êtres qui se meuvent dans l’épaisse brume flottant sur les sapins.        <br />
       Ils réagissent aussi à l’agitation des oiseaux-Kriards de l’anneau, qui’ls voient de loin. Quand beaucoup de crocasters-nains s’envolent, le filet sur lequel ils s’accrochent se soulève et actionne un câble relié aux antichambres de gens armés (des Dracois encadrés par des lieutenants Chims). L’un de ceux-ci grimpe vérifier l’alerte et en déterminer la cause à l’aide de puissantes jumelles taillées dans le cristal.        <br />
              <br />
       En entendant ces détails, je levai les bras au ciel de désespoir :       <br />
       — Mais, Anylanne, comment va-t-on y arriver ? ce que tu me décris là est l’impossible même !       <br />
       — Et je ne vous ai pas tout dit !        <br />
       — Alors, retournons plutôt à Mortague et essayons de négocier un passage avec des Dracois, suggéra Athiello.       <br />
       — Pas question, rétorqua vivement Annylanne. Pour deux raisons. Un : je ne veux pas compromettre mon père dans nos histoires; Deux : les Dracois sont moins que fiables, et même le plus antizwölle peut nous trahir pour se faire un peu d’argent et financer sa propre bande de clandestins.       <br />
       — Bon, fis-je résigné, mais tu as probablement des solutions à tous les problèmes.       <br />
       — J’en ai peut-être quelques-unes, que j’ai patiemment collectées  dans de nombreux récits. Par exemple, celle-ci : il existe sur les berges de l’île, une paisible sous-espèce de chevirelles, appelées capridons puants. Leur odeur insoutenable est d’une grande utilité pour tenir à l’écart les loups et les loupiards (un lézard bipède et carnivore) qui hantent les collines du Pourtour.        <br />
       — Ceci ne nous avance guère quant aux dangers des marais fétides.       <br />
       — Si, car, en dépeçant trois de ces bêtes, nous pouvons utiliser leurs grosses vessies. Elles flotteront sur les lagons et nous les traverserons assez vite pour échapper aux suceurs et aux crocosophes.        <br />
       —Crois-tu ?       <br />
       —Je crois certains témoignages de marins avertis.       <br />
       ¬—Ah bon, dit Athiello, visiblement mal à l’aise.       <br />
       —De plus, l’odeur des capridons repousse aussi les moustiques et autres insectes des marais. Enfin, les peaux sont également très chaudes et peuvent nous permettre de grimper les collines sans mourir de froid à coup sûr.        <br />
       — Une merveille. Mais tu n’as sans doute pas pensé à une chose, susurra Athiello.       <br />
       —Ah non ? fit Anylanne en croisant fièrement les bras, Et quoi donc, Damoisielle ?       <br />
       —Pourrons-nous supporter nous-même l’odeur du capridon puant ?       <br />
       — il y a une solution à cela ! répondit triomphalement la fille du trafiquant de Lario. Les herbes coupantes des dunes ont une vertu positive : elles collent entre elles et peuvent constituer des  pince-nez très efficaces.       <br />
       —A moins qu’elles ne nous coupent cet appendice auquel je tiens, ce qui serait un moyen radical de ne plus sentir la puanteur des chevirelles, dit Athiello, secouant la tête.       <br />
       —Mais, non, ce qu’elle est sotte ! Avant de fabriquer un pince-nez, on enlève le bord de l’herbe, voila tout. J’ai  souvent vu des mousses en fabriquer, pour les vendre aux pêcheurs de glossules.       <br />
       — Bien, je m’incline devant les savoirs indigènes, fis-je mi-riant mi-soupirant. Mais tu n’as pas trouvé de solution pour les crocasters-nains qui repèrent la chaleur animale.       <br />
       — Mm, j’avoue que non, admit la jeune intrépide, en faisant la moue. Mais nous trouverons.       <br />
       — Oui, et pas plus tard que maintenant : j’ai une idée ! s’exclama Athiello, semblant s’éveiller avec la lune gibeuse.       <br />
       — Dis-toujours, dit Anylanne, dubitative.       <br />
       — C’est simple. Nous nous couvrons des peaux, et nous circulons à quatre pattes au milieu d’un troupeau de cabritons.       <br />
       — Capridons, corrigea Anylanne.        <br />
       — Si tu veux. Mon idée n’est pas mauvaise, hein ?       <br />
       — Je le reconnais, mais elle a un défaut :  je ne suis pas sûre que ces animaux acceptent de nous guider en haut des collines, ni même de nous tolérer parmi eux. Ils ne sont pas si stupides qu’ils ne puissent distinguer un homme vêtu d’une peau de congénère... d’un congénère vivant.       <br />
       — A moins qu’ils nous entourent parce que nous portons avec nous quelque chose qu’ils ont envie de manger.       <br />
       — Ce n’est pas idiot, admit Anylanne, après mûre réflexion. Je sais que les capridons adorent le muscador qu’on ne trouve qu’au milieu des marais. Si on le leur apporte sur un plateau, il se peut qu’ils nous suivent jusqu’au bout du monde.       <br />
       — Une dernière chose, dis-je. Tu ne nous as rien dit de ce que nous ferons en haut des collines...       <br />
       — Et bien nous essayerons de passer, voila tout. Après, nous verrons...       <br />
       — C’est cela, nous verrons.       <br />
       Et pour calmer l’angoisse, j’allumai une bonne pipe de choulcave verte, qui circula entre nous, comme un calumet.       <br />
              <br />
              <br />
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       °         °       <br />
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              <br />
       Sur notre gauche, la langue de sable couverte d’arbustes-nains s’allongeait, tournant intermi-nablement  vers la gauche. Assis presqu’au niveau de l’eau, nous ne voyions rien de l’île qui la surplombait, mais de temps en temps, porté par une bouffée de vent, le battement sourd et régulier des gongs, nous rappelait que la côte était surveillée. Au moins étions-nous protégés de la vue perçante des crocasters-nains, montant la garde sur les toits des champadoues.        <br />
       Autre motif de satisfaction : notre crocosophe faisait taire la gent ailée, surabondante sur les branchages du banc. Ils nous regardaient passer, à quelques mètres d’eux, figés comme des leurres, l’oeil rond et fixe au dessus d’un bec entr-ouvert, osant à peine exhaler un faible couinement, vite tu. De temps en temps, notre bateau filait de l’avant, tiré par le monstre mis en appétit par les Kriards, et qui  décidait subitement de se sustenter d’un nid entier de ces malheureux volatiles. Son forfait accompli d’un claquement incroyablement bref de mâchoires, Violongre reprenait son rythme paresseux, laissant le reste du clan endeuillé mais n’osant à peine plus que pépier timidement, bruit que des proches voisins faisaient aussitôt taire, à grands coups d’ailes intimidants.       <br />
       — C’est ici, chuchota Anylanne, baissez-vous...       <br />
       La barque amorça un virage entre deux mottes moussues, et nous découvrîmes un large chenal perpendiculaire à l’île, dont la grève surmontée de brouillard se laissait apercevoir, droit devant.        <br />
       Violongre entraîna notre embarcation au milieu de carcasses de bois évoquant les cages thoraciques de monstres énormes. Anylanne nous apprit que c’étaient les restes de bateaux dracois coulés en défendant la patrie contre les zwölles gris quelques siècles auparavant. Nous empruntions la “passe de la Coulerie”, nommée ainsi en mémoire de ce désastre maritime, pourtant oublié de la plupart des habitants, dont les ancêtres étaient eux-mêmes passés au service de l’ennemi.        <br />
       Anylanne nous montra dans le lointain les buttes noirâtres des castelets d’Enfer, plateformes où l’on brûlait — avec leurs passagers — les vaisseaux de tout navigateur armé approchant des côtes. C’était de l’un d’eux que provenait l’écho irrégulier des tambours. Des volutes de fumée noire s’en échappaient, se mêlant à la brume sulfureuse.        <br />
       On parvint enfin à la côte. Le crocosphe vint se tapir parmi les roseaux, son mufle à clapets émergeant des petites vaguelettes moroses qui venaient s’y éteindre. Notre coque de noix continua sur sa lancée et s’échoua dans le sable mou. Bardés de sacs, nous mîmes pied à terre et j’aidais Anylanne à tirer l’esquif sur la berge et à le dissimuler sous des branchages entre deux dunes.       <br />
       — On ne sait jamais, nous pourrions en avoir encore besoin...       <br />
       — Et Violongre ?       <br />
       — Il est très bien là. Je pense qu’il ne s’éloignera guère. Ce sont des animaux sédentaires. Certains restent des mois sans bouger, une fois repus, et Violongre semble avoir fait le plein de Kriards pendant le voyage. Mettons-nous à l’abri dans les dunes, et tâchons de trouver un bon poste d’affût pour dénicher des cabridons.       <br />
              <br />
       Nous découvrîmes bientôt une éminence couronnée de joncs, au delà de laquelle se creusait une cuvette de sable fin. Nous nous y installâmes.        <br />
       Tandis que j’inspectais les environs avec la lunette marine d’Anylanne, celle-ci, aidée d’Athiello, confectionna un repas de pain et de fromage, arrosé de glône larionaise, plus âcre que celles des autres îles. Le vent léger et la douceur de la température se conjuguèrent pour nous inciter à la somnolence. Allongés au coude à coude, nous nous passions la lunette, et je me surpris, voyant Anylanne les cheveux bouclés au vent, à la trouver belle.       <br />
              <br />
       — Là ! fit Athiello, un troupeau...       <br />
       — Où cela ?       <br />
       — Sur la droite, les choses noires et rousses, dans la broussaille, tu vois ?       <br />
       — Oui.       <br />
       — Crois-tu qu’on pourrait  en tuer deux ou trois facilement ?       <br />
       — Je ne sais pas, dit Anylanne, je n’en ai encore jamais chassé.       <br />
       —  On peut essayer quelque chose, dis-je. Je vais choisir des isolés qui ne sont pas sous le vent des autres...       <br />
       J’avais eu le temps à bord de la Belle Hanse, de me fabriquer quelques flèches aux pointes cruciformes, faites de deux lames coupantes emboîtées l’une dans l’autre. Cette technique peut permettre de sectionner des artères, et d’abattre un gros gibier en quelques secondes.       <br />
              <br />
       Dans le cas présent, l’affaire était délicate :  il faudrait atteindre les animaux à la gorge, et empêcher tout cri audible par leurs congénères.        <br />
       Je rampai hors de la cuvette, mon épiarque armée sur le dos. Devenu couleuvre, je progressai entre les touffes d’ajoncs bruissants et je tombai sur un gros mâle presque debout contre un arbuste dont il dévorait goulûment les feuilles argentées.        <br />
       Le tir réussit au delà de tout espoir. La jugulaire tranchée nette, l’animal s’assit, ses yeux d’or étonnés. Il se coucha sans un bruit. Du sang fusait de sa gueule aux dents noires, sans qu’aucun autre membre du troupeau ne s’arrêtât de vaquer à son repas. Je me coulai à côté de ma victime et, levai prudemment le nez au dessus de la motte de sable. Bientôt, je repérai quatre cabridons mangeant en coeur au même taillis, dont deux chevreaux.        <br />
       Je supposai que c’était la vue d’un animal blessé qui entraînerait la fuite de la troupe. Il fallait que je réussisse à tuer net la bête la plus intéressante : une chevirelle gravide, de couleur jaunâtre. Au moment où je concluais ce raisonnement, l’atroce puanteur du bouc mort à mes pieds pénétra mes narines et me fit presque hoqueter. Je retins ma respiration, et sans plus réfléchir, je visai l’encolure de ma cible. La flèche se planta juqu’à l’empennage et ressortit au milieu du poitrail. La bête fit un écart en poussant un bêlement rauque, et elle détala avec ses compagnes, accompagnée de son petit, affolé. Je la poursuivis, en désespoir de cause, et je buttai aussitôt sur elle, tombée la tête la première dans une flaque entre deux racines, agitée de convulsions.  Le chevreau, à deux pas de sa mère,  bélait à fendre l’âme. Je me durcis pour accomplir l’indispensable, à la façon des saigneurs de Provence : une large entaille sous la mâchoire. Détournant le nez pour éviter les effluves puissantes, je ramenai mes proies vers notre bivouac, où Anylanne, qui ne perdait pas de temps, avait déjà tiré le cadavre du bouc.       <br />
       — Belle geasse , Zigdour fit-elle, le nez pris dans la petite pince qu’elle avait fabriquée. Vite... débeçons-les.       <br />
              <br />
       Nous travaillâmes rapidement, et bientôt nous disposâmes de larges peaux à la paroi solide et souple.       <br />
       Anylanne nous montra comment utiliser certains tendons, et, à l’aide des alènes qu’elle confectionna dans de petits os, nous cousûmes les peaux autour des vessies, au préalable gonflées comme de gros ballons, et solidement nouées.        <br />
       — Çà devrait faire des bouées acceptables... dit-elle.       <br />
       Elle entreprit ensuite de découper de longues lanières dans la peau restée attachée aux pattes : elles nous serviraient à nouer les baudruches sous le torse, pendant que nous nagerions aussi vite que possible dans l’eau gluante du marais.       <br />
       — On ne fait rien de la viande ? demanda Athiello.       <br />
       — La cuire attirerait l’attention. Mais on va garder quelques filets crus, ils peuvent servir.        <br />
       Dépéchons-nous, ajouta Anylanne, voyant le soleil sombrer doucement dans la brume. Il faut passer la Zone Infecte avant la nuit, sans quoi nous ne verrons plus les collines et nous nous perdrons...       <br />
        Nous récupérâmes nos sacs. Baudruches à la main, le nez toujours pincé, nous courûmes à perdre haleine vers la déclivité qui menait aux marécages. Le brouillard nous enveloppa comme une main tiède, et des myriades d’insectes convergèrent aussitôt vers nous, pour s’arrêter à distance respectueuse, comme s’ils s’étaient heurtés au mur transparent de l’odeur des peaux.       <br />
       — Drès évigace, remarquai-je.        <br />
       — Oui, mais il faut tout de même que je respire, dit Athiello haletante, en retirant son pince-nez.       <br />
       — Pouacre, fit-elle aussitôt, quelle horreur !       <br />
       Mais elle ne remit pas l’instrument de torture, et je l’imitais, en espérant — en vain — que la lourde senteur du marais compenserait l’âcre puanteur des fourrures .       <br />
              <br />
       Bientôt nous nous trouvâmes sur un bord d’herbes grasses, et il nous fallut nous mettre à l’eau. Avant de descendre dans le marais, nous sanglâmes les vessies, ainsi que des flotteurs d’algues qu’il fallait s’attacher aux chevilles. Puis, sans plus attendre, Anylanne se jeta en avant, ramant vigoureusement des bras, sans guère remuer les jambes. Très vite, je sentis que le dispositif, en apparence malaisé, était assez capable de nous transporter rapidement à la surface, à condition de bien écarter les mains, et de ne pas trop les ramener contre soi, car alors nous piquions du menton dans la liqueur turbide.        <br />
       Athiello filait à plus vive allure que moi  (elle devait plus tard m’avouer qu’elle s’était entraînée dans une crique de Thyrse, avec un flotteur dont lui avait fait don un matelot canémien). Zigzaguant entre les doigts géants des canipores, nous tentions de rester au milieu des chenaux les plus importants, en évitant soigneusement les mares stagnantes ou les souches suspectes. La traversée du lieu redouté se fit sans encombres, excepté le moment difficile où, sur une large plaque de vase, je dus me changer en grenouille et produire une dizaine de bonds inélégants, en retombant à chaque fois sur le ventre au risque de faire éclater la vessie de cabridon. Athiello avait évité l’obstacle, et trouvait le courage de se moquer de moi, quand le bruit d’une masse considérable souleva l’eau derrière nous, ce qui eut la vertu de nous donner des ailes. Après un dernier lacet, nous parvînmes au talus marquant la frontière entre ce monde d’eau, et la forêt sombre qui grimpait vers les plateaux centraux de l’île.        <br />
       Anylanne trouva une racine qui pendait jusqu’à la surface du marais, et nous nous hissâmes sur le replat, soufflant comme des phoques.       <br />
              <br />
       La jeune larionnaise se débarrassa sans pudeur de ses vêtements trempés et souillés, malgré le vent glacé qui nous frôlait, comme pour reconnaître des intrus. Son beau corps svelte aimanta un instant mon regard, et elle me gratifia d’un sourire furtif, redressant le buste, avant de le dérober à ma vue en enfilant un chandail épais descendant jusqu’aux genoux. Elle passa ensuite un solide pentalon de toile et chaussa des bottines de cuir fourrées aux semelles de latex durci.       <br />
       — Changez vous vite, mes amis, il va faire très froid...       <br />
       Nous nous exécutâmes, tandis qu’Anylanne  prenait son poignard au manche d’os pour trancher les liens qui retenaient les vessies dans les peaux. Puis elle plaça la dépouille du cabridon jaune sur ses épaules et l’arrangea comme une cape épinglée au col.        <br />
       J’ironisai :        <br />
       — Tu a s pris la peau de la femelle. Crois-tu que les cabridons s’y tromperont ?       <br />
       — Qui sait, répondit-elle le plus sérieusement du monde. Il vaut mieux mettre les chances de notre côté. Si les cabridons trouvent qu’une de leurs femelles a une odeur de mâle, ou réciproquement, çà pourrait leur donner des idées.       <br />
       — Quelles idées ?, m’interrogeai-je naïvement.       <br />
       —  Et moi, je mets la peau du bébé-cabridon, c’est çà ? fit Athiello, avec un petit rire.       <br />
              <br />
       Un moment après, nous grimpions en silence parmi les fûts majestueux des sapins bleus. La brume montait avec nous, et semblait ne pas vouloir cesser, malgré la température qui approchait de zéro. Peut-être était-ce à elle que nous devions de ne pas encore être gelés sur pied.        <br />
       Anylanne prit tant d’avance qu’elle disparut à un lacet du chemin. Soudain, je l’entendis hurler et des craquements de branches brisées retentirent en amont sur ma droite. Nous-nous mîmes à courir pour la rejoindre, quand elle apparut, dévalant la pente,  jambes à son cou. Elle passa devant nous  en criant :        <br />
       — Un loupiard, mouribulle ! Faites quelque chose... IL ME COLLE AU TRAIN.        <br />
       Je me mis aussitôt en position de tir, à l’affût derrière un gros tronc.        <br />
       Anylanne regrettait amèrement d’avoir joué les appâts. Fort heureusement, elle courait bien plus vite que le loupiard bondissant.  J’eus tout le loisir d’abattre l’animal  d’un seul trait d’épiarque quand il passa sous mon nez, sorte de gnome à la gueule de lézard baveux, et aux longues pattes à trois doigts. Il poussa un couinement et se mit tournoyer, la flêche fichée dans l’oeil gauche jusqu’au penne, avant de s’écraser contre un arbre en contrebas.        <br />
       — Bravo ! s’écria Athiello, à la fête. Tu l’as eu !       <br />
       — C’est bien cela qui est étonnant...       <br />
       Je n’en revenais pas moi-même. Je bénissais l’entraînement intensif que j’avais subi avec Phial pendant la traversée de La Majeure et au cours des épreuves de la course minusale.        <br />
       Pas trop fière, Anylanne, déjà redescendue sur la berge, revint à nos côtés étudier la bête.        <br />
       — Curieux, remarqua-t-elle,  essouflée, on dirait vraiment un croisement de reptile et de singe...       <br />
       —Tu n’en avais donc jamais vu ?       <br />
       —Si fait, mais dépecé, et mis en casier de salaison. cela ne donne pas la même impression.       <br />
       — Brr, je n’aurais pas voulu passer entre ses dents, dit Athiello, Tu as vu cette mâchoire ?       <br />
       Très fier, je la pris sous mon aile protectrice, où elle se blottit, soudain  petite fille.        <br />
              <br />
       Nous reprîmes notre ascension sans rencontrer de troupeau de cabridons, mais sans entendre non plus le hullulement caractéristique d’une meute de loups en chasse, ni le bizarre coassement miaulé du loupiard en rut. La brume épaisse nous protégeait toujours de la vue perçante des fameux crocasters-nains, et nous atteignîmes le rebord du plateau couronnant la colline avant que la nuée ne commence à se déchirer, laissant voir un ciel au bleu profond, s’assombrissant par degrés vers le zénith. Le jour allait se lever dans une ou deux heures.       <br />
       La limite des sapins coïncidait avec celle du brouillard et les crocasters percevant les présences aussi bien de jour que de nuit, les vrais ennuis allaient commencer.        <br />
       Sous l’abri précaire des derniers arbres, nous nous accordâmes une longue halte, recroquevillés sous nos peaux, en appréciant la chaleur. Chacun veilla à tour de rôle, et nous bénéficiâmes au moins d’un semi-sommeil de quelques heures, à cheval sur la nuit et sur le matin.  Le soleil n’avait pas encore dépassé les grandes Montagnes, quand nous décidâmes de lever le camp.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       — Je crois, dit Anylanne, que nous pourrions longer la limite du bois sur la droite, jusqu’à ce que nous rencontrions la chaîne qui s’élève jusqu’à l’aplomb de la grotte de Chamilah.       <br />
       — Je pensais qu’il fallait d’abord dépasser les collines, entre les forts des chevaliers zwölles ?        <br />
       — C’est la route la plus rapide, mais c’est bien trop risqué. Dès que nous aurons mis un pied hors du bois, les crocasters nous repèreront. Tandis que si nous n’entrons en terrain découvert que dans les rochers , par le chemin qu’on appelle “Combe de l’Enfant Sauvage”, nous avons une chance de dissimuler notre chaleur dans celle de  gros blocs de basalte.        <br />
       — Combien de temps crois-tu que cela peut prendre avant d’arriver au dessus de la grotte ?        <br />
       — Oh, en marchant vite, on pourrait y être en milieu de journée.       <br />
       — Allons-y, fit Athiello, frissonnante, j’ai hâte qu’on arrive vraiment QUELQUE PART.       <br />
              <br />
       Le passage le plus pénible de la marche fut un bois touffu, à une trentaine de kilomètres à l’est. Cette forêt ancienne était peuplée de cornouilliers aux épines acérées. Elle résistait à toute visite, et pour se protéger des capridons, menaçait à chaque pas de poignarder ou d’empaler le visiteur. Epuisés, les vêtements en charpie, nous émergeâmes de la combe sur un plan d’arbres nains, surchauffé par le soleil de midi.        <br />
              <br />
       Nous hésitions à nous engager dans cette aire découverte avant les grandes dents de “l’enfant sauvage”, mais je persuadai Anylanne de tenter ce coup d’audace.       <br />
       — Si les crocasters sont sensibles à la chaleur et non au froid, je ne vois pas comment ils nous percevraient au milieu de cette fournaise.       <br />
       — Peut-être justement : comme des taches froides !       <br />
       — Si on ne tente pas la chose, on ne le saura jamais, rétorquai-je, un peu vexé.       <br />
       — Chiche et Chuche, chanta Anylanne, d’une belle voix de contre-alto.       <br />
       S’en vont à la ruche,       <br />
       Miel et miche,        <br />
       et nous serons riches !       <br />
              <br />
       Athiello entonna un deuxième couplet sur un ton plus flûté :       <br />
              <br />
       Mutebiche et Fendlabûche       <br />
       iront à la friche       <br />
       Chiche et Chuche       <br />
       ne seront pas riches...       <br />
              <br />
       Je les regardais, médusé, tandis que l’écho de leur duo fantasque s’échappait vers les torsades rocheuses.       <br />
       —Je pensais qu’il fallait être prudents !       <br />
       Anylanne sourit et haussa les épaules.       <br />
       —Les crocasters-nains n’ont pas d’oreille... Bon, allons-y !         <br />
              <br />
       Elle s’engagea bravement parmi les bonzaïs tortueux aux feuilles métallisées, et nous la suivîmes sans barguiner. La chance nous sourit encore, et nous parvînmes à l’abri de la grande dent de craie qui marquait l’entrée du sentier de la chaîne côtière.        <br />
              <br />
       Le bonheur  des circonstances rencontrées jusque là n’anticipait en rien sur la suite, et nous fîmes le guet à chaque pierre dépassée, trop conscients qu’un seul oiseau méfiant, volant en avant-garde, pouvait attirer sur nous la catastrophe finale.        <br />
       Le paysage devenait grandiose et angoissant. Le sentier n’était plus qu’une fissure courant par le travers d’une gigantesque plan vertical, presque lisse, au milieu duquel nous étions suspendus, très loin au dessus de flots sombres. La muraille vertigineuse prenait autour de nous la couleur de l’argent.       <br />
       Devant nous apparut bientôt un édifice de pierres maçonnées, en forme de croix. Il  dominait une baie enserrée entre de gigantesques parois noires,  ondulées à la façon de tuyaux d’orgues titanesques.        <br />
       — C’est là,  Athiello, Augustin : c’est Papiarnick !       <br />
       — Là, tu veux dire, au dessous de nous ?       <br />
       — Exactement à l’aplomb de ce keroran. Tu peux même voir les restes des cordages qui ont été noués autour de son pied par de visiteurs de Chamilah, ou par des Dracois fous, complotant pour l’agresser !        <br />
       — Que faisons-nous maintenant ? Je ne vois aucune corde utilisable.       <br />
       — Ce n’est pas un problème, dit Anylanne, un mince sourire sur son visage tendu par la fatigue. Vous souvenez-vous de ce que je vous ai raconté à propos des messages tissés ?        <br />
       Elle fouilla dans la poche interne de son chandail pour y prendre un rouleau de soie fermé d’une épingle. Elle prit ensuite une bobine de corde fine, cachée dans l’un de ses sacs à merveilles, et noua le rouleau à une extrémité. Puis elle s’avança sur le surplomb et dévida la bobine. Le petit objet descendit, transformé par le vent en papillon.       <br />
       — Tu crois qu’elle va le voir ?       <br />
       — Pas directement, mais les lancettes ou les sarmoiselles vont  être intrigués par cette chose qui volette, et elle sera prévenue.        <br />
       — Et alors ?       <br />
       — Si elle lit le message que je lui retourne ainsi, elle peut — mais ce n’est pas sûr — attacher un câble solide à la corde. Nous le remonterons jusqu’ici. Après l’avoir noué autour du keroran, nous n’aurons plus qu’à nous laisser glisser jusque chez Chamilah.       <br />
       — Facile à dire, déglutis-je en osant un coup d’oeil deux cent mètres plus bas.       <br />
       L’attente incertaine dura un bon quart d’heures, puis Anylanne sentit que la corde dansait entre ses doigts. Un peu plus tard,  elle se fit beaucoup plus lourde, et il y eut trois coups, cette fois bien distincts.       <br />
       — C’est elle. Je crois qu’elle a accroché le câble.        <br />
       La fille du gardien de phare se hâta de remonter la ficelle et le bout d’un gros cordage tressé apparut. Nous-nous arrangeâmes pour fabriquer un solide noeud coulant autour de la borne, puis nous nous invitâmes réciproquement à emprunter l’effrayant ascenseur.       <br />
       Pour une fois, je fus le plus courageux, peut-être en souvenir des prodiges que j’étais censé exécuter à l’école, aux cordes de gymnastique. Mes gants de phomard m’aidaient aussi à croire que je n’arriverais pas en bas les mains en feu.        <br />
       La descente dans le gouffre était terrifiante, même en essayant d’en voir le moins possible. Derrière moi : l’immensité des flots gris; dessous : les geysers furieux des vagues grimpant à des dizaines de mètres, pour retomber dans un fracas permanent. En face : les parois sombres de roche humide, grouillantes de nids de sarmoiselles de mer, d’hironcielles, de cathoucos et de houglars, filaient interminablement vers un sol lointain, encombré d’éboulis. A gauche :  la béance obscène d’une arcade aux entrailles obscures, et dont la base était occupée largement par un chenal bouillonnant d’écume.        <br />
       Le plus angoissant était encore de ne pas savoiroù aboutissait le câble qui se balançait au gré du vent, comme la chaîne d’un pendule en folie.        <br />
       Finalement, le feu me prit, non pas aux mains, bien protégées, mais aux pieds, car le bord intérieur de mes chaussures partait en lambeaux.        <br />
       Je pris le parti de descendre lentement, au risque de recevoir Athiello sur la tête. C’est ce qui arriva quand elle n’eut plus assez de force pour ralentir sa glissade. Nous tombâmes tous les deux... sur une étroite plage de gros galets, située moins de trois mètres au dessous de la fin du cordage. Un peu contusionnés, nous nous relevâmes. Anylanne nous suivait et sauta à son tour, se recevant souplement sur la pointe des pieds.       <br />
       J’avisai le filin qui retenait le bout inférieur du câble, et provenait de l’arcade creusée dans la falaise. Nous suivîmes cette direction, chancelant sur des dalles lavées par un ressac mousseux, et nous pénétrâmes sous une voûte majestueuse, le long du chenal qui s’amenuisait à mesure qu’il s’enfonçait dans la pénombre.        <br />
              <br />
              <br />
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       °      °       <br />
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        °       <br />
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              <br />
       III.       <br />
              <br />
       Chamilah       <br />
              <br />
              <br />
       La grotte se prolongeait au delà d’un pilier massif, mais une construction humaine barrait le chemin. C'était un mur de gros éboulis vaguement architecturés, traversés de portants naturels, de morceaux de stalagmites et hérissés de troncs morts. Une petite porte de métal était pratiquée dans cette masse, dont on avait maçonné le pourtour.        <br />
       Une voix aiguë s’éleva, se réfractant aussitôt en échos multipliés. Elle se répéta sur tous les tons, jusqu’à ce que nous comprenions le sens des propos se chevauchant :       <br />
       — Etrangers... Etrangers, que voulez-vous... que voulez-vous, qui êtes-vous... qui êtes vous ?       <br />
       Anylanne laissa s’éteindre l’écho et cria aussi distinctement que possible : je suis la fille de Nysan Gron...       <br />
       — La crapule ! La crapule ! répondit l’écho, indigné.       <br />
       Puis plus tard :        <br />
       —Que veux-tu, Anylanne, Anylanne ?       <br />
       Notre camarade se retourna vers nous, triomphante :       <br />
       — Vous voyez, elle sait tout !        <br />
       Puis, de nouveau, les mains en portevoix :        <br />
       — Je viens vous voir avec des amis... Des amis... Nous devons nous cacher de Zwölles !...Zwölles...       <br />
       — Balivernes, livernes, vernes... Et vernicules ! dit la voix perçante. Puis elle se tut. Désormais seuls les oiseaux tournoyant au dessus de nos têtes près de leurs nids collés au plafond et le martèlement amplifié de la mer, se faisaient entendre.       <br />
       Nous commencions à désespérer, quand il y eut un grincement sonore. La porte s’ouvrit, et une silhouette frèle et pâle apparut, tout à fait disproportionnée à l’amplitude des clameurs.       <br />
       — C’est vous, Chamilah ? s’étonna  Anylanne.        <br />
       — Mais oui, ma fille, répondit simplement la vieille dame aux cheveux blancs coupés courts. C’est moi. Et quel est ce beau couple que tu nous amènes ? Etes-vous fiancés au moins ? ajouta-t-elle en plissant son nez en lame de couteau suisse. Pantois, nous ne savions pas très bien que dire.        <br />
       La petite personne vêtue d’une jupe écossaise et d’un corsage de lin au col de dentelle passa devant nous, se retournant à peine.        <br />
       — Allons, Anylanne, aide-moi à décrocher le linge. Tes amis iront ramasser du bois mort, et nous rentrerons au chaud. Une soupe au potyglon marin, çà vous dit, mes enfants ?       <br />
       — Euh, oui, dit Anylanne qui détestait le potyglon.        <br />
       — Oh, oui, applaudit Athiello, çà me rappelera mon enfance. Ma Mère nous en faisait...       <br />
       Elle se tut, une nostalgie indéfinissable dans la voix.       <br />
       — Hm, Madame Chamilah ? demandai-je, où pouvons-nous  ramasser du bois ?       <br />
       — Oh, partout sur le grêve , mon jeune ami. Je vous conseille celui que la mer a porté le plus loin sous la grotte, il est plus sec. Mais entrez-donc, ajouta-t-elle en désignant la porte de bronze ouverte derrière elle.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       En pénétrant dans le petit royaume, nous nous attendions  à la pénombre. Mais il était baigné d’une lumière bleutée, diffusée dans toutes les directions à partir d’un lagon intérieur communiquant avec la mer par un autre orifice, noyé, celui-là. L’eau pure s’accordait avec la blancheur inattendue des parois intérieures pour recréer une image du jour extérieur.        <br />
       A quelques mètres de la berge, à côté d’un jardinet retenu par des murets de joncs tressés, un gros stalagmite avait été transformé en habitation. Creusé de portes et de fenêtres aux portants finement sculptés, et aux vitres incrustées de verres colorés, il semblait la demeure de quelque lutin de légende.        <br />
       Un stalactite gouttait dans un un réservoir en bois doté d’un entonnoir de terre cuite. L’eau potable s’y accumulait au goutte à goutte, sans doute nuit et jour. Des canaux de planches distribuaient ensuite le précieux liquide entre la maison et le jardin. Des filets de pêche suspendus à des arceaux attendaient le racommodage. Un peu plus loin, des milliers de bribes de tissu verdâtre flottaient dans le vent léger, accrochés à des fils invisibles. L’installation de Mme Chamilah semblait vouée à l’activité la plus paisible... et à la communication.        <br />
       Je cheminai le long du lac lumineux,  fasciné. Plus loin sur la berge, des souches torturées de canipores étaient échouées, après des années en mer.        <br />
       —Va t’asseoir, Athiello, je ramasserai le bois tout seul, tu es épuisée.       <br />
       — C’est vrai. Mais j’aimerais que tu viennes à mes côtés.       <br />
       — J’ai peur qu’en me reposant maintenant, je n’aie plus le courage de me lever...       <br />
              <br />
       Vers l’entrée de la grotte sous-marine la lumière prenait une teinte émeraude, et un spectacle fantasmagorique s'offritt à nous. Des milliers d’oiseaux minuscules surgissaient de l’eau comme autant de gerbes cristallines, et revenaient à tire-d’aile vers leurs nids, après une journée de pêche. Le festival de rayonnements verts et roses dans lequel ils s’agitaient provenait de la reflexion indirecte du soleil couchant. Je m’assis sur le sable pour le contempler. Athiello me rejoignit et m’enlaça. Le sommeil avait trouvé  un prétexte pour nous saisir. Serrés l’un contre l’autre, nous nous laissâme glisser en arrière, et nous sombrâmes dans les bras du frère jumeau de la mort.       <br />
       Je ne sais quand, mais bien plus tard, je me réveillai en sursaut, tiré par la manche.        <br />
       — Quoi ? hein ?       <br />
       Anylanne nous souriait, la silhouette mordorée par  le flambeau qu’elle tenait à bout de bras :        <br />
       — Heureusement que Chamilah a du bois en réserve. Venez, les Amoureux, le repas est prêt.       <br />
              <br />
       Nous mangeâmes de bon appétit, particu-lièrement la tarte aux papriquets que la vieille dame avait fait cuire à point. Puis Chamilah nous fit asseoir sur les coussins brodés de son petit salon, aux parois de pierre évidées jusqu’à paraître de dentelle.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Chamilah était là depuis toujours.       <br />
       Sa mère, une Magde de haut rang avait fait naufrage devant la grotte, lorsqu’elle avait deux ans. Les secours ne venait pas (en des temps troublés par la guerre maritime), et elle dut organiser une vie pour elle et sa fille. Quand, enfin, six ans après, une galéasse passa non loin et dépécha un canot pour repérer l’origine de la fumée, la mère de Chamilah, vieillie, pleine de rancoeur, s’embarqua avec la petite.        <br />
       Mais l’enfant sauvage s’était accoutumée à ces paysages grandioses. Elle sauta du bateau et revint à la nage dans la caverne qui avait abrité son enfance. Elle avait décidé d’y passer le reste de son existence. Mais elle ne désirait pas pour autant couper tout lien avec ses semblables.        <br />
       Elle recueillit d’abord quelques sarmoiselles-messagères venues échouer sur ses galets, et en ranima plus d’une, avant de les renvoyer à leurs propriétaires, porteuses de petits messages. Certains lui répondirent, en recourant aux sarmoiselles-soeurs qu’elle avait accouplées aux arrivants. Ils retrouveraient la grotte à coup sûr. Peu-à-peu, elle se constitua un réseau de correspondants et surtout de correspondantes, nombreuses étant les Pénélopes qui attendent, à Guama comme ailleurs, le retour du marin au foyer.        <br />
       Avant qu’elle ait pu s’en rendre compte, sa vie s’était tranformée en un bavardage sans fin auprès de centaines de citoyennes de l’archipel, qui la tenaient informée de toutes choses.       <br />
       Parfaitement isolée -et heureuse de l’être- elle était davantage au courant des détails intimes de la vie des îles que le meilleur espion de Mungabor, le gouverneur comploteur de La Majeure, ou du chef des Zwölles noirs.       <br />
       Ces derniers finirent par soupçonner quelque interférence dans leurs communications les plus secrètes. Ils firent suivre certaines sarmoiselles piégées par leurs crocasters, et découvrirent l’origine probable des fuites. Ils laissèrent longtemps Chamilah tranquille (car elle pouvait devenir un agent inconscient d’intoxication et de diffusion de fausses nouvelles), jusqu’au jour où Les Noirs trouvèrent armée jusqu’aux dents une Champadou Grise, dont ils voulaient s’emparer par surprise. Le coup de main facile se tranforma en assaut héroïque, et il perdirent dix-huit hommes. Ils coupèrent enfin la tête du propriétaire, puis ils grimpèrent dans la tour des communications, où ils découvrirent une sarmoiselle portant encore à la patte le message annonçant l’imminence de leur propre attaque. Magido Trug, le père de Mortone, l’actuel Prince des Noirs, entra en fureur, et décida d’en finir.        <br />
       La vieille folle de la grotte serait liquidée sans effort, pensait-il. Il la ferait écraser contre les murs de sa caverne, comme une punaise.       <br />
       Mais rien ne se passa comme prévu. La centaine de Zwölles qui était venue la surprendre au nid furent tués. Une sarmoiselle arriva le soir même sur le bureau de Magido, portant le mot suivant :        <br />
       — Vieux Signour de Violence. Si tu me renvoies tes sbires, je fais savoir à tout Guama comment sont morts ceux que tu viens de m’adresser.       <br />
       Magido Trug apprit le matin suivant, de la bouche de deux officiers rescapés, comment les choses s’étaient passées.       <br />
       On voulait surprendre la vieille femme au petit matin. Pour ce faire,  on avait déroulé une dizaine de cordes en même temps le long de la paroi surplombant la grotte. Aussitôt trois ou quatre hommes par cordes descendirent dans le vide. Dans le même temps, une barque recouverte de cuir fonçait au travers de la barre de hautes vagues  qui protégeait l’accès par mer.        <br />
       Chamilah apparut soudain sur les rochers et fit un geste en direction des cordes. Des nuages d’oiseaux s’assemblèrent en pelotes le long de celles-ci et les picorèrent. En moins de vingt secondes les câbles lâchèrent, et les grappes de zwölles  s’écrasèrent au sol, cent-cinquante mètres plus bas. Il n’y eut aucun rescapé.        <br />
       —Il pleut de vilaines choses, dit Chamilah à son phomard domestique. Rentrons vite.       <br />
       Elle aperçut à ce moment la barque, courant sur elle en roulant sur la lame.       <br />
       —Eh bien, soupira-t-elle, encore des importuns. Quel ennui !       <br />
       Elle souleva une pierre qui retenait un mécanisme. Un filet se dressa aussitôt dans la mousse des brisants. Le bateau, saisi au vol, se renversa et roula dans la houle implacable. Il y fut broyé en peu de temps, et les rescapés furent assommés les uns après les autres dans le chaos minéral. Chamilah se paya même le luxe de frapper un dernier petit coup sur la tête d’un capitaine Zwölle venu mourir à ses pieds, bras et jambes brisées.       <br />
       — N’as-tu pas honte, vilain garçon : agresser une  femme sans défense !       <br />
       L’autre ne répondit pas. Mais ses yeux emportèrent dans l’au-delà son indicible étonnement.       <br />
              <br />
       Il y eut bien d’autres tentatives, au gré des colères des Princes, père, puis fils. Mais toutes se soldèrent par des échecs, car Chamilah semblait anticiper les changements de tactique. Au métal substitué au chanvre de cordes, elle répondit par des feux qui rendirent les câbles brûlants et obligèrent les soldats à remonter aussi vite qu’ils le pouvaient, la flamme se propageant vers le haut.  A l’envoi de plongeurs caparaçonnés de cuir, elle répliqua par une chute de pierres, subitement libérées d’une grande voile suspendue, qui écrasèrent les têtes des visiteurs comme des coquilles d’oeufs. Ceux qui avaient eu l’idée d’emprunter le cours d’une rivière souterraine supposée déboucher en arrière de la caverne, eurent la désagréable surprise de sentir leurs culottes fondre, avant que ce soit le tour de leur peau : quelque chose, versé en amont, avait changé l’eau en acide sulfurique.       <br />
       Mortone Trug renonça, momentanément.       <br />
       Après tout, la vieille semblait inoffensive... tant qu’on ne s’approchait pas, et si ses bavardages étaient parfois indiscrets, elle ne semblait pas avoir percé les secrets stratégiques les plus importants. Plusieurs fois, il avait testé Chamilah à ce propos en diffusant de fausses nouvelles. Elle ne savait rien, et c’était tant mieux puisque tout le monde croyait qu’elle SAVAIT TOUT !  A la première occasion, cependant, il la ferait exterminer (gazer la grotte avec une fusée à poudre serait une bonne solution, mais elle n’était pas au point, malgré la grande quantité de pétards chinois qu’on avait confisqués sur une jonque dévoyée en Atlantique).        <br />
              <br />
              <br />
       — Madame Chamilah, dis-je en prenant soin de bien tenir ma sous-tasse et ma tasse de chiroine, qu’en est-il de ces terribles Zwölles ? Anylanne nous a un peu expliqué, mai cela reste mystérieux.       <br />
       — Je n’en sais sans doute guère plus que vous, jeune homme. Mais je veux bien vous livrer ce que j’ai pu reconstituer à partir d’informations variées.       <br />
       Les Zwölles sont un peuple maritime venu  des océans les plus lointains et les plus incertains. Ce sont des Nomades des mers et la légende veut qu’ils aient erré des décades entières, se reproduisant à bord de leurs vaisseaux de guerre. La différence entre Noirs et Gris n’est pas très évidente, car ils parlent la même langue, et portent souvent les mêmes noms de familles. Leur religion est identique, avec quelque nuances : les Noirs prétendent rendre un culte plus prononcé à Aarac’h, le dieu de la guerre, tandis que les Gris réservent leurs faveurs à Bor’ag, le dieu des contrats et de la propriété. Mais tous disent vouloir un jour reprendre la foi de leurs ancêtres, consacrés à Palao-Pilaf, le dieu  de “la grande plaine” (c’est-à-dire des mers ouvertes.)        <br />
       Connus de tout temps sur la côte occidentale de Guama, les Zwölles ont longtemps vécu de raids et de rapines, se retirant aussitôt après les attaques, pour ne pas risquer de représailles massives. Quand leurs exactions avaient été oubliées pendant quelques années, ils se présentaient par petits groupes dans une contrée belle et peu défendue, en imitant à la perfection des voyageurs en vilégiature. Ils semblaient bien paisibles dans leurs chenillards autotractés à la coque lustrée comme celle de scarabées, ou sur leurs vélocipèdes, utilisés pour de petites randonnées vespérales. Ces randonnées leur permettaient en fait de repérer les lieux et les gens. Si l’on avait entendu les mots qu’ils prononçaient silencieusement en souriant, comme des prières répétitives, on se serait aperçus qu’il s’agissait de chapelets d’insultes et de promesses de vengeance.       <br />
       »Dites, jeune homme, dit soudain Chamilah avec un sourire en coin, vous n’avez pas l’air d’apprécier ma chiroine infusée.       <br />
       — Euh... enfin , si, si ! Elle est... délicieuse.       <br />
       — Oui, mais que diriez-vous d’une petite pipe de choulcave à la frielle ?        <br />
       Athiello rougit jusqu’à la racine des cheveux mais n’osa rien dire.       <br />
       — Ce n’est pas une mauvaise idée.       <br />
       — D’autant que pour ce qui est de la drogue, vous savez sans doute, mes jeunes Amis, que  notre corps en produit continuellement, soit pour nous faire souffrir, soit pour nous endormir... Un peu de douce rêverie n’est pas interdite.       <br />
       Ayant fait tourner plusieurs fois la noix de choulcave sur le bec du narguilé, elle nous  proposa les trois embouts que nous nous mîmes à sucer comme les chatons leur mère.       <br />
       — Chamilah, dis-je, après quelques aspirations légèrement énivrantes, puisque vous savez presque tout, je voudrais vous poser une question.       <br />
       —Je vous en prie, jeune homme.       <br />
       —Je suis, entre autres choses, à  la recherche d’une jeune fille nommée Nadja Benjou. Je crois savoir qu’elle est passée récemment par Lario ou Draco pour se rendre à Périache et à Hirpan.  Auriez-vous, par hasard, eu vent de quelque information qui pourrait la concerner ?       <br />
       — La jeune fille que vous cherchez n’est pas passée inaperçue, comme l’aurait été une simple esclave, répondit simplement Chamilah. Ton bandit de père, Anylanne, lui a fait croire jusqu’au dernier moment qu’elle venait à Draco en toute liberté, et qu’il allait quérir un chef dracois pour s’entretenir avec elle.        <br />
       — Mais je ne savais rien, s’écria Anylanne. Je le jure ! Je devais être en ballade ou sur un autre bateau quand c’est arrivé. Ce vieux phomard ne m’aura rien dit, de peur que je me lie d’amitié avec elle !       <br />
       — Admettons, dit Chamilah. La jeune Nadja est donc descendue à Manaro comme une princesse, escortée de matelots en tenue. Beaucoup de gens l’ont vue, sur le port, interpeler le capitaine zwölle. Celui-ci a fait mine de jouer le jeu en répondant à ses questions. De sorte, que, lorsqu’elle a été arrêtée, sur un simple geste de l’officier goguenard, beaucoup de monde était attroupé. Et elle ne s’est pas laissée faire ! Ses cris indignés et ses insultes envers Gron, ont amusé la foule.        <br />
       Mes informateurs étaient présents et m’ont adressé des messages que j’ai reçus le jour même. J’étais intriguée, je l’avoue, car le personnage n’était pas banal. Par ailleurs, elle en appelait à Lucilia, nom qui n’est jamais cité ici, car on en a peur. Je décidai d’en savoir plus et je questionnai à son propos mes amis qui surveillent les forteresses zwölles.        <br />
       — Avez-vous appris quelque chose ? demandai- je impatiemment.       <br />
       — Oui, jeune homme, votre amie Nadja a été livrée aux Zwölles Noirs. Ils l’ont emmenée dans un fourgon d’acier, et l’ont transférée dans leur tour centrale du mont Atrosse.        <br />
       Peut-être n’êtes-vous pas sans savoir que c’est la résidence de Mortone Trug, dit le Prince, le maître absolu des plus puissants chevaliers Zwölle appelés “groupe noir”, et qui forment l’élite de leur peuple.       <br />
       Ils font une cour assidue à Mortone, car leur pouvoir n’est pas encore parfaitement assis. Ils partagent leur temps entre coups d’éclat militaires et courbettes devant le Prince, dont ils attendent qu’il les laisse se jeter sur les propriétés des Gris qu’ils convoitent, en particulier quelques beaux châteaux avec leurs dépendances, non loin d’ici.        <br />
       Les agents du groupe noir  contrôlent le trafic de la baie de Mortague, mais ils se hâtent de dépécher  les courriers importants au mont Atrosse, de peur qu’un vassal réticent ne tente de les détourner, ou de les bloquer quelque temps. C’est cette même voie expresse qu’a suivie votre amie, qui devait donc être considérée comme une affaire importante.        <br />
       — Savez-vous où se trouve Nadja, dans cette forteresse ?       <br />
       — Où elle se trouvait, car elle n’y est plus...       <br />
       — Mais alors, où est-elle  ?        <br />
       — Un peu de patience, mon jeune ami. Nadja a été directement conduite aux appartements de Trug où elle a été détenue  quelques semaines dans “la suite bleue”, réservée aux invités de marque. Elle pouvait aller et venir à l’étage même, sur le jardin suspendu, mais elle n’était pas autorisée à franchir les portes extérieures. Il semble que Mortone Trug se soit entretenu une dernière fois avec elle, et soit ressorti en colère de la salle d’audience. Il l’a ensuite laissée partir, lui prêtant même une voiture jusqu’au port. Cela se passait il y a dix jours environ...       <br />
       —Vous êtes sûre ?       <br />
       — Autant qu’on peut l’être. J’ai l’impression que c’était un fardeau trop encombrant pour le Prince, car elle a devait entretenir un lien sérieux avec les Magdes, qu’il redoute. Et puis, il voulait avoir les mains et l’esprit libres pour organiser sa conférence stratégique, avec l’immonde Sapharx, l’Omen-médiat de Périache, qui seconde Ventopse, le vieillard honnête mais supposé gâteux.       <br />
       — Mais si elle n’est plus ici, où est-elle donc ?       <br />
       — On l’a vue prendre une simière régulière des Omen de Périache. C’est tout ce que je peux vous dire.       <br />
       — Ton amie n’est plus entre les mains des Zwölles, dit Anylanne. Ce devrait être déjà un grand soulagement.       <br />
       — En un sens, oui. Mais cela diffère encore le moment de la revoir. Et qui sait à quels dangers  elle est confrontée sur Périache, l’île des sorciers ?       <br />
       Je me ressaisis.       <br />
       — Quelles sont les relations entre Sapharx et Trug ?       <br />
       — Bonne question, jeune Augustin, qui prouve votre intérêt pour la chose politique. Je ne puis toutefois y répondre très clairement. Ce qui est sûr, c’est qu’il existe une alliance secrète, pour ne pas dire occulte, entre les Zwölles noirs, et certains mages de Sapharx, directement en charge des pauvres hères qui ont été, comme on dit, “thrombifiés”. Le commerce des esclaves voués à devenir des thrombes passait autrefois entre les Dracois et les agents de Lucilia. Mais depuis un an ou deux, Trug a conquis la haute main sur ce commerce honteux, tandis que, du côté de Lucilia,  Sapharx contrôle les contingents amenés sur Hirpan par une sorte de tunnel qui relie Périache à l’îlot des Magdes. Je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais c’est préoccupant.        <br />
              <br />
              <br />
       Nous nous tûmes un moment, écoutant le bruit assourdi de la mer et le léger gazouillis des hironcielles, auquel répondait le béé-bip des sarmoiselles sauvages.       <br />
       Athiello rompit le silence :       <br />
       — Nous avons une autre tâche sur Draco : aller voir Lutel Mirgône, dont on dit qu’il est toujours vivant.       <br />
       — Lutel ?       <br />
       Chamilah eut un rire cristallin, qui la rajeunissait de trente ans :       <br />
       —Mais bien sûr qu’il est vivant, le pauvre !        <br />
       — Est-ce vrai ? s’écria Athiello avec une sorte de ferveur. Mais alors... Où EST-IL  ?       <br />
       —Cela, je n’ai point la liberté de vous le dire, charmants enfants, car il est, comme moi, un objet de haine pour les Zwölles. Mais je puis le prévenir que vous le cherchez, et il entrera en contact avec vous... si vous le souhaitez, bien sûr.       <br />
       — Ecoutez, le plus important, pour ce qui me concerne, c’est de rejoindre Périache. D’une part pour y rechercher Nadja Benjou. Et aussi parce que m’y attend mon ami Phial d’Atoy, qui est candidat de la course minusale...       <br />
       — Ah ! Vous êtes donc bien le jeune Ultramondain dont tout le monde parle sur Guama  ! Je me disais aussi : cette façon de poser le bérêt !       <br />
       Chamilah me regardait, un sourire tendrement ironique sur les lèvres.       <br />
       —Bérêt ou pas, dis-je vexé, Périache est notre objectif essentiel. Une rencontre avec avec Lutel Mirgône est cependant envisageable, à condition de ne pas trop nous dérouter. D’accord, Athiello ?       <br />
       —Bien sûr.  C’est que...        <br />
       ¬— Je sais que tu es une fanatique de sa peinture et que tu veux agrémenter ta thèse sur lui de détails inédits, mais pas au point de mettre nos vies en péril, je suppose ?       <br />
       — Bien sûr, répéta Athiello, baissant le nez. Mais Lutel peut aussi nous aider à atteindre Périache, en échappant aux Zwölles.       <br />
       Chamilah approuva.       <br />
       — Votre amie n’a pas tort. Lutel n’est pas sans puissance. De toute façon, je vais le faire prévenir de votre présence, s’il n’est pas déjà au courant.       <br />
       ¬— Mais, dit Anylanne, nous nous sommes déjà tirés de pas très difficiles. Même les Zwölles sont des êtres humains. Nous nous débrouillerons.       <br />
       — Votre camarade est intrépide, remarqua Chamilah. Un peu comme son père d’ailleurs. Dommage qu’il soit une franche canaille.       <br />
       — Ne remuez pas le couteau dans la plaie, Chamilah...        <br />
       — Vous n’avez pas à essayer de réparer les erreurs ou les crimes de votre père.       <br />
       — Je crois que si, dans une certaine mesure, zdmit Anylanne pensive. Que papa fasse du trafic de thrombes, passe encore, mais qu’il s’attaque aux gens libres, c’es un peu fort.  Cela pourrait nuire à la réputation de notre famille, et je pense à mon futur fils.       <br />
       — Tu attends un enfant ? m’étonnai-je.       <br />
       — Mais non , idiot, un fils virtuel !       <br />
       — Augustin, coupa Chamilah, parlons bien, parlons peu : je suppose que vous voulez descendre vers la côte sud, et trouver un bateau vers Périache ?       <br />
       J’acquiescai.       <br />
       — Pour ce qui me concerne, reprit Anylanne, on peut encore se servir du canot de la Belle Hanse et continuer à faire le tour de l’île par l’Ouest, en suivant le grand banc. Mon crocosophe nous protégera des Kriards...       <br />
       —Mais c’est très dangereux, mes enfants ! s’écria Chamilah.       <br />
       —De toute façon, je ne veux pas repasser par les marais, dit Athiello, affrontant Anylanne du regard.       <br />
              <br />
       — Madame Chamilah, dis-je, nous vous serions reconnaissants de nous conseiller utilement, afin que nous ne tombions pas immédiatement entre les mains des Zwölles noirs.       <br />
       — Je ne vois pas comment je pourrais vous venir en aide, car mon pouvoir est faible, et il est tout entier accaparé par la défensive. Mais vous pourriez peut-être essayer de jouer de la guerre intestine qui fait rage entre les Zwölles, spécialement dans cette région.        <br />
       — Comment cela ? demanda Anylanne, intéressée.       <br />
       — Eh bien, vous devriez vous rendre assez facilement à la forteresse de Troïc Trahurc, à trente lieues d’ici vers le nord. C’est un noble zwölle Gris d'ancienne famille, que les Noirs viennent d’attaquer par surprise. Ils ont réussi à rallier à eux plusieurs jeunes Gris ambitieux. Trug leur a donné le signal de la curée, pour le piètre prétexte d’une dette de jeu non remboursée à temps ! Ils sont en train de mettre le siège devant le château, après avoir saccagé la plupart de ses champadoues. Ses crocasters d’observation sont morts, et la plupart des régiments dracois ou Gris en faction sur le territoire de Troïc ont été massacrés. Dans le désordre ambiant, vous pourrez approcher d’assez près le château .       <br />
       — Mais nous allons tomber sur les assiégeants !       <br />
       — C’est sur cela même que vous devriez compter.       <br />
       — Je ne comprends pas, avoua Anylanne.       <br />
       — C’est simple. Enfin, dans le principe. Si vous vous emparez d’uniformes dracois, ou même zwölles Gris, vous pouvez vous rendre aux Noirs, en disant que vous vous ralliez à eux. Dites que vous venez de la champadoue de Papiarnick, personne ne pourra plus tard vous contredire, car je pense qu’ils sont tous morts, là-haut; enfin, si j’en crois mes sarmoiselles. Et je vous donnerai quelques détails crédibles sur les gens qui y tenaient garnison.        <br />
       Augustin pourrait faire un parfait écuyer, venu faire là ses premières armes, envoyé par une famille lointaine, de la diaspora zwölle de Sanabille, par exemple... Il est très improbable que vous rencontriez ici un véritable immigré de Sanabille, à moins que le hasard ne s’acharne contre vous. Quant à vous, Athiello et Anylanne, nous trouverons une histoire d’épouse accompagnée de sa soeur.       <br />
       —Vous trouvez que nous-nous ressemblons ? firent le deux filles en coeur.       <br />
       —Pas du tout, mais avez-vous vu déja deux soeurs qui se ressemblent, à part des jumelles ?       <br />
       — Tout cela est bel et bon, intervins-je, mais une fois  enrôlés parmi les Noirs, que va-t-il se passer ? Comment pourrons-nous nous rendre à un port du sud ?       <br />
       — C’est en fait l’unique chance que vous avez de pouvoir circuler librement sur un territoire, quadrillé comme un casier à chamolles d’élevage.        <br />
       Il est probable que vous devrez vous rendre au Mont Atrosse. On vous y fera suivre des séances d’endoctrinement; on vous placera sous surveillance, on vous imposera des épreuves. Mais au bout du compte,  vous serez libres de vous rendre où bon vous semble d’ici deux ou trois mois.       <br />
       —Deux ou trois mois ! s’écria Anylanne  effrayée. Mais ce n’est pas possible !       <br />
       — Judicieux ! admis-je. Mais si je comprends bien, vous allez d’abord nous entraîner à passer pour des Zwölles gris ?        <br />
       — Oui, dit en riant Chamilah, un petit cours de Zwöllerie... Dans deux ou trois jours, vous saurez tout sur eux.       <br />
       — En avons-nous le temps ? dit nerveusement Anylanne.        <br />
       — Je ne peux rien vous assurer, mais, tant que  va durer la conférence au sommet avec les Omen, Trug sera trop occupé pour autre chose. C’est une course de vitesse, mais vous devez mettre certaines chances de votre côté.        <br />
       — Dites-moi  Chamilah, si ce n’est pas indiscret. Pourquoi nous aidez-vous ainsi dans cette affaire ? demanda Athiello.       <br />
       — Mes enfants, tout ce qui peut nuire aux Zwölles Noirs, me réjouit. Mais ce n’est pas la seule raison. J’aurai un service à vous demander quand vous serez sur place, au mont Atrosse.        <br />
       — Avec plaisir, Chamilah, m’empressai-je, comment pouvons-nous  vous être utiles ?       <br />
       — Essayez d’en savoir le plus possible sur Sapharx, même les détails les plus incongrus, et écrivez-moi  cela sur des rouleaux que vous cacherez en un certain endroit du château que je vous indiquerai plus tard.       <br />
       ¬— D’accord.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       En ressortant de la maison de Chamilah pour nous rendre à la petite chambre qu’elle nous réservait, creusée dans un autre stalagmite, je désignai une grappe étrange sur le pilier :       <br />
       — Ces choses noires qui pendent là, ressemblent à des casques ...       <br />
       — Oui, ce sont mes trophées personnels, dit Chamilah. Quelques Zwölles Noirs ont tenté de descendre dans la grotte. je leur ai envoyé mes petits amis ailés pour hâter leur descente... Les intrus sont généralement arrivés en plus mauvais état que leurs casques, ce qui a eu le mérite de rendre ces brutes plus faciles à digérer pour mes chéris. Mais pourquoi as-tu réagi à la vue de ces couvre-chef  ?       <br />
       — L’agresseur de Nadja dans la forêt de Wino portait un casque semblable, ainsi certains agents armés que j’ai vus à Clotone.        <br />
       — Regarde attentivement, me conseilla Chamilah interessée. Les Gris ont aussi des cimiers analogues, bien que de couleur plus claire.       <br />
       Je m’approchais et manipulais un casque.       <br />
       — Cette visière, et la mentonnière d’acier... Je m’en souviens car j’en ai gardé longtemps un exemplaire accroché au pommeau de ma selle.       <br />
       — Ton agresseur était donc bien un zwölle noir.        <br />
       — Nadja m’a dit qu’il s’appelait Nardor Botulis... Est-ce que cela vous dit quelque chose ?       <br />
       — Non, dit Chamilah. C’est sans doute un de ces agents secrets qui suintent des murs du château de Trug, comme le salpêtre de ma caverne. Mais que faisait ce bonhomme sur La Majeure, et en uniforme de la garde noire, encore ? Il est un peu risqué pour eux de trahir leurs envies hégémoniques.        <br />
              <br />
       Ce que Chamilah ne nous avait pas dit —et qu’elle nous avoua malicieusement le lendemain — c’est qu’elle avait saturé sa délicieuse tarte aux papriquets de sa meilleure truffelle en poudre. Je me dois de demeurer discret sur les effets que cette plante eût sur les rêveries érotiques que nous partagions encore, Athiello et moi. La nuit, en tout état de cause, fut torride, et nous restâmes au lit bien tard dans la matinée, jusqu’à ce qu’Anylanne vint frapper à notre porte à coups redoublés.       <br />
              <br />
       — Debout, les amis, je dois vous annoncer une nouvelle !       <br />
       — Entre, Anylanne, c’est ouvert.       <br />
       — Eh bien, voila : je repars seule, par le chemin d’où nous sommes venus.       <br />
       —Quoi ! Tu nous laisse ? dit Athiello, se redressant, nue et ébouriffée.       <br />
       —J’ai bien réfléchi. D’abord, je ne vous serais plus d’aucune utilité car je ne connais aucun refuge particulier sur Draco, sauf une adresse peu sûre : celle de ma cousine du cap Walpurge, qui est mariée à un Dracois. Je constituerais même un danger permanent, car certains hauts gradés zwölles me connaissent et me demanderont ce que je fais là, avec vous.        <br />
       —Ce n’est pas faux, reconnus-je.       <br />
       — Mais surtout, si je reviens au port discrètement, personne ne me demandera d’où je sors. J’attendrai le retour de la galéasse à l’auberge, et je rentrerai à Lario.  Donc... Bonne chance !       <br />
       Elle s’approcha et m’embrassa affectueusement. Une pression de sa main sur l’épaule me suggéra, sans prévenir Athiello, qu’en d’autres circonstances, notre rencontre aurait pu s’ouvrir sur d’autres perspectives. Puis elle embrassa chaleureusement Athiello, caressant ses cheveux.       <br />
       —La plus belle intellectuelle que j’ai rencontrée ! dit Anylanne.       <br />
       Elle se retourna  dans l’encadrement de la porte :       <br />
       — N’oubliez pas de m’envoyer des messages par oiseau, postés chez les Hatrobates. Ils me les enverront. Ils m’aiment bien, je crois.       <br />
       — Nous aussi, dit Athiello, les yeux un peu embués.  Fais attention à toi !       <br />
       Anylanne eut un de ses grands rires, et nous tourna le dos, le bras nous offrant un dernier adieu.       <br />
       — Elle est belle, n’est-ce pas ? dit Athiello.       <br />
       — Oui... fis-je en bâillant.       <br />
       — Ne me fais pas croire que tu ne l’as pas vu, grand argouchet ! fit Athiello, et elle me sauta dessus, griffes dehors, pour un massage très spécial.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
       °       <br />
       ¬       <br />
               <br />
              <br />
       IV.       <br />
              <br />
       La guerre des Noirs        <br />
       et des Gris       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Trois jours plus tard, nous fîmes nos adieux à Chamilah.  Trois jours passés entre le farniente, la pêche aux lupifers qui y ressemblait beaucoup, et l’étude studieuse des moeurs Zwölles, dans le confortable petit salon circulaire du stalagmite...        <br />
       Le matin du départ, vêtus à la mode locale de pentalons serrés aux chevilles et de  larges tuniques de feutre, nous nous dirigeâmes, non vers la grande arche de la caverne, mais vers le fond.       <br />
        Chamilah nous avait indiqué un escalier étroit, qui grimpait au dessus d’éboulis, puis rejoignait une faille, élargie autrefois par une rivière souterraine, aujourd’hui tarie.       <br />
       — Par là, vous pourrez rejoindre une plateforme saillant juste au dessous du chemin des Falaises. Vous êtes jeunes et solides. Avec un grappin et une corde de quelques mètres, vous devriez pouvoir vous hisser sans problèmes.          <br />
       — Comment vous remercier, Chamilah ? Sans vous, nous serions morts, tués par la nature ou par les barbares qui font régner leur loi sur cette île...       <br />
       — Vous me remerciez déjà assez en demeurant différents des crabouisses rampants qui acceptent la tyrannie.  Et vous y ajouterez en n’oubliant pas les renseignements que je vous ai demandés. Soignez bien vos sarmoiselles. Six graines par jour, n’oubliez pas...       <br />
       Elle nous embrassa comme une grand-mère ses petits-enfants.        <br />
       — Vous avez bien la tarte aux papriquets ?       <br />
       — Oui, et la confiture de truffelle aussi...       <br />
       — N’en abusez pas, dit la vieille dame en clignant de l’oeil.       <br />
       Très vite, le conduit devint obscur, froid et humide, nous faisant déjà regretter le “jour” miroitant du lagon souterrain. J’allumai la lampe frontale que Chamilah avait confectionnée dans une vieille boîte de fer.       <br />
       Les marches étaient irrégulières, gluantes, entrecoupées de béances inquiétantes. Elles firent place à une cheminée presque verticale, et plus étroite encore. Je décidai de m’encorder avec Athiello.        <br />
       En double appui, nous progressâmes assez vite. J’avais hâte de trouver une plateforme, car ma compagne peinait, et montrait parfois des signes de vertige.       <br />
       — Ne regarde pas en dessous, concentre-toi sur les encoches.       <br />
       —Approchons-nous de l’orifice ?       <br />
              <br />
       J’avais l’impression que nous nous enfoncions toujours davantage dans l’épaisseur de la falaise, aussi fus-je surpris quand, après un coude, le boyau s’élargit, bientôt obturé d’un vitrail translucide de feuillages enchevêtrés. J’écartai les chikruas sauvages encombrant l’anfractuosité, et débouchai sur la grande paroi elle-même, à quelques six mètres du bord supérieur.        <br />
       La lumière m’éblouit. L’endroit était grandiose et vertigineux. je ne m’attardai pas à la contemplation du paysage, et, avant qu’Athiello ne sorte à son tour sur le petit balcon d’une vingtaine de centimètres de large, je fis tournoyer le grappin et l’expédiai au dessus de moi.       <br />
       Je ratai mon coup et faillis recevoir les fers sur le crâne, agrémentés de quelques pierres décrochées du sommet.       <br />
       — Que se passe-t-il ? s’inquiéta Athiello émergeant à ce moment précis.       <br />
       — Reste à l’abri, le temps que je réussisse à accrocher quelque chose de solide.       <br />
       L’essai suivant fut le bon. Je tirai plusieurs coups vigoureux pour vérifier la solidité de la prise. Quelques minutes plus tard, nous revenus sur le chemin quitté quatre jours plus tôt, tout près du keroran où nous avions bouclé la grande corde avant de descendre chez Chamilah.       <br />
       Les indications de l’étrange femme étaient claires : nous devions continuer vers l’Ouest, jusqu’à ce que nous apercevions un bâtiment sur la gauche, au milieu des rochers de la crête.  C’était la champadoue de Papiarnick, appartenant à un chevalier Gris, vassal de Troïc Trahuc, le Noble auquel, après tant d’autres, le Prince Mortone Trug avait décidé de s’attaquer.         <br />
       D’après les informations de Chamilah, la champadoue aurait été brûlée, et évacuée de tous ses habitants.  A moins que les Noirs n’y aient laissé des factionnaires -ce qui était toujours possible- nous pourrions passer sans encombre au pied de cette ruine. Dès que nous serions en vue d’un campement Noir, nous mettrions nos brassards et tenterions de proposer nos services aux envahisseurs, en évitant, autant que faire se peut, d’avoir à exercer des violences.        <br />
       Le mieux serait peut-être, avait suggéré Chamilah, de passer pour des Gris du sud (beaucoup plus proches des Noirs), qui avaient entendu parler du conflit, mais avaient été retardés par un naufrage... Dans cette hypothèse, elle nous avait construit toute une identité, crédible et largement invérifiable, car les Noirs ne contrôlaient guère les petites vallées isolées.         <br />
              <br />
       —Voila la maison, dit Athiello. On ne dirait pas qu’elle a brûlé.       <br />
       La belle bâtisse de pierre de taille au grand toit d’ardoises, semblait intacte, au milieu de son écrin de pinalcones torturés par le vent. Nous approchâmes lentement, prêts à toute éventualité. Mais tout semblait désert. Nous pénétrâmes dans le parc et remontâmes l’allée d’honneur. Personne, ni aucune voiture sur le perron. La large rotonde autour de la tour pointue devait être l’habitat habituel des crocasters-nains : mais il n’y avait aucune trace de ces volatiles, qu’on nous avait tant décrits... et décriés.        <br />
       Mais il s’était passé quelque chose : la haute porte de bois noir était ouverte.        <br />
       — Holà ! Quelqu’un ?        <br />
       Aucune réponse.        <br />
       Nous nous avançâmes avec précaution dans le corridor et appelâmes à nouveau. Toujours rien.       <br />
       Dan les grandes cuisines, de vastes casseroles de cuivre mijotaient à petit feu.       <br />
       ¬— Ils viennent de partir... Ils ont fui quelque chose.       <br />
       Nous fîmes le tour de la maison, qui ne comptait pas moins de douze belles pièces d’un grand luxe.       <br />
       —Ne nous attardons pas, cela ne sert à rien.       <br />
       Quand nous sortîmes sur le perron, deux cavaliers noirs arrivaient en trombe et mirent pied à terre.       <br />
       Le premier dégaîna en nous voyant, mais s’arrêta, interdit, en aperçevant nos brassards noirs (que nous avions enfilés par prudence).       <br />
       — Comment, vous êtes Noirs ? mais je croyais que cette champadoue était...        <br />
       — Comment ? Papiarnick est Noir depuis toujours, voyons ! Vous avez êté bien mal renseignés !       <br />
       — On nous a dit d’incendier cette....       <br />
       ¬— Vous incendiez les propriétés de vos alliés, maintenant  ? Belle mentalité ! Nous le ferons savoir au Prince !       <br />
       — Oh, ce n’est pas la peine ! Il doit y avoir erreur... Viens, Grodram, on éclaircira çà après la bataille.       <br />
       — Signours, nous avons perdu nos chevaux, empoisonnés par des Gris...       <br />
       — Ce n’est pas notre affaire !       <br />
       — Pouvez-vous nous prendre en croupe jusqu’au camp ?       <br />
       —Nous ne pouvons nous encombrer de charges, si nous voulons tenir la journée sur ces chevaux, rétorqua Grodram de mauvaise humeur. Mais si vous voulez, nous pouvons vous avancer jusqu’au carrefour des Forges. Après, vous vous débrouillerez.       <br />
       —Madame vient aussi ? s’étonna, l’autre soldat Noir.       <br />
       — Euh, oui, je dois lui faire remettre des provisions, et elle revient à la maison aussitôt après...        <br />
        Les cavaliers, tout occupés à ne pas faire chuter leurs montures sur le chemin caillouteux, ne nous posèrent aucune autre question, et nous déposèrent, comme prévu, à un carrefour situé près d’un col.       <br />
       Le spectacle qui nous attendait était édifiant.       <br />
       Une lourde fumée noire obscurcissait le ciel. La source en était située à deux kilomètres à nos pieds. Tout un château -un cube massif planté au sommet d’une colline- fumait comme un tas de feuilles mouillées sous lequel couvent des cendres. Il était environné de feux de landes, et d’étranges nuages couleur de plomb, sortait par les portes et les fenêtres, et glissaient sur le sol, comme des coulées de lave  roulent vers le bas de la pente.       <br />
              <br />
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       °         °       <br />
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       Un château brûle       <br />
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              <br />
       Les Zwölles Noirs n’avaient pas encore attaqué le bâtiment, et se contentaient de l’arroser de flèches incendiaires. Pour le moment, leur troupe nombreuse, à l’abri de paravents à claies, ne semblait pas s’intéresser au château. Les soldats étaient éparpillés dans la lande et, tels d’étranges laboureurs, ils semaient le feu dans les landes environnantes, situées beaucoup plus bas.        <br />
       Je compris soudain le but de cette activité : avec le vent, tous les feux convergeraient vers le château, étouffant les occupants dans d’âcres volutes.        <br />
       Les flammes se propageaient en sillons oranges aux panaches capricieux. Elles remontaient les pentes rocheuses, passant de bosquets en buissons, jusqu'à prendre l’allure d’une immense torche tourbillonnante, enveloppée d’émanations jaunes et vertes.        <br />
       Une fois  les habitants du château enfumés, l’intention des Zwölles était probablement de tenter une rapide escalade grâce à leurs épiarques lance-grappins. Si la résistance devait s’avérer encore forte, ils prévoyaient de décrocher, abandonnant dans chaque assaut quelques victimes expiatoires (généralement des esclaves thrombes, occupés aux sapes et à la pose des échelles.) Cela jusqu’à ce que la place tombe d’elle-même, à bout.        <br />
              <br />
              <br />
       Un bruit de feuilles froissées se fit entendre derrière nous, et des hommes sortirent des buissons, nous tenant en joue.       <br />
       —Saletés de traîtres... Ils ont des brassards noirs.       <br />
       — Qu’allez-vous penser ? dis-je en enlevant l’objer compromettant. Nous ne les avons utilisés que pour donner le change, pour empêcher la Champadoue de Papiarnick d’être brûlée. Elle est momentanément sauvée.       <br />
       — Vous arrivez de chez Hanjo Hnobich ? dit un homme, blessé au visage et à la chemise couverte de sang.       <br />
       —Oui... Mais il n’y est plus.       <br />
       — Bien sûr, il est au château. Il va se faire massacrer... Comme nous tous. Il vaudrait encore mieux que sa maison brûle. Elle ne tomberait pas aux mains des Noirs.       <br />
       — Oui,  dit un autre Résistant (un bandeau sanglant sur l’oeil gauche),  mais il a une femme et des enfants, et vous savez que les Noirs hésitent à agir quand il y a des héritiers qui peuvent ester en justice. Si ce gars dit la vérité, c’est bien...         <br />
       — Mais ce sont des traîtres ! insista un troisième. Liquidons-les.       <br />
       — Non, dit celui qui faisait office de chef, on a bien assez de morts sur les bras...  pour se permettre de se tromper.  Tirons-nous !       <br />
       — Attendez ! Vous dites que le château est encore aux mains des Gris ?       <br />
       ¬— Oui, mais pas pour longtemps !       <br />
       — Est-ce qu’il y a un moyen de s’y rendre à travers les lignes ennemies ?       <br />
       — Que voulez-vous y faire ? demanda le chef du groupe, soudain soupçonneux.       <br />
       — Rejoindre Handjo... résister !       <br />
       — Cela ne sert plus à rien, Troïc a été tué par un  boulet, il y a une heure. Vous n’êtes pas au courant ?       <br />
       — Si fait, mentis-je. Mais tout de même, c’est là bas que j’aimerais mourir !       <br />
       —Et ta femme ?       <br />
       — Moi aussi, dit Athiello, étonnante de vérité tragique. Ils ont tué mon fils, alors...       <br />
       Je trouvais qu’elle en faisait un peu trop, mais cela opérait, même sur le plus méfiant des soldats en déroute.       <br />
       — Si vous voulez y aller, tant pis pour vous : empruntez le chemin creux d’où nous venons. Du dehors, cela ressemble à une haie, mais elle est double, et le sentier qui chemine au milieu est assez profond pour qu’on ne voie pas vos têtes dépasser. Mais dépéchez-vous. Dans une demi-heure, ce sera trop tard.        <br />
       — Merci, Amis, et vive le Gris !       <br />
       — Vive le Gris ! répondit le choeur essouflé des fuyards.       <br />
       — Viens, Athiello...       <br />
       — Tu veux qu’on aille au château ?       <br />
       — Il sera plus convaincant de nous faire passer pour des gens passés au Noir, si nous donnons l’impression d’entrer avec eux dans le château. Donc, autant y être avant ! D’ailleurs, nous serons encore plus en danger à l’arrière, si nous rencontrons  des desespérés.  Et puis, j’ai une autre idée... Quitte ou Double !       <br />
       — Je ne comprends pas très bien, mais je te fais confiance.       <br />
              <br />
       Un quart d’heures après, nous parvînmes aux douves du château, et nous trouvâmes une rampe d’accès à la cour principale. Nous enjambâmes plusieurs cadavres de Thrombes Noirs et des soldats gris grotesquement enlacés,  passâmes sous la porte encore ouverte, et  débouchâmes enfin dans la place, baignant dans une épaisse fumée grise. Athiello suffoqua immédiatement et j’avisai une petite porte pour nous mettre à l’abri.       <br />
       Il y avait effectivement moins de fumée à l’intérieur.        <br />
       — Qui êtes-vous ? dit une voix sépulcrale derrière nous.       <br />
        Nous nous retournâmes. Dans la haute salle ogivale,  était dressée une longue table revêtue d’un drap noir étoilé, entourée d’une vingtaine de chaises aux dossiers raides. Une silhouette était assise à la place du président de séance. Malgré les nuées qui s’accumulaient, descendant de lucarnes dans la voûte, je distinguai un uniforme couleur fer, et sans brassard. Le zwölle gris était assis, penché sur la table, sa main droite étreignant son côté gauche. Entendant du bruit, il avait relevé la tête dans une grimace de douleur.       <br />
       —  Qu'est-ce que vous faites là ?        <br />
       Une toux sourde amena aussitôt du sang à ses lèvres.       <br />
       — Je... nous sommes entrés, et...       <br />
       — Je le vois bien. Sauvez-vous vite, le Duc est mort et les Noirs vont attaquer d'une minute à l'autre... Ils viennent de sonner la trompe. Vous n'avez pas entendu ?       <br />
       — Si. Nous avons cru qu'ils appelaient à la retraite, le château en flammes et les portes ouvertes...       <br />
       — Non, non. Ce n'est pas çà...       <br />
       — Vous ne nous avez pas pris pour des Noirs ?       <br />
       — Bien sûr que non, vous n’avez pas la tête de l’emploi.       <br />
       —Pouvons-nous vous aider ? proposai-je, sans trop d'illusion à voir la pâleur du soldat.       <br />
       — Non, je vous remercie, je suis fichu. Je vais les attendre.       <br />
       Il montra deux tirapelles chargées, posée sur les fauteuils à côté de lui, et eut un faible sourire.       <br />
       — Çà sera encore un peu la fête. Si je peux tenir jusque-là.  J'en descendrai bien trois ou quatre... mais vous,  c'est idiot !       <br />
       Le rictus de souffrance plissa le visage maigre.       <br />
       — Ils vont massacrer tout ce qui bouge. Si vous ne filez pas...       <br />
       Un second son de trompe résonna, plus proche, et fut répercuté par les murailles.       <br />
       — Trop tard, maintenant, fit l’homme en haussant les épaules. Ils vont sortir des bois et monter sur la pente. Vous êtes perdus...       <br />
       — On... on pourrait peut-être se cacher, suggéra Athiello d'une petite voix .       <br />
       — Mais ils vont tout fouiller !        <br />
       — J'ai... j'ai une idée, souffla l'homme blessé. Je vous la donne à condition que vous me rendiez un service...       <br />
       — Bien sûr, fis-je.       <br />
       Il se redressa, chancelant, s'appuya à un dossier, et désigna quelque chose sur la table du conseil, dans le désordre des papiers éparpillés, des bouteilles d'encre renversées, des verres et des fioles cassées.       <br />
       — Le... le maroquin.       <br />
       — Oui ?       <br />
       — Prenez-le avec vous, et...       <br />
       Il se rassit, presque épuisé.       <br />
       — Et allez vous enfermer dans une geôle, à la cave...       <br />
       — Qu'est-ce que vous dites ?       <br />
       Sa tête dodelinait et il semblait prêt de s'évanouir.       <br />
       Je m'approchai, remplis un verre de glône sombre et l'aidai à boire. Cela sembla lui rendre un peu d'énergie vitale.       <br />
       — Ecoutez... Qui que vous soyez... Vous ne pouvez pas être des amis des Noirs, car vous auriez le bandeau, et vous ne porteriez certainement pas ces vêtements. De toute façon, je n'ai pas le choix. Dans ce portefeuille, il y a tous mes actes de propriété et des documents sur ma famille. Je les avais amenés pour que les avocats deTroïc puissent défendre les domaines que les Noirs disaient vouloir réquisitionner légalement.        <br />
       — Ne parlez pas trop vite, essayez de respirer...       <br />
       — Il n'y a pas une seconde à perdre, au contraire... Si les Noirs trouvent tout çà, ils vont expulser ma femme et mes enfants et peut-être les faire assassiner... Si vous les gardez, il y a une chance que...       <br />
       — Je ne comprends pas...       <br />
       — Attendez, je vous explique : vous gardez vos bandeaux noirs, mais vous y épinglez  l'aigle d’or des vrais collaborateurs... Si vous allez vous enfermer vous-même dans une oubliette... Ils croiront que vous avez été coinçés par Troïc, au dernier moment... Vous saisissez ?       <br />
       Les yeux bleus clairs reflétaient l'espoir.       <br />
       — Oui, je crois... Mais où voulez-vous que nous trouvions des aigles d’or ? Nous avons vu passer en courant des “collaborateurs” comme vous dites, sur le pont-levis. Il y en avait bien un, mort dans la cour...       <br />
       — Trop tard pour celui-là, mais regardez dans les antichambres derrière moi , j'ai tué ... le secrétaire de Troïc, il y a dix minutes. Le traître m'a poignardé dans le dos... mais il l'a payé de sa vie.       <br />
       — Et moi  ? dit Athiello, un peu effrayée.       <br />
       — Vous ? Oh.. votre habit n'a pas d'importance... Dites que vous êtes sa femme; enfin, ma femme... D'ailleurs... (il eût un faible sourire), vous lui ressemblez un peu...       <br />
       Des cris rauques, des sifflements et des bruits de lourdes chausses se firent entendre, puis tout se tut à nouveau. Les Noirs venaient de prendre position dans la cour, et marquaient une pause, le temps d’assurer leur couverture. L'assaut ne tarderait pas.       <br />
       — Où sont les geôles ?       <br />
       — Derrière l'office, à droite de l'enregistrement des présences, vous verrez une poignée de cuivre dans les lambris. C'est un escalier qui descend directement aux cuisines...        <br />
       Il eût encore une quinte interminable, dont je crus qu'elle allait le tuer raide.       <br />
       Mais il se redressa, la respiration sifflante.       <br />
       — Dans les cuisines, prenez la direction opposée aux escaliers des salles à manger. Vous allez au fond, sous des arcades éboulées par endroits.Vous êtes dans un couloir obscur, très sale, avec des portes blindées... Trouvez une porte ouverte et glissez-vous dans l'oubliette...       <br />
       — Et si la porte ne ferme pas ? Ce sera suspect.       <br />
       — C'est vrai, dit l'homme, pâle comme le mort qu'il serait bientôt. Il déglutit du sang et plissa les yeux en un dernier effort pour nous voir .       <br />
       — Le concierge a été tué quelque part dans ce couloir. Des collaborateurs lui ont pris son trousseau pour faire fuir des complices. Je pense qu'ils ont laissé les clefs sur une des cellules Il vous suffit de la trouver — dans l'obscurité totale, c'est le problème. Mais je suis sûr que vous y arriverez... Vous vous enfermez de l'intérieur et vous jetez la clef dehors par le guichet. Les Noirs croiront que le concierge n'a pas eu le temps de vous libérer.       <br />
       — Et... si on nous confronte avec de vrais prisonniers?       <br />
       — Troïc n'a pas fait de prisonniers ! Mais les traîtres ne sont pas censés le savoir... Personne ne maîtrisait tout ce qui se passait au château... Enfin... débrouillez-vous...       <br />
       Un bruit sourd, puis un second beaucoup plus fort. La haute porte de l'entrée d'apparat fut ébranlée, des barres de métal se tordirent, des crépis tombèrent.        <br />
       — Dépéchez-vous, maintenant, mes amis, je vous en conjure. S'ils vous voient, vous êtes morts. Je vais essayer de les ralentir cinq ou six minutes...       <br />
       — Merci. Dites-nous votre nom !       <br />
       — Handjo Hnobich... comte de Papiarnick...       <br />
       — Ah, c’est donc vous, Handjo ? Vous êtes le propriétaire de la Champadoue de Papiarnick ?       <br />
       — Oui, c’est moi, comment le savez-vous ?        <br />
       ¬— Nous sommes passés par là, et nous avons même obtenu des Noirs qu’il ne la brûlent pas.       <br />
       —Papiarnick, intacte ? Je n’ose y croire. Il y aurait encore un peu d’espoir ?       <br />
       — Et... et votre femme ?  Comment s’appelle-t-elle dit Athiello.       <br />
       — Engylvaine .... Engylvaine de Montigne... Vous ne l’avez pas vue à Papiarnick ?       <br />
       — Non, c’était désert...       <br />
       Il arbora un faible sourire :       <br />
       — Elle s’était bien cachée, alors...  Si vous y retournez... voyez derrière les grandes cuves d’annelle.       <br />
       — Si nous nous en sortons, je ferai tout mon possible pour que votre famille s’en sorte au mieux...       <br />
       — Merci , Inconnu...       <br />
       — je m'appelle Augus...       <br />
       La poutre maîtresse du battant cèda dans un horrible craquement et la lumière jaillit.        <br />
       — Adieu...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nous courions vers l'office. Le cadavre du secrétaire était effondré sous la tablette du registre, la tête déchiquetée par des impacts de grenaille, la main serrant encore le pistolet avec lequel il avait infligé la blessure du comte Hnobich.        <br />
       J’eus une seconde de panique : le brassard à aigle d’or était cousu sur la manche de sa veste ! Par chance, la veste grise n'était pas trop tachée de sang, au moins sur le devant. J'eus à peine le temps de la déboutonner et de l'arracher au mort. Nous entendîmes les Zwölles pénétrer dans la salle du conseil.       <br />
       Il y eut des détonations.        <br />
       Je tournai la poignée de cuivre et je m'engouffrai par la petite porte, tirant Athiello derrière moi, au moment où retentissaient des hurlements de douleur et de rage. Handjo se défendait ! Peut-être en déchargeant en même temps ses tirapelles, avait-il pu donner le change un moment sur le nombre de combattants qui résistaient dans la pénombre.       <br />
       Nous traversâmes en flèche les cuisines, au risque de nous étaler dans les flaques de soupe et les mares de sauce, traces d'un combat violent entre partisans des Noirs et fidèles au Duc. Les bruits de bottes venaient aussi du côté des grands escaliers et nous n'eûmes que le temps de nous enfoncer dans l'obscurité humide du couloir des cachots. Je répérai sur la droite une première porte, et, la main à hauteur du gros verrou, je la glissai contre la paroi, escomptant en trouver un second, puis un troisième. La seconde porte fut la bonne : la clef énorme était encore dans la serrure. Je ne réfléchis pas, m’en saisis et poussai Athiello à l'intérieur.       <br />
        Je refermai le lourd battant sur nous, réintroduisis le penne de l’autre côté, et donnai trois tours de clef. Puis, je tâtonnai pour trouver le guichet.       <br />
       Mon Dieu ! Quel crétin je faisais ! : il était évidemment fermé de l'extérieur. Je rouvris la porte en me maudissant, défis le loquet du petit orifice, refermais à nouveau la porte de la cellule, et...       <br />
       j'hésitai à jeter la clef dehors. Si les Noirs n'ouvraient pas les cellules, cela équivalait à nous emprisonner nous-mêmes, nous condamnant à mourir d’inanition dans une fange pestilentielle.       <br />
       —Aux cellules, fit une voix rauque, il ya peut-être des prisonniers  à nous !       <br />
       Cette fois, je pris le risque et lançai la clef à travers les barreaux.        <br />
              <br />
       Il était temps : déjà la lumière d'une torche éclairait la voûte du couloir. Je fis comprendre à Athiello que nous devions nous rouler sur le sol fangeux, pour donner l'impression d'être là depuis plusieurs jours, et d'avoir été maltraités. Je me frottai surtout le haut du dos, pour brouiller les taches de sang et de cervelle qui avaient imprégné la veste du secrétaire félon, et je rangeais le maroquin dans les profondeurs d'une poche intérieure.        <br />
              <br />
       — Regarde, il y a une clef dans la boue ! fit une voix au dehors.       <br />
       — Oui, oui, nous sommes-là ! criai-je immédiatement . Vite ! Libérez-nous, ma femme est malade, et...       <br />
       — Nous arrivons, tenez-bon !       <br />
       — Comment t'appelle-tu ? chuchotai-je à Athiello tandis que la clef tournait dans la serrure       <br />
       — Ogivaine de Montagne... Non : Engylvaine de Montigne !       <br />
       — C'est çà. Ne l'oublie pas...       <br />
       La porte s'ouvrit sur trois valets zwölles, vêtus de blin noir.       <br />
       Le plus grand, tendit la torche, nous observant attentivement.       <br />
       — Ah, ce n'est pas trop tôt... dis-je en battant des yeux, comme si j'étais ébloui, çà fait deux jours que nous pourrissons là dedans... (j'allais dire &quot;sans manger ni boire&quot;, quand la torche éclaira le pichet vide et la miche de pain entamée, sur un rebord de pierre gluante).        <br />
       — Qui -êtes-vous ? dit froidement l'homme.       <br />
       — Je suis le chevalier de Papiarnick... Et voila ma femme...        <br />
       — Vous êtes un Chim ? du parti Noir ?       <br />
       — Bien sûr... dis-je en montrant mon bandeau cousu.       <br />
       — Il a l'aigle, dit un valet. Ce sont des nôtres.       <br />
       — Il faudra vérifier, dit le plus grand. Marblès a une liste, de toute façon.       <br />
       — En tout cas, ils étaient en prison...       <br />
       — C'est sûr... Allez, venez dans le couloir. On va attendre que les camarades aient vérifié toutes les cellules.       <br />
              <br />
       Nous étions les seuls occupants de l’étage. Suivis par les hommes d'armes qui nous surveillaient, nous remontâmes par les grands escaliers jusqu'au salon d'apparat, où des soldats étaient en train de jeter meubles, rideaux et tapis en un grand tas au centre de la pièce.       <br />
       Un petit homme en cuirasse aux reflets violets présidait aux opérations, un sourire sardonique sur ses lèvres étroites. Je reconnus en lui.... oui !  Le  soupirant d’Anylanne sur la Belle Anse.        <br />
       — Nous avons trouvé ces deux là dans les geôles de Troïc... Ils étaient sous clef... Et l'homme est en gris, porteur de notre bandeau...       <br />
       — Marblès ? dis-je avec jovialité en lui tendant la main... Vous nous sauvez.. Une heure de plus et ils nous faisaient égorger.        <br />
       — Nous nous connaissons ? s’étonna Marblès en entrouvrant à peine la bouche.        <br />
       — Handjo Hnobich et ma femme Engylvaine... Nous sommes de Papiarnick... Je crois que vous ai vu de loin aux réunions d'Atrosse... dis-je sans trop m'engager.       <br />
       — Mm. C'est possible. Mais vous n'êtes pas sur la liste de nos partisans, dit-il. Enfin, je ne vous y ai pas vu...       <br />
       — C'est que je ne devais pas monter au château aussi tôt, improvisai-je. Et, vous savez, nous n'avons été prévenus de l'intervention qu'il y a une semaine...       <br />
       — Alors, vous êtes des ralliés de la dernière heure... fit ironiquement le capitaine.       <br />
       — Pas du tout ! me récriai-je, cela fait très longtemps que j'attends de régler son compte à ce ... ce petit dictateur... ce voleur...       <br />
       Je mimais l'état convulsif de la rage, symptôme au fond assez proche des tremblements de la peur.        <br />
       — Bon. Vous êtes encore sous le coup de l'émotion, admit Marblès entr’ouvrant la blessure horizontale qui lui tenait lieu de bouche. Nous parlerons de cela plus tard.  Sergent Fir’che, ramenez ces gens à l'arrière, et mettez-les dans l'une des chambres de la maison forestière. Qu'ils se lavent, se nourrissent et se reposent. Si tout est en règle, vous viendrez au château avec nous. Son Excellence tient à récompenser tous nos amis, et tout spécialement les Chims de la région. Mais vous comprendrez que nous devons prendre quelques précautions, dit l'officier en s'éloignant.       <br />
              <br />
       En sortant sur le pont-levis, un spectacle sinistre nous attendait : les Gris morts étaient jetés dans l'herbe, et des soldats les déshabillaient. Celui dont je tentais de porter l'identité était nu, exangue, le torse défoncé, croûté de sang, la gorge ouverte jusque sous les oreilles. Il n'avait pas pu éviter le corps-à-corps et les Noirs s'étaient vengés de son dernier combat.        <br />
       Un peu plus loin, on attelait une charrette, recouverte d’un catafalque gris rapiécé. Je supposai que la dépouille du Duc venait d’y être placée. Personne pour former procession, hormis les quelques valets dracois commis à son inhumation. Sa famille avait-elle été tuée, ou s’était-elle enfuie ?       <br />
              <br />
       La seule chance que nous avions de survivre était liée au contenu du maroquin caché dans mes fontes : je pourrais peut-être  y apprendre assez de détails sur la vie de Handjo pour échafauder une histoire plausible. Il était déjà extraordinaire que j’aie visité sa maison de fond en comble, et que des Noirs nous aient vus à la porte de “notre” propriété (Je me souvenais du nom de l’un des deux cavaliers : Grodram, je crois). Cependant il me fallait disposer de beaucoup d’autres éléments pour soutenir un interrogatoire.  Nos gardiens nous laisseraient-ils quelque intimité pour des ablutions ? Aurais-je le temps de consulter les papiers sans paraître suspect ?        <br />
              <br />
       Le camp des Zwölles Noirs se trouvait en contrebas, caché dans le bois le long de la rivière, mais ils avaient établi leur état-major dans une maison forestière sur une croupe couverte d'arbres clairsemés, d'où le château de Troïc était bien visible. C'était une  bâtisse trapue, à la structure de bois comblée de torchis. Les officiers y occupaient la dizaine de chambres qui donnaient sur un couloir. On nous avait attribuée la dernière, au fond d’un cul de sac aveugle, ce qui rendait difficile toute tentative de départ sans s’avouer comme une prison. On ne nous enferma pas à clef, et une salle d'eau, située de l'autre côté du couloir, nous fut affectée. L'officier de renseignement demanda tout de suite à nous voir, mais Athiello joua la femmes malade plus vraie que nature (à tel point que je crus un moment qu'elle faisait une véritable crise de grand mal) et mobilisa tant et si bien l'assistance des paysannes de service, (pour de l'eau chaude, des compresses, de l'alcool, des bouillottes, etc.) que je pus différer d'une demi-heure le rendez-vous. en prétextant devoir rester à son chevet.        <br />
       Au creux de la couverture soulevée par la jambe pliée de mon amie, à l'abri des regards venant de la porte maintenue ouverte, j'avais placé les documents du maroquin, et, tout en faisant mine de calmer l'éplorée, à grands renforts de compresses sur le front, je lisais aussi vite que possible.        <br />
       L'on peut décidément beaucoup retenir en quarante minutes lorsqu'il y va de votre vie !       <br />
              <br />
              <br />
       L’interrogatoire fut moins poussé que je ne l’avais craint. Les Noirs savaient qu’il existait des transfuges de dernière minute, mais en l’absence de toute résistance organisée, ils avaient plutôt intérêt à se montrer  débonnaires et à prendre un peu tout ce qui se ralliait, spontanément ou non. Au demeurant, ils avaient déjà leur sanction “pour l’exemple”  avec la mort accidentelle du duc gris Troïc Trahurc, après quelque heures seulement de siège de son château. C’était une véritable aubaine pour le parti Noir, encore assez incertain de gagner  cette région.        <br />
       Le lieutenant qui conduisait l’interrogatoire se contentait d’enregistrer les noms et adresses des ralliés tardifs, pour les faire convoquer plus tard. Ce fut un peu plus dur pour moi, dans la mesure où je prétendais être l’un des nobles de l’arrière-pays, ce qui les obligeait à différer un accaparement pur et simple de terres convoitées. Malgré cela, je ne fus pas trop inquiété : mon ardeur affichée contre Troïc pouvait faire de moi un cadre politique intéressant dans un pays où, je le compris assez vite, les Noirs disposaient de peu d’appuis. Par ailleurs, les champadoues de la falaise de Papiarnick, avec leur climat épouvantable et leurs terrasses  spongieuses, n’intéressaient aucun  Zwölle Noir. Ils n’avaient donc pas amené avec eux les notaires stipendiés chargés de procéder aux expropriations, habituelles dans des lieux plus riches et plus riants.       <br />
       L’officier n’avait aucune raison de suspecter une usurpation d’identité, mais la lecture des papiers de Hnobich me fut tout de même bien utile lorsqu’il me demanda le prénom de mon père, et celui de mes différents enfants.        <br />
       L’officier  mit fin à l’épreuve et me remit un laissez-passer pour rentrer chez moi. Il me délivra également une convocation pour un”séminaire” réservé aux nouveaux cadres de la région, et qui commencerait au mont Atrosse, dans une semaine. Je compris que répondre à l’invitation n’était pas obligatoire, mais néanmoins fortement recommandé, si je ne voulais pas voir sous peu s’installer chez moi de turbulents soldats du parti Noir.       <br />
       —Vive le NOIR ! fis-je en imitant le salut des Zwölles.       <br />
       L’officier répondit distraitement, sans même relever les yeux vers moi, et appela le suivant : le gros meunier du moulin banal du château.       <br />
              <br />
              <br />
       °         °       <br />
               <br />
       °       <br />
               <br />
       La première chose à faire était de retourner à la champadoue de Handjo Hnobich.        <br />
       — Il faut trouver sa femme, et lui annoncer la triste nouvelle, dit Athiello.       <br />
       — On tentera de t’y installer, pour le temps de la session  au mont Atrosse.       <br />
       — Mais je veux aller avec toi !       <br />
       — C’et trop dangereux. S’ils me démasquent, je préfère être seul. Et puis, les contacts que nous a donnés Chamilah pour joindre Lutel Mirgône sont dans des bourgades dracoises, autour des montagnes, à peu de distance d’ici. Il te sera plus facile qu’à moi d’essayer de les joindre.       <br />
       — C’est un argument, admit Athiello. Je craignais que tu ne veuilles me reléguer au foyer.       <br />
       — Non, d’autant que si  Ogylvaine de Montigne est vivante, tu devras te confectionner une autre identité, et la convaincre de t’héberger.       <br />
              <br />
       La champadoue était aussi intacte — et déserte¬— que lorsque nous y étions passés la veille. Le vent sifflait sinistrement dans les corridors de la belle maison et il fallut refermer quelques portes et fenètres battantes.        <br />
       Athiello trouva l’escalier qui menait aux caves. Bien mieux tenues que celles du château du Duc Trahurc, elles ressemblaient aux celliers d’un riche monastère. Une deuxième salle, taillée dans le roc, offrait deux rangées de barriques posées au dessus du sol sur des poutres massives.        <br />
       —Handjo a dit de chercher par là...       <br />
       — Si nous tapons sur les barriques, et qu’elle est cachée quelque part, elle va prendre peur.       <br />
       — Appelons la de son prénom et crions que nous venons de la part de Handjo, son mari...       <br />
       — Il vaut mieux que tu l’appelles, Athiello. Elle aura peut-être moins peur d’une voix féminine.       <br />
       —Ogylvaine !  Ogylvaine !        <br />
       Athiello appela sur tous le tons, mais rien ne lui répondit, sinon l’écho sonore de la cave.       <br />
       — Il n’y a personne...       <br />
       —Elle ne nous entend pas. Ou encore, elle est trop terrifiée.       <br />
              <br />
       J’avançai le flambeau et examinai soigneusement chaque barrique. A la frappe, certaines semblaient moins pleines que d’autres, mais l’ouverture de la plus grande, close d’un bouchon, était large comme le corps d’une bouteille et rien -ni trappe ni gonds- n’indiquait qu’elles aient pu être aménagées en cachettes.        <br />
       Une margelle de pierre, à demi-enfoncée sous un rocher attira mon attention, et j’y plongeai la torche.       <br />
       — Regarde : des degrés sont taillés dans la paroi !       <br />
       Athiello se pencha.       <br />
       — Ogylvaine ! Nous sommes des amis de Handjo !       <br />
       Toujours aucune réponse.       <br />
       La torche entre les dents, j’enjambai le rebord et commençai à descendre les degrés, creusés assez profondément pour former un véritable escalier vertical.       <br />
       Je parvins bientôt sur un sol sec et sableux et regardai autour de moi.       <br />
       Un renfoncement était maçonné à un mètre du fond. Je me baissai et vis immédiatement la forme repliée en chien de fusil, et les grands yeux effrayés par la lumière.       <br />
       — N’ayez pas peur, Ogylvaine ! je ne suis pas un ennemi...       <br />
       — Qui... qui êtes-vous ?        <br />
       — Votre mari nous envoie pour vous secourir.        <br />
       — Les... Les Noirs...       <br />
       — Les Noirs ne toucheront pas à votre maison, je vais vous expliquer. Vous pouvez remonter chez vous.       <br />
       — Comment puis-je vous faire confiance ?       <br />
       — Vous voyez bien que je ne suis pas un Noir !       <br />
       —Non, vous n’avez pas leur accent, ni celui du Drac.       <br />
       La frèle silhouette se déplia lentement, et je m’aperçus alors qu’elle cachait un enfant de cinq  ou six ans entre ses bras, sous l’épaisse couverture écossaise.       <br />
       Je les aidai à sortir de la fosse.       <br />
       —Vous êtes là depuis longtemps ?       <br />
       — Quatre jours, je crois... Mais nous avions des provisions. Handjo nous a dit de ne pas bouger, sauf si c’était lui... Est-il avec vous ?       <br />
       — Non, dis-je, il est ...       <br />
       Mon hésitation était en elle-même significative. Je ne pouvais plus reculer.       <br />
       — Il est mort ? dit la femme.       <br />
       — Oui, au combat. Il nous a sauvé la vie.       <br />
       — Tu entends, Hjirno, dit-elle, la voix brisée, ton père est mort en se battant contre les Noirs.       <br />
       — J’ai entendu, Mère, dit une petite voix ferme. Il nous avait dit qu’il allait presque sûrement mourir.       <br />
       La jeune femme fit un effort pour retenir sa douleur mais l’émotion l’emporta et elle serra son fils contre elle, étouffant ses sanglots dans la couverture.       <br />
       —Venez, dis-je doucement, ne restons pas là. Remontons. Mon amie Athiello nous attend en haut. Ne vous inquiétez pas, il n’y a personne d’autre.       <br />
              <br />
       Nous ne cachâmes rien à Ogylvaine et Hjirno des circonstances tragiques de la mort de Handjo.        <br />
       — Il faudra que nous allions chercher son corps à l’endroit où ils l’ont probablement jeté...       <br />
       — C’est dangereux, Madame.       <br />
       — Nous irons de nuit, avec des voisins. Aucun Hnobich ne saurait être abandonné sans sépulture. La tombe du clan se trouve dans le parc et c’est là qu’il doit reposer, nulle part ailleurs.       <br />
       — Dans ce cas, je suis à votre disposition pour vous y aider, soupirai-je.       <br />
       — Signour, Merci, dit le petit bonhomme au visage tout barbouillé, je vous en suis reconnaissant.       <br />
       Et il me tendit la menotte d’un air martial.       <br />
       Tandis qu’Athiello se rendait utile en faisant chauffer l’eau d’un réservoir au dessus d’un grand bain d’étain, je disposai sur la table de la cuisine les maigres provendes que nous avaient données les Zwölles : pain de son, poisson sec, fromage de chevirelle.       <br />
       — Il reste des légumes : potyglon, maïs et papriquets secs, dit Ogylvaine, un peu absente. Je vais cuire une soupe.       <br />
       — Ne vous occupez de rien, sinon de vous-même, Madame.        <br />
       — Je... je ne veux point demeurer seule... avoua Ogylvaine, les larmes abondant à nouveau.        <br />
       — Venez, dit Athiello, je vais m’occuper de vous.       <br />
              <br />
       Un peu plus tard, le jeune maître de céans et sa mère, avaient procédé à leur toilette. Vêtus de linge propre,  ils étaient assis sur le  banc à haut dossier de la cuisine, serrés l’un contre l’autre, le regard capturé dans le tournoiement des flammes du foyer que j’avais allumé dans le poële de faïence.        <br />
       — Vous devriez prendre du repos.       <br />
       — Non, je ne pourrai pas.       <br />
       — Moi non plus, Mère, renchérit son fils, résolu.       <br />
       —Dites-moi, maintenant Signour Augustin, ce qui vous a conduit à venir dans cette maison, plutôt  que de fuir les Barbares.        <br />
       J’expliquai à la dame notre situation.       <br />
       — Si je comprends bien, vous voulez que votre amie demeure ici le temps que votre séjour contraint au château du Prince se termine ?       <br />
       — Oui. Pendant ce temps, je me suis engagé auprès de votre mari à m’assurer qu’aucun désagrément ne vous soit causé de la part des occupants, surtout quand il faudra bien que je me rende au mont Atrosse en tant que votre époux officiel.       <br />
       — Athiello peut rester tout le temps qu’il le faut, elle sera pour moi une soeur très vraisemblable.        <br />
       — Il est vrai qu’elle vous ressemble un peu, comme nous le disait Handjo.        <br />
       —Je vous suis infiniment redevable de vos démarches, Signour, car nous savons que les Noirs ne reculent devant rien pour déposséder les légitimes propriétaires. Tout est bon pour eux, même les faux mariages.        <br />
       — Oui, dit le  Chim en herbe, et si ma mère est remariée de force à un  noble Noir, ce dernier me fera envoyer en école disciplinaire, j’y contracterai une maladie fatale et l’héritage passera à ses propres rejetons.       <br />
       Etonnant de lucidité, ce marmot de cinq ans au plus !       <br />
       — Existe-t-il quelque chance pour que je sois confronté à une connaissance de votre mari, lors de la session du mont Atrosse ?       <br />
       — Je ne crois pas, car depuis quelque années, Handjo ne fréquentait que des résistants purs et durs . Il se tenait soigneusement à l’écart des milieux collaborationnistes.  Peut-être, cependant, devrions-nous vous aider à incarner votre personnage de façon crédible, si vous rencontriez par hasard un lointain ami d’enfance.        <br />
       — Il reste la question physique. Handjo ne me ressemblait pas beaucoup.        <br />
       — Peut-être qu’en colorant un peu vos cheveux et en vous faisant pousser barbe et moustache. Vous pourriez au moins tromper d’anciennes connaissances.       <br />
               <br />
       Pluie et vent s’abattirent sur la champadoue. Le ciel noir poussait vers nous des nuages au ventre pourpre qui nous frôlaient, jetaient leur gourme d’eaux tièdes et de grêles froides, puis couraient se déchirer à mi-pente de Grandes Montagnes. La tourmente vrillait chapougnets et pinalcones, puis les relâchait, changeant la forêt alentour en une bande de pleureuses échevelées.       <br />
       La tempête accompagnait le deuil de nos hôtes. Plus furieuse que jamais, elle fut encore de la partie quand des hommes ramenèrent  de nuit le corps de Handjo. Il fut conduit aux flambeaux vers le tertre qui l’abriterait pour toujours, face à la mer.        <br />
       La grille du caveau fut refermée, et un bref éloge fut prononcé en  zwöllanique ancien. Les hommes-ombres se dispersèrent et nous ramenâmes Ogylvaine et son fils à la maison.       <br />
       La tourmente continua pendant trois jours. Athiello passa beaucoup de temps avec Madame de Montigne, laissant celle-ci débonder sa douleur, et se répandre en évocations du Mort, dont la présence hantait les murs. De mon côté,  je jouais au jeu de Boc avec le petit Chim, qui se débrouillait fort bien et me laissa plusieurs fois en échec.        <br />
       A d’autres moments, je me replongeai dans la lecture de l’opuscule de Karool Jion de May, évitant de m’endormir devant le dessin du trident, de peur de sombrer dans un cauchemar aussi épouvantable que celui qui m’avait saisi dans le phare du Boscaud.       <br />
       Une idée me vint : le dessin était peut-être en rapport avec ceux qui, dans les pages précédentes, résumaient la théorie de l’auteur sur la régulation des courants . Il s’agissait non d’une coupe, mais d’une figure à-plat, une sorte de carte. Les trois dents issues d’une même hampe pouvaient ressembler à trois courants se séparant d’un tronc commun, des affluents du même “fleuve”.        <br />
       Il me fallait vérifier certains détails sur une carte plus précise que le vague plan de ma carte de cuir. Très excité par cette intuition, je cherchai un atlas de Guama dans la petite bibliothèque du maître Chim. J’en trouvais un vieil exemplaire que j’ouvris aux pages où toutes les îles de l’archipel étaient dessinées ensemble. Par chance, plusieurs courants y étaient représentés par des traits parallèles. Je pris des crayons, de plumes, du papier et je me mis à dessiner avec ferveur.        <br />
       —Qu’est-ce tu fais, Signour Augustin ? me demanda le petit bonhomme.       <br />
       — Eh bien, Hjirno, j’essaie de comprendre un certain phénomène propre à votre monde. Tu as entendu parler du Grand Dragon ?       <br />
       — Le terrible courant qui nous sépare des autres îles ?       <br />
       — C’est exactement çà. On dit que sa force dépend d’une sorte de barrage sous-marin, qui serait caché quelque part... Un  robinet  géant.       <br />
       Hjirno réfléchit très sérieusement.       <br />
       —Ah oui, comme les canaux qui distribuent les eaux entre les champs. On met un chiffon sous une pierre et l’eau s’en va à droite. On les retire, et elle coule à gauche...       <br />
       —Tu connais de telles choses, par ici, Bonhomme?       <br />
       —Bien sûr, tous les jardins en terrasses marchent comme çà, en bas de la maison...       <br />
       — Tu me montreras, quand la tempête sera finie ?       <br />
       —Si tu veux...       <br />
              <br />
       Je recopiai les tracés des courants, en respectant certaines proportions, et je constatai qu’en interprétant assez librement, le grand courant se divisait déjà en deux branches, autour du Banc de la Mort. Pour qu’il y ait trident, il faudrait qu’un autre courant se démarque du Dragon au Nord-Est, et passe au  nord de Malamè, longeant la rive sud de Sanabille. Mais non, cela ne collait pas, car il viendrait alors buter sur le pas de Dysme ! A moins que....       <br />
       Je consultai fébrilement les figures théoriques de Jion de May.       <br />
       — Bon sang de bois ! Voila, j’ai trouvé !       <br />
       Je courus au salon où les femmes devisaient.       <br />
       —Athiello !       <br />
       — Oui ?       <br />
       ¬— J’ai trouvé quelque chose à propos des Vannes !       <br />
       —Il a trouvé quelque chose, confirma le petit garçon qui me suivait.       <br />
       —Montre moi vite !       <br />
       Je déployai devant elle carte et papiers.       <br />
       —Confirme-moi d’abord quelque chose : existe-t-il une branche nord du Grand Dragon, qui passerait au delà de Malamè ?       <br />
       —Oui,  je crois. C’est le... Rieufret, un courant froid qui circule en profondeur. Tous les marins le connaissent car les eaux sont très poissonneuses au dessus de lui.        <br />
       — Alors, j’ai peut-être la solution de la régulation des courants !       <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Regarde : si on prolonge la direction du Rieufret vers l’ouest, il vient buter sur le banc de Dysme. Ou plutôt, il le frôle au nord, tu vois ?       <br />
       —Oui, c’est plausible, en tout cas.       <br />
       —Dans ce cas, nous aurions une explication du dessin de Karool qui montre, en coupe, des circuits interrompus ou ralentis par une sorte de bouchon de matière pulvérulente...        <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Le pas de Dysme, c’est du sable, n’est-ce pas ?       <br />
       —Oui. C’est un atoll volcanique qui a été rempli par des sables apportés du sud-est.       <br />
       —Par le Rieufret, précisément...       <br />
       —Je n’y avais pas pensé. Peut-être parce qu’on s’accorde à dire que ce courant se dissout bien avant d’arriver dans les parages de Dysme.       <br />
       —Mais, voila, le sable accumulé dans la cuvette de l’atoll trouve une issue, quelque part au Nord, par laquelle il s’écoule.        <br />
       —Pourquoi pas ?       <br />
       —Il glisse dans le profondeurs et comble une dépression, par ici (je désignai une fosse océanique imprécisément représentée). Or, cette dépression est d’après moi, le lieu où le Rieufret passe comme dans un carrefour, et se trouve orienté soit vers l’Ouest, soit vers le nord...       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —Je pense que cette dépression, c’est un peu comme une vanne géante.       <br />
       —Oui, exactement, confirma le petit garçon.       <br />
       — Ou bien elle est vide de sable, et le courant froid file vers l’ouest où il finira par rencontrer le Grand Dragon à nouveau. Ou bien, elle est remplie de sable, et dans ce cas, le Rieufret va vers le nord et  n’interfère jamais avec le Grand Dragon.       <br />
       —Continue...       <br />
       ¬— Voila ma théorie : c’est le sable qui s’écoule de Dysme par les failles sous-marines de l’atoll qui vient combler la fosse océanique. S’il “fuit” en assez grande quantité, le Rieufret va se diriger au Nord. S’il s’écoule moins vite, le Rieufret s’orientera au Sud-Ouest et viendra heurter le Dragon.       <br />
       —Et alors ?       <br />
       — Et alors, Athiello ?  Mais c’est évident  ! Si le courant froid vient rencontrer les eaux chaudes du Dragon, la force de ce dernier s’en trouve amoindrie. Il se dilue, se dissipe, est entraîné vers le fond. Toute sa force s’épuise.        <br />
       —Tu veux dire que... tu aurais trouvé le moteur des vannes de Guama ?        <br />
       —Oui. Le mot “frein” serait plus juste. Le Rieufret est une sorte de sabot de frein : si l’on injecte plus de sable à Dysme, on accélère le Grand Dragon. Si on retient la chute de sable, on le ralentit...       <br />
       —Mais personne ne peut influer sur cela ! dit Ogylvaine.       <br />
       ¬— Si, si, dit Hjirno, absolument confiant.       <br />
       —Bonhomme a raison, dis-je.  Que se passe-t-il à Dysme ? Athiello , rappelle-le nous.       <br />
       ¬—Rien du tout, c’est un minuscule banc de sable où toute culture est impossible. Seuls les pélerins le traversent à pied...       <br />
       —Oui, justement Les pélerins le traversent à pied, répétai-je ‘un ton neutre.       <br />
       —Et...        <br />
       Le visage d’Athiello s’éclaira soudain.       <br />
       —QUOI ? Tu veux dire que ce sont les pélerins qui... TASSENT LE SABLE ?       <br />
       —Exactement... Des milliers et des milliers de personnes marchant sur cette dune fragile contribuent probablement à enfoncer le sable dans l’atoll.        <br />
       ¬—C’est cela que Karool Jion de May aurait voulu symboliser avec ce poing qui enfonce de la matière en poudre dans une sorte d’entonnoir !Il aurait été plus inspiré de représenter un pied...       <br />
       — Mais Lutel Mirgône lui l’a fait, mon amie ! Rappelle-toi, sur l’aquarelle du trident, dont tu m’as apporté la copie, parce sa ressemblance avec le croquis de Karool t’intriguait.       <br />
       J’ouvris l’opuscule à la page du dessin énigmatique, où j’avais inséré la copie de Mirgône.       <br />
       ¬—Regardez : Mirgône a représenté un pied, ou une jambe, traversé par la branche nord du trident. Nou nous demandions quelle était cette cruelle figuration . Tout s’éclaire lorsqu’on admet qu’il ne s’agit pas d’un vrai trident, mais d’une symbolisation des trois branches du Courant traversant les îles. Alors, tu remarques que la fameuse jambe vient se situer à peu-près à la hauteur du pas de Dysme. Elle représente la marche incessante des pélerins.       <br />
       ¬—C’est ma foi évident, dit Athiello, et elle me mit la main sur le front.       <br />
       —Fchhh, cela chauffe là dedans ! Tu te rends compte, petit, que les plus grands savants de Guama sêchent sur le problème depuis des siècles !       <br />
       Pour la première fois depuis trois jours, Hjirno se dérida, puis éclata d’un rire jubilatoire.        <br />
              <br />
              <br />
       L’après-midi, le temps se calma. La pointe des herbes, encore chargé de goutelettes, réfracta le soleil dont le ciel sombre était tombé comme un manteau, et les prairies  étincelèrent autour de la maison.        <br />
       Je sortis, entraînant Hjirno.       <br />
       —Dis, Augustin, ton amie n’a pas eu l’air de te croire.       <br />
       —Cela ne fait rien, Bonhomme, toi et moi nons y croyons, et cela suffit.       <br />
       —Oui.       <br />
       —Maintenant, c’est nous les maîtres des Vannes.       <br />
       —Oui, alors, les femmes peuvent bien rire, elles ne comprennent rien.       <br />
       —Non.       <br />
       ¬—Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce que çà veut dire : maître des vannes ?       <br />
       —Oui : cela veut dire que celui qui peut dire aux pélerins de s’arrêter de marcher sur le banc de sable de Dysme, et puis ensuite, quand il veut, de leur dire de marcher à nouveau, celui-là, c’est le maître des vannes. Et c’est aussi le vrai roi de Guama !       <br />
       Hjirno se roula dans l’herbe haute, mouillant ses pantalons de cuir.       <br />
       —Parce qu’il dit : arrêtez, et alors le sable ne descend plus... donc, le robinet sous la mer se vide... Et alors continua-t-il en suivant sur un dessin invisible, et alors... le courant froid vient arrêter le grand Dragon...       <br />
       —C’est cela, Hjirno, tu es génial !       <br />
       —Quand le maître de vannes dit aux gens : vous pouvez piétiner, piétiner, piétiner... fit le jeune Chim en mimant la chose à grands sauts sur l’herbe, cela enfonce le sable, le robinet se ferme, l’eau froide est chassée, elle ne peut plus venir toucher le Grand Dragon et celui ci gonfle, gonfle, gonfle...       <br />
       —Attention, tu vas éclater !       <br />
       ¬—BAOUM, rugit Hjirno.       <br />
       —Oui , c’est cela ! tu as tout compris.       <br />
       — Mais, Augustin, dit l’enfant au bout d’un moment. Est-ce que c’est vrai ?       <br />
       —Je crois que oui...       <br />
       —Si mon Papa avait su cela, il aurait été maître des vannes; il aurait été le roi de Guama. il aurait arrêté le Dragon, et on serait partis sur les belles îles de l’Est.       <br />
       —Oui, vous auriez pu faire cela.       <br />
       —Mais maintenant, c’est toi et moi qui allons le faire ... D’accord ?       <br />
       —Oui, si tu veux, mais il faut d‘abord que je m’occupe de certaines affaires.       <br />
       ¬—Chez le Prince ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Tu vas le tuer ?       <br />
       —Je ne sais pas si cela servirait à quelque chose, car il y en aurait tout de suite un autre.       <br />
       —Il n’a pas de fils...       <br />
       —Ah non ?  Mais quand même, les Nobles éliraient certainement un autre prince...       <br />
       —Alors qu’est-ce qu’on va faire ?       <br />
       —Tu vas m’attendre un peu avec ta maman et Athiello, tu veux bien ?       <br />
       —Oui. Et ensuite nous irons à Dysme, sauter sur le sable... pour devenir maîtres des vannes.       <br />
       ¬—D’accord. Et maintenant, si on faisait la course jusqu’à cette petite tour, là, dans les arbres ?       <br />
       —D’accord. On va voir comment se portent les crocasters.       <br />
              <br />
       Le moment était venu pour moi de me confronter à la hiérarchie zwölle. Je mis des vêtements chauds pour l’altitude, réunis un paquetage minimal, et plaçai soigneusement à ma ceinture la cage miniature de la sarmoiselle de Chamilah. La chose pouvait passer facilement pour un étui à lunettes.        <br />
       Puis je me préparai à quitter Athiello.        <br />
       Cela se passa sans émotion excessive. Nous dormions encore ensemble, mais j’avais le sentiment qu’elle s’éloignait intérieurement de moi, sans agressivité ni rancoeur, dans une sorte de distraction légère. Je me demandai si cette attitude n’était pas due à mon curieux attachement à la mémoire de Nadja Benjou, que je n’avais pourtant cotoyée que deux jours, il y avait maintenant  trois mois. Peut-être, plus simplement, se fatiguait-elle d’un amour de rencontre, que l’aventure  avait rendu, paradoxalement, trop quotidien.        <br />
       Je devais plus tard me rendre compte qu’aucune de ces causes n’était décisive.  Athiello gardait son secret, mais le moment approchait où elle ne pourrait plus le cacher, à elle comme aux autres.        <br />
       Je l’embrassai tendrement sur la bouche et le front, jouant un peu avec une boucle qui lui tombait sur l’oeil.        <br />
       — Vas-tu chercher à rencontrer Lutel Mirgône ?       <br />
       — Bien sûr.        <br />
       — Dis-lui que je suis là haut. J’aimerais avoir une porte de sortie, si les choses tournent mal.       <br />
       — Compte sur moi... Et prends bien garde à toi ! ajouta-t-elle en caressant mes joues hirsutes. Cela faisait quatre jours que je me faisais pousser moustache et barbe, mais le résultat n’était pas convainquant. Peu importait. Mes futurs interlocuteurs et compagnons s’habitueraient à voir ces attributs plus fournis de jour en jour, et ne se souviendraient pas de m’avoir vu imberbe : c’était l’essentiel.        <br />
       — Normalement, je suis de retour dans une dizaine de jours. Je devrais être en possession des laissez-passer nécessaires pour nous rendre au sud. De ton côté, ne te fais pas trop voir avec Ogylvaine. N’oublie pas que tu es censée être elle, aux yeux des Zwölles...       <br />
       ¬— Ne t’inquiète pas.       <br />
       —Je veille sur les femmes, dit très sérieusement Hjirno.       <br />
       — Je compte sur toi.       <br />
       Ogylvaine me serra dans ses bras et me souhaita bonne chance.         <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       V.       <br />
              <br />
       La montagne du pouvoir       <br />
              <br />
              <br />
       Je traversai les lignes du Noir sans aucun contrôle. La région était considérée comme pacifiée, mais dans le lointain, une ferme brûlait : peut-être la propriété d’un ultime récalcitrant.       <br />
              <br />
       La maison forestière était toujours aussi animée, et de nombreux paysans campaient alentour, dans l’attente d’un papier officiel. Je la dépassai sous l’oeil indifférent de soldats gris à brassards noirs, et  m’engageai sur la route en lacets qui descendait dans la sombre vallée où les Grandes Montagnes prenaient naissance. Les forêts d’agras -visiblement malades- alternaient avec de grands champs de céréales et de maïs, où venaient s’insérer parfois, autour de chaumières sales, des potagers aux potyglons surabondants, clos de haies de salges odorantes.        <br />
       L’atmosphère était humide, le paysage peuplé d’écharpes de brume, comme autour de la forêt de Givaise, sur Lario.        <br />
       Cela ne dura pas. Dès que j’attaquai les grosses collines qui précédaient les Montagnes, le temps devint  plus sec et plus froid. Le soleil se libéra laborieusement de l’emprise des chaînes et des aiguilles neigeuses du sud-est, et la chaleur s’abattit sur un pays transfiguré par la lumière fauve.  De petits villages  occupaient les crêtes  et les temples à colonnes qui en occupaient  le centre, entourés d’une large cour pavée, étaient à peine plus grands que les modestes habitations.       <br />
       Les Roches Bleues vinrent à ma rencontre, majestueuses vagues de quatre ou cinq cent mètres,  parfois à pic, souvent à quarante-cinq degrés. Rien ne poussait sur le versant Nord par lequel j’arrivais, et ce n’est qu’au dessus de la première barre, que je rencontrai, autour de lacs atones, des terrasses semi-circulaires d’alfa, d’avoine, et de blé dur .         <br />
       En face, à quatre ou cinq kilomètres, commençait la seconde batterie de montagnes,  impressionnantes dans leur envolée violette et rose, jusqu’à des hauteurs imprenables, dissimulées par les nuages.       <br />
       La route était plane et bien tracée, chaussée de larges pierres,  jalonnée de bornes blanches des deux côtés. Plus aucun paysan n’y circulait, mais je devais me tenir prêt à m’effacer, de temps de temps, devant un cavalier lancé à toute allure, ou devant un lourd charroi dont les cochers n’admettraient pas d’avoir à ralentir devant un aussi piètre obstacle qu’un piéton.       <br />
              <br />
       Palengel était située au pied du Mont Atrosse. Ce marché proche de la demeure princière était riche en hôtelleries et auberges de qualités variées, mais j’étais déjà en retard et je me présentai à l’octroi qui surplombait les dernières maisons, contrôlant l’accès à la route officielle qui s’enroulait comme un serpent plat autour du mont. Les soldats —Noirs, cette fois— scrutèrent sévèrement mes papiers, mais ne firent aucune remarque désagréable. Ce fut même d’une voix cordiale que l’officier m’accueillit au nom du Prince, et me souhaita un fructueux séjour au Mont.       <br />
       La pente devenue plus forte, les transports s’attachaient à des pieux, qui avançaient dans une rainure, en une chaîne de cordages lente et ininterrompue, animée par des roues géantes recevant l'énergie de chutes d'eau habilement disposées.       <br />
       Malgré   les pressantes invitations à m’asseoir sur un chariot mécanique, je décidai que j’irais plus vite à pied.  La promenade, assez essoufflante, me donna l’occasion de dépasser toute une faune de visiteurs emmitouflés, sagement compactés sur des plateformes tractées vers le sommet.       <br />
       La vue devint magnifique. Deux tours de plus et j’eus l’impression d’être sur le toit du monde. On voyait nettement toutes les îles, et spécialement bien la Majeure, foisonnement vert olive, de l’autre côté d’une surface d’acier. Celle-ci noircissait à l’emplacement de ce que je reconnus être l’Emphale (le tourbillon géant). Vers l’Ouest, je me demandais  si je ne pourrais pas apercevoir certaines îles des Caraïbes, mais l’espoir se révéla vain : l’immensité se perdait dans un opéra de nuages lointains, déjà dorés par le soleil déclinant.       <br />
       L’air était froid et tonique, la végétation réduite à de maigres arbustes,  bousculés par des rochers gros comme des maisons.        <br />
       Le château était là. Il prolongeait naturellement la montagne, et s’enfonçait dans le ciel comme une épée noire.       <br />
       Il n’avait pas été construit avec les pierres du lieu, mais avec de gros piliers de basalte et d’un  minerai sombre, dont j’ignorai le nom.        <br />
       Au delà d’un gouffre à la profondeur insondable, traversé par l’arc mince d’une passerelle, un système de tourelles et de poternes attendait le visiteur.        <br />
       A ma surprise, on ne m’orienta pas vers elles, mais vers une  maison de rondins installée à l’extérieur de la première muraille. Le Prince ne prenait pas le risque d’introduire des gens dangereux dans son domicile.   Si le séminaire se déroulait là, il faudrait que je trouve un  moyen de pénétrer dans le sanctuaire.        <br />
              <br />
              <br />
       Je fus reçu par un gros homme chauve à lunettes rondes, répondant au doux nom de Maître Tiboudo. Il m’attendait à côté d’un poële aux tuyaux tarabiscotés, un livre à la main. Je croyais revoir un bon curé de campagne recevant ses ouailles pour une conversation amicale, plutôt que pour la confession.       <br />
       Tiboudo m’apprit que le  séminaire allait commencer le matin même et que nous formions une classe d’une douzaine de jeunes gens, choisis parmi les collaborateurs des Noirs de plusieurs régions en cours de pacification.       <br />
       — Y-a-t-il d’autres personnes de Papiarnick ? m’informai-je, un peu inquiet.       <br />
       —Hélas, non, tu es le premier de ce secteur, hm, turbulent.       <br />
       —Tant pis, dis-je soulagé, je ferai connaissance avec les autres...       <br />
       —Vous êtes là pour cela, hm, apprendre à vous connaître, dit le gros homme avec onction.        <br />
       Et il commença à me décrire le réglement qui  régirait notre vie commune. Il passa ensuite, avec autant de minutie, aux têtes de chapitres de l’enseignement qui nous serait fourni : code administratif des Noirs, statut des diverses populations, politique intérieure et étrangère, impôts et économie, etc. A chaque mot prononcé, il penchait la tête et attendait que j’acquiesce, pour vérifier que j’en comprenais bien le sens. Il me prenait pour un idiot de village, mais j’hésitai à lui faire comprendre  que tel n’était pas le cas : pécher par infatuation pouvait se révéler dangereux.       <br />
              <br />
       A peu près persuadé que j’avais enregistré l’essentiel, il me fit visiter le grand chalet : à l’étage, les chambres rangées des deux côtés d’un couloir étaient petites et propres,  dotées de doubles vitres protégeant efficacement contre les vents glacés qui hurlaient au petit matin autour de la bâtisse.  Le rez de chaussée n’était, au delà de l’entrée, qu’une grande pièce dotée de tables et de chaises face à une estrade et un tableau. L’angoisse me saisit soudain, moi qui n’avais jamais connu les bancs d’école, car élevé à domicile, ou unique élève du vieux moine de Maalouc’h à la Guadeloupe.       <br />
              <br />
       A l’entresol, une vaste salle à manger était dotée d’un bar-room, comme on dit en Louisiane. J’y rencontrai la douzaine de jeunes hommes qui allaient suivre le séminaire avec moi. Je fus immédiatement frappé par le contraste entre les Zwölles Gris, plutôt blonds ou roux, assez grands et corpulents, et les Dracois, minces et bruns, dotés d’intenses yeux verts, comme des chats. Leur disposition dans la salle était aussi révélatrice : les  Gris, assis devant des pots d’annelle, fumaient, discutaient fort, menton en avant, lippe souriante; Les Dracois se tenaient un peu en arrière ou debout, silencieux, le visage froissé ou soucieux.       <br />
       Tout le monde se tut quand le “père” Tiboudo me présenta. Je serrai les mains qui se tendaient, sans réserve apparente. L’épreuve s’était passée sans problèmes.       <br />
       Figear Solc, un gros Gris bavard m’offrit le pot de l’amitié, croisant les mains à la mode Grise. Je répondis : “Dugris, hop, Dugris”, selon la formule consacrée dont m’avait parlée Ogylvaine, et je m’assis dans le cercle, souriant, mais résolument silencieux.       <br />
       —Allons, dit Tiboudo, nous commençons dans une demi-heure. Et n’oubliez pas de choisir parmi vous celui qui ira faire les courses à Palengel cette semaine.       <br />
       L’information ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.        <br />
              <br />
       Le premier “cours” fait par le Père Tiboudo était consternant. Il s’agissait de remplir une fiche avec nom, prénom et domaine d’origine et à écrire une petite phrase qu’il nous dicta :  “je soutiens de toutes mes forces l’oeuvre  grandiose de son Excellence notre Prince, sa majesté Mortone Trug !”       <br />
       L’opération prit toute la matinée, Tiboudo devant répéter quatre fois en moyenne chaque mot, en l’épelant jusqu’à ce que chaque lettre sorte littéralement toute formée de sa bouche. Il ramassa enfin les copies et nous tint un petit discours édifiant sur le sens du devoir des A.N. que nous étions (Affiliés au Noir).        <br />
       Je me rassurai en constatant  que, pour incultes qu’ils fussent, mes compagnons d’infortune ne s’abaissaient pas à l’indignité de faire semblant d’être intéressés. Quand les doigts  ne s’occupaient pas au forage profond des cavités nasales, c’était des yeux qui se perdaient dans le paysage immense que nous découvraient les six fenètres de la salle, ou encore des baîllements inextinguibles découvraient des fours aux briques passablement endommagées.       <br />
       Tiboudo, qui semblait avoir perdu la foi depuis une éternité, ne s’en formalisait pas.       <br />
       Le repas fut aussi long que le permettait l’absorption d’un brouet au potyglon (décidément, il faudrait que je fuie cette île au plus vite!), d’une miche de pain et d’une tranche de jambon salé. Pour dessert, un carré de fromage de cabridon (aussi puant que l’animal) fut avalé sur le pouce, et tout le monde se leva pour un jeu de ballon, dans la cour.       <br />
       On se défoula bien agréablement, jusqu’au moment où Bratoc’h, un énorme Gris plus stupide que la moyenne expédia le ballon ovale dans les airs à une altitude telle qu’on le le vit pas redescendre, sans doute du côté des champs de Palengel.       <br />
       —Quinze fufes d’amende dit paisiblement Tiboudo qui nous surveillait du coin de l’oeil, en sirotant son annelle.       <br />
       —Quoi, fit Bratoc’h, mais...       <br />
       —Ne discute pas, dit Figear Solc.  Allonge !       <br />
       Le monstre s’exécuta sans délai. Figear semblait avoir sur lui une autorité sans réplique.       <br />
       L’après-midi, consacrée à la description succincte des institutions ne fut guère plus utile pour moi, qui avais bénéficié des leçons de Chamilah et d’Ogylvaine. Plusieurs de mes compagnons devaient sans doute tout en savoir, car ils ronflaient sans retenue.        <br />
       La propagande de bas étage dévidée par Tiboudo affirmait certaines “évidences” :  l’ensemble des îles de Guama relevaient de la souveraineté du Prince. Seules des contingences momentanées, avaient permis aux “bandits clotonois” d’entretenir une sédition permanente. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une arrogance aussi tranquille, et d’autant plus dangereuse pour le paix des îles.       <br />
              <br />
       Le lendemain matin, je me réveillai en sursaut, plein de sueur.        <br />
       Que faisais-je là, englué dans les rouages de la machine du pouvoir ? Il fallait absolument que je brûle les étapes de cette ridicule ascension.   Subir un endoctrinement abêtissant aux côtés de ce groupe d’imbéciles ? Pas question ! Mais comment faire  ? Qu’est-ce qui attirerait assez l’attention du Visiteur des Ecoles, pour m’en faire sortir... par le haut, et non vers un cul de basse fosse réservée aux supects ou aux opposants politiques ?        <br />
       La question était presque inutile, me dis-je. Car j’étais en possession de la réponse et je le savais très bien.        <br />
       Je  m’ébrouai, sortis dans le vent froid et allai  plonger dans un ruisseau glacé. Puis, je revins m’asseoir sagement dans la classe du père Tiboudo, prêt à endurer le pire.       <br />
              <br />
       Peu à peu, j’appris à mieux connaître le groupe. Certains, particulièrement parmi les Dracois, étaient loin d’être aussi bêtes qu’ils en donnaient l’apparence. Même  Bratoc’h avait parfois des éclairs inattendus. Il venait d’une famille de maîtres tailleurs de pierre, et nous pûmes partager quelques opinions sur cet art, que j’avais eu l’occasion d’approcher dans une autre vie.       <br />
       Je me fis peu à peu la réputation d’un ambitieux brillant et sympathique, mais néanmoins assez excentrique et , par tant, solitaire. Les élèves  Dracois me considéraient avec le sentiment insondable de tout Dracois envers tout Zwölle, mais mon refus de manifester du  mépris à leur égard m’avait épargné une inimitié ouverte. Ma sensibilité à la valeur de certains rompait tellement avec l’aveuglement des Zwölles, qu’elle m’avait même attiré une connivence discrète.        <br />
       Pour d’autres raisons, les élèves Gris me regardaient avec une certaine défiance, mais sans agressivité. Ma connaissance de Guama les étonnait, eux qui n’étaient le plus souvent pas sortis de leur vallée, mais le fait que je portasse ainsi les couleurs du Gris à hauteur de prétentions ordinairement réservées aux Noirs n’était pas pour leur déplaire. Je devais néanmoins faire attention à ne pas dépasser certaines limites qui me rendraient suspect, notamment aux yeux de ce Figear Solc, qui était, à n’en pas douter, un agent d’information.       <br />
       Un jour, Tiboudo nous apprit que nous recevrions bientôt un Noble Visiteur des Ecoles. Il demeurerait deux ou trois jours avec nous, afin d’évaluer la qualité de chacun  et d’envisager les orientations de nos carrières.       <br />
       L’ouverture tant attendue se présentait !       <br />
       A la fin de la classe, je m’anvançai vers le “professeur”.       <br />
       — Signour Tiboudo, dis-je, je sais que c’est là exiger un grand privilège, mais j’aimerais présenter, le jour de la venue du visiteur des Ecoles, une petite conférence sur un sujet de mon choix.       <br />
       —Eh bien pourquoi pas, jeune homme, répondit ce pédagogue convaincu. Voila un exercice qui ne peut que disposer favorablement l’autorité à notre égard.       <br />
       Puis il flaira le piège :        <br />
       —Mais cela dépend évidemment du sujet...       <br />
       — J’aimerais traiter de “la nécessité et la possibilité d’ouvrir les îles orientales à la conquête zwölle.”       <br />
       —Mais c’est là un sujet remarquable, jeune homme ! Mes compliments ! Cela m’étonne de vous : les jeunes Gris que je vois habituellement sont plutôt préoccupés de culture du potyglon ou, à la rigueur, du percement des routes vers le sud de l’île.  Je ne peux que louer votre sens des larges perspectives historiques. Puis-je vous demander sur quelles bases documentaires vous comptez vous appuyer pour votre démonstration ?       <br />
       — Oh, j’ai concocté quelques réflexions personnelles, dont l’intérêt est surtout de proposer un cadre logique à  notre argumentaire.       <br />
       — C’est fort bien, mon ami. il est vrai que nous éprouvons toujours des difficultés à faire saisir à nos jeunes esprits l’utilité de telles orientations, dont vous savez combien le Prince les a à coeur. Je suis sûr que cela retiendra l’intérêt de  son Excellence.       <br />
              <br />
              <br />
       Quand le Visiteur, accueilli par Tiboudo à la porte du chalet enleva la capote cirée qui lui tombait sur les yeux, un frisson de terreur glacée me parcourut : Marblès ! Le capitaine Gris-Noir qui avait enlevé le château de Trahurc ! Pourvu que...       <br />
       —Ah, mais, qui vois-je-là ? dit Marblès, relevant les coins de la blessure noire de sa bouche. Notre jeune ami Handjo, héros de Papiarnick ?  Comment va votre femme ?       <br />
       —Bien, Monsignour, fort bien, je vous remercie !        <br />
       —Qui m’a dit récemment être passé par là et avoir constaté la bonne tenue de votre champadoue après les tragiques événements de la sédition ? Mm. Ah oui, le sergent Grodram. Il vous avait d’ailleurs déjà  rencontré peu de temps avant.       <br />
       ¬— C’est juste, je me souviens.       <br />
       —Il vous transmet aussi le bonjour de votre belle soeur...       <br />
       Fichtre ! nous avions omis de convenir ensemble d’un nom pour Athiello. J’espérai que ce détail fatal pourrait être éludé.       <br />
       —La soeur d’Ogylvaine est en effet avec nous en ce moment, et son aide nous est bien utile !       <br />
       —Je le crois aisément.        <br />
       A n’en pas douter, Marblès s’était renseigné sur les élèves du séminaire, et tout spécialement sur moi, dont il avait repéré la différence avec le profil habituel du hobereau chim, un fermier-soldat courageux mais plutôt rude et primitif. J’étais donc sous haute surveillance, mais rien de décisif n’avait encore été trouvé contre moi, et l’amabilité du  haut fonctionnaire gris-noir à mon égard n’était pas feinte.       <br />
       Il me fallait faire preuce d’audace : je devais tenter le coup l’après-midi même.       <br />
              <br />
       —Mes amis, dit Tiboudo, nous avons le plaisir de soumettre à Monsignour le Visiteur la prestation d’un de nos élèves, Handjo Hnobich. Il va nous présenter une causerie sur un sujet fort important. Handjo, quel est le titre de ta conférence ?       <br />
       —J’ai pris la liberté de le modifier légèrement...       <br />
       Tiboudo verdit, et des gouttelettes de sueur apparurent autour de son  gros front grisâtre.       <br />
       —“L’importance  et l’urgence d’appeler les îles orientales à la conquête zwölle.”       <br />
       Tiboudo se détendit et  laissa apparaître un large sourire béat.       <br />
       —Mm, prometteur, dit Marblès. Je vous écoute.       <br />
              <br />
       Je servis un discours banal, mais bien torché, sur ce thème rabâché par la propagande. Mes effets de voix et de manches réveillèrent tout le monde y compris l’énorme Bratoc’h au fond de la classe, dont les yeux se mirent  briller d’enthousiasme. Figear Solc regardait en coulisse, de  droite à gauche, ne sachant s’il devait applaudir ou conserver un air sévère, pour imiter Marblès.       <br />
       — Voila, conclus-je avec force, l’unique voie pour  ramener la paix sur cet archipel, et permettre à nos forces vives un avenir à leur mesure !       <br />
       ¬—Oui, s’exclama Bratoc’h, en applaudissant à tout rompre.       <br />
       Tout le monde était maintenant suspendu au jugement fatidique de l’autorité.       <br />
       —Amusant, dit Marblès, sans sourire, vous avez un certain talent oratoire.       <br />
       —Merci, Monsignour. Si vous le permettez, je voudrais maintenant vous soumettre une observation complémentaire, propre à lever certaines difficultés pratiques de la légitime occupation de tout  Guama par le Noir.       <br />
       —Non, non, s’empressa Tiboudo, nous connaissons ces difficultés. Décrire le Grand Dragon ou l’Emphale n’a pas grand inté...       <br />
       —Laissez, laissez... fit négligemment le Visiteur, j’aimerais savoir ce que notre jeune érudit peut avoir à dire sur ce sujet. Mais brièvement, je vous prie...       <br />
       —Il ne me faudra que dix minutes, Monsignour.       <br />
       —Allez.       <br />
       —Je me dirigeai vers le tableau et traçai un croquis succinct des îles, au milieu desquelles je situai, à la craie rouge, le grand courant.       <br />
       — Chers partisans de l’ordre Noir, déclarai-je avec l’emphase convenue pour s’adresser une assemblée politique, vous n’êtes pas sans savoir que la force du Dragon dépend de sa vitesse. Plus il va vite, plus il devient infranchissable, telle une montagne d’eau lancée à l’allure d’un crocaster. Aucun vaisseau, même le mieux construit, ne peut y résister. Toutes les tentatives, sauf celles de certains navigateurs solitaires, ont échoué.        <br />
       —Nous savons tout cela, soupira Tiboudo. Vous importunez Monsignour !       <br />
       —Non, non, pas du tout, continuez.       <br />
       —Toutefois, il est possible que nous nous soyions toujours trompés sur la meilleure manière de traverser le courant : la plupart de nos vaisseaux misent sur une haute voilure  (telle que j’en avais remarqué plusieurs exemples dans le port de Mortague). Alors que c’est au contraire sur la coque, qu’il faudrait faire porter notre recherche.       <br />
       Les vents soufflant soit en sens contraire soit perpendiculairement au sens du Dragon (j’entendis Bratoc’h demander à son voisin ce que signifiait “père pendu culaire”), toute grande voilure entraînait des tensions insupportables, et le navire finissait immanquablement par être déstabilisé par l’une des “vagues de course” qui filait à la surface du courant.  La catastrophe irrémédiable survenait alors.        <br />
       —Mm, vous semblez bien connaître le courant et les questions de navigation, renarqua Marblès d’une voix froide. Puis-je vous demander où vous avez appris tout cela ?       <br />
       Je m’attendais à cette question et j’avais eu le temps de préparer une petite fable.       <br />
       ¬—Oh, il y a bien longtemps, soupirai-je, la voix empreinte de nostalgie, je devais avoir sept ans. C’était au milieu du règne de sa Supériorité Magido Trug, le père de notre Prince bien aimé, et j’avais un précepteur passionné des choses de la mer...       <br />
       —Mm... bon, continuez : vous disiez qu’il fallait faire porter les efforts sur la coque.       <br />
       —Bien sûr. Mon vieux précepteur affirmait que les seuls bateaux à traverser le courant étaient ceux qui disposaient d’une coque rayée en profondeur, de cette façon.       <br />
       Je dessinai la coque du Doryô, la pirogue sur laquelle les indiens Saroakl m’avaient transporté de Guyane sur Guama .       <br />
       —Voyez-vous : en traçant de longues et profondes rainures d’une certaine forme ondulée, on stabilise le vaisseau dans le sens du courant : il grimpe sur l’échine du Dragon, comme en gravissant les marches d’un escalier géant.       <br />
       —Et se trouve aussitôt emporté vers sa perte, au fond de l’Emphale, où l’attend le Diable...       <br />
       —Que non pas, Monsignour ! Car si vous êtes assez rapidement monté à dos de la monture, vous pouvez aussi en redescendre de l’autre côté, et encore plus vite ! Le vieux maître me disait qu’une coque bien sculptée permettrait de rejoindre le sommet du dragon en une demi-heure, soit l’équivalent de douze kilomètres de dérive, et d’en redescendre en dix minutes, soit, cinq kilomètres. Bref, la dérive entre le point d’escalade et le point de descente serait, au pire, de vingt kilomètres, un peu plus que la longueur de cette île. Vous voyez que cela laisse amplement le temps de...       <br />
       — Fort bien Signour !  coupa Marblès en se levant. Ne continuez pas. Les détails sont fastidieux pour vos camarades. Puis-je vous demander de venir me voir après la séance ? ajouta-t-il à mi- voix, j’ai quelques détails à vous demander pour mon information personnelle.        <br />
              <br />
       Je le rejoignis bientôt, vaguement inquiet, et nous fîmes quelques pas autour de l’unique arbre de la cour, entre l’école et la muraille du château.       <br />
       ¬— Maintenant que nous sommes seuls, Handjo, vous n’allez pas me dire que c’est votre précepteur de la Champadoue qui vous appris tout cela... Je ne le croirais pas.       <br />
       —Monsignour, vous avez raison. Je tiens toutes ces données d’un marin, rescapé d’un naufrage sur Papiarnick, que mon père avait recueilli. Vous comprenez que je ne parle pas facilement de cela en public, car vous connaissez les rumeurs qui courent sur notre rôle de naufrageurs !       <br />
       —Je le sais bien, fit Marblès du ton de la confidence. Ne vous inquiétez pas, ce sont des choses pardonnées... si elles ont même existé !       <br />
       —Nous hébergêames ce marin étranger,  pendant presque six mois, avant qu’il ne meure subitement, d’un déchirement du coeur. Soplioc (c’était son nom) ne cessait de raconter des histoires de mer, dont je fus presque le seul de la famille à faire mon miel. Cet homme connaissait fort bien un grand savant de La Majeure qui avait partagé avec lui un grand nombre de savoirs, notamment dans la tentative de construire un bateau capable de traverser le Grand Dragon et de résister à l’Emphale.       <br />
       — Et seriez-vous capable de vous souvenir de ces données ? s’enquit avidement Marblès, mordant à l’appât.       <br />
       —Bien sûr, car elles m’ont passionné.       <br />
       —Visiblement, cette école-ci ne vous apprendra rien que vous ne sachiez déjà, constata le Gris-Noir. Je vais proposer votre mutation immédiate. Nous disposons au château d’un atelier d’ingénieurs qui travaillent spécialement à la fabrication d’un tel vaisseau. Ils seront  sûrement très intéressés par ce que vous pourrez leur dire.       <br />
              <br />
       A la veillée, j’eus du mal à cacher ma joie de partir. Une seule ombre au tableau : je n’avais pas eu le temps d’aller déposer au bourg voisin  un message pour avertir  Athiello de l'allongement de mon séjour. Je pris Bratoc’h à  part et le nantis d’une vingtaine de fufes.       <br />
       —Pourquoi, Handjo ? Tu ne me devais rien.       <br />
       —Non, mais je prévois que tu vas encore envoyer le ballon je ne sais où la semaine prochaine... Alors je te munis d’une petite provision, car je sais qu’on n’est pas riches chez les tailleurs de pierre.       <br />
       —C’est gentil, çà.       <br />
       —Mais j’aimerais que tu me rendes un service.       <br />
       —Ce que tu veux...       <br />
       —Quand tu vas à Palengel -c’est ton tour demain, je crois- dépose ce pli à la taverne du Loupiard Chauve... On viendra le chercher, mais tu n’as pas besoin d’attendre. D’accord ?       <br />
       — Bien sûr.       <br />
       —Mais n’en parle à personne, surtout pas à Figear.       <br />
       ¬—Ce Potyglon pourri ? T’inquiète pas, Handjo, je ne suis pas un traître.       <br />
       —Bon, alors, merci et adieu !       <br />
       —A la destinée, Handjo.       <br />
              <br />
              <br />
       °          °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Je partis le lendemain à la première heure, en compagnie de  Marblès, très empressé, semble-t-il, de témoigner de sa trouvaille (moi-même) et de me présenter au groupe d’ingénieurs, logé à mi-pente du second rang de murailles, trois cent mètres plus haut que le chalet de l’école.       <br />
               <br />
       Dans le monde de l'Atelier, le style  était différent, à la fois plus décontracté et plus oppressant. On semblait vaquer à ses occupations personnelles en toute liberté, participant volontairement à tel ou tel projet de maquette ou de dessin. En réalité, chacun surveillait l’autre, et les réunions quotidiennes du “groupe démocratique”, sous la direction —débonnaire en apparence— d’un grand Gris à la chevelure en boule de laine et au cigare perpétuellement éteint, avait pour objet d’échanger des propos venimeux.        <br />
       La vie était encore plus confinée qu’en bas. Tout se déroulait entre la logette privative taillée dans le roc, et la vaste salle sur pilotis accollée à la paroi. L’atelier était divisé en sections, et chacune d’elle s’adonnait au travail expérimental sur un prototype de bateau plus invraisemblable que son voisin.       <br />
       La plupart des “spécialistes” agrégés à ce noeud de vipères me virent venir d’un sale oeil. D’autant que le chef, Mirloc’h Salchiff, après un long entretien avec Marblès, me fit attribuer une section entière (certes mansardée)  et m’ouvrit une ligne budgétaire complète,  avec trois techniciens inclus dans la liste des moyens.       <br />
       ¬—Je croyais qu’il n’y avait plus d’argent ! hurla un vieil ingénieur, maigre comme un cep de vigne. Et voila qu’on ouvre le robinet pour ce blanc-bec, sur une vague lubie du Visi...       <br />
       —Tais-toi, aboya Mirloc’h qui se départissait pourtant rarement de son calme.        <br />
       L’autre se le tint pour dit et rasa les murs, comme un chien battu.       <br />
              <br />
       Aucun des autres projets en cours ne portait sur la coque, excepté celui d’un jeune Métis Draco-Gris,  répondant au nom de Hrulich,  qui travaillait l’idée de “balancier articulé”.       <br />
       —Intéressant, dis-je. On pourrait associer certaines de tes idées aux miennes. Pour accentuer la stabilité pendant la grimpette à dos de Dragon.       <br />
       —Je brûle de comprendre comment tu comptes t’y prendre, dit Hrulich.       <br />
       Cet ingénieur dans l’âme était plus ouvert que la moyenne des membres de cette engeance, pour qui l’homme est toujours en trop, et qui n’ont d’amour que pour les mécanismes.       <br />
              <br />
       Je ne voyais personne en dehors du travail. Je passais tous mes loisirs à recopier des documents, et à faire prendre l’air à la sarmoiselle de Chamilah. Je refermai à moitié le volet pour la protéger de regards indiscrets —improbables au demeurant, puisque nous étions au milieu du ciel—. L’oiselle minuscule (lointaine descendante d’un colibri adapté à l’altitudes et aux voyages) semblait m’avoir pris en affection. Elle dégustait ses six graines avec une sage lenteur, me gratifiant entre chacune d’elles d’un regard en biais, voire d’un renversement complet de la tête, absolument comique. Elle n’était satisfaite que lorsque j’avais éclaté de rire, et l’on devait se dire, derrière la mince cloison de bois de la porte de la logette, que le nouvel ingénieur était un parfait cinglé.       <br />
       Bien entendu, je n’en avais cure.       <br />
       —Ah, Sarmoiselle ! chuchotai-je, quand aurai-je assez de renseignements pour te renvoyer à ta maîtresse ? Cela risque d’être encore assez long, tu sais ! Elle semblait comprendre et hochait la tête gravement, puis elle remontait d’elle-même à bord de sa nacelle, que je remettais à ma ceinture, n’ayant aucune confiance dans la confidentialité de la chambrette.        <br />
       Les ébauches de coques ressemblant à celles du Doryö commencèrent à prendre forme.  Je savais que j’offrais ainsi des moyens aux Zwölles de devenir plus efficaces, mais je n’avais pas le sentiment de trahir mes amis de La Majeure et de Clotone. C’était certes un jeu dangereux, mais, si tout se passait comme je le supposais, ces données techniques ne serviraient pas aux forces du Noir. Plût aux Dieux que je ne me trompasse point !       <br />
       Quoi qu’il en soit, il était temps d’élaborer le piège-à-Pouvoir, qui devrait me libérer de cette nouvelle prison, certes plus dorée que la précédente.        <br />
       Comme à l’école des Remparts, le piège fonctionna. La dupe fut cette fois un petit homme effacé qui, lors des “réunions démocratiques” prenait  parfois des notes dans un coin, bien en arrière du groupe d’ingénieurs.       <br />
       Je m’assurai qu’il était présent le jour où je passai à la barre pour présenter l’état de mon projet.       <br />
       Je décrivis le détail technique, en y associant Hrulich, au grand dam de plusieurs autres ingénieurs, fort jaloux, et inquiets pour leur propre avenir.  Puis, je m’engageai dans ce qui semblait une digression sur la nature des courants sillonnant l’archipel. Je fis allusion à des “systèmes de courants, étudiés jadis par un Savant de La Majeure”, ainsi que sur l’existence de dispositifs naturels de contrôle des flux.        <br />
       —Bien sûr, si l’on pouvait mettre la main sur ces régulateurs naturels, ajoutai-je, nous n’aurions pas besoin de toutes ces prouesses techniques pour fabriquer des bateaux capables de franchir le Dragon ! La rumeur dit que cela n’est pas possible ! J’ai des raisons personnelles de penser qu’il n’en est peut-être pas ainsi.       <br />
       Mirloc’h me regardait avec de grands yeux vides, battant la table de son crayon.       <br />
       —Ne veux-tu pas revenir au sujet, Handjo, s’il te plaît ?       <br />
       —Bien sûr, je m’égare...       <br />
              <br />
              <br />
       —Prendrez-vous un lait de Chiroine avec moi, dit le petit homme terne au moment où je sortais de l’atelier.       <br />
       — Pourquoi pas ? J’ai tellement parlé que je boirais de la neige !       <br />
       —Je me présente : Flatron de Longarde.       <br />
       — Monsignour ! dis-je en mettant un genou à terre.       <br />
       Longarde : c’était le nom le plus redouté de la bande des techniciens, comme d’autres habitants de cet étage du château : celui du ministre de l’intérieur, en personne, grand régent des polices occultes et officielles du régime du Noir. Je devenais incontestablement important !       <br />
       —¬Relevez-vous, dit le petit homme l’air vaguement ennuyé. Je n’aime pas les cérémoniels. J’ai été très intéressé par votre évocation du mécanisme de régulation du courant selon Karool Jion de May.       <br />
       —Personne d’autre que vous n’a relevé.       <br />
       —Ce sont des techniciens. Ils ne s’intéressent qu’à cette fichue histoire de bateau ! Une véritable histoire sans fin...       <br />
       ¬—Vous n’y croyez pas, Monsignour ?       <br />
        — Modérément. Si cela marche, tant mieux.  Mais revenons aux courants... Comment connaissiez-vous Jion de May ? Très peu, ici, en ont entendu parler... Est-ce par le marin dont Marblès m’a dit qu’il avait été recueilli par votre père, il y a vingt ans ?       <br />
       —Oui, Monsignour. Soplioc avait effectivement travaillé avec Jion de May pendant très longtemps. Il avait remarqué des croquis faits par celui-ci sur un carnet. Il se trouve qu’il entra un jour en possession de celui-ci, par inadvertance, et l’amena avec lui sur Draco.       <br />
       — C’est ainsi que vous vous en êtes vous-mêmes retrouvé propriétaire ... dit l’homme doucement.       <br />
       —Comment le savez-vous ? feignis-je de m’étonner. (Je ne m’étais  pas trompé sur les faibles indices signalant qu’on avait fouillé soigneusement ma chambre).       <br />
       —Oh, rien qu’une supposition !       <br />
       —Eh bien vous avez raison,  et je puis d’ailleurs vous le montrer, ajoutai-je. Le voila.       <br />
       Le ministre de la police feuilleta le faux carnet avec une certaine fébrilité, puis se maîtrisa, et me le rendit comme à regret.       <br />
       —Très intéressant...  Accepteriez-vous de venir en parler... au Prince ?       <br />
       — Le Prince ? Mais Monsignour, je ...       <br />
       —Ne soyez pas inquiet. Il est d’un abord cordial dans le privé. il sera sûrement passionné par un document dont vous ne vous doutez pas à quel point il a pu être recherché par nos services, comme, d’ailleurs, par ceux de tout Guama.       <br />
       Là, il m’apprenait tout de même quelque chose d’inattendu.        <br />
              <br />
       —Me permettez-vous de vous l’emprunter pour l’après-midi ? dit encore le petit homme triste. Je vous le rapporterai avant que vous ne voyiez le Prince.       <br />
       Je me félicitai d’avoir mis tant de soin à recopier l’original : les archivistes du Prince auraient sûrement des exemplaires de l’écriture du vieux savant de La Majeure.       <br />
       —Bien entendu, je suis grandement honoré ! Et à quelle heure dois-je me tenir prêt ?        <br />
       —Cette nuit, vers onze heures... Empruntez l’ascenseur qui monte aux jardins supérieurs, en utilisant le jeton que voici.       <br />
       Il me remit une curieuse pierre rougeâtre.        <br />
       —A vos ordres.       <br />
       —Parvenu sur la terrasse, annoncez-vous à l’huissier. Il sera mis au courant et vous conduira dans la salle des Audiences, près de l’estrade princière. Là, je trouverai bien un moment pour attirer l’attention de Mortone sur vous.       <br />
       ¬—Comment vous remercier, Signour Ministre ?       <br />
       — Oh, cette chiroine est trop brûlante... fit le petit homme blafard en grimaçant.  Je ne crois pas que je la boirai.       <br />
              <br />
       La salle des Audiences  était située au sommet du château. C'était une vaste structure aux piliers géants doucement recourbés, comme les phalanges d'une main prête à recevoir du ciel un cadeau. Le bout de chaque &quot;doigt&quot; en fonte d’une vingtaine de mètres de hauteur soutenait avec les autres une flêche à cinq facettes, évidée, qui s'élançait droit vers le zénith. L'espace entre les doigts, clos par des vitraux où s’opposaient le rouge et le noir, se prolongeait de cinq larges arêtes transparentes, qui rétrécissaient pour se rejoindre au sommet. Vues du jardin, elles faisaient de la flèche un diamant allongé, étincelant dans le soleil couchant.        <br />
       La &quot;paume&quot; soutenant et audacieux appareil était un rocher poli, au parfait arrondi. Le sol de la salle circulaire d'une trentaine de mètres de diamètre y était incrusté. Dans l’épaisseur d’une pierre diaphane, l'aigle zwölle était représenté en trois dimensions. Une haute porte ovale tendue de velours noir s'ouvrait à la base de chaque pilier-doigt, mais c'est seulement de l'ouverture la plus occidentale qu'un flot de courtisans et de soldats entraient et sortaient, dans le plus grand affairement.         <br />
       De forme identique, la porte orientale, réservée à sa Superiorité et aux membres de son  Grand conseil était pour le moment obscure et son parvis, délaissé.       <br />
              <br />
       Sans avertissement, les lourdes tentures noires de la porte d’Orient se soulevèrent et Mortone Trug entra dans la salle d'un pas rapide, suivi, au même rythme, d'un aréopage de gens surexcités, interpelant, quémandant, adjurant, brandissant des documents tous plus importants les uns que les autres.        <br />
       Longarde, toujours aussi peu impressionnant semblait glisser aux côtés du Prince comme une ombre protectrice. Sa seule présence  décourageait l’approche des courtisans qui auraient souhaité  passer un billet à sa Majesté.        <br />
              <br />
       Le ministre m’avait fait installer dans une loge, presque aux pieds de l’estrade princière, et dès qu’il me vit, m’adressa un petit salut encourageant. Le Prince passa près de moi sans me voir, tapotant nerveusement la rampe. C’était un homme assez petit, mince, très brun sur une peau très pâle, à  travers laquelle transparaissait un réseau de veines bleues.  Sa chevelure de jais, aux tempes dégarnies s’avançait en éperon au dessus d’un front  altier. Ses sourcils se touchaient à la racine d’un nez d’aigle et ses yeux noirs  brillants fulguraient en permanence. Sa bouche fine et bien dessinée souriait dangereusement.       <br />
       Tout en s’adressant à la cantonnade d'un ton sans réplique, il se dirigea sans hésiter vers les degrés dorés qui montaient vers le trône, tandis que sa suite se dispersait, qui dans la salle, qui sur les rangées de bancs ministériels.        <br />
              <br />
       —Oyez ! fit la voix enrouée d’un hérault, le Prince va procéder aux audiences de la soirée. Que s’avancent les représentants agréés à la barre des ambassades.        <br />
       Trois ambassadeurs, retenus derrière un cordon rouge, étaient prêts à présenter leurs lettres de créance ou à lire leurs demandes. Un huissier, libéra le premier qui monta rapidement les degrés, en se prenant les pieds dans l’espèce de robe de chambre de brocard qui l’enveloppait. Il s’agenouilla devant Sa Supériorité.       <br />
       — Signour Ventuche, ambassadeur-résident de l’Omenat de Périache !       <br />
       Le Prince le salua cordialement.       <br />
       ¬—Bienvenue, noble Ventuche,  Relevez-vous, je vous prie. Nous avons tant à nous dire ...       <br />
       Bien que placé à portée de voix, je n’entendis rien de la conversation entre le prince et l’homme agenouillé, sauf l’expression : “Sa Grandeur Omenale, le Médiat Safarx”, qui revenait assez souvent.       <br />
       —Il est là pour préparer la conférence avec le magicien, dont a parlé Chamilah, songeai-je. Nous sommes dans le vif du sujet.       <br />
              <br />
       L’entrevue fut assez brêve, et le Prince reçut les deux autres ambassadeurs, dont je ne compris pas très bien l’origine. L’un des deux portait en guise de mitre,  la longue cosse de haricot pourpre qui caractérisait la Conque, l’instance juridique de Clotone. Etait-il possible que la puissance zwölle, officiellement considérée comme hors-la-loi par Clotone, puisse ainsi recevoir des représentants de ses plus grandes institutions ?       <br />
       Affaire à suivre...       <br />
              <br />
       Les envoyés étrangers quittèrent la barre, et le Prince ébaucha un bâillement. Longarde se pencha vers lui, ses yeux tournés vers moi. Mortone hocha la tête et me regarda d’un air étonné, puis il se détourna et se plongea dans la lecture de rouleaux qu’on venait de lui apporter .        <br />
       Bien que je n’eus aucune raison de respecter particulièrement ce peu sympathique appareil de pouvoir, l’apparat un peu écrasant m’affectait plus que je ne l’aurais voulu.       <br />
              <br />
       Un groupe compact d’officiers du Noir montait maintenant les degrés.       <br />
       —Les Nobles Agents de Sa Supériorité de retour d’un voyage  d’agrément à Clotone ! annonça le hérault sur un ton presque confidentiel.       <br />
        Curieuse façon de recevoir les informations de ses espions, pensai-je. Mais les officiers ne disaient rien. Mortone s’était levé. Un valet tout chamarré s’étant empressé sur un geste, il plongea la main dans un panier, et en sortit des décorations d’un rouge vif, qu’il épingla à la poitrine des hommes.       <br />
       Toujours silencieux, ils lui répondirent d’un salut à la romaine et se retirèrent.       <br />
              <br />
       Mortone Trug decendit alors vivement les escaliers,  aussitôt suivi de l’essaim ministériel, et s’arrêta devant moi.       <br />
       —Vous êtes Handjo Hnobich, l’un de mes jeunes fidèles Gris ?       <br />
       —Oui, votre Su... Supériorité, fis-je en inclinant la tête (Marblès m’avait indiqué quelques règles de l’étiquette imposée par le Prince : jamais d’agenouillement ni de “majesté” ou de “sire”. Il se piquait même d’un style de camaraderie militaire, qui rappelait ce qu’on disait de Napoléon) .       <br />
       —Longarde m’apprend que vous savez quelque chose qui m’intéressera. Et je fais confiance au vieux renard.       <br />
       —Vous... Vous en jugerez, Votre Su....       <br />
       — Alors suivez-nous, Longarde vous dira quand venir me rejoindre pour une conversation privée.       <br />
       —Bien, Votre  Supériorité.       <br />
       Il repartit à vive allure vers la porte de velours.        <br />
       Le ministre me happa le bras au passage. Je fus aussitôt englouti dans le brouhaha de la cour en marche, et transpercé de vingt regards interrogateurs. Quel était cet inconnu ? Ce blanc-mec mal rasé ? Ce petit-Gris auquel le Prince s’était adressé directement ? Incroyable ! Déjà, certains intriguants se bousculaient pour se rapprocher de moi, mais un simple geste de Longarde les fit refluer en désordre.       <br />
              <br />
       Le corridor pratiqué dans le “doigt” débouchait sur une terrasse protégée par une haute serre aux belles structures métalliques, riche d’échantillons de végétation tropicale. De lourdes portes de verre et de bronze furent poussées devant nous, et le Prince s’engagea le premier au dehors, sur la pelouse des jardins suspendus. Il se retourna et d’un ton charmeur, il invita ses “amis” de la cour au bal de nuit.       <br />
       Puis, il laissa la petite foule se disperser autour des buffets dressés sur des tables de pierre, et s’engagea sur une allée de graviers, voilée de brumes, et gardée par d’énormes soldats casqués.        <br />
       —Attendons un peu, dit Longarde, le Prince sera de retour dans une heure au Pavillon des Rencontres.        <br />
       —Ces gardes sont impressionnants, remarquai-je, je n’en ai jamais vu de semblables ? Viennent-ils d’une région particulière ?       <br />
       —Oh, ce sont des Thrombes spécialement éduqués. Je ne vous conseille pas de franchir le départ de l’allée. Je n’ai moi-même aucune autorité sur eux : ils vous détruiraient sans recours.       <br />
       —Personne ne va au delà de cette limite, hormis le Prince ?       <br />
       ¬—Le Prince et un très petit nombre de familiers, qui appartiennent au Conseil Restreint.       <br />
       —Je suppose, Signour, que vous en êtes membre.       <br />
       —Bien sûr, jeune Homme. La sûreté est, hélas, une fonction qui doit toujours accompagner  l’autorité la plus élevée. Je ne vous apprendrai rien de bien secret en vous disant que la malveillance est fort répandue en ce monde.       <br />
              <br />
       J’étais presque étonné d’avoir eu l’audace de poser quelques questions, et plus encore d’avoir obtenu des réponses.       <br />
              <br />
       Je grignotai quelques plachises, un peu arrosées d’une des meilleures glônes que j’ai jamais bues, tandis que Longarde, en conversation discrète avec des dignitaires, tenait une tasse de chiroine brûlante, sans doute destinée à ne jamais être consommée.        <br />
       Enfin, il regarda l’horloge baroque qui trônait au milieu de la placette, et me fit signe de le suivre. Nous empruntâmes une allée transversale. Elle nous conduisit, entre buissons et arbres, à la rambarde circulaire qui courait autour de la terrasse, donnant sur de vertigineuses profondeurs.        <br />
       Un instant, le souvenir de la chute d’un homme, sur la terrasse d’un autre château, traversa mon esprit. Mais je me sentais plus en sécurité dans l’orbe d’un pouvoir affichant une politique claire et déterminée, qu’aux mains de Mungabor,  gouverneur félon, hésitant, inquiet et paranoïaque.       <br />
       Nous rejoignîmes bientôt un petit bâtiment de pierre édifié contre la paroi extérieure, et qui avait l’allure d’un abri pour sentinelles. Longarde frappa trois coups, et sans attendre la réponse, ouvrit la porte revêtue de cuivre et me fit entrer, avant de la refermer sur moi.       <br />
       L’intérieur ressemblait à la cabine d’un navire,  recouverte d’un lambris de bois d’ébène. Des flammes jaillissaient dans un petit foyer, devant lequel se tenait le Prince, jambes croisées, les mains en avant,  pour se réchauffer.        <br />
       Son haut front était plissé de mille rides parallèles, et la lame de son nez me semblait encore plus aiguisée  que dans la salle d’honneur.       <br />
       Sans se retourner, il parla, droit au but.        <br />
       —Longarde me dit que le carnet est sans doute vrai...  Est-ce votre opinion ?       <br />
       — Oui... Mais cela n’a pas une grande importance, Votre Su...       <br />
       ¬— Laissez tomber ce titre idiot, coupa Mortone. Comment cela, “pas une grande importance” ? ajouta-t-il en haussant un sourcil en accent circonflexe.       <br />
       — Eh bien,  ce qui compte, c’est le raisonnement, la signification des croquis...       <br />
       Mortone se retourna, me transperçant du regard.       <br />
       —Vous prétendez que vous avez compris une énigme vieille de vingt ans, et à propos du secret fondamental de nos îles ? Vous témoignez d’un certain culot, jeune homme.       <br />
       —Je puis vous faire part de mon interprétation et vous jugerez sur pièces.        <br />
       —Ah volontiers, j’adore les jeux d’esprit. Asseyons-nous.       <br />
       Il nous servit  chacun un doigt de glône dans une flûte de cristal.       <br />
       —C’est de la glône de Cicéole, de la maison Fitrion, vous connaissez ?       <br />
       — N..non, fis-je en frisssonnant.        <br />
       —C’est la meilleure de toutes sans conteste, surtout ce millésime.       <br />
       Je m’absorbai dans l’art de goûter, espérant ainsi cacher mon trouble. Il était plausible que le Prince des Zwölles disposât des meilleurs produits de l’archipel, mais il pouvait aussi me faire savoir qu’il n’ignorait rien de moi ni de mes amis. Au fond, me dis-je, qu’est-ce que cela changeait, dès lors que j’avais à lui vendre un secret d’une importance capitale ?  Il faudrait néanmoins, dans tous les cas, que je prépare un plan pour m'échapper.       <br />
       —Eh bien, dites-moi tout, jeune phénomène !       <br />
              <br />
       Le faux carnet que j’avais moi-même découpé dans du vélin trouvé dans l’atelier des ingénieurs, puis écrit et dessiné, et enfin “vieilli” grâce à quelques procédés classiques, était fort proche de l’original. Sauf pour quelques menus détails.        <br />
       Ainsi, avais-je déplacé subrepticement l’arrivée du sable dans la fosse océanique supposée être le lieu de triage et d’orientation du courant froid, le Rieufret.  Le résultat de ce changement était radical.  A lire le faux opuscule de Jion de May, on pouvait croire que c’était en obturant la fosse qu’on détournait le courant vers le Dragon (et non l’inverse comme ce que je supposais la réalité !).  Je donnais donc à croire à l’autorité Zwölle que si elle parvenait, d’une façon ou d’une autre à obtenir un plus grand tassement du sable sur Dysme, elle déclencherait un arrêt du Dragon, et pourrait, du même coup, le faire franchir par une vaste flotte d’invasion des îles de l’est.        <br />
       Mon plan était machiavélique : s’il fonctionnait, j’inciterais Mortone Trug à un gigantesque branle-bas de combat, qui conduirait peut-être à la destruction de toute son armada. En effet, au lieu de faire cesser le courant du Dragon, le tassement supplémentaire des sables de Dysme (obtenu, par exemple, par une foule de faux pélerins) aurait  au contraire pour effet... sa magnification. Même en utilisant des coques plus sophistiquées, de gros bateaux de combat et des barges de débarquement se trouveraient déstabilisées par un grossissement inattendu des flots.        <br />
       —Vous croyez qu’il suffirait qu’une foule de gens marchent sur les dunes de Dysme assez longtemps, pour déclencher le processus de “fermeture” du courant ?        <br />
       —Je suppose, votre Excellence, que vous avez en mémoire les croquis du maître Jion de May ?       <br />
       —Bien sûr... J’ai étudié votre carnet fort attentivement.       <br />
       —Dans ce cas, vous vous souvenez de celui où il dessine une sorte d’entonnoir marqué A, se déversant dans une fosse marquée B.       <br />
       —Oui.       <br />
       Je développai alors l’explication jusqu’à ce que Mortone, visiblement ému, me serre l’épaule d’une pression  convulsive.       <br />
       —Jeune homme, vous avez mis le doigt sur une vérité que nous cherchons depuis des années. Que dis-je ! Mon père, le respecté Magido était déjà en quête de la trouver. Cette histoire de Dysme est fantastique...       <br />
       —Mais, Monsignour, ce n’est qu’une hypothèse sortie de mon crâne fiévreux !       <br />
       —Elle est géniale, vous dis-je ! Elle correspond trop bien à tout ce que nous savons ! Nos géographes ont étudié chaque pouce carré du grand Dragon, chaque minute de ses variations depuis deux ou trois cent ans.       <br />
       —Le Rieufret, par contre, semble avoir été moins bien étudié. Nous pouvons faire des erreurs... insinuai-je un peu vicieusement.       <br />
       —Certes, mais le modèle se tient : il est clair qu’il nous reste à organiser le plus formidabletassement des sables de Dysme que l’histoire ait connu, tout en nous tenant prêt à l’occupation de ces terres, au fond nôtres depuis toujours...       <br />
              <br />
       L’enthousiasme de Trug ne connaissait plus de bornes. Il s’était levé, tournant dans la petite pièce comme un lion dans une cage, me prenant à témoin de ce qu’il imaginait :  la plus fantastique croisade jamais organisée. Il me décrivit en détail le processus   irréversible qu’il allait engager, le déblocage de fonds secrets patiemment accumulés, l’achat de forêts entières sur Périache pour la construction des bâtiments de guerre, l’entraînement de compagnies d’assaut spéciales, la préparation minutieuse des administrations qui auraient à prendre immédiatement la relève  des Etats vaincus.        <br />
       Il me parla, avec plus de flamboiement encore, de la course qu’il ferait organiser sur la Ménile, et dont les protagonistes seraient tous les membres de l’élite clotonoise. Seul le vainqueur serait épargné, et laissé sur une barque au milieu de l’Atlantique. Ce serait une excellente manière de liquider, en les forçant à s’entretuer, tous ces orgueilleux personnages qui lui tenaient la dragée haute depuis tant d’années. Enfin l’ordre et l’unité régneraient sur Guama. Enfin les forces pourraient être mises en commun pour construire une société puissante, capable de regarder vers l’extérieur, de sortir des frontières qui l’isolaient, de commercer avec le monde entier ! Enfin...       <br />
       —Votre Excellence, il y a une chose....       <br />
       —Oui ? fit Mortone, frustré de s’arrêter dans son élan.       <br />
       —Comment comptez-vous organiser le “piétinement” de Dysme ?  Des milliers d’hommes, cela ne passe pas inaperçu.       <br />
       —Mm. Bonne question, jeune homme. Il y a plusieurs solutions. Celle des “faux pélerins” est à étudier, mais elle présente beaucoup d’inconvénients, dont celui de n’être pas très crédible.       <br />
       Une autre consiste à infiltrer lentement quelques milliers d’agents sur La Majeure, qui est assez vide, et de là, organiser un commando. On pourrait aussi utiliser certains animaux très lourds, et des troncs d’arbres...       <br />
       —Oui, très judicieux.  Il existe une troisième solution...       <br />
       —Laquelle ?       <br />
       —La guerre se ferait en deux temps : une escadre, montée sur des bateaux spécialement dessinés pour passer le grand Dragon, viserait Dysme. Là, elle attendrait la riposte des Clotonois. La bataille même aurait lieu sur le banc de sable. Plus les Clotonois, complètement paniqués à l’idée que vous avez pu franchir impunément le Grand Dragon feraient venir de troupes,  et plus ils réaliseraient eux-mêmes le tassement que vous souhaitez !       <br />
        Avec relativement peu d’hommes et des pertes modérées, vous obtiendriez d’eux ce que vous voulez... Et dès que le Grand Dragon aurait fléchi, vous lanceriez votre immense flotte, qui n’attendrait que ce moment, cachée dans les anses de Draco, de Périache et de Lario.       <br />
       Le Prince me regardait, les prunelles dilatées par la grandiose vision que j’avais suscitée en lui.       <br />
       —Génial ! Décidément, Handjo, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt !   Ces dissensions entre Gris et Noirs sont, au fond, stupides. Il faudra que je remédie à cette situation qui interdit les collaborations les plus fructueuses !       <br />
              <br />
       Il se ressaisit, tentant de dompter son propre enthousiasme.       <br />
       —Bien. Vous êtes nommé chef du groupe des ingénieurs, en vue de fabriquer les vaisseaux de l’escadre d’attaque de Dysme. Je ferai par ailleurs accélérer la construction secrète des galions de l’invasion générale, pour lesquels l’adaptation au courant ne sera plus nécessaire.       <br />
       —A vos ordres, Votre  Supériorité.       <br />
       —Vous êtes à l’instant promu à la dignité de Comte de Papiarnick. Vous siègerez au vice-ducat de la région nord-ouest, auprès du nouveau duc Marblès de Fongil.       <br />
       —Marblès ? Ah oui, nous nous connaissons très bien. je vous remercie de tout mon coeur, dis-je.       <br />
       —Encore un mot, jeune homme : vous faites partie désormais de mon conseil restreint...        <br />
       Il s’approcha de moi et sortit sa dague.       <br />
       Mon poil se hérissa.       <br />
       ¬—N’ayez pas peur, sourit Mortone, je veux seulement vous  prendre quelques cheveux et les donner à renifler à mes gardes thrombes. Vous pourrez ensuite entrer et sortir de mes jardins privés sans être importunés sans eux.       <br />
       —Ah fis-je, soulagé.       <br />
       Il me saisit une mèche et la coupa.       <br />
       —Vous déménagerez immédiatement pour un pavillon des jardins, privilège que vous partagerez seulement avec Longarde, mon demi-frère, le Duc de Sioulque, ainsi que quelques-unes de nos meilleures amies... du moment, ajouta-t-il.       <br />
       —C’est trop d’honneur, Votre Supériorité.       <br />
       —Non. C’est du réalisme. D’une part, vos idées fulgurantes pourront m’être utiles dans bien des domaines, j’en suis sûr. Et d’autre part, je ne veux pas que d’autres en profitent, peut-être indûment. Je préfère vous tenir, disons, sous mon contrôle direct.       <br />
       —Est-ce une sorte d’emprisonnement ?       <br />
       —Oui, mais fort luxueux, et avec une chaîne fort longue, puisque vous irez et viendrez à votre guise sur toute l’île. Je veux simplement que vous passiez beaucoup de votre vie près de moi : vous installerez votre bureau de conception dans votre suite, afin que je puisse tous les jours apprécier vos progrès, et vous consulter sur quoi que ce soit qu’il me viendrait à l’esprit.       <br />
       Dès demain-matin à la première heure, prenez vos affaires et montez au pavillon privé. Zambdez, le maître-valet, vous indiquera vos quartiers.       <br />
              <br />
              <br />
       Je devais me remettre des émotions de la soirée.       <br />
       Avant d’emménager dans mes nouveaux appartements, je passai un long moment dans mon atelier, regardant les ouvriers polir le tracé des rainures des nouvelles coques.        <br />
       Je continuerais cette activité, sans chercher à tromper le Prince sur ce point. Pour trois raisons : l’escadre de bateaux légers ne suffirait jamais en elle-même à mettre en danger  les autres îles.  Une fois l’armada Zwölle vaincue, l’existence de cette technique pourrait servir les instances régulières de l’archipel. Si mon ami Phial d’Atoy était élu Minus de l’archipel, il pourrait s’en servir, non pour envahir, mais pour mutiplier les échanges et empècher la constitution d’enclaves trop durables.       <br />
       Et surtout, j’espérais construire pour mon compte un vaisseau qui, un jour peut-être, pourrait me ramener en Guyane ou vers les Caraïbes, la zone entière semblant isolée du monde par un réseau de courants tout aussi infranchissables que le Grand Dragon.        <br />
       Il faudrait  sans doute un procédé expérimental pour tester leur efficacité avant la grande épreuve. Peut-être serait-il maintenant possible de détourner davantage d’argent, pour simuler un “grand Dragon” miniature ? Par exemple à l’aide d’un torrent de montagne dont on aurait concentré et orienté le flot ?       <br />
              <br />
       J’en étais là de mes méditations, lorsque Marblès, entré sans bruit, m’interpella :       <br />
       —Alors, Handjo, tout va comme tu veux ? Tes travaux progressent-ils ?  J’ai vu que le Ministre de l’intérieur s’y intéressait. Bravo ! tu vas devenir un personnage important.        <br />
       Sa bouche en cicatrice s’étira pour signaler l’ambiguité de ses sentiments.       <br />
       —Il faudra que nous discutions de nos intérêts communs, car tu sais que j’ai maintenant d’importantes responsabilités du côté de Papiarnick...       <br />
       —Quand tu voudras, dis-je, passant spontanément au tutoiement. Quand tu voudras, mon Cher !       <br />
       —Eh bien, tu as l’air en pleine forme !       <br />
       ¬¬—C’est vrai, mais tout ne va pas pour le mieux. Les ingénieurs de notre niveau... ne sont pas si bien lotis. Je ne veux pas me plaindre, mais ma chambre est un placard!        <br />
       Marblès me regarda, interdit, puis éclata de rire.       <br />
       — Voyez-vous cela ! Monsieur fait la fine bouche.  Te rends-tu compte que tu vis à la cour ? Sais-tu que nos plus grands ducs ne disposent ici que d'un deux-pièces sous les toits ? Et qu'ils en sont fort aise ? Un petit chevalier Gris des provinces sauvages a le privilège de partager le sort enviable des plus grands de ce monde, et il a encore le toupet de se plaindre ?       <br />
       — Non, dis-je, je ne me plains pas. Mais je constate tout de même que les chiottes de ma chambre à Papiarnick sont plus grandes que la logette de l'atelier.       <br />
       — Mais c'est le cas de tout le monde, jeune cador !        <br />
       — C'est peut-être une façon pour Sa Supériorité de tenir les pairs de l'île... fis-je songeur.       <br />
       Marblès grimaça, soudain aux aguets.       <br />
       — Ne pense pas trop, Handjo, c'est très mal vu, par ici...       <br />
       — Surtout par les jaloux, sans doute...       <br />
       — Les jaloux ? Que veux-tu dire ?        <br />
       — Eh, Marblès, ce que j'ai dit ! Peut-être te doutes-tu que les intelligences avisées ne sont pas détestées au Conseil restreint...       <br />
       Blanc comme un linge, Marblès se figea,  manquant de tacher son pourpoint de soie noire en renversant du coude une petite applique.        <br />
       — Quoi ? fit-il en me rattrapant, Que t’a dit le Ministre ? Tu as l'intention de ...       <br />
       — Je n’ai aucune intention,  mon cher Marblès, mais il se trouve que... je dois rejoindre le Prince au pavillon privé. Tu m’excuseras. On se revoit bientôt.       <br />
              <br />
       Le Duc de la région nord-ouest m'aurait sans doute étranglé séance tenante, si un groupe d’ingénieurs et d’artisans n'avaient déboulé ensemble dans l'atelier. J'en profitai pour lui fausser compagnie.        <br />
              <br />
       La première fois que je m’engageai vers le jardin privé, j’avoue que je ressentis une légère appréhension en passant devant les deux cerbères quasi-humains de deux mètres de haut.  Avaient-ils vraiment “humé” mon identité dans les quelques cheveux que le Prince avait coupés ? Mais les monstres ne bougèrent pas plus que si j’avais été un souffle de vent. A croire qu’ils ne m’avaient même pas vu.        <br />
              <br />
       Le petit bois de saginères qui cachait la Maison Privée  s’arrêtait au pourtour du jardin intérieur, aussi éthéré qu’une estampe japonaise. Comme le pavillon des Rencontres,  la Maison était construite au bord du gouffre, mais cette fois à l’extrémité d’une pelouse inclinée donnant directement sur le vide, sans rambarde. L’architecte avait conçu une suite de trois toitures pointues, soutenus par de fines arcatures de bronze vert. Un plancher de bois massif courait sous l’ensemble, suspendu à vingt centimètres au dessus du sol, et surplombant le vide immense sur tout son côté sud-est.        <br />
       Les murs étaient plutôt de légers paravents ou des moucharabieh jouant de mille manières avec la splendeur lumineuse. Seuls les quatre piliers d’angles, beaucoup plus larges que nécessaire, laissaient souçonner des gaines reliées au sous-sol -ascenseurs ou monte-charges. A l’intérieur, l’espace ouvert contrastait avec les tentes et les “roulottes” qui, à l’abri du toit commun, y marquaient les territoires de chaque habitant, entre de féériques transitions jardinées.       <br />
       Zambdez, sans doute averti par des elfes,  m’attendait devant la maison. Dépenaillé, lourd, suractif, l’homme n’avait rien d’un valet de comédie. Compagnon d’armes du Prince, il avait été blessé un peu partout et boîtait fortement de la jambe gauche. Les mains chargées de verres à laver, une serpillère coincée sous le bras, il m’accueillit en souriant, pour autant que la fumée de son cigare, lui vrillant l’oeil, lui permît autre chose qu’une méchante grimace.       <br />
       —Signour Handjo, bonjour, grinça-t-il. Je vais vous montrer votre chambre. C’est la grande roulotte blanche au milieu des fleurs, à côté du Bain. Je ne vous accompagne pas, le salon est dans un désordre épouvantable, et Mortone reçoit demain une sommité...       <br />
       —Le Prince m’a parlé d’un atelier privé ?       <br />
       —Vous vous servirez de votre chambre, elle est assez grande. Et si çà ne suffit pas, je vous ferai planter une tente dehors. On l’a déjà fait dans le passé...       <br />
       Il étouffa un ricanement sinistre.       <br />
       —Et cela a posé un problème ? demandai-je, inquiet.       <br />
       —Oh, pas du tout... On a tout jeté par dessus bord quand Mortone en a eu assez. Et quand je dis tout, c’est tout : les affaires, le bonhomme, la concubine, le cuisinier.       <br />
       —Eh bien, une histoire charmante.       <br />
       —Les aléas de la vie, mon bon Signour. Je ne vous souhaite rien de semblable, notez bien.       <br />
              <br />
       Je m’installai dans ma &quot;roulotte&quot;,  un espace fort agréable,  surtout le vaste lit aux draps de soie, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais rencontré sur l’île, même chez les Fitrion (dans la maison desquels je disposai d’un lit d’enfant sous des combles) ou chez Phial, à Michemin, où j’avais dormi sur des caisses, dans une vaste pièce dépouillée de tout meuble.        <br />
       Quand je ressortis sous l’auvent commun,  Zambdez briquait avec ardeur un meuble d’onyx. Il ronchonnait pour lui-même et ne semblait pas disponible pour la conversation. Je déambulai sans but précis, admirant les statues, les chandeliers, quelques petits tableaux suspendus dans l’air à des fils invisibles. Peut-être d’autres membres du Conseil restreint allaient-ils bientôt faire une apparition ?       <br />
       Des lumières tremblotaient à travers la toile écrue d’une grande tente de bédouin. Zambdez lut dans mon esprit :       <br />
       —C’et la chambre du demi-frère du Prince, Minouïr. Il est un peu simplet, pour le dire comme cela. Il passe son temps à osciller sur son lit, d’avant en arrière. Mais ne le dérangez pas, il s’enfuirait et il faudrait une escouade pour le retrouver coincé entre deux rochers. Moi je l’y laisserais bien, pour nourrir les crocasters, mais Mortone a promis à son père de le protéger jusqu’à sa propre mort.        <br />
              <br />
       Mon regard se tourna vers le “blockhaus” de pierre noire qui enveloppait le pilier sud, surélevé par rapport au plancher.       <br />
       —Oui, bien sûr ! c’est la chambre de Mortone, dit Zambdez.  Et un peu plus loin, la roulotte mauve avec des sortes de cornes d’abondance, c’est celle du Duc de Sioulque, le grand amiral.        <br />
       —Et... Longarde ?       <br />
       — Longarde est terrible : il ne veut pas de chambre. Il dort sur un lit de camp que je lui installe dans un coin du salon, là bas, près des vasques.        <br />
              <br />
       A ce moment, un chuintement se fit entendre, et une porte s’ouvrit dans le pilier Ouest. Un très grand personnage en sortit, le ventre chamarré de décorations, les cheveux blancs abondants et tirés en arrière, noués par un chignon.       <br />
       —Ah mais, dit l’homme d’une voix joviale, si ce n’est pas là notre nouveau locataire !        <br />
       Il s’avança, main tendue, et me broya les phalanges.        <br />
       —Morty m’a dit que vous aviez des idées intéressantes, vraiment très intéressantes, en ce qui concerne la flotte .       <br />
       —Le prince me fait un grand honneur...       <br />
       —Il sait reconnaître les talents. Mais nous aurons l’occasion de nous revoir. Je ne fais que passer. Zambdez, cria-t-il... Viens ici, vieux chien !       <br />
       —Me voila, ne criez pas si fort !       <br />
       —Veux-tu faire préparer un second lit dans ma thurne ?  J’ai de la visite...       <br />
       —Là, vous m’étonnez, Amiral, railla  le serviteur, les mains aux hanches. Cela fait bien six ans que je ne vous ai pas vu courir le guilledou. Est-ce un réveil printanier ?       <br />
       —Ecoutez-moi ce vieil impertinent, fit le Duc de Sioulque en me prenant à témoin. Sache que j’ai fait une rencontre inattendue et fort charmante et que l’amour ne compte pas le nombre des années.       <br />
       —Surtout quand le millésime est dépassé... dit Zambdez en crachant sa chique de choulcave dans un pot de hautes fleur jaunes.        <br />
       Sioulque haussa les épaules et se tourna vers moi.       <br />
       —J'aimerais m'entretenir avec vous plus longuement. Si vous ne vous mettez pas au lit avant une ou deux heures du matin, nous prendrons, probablement notre verre nocturne habituel avec Morty. Joignez-vous à nous.       <br />
       —Volontiers.       <br />
       —Mais, de grâce, laissez les verres sur le plateau, gémit Zambdez, que je n'aille pas les chercher partout.       <br />
       —A très bientôt, donc... dit le géant aux favoris floconneux.       <br />
              <br />
       Je mis à profit les quelques heures qui nous séparaient du rendez-vous des noctambules pour réfléchir, allongé sur mon immense lit.       <br />
       Des perspectives nouvelles s'ouvraient. Je vivais désormais dans un monde de facilité et de pouvoir; un monde trompeur, bien sûr, qui pouvait d'une heure à l'autre basculer dans le cauchemar. Un morceau de passé pouvait remonter à la surface du présent et me démasquer; une erreur d'appréciation.        <br />
       Le climat de familiarité qui régnait dans la Maison Privée pouvait s'avérer dangereux. Il poussait à la spontanéité et engageait à l'erreur fatale.  Un mot de trop et le bon sourire du Prince se transformerait en rictus, accompagnant l’ordre de vous faire basculer par dessus le bord de la falaise toute proche.        <br />
        Je  résolus donc de ne pas entrer dans le jeu d'une pseudo-égalité de tous les hôtes de la maison et de Zambdez, ou d'y participer avec une grande prudence.        <br />
              <br />
       J'étais inquiet de ce qui avait pu arriver à Athiello, depuis mon départ de la champadoue. Mon message, dont j'espérais que le gros Brotac'h avait pu le délivrer depuis près de dix jours maintenant,  lui annonçait que je pénétrais dans le château pour travailler dans l'Atelier, et qu'il serait bon qu'elle se mette en rapport avec Lutel Mirgône. Si celui-ci avait un contact sur le mont Atrosse, j’attendais maintenant que celui-ci se fasse connaître de moi.        <br />
       J'espérais que la rencontre avec l’émissaire de Lutel ne tarderait pas, car mon intuition me disait que je ne pourrais pas jouer le jeu du &quot;conseiller&quot; très longtemps.  Certes, Mortone m'avait accordé une liberté totale de déplacement sur l'île — et j'avais hâte de mettre à l'épreuve cette promesse— mais je supposai qu'elle aurait pour contrepartie une surveillance constante, et des rapports fréquents sur les lieux de mes déplacements et les objets de mes intérêts.        <br />
       Je ne pourrais donc pas tenter grand chose, et, à supposer que l'on trouvât tout naturel que je revinsse à Papiarnick pour voir ma femme, je ne saurais y rester plus d'une ou deux nuits. M'échapper incognito de la champadoue serait encore plus difficile. Il valait mieux, dans tous les cas, que je dispose au château d'une complicité secrète.       <br />
              <br />
       On frappa à la porte de ma roulotte.       <br />
       —Entrez !       <br />
       Zambdez entra, tenant par la main un gnome jaunâtre et baveur, vêtu d'un pourpoint de soie rose.       <br />
       — Voici le prince Minouïr ...  Il voulait vous voir.       <br />
       —Voirrrrr ! répéta le gnome en souriant, les yeux comme deux lunes se reflétant dans l’huile.        <br />
       —Et puis, vous avez deux messages :  une lettre d'un nommé  Mirloc'h Salchiff...  Arrivé par pneumatique il y a dix minutes. Et puis une note de notre bien-aimé Ministre.       <br />
       —Ah oui... Merci.       <br />
       —Ssssi... dit Minouïr en fixant sur moi deux prunelles, bien trop attentives pour être celles d'un simple arriéré mental.       <br />
        ¬—Viens, Minouïr, laissons ce jeune homme, il est sans doute bien fatigué de tous ses déménagements.       <br />
       —Gements... Je mens...       <br />
       Le regard du gnome, la tête tournée en arrière, me suivit longtemps, me laissant une impression désagréable.       <br />
              <br />
       Je dépliai le rouleau et lus.       <br />
              <br />
       Cher  Signour Handjo,       <br />
       Je vous félicite, au nom de l'équipe, de la promotion dont Signour Marblès nous a fait part. J'espère que vous continuerez à travailler avec nous, car nous avons  tous eu, je crois, grand plaisir à vous connaître. Je me tiens à votre disposition pour un rapport global de l'état de nos travaux.  Je pense que Hrulich pourrait prendre la direction de notre section des &quot;Flotteurs&quot; et &quot;multicoques&quot;. Qu'en pensez-vous ?       <br />
       Votre Mirloc'h.       <br />
              <br />
       L'homme à la tête en boule de laine avait peur pour son poste et prenait les devants.  Je n'avais pas l'intention de le licencier, car il semblait capable de diriger l'Atelier. Mais je lui demanderais de réorganiser tout le travail autour d'un seul projet synthétique, après une discussion sur les qualités attendues du navire &quot;passe-courant&quot;.       <br />
              <br />
       Il me fallut davantage de temps pour déchiffrer la note de Longarde, rédigée en minuscules pattes de mouches.       <br />
       Mon cher Handjo, bienvenue parmi les membres de la Maison Privée.  Marblès m'a dit du mal de vous, mais c'est sans importance. Il a finalement accepté votre nouvelle position de vice-duc. Voudriez-vous descendre demain vers sept heures du matin à l'étage de la conciergerie ? Je voudrais que vous vous entreteniez avec un prisonnier assez intéressant.       <br />
       Signé : Longarde.       <br />
              <br />
       Mon estomac se serra. L'idée même de visiter les geôles du Mont Atrosse m'inquiétait. Même si j'y pénétrai en homme libre, ce serait peut-être pour y être jeté un peu plus tard, avec un statut bien moins enviable. Et qui pouvait être ce prisonnier &quot;intéressant&quot; ?       <br />
              <br />
       Epuisé et un peu abasourdi de l'accélération des choses, je m'endormis, toutes les lumières allumées.  Le bruit de conversations animées me réveilla deux heures plus tard.        <br />
              <br />
       De nuit, le salon était encore plus somptueux. Les piliers de métal se déployaient comme les tiges de hautes fleurs, éclairées par de petites lampes  installées sur des branches ou des feuilles, comme des lucioles.  L'eau des vasques, éclairée de dessous, formait de larges rideaux lumineux.  Un feu de joie avait été allumé sur une plaque de métal. Autour de tables rondes, toute une compagnie s'était abattue, discutant avec véhémence. Il y avait là de jeunes et brillants officiers Noirs, dont certains portaient la décoration pourpre, remise le matin même par le Prince, et un nombre équivalent de jeunes filles plus belles les unes que les autres. Couvant cette jeunesse, le Prince demeurait silencieux, modeste, son grand front d’albâtre penché sur des pensées insondables.  Le grand Amiral Larr de Sioulque était affalé sur un divan, les bras ouverts autour de deux silhouettes féminines aux épaules dénudées.       <br />
       Le Ministre, tassé dans un coin, semblait s'ennuyer à mourir.       <br />
       Je sortis à regret de mon refuge et me forçai à sourire.       <br />
       —Ah, voila notre jeune prodige ! dit Sioulque visiblement émèché. Approchez, ne soyez pas timide...       <br />
       Les yeux se tournèrent vers moi et... je dus faire un effort pour ne pas défaillir !        <br />
       Ce n'était pas les regards de la horde de Zwölles un peu ivres qui me glaçaient. Non, c'était au contraire ce qui aurait été, en d'autres circonstances, le plus charmant des spectacles : la splendide  jeune fille brune assise à la gauche de l'Amiral n'était autre...  qu'Anylanne !       <br />
        Son sourire figé me montra qu'elle m'avait reconnu immédiatement, et qu'elle en était aussi surprise. Son sang-froid fut supérieur au mien car elle se remit instantanément à plaisanter,  caressant doucement la joue de son protecteur.        <br />
       Anylanne ! Que faisait-elle là ? Comment avait-elle réussi à se faire remarquer par le chef de la flotte ?  Nous devrions trouver un moment pour échanger quelques informations. Je réalisais amèrement que nous disposions l'un sur l'autre d'informations qui pouvaient tuer l'autre.       <br />
              <br />
       Je m'assis sur un pouf demeuré libre au milieu des officiers Noirs, et, pendant un moment, je demeurai silencieux, épargné par la conversation qui courait sur les élections minusales et sur le climat politique à Clotone, d'où le groupe revenait d'une mission spéciale. J'essayai de détacher mon esprit d'Anylanne, et de m'intéresser aux nouvelles de la Capitale.        <br />
              <br />
       Depuis mon départ, un mois auparavant, les choses n'avaient cessé de se dégrader sur la métropole de l'archipel. Le Villacope, de plus en plus impopulaire pour ses manoeuvres en faveur de Wiril Braighcht, s'était retranché dans son palais comme dans une forteresse assiégée, entouré de ses fidèles. La Conque, le grand pouvoir judiciaire, était en ébullition. Une dizaine de factions avait émergé de la pure anarchie, depuis que son président, le Juge Fatrepon Mirois, avait été convaincu de participation au complot. La foule en délire avait pourchassé à coups de pierres le gouverneur Mungabor, en visite incognito pour soutenir la conjuration, et qui avait dû rembarquer précipitamment pour La Majeure sur une barque de pêche. Le patriarcat de la forêt cercopse ne fonctionnait plus depuis l'assassinat du vieux Fur’hion, ce qui interdisait toute course de Braques, et bloquait nombre d'affaires suspendues au jugement divin.  Les nouvelles des candidats de la course minusale étaient contradictoires, mèlées de rumeurs et d'histoires invraisemblables.        <br />
       On disait que le jeune Homer Benjou, aidé de Jacques-Jean Gonflamond, avait terrassé une affreuse chimère, en récompense de quoi des fées leur  avaient offert un cheval ailé sur lequel ils faisaient le tour des îles à la vitesse de l'éclair, avant de descendre chez les Magdes, pour consacrer leur victoire. Ces fariboles étaient largement propagées au sein d'un peuple crédule qui exprimait ainsi son choix en faveur du rejeton d'une lignée de résistants au pouvoir .        <br />
       On demeurait sans nouvelles de Braighcht, déjà accueilli, supposait-on, par les puissantes magiciennes de Hirpan. Quant à Allastair Jovial-Bonheur et Phial d'Atoy, les officiers pensaient que sa Supériorité en savait certainement plus qu'eux.       <br />
       Mortone sourit énigmatiquement et ne confirma pas.       <br />
         — Je crois qu'il s'impose que nous orientions nos efforts vers ce petit Benjou, dit-il, pensif.  Il se peut qu'il devienne l'ennemi principal.       <br />
       — Mais comment, Votre Supériorité ? Personne ne sait où il se trouve !       <br />
       — Nous avons peut-être un moyen de pression sur lui...       <br />
       Je ne saisis pas immédiatement les implications de cette phrase. Ce ne fut que plus tard dans la nuit, entre deux rêves, que je fis le rapprochement avec la présence de Nadja, la soeur d'Homer, dans les îles de l'Ouest. Nadja, que je n'avais pas oubliée, et à laquelle je pensais souvent, un pincement nostalgique au coeur. Se pourrait-il que les Zwölles aient gardé la main sur elle ? Chamilah ne nous avait-elle pas dit que Mortone l'avait laissée partir ?        <br />
              <br />
       —Un peu de patience, mes jeunes Loups ! disait le Prince. Dans quelques jours, bien des choses se seront éclaircies. Bien des décisions auront été prises. Vous n'aurez plus longtemps à ronger votre frein, je vous l'assure. Nos plus grandioses espoirs sont  sur le point de se réaliser. L'heure venue, je vous dévoilerai nos plans.  Mais en attendant...       <br />
              <br />
       Il se leva, tendant la main d'une jeune fille ravissante, les cheveux blonds en tour montée, le corps parfait, moulé de cuivre lamé.       <br />
              <br />
       —A vos plaisirs ! Zambdez ne vous chassera du sanctuaire qu'au petit matin ! Au revoir, mes loups hurlants ! Copulez, fumez, buvez... mais ne roulez pas par mégarde au dessus du vide ! Il est si proche !       <br />
        Aussitôt, les jeunes officiers se mirent à hululer de la plus lupesque façon, à moins que ce ne fût à la ressemblance de l’immogre légendaire. La symphonie discordante se termina par des rires, et la meute  essaya de rallier Zambdez, qui, aussi saoül qu'imperturbable, nettoyait les déchets des repas de ces messieurs-dames .       <br />
       — Je crois que nous allons suivre l'exemple princier dit l'Amiral, mais auparavant, dites-nous quelques mots, cher Handjo, du secret des dieux.       <br />
       C’était enfin arrivé : j’étais sur la sellette.       <br />
       —J'aimerais tant, Messire, mais je suppose qu'il faut d'abord que notre Prince ôte ma muselière, ce qu'il n'a point encore fait...       <br />
       —Ah le gentil loup gris, hoqueta un jeune officier. Sont-ils plus féroces que les Noirs ?       <br />
       —Çà se saurait, dit un autre ! Les Gris aiment trop l'odeur de la niche !       <br />
       L'Amiral s’interposa paternellement :       <br />
       — Ne commencez pas, jeunes gens ! Rappelez vos les mots du prince : le gouffre, ici, n'est jamais loin. Si Handjo ne nous parle pas ce soir, ce sera demain...       <br />
              <br />
       Au petit matin, le soleil envahit ma luxueuse roulotte et je me levai. L’intuition me poussa à me dégourdir les jambes sur le sentier du bord du gouffre. Dans la brume qui grimpait à la verticale de la muraille, comme les volutes d'un cigare géant, une mince silhouette était assise sur le banc, regardant l'infini.       <br />
       —Salut Anylanne...       <br />
       —Je t'attendais, dit la jeune fille sans détourner le regard du soleil levant.       <br />
       —Tu vas te détruire la vision... Ne fixe pas l’astre !       <br />
       —Au point ou j'en suis, je ne saurais être plus aveugle...        <br />
       Je m'assis non loin d'elle.       <br />
       —Nous sommes amateurs d'ascensions fulgurantes, toi et moi... dis-je.       <br />
       —Ne te méprends pas, Augustin. Tu sais que je ne pouvais pas reculer. Mon père m'aurait tué si j'étais revenue au Phare.  Et je ne pouvais pas aller non plus chez ma cousine, car il m'y aurait fait retrouver. Larr est passé par hasard à la taverne où je buvais pour oublier tout çà, et pour t'oublier aussi...       <br />
       —Pourquoi ?       <br />
       —Tu ne te doutes pas ?       <br />
       — Non       <br />
       Elle soupira :       <br />
       —Les hommes sont stupides...  Enfin, maintenant tout est joué. Il m'a séduite, enlevée, et il est prêt à m'épouser. Rien ne me fera reculer : c'est la chance unique de ma vie.       <br />
       —J'ai cru entendre &quot;inique&quot;...       <br />
       —Ne me méprise pas, Augustin. les Zwölles sont humains également, et probablement pas pires que d'autres.        <br />
       —Certes, mais leur haine collective est assez néfaste. Si on leur donne la moindre chance, ils vont déferler sur les îles et massacrer tout le monde.       <br />
       —Je n'en suis pas sûre. Ils seront les nouveaux maîtres, c'est sûr, mais sans le vice de bien d'autres. L’agitation stérile cessera enfin.       <br />
       —Anylanne, je suppose qu'il est inutile de te dire de garder le silence sur notre passé. Tu as compris que j'avais emprunté l'identité d'un autre.       <br />
       —Oui.       <br />
       —Sache au moins que c'est cet autre, victime  héroïque des Zwölles, qui m'a encouragé à faire cela.        <br />
       —Ce sont tes affaires, Augustin. Je ne désire pas en savoir davantage.       <br />
       —Je croyais que l'injustice te déplaisait, et que tu avais fui ton père à cause de l'inhumanité de ses pratiques.       <br />
       —C'est vrai. Dès que j'aurai un peu de pouvoir, je ferai cesser les trafics de Thrombes.       <br />
       -—Tu veux rire, jeune fille idéaliste. C'est un pilier de l'économie des îles ! Si les Zwölles noirs prennent le pouvoir, c'est la moitié de la population de l'archipel qu'ils transformeront en Thrombes pour former une armée d'invasion des  Caraïbes.       <br />
       —L'Amiral m'a dit le contraire.       <br />
       —Il te mène en bateau. Il est sensible à ton charme; pas à tes arguments.       <br />
       —Je ne veux pas savoir ton opinion sur ce point.       <br />
       —Soit, Anylanne. Puis-je au moins compter sur ton silence ?  Bien entendu, il en va de même pour moi.       <br />
       Anylanne éclata d'un rire forcé.       <br />
       —Mais parle donc, Augustin ! Sioulque sait déjà presque tout de moi. Je n'ai rien à perdre. En revanche, toi, si.       <br />
       —Tu me trahirais ?       <br />
       —Je ne sais pas, franchement. Si je devais le faire absolument ... Mais pour l'instant tu n'as aucun motif d'inquiétude, car je n'ai pas d' intérêt à le faire.       <br />
       —Merci. Mais ce n'est pas seulement à moi que je pensais. C'est aussi à Chamilah...       <br />
       Le visage d'Anylanne se raidit.       <br />
       —Je ne te considérerais plus comme une amie si tu révélais aux Zwölles comment s'emparer de l'inoffensive Chamilah.       <br />
       ¬—Inoffensive ? Comme tu y vas !       <br />
       —Je vois à ta réaction que tu y as songé. Mais qu’y gagnerais-tu ?        <br />
       Annylanne hésita un instant, puis se décida.       <br />
       —C'est simple. Si je dois devenir la seconde dame de l'Etat Zwölle, je serais très gênée si mes secrets, mes combinaisons, mes affaires d'alcôve se trouvaient mises au grand jour, sur la place publique. Chamilah-la-peste, l'indiscrète, est un véritable obstacle sur ma route.         <br />
       —Elle ne te veut aucun mal, et il n'y a aucune raison qu'elle te trahisse. Tu as constaté qu'elle en sait infiniment plus qu'elle n'en dit publiquement.  Tu pourrais au contraire, dans certains cas bien négociés, obtenir d'elle des connaissances ou des informations.        <br />
       —J'ai pesé le pour et le contre. J’en ai conclu qu’il faudrait se débarrasser d'elle au plus tôt. Sans compter ajouta-t-elle avec un petit rire cynique, que cela constitue un beau cadeau de noces. Toutefois, par égard pour tes sentiments, je veux bien différer la chose jusqu'à ton départ... prochain.       <br />
       Je me levai.       <br />
       —Est-ce une sorte de... chantage, Anylanne ?       <br />
       —Prends le comme tu le veux.       <br />
       —Tu as bien changé en quelques jours !       <br />
        —Je ne suis pas aussi libre que toi. Ne me fais pas la leçon.        <br />
       —A ta guise. Mais je ne partirai pas avant d'avoir fait ce que je dois, auprès du Prince.       <br />
       —Tu veux dire, avant d'avoir mis sur pied une machination qui abatte le Noir ?  Tu crois que je suis dupe des histoires mirifiques que m'a racontées Sioulque à propos de ta soit-disant découverte de la maîtrise des Vannes ?  Tu caches quelque  chose et, si je soutiens mon futur époux,  il devient de mon plus urgent intérêt de t'écarter. Je ne sais rien de ce que tu trames, mais je suis certaine que cela ne peut pas être favorable au pouvoir zwölle.       <br />
       Elle suspendit son discours, attentive à ce que j'y pourrais objecter, mais je ne trouvai rien à redire.       <br />
       —Je te donne une quinzaine de jours pour disparaître de ces lieux. Après ce délai, je serai forcée de tout dire au Prince.       <br />
       —C'est ton dernier mot ?        <br />
       —Ecoute...  Sois raisonnable.        <br />
       Elle soupira, se leva et  passa devant moi, le visage durci comme un masque, sa beauté créole déployée dans le vent, la chevelure comme un oriflamme.        <br />
       Il aurait été si simple, en cet instant, de la pousser dans le vide. Je n'y songeai pourtant pas une seconde.        <br />
              <br />
              <br />
       Je ne disposai guère de temps pour réfléchir à la  moisson d'informations attristantes de ces premières heures du jour. Je devais me rendre aux geôles pour y rencontrer celui que la plupart n'appelaient que &quot;le Ministre&quot;, mot prononcé le plus souvent dans le frisson d'une sainte terreur.       <br />
              <br />
       A chaque palier du large escalier en colimaçon qui s'enfonçait à l'infini au coeur du château, je m'attendais à voir mon identité contrôlée par les groupes compacts de soldats du Noir. Mais, je ne sais par la grâce de quel mystérieux code, ils me laissaient passer, parfois en saluant, souvent sans même m'accorder un regard. J'espérais ardemment que tous ces clapets n'allaient pas se refermer dans l'autre sens.        <br />
       Que me voulait le Ministre ? Je ne parvenais pas à former la moindre hypothèse à ce sujet, et je n'en étais que plus inquiet.        <br />
              <br />
       Longarde m'attendait au fond du puits. Il était modestement courbé sur une lecture, vaguement éclairé par la lampe que brandissait le démon de bronze posté sur l'extrémité de la rampe.       <br />
       —Ah, c'est vous, Handjo ! Venez vite !       <br />
       Il me précéda dans l'une  des  six obscures galeries qui s'étoilaient autour de la place. Nous dépassâmes plusieurs croisements avec d'autres galeries toutes semblables, qui devaient former des cercles concentriques de plus en plus larges autour de la cage d'escalier centrale. De loin en loin, de miniscules lampadaires suspendus dans des niches suffisaient à peine à signaler le sol, mais laissaient transparaître les arcs, plus sombres encore, des portes des cellules, sur lesquelles des numéros de grande taille étaient inscrits en caractères fluorescents.        <br />
       Je distinguai bientôt la silhouette massive d'un thrombe qui nous attendait devant l'une d'elle, peinte d'un grand &quot;E 247&quot;.        <br />
       Longuarde aboya un rauque monosyllabe, et l'autre s'empressa de tirer le verrou gros comme un bras.       <br />
       L'intérieur était vaguement éclairé par une rampe de pierre luminescente courant à la limite des murs et du plafond voûté (j'appris par la suite que les Périachiens étaient passés maîtres dans la fabrication de tubes  épais emplis de &quot;moisissures luciolantes&quot;, dont ils avaient vendu de grandes quantités aux Dracois).        <br />
       Un très maigre  barbu était assis sur le banc de pierre, mangeant lentement le contenu d'une gamelle.       <br />
       —Handjo, je te présente Signour Braho Nohé, dit le Ministre.       <br />
       L'homme ne leva pas les yeux sur nous et j'attendis les explications qui ne sauraient tarder.       <br />
       —Cet homme est un traître, dit doucement Longuarde. Un traître à ses propres engagements. Nous l'avons appréhendé, naviguant non loin de nos côtes. Mais nous ne l'avons pas remis à l'autorité dont il est vassal, et qu'il était visiblement en train de fuir.         <br />
       La raison pour laquelle nous avons préféré le garder, malgré l'encombrement de nos chambres d'hôtel est la suivante : au lieu de mettre la main sur lui dans l'heure, la durée habituelle de l'arraisonnement d'un fuyard par nos vedettes rapides, nous y  avons mis presque la journée. La course folle a longé le Dragon, et  deux de nos vaisseaux de poursuite furent mis en pièces.  Le bonhomme nous aurait d'ailleurs échappé, si, trop content de son succès et tout occupé à nous narguer, il n'était venu s'échouer sur une vasière des plus traîtresses, située en arrière de notre ilôt de Manaro, au nord-ouest de Mortague. Il ne restait plus qu'à ramasser l'oiseau et à le mettre en cage.        <br />
       Nous avons surtout mis beaucoup de soin à récupérer son bateau, à peu près intact.        <br />
       Quelque temps après, nous recevions des messages d'alerte de nos alliés Omen. Ils recherchaient le pilote d'un candidat de la course minusale —Wiril Braichght— qui semblait s'être enfui du port d'Ardamont, après y avoir déposé son propriétaire.         <br />
       Nous en déduisîmes que le Signour Braighcht venait de traverser le Grand Dragon avec ce même vaisseau qui nous avait donné tant de fil à retordre, et nous préférâmes garder le silence sur notre prise, au moins pour le temps d'un examen circonstancié de l'engin.        <br />
       Malheureusement, nous n'avons pas réussi la moindre manoeuvre sur l'extraordinaire embarcation, et son capitaine se tenant à un mutisme obstiné et refusant toute coopération —malgré l'application de techniques d'ordinaire irrésistibles—, nous voila arrêtés dans tout progrès.  Nous avons ensuite promis à cet homme liberté et sécurité, voire un salaire conséquent s'il mettait ses compétences à nôtre service, mais ceci n'obtint point davantage de succès.        <br />
       Nos informateurs nous ont, pendant ce temps, appris quelques renseignements à son propos : Braho Nohé fut, jadis, un  héros de la course minusale. Vaincu par le grand Dragon, il en conçut tant d'amertume qu'il se résolut à consacrer sa vie à l’emporter sur lui. Excellent ingénieur, bon artisan autant que subtil et courageux marin, il fabriqua des prototypes fort performants. La plupart furent détruits comme fétus de paille, mais certains résistèrent assez longtemps pour assurer à leur auteur une réputation considérable. Ainsi, lorsque certaines puissances économiques clotonoises décidèrent de se lancer dans la course au pouvoir suprême en soutenant le riche farinier Wiril Braighcht, elles recherchèrent activement le moyen d'assurer une sérieuse avance de leur candidat dans la traversée du courant. On leur indiqua le nom de Nohé. Elles  firent observer ce dernier, puis, convaincues par les rapports, elles le convainquirent de construire pour elles le bateau transdragon de tous les rêves.        <br />
       Le vieux héros disposait enfin de  plus d'argent qu'il n'avait jamais osé y songer. Il réalisa une pure merveille.  Puis, seul à savoir le conduire, il fut embauché par Braighcht pour le passage vers  Périache.  Nous n'avons pas de détails sur cette traversée, mais il se trouve que le candidat cicéolien s'est retrouvé à Ardamont quelques jours seulement après avoir embarqué sur le Protopse (le nom du bateau extraordinaire) en Baie des Vents Propices, à Clotone.  J'en déduis donc qu'il s'agit d'une pleine réussite.       <br />
       —Je comprends.  Et comme je suis chargé du programme des vaisseaux de traversée du Grand Dragon, vous avez pensé que l'étude de ce prototype m'intéresserait.       <br />
       —Exactement. Vous semblez avoir l'âme d'un ingénieur et la question des courants vous passionne. Je me suis dit que peut-être vous sauriez séduire Signour Nohé.       <br />
       —Vous pouvez toujours espérer, dit l'intéressé d'un ton sourd. Pour marquer son indignation, sa pomme d'adam en saillie sur son cou de gallinacé plumé, fit un saut au dessus du col râpé de son pourpoint gris .       <br />
       —Celui-ci semble pour l'instant préférer l'attitude butée du méyot caravanier à celle de l'être humain normal, mais je ne désespère pas, connaissant vos talents de persuasion, Handjo.       <br />
       Je me grattai la tête, et réfléchis aussi vite que me le permettait le conglomérat d'angoisses qui durcissait ma nuque.       <br />
       —Pourquoi ne pas libérer cet homme séance tenante ?  Si c'est la passion du projet de traversée qui l'anime, je ne lui donne pas longtemps pour fondre devant les réalisations de notre Atelier. D'ailleurs, où irait-il, vu le système de sécurité du château ?       <br />
       Le ministre demeura un instant silencieux.       <br />
       —Eh bien d'accord, Handjo. Il sera sous votre responsabilité. Je vais vous faire déléguer deux gardes...       <br />
       —Ce ne sera pas nécessaire, Signour, je réponds de lui.       <br />
       —Vous prenez des risques personnels.       <br />
       —Ne vous inquiétez pas pour moi. Venez, Signour Nohé.       <br />
       —J'irai où vous voulez, dit le marin décharné, mais ne comptez pas sur moi pour dévoiler le moindre...       <br />
       —Ne vous fatiguez pas, je ne vous demande rien maintenant. Vous déciderez plus tard de votre orientation.  J'espère au moins qu'au vu de ce que je vous montrerai, vous accepterez de m'éclairer sur les motifs de votre refus.       <br />
       —Je n'ai rien à vous dire, et je ne désire surtout pas vous éclairer de quoi que ce soit.       <br />
       —Nous verrons...       <br />
              <br />
       Braho Nohé pouvait être le plus parfait des provocateurs choisis par Longuarde pour en savoir plus sur moi, et s'assurer d'un contrôle sur ma personne que ma nouvelle situation auprès de Prince avait sensiblement diminué. Il n'était donc pas question que je m'ouvrisse  à  Braho de ma véritable identité. Inversement, il pouvait constituer pour moi une caution, si l'on avait l'impression que je lui avais acccordé certaines confidences. Il fallait que je manoeuvre dans l'étroite passe que m'offrait la fiction d'être un Gris, devenu conseiller intime du Prince.        <br />
              <br />
       Je remontai avec lui à l'étage de l'Atelier, où Mirloc'h Salchiff vint m'accueillir avec empressement, s'étant pour l'occasion lavé la sphère de laine grise qui lui tenait lieu de chevelure.       <br />
       Je le rassurai tout de suite sur la confiance que je plaçais en lui pour diriger les études. Mais je mis aussi les choses au net :       <br />
       —Mirloc'h, tout votre &quot;machin&quot; a bien fonctionné par unités séparées tant que vous aviez du temps devant vous. Maintenant, nous allons tenter de fabriquer un unique engin, le plus efficace et le plus rapide, à partir de ma conception révolutionnaire de la coque.  Il faudra tout intégrer à partir de là. D'accord ?        <br />
       —Oui, Signour, je pense que c'est la voie la plus sérieuse. Mais il faudrait que la conception de la coque soit elle-même arrêtée, avant de passer aux superstructures, aux voiles, etc.       <br />
       —Bien sûr.  C'est pourquoi je souhaite que tous vos ingénieurs suspendent leurs travaux personnels pour le moment, le temps de nous entendre sur la structure de base. Je voudrais qu'ils participent ensemble aux expérimentations de départ. Il leur sera plus facile ensuite d'adapter leurs spécialités à l'objectif commun . Cela vous agrée-t-il ?       <br />
       —Oui. Ce n'est pas dans leurs habitudes, mais...       <br />
       ¬—Ceux qui refuseront se verront confisquer leurs moyens et leurs espaces, qu seront mis à la disposition des autres.       <br />
       —Vous avez le pouvoir, soupira Mirloc'h.       <br />
       —C'est exact.  Réunissez vos équipes et demandez à Hrulich de vous expliquer les principes de la coque à rainures. Il est au courant. Il énumérera la liste des problèmes à résoudre et vous nous proposerez une répartition des tâches. De mon côté, je vais rechercher un site où nous pourrons simuler la force et le mouvement du Grand Dragon. Nous déménagerons ensuite l'atelier principal à côté de ce site, car rien ne doit être construit qui n'ait été testé.        <br />
       —Bien, dit Mirloc'h.       <br />
       —Par ailleurs, je vous présente le capitaine Braho Nohé, qui sera l'un de vos locataires. Je veux qu'il dispose d'une double loge, bien aménagée. Je vous indique tout de suite que Braho sera peut-être le chef du projet, étant entendu que vous conservez la direction générale des ateliers, et que vous avez la haute main sur la gestion des ressources et des affectations.        <br />
       —Ne comptez pas sur moi, dit Nohé, la moustache hérissée d'indignation, je vous ai déjà dit que...       <br />
       —Taisez-vous ! je ne m'adressais pas à vous.        <br />
       Je me retournai vers Mirloc'h :       <br />
       —Pendant mon absence, faites visiter à cet homme toutes vos installations et prêtez-vous à toutes les excplications qu'il vous demandera.       <br />
       —Bien, Signour.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       J'éprouvais un grand besoin de sortir de la gigantesque bâtisse aux ramifications innombrables. Parvenu à la place d'armes, je demandai un cheval qu'on alla me chercher sur le champ.        <br />
       Je n'eus qu'un geste à faire et la grande herse se leva sans bruit. J'étais dehors, dans le vent glacé du matin, à peu de distance du chalet de l'école des remparts.  J'eus une pensée pour le gros Bratoc'h qui devait suer sang et eau pour s'élever au dessus de sa condition. Une idée me vint : si j'utilisais ses talents familiaux de tailleur de pierre pour m'aider à fabriquer le site d'expérience ? Une petite équipe d'hommes qui me seraient personnellement fidèles  ne serait pas inutile en cas de coup dur. Bratoc'h, Hrulich, Braho Nohé (s'il n'était pas un espion et si je réussissais à le persuader de travailler pour moi) formeraient le noyau d'une telle équipe.        <br />
       Je mis pied à terre et me dirigeais vers l'école. Au soleil, l'heure était celle de la pause-annelle. Je  trouverais sans doute toute la classe dans la cantine, couvée par l'oeil paternel du rond Tiboudo.  Je ne me trompais pas. Etonnés, les élèves me firent bon accueil et Bratoc'h vint me serrer dans ses bras à m'étouffer.       <br />
         —Çà par exemple, dit Tiboudo, l'un de nos Anciens... les plus récents !  Comment allez-vous, Handjo ?       <br />
       —Fort bien, Maître. Je voudrais m'entretenir avec Bratoc'h en particulier.       <br />
       —Faites, Signour, je n'ai rien à opposer à cela.       <br />
       J'entraînai le grand bonhomme dans la cour, à l’écart des joueurs  de ballon.       <br />
              <br />
       —As-tu pu remettre le message ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Rien à signaler ? Pas de problème ?       <br />
       — Non. Mais la vieille dame à qui j'ai remis la lettre était vraiment étrange. Tu as de drôles d'amis...       <br />
       —Je ne la connais pas. C'était un relais.       <br />
       —Ah bon.       <br />
       —Bratoc'h... J'aurais un autre service à te demander.       <br />
       —Tout ce que tu veux, maintenant que tu es devenu un chef, un homme de la Haute, qui peux te refuser quoi que ce soit ?       <br />
       — Je voudrais que tu diriges pour moi une équipe de tailleurs de pierre ...       <br />
       —Comment cela ? Pour quoi faire ?       <br />
       —Je projette de faire construire un bâtiment où de grands courants d'eau seraient recueillis dans des cuves et dans des canaux. Il faudrait tailler tout cela, obtenir des formes arrondies, bien polies, et parfaitement étanches.       <br />
       Bratoc'h  enferma son front fuyant dans son énorme paluche.       <br />
       —Une sorte de moulin ?       <br />
       —Si tu veux, avec des vasques, des couloirs d'eau, des chutes...       <br />
       —Dis-donc... C'est tout un travail !       <br />
       —L'idée te plaît ?       <br />
       —Oh, oui !        <br />
       Le bonheur qui perçait dans ces simples mots était touchant.       <br />
       —Alors, tu as le poste ! Sauras-tu trouver quelques artisans qui travaillent aussi bien que toi ?       <br />
       — Bien sûr ! Tout le monde travaille bien, dans le clan !       <br />
       —En ce cas, prends ton congé et viens avec moi, nous allons trouver le site ensemble.       <br />
       ¬—Mais que va dire Maître Tiboudo !       <br />
       —Rien. Il sait que j'occupe de hautes fonctions, maintenant, bien au dessus de lui.       <br />
       —Je... je prends mon baluchon et je suis à toi, fit Bratoc'h excité comme une (assez énorme) puce.       <br />
              <br />
       Quelques heures plus tard, après être passé à Palengel acheter un méyot pour mon ami, des vivres et quelques vêtements chauds (que je payais de ma seule signature, rapportée aux crédits discrétionnaires du trésor), nous chevauchions  sur les sentiers qui tournaient au pied du château, dans des landes rases exclues de toute propriété agricole. Nous n'y croisions personne, sinon de petites escouades de thrombes qui nous ignoraient totalement.       <br />
       ¬—Comment cela se fait-il ? demanda Bratoc'h en dévorant un jambon fumé. Normalement, on ne peut pas faire un pas au dessus du grand chemin  sans être arrêté immédiatement . Ils te connaissent ?       <br />
       —Non. J'avoue que je ne comprends pas moi-même. C'est peut-être une affaire de signalement olfactif ?       <br />
       —Oldfactice ? C'est quoi, çà ?       <br />
       —C'est sans importance. Ah, Bratoc'h, regarde là bas , n'est-ce pas une chute d'eau ?       <br />
       Bratoc'h éclata de rire.       <br />
       —Mais non, ce sont les égoûts du château qui tombent à cet endroit là. Je ne te conseille pas d'approcher du cloaque. Il pue à des lieues à la ronde et les rats y sont de véritables fauves.       <br />
       —Bon... Avançons encore.       <br />
       —Si tu cherche des sources, il y en a plus bas, dans les collines du Grèbe.        <br />
       —Oui, mais je veux quelque chose qui soit vraiment près du château.       <br />
       —Attends, il y a le petit bois de Solchienne, juste sous un rocher où le château pose un pied. Il y a là une résurgence. On dit que la rivière est vomie par le volcan sur lequel la tour a été jadis bâtie, comme sur un gros bouchon de lave.       <br />
       —Ah ?  Est-ce loin d'ici ?       <br />
       —Non, encore quelques kilomètres et nous devrions atteindre le bois en suivant la combe qui se creusera devant nous.       <br />
       Nous décrivimes encore un quart de cercle autour du Mont Atrosse, et la combe de Solchienne apparut, noire et chevelue, toute bruissante du torrent qui y cascadait, invisible sous les pins.       <br />
       ¬—Ici ! dit Bratoc'h en me montrant un embranchement du sentier. Prenons vers le haut. Le chemin parvient à un surplomb, à côté de la chute d'eau... C'est superbe, tu vas voir !       <br />
              <br />
       A quelques mètres sous les soubassements rocheux de la muraille du palais, de l'eau jaillissait, immédiatement recueillie dans la cavité de ce qui ressemblait à un vaste coquillage. Cette baignoire était pleine et débordait par les mille échancrures de la saillie, tombant en filets innombrables sur de gros escaliers de rochers inégaux et moussus.        <br />
       —C'est fort beau en effet ! Surtout cette vapeur qui s'échappe en nuée.       <br />
       —C'est parce que que l'eau est chaude en certains endroits !       <br />
       —Tu veux dire qu'elle n'a pas partout la même température ?       <br />
       —Non. Nous venions souvent nous baigner petits, avant que Magido ne fasse interdir les abords. Et je me souviens que l'eau qui sourd du dedans est chaude, alors que celle du dehors est froide.       <br />
       —Détail fort intéressant, et qui convient parfaitement à mes projets.        <br />
       »Bratoc'h, ajoutai-je en lui posant une main sur l'épaule, je crois que nous avons trouvé ! Je vais faire percer une porte dans le château, et, en attendant que plus tard nous construisions une tour qui descende à pied d'oeuvre, une estacade de bois sera bâtie, avec plusieurs grues et plusieurs escaliers.  Tu vois ?       <br />
       —Pas très bien, avoua le gros homme. Mais je te fais confiance.       <br />
       —Ton travail consistera à fabriquer, selon mes plans, une surface de pierre qui réceptionnera l'eau de certaines façons, et la fera couler dans des formes.        <br />
       —Et où, d'après toi, sera placée cette surface ?        <br />
       —Ici, à la base des chutes, au dessus des premiers gros rochers.       <br />
       —Il y aura beaucoup de gros oeuvre pour soutenir la plateforme.       <br />
       —Certainement.        <br />
              <br />
       Nous discutâmes encore de détails jusqu'à ce que le projet prît consistance dans nos imaginations. Puis nous retournâmes sur nos pas et  nous nous séparâmes devant Palengel. Bratoc'h devait réunir une équipe de travailleurs, et choisir pour moi plusieurs carriers proposant de la pierre de bonne tenue, pour l'emploi auquel nous la destinions. Le terrassement serait confié à une entreprise travaillant ordinairement pour les consolidations du château.  Une première réunion de tout ce monde aurait lieu la semaine suivante à l'atelier et je signai un ordre à Bratoc'h pour qu'il n'ait pas de désagrément en se montrant aux portes du Palais avec une troupe d'une quinzaine de personnes.       <br />
              <br />
       Fatigué de la journée, je recourus à l’un de ces mystérieuses plateformes ascensionnelles pneumatiques, et je  regagnai le perchoir princier. J’y trouvai Anylanne, boudeuse, allongée sur le divan du salon commun.       <br />
       Je m'assis auprès d'elle, espérant encore pouvoir arranger les choses.        <br />
       —Bonsoir, ma Belle. Dois-je conclure de ta présence que le Duc de Sioulque t'a laissée ici tout le jour ?       <br />
       —Oh non, Larr est fort attentionné. Nous avons visité les chantiers navals de Mortague et nous rentrons seulement. Je suis épuisée, et j'espère que la chiroine que j'ai commandée à Zambdez ne tardera pas trop. Le vieil animal...       <br />
       —Si nous disposons d'un instant, tendre enfant, pouvons-nous convenir d'une trêve plus solide que ce qui a été dit ce matin ?       <br />
       —Si tu veux, Augus... pardon, Handjo. dit la jeune créole d'un ton las.  Tu sais que je ne veux pas me battre, surtout avec toi.       <br />
       J'effleurai sa main qu'elle ne retira pas.       <br />
       —Mais nos chemins ne suivent pas la même route, maintenant... C'est trop tard.       <br />
       Elle soupira et ferma les yeux, rejetant la tête en arrière pour cacher ... une larme ?       <br />
       —Qui sait, dis-je, soulignant du doigt la forme de sa belle main.       <br />
       La voix de stantor de l'Amiral retentit derrière un moucharabieh :       <br />
       — Zambdez de malheur ! Tu veux donc faire partie de notre chiourme dès demain ?        <br />
       Nous nous retournâmes, pour voir le géant serrer le poing en désignant le vieux valet, à genoux, ramassant des débris de tasses et de bouteille.       <br />
       —Tu te rends compte, Handjo ! Ce vieil assassin a cassé une glône de 700, un millésime honoré par Sapient Trodon lui-même !       <br />
       —Mais non, dit l'interpelé tranquillement, c'est ce singe de Minouïr qui a déboulé du pilier où il s'était suspendu, juste quand je vous amenais votre glône.       <br />
       —L'idiot de famille a bon dos , mais enfin ! Je veux bien te croire. Vas vite m'en chercher une autre et sers nous trois verres au salon.       <br />
       —Bien Excellence, fit le valet hirsute, le cigare pendouillant au bec.        <br />
              <br />
       Réduit au mutisme, je ne pus que destiner à Anylanne un regard appuyé, auquel elle répondit furtivement, se détournant aussitôt pour accueillir le grand Larr.        <br />
       —Je parie que vous ne savez pas qui était Sapient Trodon, jeunes gens ?       <br />
       —Mm, dis-je, n'était-ce pas un villacope de Clotone ?       <br />
       —Oui, et tu devrais connaître son nom car il réunit une grande force maritime qui vint au large de nos îles et infligea de cruelles défaites à tes grands parents Gris, au cours de certaines batailles mémorables.        <br />
       —Ah? J'ignorais !       <br />
       —Cela ne m'étonne pas : ce n'est pas le genre de choses que la mémoire des vaincus retient facilement. Mais puisque tu deviens conseiller privé de la Puissance, Handjo, tu ne peux plus demeurer un ignard. Je te donnerai un livre sur le sujet : cela t'éclairera utilement sur l'histoire de ton pays, et sur le rôle que les Noirs doivent jouer aujourd'hui pour empêcher des revers plus graves encore.       <br />
       —Je vous remercie de vous préoccuper de mon éducation.        <br />
       —Ne me remercie pas. Buvons ! Ensuite, nous irons nous revêtir de nos atours les plus impressionnants. Morty veut que nous en imposions le plus possible aux prêtres Omen qui viennent ce soir...       <br />
       —Je ne suis pas invité...       <br />
       —Fais comme si tu l'étais. La Maison Privée est une petite famille où il n'existe pas de censure.        <br />
              <br />
       Avant la fin du jour, une fort désagréable surprise me fut encore réservée. Elle me fit l'effet que peut ressentir quelqu'un qui voit des gravats tomber sur lui, quelques secondes  avant que le bâtiment entier ne s'écroule sur lui.       <br />
       J'étais descendu à l'atelier pour discuter avec Mirloc'h de la prochaine réunion de réorganisation et m’entretenir en privé avec la fichue tête de pioche de Braho Nohé, quand je croisai un groupe de dignitaires Noirs en grande discussion avec deux étrangers que je reconnus aussitôt : Kryalîche et Allastair Jovial-Bonheur ! Dans leurs pas, suivait un gros bonhomme  rougeaud qui ne m'était pas non plus inconnu : Beaufinet Pagrin, le forgeron Hordihou qui avait tenté de violer Athiello sur Lario !          <br />
       Je marchai le regard droit devant moi, espérant que mes cheveux plus courts et plus foncés, ainsi que ma barbe et ma moustache maintenant assez fournies me rendraient méconnaissable. Mon uniforme noir jouerait aussi son rôle, ainsi que la situation même : en quel endroit était-il plus improbable que leur jeune ennemi se rencontre, lui qui était sans doute perdu en mer ou se trouvait depuis longtemps aux mains des Omen ?       <br />
       Ma chance fut grande. Les Larionais ne me jetèrent pas un regard.  Fort excités, ils étaient occupés à un discours véhément visant à obtenir quelque chose d'excessivement important de la part de leurs hôtes, lesquels restaient muets, l’air maussade.        <br />
       Un coup d'oeil me suffit à voir que les trois compères venaient de traverser de rudes épreuves : hâves, mal rasés, les vêtements râpés et couverts de traces salines.        <br />
       Mon Dieu, pensai-je, rien ne m'aura été épargné !  S'ils rencontrent Anylanne, ce sera l'explosion en série garantie !  J'espère qu'ils ne parviendront pas jusqu'aux étages nobles.        <br />
        Les tripes nouées, je réglai quelques détails avec Mirloc'h, puis demandai à voir Braho Nohé.       <br />
       —Il sera difficile de l'arracher à sa discussion avec Hrulich. Cela fait deux heures qu'ils sont en train de se démontrer des axiomes au tableau noir. Ils sont couverts de craie des pieds à la tête !       <br />
       —Que Hurlich vienne aussi, alors, concédai-je, soudain très  las.       <br />
              <br />
       Le jeune ingénieur au visage lisse et le maigre moustachu, héros des mers formaient un couple assez drôle, et j'en aurai bien ri, si mon humeur avait été moins accablée par un surcroît d'épreuves.        <br />
       Je les fis asseoir autour de la table de la &quot;démocratie&quot;, et leur offris une tasse de chiroine.        <br />
       —Alors, Signour Nohé, avez vous changé d'avis ?       <br />
       —Non, certes, en tout cas sur le point de savoir si je dois collaborer avec le pouvoir zwölle. La réponse est non et le sera toujours. Mais...       <br />
       —Mais ?       <br />
       —Eh bien, je dois avouer que certains projets sont tout à fait passionnants. Celui de vôtre coque rainurée et celui d'un balancier articulé, en particulier. Pour le reste, je crois qu'il faudrait que j'apprenne à vos ingénieurs quelques rudiments de l'art dragonesque.        <br />
       —Vous savez que nous disposons de votre propre bateau, le &quot;Protopse&quot;, je crois.       <br />
       —Oui, hélas.        <br />
       —Pensez-vous que nous ne pouvons pas trouver dans nos rangs de personnes assez qualifiées pour le manoeuvrer, et ensuite pour en analyser les qualités ?       <br />
       —Hier, je me serais gaussé de votre question. Maintenant, je dirai que je n'en suis pas aussi sûr et (il secoua la tête) cela me désole.        <br />
       —De mon côté, j'aimerais être persuadé que vous êtes bien celui dont on annonce les prouesses.       <br />
       Braho, cette fois, fut franchement étonné.       <br />
       Il leva ses yeux ronds vers moi et sa pomme d'adam fit un aller-retour scandalisé.       <br />
       ¬—Comment ? Douteriez-vous que... que je sois moi-même ?       <br />
       —Oui, en quelque sorte. J'aimerais vérifier que je m'adresse bien à un pilote chevronné et à un as des courants, et non à un simple agent provocateur, au service de je ne sais quelle puissance...       <br />
       Braho Nohé s'étrangla. Il ne s'attendait pas à ce coup-là et ne savait comment le prendre.       <br />
       —En tout cas, dit Hrulich, je peux vous assurer, Handjo, que cet homme connaît les sciences de la mer sur le bout des doigts.  C'est aussi un assez bon mathématicien des forces en mouvement.        <br />
       —Vous en êtes un autre,  dit Nohé vexé. &quot;Assez bon&quot;, c'est une appréciation gentille pour un &quot;passable&quot; spécialiste, au demeurant tout jeunet.       <br />
       —Trêve de dispute ! Je vais vous demander de rester à l'atelier encore quelques jours. Hrulich ira visiter votre bateau et, s'il s'en sent capable, il le manoeuvrera sur de petites distances. Je suppose que vous ne voudrez pas l'accompagner  ?       <br />
       —Oh... et bien..        <br />
       —Eh bien ?       <br />
       —Bon, d'accord.       <br />
       —Je dois vous dire que le bateau sera occupé par plusieurs gardes, et qu'à la moindre tentative suspecte de votre part, la voile sera abattue et les haubans tranchés.  Ces détails ne vous gênent pas dans votre décision ?       <br />
       —Euh non, je...  Je ne voudrais pas que Hrulich fasse des sottises. C'est un exemplaire unique et...       <br />
              <br />
       Braho parlait du coeur, et je commençai à me dire que je pourrais peut-être lui confier certains secrets. Nous verrions cela plus tard, après l'initiation de Hrulich.       <br />
              <br />
       Je dormis encore deux heures avant de m'habiller pour la soirée privée que donnait Mortone Trug.  Quand j'entendis la petite ruche princière commencer à bourdonner d'invités, l’angoisse me traversa : et si Jovial Bonheur et Kryalîche  allaient  faire leur apparition parmi les convives ?         <br />
              <br />
       Mon inquiétude se révéla heureusement vaine. Sapharx était seul, visible au milieu du cercle d'intimes qui faisaient assaut de flatteries, selon la tactique recommandée. C'était un grand homme à la mine agréable, aux lèvres charnues. Ses cheveux noirs plaqués et sa barbiche roulée et gominée, mais surtout le vernis noir de ses ongles taillés en pointe, accentuaient l'effet d'une complaisance affectée. Il était vêtu de l'ample chasuble des Omen, d'un Bordeaux sombre incrusté de motifs cabalistiques scintillants. Il écoutait en souriant les propos décousus des flatteurs, jouant de ses doigts étrangement allongés. Puis  il saisissait une fleur qu'il séparait de la tige d'une légère pression de l'ongle.       <br />
       Mortone était assis en face de lui, à quelque distance, attendant le moment propice pour une conversation sérieuse. Je remarquai alors Minouïr, grimpé sur une console baroque un peu en arrière de son frère : il semblait ainsi grimpé sur son épaule, tel un animal familier, fouillant le vide de ses petits yeux sans regard.        <br />
       Par un mouvement naturel, la foule des admirateurs de Sapharx se rapprocha du Prince, puis se creusa pour laisser les deux hommes en tête-à-tête.        <br />
              <br />
       Mortone s'engagea le premier.        <br />
       —Cher hôte, j'espère que vous avez été agréablement reçu ?       <br />
       —Trop ! trop, Cher Mortone. Nous apprécions les somptueuses largesses de votre Supériorité à notre égard. Nous espérons pouvoir être à la hauteur lors de votre prochaine visite à Périache.       <br />
       —Ah, Sapharx ! Vous ne vous offusquerez pas, car je vous sais patient, mais les devoirs de notre charge sont si durs en ce moment que je n'ai pas encore demandé que l'on fixe une période pour notre si nécessaire voyage dans cette île-soeur...       <br />
              <br />
       Les propos creux et sonores se prolongèrent quelque temps pour la galerie, puis Zambdez fit un signe à deux gardes en gants blancs qui commencèrent à chuchoter à l'adresse de certains groupes qu'il était temps de se retirer pour laisser leurs Excellences se reposer. Ne restèrent que les semi-mondaines les plus familières ou les compagnes des grands personnages, telle Anylanne.        <br />
       Je m'étais assis un peu en retrait, regardant un beau livre de gravures, quand Larr de Sioulque me convia à me joindre aux sommités.       <br />
       —Handjo Hnobich, vice-duc de Papiarnick et l'un de nos ingénieurs les plus astucieux,  dit Mortone.       <br />
       Je serrai la main —molle, froide et humide— de l'Omen-Médiat, la deuxième autorité de Périache après Ventopse, le mytérieux Grand Omen, enfermé dans son palais des hauteurs.        <br />
       —Alors, Sapharx, où en sont nos affaires, dit simplement Mortone, parle librement maintenant ! Nous sommes entre amis.       <br />
       —En deux mots, les choses vont assez mal.  Notre candidat principal Wiril Braighcht semble être en panne. Les Magdes ne lui semblent pas favorables, je ne sais pourquoi. D'après une informatrice membre de la Considia, il a peu de chances de l'emporter, à moins que ses rivaux ne se révèlent au dessous de tout. Une solution serait évidemment qu'aucun autre candidat ne se présente dans les vingt jours qui suivent car le temps serait alors écoulé.       <br />
       —Où est Wiril ?       <br />
       —Il est assigné à résidence à Hirpan, dans les pavillons réservés aux hôtes de marque. Il doit attendre là et se morfond.        <br />
       —Vous savez, cher Sapharx, que je ne désire pas contrecarrer systématiquement le jugement des Magdes. Je respecte trop Lucilia. C'est la raison pour laquelle je vous ai demandé de ne pas —disons— gêner la progression de ce Fulgurac'h au nom étrange...       <br />
       —Allastair Jovial-Bonheur. Oui, je sais Excellence, et je suis d'autant plus enclin à partager votre souci que nous avons modifié notre opinion envers Wiril Braigcht, depuis que nous le tenons en observation à Hirpan. Cet homme est instable, colérique, sans scrupule...       <br />
       —Ce n'est pas nécessairement un défaut, mon Ami, vous en conviendrez.       <br />
       —Bien-sûr. Mais cela l'est dans son cas, car il peut s'en prendre à des gens utiles, sur un simple coup de furie. Il semble qu'il nous ait tué ainsi l'un de nos agents les plus efficaces, pendant le voyage qui l'a conduit à Périache.  C'est, de plus, un homme assez veule, changeant, hésitant dans ses opinions et reculant facilement devant les perspectives d'affrontement collectif. Bref, je ne pense pas qu'il nous soit d'un grand secours en cas de conflit ouvert.       <br />
       —On m'a dit que cet homme était d'une remarquable intelligence...       <br />
       —C'est sans doute vrai, convint Sapharx. C'est un fin manoeuvrier et c'est pourquoi je continue à soutenir sa candidature.  Mais il nous faut une solution de repli. La candidature de Jovial-Bonheur semble  bonne. A ce propos, vous n'êtes pas sans savoir que ce dernier se trouve ici, dans le château, accompagné de son frère Kryalîche.       <br />
       —Je le sais, dit Mortone. Précisez-moi les circonstances de cette présence imprévue.       <br />
       —C'est simple. Les deux hommes naviguaient vers Périache sur une puissante simière larionaise. Malheureusement, une fissure mal calfatée a fait eau.  Notre frégate  passait à proximité et nous avons recueilli de justesse les malheureux avant un naufrage certain.        <br />
       —Vous savez que les Fulgurac'h ne doivent jamais   mettre le pied sur  Draco, n'est-ce pas ? dit Mortone d'une voix douce.       <br />
       —Je n'ignore pas cela, répondit Sapharx, arrondissant sa bouche gourmande autour d'une parpille proposée par Zambdez. Mais auriez-vous préféré le naufrage de nos candidats de secours ?       <br />
       —Certes non, mais je veux les savoir repartis pour leur destination originale, dès demain dit le Prince d'une voix de scalpel.       <br />
       —Il en sera selon votre désir, répondit l'Omen le plus placidement du monde.        <br />
       —Bien. Ceci réglé, il est clair que Jovial-Bonheur peut faire un Minus fort utile, de par sa fidélité à toute épreuve à la cause fulgurac'h.  Je dirai même que son utilité sera d'autant plus grande que notre influence sera plus forte sur l'archipel.       <br />
       ¬—Vous avez raison : plus évidente sera la présence zwölle, et plus facile à admettre sera la dictature d'un homme qui ne peut qu'être attaché à la cause zwölle.       <br />
              <br />
       Une étonnante audace me poussa à ce moment à intervenir .       <br />
       —Que vos Excellences  me pardonnent, mais je ne saisis pas vraiment pourquoi un Fulgurac'h serait obligatoirement attaché à la cause Zwölle.       <br />
       Larr de Sioulque éclata de son gros rire gras.       <br />
       —Ah, jeune homme ! On voit bien que vous n'avez jamais quitté votre petite champadoue innocente.  Les Gris sont d'ailleurs rarement aux faits de ces vieilles histoires de Noirs.        <br />
       —Oui, dit le Prince. Je vais t'expliquer, Handjo. Tu n'es pas sans ignorer tout de même qu'il y a vingt-cinq ans les Noirs connurent de graves défaites devant l'amiral Moudrelay, chef des flottes Clotonoises,  sous le minusat de Phingel Magdaz ?       <br />
       ¬—Oui, notre précepteur nous apprit la chose. Avec un certain plaisir, d'ailleurs, inventai-je.       <br />
       —Mais tu ne sais peut-être pas que  notre dynastie régnante à cette époque  était... la tribu des Fulgurac'h.       <br />
       —QUOI ? m'exclamai-je, abasourdi. Les Fulgurac'h sont des Zwölles ?       <br />
       —Et comment ! C'était la famille régnante depuis des siècles, au cours des vies antérieures vécues par notre peuple sur d'autres mers et d'autres continents.  Mais la défaite de 715 (1857) fut si humiliante que les Fulgurac'h auraient dû se suicider collectivement, selon nos traditions.  Une partie le fit d'ailleurs, dont notre Guide Suprême, Talouh Jovial et deux de ses fils. Mais un groupe important avait été fait prisonnier par Moudrelay qui leur accorda la vie sauve et la liberté, s'ils acceptaient d'en finir avec toute activité agressive. Epuisés et hagards, les Fulgurac'h s'inclinèrent, et l'ilôt Furieux, au nord de Lario, leur fût donné pour qu'ils le cultivent pacifiquement.        <br />
       Bien plus tard, les communautés zwölles Noires qui avaient réussi à débarquer sur Draco et à former des points de résistance à votre hégémonie Grise, souvent en s'appuyant sur des Dracois, eurent besoin de retrouver une organisation légitime commune, afin de coordonner leurs efforts, et de ne pas s'entretuer. En désespoir de cause, certains se souvinrent que des membres de la dynastie Fulgurac'h étaient encore vivants. Plusieurs  refusèrent d'en entendre parler à cause du double déshonneur de la défaite, et de la survie achetée aux ennemis.         <br />
       Cependant le besoin de légitimité s'avérait trop vital et la caste aristocratique était la seule à disposer des connaissances philosophiques, militaires, légales, pour vaincre les Gris sur leur propre terrain.  On demanda donc à des Fulgurac'h de venir sur Draco. Mon grand-père, premier Prince clandestin assit son pouvoir sur le Mont Atrosse grâce à ses habiles (et secrets) conseillers Fulgurac'h.  Mon père, Magido, dut nombre de ses progrès à de semblables appuis.  Nous ne pouvions pourtant reconnaître officiellement l'aide de ces réprouvés.  Nous avons donc conclu avec eux un pacte secret : ils continueraient d’appuyer notre avancée sur Draco, et nous les aiderions à exister matériellement, l'ilôt Furieux ne produisant que quelques herbes et poissons.       <br />
       Quand je montai sur le trône, la question Fulgurac'h changea de nature : nous étions maintenant majeurs et n'avions plus le moindre besoin d'entretenir cette aristocratie clandestine. Mais refuser leur service était les condamner à mort. Les liens de sang devaient l'emporter, d'autant que la honte qui pesait sur la communauté fulgurac'h s'estompait avec le temps.        <br />
       De leur côté, les autorités clotonoises avaient tenu leurs promesses et aucune publicité n'avait été donnée à ce passé. Nous contribuâmes efficacement à cet oubli, en achetant les archives de Moudrelay au Villacope actuel. Désormais, un candidat fulgurac'h peut se lancer dans la course minusale sans être invalidé d'office.       <br />
       Tu comprends donc qu'Allastair Jovial-Bonheur soit un peu &quot;notre&quot; candidat. Même s'il est vaincu, le prix de consolation attribué par le vainqueur sera une aide précieuse pour la communauté de l'ilôt furieux.        <br />
       —¬Je saisis,  dis-je modestement.       <br />
       Je comprenais aussi qu'avec l'influence acquise par le Fulgurac’h Kryalîche sur  Mina Termina, la ruloxanne de Lario, la force des Zwölles était bien plus considérable que ce qu'elle semblait être officiellement. Loin de se limiter à Draco, elle s'étendait, en fait, à l'ensemble des îles de l'Ouest. Il me restait à comprendre comment ils étaient parvenus à s'offrir l'appui de Sapharx, et donc de Périache.       <br />
       —Il y a eu une petite catastrophe à Lario, dit ce dernier d'une voix indifférente en caressant le bord d'un verre de cristal.       <br />
       —Et même une grande, surenchérit l'Amiral.       <br />
       —Tu veux parler de la colère de Mina Termina contre Kryalîche ? suggéra Mortone, provoquant l'étonnement du prêtre Omen.       <br />
       —Tu es incroyable Mortone, comment fais-tu pour être au courant de tout ?       <br />
       —C'est cela, le pouvoir ! rétorqua Mortone en clignant de l'oeil à l'adresse de Larr (qui avait évidemment transmis l'information fournie par Anylanne). Mais dis-nous plutôt ce que tes protégés t'ont dit de l'affaire. Car je suppose que c'est Kryalîche lui-même qui t'a expliqué la chose ?       <br />
       —Oui. Sachant qu'il ne pourrait pas te voir à cause du cordon symbolique  qui sépare toujours les Zwölles des Fulgurac'h,  il m'a rendu compte de son point de vue. En quelques mots, voici :  Il existe, sur la rive sud de Lario, des tribus larionaises  anciennes (probablement issues d'émigrants dracois fuyant les zwölles Gris).  Elles résistent à tout pouvoir central sur cette île. Ces tribus (les Hatrobates et les Penthérites) ont fait l'objet de toutes sortes d'approches de la part de Mina Termina, la &quot;Ruloxane&quot; de l'île, mais sans succès. En désespoir de cause , elle chargea Kryalîche, le Fulgurac'h devenu son conseiller intime, (et même très intime) d'en finir avec les réfractaires. Celui-ci recourut à une ruse pour tenter d'introduire un groupe de soldats par la voie maritime, normalement interdite par les gouffres du Grand Chenal. Ces soldats devaient ouvrir les portes du territoire rebelle à leurs amis, postés non loin de là.  Malheureusement, on ne sait trop par quel artifice, ce ne furent pas les tribus réfractaires qui furent les dupes de Kryalîche, mais le contraire.        <br />
       Tous ses soldats furent noyés, et notre homme s'en tira par miracle, jurant de se venger.        <br />
       Mina Termina, de son côté, s'était calmée et avait décidé de recourir à la méthode douce pour amener les résistants à composition. Mais Kryalîche ne l'entendait pas de cette oreille. Il ne pensait qu'à la vengeance. Il profita de la présence d'un étranger -un jeune Ultramondain de passage faisant du renseignement et de la diplomatie pour le compte du candidat de La Majeure, Phial d'Atoy- (je frémis à cette description de moi-même). Il profita, dis-je, de l'ambassade proposée par Mina à cet étranger, pour tenter d'assassiner les chefs de ces tribus.       <br />
       —Comment cela ? fis-je intéressé (je ne me sentais pas obligé d'avouer avoir été le témoin oculaire de la chose !).       <br />
       —Je crois que Kryalîche a utilisé certains de nos sorts d'invisibilité pour introduire deux spadassins sur le lieu de la rencontre. Mais notre ami Fugurac'h jouait de malchance. Le chef hatrobate tua raide l'un des hommes, en fait  une femme, une guerrière,  avec la pierre de Belturet qu'il avait au doigt.        <br />
       —Ce genre de chose n'arriverait pas, remarqua Mortone, si vous établissiez un contrôle assez strict des armes magiques autour de Périache !       <br />
       —Tu as encore raison, admit l'Omen humilié. J'ai proposé récemment des mesures sévères sur ce point... Bref, continua-t-il, l'autre homme fut désarmé et emprisonné assez vite. Kryalîche le fit libérer dès le lendemain, mais la rumeur de la tentative d'assassinat remonta rapidement aux oreilles de Mina Termina. Elle entra dans une fureur noire, dirigée contre son amant et conseiller, qu'elle chassa séance tenante.       <br />
       Mortone Trug éclata d’un rire grinçant.       <br />
       —Tu féliciteras Kryalîche de ma part ! Dix ans de patient travail détruit en quelques instants, pour une simple affaire personnelle ! Quel crétin !       <br />
       —Je ne dirais pas que Kryalîche soit un crétin, protesta Sapharx.  C'est un redoutable roublard. Mais il a été trahi  par l'ancestrale morgue Fulgurac'h.        <br />
       —Je sais, ragea Mortone, ces gens sont intenables dès qu'il s'agit d'honneur.        <br />
       —Bref, Kryalîche ne s'excuse  de rien et quitte la cour de Mina. Mais ce n’est pas si grave : l’influence des Fulgurac’h sur Mina reste déterminante. Si elle remue trop, nous pouvons la mettre hors circuit rapidement.         <br />
       —Mm, tu as raison, réfléchit Mortone. Le départ de Kryalîche peut même nous arranger. Ses qualités d'initiative violente pourraient nous servir sur Périache, ou plutôt sur Hirpan, au moment des échéances.       <br />
       ¬—C'est aussi mon avis.       <br />
              <br />
       —Maintenant, Sapharx, reprit le Prince si tu nous parlais de ce qui se passe chez toi ?       <br />
       L'homme soupira et haussa les épaules.       <br />
       —Ce n'est pas très intéressant. Notre Hyperpontifex est si vieux qu'il n'ose plus bouger. On dirait une statue. Il ne sort plus sans son masque de chevirelle sacrée. Ce n'est pas lui qui ira déranger mes plans.         <br />
       En revanche, nous avonsdeux problèmes ardus à résoudre. Le premier se présente sous la forme d'un hôte turbulent, que nous ne pourrons pas retenir très longtemps...       <br />
       —Tu veux parler de Phial d'Atoy ?       <br />
              <br />
       J’eus l’impression de pâlir.  Sacripoile ! Ces forbans en soutane détenaient-ils mon ami ?       <br />
       Sapharx eut  soudain l'air déprimé.       <br />
       —Ne pourrais-tu éviter de nous faire espionner, mon Cher Prince ? Cela ôte tout piment à la conversation.       <br />
       —Non, votre Grandeur ! Cette fois, ce n'est pas de l'espionnage, mais de la déduction, répliqua Mortone en riant. Je suppose que vous n'avez pas capturé le fameux candidat fantôme, Homer Benjou... Donc j'en déduis qu'un &quot;hôte turbulent&quot; &quot;à problèmes, et &quot;qu'il faudra libérer bientôt&quot;, ne peut être que le seul autre candidat  sérieux actuellement en course.       <br />
       —Et vous aurez raison, votre Excellence, comme d'habitude. Quoi que... à propos de la question d'Homer Benjou, nous avons vu passer récemment sa soeur...       <br />
              <br />
       Que d’émotions pour mon pauvre coeur, heureusement encore solide. Nadja ! Ils avaient &quot;vu passer&quot; Nadja. Cela signifiait-il qu'ils ne l'avaient pas appréhendée, sachant qui elle était ?       <br />
       ¬—Est-elle toujours aussi charmante ? demanda aimablement Mortone se curant les dents avec distinction.       <br />
       —Oui, mais je me suis senti obligé de la retenir quelque temps au palais, dit Sapharx.  Elle peut me servir de monnaie d'échange lorsque son frère aura rejoin Hirpan.        <br />
       —Très astucieux, cher ami ! approuva le Prince.  Mais revenons à votre hôte bien plus encombrant : ce Phial. Savez-vous que j'en ignore presque tout ? Cet illustre inconnu a surgi, il y a quelques mois, à Clotone, flanqué d’un jeune Ultramondain, et n'a cessé, depuis,  de  défrayer la chronique. Je le tiens pour un candidat dangereux bien que Longuarde soit en désaccord avec moi sur ce point.        <br />
       —Oh, susurra Longuarde qui s'était tenu si effacé jusque là qu'on l'avait complètement oublié, c'est un homme courageux, d'après mes renseignements. Mais ce n'est rien qu'un petit hobereau. Un chasseur d’immogre, un rude combattant, mais certainement pas un homme politique. Il serait incapable de tenir les rênes du pouvoir plus de quelques semaines. »       <br />
              <br />
       Je fus, en un sens, heureux de constater à quel point  des gens intelligents comme le Ministre pouvaient se tromper dans leurs jugements. Moi qui me préparais à faire mes dupes des représentants de cette orgueilleuse engeance, je me réjouissais d'une manifestation de leurs limites. L'arrogance, songeai-je, est décidément toujours mauvaise conseillère.  Savaient-ils à quel point Phial était  habile à la négociation, dur en affaires, clair dans la stratégie, rusé dans la tactique, doué pour la paix, et surtout incroyablement obstiné dans ses projets ? Tant mieux s'ils l'ignoraient !       <br />
       —Malgré tout, il peut avoir le soutien de forces très actives sur plusieurs îles. Je persiste à croire qu'il est dangereux, dit Mortone, soucieux, et je crois que Sapharx a raison de le retenir le plus possible. Combien de temps pense-tu que tu pourras encore le faire ?       <br />
       —Pas plus de quinze jours, car les épreuves officielles sont terminées pour lui, et il les a remportées très facilement. A moins...       <br />
       —A moins ? répéta Mortone, les yeux réduits à des fentes.       <br />
       —A moins que ne s'impose la solution de la disparition accidentelle, termina Sapharx avec un parfait cynisme.       <br />
       Mon sang se glaça dans les veines. Ces bandits, qui séquestraient Nadja, n'hésiteraient pas à éliminer Phial ! Cette perspective bouleversait mes plans. Il faudrait que j'abrège mon séjour sur Draco et que je me porte à son secours, que je l'avertisse à tout le moins des dangers qui pesaient sur sa vie.  Il le faudrait, sans pour autant mettre en péril tout le travail que j'avais entrepris ici, et qui était encore fragile. Je devrais partir sans être suspecté, afin de ne pas attirer l'attention sur le vaste plan dont j'avais inoculé le venin à Mortone. Sacremiole, quel casse-tête !       <br />
       —Tu veux l'éliminer ? fit le Prince. Mais les soupçons ?  Tu risques de fragiliser l'influence Omen pour longtemps...       <br />
       —C'est pourquoi la chose est très délicate. Nous ne parlons pas d'élimination pour le moment. Nous cherchons d'autres moyens d'empêcher son départ pour Hirpan.       <br />
       —Je préfère cela, Sapharx, insista Mortone. Je crois que ce serait une grossière erreur.       <br />
       J'aurais embrassé le Prince  pour ce point de vue salvateur, et je bénis l'autorité qu’il avait sur le prêtre Omen.       <br />
       —Je m'en doutais bien, admit Sapharx préoccupé, et c'est pourquoi nous pensons aussi organiser une solution... sur Hirpan.       <br />
       —C'est déjà bien plus intelligent, dit Mortone, il y a tellement de gouffres insondables par là-bas...       <br />
              <br />
       La conversation prit un tour moins technique. Le Prince fit part à Sapharx de la tonalité nouvelle de sa politique, sans préciser pour autant les éléments qui justifiaient un soudain accès d'optimisme. Il mentionna néanmoins la possibilité &quot;nettement accrue d'un contrôle maritime réel sur les îles de l'est&quot;. Impressionné, Sapharx n'osa pas demander de précisions.        <br />
       On bâilla. Les femmes s'alanguirent. Il était temps de cèder à Morphée, dieu des puissants comme des faibles. Je n'avais plus la force d'agencer deux idées de suite. La nuit porterait conseil, comme elle le fait toujours  devant la surabondance de données à traiter.       <br />
       Je m'écroulai bientôt sur mon immense lit soyeux, et ma dernière pensée s’envola vers Nadja dont le doux visage souriant m'apparut soudain, tout attristé.       <br />
              <br />
              <br />
       °       °       <br />
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       °       <br />
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              <br />
              <br />
       En sortir.       <br />
              <br />
       Emergeant à la fenêtre de ma roulotte, le soleil  avait pris l'habitude de m'éveiller dès sa sortie de l'onde, de l'autre côté de l'univers.        <br />
       Je ne perdis pas un instant et, sitôt debout, je rédigeai un message à l'attention de Chamilah. Je l'enroulai autour de la patte de la sarmoiselle, docile mais étonnée. Elle fit quelques pas sur la table, me regardant encore et encore, pour s'assurer de mon intention. Elle secoua la patte, pour tester le poids de la missive, puis elle essaya ses ailes, sans doute  engourdies par une longue inaction. Avant de partir, elle dévora une douzaine de graines, et sans prévenir, elle se mit à vrombir comme l'arlequin de Cayenne, ce gros coléoptère coloré. Un instant immobile à hauteur de mes yeux, elle m’adressa un adieu joyeux et se propulsa par l'oeil de boeuf surmontant la porte. Je crus distinguer un instant ses boucles et ses zigzags au dessus du soleil, puis elle disparut vers le nord-ouest.       <br />
       Je me dirigeai vers l'espace des repas où Zambdez laissait parfois du jus de chiroine chaud et du pain pour les tôt-levés. J’y étais à peine parvenu qu'un bruit de taillis me fit sursauter. Zambdez en personne  se dressait devant moi, de la terre jusque dans les cheveux, les yeux bouffis, le cigare déjà planté fumassant comme une torchère.       <br />
       —Tu... tu as dormi sur le sol ?       <br />
       —Oh non ! dit le gros homme en riant, j'ai changé des pots de fleurs de place... Ton déjeûner est prêt sur la table du salon.       <br />
       —Merci.       <br />
       —Il n'y a pas de quoi... Augustin !       <br />
       Je ne réagis pas tout de suite, puis je me retournai vers lui d'une pièce, prêt à tout.       <br />
       —Du calme, jeune homme ! Ne te mets pas dans tous tes états ! Viens m'aider à transporter le jardin miniature vers les cascades. Cela plaît au Prince, il y en a pour une seconde...       <br />
       L'angoisse au ventre, je suivis Zambdez et l'aidais à porter un large cratère de bois empli de sol noir, à la surface duquel avait été planté un jardin d'arbres nains.        <br />
       Nous fîmes halte à côté des vasques.       <br />
       —C'est le seul endroit où les mouchards du Ministre n'entendent rien, dit le vieux valet d'armes en se frottant le ventre. Je suis l'émissaire de Lutel Mirgône. Tu n'as rien à craindre de moi. Dis-moi simplement quand tu voudras prendre la poudre d'escampette. Il y a une issue non loin d'ici. Elle te mènera droit chez le Maître.       <br />
       —Crédibiche ! Si je m'attendais à cela ! Tu as été prévenu par...       <br />
       —Je ne veux rien savoir de cela. Lutel m'a seulement fait transmettre ton nom et ta description physique... sans la barbe ni les moustaches. Mais je ne suis pas aussi stupide que j'en ai l'air.  Et puis, je te l'ai dit :  en dehors de ce lieu précis, les vents portent les paroles. J'ai  entendu la jeune fille t'appeler Augustin... Alors, mes derniers doutes  se sont dissipés. Mais ne refais jamais cela !       <br />
       —Quoi ?       <br />
       —Mais, sapituile, parler de choses secrètes sur la terrasse ! Tu as une chance folle que le Ministre se fût absenté avec le Prince, et que Minouïr dormît comme une souche...       <br />
       —Minouïr ? Il n'est pas idiot ?       <br />
       —Parfaitement crétin! Mais pourquoi crois-tu que le Prince l'entretient à ses frais, comme cela ?       <br />
       —Je l'ignore.  L'amour fraternel  ?       <br />
       — Tu veux rire ! Le Prince se couperait une main si cela devait augmenter son pouvoir, et de surcroît, il haît son frère. Mais Minouïr est une machine à entendre et à répéter. Il suffit de le caresser sur le crâne, de le gratter comme un chat sous le menton, et il se met à dévider tout ce qu'il a entendu depuis trois ou quatre heures, sans omettre une syllabe.       <br />
       ¬—C'est vrai ? fis-je incrédule ...       <br />
       —Et je te prie de croire qu'il possède une ouïe excessivement fine. Il a ainsi fait tuer une bonne douzaine de personnes depuis trois ans, dont le meilleur maître d'armes de Morty, qui avait osé dire —en se parlant à lui-même— qu'il n'existait pas de plus mauvais bretteur au monde que ce pauvre Prince du Noir !        <br />
       Je me demande parfois s'il n'est pas capable de se taire avec les gens qu'il aime bien, ce qui laisserait supposer qu'il sait ce qu'il advient à ceux qu'il dénonce en les imitant.        <br />
       —Fantastique ! dis-je. Et peut-être utile ...       <br />
       ¬—Comment cela ?        <br />
       —Je dois d'abord en travailler l'idée... Mais je te remercie, mon ami. Tu ne sais pas combien tu me soulages.        <br />
       —Je m'en doute un peu. Si tu as le moindre problème ajouta-t-il en me tendant un petit objet métallique. Utilise ce sifflet à ultrasons. En bon chien de garde, je viendrai immédiatement.       <br />
       —Tu entends les ultrasons ?       <br />
       —Depuis qu'on m'a remplacé le tympan droit par une fine lame de cuivre, oui. Hélas, je les entends même  mieux que les fréquences habituelles.  Va, maintenant ! Et raconte quelque chose à mi-voix sur la beauté des jardins miniature : cela fera du grain à moudre pour la machine Minouïr.        <br />
              <br />
       Je consacrai les trois jours suivants à créer l'atelier de simulation du grand Dragon, au pied du château. Enthousiasme, le Prince ne fit aucune objection à ce que j'entreprisse de percer la muraille à l'aplomb de la chute de Solchienne. Il s'enquit de tous les détails avec la ferveur d'un enfant et m'approuva sur tous les points, me donnant même des conseils pour la construction d'un échaffaudage. Après tout, sa science de la sape et des  bâtiments de siège de guerre était très honorable.        <br />
       Il se méprenait sur les raisons de mon empressement extrême : si je voulais que tout soit sur pied dans les dix jours, ce n'était pas exactement par curiosité scientifique exacerbée, mais parce que je devrais avoir disparu dans les trois ou quatre jours qui suivraient.        <br />
       J'avais en effet arrêté ma ligne de conduite, à partir de ce que m'avaient révélé Sapharx et Zambdez. Ma présence sur Périache était plus que nécessaire pour tenter de libérer Phial avant l'expiration des délais de la course minusale, c'est-à-dire- sous une trentaine de jours. Je calculai, qu'avec une chance extrême, il me faudrait au moins quatre ou cinq jours pour réussir une évasion et nous transporter sur l'ilôt Hirpan, contigu à Périache.        <br />
       Peut-être m'en faudrait-il davantage pour faire fuir Nadja, et dans ce cas Phial irait seul chez les Magdes.        <br />
              <br />
       Il me restait donc deux semaines pour réaliser deux choses :  d'une part, je devrais parvenir à mettre en train le programme de construction des bateaux transdragon, et convaincre le Prince d'une stratégie d'ensemble d'attaque de Dysme. Il serait bien temps, si Phial était élu, de négocier avec Mortone l'arrêt de toute cette folie, me disai-je, en ayant conscience de la machine infernale que je contribuais à armer, mettant en danger toutes les populations de l'archipel.       <br />
       D'autre part, je devrais préparer ma &quot;disparition&quot;. Menacé ouvertement de trahison par Anylanne, je n'y échapperai qu'en m'enfuyant chez Lutel Mirgône, qui m’aiderait sans doute à me rendre en secret à Périache. Mais je ne devrais pas seulement m'évanouir dans la nature, ce qui susciterait toutes sortes de questions de la part de Mortone Trug, ou de son Ministre. Ma &quot;mort&quot; devrait être suffisamment crédible pour ne pas alerter la méfiance de deux hommes suprêmement subtils, qui feraient alors arrêter toute activité qui m'aurait été liée, de près ou de loin. Il serait aussi essentiel de convaincre Anylanne que tout danger avait disparu de mon côté, et qu'elle n'aurait pas à parler de moi et de notre passé commun.        <br />
       L'idéal serait que je puisse ménager un retour possible, une possibilité convaincante de &quot;ressusciter&quot;, afin de mener mes tâches jusqu'au bout.       <br />
       Mais comment articuler tous ces objectifs disparates et contradictoires ?   Allais-je me sortir de cet écheveau de difficultés ?       <br />
               <br />
       Pour parvenir à mes fins, trois priorités s'imposaient  : je devais obtenir le concours de Braho Nohé, d'Anylanne et de... Minouïr. Je décidai de commencer par ce dernier, obstacle certainement le plus difficile à surmonter. Pourquoi m'intéresser à cet être, se demandera-t-on ? On le comprendra bientôt.       <br />
              <br />
       Je n'y consacrai pas moins de trois heures par jour,  le matin, aux moments où la Maison Privée était vide de ses occupants.        <br />
       Je m'installais sur le grand divan noir du salon, prétextant d'y travailler plus à l'aise sur les documents théoriques et sur les plans. Minouïr était éveillé, dans sa tente, et ne bronchait pas. Je distinguai seulement son silhouette de tortue, en ombre chinoise, balançant interminablement sa petite tête au bout d’un cou horizontal.        <br />
       Je commençai par chantonner à mi-voix de petites phrases :        <br />
        —Minouïr est un prince gentil... Minouïr a besoin d'amis. Handjo est un ami de Minouïr... etc.       <br />
       Au bout du troisième jour, quelque chose se déclencha. Minouïr sortit de sa tente et vint se poster derrière moi, comme il le faisait habituellement avec son frère. Il ne me regardait pas, mais se tenait là, son balancement légèrement retenu, comme attentif à quelque chose.        <br />
       Je plaçai à côté de lui le bol de plachises dont il raffolait, et je répétai les phrases affectueuses, toujours sans les adresser à lui en personne.       <br />
       Le jour suivant, il vint contre moi, et s'assit au milieu de mes livres et de mes papiers, bavant partout de la plus jolie manière de longs filets mauves à la plachise. Ses pieds préhensiles froissaient et déchiraient à loisir les pages des beaux livres d'histoire du Duc de Sioulque.        <br />
       Je me risquai alors à lui caresser la tête, ce qui provoquait ordinairement un rugissement suivi d'un claquement de mâchoires agressif. Au contraire, un sourire béat s'ouvrit sur son visage confit. Et il émit un ronronnement, interrompu parfois par des borborygmes assourdis.       <br />
       Je prétais l'oreille à ces sons et je commençai à repérer, nageant dans le non-sens, quelques apparences de phrases répétées en boucles.       <br />
       Puis Minouïr s'endormit sur mes papiers, la touffe rousseâtre de ses cheveux émergeant seule de ses épaules, plus tortufié que jamais.       <br />
       Le lendemain, je recommençai la même opération et je compris cette fois, assez distinctement, que l'idiot répétait certaines phrases prononcées par Mortone, Larr, ou d'autres personnes présentes aux soirées tardives.  Il pouvait même parfois faire écho à d'assez longs monologues.        <br />
       Tout en le nourrissant de plachises (qu'il suçait jusqu'à ce qu'elles fondent dans sa large bouche), je commençai à tenir à voix haute et distincte des propos dont j'espérais qu'il saurait les retenir à plusieurs jours de distance, en misant sur l'impression forte de nos rapports affectueux.       <br />
              <br />
       —Je vais aller faire un peu d'exercice sur la paroi, disais-je d'un ton détaché. Cela fait longtemps que je n'ai pas pratiqué mon alpinisme... Je vais descendre sur le mur du château... Il me faut une corde solide.  Je vais descendre en rappel contre le mur, l'exercice me sera utile pour bien contrôler les travaux de l'atelier d'expérience à Solchienne, etc.       <br />
              <br />
       Bref, je déclinai sur tous les tons, mon intention affichée de pratiquer sur le château le sport de montagne.          <br />
       Si tout se passait bien, Minouïr, qui semblait m'avoir pris en amour, ne répéterait pas tout de suite ce que je lui avais inculqué, car il avait vaguement conscience qu'il arrivait malheur à ceux dont il divulguait les propos.  En revanche, je misais sur la forte probabilité qu'il déverse d'un coup toute sa &quot;mémoire&quot; en cas d'émotion forte.  Et c'était bien une émotion forte que je préparais à Minouïr.       <br />
              <br />
       J'avais, certes, conscience, de profiter de l'infériorité de ce pauvre bonhomme, mais je me dis que, pour une fois, son psittacisme ne serait pas prétexte à tuer des gens, mais à sauver au moins une personne, en l'occurrence, moi-même. De plus, aucun mal ne lui serait fait, en tout état de cause, si l'on découvrait la supercherie. Mes scrupules endormis, je mis un soin extrême à mettre l'Idiot en condition, en faisant un élément crucial de mon dispositif.       <br />
              <br />
       Pendant la même quinzaine, les autres heures de la journée furent consacrées à la double tâche de circonvenir Anylanne, et de convaincre Braho Nohé.       <br />
       Je ne voyais Anylanne que fugacement, et presque furtivement. Les préparatifs de ses noces avec l’Amiral de Sioulque  avaient commencé, et la jeune fille était fort occupée. Elle me regardait de plus en plus comme un défaut dans le paysage, mais je parvins à lui inspirer assez d'amitié ou de pitié pour empêcher la catastrophe d'une dénonciation.        <br />
       —Je vais partir, Anylanne, ne t'inquiète pas. Mais je voudrais au moins te persuader que je ne suis pas un ennemi radical des Noirs. Je sais qu'il faut un pouvoir sur ces îles anarchiques, et, contrairement à ce que je pensais tout d'abord, l'Etat Zwölle n'est pas une folie avide de sang, mais un monde ordonné, bien agencé. Tout ce qui manque aux autres mondes de l'archipel.       <br />
       —Tu ne me feras pas croire, Augustin, que tu es devenu un farouche partisan du Noir ! me répliquait-elle en souriant.        <br />
       —Certainement pas. Je reste fidèle à mon ami Phial. Mais  je ne suis plus convaincu du tout qu'il faille en finir avec les prétentions zwölles au gouvernement des îles. Qui donc, ailleurs, m'aurait fourni autant de facilités pour la science maritime ? Qui, sur ma seule bonne foi, m'aurait ouvert  autant de crédits, et avec autant de libertés ? Qui aurait reconu ainsi les qualités d'un individu ? Certainement pas le Villacope ou les juges de la Conque ! Sans parler de Mungabor, qui m'aurait fait exterminer d'emblée.  Non, crois-moi, les vertus d'une bureaucratie intelligente, ouverte, bien organisée, sont trop rares pour qu'on les néglige.  Et les Zwôlles savent gouverner : ce n'est pas du tout la bande d'assassins primaires dont on dresse la caricature dans les îles de l'Est... Je pense que je pourrais convaincre Phial d'établir un compromis avec les Zwölles, pour une sorte de partages des rôles...       <br />
       Mon discours, nourri et cohérent, parvint peu à peu à ébranler la perplexité d'Anylanne.       <br />
       —Au fond, tu me demandes d'accepter que tu demeures à Draco, pour continuer à diriger tes programmes... me dit-elle un jour.       <br />
       —Ce serait l'idéal, répondis-je sur un ton léger. Les travaux avancent, le prototype est presque sorti des limbes. C'est un engin extraordinaire qui va révolutionner tous les échanges dans l'archipel et nous faire sortir du moyen-âge. J'aimerais effectivement mener ce projet à bien, avec mon ami Braho Nohé et le jeune Hrulich, qui sont les seuls ingénieurs vraiment compétents...       <br />
       —Je vais y réfléchir. Mais je te demande en revanche de réviser ta position vis-à-vis de Chamilah. Je ne pourrai plus garder le secret très longtemps, parce que, dès que les cales sèches que fait construire Larr seront prêtes, il sera difficile de tenir secrète notre intention de construire une flotte de guerre massive.       <br />
       -—Tu dis &quot;Notre&quot;, Anylanne, comme si tu avais adopté l'identité zwölle.       <br />
       —C'est bien le cas, Augustin. Comme le dit un vieux proverbe : &quot;la femme suit son mari et adopte sa famille.&quot;       <br />
       —Tu vas ta destinée, jeune fille, et je ne saurais te le reprocher.       <br />
       Je lui embrassai la main doucement, et elle la retira comme à regret.       <br />
       —Il est vrai que l'idée que tu demeures à nos côtés ne m'est pas désagréable, dit-elle songeuse. Mais pour Chamilah, que décide-tu ?       <br />
       — Au fond, fais ce que tu veux. Je comprends que l'Etat Dracois ne puisse admettre qu'une grande oreille soit ainsi plaquée sur son flanc...       <br />
       — Je suis heureuse de te voir venir à la raison...        <br />
       dit Anylanne rassérénée.       <br />
       Ma &quot;trahison&quot; de Chamilah était calculée : j'espérais bien que l'avertissement que je lui avait fait parvenir par la sarmoiselle en même temps que des renseignements sur Sapharx, lui permettrait de préparer une tactique efficace pour échapper une fois encore aux incursions Zwölles. Peut-être, cette fois,  serait-elle obligée de &quot;déménager&quot;, mais l'échéance en était plus ou moins inéluctable, comme elle me l'avait fait comprendre pendant mon séjour à la grotte, après qu'Anylanne fût repartie (Chamilah n'accordait qu'une confiance limitée à la &quot;fille de ce gredin de Nysan Gron&quot;).        <br />
       —En revanche, Anylanne, puis-je te demander une faveur ?       <br />
       —Dis, mon ami...       <br />
       —Eh bien, si je dois partir, bientôt ou plus tard, ou si j'ai un accident —sait-on jamais ?— je souhaiterais que tu ne fasse jamais mention de notre passé, ni de ma véritable identité.       <br />
       Anylanne réfléchit.       <br />
       —Si tu pars, ou... s'il t'arrive quelque chose, je n'aurai plus aucun intérêt à dire ce que je sais de toi, car on me demanderait d'où je tiens tout cela, et je serais obligée d'exposer des éléments de ma vie que je ne tiens pas à mettre sur la place publique, ni à livrer aux enquêtes du Ministre.       <br />
       —Ah! Tu as donc peur de Longarde !       <br />
       —Peur est un grand mot, mais cet homme me fait froid dans le dos.  Personne n'échappe à son travail en sourdine.  C'est assez terrifiant.       <br />
       —Tu as raison. Au moins, essaie de ne rien dire avant qu'il ne soit mis lui-même au courant par d'autres voies. Tu seras alors assez installée au pouvoir pour être intouchable. Il ne pourra plus rien contre toi.       <br />
       —D'accord, Augustin.       <br />
       —Tu me le jure ?       <br />
       —Si tu veux... sur la tête de Violongre,  mon Crocosophe.       <br />
       —Ah oui ! Qu'est-elle devenue, cette bête vorace ?       <br />
       —Je l'ai ramenée à Mortague, et Larr l'a fait conduire aux passes qui protègent nos chantiers navals. Nous le dressons à s'en prendre aux pirogues indiscrètes. Il les prend par le mitan et les broie, avant de pourchasser les marins et de les gober, comme des nichées d'oiseaux Kriards.       <br />
       —Charmant !       <br />
       —Cruel, mais nécessaire et très efficace, je te prie de le croire.       <br />
              <br />
              <br />
       A trois jours de l'échéance que je m'étais fixé pour disparaître, il me semblait que j'avais remporté mon pari avec Minouïr et Anylanne. Mes arrières semblaient parés des deux côtés. Il n'en était pas de même avec Braho Nohé, buté comme une souche. J'avais rarement vu un être aussi obstiné. Sa passion pour le projet avait beau augmenter de jour en jour, il opposait un non catégorique à mes propositions réitérées d'en prendre la direction officielle.        <br />
       J'en vins alors à une solution radicale , et fort risquée : je lui dirais la vérité.       <br />
              <br />
       L'occasion se présenta lors d'un périple entrepris pour tester certaines performances du Protopse, dont nous voulions reprendre des éléments pour le nouveau TransDragon à coque rainurée.  Ce jour-là, Hrulich fut retardé par un mauvais réveil, et je décidai de sortir seul en mer, avec le vieux capitaine. Deux soldats Noirs directement sous les ordres du Ministre nous surveillaient, un peu en arrière du poste de pilotage.        <br />
       Je tenais la barre depuis une heure lorsque je feignis de sentir une faiblesse dans la câblerie.        <br />
       —Ah, dit Braho, c'est étonnant !       <br />
       —Elle tire à babord, c'est incontestable...       <br />
       —Bon, il faut aller voir dans la cale de gouverne.       <br />
       —Allons-y ensemble, c'est mieux.       <br />
       —D'accord.       <br />
       —Bubert, Frago ! On va sortir une minute sur le pont. Venez prendre les leviers.       <br />
       —Mais... mais on y connaît rien, protesta Bubert, le rond sergent au nez pointu.       <br />
       —Cela n'a aucune importance, je vous demande seulement de tenir la barre bien droite, au point zéro, tu vois ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Et Frago va se tenir derrière la porte du rouffle, bien fermée. Je ne veux pas qu'on embarque des paquets de mer pendant la réparation. Tu nous ouvriras quand on frappera. D'accord ?       <br />
       L'homme, une brute proche de l'état de thrombe, grogna en signe d'acquiescement.       <br />
       Nous enfilâmes des bottes en peau de phomard, bien adhérentes, et nous nous glissâmes hors du poste, au coeur de la tourmente permanente des eaux remontant le Dragon.       <br />
        Bientôt  Braho et moi,  étions serrés dans le minuscule logement des pièces de gouverne.       <br />
       —Mais il n'y a absolument rien, dit Braho d'un seul coup d'oeil.       <br />
       —Je le sais bien,répliquai-je tranquillement.       <br />
       Le vieil homme me regarda, dans l'incompréhension la plus totale.       <br />
       —Ecoute, Braho, je t'ai fait venir pour une seule raison : je veux te dire des choses qui n'ont pas à être entendues par les autres. Tu comprends ?       <br />
       L'homme acquiesca, méfiant.       <br />
       —Nous n'avons pas beaucoup de temps. Alors tu ne m'interromps pas, et tu réponds à ma question finale par oui ou par non. Est-ce clair ?       <br />
       Il approuva encore de la tête, mais sa pomme d'adam fit son aller-retour des grands jours, se préparant à une résistance farouche.       <br />
              <br />
       J'expliquai l'essentiel : ma véritable identité, mon association avec le candidat Phial d'Atoy, la raison de mon immixion dans les affaires de Draco, mon intention de partir de l'île... en me faisant passer pour mort.        <br />
       Je lui fis aussi part de mes véritables conclusions sur le fonctionnement des &quot;vannes&quot;, et sur le but réel de l'opération &quot;tassement du sable&quot;  du banc de Dysme (aboutir à une défaite définitive des Zwölles). Je m'attardai enfin sur l'objectif véritable de la fabrication d'un vaisseau transdragon, qui servirait finalement l'ensemble des Guamaais une fois assurée la destruction des ambitions zwölles.  Une fois parti, il fallait donc que l'ensemble du projet fût mené à bien.        <br />
       Braho m'écoutait, bouche bée. D'abord interdit, il devint plus attentif, ouvert.  Plus je parlais, plus je le sentais frémir d'intérêt, puis bouillir d'impatience.        <br />
       Quand je lui posai enfin la question fatale :       <br />
       —Es-tu avec moi ? Acceptes-tu de prendre la direction du projet ?        <br />
       Il ne me répondit pas, mais me serra dans ses bras comme un père son fils de retour d'une guerre lointaine.        <br />
       —Alors, Braho, je suppose que c'est &quot;oui&quot; ?       <br />
       —Bien sûr, mon garçon. Enfin la vraie vie !       <br />
       —Bon, n'épiloguons pas . Les deux imbéciles sont vicieux, ils pourraient suspecter quelque chose. On trouvera encore d'autres occasions de se parler tranquillement.       <br />
       —D'accord, Fiston !        <br />
       Braho était si content qu'il poussa la chansonnette à gorge déployée :       <br />
       —Et vogue la simière, ohé !        <br />
       Le grand Dragon        <br />
       Le gros bébé, Ohé !       <br />
       Et vogue la simière, Ohé !       <br />
       Fait un suçon       <br />
       Engloutit les navires, Ohé!       <br />
       Il se retourne       <br />
       et rien ne passe, Ohé !       <br />
       Tout le monde à la baille,       <br />
       Et dans le fond de l'eau,       <br />
       Et vogue la simière, Ohé !       <br />
              <br />
       Nous répétâmes ensemble le refrain :       <br />
       —Tout le monde à la baille,       <br />
       Et dans le fond de l'eau, Ohé !       <br />
              <br />
       —On faisait chanter ainsi l'homme du pont quand j'étais subrécargue, dans ma tendre jeunesse, m'expliqua-t-il la larme à l'oeil.       <br />
              <br />
              <br />
       Le compte à rebours était maintenant H moins 48 heures. Plus que deux jours ! La course contre la montre  était presque gagnée,  la machination se mettait en place.  Il restait à monter une petite  mise en scène pour que Hrulich et les autres membres de l'équipe soient convaincus de la vraisemblance du volte-face du vieux marin.  Il fallait aussi prévenir Zambdez de mon intention d'utiliser sa filière d'évasion. Enfin, la mise en scène de ma&quot; mort&quot; en présence de Minouïr devait être réglée dans les plus petits détails, et il me manquait plusieurs ingrédients importants.        <br />
              <br />
       Je passai maintenant l'essentiel de mon temps sur le chantier des &quot;expériences&quot;. En dix jours, une grande dalle de pierres plates avait été assemblée et scellée au dessous de la chute de Solchienne. Une tour de bois couverte de peaux avait été édifiée auprès d'elle. Elle abritait un jeu de monte-charges en incessant va-et-vient entre la nouvelle porte creusée dans les bases du château, et la dalle, apportant matériaux, ustensiles, engins. Elle assurait aussi la circulation des ingénieurs entre l'ancien atelier et les nouveaux locaux, de grossières mais solides cabanes de rondins construites au flanc de la combe.        <br />
       La dalle avait été divisée en deux secteurs, qui recevaient chacun un flot abondant, recueilli à la base des chutes et canalisé dans de grosses tuyères en grès. A gauche, face à la paroi, elle était creusée d'un large canal où des rochers mobiles, de formes soigneusement étudiées, pouvaient être déplacés à l'aide de palans.        <br />
        En dix jours de travail acharné sous la conduite de Bratoc'h, et grâce à  des meules hydrauliques de plusieurs moulins de la région nous avions pu reproduire dans la pierre noble quelques sites caractéristiques de l'archipel, dans leur rencontre avec le Grand Dragon. En modifiant la configuration, on pouvait enfler le courant, le diminuer, le diviser, et même imiter l'Emphale, en produisant un tourbillon qui émettait un bruit de succion du plus bel effet.  Au dessus de l'ensemble coulissait un pont aérien auquel seraient suspendues les diverses variantes de coques à rainures. Nous pourrions ainsi étudier les réactions dynamiques des coques plongées dans des courants de force et de turbulence variée.       <br />
              <br />
       A droite de la dalle, j'avais fait creuser dans le marbre les reliefs sous-marins  imaginaires  qui entouraient le pas de Dysme, et qui se creusaient au passage du Rieufret, le grand courant froid issu d'une branche du Dragon. Le banc de Dysme était lui-même matérialisé par une miniature exacte, emplie d'un sable fin, coloré en rouge, pour mieux en suivre les évolutions en plongée.        <br />
              <br />
       J'avais consacré ce qui restait de mon temps personnel (hors intrigues) à la finition de la maquette de ces  fameuses &quot;vannes&quot;, dont j'étais seul, au moins au yeux des puissances de l'archipel, à avoir redécouvert le mécanisme décrit par Karool Jion de May. J'avais utilisé bien des atlas, des cartes ou des informations dispensées par des navigateurs, pour rendre vraisemblable la légère distorsion que j'infligeais à la probable réalité. La plupart des ingénieurs et des terrassiers, les tailleurs de pierre m'avaient soutenu, sans jamais mettre en question une &quot;erreur&quot; de ma part.        <br />
       La configuration de base était simple : l'eau du &quot;Rieufret&quot; (symbolisée par l'eau d'une surgescence fraîche de la Solchienne) était propulsée dans un canal représentant son lit sous-marin, passant légèrement au nord du &quot;pas de Dysme&quot; (l'entonnoir à sable rouge). De là, il pouvait &quot;choisir&quot; entre deux cours : soit continuer sur sa lancée, et se perdre dans des rigoles extérieures, sans jamais rencontrer le Dragon  (matérialisé par un écoulement plus chaud passant  au sud-ouest du précédent) qui, du coup, pouvait gonfler sans retenue. Soit il pouvait être dévié vers la gauche, et, mèlant ses eaux froides à celles du Dragon, ralentir ce dernier, en épuiser la force.        <br />
       Jusque ici, la fiction de la maquette et la réalité devaient être identiques.  Mais le &quot;choix&quot; du cours du Rieufret pouvait être forcé par le sable qui venait faire bouchon dans une sorte de siphon sous-marin. Tout dépendait alors de la manière dont était représenté  ce siphon. Si le bouchon de sable venait se former sur l'effluent qui allait vers le Dragon,  on obtenait, en tassant le sable, une augmentation du Dragon, libéré par son concurrent. C'était probablement le mécanisme qui fonctionnait dans la réalité, mais sur lequel j'avais été parfaitement muet, dans mon explication à Mortone Trug.        <br />
       Au contraire, si le bouchon venait obturer l'autre branche, allant se perdre au nord, le même  tassement dans l'entonnoir provoquait une conséquence diamétralement opposée : il précipitait le flux froid sur le Dragon, le freinant dans les turbulences de leur mélange.           <br />
       Cette deuxième représentation était fausse  —je le savais  pertinemment par l'étude des vrais croquis du savant de La Majeure— Et c'est donc celle-là que j'avais précisément choisi d'imposer comme véritable aux yeux avides des militaristes zwölles.        <br />
              <br />
       Le schéma, rendu crédible par de subtils polissages des fonds de pierre, n'était  d'ailleurs  éloigné que  très peu de ce que je supposais être la réalité. Et pourtant, en dirigeant le sable rouge contre la paroi située la plus au nord, plutôt qu'en le déviant vers la gauche, quelques coups de ciseau de Bratoc'h suffiraient à induire ses patrons dans l'erreur la plus grave qu'ils aient jamais commise !       <br />
              <br />
       Nous libérâmes les eaux. Bouillonnant allègrement, elles envahirent les beaux parcours que nous leurs avions préparés dans la masse de la dalle. D'un bleu profond, le &quot;Dragon&quot; prit peu à peu cette forme arrondie que nous lui connaissions à l'échelle réelle, et dûe à la vitesse considérable de ce courant par rapport à son environnement. Le &quot;Rieufret&quot;, d'une couleur plus claire, glissa silencieusement dans son couloir, à quelques mètres à droite du premier.  Puis il obliqua dans le siphon et vint se jeter à la rencontre de son jumeau plus tiède. Immédiatement, une légère dilution du Dragon se produisit, mais peu significative.       <br />
       Enjambant les pierres plates laissées pour figurer les îles, je me penchai  alors sur le pas de Dysme miniature et enfonçai un pied de géant dans l'espèce d'assiette sablonneuse.  Au fond du siphon, le sable pourpre commença à fuir, comme d'un sac crevé. Un peu plus loin, dans la courbe la plus éloignée, un banc se forma sous l'eau bleue, grossit, grossit encore, jusqu'à ce que le courant préfèrât demeurer dans le circuit qui le ramenait vers son frère Dragon plutôt que d'affronter la petite dune rouge, solidement accôtée à la paroi de marbre.        <br />
       Lestée d'un apport massif d’eau froide, la dilution du Dragon augmenta immédiatement. La dynamique du flux se trouva modifiée en amont. Sur une longueur appréciable, le Dragon s'était maintenant aplati et se dispersait en villosités riches en bulles.       <br />
       —Hourrah, çà marche  ! hurla Bratoc'h, qui glissa à la renverse dans le tourbillon de l'Emphale. Hourrah, cria-t-il encore en se relevant, Poséïdon s'égouttant comme un chien mouillé.       <br />
       —Oui, la théorie semble coller avec les faits, fis-je sentencieusement.   Et je sautai à pieds joints sur le &quot;pas de Dysme&quot; : le sable obtura l'autre orifice du siphon, et le puissant jet du Rieufret  dévié vint stopper complètement le modèle du Dragon, dispersant sa force en dizaines de chemins d'eaux ruisselant, épars,  sur la dalle.       <br />
              <br />
       Je pensai alors à Hjirno, mon petit ami Gris dans sa champadoue, à sa jeune veuve de mère, et à son père mort contre l'oppresseur. Silencieusement, je leur dédiai l'ouvrage dont les fausses séductions devraient amener le tyran crédule à l'échec. Dans un monde revenu à l'équilibre des forces, les Gris auraient sans doute un rôle bien plus grand à jouer qu'aujourd'hui.       <br />
              <br />
       Le soir, il y eût une grande fête de tous les participants, et je profitais du brouhaha pour faire mes adieux à Braho. Le projet du Transdragon durerait encore deux ou trois mois avant d'être opérationnel, et je demandai au vieil aventurier de me prévenir quand l'escouade d'attaque du Pas de Dysme serait prête.        <br />
       —Mais où seras-tu ?       <br />
       —Adresse un message à Lutel Mirgône, par l'intermédiaire de Zambdez.  C'est plus sûr que si tu envoies des informations dangereuses à Clotone.        <br />
              <br />
       Au matin du dernier jour, je me levai avant le soleil, et sortis sous le grand auvent de la maison privée, portant en bandoulière un gros sac de toile. Je vérifiai que Longarde ne dormait pas quelque part sur son lit de camp mobile. Puis,  sans bruit, je me dirigeai vers le chemin de ronde que je suivis jusqu'à l'emplacement que j'avais repéré.       <br />
       Huit cent mètres à l'aplomb de ce point courait un torrent furieux qui dévalait la pente du socle volcanique, jusqu'à une crique étroite et profonde où la mer s'avançait loin au coeur de l'île.         <br />
       Je  déchirai en lambeaux les vêtements que j'avais  pris l'habitude de porter depuis plusieurs jours, et les  jetai dans le gouffre ainsi qu'un rouleau de corde dont j'avais déchiqueté au préalable  l'un des bouts. J'attachai le tronçon restant  (de deux mètres de long) à un créneau de la rambarde,  le laissant pendre dans le vide, son extrémité coupée se balançant à la hauteur d'une pierre proéminente au relief tranchant. Puis je descendis une vessie pleine de sang de chevirelle au bout d'un fil, de telle façon qu’elle frotte  contre la paroi, trente mètres plus bas. Je lui imprimai un mouvement pendulaire jusqu'à ce qu'elle éclate au contact de la roche et qu'une belle éclaboussure de sang s'étende sur le granit blanc, bien visible de la terrasse.        <br />
       Je remontai ensuite la vessie crevée et le fil et les cachai dans mon sac.        <br />
       Puis je revins à ma chambre-roulotte, priant tous les dieux Guamaais que la garde n'eût pas la fantaisie d'avancer la ronde qu'elle faisait généralement vers neuf heures.        <br />
       Le coeur noué, j'attendis que les occupants sortent et se rendent à leurs occupations. Mortone fut le premier à quitter le jardin, vers six heures trente, bientôt suivi de Larr et d'Anylanne, poursuivant leurs visites harrassantes aux chantiers navals.  Longarde ne donnait pas signe de vie, ce qui pouvait être fort inquiétant.        <br />
       Je m'approchai alors de la tente de Minouïr et j'écartai doucement le voilage. Le jeune prince était là, les yeux grands ouverts regardant à travers moi, mais pas tout à fait, comme si j'avais pris  une certaine consistance pour lui. Je le nourris d'un bol de plachises, puis je le pris par la main et il se laissa docilement conduire sur le chemin de ronde. Je l'assis sur une pierre et il demeura là, gargouille colorée et oscillante, tandis que j'enjambai le mur et me laissai glisser le long du mur, jusqu'au renfoncement dont j'avais aparavant constaté la situation, juste au dessus de la rocaille coupante. Une fois caché dans l'encoignure, je poussai un cri: &quot;Non, la corde va casser, non! Puis j’émis un long &quot;je tooooombe !&quot; suivi d'un hurlement décroissant.        <br />
       Minouïr réagit immédiatement. Je l'entendis sur le mur, au dessus de moi, haletant, couinant, geignant, poussant des &quot;naaa&quot; à fendre l'âme. Il secoua le bout de corde, et recommença  à gémir, bavant tout ce qu'il pouvait. Puis le silence se fit.  Je sortis la tête prudemment et me hissai doucement à la hauteur du rebord. Minouïr avait disparu. Il était sans doute en train de courir, pratiquement à quatre pattes, pour alerter Zambdez.        <br />
       Prévenu, celui-ci l'accueillerait et l'enfermerait aussitôt dans la cuisine, avec de quoi manger. Pendant ce temps, je le rejoindrais et il me guiderait vers le passage secret s'échappant vers Lurel Mirgône.        <br />
       Je comptai trente secondes, puis m'élançai sur le chemin, en direction de la maison privée.       <br />
       Une intuition me retint à temps d'entrer sur l'espace dégagé de la véranda :  le Ministre s'y tenait, regardant tout autour de lui, l'oeil acéré comme je ne lui avais jamais vu.        <br />
       Je reculai vivement et me cachai derrière un buisson. Puis je portai le sifflet à ultrasons à la bouche.       <br />
       Un instant après, Zambdez faisait son apparition, un sécateur à la main.       <br />
       —Ah, c'est vous, M. Le Ministre...       <br />
       —N'as-tu pas entendu Minouïr pleurnicher dehors ?       <br />
       —Oui.. Il a trouvé une taupe et s'est apitoyé de sa mort. J'ai dû le mettre au lit avec des compresses chaudes. Il dort maintenant.       <br />
       —Ah..       <br />
       Longuarde se détendit et reprit son habituelle allure courbée d’anodin petit vieux. Mais il resta là, lisant sa correspondance sans lunettes à la lumière du soleil de neuf heures .       <br />
       Neuf heures ! Chapituile ! La ronde n'allait pas tarder à passer, et me surprendait derrière mon buisson.        <br />
       Je devrais en sortir et le coup serait fichu, voire pire... si Minouïr répétait mes cris d'agonie factice.       <br />
       Zambdez était rentré sous l'auvent et débarrassait quelques reliefs de la soirée de la veille. Je m'apprétai à l'alerter à nouveau lorsqu'il se redressa, semblant se souvenir de quelque chose .       <br />
       —Ah oui, Excellence, j'ai oublié de vous dire : Handjo vous fait demander ce matin à la Base d'Expérience de la Solchienne. Il a quelque chose d'urgent à vous montrer.       <br />
       Agacé, le Ministre gromella.       <br />
       —Mm, ce jeune excité commence à m'énerver. Il sait que je ne comprends pas grand chose à la technique.       <br />
       —Il a dit que c'était une affaire grave...       <br />
       —Tu es sûr ?       <br />
       —Je ne fais que répéter ses propos.       <br />
       —Bon, j'y vais... Mais garde bien Minouïr, il a l'air bizarre en ce moment. Je me demande s'il ne flaire pas quelque chose.       <br />
       —Bien sûr.       <br />
       Longuarde se dirigea vivement vers le pilier au monte-charge secret. Il appuya sur une touche secrète  et attendit. Il y eut un chuintement, un claquement et il disparut.       <br />
       —Vite, cria Zambdez, dépèche-toi, la garde arrive...       <br />
       Je me précipitai vers lui, sûr qu'il était trop tard : les gardes arrivaient sur nos talons, chantonnant leurs airs gaillards.       <br />
       —Par ici !       <br />
       Zambdez me fit entrer dans la chambre princière aux allures extérieures d'un immense coffre-fort, et referma la porte derrière nous.       <br />
       —Ouf, il était moins une !        <br />
       —Mais il va falloir ressortir...       <br />
       —Non, viens voir.       <br />
       La pièce était magnifique : un ensemble baroque aux tentures de brocard serties de lambris sculptés. De somptueux tapis de Choël et de Nardoul, un lit massif, en forme de palanquin d'ivoire, entouré de deux hautes colonnes d'albâtre, éclairées de l'intérieur. Et, au milieu d'un dallage aux motifs spiralés  —vignes et serpents entrelacés— un grand cône de bois de teck, pointe en bas était porté par un trépied de bronze torsadé. Empli de terre et de rocailles minuscules, il supportait une forêt miniature de canipores, sous une cloche de verre bleuté.        <br />
       —C'est un paysage créé par Lutel Mirgône lui-même, pour le grand-père de Mortone, dit Zambdez.  Puis il appuya sur un mécanisme dans le chambranle de la porte d'entrée.       <br />
       —Approche du paysage, Augustin.        <br />
       J'obéis et, à ma grande surprise, le trépied se souleva, chacune de ses jambes s'allongeant indéfiniment, jusqu'à ce que la petite forêt se trouve suspendue à trois mètres du sol.        <br />
       —Place-toi  au centre, sous le cône, vite !       <br />
       Je me plaçai sur le carreau de marbre de forme circulaire et aussitôt celui-ci commença à s'enfoncer.        <br />
       —Serre les bras et les épaules. Ne t'inquiète pas si tu as l'impression de tomber : l'habitacle où tu te trouves va circuler à grande vitesse dans des tuyauteries souterraines.  Quand tu ne sens plus de mouvement, frappe le couvercle au dessus de ta tête. Adieu  !       <br />
       —A..Adieu, Zambdez ! fis-je, empli d'appré-hension ... Et merci.       <br />
       —Le bonjour à Maître Lutel !       <br />
       Seule ma tête dépassait maintenant du sol, et j'eus la brêve mais désagréable impression d'être enterré vivant. Puis je m'enfonçai encore et plusieurs cuticules vinrent obturer l'ouverture au dessus de moi.        <br />
       J'étais maintenant plongé dans l'obscurité la plus totale, et aussi compressé que dans un cercueil.  Quelque chose se déclencha au dessous. Le cyclindre où j'étais enfermé  tomba en chute libre,  tournant sur lui-même. J'avais beau avoir été prévenu, je hurlai sans discontinuer jusqu'à en perdre le souffle.  Etourdi, je dus m'évanouir un instant, et quand je revins à moi, je sentis une force de freinage s'exercer, non sous mes pieds, mais contre mon flanc, et je dus y penser un moment avant de parvenir à me représenter que la chute s'effectuait maintenant selon une oblique faible par rapport à la verticale. La vitesse, pour autant, ne cessait d'augmenter, jusqu'à ce qu'elle rencontre assez de force contraire dans l'élasticité de l'air chassé sous le projectile dans l'étroit conduit.  Un moment, j'eus l'impression d'être immobile au milieu d'un néant sans limites. Puis tournoiement et oscillations reprirent de plus belle, indiquant de nombreux et brusques changements de direction. Je ne pus résister au malaise et, le coeur retourné, je vomis plusieurs fois, avant de m'évanouir, cette fois, pour de bon.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
               <br />
       VI.       <br />
              <br />
       Le tombeau du sculpteur        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Athiello m'avait souvent parlé de son héros, Lutel Mirgône, officiellement mort depuis vingt ans, mais qu'elle prétendait vivant, ce que Chamilah lui avait confirmé, pour son plus grand bonheur.       <br />
       Ce sculpteur et peintre célèbre avait commencé sa carrière près de soixante ans auparavant sur La Majeure, où il s'adonnait en jeune Noble désoeuvré, à la chasse à l'immogre. Il était  tombé un beau jour en arrêt devant l'une de ces silhouettes humaines fossilisées qui sombrent lentement dans le lit des rivières descendant du plateau du Gigastome .        <br />
       Je sais maintenant que ces corps de pierre parfaitement bien conservés, sont ceux des victimes avalées par cet étrange phénomène mi-vivant, mi-tellurique, qui sévit dans un cratère des pentes du mont Wino. La &quot;statue&quot; était celle d'une jeune fille fort belle, figée pour l'éternité, un paisible sourire sur ses lèvres de pierre exquisement ciselées. La chose la plus extraordinaire était que sur les genoux de la forme reposait un médaillon représentant un jeune homme. Le profil du bas-relief ressemblait étonnamment à... Lutel lui-même.  S'imaginant que la jeune fille l'avait recherché de son vivant, le jeune seigneur sombra dans une dérive romantique. Il tomba éperdument épris, mais, devant l'impossible, il entra dans une rage noire et poussa le fossile dans un ravin, le cassant en mille fragments.        <br />
       Fou de remords, désespéré de son acte, et dans l'incapacité de réassembler le puzzle, il jura de former dans la pierre une image exactement semblable à son  modèle. Ce fut sa première oeuvre.        <br />
       Elle fut d'abord entreposée dans le grenier de la maison du conteur qui l'hébergait à Logatrou. Des années plus tard, des admirateurs clotonois payèrent le transport de plusieurs des statues de Mirgône vers l'île-capitale, où elle formèrent le début d'une importante collection publique, exposée dans le Palais Sapiential.        <br />
       C'est là qu'Athiello qui se lançait alors dans les études artistiques, sans savoir trop quelle branche choisir, rencontra la statue de la &quot;vierge endormie&quot;. Le choc, pour elle, fut extrême, car le visage fossilisé ressemblait trait pour trait... au sien. Quant à la jeune et mâle physionomie du médaillon, censée proche de celle de Lutel Mirgône (quelques soixante-cinq ans plus tôt), elle en tomba immédiatement amoureuse.       <br />
              <br />
       La déclaration d'un tel sentiment n'était pas fortuite, ni seulement liée à un jeu de ressemblances. Lutel Mirgône était devenu une légende. Dans une période où Villacopes et Minus tendaient à juger sévèrement les manifestations intellectuelles et artistiques, Mirgône et d'autres (comme Jion de May) avaient formé des mouvements audacieux qui avaient  séduit les élites de Clotone, puis de l'archipel. Il devint de bon ton d'avoir chez soi, sur le mur ou au milieu d'un patio, l'une des oeuvres si intensément réalistes de Mirgône et de ses disciples. Des écoles d'art s'ouvrirent, des salons littéraires fleurirent, des centres culturels se multiplièrent. Poésie, peinture, théatre, danse, jaillirent et prospérèrent en dépit des coups de semonce et des procès en moralité. Le nom de Mirgône fut associé à un essor irréversible, espérait-on.        <br />
       Mais au plus fort de la vague, alors que la jeunesse idôlatrait le maître, déjà d'âge mûr, ses ennemis saisirent l'occasion des guerres contre les Zwölles pour faire peser  la suspicion contre lui.        <br />
       On le savait ami de tribus sauvages de Draco, et coutumier de voyages sur cette île, dont les paysages grandioses et farouches inspiraient un renouvellement constant de ses orientations.         <br />
       Il s'y rendit une fois de trop en 712 (1854). Le tyran, Phingel Magdaz le fit déclarer traître , et lui interdit le retour à la mère-patrie. Lutel dut s'installer chez des Zwölles Gris, et vivota quelques années du revenu de  cours  donnés à des élèves du cru. Puis les invasions Noires commencèrent, ravageant les côtes et les vallées ouvertes où les barbares s'aventuraient, brûlant tout sur leur passage.  Lutel Mirgône abandonna ses hôtes et se réfugia en montagne.  On eût encore des nouvelles de lui deux ou trois années, puis il fut rapporté qu'il était mort, assassiné par des brigands Noirs de passage. Une Galéasse fut affrêtée par quelques fidèles fortunés, afin de ramener le corps, ou, à défaut, de procéder à de  dignes funérailles.  On ne retrouva rien de lui, au milieu d'une petite bergerie complètement incendiée et de quelques peintures carbonisées.       <br />
       Plusieurs de ses élèves les plus connus décidèrent de construire sur place un tombeau symbolique assez solide pour résister aux assauts  féroces et aux attentats iconoclastes.  Un énorme bloc de granit rose veiné d'argent fut roulé sur l'emplacement de la bergerie, et taillé dans la masse en forme de pyramide. L'abrasion et le lissage des parois parvinrent à une perfection telle que l'on pouvait se mirer dans leur poli comme dans l'eau d'un miroir. Un grand L était gravé sur la face sud, tandis qu'un M de même taille lui répondait sur son opposé.        <br />
       Le groupe des fidèles repartit. Le silence tomba sur le lieu solitaire.       <br />
       Le soir, quand l'ombre immense du Mont Atrosse tournait sur son axe et s'allongeait indéfiniment vers l'est, elle rencontrait sur son aire la colline qui, telle une vague immobilisée surplombait le tombeau de Lutel Mirgône.         <br />
       Ainsi dérobé aux regards de la puissance, le mausolée se fit oublier peu à peu. Les halliers, le chiendent, et même la mousse et le lichen  s'arrétaient à son pied, décontenancés par la forme parfaite sur laquelle rien n'avait prise. De temps en temps, une chevirelle audacieuse parvenait à brouter jusqu'au plan incliné, et là, relevant la tête, elle voyait son reflet émerger de l’ abîme. Elle s'enfuyait en bèlant, entraînant la troupe craintive de ses congénères.        <br />
                <br />
       Mirgône était ainsi devenu lui-même une pierre, un diamant rouge que la poussière ternirait lentement.        <br />
       Pourtant d'étranges rumeurs revenaient régulièrement quant à la facticité de sa mort. Tenaces, des légendes supposaient que la foudre avait détruit une cabane vide, et que Mirgône n'était pas là où l'on avait pensé qu'il fût. D'autres histoires évoquaient une mystérieuse tribu de réfractaires zwölles, en désaccord avec la majorité des envahisseurs. Elle aurait décidé de se mettre au service du vieux maître. Cette tribu d'anciens combattants de la bataille des Courants auraient caché Lutel Mirgône, et vivraient aujourd'hui autour de lui, le dérobant aux yeux du reste du monde, le nourrissant et se nourrissant de ses sages enseignements.         <br />
       Quand je rencontrai Athiello, elle travaillait consciencieusement à sa thèse sur le grand artiste. Elle fit parfois allusion aux mythes de sa survie, mais au cours de nos relations, parfois chaudement intimes, il était compréhensible qu'elle se tût sur les sentiments qui l'animaient à l'égard de cette étrange célébrité. En la quittant, quelques semaines auparavant, dans la Champadoue de Papiarnick,  je ne savais pas encore toute l'histoire, loin de là.  J'avais bien constaté le culte qu'elle portait à son oeuvre, ainsi qu'à l'étude de sa biographie, mais j'étais fort éloigné d'imaginer qu'elle conservait en elle un véritable amour à l'égard d'une simple image gravée dans la pierre, ni, à fortiori, qu'elle  s'attacherait au vieillard qui s'était lui-même représenté ainsi, au temps de sa jeunesse.        <br />
       Athiello, je m'en rendis compte plus tard,  vivait un rêve éveillé. La nouvelle de la survie de son héros —qu'elle désirait et pressentait depuis longtemps—, l'avait emplie d'exaltation.        <br />
              <br />
              <br />
       Je m'étais extrait tant bien que mal —souillé et contusionné— de l'espèce de tube de cigare géant qui m'avait servi de véhicule jusqu'à s'immobiliser dans un silence sépulcral.  J'avais alors frappé vigoureusement le couvercle, suivant les indications de Zambdez, et il avait cèdé avec facilité, sautant comme le bouchon d'une bonne bouteille de Champagne.       <br />
       Je me trouvais sous les pans d’une grande pyramide de pierre rouge, faiblement éclairée par des rampes luminescentes posées sur un sol de poussière noire. Je pensai immédiatement aux nombreux croquis qu'Athiello m'avait montrés du Tombeau de Lutel Mirgône.        <br />
       Je me trouvais vraisemblablement à l'intérieur de cette célèbre construction, mais rien ne s'y rencontrait que l'on puisse prendre pour un sarcophage, ni pour une dalle funéraire légèrement surélevée.  Sur le sol, rien d’autre que le trou rond d'où je m'étais extirpé comme une larve de papillon sans ailes.       <br />
       Je ne me sentais pourtant pas inquiet. Aucun événement ne pourrait être aussi désagréable que l'expérience que je venais de vivre, et  l'espoir d'une délivrance proche me soutenait.        <br />
       Je sortis de mon sac une fiole de glône prélevée sur la réserve personnelle de Mortone Trug et je bus à sa santé. Je ne me faisais pas une idée exacte du temps, sans doute contracté par mon évanouissement prolongé, mais j'étais à peu près certain qu'à cette heure-ci le tyran se désolait de ma mort, et que des soldats draguaient le fond du torrent affluent de la Solchienne, jusqu'à la mer.        <br />
       Ils avaient sans doute déjà retrouvé mes vêtements déchirés. Ils avaient vu le sang sur la paroi. La disparition totale de mes restes ne serait pas étonnante : les traquarts et les crocosophes de la crique de la Femme Ardente ne faisaient ordinairement qu'une bouchée de proies aussi corpulentes que moi. Enfin, la certitude avait dû s'imposer, accablante, à Mortone et au Ministre quand ils avaient forcé Minouïr (coups de fourchette dans les fesses aidant) à pousser sa chansonnette. Il avait sans aucun doute reproduit, avec les accents de la vérité même, mon &quot;cri d'agonie&quot; diminuant avec la profondeur du gouffre.  Ceci venant après la fidèle répétition de mes nombreux encouragements  (prodigués à ma propre adresse) à reprendre l'alpinisme et à descendre en rappel le long du mur.       <br />
       Je voyais, comme si j'y étais, le Prince furieux admonester Zambdez, fusiller Longuarde du regard, puis ordonner la pendaison de quelques gardes de la terrasse.  Le Ministre était probablement déjà descendu aux ateliers, et, prenant conseil de Sioulque influencé par Anylanne, il donnait l'ordre à Braho Nohé de reprendre la direction des opérations.        <br />
       C'était en tout cas ce qui devait arriver... si tout se passait bien.       <br />
              <br />
       Je commençai à trouver le temps long dans le mausolée, et je n'avais pour outil qu'un petil poignard, trop fragile pour attaquer une masse de granit massive. Le calme était  la meilleure solution. Je décidai de m'allonger et de dormir.        <br />
       Un rêve me vint : je tombais dans un puits et un homme tentait de me rattraper au passage, mais, trop menu, je glissai entre ses bras et m'enfonçai dans l'eau.       <br />
       Je m'éveillai en sueur. C'était un très vieux cauchemar, que j'avais coutume de faire depuis ma tendre enfance. Je savais que ce rêve avait pour moi une valeur extrême. Il disait quelque chose que je ne pouvais comprendre. Quelque chose en rapport avec la résolution de l'énigme que je pourchassais depuis maintenant dix ans et qui m'avait conduit aux îles de Guama.  Je n'avais pas fait ce rêve depuis si longtemps ! Sans doute était-ce le &quot;voyage&quot; turbulent qui m'avait expulsé du mont Atrosse, puis de me retrouver dans le ventre d'un tombeau, qui l'avait rappelé à moi.        <br />
       Subitement, un rapprochement s'imposa, que je n'avais jamais fait consciemment : l'enfant qui tombait dans un puits, et qu'un homme tentait de rattraper, n'était-ce pas celui de la légende familiale ?        <br />
       N'était-ce pas cet enfant qu'un de mes ancêtres aurait poursuivi jusqu'à ce qu'effrayé, il tombât par la fenêtre, droit dans le puits situé en dessous ? Et l'homme qui tentait de le rattraper à côté de la margelle n'était-il pas cet ancêtre même, que le remords avait tant travaillé qu'il avait imaginé recourir à un sortilège lui permettant de revenir dans le passé, à l'instant même où l'enfant tombait vers le puits, afin de l'attraper au vol ?       <br />
              <br />
       Maintenant la chose était évidente pour moi : le rêve récurrent de cette chute racontait exactement l'histoire d'anciennes légendes familiales. Mais il ajoutait une proposition : l'enfant n'était pas un petit étranger effrayé par mon ancêtre, mais... moi-même.  Le songe inversait le roman familial. Il me disait de ne plus battre la coulpe pour un crime impuni, dont j’étais moi-même victime.       <br />
       Je reconnaissais dans le songe un puissant désir d'éviter la culpabilité. Et s'il avait raison contre la légende ? Si, au lieu d'être l'homme qui jette (ou laisse tomber), j'avais été celui qui se défenestre, tombe de lui-même dans la douceur de la mort, dans l'oeil d'un puits, symbole d'une eau cachée mais toujours renouvelée ?   Mieux, j'imaginais soudain que l'adulte criminel et l'enfant victime étaient les mêmes, la même personne se poursuivant elle-même dans le cercle infernal du temps. Chronos ne dévorait-il pas ses enfants ?  N'était-il pas en train de le faire en ce moment-même avec moi, Augustin, lancé depuis longtemps dans une quête dans fin, jeté d'île en île dans un voyage épique dont je ne voyais pas l'issue ?       <br />
       Décidément, faire le mort m'inspirait. J'aurais bien poursuivi cette cavalcade philosophique où m'entraînait l'atmosphère pyramidale, quand j'entendis le grondement sourd d'une lourde pierre qu'on roulait.       <br />
              <br />
       Une forme féminine émergea  du sol à ma droite. Elle regarda autour d'elle et me vit.       <br />
       —Augustin !       <br />
       —Athiello, c'est toi !       <br />
              <br />
       Nous nous enlaçâmes, ravis. Elle me prit par la main et me tira vers le rectangle d'ombre qui s'ouvrait dans le sol. Des degrés y descendaient sur un palier. Je sentis que nous tournions vers la gauche, puis, dans l’ obscurité, nous marchâmes sur une pente ascendante, régulièrement coupée de marches à peine marquées. Nous avançâmes ainsi, longtemps, très longtemps, à l'intérieur d'un couloir étroit, empli d'une humidité palpable.        <br />
       Enfin, je vis un rais de lumière irrégulière qui grandit. Athiello poussa une porte de bois branlante et je découvris que nous étions dans un abri pour berger, à demi-fait d'une voûte de roc naturel, soutenue par endroits par de grossiers empilements de pierre. Dans le sol mou, fait d'épaisseurs superposées de crottes de chevirelles, émergaient des squelettes d'animaux et d'humains.  Athiello poussa la barrière de planches mal ajustées, et le soleil m'aveugla.       <br />
              <br />
       Nous étions à flanc d'une dépression circulaire couverte d'herbe rase, et percée, ici et là, d'habitats troglodytes. Plusieurs enfants jouaient sur la placette centrale, au coeur de la dépression.        <br />
       ¬—Viens, dit Athiello, je vais te présenter au Maître.       <br />
       Nous empruntâmes un minuscule sentier à flanc de pente, en direction d'une chapelle entièrement chaulée, appuyée, de flanc, sur un bouquet de rocs lézardés.       <br />
       Nous entrâmes  par la porte sans battant.        <br />
       Au fond de la chapelle, éclairé par trois fenêtres romanes, un vieil homme était assis en tailleur, penché sur un mystérieux document.       <br />
       —Maître, dit Athiello, voici Augu...       <br />
       ¬—Chht, ma Douce ! je crois que je vais trouver...       <br />
       Il releva la tête —diaphane et auréolée d'une vague nuée de poils blancs— et me darda de ses yeux amusés .       <br />
       ¬— Cancrepile ! En quatre lettres, &quot;qui ne s'asseoit jamais&quot; ... Tu as une idée, Augustin ?       <br />
       —Qui ne s'asseoit jamais, en quatre lettres ?   Ma foi... Eh bien ce n'est pas moi !       <br />
       Et je me laissai lourdement tomber sur le banc de pierre qui courait contre la paroi blanche.       <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Il était difficile d'admettre que le paysage de  collines rases qui entourait le vallon des troglodytes pût protéger la communauté de Lutel Mirgône des incursions des Noirs, prétendant régner en maîtres souverains sur tout Draco.        <br />
       Et pourtant l'explication était simple : agréablement terrassée vers l'intérieur, la dépression était séparée du monde par de fortes pentes culminant en un cercle de falaises et de dents imprenables. La seule issue était le couloir souterrain qui reliait la cuvette à la pyramide mortuaire.       <br />
       Là, vivait en autarcie depuis plusieurs décennies, la tribu  vieille-zwölle des Chowo, surnommés les &quot;Nakunpat&quot;, pour avoir compté parmi leurs Anciens plus de soldats mutilés ou blessés que la plupart des autres peuples de la belliqueuse ethnie Zwölle.        <br />
       Les marins Chowo avaient assez donné pour leur patrie, et, lors des replis stratégiques de la bataille des Courants, ulcérés du manque de reconnaissance  de la part de leurs anciens chefs, ils avaient décidé d'en finir avec la guerre. Cherchant une terre d'accueil isolée des conflits, ils découvrirent le site secret, alors encore accessible par une faille,  comblée depuis par la sape et l'explosif. Ils leur fallait cependant conserver  un moyen secret de sortir de leur retraite. C'est alors qu'ils rencontrèrent Lutel, vivant seul dans une bergerie proche. Le vieux sage les séduisit immédiatement et ils ne voulurent plus que lui comme mentor pour leurs enfants. L'idée d'organiser une mort officielle germa, et fut associée à une petite conjuration de la part des fidèles de Mirgône, vivant encore à Clotone. L'expédition du Mausolée fut montée d'un commun accord, permettant de couvrir de ses travaux le creusement de différents tunnels stratégiques.        <br />
       Zambdez, un ancien officier Chowo des plus glorieux, s'insinua auprès des Trug  et  réussit à convaincre le grand-père de Mortone de faire installer dans la chambre du prince une  oeuvre de Lutel : la forêt enchantée, mélange de sculptures et de végétaux miniature vivants. La mise en place du volumineux objet d'art se fit à l'occasion d'une transformation complète de l'habitat princier, dont  Zambdez dirigea les travaux. Ils furent réalisés par une équipe d'ouvriers dont plus de la moitié était formée de sapeurs chowo. Un ingénieur clotonois déguisé en artiste mit en place le système de chutes aéropneumatiques qui relierait la porte cachée sous la forêt au tombeau de Lutel Mirgône. La communauté Chowo, ainsi directement avertie des moindres variations d'humeur du centre névralgique de Draco, pût refermer les portes de son asile caché.       <br />
              <br />
       L'accueil étrange de Lutel m'avait atteint au plexus. Dégrisé de l'excitation activiste qui m'avait soutenu pendant le séjour au mont Atrosse, je n'avais plus qu'un désir : dormir, paresser, me délasser de promenades sans but.        <br />
       Hélas ! Je ne pouvais pas m'abandonner au loisir. Le temps universel continuait à courir et je devrais bientôt partir pour Périache où m'attendaient deux amis que je ne pouvais laisser à leur triste sort. Lutel le savait parfaitement.       <br />
       —Repose-toi toute la journée, Jeune Augustin. Je vais t'envoyer l'une de nos jeunes expertes en massage à l'huile de flige. Laisse-toi faire et oublie tout. Nous nous occupons du reste.        <br />
       —Mais, il faut que...  murmurai-je.       <br />
       —Je sais.  Regarde les femmes sur la plaine, là-bas. Que font-elles d'après toi ?       <br />
       —Je ne sais, pas. Elles semblent s'amuser en cousant.       <br />
       —Oui, elles cousent... Mais que cousent-elles ?       <br />
       —De grandes toiles rousses et roses...       <br />
       —C'est cela. Une fois assemblées, ces toiles formeront un ballon dont on pourra chauffer l'intérieur sans danger, car la plante de blin qui en fait la trame est peu sensible à la brûlure.  Regarde maintenant les hommes, sur l'éminence à droite.       <br />
       —Ils ont l'air fort affairés autour d'une structure de bois ou de bambou.       <br />
       —C'est de l'alfa, coupé hier dans le marais du Creux. Ils sont en train de construire la nacelle qui soutiendra ton poids et celui de quelques provisions de bouche. Ils y attachent le foyer de pierre-ponce à l'intérieur duquel la flamme de charbons ardents peut être hissée à l'intérieur du ballon. On la laisse ressortir lorsque l'on veut descendre.  La manoeuvre est facile, grâce à un jeu de poulies fixé au bord du panier.       <br />
       —Tu... tu veux dire, Maître Lutel, que je vais rejoindre Périache par les airs ?       <br />
       —Oui, Jeune Augustin. Des informateurs, au courant de tes aventures passées m'ont dit que tu n'appréciais que fort modérément le recours de la voie aérienne, mais il n'existe pas d'alternative, si tu veux être à pied d'oeuvre dans quelques jours.        <br />
       Avec les courants ascendants qui entraînent vers le sud, tu pourras survoler Périache, quelques heures seulement après le décollage. Je suggère que tu partes demain soir, vers cinq heures, de façon à parvenir au dessus d'Ardamont entre immogre et loupiard, une heure où ton appareil ne sera pas trop visible de la terre, sans pour autant que tu atterrisses dans l'obscurité. Ce plan te convient-il ?       <br />
       —Oui... certainement.       <br />
       Je ne trouvais pas d'objection et retombai sur le gazon, à l'ombre du pommier où je m'étais affalé après un délicieux repas.       <br />
       Plus tard, après une sieste prolongée, Athiello vint me voir et s'assit  près de moi.       <br />
       —Je dois te dire, Augustin...       <br />
       —N'en dis pas plus, j'ai compris. Tu as trouvé ici ton port d'attache, ma Très Belle. Lutel est l'élu de ton coeur, n'est-ce pas ?       <br />
       —Oui, Augustin.... Oh,  attention, ne bouge pas !       <br />
       —Je me dressai sur les coudes et vis un grand escargot qui, parvenu au sommet de mon mocassin, dardait ses yeux  tubulaires en tous sens.       <br />
       Athiello détacha délicatement son pied baveux et le déposa sur une racine moussue.       <br />
       —Oui, poursuivit-elle. Malgré son grand âge, Lutel a toujours une incroyable jeunesse de coeur. Et l'amour que j'ai pour lui... depuis toujours, ajouta-t-elle en baissant les yeux, est au delà du temps.  C'est difficile à expliquer.  D'ailleurs, il est encore si beau.       <br />
       —C'est un beau vieillard, je te l'accorde.        <br />
       —Je suis contente que tu le prennes ainsi. Je n'oublierai jamais notre amitié, ni rien de ce qui s'y rattache, dit-elle en rougissant.       <br />
       Je n'ajoutai rien et me mis à siffloter en regardant les belles terrasses où alternaient le blé, la saulge et la vigne. Je ne pouvais pas m'interdire de penser qu'un grand amour  de ce genre, platonique ou non, serait sans doute supportable avec la proximité de beaux hommes forts, laboureurs musclés ou soldats virils.  Je souhaitais bonne chance et heureuse vie à Athiello.  Certes, Lutel Mirgône semblait flotter dans le bonheur d'une jeunesse éternelle et proclamait à qui voulait l'entendre qu'il avait retrouvé en Athiello l'original vivant de la statue de ses premiers émois, mais j'avais  le sentiment qu'il possédait assez d'humour pour ne pas se métamorphoser, à l'approche du siècle de vie, en tyran domestique et en jaloux furieux. Je l'imaginais plutôt riant discrètement de certaines escapades bien probables, et continuant de son côté certains libertinages légers du côté de ravissants modèles que j'avais vu glisser hors de son atelier.       <br />
       Les Chowos, en tout cas, ne ressemblaientt en rien aux puritains de Salem et je ne voyais pas ces joyeux compères, plus gaulois que nombre de nos compatriotes, s'obséder des libres d'amours d'autrui, et transformer la vie paisible de la communauté, en enfer d'une secte pourchassant toute manifestation de désir.       <br />
       Comme, au banquet du soir, j'exprimais le regret de ne pas passer plus de temps en compagnie d'une si agréable société, Gaufrette Gaudriol, la bergère qui faisait merveille au massage à l'huile de flige, compatit avec moi, soupirant à fendre l'âme .       <br />
       —Il est bien triste que vos devoirs vous appellent à Périache. Ce n'est pas ici que vous risqueriez d'être transformé en gargouille par un magicien.       <br />
       —Ah non ?  Personne ne pratique ici les sorts ?       <br />
       —Non, dit Lutel, nous savons que ces pratiques sont complètement inutiles et très dangereuses. Vous regarderez bien les pierres vertes qui jalonnent les pentes d'Ardamont : ce sont les restes vitrifiés de sorciers moins rapides que d'autres. Certaines pierres ont des reflets violets : ce sont les restes des sorciers plus rapides que les autres, mais qui ont été rattrapés par les sorts dormants déclenchés  à retardement par les moins rapides.       <br />
       —C'est intéressant, dis-je en rongeant avec appétit l'os de la jambe d'un chamollet excellement cuit, mais alors Maitre Lutel, comment expliquez-vous qu'il demeure QUELQUES sorciers sur Périache ?       <br />
       —La réponse est facile, jeune Augustin. Les Omen ont convenu depuis un siècle de ne plus jamais lancer de sorts contre les leurs.       <br />
       —Ah ! Mais alors comment les apprentis s'exercent-ils, s'ils ne peuvent participer à des tournois ?       <br />
       —Ils s'exercent contre la chiourme : sur tous les pauvres hères qu'on leur envoie de Lario pour devenir Thrombes.  Ils en prennent un sur vingt et essaient sur lui tous leurs misérables tours.  Le résultat, ais-je besoin de le dire, est des plus affreux. Un sort de disparition mal prononcé peut couper un corps en deux. Un sort de paralysie peut transformer un pied ou une oreille en pierre. Un sort de transformation végétale vous change un bras en racine et un nez en pistil.       <br />
       ¬—Cela ne manque pas de poésie.       <br />
       —Que vous êtes cynique ! dit Gaufrette Gaudriol en étouffant un rire cristallin.        <br />
       —En tout cas, Augustin, ne provoquez personne, surtout pas les élèves sorciers qui sont souvent très irresponsables avec les étrangers.        <br />
       —Je m'en garderai bien !  Mais si je suis attaqué, me conseillez-vous quelque parade, maitre Lutel ?       <br />
       —Il existe un moyen simple et presque imparable, à condition de pouvoir agir très rapidement.       <br />
       —Dites le moi, je vous prie ...       <br />
       —Je ne sais pas fit Lutel, une lueur amusée dans les yeux.       <br />
       —Allons, mon Ami, dit Athiello en se pressant contre lui, ne faites pas languir Augustin. Il ne mérite pas d'être égratigné par vos petites farces.       <br />
       —Et pourquoi non ? rétorqua Lutel. Ce jeune homme peut apprécier le piment de la vie. Passer deux ou trois cent ans sous forme d'un champignon de pierre sur les pentes du sublime Ardamont, c'est une expérience intéressante.  Mais pour vous, mon Amie, je m'incline. Voila : trouvez de la pierre de fidoine, et faites -la polir comme un miroir. Ensuite, suspendez la à votre cou par une chaîne, et exercez-vous à l'orienter très vite vers le visage de celui qui vous parle. Si par hasard, au milieu d'un propos banal sur la pluie et le beau temps, un sort faisait irruption de la bouche de votre interlocuteur, le sort lui serait immédiatement renvoyé.       <br />
       —Ainsi, par exemple, si quelqu'un m'adresse un sort de transformation en épi de maïs, je le verrais immédiatement se transformer en cette délicieuse légumineuse ?       <br />
       —Oui. Enfin, normalement, si vous avez été assez rapide à orienter votre miroir pour capter l'image de la bouche proférant le sort. Sans quoi, c'est vous qu'il faudra bientôt arroser, car le maïs est une plante assoiffée.        <br />
       —Un détail, Maitre. Savez-vous où je puis trouver de cette pierre de fidoine ?       <br />
       —C'est là que le bât blesse, jeune homme. La pierre de fidoine ne se rencontrait jadis qu'en un site unique : Hirpan, l'ilôt du collège des Magdes, et la veine semble avoir en été épuisée depuis très longtemps.       <br />
       —Le conseil est donc inutile...       <br />
       —Non, Augustin. Plusieurs de ces pierres ont été montées en bijoux et certaines circulent encore parmi les riches familles de Périache. Vous reconnaîtrez ces pierres à leur intense couleur soufre, veiné de rose pâle.         <br />
              <br />
       Le lendemain, je passai une grande partie de la journée à me familiariser avec la nacelle et le ballon, qui ressemblait à une bourse un peu molle et renversée. Lutel avait interdit que l'on envoie le ballon très haut dans les airs avant le lâcher définitif, pour ne pas alerter les observateurs zwölles de la région. Mais, avec seulement dix mètres de cordes, je pus à loisir sentir les effets du vent, ainsi que les réactions au mouvement du foyer dans la gueule du ballon. Je fis aussi plusieurs atterrissages, ce qui m'habitua à la brutalité relative du choc, et aux dérives qu'il fallait arrêter en jetant l'ancre, tout comme un bateau à la panne.       <br />
              <br />
       Les adieux furent tendres et légers, et je me promis de revoir ces gens, qui  incarnaient le plus haut degré de civilité atteint dans un archipel en proie aux convulsions et aux violences.        <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
               <br />
       VII.       <br />
              <br />
       L’île aux Maléfices        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Pendant une brêve éternité, le ballon se tint immobile face au cap Emporté et à son arche étrange, anse cassée d'une gigantesque tasse, dont la portion inférieure, peu à peu fondue dans la mer,       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       aurait délaissé la courbe supérieure,  suspendue au dessus d'un vide de deux cent mètres.        <br />
       Les nuages avaient fui vers l'est en troupes serrées, et, de l'altitude où je me trouvais, je pouvais voir bien des détails que Lutel Mirgône m'avait montrés sur une maquette de l'île.        <br />
              <br />
       Bien que d’étendue modeste, Périache juxtapose plusieurs collines aux flancs raides et couvertes de bois. Elles se massent autour du rocher d’Ardamont, à l'allure d’un tire-bouchon culminant à 2011 mètres.        <br />
       Au nord (au dessus du cap Emporté) et à l'est, les pentes se raidissent jusqu'à former les flancs abrupts d'une immense ziggurat. A partir du bourg de Scarwin (ou Scharouin), plaqué sur un balcon à six cent mètres, chaque passage d'une falaise à celle du dessus se fait plus vertigineux. Ce sont enfin cinq cent mètres d'une roche déchiquetée, noircie, verdie, montée en mille petites voûtes gothiques suspendues les unes sur les autres.        <br />
       Au sommet, un étroit chemin longe le cirque semi-circulaire jusqu’à la porte d'Azur, chas d'aiguille percé dans la paroi des dents acérées qui déchirent le vent du large.  On y accède à la Plaine Haute, le lieu de culture des Simples du Sacre, et au Ciel-Omen, une mince bande de sol planté de hautes maisons.  Au milieu d'elles, appuyé sur une pointe rocheuse, se trouve le &quot;Refuge du Grand Omen&quot;, le vieillard nommé Ventopse, au commandement duquel toutes les destinées de Périache sont suspendues.        <br />
       A l'intérieur de la margelle géante qu'est le sommet d'Ardamont, on descend par des degrés fortement inclinés, vers le Puits, au bord duquel se tient le palais de Sapharx (l'Omen-médiateur).       <br />
              <br />
       Le puits ! J'avais hâte d'observer la plus impressionnante curiosité géologique de l'île. Pris dans un courant de convection, le ballon vint lentement à la verticale de la montagne, et je vis s'évaser les parois du gigantesque cratère évidé de l'ancien volcan, occupé par une vapeur cotonneuse. A sept-cent mètres en contrebas (et à mille quatre cent mètres du niveau de la mer) s'ouvrait la Bouche de Pure Vérité, par où s'écoulaient les eaux de ruissellement, rassemblées en une cascade immense, dont une partie se transformait en nuée permanente, et dont l'autre tombait vers le fond, où elle était ralentie sur d'énormes rocailles, pour être finalement domptée et canalisée.        <br />
              <br />
       Le ballon, poussé de l'avant, dépassa lentement la gigantesque gueule. De ma nacelle, je voyais maintenant Scharouin, accroché à la façade sud d'Ardamont : une grappe de petits cubes beige collés à la base des falaises, au milieu de pinèdes acharnées à grimper jusqu'à l'impossible. Appuyées à la muraille, les maisons formaient trois ou quatre lignes parallèles suivant les courbes de niveaux, entre deux places rondes, tournant au dessus des à-pics. De nombreux moulins blancs s'avançaient courageusement sur des  surplombs, pour capter le vent du nord.        <br />
       La place inférieure, située au sud, à l’extérieur des remparts, était celle de l'Arrivée. J'y distinguai de minuscules têtes d'épingles en mouvement : des êtres humains s'activaient entre les échoppes, les granges, et les lieux de stockage. Plusieurs hostelleries accueillaient les pélerins et quelques escholes — de plus ou moins haute renommée — prenaient en charge les &quot;préparations au concours d'initiation&quot;.        <br />
       Autour de leurs bâtis aux étages de guingois, nombre de minuscules maisons étaient habitées par différentes générations d’étudiants, avant le stade de l’Initié.        <br />
              <br />
       Les Initiés, m'avait appris Lutel, vivaient avec les Maîtres-Sémineurs, dans le  Castelet, situé un degré plus haut, et séparé de la place de l’Arrivée par  une  poterne où étaient triés les visiteurs. Certains invités de marque pouvaient  être introduits dans la cour du Castelet, mais jamais ils n'étaient admis dans les habitations des sorciers de Ciel-Omen. A fortiori, aucun étranger ne pouvait se rendre au sommet d'Ardamont, sur la plateforme de la Pluie, où les sorciers procédaient aux incantations pour faire tomber l’eau sacrée du ciel.        <br />
       Une certaine confluence de vents capturait en effet les nuages dans la large cheminée du Puits. L’humidité des parois se transformait, par condensation, et  créait les millions de ruisselets qui s'uniraient un peu plus bas pour sortir de la bouche de Pure Vérité,  et former la chute géante.        <br />
       Celle-ci n'était donc pas permanente. De longues périodes de sécheresse se produisaient parfois, au grand dam des Omen, et tarissaient la production de l'eau sacrée dont ils vivaient. Les soupçons, jamais vérifiés, se tournaient vers le collège des Magdes (installé dans l’îlot voisin) dont  certains disaient qu'elles avaient le pouvoir de contrôler les mouvements aériens porteurs de nuées. L'eau sacrée, dont la pureté s'enrichissait des sels minéraux des parois du Puits, était captée à la base dans une embouteillerie et vendue dans tout Guama par millésimes. Elle était réputée guérir la plupart des maux de tête, par application de quelques gouttes sur le front du patient. Mais elle avait aussi une autre fonction : elle servait, sur Périache même, au &quot;baptème&quot; des fonctionnaires de toutes les îles, cérémonie nécessaire pour qu'ils aient quelque autorité sur  leurs administrés. Elle était aussi utilisée, de façon facultative, pour favoriser la fécondité des mariages. Seules les riches familles pouvaient, en règle générale, se permettre le déplacement, et les Pauvres se contentaient de l'eau de sources locales, situées près de chez eux.        <br />
       Enfin, l'eau sacrée du Puits était indispensable pour le cérémoniel d'habilitation des prétendants au Minusat, avant leur départ pour Hirpan, et la consécration de l'union des vainqueurs avec la fille du Villacope en exercice. Mais l'affaire était plus complexe que pour les &quot;onctions&quot; civiles habituelles. L'habilitation ne pouvait être célébrée, par le Grand Omen en personne, qu’après une pluie de qualité.       <br />
       L'attente des conditions de félicité  expliquait qu'un prétendant puisse se morfondre en hostellerie pendant plusieurs semaines, à la merci de l'interprétation subjective de l'Omenat sur la qualité des eaux de la chute.        <br />
       L’hostellerie de Scharouin ne jouissait pas d’une protection absolue. Des assassinats pouvaient y être perpétrés, avec recours secret à la magie de la part de frères mineurs. Berto Sigmarin, un prétendant célèbre avait ainsi fini par se jeter dans le vide car il croyait — un philtre aidant— s’être transformé en oiseau-sophore.        <br />
       C'est probablement la raison pour laquelle Phial d'Atoy avait été soustrait ouvertement par les Omen aux dangers publics, pour être conduit dans un abri à l'épreuve de tous les risques... à commencer par celui de sa liberté. Lutel m'avait dit que, d'après ses informations cette version officielle courait encore sur Ardamont, avant que Sapharx  —qui tenait les rênes du pouvoir, vu l'état fort dégradé du grand Omen— décidât de son sort.        <br />
              <br />
       Le ballon se tenait maintenant dans l'air chaud des collines au sud d'Ardamont. Le soleil venait de disparaître dans les diaprures de l'Occident, et je relâchai la corde qui maintenait le foyer  dans la bouche de l'aréostat. Aussitôt, il amorça une descente tranquille vers les formes bleutées des fliges, chargés de fruits.       <br />
       J'avisai un repli de lande assez sauvage et j’ouvris les clapets d'air chaud, puis j'y dirigeai la sphère et la stabilisai à une dizaine de mètres au dessus du sol. Je passai par dessus le bord de la nacelle, et me laissai glisser le long de la corde, assez vite pour ne pas laisser le temps à des observateurs de comprendre ce qui se passait au dessus d'eux dans la nuit tombante, mais assez lentement pour que mes gants et le cuir protégeant mes chevilles ne s'enflamment pas à la friction.        <br />
       Je touchai le sol durement, droit dans un buisson de chikruas qui me déchirèrent les mollets en guise de bienvenue. Je tirai violemment sur le fil qui accompagnait la corde, ce qui eût pour double effet d'en libérer l'extrémité  hors de la nacelle (elle tomba dans la nuit), et de relancer le réchaud de l’aérostat, qui remonta, tel une lune rousse et molle, et disparut  bientôt de mon champ de vision .        <br />
       Je récupérai la corde et l'enroulait à ma taille, puis je me mis en marche vers Scharouin, en espérant que personne ne m'ait repéré.        <br />
              <br />
       Encore un ou deux lacets d'un chemin de pierres bien ajustées, semé des grosses crottes de méyots,  et la petite ville au service des Omen m'apparut dans la chaude soirée. Les lumières s'allumaient, comme les lampes d'un bateau à plusieurs ponts, tandis que lui répondaient, mille cinq cent mètres plus haut, les éclairages vacillants des maisons de Ciel-Omen.       <br />
              <br />
       Personne ne prêta attention au voyageur solitaire en chausses de campagnard. Il se confondait avec des centaines d'hommes, venus là de tous les horizons de l'archipel. Une femme aurait sans doute attiré les regards, car fort peu se montraient sur la place publique et les dernières se hâtaient de revenir du marché dont on démontait les étals temporaires.        <br />
       J'arpentais le zig-zag de l'interminable rue principale, qui courait sur une dizaine d'étages superposés, et je fus frappé par l'atmosphère religieuse qui sourdait de la foule, comme des boutiques ou des maisons communautaires. Partout le recueillement et l'ardente obligation s'affichaient sur les visages. Devant une boulangerie, la file des hommes d'âge variés était silencieuse et sombre. Peu de gens parlaient entre eux ou à voix basse et en se penchant, les capuchons se confondant en une même masse d'ombre. Une carriole de poissonnier passa en grinçant et en craquant, le bruit et l'odeur paraissant déplacées, inconvenantes. Seuls les vitraux colorés de certaines maisons étudiantes apportaient une touche de gaîté.       <br />
       Soudain la porte d'une bâtisse aux pierres noires s'ouvrit et un grondement sourd se fit entendre. Des voix d'hommes en sourdine s'élevèrent, puis se partagèrent en un canon sinistre. Et la porte commença de dégorger une interminable procession de capuchons, certains hommes  brandissant dans leurs mains pâles et osseuses les longs mâts de bannières tissées de signes incompréhensibles.         <br />
       Certains moines semblaient moins ascétiques que d'autres. Quelques-uns étaient gras, d'autres athlétiques et il y en avait même un qui était les deux à la fois. Le bas de son visage était seul visible mais cette forte bouche à la lippe en avant me parut soudain curieusement familière. Je m'approchai, jouant des coudes dans la foule des pélerins et cherchai à mieux voir. Un lampadaire en contrebas éclaira le visage.       <br />
              <br />
       — Mon dieu, Jean...        <br />
       C'était Latoile !    Je traversai la procession m'attirant des remarques irritées, et frappai la grande masse à l'épaule.       <br />
       L'homme se retourna, impassible, et mit son doigt sur la bouche pour m'imposer silence.       <br />
       L'espace d'un instant, je crus m'être trompé, abusé par une ressemblance hallucinante. Mais le Convers se pencha vers moi  et dit à voix forte :       <br />
       — Oui, mon frère, nous parlerons de cette confession à la fin de la procession. Veuillez m'attendre sous ce pilier, hors du chemin sacré...       <br />
        Je rejoignis l'endroit que Jean m'avait indiqué, à l'angle de la rue principale et de venelles sinistres, et l'attendis, un peu énervé. Le lieu était pittoresque. De petits marchands, qui, ailleurs auraient ciré les bottes ou vendu du tabac, proposaient des bouteilles d'eau sacrée, sous toutes le formes et toutes les couleurs imaginables. En arrière de la longue file d'hommes, des femmes avançaient à genoux en se frappant la poitrine, ou même rampaient sur le sol en poussant des plaintes déchirantes.       <br />
       —Que font elles ? demandai-je à un vendeur de bougies.       <br />
       —Elles vont prier à la chapelle de l'Omen-Médiateur, pour la guérison d'un enfant malade... dit l'homme, guère étonné de ma question.  Certaines ont ainsi parcouru de grandes distances.        <br />
       —Et... çà marche ? Leurs voeux sont-ils exaucés ?       <br />
       —On dit que dans un cas sur cinq, les choses s'améliorent et que dans un cas sur dix la guérison est acquise.       <br />
       Je sentis une main s'appesantir sur mon épaule  et me retournai, plein d'angoisse.       <br />
       C'était le grand et gros moine. Il rabattit sa capuche sur sa face souriante.       <br />
       —Jean !        <br />
       —Ne manifeste pas tes sentiments tout de suite, dit-il, les murs ont des yeux et des oreilles par ici. Viens.        <br />
       Il m'entraîna dans une ruelle gluante, toute en escaliers, au bout de laquelle luisaient les carreaux enfumés d'un miniscule bistrot.        <br />
       —Le patron est un descendant de matelot marseillais et nous avons fraternisé. On peut parler tranquilles.       <br />
       Nous nous étreignîmes, pleins d'émotion.       <br />
        — Eh Bien, Mon maître, quelle surprise miraculeuse ! Je n'y croyais plus. Cela fait presque un mois que je végète dans cette école de diacres Omen. C'est épouvantable ! Mais tu as l'air bien portant, dit-il en me tâtant. Pas de jambe ou de bras en moins... la tête à peu près droite... Et cette barbe nourrie te vieillit de quelques années, ce dont tu as bien besoin pour paraître sérieux !       <br />
       — Toi aussi, tu as l'air en forme, malgré les macérations, vieille baderne ! Raconte-moi  vite ce qui vous est arrivé à Phial et à toi, je me mourais d'angoisse...       <br />
       —Attends que je me débarrasse de cet oripeau.       <br />
       Jean enleva sa lourde robe de bure  sous laquelle il portait son habituel vêtement de cuir.        <br />
       —Quand je parlais de macération ...       <br />
       —Oui. Mais je préfère pouvoir rapidement  changer d’allure.       <br />
       Il fit un signe au cafetier qui leva une main connivente, et me poussa, vers une table isolée des autres par une cloison noircie de traînées de lampe.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
       Le récit de Jean Latoile.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       —Quand je t'ai vu pour la dernière fois, mon bon Jean, c'était, je crois,  avant de partir dans la course folle de la Ménile...  Tu étais tranquillement en train de jouer aux échecs ou à un jeu semblable avec la fille de notre vieux Bourgeois de Clotone,  la petite Mategloire Fitrion.       <br />
       —Oh oui, je me souviens ! Le jeu de Boc ! Quel cerveau sous sa tignasse de gamine !  J'espère qu'elle survit dans la tourmente de la capitale.       <br />
       —Ensuite, je sais que tu es parti avec Phial sur le bateau que t'avait fait préparer Jansène Fitrion. Et à partir de là, je vous perds. Et puis, récemment, j’ai appris que vous êtiez bien arrivés sur Périache. Enfin, “bien” est une façon de parler, puisque, que je sache, Phial est prisonnier des Omen...        <br />
       Raconte-moi vite tout cela !       <br />
       Le gros homme poussa un soupir qui faillit éteindre les bougeoirs.       <br />
       —Bon, cela va me soulager. De ne pouvoir me confier à personne, je crois que j’aurais fini par me bouillir la cervelle et me rouler l’estomac en boule.       <br />
       —Alors débonde-toi, mon ami. Commence par le commencement.        <br />
       — Le navire armé  pour le candidat de la maison Fitrion par l'ami de Jansène, Ménion Paulinard, avait fort bonne allure, j'en conviens, dit Jean.  Il tint la route sans problèmes dans les secousses de la remontée vers l'est, le long de la côte sud de la Majeure.        <br />
       Selon les instructions du vieux conseiller Hanséhard, Phial visait un point situé en arrière du Banc de la Mort, là où le Grand Dragon, exangue, vient déposer des limons.       <br />
       — Attention ! lui avait dit Paulinard —j’en témoigne¬— ne t'aventure pas sur le banc, car tu t'enliserais définitivement. Passe en bonne eau, même s'il y a encore beaucoup de courant.        <br />
       Mais Phial, s'il n'est pas mauvais barreur, n'est pas un extraordinaire navigateur, je peux te le dire.        <br />
       Il se trompa plusieurs fois et faillit nous mettre sur le banc. Virant lof pour lof, il rebroussa chemin plusieurs fois, mais cela nous retarda sur la course de la lune, et quand il fallut passer, le Dragon n'était plus en langueur.        <br />
       Ce Dragon-là, Fiston, n'était pas le monstre que nous avions attaqué avec les Aruyambi, mais çà filait vite, je te prie de le croire ! De sorte qu'en dépit de tous les efforts du Signour, le bateau fût entraîné dans un chenal de sable. A la courbe suivante, il toucha, prit de la gîte et s’allongea, la voile à plat sur la dune. Impossible de redresser.        <br />
       Je dus tirer Phial du rouffle, avant que les sables mouvants mêlés de vase ne l'avalent avec l'embarcation. Nous n'eûmes que le temps de prendre quelques vivres et un barril d'eau douce. Nous gagnâmes une éminence plus sèche, mais elle ne supporta pas non plus notre poids très longtemps. Le seul refuge fût le mât de misaine émergeant d'un vaisseau englouti, dont le poste de vigie dominait de quelques mètres les masses humides en mouvement.        <br />
       Nous nous installâmes, presque désespérés. Phial installa pour l'honneur le drapeau pourpre du candidat au sommet du mât, et nous attendîmes. Une tempête se leva et l'épave recommença lentement à glisser sous la nappe de sable. Phial décida de couper le mât en tronçons pour nous fabriquer un petit radeau.  Contre toute attente, l'idée marcha assez bien, grâce à ma hachette, et aux cordages des haubans cassés, qui flottaient autour de nous en abondance.        <br />
       Le radeau dériva vers le sud, et par chance, il fut pris dans le bras du Dragon qui, poussé vers le sud par les ondes centrifuges générées par l'Emphale, s'approche en vue de Périache. Là, Phial décida de couper à la nage, plutôt que d'attendre de l'aide. Le risque était d'autant plus grand qu'en cet endroit des langues de froid viennent à contresens.  Nous...       <br />
       Il se tut, regardant le rideau qui bougeait. L’arrière-train du cabaretier apparut dans l’échancrure, bientôt suivi de l’homme tout entier, qui se retourna pour nous présenter deux énormes pots de glunelle mousseuse.       <br />
       —Tu as une drôle de façon de te pointer, dit Jean.       <br />
       —Eh, vois-tu un autre moyen d’éviter de répandre la mousse sur le rideau ? Mais ne t’inquiète pas, Fan de chiourle, je ne vous dérange pas plus longtemps.       <br />
              <br />
       Jean reprit son récit :       <br />
       —Nous parvînmes bientôt à prendre pied sur un rocher, sous les cris de myriades d'oiseaux dont nous avions dérangé les nids. Et pour que leurs protestations aient une raison d'être... nous leur dévorâmes plusieurs dizaines d'oeufs, avant de nous mettre à l'abri dans une grotte des fientes acides dont nous bombardaient ces désagréables bestioles.        <br />
       L'après-midi du lendemain, la mer, étale,  fumait au soleil. Nous reprîmes notre nage et nous atterrîmes le même soir sur l'étroite plage de galets qui rampe sous la falaise d'Ardamont.        <br />
       Là, il fallut courir à perdre haleine pour gagner la marée de vitesse, et éviter de se trouver pris dans la vague brisant sur la roche. Par bonheur, quelques dalles effondrées nous permirent de nous mettre au sec.        <br />
       Encore un soir et une nuit dans un abri de fortune, et, le matin du jour suivant, nous trouvâmes dans la falaise une traverse. Ce ne fut plus que l’affaire de quelques heures pour rejoindre la route des pélerins, qui monte jusqu'à Scharouin. Epuisés, en guenille et sans le sou, nous fûmes rapidement repérés par les Convers, qui font office de police de l'île. Tu n'en as pas rencontrés ?       <br />
       —Non, par chance.       <br />
       —Ils nous tinrent en garde de leurs bâtons ferrés, et nous conduisirent à la conciergerie omen, où Phial, toujours, vaillant, leur montra sa bague de candidat.  Méfiants, ils nous enfermèrent dans une bergerie pendant qu’ils allaient aux ordres. Quand ils furent de retour, on nous sépara et je ne l'ai pas revu depuis...       <br />
       — Quoi ?       <br />
       — Ne t'inquiète pas outre mesure. J'ai de bonnes raisons de croire qu'il est encore vivant. Mais je sais aussi qu'il est retenu par certains Omen qui sont de mêche avec Wiril Braighcht...       <br />
       — Cela recoupe mes informations. Mais celui-là, que lui est-il arrivé ?       <br />
       — D'après ce qu'on raconte, il a débarqué une semaine avant nous, sur un vaisseau révolutionnaire et a été conduit tout de suite aux eaux lustrales, pour être confirmé par  le grand Omen. L'initiation lustrale a été une pure formalité pour lui : il est demeuré au palais de Sapharx pendant la durée prescrite et n'a cessé de recevoir des ambassades. La fête n'a pas discontinué. Enfin, il est parti pour l'îlôt de Hirpan, et là, personne n'a plus d'informations. Il se peut qu'il ait eu un peu plus de difficultés avec les Magdes qu'il ne le prévoyait.        <br />
       En tout cas, il est sûr qu'il n'a pas été proclamé Minus, car la statue de la magde aurait adressé au ciel son obole de fumée rouge. Les petits pêcheurs de l'isthme d'Hirpan se seraient précipités en ville prévenir tout le monde, et la foule aurait afflué sur les falaises pour voir le bateau des Epoux repartir vers les Passes en longeant Ardamont...        <br />
       Or voila quinze jours que Braighcht est aux mains des Nobles dames, et pas un bruit n'a filtré. On sait seulement que la fille du Villacope est consignée dans son pavillon avec ses suivantes.        <br />
       — C'est bon signe... Mais revenons à Phial.  Où est-il, sacredianche ? Et toi, vieil omnivore, que faisais-tu tout-à-l'heure sous ce déguisement ?       <br />
       — Attends, pas tout à la fois, mon Augustin !        <br />
       Pour ce qui me concerne, je me suis engagé dans les Convers, dès que Phial est parti sur Ardamont. J'ai pensé que c'était la seule façon de rester en contact et d'obtenir des informations.        <br />
       Si j'avais su, j'aurais hésité... car les frères mangent effroyablement mal, et l'instruction la plus niaise nous tient assis sur des cubes de foin, dans de petites loges troglodytes, pendant des dix heures d'affilée...       <br />
       —De quoi te plains-tu ? C'est le grand luxe et la tranquillité !       <br />
       — Ah ouiche, je t'en souhaite autant ! Pour ce qui est de Phial, la dernière fois que j'en ai eu des nouvelles, c'est il y a deux jours.       <br />
       —C’est vrai ?       <br />
       —Oui, par un diacrelet qui convoie les méyots vers les cuisines du grand Omen, via des tunnels creusés dans la craie et tout un dispositif de monte-charges. D'après cet homme, on avait fait descendre dans le puits un homme qui criait à l'injustice, et qui se démenait tant dans la cage de fer suspendue à un câble, que celle-ci se balançait dangereusement. Il n'en avait guère vu davantage à travers une ouverture de la roche, mais les escadrons de thrombes du Saint Sacre qui montent la garde à différents étages de la montagne semblaient nerveux. Il en déduisait que les vociférations du prisonnier les génaient. parce qu’ils opposaient d'ordinaire à la souffrance des proscrits la plus totale indifférence.       <br />
       — Tu crois que c'était Phial ?       <br />
       — Vraisemblablement ...       <br />
       — Et où le descendait-on ?       <br />
       — La base du Puits est occupée par un port circulaire qui n'accueille que les vaisseaux accrédités par le grand Omen et les Omen du Saint Sacre. Il y a également l'embouteillerie sacrée placée à la base de la chute d'eau. Je l'ai visitée un après-midi avec mes collègues, mais nous n'en avons vu que la partie publique : une salle de fontaines rondes où de jeunes magdes innocentes mettent l'eau transparente dans des fioles qu'elles cachètent. Mais j'ai cru comprendre que la chute d'eau tombe dans un grand entonnoir qui alimente une machine énorme. Entre autres fonctions mystérieuses, celle-ci purifie l'eau de son calcaire et lui marie un gaz jaillissant de cheminées souterraines. Il est certain que des esclaves et des techniciens travaillent nuit et jour au service de cette machine. Je me demande si ce n'est pas à ce travail qu'on a relégué Phial.       <br />
       — Mais est-il possible de faire un tel affront à un candidat officiel du minusat sans risquer les représailles de Clotone ?       <br />
       — Je peux te dire que tout le monde a une peur bleue des Omen. Avant que l'ambassadeur de la capitale se risque à faire une remarque, il peut s'écouler encore un mois.        <br />
              <br />
       J’avalai le reste du pot de glunelle, un peu trop fermentée à mon goût, et je réfléchis.       <br />
              <br />
       — D'après toi, les gens qui ont — ou auraient — enlevé Phial, mènent au fond une guerre d'usure. Ils attendent que les Magdes décident de couronner Braighcht pour le libérer avec toutes leurs excuses...       <br />
       — Quelque chose comme cela, admit Jean.  D'autant que la limite officielle du concours est la naissance de la prochaine lune, dans quatre jours...       <br />
       — Alors, ta supposition est plausible.       <br />
       — Mais il y a pire : des navires zwölles viennent continuellement au mouillage dans le Puits, pour livrer des prisonniers à la thrombification, et, en retour, pour prendre livraison de nouvelles cargaisons de thrombes- médians.       <br />
       — Qu'est-ce que c'est que les thrombes-médians ?       <br />
       — Ce sont des gens qui ont été décervelés par les Magdes, mais qui ont été pris en charge par les Omen pour les transformer en guerriers.       <br />
       — Tu veux dire que les thrombes circulent entre Hirpan, l'îlôt des Magdes, et le repaire des Omen ?       <br />
       — Oui, il y a un trafic incessant, mais presque invisible parce qu'il passe par des tunnels, sous l'isthme entre Périache et Hirpan.       <br />
       — Mais tu parlais de quelque chose de &quot;pire&quot; qui pourrait arriver à Phial que travailler de force à l'embouteillerie et à sa machine ?       <br />
       — Oui, tu ne devines pas ?       <br />
       — Ils oseraient mettre Phial dans le circuit des thrombes ?  hasardai-je.       <br />
       — Oui... J'en ai parlé à de jeunes camarades Convers, et cela ne leur a pas du tout semblé impossible. Au contraire, ils le feraient ainsi disparaître sans laisser de traces. Ils pourraient dire qu'il s'est noyé ou qu'il est tombé dans le puits, au cours d'une promenade méditative et que son corps a été emporté par les courants.       <br />
       — Si je comprends bien, la tâche est claire : il nous faut  immédiatement  retrouverPhial et l'aider à se dépêtrer des Omen.       <br />
       — Cela ne sera pas facile : les escouades du Saint Sacre sont d'une vigilance redoutable.       <br />
       —Qu’est-ce que le Saint Sacre ?       <br />
       —C’est la police Omen, à l’intérieur d’Ardamont seulement. A l’extérieur, ils laissent les Convers opérer, mais en fait ils les dirigent. Ils s’occupent aussi de l’administration et des côtés diplomatiques : réception d’étrangers, etc. Ils pullulent comme des coccinelles, dès qu'on dépasse le niveau de Scharouin.       <br />
       —Donc, ce sont ces sacrechose qui vont nous intercepter ?       <br />
       —Oui. Entrer dans la Montagne par la porte d'Or au dessus des hôtelleries est presque hors de question, même pour des Convers. La seule chance est le moulin de service qui sert aussi d'entrée pour les méyots chargés de victuailles... Certains Convers sont autorisés à accompagner les bêtes sur les ascenseurs, jusqu'aux communs du palais de Sapharx, mille mètres au dessus, sur une petite plaine large d'une centaine de mètres.        <br />
              <br />
       Le rideau remua faiblement, et je réduisis ma voix à un murmure :       <br />
       —Mais où chercher Phial ?  Tu dis qu'il est probablement retenu quelque part à la hauteur du lagon intérieur, près de l'embouteillerie. Ne serait-il pas plus simple de s'y rendre par la mer ?       <br />
       —Par la porte de fer, c'est exclu ! Ils ont concentré des milliers de Saint-Sacre pour surveiller le port et l'usine. Et il y a des soldats zwölles qui les assistent dans cette tâche, pour contrôler les passages des thrombes. C'est un vrai nid de frelons.        <br />
       —Des convers peuvent-ils aller dans le lagon ?       <br />
       —Seulement sur mission expresse, et sous contrôle des Coccinelles.       <br />
       —Est-ce que tu peux te faire assigner au port ?        <br />
       —Non, parce que je ne suis pas encore assez &quot;gradé&quot;.       <br />
       — Alors, nous serons contraints de faire usage de violence. Il faut que nous prenions la place de gens autorisés à s'y rendre, des hommes de la même corpulence que nous.       <br />
       —çà sera plus facile pour toi que pour moi, ironisa Jean. Et puis, les équipes sont très quadrillées, on nous demandera vite ce que nous faisons là.       <br />
       —L'activité est-elle aussi intense la nuit que le jour ?       <br />
       —Non, les ouvriers et les dockers sont absents, ainsi que certaines troupes, mais il y a de nombreuses sentinelles zwölles.       <br />
       —Des Zwölles ? Cela me donne peut-être une idée. Car j'ai toujours avec moi le sceau de membre du Conseil Privé de Mortone Trug...       <br />
       —Comment-as tu réussi à obtenir çà ? s'étonna Jean. Ce Trug semble inspirer une sorte de terreur sacrée dans  tous les corps de l'Omenat.  Seuls les gardes personnels du Grand Omen répondent sereinement à l'évocation de cette puissance.        <br />
       —Intéressant ...  Mais c'est quitte ou double. Les Zwölles semblent avoir un réseau très efficace d'informations rapides. La nouvelle de ma disparition a sans doute fait le tour de toutes les institutions. Mais, ici, sur Périache, il y a peut-être un peu de retard.  Il faudrait alors jouer la carte très vite. Dès ce soir...       <br />
       —Comment veux-tu faire ?       <br />
       —Le plus simple : me présenter au contrôle zwölle et demander à disposer de Phial.        <br />
       —Ils vont te dire qu'il est aux mains de Sapharx, qui en répond au plus haut niveau, et sur lequel ils n'ont aucune autorité.       <br />
       —Sapharx m'a rencontré avec Mortone Trug, au  Palais du mont Atrosse. Il peut parfaitement me prendre pour un émissaire personnel du Prince du Noir. Et même s'il a entendu parler de ma disparition accidentelle, je peux tenter de lui faire croire que c'était une ruse pour rendre mes agissements plus libres. Je lui dirai, par exemple, que Mortone a décidé de liquider Phial, et qu'il m'envoie pour réaliser cela le plus discrètement possible.       <br />
       —Tu crois vraiment que cela peut marcher ? La ficelle est grosse !       <br />
       —Plus c'est gros, et mieux cela peut marcher.        <br />
       —Et si cela rate ?       <br />
       —Je me retrouve au cachot, ou pire.       <br />
       —Pire, plutôt... Et au cas, très improbable où tu réussirais à faire sortir Phial de sa prison... Où penses-tu pouvoir aller ?  Je suppose qe les Zwölles et Sapharx voudront être témoins de &quot;l'exécution&quot;.        <br />
       —Remarque judicieuse. Nous devrions organiser un &quot;enlèvement&quot; en cours de route, et nous diriger aussi vite que possible sur l'ilôt Hirpan, où nous devrions être en sécurité chez les Magdes.       <br />
       —Beau projet, mais il est sans doute aussi difficile de naviguer sans autorisation le long de Périache et dans la baie de Hirpan que de rentrer dans le Port.       <br />
       —Tu m'as dit qu'il existait un tunnel reliant Périache à Hirpan ?        <br />
       —Oui, mais il est gardé très fortement.        <br />
       —Pourrais-tu y avoir accès, afin de reconnaître les lieux ?        <br />
       —Peut-être, en payant un Frère... C'est un peu plus facile pour nous que le Port.        <br />
       —Bon, alors, on va essayer quelque chose.       <br />
       —Tu es devenu un véritable aventurier, mon cher Patron ! Mes compliments, dit le gros homme en me passant affectueusement la main dans les cheveux.       <br />
       —Il me faudrait un lieu où je puisse me préparer tranquillement, Jean... Dormir un peu, et préparer quelques outils importants.       <br />
       —Oh, pour cela, pas de problème ! Nous avons chacun une petite &quot;case&quot; individuelle sur la terrasse, là haut. Des frères reçoivent leurs familles, un frère, leur cousin... Il n'y a pas trop de contrôle là dessus.        <br />
       —Parfait, allons-y tout de suite. Nous aviserons là-bas d'un certain nombre de détails.       <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °        <br />
               <br />
       Mon coeur battait à grands coups lorsque j'émergeai de l'obscurité pour m'avancer vers le poste qui surveillait l'entrée terrestre du lagon intérieur.  Mon plan était un assemblage de ruses moins crédibles les unes que les autres. Il était presque impossible que je ne me fasse pas prendre. Quelle était donc cette impulsion qui, en moi, jouait le tout pour le tout ?       <br />
              <br />
       Les trois Zwölles préposés à la garde de nuit tapaient la carte dans la minuscule maison de pierre, sans autre mobilier qu'une  table, trois chaises, et un âtre où flambait un feu de bois.        <br />
              <br />
       —Pssst, Frissipels ! (camarades, en Zwölle).       <br />
       Le plus grand tourna la tête, un peu dodelinante.       <br />
       —Qui va là ?        <br />
       —Un ami de Draco .       <br />
       —Ah oui ?  Voyons cela.       <br />
              <br />
       Il se leva maladroitement et se dirigea vers moi, l'air perplexe et la main sur le pommeau de son arme.       <br />
       —Qui es-tu ?        <br />
       —Je ne peux pas te dire mon vrai nom. Le Ministre m'envoie.       <br />
       L'homme se figea instantanément à l'évocation du Ministre.       <br />
       —D'accord, mais as-tu un mot de passe ou quelque chose... qui prouve que...       <br />
       Il était gêné et regardait ses compagnons qui continuaient à méditer devant leur jeu, leurs pots de glunelle moussant sur la table .       <br />
       — Ecoute, je suis le duc Hnobich, membre du Conseil Privé. En voici le sceau.       <br />
       Le petit aigle d'or brillait au creux de ma main.        <br />
       Il se mit au garde-à-vous instantanément, les mâchoires serrées.        <br />
       —Vôtre...Exc..       <br />
       —Chuttt. Ne dites rien. Je préfère que tes compagnons ne soient pas au courant. Moins de gens le seront, mieux ce sera.       <br />
       —Bien.  Excel..       <br />
       —Appelle-moi Capitaine, ce sera plus simple.       <br />
       —D'accord Capitaine. Qu'attendez-vous de nous ?       <br />
       —Je vais vous l'expliquer. Mais entrons, je vous prie, le froid monte, dehors.       <br />
       —Bien sûr, prenez ma chaise...       <br />
              <br />
       Les hommes levèrent les yeux sur moi, étonnés, et leur sergent me les présenta :       <br />
       —Chardi et Mardo, du Noir de Snigourde, et moi-même, Bragant Grodram..       <br />
       —Mm... Grodram ? J'ai connu un Grodram naguère, dans une opération de police à Papiarnick ...       <br />
       —Ah ? C'est sans doute mon cousin, il est au service du Duc de Fongil.       <br />
       —Ah oui, ce brave Marblès !       <br />
       —Euh, dit l'homme impressionné, je vous présente le capitaine ...       <br />
       —Le capitaine Tick.  Vous m'appelerez ainsi, pour les raisons de sécurité que vous comprenez.       <br />
       —Bien sûr... Voulez-vous partager notre soupe de potyglon ? Ou de la bonne glunelle fermentée ?       <br />
       —Non merci.  Voila, vous avez saisi que je suis en mission secrète. Je dois venir m'assurer de la personne d'un prisonnier des Omen... Et je ne suis pas sûr que cela soit du goût de  ses geôliers.       <br />
       —Vous désirez vous en emparer par la force ?  s'étonna Grodram. Mais ce sont nos alliés...       <br />
       —Vous ne m'apprenez rien, coupai-je sèchement. Je vais d'ailleurs tenter d'entrer en contact avec Sapharx pour accomplir ma mission. Mais je voudrais compter sur votre obéissance absolue, pour le cas où les choses tourneraient autrement.       <br />
       —Euh...       <br />
       —Il faudrait en référer au commandant, dit  Chardi, l'air soucieux. Comment savoir si Monsieur, enfin...       <br />
       —Tais-toi, dit Grodram, pâlissant, le Capitaine est au dessus de tout soupçon. Et tu devrais être... prudent.       <br />
       —Oh, mon bon Grodram, Chardi a raison, soupirai-je.       <br />
       Je montrai mon aigle aux deux soldats, qui semblèrent moins impressionnés que le sergent.       <br />
       —Le Capi... enfin, Monsieur est membre de notre autorité suprême, un égal du Ministre... expliqua ce dernier.        <br />
       —Sagardane ! fit Chardi et il se leva et se mit au garde à vous en tirant son copain par la manche.       <br />
       —Repos. Asseyez-vous ! Je suis envoyé par le Prince en mission hautement secrète, et même Longarde n'est pas au courant. Je ne veux pas que vous préveniez qui que ce soit, d'accord ?       <br />
       —A vos ordres ! dit Grodram.       <br />
       —A vos ordres ! répétèrent en choeur les deux hommes.       <br />
       —Bien. Alors voila...       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Quelque temps plus tard, Chardi sortait du poste de garde et disparassait dans le tunnel qui rejoignait le lagon intérieur. Il revint bientôt, accompagné d'un officier du Sacre, dans sa tenue jaune d'or et ses bottes cramoisies.  Sa cape rouge était couverte de signes noirs, symboles de l’Omenat.       <br />
       Je résistai à l’envie de rire, car je comprenais pourquoi Jean parlait de “coccinelles.”       <br />
       L'officier s'inclina légèrement.       <br />
       —Major Soreil, de la garde du Sacre... On me dit que vous êtes un émissaire secret d'une haute autorité zwölle et que vous avez demandé à voir notre Magnanimité, le Grand Sapharx ? A cette heure tardive ?       <br />
       —Oui, dis-je, et c'est de la plus haute importance.        <br />
       (Ma voix ne trembla pas, bien que l'expression &quot;sa Magnanimité&quot; m'ait confirmé dans un soupçon que j'entretenais depuis longtemps .) Dois-je vous recommander de n'en parler qu'au plus petit nombre possible ? Si vous pouviez directement prévenir l'Omen-Médiat, cela serait le mieux.        <br />
       —Je ne sais... Vous n'avez aucune recommanda..       <br />
       —Ce n'est pas la peine, dit Grodram d'une voix sans réplique, c'est comme si vous parliez directement au Prince...   J'en réponds !       <br />
       —A..alors, dit l'homme, je vais voir ce que je peux faire... Voulez-vous m'accompagner ?       <br />
       —Bien sûr.       <br />
              <br />
       Bottes claquantes, nous parcourûmes un étroit boyau humide, seulement éclairé des torches qui en marquaient l'entrée et la sortie.       <br />
       Et nous débouchâmes sur un spectacle magnifique, et quelque peu terrifiant.        <br />
              <br />
       Le lac intérieur qui formait la base du Puits était presque circulaire. Il aurait pu contenir une ville entière, et la plage de galets noirs qui en faisait le tour semblait très étroite, en proportion. Des milliers de torchères brûlaient à même les falaises, piquées dans la paroi à diverses hauteurs, et donnaient à l'ensemble une vague luminosité rosâtre, qui pâlissait à mesure que l'on levait le regard vers des hauteurs embrumées.       <br />
        Au nord, face à nous, dans un grondement continu, la chute d'eau géante qui tombait du ciel s'amortissait en mille cascades. Elle rebondissait sur des amoncellements de roches arrondies, puis s'engouffrait dans des profondeurs invisibles, séparées du lac par un barrage en arc de cercle.  Le barrage était lui-même pris dans la masse de grandes jetées de roc, auxquelles étaient embossés des centaines de navires de tailles variées.       <br />
       Au sud-ouest, la mer avait crevé une paroi plus fragile du vieux volcan. Une faille y permettait le passage des bateaux entre le lagon intérieur et l'Anse Jaune. On l’avait taillée  pour y ajuster un appareil de grandes pierres, que pouvait fermer une grille aux barreaux gros comme des colonnes : la porte de Fer.        <br />
       La porte était fermée à cette heure. Les barreaux plongeaient dans le chenal, mais  n'empéchaient pas le mélange entre l'eau lisse et bleue sombre de la baie intérieure du Puits, et les eaux turbides et agitées du dehors.       <br />
       L'officier du Sacre m'indiqua, sur la gauche, une petite citadelle appuyée contre la paroi, et m'invita à le suivre sur une terrasse où étaient rangés d'étranges objets.       <br />
       Il me montra une sorte de souche noircie, deux fois grande comme un homme, et posée au milieu d'un grand bac de terre meuble. De plus près, la souche apparaissait vivante : quelques feuilles vert-tendre poussaient à même le tronc tordu.       <br />
       —Notre dernière navette pour le palais du Médiat.  Voulez-vous transmettre un message à sa Magnanimité ?       <br />
       —Oui. Mais ...       <br />
       —Ah, vous ne connaissez pas nos arbres transmetteurs ? C'est une bien utile découverte de ces dernières années. Il suffira d'introduire votre message dans le trou de la souche, et il sera reproduit  mille cinq cent mètres plus haut dans un autre arbre, un surgeon de celui-ci.       <br />
       —Extraordinaire. Nous en ferions bon usage sur Draco.       <br />
       —Hélas, le Pinalcone-messager ne s'adapte pas ailleurs qu'à Périache. Il meurt immédiatement si on le déracine. Sa population d'origine se situe dans certaines crevasses de nôtre île, et ce n'est qu'avec un soin infini que nos Omen ont réussi la transplantation jusqu'à Ciel-Omen. En fait tous ces arbres restent en contact avec leurs ancêtres souterrains.       <br />
       —Souterrains ? Mais comment captent-ils la lumière ?        <br />
       —Difficile de le dire... Une chose est certaine : quand on place une surface blanche couverte de signes dans les replis de l' écorce d'un individu, les autres s'efforcent alentour de copier les détails de l'original. Ils projettent instantanément des particules sombres, qui s'organisent en quelques minutes en un parfait duplicata.       <br />
       L'homme mit à ma disposition un imposant lutrin sur lequel étaient disposés feuilles, plumes, sable et encre, puis se détourna pudiquement.       <br />
       Je fis sècher mes courts écrits et laissai l'officier former un rouleau assez lâche qu'il glissa dans un trou de chouette, au beau milieu de la souche convulsée.       <br />
       —Voila. Il ne reste plus qu'à attendre.       <br />
              <br />
       Je profitai de l'inaction pour examiner l'environnement. Sur la façade proche de la citadelle, je distinguai le rail de guidage d'un monte-charge de bois. La  plate-forme ronde bordée de cuir épais,  était au repos au niveau d'un quai de métal, mais je supposai qu'elle pouvait être hissée par des cordes et des contrepoids, pour relier les installations de la base du Puits à Ciel-Omen.        <br />
       Lutel m'avait expliqué qu'il existait aussi un réseau de cheminées secrètes, reliées à des tunnels, et qui permettait le transport vertical sous plusieurs formes : échelles de cordes, escaliers en colimaçons, et même rampes tourbillonnantes pour certains colis, ou tuyaux pour les messages, mais je ne voyais aucune porte creusée dans les parois aussi loin que portait ma vue .        <br />
              <br />
       Nous n'attendîmes guère plus d'une demi-heure. Soudain, les yeux exercés de l'Officier du Sacre distinguèrent quelque chose dans la nuée sombre qui bouchait le Puits au dessus de nous .       <br />
       —Regardez, Sa Magnanimité nous fait envoyer une Aile.       <br />
       —Je ne vois pas.... Ah si !       <br />
       Quelque chose de blanc tourbillonnait dans la nuée. Cela sortit bientôt de la vapeur d'eau en suspension  et se mit à décrire de grandes spirales descendantes. C'était en effet une aile d'un type assez voisin de celle que j'avais chevauchée sur La Majeure, avec le petit Satius. Mais elle n'était pas couverte de cuivre ni articulée. C'était une série de voiles triangulaires tendues sur un cadre, sous lequel était suspendu un homme couché dans l'air, tenant des dispositifs de manoeuvre.       <br />
       Tout comme l'officier, l'homme volant était vêtu en coccinelle, d'un superbe uniforme jaune d'or aux parements grenat brodés de signes cabalistiques.       <br />
       Il nous survola deux fois et nous salua, puis alla atterrir sur la grêve à une centaine de mètres. Il replia soigneusement son engin, et, le laissant sur place, il nous rejoignit à la course.       <br />
       —Salut de bon Omen ! dit mon compagnon, avez-vous reçu notre message ?       <br />
       —Oui, et sa Magnanimité a hâte de recevoir l'émissaire spécial du Prince du Noir. Il se souvient très bien de vous, ajouta-t-il en me tendant une main gantée.  Salut de Bon Omen ! je suis l'aide de camp de Sa Grandeur Magnanime, le Médiat Sapharx.  Je vais vous guider jusqu'à lui. Venez vite...       <br />
       L'aide de camp m'entraîna au pas de course vers l'échaffaudage du monte-charge et prit une clef dans sa poche pour ouvrir le verrou compliqué de la porte qui fermait la passerelle.       <br />
       —Asseyez-vous, me dit-il, je vais boucler les ceintures...       <br />
       —Est-ce... dangereux ? dis-je, passablement inquiet.       <br />
       —Non. Mais la plateforme monte très vite, et nous ne voudrions pas vous perdre en route, dit l'homme en souriant. Puis il s'attacha lui-même en face de moi et actionna un levier.        <br />
       Aussitôt notre plancher se sépara du reste de la plateforme et commença à monter fort lentement.  Je ne regardais pas trop vers le bas, car je savais que le spectacle deviendrait bientôt vertigineux.       <br />
       —La vitesse ne me semble pas excessive, dis-je pour meubler la conversation.       <br />
       —Elle vient peu à peu, car les contrepoids prennent leur élan avec retard...       <br />
       Effectivement, le vent commençait à siffler contre les bords de notre support. Je me sentais plus lourd, tassé sur le banc. Nous pénétrâmes dans la brume et très rapidement tout s'humidifia. Un froid glacial me pénétra jusqu'à l'os.       <br />
       —Ce n'est pas très agréable, dit l'aide de camp, stoïque. Mais cela ne dure pas longtemps. Nous avons déjà fait les deux-tiers du trajet.       <br />
       Tout filait maintenant si vite autour de nous, dans une espèce de pénombre ponctuée irrégulièrement de taches de lumières, que je ne parvenais plus à me situer.  Bientôt, je me sentis soulevé , retenu par les bretelles solidement fixées. Nous ralentissions.  Encore un peu de temps —qui me sembla interminable— et nous nous haussâmes au dessus du vide ouvert, dans un couloir vertical taillé dans la roche, et à la forme duquel s'adaptait le rectangle de notre ascenseur.  Le mouvement se ralentit encore et je vis descendre vers nous la voûte  d'un vaste antichambre aux parois couvertes de mosaïques.       <br />
       —Je vous en prie, Sa Magnanimité vous attend fit l'homme en me demandant de le précéder vers les boiseries sombres  du fond de l'antichambre.  Il y ouvrit une petite porte et s'effaça.       <br />
               <br />
              <br />
       Sapharx       <br />
              <br />
              <br />
       Toujours aussi gominé que lors de notre précédente rencontre, Sapharx portait cette fois une chasuble blanche brodée de motifs dorés. Il était venu en personne m'attendre à l'entrée de son grand Cloître, et il congédia l'aide de camp et les valets porte-flambeaux qui l'avaient accompagné.        <br />
       L'air préoccupé, crispant une bouche d'ordinaire gourmande, il me tendit ses doigts manucurés aux ongles étirés.       <br />
       —Bonsoir, jeune Duc de Hnobich... Je suppose que Mortone a quelque chose d'excessivement important à me communiquer pour m'avoir dépéché un ami personnel par d'aussi étranges moyens. Un ballon ! C'est original ...       <br />
       —Ah, vous l'avez donc aperçu ?       <br />
       —On me l'a signalé il y a plus de six heures, et des marins viennent de le récupérer sur la côte sud. Tu as mis du temps à venir à moi.       <br />
       —Hélas, Votre Grandeur Magnanime, le vent s'est levé et je me suis perdu dans les collines d'épineux au sud de Scharouin. J'espère que mon arrivée n'a pas été ébruitée.       <br />
       —Non, seuls mes agents sont au courant.  M'éclaireras-tu, maintenant ? Je ne sais plus que penser des messages que m'a envoyé ton Prince et m'annonçant ta mort, il y a deux jours...       <br />
       —Il ne fallait pas éveiller les soupçons sur mon départ et son motif réel.       <br />
       —Je comprends... Mais parle !       <br />
       —Eh bien, ce que j'ai à vous dire annule tout ce que Mortone a pu vous affirmer officiellement. Je viens pour disposer de vos deux hôtes...       <br />
       —Quoi ? Qu'est ce que c'est que cette histoire ?  Je croyais que Mortone était contre la violence avec les candidats au minusat ou leur famille ?        <br />
       —Oui, avant d'apprendre ce qu'il a appris !         <br />
       L’Omen-Médiat regarda autour de lui, comme si quelqu’un avait pu se cacher derrière les pilastres.       <br />
       —Viens dans le cabinet secret... Même ici, il y a quelques valets du Grand Omen, et il a beau être gâteux, il y a certaines choses que je préfère lui laisser ignorer...       <br />
       Nous quittâmes le  Cloître et montâmes les degrés qui le séparaient des bâtiments situés à flanc de pentes, s'éloignant de l'oeil du Puits. Nous empruntâmes une succession de corridors et d'escaliers monumentaux aux décors baroques. Puis il obliqua entre deux colonnes et appuya sur une pierre de la paroi de grès clair.        <br />
       Lorsque la porte secrète se referma, nous nous trouvions dans une chambre aussi simple et froide qu'une cellule monastique. Une grande table de bois sculpté et deux chaises au dossier surélevé en constituaient le seul mobilier, sans parler d'un étroit lit de camp en fer. Ce décor rude était en contradiction flagrante avec le personnage fat et amateur de luxe et de mignardises, que se donnait l'Omen médiat. Cela m'induisit à plus de prudence encore.       <br />
       —Tu es chez moi ! Tu peux parler à coeur ouvert, dit Sapharx impatiemment, en me tendant une couverture pour me réchauffer.       <br />
       —Eh bien votre Grandeur Ma...       <br />
       —Trêve de grandiloquence, tutoie-moi et vas droit au but...       <br />
       —D'accord. As-tu entendu parler d'une dénommée Chamilah ?       <br />
       —Mm.. C'est une vieille histoire. Une Magde en rupture de banc , du temps du père de Mortone...        <br />
       —Oui. Mais elle est toujours vivante !       <br />
       —Est-ce vrai ? dit Sapharx en haussant les épaules, et quelle importance  ?       <br />
       —Cette femme est un démon ! Elle a formé un réseau de renseignements sur nos activités. Un réseau tellement efficace qu'elle sait tout, ou pratiquement !       <br />
       —Comment cela ?        <br />
       —Nous avons découvert, un peu après ton départ de Draco plusieurs messages envoyés par des espions à sa solde depuis le Mont Atrosse. Un hasard nous a favorisé : une épidémie a frappé l'espèce des sarmoiselles messagères et plusieurs sont tombées en plein vol au pied de nos soldats. Intrigués par les bagues qu'elles portaient à la patte, ceux-ci se sont aperçus qu'il s'agissait de messages codés. Notre service du chiffre en est venu à bout rapidement. A notre grande consternation, nous nous sommes aperçus qu'ils racontaient dans le plus grand détail tous nos projets militaires. Beaucoup d'informations concernaient également notre politique de la course minusale, nos appuis à Wiril, etc...       <br />
       — Il y a sans doute un espion au plus haut niveau : il vous faut le détecter et le détruire. Voulez-vous l'aide de nos Omen devins ? Ils sont très forts pour ce genre de chose.       <br />
       —C'est l'une des demandes que te soumet Mortone, dis-je en improvisant (Sapharx venait sans le savoir de me donner un prétexte crédible.)  Et il faudra être très discrets.       <br />
       —Bien sûr. Comment savez-vous que les oiseaux messagers devaient rejoindre cette... Chamilah ?        <br />
       —Nous la soupçonnions depuis longtemps, et nous avions souvent intercepté dans le passé des sarmoiselles de la même espèce, avec des messages fixés de la même manière, sur les mêmes bouts de soie. Mais jamais les informations n'avaient été aussi cruciales.  Mortone a décidé d'en finir et a fait attaquer le repaire où elle se cachait. Mais elle a disparu !  Et chaque semaine qui passe nous apporte un lot d'oiseaux messagers porteurs des renseignements les plus vitaux, qui semblent être expédiés aux quatre coins de l'archipel !        <br />
       —Il y a un complot ! Il faut l'extirper sans pitié ! s’exclama Sapharx, les yeux fixés dans le vide, la mâchoire serrée, un air effrayant répandu sur ses traits.       <br />
       — C'est pour cela que je suis ici, dis-je.  D'autant que de plus en plus de renseignements de ces messages... portent sur toi et sur ta politique.        <br />
       —Sur moi ? Et que disent-ils ? s’étrangla Sapharx blanc comme un linge.       <br />
       —Mortone ne me l'a pas révélé. Il m'a seulement dit qu'il fallait arrêter l'hémoragie.       <br />
       —Absolument, dit le Médiat en serrant les poings.       <br />
       —Mais moi seul pouvait te le dire de vive voix. Tout ce que tu recevras de Mortone par la voie officielle est du leurre. Il s'agit de donner le change.        <br />
       —Je comprends, s’empressa Sapharx. Mais quel est le rapport avec Phial d'Atoy et Nadja Benjou ?        <br />
       — Le voici : Mortone pense que Chamilah est en relation étroite avec un réseau de Magdes, elles-mêmes liées avec certains Omen influents auprès du Grand Omen...       <br />
       —Des Omen influents ? fit Sapharx et il éclata de rire.       <br />
       —Ais-je dit une sottise ?       <br />
       —Non, mais le Prince n'est pas très au fait de ce qui se passe ici. Il n'y a pas un Omen de la cour du vieillard que je ne contrôle pas. Ce sont mes hommes et j'en réponds.       <br />
       —En es-tu bien sûr ? dis-je en plissant les yeux.        <br />
       —Sûr.       <br />
       —Eh bien, Mortone ne l'est pas autant que toi. Il m'a dit que certains des proches du Grand Omen jouaient double jeu...       <br />
       —Un nom ? demanda nerveusement Sapharx.       <br />
       —Il y en a plusieurs... Pas un seul... Une dizaine.       <br />
       —Dix Omen...! Ce n'est pas possible, déclara Sapharx livide. Peux-tu me les donner ?        <br />
       —Non, Mortone a préféré ne pas me les dire, au cas où une opération d'intoxication serait tentée contre nous. Mais il est sûr qu'un groupe proche du grand Omen est en train de comploter pour faire libérer tes &quot;hôtes&quot; à ton insu.       <br />
       —Je n'arrive pas à te croire ! dit Sapharx, abattu.       <br />
       —Voila ce qu'il te conseille : sans tarder, tu me remets les prisonniers. Il faut que cela ait l'air un enlèvement par les Zwölles noirs, car alors tu pourras te justifier auprès de l'Omenat. Tu donneras des consignes de résistance &quot;molle&quot; à tes soldats du Sacre. Ils diront avoir eu affaire à tout un groupe de Zwölles inconnus, qui ont brusquement déboulé, les ont menacés, et se sont emparés de Phial et de Nadja, pour disparaître vers une destination inconnue : un navire rapide les attendait dans l'anse Jaune. Fais-leur dire aussi qu'on aurait vu les bandits se dévêtir de leurs uniformes zwölles au dehors : cela permettra de ne pas incriminer le Noir ni de remettre en cause notre alliance aux yeux du bon peuple...        <br />
       —Et quel sort as-tu l'intention de réserver aux deux ... évadés ?        <br />
       —Mortone voudrait interroger Phial d'Atoy et essayer de le faire travailler pour lui. S'il y réussit, nous aurons juste un candidat supplémentaire ! S'il n'y parvient pas, je crois qu'il le fera mettre à mort.        <br />
       —C'est en contradiction avec ce qu'il m'a dit la dernière fois, mais je crois que ce serait prudent, en effet. Et la jeune fille,  Nadja Benjou ?        <br />
       —Nous pouvons tenter d'exercer un chantage sur son frère, s'il semble devenir dangereux dans la course ...  Nous pouvons l'emmener sur Manaro, notre ilôt pénitenciaire, et de là, envoyer des missives à Homer Benjou, lestées de cheveux, puis de morceaux d'oreilles de sa soeur. Tout cela en nous faisant passer pour des corsaires Guamaais, par exemple...        <br />
       —Cela me semble judicieux, soupira Sapharx qui se détendit. D'ailleurs cela m'ôte une douloureuse épine du pied. Et quitte à faire disparaître ces gêneurs, je préfère que vous vous en chargiez. Les Omen sont toujours réticents pour ce genre de choses délicates, et parfois les Convers refusent d'exécuter ces tâches .        <br />
       —Bien.  Donc, il ne reste plus qu'à nous rendre aux geôles.       <br />
       —Oui. Mais laisse-moi réfléchir... Dispose-tu effectivement d'un appui zwölle ?       <br />
       —Bien sûr, la garnison du port est au courant. Elle attend et mettra à ma disposition une vedette pour sortir du lagon avec mes prisonniers. Les soldats sont prêts pour la mascarade des vêtements de corsaires. Ils viendront avec nous et nous croiserons vers le nord où une flotille de surveillance spécialement affrêtée par Larr nous recueillera au large de Draco.       <br />
       —Mortone a tout prévu ! Quelle stratège !        <br />
       —Oui. De plus, il est en train de concocter un piège pour le traître de la Maison Privée, en contrôlant la diffusion d'informations que seulement une personne à la fois sera censée connaître. C'est moi qui devrai l'exécuter, et cela passera pour un accident, car je suis censé avoir disparu ... (ma capacité à inventer les bobards les plus grossiers me suprenaient de plus en plus !)       <br />
       —Tu es devenu un justicier fantôme.        <br />
       —Exactement. Maintenant, Sapharx, puis-je te demander de me conduire au lieu où nos hôtes sont enfermés ? C'est une course de vitesse. Les Omen comploteurs sont peut-être déjà passés à l'action...       <br />
       —Ils n'oseraient jamais venir ici en ma présence.       <br />
       —Certes. mais ils peuvent agir, par exemple, lors d'une audience que tu aurais chez le Grand Omen.       <br />
       —Saputille ! s'écria Sapharx. J'ai justement un rendez-vous demain matin, avec sa Hauteur, et sans aucun motif qu'il m'ait spécifié !       <br />
       —Tiens ! tu vois ?  Je suis arrivé à temps !       <br />
              <br />
       L'Omen Médiat se leva d'un bond et se dirigea vers le fond de la cellule. Il frappa violemment un carreau du pied et la paroi entière se mit à glisser sur le côté, dévoilant un sombre couloir s'enfonçant horizontalement dans le tuf volcanique.       <br />
       —Viens  ! Il n'y a plus une minute à perdre.       <br />
              <br />
       Le couloir était obturé au bout d'une vingtaine de mètres par une dalle que Sapharx fit pivoter et laissa se refermer sur elle-même. Nous nous trouvions dans une galerie de mine, soutenue de gros poteaux de bois, et qui continuait dans la même direction approximative, probablement vers la paroi d'Ardamont faisant face au nord. Dix minutes après, nous débouchâmes sur une placette ronde où quatre soldats du Sacre montaient une garde distraite, deux debout, et les deux autres affalés sur un banc de pierre.       <br />
       Ils se redressèrent à notre arrivée et saluèrent Sapharx.       <br />
       Le Médiat leur expliqua tranquillement le plan qu'ils devraient suivre : Ils allaient conduire les prisonniers des cellules 4B et 6A au port du lagon, où ils devraient être transférés vers une autre résidence. Là, ils devraient cèder leurs détenus à &quot;une force zwölle supérieure&quot;, qui leur demanderait peut-être d'accepter quelques coups.        <br />
       —Vous vous laisserez faire, c'est d'accord ?       <br />
       —Je suppose qu'ils ne nous tueront pas, dit le chef des sentinelles. Vous avez compris vous-autres ?       <br />
        Des visages épais acquiescèrent, sans joie excessive.       <br />
       —Merci mes amis, vous aurez double ration d'annelle toute la semaine ! Et pas un mot aux gars du Vieux Bonhomme ?       <br />
       —Bien sûr, pour qui nous prends-tu ? rétorqua le chef .       <br />
       —Bien. Handjo Hnobich, je te dis adieu, et à bientôt sans doute ! Bien le bonjour à qui tu sais !       <br />
       —Je n'y manquerai pas ! Salut à vous, Magnanime et Noble Sapharx!       <br />
              <br />
       Le chef saisit son gros trousseau de clefs, et Sapharx se plaça  en retrait : il ne voulait pas qu'on le voie dans une affaire menée officiellement par les Zwölles.        <br />
       Le moment était arrivé de revoir Phial, et je l'appréhendais. Dans quel état allai-je le retrouver ? Et, s'il était en bonne santé, saurait-il cacher qu'il me connaissait?        <br />
        Je supposais que ma barbe et ma moustache maintenant assez conséquentes, retarderaient la reconnaissance de mes traits, mais saurait-il éviter le cri de surprise qui mettrait la puce à l'oreille ? J'étais plus confiant à propos de Nadja, car elle ne m'avait vu que peu de jours et il y avait de cela plusieurs mois.        <br />
              <br />
       La lourde porte du 4B grinça sur ses gonds énormes et le soldat pénétra dans la cellule pour réveiller son occupant.        <br />
       —Transfert immédiat, levez-vous et prenez vos affaires fit-il rudement.       <br />
       —Sacrefiole de Sapugouince ! fit une voix de stentor courroucée. Je reconnaissais bien là mon Phial .       <br />
       Bande de jaunets putrides ! continua la voix tonitruante vous me dérangez pendant mon sommeil ? çà ne vous suffit pas de me séquestrer ? Allez ! du balai ! Vous reviendrez demain à une heure convenable.       <br />
       Et Le soldat,  tenu par une main ferme au milieu des épaules et au derrière du pantalon, fut expulsé de la cellule.       <br />
       Ses quatre collègues entrèrent en force et je regrettai de ne pas pouvoir les modérer avec trop d'insistance.        <br />
       —Bon ! bon, ne nous fâchons pas, fit la voix sonore. Je viens ! Après tout, déménager maintenant ou un autre jour !        <br />
       Quelques instants plus tard, je vis mon Phial, les cheveux  huileux plus longs que jamais, hirsute et le vêtement tout râpé, incliner la tête, et s'encadrer dans la porte. Il vint vers moi, suivi des quatre hommes,  et me dévisagea avec la plus grande impassibilité.       <br />
       —Tiens, un Zwölle, dit-il. Cela sent le coup fourré !       <br />
       —Tais-toi, dit le sergent furieux, qui lui asséna un coup de matraque sur l'occiput.       <br />
       Phial se retourna d'une pièce :       <br />
       —Toi, tu ne perds rien pour attendre, mon garçon.       <br />
       —Du calme, sifflai-je, pas de violences !       <br />
       —Mais, Monsi... dit le soldat congestionné.       <br />
       —Son Eminence ne sera pas contente si je lui dis que vous abîmez la marchandise.       <br />
       L'homme se calma.       <br />
       —Bon, et maintenant, ouvrez la cellule 6A. Faites sortir la détenue.        <br />
       —Normalement, il faut la présence d'une Magde, pour tout élargissement d'une prisonnière.       <br />
       —Sa Magnanimité ne vous en tiendra aucun grief, assurai-je. Il s'agit d'une opération spéciale.       <br />
       —Ah bon, dans ce cas.       <br />
              <br />
       Nadja ne résista pas comme Phial. Il fallut un peu plus de temps pour qu'elle s'éveillât et rassemblât quelques objets dans son maigre baluchon. Très pâle, enveloppée d’une guenille marron, elle s'avança dans le couloir comme une somnanbule et n'eût pas un regard pour moi. C'était heureux : je n'aurais pas pu cacher mon émotion. C'était bien le même beau  visage tragique aux yeux immenses, la même chevelure d'or pâle, le même corps svelte et pourtant recru de fatigue et de privations.        <br />
       On rapprocha les deux prisonniers et Phial regarda intensément Nadja, mais elle semblait plutôt indifférente, baissant les yeux, comme si elle craignait l'aveuglement par la flamme des torches.        <br />
              <br />
       Tout le groupe se rendit à un carrefour au centre duquel trônait un énorme  tonneau cerclé de métal épais. Un soldat enleva un pan de bois et fit entrer les prisonniers dans la barrique. Puis trois soldats y pénétrèrent également, se serrant les uns contre les autres. Il restait un peu de place où je me mis, tandis que le garde resté à l'extérieur refermait le bardeau contre mon dos.       <br />
              <br />
       Il y eut une suite de sons métalliques et de bruits liquides, et je sentis que le sol se dérobait... Nous tombions ! Ces îles étaient décidément aux mains d’ingénieurs adorant faire chuter comme de pierres et monter comme des fusées les pauvres passagers réduits à la plus grande passivité ! En tout cas, nous nous enfoncions rapidement, comme aspirés vers le bas, brinqueballés, heurtés, choqués. Comme il n'existait aucune suspension au dessus du tonneau, je supposai que la descente fonctionnait selon un principe hydraulique. On avait dû ouvrir une issue par laquelle de l'eau s'échappait, le niveau baissant rapidement au dessous de nous. Dans le fracas du fer, du bois, de la pierre, et des frottements liquides, personne ne se rendit compte que quelqu'un de haute stature se penchait sur moi et me glissait quelques mots dans le creux de l'oreille.       <br />
       —Salut, Augustin ! On s'amuse toujours bien ensemble ! dit la voix assourdie.        <br />
       Je souris dans l'obscurité ; ce sacré Phial m'avait reconnu immédiatement, mais n'en avait laissé rien paraître . Stupéfiant bonhomme ! La suite  allait en être grandement facilitée !       <br />
              <br />
       Le curieux véhicule qui nous transportait ralentit puis s'arrêta brutalement, comme s’il s'était posé sur un socle. On vint nous délivrer. Un peu contusionnés, nous sortîmes à la file sur un môle de pierre, situé dans une caverne adjacente au lagon du Puits. Une escouade de Jaunes se présenta aussitôt, dirigés par l'officier qui m'avait accueilli au poste Zwölle.       <br />
       De grosses gouttes de pluie froide éclataient sur le sol autour de nous, trop grosses pour provenir seulement de la condensation, et un vent glacé nous enveloppa, accompagné d'un mugissement sourd. Dehors la tempête se levait. Elle s'insinuait dans le Puits, et y créait un tourbillon. Cela convenait à nos projets.       <br />
       —Votre Excellence, s'empressa l'officier en relevant son col, nous avons été avertis par sa Magnanimité.  J'ai  fait prévenir  vos amis. La remise des prisonniers aura lieu sous le tunnel de sortie, pour respecter les règles en vigueur.       <br />
       —D'accord, vous avez très bien fait, Major... Soreil, je crois.       <br />
       —C'est exact, votre Excellence.       <br />
       L'homme sourit, flatté que je me souvinsse de son nom.       <br />
       Les gouttes se multiplièrent soudain, comme si l'on avait renversé un seau géant dans la pénombre au dessus de nous.       <br />
       —Ne perdons pas de temps, le vaisseau ami doit nous attendre et le ciel n'est pas clément.       <br />
              <br />
       A la vue des trois soldats Noirs casqués qui attendaient dans le couloir, Nadja, terrifiée, poussa un hurlement. Elle bouscula le Major et l'homme qui l'avait accompagné, se faufila contre Phial, et me fila sous le nez vers le lagon. Profitant de notre suprise, elle courut en direction d'une citadelle du Sacre, où elle pensait sans doute trouver secours contre l'enlèvement par ces horribles Zwölles.        <br />
       Pas le temps de délibérer. Je la poursuivis et, la gagnant de vitesse, je la plaquai bientôt sur les galets mouillés. Elle tenta de se libérer par des ruades, criant pour attirer l'attention des Jaunes. Je bloquai son cou de mon bras et dans une sorte d'étreinte violente et désespérée, je parvins à approcher ma bouche de son oreille immobilisée.       <br />
       —Nadja ! Nadja, chuchotai-je les dents serrées.  Tu ne m'as pas reconnu ?       <br />
       Entendant son prénom de la part de cet inconnu Zwölle, elle suspendit tout mouvement.       <br />
       —Qui êtes-vous ?       <br />
       Je la laissai se tourner à demi vers moi.       <br />
       —Mon Dieu... maintenant je vous reconnais... Vous êtes... Augus..       <br />
       —Chhttt, lui intimai-je. Tais-toi ! tu vas faire tout capoter... Il faut qu'ils croient que nous sommes des Zwölles ! Tu comprends ?       <br />
       —Ou... oui... fit-elle enfin dans un souffle, et je relâchai mon étreinte.       <br />
       —Fais comme si tu étais épuisée et que je te ramenais dans le rang...       <br />
       -—D'accord, mais comment...       <br />
       —Chhttt ! fis-je autoritairement.        <br />
       La tenant entre les deux épaules, je la poussai brutalement vers les soldats Zwölles et le Major qui riaient à gorge déployée.       <br />
       —Elle a du caractère, cette petite, Excellence !       <br />
       —Oui, mais il faudra qu'elle apprenne la règle ! dis-je en la bousculant. A la prochaine incartade, je vous attache pieds et poignets.        <br />
       —Vil Gladionard ! hurla Phial. Vous en prendre ainsi à une pauvre jeune fille ! C'est ignoble !       <br />
       —Veux-tu te taire, grande gueule ! criai-je à mon tour, ou veux-tu que je te fasse enfoncer un sac de galets dans la bouche ?       <br />
       Grodram, qui tenait Phial par la manche sembla le prendre à témoin de la sauvagerie possible de son supérieur hiérarchique.       <br />
       —Il vaudrait mieux que tu avances sans faire d'histoire !       <br />
       —Bien, dit Phial, mais qu'on se le dise :  je ne cède que devant une force bien supérieure en nombre. Et je proteste hautement du sort arbitraire et illégal qui nous est ainsi dévolu !        <br />
              <br />
       Le spectacle était donné au profit des Zwölles, mais aussi des soldats du Sacre, rassemblés en petits groupes ici et là, d'un bout à l'autre du lagon. Le peu d'empressement de leurs compagnons à venir en aide à la jeune fugitive aux prises avec le Noir les avait attristés mais chacun savait que les Zwölles avaient la haute main sur certaines affaires et qu'il n'était pas question d'interférer, ni à fortiori de s'opposer à leurs volontés.         <br />
              <br />
       Au milieu du couloir, je me retournai pour serrer la main du Major dont la mission s'arrêtait là.       <br />
       Apparemment résignés, les yeux baissés, les épaules basses, Nadja et Phial furent enfin poussés au dehors de la paroi du Puits sur le chemin qui conduisait au poste de contrôle zwölle.        <br />
              <br />
       Les prisonniers gardés dans le poste par les trois Noirs, je fis mine d'aller chercher le bateau qui m'avait prétendument amené jusque-là. J'espérai que Jean Latoile avait réussi à dérober une embarcation et à la tirer dans ces parages, malgré la tempête qui se levait ce soir là.        <br />
       Une grande barque ventrue était effectivement à la gîte sur les galets, hors d'atteinte des vagues. J’avisai un bassin creusé sous les rochers. L’eau y était relativement paisible, toute ocelée de pluie. J'y mis à flot la barque, puis appelai les Zwölles.       <br />
       —Faites amener les prisonniers.       <br />
       —Vous êtes sûr, Excellence, que vous n'avez pas besoin de rameurs ? dit Grodram.       <br />
       —Non, dis-je. Il n'y a que quelques dizaines de mètres à parcourir et un brigantin nous attend dans l'ombre, de l'autre côté des rochers. Ne vous inquiétez pas.       <br />
       —Bon, alors adieu !       <br />
       —Ah sacripoile !, suis-je distrait ! J'ai oublié ma sacoche près du poste de garde... Pouvez-vous  aller me la chercher, Grodram ?       <br />
       —A vos ordres, Excellence !       <br />
       —Chardi, Mardo, restez là, et tenez la barque...       <br />
       Le sergent avait disparu derrière le poste, et moi seul sans doute, entendis le choc assourdi, accompagné d'une faible plainte.         <br />
       —Non, je m'étais trompé ! dis-je en sortant la sacoche du bateau, je l'avais oubliée ici !  Je vous remercie, Frissipels, vous pouvez aller rejoindre votre chef, maintenant !       <br />
       Chardi et Mardo m'adressèrent un petit geste d'adieu, et juste à ce moment là deux énormes mains s'ajustèrent à leurs têtes, comme pour une empoignade amicale. Puis les têtes furent rapprochées si vite, que je crus, au choc sonore qu'elle émirent, qu'elles se fracassaient comme des noix de coco. Les deux ZwÔlles s'effondrèrent. Jean sortit aussitôt de l'ombre d'un pilier de roche et les saisit au collet pour les tirer hors de vue. Ils rejoignirent Bragant Grodram, déjà assommé, baîllonné et ligoté.       <br />
       —Enfin, dit Phial en se levant, nous pouvons nous saluer convenablement. Viens vite me délier, Augustin !       <br />
       Je m'exécutai et nous nous embrassâmes.        <br />
       —Quel fier ami tu fais, me dit-il. J'étais dans de très mauvais draps.       <br />
       —Je sais, dis-je, ému.       <br />
         Puis je pris délicatement Nadja dans mes bras.       <br />
       —¬Vous le voyez, nous ne sommes pas des bandits ou des assassins. Vous me croyez, maintenant ?       <br />
       —Oh, j'ai eu confiance dès que je vous ai reconnu...  Augustin...       <br />
       Elle me regardait, de la lumière dans les yeux.       <br />
       Elle se tourna vers Phial.       <br />
       —Je suppose que vous êtes le Signour de Michemin.  Mon frère m'a dit combien vous étiez un candidat loyal. Quel que soit le vainqueur, je ne peux pas croire que vous ne vous entendrez pas...       <br />
       —J'en suis convaincu, Damoisielle, dit Phial. Mais il faut encore que nous nous sortions de la présente affaire. Et je crois comprendre que ce n'est pas fini.        <br />
              <br />
       Jean finit de ficeler les trois Zwölles évanouis, et nous les portâmes dans l'embarcation. Nous poussâmes celle-ci au delà des brisants. Tirée par un courant, elle s’éloigna dans la nuit, et nous remontâmes vers le quai. Sous une pluie intermittente, nous attendîmes Latoile qui devait prendre la tête du groupe, car lui seul savait où s'ouvrait la bouche du tunnel de Hirpan. Nous empruntâmes une fois de plus le passage qui nous ramenait à l'intérieur du Puits, dont nous rejoignîmes  la grêve étroite.        <br />
       Nous étions à la merci de l'éveil de n'importe quelle sentinelle dans n'importe lequel de la dizaine des postes du lagon, maintenant assoupis, et il nous fallait être aussi rapides que silencieux.         <br />
       Certes, le mauvais temps nous protégeait contre cette éventualité, mais la distance qui nous séparait du barrage de la chute d'eau nous parut sans fin. La dalle de pierres se rapprocha pourtant et nous y prîmes pied sans que l'alarme ait été donnée. Il fallait encore longer le bord incurvé du barrage pendant cinquante mètres. Nous nous projetâmes enfin dans l’escalier qui descendait dans le ventre de l'abîme. Un peu plus bas, sur un palier arrosé d’embruns par la cataracte, nous nous arrêtâmes pour reprendre souffle et nous réconforter. Au moins n'étions-nous plus visibles depuis les postes de garde, mais le lieu était terrifiant : un mince carreau de pierre noire submergé dans le rugissement monstrueux du fleuve vertical qui explosait sans cesse près de nous.       <br />
       L'escalier laissa place à une rampe dont l'arc suivait celui du barrage et nous amenait droit sur des orgues de basalte moussus,  dégoulinants d'eaux ruisselantes.        <br />
       Une étroite fissure s'y ouvrait. Nous nous y engouffrâmes, soulagés de quitter l'antre des monstrueuses cascades.       <br />
       Une grille rouillée nous arrêta, mais Jean se pencha et la souleva presque sans effort. Elle remonta dans sa rainure où elle demeura suspendue, nous livrant enfin accès au fameux tunnel de Hirpan.       <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
       °       <br />
               <br />
              <br />
       VIII.       <br />
              <br />
       Le lagon des Magdes       <br />
              <br />
              <br />
       Le tunnel était d'abord un chenal souterrain, à la voûte surbaissée taillée dans le roc sur des kilomètres. Dans le canal, l’eau courait vers nous, noire et voluteuse,  encadrée de deux pistes pavées, jadis utilisées par les gigarions tirant de longues barges. Parfois le tunnel était assez étroit et parfois il se dilatait pour devenir une succession de hautes grottes ou d'immenses carrières aux salles innombrables.       <br />
        De loin en loin, la vallée souterraine s'ouvrait aux confluents de canyons aux à-pics marbrés. Sur les ventres lisses des falaises noirâtres, étaient gravées des ébauches de porches géants, à moins que ce ne fussent les figures errodées d’anciennes structures. On disait que jadis la rivière souterraine passait au fond de gouffres volcaniques qui s’étaient écroulés depuis, laissant sur les parois les réminiscences de leurs arcs portants. On disait aussi que l’écroulement s'était produit, non à la suite d’un tremblement de terre, mais parce que des générations de mineurs cherchant la précieuse pintocle verte, avaient grignoté les piliers des cavernes qu’ils exploitaient à dos de gigarion. L’effondrement général s’était propagé depuis le château du maître des mines, l'ancien propriétaire de Périache, jusqu’à la résurgence de la rivière au niveau du lagon intérieur. Il avait entraîné un raz de marée d’eaux boueuses, qui avaient emporté plusieurs centaines de navires à l'ancre.        <br />
              <br />
       Plus tard, des milliers d'Indiens avaient été importés de régions lointaines pour creuser le canal au milieu du chaos. Très peu avaient survécu au travail intensif, ou à la poussière de pintocle brûlant leurs poumons et des ossuaires occupaient, m'avait-on dit, les cavernes aplaties qui nous regardaient passer. Les survivants, thrombifiés, avaient fini comme gladiateurs dans des combats à mort.         <br />
       On ne savait toujours pas à quoi avait servi réellement le canal, mais on pouvait le déduire : amener de l'eau courante pour l'orpaillage ou le lavage du minerai de pintocle, et surtout permettre l'embarquement des lourds et précieux blocs. La pente légère créant un courant rapide en direction du Puits impliquait que les vaisseaux descendaient à pleine charge vers Ardamont, et que les gigarions ne les tiraient à contre-courant que pour le retour à vide.        <br />
              <br />
       Le temps avait passé. Les éons avaient vu se succéder bien des pouvoirs,  et Périache avait fini par tomber aux mains des prêtres Omen, d'anciens Chamans échoués dans les parages et qui vivaient des maigres revenus de leurs enseignements. Mais ils n'avaient jamais pu s'emparer de l'ilôt Hirpan, encastré dans la Baie du même nom, à l'extrémité sud-ouest de l'île. Là, sur ce petit rocher couvert d'herbes et d'arbres nains, vivaient depuis toujours des femmes qui avaient fui l'esclavage domestique ou impérial. D'abord guerrières amazones, elles avaient évolué vers la pratique des arts de magie et rivalisèrent bientôt avec les Omen. Ceux-ci, jaloux de leurs prérogatives, voulurent les chasser.  On dit qu'ils réunirent un jour leurs forces spirituelles et, d'un commun effort, parvinrent à déraciner toute une forêt, qui s’éleva dans les airs, où la puissante magie collective les maintint. Des nuages d'arbres plus ou moins imbriqués se formèrent, puis se constituèrent en pelotes de troncs suspendues dans le ciel. Des myriades de grandes allumettes et de Mikados dépareillés se rassemblèrent dans l’espace  puis se mirent en mouvement vers l'ilôt Hirpan,  comme des trains de bois sur un fleuve. Les paysans de Périache avaient l’impression qu’ils allaient tomber sur eux en véritables hallebardes géantes, mais la pluie d'arbres était destinée à écraser le petit ilôt et toute sa population de femmes.       <br />
       La légende raconte que la forêt volante parvint au dessus de Hirpan, mais là, alors que les Omen relâchaient leur méditation collective, les arbres ne tombèrent point. Ils  continuèrent à dériver dans le ciel, maintenus en l'air cette fois par le sort lancé par toute la communauté féminine. Puis les vents d'Ouest se mirent de la partie et les troncs commencèrent à se disperser. Ils tombèrent bien plus loin, en plein milieu du Grand Dragon, qui les emporta pour les broyer et les dissoudre dans le tourbillon de l'Emphale.        <br />
              <br />
       Il fut ainsi démontré que la force des Magdes était aussi grande que celle des Omen. Mais l'histoire ne s'arrêta pas là : les dames de Hirpan décidèrent de donner une leçon aux orgueilleux sorciers de Périache.        <br />
       Ceux-ci avaient coutume de se réunir sur Ciel Omen pour prononcer les paroles sacrées qui créaient un vortex au dessus du puits et y amenaient la pluie, dont procédait la grande cascade.  Désormais, ils avaient beau répéter leurs évocations et leurs appels, leurs incantations et leurs prières, plus une goutte d'eau ne tombait des nuées les plus noires. La chute s’assécha, et pendant plusieurs mois, le lucratif commerce de l'eau sacrée périclita. Enfin, quelques-uns des Omen les plus intelligents se doutèrent de quelque chose : les Magdes de Hirpan n'y étaient pas pour rien. Ils leur déléguèrent une discrète ambassade et finirent par obtenir confirmation de leurs craintes. Le collège des Magdes avait le pouvoir de s'assembler pour créer, au dessus de Hirpan, un courant d'évaporation qui, en s'élevant en altitude, détournait les masses d'air apportant à Ardamont l'humidité bienfaisante.       <br />
       —Nous vous rendons l'air humide, dirent les Magdes, si vous respectez désormais un pacte de non agression.        <br />
       —Bien sûr, s’empressèrent les Omen.       <br />
       —Plus que cela, nous voulons que vous reconnaissiez officiellement notre pouvoir dans le domaine des unions fécondes. La bénédiction des mariages se concluera ici à Hirpan.       <br />
       —Rien à faire, dirent les Omen, ulcérés de cette atteinte à leurs prérogatives.       <br />
       —Bien, alors adieu.       <br />
       Un mois après, alors que la sècheresse faisait rage sur Périache,—cela dans la période ordinairement la plus arrosée— et que les arbres fruitiers étaient menacés de mourir, les Omen revinrent à Hirpan, nerveux mais dégrisés, toute morgue disparue.       <br />
       —D'accord sur tout, mais pour l'amour du Grand Equilibre, faites revenir la pluie !       <br />
       —Il suffisait de le dire, Messieurs !       <br />
       Trois jours après, la pluie revenait, précédée de ces douces brises tièdes qui faisaient le bonheur des habitants de Périache.       <br />
       Je n'ai pas d'explication sur le phénomène, mais je suppose que les Magdes, qui vivaient sur ce que l'on appelait jadis &quot;le petit volcan&quot; (par opposition à Ardamont, &quot;le grand volcan&quot;) avaient, par d'astucieuses observations, compris la fonction climatique locale de colonnes d'air chaud qui montent des entrailles de leur sol. Elles avaient aussi appris à en dévier le flux, et utilisaient habilement cette possibilité pour tenir en respect les Omen.       <br />
       Il était possible que certains Omen ne rêvassent que de s'emparer par la force de cet ilôt rebelle, mais l'art militaire n'était pas leur fort, et les Zwölles, leurs alliés, n'avaient pas encore manifesté de telles intentions. Les connaissant désormais d'assez près, je suspectais cependant que cet objectif ferait certainement partie de leurs priorités, bien que ni Mortone Trug, ni l'Amiral Larr ne m'eussent mis dans le secret des dieux à ce propos.        <br />
              <br />
       La haute statue d'une jeune femme recueillie nous attendait, assise sur un stalagtite, au tournant du canal souterrain : nous entrions dans le domaine des Magdes.  Cela signifiait que nous étions en train de passer sous la baie de Hirpan. Encore quatre à cinq cent mètres et nous déboucherions au coeur de l'ilôt, à hauteur de la lagune intérieure où s'avançait le banc du Sort, lieu de résidence de la Magde Supérieure, Lucilia.       <br />
       Il n'y avait aucune gardienne, ni aucun mur interrompant le chemin de halage qui se transformait naturellement, en sortant du tunnel, en un sentier circulaire autour de la petite lagune.        <br />
       Nous sortîmes en plein air, au milieu d'un silence somptueux. La nuit était maintenant dégagée et magnifiquement étoilée. Des flambeaux marquaient devant nous l'entrée du banc du Sort, où nous distinguions la silhouette basse d'une longue maison rectangulaire, percée de petites fenètres obscures. Le lieu respirait la tranquillité. Tout dormait et j'avais scrupule à déranger un tel calme. Mais il le fallait, ne serait-ce que pour prévenir les Magdes de la probable explosion de furie que notre fuite ne tarderait pas à provoquer chez les Omen et leurs amis Zwölles.       <br />
       Nous nous avançâmes sur la prairie entourant la maison et soudain je compris ce qu'étaient ces énormes fleurs blanches jonchant le sol : des oiseaux-sophores qui, relevant la tête de dessous leur aile se mirent à entonner leurs  chants d'alarme.       <br />
       Une porte s'ouvrit et une  silhouette imposante, drapée de gris s'avança sur l'herbe.       <br />
       —Silence, les filles, vous troublez la méditation de la Considia, dit la femme, s'adressant aux oiseaux. Mais ceux-ci ne se turent pas, surtout les plus proches de nous, véritablement indignés de notre présence.       <br />
       La corpulente personne pivota sur les talons, cherchant à voir dans l'obscurité.       <br />
       Je m'avançai à sa rencontre, avec un geste de paix.       <br />
       —Bonne nuit, Dame Magde... J'accompagne un candidat, Phial d'Atoy... Nous souhaiterions...       <br />
       —Ah, vous êtes Augustin... Nous vous attendions ! Venez vite !       <br />
       Elle s'effaça pour nous laisser entrer dans une grande pièce contre les murs de laquelle des dizaines de chaises de bois étaient alignées.        <br />
       La magicienne grisonnante, solidement bâtie, tira d'une poche de sa vaste houppelande grise une paire de grosses lunettes et les ajusta sur son nez rond.       <br />
       —Oui, c'est bien Phial d'Atoy de Parinofle, pas de doute !       <br />
       —Etes-vous... Lucilia ?       <br />
       La femme éclata d'un rire joyeux.         <br />
       —Oh non, je ne crois pas ! Je suis Botiziane, Magde-concierge.        <br />
       — Mais... Comment savez-vous qui nous sommes ?       <br />
       — Nous sommes averties de bien des choses, jeune homme. Mais en l'occurrence, nous avons beaucoup reçu d'informations vous concernant de la part de notre amie Chamilah. Quant à Phial d'Atoy, notre devoir est de distinguer les véritables candidats. Il y a déjà eu des impostures, vous savez ! Trève de bavardage, vous êtes épuisés. Un pavillon a été préparé sur la colline sud pour Phial et Augustin, Quant à vous... Nadja Benjou, je suppose que vous désirez être logée dans la pavillon qui accueillera votre frère, à son arrivée.       <br />
       —Vous voulez dire que Homer n'est pas encore ici ? dit Nadja.       <br />
       —Non. Nous n'avons pas de nouvelles récentes de lui. Nous savons seulement qu'il a traversé le Dragon assez loin, vers l'est, et je n'ai pas la plus petite idée des raisons de ce détour. Depuis, son bateau a été dérobé aux regards.        <br />
       —Vous ne me cachez rien ?       <br />
       —Non, rassurez-vous, il ne s'est pas produit d'accident, car nous le saurions. Mais il s'est sans doute abrité quelque part... Nous espérons de tout coeur le voir surgir avant trois jours, quand la flamme du Verre Filé se sera éteinte, marquant l'échéance de la Course.        <br />
       Botiziane retira ses lunettes et se saisit d'un lumignon dans une niche.        <br />
       —Mais allons d'abord aux cuisines, je suppose qu'une collation et une chiroine brûlante vous revigoreront.       <br />
       —Madame, dit Phial, je vous remercie de votre hospitalité. Je crois que nous devrions rencontrer Lucilia aussi vite que possible. Nous avons des informations cruciales à lui communiquer.       <br />
       —Je comprends. Mais notre Eminente Passeuse préside en ce moment une réunion importante du collège. Je ne puis la  déranger.       <br />
       —Pouvez-vous au moins lui faire porter un message ?       <br />
       La grosse femme hésita.       <br />
       —Oui, si c'est très important.       <br />
       —Je peux vous garantir que çà l'est. Il y va sans doute de la sécurité de Hirpan.       <br />
       —Pouvez-vous m'en dire plus ?       <br />
       —C'est un peu délicat. Je préférerais lui adresser une lettre scellée.       <br />
       —Je comprends votre prudence, dit la Magde-Concierge sans se formaliser.       <br />
       Je déchirai une page de mon carnet et rédigeai rapidement quelques lignes. Phial voulut en rajouter une autre et signer. Puis la page fut roulée et on la cacheta à la cire.        <br />
       —Souhaitez-vous attendre la réponse de notre Passeuse ici, où dans les cuisines ?       <br />
       —Oh, l'idée d'une bonne soupe n'est pas désagréable, dit Phial, après quinze jours d'eau croupie, ce ne sera pas de refus !       <br />
               <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Dans les vastes cuisines blanches du sous-sol, tout était d'une propreté étincelante, du sol aux céramiques en arabesque aux murs aux mosaïques aux motifs de poissons dansants. Nous nous assîmes sur des bancs, autour d'une longue table de bois ciré.       <br />
       —Ah la fonction nourricière des femmes ! dis-je. Cela a du bon, de temps en temps.       <br />
       —N'est-ce pas ? dit la Magde en posant au milieu une énorme casserolle fumante qui exhalait un délicieux parfum de poutache et de potyglon. Mais je ne peux pas vous servir et aller prévenir la Sorteresse, en même temps. Vous devrez donc vous débrouiller seuls !       <br />
       —Avec plaisir, dit Phial. Nous pouvons, je suppose, utiliser ces gros bols bleus que je vois là ?        <br />
       —Ne vous gênez pas, je reviens.       <br />
       Nadja avait l'air épuisé et s'appuyait sur moi. Content de cette confiance, j'entourai son épaule de mon bras et, la chaleur aidant, je la sentis s'assoupir, sa tête s'inclinant lentement sur mon épaule.        <br />
               <br />
        Nos messages furent transmis. Ils alarmèrent suffisamment leur récipiendaire pour que tout un aréopage vînt à notre rencontre en grande hâte.        <br />
       Lucilia ne pouvait être, entre toutes ces femmes d'âge et de physiques variés que cette Rousse de haute taille, aux yeux étrangement triangulaires, et dont la robe grise sans manche était surmontée d'une cape pourpre qui descendait à ses pieds.       <br />
       —Le salut soit avec vous Phial, Augustin et Nadja ! Restez assis ! fit-elle d'une voix sans réplique. Il n'y a pas de temps pour les convenances.        <br />
       Vous me dites que vous venez d'Ardamont ?  Vous n'êtes donc pas venus par mer ?       <br />
       —Non, Madame...       <br />
       —Dites  &quot;Eminente Passeuse&quot; dit une petite femme sêche et nerveuse, qui tenait un grand livre.       <br />
       —Laisse, Sidoise !        <br />
       —Non, continuai-je. Nadja et Phial étaient prisonniers de Sapharx...       <br />
       —Prisonniers ? Vous voulez-dire, hôtes ? n'est-ce pas, coupa Lucilia avec hauteur.       <br />
       —Hôtes, certes, mais des cellules 6 A et 4 B dans le quartier pénitentiaire !       <br />
       —Est-ce vrai, Sidoise ? Comment ne l'ai-je pas su ? dit Lucilia fronçant le sourcil.        <br />
       —Je ne sais pas, bredouilla l'interpelée, semblant chercher quelque chose dans son livre. Je ne comprends pas. Nos informatrices...       <br />
       —Peu importe ! Je demanderai des comptes à Sa Magnanimité. Je trouve cela exagéré ! Mais enfin, vous avez été libérés à temps, c'est l'essentiel.       <br />
       —Pas du tout, éclata Phial. Le Médiat nous tenait enfermés dans des cellules fortes et isolées, et si Augustin n'était pas intervenu, nous y moisirions toujours, avant d'être jetés dans quelque cul de basse fosse !       <br />
       —Vos accusations sont graves, dit Lucilia. Je ne puis y croire. Une telle provocation...       <br />
       —Pourtant, Madame, Phial a raison. J'ai dû inventer une ruse pour faire libérer mes amis. Et la réussite même de mon stratagème est encore plus inquiétante, puisque j'ai feint de les enlever... pour les faire disparaître.        <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Vous savez sans doute que j'ai réussi à passer quelque temps pour un hobereau Zwölle Gris, et que j'ai obtenu la confiance des autorités Noires, au plus haut niveau...       <br />
       —Je le sais, Chamilah nous en a averties. Je vous félicite de ce coup d'audace, mais vous avez eu raison de partir au plus vite du mont Atrosse, car Longarde réunissait contre vous des preuves. Trois jours de plus, et vous auriez été arrêté et exécuté.       <br />
       —En êtes-vous sûre ?       <br />
       —Absolument, jeune homme.       <br />
       —Mais alors, pourquoi Sapharx ne m'a-t-il pas immédiatement mis en prison, quand je me suis adressé à lui ? Je suppose qu'il est assez proche du Prince du Noir disposer d'informations rapides sur les affaires essentielles.        <br />
       —Vous avez raison, jeune homme, mais notre réseau est très au point. Nous avons fait bloquer le message qui devait informer les garnisons étrangères de votre trahison.       <br />
       —çà alors ! Et moi qui pensais pouvoir bluffer en toute sécurité ! Je vous dois la vie...       <br />
       —Probablement, car Sapharx vous aurait fait jeter à ses crocosophes, sans l'ombre d'une hésitation.       <br />
       —Je vous remercie. Puis-je vous demander les raisons d'une telle sollicitude à mon égard ?       <br />
       La grande femme eût un léger sourire.       <br />
       —Disons que je nourris une inimitié personnelle envers le Ministre, cette petite taupe malfaisante. Par ailleurs, je désirais savoir ce que vous feriez sur Périache. Et enfin, je ne vous cacherai pas, Augustin, que je m'intéresse vivement aux histoires que vous avez répandu à Draco sur les courants. Mais de cela, je m'entretiendrai avec vous une autre fois. Parons au plus pressé : vous dites que Sapharx devrait avoir découvert à cette heure les officiers Zwölles que vous avez neutralisés ?       <br />
       —Oui, je le pense, ils ont du être rabattus à la côte, ou être découverts par sa marine.       <br />
       Lucilia réfléchit à voix haute :       <br />
       —Intrigué, circonspect, il a donc envoyé aussitôt une missive à Mortone Trug par la voie secrète, et cette fois, nous ne pourrons plus rien empêcher.        <br />
       En même temps, les chiens auront retrouvé vos traces dans le tunnel-canal. Dans une heure ou deux, tout le monde sera sur le pied de guerre, et nous les verrons arriver demain .        <br />
       —Une invasion ? dit Phial.       <br />
       —Non, Sapharx n'oserait jamais : il sait trop les risques qu'il prendrait. Mais nous aurons droit au filet policier auquel les Omen sont autorisés, quand ils estiment devoir poursuivre un criminel. Ils bloqueront le tunnel à la hauteur de la Statue, et ils nous enverront un peu plus tard une délégation pour que nous leur remettions les fuyards.        <br />
       —Je suppose que vous n'avez pas l'intention de nous remettre aux Omen ?       <br />
       —Bien sûr que non, dit Lucilia pensive. Elle arpenta la cuisine à grandes enjambées, le menton dans la main.        <br />
       —Mais cela n'est pas si simple, ajouta-t-elle. Car, voyez-vous, s'ils peuvent établir devant la Considia que le Candidat s'est rendu coupable de violences inutiles envers les soldats alliés, cela peut retarder l'élection et surtout détourner de Phial quelques voix nécessaires.       <br />
       —Mais enfin, nous étions en prison, et la violence était inévitable pour nous libérer  !       <br />
       —Je le crois volontiers, jeunes gens, mais il faudra que je fasse préparer quelques contrefeux juridiques.       <br />
              <br />
       Je ne pris pas le temps de visiter le pavillon qui m'avait été octroyé, sur la colline, quelques dizaines de mètres au dessus de la maison commune. Je me jetai sur le lit et m'y endormis aussitôt, d'un sommeil de plomb.       <br />
       Il devait être près de midi, lorsque je m'éveillai le lendemain, au son d'un carillon léger. Je découvris avec plaisir les agréments de mon logement. Une piscine d'eau tiède était creusée sous une véranda protégée par des verres colorés et des panneaux de maïs toilé. Je m'y glissai avec délice, et me laissai flotter comme un canard. J'avais décidé de ne pas reprendre le fardeau des soucis, avant que cela ne soit strictement nécessaire. Si Lucilia avait besoin de moi pour organiser une résistance aux menées de ses voisins Omen, elle me le ferait savoir en temps utile. Point n'était besoin d'anticiper. D'ailleurs, j'avais appris qu'elle était fréquemment en conférence avec Sapharx, pour lequel elle semblait éprouver un faible, peut-être réciproque. Les derniers événements allaient sans doute dégrader leurs relations, mais nous n'y étions pas pour grand chose. A peine avions-nous précipité le dévoilement d'une inimitié latente, qui ne pourrait que s'aggraver avec le regain des prétentions des alliés Zwölles de l'Omen Médiateur.       <br />
              <br />
       Reposé, lavé, parfumé, détendu, je sortis sur l'herbe devant le pavillon et saluai Phial qui prenait un bain de soleil devant son logement. Je cherchai du regard où pouvait avoir été accueillie Nadja.       <br />
       —Là bas, de l'autre côté de la Maison, sur la colline ouest, tu vois ?  me dit Phial qui semblait lire dans mes pensées.  Ce sont les pavillons des femmes. Le plus grand est celui qui est réservé à Chantenelle... la Future Epouse du Minus...       <br />
       —Ta future épouse, donc  !        <br />
       Phial soupira.       <br />
       —Ne remue pas le couteau dans la plaie, veux-tu.        <br />
       —L'as tu déjà rencontrée ?       <br />
       —Je l'ai vue peu de temps lors de la préparation de la course de Braque, dans une réception organisée par Fur'hion le Patriarche. Elle est certainement assez différente de ce que les canons de la beauté imposent aujourd'hui. Mais c'est une femme tout-à-fait sympathique et qui a bien conscience de l'absurdité de la situation. Nous n'avons pas pu parler beaucoup, mais elle m'a fait comprendre que des contrats pouvaient être conclus entre les Epoux, de façon à garantir la liberté de leurs vies privées respectives. «Signour Phial, loin de moi l'idée de vous contraindre à une vie conjugale, m'a-t-elle dit. Je n'ai moi-même aucun goût pour la bagatelle, a-t-elle ajouté avec franchise, et il va de soi qu'un Grand Minus est seul maître de sa propre vie. Je demande seulement que la mienne soit protégée et que je puisse habiter seule, avec mes amies, la maison de ma famille à Ladionet sur Mourne (dans le nord-ouest de la Ménile.)»       <br />
        Inutile de te dire que j'ai accédé à ses voeux en lui promettant la plus totale liberté. Je dois dire que ces dispositions tacites ont été pour beaucoup dans ma décision de continuer la course.       <br />
       —Je comprends. Et cette indépendance peut s'accompagner d'une grande loyauté à ton égard.       <br />
       —J'en suis convaincu. Chantenelle est fort honnête et souffre des crapuleries  perpétrées par son père. Je ne l'ai jamais entendue défendre inconditionnellement celui-ci. Je pense qu'elle place un certain espoir dans le mariage : celui d'échapper à sa tutelle tyrannique.       <br />
       Maintenant, Augustin, raconte-moi tes passionnantes aventures. Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vus !       <br />
              <br />
              <br />
       Nous passâmes d'agréables heures à deviser, échangeant nouvelles et histoires plus anciennes, jusqu'à ce que le carillon de la Maison commune ne sonne l'heure du repas de l'Aurée (six heures du soir).        <br />
       La séparation des sexes y était encore de rigueur et Jean, Phial et moi, mangeâmes à une tablée avec plusieurs hommes de la suite d'autres candidats, qui n'étaient guère bavards et plutôt maussades. Le nommé Fonjul Pit, en particulier, homme de main de Wiril Braigchcht, était remarquablement taciturne et impoli. Sa manière de porter l'assiette à sa vaste bouche et de tout laper d'un coup de langue était franchement répugnante. Nous n'insistâmes guère pour faire plus ample connaissance. L'absence de Braichght ou de Jovial Bonheur au repas commun ne nous étonnait pas, et nous satisfaisait plutôt. J'avais, à vrai dire, redouté une rencontre avec ce dernier, qui devait nourrir à mon endroit des sentiments meurtriers, après l'épisode des Hatrobates. Et je n'étais pas sûr que le code de non-agression en vigueur sur Hirpan saurait calmer un homme sujet aux accès de colère violente. Aurais-je su que son frère Kryalîche partageait en ce moment même son pavillon, je me serais encore davantage réjoui de ne pas avoir à croiser ses pas !       <br />
       De fait, ces sombres personnages préférèrent comploter dans leurs résidences privatives jusqu'à l'heure de la Considia, et nous pûmes à loisir circuler autour de la minuscule lagune, sans avoir à redouter de mauvaises rencontres.       <br />
              <br />
       Lors de la promenade solitaire que je fis le même soir, je rejoignis Nadja qui marchait à ma rencontre. Par un heureux hasard, un banc de bois rustique se trouvait au point où nous convergions. Nous nous y assîmes, regardant l'eau calme qu'un courant léger saisissait vers la droite avant qu'elle glisse sous la voûte basse du tunnel. Deux Magdes avaient été mises en faction auprès du chemin de halage, mais elles ne semblaient pas le moins du monde en alarme. Elles tricotaient de longs pans de tissus bariolés tout en papotant tranquillement.       <br />
       Nadja se serra contre moi et me prit la main, avec une douceur fraternelle plutôt qu'amoureuse.       <br />
       Nous demeurâmes en silence assez longtemps, et j'avais l'impression que le lieu où nous étions réunis filait sous le ciel comme un bateau. Mais c'était une illusion d'optique : c'étaient bien les nuages qui couraient vite au dessus de nous, se déchirant, se rattrapant, formant des figures grotesques ou curieuses avant de disparaître.       <br />
       Nadja me pressa la main et je sentis la difficulté qu'elle avait à calmer son angoisse.       <br />
       — Me diras-tu enfin ce après quoi tu cours ? lui dis-je doucement .       <br />
       — Je ne sais pas, Augustin. Je voudrais que mon frère soit là. Je n'ai aucune idée de ce qui lui est arrivé. Il peut être mort ou arrêté sur un banc de sable au milieu d'un paysage désolé, sans vivres, sans boire... J'ai eu de drôles de visions à ce propos.       <br />
       —Il y a des marins qui ont vu un vaisseau portant son pavillon au sud du Dragon. Si c'est vrai, il ne court plus de grands dangers. Si ce n'est les garde-côte zwölles. Mais je ne crois pas qu'il serait appréhendé. D'après ce que j'ai entendu dire à Mortone Trug, il ne souhaite pas vraiment bloquer le fonctionnement normal de la course. Il préfère aider ses candidats favoris, et là encore, il semble avoir changé d'avis plusieurs fois.       <br />
       —Mais alors, pourquoi Sapharx nous a-t-il retenus, Phial et moi ?        <br />
       —Je crois que Sapharx est un pervers. Comme un gros chat, il ne peut laisser s'échapper une souris de ses griffes. C'est plus fort que lui. Il faut qu'il la rattrape. Mais je l'ai entendu semoncer par Mortone, qui est le véritable maître des îles de l'Ouest.       <br />
       —Tu crois ?       <br />
       —J'en suis sûr.  Et c'est la raison pour laquelle je pense, contrairement à Lucilia, que Sapharx hésitera à le prévenir de mon rôle dans votre libération. Cela le ridiculiserait auprès d'un puissant allié qui a déjà tendance à se méfier de lui. En revanche, j'ai beaucoup plus peur du jeu qu'il pourrait jouer avec Kryalîche et Jovial-Bonheur, qui sont des têtes brûlées, des coeurs pleins de haine et de rancoeur.       <br />
       —Oui, dit Nadja. Les suivantes de Chantenelle m'ont raconté tout à l'heure que des émissaires de Sapharx sont venus et qu'ils se sont entretenus avec ce ... Jovial-Bonheur.       <br />
       —Tu vois ? Ce sont ces trois-là qu'il faut surveiller avec la plus grande attention.        <br />
       —Que crois-tu qu'ils peuvent faire ? L'îlot Hirpan est une institution sacrée sur tout Guama. Ceux qui oseraient y porter le fer seraient considérés comme des criminels dans tout l’archipel. Ils ne pourraient résister à l'opprobre et même leurs amis et leurs domestiques les quitteraient comme des pestiférés.       <br />
       —En es-tu sûre, Nadja ?  Les temps changent vite, sur Guama comme par le vaste monde. Les coquins s'enhardissent, tu sais et le Rubicon est bientôt franchi.       <br />
       —Qu'est-ce que le Rubicon ?       <br />
       —Oh, rien, une toute petite rivière en Italie du Nord, dont les eaux devaient être chargées de limon, qui la rendaient jaune ou rouge, d'où son nom. Il était interdit à un grand chef de la traverser en armes pour rejoindre sa patrie. Et un jour il l'a fait. Voila tout.       <br />
       —Tu veux dire qu'il a trahi sa patrie ?       <br />
       —Oui et non. Il a bravé la loi pour imposer la sienne. Si Mortone Trug pensait qu'il était assez fort pour s'emparer de Hirpan et que cela servît ses intérêts, je te prie de croire qu'il n'hésiterait pas une seconde.       <br />
       —C'est terrible !       <br />
       —L'humanité est ainsi faite, tu sais.       <br />
       Elle me serra la main davantage et je la trouvais belle. J'avais envie de lui caresser le visage, de jouer avec les boucles blondes qui lui cachaient les yeux.  Il y avait là aussi un petit Rubicon à franchir, et je le fis, avec la plus grande joie.       <br />
       Nadja me regarda, le regard un peu embué, à la fois doux et las, et nos visages se rapprochèrent. Presque malgré nous, nos lèvres s'unirent.         <br />
       Aussitôt un courant magnétique s'empara de nous. Une énergie oubliée nous souleva et, les yeux en larmes, nous nous dévorâmes sauvagement, les corps soudés, pressés l'un contre l'autre.       <br />
       Un instant d'éternité. Puis l'énergie, doucement, s'atténua.  Au loin les Sophores s'indignaient contre quelque chose. Les Magdes tricoteuses relevèrent le nez, et bientôt le rabaissèrent. Fausse alerte, ce n'était qu'une colonne de Lourds passant au dessus des crètes lointaines d'Ardamont.       <br />
       —J'ignorais que les Lourds  venaient à l'Ouest.       <br />
       —C'est peu fréquent. On dit que cela précède des événements d'une rare intensité. Ces êtres sont très sensibles. Peut-être ressentent-ils certaines ondes annonciatrices ?       <br />
       Je glissai ma main sous l'épaisse cotte de laine et moulai le petit sein rond de Nadja.        <br />
       —Allons-nous être un peu ensemble, jeune fille ?       <br />
       —Bien sûr, soupira-t-elle. Quelque chose nous unit. Je ne sais pas quoi. C'est très fort, au delà de nos volontés, et  c'est très fragile.        <br />
       —Fragile comme les nuages là-haut, qui se dévident.       <br />
       —Oui, plus fort que le désir, et plus faible aussi. Serre-moi fort... ajouta-t-elle penchant sa tête dans le creux de mon cou.        <br />
       Et comme j'étreignais doucement sa poitrine, elle me mordit, là où des artères battaient.       <br />
              <br />
       Plus tard, défiant les règles du Collège, nous nous endormîmes ensemble, dans le grand lit de mon pavillon. Mais la langueur qui nous écrasait était telle que nous nous encastrâmes l'un dans l'autre et ne bougêames plus, statufiés dans l'apparence d'une mort de rêve.       <br />
       Je lui fis l'amour au petit matin et elle cria à en réveiller les Sophores de la prairie voisine.       <br />
              <br />
       Le lendemain fut encore une douce journée, que nous consacrâmes au farniente le plus délicieux. Nous ne fûmes dérangés que vers Fraichin (cinq heures du soir) par un Phial qui s'ennuyait ferme et avait déniché une bouteille de glône dans un placard de la conciergerie.  Nous lui fîmes bon accueil et il nous rapporta les ragots de la dernière heure.       <br />
       —Une délégation de Jaunets est attendue par Lucilia. Je crois qu'elle sera reçue au pavillon des audiences. On pourrait tenter d'y envoyer Jean pour tendre une oreille ?       <br />
       —Ce n'est pas la meilleure idée. Jean est plutôt visible et assez peu discret.       <br />
       —Si vous voulez, je peux le faire, dit Nadja. Un vieux drap bleu, je me déguise en magde, et voila...       <br />
       —Toujours aussi aventureuse, petite Benjou, dit Phial. Mais c'est astucieux.       <br />
       —Moui, fis-je. Je crois qu'il est encore plus simple de laisser jouer Lucilia et de lui demander comment les choses se sont passées.        <br />
       —C'est un point de vue, dit Phial. Mais n'oublie pas que Sapharx est un peu son...  favori.       <br />
       —Justement. Laissons la se défaire elle-même de ses illusions. Il est inutile de l'irriter en la faisant espionner, chose qu'elle finirait par apprendre.        <br />
              <br />
       Nous nous en remîmes à la solution de facilité et nous vécûmes la soirée en paix jusqu'à ce que Jean revienne, portant sur son dos un poisson aussi grand que lui, avec une sorte de mufle plat orné de moustaches grasses.       <br />
       Il le jeta sur l'herbe, où il s'agita sans trève, chacun de ses soubresauts visant nettement à redescendre vers la lagune.       <br />
       —Vous avez vu ce que j'ai pêché ? Inouï ! Et avec un trognon de Poutache !        <br />
       —C'est un  Piruque  dit Nadja . On n'en trouve presque plus. Ils venaient autrefois sur le dos du Grand Dragon.  Je me demande comment celui-ci a pu rejoindre la lagune de Hirpan.       <br />
       —Peut-être vaut-il mieux le laisser y retourner, dit Phial.        <br />
       —Il n'en est pas question. C'est pour le dîner.       <br />
       —Mais non, cher Jean, dit Nadja, c'est immangeable !       <br />
       —Ah, fit Latoile un peu déçu. Eh bien en ce cas, viens mon Gros, je vais te ramener chez toi.        <br />
       Le poisson ouvrit une bouche gigantesque, qui aurait contenu trois fois la tête de mon ami, mais celui-ci guère impressionné, l'attrappa à bras le corps, comme il l'aurait fait d'une cavalière, et courut le remettre à l'eau.        <br />
       On vit quelque temps la crête de sa nageoire dorsale tourner lentement en rond, puis il sortit de l'asphyxie et, d'un claquement joyeux de sa vaste caudale, il disparut dans les profondeurs insondables.        <br />
              <br />
       Je fus convoqué vers Binocte (minuit) par Lucilia. Elle marchait de long en large dans son petit bureau, se pressant nerveusement les mains.        <br />
       —Je me préparais à repousser de deux jours la tenue de la Considia, pour donner une chance supplémentaire aux retardataires, mais j'ai changé d'avis. L'attitude de Sapharx  est inquiétante. Il est furieux de votre &quot;escapade&quot; et m'assure qu'il vous aurait libérés dans les temps réglementaires. Il ne cherchait qu'à vous protéger contre des menées subversives qu'il ne contrôle pas toujours sur Ardamont. Vous savez que certains candidats se sont fait assassiner à Scharouin, il y a des années.        <br />
       —C'est aussi ce qu'il a dit à Nadja et à Phial quand il les retenait en prison. J'ai une autre interprétation...       <br />
       —Je la connais, jeune Augustin. Tu pense que Sapharx s'est lié à Mortone Trug, ce dictateur sans foi ni loi, et que ce dernier défend d'autres candidats.       <br />
       —C'est ce que je pense, en effet.       <br />
       —Je ne suis pas éloignée de partager ton opinion. Je connais les forces et les faiblesses de Sapharx. Je lui reste attachée car nous nous connaissons bien, et depuis fort longtemps. Nous avons été élevés ensemble au palais du vieil Omen. Le savais-tu ?       <br />
       —Non.       <br />
       —C'est un peu un frère pour moi et je n'ai pas l'intention de lui faire du mal. Mais je suis lucide. Sapharx se conduit souvent en gamin. Ses émotions le submergent. Rage et ressentiments se donnent libre cours chez lui, tout autant que joie et plaisir de vivre.        <br />
       —Son côté sombre ne m'a pas échappé. Je crois qu'il aime dominer.        <br />
       —Je le sais aussi, et c'est pourquoi je me méfie. J'ai l'impression que ses alliés pourraient le pousser à une politique catastrophique.        <br />
       —Vous a-t-il menacée ?       <br />
       —Non, pas directement, mais j'ai perçu dans ce qu'il a dit certains accents qui m'ont fait peur. Je ne retrouve plus mon Sapharx.        <br />
       —Pouvez-vous préciser ?       <br />
       —Il m'a carrément mise en garde contre toi et Phial. Il m'a exposé tout le bien qu'il pensait du candidat Fulgurac'h, ce grand homme taciturne et sévère...       <br />
       —Jovial-Bonheur ?       <br />
       —Oui. Et lorsque j'ai dit que je ne ferais que suivre l'avis du Collège, il s'est mis en colère et m'a tenu un discours sur les conditions de l'amitié avec Périache... Quel est le rapport entre Jovial-Bonheur et l'amitié avec Périache ? lui-ai-je demandé. Il m'a  alors affirmé que certaines choses m'échappaient, que certaines décisions se prenaient désormais dans des lieux où je n'étais pas et qu'il me conseillait d'user de mon pouvoir pour orienter le choix de la Considia dans le sens suggéré.       <br />
       —Puis-je savoir quelles sont vos intentions ?       <br />
       —Je te l'ai dit : ne pas retarder la Considia et vérifier que la sélection se déroule dans les règles et dans la tradition.        <br />
       —Et si Sapharx tentait un coup de force ?       <br />
       —J'exclus cette hypothèse invraisemblable, dit fermement la Sorteresse, se redressant de toute sa hauteur. En revanche, il faudra que le candidat vainqueur se tienne prêt à partir au plus vite. Nous réduirons les cérémonies festives au strict nécessaire et nous demanderons que l'escorte clotonoise qui doit venir au devant du vaisseau nuptial se rapproche au plus près de Périache, de façon à minimiser les risques d'embuscade.  Nous avons par ailleurs mis notre réseau de nouvelles sur le pied de guerre. Toute rumeur de préparation d'un coup de main nous sera rapportée.        <br />
       —Bien, dois-je transmettre quelque chose de particulier à Phial ?       <br />
       —Non, qu'il se tienne prêt à sa déclaration d'intention, et qu'il se souvienne que les Magdes aiment à la fois la force et l'esprit de paix.       <br />
       —Je le lui dirai. Avez-vous des nouvelles de Homer Benjou et de Gonflamond ?       <br />
       —Aucune. Mais ils peuvent aussi bien être aujourd'hui à mille lieues et  aborder nos côtes cette nuit ou demain : s'ils sont portés par le Dragon,  tout est possible.       <br />
              <br />
       Je rejoignis mon pavillon. Nadja m'attendait, jouant à un curieux jeu de patience dont les pièces étaient des papillons enrobés de verre. Il fallait réussir un certain emboîtement fort difficile.        <br />
       —Viens te baigner, douce Amie.       <br />
       —D'accord, mais dans la mer, c'est plus fort.       <br />
       —Dans la mer ?       <br />
       —Oui...       <br />
       Elle me prit par la main et me conduisit vers l'est au sommet des collines qui retombaient sur des dunes basses, bientôt remplacées par un quadrillage de roches à demi immergées. La lune nous éclairait et nous marchâmes sur d'étranges rails de pierre jusqu'à ce qu'ils disparaissent sous une houle assez molle.       <br />
       —Le Dragon passe non loin, à  deux ou trois kilomètres. On ne le dirait pas, hein ?       <br />
       —Non.        <br />
       Elle se dénuda et plongea. Un instant, l'inquiétude m'étreignit, mais elle reparut en pleine mer.  Sans me poser de questions, je la rejoignis dans une eau mouvante et variable, tantôt chaude, tantôt glacée.  La lune pénétrait l'onde et nous avions le sentiment de danser au dessus de piliers élastiques et de murs oscillant comme des écharpes. Parfois des bancs de poissons se rangeaient en armées pour passer au dessous de nous.        <br />
       Nous nous aimâmes sur le sable tiède, sa robe étendue sous nos corps. Conquérante, elle me chevaucha, plantée sur ma virilité, avant qu'elle ne s'abatte sur moi comme une voile à la panne, épuisée de volupté.       <br />
              <br />
       Encore un jour de paix, avant le grand jugement. L'atmosphère paisible évolua sensiblement. Phial se préparait fébrilement dans son pavillon. Les magdes s'agitaient en tous sens, se hélaient d'un bout à l'autre de l'ilôt, construisaient de légères tentes dans les jardins pour abriter des colloques particuliers, entreposer des boissons fraîches et des fruits pour les gourmandes Considiaires. On accueillait des voyageuses, on se saluait, on s'empressait de s'inviter. Suivantes et duègnes, valets et secrétaires couraient d'un pavillon à l'autre, portant de lourdes caisses ou des dossiers épais. Des vols d'hironcielles et de sarmoiselles n'arrêtaient pas de s'abattre sur certains pavillons, ou d'en partir, porteuses de messages cruciaux.        <br />
       Nadja était de plus en plus angoissée pour son frère et je ne pus la retenir d'arpenter la crête des collines en regardant l'horizon. Mais il n'y avait rien à voir, rien que les galions ordinaires traversant l'isthme pour se rendre en file au port intérieur du Puits d'Ardamont et y prendre livraison de leur cargaison d'eau sacrée. Elle se découragea et se résigna à revenir &quot;à la maison&quot;, où je lui préparai un repas du soir à l'antillaise. Des feux s'élevèrent sur les prairies, ici ou là, au grand dam des Sophores qui se réfugièrent en arrière des pavillons. Jean vint nous rendre visite et, s'accompagnant de la guitare, nous joua des airs de sa Provence.        <br />
       La nuit finit par apaiser nos âmes énervées et nous sombrâmes dans le sommeil.        <br />
       Plus tard, la lune s'étant levée, Nadja se révéla encore plus exigeante que la veille. Elle réveilla habilement ma passion et ce fut elle qui demanda bientôt grâce.         <br />
                <br />
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       °       °       <br />
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       La considia       <br />
              <br />
       L'amphithéatre de la Considia n'était guère visible de l'extérieur. Il était situé sous la cloître qui occupait le rectangle laissé vide entre les quatre bâtiments de la maison des Magdes, sur le banc du Sort. On y descendait par un large escalier à double volée, d'une cinquantaine de marches. La salle elle-même formait une vaste lentille, dont les deux hémisphères concaves auraient été attachés ensemble par de courtes colonnes de pintocle. Le jour y parvenait indirectement par des soupiraux formant saillie dans la prairie, autour de la maison, et de nombreuses petites lampes à huile creusées dans la pierre des rangées suppléaient à la rare lumière ainsi dispensée .        <br />
       Les Cent Magdes du Collège s'asseyaient en demi-cercle autour de la piste vide où les témoins venaient à la barre, et devant l'estrade de la Présidence où trônait Lucilia.        <br />
       A sa droite, la Modératrice disposait d'une table où étaient rangés les dossiers (rouleaux, lettres et livres) des candidats examinés. C'est elle qui appelait les témoins et  interrogeait les candidats. Ceux-ci étaient assis sur la gauche, dans un box au devant duquel se tenait l'Exposante, la Magde chargée de présenter les témoins et de parler en leur nom, si besoin était.        <br />
       Au dessous de l'estrade présidentielle, deux greffières consignaient les débats. Lorsque le Jugement serait rendu, elles se retireraient avec les volumes, et des huissières de la conciergerie écarteraient leurs lutrins, pour dégager la porte de la Crypte de la Cladague d'oeuf, où la consécration finale des épousailles entre le vainqueur et la fille du Villacope aurait lieu.       <br />
       A l'autre extrémité de l'axe de l'estrade, un second plancher surélevé était entouré d'une balustrade de fer forgé aux feuilles d'acanthe et de lanturle : la Future Epouse y siégeait, entourée de sa domesticité, attendant de savoir à qui elle serait destinée.        <br />
              <br />
       Levé dès Rudinée (sept heures) j'arrivai dans une salle encore presque vide. De ma place au premier rang des témoins, je vis peu à peu s'emplir l'amphithéatre. La Future Epouse arriva, vêtue d'un ample vêtement bleu horizon, protégée d'une nuée de pages et de damoisielles. Une duègne l'accompagnait, vérifiant que son voilage la dérobait aux regards indiscrets. Une fois assise elle libéra son visage et je dois dire que la rumeur n'était pas exagérée sur ce point : Chantanelle Oriflan était fort laide. Sa longue face rectangulaire évoquait une boîte à chaussure sur laquelle on aurait enfoncé une perruque blonde. Le nez proéminent et maigre faisait penser, dans le fil de la même métaphore, à un talon-aiguille qui aurait traversé le carton.  Pauvre futur mari ! Au moins disait-on qu'elle était d'un caractère égal et doux, et d'une intelligence raffinée. Ceci compenserait peut-être avantageusement cela, au moins au bout de quelques années.        <br />
       —Bonjour Augustin, dit une voix mélodieuse derrière moi.  Je me retournai  :         <br />
       —Oh, Mazine Zical !        <br />
       La charmante femme rousse aux yeux en amandes s'était installée devant le box des témoins. C'était elle qui remplirait l'office de a Modératrice. Elle me regardait en souriant.       <br />
       —Cela ne t'étonne pas vraiment de me voir, intrépide voyageur ?        <br />
       —Non. Mais j'en  suis très  heureux  !        <br />
       —Ma présence ne sera  sans doute pas le seul motif de surprise, si tu regarde attentivement autour de toi.       <br />
       En effet, je reconnaissais ici et là plusieurs visages : Ouina Champon, la petite tenancière boulotte du &quot;Marin Pieux à Michemin ! Que faisait-elle là ?        <br />
       Oh..! Ennelle Trodon, la soeur de Sariella, la danseuse de tandoran, était aussi une magde  !  Elles m'adressèrent l'une et l'autre un salut complice. Maintenant je reconnaissais la jeune femme de la forêt de Giraise, sur Lario, qui était une disciple de Marion La Faël (comment s'appelait-elle, déjà ?  Ah oui : Yasminou ! ), et je supposai que la grande jeune femme brune auprès d'elle, qui posait ses affaires sur la table de l'exposante était Marion en personne.  Et qui entrait maintenant, sa robe de magde élégamment cintrée à la taille et relevée légèrement sur des hautes bottines rouges ? Mysa la pétacle, la porte-parole de la populace du grand Bassin à Clotone !        <br />
       Phial avait donc raison : les Magdes avaient tissé leur toile de fées sur tout l'archipel. Enfin, le bouquet : Chamilah entra, les bras encombrés de paquets et vint droit vers moi pour m'embrasser sur les deux joues, encore  frigorifiée .        <br />
       —Je débarque juste d'une coque d'éboise. Je te jure, mon garçon, que çà décoiffe.  Je ne dois plus rien avoir de sec, mais je t'ai tout de même apporté un gâteau à la truffelle. Tu le partageras avec Nadja...       <br />
       Elle me mit un paquet entre les mains et ne me laissa pas le temps de répondre, pour entrer aussitôt dans une vive discussion avec Lucilia.        <br />
       La sêche et maigre Sidoise prit son poste de greffière en chef et fit signe à Lucilia que tout était prêt, tandis que la forte Dame Botiziane refermait les portes de bronze sur l'assemblée.       <br />
       —Bien, dit Lucilia, Mesdames, nous allons commencer la réunion exceptionnelle de la Considia. Vous en savez toutes le but : déterminer quel sera le meilleur époux de la fille du Villacope de Clotone, Chantenelle ici présente, et , du même coup, le meilleur Minus, chef absolu de tout notre archipel pour la durée de sa vie.        <br />
       Notre Modératrice, Mazine, que la plupart d'entre vous connaissez, a préparé depuis un mois l'examen des candidats, qui nous sont arrivés les uns après les autres, après des aventures variées. Elle a aussi procédé à la reconnaissance de certaines invalidités, telle celle du savantissime Myriapodis Situs, qui nous a lui-même averti par lettre patente qu'il préférait renoncer à la course et se mettre au service d'Homer Benjou. Nous attendons  d'ailleurs encore le jeune Homer, qui n'a pas encore donné de ses nouvelles, ainsi qu'un autre héros, Pierre-Jacques Gonflamond. Ces retardataires sont autorisés, selon la loi qui prévaut depuis un siècle, à arriver dans cette salle jusqu'au moment même du jugement, demain soir au coucher du soleil. Après quoi, dès que l'astre du jour aura disparu au delà des monts périachiques, nous procéderons à l'élection définitive du candidat vainqueur.        <br />
       —La procédure est la suivante continua Lucilia. Chaque candidature va nous être présentée par la Modératrice. Puis nous jugerons de la recevabilité de la demande. Les candidats déclarés irrecevables devront sortir de la salle et se préparer à quitter Hirpan, munis de la récompense prévue, en somme d'or et de graines de pintocle, prélevée dans le trésor des Magdes et gagée sur la fortune du futur Minus.  Les candidats restants seront alors classés entre eux, celui qui recevra le plus de suffrages étant nommé Minus. En cas de votes ex-aequo, le vote est recommencé jusqu'à ce qu'un déplacement de voix ait lieu en faveur de l'un des candidats en lice.  Le vote, comme vous le savez, est secret. A la gauche de chaque place, vous pouvez glisser dans un trou une bille de pintocle d'une certaine couleur, ou encore marquée d'un chiffre.  Il vous sera remis à chaque vote autant de billes différentes qu'il y a encore de candidats, et vous ne pourrez mettre qu'une seule bille dans l'orifice : un mécanisme en bloque l'issue après un passage. La bille que vous choisissez de faire tomber sera collectée avec toutes les autres  dans un grand bac de marbre où elles sont immédiatement comptées et triées. Est-ce que tout est clair ? Pouvons-nous commencer les présentations des candidats, suivies d'un débat ?       <br />
       Tout le monde acquiesca.       <br />
       —La parole est donc à Marion La Faël, haute magde de la forêt de Giraise, qui va procéder tout d'abord à l'examen de la recevabilité des candidatures.       <br />
              <br />
       Marion présenta succinctement les postulants en lice et ceux qui n'étaient pas encore là, mais sans avoir manifesté l'intention d'une démission. Soit, dans l'ordre de dépôt des candidatures : Wiril Braighcht, Allastair Jovial-Bonheur, Phial D'Atoy de Parinofle, tous trois présents, Jacques Gonflamond et Homer Benjou, encore absents.        <br />
              <br />
       Wiril s'avança à la barre, souriant et avantageux. Sa toge noire ornée d'étoiles transformait son embompoint en majestueuse présence. L'épilation soigneuse de son large visage sous un bol de cheveux blonds et raides voulait adoucir l'effet brutal de son nez fort et busqué.        <br />
              <br />
       —Wiril Braighcht, petit-fils de Figear Braigchcht, du noble clan des Fariniers de Cicéole, lut Sidoise.        <br />
              <br />
       —Qui a des commentaires à faire ?  Qui objecte à ce candidat ?  dit Mazine à la cantonnade.       <br />
       Le silence lui répondit. Puis Chamilah s'agita dans son coin et soupira.       <br />
       —Chamilah ? Tu veux dire quelque chose, dit Lucilia.       <br />
       —Eh bien, je ne connais pas Wiril. Mais je connaissais fort bien Figear, son grand-père. Vous me direz que ce n'est pas ce dernier qui se marie. Mais c'était un homme très autoritaire, et fort colérique. Je n'aimerais pas que Guama tombât sous la coupe de ce vieillard atrabilaire, par l'entremise de son petit-fils.       <br />
       —Je dois dire que j'ai reçu de nombreux témoignages de la force de caractère de ce candidat, dit Mazine. Ils sont à la disposition de la Considia. Il s'agit de paroles recueillies auprès de nombreux travailleurs et officiers des industries possédées par le clan des Braighcht.  Wiril décide en personne, et parfois à l'encontre des voeux de son irascible aïeul.       <br />
       —Dans ce cas, dit Chamilah, je retire ce que j'ai dit.       <br />
       —D'autres commentaires ?       <br />
       Quelques remarques furent formulées, assez timidement, sur les problèmes que poserait l'attribution de pouvoirs absolus à un magnat de l'économie. Mais Wiril Braichght avait dû multiplier les contacts diplomatiques et les offensives de charme auprès de chaque Magde électrice, car les femmes qui avaient soulevé la question semblèrent assez vite convaincues par les arguments et les promesses du candidat.       <br />
              <br />
       Marion clôt enfin le dossier et Lucilia voulut  procéder au vote de recevabilité (une boule rouge pour oui, une boule noire pour non).        <br />
       Au moment où elle allait appuyer sur le bouton qui déclencherait l'ouverture des circuits de vote, on entendu un brouhaha du côté des témoins masqués.       <br />
       Elle suspendit son geste.       <br />
       —Quelqu'un n'est pas d'accord avec le candidat, dit doucement Mazine. Que le témoin Bleu se découvre !       <br />
       L'homme défit le noeud qui retenait son masque azuréen, et découvrit son visage.       <br />
       Saint Equilibre ! C'était la bonne figure moustachue de Braho Nohé. Comment était-il parvenu à sortir des griffes des Zwölles ?        <br />
       Il m'adressa un sourire amical et se leva,  prêt à témoigner.       <br />
       —Présentez-vous, dit la Modératrice. Dites-nous ce que vous avez vu.       <br />
       Braho Nohé se présenta comme un modeste marin.  Il était le pilote du bateau dans lequel Wiril Braighcht avait navigué en qualité de propriétaire, pour se rendre sur Périache aux fins de compétition pour la course minusale.        <br />
       —Wiril naviguait avec deux hommes à ses ordres. Le premier était ce monsieur qui l'accompagne présentement, et qu'il appelait, si mes souvenirs sont exacts, Fonjul Pit. Le second était...       <br />
       —Faux, hurla Braighcht, il n'y avait pas de second homme ! Ce type est un faux témoin. Il dit n'importe quoi !       <br />
       —Continuez, dit la Modératrice à Nohé. Ne vous laissez pas démonter.       <br />
       —L'autre homme s'appelait Misapoul Treck.        <br />
       —Mensonge! tout est inventé ! cria Braighcht.       <br />
       —Treck est sorti sur le pont pour débloquer un mécanisme, mais quand il a voulu rentrer, il n'a pas pu ouvrir la porte du rouffle. Il aurait fallu que je m'arrête, ou bien que Pit, qui était au poste de navi-gation se lève pour faire entrer son camarade. Mais Wiril Braighcht ne l'entendait pas ainsi. Il ne voulait pas perdre la moindre minute. Il a ordonné à Pit de me menacer pour que je continue la route à pleine vitesse. Quelques instants plus tard, affaibli par le froid et le vent, Misapoul Treck a lâché prise et s'est noyé dans les eaux de l'Emphale.       <br />
       J'accuse cet homme, Wiril Braighcht, d'avoir gagné sa course maritime au prix de la vie d'un de ses hommes. Il n'a montré aucune pitié. Il n'a pas hésité un instant.       <br />
       Braighcht ouvrait et refermait la bouche comme une carpe sur l'herbe. Il suffoquait. Il n'avait pas prévu l'attaque et ne trouvait pas la ligne de parade.       <br />
       La modératrice en profita et porta le coup fatal.       <br />
       —Fonjul Pit, dit-elle  en souriant à la brute au crâne lisse assis à côté de son maître, avez-vous regretté votre camarade Misapoul ?       <br />
       —Oh non ! Pas vraiment, dit l'épais crétin, il était trop autoritaire. Il se prenait pour ce qu'il n'était pas.       <br />
       Braighcht aurait voulu revenir en arrière, et le faire taire, mais c'était bien trop tard.       <br />
       Pit se tourna vers lui en souriant :       <br />
       —J'ai dit une bêtise, Patron ?       <br />
       Braighcht s'effondra, la tête entre ses mains, et de gros sanglots ébranlèrent la carcasse massive du Cicéolien.       <br />
       —Je crois que les choses sont claires, dit doucement la Modératrice.       <br />
       —Oui, fit Lucilia, le vote est inutile. Je déclare Wiril Braighcht exclu de la course. Il doit quitter  Hirpan sur l'heure. Nous ferons suivre à la Conque de Guama les éléments de sa mise en accusation dans l'affaire de la disparition du nommé Misapoul Treck.        <br />
       Comme un boxeur sonné, Braighcht, les traits décomposés, se traîna, titubant, vers la sortie, soutenu par Fonjul Pit. Il voulut se retourner pour une dernière imprécation, mais son poing retomba sans force. Les portes se refermèrent sur lui.       <br />
              <br />
       Je profitai de l'inter-session pour m'informer auprès de Braho Nohé sur le mystère heureux de sa présence parmi nous.       <br />
       —Oh, c'est simple. Dès que j'ai pu conduire le programme du navire transdragon, j'ai détourné vers la maison, qu'on m'avait attribuée près de la mer, des pièces et des composants. Je savais que les choses iraient très lentement au laboratoire, alors que chez moi, j'irais beaucoup plus vite. Nous faisions donc des doubles journées, avec deux amis travailleurs qsui partageaient mon secret.       <br />
       —Tu veux dire  Bratoc'h et Hrulich ?       <br />
       —Oui. Et nous avons fabriqué un monstre, une chimère, en partant de la structure de mon bateau, le protopse. Nous lui avons fourni une coque rainurée selon les principes de ton Doryô, et nous avons ajouté des flotteurs  articulés en forme de flèches. La voilure a été réalisée en corne d'éboise, comme les planches des Enfants de l'Eau. Résultat : une machine fantastique qui court sur le Dragon en tous sens comme une puce d'eau sur un marais.        <br />
       Je n'ai pas voulu que le Fendrag I (c'est son nom) tombe entre les mains des Zwölles. D'autant que des rumeurs se précisaient à propos de ta trahison. Comme le bateau était secret, je suis simplement... tombé à l'eau, pour les Zwölles, au cours d'une navigation expérimentale. Mais je n'ai mis que quelques heures pour venir ici.       <br />
       —Le Fendrag I est à quai ?       <br />
       —Bien sûr, à côté du Vaisseau Nuptial.       <br />
       —Je n'ai rien vu.       <br />
       —Il est caché sous une housse de salcyle.       <br />
       —Et tu as laissé Bratoc'h et Hrulich ?       <br />
       —Oui, sans les mettre au courant de mon projet de fuir, pour qu’ils ne soient pas inquiétés.        <br />
       —Sais-tu si Mortone a continué à fonder son dessein d'invasion sur la baisse du courant par piétinement du pas de Dysme ?       <br />
       —Plus que jamais.        <br />
       —Il ne se doute de rien ?       <br />
       —Non. Il croit que tu l'as trompé seulement pour rejoindre ton amoureuse, et d'après ce que j'ai compris aux bruits de couloir, Sapharx ne l'a pas dissuadé, bien au contraire : la libération de cette petite Nadja lui a semblé la preuve d'un penchant romantique et naïf.       <br />
       —Il n'a peut-être pas tort, mais cela ne m'empêche pas, aussi, de ruser, quand il le faut. Un derniert mot, Braho, avant qu'on nous appelle à la prochaine séance : Zambdez n'a-t-il pas été inquiété ?       <br />
       —Pas que je sache. Le vieux renard de la Maison Privée n'est toujours pas brûlé.        <br />
       —C'est bon à savoir.        <br />
              <br />
              <br />
       —Passons maintenant à la candidature du noble Allastair Jovial-Bonheur, dit la Modératrice. Que celui-ci s'avance à la barre.       <br />
       Il faut le reconnaître : Allastair avait fière allure.  Ce grand homme à la peau sombre et aux cheveux courts, grisonnants, était athlétique. Son profil, drapé serré dans un justaucorps de velours bleu nuit barré de pourpre, était celui d'un prince des îles. Tout dans sa démarche élastique et puissante respirait la force tranquille. Il toisa calmement les femmes de la tribune  et se présenta. Sa voix basse et modulée, retenue, charmait visiblement l'auditoire où je surpris quelques regards rêveurs. Sûr de son succès, il baissa modestement les yeux et attendit.       <br />
              <br />
       —Qui objecte à ce nom, dit Marion La Faël, imperturbable ?       <br />
       Les femmes de l'assemblée se regardèrent, mais aucune voix ne s'éleva.       <br />
       —Nous savons qu'Allastair est un rude guerrier. Nous savons aussi qu'il n'a pas, dans un passé récent, manifesté de tendresse particulière envers certains habitants de Lario. Toutefois, les combats violents auxquels il a participés, se sont déroulés loyalement. Enfin, suffisamment loyalement pour que la Considia passe l'éponge.        <br />
              <br />
       J'eus soudain une inspiration et me penchais vers Mazine Tikal, la porte-parole des témoins.       <br />
       —Est-ce qu'une candidature Zwölle Noire est recevable par la Considia ?       <br />
       —Certainement pas, dit Mazine. C'est absolument exclu... Une condition préalable à toute candidature zwölle est leur adhésion au traité de paix des îles de Guama, ce que Mortone se refuse à faire, après son père et son grand-père.       <br />
       —Mais alors, si je peux prouver qu'Allastair est un Zwölle Noir, sa candidature sera invalidée ?       <br />
       —Bien sûr, fit Mazine en me regardant, étonnée. Mais comment compte-tu prouver cela ?        <br />
       —Eh bien, j'ai trouvé quelque chose d'intéressant dans la Maison Privée de Mortone Trug, quand j'étais conseiller de celui-ci...       <br />
       —Tu pense pouvoir établir une preuve formelle ?       <br />
       —La Considia en jugera, mais c'est assez fort.       <br />
       —Bon, dit Mazine, je te fais confiance...       <br />
       Elle se leva et s'inclina respectueusement devant Lucilia.       <br />
       —Il y a une objection, Grande Passeuse ! En provenance du banc des témoins masculins .       <br />
       —Mm... Ah, c'est Augustin, dit Lucilia. Je pense qu'il est assez sérieux.       <br />
       Allastair se tourna vers moi lentement, les mâchoires convulsées, un fin rictus aux lèvres.  Derrière lui, se redressa son frère Kryalîche, plus maigre et plus grand. Il semblait contenir derrière une apparence froide, une haine plus intense encore.       <br />
       —Que sait ce jeune Ultramondain présomptueux, de nos affaires ? dit ce dernier.  Comment recevoir le témoignage d'un jeune homme qui vit à des milliers de lieues d'ici et n'a pu glaner que des bribes et des rumeurs ?       <br />
       —Vous n'avez pas la parole, Kryalîche.        <br />
       Je me penchai vers Nadja et la priai d'aller chercher, aussi vite que possible, un objet que je lui désignai dans  ma chambre.       <br />
       —J'y vais...       <br />
       —Alors, Augustin, quel est votre argument ?       <br />
       —Mon objection porte sur le point suivant : Allastair Jovial-Bonheur est un Zwölle Noir !       <br />
       L'intéressé pâlit et ses yeux hésitèrent entre son frère et moi. Il ne comprenait pas ce qui se passait.  Kryalîche avait au contraire repris confiance et souriait avantageusement, les yeux fixés sur les bas-reliefs qui faisaient fond à la cour.        <br />
       —Développez, dit Lucilia.       <br />
       —Voici. Allastair Jovial-Bonheur est membre d'une illustre famille, les Fulgurac'h...        <br />
       —Que sait ce morveux de notre famille, explosa Kryalîche. Qu'on le fasse taire ! C'est une insulte impardonnable !       <br />
       —Veuillez faire silence, dit la modératrice. Continuez, Augustin.       <br />
       —Les Fulgurac'h ne sont pas une ethnie isolée, indépendante. Ils constituent l'ancienne famille dynastique du peuple Zwölle noir, famille qui a dû renoncer à son rôle lors des fameuses batailles des Courants, au cours desquelles ils ont été battus par Clotone.       <br />
       Les bouches d'Allastair et de Kryalîche béaient. Ils se seraient attendus à tout sauf à ce coup. Même Phial me regardait, mi-amusé, mi-sceptique. La référence à une histoire qu'il avait bien connue comme combattant l'intriguait. Il cherchait dans ses souvenirs quelque chose qui lui rappelât ce que je disais.  Tandis que je précisais les aspects que m'avait narré, avec un luxe de détails, Larr, le cousin de Mortone épris d'histoire ancienne, il se souvint subitement de quelque chose et me fit passer un message à la barre.       <br />
       —Si je comprends bien, dit Lucilia intéressée, vous prétendez que la famille Fulgurac'h a réussi à troquer sa survie et sa tranquillité sur Lario contre le maintien d'un secret étanche quant à leur origine Zwölle ?        <br />
       —Oui. Mais elle a aussi été souvent mobilisée par les Zwölles au pouvoir pour effectuer des missions que les officiers hors-sang avaient bien du mal à accomplir.       <br />
       —Vous voulez dire que les Fulgurac'h ont continué à appartenir clandestinement aux élites Zwölles.        <br />
       —Absolument !       <br />
       —Bien. Ce  serait effectivement un motif de rejet de la candidature du Noble Allastair. Mais vous ne semblez disposer d'aucune preuve formelle de ce fait. En pareil cas, le doute profite à l'accusé et je demande aux Magdes du conseil de ne pas tenir compte de cette objection...       <br />
       —Attendez, Lucilia !       <br />
       —L'expression familière choqua bien des assistantes, mais l'intéressée ne m'en tint pas rigueur.       <br />
       —Vous souhaitez maintenir votre objection ?       <br />
       —Oui, car je dispose, du moins je le crois, de cette preuve formelle.        <br />
       —Vous croyez seulement ?       <br />
       —La Considia en jugera...       <br />
       Nadja arriva, essouflée, dans la salle d'audience et se précipita pour me tendre le paquet.       <br />
       —C'est cela ?       <br />
       —Oui.       <br />
       Tous les regards étaient dirigés vers l'objet dont je défaisais maintenant l'enveloppe. Kryalîche et Allastair étaient calmes, impavides, même. Ils ne croyaient pas un instant que je puisse produire ce que j'annonçais... Et le pire était que je ne l'étais pas non plus !       <br />
        Le petit ouvrage doré sur tranche que je sortis d'un tissu toilé, portait un titre compliqué :       <br />
       &quot;Des règles de l'Assaut en Mer et de la Stratégie d'une Amirauté, en Souvenir de quelques Leçons Fatales du Passé&quot;.        <br />
       Je l'avais trouvé dans la bibliothèque personnelle de Larr et je l'avais pris à cause de certains superbes dessins de vaisseaux . J'y avais aussi remarqué qu'il était dédié au père de Mortone, le Prince Magido Trug, et qu'il existait sur la page de garde une dédicace où le mot &quot;Fulgurac'h&quot; apparaissait plusieurs fois en cursives soigneusement calligraphiées, et que je n'avais pas eu le temps de déchiffrer.        <br />
       C'était quitte ou double. Le texte pouvait ne contenir aucun indice du lien de famille entre les Fulgurac'h et les Trug.       <br />
       J'entrepris de le lire à voix haute, décryptant lentement les syllabes.        <br />
       «Nous, Cousins de par le sang des Fils de Talouh Fulgurac'h, nous dédions cet ouvrage secret à notre ami et proche parent, le grand Magido Trug. Nous espérons que son étude permettra à vôtre famille d'éviter le malheur qui accabla nos ancêtres communs.»&quot;       <br />
              <br />
       —Grand Aarac'h! s'écria Kryalîche la voix faussée par l'émotion, ce garçon est fou !       <br />
       Marion me prit l'opuscule des mains et confirma que ma lecture n'était pas mensongère ou tronquée.       <br />
              <br />
       —Il faut être justes, dit Lucilia, la thèse d'Augustin se trouve fortement étayée. Mais néanmoins pas totalement : les ancêtres communs peuvent être trop éloignés pour que nous nous sentions concernées; quant à &quot;l'ami et proche parent&quot;, il peut s'agir d'une façon de parler. Je suis impressionnée , mais je crois que la Considia doit garder sa liberté d'appréciation.       <br />
              <br />
       Il se trouva que, pendant tout cet épisode, les Magdes regardèrent attentivement les visages des deux frères. Ce qu'elles y virent ne leur plut pas du tout et ce fut cela qui entraîna leur jugement sur la pente négative, bien plus que toutes les &quot;évidences&quot; que j'avais pu apporter.       <br />
       Un dernier événement acheva de rendre leur position définitive. Myza la pétacle se leva brusquement, fusillant du regard celui qu'elle avait toujours soutenu. Elle ne dit rien, mais le feu de ses yeux bleus disait : &quot;traître, je te renie !&quot;, puis elle se drapa dans sa mante et sortit, claquant ostensiblement des talons sur le marbre, suivie d'Aguza, la belle  pétacle de Canémo, solidaire de sa consoeur.       <br />
              <br />
       Jovial-Bonheur fut battu par deux voix, parmi les seules Magdes présentes, Myza n'ayant pas pris part au vote, non plus que son amie Aguza.        <br />
       Il quitta la salle sans un mot, mais, en se retournant, il fit le geste de maudire ses juges. Il aurait été rappelé pour être puni si Kryalîche n'avait pas, d'une étrange voix blanche, présenté des excuses en son nom.        <br />
       Nous apprîmes deux heures plus tard que les Fulgurac'h avaient appareillé pour une destination inconnue.       <br />
       —C'est mieux ainsi ! Ces gens me faisaient froid dans le dos ! dis-je à Phial.       <br />
       —Ce qui est tragique, est que j'ai de plus en plus de chances de l'emporter, dit mon ami. A moins qu'Homer Benjou ne fasse irruption avant ce soir.        <br />
              <br />
       La séance reprit seulement vers la fin de l'après-midi, et dans une grande tension.       <br />
       —Nous devons maintenant terminer la séance de validation, dit Lucilia. Le soupirail qui me fait face est doté d'un jeu de glace qui m'avertit du coucher du soleil sur les Monts de Périache. Encore moins d'une minute, et les candidats Gonflamond et Benjou seront déclarés éliminés.        <br />
       On retint le souffle, chacun pouvant voir la lumière orangée se déplacer sur le visage de Lucilia. Elle levait son marteau de pintocle... quand quelque chose se passa dans la salle.       <br />
       Deux magdes emmitouflées dans les amples chasubles de Sanabille se levèrent vivement et arrachèrent leurs vêtements, à l'ébahissement général.       <br />
       —Nous voila, Grande Passeuse ! proclama le plus jeune, presque un enfant, blond et bouclé comme un angelot, moulé dans une tenue à carreaux blancs et verts.  Je suis Homer Benjou.       <br />
       Nadja se leva, comme mue par un ressort et voulut s'élancer vers son frère qui lui adressa un baiser volant.       <br />
       —Attends, dis-je.       <br />
       Mais elle s'était déja précipitée pour l'embrasser.       <br />
       —...Et voila Jacques Gonflamond, dit Homer quand il put respirer un peu plus à l'aise, sa soeur ravie à ses côtés.       <br />
       Le jeune homme en biparti noir et blanc, avait la trentaine. Il était plus hâlé que lors de notre précédente rencontre lors de la course de Braques, mais il avait toujours ce drôle de nez en trompette et une boule drue de cheveux cuivrés. Ses yeux étaient toujours aussi brillants de malice.       <br />
       —Et... n'oublions pas notre troisième larron, dit Gonflamond, et il se retourna posant la main sur l'épaule décharnée d'une grande Magde au châle orné à la Malaméenne. Celle-ci se leva à son tour et laissa apparaître un long nez jaune sur un bulbe frontal hypertrophié, dépourvu de toute chevelure.       <br />
       — Je vous présente Myriapodis Situs, Sapientissime excellence de la Sylphe !        <br />
              <br />
       —Oui, dit la Modératrice, ce sont bien les candidats retardataires. Mais le Signour Situs, si je ne me trompe, a bien adressé à la Considia une lettre de démission ?       <br />
       —C'est exact, dit Myriapodis. Je travaille au service de Homer.       <br />
       La voix tranchante et passablement irritée de Lucilia domina soudain le débat .       <br />
       —Pouvez-vous expliquer à l'assemblée des Magdes la raison de ce grotesque travestissement ? Il va sans dire que si vos raisons n'étaient pas assez bonnes, vous encoureriez les foudres de la justice magde !       <br />
       —Que la Noble Passeuse n'ait aucune inquiétude, dit tranquillement Homer Benjou. Notre intention n'était certainement pas d'insulter votre Cour.  Bien au contraire ! Mais pour le prouver, nous devons d'abord vous demander une faveur.       <br />
       —Dites.       <br />
       —De ne rien tenter pendant l'action qui va suivre…!       <br />
        A ces mots, Gonflamond et Situs, coururent se placer de part et d'autre d'Aguza la pétacle de Canémo,  sortant de leurs fontes des tirapelles qu'ils placèrent aussitôt contre les tempes de la grande femme blonde, sidérée.       <br />
       —Ne bouge pas un doigt, ou c'est ta fin.       <br />
       —Que signifie cette inqualifiable agression, s'écria l'intéressée d'une voix cassée. La Considia peut-elle laisser commettre un tel forfait pendant sa réunion ?       <br />
       —Votre cas s'aggrave, dit Lucilia et elle se leva, les yeux subitement élargis, comme injectés d'un subtil voile rouge.        <br />
       —Attendez, dit Benjou, la main ouverte.  Laissez-nous le temps de nous expliquer...       <br />
       —Vous disposez de vingt secondes. Passé ce délai, les pierres de Belturet vous détruiront.       <br />
       Un mouvement de manches dans la salle confirma le sérieux de la menace. Le choeur grondant des Magdes s'était levé et elles ajustaient leurs bagues, ces armes mortelles dont j'avais déjà pu constater l'efficacité dans d'autres circonstances.       <br />
       —Attendez, s'écria Chamilah d'une voix flûtée. Ecoutons ce que cet imprudent jeune homme estime devoir dire...        <br />
       —Commençons donc par l'essentiel, dit Benjou, guère impressionné. Cette personne n'est pas Aguza !       <br />
       —Comment ? s'exclama le choeur.       <br />
       —Elle n'est pas non plus une femme, d'ailleurs.       <br />
       —Quoi ? rugit le choeur.       <br />
       —C'est un agent d'un gouvernement ennemi venu ici avec des intentions hostiles.        <br />
       —La Considia va-t-elle laisser se répandre les propos les plus absurdes à l'encontre d'un de ses membres ? s'écria Aguza, pathétique, et qui plus est, sous la menace d'armes mortelles ?        <br />
       —Cet agent se disposait à assassiner Lucilia à la tombée du soleil. Nous sommes intervenus à temps !       <br />
       —Folie, s'exclama Aguza, folie ajoutée à la monstruosité !       <br />
       —Comment prouvez-vous vos dires ? demanda Lucilia froidement. Vous n'avez plus quel quelque secondes avant d'être pulvérisés pour cette agression ignoble.       <br />
       —Ne bougez pas un muscle, pas un nerf, hurla Myriapodis Situs poussant durement le mufle de sa tirappelle contre la tempe d'Aguza.       <br />
       —Voyez la main de la pseudo-Aguza. Vous pouvez constater qu'elle est dissimulée sous les plis de son chemisier.       <br />
       —Vous me terrifiez, mon coeur va se rompre et cela vous étonne ? souffla Aguza, les yeux au ciel.       <br />
       —Je prétends que cette main cachée est crispée sur la gâchette d'une arme, dit Benjou. Et cette arme  n'est pas une pierre de Belturet consacrée à la défensive.  C'est un lance-liècle...       <br />
       —Un lance-liècle ? répéta le choeur, stupéfait.       <br />
       —Oui, l'intention de cet agent était de profiter du vacarme des boules lors du vote de validation, pour tirer sur Lucilia et lui injecter cette horrible larve dévoreuse de chair.        <br />
       —Comment ? dit Lucilia, ébranlée.       <br />
       —Ce n'est point un mystère, dit Benjou, que votre Noble Passeuse est peu vulnérable aux blessures. Mais vous savez peut-être qu'elle est sans défense contre le liècle.        <br />
       —C'est vrai dit Lucilia, qui pâlissait, la bouche  saisie d'une irrésistible expression d'horreur. Mais je pensais que nous avions fait éradiquer Sanabille de tous les liècles survivants.       <br />
       —Hélas pour vous, Madame, le Gouverneur Mungabor en fait secrètement élever dans son palais de Trigône.       <br />
       —C'est épouvantable, dit Lucilia en secouant la tête. Je ne veux pas le croire.       <br />
       —Une fois projeté sous la peau, cet animal fore immédiatement des galeries. Il se multiplie très vite et en quelques heures, le corps de la victime n'est plus qu'un sac vidé de sa viande et même de ses os auxquels le liècle affamé finit par s'attaquer, avant de crever l'enveloppe de peau et de se disperser autour du cadavre à la recherche d'autres victimes, dit Benjou. Or, je le répète, la Fausse Aguza serre sous son chemisier un lance-liècle. Vous comprenez maintenant pourquoi nous devrons lui faire sauter la cervelle à l'instant même où elle dirigerait son arme vers l'assistance, ou vers vous, Lucilia.       <br />
       La Sorteresse déglutit malaisément, et d'une voix étranglée :       <br />
       — Les Magdes de la conciergerie pourraient-elles venir vérifier les dires du candidat ? En prenant toutes les précautions pour leur survie, bien entendu.       <br />
       La bague de Belturet tenue d'un doigt tremblant , la grosse Botiziane s'avança et demanda poliment à Aguza de la laisser soulever le bas de son chemisier.       <br />
       —Bien sûr, dit la Pétacle, allez-y, vous verrez qu'il n'y a rien.       <br />
       Elle leva les mains en l'air, comme pour se laisser fouiller et le geste trompa une seconde Myriapodis et Gonflamond, qui ne virent pas le tube brillant qu'elle tenait sur l'arrière de ses doigts comme un prestidigitateur tient une carte ou une bille sur ses phalanges, le temps de faire illusion.       <br />
       —Attention, hurla Benjou.       <br />
       Il eût juste le temps d'abattre son poing sur la main que le personnage pointait vers Lucilia.       <br />
       Il y eût un claquement sec et quelque chose vint s'écraser sur la paroi de la tribune, dix centimètres au dessous de Lucilia. Un magmas gras et sanguinolent glissa contre le bois sur le sol. Le liècle, écrasé comme une punaise, ne connaîtrait pas le régal pour lequel il avait été élevé.       <br />
       Aguza se redressa de toute sa taille et culbuta Botiziane qui tomba cul par dessus tête  dans les bras de ses consoeurs, les entraînant dans sa chute. Du paquet de jambes en grosses chaussettes ne sortait rien de bien efficace et tout le monde obéit à Marion La Faël hurlant &quot;Ne tirez-pas ! On va s'entretuer !&quot;.       <br />
       Le personnage en profita pour porter  une terrible manchette à Myriapodis et pour bondir en avant.  Il ne fut pas assez rapide pour empêcher Gonflamond d'agripper ses longs cheveux blonds. Ils lui restèrent dans les mains, avec des lambeaux de latex poudré de rose, déchirant l'apparence -parfaite- d'Aguza.       <br />
       Ce qui était maintenant à l'évidence un homme —malgré les &quot;avantages&quot; postiches encore collés sur son corps— courait furieusement, bondissant de dalle en dalle, par dessus des femmes désorientées. Il rejoignit la porte, lança son poing en pleine face de la jeune gardienne qui s'y trouvait et disparut.       <br />
       Gonflamond s'emmêla plusieurs fois les pieds dans  les robes et se lança à sa poursuite, bientôt suivi par quatre gardes masculins de la Future Epouse, ainsi que par Jean Latoile et Braho Nohé, sagement assis jusque là sur un banc de pierre proche des portes.        <br />
       —Tu as vu qui était cet homme ? me demanda Mazine, encore sous le coup de l'émotion.       <br />
       —Non, il avait trop de traces de maquillage. Mais ses yeux ne me sont pas inconnus.       <br />
       —Il avait des cicatrices sur la nuque... dit Mazine.       <br />
       —Bien, dit calmement Homer Benjou. Ce n'est pas la peine de désorganiser la Considia en se mettant tous à la chasse à l'homme. Je suppose qu'il n'ira pas loin.        <br />
              <br />
       Lucilia s'affaira à donner des ordres, puis elle revint à la tribune et fit rasseoir les présents.        <br />
       —L'incident est clos, dit-elle froidement. Mais il mérite encore quelques explications. Peut-être Maître Benjou daignera-t-il satisfaire notre curiosité.       <br />
       — Voila. Si vous regardez la place que cet agent occupait —c'est-à-dire celle de la représentante de Clotone, vous pouvez constater qu'il manque un petit morceau de pierre, sous lequel une cache a été aménagée. C'est là qu'il avait entreposé le lance-liècle, probablement dès avant que l'assemblée ne se réunisse.        <br />
       —Une question urgente, dit Chamilah : si cet homme n'était qu'une fausse Aguza.. Où est la vraie ?       <br />
       —Je pense, hélas, qu'on la retrouvera dans son pavillon.        <br />
       —Morte ?       <br />
       —Je le crains, au vu des habitudes de Mungabor.       <br />
       —Je vais aller voir, dit Chamilah, on ne peut rester dans le doute sur ce point...       <br />
       Et elle partit aussi vite que le lui permettait le lourd vêtement des Magdes.       <br />
       —Que vient faire Mungabor là dedans ? dit Marion La Faël.       <br />
       —C'est la puissance pour qui l'agresseur travaillait.        <br />
       —En êtes-vous sûr ? demanda Lucilia.       <br />
       —Certain.  C'est justement ce qui nous a conduits à intervenir de cette étrange manière.       <br />
       —Il vaudrait mieux que vous nous racontiez toute l'histoire.       <br />
       —Je le pense aussi, en espérant, sans trop y croire, que vous ajoutiez foi à ces rocambolesques péripéties.       <br />
              <br />
       En peu de mots, l'histoire d'Homer Benjou se ramenait à ceci.  En compagnie de Gonflamond (qui s'était rallié à lui) et de Situs, il avait rejoint La Majeure pour demander l'aide des Enfants de l'Eau afin de traverser le Dragon. Mais ceux-ci, pourtant appelés par Huimror, leur vieil ami et gardien du phare de l'îlot des danseurs, lui avaient refusé leur aide. Il avait donc perdu un temps précieux sur une terre sillonnée par la police, très excitée, du gouverneur Mungabor. En attendant que les artisans de Zigône ne construisent pour lui un bateau assez résistant, Homer avait été obligé de se cacher. Les trois hommes vivaient dans la semi-clandestinité, tantôt chez Huimror, tantôt chez des amis à Trigône, à Zigône ou à Cap Charbin. Jouant les dockers, ou les pêcheurs, travaillant dans les tavernes, ils tentaient de se fondre dans le paysage. Ce mode de vie incognito avait certains avantages, dont celui d'entendre bien des rumeurs et des ragots.  Un soir, Myriapodis Situs, qui adorait le jeu de cartes, rentra fort tard et, se cachant pour uriner tranquillement, écouta la conversation de trois hommes sur la place de Zigône.        <br />
       Son sang —pourtant d'ordinaire parfaitement froid—  se glaça : un officier secret de Mungabor donnait ses dernières instructions à deux sbires, avant qu'il ne s'embarquassent pour Périache sur un galion régulier de la Hanse. &quot;Liquider la Sorteresse&quot; fut une expression qui revint souvent, et cela à l'aide d'un lance-liècle, seule arme de jet à laquelle Lucilia était vulnérable. Il s'agissait de le faire seulement si &quot;nos candidats&quot; étaient éliminés ou battus. Aucune arme ne devrait être amenée par l'exécuteur, car ce type de projet avait toujours été démasqué&quot; à temps par les devineresses. Il devrait attendre le jour du jugement final, et là, sous le siège d'une certaine Magde (dont il devrait prendre la place), il trouverait l'arme prête à l'emploi, cachée là par un complice. Situs frémit quand il entendit qu'il s'agissait d'un lance-liècle. Il rendit compte aussitôt de ce qu'il avait entendu à Benjou et à Gonflamond.        <br />
       —Nous ne savions pas qui était l'exécuteur, dit Homer, ni quelle était la magde dont la place cacherait l'arme, ni encore quel complice apporterait le lance-liècle. C'est la raison pour laquelle nous décidâmes un subterfuge : nous convaincrions trois magdes de contrées éloignées de nous laisser venir à la Considia avec elles. Cela fut difficile mais nos arguments se révélèrent suffisants, d'autant qu'elles pouvaient toujours donner l'alarme, si quelque chose leur paraissait clocher, ou si leur confiance en nous faiblissait. Couverts de leurs amples manteaux, nous les remplaçâmes à certaines séances préparatoires, et nous visitâmes la plupart des lieux. Nous réussîmes, il ya trois jours, à nous introduire toute une nuit dans la salle de la Considia, mais nous eûmes beau chercher, il nous fût impossible de découvrir la dalle suspecte.  Il ne nous restait qu'à attendre l'ultime moment, en surveillant attentivement toutes les magdes.        <br />
       —Et comment êtes-vous finalement tombés sur Aguza ?       <br />
       —Oh, c'est grâce à l'extrême sagacité de Myriapodis Situs, notre &quot;intellectuel&quot;. Il avait longuement observé Aguza et avait noté ses habitudes vestimentaires un peu... exceptionnelles par rapport à ces autres dames. Il est possible que notre ami ait été, disons-le, sous le charme de la vraie Aguza. La différence le frappa donc entre celle qui était partie, furieuse, à la fin de la dernière séance, et celle qui était venue se rasseoir pour la séance finale.  Il vint me voir aussitôt :       <br />
       —Ce n'est pas Aguza ! chuchota-t-il à mon oreille.       <br />
       —Quoi, dis-je, tu es sûr ?       <br />
       —Le maquillage est bien fait, mais sa tête est bien trop perchée. Le cou d'Aguza est plus gracile, et ses... appâts bien mieux placés.       <br />
       —Tu es un fin observateur, ironisai-je.       <br />
       —De plus, cette femme cache tout le temps ses mains alors qu'Aguza est très fière de ses ongles laqués.       <br />
       —Elle a peut-être changé de vernis, ou...       <br />
       —Non, justement, mais, quand elle est arrivée, il y a dix minutes, j'ai vu que ses ongles ne sont plus ronds et violets mais carrés et pourpres.       <br />
       —Ah, les femmes !       <br />
       —Non, tu ne comprends pas : comment veux-tu qu'elle ait eu le temps matériel de se refaire une manucure complète entre les deux séances ?       <br />
       —Les ongles sont peut-être faux...       <br />
       —Ils le sont, mais pas ceux qu'elle avait il y a deux heures, et qui étaient plus  longs encore.       <br />
       —Bizarre... en effet.       <br />
       —De plus, elle est sortie de la séance où Allastair fut jugé, dans le même état d'âme que Myza : furieuse, déprimée, accablée, bafouée... Et la voila qui rentre triomphante, plaisantant avec tout le monde, souriante, placide. Je t'assure que cela ne colle pas...       <br />
       —Bien. Nous n'avons pas le choix. Dès que tu la vois faire un geste suspect, nous intervenons. Voila, Mesdames, vous connaissez la suite...       <br />
       —Extraordinaire, convint Lucilia. Et quand je pense que l'on dit qu'il n'arrive jamais rien à Hirpan ! Nous devrions...       <br />
       Elle fut interrompue par le retour de Jean et de Braho.       <br />
       —Avez-vous appréhendé  l'homme ?       <br />
       —Non, dit Jean. Il a filé comme une flèche vers la côte et à plongé. Personne ne l'a vu réapparaître. Nous avons fait sonder les parages, mais il semble s'être évaporé.       <br />
       —Faites continuer les rondes. Demandez aux Magdes sensitives de vous accompagner. Nous finirons par savoir où il se cache...       <br />
       Chamilah revint, essouflée, assez pâle.       <br />
       —Hélas, dit-elle... la pauvre Aguza...       <br />
       —Eh bien ?       <br />
       —Elle est morte dans nos bras.       <br />
       —Comment ? Que s'est-il passé ?       <br />
       —Elle a été étranglée avec un lacet devant sa table de toilette. Mais l'agresseur n'a pas eu assez de temps, ou il a été dérangé dans sa tâche. Le lacet n'était pas assez serré pour qu'elle meure tout de suite, ni assez relâché pour qu'elle puisse le retirer. Elle a étouffé pendant deux heures...       <br />
       —Horrible !        <br />
       —Plus horrible encore, Myza, sa grande amie, était ligotée sur le lit, un solide baîllon dans la bouche : elle a assisté à son agonie sans rien pouvoir faire pour elle.       <br />
       —Affreux...       <br />
       —Oui, dit Chamilah, en hochant tristement la tête. Puis elle ajouta :       <br />
       —Quand nous avons, trop tard, délivré, Aguza, elle a eu le temps de dire quelques mots, presque incompréhensibles. Quelque chose comme Nabot, ou Rabot...        <br />
              <br />
               <br />
       La fin de la mémorable séance fut calme,  morose.  On fit d'abord silence pour la mort d’Aguza, la gentille Pétacle, qui serait inhumée le lendemain à la première heure, dans le cimetière marin des magdes.       <br />
       Puis on se remit au travail pour décider de la recevabilité de deux candidats : Phial et Homer. Gonflamond vint expliquer que sa candidature avait été factice depuis le début, mais les magdes n'en tinrent pas rigueur à Homer Benjou car elles admirent que, face à des gredins comme Braighcht (qui disposait au départ de cinq ou six candidats de paille) il était difficile de procéder autrement.        <br />
       La séance fut enfin levée.  Le choix ultime aurait bien lieu le lendemain, et je dois dire que la perspective m'en était douloureuse, car entre le frère de Nadja et Phial, c'était entre deux liens forts que la chose se jouait, d'autant que Nadja semblait fougueusement atttachée à l'idée de la réussite de son frère. Phial nous mit tous à l'aise en proclamant haut et fort qu'il s'inclinerait joyeusement devant la victoire d'un jeune homme aussi audacieux et aussi résolu contre le mal. Homer lui rendit la politesse en lui assurant qu'au cas où la victoire lui reviendrait, il ne saurait gouverner sans Phial et qu'une très haute position lui serait évidemment proposée, à sa convenance.        <br />
       —Il en va de même si le sort me favorise, jeune homme !       <br />
       La soirée se conclut donc dans une atmosphère un peu trop euphorique, et Nadja, dans un état proche de l'exaltation, me fit l'amour avec une telle passion que je me demandai parfois si... je n'étais pas son propre frère, sublimé dans une inceste imaginaire.  La jalousie ne m'étreignit pas pour autant et je m'amusais à m'imaginer  pharaon ou roi des rois, lesquels, on le sait, partageaient leur couche avec leur soeur. Puis le fantasme me lassa et je redevins Augustin. Je caressai le front fiévreux de ma belle amie enfin endormie.        <br />
              <br />
       La délibération des Magdes fut longue et difficile. Nadja et moi nous en étions exclus  pour rester aux côtés de nos candidats et amis, sur la pelouse aux Sophores, devant le cloître de la maison commune. Quand on vint nous chercher, l'angoisse nous étreignit d'ailleurs plus que ceux-ci, parfaitement à l'aise.       <br />
       L'élu définitif était... Phial .       <br />
       Je contins ma joie, et Nadja courut prendre son frère un peu pâle dans ses bras. Il l'écarta doucement et, prenant sur lui, il s'agenouilla devant le nouveau Minus.       <br />
       —Relève-toi, mon ami, pas de cérémoniel entre nous.       <br />
       —Tu as raison, Phial d'Atoy. Notre décision tient d'ailleurs compte de votre grande proximité. La Considia vous a considérés ex-aequo pendant pas moins de sept votes successifs. La balance à penché à deux voix lorsque nous avons pris l'opinion de Dame Chantenelle. Celle-ci qui est désormais ta femme, t'a préféré, moins pour des questions de coeur que pour la raison d'Etat. Avoir un époux trop jeune  aurait entraîné certaines difficultés pour toi comme pour elle.       <br />
       —Je comprends, dit Homer dont la déception était encore sensible.       <br />
       —Mais l'arrêt de la Considia, étant donné la proximité de vos positions est celui-ci : Le nouveau Minus et l'Epoux de Chantenelle, fille du Villacope de Clotone, est Phial d'Atoy. Ce dernier, libre de toute décision, est invité chaleureusement par le collège des Magdes à associer Homer Benjou à sa puissance.        <br />
       La Considia ajoute à cette recommandation un article inédit, qui fera sans doute bien des mécontents, mais dont nous avons vérifié la valeur constitutionnelle auprès du Grand Omen.  L'article est celui-ci :       <br />
       En cas de défaillance volontaire de Phial d'Atoy de Parinofle dans l'exercice de sa fonction minusale, le collège des Magdes recommande que le pouvoir soit exercé en toute souveraineté par Homer Benjou. Dans un tel cas, le Collège des Magdes refusera de procéder à de nouvelles élections, et confirmera le choix de Homer qui épousera alors une femme de son choix. Chantenelle sera maintenue au titre de Haute Minuse-Régente et conservera ses jouissances et propriétés.        <br />
              <br />
       L'arrêt était en effet d'une grand audace. C'était la première fois que les Magdes prenaient une telle décision, car elles souhaitaient à tout prix éviter que des combats mortels n'obligent à une nouvelle course, comme c'était arrivé dans un passé récent. Il fallait que l'institution minusale puisse désormais fonctionner sans être enrayée dès le départ.        <br />
       Nous nous tournâmes vers Chantenelle vers laquelle Phial avança. Il s'inclina profondément avant de prendre sa main pour l'effleurer d'un baiser.       <br />
       —Madame, les dispositions de la Considia vous agréent-elles ?       <br />
       —Parfaitement dit la fille du Villacope. Je ne souhaite que la justice, et, comme vous le savez j'aspire personnellement davantage à la paix qu'au pouvoir.       <br />
       —Quoi qu'il en soit dit Phial, Homer est nommé généralissime de toutes mes armées de  mer et de terre. Il prend ses fonctions imédiatement.       <br />
       Il ouvrit les bras et y reçut le jeune homme, refermant ses grandes mains si vivement que celui-ci manifesta quelques signes d'étouffement.       <br />
       La carillon joyeux retentit dans l'air léger. Malgré les dures épreuves que l'assemblée venait de vivre, et en dépit des patrouilles mixtes qui sillonnaient les crêtes des collines, tout le monde se réjouit de participer à la fête en plein air qu'on avait préparée sur les pelouses.       <br />
               <br />
       Une semaine s'écoulerait encore avant la cérémonie officielle du mariage, en présence du grand Omen et de Lucilia. Une semaine que nous désirions plus que tout heureuse.        <br />
       Nous avions le sentiment que les nuages qui avaient plané au dessus de l'îlot des Magdes se dissipaient comme par enchantement. Les miasmes délétères qui entouraient les héros &quot;noirs&quot; s'étaient peu à peu dispersés, et même la découverte macabre de la véritable Aguza étranglée dans sa chambre ne pouvait plus assombrir la perspective d'une paix délicieuse.        <br />
       Nadja avait encaissé l'échec de son frère avec plus d'amertume que lui. Mais le voyant revenu à son optimisme et à sa gaîté coutumière, elle se dérida.  Bientôt, elle comprit que Phial allait l'entraîner dans l'action avec toute l'énergie dont il était coutumier. Déjà les deux hommes, entourés de Nohé, de Gonflamond et de Situs (la tête ornée d'un superbe bandage) arpentaient les plages en grandes discussions. On y refaisait tout Guama, en long, en large, en travers et sans dessus dessous. Je suivais, un peu en arrière, ramassant des fleurs, tandis que mon bon Jean musardait à la recherche de papillons inconnus. Nadja, peu à peu, se lassa des arguties et des fortes opinions. Elle vint me rejoindre à l'arrière de la petite troupe.        <br />
       Finalement, j'avisai un divan naturel de granit rose, au pied duquel coulait un ruisselet. Je défis mes vêtements et m'y étendis au soleil. Nadja finit par en faire autant, et nue, cacha son visage sous son bras. Le vent nous apporta les derniers éclats de voix de Phial-le-réformateur, puis ce fut le silence, seulement contrarié, de temps en temps, par le sifflement des sophores en vol.       <br />
       —Tu te souviens ?       <br />
       —Bien sûr dit Nadja.       <br />
       —Quand je t'ai trouvée perchée dans cet arbre ?        <br />
       —Bien sûr.        <br />
       —On croit que ces choses là sont des événements comme les autres.  Crois-tu au destin ?       <br />
       —Non.       <br />
       —Enfin,  je t'ai aimée tout de suite, même sans le savoir. C'était une rencontre.       <br />
       Nadja rit et la rangée de ses petites dents régulières me charma de nouveau. Elle me jeta un coup d'oeil en coin.       <br />
       —Oui, c'est vrai. Et j'ai aimé ta façon romantique de jouer les sauveurs. Je crois que j'en ai rajouté sur la faiblesse.       <br />
       —Tu n'avais pas l'air de jouer la comédie, protestai-je.       <br />
       —Oh, tu serais arrivé une heure plus tard, je mourrais. Je tombais dans un trou, et l'horrible ZwÔlle m'aurait repérée.        <br />
       —Et le crocaster géant ? Tu t'en es tirée facilement ?       <br />
       —Oui... J'avais lu beaucoup de livres de chasse sur cette bête. Cela m'a été utile, je suppose. J'ai simplement fait la morte dans le nid où il m'avait déposée. Crocaster-Junior ne s'est pas du tout intéressé à moi tant il dormait. Quand il a commencé à s'éveiller, je lui ai mis le feu au derrière.       <br />
       —Quoi ?       <br />
       Elle rit encore.       <br />
       —Littéralement. Avec une petite loupe que je porte toujours sur moi, j'ai concentré les rayons du soleil sur le duvet de son croupion. Tu l'aurais vu décamper ! Il ne m'a pas attendue pour que je le mette à la broche. Il a dû bouter le feu à toute la savane, et puis ses cris se sont éteints. Mais je n'ai pas été vérifier s'il en avait réchappé. Il était tout de même plus gros que moi, ce bébé.       <br />
       —Tu ne manques pas de courage, Nadja. As-tu vu tous les squelettes et les crânes humains près du nid ?       <br />
       —Bien sûr... mais comparé aux Zwölles, cet oiseau était un gentil compagnon.       <br />
       —Et après ? demandai-je distraitement en caressant doucement le ventre plat de mon amie. Quelles ont été tes autres tribulations ? As-tu revu le professeur Clinus ?       <br />
       —Pour ce qui est de Clinus, je ne l'ai pas encore revu. Je ne sais pas ce qu'il fait. Il m'a écrit un mot que j'ai recueilli en poste restante à Scharouin, avant d'être retenue par Sapharx.  Il me disait qu'il était parti de chez lui pour un périple secret d'une grande importance. Il avait découvert un nouvel élément du complot contre le Minusat.       <br />
       —Penses-tu  qu'il a mis le doigt sur quelque chose de plus grave que ce que nous  avons  déjà appris ?       <br />
       —Je n'en sais absolument rien.        <br />
       —Peut-être &quot;les autres&quot; l'ont-ils enlevé ? Il savait tout de même beaucoup de choses.       <br />
       —Oui, beaucoup... Il avait à sa disposition certains plans secrets des souterrains qui traversent tout l'archipel.       <br />
       —Ah oui ?       <br />
       —Et bien d’autres choses encore. C'était passionnant de travailler avec lui. J'espère qu'il ne lui est pas arrivé malheur. Il pourrait se révéler d'un grand secours comme conseiller de Phial.       <br />
       J'enlaçai Nadja et nous roulâmes sur la pierre, l'un sur l'autre, l'un sous l'autre. Ma virilité se réveillait mais elle préférait jouer, ses cheveux blonds dans mes yeux, dans ma bouche.        <br />
       Elle s'écarta un peu, s'allongeant sur le dos, dressant sa jolie poitrine ronde au soleil.        <br />
       —Et qu'as-tu fait après le Crocaster ?       <br />
       —Oh... je me suis rendue à Michemin, mais je ne suis pas entrée en ville. J'ai été trouver le vieux Ribodol, dont Huimror m'avait dit qu'il était le seul contact entre les Humains et les Enfants de l'Eau.         <br />
       —Tu as parlé avec ce vieux fou ?       <br />
       —Pas si fou, même s'il ne parvient pas à former deux phrases de suite.  Je lui ai répété plusieurs fois ce que je voulais, en clair : passer le grand Dragon vers Les îles de l'ouest,  Périache si possible.  Ribodol ne disait rien. Il me regardait du coin de son vieil oeil qui semble avoir connu toute l'histoire du monde, et chemin faisant, clopin-clopant, il avait l'air de trouver ma présence supportable.        <br />
       C'est ainsi que je me retrouvai —avec quelque appréhension, je dois le dire— dans sa caverne aux confins de Fliouchfène. Là, dans une puanteur insupportable, il avait amassé au fil des ans —ou des siècles— une montagne d'objets plus hétéroclites les uns que les autres. Fort gentiment, il cuisina pour moi quelques poissons, que j'acceptai malgré leur état bien avancé.        <br />
       Et, alors que nous étions en train de manger autour du feu, sous la grotte, deux Enfants de l'Eau arrivèrent par le canal, debout sur leurs feuilles d'éboise, dans un silence absolu. Ils apportaient à Ribodol le produit de leur pêche, et d'autres objets et ne me prétèrent pas la moindre attention.       <br />
       Ils devaient communiquer par grognements ou par gestes, car  Ribodol s'est levé et m'a tiré par la manche vers l'Enfant d'Eau qui sembla me voir pour la première fois. J'eus un instant d'inquiétude quand il me caressa le visage...       <br />
       —Comme cela ? fis-je, coquin, en soulignant du doigt le dessin de ses jolies lèvres.       <br />
       —Non, comme s'il cherchait à reconnaître ma forme, un peu comme un aveugle. Puis il fit un geste à peu près compréhensible : il me désigna la feuille d'éboise.       <br />
       J'y posai le pied avec précaution, m'attendant à la déstabiliser. Mais, faisant presqu'un avec le corps de l'Enfant, elle s'adapta à mon poids sans bouger.        <br />
       Je m'assis dans le creux de la feuille derrière lui, mais il n'avait pas l'air content. Je me relevai et Ribodol me fit signe d'enlever mes vêtements.       <br />
       Je refusai et l'Enfant montra sa peau. Il prit de l'eau dans sa paume et la fit glisser sur lui. Puis il en reprit un peu et la jeta sur ma chemise où elle s'imprégna immédiatement. Je finis par comprendre que l'eau des embruns gorgerait mes habits et retarderait la marche. Je m'exécutai donc, essayant tant bien que mal de cacher ma pudeur...       <br />
       —Comme cela ? dis-je lui posant la main sur son mont de Vénus.       <br />
       Elle rit.       <br />
       —Si tu es d'humeur badine, Augustin, je ne pourrai pas très longtemps te raconter cette histoire.       <br />
       —Oh si !  la suppliai-je à genoux. Je vais être sage.       <br />
       —Le Danseur d'Eau, donc...       <br />
       —Qui ne présentait aucun signe d'érection...        <br />
       —Non, comme tu dis... prit mes mains l'une après l'autre pour que j'entoure sa taille, et me tint contre ses reins sans bouger. J'étais un peu gênée, mais je compris vite la raison de tout cela quand nous sortîmes de la grotte pour nous retrouver très vite dans la grande houle. Il soulevait à peine la corne de la tige qui sert de voile, et nous filions plus vite que le vent le long des rouleaux. Nous sautions d'une vague à l'autre, mais nous ne pouvions éviter les rafales d'embruns, d'une tiédeur inattendue.        <br />
       Je ne sais comment l'Enfant d'eau obtenait cet effet, mais nous allions de plus en plus rapidement, prenant de l'élan sur une pente, dégringolant dans un fond, bondissant d'une crête vers une déferlante. Et, avant que j'ai pu le réaliser, nous nous retrouvâmes sur le flanc du Dragon. J'avais l'impression d'être au sommet d'une énorme vague qui ne retombait jamais. Alors le vertige me prit. Je fermai les yeux, m'aggrippant aussi solidement que possible à la taille de mon pilote.  Mille fois, je crus que nous étions happés dans une faille du gouffre, mais toute chute nous donnait une impulsion supplémentaire et nous finîmes par voler  au dessus des flots telle la pierre plate d'un habile lanceur de ricochets. Quand je rouvris les yeux, Manaro, l'avant-garde de Draco était devant nous. Je tapai sur l'épaule de l'Enfant d'eau, lui indiquant, vers la gauche, Ardamont. Mais il fit un signe énergique de dénégation. Il ne voulait à aucun prix se diriger vers Périache. Je n'ai pas compris pourquoi.       <br />
       —C'est pourtant évident...       <br />
       Nadja me grimpa dessus et me bourra les côtes de petits coups, à la limite du massage et de la machine à claques.        <br />
       —Suffisant personnage ! Tu sais toujours tout !       <br />
       —Bon, alors je ne dis rien.       <br />
       Nouveau roulement de coups.       <br />
       —Grâce ! J'avoue.   Huimror ne t'a jamais dit que les  Enfants de l'Eau sont d'anciens Thrombes, revenus à la vie ?       <br />
       —Non.       <br />
       —Il semble que la fonction essentielle du vieux Huimror soit de récupérer des thrombes qui se sont égarés dans les marais et de les sauver des mains des Mortanglars, lesquels les vendent en esclavage aux Zigônois.  Quand il réussit un certain traitement magique, avec l'aide de son épouse Moïra Chiron, (une ancienne magde aux puissants pouvoirs bénéfiques), le thrombe retombe en enfance. Il perd ses instincts meurtriers mais il refuse toujours de parler. Huimror le conduit alors à ses &quot;frères&quot;, qui sont devenus de merveilleux &quot;danseurs d'éboise&quot;, et qui vivent en osmose avec la mer, sans aucun contact avec les êtres humains.       <br />
       —Je sais cela. Mais j'ignorais qu'il s'agissait de thrombes réhabilités.  Je comprends maintenant : l'Enfant d'eau ne voulait pas aller sur Périache, car c'est là qu'il avait été ...thrombifié.       <br />
       —Exactement. Et une partie de la chose s'opère ici même, quelque part sous nos pieds. C'est le côté sombre des Magdes. Il vaut mieux ne pas trop aborder ce sujet avec Lucilia.       <br />
       —Tu as essayé ?       <br />
       —Oui. Mais nous en parlerons une autre fois. Dis moi plutôt où tu as atterri, finalement ?       <br />
       —Il m'a déposée devant Mortague, sur une plage de galets au bas d'un escalier pratiqué dans la falaise. De là, j'ai rejoint la maison d'une amie d'Olivon Clinus, veuve d'un marin larionais. Celle-ci m'a bien accueillie et m'a conseillé d'emprunter des voies détournées pour me rendre à Périache. Mais là j'ai commis une erreur en entendant un Officier Noir de passage à Lario, parler de la politique de Mortone Trug en matière de course. J'ai cru qu'il serait loyal à mon égard.       <br />
       —Cela n'a pas été le cas ?       <br />
       —Oui et non. J'ai été d'abord bien accueillie comme une princesse en embassade. Puis le Ministre de Police, Longarde, m'a fait emprisonner comme une criminelle. Mortone l'a appris et m'en a fait sortir au bout de deux jours avec toutes ses excuses. Il m'a longuement interrogée sur la politique de Clotone, et sur le rôle de mon frère, ainsi que sur ses intentions à l'égard de Draco, en cas de victoire. Là, j'ai dû commettre une deuxième erreur en étant franche avec lui. Mais il ne m'a pas remise en prison et m'a laissée partir pour Périache. Je crois qu'il avait une idée derière la tête.       <br />
       —Sans doute pas exactement la même que la mienne...       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —Ceci ...       <br />
       Et je me transfomai en plante grimpante le long de ses jambes jusqu'à ce qu'elle me prenne la tête entre ses mains.       <br />
       Je lui rendis la parole de plus en plus difficile, et elle finit par se taire. Ce sont des sons d'une autre qualité humaine que nous émîmes pendant l'heure qui suivit, tandis qu'un énorme phomard, échoué sur la côte proche, s'appuyait sur ses défenses géantes pour mieux observer nos intéressants ébats.         <br />
              <br />
       Les trois jours qui suivirent furent tranquilles. Il s’ébauchait une fuite régulière du temps que j'aurais bien voulu voir se prolonger. Les ouvriers qui préparaient la grande piste de danse devant le cloître travaillaient à leur rythme, à la fois lentement et efficacement.  J’admirai leur  virtuosité à planter de gros clous : d’une main ils les piquaient dans le bois, et de l’autre, les enfonçaient d’un seul coup de masse.       <br />
       Phial et Homer passèrent et me saluèrent à peine, pour se replonger aussitôt dans leur conversation passionnée. Ils en étaient à leur dixième tour de l'ilôt à grandes enjambées, désormais délaissés par leurs amis, partis à la chasse aux guipes, qui abondaient dans les éboulis rocheux.        <br />
       De temps en temps, je venais réveiller Nadja sous sa légère moustiquaire.       <br />
       Tout baignait dans une douce torpeur, et je  m'attendais à tout, sauf à ce qui allait suivre.        <br />
              <br />
              <br />
       Je m'étais habillé de pied en cap en marin de charme, et je me rendais au pavillon de mon amie (sans souçi des grommellements des magdes les plus puritaines), quand je vis au loin, se détachant de la soirée en ombres chinoises, deux silhouettes dont l'agitation véhémente m'intrigua. Je quittai le chemin et m'en approchai, me dissimulant derrière de gros rochers percés par le vent. L'un des protagonistes était Lucilia, sa longue chevelure pourpre au vent, et l'autre était... Oh non ! Catastrophe ! Nardor  Botulis.        <br />
       Je me frottais les yeux, mais hélas, aucun doute : le hideux Nardor Botulis était là, en personne, sa tête à vif et couturée, dégagée de son éternel casque noir qu'il tenait à la hanche. Il était tout sourire (ou tout rictus), et ses gestes d'une affabilité excessive en étaient d'autant plus angoissants.        <br />
       Il baissait la front devant les réponses cinglantes que Lucilia opposait à ses suggestions, secouait doucement la tête comme quelqu'un qui désespère de convaincre un enfant, puis recommençait une ardente démonstration, appuyée et démentie à la fois par les mouvements onctueux de sa main libre.        <br />
              <br />
       Finalement Lucilia le toisa, comme seule elle savait le faire, puis elle se retourna et le quitta, descendant vivement la pente. Dans sa colère, elle ne me vit pas et rejoignit à grands pas la maison commune. Botulis demeura un moment interdit, puis il poussa un rire sardonique, secoua la tête et quitta également les lieux, en direction des dunes de la côte ouest.  Je le suivis et arrivai au sommet de la colline quand il s'embarquait sur une simière de huit rameurs, à l'oriflamme armorié, dont je ne pus nettement distinguer les formes et les couleurs.       <br />
              <br />
       Cette rencontre me fit mal. Elle me ramenait sur terre. Pendant que nous jouions au petit paradis, le pouvoir avait continué ses manoeuvres macabres. Je ne savais pas ce que Botulis avait demandé ou affirmé à Lucilia, mais cela ne pouvait qu'être mauvais.  Ce soir-là, je n'étais pas entièrement avec Nadja. Mon esprit ne pouvait s'empêcher de travailler, d'élaborer des conjectures, plus sinistres les unes que les autres. Une idée soudain me traversa l'esprit : et si les sons na bo que Chamilah avait entendu Aguza prononcer  en expirant avaient été les syllabes de NArdor BOtulis, prononcées à bout de souffle ? Un autre détail me revint en mémoire : Mazine n'avait-elle pas remarqué que l'agresseur au lance-liècle portait &quot;des cicatrices sur la tête&quot; ?       <br />
       Il faudrait que je parle à la première heure à Lucilia. Elle pouvait avoir besoin d'aide. Cette résolution me calma. Nous soupâmes tranquillement, tout en essayant de résoudre le casse-tête que lui avait offert Chamilah (un imbroglio de papillons de l'Amazone aux ailes presque semblables, mais jamais exactement.)       <br />
              <br />
       Plus tard, Nadja eût une lubie. La lune était pleine et elle se sentit un désir de fusion avec la nature. Elle m'entraîna dehors, cette fois vers la lagune, et se déshabilla sur la plage.        <br />
       —Tu vas choquer ces prudes Magdes-sentinelles ! fis-je en riant.       <br />
       —Pourquoi ? s’étonna ingénument Nadja. Je me baigne avec ma robe !        <br />
       —Oui, mais enroulée autour la tête, elle ne cache pas grand chose, avec cette lune qui joue sur ton beau corps !       <br />
       ¬—En effet, dit Nadja, mais au moins elle sera sèche quand je parviendrai de l'autre côté ! Viens-tu?       <br />
       —Cela ne me tente guère... Je marcherai sur la grève. On se retrouve plus loin, d'accord ?       <br />
       —Oui !        <br />
       —Ne va pas trop loin, ajoutai-je, connaissant son caractère audacieux et pugnace, qui adorait les défis.       <br />
       —L'eau est délicieuse, douce, on peut la boire, regarde...       <br />
       —Ne t'approche pas trop de l'entrée du canal.       <br />
       —Oui, mon père !       <br />
       Elle s'éloigna d'une brasse bien sage. La robe comme un énorme turban, ressemblait de loin à une fleur de nénuphar géant.       <br />
       —Et le piruque, tu n'as pas peur qu'il t'avale tout rond ?       <br />
       —Peuh ! C'est inoffensif...       <br />
       —Comme un poussin de Crocaster ?       <br />
       Son rire cristallin me répondit dans la pénombre.       <br />
       —Çà ne mange que les algues .       <br />
       —Et si ça prend tes jolis pieds pour des algues, en quelle langue le détromperas-tu ?       <br />
       Elle était à trente brasses, maintenant et continuait à se diriger vers la ligne où le courant démarrait vers le chenal.  Je me retins de la réprimander, chose inutile qui l'aurait sans doute amenée à frôler de plus près le danger.       <br />
       Enfin, elle prit la tangente vers la droite et, fendant vivement l'onde , elle rejoignit la grève non loin de la bouche du tunnel.        <br />
       Elle s'ébroua, secoua sa longue chevelure, puis décida de passer sa robe, même en se mouillant pour ne pas trop provoquer la Magde qui veillait au dessus d'elle sur un banc de pierre.       <br />
       Tandis que je marchais tranquillement vers elle, un mouvement imprécis —peut-être des branchages remués par le vent— s'ébaucha derrière elle. Des formes arrondies se détachèrent du fond obscur du tunnel. Cela bougeait à vive allure, et les saccades de hauts et de bas m'évoquaient le vol de pesants volatiles, à deux mètres du sol. Quand mon cerveau réalisa ce dont il s'agissait vraiment, il était  trop tard.       <br />
       Je me mis à courir comme un fou vers elle en hurlant : Nadja ! Nadja, Attention !       <br />
       Surprise, elle regarda l'eau, me regarda, tourna la tête vers la colline où la Magde s'était levée, mais elle ne comprenait pas que le danger NE VENAIT PAS de là.       <br />
       Il venait de derrière, de l'ouverture du canal, et fondait sur elle. Deux, puis quatre paires de bras noirs l'enveloppèrent, autant de mains se plaquèrent contre sa bouche, la ceinturèrent, la saisirent aux genoux, dérobant son appui au sol. En un instant, deux hommes l'avaient soulevée comme une plume et l'emportaient dans la noirceur, se débattant furieusement, poussant des gémissements qu'étouffait le baîllon d'une puissante paume .       <br />
       Je courus à perdre haleine, à m'exploser le coeur, mais j'étais encore à plus de cent mètres, qui suffirent amplement aux assaillants pour disparaître dans la bouche d'ombre, emportant leur proie.        <br />
       Quelques secondes plus tard, je parvins à l'orée de la voûte. Les bruits de pas, les chocs, les halètements, les plaintes assourdies montèrent vers moi, répercutées de partout à la fois à cent reprises. Je m'arrêtai, suspendant mon souffle, cherchant à percer l'obscurité totale.        <br />
       Il y eut un &quot;Augustin&quot;! déchirant  que l'écho répercuta, puis tout s'atténua et se tut, sauf le clapotis mouillé du canal.  Je me lançai à l'aveuglette en hurlant &quot;Nadja&quot;, comptant rattraper le groupe sur le quai, ou son prolongement, le sentier de halage.        <br />
       Je stoppai bientôt, une douleur fulgurante me sciant la poitrine. Il n'était pas utile d'aller plus loin : je les aurais déjà dépassés depuis longtemps. Je rebroussai chemin en longeant la paroi. Je commençai à distinguer diverses nuances de gris, et le vaste ovale où la nuit se détachait.  Je découvris une anfractuosité et m'y précipitai, pour me cogner douloureusement le front  contre des blocailles. A l'ébauche d'un second couloir latéral, je ne rééditai pas l’expérience, mais je prétai l'oreille et n'entendis rien.        <br />
       L'angoisse m'étreignit. Chaque instant passé m'éloignait de Nadja, car je n'imaginais pas que les assaillants aient pu lui imposer un silence total, à moins de l'avoir assommée. Peut-être, après tout, attendaient-ils, tapis dans l'ombre, à quelques centimètres de moi. Mais peut-être aussi étaient-ils déjà loin, dans quelque dédale secret,  qui leur était parfaitement familier.       <br />
       La Magde sentinelle arriva, essoufflée, la lampe-tempête brandie au dessus de la tête. Elle me reconnut.       <br />
       —Que s'est-il passé ?       <br />
       —Des gens ont enlevé mon amie, Nadja...       <br />
       —Enlevé ? Je ne...       <br />
       —Allez prévenir Lucilia sans tarder. J'essaie de faire quelque chose.       <br />
       —Vous allez vous perdre, Augustin. Le labyrinthe des mines est gigantesque. Presque infini. Si vous ne connaissez pas exactement le chemin, vous serez incapable de revenir sur vos pas après deux carrefours. Je vous en prie...       <br />
       —Je dois essayer de la retrouver avant qu'il soit trop tard.       <br />
       —Alors prenez au moins cette lampe, et je vous en conjure par le grand Equilibre, visualisez bien chaque carrefour et ne dépassez pas trois embranchements, sinon... c'est comme si vous étiez déjà mort !        <br />
       Un hurlement guttural souligna ses propos.       <br />
       —Ce n'est pas elle...       <br />
       —Non bien sûr, c'est un thrombe perdu, un Enfant de la Mort !       <br />
       La magde partie, je demeurai longtemps à épier le moindre bruit. Enfin, désespéré, je renonçai et retournai sur mes pas.  J'étais parvenu à l'entrée du tunnel lorsque j'entendis un rire sardonique monter des profondeurs.       <br />
       Je me figeai. Cette voix ? C'était Nardor ! Nardor Botulis, cette abomination vivante !       <br />
       —Cette fois tu n'auras pas l'occasion de jouer les sauveurs ! ajouta la voix.       <br />
       Et une plainte affreuse suivit cette assertion... Que faisait-il à Nadja ?        <br />
       —Où es-tu, Botulis !  Nadja, du courage !       <br />
       L'écho, fatigué, se contenta de me renvoyer ma question et mon adjuration.       <br />
              <br />
       Je m'assis contre un rocher et sanglotai de rage.  Si je devais avoir été un jour saisi corps et âme par le monde de Guama, c'était bien à ce moment là, dans la haine pure et l'impuissance totale. Désormais, j'avais un motif d'agir sans retenue. De me livrer à la passion.  Et ce serait la passion de la vengeance, le goût de tuer.        <br />
              <br />
              <br />
       Un groupe de lampes se rapprochait à vive allure. Bientôt Braho, Jean, Phial, Gonflamond et Homer arrivèrent en courant, suivis de Lucilia et de Marion.        <br />
       —Ils ont enlevé Nadja ? demanda Homer d'une voix tremblante.       <br />
       —Oui. Et dans ces souterrains...       <br />
       Je fis un geste accablé.       <br />
       —Ne perds pas espoir, dit Lucilia, je connais un moyen de les retrouver.       <br />
       Elle se tourna vers les autres .       <br />
       —Rentrez tous. Il vaut mieux que les hommes gardent la maison, nous ne sommes pas à l'abri d'un autre raid, pour lequel cet enlèvement serait une digression.  Je reste seule avec Augustin.       <br />
       —Suis-moi, ajouta-t-elle.       <br />
              <br />
       A la lumière de sa curieuse lampe frontale, nous descendîmes une suite de couloirs et d'escaliers où d’autels, de loin en loin, rappelaient d'anciens cultes disparus. Nous ralliâmes une grande salle ovoïde, mi-taillée dans le roc, mi-bâtie de grands polyèdres de basalte , et d'où partaient des dizaines de galeries, à différents niveaux.       <br />
       Lucilia s'assit sur une table sculptée au milieu de la pièce et souffla entre ses doigts repliés en conque, produisant un hullulement saccadé. Elle répéta plusieurs fois l'opération et j'entendis une respiration rauque, provenant d'une galerie. Une forme vaguement humaine s'avança à la lumière, puis recula aussitôt, se tenant à l'orée. Une seconde se comporta de même, dans l'encadrement d'une autre issue. Puis un troisième et un quatrième êtres s'approchèrent en silence.       <br />
       Lucilia se mit alors à pousser des râles bizarres, alternés de halètements presque obscènes et de brefs cris aigus.        <br />
       Il me sembla qu'elle s'exprimait dans un certain langage primitif, mais articulé. Des suites d'oppositions se répétaient, s'interpolaient. Lucilia parlait aux êtres de l'ombre. Et je &quot;compris&quot; ce qu'elle leur disait :  —Cherchez une jeune femme enlevée par un groupe. Cherchez la vite avant qu'ils ne sortent des souterrains. Cherchez la partout, même dans les souterrains interdits de Périache, ou sous l'océan, dans les interminables puits qui convergent vers le magma en fusion... Cherchez, cherchez...       <br />
       A chaque ponctuation, les êtres répondaient par un jappement plaintif, ni acquiescement ni refus, plutôt signe de l'impossibilité de ne pas obéir, de ne pas s'imprégner du message de leur maîtresse, de leur MERE.       <br />
              <br />
       Nous remontâmes lentement, en silence.        <br />
       —Crois-tu qu'ILS vont la retrouver ? demandai-je.       <br />
       —Je ne sais pas, Augustin. Mais si elle est dans les labyrinthes, et qu'elle est vivante... ILS la retrouveront.        <br />
       —Ne lui feront-ils pas de mal ?       <br />
       —Certains sont inoffensifs. D'autres, hélas, sont plus féroces que ceux qui l'ont enlevée. Il reste alors à espérer qu'elle saura  s'enfuir...       <br />
       —Pourquoi ne m'as-tu pas dit que Nardor Botulis était dans les parages ?       <br />
       Lucilia se redressa, cinglée.       <br />
       —Tu le connais ?       <br />
       —Oui, je le retrouve pour la troisième fois sur ma route, et à chaque fois c'est pour tuer ou enlever un être qui m'est proche. La prochaine fois, dis-je tranquillement, je le tue.       <br />
       —Et tu feras bien ! Mais il est puissant. Officiellement, il est aux ordres de Sapharx. En réalité, je me demande si ce n'est pas le contraire. C'est un être  immonde et diabolique.       <br />
       —Que t-a-t-il dit lors de votre rencontre sur la colline ?       <br />
       —Tu nous a surpris ? fit Lucilia.        <br />
       —Malgré moi.       <br />
       —Il m'a demandé certaines choses impossibles, et je n'ai pas cédé au chantage.       <br />
       Epuisé, sans courage, je n'insistai pas.       <br />
               <br />
       IX.        <br />
              <br />
       Le monde du  Dessous.       <br />
              <br />
              <br />
       Les quelques jours qui me restaient avant de partir  de l'ilôt me semblèrent vides et vains. Phial et Latoile avaient beau tenter de me réconforter, tout comme ils réchauffaient Homer, très affecté, je tournai en rond sans manger, sans trouver de goût à aucune activité. Le casse-tête aux papillons me fit mal, rien qu'à le regarder. L'inaction me devenait insupportable, et pourtant, m'avait dit Lucilia, rien n'aurait servi de brusquer les thrombes des Enfers, les Enfants de la Nuit.          <br />
              <br />
       Arriva enfin le jour des noces officielles. La cérémonie comprenait deux moments, le mariage (dans la salle de la Considia) et la consécration aux puissances du ciel, de l'eau, de la terre et du sous-sol. Nous devions tous descendre dans la crypte, en contrebas de la grande salle. Cette pièce circulaire était située à un niveau inférieur d’une dizaine de mètres à la surface de l’eau et, sur les deux-tiers de sa circonférence, une fenêtre de cristal massif  donnait sur le fond -bleu et lunaire- de la lagune. Plus tard auraient lieu les festivités et les danses, auxquelles je m'étais promis de ne pas participer, malgré de chaleureux encouragements de Chamilah.       <br />
              <br />
       —Quelle salle magnifique, dit Phial, vêtu pour l'occasion d'un superbe uniforme de la garde clotonoise.        <br />
       —Nous sommes bien sous la mer ? C’est extraordinaire ! dit Chantenelle, vêtue d'une robe d’arachnile gris perle et blanc, qui lui apportait généreusement les formes que la nature lui avait injustement refusées.       <br />
       —Pas exactement, dit Lucilia. Nous sommes seulement  au milieu de la lagune, dans l'ancien cône d'éjections volcaniques. Mais cette eau qui est douce, est refoulée lentement depuis les plus grandes profondeurs à travers plusieurs cheminées. Elle est quelque part en contact avec de la lave brûlante et elle acquiert cette tiédeur qui la dilate et la soulève un peu au dessus du niveau de la mer. C'est ce qui permet d'alimenter le canal de Pintocle par lequel vous êtes venus ici.       <br />
       —Je comprends maintenant ! Vous vivez vraiment ... sur un volcan, dit Chantenelle.       <br />
       —Sur un réchaud, plutôt. Nous vivons en harmonie avec les forces telluriques. Nous avons été obligées de nous familiariser avec les phénomènes les plus étranges, afin de nous protéger des turbulences humaines.       <br />
       Des coups sourds se firent entendre, comme s'ils provenaient d'au delà des murailles de la pièce.       <br />
       —Qu'est-ce que c'est ?  s’alarma Phial.        <br />
       —Peut-être des explosions de gaz. il y en a parfois. Comme l'a rappelé Chantenelle, nous sommes dans le cône  d'un ancien volcan, ne l'oublions pas.       <br />
       —Ne serait-ce pas plutôt une attaque ? supposai-je d'unton lugubre.       <br />
       —Non, coupa Lucilia d'un ton altier, jamais depuis des siècles, les Omen n'ont attenté à la souveraineté des Magdes. La cérémonie ne sera pas interrompue. Buvez sans crainte, touchez la Cladague d'oeuf, placez vos mains bien à plat sur sa surface, et admirez les modulations de sa lumière intérieure. L'heureux vainqueur peut y lire une partie de son destin à venir. Les roses sont de bonne augure. Les bleus d'une douce tristesse...       <br />
       —Et les rouges ? demanda Phial regardant la peau de pierre changer sous ses doigts. Que signifient les rouges ?       <br />
       —Les rouges, reprit Lucilia en fronçant ses beaux sourcils en arc, eh bien...       <br />
       Elle n'eût pas le temps d'aller plus loin.        <br />
              <br />
       Un épouvantable fracas se fit entendre. Le crépi orné de longues fleurs mauves de la paroi extérieure de la salle circulaire, au dessous la fenêtre marine, se décolla en de nombreux points, comme sous l'effet de cent coups de bélier.  Des lézardes cisaillèrent le mur comme des éclairs, et brusquement celui-ci explosa, les moëllons projetés en tous sens, assommant femmes ou hommes.        <br />
       La poussière et la fumée envahirent les lieux, que tous cherchaient à fuir en hurlant.        <br />
       Puis, dans la clarté diffuse, les corps massifs des thrombes guerriers s'avancèrent, indifférents aux impacts des pierres de Belturet. Ils levaient la main, saisissaient une Magde au cou et resserraient les doigts, écrasant les vertèbres. De l'autre main, ils levaient sur une autre victime une courte tirapelle à dix coups et tiraient calmement, sans émotion, visant la tête. Une panique indescriptible s'ensuivit. Des groupes affolés s'agglutinaient contre les portes de bronze, obstinément fermées, tombaient les uns sur les autres,  se piétinaient, s'écrasaient.       <br />
       Des magdes poussaient des cris stridents, secouant la tête comme des folles. D'autres couraient en tout sens. D'autres encore tentaient de synchroniser leur résistance en dirigeant leurs bagues vers le même guerrier, tandis que les soldats de l'équipage minusal essayaient de mettre en batterie une couleuvrine plantée sur un piquet de fer. En vain ! Dans le désordre général,  rien ne pouvait s'organiser. Les gens mouraient, fauchés par l'impitoyable avancée des Thrombes.  Ouinia Champon vint s'effondrer aux pieds de Jean Latoile, le buste ensanglanté. Elle lui saisit la cheville, comme un ultime point d’appui, puis son front retomba sur le sol. Jean la prit délicatement dans ses bras et alla la déposer à l'abri du chaos. Mais il ne pouvait guère faire plus pour elle, et nous rejoignit, prêt au combat.       <br />
       Sur l'estrade centrale, près de la Cladague d'Oeuf, Lucilia, Phial, Jean et moi restâmes un moment tétanisés, sans savoir comment reprendre l'offensive. Le sabre sanglant, Braho Nohé vint nous rejoindre, livide, la moustache hérissée.       <br />
       —Ils ont osé, constata calmement Lucilia. Vous aviez raison. Je ne parviens pas à y croire.  Il va leur en cuire, croyez moi !  Regroupez-vous derrière moi.  Je vais essayer de libérer un passage à côté des portes, pour que ces pauvres gens puissent fuir.       <br />
       Sidoise nous rejoignit alors, hagarde, et s'agenouilla aux pieds de sa maîtresse, tremblant de tous ses membres.       <br />
       Lucilia lui caressa le front comme on calme un chien. Puis, elle ferma les yeux et enveloppa la Cladague de ses bras, d'un geste maternel. L'oeuf se mit à vibrer, d'intenses ondes pourpres la parcourut de haut en bas. Un point d'un rouge brillant se condensa au milieu de la surface, tournant sur lui-même comme l'oeil des tempêtes sur Jupiter. L'effort de la Sorteresse se concentra. L'oeil ralentit sa course et s'immobilisa. Lucilia se figea dans une concentration plus intense et soudain, un rayon lumineux mince comme un fil jaillit, pur et stable, traversant la haute pièce, jusqu'au mur des portes. Le mur se mit à fumer au point de contact. Le rayon se déplaça lentement, découpant un cadre dans la pierre. Le rayon s'éteignit aussi instantanément qu'il s'était allumé.       <br />
       —Vite, Jean, Augustin, Phial, foncez sur le mur et faites le tomber. Braho, couvrez les.       <br />
       —Le faire tomber ? s'étonna Jean.       <br />
       —Poussez-le de l'épaule, il tombera vers l'extérieur, la Cladague a scié la pierre sur toute son épaisseur.        <br />
       L'heure n'était pas à la discussion théorique.  Phial sauta au bas des marches et, heureux comme un roi, se jeta dans la mêlée. Il avait vite repéré que les Thrombes n'étaient pratiquement vulnérables qu'aux yeux, ce qui faisait de sa longue rapière une arme incomparable pour le bretteur distingué qu'il était. Il fonça sur la masse monstrueuse qui lui barrait le passage et se fendit. La lame passa en vibrant sous la visière du thrombe, fila entre les dents  et ressortit au creux de la nuque. Le signour de Michemin n'attendit pas le résultat. Il passa à deux soldats jaunes qui s'abritaient derrière le Mort-vivant, désormais immobile, et leur perça le front aussi facilement qu'on enfonce un clou dans une planche de sapin. Il n'attendit pas non plus que les deux sbires, tout étonnés, ne s'écroulassent et, sautant par dessus des corps emmêlés, arriva au mur qu'il ébranla d'un coup d'épaule.        <br />
       Dans la foulée, Jean et moi accourûmes à la rescousse. La paroi bougeait mais résistait. Nous perdîmes assez de temps pour devoir faire face à deux machines de guerre qui s'étaient détournées de la cladague pour s'attaquer à nous, sur ordre de leurs &quot;conducteurs&quot;.  Phial en transperça un selon la même bonne vieille méthode, et Jean, qui avait ramassé une hallebarde abandonnée par un soldat du Vaisseau Nuptial, trouva une technique nouvelle. Il coinça la hampe entre ses cuisses, alla chercher la grosse tête de la brute, et, avant que celle-ci soit revenue de sa surprise et ne le tue à bout portant, il lui avait empalé  la mâchoire, la pointe effilée traversant la langue, les fosses nasales, pour s'enfoncer profondément dans la cervelle.         <br />
       Pendant ce temps, je m'échinais à desceller deux moellons pour disposer d'une prise dans le mur.  Enfin, j'y parvins et les fis tomber vers moi. Le reste ne fut qu'un jeu d'enfant. Des pans entiers de la muraille s'écroulèrent dans une nuage, fracassant les beaux carreaux de marmolide noire du seuil.        <br />
       —Par ici, les Magdes, sortez de ce piège ! hurla Phial.        <br />
       Il fut entendu. Plusieurs dizaines de femmes hagardes purent trouver le chemin de la liberté, si, toutefois, les ennemis n'avaient pas encore envahi tout l'espace autour de la lagune.        <br />
              <br />
       Nous-nous frayâmes un passage à travers la soldatesque ennemie, de plus en plus dense, et, frappant d'estoc et de taille, égorgeant les récalcitrants dangereux, nous rejoignîmes la cladague d'oeuf devant laquelle Braho Nohé, tenait en respect les hommes de Sapharx, son épée tournoyant comme l'aile d'un moulin.       <br />
       L'action avait dissipé en moi toute trace de peur ou d'hésitation. J'étais seulement furieux. Une soif de vengeance me submergeait. Dans la brume épaisse, suffocante, je cherchais des yeux les responsables du massacre. Je n'avais plus qu'un seul désir : tuer Sapharx et surtout détruire l'abominable Nardor Botulis qui était évidemment le responsable direct de l'offensive, et dont j'avais cru entrevoir la silhouette au début de l'assaut.       <br />
       Mais je dus me rendre à l'évidence : débordés par l'attaque, les maigres troupes résistantes cédaient. Il allait falloir protéger la retraite de Lucilia. Et, quoi qu'il arrive, il ne fallait pas tuer Nardor avant qu'il ait avoué ce qu'il avait fait de Nadja.        <br />
       Un cri tragique me fit touner la tête. Marion La Faël se tenait dans la faille que nous avions ouverte, le masque blême, les traits convulsés, désespérément tirée en arrière par Mazine Zical. Je compris vite : la maîtresse de la forêt de Giraise venait de voir la jeune Yasminou qui la suivait, saisie par un thrombe. Il était trop tard. Poignardée dans le dos, celle-ci s'était affaissée dans les bras de son meurtrier qui s'employait maintenant à l'égorger. La lame se heurtant aux vertèbres, il trouva plus rapide de lui arracher la tête à la main et la lança au dessus de la mêlée, aspergeant de sang les combattants. Le petit visage blanc atterrit à mes pieds, les yeux voilés, encore pleins d'horreur.       <br />
       Mazine ne parvenait pas à faire partir Marion, et le moment approchait où des Zwölles de Nardor —repérables à la croix jaune qui barrait leur cuirasse— s'empareraient d'elles pour les tuer.        <br />
       Je vis alors quelque chose d'extraordinaire. Une sorte de lutin multicolore commença à tourbillonner sur lui-même entre les soldats et les femmes. Les mains au dessus de la tête, cela dansait comme une flamme vive. A un rythme rapide, le visage s'immobilisait puis tournait, donnant l'impression d'une déité indienne aux multiples profils. Le spectacle étrange ralentit l'action des séides. Fascinés, certains s'arrêtèrent, souriant. Chose parfaitement improbable au milieu du chaos, du massacre et des hurlements d'agonie, un cercle de badauds se forma autour du danseur, et commencèrent à marquer le tempo.        <br />
       Cela suffit à laisser le temps à Mazine d'arracher Marion à la tentation morbide. Tandis que les deux femmes s'enfuyaient, le danseur, non, la danseuse s'arrêta sur place. Ennelle Trodon, car c'était elle, fit un geste  nonchalant, comme un chef d'orchestre bat la mesure, et deux petites dagues filèrent comme l'éclair vers la gorge des deux Zwölles les plus attentifs à sa démonstration. Les artères cervicales sectionnées avec précision, les hommes se mirent à leur tour à danser d'horreur, giclant de tous côtés comme des bouteilles de champagne bien remuées.  Puis ils s'effondrèrent. Quand leurs compagnons reprirent leurs esprits, Ennelle avait disparu.        <br />
              <br />
       Peu à peu la masse des envahisseurs convergèrent vers le centre. Il était peut-être trop tard pour fuir. Nous combattions avec acharnement autour de la Cladague d'oeuf, dont les lumières s'assombrissaient lentement, comme si elle se préparait à mourir avec nous. Phial faisait merveille jusqu'à ce que sa rapière casse dans l'oeil d'un Zwölle. Il dut battre en retraite pour chercher une arme et n'en trouva pas. Deux thrombes étaient sur le point de s'abattre sur lui quand... ils implosèrent littéralement, semant de gros lambeaux de viande  alentour.  Un groupe de Jaunets, bien serré autour de leur sergent se mit en tête de nous assaillir. Et il leur arriva la même chose. Les trois hommes de tête s’effondrèrent à l’intérieur de leurs cuirasses, comme des tomates mûres.        <br />
       Les autres refluèrent en désordre. Les regards effrayés se tournaient en tous sens, à la recherche de la cause de cet étrange phénomène.  Un thrombe, ivre de sang, couvert d'excréments et de bile, approcha sans s'inquiéter , les mains en avant , pour saisir Lucilia plaquée contre la cladague expirante.  Mal lui en prit : ses doigts fondirent dans ses gantelets, puis ses bras et ses épaules massives. Enfin son ventre creva en dix endroits et il se tassa sur lui-même comme une outre percée.        <br />
       Cette fois j'avais cru apercevoir l'auteur de cet action à distance extraordinaire. L'homme était vêtu en Jaunet (en “coccinelle”). il se tenait contre un pilier de la salle, près de la vitre donnant sur les fond sous-marins. Il était grand, le nez busqué, le visage allongé, et se contentait de diriger l'index vers la victime qu'il avait choisie.  Je n'en vis pas plus.        <br />
       Des ordres rauques parvinrent de l'ouverture par où les ennemis avaient émergé. Nardor Botulis pointait l'homme du doigt, le désignant à la vindicte d'une escouade de Zwölles marqués de la croix, qui tirèrent ensemble, dans un fracas apocalyptique. Quand mes yeux revinrent au pilier, le mystérieux personnage s'était fondu dans le chaos ambiant.  Je criais :       <br />
       —Fontrelon ? C'est toi ?  Miguardin ? Hottor ?        <br />
       Personne ne répondit.  Etait-ce bien notre ami magicien aux multiples identités ? Venait-il d'être tué ?        <br />
              <br />
       L'intervention, en tout cas, nous avait fait gagner un temps précieux. Lucilia s'ébroua. Elle pointa la grande pierre naguère lumineuse.        <br />
       —Soulevons la Cladague. A quatre, on devrait y arriver. Il y a un passage, au dessous.       <br />
       Nous réunîmes nos efforts et le socle de la grande pierre bougea. Nous persévérâmes et il se déplaça peu à peu, découvrant un orifice obscur, mais qui ne suffisait pas au passage d'un homme.       <br />
       Jean parvint enfin, seul, à soulever l'énorme cristal, maintenant noir comme du charbon, et à l'écarter suffisamment d'un trou rond, semblable à une écoutille.        <br />
       —Vite, glissez-vous dans l'ouverture et sautez... Le sol n'est pas loin. Je vous couvre. dit Lucilia.         <br />
              <br />
       C'est alors que la maigre Sidoise se jeta en travers de la route de Phial et s'accrocha à ses vêtements, tentant de le retenir, en hurlant.        <br />
       —A moi les Magdes de l'Omen ! Les Hérétiques tentent de détruire la Cladague sacrée !        <br />
       Lucilia se retourna vers elle.       <br />
       —Traîtresse ! C'était donc toi !       <br />
       —Oui, fit Sidoise dans un râle extatique, Moi, moi, je te hais !        <br />
       —Tu les  as informés de tout !  Tu leur a indiqué les passages pour la Cheminée d'Air Chaud !  Tu nous a vendues !       <br />
       —Pas vendues, données ! ricana Sidoise dont Phial avait le plus grand mal à se débarrasser. Tu vas mourir maintenant, et ces stupides étrangers aussi.       <br />
       —Tout cela par jalousie, dit Lucilia secouant la tête.        <br />
       Puis elle s'approcha de Sidoise et la redressa, plongeant son regard dans ses yeux fuyants. Elle saisit les oreilles de la Magde et la força à la regarder en face. Sidoise se débattait en haletant.       <br />
       —Non,  Non...       <br />
       Les yeux triangulaires de Lucilia semblèrent s'élargir démesurément et soudain, ils se mirent à briller de l'intérieur, et à se partager en plusieurs facettes violettes.       <br />
       La Magde essayait désespérément de se dégager, griffant, trépignant, secouant le corps en tout sens. Puis elle devint pâle comme du marbre et se figea, vibrante comme un cristal.        <br />
       L'instant d'après, Lucilia laissa tomber Sidoise sur le sol où sa tête, violemment heurtée, se sépara de son corps dans un bruit de bois vermoulu.       <br />
       Lucilia se tourna vers moi, les lèvres tordues, les paupières fermées, tremblante de l'effort qu'elle faisait pour reprendre l'empire d'elle même.  Elle y parvint enfin et ouvrit les yeux, redevenus ce qu'ils étaient auparavant, seulement plus clairs.        <br />
       —Ne perdons pas de temps, maintenant !  Descendez.       <br />
       Trois Thrombes géants, couverts d'une carapace chitineuse parvenaient au pied des marches. Tandis que nous-nous hâtions de nous couler dans le trou, la sorteresse redéploya ses yeux et poussa un cri strident qui arrêta l'avance des monstres. Elle nous rejoignit aussitôt sous terre et le point lumineux de sa bague de Belturet nous entraîna sur une pente obscure, dans une atmosphère moite et sulfurée, presque suffocante.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous étions dans une caverne très semblable à celle où Lucilia m'avait entraîné à la rencontre des Enfants de la Nuit. Mais j'étais incapable de dire si c'était la même  hypogée.        <br />
       —Nos routes se séparent ici, dit Lucilia. Par ce couloir, Phial remonte au port de Hirpan. Il part avec Braho Nohé. La fille du Villacope est déjà à  bord du Fendrag I et Mazine Zical s'est proposée  comme matelot. Elle n'est pas incompétente : c'est la troisième fois que cette grande amie des Enfants de l'Eau traverse le Dragon.         <br />
       Elle se tourna vers moi :       <br />
       —Augustin vient avec moi. Il existe encore peut-être une chance de retrouver Nadja dans les souterrains, et ma présence sera indispensable pour vous protéger des thrombes. D'ailleurs, je ne peux pas remonter pour le moment et je veux laisser Sapharx croire qu'il a abattu le pouvoir des Magdes. Il n'en sera que plus surpris, quand nous sortirons des catacombes pour l'anéantir.       <br />
       Jean voulut se joindre à nous, mais Lucilia refusa : il y aurait fort à faire pour diriger le Vaisseau Nuptial, et assurer une diversion qui devrait être la plus longue possible. Benjou en assumerait le commandement et Jean le poste de second.       <br />
              <br />
       Sans contester ces ordres fort sages, nous-nous dîmes adieu. Rendez-vous fût pris au plus tard dans les trente jours, à Clotone, pour les cérémonies de la Confirmation du Pouvoir. Lucilia s'engageait à ce que je puisse y participer.       <br />
       —Et comment m'y rendrai-je ? demandai-je d'un ton absent. Je n'ai pas de bateau.       <br />
       —Viens, mon garçon.       <br />
              <br />
       Nous nous enfonçâmes dans la nuit, descendant toujours plus bas dans les entrailles de la terre.       <br />
              <br />
       — Tu me permettras, jeune Augustin, de préparer d'abord une vengeance personnelle, qui est aussi une indispensable mesure politique.       <br />
       —Fais ce que tu souhaites, Lucilia, murmurai-je, abattu. Le monde peut crouler, je ne m’en soucie plus.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Combien d'heures passèrent-elles après la séparation d'avec nos compagnons ? Je ne saurais le dire, car je marchais dans un état d'hébétude insensible, dans un sommeil éveillé. Quand je me ressaisis, Lucilia et moi  nous trouvions au milieu d'un cône oblong, haut comme une cathédrale. Dans une longue cheminée naturelle courant sur la paroi s'ouvrait un guichet, et sa portière plus large que haute me rappela la porte d'un four à pain.       <br />
              <br />
       La Sorteresse l'ouvrit et se mit à l'oeuvre. Elle y déposa des brindilles sêches, des planchettes de palantais, puis de bonnes bûches et mit le feu.        <br />
       La chaleur accumulée dans le conduit souleva soudain une trappe à bascule. De la vapeur se mit à fuser dans un large tuyau de bronze enfonçé dans une paroi.       <br />
       —Voila... dit Lucilia.       <br />
       —Voila quoi ?       <br />
       —Eh bien, les Omen n'auront plus d'humidité ! Tant que cette trappe n'est pas refermée, il se produit là haut un léger courant d'air ascendant provenant de la base du volcan. Ce courant suffit à chasser les nuages à quelques centaines de mètres de Périache, et la colonne d’eau du Puits d’Ardamont se tarit en une semaine. Si je laisse s'établir le phénomène assez longtemps, on peut s’attendre à un mouvement révolutionnaire des bourgeois de Scharouin dans quelques mois. Avant Furiacle prochain le vieil Omen sera jeté du haut du puits, et la tête de Sapharx sera mise au bout d'une pique, par ses propres officiers...       <br />
       —Une si petite cause pour un si grand effet !       <br />
       —Nos soeurs climatologues l’appellent “l’effet brindille”.       <br />
       —Vous lui voulez du bien, à votre ancien camarade d'école !       <br />
       —Il est allé trop loin. Il doit souffrir un peu. Il faut lui rappeler les règles du jeu.       <br />
       —Mais vous disiez que c'est surtout Botulis qui dirige... Botulis est-il au service de Mortone Trug ?       <br />
       ¬—Je ne crois pas. Il est au service de lui-même.       <br />
       Je passai abruptement du coq à l'âne :       <br />
       —Pensez-vous que nous retrouverons Nadja ? Les Enfants de la Nuit ont été bien silencieux... Je ne comprends pas...       <br />
              <br />
       —Au moins, sommes-nous ici à l'abri des intrusions et nous pouvons parler librement, dit Lucilia.       <br />
       —De quoi ?        <br />
       —De ce que tu sais à propos du Maître des Vannes, par exemple !       <br />
       —Vous ne semblez pas vous intéresser à ce qui est arrivé à votre collège... Il faudrait peut-être remonter à la surface.       <br />
       —Ne t'occupe pas des Magdes, Augustin, leurs affaires ne te regardent pas. En ce moment même, les choses sont reprises en main, et les ennemis poursuivis.       <br />
       —Et s'il s'agit d'une invasion Zwölle ?       <br />
       —Il n'y a pas eu d'invasion. Les attaquants Zwölles étaient des mercenaires composant la troupe de Nardor Botulis. Je punis Sapharx, pour avoir permis à Botulis de pénétrer dans les galeries des mines de pintocle, ce qu'on ne peut faire qu'à partir de Périache. Pas pour vouloir m'envahir, ce qui serait insensé. Les vrais responsables sont sans doute Kryalîche et Jovial-Bonheur dont une Magde m'a dit, avant de mourir, qu'elle les avait vus distinctement.       <br />
       —Je les ai vus aussi.       <br />
       —Nous les poursuivrons comme des guêpes, partout dans l'archipel. Ne t'inquiète pas pour les Magdes, Augustin, je te le répète. Nous savons nous défendre. Revenons plutôt à tes courants...       <br />
       —C'est donc pour cela que vous m'avez amené ici...       <br />
       —Pas seulement. Les Enfants de la Nuit sont réellement au travail, à la recherche de ta Nadja. Même s'il n'y a plus beaucoup d'espoir. Mais il est vrai que je souhaite t'entendre sur ces secrets. Pourquoi aurais-tu livré tant d'informations aux Zwölles, qui semblent être tes ennemis, et pourquoi ne me dis-tu rien, à moi qui serais plutôt une amie ?       <br />
       Je ne trouvais rien à répondre sinon un argument assez faible.       <br />
       —Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de parler de ces sujets jusqu'à présent, Lucilia.       <br />
       —C'est vrai. Mais maintenant ?       <br />
       Je n'avais pas le coeur à parler, mais je me forçai, et l'appétit venant en mangeant, je finis par m'engager dans les explications sur la théorie des courants, m'aidant d'un gros morceau de craie pour  étayer mes thèses par des croquis sur les dalles basaltiques, éclairées aux flambeaux.       <br />
       Je n'en étais pas encore arrivé au moment crucial : l'effet réel du Rieufret sur le Dragon, et, tout en parlant, je tentais de me décider pour une politique : lui dirais-je la vérité (que le tassement du pas de Dysme entraînerait un renforcement formidable du Dragon, et non sa dilution) ou me contenterais-je de la même fiction que j'avais servie à Mortone Trug (c'est-à-dire la proposition inverse) ?       <br />
       J'optai pour cette dernière solution. Si Lucilia se révélait être une ennemie, il était bon qu'elle partage la même illusion que les Zwölles, ces fous du pouvoir. Si elle optait visiblement et incontestablement pour l'Equilibre, je pourrais toujours l'avertir à temps de l'erreur à ne pas commettre.  Auparavant, elle contribuerait sans doute à confirmer Mortone dans son opinion,   car je ne doutais pas qu'il disposât d'espionnes autour de la Sorteresse. Pensant que je lui aurais dit la vérité, le Prince du Noir ne douterait plus de la solidité des hypothèses que je lui avais soumises. Il n'y chercherait plus la malignité, même s'il était déjà enclin à ne pas y voir de ruse, tant le pouvoir s'illusionne à propos de ses objets les plus chers. La vision grandiose d'une armada Zwölle envahissant les îles de l'Est à la faveur d'une disparition du grand Dragon était tellement sublime qu'il ne pouvait y renoncer.        <br />
       C'était en tout cas là dessus que je comptais. Il resterait à vérifier, si je me sortais de ce mauvais pas, que les préparatifs de la guerre étaient bien en cours, et que l'on construisait à tour de bras dans les ateliers du Prince, les vaisseaux-voltigeurs qui attaqueraient Dysme, et les grands bateaux de débarquement qui seraient utilisés pour l'invasion... et qui courraient droit à la catastrophe que je leur préparais.        <br />
              <br />
       Lucilia m'écouta avec attention. Quand j'en eus fini, elle me regarda de ses yeux à facettes.       <br />
       —Remarquable ! Mais crois-tu qu'il existe aujourd'hui un maître des Vannes ?       <br />
       —Je n'y ai pas vraiment pensé. S'il en existait un, il serait capable d'augmenter ou de diminuer le flux des pélerins débarquant à Dysme. Crois-tu qu'il existe une telle personne ? La religion de l'Equilibre paraît très ritualisée et peu sujette à des variations saisonnières.       <br />
       —Non, bien sûr. Mais il existe cependant un homme qui est capable de moduler les arrivées de pélerins.       <br />
       —Ah ?       <br />
       —Oui, c'est le vieil Enéisle Rondol, qui gouverne les hôtelleries de Dysme.  Quand il y a trop de gens, que les arrivants commencent à installer des tentes sur le sable un peu partout, il les chasse. Mais parfois au contraire il y a des camps de toile, au moment de la pleine lune de Juillet, par exemple.        <br />
       —Très intéressant, j'ignorais tout cela. Tu as peut-être raison :  ce vieil homme est en position de régler les passages et donc le degré de &quot;tassement&quot; du sable. Mais il faudrait pouvoir rapporter le nombre de passants retenus de façon contrôlée sur le banc,  la montée variable du Grand Dragon et certains événements politiques considérés significatifs pour l'équilibre de l'Archipel.       <br />
       —Et cela depuis des siècles ! Remarque, ajouta Lucilia, que la famille Rondol occupe ce poste depuis la nuit des temps...       <br />
       —Je suppose que tu disposes d'observatrices sur Dysme.       <br />
       —Eh bien non, Augustin. Tu surestimes mon pouvoir. Quand tu reviendras à l'Est, j'espère que tu te rendras à Dysme... et que tu daigneras me faire part de tes observations.       <br />
       —Pourquoi pas ?       <br />
       Lucilia, assise depuis un moment sur une haute marche de pierre taillée, se leva et s'approcha de moi. Elle mit ses mains sur mes épaules, tentant de capter mon regard.       <br />
       —Je sais que ta confiance en moi est limitée, jeune homme. Sache que je suis partisane de la paix et de l'équilibre. Je n'ai aucun désir de mettre la main sur les mécanismes régulateurs de notre monde pour augmenter mon influence. Cela n'aurait d'ailleurs aucun sens : ce sont les gens qui viennent à Hirpan pour consacrer leurs épousailles, et non les Magdes qui répandent la bonne parole partout ailleurs. Il n'y a aucun autre lieu de culte valide que la Maison commune, sur le banc du Sort. Nous ne pouvons fonder aucune église. Tu comprends ?       <br />
       —Oui. Mais, puisque nous parlons franchement, Lucilia, deux choses m'inquiètent à votre sujet.       <br />
       —Lesquelles ? Tu peux parler sans crainte !       <br />
       —D'abord, même si vous souhaitez ardemment la paix, savoir que d'autres la menacent peut vous pousser à une compétition. Pour que les Zwölles ne s'emparent pas des leviers de contrôle sur Dysme (à supposer qu'il en existe), vous seriez prête à les prendre de vitesse.  La perfection de votre réseau de renseignement est pour moi une indication de votre sensibilité aux charmes du Pouvoir.       <br />
       Ensuite, qu'en est-il de votre rôle dans la transformation en thrombes des pauvres gens que vous adressent les Omen ?  Comment se fait-il que ce qui est l'une de vos fonctions  essentielles ait ainsi été éffacé pendant les cérémonies de la course minusale ?  Où cachez-vous les Thrombes ? Où pratiquez-vous les rites d'envoûtement ?         <br />
              <br />
       —A ta première question, répondit calmement Lucilia, je ne peux qu'admettre le bien-fondé de ton inquiétude.  Je serais d'ailleurs prête à discuter avec toutes les puissances de bonne volonté pour renforcer les privilèges d'un régulateur indépendant, et non pour le mettre à ma merci. Mais si le savoir que tu as contribué à créer se répand dans l'archipel, tu ne pourras pas empêcher qu'une course au pouvoir ne survienne. Tu es en partie responsable ! Tu ne peux faire comme si tout le mal venait de ce monde. Tu introduis un déséquilibre ! T'en rends-tu seulement compte, jeune Augustin ?       <br />
       Je restai longtemps silencieux, atteint au vif.       <br />
       —Quant à la seconde question, tu remarqueras que les Magdes portent une tenue bleue... pas blanche. Nous ne sommes pas des agneaux de chevirelles, ni de blancs et purs sophores. Nous partageons la responsabilité du mal avec nos frères Omen. C'est dans les galeries souterraines d'Ardamont que sont conditionnés les Thrombes. Ils sont conduits dans de petites salles et attachés devant des Cristaux qui ressemblent à la Cladague d'Oeuf.       <br />
       —Je croyais qu'ils étaient amenés devant LA Cladague d'oeuf.       <br />
       —Mensonges ! Ces histoires sont colportées dans tout l'archipel, mais c'est faux. La Cladague d'Oeuf ne sert que pour les mariages et les prédictions de destins. En revanche des pierres semblables, déterrées dans la même caverne de pintocle, il y a un ou deux millénaires, sont utilisées par les Omen pour les envoûtements. Mais je te l'ai dit, nous ne nous sommes pas des anges. Les cérémonies de thrombiance se passent toujours en présence de nos soeurs. Leur rôle est ambigu : elles contribuent à détruire les défenses de ces hommes maudits, elles amollissent leur âme, l'ouvrent à la pénétration maléfique, qui sera dispensée par le sort Omen.  Sans les Magdes, les Omen ne pourraient plonger les futurs thrombes dans l'hypnose, car ils ne possèdent pas nos pouvoirs narcotiques et oniriques. Ils s'appuient sur les rêves pour y introduire des semences de mort et de terreur.        <br />
       —Vous êtes, en quelque sorte, complices de meurtres spirituels ?       <br />
       —Oui. Mais tu dois aussi considérer l'autre aspect : si nous n'intervenions pas dans le processus, les Omen recourraient à des méthodes infiniment plus violentes. Certains d'entre leurs Cham-Omen, c'est-à-dire les plus primitifs de leurs sorciers, connaissent des techniques de décérébration directe. Ils fabriquent des machines inhumaines qu'on ne pourra jamais ramener à l'homme, car les organes y font désormais défaut. Il y a encore cinquante ans, les Thrombes-machines étaient la majorité, et seule la mort, le massacre, pouvait venir à bout de leur virulence.  Chamilah pourrait te raconter comment les Magdes sont lentement entrées dans la ronde mortelle pour en adoucir l'horreur. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de thrombes-machines. Même ceux qui nous ont attaqués tout-à-l'heure peuvent être soignés et réhumanisés, si on a beaucoup de temps devant soi.       <br />
       —Nierez-vous, Lucilia, que les Magdes tirent une grande jouissance à contrôler ces malheureux ?       <br />
       —Non, je ne le nierai pas. Certaines se vengent de traumatismes —imaginaires ou réels— subis dans leur enfance de la part d'hommes violents. D'autres ne supportent pas la masculinité et ne rêvent que de détruire l'énergie sexuelle des hommes, au nom d'un ordre pur, ramené à la perfection. Je n'ignore pas tout cela. Et précisément, pour ces femmes effrayées de la vie, la violence que nous leur permettons de réaliser sur des hommes, les calme peu à peu : elles prennent conscience de leurs propres envies de dominer, de saisir, de réduire à l'état de charpie.  Alors, elles commencent à devenir humaines en cessant d'accuser les autres. Et nous pouvons leur donner d'autres fonctions. De Magdes Noires, elles deviennent Magdes bleues.        <br />
       —Cette évolution de l'âme féminine est certes une bonne chose, mais le prix à payer en déchéances masculines est peut-être exagéré !        <br />
       —Oui. Mais n'oublie pas que c'est d'abord la volonté de puissance Omen qui occupe le centre du processus, en étroite collaboration avec les Maîtres Zwölles et avec certains trafiquants de tout l'archipel.  Presque toutes les autorités de Guama, policières, judiciaires, gouvernorales, mercuriales, collaborent au fonctionnement de la chaîne des Thrombes. Notre rôle est plutôt de mettre du désordre dans cette belle mécanique.       <br />
       —Ah oui ? Et comment cela ?       <br />
       —Tu n'ignores pas, Augustin, qu'une petite partie seulement des Thrombes repart entre les mains des Zwölles, via les Omen.  Une majorité est livrée par nous aux espaces insondables des galeries souterraines.       <br />
       —Et vous trouvez cela mieux ?       <br />
       —Infiniment, Augustin ! Tu vas comprendre pourquoi : la plupart des chapelets de cavernes suivent des lignes de faille entre les îles de l'Ouest et les îles de l'Est. Certes, beaucoup de Thrombes meurent en route et d'autres sont repris par des milices esclavagistes, au service des compagnies minières. Mais près de la moitié parviennent néanmoins à ressortir sur la Majeure ou même plus loin. Le prélèvement par les puissances y est encore grand (Mortanglars, Zigônois, agents de Mungabor, etc.), mais cette fois ce sont les deux-tiers qui filent entre leurs doigts. Car il existe certains réseaux qui les acceuillent et les rendent à la vie.       <br />
       —Je sais, j'ai rencontré Huimror.       <br />
       —Ah ! Tu connais donc presque tout de nos îles, Augustin. Admets-tu qu'au lieu de nous opposer frontalement au pouvoir sanguinaire, nous préférons nous immiscer dans certains de ces rouages, pour en subvertir la finalité ?       <br />
       —Je crois que tu est une grande avocate de ton Collège de magiciennes ! Et je pense que tu as en partie raison, Lucilia. Je te remercie d'ailleurs de ces explications qui m'éclairent plus que tout ce que l'on a pu me raconter de vous. Mais tu ne me détourneras pas de l'idée que la bonne solution... c'est de supprimer complètement les Thrombes ! De refuser de réduire à un tel esclavage des hommes  qui peuvent être nos parents, nos frères, nos enfants !       <br />
       —Tu as raison, mon jeune ami. Dans le principe. Mais n'oublie jamais ceci : un véritable résistant à l'envoûtement thrombe n'y est pas réduit. La narcose glisse de celui qui refuse, comme la pluie sur son corps. Même nos enchantements magdes ne marchent pas pour ce type de personnes.       <br />
       —Ah ? Je l'ignorais...       <br />
       —Oui. Il s'agit d'une personne sur dix à peu près. Dans ce cas, les Omen leur proposent deux possibilités : ou bien ils sont rendus aux Zwölles et sont en général tués ou réduits en esclavage &quot;simple&quot;. Ou bien ils suivent une longue série d'initiations pour devenir Grands Omen !       <br />
       —Tu veux dire que les principaux prêtres de l'Omenat sont d'anciens détenus qui ont résisté au traitement thrombe ?       <br />
       —Oui... Sapharx en est un, par exemple, et bien évidemment le Grand Omen.        <br />
       —C'est fou !       <br />
       —Eh oui... Les choses sont toujours moins simples qu'elles n'apparaissent. Les Thrombes sont toujours des hommes qui ont, à un moment, accepté la déchéance. Ils ont préféré la narcose à l'éveil. Dans un cas sur quatre, les hommes se proposent même à la thrombification en toute liberté ! Pour échapper à un grand chagrin, pour ne pas se suicider ou pour faire de leur suicide une sorte de mort-vivante. N'oublie pas que le thrombe guerrier est pratiquement invulnérable, qu'il ne ressent rien, qu'il n'a pas de sentiments.  Cet état ne déplaît pas à tout le monde. Beaucoup de gens rêvent même de fonctionner comme des machines.       <br />
       ¬—Je sais. Mais est-ce une raison pour qu'une société flatte ainsi les désirs morbides et pervers des individus ?       <br />
       —Tu as raison. Il faudrait aller vers un monde moins obsédé de domination. Si Phial d'Atoy décide d'orienter sa politique vers la suppression de la thrombifiance, je le soutiendrai de toutes mes forces.  Mais il faudra alors penser en même temps à d'autres formes de libération des désirs de mort. Et il faudra veiller à ce que la suppression de cette filière traditionnelle ne soit pas remplacée, par exemple, par l'organisation de l'agression du monde extérieur.  Tu sais comme moi que nous n'avons dû notre salut, jusqu'ici, qu'à notre grande discrétion. Si la folie agressive remplace notre narcose thrombe, nous ne tarderons pas à être remarqués par vos puissances. Et elles nous détruiront alors sans aucun état d'âme.       <br />
       —J'en suis certain.       <br />
       —Je crois que tu rendrais un fier service à Guama, Augustin, si tu pouvais nous proposer quelques solutions astucieuses à ce problème.       <br />
       —Je suis de passage. Je ne sais pas si j'en aurai le temps...       <br />
       —Penses-y.       <br />
              <br />
       Un grognement sourd interrompit notre conversation. Nous levâmes la tête pour apercevoir un thrombe caché derrière le pilier d'une porte, deux étages au dessus de nous.  Sentant que nous l'avions entendu, il agita les mains en gémissant.        <br />
       —Je crois qu'il a trouvé quelque chose.  Montons le rejoindre.  Doucement, ce sont des bêtes timides !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ce qu'avait trouvé le thrombe, au fond d'interminables boyaux,  j'ai encore du mal à en évoquer le souvenir. La furie et l'affolement ont depuis longtemps fait place à la tristesse, mais revoir la scène elle-même est presque insupportable.       <br />
       Nadja flottait debout, dans une grande cuve pleine d'eau pure. Les mains liés derrière le dos, la robe flottant autour d'elle, la bouche ouverte et remplie, les yeux bleus levés, comme attendant encore un secours, sa chevelure blonde faisant un soleil d'or autour de son beau visage immobile.       <br />
       Elle avait du nager sans cesse dans le liquide glacé, en hurlant. Puis elle s'était affaiblie. Inexorablement.        <br />
              <br />
       Je poussai un long cri d'agonie. Il effraya le thrombe qui s'enfuit. Lucilia me serra contre elle maternellement, mais je lui échappai, m'engouffrant dans un couloir, désireux de me perdre et de mourir.        <br />
       Lucilia courait après moi, silencieusement. A un moment, elle me prit à bras le corps et m'obligea à m'arrêter.       <br />
       —Regarde.       <br />
       Sa torche éclairait un large saut de loup, à mes pieds. Au fond gisait un charnier d'êtres humains et d'animaux, des chevaux probablement.        <br />
       ¬—Viens, maintenant, il est temps !       <br />
       Je la suivis docilement, hagard, indifférent.       <br />
       Nous remontâmes à un niveau un peu supérieur, et elle manipula une frise sculptée. Une porte s'ouvrit dans la roche.       <br />
       —Nous sommes chez moi...       <br />
              <br />
       L'antre de Lucilia était une demeure princière aménagée dans une profonde catacombe. Les architectes avaient utilisé les matériaux les plus précieux pour compenser par la blancheur des reliefs et des pilastres, l'obscurité absolue du lieu. Des fenètres aux croisillons de pierre avaient été creusées dans de fines cloisons de marmolide rose, et donnaient sur une immense salle éclairée par des lampes-étoiles. Ainsi l'occupante des lieux pouvait avoir le sentiment de vivre au milieu d'une nuit d'été, et non dans un sépulcre. Allongée sur un lit de bois odorant, Lucilia s'enfonçait dans le sommeil. Alors, dans ses grands yeux finement cerclés de corne, le monde extérieur —celui des batailles exténuantes— passait et repassait en dizaines d’images hexagonales directement projetées de ses rêves.       <br />
              <br />
       —Viens, ne perdons pas de temps.         <br />
              <br />
       La piscine privée de Lucilia s’ouvrait au milieu de la voûte “extérieure”, close par une  structure octogonale rehaussée de stucs  baroques. Le pavillon n’était pas éclairé, sinon par la piscine elle-même. Une douce luminosité diffusait depuis le fond, montant entre les piliers de marbre translucide dont les veinures contrefaisaient les reflets mouvants des jeux d’ondes.        <br />
              <br />
       Lucilia se dénuda. Son grand corps bruni était lisse et harmonieux, mais sa vue ne suscita pas de désir en moi.  Elle s’assit sur la margelle polie, les pieds dans l’eau.       <br />
       Une dalle de pintocle verte était gravée au dessus d'une colonne et j'y retrouvai les inscriptions mystérieuses et familières qui accompagnaient plusieurs sources dans les différentes îles de l'archipel .        <br />
       Lucilia ôta mes vêtements et les jeta derrière nous.       <br />
       — Ce texte, je l'ai déjà lu, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que c'est ? Je voudrais que tu m'explique ! Je voudrais comprendre ce que...       <br />
       —Plus tard, Augustin, plus tard. Il n'y a pas de temps pour cela.       <br />
       —C'est toujours ainsi, le temps file, une bobine qui se défait dans un précipice...       <br />
       — Viens, fit la sorteresse en me tendant la main, sautons.       <br />
              <br />
       Je me laissai entraîner et l’eau nous engloutit.        <br />
       Les doigts de Lucilia m’abandonnèrent et j’ouvris les yeux, anxieux de ne pas la perdre. Je fus surpris de la clarté d’opale  qui régnait dans la profondeur. Nos corps  sombraient, enveloppés  de bulles d’argent.        <br />
       Elle m’incita à la suivre et se tourna vers le fond, sa chevelure gonflée derrière elle, comme la couronne pulsatile d’une méduse. Je la suivis, la poitrine déjà en feu. Nous passâmes sous une première balustrade immergée à trois mètres, puis sous une seconde, vers cinq ou six mètres. Au moment où j’allais déclarer forfait et remonter en toute urgence,  les tympans au bord de l’implosion,  Lucilia, d’un souple coup de reins, se faufila sous le rebord de granit violet, et disparut.       <br />
        Sans réfléchir, je l'imitai. Un passage était creusé, en cheminée. Tout y était obscur mais je sentis, au clapotis métallique que produisait le corps de Lucilia, qu’on y retrouvait la surface. Je jaillis à l’air libre et repris, haletant, ma respiration, entendant à mon côté celle, bien plus calme, de Lucilia.       <br />
       — Tu vois, me dit-elle, il y a un passage...       <br />
       — Je ne vois rien...        <br />
       ¬—Ne cherches-tu pas un passage ?       <br />
       L’écho de nos voix se multipliait dans diverses directions, comme s’il était renvoyé du plafond très proche d’un boyau, vers des voûtes plus élevées, peut-être fractionnées par des stalagmites .       <br />
       — Attends, tes yeux vont s’habituer.       <br />
       — Brr, c’est glacé...       <br />
       — Mets ta main sur mon épaule, je vais te guider.       <br />
       Elle nageait lentement dans une obscurité  oppressante.        <br />
       — Tu ne vois toujours rien, là devant ?       <br />
       — Non..       <br />
       — C’est vrai, j’oubliais que vos yeux humains ne sont guère sensibles aux infrarouges. Cette fois, tu devrais distinguer les lieux.       <br />
       J’écarquillai les yeux et  une vague forme grise se découpa,  comme un trou irrégulier entre deux piliers bulbeux.       <br />
       — Oui, une  porte, ou...       <br />
       — Un couloir, et au bout quelque chose qui t’intéressera ...        <br />
       Lucilia, prenant ma main, sorti de l’eau, et  me tira derrière elle sur un sol gluant, mais étrangement tiède. Nous marchâmes ainsi, entourés de murailles suintantes, percés d'éperons cristallins, d’où émanait une lueur verdâtre.        <br />
       —On approche de l’endroit où on a entendu des voix, vu des fantômes... des gens qui passent d’un monde à l'autre... peut-être le tien...       <br />
       Grelottant, je suivis son doigt pointé vers le haut. Cette fois, mes yeux  habitués distinguèrent  un mur de pierres ajustées qui s’élançait, dans la lueur floue d’une épaisse vapeur. Intrigué, je m’approchais et eus un mouvement de recul : la base du mur n’était pas située à notre niveau mais beaucoup plus bas, se perdant dans les ténèbres d’un puits sans fond. Nous nous trouvions sur un palier au suplomb duquel achevait de pourrir la roue de bois d’un palan.       <br />
       — Regarde là-haut, en face, il y a un autre palier. C’est là que les apparitions ont lieu. Avec un peu de chance...       <br />
       — Lucilia, je ne vais pas pouvoir attendre ici très longtemps, je gèle.       <br />
       Elle m’enveloppa contre elle, m’attirant sur ses genoux. La chaleur de son corps  m’envahit.       <br />
       — Comme cela, tu pourras attendre un peu plus longtemps ?       <br />
       — Euh... Et toi Lucilia, tu n’as pas froid ?       <br />
       — Tu sais que je suis un croisement de reptile et de chevirelle, fit-elle avec ironie, le froid ne m’atteint pas...       <br />
        Ses lèvres élastiques frolèrent ma nuque, et je frissonnai.  De plaisir ou de dégoût ?        <br />
        Un éclat de voix  descendit du puits. je levai la tête et vis un orifice situé une dizaine de mètres plus haut.        <br />
       Un homme chantonnait, là-haut, une étrange mélopée dont je ne comprenais pas les paroles mais qui résonnait pourtant familièrement. Son ombre bougeait sur le bord de la fenêtre, éclairée de l’intérieur. Une lampe à huile, à en juger par la lumière couleur de miel et par son tremblotement qui faisait danser les ombres jusqu’à des dizaines de mètres au dessous.       <br />
       Je me dégageai des bras de Lucilia et me dressai sur le surplomb, l’oreille attentive.        <br />
              <br />
       — Tu reconnais ce chant ?       <br />
       — Non, mais...        <br />
       Le refrain me revint, comme une chose oubliée depuis la  tendre enfance, une comptine fredonnée au dessus du berceau.        <br />
       — Il faut que...  Je vais grimper.       <br />
       Elle me regarda de ses yeux qui ne cillaient jamais.       <br />
       — Tu es fou.       <br />
       Puis elle se replia contre le rocher.       <br />
       — Salut, petit homme, bien le bonjour dans ton monde...       <br />
       —Attends, Lucilia, je vais redescendre, je trouverai une corde, il faut juste que j’aille voir... Attends-moi.       <br />
       — Si tu veux, fit-elle d’une voix teintée d’indifférence.       <br />
       Attiré par le vide, je me portai sur la gauche de la plateforme, où une faille s’ouvrait dans le mur circulaire, zigzaguant  jusqu’au dessous de la porte éclairée. Comment pourrais-je, de là, me hisser sur  sa base ? Trouverais-je des prises sous mes pieds, alors que mes mains s’ancreraient  dans la faille... ?        <br />
       Mon esprit ne cessait de souligner la folie de l’entreprise, mais j’étais un papillon devant la flamme, et déjà je m’élançais au dessus du vide, les orteils raidis sur les moellons  saillants.        <br />
       — Attention, petit homme, dit, lointaine,  Lucilia.       <br />
       — Ne t’inquiète pas.       <br />
       La traversée fût plus aisée que  prévu, malgré les  eaux qui sourdaient de la faille, de loin en loin, et les massifs d’une mousse spongieuse poussée entre les scellements. Je parvins sous l’ouverture, mais quand je dus me redresser pour saisir l’appui, je me rendis compte que je devrais m’arquer pour opérer un rétablissement. Mon courage vacilla.       <br />
       L’homme invisible, un moment silencieux, antonna un autre chant, aux accents  plus doux, et je crus entendre mon grand-père lorsqu’il m’endormait.       <br />
              <br />
       Mes cuisses se détendirent et je sautai, éloignant mon ventre de la muraille, sûr de périr si mes doigts ne trouvaient pas où accrocher la pierre. Par miracle, ils agrippèrent  la saillie, et je pus souffler, en appui sur les quatre membres.        <br />
       Je me dressai  doucement, la tête en arrière, pour que mes yeux dépassent la limite, sans que n'émerge  ma tignasse proéminente.        <br />
       Et je vis  un grand homme aux traits épais, les yeux noirs, vêtu d’une tunique sombre au col souligné d’un liseré d’or. Penché sur quelque chose que je ne voyais pas, ses bras, horreur, étaient sanglants jusqu’aux coudes.       <br />
       Je ne pus retenir un cri d’effroi et ses yeux comme des charbons se fixèrent sur moi, tandis que le masque de l’homme se déformait sous l’emprise de la rage.       <br />
       — Pequigne Latrone ! hurla-t-il en se précipitant vers moi, les mains gluantes de sang. Il saisit un volet intérieur et le rabattit brutalement, repoussant du même coup mes doigts sur le rebord glissant.       <br />
              <br />
       Et je tombai. Sans y croire, comme dans un rêve, le vent sifflant autour de moi. Je tombai, enveloppé du double hurlement de l’homme et de Lucilia; tombai, tombai, heurtai des bras la muraille vingt mètres plus bas, douleur fulgurante remontant dans ma poitrine, tombai encore, dans l’obscurité humide, corps tournoyant sur lui-même, tête en bas, vouée à éclater comme une pastèque sur un obstacle ou un pavement.        <br />
              <br />
       L’esprit figé dans une terreur passive, je crus voir devant moi un visage, un corps qui m’attendait, les bras ouverts, prêts à me recevoir comme un paquet de linge lancé d’une fenêtre. Chose bizarre, le visage était barbu, encadré de boucles noires, le regard ardent, celui-là même de l’homme qui, là haut, m’avait rabattu le volet sur les mains.       <br />
       Je passai au travers de son image, l’entendant  hurler de désespoir, puis je m’engloutis interminablement dans l’eau glacée.        <br />
       La notion même de souffle me quitta.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-III--Pouvoirs-et-Savoirs_a9.html</link>
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   <title>Tome II : L'épreuve des îles</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 18:09:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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   <![CDATA[
   par Denis Duclos  A mes honorables confrères sociologues, et à leur admirable esprit de sérieux. A Mézières et Christin, pour l’humanité de leurs foules extra-terrestres.   Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.   Préambule au Journal d'Augustin Coriac  En cette douce soirée du 1er Chronian du mois de Bellinocte, an sept-cent-quarante de l'ère de l'Equilibre (Samedi 5 Août 1882), je prends la plume pour tenir mémoire de mon périple aux îles de Guama. L'intention ne m'en a pas manqué jusqu'ici, mais seulement l’occasion. J'ai du mal à concevoir que ce n'est pas un siècle, ni même une année, mais à peine cinquante jours qui me séparent du matin féérique où nous avons débarqué, Jean Latoile et moi, sur la plage de La Majeure, l'île sauvage de l'archipel. Tant d'événements se sont précipités après notre départ de Guyane, portés sur des courants épouvantables par le Doryô, la pirogue de nos guides Aruyambi ! Depuis une semaine, nous avons enfin rejoint la civilisation. Entendons-nous : point celle de notre monde, mais la fourmillante île-capitale de Clotone. Nous résidons à l'hôtel de la famille Fitrion, des négociants en glône -boisson fermentée au goût paradisiaque-, qui nous reçoivent généreusement et nous imposent un agréable farniente. Nous, c’est-à-dire Phial d’Atoy de Parinofle, le valeureux ami que j’ai rencontré à Michemin (une bourgade de La Majeure), ainsi que Pimlic, son fidèle jardinier et valet d’armes, mon vieux compagnon Jean Latoile, et moi-même, Augustin Coriac . Je ne vois guère Phial en ce moment. Il s’est embarqué dans une trépidante affaire politique avec son ami Jansène Fitrion, le maître de maison. Comme Jean passe son temps à jouer au Boc -un genre d’échecs- avec Mategloire, la très jeune fille de nos hôtes d’un âge respectable, je suis forcé à l’oisiveté. Pour la combattre, je suis descendu au quartier des papetiers à Poularoy, y acheter ce gros cahier, des plumes de sophore, de l’encre et du buvard. J'occupe une chambre sous des toits de cérame bleu, à la charpente odoriférante. Elle s'ouvre de plain-pied sur une terrasse couverte, qui recueille la fraîcheur des fontaines du péristyle, situé en contrebas. La paix émane de ce décor intime. Elle tempère les bruits de la ville et m'engage à l'écriture.  Avant de prendre le train des événements, il est utile de rappeler, pour l'information d'un lecteur éventuel, l’identité de l’auteur, ainsi que les faits marquants de l'aventure qui l’a conduit ici. Il est difficile de se décrire et je m’en tiendrai à quelques traits. J’ai vingt-huit ans, le cheveu bouclé rebelle, tirant sur le cuivre. De taille moyenne, je suis plutôt mince, mais j’ai confiance dans ma musculature, entretenue par les exercices qu’exige le vagabondage. Mon visage est anguleux, mes yeux sont grands et de couleur bleu-gris. Mon nez tient plutôt du bec d’aigle que de l’appendice humain. On s’en daubait pendant mon adolescence, sans que je répliquasse pour autant à la manière de Cyrano, préférant la patience des froides vengeances. Mais le pauvre organe attire les coups. J’ai dû plus d’une fois le redresser après de mémorables batailles, dont il garde de l'irrégularité dans l’épaisseur. Au dire des demoiselles, ma bouche est d’un dessin plaisant, surtout lorsqu’elle manie l’éloge fleurie (chose rare, car je lui préfère la mordante ironie). Ma mâchoire m’a toujours posé problème : large et carrée vue de profil, elle est triangulaire vue de face, mystère de l’anatomie que je n’ai jamais pu percer à ce jour. Il m’arrive de fumer et de boire, mais je n’en fais pas une habitude. Mes préférences vont au rhum et à la pipe de choulcave, bien que je ne dédaigne ni le tabac ni la noix de cola, ni même le thé de chiroine, bu très noir. Toutefois, je ne permets pas à des ingrédients naturels ou alchimiques d’influer sur mon humeur, que je voudrais inaltérable selon l’idéal des Anciens. Hélas, je dois bien reconnaître —l’opinion de mon bon Jean Latoile n’est pas à négliger sur ce point— qu’il m’arrive de m’emporter, et de manier la gifle ou le bâton avec quelque excès. Je ne confonds pas ces accès coupables avec la nécessaire colère dans les combats contre des adversaires de rencontre, trompés par ma candeur apparente (et trop souvent réelle). Puisqu’il faut être honnête et parler de ses défauts, j’encours parfois le reproche d’une certaine suffisance. J’aime en effet les jeux d’esprit. J’y apporte le concours d’une culture que je voudrais encyclopédique, et un amour de la logique qui souvent agace. Il m’est arrivé de me faire remettre à ma place, ce dont, au fond, je m’accommode, tant qu’on ne me demande pas de renoncer au commentaire et à sa parure indispensable : la plaisanterie . Je n’ai guère de talent pour l’élégance. Un jeu de deux bonnes chemises de toile, secondées d’autant de pantalons de mer, suffisent aux climats de la région. Dans la tempête, mon vieux manteau de cuir à volants, bien ceinturé, coupe le vent, et par grand froid, un chandail de laine verte, judicieusement équipé d’un col étirable en cagoule (invention d’une tricoteuse aux mains de fée) m’a permis de survivre au passage des cordillères glacées. Bien que j’en conserve une paire soigneusement cirée, j’évite de porter des bottes, pour leur préférer des sandales chiapaneca : leurs épaisses semelles élastiques et aux jeux de lanières montant autour des mollets, s’adaptent à toutes les situations. Mon grand sac cylindrique en peau de phoque est un compagnon fidèle, et j’en oublie le poids additionnel qu’il m’impose à tout moment... quand je ne suis pas assis dessus. La seule chose nouvelle qui s’y trouve depuis mon arrivée à Guama est un petit livre emprunté dans la bibliothèque du château de Phial —à l’insu de son propriétaire, pour ne pas sembler ridicule à ses yeux. Bien entendu, je le lui rendrai après consultation. Je parlerai plus loin de cet ouvrage dont l’auteur est l’oncle de Phial, le sage et savant Karool Jion de May. Cet homme, disparu depuis quelques décennies, partageait, semble-t-il, certaines de mes passions les plus secrètes. J’aurais aimé le rencontrer, mais le temps, hélas, sépare les générations par des fossés infranchissables. Selon la version officielle entérinée par l'Église, je naquis le 23 Octobre 1854, à Malicot, non loin de Montepelle, de Benjamin Coriac (1819-1857), un modeste nobliau gascon dont la famille avait émigré avant la révolution française dans la région, et y tenait un domaine vinicole. Je connus peu ma mère, Marie Coriac, née Pialet de Montcalm, qui mourut en couches à la naissance de mon frère Tryphème, alors que j’étais dans ma deuxième année. Je ne conserve guère plus de souvenirs de mon père, que le chagrin et l'épuisement poussèrent à rejoindre bientôt son épouse . Je fus élevé en Guadeloupe par mon oncle François Coriac et sa femme, Anaïs, une magnifique mulâtre. François était dit le frère jumeau de mon père, bien qu’il y ait selon moi un doute sérieux sur cette gémellité; de toutes façons, ils n’étaient pas nés du même oeuf, car ils se ressemblaient aussi peu que l’eau et le feu. J’appris par la suite qu’il avait longtemps courtisé la femme qui devait devenir ma mère. François gouvernait une propriété de canne et une distillerie prospères, situées au lieu dit La Clerberie, non loin de la plage des Trois Tortues, à l’Ouest de Marie-Galante. C’est là que j’ai vécu les plus belles années de ma tendre jeunesse, loin des convulsions métropolitaines. J’ai toujours considéré François et Anaïs comme mes vrais parents. Mieux que si j’étais leur propre enfant, ils m’ont tout apporté : l’affection intelligente et impartiale, une vie agréable, une instruction de bon niveau, dispensée par le vieux père Maalouf, (le dernier Franciscain du monastère de Grand-Bourg, près de Capesterre), un soutien discret dans les premières épreuves viriles, et enfin des appuis efficaces pour monter ma propre affaire. Très jeune, j’entrai dans le commerce et réalisai une jolie fortune à l’aide de deux bricks rapides que j’avais pu affréter, sous l’autorité de mon oncle, puis acheter à mon nom. Armateur téméraire, je les chargeai de rhum vers Bordeaux et Lisbonne. J’en ramenais du chêne-liège travaillé pour le bouchon, le flotteur ou la semelle, dont les arrière-pays de ces villes (respectivement les Landes de Sisteron et l’Alentèje) produisaient les meilleures écorces. Je rapportai également vers l’arc caraïbe des outillages modernes, des vins et d’autres produits du raffinement français, fort appréciés en Floride et en Lousiane. Le succès m’était venu trop vite. Déjà lassé, je rêvais d’un retour en France, pour marquer mes droits sur la propriété de Malicot demeurée sans maître depuis le départ de mon frère, entré dans une école d’officiers comme on entre dans les ordres. Sur un coup de tête, j’y épousai en 1874 une cousine éloignée, Mathilde Léon-Pruns, dont j’eus deux enfants : André, un garçon aujourd’hui âgé de six ans et Athéna, qui va sur ses deux ans, mais que je n’ai guère connue au delà de ses premiers mois. Le caractère acide de la pauvre Mathilde vint bientôt à bout de ma patience. Et puis je supportais mal l’inaction dans la campagne provençale. Je décidai de partir à l’aventure. Ne sachant à qui déléguer la conduite de mes affaires maritimes, je vendis mes parts à un marin, mon brave camarade Claude-Marie Boucquard, laissant le reste de ma fortune à ma femme et à mes enfants. Lorsqu'il eût vent de mon projet (que j’avais caché à ma famille), Jean Latoile me supplia de l’emmener avec lui, de ne plus le laisser croupir à Malicot, où il avait passé les dix-sept dernières années de sa vie à conduire la ferme et le vignoble, sans en tirer nul autre avantage qu’une vague reconnaissance condescendante de la part de mon frère. Il ne se voyait pas subir la poigne autoritaire de Mathilde, alors que sa femme Ginette, défunte depuis peu de cachexie, ne serait plus avec lui . Il m’est difficile d’expliquer les raisons profondes de ma fuite. Disons que je me suis mis à la recherche d’un passage entre deux réalités, deux époques, dont l’une est, pour moi, bien plus acceptable que l’autre. Je sais que cette formule est énigmatique, mais ce sont les mots qui me viennent, et je n’en trouve pas de plus justes pour le moment. Cette quête, pendant longtemps incertaine et vouée à la folie, me conduisit à l’extraordinaire rencontre d’un monde ignoré de nos contemporains : l'archipel de Guama. C’est un groupe de sept îles —trois à l’Ouest : Lario, Draco, Périache; deux au centre : La Majeure et Clotone; deux à l’Est : Sanabille et Malamé— qui est situé, sans certitude aucune, dans l’Océan Atlantique, au nord-est des Antilles, à quelques jours de navigation de la côte sud-américaine. Par un concours de hasards naturels (et peut-être surnaturels), Guama est si bien protégé par de puissants courants marins et par des formations cycloniques permanentes, qu’il a été jusqu’ici évité par les navigateurs. Bien que cela semble impossible, aucune rumeur n’a circulé à son propos, ce qui aurait incité des hommes courageux à l’armement de vaisseaux d’aventure. Il est possible que les parages aient pâti (ou bénéficié) de la réputation d’une zone des Bermudes, située plus au nord, et où de nombreux vaisseaux de ligne semblent avoir disparu sans laisser de traces. Ma découverte fut l’effet d’un double hasard. A La Guadeloupe, j'avais été intrigué par une trouvaille de brocante : une carte de cuir d'âge indéterminé décrivait Guama, sans toutefois donner la moindre indication sur son emplacement. Ce fut au détour d'une conversation avec des Indiens Soroakl, habitants d’un hameau sur la berge du Rio Milpa, en Guyane, que j'en vins à soupçonner la présence d’un mystérieux archipel, au large de cette côte inhospitalière. Encore fallait-il trouver moyen, pour s'y rendre, de défier des obstacles peut-être insurmontables. Trois Aruyambi acceptèrent de nous servir de guides. Manoeuvrée habilement, leur pirogue parvint en vue de la plus grande île de Guama, La Majeure, le quinze juin de cette année, au petit matin. Nous gagnâmes le bourg de Michemin où nous fîmes connaissance du seigneur des lieux, Phial d'Atoy, en son château de la forêt sous-winolle. Ce rude personnage nous offrit spontanément son aide et son amitié. Sous sa direction, nous entreprîmes de traverser les sylves sauvages du mont Wino pour rejoindre le port de Cap Charbin, afin de prendre le vaisseau-traversier qui nous conduirait vers l’île-capitale : Clotone. Nous fûmes ralentis par une nature grandiose mais hostile, et plusieurs fois arrêtés par des êtres -humains ou non- intéressés à notre égard. Ayant échappé au Crocaster (un oiseau géant), nous survécûmes au Gigastome : ce curieux phénomène géologique vivant, hybride de tremblement de terre, d’orage magnétique et de vent de sable, est fort mal intentionné à l’égard de qui le foule du pied. Nous surmontâmes divers périls de la forêt du mont Wino ou des marais de Mortangle, pour nous retrouver à la merci de la tribu des Pathiolans, adeptes passionnés de la poursuite équestre au milieu de buissons acérés. Nous nous en tirâmes, après tout, fort bien, mais ce fut pour tomber bientôt entre les griffes du gouverneur de l'île, le sournois Paraday Principus Mungabor, décidé à me soumettre à la question, et à violenter mes amis. Avec l'aide avisée de Phial d'Atoy et d'autres personnes bien disposées, je pus m'enfuir, accompagné du jeune Satius, qui devait, hélas, périr dans l'affrontement avec la soldatesque. J’avais pu , grâce à lui, me rendre chez le sage Huimror, mystérieux personnage tutélaire et guérisseur de Thrombes. Ces êtres humains retombés à l’état de bêtes sauvages, paraissent hanter les sous-sols de l’archipel. Enfin, je ralliai le traversier de Cap Charbin, sur lequel, comme par miracle, je retrouvai mes compagnons indemnes. Je voyageai en leur compagnie jusqu’ici.  Il est impossible de rester à l'abri du climat d'intrigues et de violence qui imprègne tout l'archipel de Guama -depuis plusieurs années, semble-t-il-, et je fus plongé malgré moi, dans le cours d'aventures éloignées de mon but. Lors de circonstances dramatiques, je fis connaissance d'une jeune fille, Nadja Benjou. Cette délicieuse créature était poursuivie par un guerrier masqué, qui portait l'uniforme des Zwölles Noirs, un groupe de mercenaires féroces basés sur l'île de Draco, à l'Ouest de La Majeure et de Clotone. Par chance, je pus déjouer le dessein meurtrier du personnage (répondant au charmant nom de Nardor Botulis) et le mettre en fuite. Nadja, inquiète pour son propre avenir, me confia un paquet que je ne sus refuser. Encore en ma possession à ce jour, il est destiné à un dénommé Olivon Clinus, présumé habiter dans l'un des îlots de la capitale, et qu'il me faut maintenant retrouver. Je ne me plains pas de cette tâche imprévue, car tous les prétextes sont bons pour en savoir davantage sur ce monde singulier, et obtenir, fût-ce par hasard, des informations sur le "passage" que je recherche depuis si longtemps. Tout m’indique que -s’il existe- c’est bien dans cet extraordinaire groupe de terres inconnues qu’il prend son départ. Je dois enfin le confesser : j'aimerais revoir Nadja. L’évocation de son nom, de son image, de sa voix chaude, de son rire léger, induit encore en moi, malgré la brièveté de notre rencontre, un trouble certain. Je ne saurais dire s’il est seulement le signe d’un sentiment, ou s’il traduit la reconnaissance intuitive d’une communauté de destin entre deux êtres que tout sépare et qui, tels des étoiles filantes, suivent chacun une trajectoire orpheline, pour disparaître dans un flamboiement silencieux. Le présent récit commence à notre arrivée à Clotone, à bord du traversier, un énorme vaisseau rond de paille et de bois, le Berto Sigmarin. Notre compagnie est composée de Jean Latoile et de moi-même, de Phial d'Atoy et de son valet Pimlic, et de nos trois guides Aruyambi : Capitaine-Papa, son vieil ami Arcomo le pêcheur, et le mousse Païcou. A. C.     <div>
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       Première Partie :       <br />
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       L’île-Capitale       <br />
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       Le voyage entre La Majeure et Clotone nous parut d’un confort délicieux au regard de nos cavalcades effrénées sur la grande île sauvage. Entre agapes et jeux, nous nous consacrâmes au sommeil réparateur, malgré les oscillations chaotiques de l'embarcation géante.        <br />
       Le quatrième jour de la traversée, nous fûmes tôt réveillés : un joyeux tohu-bohu s'emparait des ponts, à l'approche de Clotone et de son panorama. Je m’accoudai au bastingage du pont-paradis pour assister au spectacle que me commenta Phial, dont la voix tremblait d'émotion. Vingt ans qu’il n’était pas venu à la capitale !       <br />
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       Avec deux cent trente mille habitants, (sur les trois cent mille que contient tout l’archipel), Clotone prétend résumer Guama. Elle se compose de quatre terres principales, séparées par des canaux sillonnés de petits traversiers à voile, à moteur Chouffre, ou à rames (les Rémones). Les rapports entre les quatre parties de la capitale sont commandés par un étroit bras de mer qui les franchit d’Est en Ouest : le chenal Rouffiac, du nom d’un mythique corsaire gascon jadis surgi d’Outremonde pour se mettre au service de Clotone.        <br />
        Située au Nord-Ouest, la terre la plus spacieuse est La Ménile, qui accueille la majorité de la population (cent soixante dix mille habitants). C’est aussi un sol agricole, régi par les grandes fermes des Fariniers de l’ordre des Nourrisseurs. Nombre d’entre eux vivent à Cicéole, village très riche mais isolé au milieu de ses terrasses fertiles.        <br />
       Viennent ensuite, au Nord-Est, Canémo (trente mille habitants) et son îlot de Thyrse, célèbre pour l’Université Sylphienne qui s’y blottit, et -respectivement au Sud-Ouest et au Sud-Est- La Mirande (vingt-mille) et Fustelle (dix-mille habitants).        <br />
       Les trois premières îles ont en commun de concentrer des fonctions de puissance. La Mirande est le siège du palais de la Conque (la magistrature) et aussi de la prison, la terrible tour de Roc aux pieds dans l’eau (située derrière le bastion occidental du Mur des Chênes Cercopses). Canémo abrite le Palais Sapientiel, où se réunit l’ordre des Savantissimes Artisards, contrôlant à la fois la science, la technique et l’industrie.        <br />
       Quant à La Ménile, elle accueille la résidence du Villacopat (l'administration centrale), et aussi des commerçants (telle la corporation des Grands Hanséhards logée en ville basse, à Poularoy), et des maîtres-pêcheurs le plus aisés. C’est encore la villégiature de toutes sortes d'ambassadeurs, voyageurs, marins et militaires, marchands et fonctionnaires.        <br />
       Magnestrade, la rue principale de La Ménile, suit grosso modo  un arc Est-Ouest, contournant le Grand Bassin par le Sud. Elle connaît une animation débordante, notamment du fait des Pétacles (ou dames-trotteuses) et des Monucles (les travestis, très appréciés), qui attirent le chaland entre les étals de poissons et les cireurs de chausses. Les parois intérieures de ses tavernes sont pour la plupart couvertes de plaques de bronze bosselées qui gardent mémoire des bagarres de plusieurs générations de matelots avinés. Les marins dracois, après avoir solidement verrouillé leurs embarcations au large, y viennent se désaltérer en nombreuses compagnies jusqu’à ce que, sur un signal -souvent contenu dans une chanson- ils ne se lèvent ensemble pour casser leurs pots de glunelle sur la tête de leurs vis-à-vis. Ils s'engagent ensuite dans de furieux combats au cours desquels les meubles -spécialement conçus pour se démanteler sans résistance- servaient de munitions.        <br />
       Située au Sud-Est de ce groupe d’îles de puissance, Fustelle est une terre plate, à l’habitat peu dense et plutôt bohème, ou se mêlent sans parti-pris une petite paysannerie autarcique, spécialiste de poésie, des membres originaux de la bourgeoisie, des inventeurs ou des artisans hors corporation. Des étrangers non recensés y trouvent asile, ainsi que certains occultistes transitionnels. Depuis toujours, le Conseil du Peuple des îles de Clotone, (dont les réunions ordinaires se tiennent au Palais du Peuple, face au Villacopat) se rassemble en congrès à Fustelle pour la désignation des candidats aux élections de la première magistrature, le Minusat. La cérémonie se déroule invariablement dans un camp dressé au milieu de la plage de Fangouste. Commémore-t-on ainsi le souvenir perdu de l’arrivée sur Guama des ancêtres de l’actuelle population ?       <br />
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       La route suivie par les traversiers de la Hanse du Suroît pique droit sur la Mirande, puis, à quelques encablures de sa grève méridionale, vire sur bâbord, et la longe jusqu’au canal Rouffiac. Ainsi, le Berto Sigmarin approcha-t-il de Clotone par la côte la plus sauvage, et si le trafic maritime n’avait pas été aussi intense, j’aurais pu croire qu’il s’agissait d’îles vierges de toute habitation.        <br />
       Puis on doubla le cap Ocre et ses récifs. Alors m’apparut dans sa splendeur la colline occidentale de La Ménile, et ses milliers de petites maisons immaculées, serrées autour du palais hanséatique dominant la vaste baie des Vents Propices. Le capitaine porta le toast traditionnel et la foule assemblée sur les ponts poussa des cris de joie. Au milieu du canal, le traversier s’orienta majestueusement vers tribord, face à la perspective orientale, d’où l’on voyait maintenant l’enfilade de toutes les îles composant Clotone.        <br />
       «Regarde, me dit Phial enthousiaste, au fond, c'est la pointe Torse, l’extrémité occidentale de Canémo. Un peu en avant, sous ces myriades d'oiseaux, le banc de sable de Fangouste  annonce Fustelle, comme la fumée le feu. Et là, au premier plan sur ta droite, ce sont les hauts fortifiés du faubourg de Mirandol grimpant à l’assaut des falaises de La Mirande.»        <br />
       Une imposante coupole couronnait le tout, étrangement spiralée, et hérissée de protubérances sculptées dans un matériau bleuté, d’un poli parfait.       <br />
       « C'est la Conque, l'instance juridique de l’archipel, dit Phial, qui attira mon attention sur le bouquet de très hauts arbres qui dépassaient d’un mur, non loin de la coupole.       <br />
       » Ils marquent l’esplanade du Champ de Courses... »       <br />
        Je devais apprendre bientôt l’importance de ce détail.       <br />
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       Notre lourde embarcation pivota encore, et prêta ses larges flancs aux crocs lancés depuis les minuscules bateaux-guides. Telle une baleine à l’agonie, elle fut harponnée puis lentement hâlée sur la pente pavée où elle devait échouer, laissant aux passagers le temps d’admirer la ville avant le débarquement.       <br />
       Vers l'orient, la pointe quadricorne du Palais de la Sapience émergeait de la brume rose qui flottait sur Canémo.  Mais, avec le mouvement du bateau, elle fut éclipsée par une masse rocailleuse, surgissant au delà des immeubles comme une taupinière géante.         <br />
       « Qu'est-ce que c'est que cette chose noire qui surplombe la ville ?       <br />
       —La colline des Pouvoirs  dit Phial. Et les structures qui la couvrent sont les bâtiments du Villacopat. »       <br />
       Le siège du Villacopat formait un ensemble massif de terrasses et de murailles basaltiques en cascade, planté d’une dizaine de tours étroites et hautes, telles des piliers soutenant le vortex de nuées grises qui tourbillonnait en permanence au dessus de la colline des Pouvoirs.        <br />
       « Tu vois ce donjon trapu et plus sombre au coeur des édifices ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Il  est habité par le Villacope... le vrai prince des îles de l’archipel de Guama. J'espère que nous n'aurons pas à nous y rendre. Le maître des lieux est encore plus sinistre que Mungabor.       <br />
       —Est-ce possible ?        <br />
       —Et cent fois plus puissant... »       <br />
       Plusieurs étages de noirs remparts séparaient le Villacopat du long parallélépipède rectangle du Palais du Peuple. L'édifice marmoréen aux colonnes torsadées étincelait de blancheur.       <br />
       « Quelle splendeur, dis-je, impressionné.       <br />
       —Oh, susurra Phial, c’est sans doute à défaut d’être habité d’une réelle substance de pouvoir. »       <br />
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       Enfin, le grand Coracle s’immobilisa en frémissant de la base au sommet. Loin sous nos pieds, la volute d’énormes câbles de jusquarma qui constituait sa carène faisait fond sur le sol du port, soulevant alentour des nuages de vase nutritive dont se repaissaient de gras lupifers, réputés non comestibles. Aussitôt, les hommes du quai tendirent les dizaines de câbles d’arachnile qui retiendraient le vaisseau à la terre ferme en dépit des marées. Une large passerelle tissée fut déroulée vers le sol, telle une langue assoiffée, et des matelots enfilèrent au fur et à mesure dans ses boucles latérales les planches équarries qui serviraient de marches. Sur un signal des officiers, les passagers se dirigèrent vers l’arche de sortie, tandis que l’orchestre entonnait une chanson d’adieu.       <br />
       On n’avait pas à se soucier des bagages et des montures, chevaux et méyots, qu’une armée de débardeurs s’affairait à extraire des flancs du panier géant, par des orifices décousus pour la circonstance.        <br />
       Toute notre compagnie descendit prudemment sur la passerelle ondulante, chacun subissant déjà le charme de l’immense cité lumineuse et bruyante qui s’apprétait à les envelopper, à les engloutir.        <br />
       A l’exception de Capitaine-Papa, les Indiens n’avaient jamais vu de ville. Ils étaient plongés dans une sainte stupeur, assez amusante à voir, je dois dire. Le digne Navigateur était lui-même bien mal à l’aise, et se prit à souhaiter que la famille Fitrion fût présente au rendez-vous, ce qui libérerait les Aruyambi de leur mission protectrice. Il savait que ses compagnons supportaient mal la folle agitation des grandes cités. Dans le meilleur des cas, cela les rendait tristes et amorphes, et dans le pire, ils pouvaient être atteints —cela s’était vu dans le passé— d’une crise de démence qui les pousserait à s’envoler du haut d’un immeuble.       <br />
       « Une... une énorme ter... termitière ! » balbutia Païcou.       <br />
       Les Aruyambi m'avaient prévenu qu’ils préféreraient se séparer de nous —leurs protégés— sur le quai, pour ne pas s‘aventurer dans le ventre d’un monstre urbain qui les effrayait bien davantage que la tempête ou la jungle. Ils étaient convenus avec le capitaine du Coracle de conserver leur paillote de pont pour le retour. Ils demeureraient à bord pendant que s’effectuerait le débarquement puis l’embarquement, dans l’autre sens, des marchandises et des passagers à destination de La Majeure. Une fois retournés à Cap-Charbin, ils s’entendraient avec un marin charbiniot pour se rendre au mouillage de leur pirogue, le Doryö,  abrité dans une crique près de la bourgade de Michemin. De là, ils rentreraient chez eux, sur la côte guyanaise.       <br />
       « Mais comment comptez-vous rejoindre la Guyane ? m’étais-je étonné. Il est certainement impossible de remonter à contre-courant du Dragon !       <br />
       —Ne sois pas inquiet, Chef, m’avait calmement répondu le Navigateur. Nous autres les Passeurs, connaissons certains secrets. Je peux au moins t’en dire ceci :  il arrive que le ciel contredise la mer. Le vent, parfois, voyage à rebours de la vague.       <br />
       —Veux-tu dire, Capitaine-Papa, que vous comptez combattre le courant à la seule force de la voilure ? »       <br />
       Le vieil Indien ne me répondit pas, et me gratifia de son sourire juvénile et énigmatique.       <br />
              <br />
       Un groupe de personnes richement vêtues s'avançait au devant des voyageurs. Soudain, Phial agita ses grands bras, manquant de pousser à l'eau un méyot lourdement chargé, effrayé par son geste.       <br />
       Le signour de Michemin venait de reconnaître la famille des amis venue l’accueillir au pied du bateau. Jansène Fitrion, un homme altier à la barbe fleurie, enveloppé d'un manteau de laine noire à revers pourpres, s’était déplacé lui-même dans son char couvert, accompagné de sa fille Mategloire, drapée du voile doré des écolières de la Conque. Dame Fantige, la gente épouse de Jansène se tenait en retrait. Le cousinage, les clients et les serviteurs à la livrée verte et rose suivaient en demi-cercle, écartant la foule bigarrée qui s’agitait en tous sens autour du panier-paquebot.        <br />
       Jansène, l'oeil mouillé sous d'épais sourcils restés charbonneux, accueillit Phial d’une étreinte discrète. Toute la retenue de la bourgeoisie clotonoise n'empêchait pas que percent la chaleur et la joie des retrouvailles. Phial savait lire ces nuances, et répondit avec la même réserve, ce qui signifiait à peu près, au regard des notables venus attendre d’autres passagers,  qu’il sautait au cou de son hôte.        <br />
       Le Clotonois se tourna vers moi, souriant :       <br />
       « Voici Augustin, je présume. Le jeune étranger dont tu m'as parlé dans ta missive ?        <br />
       —C'est cela même, dis-je en m'inclinant. Je suis flatté de faire votre connaissance, Signour Jansène. Phial m'a fait part de l'histoire de votre amitié, et des formidables exploits dont vous avez été l'auteur.       <br />
       —Il ne faut rien exagérer, mon jeune ami. Hélas, l'aventure est pour moi souvenir de choses révolues. »       <br />
       Il froissa son épais manteau dans son poing noueux.       <br />
       » Les jeunes énergies sont bienvenues dans cette ville turbulente... Mais pour le moment (il eut le geste de dissiper de lourds soucis), n'y pensons pas. Je me soustrairais aux devoirs sacrés de l'hôte en vous imposant de fastidieuses considérations. Venez, mon épouse a fait préparer pour vous un repas.       <br />
       —Un moment encore, mon ami, dit Phial. Nous devons prendre congé des Indiens avec lesquels nous avons partagé les péripéties de la traversée de La Majeure.       <br />
       —Je vous en prie. »       <br />
              <br />
       Les adieux avec nos compagnons Aruyambi furent empreints d’émotion, et Jean qui s’était, contre toute attente, fort attaché à Païcou, le mousse espiègle, écrasa une grosse larme sur sa joue. Le jeune Indien l’assura de prochaines retrouvailles, puis fouilla dans son havresac et remit une enveloppe de feuille à Pimlic.       <br />
       « Qu'est-ce que c'est ? demanda le jardinier de Phial, la voix enrouée.       <br />
       —Ce sont les graines d'une plante fort utile. Quand tu reviendras au château de ton maître, mets-les sous une main de terre avec un peu d'eau. Je te laisse la surprise.       <br />
       —Ah ? dit Pimlic, mais... Est-ce que çà se mange ?       <br />
       —Tu verras, mon ami, je t'assure que ce n'est pas une mauvaise plaisanterie.       <br />
       —Et bien alors merci, Païcou, de tout coeur. »       <br />
        Phial souhaita cordialement bon vent à Capitaine-Papa. En réponse, ce dernier tint un discours dithyrambique sur nos qualités de héros, et nous assura d'une gloire immortelle, au moins dans la tradition orale de son peuple. Plus réservé, mais le regard chaleureux, Arcomo serra sans rien dire la main à chacun d'entre nous.       <br />
       Puis les indiens remontèrent la passerelle sans se retourner.        <br />
              <br />
              <br />
       Une fois les Guyanais rembarqués, Phial et moi-même montâmes sur le char carrossé du maître de maison. Pimlic et Jean nous suivaient à pied, entourés des familiers et des serviteurs. La jeune Mategloire, fille unique de Jansène, dans la fleur de ses seize ans, insista pour venir avec nous malgré l’inconvenance de la situation, car sa curiosité envers les Ultramondains était sans bornes. Son père se laissa fléchir et, elle s’assit près de la fenêtre, baissant la glace afin de commenter pour moi le spectacle de la ville. Mategloire était menue, bien faite, les cheveux d’un or sombre coupés mi-court, et son voile d'écolière, négligemment rejeté sur l'oreille, laissait voir son assez charmant petit menton, et un regard extrêmement vif, voire malicieux. Je trouvais agréable sa voix gazouillante, même si je ne maîtrisais pas encore la langue clotonoise, un peu plus sèche et scandée que le Guamaais parlé sur La Majeure.        <br />
              <br />
       Pour nous rendre à l'hôtel de famille, nous devions rejoindre la rue Magnestrade, l’artère principale de la Ménile, qui courait  vers l’orient depuis la place de la Hanse. J'admirai le Siège Hanséhart aux centaines de fenêtres aux linteaux sculptés, aux vitraux étincelants, puis nous nous engageâmes dans les faubourgs artisanaux de Poularoy, que l'arrivée d'un grand bateau mettait en ébullition. Je compris que les marchandises débarquées aux quais de la Baie des Vents Propices y étaient réparties, travaillées, métamorphosées. De cour en cour et d’échoppe en échoppe, elles se transformaient en merveilles proposées -pour presque rien- dans les devantures illuminées qui couraient sous les arcades de Magnestrade.       <br />
       Malgré les injonctions des valets de la maison Fitrion, la cohue ralentissait notre marche. L’encombrement ne me préoccupait guère, car ce spectacle me fascinait. Comment un petit monde aussi isolé que l’archipel pouvait-il recéler autant de richesses, et des produits aussi bien faits que ceux dont regorgeait le labyrinthe de ruelles animées où nous progressions ? Comment pouvait-il contenir des types humains aussi variés ?        <br />
       Tout captivait mon attention : la dense circulation de véhicules tirés par des animaux trapus, les trains minuscules suivant des rails de bois et halés par de mystérieux mécanismes hydrauliques, les carrioles bondées d’un menu peuple vêtu de couleurs chatoyantes, dans lequel les femmes semblaient plus rares que les hommes. Sans parler des curieuses voitures automobiles, faites d’un coquillage presque sphérique, et montées sur des trains de roulettes enveloppées de latex.       <br />
        Les bâtiments, aussi, étaient inhabituels : leurs façades de deux étages, savamment ventrues, étaient coiffées de toits de cuivre bruni, à la corniche saillante relevée aux angles par des flammes vertes aux contours fantasques. Leur pierre de taille rosée s'ornait d’encorbellements  factices aux consoles sculptées dans la masse.        <br />
       La poussière de la ville industrieuse avait noirci beaucoup d’immeubles, qui demeuraient cependant de bonne tenue. Ils arboraient, au dessus de vitrines plus diaphanes que transparentes, de hautes enseignes en bois doré ou en cuir moulé, aux symboles simples : un épi de blé, une horloge, un rouleau de papier, une bougie, un morceau de verre coloré, un mannequin de bois vêtu d’un splendide déshabillé de dentelle rouge, une jambe féminine gaînée dans une résille d’or, etc.       <br />
       Le sol, en revanche, formé de larges dalles, était encombré de détritus jetés négligemment, que des animaux au groin relevé dégustaient sans attendre.        <br />
       Le char fut soudain secoué. Un homme était monté sur le marchepied et s'agrippait à la portière.  Gênés par la foule, les gens de la maison Fitrion perdirent du temps.       <br />
       «Mais ! L'immonde sagoupiard est en train de pisser sur la voiture ! » s’écria Mategloire indignée.       <br />
       La grosse tête dodelinante du pochard souriait de plus en plus à mesure qu'il se soulageait, lorgnant dans l'habitacle comme dans la caverne d'Ali-Baba. Mategloire remonta la vitre pour éviter la main hésitante, pleine de dartres, qui s'avançait pour la toucher. Mais une énorme poigne s'abattit sur le col du bonhomme, et il fut enlevé dans les airs comme une plume.  Jean —car c'était lui— le déposa délicatement sous un réverbère auquel il s'accrocha comme à une bouée.       <br />
       « Insensé, dit Jansène. Les effets de la misère !        <br />
       —Iiiik ! »       <br />
       Je me retournai vers Mategloire, source apparente de ce cri perçant.       <br />
       Elle rit :       <br />
       « Ce n'est pas moi, c'est lui.       <br />
       Elle désignait, blotti contre son cou, un minuscule animal au pelage  soyeux et aux yeux immenses.       <br />
       » C'est Fouchi, mon musilet. Il a vu quelque chose. »       <br />
       La petite bête accrocha familièrement le bout de sa longue queue préhensile au bouton de nacre qui fermait le col de sa maîtresse, et descendit sur ses genoux. D'un bond, il fut au sol, entre nos pieds, et attrapa une  boule grise luisante, qu'il se mit à dévorer.       <br />
       « Qu'est-ce que c'est que çà ?  Fouchi, donne-moi çà tout de suite ! »       <br />
       Le musilet, réticent, essaya de cacher l'objet derrière sa queue touffue, et se dressa en gonflant les joues, pour faire diversion.       <br />
       Je me baissai et ramassai la bille, m'attirant quelques protestations timides.        <br />
       Jansène ajusta ses lorgnons et se pencha.       <br />
       « C'est étrange... On dirait ?   Mm ! Ce n'est pas possible !       <br />
       —C'est un oeuf de gros insecte, dit Phial. Donnez moi cela, Augustin. »       <br />
       Quelque chose remuait faiblement  à l'intérieur, et une patte minucule s'engageait dans l'opercule enfoncée par la morsure de Fouchi.       <br />
       « Sacremiole ! » s’écria Phial soudain révulsé, et il lâcha l'oeuf, qu’il écrasa aussitôt sous son talon.       <br />
       —Vous pensez à ce que je crois, n'est-ce pas ? dit Jansène .       <br />
       —Un oeuf de liècle ! Comment cette horreur est-elle parvenue jusqu'ici ?        <br />
       —Peut-être l'homme qui jouait les poivrots l'a-t-il jetée par la fenêtre ? suggéra Mategloire.       <br />
       —Nous l'avons échappé belle, mes enfants, dit Jansène. Cette larve aurait pu tous nous tuer !       <br />
       —Comment cela ? s'étonna Mategloire, tu entends, Fouchi ? »       <br />
       Le musilet escalada l'épaule de sa maîtresse et se cacha à nouveau sous son oreille, se fondant aux boucles de sa chevelure.       <br />
       « Fouchi ne risquait rien. Les musilets mangent les liècles sans leur laisser le temps de pénétrer dans leur fourrure. Mais l'insecte se serait attaqué à l'un d'entre nous, en entrant dans une chaussure, par exemple.       <br />
       —Et ensuite ?       <br />
       —Non, fit Jansène en frémissant, je n’insisterai pas, c'est trop horrible.        <br />
       —Incompréhensible ! s’exclama Phial, les liècles ne se reproduisent pas dans cette île.        <br />
       —Des choses étranges surviennent en ce moment. Vous comprendrez bientôt pourquoi je suis si heureux que vous nous ayez rejoint. »       <br />
       Et le vieil homme s'enferma dans un mutisme soucieux.       <br />
              <br />
       C'est d'un oeil plus attentif que je regardais le spectacle de la ville défiler par la grande fenêtre du véhicule. Mategloire  avait oublié l'incident et commentait tout ce qui attirait mon regard : femmes en voile noir se préparant à la sainte fonction de Magdes,  gardes villacopaux aux épais gilets ferrés, sans doute en permission, présentoirs ambulants des vendeurs de jus de frielle ou de fakar glacé, étals sanglants de quartiers de chevirelles et de chniarques éventrés, fontaines portatives des marchands de parfums, etc.        <br />
       Les petits métiers paraissaient regroupés par quartiers comme dans un souk oriental. Mategloire me montra les places octogonales où les marchands pouvaient dormir sans se défaire de leurs marchandises, ensuite distribuées aux détaillants dont les échoppes minuscules garnissaient les façades du même ensemble d’immeubles de pierre mauve, usée par l’âge.        <br />
       Des hordes d’enfants couraient ici et là, jouant, portant des ballots ou vendant des babioles. La jeune fille m’expliqua qu’ils ne travaillaient pas vraiment, car la loi l’interdisait (décret Molineaux de 672). Mais nous étions Erman, jour du commerce, et le Villacope laissait les enfants vaquer aux occupations familiales. La plupart, au lieu d’aller à l’école (qui restait ouverte) préféraient aider leurs parents. On leur confiait de menues tâches : aller chercher la chiroine brûlante sur des plateaux d’argent (que les échoppiers aimaient boire avant la fin de la pause de Bimère, histoire de dégager leurs bronches pour reprendre leur boniment racoleur), ou rapporter à dos de chevirelle un objet commandé par un client exigeant, et qui n’était encore disponible que chez le grossiste voisin.       <br />
       « De toutes façons, les enfants mangent très mal à l’école depuis l’administration d’Oriflan. Tenez, justement : une école ! Vous voyez que le Villacope limite les dépenses !  »       <br />
       La bâtisse de blocs bleus aux larges fenêtres n’était guère entretenue, et peu d’élèves étaient assis dans les salles, à la lueur intime et vacillante de petites lampes à huile.        <br />
       Un graffiti rageur gravé au couteau sur la porte écaillée en disait plus long qu’un grand discours. On pourrait le traduire ainsi :       <br />
       « La soupe à la choulcave,        <br />
       Je vous dis qu’on en bave.       <br />
       Le phomard avarié,       <br />
       il faut se faire prier.       <br />
       Qu’est-ce qui est vraiment nul ?       <br />
       La tarte à la glossule. »       <br />
               <br />
       La voiture roulait maintenant plus facilement sur une contre-allée bordée de canipores trop bien taillés.       <br />
       —Voila notre maison, s'écria fièrement Mategloire, en désignant une façade aux hautes fenêtres à balustrades où se réfléchissait le soleil déclinant.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       L’île-ville de Clotone       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       I.       <br />
               <br />
       La maison de Magnestrade       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Après un léger souper servi dans le jardin du patio, nous étions étendus sur les divans du rez-de-chaussée, dégustant un verre de glône centenaire, tirée en notre honneur des fûts de la cave familiale. Jansène et Phial échangeaient des souvenirs du temps lointain.       <br />
       Maintenant âgé de soixante-cinq années, Signour Fitrion était de vingt ans l'aîné de Phial. Un quart de siècle auparavant, sous le minusat de Phingel Magdaz, ils avaient fait campagne ensemble, au cours de la guerre dite &quot;occidentale&quot;, qui permit de repousser une invasion de Zwölles. Rondement mené, le conflit avait duré moins d'un an (1857-58). Les troupes de l'Archipel, dirigées sur mer par l'Amiral Moudrelay et sur terre par les armées d'ombre de Savroun le Long, s'étaient hardiment portées au devant de l'armada ennemie, soigneusement espionnée par un nuage de volatiles dressés (des crocasters nains). La marine zwölle avait été surprise en pleine préparation logistique, et s'était repliée en catastrophe, non sans pertes. Par la suite, elle en fut réduite aux coups de main contre les côtes de Lario, de Draco et de Périache, opérations d’autant plus sanglantes que leur humiliation avait été cuisante.        <br />
       Pour en finir, Moudrelay inventa un plan audacieux. Il s'engagea au milieu des courants dangereux, jamais explorés par les Guamaais, afin de prendre à revers les ennemis. La manoeuvre paya. Incapable de réagir face à des diables silencieux sortis de la brume, la flotte principale des Zwölles noirs fut éperonnée, prise d'assaut presque sans résistance par les fantassins de Savroun, et brûlée.        <br />
       Mais les rescapés gagnèrent les hauteurs inexpugnables de Draco et s'y installèrent. Vingt-cinq ans après, ils s'étaient alliés avec les populations locales, et avaient pris le pouvoir sur toute l'île, obligeant les derniers réfractaires à se plier à leur loi implacable. Les rumeurs les moins contrôlables faisaient état de projets secrets de certains des seigneurs Zwölles : ils n’auraient point renoncé au but de leurs pères, bien qu’ils comptassent y parvenir par la ruse et le complot. Si c’était vrai, ils opéraient si discrètement que les veilleurs mandatés par les Villacopes sur cette île dangereuse ne distinguaient aucun motif d’alarme. Leur vigilance s’était assoupie depuis quelques années.        <br />
               <br />
       Jansène et Phial, le second sous les ordres du premier, avaient participé à la  bataille navale que l'histoire Guamaaise avait retenu comme le &quot;Combat des Courants&quot;. Jansène était alors capitaine élu de la Brigade municipale de La Mirande, qui opérait en voltige, à l’avant-garde des troupes de Savroun, pour lancer des grappins, monter à l'abordage, égorger les marins, et installer des pontons à croc, opérations délicates que les lourds soldats cuirassés des corps réguliers ne pouvaient pas aisément réaliser.        <br />
       Phial venait de s'engager dans la brigade. Tout juste débarqué d'un traversier de Cap Charbin, il errait sur les quais de Clotone, en quête d'aventure, et l'officier enrôleur, bonimenteur talentueux, avait su enflammer son imagination. Il y avait montré d'autant plus de conviction que ce grand gaillard aux yeux vifs et aux traits taillés à la serpe, semblait bâti pour le métier de guerrier. Un peu d'exercice à l'arme blanche avait convaincu les recruteurs de la qualité de leur jugement. Celui-ci, toutefois, aurait été infléchi négativement par la verve insolente de notre ami, si Jansène, qui observait la scène à l'abri de la cabine d'un navire d'abordage, n'était intervenu en personne pour emporter la décision.       <br />
       « Ha, ha ! j'en ris encore, s'exclama Jansène Fitrion, les larmes aux yeux. Pour un peu, ce jeune coq aurait tranché les bretelles de mes vieux soldats, tant était grand son désir de prouver qu'il était le meilleur au combat.        <br />
       —Hélas, dit Phial en souriant, je suis désormais incapable de m'emporter pour si peu. La vie vous émousse comme un galet.        <br />
       —Ne te déprécie pas ! Tu sembles encore assez fort pour expédier trois ou quatre Zwölles au cours d'une même querelle.        <br />
       —Sans doute, mais les rôles moins exposés me conviennent mieux, et je ne cherche plus à harceler Dame Mort jusque dans son propre lit...        <br />
       —Il faut vous dire, mes amis, que Phial était un épéiste exceptionnel. Rapide comme la foudre, il fonçait sur un rang d'ennemis et les perçait à la file comme autant de tonnelets de glône, avant qu'ils se fussent avisés de leur malheur. C'est ainsi qu'il fit des ravages dans la défense stupéfaite de plusieurs navires ennemis, et nous permit de préparer rapidement le débarquement de nos troupes.       <br />
       —Ne soyez pas TROP modeste, capitaine, dit Phial. Vous m'obligeriez à rappeler que vous m'avez sauvé la vie, lors d'une de ces imprudentes sorties.        <br />
       —Imprudente est le mot. Mais tu fus excusé, car la même fougue se révéla nécessaire en d'autres circonstances.       <br />
       —Comment as-tu sauvé la vie de ce monsieur ? demanda Mategloire, les yeux grands comme des soucoupes.        <br />
       » Tu ne m'avais JAMAIS raconté cela, ajouta-t-elle, sur un ton de reproche.       <br />
       —C'est que, ma petite fille, l'affaire fut si rapide que j'en avais oublié l'existence. Mais, pour préserver ma modestie, il vaut mieux que Phial conte lui-même l'anecdote.       <br />
       —La chose est simple, expliqua le signour de Michemin : je fonçais sur le pont ennemi, fou d'en découdre, massacrant d'estoc et de taille, sans m'apercevoir que je m'avançais trop vite pour que le reste de la brigade m’ait suivi. Ce qui devait arriver arriva : le flot des adversaires, mugissants de rage, se referma sur moi comme la trappe sur l’immogre, et bientôt cent lames me cernèrent, aux cris de : &quot;Rends-toi!, bête sauvage&quot;. Je n'en fis rien. La fureur m'aveuglait. Je me transformai en un tourbillon acéré, et j'en tuai encore deux ou trois. A la fin, je plantai mon épée dans un géant. Celui-ci s'abattit comme une masse, entraînant la lame sous lui, malgré mes efforts pour l'arracher de sa panse épaisse. Je me trouvai désarmé, et j'aurais été mis en perce, si ton père, Mategloire, n'avait forcé le passage avec ses compagnons. Ils me firent rempart de leur propre corps, tandis que je battais en retraite les mains vides, assez penaud, je dois dire.       <br />
       —Faute avouée est à demi-pardonnée, dit sentencieusement le vieil homme. Le mal était d'avoir trop fait reculer l'ennemi, mais une fois pris au piège, te battre comme un lion était l'unique recours. Si tu t'étais rendu, ils t'auraient tué à coup sûr, car les Zwölles ne font jamais aucun prisonnier.       <br />
       —Mais Phial, demandai-je, qu'est-ce qui t’avait poussé à délaisser ta belle île, pour venir ainsi t‘engager ? Je suppose que La Majeure recelait alors —autant qu'aujourd'hui— des occasions de destin héroïque.       <br />
       —Le désir de nouveauté est lié à l'état de jeunesse. Visiter la grande ville et côtoyer des trésors, dont on entend parler depuis l'enfance... que sais-je ? Faire des rencontres, entrevoir de jeunes beautés qui sachent nous séduire avec plus de subtilité que nos filles de la campagne... S'ajoutaient à ces motivations, une situation personnelle : mon vieil oncle Karool, le frère de ma mère, venait de mourir, et je trouvais l'ambiance du château bien pénible, après un deuil de plusieurs semaines au cours duquel nous avions vu défiler toute la noblesse de l'île.        <br />
       Ma mère, esseulée, devenait accaparante et j'éprouvais un besoin urgent de respirer l'air du large, avant de revenir gouverner le château. J'aimais beaucoup Karool Jion de May, un grand savant. Il m'avait élevé dès ma deuxième année, quand mon père disparut, lors de la bataille de Dysme. Il se savait atteint d'un mal chronique, et m'avait incité à partir à l'aventure, lorsque surviendrait sa mort qu'il prévoyait prochaine, afin, disait-il “d'accorder confiance à toi-même et non pas à des objets familiers”.       <br />
       Il avait prévu de placer auprès de ma mère des présences amicales et solides, et de confier les affaires courantes à son fidèle Pimlic, ici présent. Il m'avait enfin recommandé auprès de personnalités de Clotone. “Tu dois connaître le monde, me répétait-il. Sans cela, tu feras un bien médiocre Signour.”        <br />
       Ma mère admettait le bien-fondé de son jugement, mais son coeur saignait à l'idée de me savoir exposé à des dangers mortels.        <br />
       —Je la comprends, dit Fantige, qui se tourna vers son mari :       <br />
       » Jansène, puisque nous en sommes aux confidences, peut-être pourrais-tu expliquer à nos hôtes quelle est ta position dans cette cité ?       <br />
       —Mm, je dois en effet vous éclairer, répondit le vieux Bourgeois. Mais, dites-moi : comment trouvez-vous la boisson que nous dégustons en ce moment ? »       <br />
       Chacun de renchérir sur la saveur d'un liquide &quot;digne des dieux&quot;, ce qui produisit chez Jansène un rougissement inattendu pour un homme de cet âge.       <br />
       « Je crois, observa Dame Fitrion, que vous contentez mon époux.        <br />
       —Je ne le cache pas, reprit Jansène, levant son verre pour examiner la glône à la lumière des chandelles. Je suis assez satisfait de cette cuvée cinquantenaire, qui provient de notre propriété de Luciobar.       <br />
       — Cinquante ans ! m’étonnai-je. Ce breuvage est-il  comparable à un vin millésimé ?       <br />
       —D'après ce que j'ai pu lire, expliqua Jansène, c'est un peu différent de votre fermentation du raisin. La glône est le jus distillé d'une fleur aquatique, la glunelle, qui pousse à la surface de certains étangs de la région de Cicéole. Cette fleur jaune possède des pétales charnues, gorgées d'une sève sucrée, qui sont cueillies à maturité, puis broyées et mises à fermenter. Plusieurs extractions ont lieu pour parvenir à la glône brute, laquelle est mélangée avec une part de distillat pour augmenter sa teneur en alcool. Ensuite, le précieux liquide est entreposé dans des fûts de fragan sauvage, avant d'être transféré dans les fioles.       <br />
       —Pourquoi parle-t-on de la “glône de Canémo” ?       <br />
       —La plupart des caves des négociants se situent à Canémo, dans des collines de craie à l'hygrométrie favorable. Mais c'est un abus de langage : toute la glunelle extraite sur Clotone provient des étangs de Cicéole, et la meilleure glône est mise en fûts sur place, près des étangs, comme celle que vous buvez, et qui fut entièrement fabriquée à Luciobar.        <br />
       »Hélas, de moins en moins d'exploitants-négociants vivent sur les marais. La région de Cicéole est dominée par quelques fermiers-céréaliers, dont l'emprise ne cesse de s'étendre. Les plus puissants ont racheté des étangs à glunelle, qu'ils ont asséchés pour planter leur blé. Des paysans pauvres sont obligés de mettre en culture les rives des bras de mer et des étangs, laissant moins de place aux colonies de glunelle. Bien des gluneliers sont partis et se livrent à la culture en bassin, ce qui abaisse la qualité de la plante. Ils émigrent à Canémo, où ils font transporter les fleurs coupées, afin de les transformer près des serpentins de distillation.        <br />
       »Bien sûr, soupira Jansène, quelques producteurs de Cicéole résistent à ces changements, mais c'est une bataille perdue : dans moins de cent ans, toute l'industrie de la glône aura déménagé sur Canémo, laissant les dernières glunelières aux Cicéoliens, qui leur en rétrocéderont l'usage pour des montants locatifs exorbitants.       <br />
       —Vous connaissez donc, tout comme nous, les affres du progrès», commentai-je.       <br />
       Jansène se pencha et prit un ton de conspirateur, nous obligeant à nous suspendre à ses lèvres.       <br />
       « Mais tout cela a aussi  rapport avec l'arrivée de Phial, que j’attendais avec impatience... »       <br />
       L’intéressé haussa un sourcil, et alluma une pipe de choulcave, attendant que son hôte  n’éclaircisse son propos.       <br />
       « Voila : tu n'es pas sans savoir que la famille Fitrion pratique le négoce de la glône depuis six générations. Mon grand-père, Banfaron II, acheta une glunelière sur l'étang de Luciobar, afin de produire une glône de haute qualité. Il acquit ainsi le marché réservé des réfectoires de la Conque, dont nous sommes encore aujourd'hui les fournisseurs. D'autres familles de gluneliers servent le Villacopat, ou le Palais Sapientiel (les professeurs ont une réputation vérifiée de fines gueules). Nous sommes réunis au sein de la Société de la Bonne Glône, où nous discutons des moyens de continuer cette tradition.       <br />
       —Quel est mon rôle dans tout cela, s’étonna Phial, si ce n'est que j'apprécie la glône ?       <br />
       —Tu vas comprendre. Voici trois ans, notre groupe put constater, au vu de signaux inquiétants, que notre petit marché était convoité par une fédération de glôniers de Canémo, connue pour leur production de mauvaise qualité. Au début, nous n’y accordâmes aucune attention, sûrs que nos clients préféraient déguster nos merveilles plutôt que de détruire leurs papilles avec de l'alcool à décaper. Puis, nous-nous rendîmes compte que, soutenus par des puissances occultes, ces infâmes industriels parvenaient à prendre leur place.       <br />
       Nous menâmes une enquête, dont le résultat nous consterna : les détaillants qui acceptaient désormais de vendre le liquide innommable sous le nom faramineux de “glône supérieure”, avaient été été soudoyés ou menacés. Le groupement des fournisseurs en question était la face visible de ramifications financières et politiques. Ce réseau disposait de méchants mercenaires, capables d’intimider les plus réfractaires.        <br />
       —Et quel était le but de ces agissements ? demanda Phial.       <br />
       —Nous nous perdions en conjectures ! continua Jansène. Nous ne comprenions pas qui pouvait prendre tant de risques judiciaires. Toutefois, nous en savions assez pour porter plainte devant les tribunaux de la Conque. Concurrence déloyale et usage de moyens d’influence criminels.        <br />
       —Juste réaction, opinai-je.       <br />
       —Certes, jeune homme. Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction quand nous-nous aperçûmes que les avocats commis sur cette affaire n'avançaient pas, malgré une documentation précise, et des témoins sérieux. Que se passait-il ? La justice était-elle corrompue ? Nous embauchâmes deux détectives chevronnés pour remonter la filière. Leurs conclusions dépassèrent nos craintes : certaines chambres de commerce de la Conque, tout comme plusieurs milieux économiques et financiers étaient tenus sous la coupe d’un groupe de gens puissants, décidés à tout. Il y avait bien un complot à l’oeuvre, et...        <br />
       —Vous avez donc fini par savoir qui en était l’auteur principal, le pressa Phial.       <br />
       —Oui. Il s’agissait du clan des Braighcht.       <br />
       —Les Braighcht ? fit le comte d’Atoy, se grattant le cuir chevelu avec élégance. Cela ne me dit rien.       <br />
       —Cela ne m’étonne guère, étant donné ta légendaire capacité à ignorer les vicissitudes de la civilisation, persifla nôtre hôte. C’est pourtant la plus influente famille des Fariniers de Cicéole, unie sous la férule de son chef âgé, mais encore en exercice, Figear.        <br />
       —Mais qu’est-ce que des Fariniers et autres meuniers viennent faire dans cette histoire, Bougretoche !       <br />
       —Attends... Le motif des opérations inhabituelles chez ce clan d’ordinaire assez pacifique, apparut par bribes, au travers de rumeurs, ou de témoignages de gluneliers, désormais inféodés aux Braighcht, mais qui nous étaient restés amicaux : Wiril, le petit-fils de Figear, avait décidé de se porter candidat lors des prochaines élections pour le Grand Minusat ! Cette nouvelle nous apparut d’abord fantaisiste, pour la bonne raison qu’au moment de l’enquête, il n’était pas question d’élections, pas plus d'ailleurs qu'aujourd'hui... officiellement.       <br />
       —Comment cela ? demanda Phial, le sourcil gauche relevé en signe d’intense perplexité.       <br />
       —Voyons, mon cher Phial, tu n’es pas assez sauvage pour ignorer ce que tout Guamaais sait :  Mulibron Oriflan, l’actuel Villacope au pouvoir depuis quinze ans a toujours essayé de reporter l’échéance d’une nouvelle course minusale. La loi l’oblige à le faire après dix ans de mandat, et sa position est donc illégale depuis cinq ans. Mais les avocats d’Oriflan ont si bien manoeuvré auprès de l’instance supérieure de la Conque, qu’il a toujours réussi à faire repousser l’échéance fatale.        <br />
       Les citoyens semblent s’y être résignés. Il faut dire qu’Oriflan sait utiliser l’argument des tentatives catastrophiques de son prédécesseur Lucien Moutard, lesquelles se soldèrent, si tu t’en souviens, par le décès accidentel de tous les candidats.        <br />
       —Bien-sûr que je m’en souviens ! Au moins quinze morts ! Mais, comme tous les Guamaais, je trouve scandaleux que nous ayons été expropriés de nos élections minusales depuis dix-sept ans, et que les actuelles générations ignorent jusqu’à la possibilité d’être dirigés par un grand Minus, c’est-à-dire par un homme vraiment responsable.       <br />
       —En fait, dit le vieil homme, lissant sa barbe grise, les gens ne sont pas enclins à manifester par la violence leur désir de voir ouvrir des Minusales. Nous avons donc été très étonnés d’apprendre que Wiril Braighcht s’apprétait à se présenter, alors que Mulibron, accroché au pouvoir comme une glossule à son rocher, ne semblait pas avoir la moindre intention de déclarer ouverte l’élection des candidats.       <br />
       —Mais, demandai-je, pourquoi ce Monsieur Braquette, Braikt...       <br />
       —Braighcht.       <br />
       —Oui, comme vous dites... aurait-il été conduit à des pressions illégales pour se faire élire ? Et pourquoi acheter toute l'économie de votre île dans ce but ?       <br />
       —Parce que, sans une grande capacité de chantage, il n'avait aucune chance d'être admis comme candidat; nos lois écartent tout représentant de la Richesse.       <br />
       —Je comprends mieux.        <br />
       —Mais votre question n’était pas absurde, poursuivit Jansène : l’agressivité clandestine de Wiril Braighcht nous semblait exorbitante, dans la seule perspective d’être nommé Minus. A quoi pouvait bien rimer cette volonté d’obtenir à l’avance un contrôle quasi-total de la majorité des grands électeurs (négociants, paysans, artisans et industriels), alors que, de toutes façons, l’épreuve des Jeux et celle du voyage Initiatique suffiraient à l’éliminer, car cet homme n’est ni un sportif ni un héros, loin de là ?       <br />
       C’est alors que l’un d’entre nous osa poser le problème : et si Wiril cherchait aussi à truquer en sa faveur les Jeux et le Voyage ? La plupart des membres de notre groupe se récrièrent : impensable ! Mais je soutins l’hypothèse mordicus, et les détectives repartirent, avec mission d’étudier les anomalies qui pourraient apparaître dans l’organisation des jeux, ou dans celle du voyage du Candidat.        <br />
        Comme je le craignais, ils revinrent avec assez d’indices pour nous alarmer : Braighcht semblait non seulement être en train de préparer son élection comme candidat valide, mais également, d’aplanir d’avance toutes les difficultés des épreuves (jeux de la Conque, périple aux îles de l’Ouest, mariage devant les Magdes, etc.) .       <br />
       —Comment a-t-il pu concevoir qu’il réussirait une chose pareille ? s’indigna Phial. S’attaquer à une tradition millénaire de l’archipel !       <br />
       —En appliquant systématiquement la méthode d’intimidation et de corruption qui lui  réussissait ailleurs. Ainsi ai-je appris que des arbitres des jeux de la Conque, avaient été contactés par ses agents. Je sais aussi qu’il communique avec le collège des Magdes, et ceci au plus haut niveau.        <br />
       —Vous voulez dire...  avec Lucilia ? osai-je.       <br />
       —Chht, ne prononcez pas ce nom ici, fit Jansène, roulant de gros yeux. Mais, oui, c’est possible, ajouta-t-il. Je ne soupçonne pas la Sorteresse d’être sensible à la corruption, mais elle pourrait avoir décidé d’appuyer Wiril, pour d’obscures raisons de stratégie, dans la bataille éternelle qui l’oppose aux autres puissances de l’archipel. »       <br />
              <br />
              <br />
       Jansène se tut, nous laissant ruminer les sombres informations qu'il nous avait révélées. Il but une dernière gorgée de la divine glône, et se leva pour contempler  la ville dont les formes floues se devinaient à travers les hautes baies  dépolies.       <br />
       « Enfin, voila, reprit-il. Vous en savez presque autant que moi. Vous comprenez pourquoi je vous avertis de toutes ces choses désagréables : il nous faut agir et j’ai besoin de votre aide.       <br />
       —Ah! dit Phial d’un ton circonspect, je reconnais bien là le capitaine et ses appels au branle-bas! Mais y-a-t-il urgence ?       <br />
       —Sans aucun doute. Nos informateurs, proches de l’antichambre du Villacope, nous ont fait savoir que ce dernier s’apprête à annoncer l’ouverture solennelle des élections au Minusat. Il sait qu’il ne peut plus attendre : les gens s’impatientent et les rumeurs se multiplient, pouvant conduire à un mouvement d’humeur populaire, genre d’épreuve qu’Oriflan déteste au plus haut point.  Sans que nous n’en ayons aucune preuve formelle, nous suspectons qu’il a  obtenu le feu vert du clan des Braighcht.        <br />
       —Vous pensez que le Villacope est complice ? demanda Phial, une nuance d’incrédulité dans la voix.        <br />
       —Nous ne le saurons sans doute jamais, tant il est prudent, répondit Jansène, marchant de long en large d’un pas nerveux. Mais il a probablement passé avec le Cicéolien un accord tacite. Vous savez que la fille du Villacope en exercice doit toujours épouser le candidat vainqueur des jeux et du voyage. Un Villacope aussi détesté que Mulibron Oriflan a tout intérêt à allier sa famille avec l’un des clans les plus riches de l’île, car il ne trouvera aucune position honorable après sa démission, automatique en cas de nomination d’un Minus. Dans le cas où Wiril prend le pouvoir, sa descendance touchera des émoluments considérables. Dans le cas où il est rejeté par le jugement des Magdes, sa fille appartient désormais à la grande noblesse de l’archipel...        <br />
       —De là à contribuer à la plus grossière fraude que notre tradition ait connue, il faut avoir un certain toupet ! s’écria le signour de Michemin.       <br />
       —Mon cher Phial, j’apprécie ton attachement aux institutions. Mais, vois-tu, les gens de Clotone ont tendance, ces temps ci, à se décourager : il ne se passe pas un jour sans qu’un notable ne fasse une déclaration fracassante sur le caractère archaïque, de telle ou telle règle. Comme s’ils s’étaient donné le mot, journaux et conférences publiques insistent sur la nécessité de réformer l'État pour favoriser les intérêts économiques. Cette idée ne serait pas idiote s’il ne s’agissait, quand on regarde les propositions de cette campagne, de toujours avantager d'énormes fortunes, qui ont besoin de plus grandes possibilités d’influence, et de moins grands empêchements à l’arbitraire passible de justice.       <br />
       —Je retrouve ici le même son de cloche que dans les réunions de Mungabor, constata Phial, hochant la tête. Je commence à comprendre .       <br />
       —J’en suis ravi, dit Jansène Fitrion, un tremblement dans la voix, car je...        <br />
       Le vieil homme s’était arrêté de marcher et avait ouvert les bras en direction de son ancien compagnon d’armes, dans une posture un peu théâtrale, forçant l’attention muette de l’assemblée des familiers .       <br />
       —Voila, Phial. Je voulais te demander QUE TU TE PRESENTES aux élections du Minusat.       <br />
       —Si vous voulez... commença Phial  distrait, puis il se ressaisit, les yeux écarquillés : QUOI ? Ai-je bien entendu, vénérable capitaine ? Vous souhaitez que je...        <br />
       —Au nom de tous mes amis, je te demande solennellement de te porter candidat pour le grand Minusat, aux élections qui ne vont pas tarder à être ouvertes.       <br />
       Il était difficile de résister aux trémolos et aux regards attendrissants du patriarche clotonois.        <br />
       —Mais c’est tout-à-fait impossible, Jansène ! Voyons... Je ne comprends rien aux arcanes de la politique. Et puis, et puis...        <br />
       Phial ne trouvait plus d’argument et tirait sur sa bouffarde, manquant de s’étrangler.       <br />
       —Tu as bien entendu, reprit plus calmement le vieux négociant, je te conjure de te présenter, car toi seul est en mesure de nous tirer d’affaire, et par la même occasion, de sauver la démocratie Guamaaise menacée par un complot, peut-être encore plus grave que ce que nous en connaissons déjà.       <br />
       —Je vous remercie de votre confiance, Maître Jansène, mais cela n’est pas sérieux : je n’ai pas mis les pieds sur l’île-capitale depuis dix ans, et...        <br />
       —Crois-tu que concourir à mon âge serait sérieux ? rétorqua Jansène d’une voix enrouée. Je n’aurais évidemment aucune chance pour la Course, fort peu pour le Voyage, et les Magdes, de toute façon, invalideraient un mariage conclu entre une jeune femme et un vieillard proche de la tombe.       <br />
       —Tu exagères, Père dit Mategloire, tu es en excellente santé.       <br />
       —Je te remercie, ma fille. Mais, imagines-tu un instant, Phial, que je divorce de ma chère épouse, pour m’unir avec la fille du Villacope, alors que, d’après ce que je sais, tu es... libre pour le moment. Car Misigraine de Sisipare ne reviendra pas, n‘est-ce pas ?       <br />
       —Vous êtes au courant ? fit le signour de Michemin, surpris par la flèche inattendue.       <br />
       —Mais tout le monde l’est, mon pauvre ami, et franchement, je ne te plains pas de t’en être débarrassé à si bon compte !       <br />
       —Je vois que vous me voulez du bien, Capitaine, dit Phial mi-figue, mi-raisin : j’ai ouï-dire que la fille en question est tout bonnement... hideuse.        <br />
       —Il est vrai que Chantenelle Oriflan n’est pas une beauté, à ce qu’on dit. Mais, tu sais aussi que la procédure de divorce peut-être engagée dès que l’héritier est conçu. Il n’y a qu’un an ou deux à attendre...        <br />
       —De mieux en mieux, soupira Phial en secouant la tête désespérément, DEUX ANS d’enfer domestique !       <br />
       —Je t’accorde que c’est pénible. Mais il existe d’autres arrangements. Tu peux convaincre d’avance ta future épouse de te quitter rapidement, moyennant des avantages sérieux que nous sommes prêts à mettre sur la table. D’ailleurs, il paraît que Chantenelle, à défaut d’être belle, est d’un caractère fort accommodant.       <br />
       —Merci, Jansène, je n’en attendais pas moins de toi. Mais, Sacrefiole, il ne s’agit pas de ces... détails scabreux ! Je ne PEUX pas me présenter, c’est tout.       <br />
       —Et pourquoi diable ? se récria le vieux marchand. M’as-tu caché quelque maladie secrète et incurable ?       <br />
       —Non, sourit Phial, pas que je sache. »       <br />
       Il se leva, les bras en signe d’impuissance exaspérée.       <br />
       —Ce n’est pas cela, et ce n’est pas non plus de l’ordre des problèmes matrimoniaux. Non, c’est une question de principes. Je ne peux postuler pour de telles responsabilités, voila tout !        <br />
       » Et puis... tu me prends à la gorge, mon vieux maître ! explosa le signour de Michemin, suscitant l’étonnement de l’entourage qui s’était habitué à son calme olympien en toutes circonstances.       <br />
       « Pff, murmura dédaigneusement Mategloire en allant se promener sous les fougistrales du patio, les mains croisées derrière le dos, je savais bien qu’il se dégonflerait ! Les Jeux lui font peur...       <br />
       —Toi, file dans ta chambre, siffla Jansène, le doigt vengeur, et la barbe soudain hérissée.       <br />
       —Mais qu’est-ce que j’ai dit ? fit candidement Mategloire en s’asseyant à distance respectueuse, sur un banc de pierre.        <br />
       —Ne t’inquiète pas, ta charmante progéniture n’entame pas la sérénité de mon jugement.       <br />
       —Ecoute, Phial, soupira Jansène reprenant son empire sur lui-même, j’étais tellement sûr que tu accepterais, que j’ai convoqué ici, pas plus tard que demain, une réunion d’état-major pour organiser ta campagne électorale. Me concèderas-tu de suspendre ta réponse quelques heures, afin de me donner  une chance de te convaincre, ou veux-tu que j’annule tout de suite la rencontre avec tes partisans ?        <br />
       —Tu me prends par les sentiments , vieux Pirate ! Je veux bien laisser passer la nuit sur cette impression désagréable qu’on me force la main. Mais ne compte pas sur tes talents -d'ailleurs excellents- de séducteur ! Ma position est à peu près arrêtée : je ne suis pas fait pour la politique.        <br />
       —Mon ami, je n’en attendais pas davantage... Je suis sûr qu’ayant réfléchi, tu comprendras l’urgence, que dis-je, la nécessité de ton choix !       <br />
       —N’en sois pas si sûr.... Je vais me coucher.       <br />
       —Landriot, Macapuze ! Vite, mes Petits, conduisez le signour Phial à sa chambre. »       <br />
       Deux valets vêtus de la livrée verte au liseré rose se précipitèrent, le premier ouvrant le chemin avec un grand chandelier, le second portant la literie, propre et parfumée.       <br />
       « Un instant ! » dit encore Jansène, la voix tonnante.       <br />
       Tout le monde se figea, femmes de chambre et laquais, gouvernantes et pages.       <br />
       « Je compte sur vous. Pas un mot ne doit filtrer au dehors de cette conversation, n’est-ce pas ?       <br />
       —Bien sûr !       <br />
       —Pour qui nous prenez-vous, Maître ? »       <br />
       La maisonnée s’offusquait d’une telle défiance, presque insultante pour de fidèles serviteurs.       <br />
       « Je vous sais tous dignes de notre entière confiance ! Mais vous devez savoir que nous sommes entrés dans une guerre impitoyable ! Vous ne devez plus même vous permettre de petites remarques avec vos intimes ! Il faut passer à une plus grande discrétion.       <br />
       —Compris, Maître, dit le maigre Macapuze, qui portait le chandelier. Nous ne dirons plus un mot, même à nos conjoints ou à nos enfants ! D’accord vous-autres ?       <br />
       —Oui. Vive la maison Fitrion !       <br />
       —Eh bien, quel enthousiasme ! remarqua Phial.       <br />
       —Nous en aurons besoin, dit Jansène... si toutefois tu es notre candidat ! »       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Ce soir-là, je m’attardai sur les bancs de pierre du  jardin intérieur, respirant les senteurs mêlées par la brise nocturne. La rumeur de la ville s’était atténuée. Le silence de la grande maison n'était ponctué que par les coups secs des pièces déplacées sur l’échiquier de Boc, au dessus duquel se penchaient la face rubiconde de Jean et  le rond visage Pimlic, serti d’un collier de poils raides comme paille .       <br />
       Je n'avais pas coutume de considérer Jean Latoile, mon compagnon de toujours, comme un intellectuel. Mais, force était de constater qu’il s’était pris de passion pour un jeu auprès duquel les Échecs semblaient un amusement primitif. A mon grand étonnement, ce géant débonnaire aux colères terribles (que l’entourage en venait parfois à nommer “Brute”) avait réussi à battre le jardinier de Phial, qui pratiquait le jeu depuis son enfance et avait remporté de nombreux tournois. Piqué au jeu, Pimlic se confrontait à Latoile, prenant le ton du mentor, pour conserver un peu de prestige et décider d’arrêter une partie quand une catastrophe trop déshonorante était en vue. Jean ne rechignait pas, ne disait rien, mais bougeait soudain une pièce, plongeant son partenaire dans une intense perplexité. J’étais moi-même assez surpris, connaissant par ailleurs la solide épaisseur du crâne de mon ex-métayer.        <br />
       Après être montée se coucher officiellement, Mategloire était redescendue discrètement, un bougeoir et un livre en main, pour s’installer sous une tente de brocard, dont les fines colonnes d’albâtre torsadé se reflétaient dans le courant des bassins.        <br />
       Je ne commis pas l’impair de m’approcher d’elle. Comme je l’avais prévu, ce fut elle qui laissa son livre, et vint s’asseoir sur le muret voisin de celui que j’occupais à califourchon.       <br />
       —Est-ce bien convenable pour une jeune fille d’être debout si tard ? fis-je, gentiment gouailleur.       <br />
       —Mon père me laisse libre. Il me sait digne de sa confiance. Et puis je n’ai pas sommeil... Il fait si lourd en ville. Ce n’est pas comme à Luciobar : les soirées y sont douces, l’air léger. Là-bas, je m’endors tout de suite et je rêve...        <br />
       —Sans doute les soucis de votre père s’ajoutent-ils aux raisons de votre tension. Ils semblent mettre la maisonnée sens dessus-dessous.       <br />
       —Ne m’en parlez pas ! Les choses empirent de jour en jour, et si Maman n’était pas si calme, j’ai bien peur que Père n’ait un malaise, à force d’angoisse. Pourvu que votre ami accepte sa proposition !       <br />
       —Je n’en puis pas préjuger, hélas.       <br />
       —Et, vous, Augustin, quels sont vos projets ?       <br />
       —Ah, jeune fille, je n’en ai aucun de précis. Je me laisse guider par certaines impressions, et pour le moment, je ne reçois pas de message assez clair du destin. Dans les temps à venir, je me dirigerai vers les lieux où l'on exerce la grande magie, je veux dire, celle qui sous-tend ce monde et ses rapports avec le mien.       <br />
       —Peut-être voulez vous parler de Périache et de l’ordre des Omen ?       <br />
       —Je ne connais pas encore assez bien votre archipel, mais d’après ce qu’on m’en a raconté, je devrai peut-être m’orienter vers ces parages. Encore que le personnage de Lucilia, la grande sorteresse, soit fascinant.       <br />
       —Je ne crois pas qu’il soit facile de voir Lucilia, à moins qu’elle ne décide de vous convoquer. Mais c’est une rencontre dangereuse, vous savez !       <br />
       —J’en ai entendu parler. Elle préside aux cérémonies sinistres au cours desquelles on transforme des êtres humains en bêtes sauvages, ce qu’on appelle les Thrombes...        <br />
       —Oui. C’est ce qu’on dit. Mais que cherchez-vous exactement Augustin ? »       <br />
       Son regard clair me plaisait et m’aurait séduit en d’autres circonstances, n’eût été son jeune âge.       <br />
        « Il m’est toujours difficile de répondre à ce genre de question, Mategloire. Ce que je cherche est étrange, et de toutes façons, trop intime pour que je puisse vous en parler comme cela.       <br />
       —Je ne voulais pas être indiscrète.       <br />
       —Ne vous inquiétez pas, vous êtes charmante.       <br />
       Elle rougit, se frotta le nez et pouffa, détournant les yeux.       <br />
       —Mais, j’y pense, Mategloire, j’ai, de mon côté, une question à vous poser .       <br />
       —Faites, dit-elle ravie, je m’efforcerai d’y répondre.        <br />
       —Voila : je dois remettre un objet à une personne qui vit à Clotone. Je connais son nom : Olivon Clinus. Vous serait-il familier ? »       <br />
       La jeune fille secoua la tête, déçue de ne pouvoir m’aider.       <br />
       « Cela ne me dit rien.       <br />
       —Tant pis. Je vais mener mon enquête. »       <br />
       Le petit visage intelligent s’éclaira :       <br />
       « Attendez. Les terminaisons en “us”, sont souvent utilisées par des lettrés. Des gens qui ont reçu le titre de “Sapientissimes”...        <br />
       —Est-ce que cela permet de les reconnaître ?       <br />
       —Pas vraiment, parce qu'il y en a beaucoup.        <br />
       —Peut-être existe-t-il des listes publiques de ces titres ?       <br />
       —Ce serait interdit par la loi. Mais en allant voir les fonctionnaires qui s’occupent des professions sapientielles, peut-être peut-on tomber sur quelqu’un qui en sache davantage.        <br />
       —Cela fait beaucoup de gens à consulter ?        <br />
       —Une dizaine.       <br />
       —Mategloire, vous devez savoir que le message que je dois remettre est confidentiel. C’est une affaire qui semble aussi entourée de danger que celle qui préoccupe votre père. Je ne voudrais pas que trop de fonctionnaires de Clotone soient avertis de ma recherche. Vous comprenez ?       <br />
       —Très bien. Il y a peut-être une autre idée : si c’est quelqu’un qui est réputé pour ses  publications, des libraires  peuvent reconnaître son nom.        <br />
       —C’est une piste, en effet.       <br />
       —Oui, et celle-là, je veux bien l’explorer pour vous.       <br />
       —Mategloire, je vous en prie ! Je ne veux pas vous mêler à...       <br />
       —Cela me fait plaisir, et c’est mieux ainsi : je perdrai moins de temps que vous, car je fréquente presque toutes les librairies de Clotone. De vôtre côté, vous pourriez aller vous promener dans les universités, au palais sapientiel et dans les parloirs de la Conque. On vous prendra pour un visiteur en villégiature, ou pour un admirateur de l’architecture. Et il vous sera facile de lire les noms des professeurs sur les tableaux ou sur les portes.       <br />
       —De longues promenades en perspective !       <br />
       —Certes, car il y a huit universités et quatre parloirs, répartis sur les quatre îles principales, sans compter l’îlot de Thyrse. Mais si vous me dites que votre enquête doit rester discrète, il vaut mieux que vous-vous contentiez de lire les inscriptions des monuments d’honneur.       <br />
       —C'est une façon de découvrir votre monde !        <br />
       —Et quand je pourrai me libérer de mes cours, j’irai vous rejoindre pour vous guider.        <br />
       —Mategloire,  Ne vous faites pas trop de souci pour moi. Vous avez vos occupations, vos amis...        <br />
       —Mes amis sont loin d’être aussi intéressants que...        <br />
       Elle suspendit sa phrase, et resta là, regardant ses doigts de pieds en éventail.        <br />
       —Bon, coupai-je, nous avons le temps de voir comment organiser tout cela. A demain, jeune Demoiselle. Dormez bien malgré la chaleur ! »       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       II.       <br />
              <br />
       Etrange attaque        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le lendemain, je me levai tard, réveillé par le brouhaha montant autour de la vaste maison, changée en île de quiétude précaire. La cité m'attendait. Il fallait l'explorer.       <br />
       Je descendis dans le patio, où Macapuze m’intercepta, avec une gentillesse maniérée.        <br />
       « Que Monsieur s’installe à l’ombre des fougistrales, je lui apporte sa collation matinale.        <br />
       —Le signour Phial a-t-il déjà déjeuné ?       <br />
       —Tout le monde est parti, Monsieur ! Mais attendez-moi. »       <br />
       Il s’esquiva et revint, poussant devant lui deux marmitons joufflus, porteurs d’un grand plateau d’argent. Macapuze déplia un tripode de bois et y fit poser le plateau en équilibre, chargé de victuailles et de boissons chaudes et froides.       <br />
       « Balipomme ! Jamais je ne mangerai tout çà !       <br />
       —Monsieur oublie qu’il est Bimère passé, et qu’il faut ajouter le déjeûner à la collation matinale.  Ah ! Avant que j’oublie, voici un mot que la jeune Mademoiselle vous adresse. »       <br />
       Je pris le pli cacheté que me tendait Macapuze avec affectation.       <br />
       « Merci.  Y-a-t-il d’autres nouvelles pour moi ?       <br />
       —Votre ami  Phial est sorti, je crois, pour se rendre à la Conque et régler des affaires matrimoniales pendantes. C’est tout ce qu’il m’a dit. Il est accompagner de votre compagnon, le géant.  Quant à notre maître, je suis inquiet de savoir qu’il se promène dans les labyrinthes du marché de Poularoy, tout cela pour converser avec quelques détaillants en glône.       <br />
       —Pourquoi... inquiet ?       <br />
       —Vous savez, dans les circonstances actuelles, on sent beaucoup de mouvement. Les familles se préparent à quelque chose. Et notre maître a déjà fait trop de bruit autour de ses projets, si vous voulez mon avis...        <br />
       —D’après vous, risque-t-il une agression ?       <br />
       —On ne sait jamais. Mais s’il lui arrivait quelque chose, je ne pourrais pas me le pardonner. »       <br />
       Macapuze prit une mine dévastée, qu’il changea aussitôt en sourire avenant :       <br />
       « Comment trouvez-vous la crème de mélisse ?       <br />
       —Je ne l’ai pas encore goûtée.       <br />
       —Dépêchez-vous de le faire, c’est un délice ! »       <br />
       L’homme tourna les talons et fit signe aux garçons de déguerpir, se plaignant de leur maladresse, et les menaçant de ne jamais être pris dans cette maison s’ils continuaient d'être aussi embarrassés.        <br />
       Je reportai mon attention sur le  billet d’une demi-page, écrit d’une cursive ronde et fort sage, excepté les “t”, ornés de longues barres, jetées comme des coups de sabre.       <br />
       « Originale, cette petite... Voyons. »       <br />
              <br />
       Cher Augustin,        <br />
       je n’ai pu dormir longtemps ce matin, réveillée aux aurores par les poursuites de Matutins nichant sous les tuiles. Je suis partie faire le tour des librairies de La Ménile. Pourquoi ne pas se donner rendez-vous entre Bimère et l’Heure, disons, à l’angle du grand marché de Poularoy, devant la fontaine des Espoirs. Si vous vous perdez, demandez votre chemin à n’importe qui. L'itinéraire est simple : vous prenez Magnestrade sur votre gauche en sortant de la maison, et vous la suivez encore après qu'elle ait contourné l’entrée publique du Siège (de la Hanse). Vous doublez la grande tour des Fariniers (une chose blanche qu’on nomme parfois le Saint Silo), et vous voyez alors la fontaine, au milieu d’une grande place octogonale. Juste en arrière, commence le grand marché couvert. Il n'est pas visible de l'extérieur, mais  n’importe quelle porte dans les façades grises qui forment le contour nord de la place, y pénètre. Je serai soit près de la margelle de la fontaine, soit devant la porte des Tapissiers, que vous repérerez facilement à cause des centaines de tapis qu’on entrevoit, suspendus à la voûte du couloir débouchant par cette issue. Voila, si je ne vous vois pas avant l’Heure, rendez-vous à la maison.       <br />
       Profitez de Clotone, et laissez vous séduire par Macapuze... enfin, seulement sur le plan culinaire !        <br />
       Votre attentionnée Mategloire Fitrion.       <br />
              <br />
       Après avoir dégusté la crème de mélisse (effectivement délicieuse), je sortis, et me laissai dériver au fil du trafic.       <br />
       Sur les trottoirs de brique violacée, les gens semblaient flâner, et même les fonctionnaires —ou du moins ce que je supposai être des hommes vêtus de sombre et porteurs de lourdes sacoches emplies de paperasses épaisses— marchaient avec une digne lenteur, le nez levé pour mieux ignorer la bousculade, et éviter la capture de leur regard par les marchandises multicolores posés à même le sol.        <br />
       Je passais inaperçu, ne sachant si je devais attribuer cet agréable anonymat à l’indifférence des Clotonois, ou à la banalité de la tenue que Mategloire et sa mère avaient été me chercher dans un coffre, précisément dans ce but.       <br />
       « Il vaut mieux que vous ne vous fassiez pas remarquer, avait dit Fantige Fitrion,  dont le regard modestement baissé cachait une intelligence avisée et un sens aigu de l’opportunité.        <br />
       » Non que les Guamaais soient agressifs avec les étrangers, avait-elle ajouté. Bien au contraire ! Vous n’en finiriez plus d’avoir à raconter vos exploits et la vie dans Outremonde ! Essayez ce costume de secrétaire. Il n’a jamais été porté, car Fontrelon, pour qui je l’avais fait tailler, refusa toujours de le mettre, le Grand Equilibre sait pourquoi ! S’il est un peu ample, je vous en rétrécirai les manches... »        <br />
              <br />
       Mes pas rejoignirent le flux le plus dense, qui descendait vers le quai Moudrelay,  sur le Grand Bassin. Sous un soleil terrible, pétacles et monucles se raréfiaient, mais des milliers d’hommes et d'adolescents occupés à la petite réparation navale transportaient des pièces de bois ou de métal, des éléments de moteurs, des flotteurs,  des rouleaux de fibre de jusquarma, des troncs de palantais, entiers ou débités, des câbles de diverses tailles, des outillages, des bidons et des vasques, tout cela en un incessant va et vient entre le quai et la rue.        <br />
       Par la suite, j’appris que l’activité industrielle était interdite sur place, sauf pour les arsenaux dûment grillagés et isolés. Les ouvriers et les marins devaient circuler entre les bateaux et les quartiers de métiers. L’interdiction avait été formulée par l’actuel Villacope. Elle suscitait bien des mécontentements, car, traditionnellement, m’apprit un épisseur de câbles, devant une  glône prise au comptoir du &quot;Matelot Penché&quot;, le Grand Bassin était sillonné de pontons où travaillaient les artisans de la réparation. Mais, seul le Grand Equilibre sachant pourquoi, ce crétin d’Oriflan (le mot Guamaais était plus dur) avait tout démoli, pour libérer la surface.        <br />
       On avait d’abord cru que c’était pour y mouiller des vaisseaux militaires; mais non, rien. Le bassin était resté vide et son eau lisse comme un derrière de Villacope. Les petits bateaux de pêche et de transport s’étaient vus affectés une étroite bande, le long du quai Moudrelay, et les artisans étaient maintenant contraints à de stupides allers-retours. Sans parler des travaux de calfatage et de peinture qui s’exécutaient désormais à sec, dans de grands entrepôts abandonnés par la milice à Poularoy-Sud.        <br />
       « Ridicule, vous ne trouvez pas ? »       <br />
       Je me gardais de toute opinion tranchée, ce qui permit à l’ouvrier, buriné par l’air salé, de donner la sienne :       <br />
       » Je crois que c’est le grand machin, là (son doigt visait le dignitaire honni habitant la masse sombre du Villacopat) qui était incommodé par les bruits du travail sur le bassin. Et aussi par la pollution de l’eau, qu’ils remontent avec des roues, pour les piscines du Villacope, là-haut. Avoir de l’huile de vidange dans le jardin, çà incommode les dames de la haute administration, vous comprenez ?       <br />
       —Bien sûr, vous avez raison.       <br />
       —Et comment, que j’ai raison ! Broulican, une tournée pour ce jeune homme  qui a la grande gentillesse de ne pas me contredire !        <br />
       —Oh, j’en ai déjà bu deux... protestai-je.       <br />
       —Ce n’est pas fait pour les glossules ! D’ailleurs, c’est de la bonne, n’est-ce pas, mon Broulican ? »       <br />
       Le patron interpellé se rapprocha, lavant un verre avec dextérité :        <br />
       « Oh que oui, mon vieux Tarcolisse, ici, on n'achète pas aux bandits de Fariniers, hein ? »       <br />
       Et il cligna si fortement de l’oeil que j’eus peur qu’il ne se déchausse une dent, endommageant un sourire déjà passablement avarié.       <br />
       Je sortis perplexe de la ginguette. Si l’allusion du patron avait à voir avec ce dont Jansène nous avait entretenu la veille, l’affaire était loin d’être confidentielle. Tout était déjà sur la place publique.       <br />
       J’aurais volontiers continué à chalouper sur les degrés de l’esplanade du Palais du Peuple, quand toutes les horloges, cloches, bourdons, carillons, sonnettes, clepsydres, timbres et trompes de mer des environs, sans parler des sirènes organiques du  Villacopat se mirent à donner l’heure, dans une cacophonie infernale, à laquelle répondaient, en écho joyeux et assourdi, leurs homologues des trois autres îles de Clotone.       <br />
       —Quelle heure est-il donc ? demandai-je à un porteur d’eau empressé. On n’entend pas le nombre de notes, avec tout ce tohu-bohu.       <br />
       L’homme me regarda les yeux ronds, puis éclata de rire, ce qui faillit faire chuter son bandeau frontal et répandre deux pleines outres de quarante litres.       <br />
       —Ecoutez, me dit-il en se ressaisissant, croyez-vous que l’on donne l’heure comme cela toute la journée ?       <br />
       —Ah ! excusez mon ignorance d’étranger.       <br />
       —Ne vous excusez pas, jeune Sanabillois, je sais que vous n’utilisez pas les timbres de Bimère, chez vous. Mon cousin me l’a dit.       <br />
       —Donc, il est Bimère !       <br />
       —Exactement... Enfin, Bimère est déjà passé d'une minute, maintenant, et je suis en retard.        <br />
              <br />
       J’étais assez content de moi : mon accent m’avait seulement fait prendre pour un Sanabillois, et pas pour un Ultramondain, ceci après moins de deux mois de pratique de cette langue difficile, aux assonances pourtant familières. Décidément, je devais reconnaître le bien-fondé du jugement de mon vieux maître Maalouf, même si ma modestie devait en souffrir : je manifestais un don certain pour les langues.       <br />
       Mais ce n’était pas le moment de m’attribuer des éloges. Je ne savais pas combien de temps il me faudrait pour remonter vers la fontaine des Espoirs, où Mategloire m’avait donné rendez-vous. Courir était impensable à cause de la densité de la foule et de sa nonchalance, affirmée contre toute accélération.        <br />
        Jouant des coudes, je parvins en vue du Saint Silo. Une question fugace me traversa l’esprit à la vue de cet immeuble en pain de sucre, siège des associations de Nourrisseurs. Ne servait-il pas d’état-major au  fameux clan des... Braighcht ?       <br />
       Je dépassai la bâtisse, pourchassé par une carriole sur rails sans mode de propulsion visible, et je me rabattis à temps sur le trottoir circulaire qui entourait une vaste fontaine d’eaux jaillissantes, au milieu d’un savant chaos de roches dégoulinantes.        <br />
       Nulle Mategloire en vue sur la margelle, ni d’ailleurs sur toute la place ou à côté de l’ouverture de plein cintre, encadrée de longs tapis suspendus, par laquelle se déversait un flot de passants affairés.       <br />
       J’attendis donc, en compagnie d’oiseaux bavards, d’enfants et de chiens venus se désaltérer, la langue pendant démesurément.       <br />
       Puis je me lassai et je traversai la place recuite de chaleur vaporeuse, pour m’engager dans la porte des Tapissiers.        <br />
              <br />
       L’atmosphère souterraine était fraîche et odorante. Partout brûlaient de petits bâtons d’une matière parfumée, dont la fumée disparaissait par des orifices noircis, laissant un air  agréable à respirer. Les échoppes étaient creusées dans les parois des couloirs. Elles étaient aussi emplies de richesses que de minuscules grottes d’Ali-Baba. Assez vite, cependant, la monotonie triomphait. Les marchandises disposées par genres semblaient les mêmes d’une boutique à l’autre, et cela dans un seul quartier qui pouvait compter plusieurs dizaines de ruelles transversales ou parallèles.        <br />
       Je tournai plusieurs fois à droite et à gauche, et... je ne sus plus du tout m’orienter. Les cris des bateleurs m'épuisaient, tout comme le harcèlement des racoleurs qui s'empressaient à ma suite, même après avoir essuyé un vif refus. Je cherchai des ruelles tranquilles, vouées aux travaux plutôt qu’au commerce, mais là aussi, j’étais repéré, entrepris, invité à boire la glône ou la glunelle, et presque assis de force sur de petits tabourets de négoce.        <br />
       Soudain on m’agrippa l’épaule, me tirant vers une encoignure. Déséquilibré, je me rattrapais à un pilier gluant de crasse accumulée. Ce n’était que Mategloire, le regard terrifié.       <br />
       « Vite, venez, Augustin, mon père a de gros ennuis. »       <br />
              <br />
       Elle me prit par la manche et m'entraîna derrière elle, se faufilant par les couloirs, entre les passants, les tables, contournant les chevirelles hirsutes montées par des enfants, ou les minuscules véhicules à moteur, stationnés n’importe où. Nous dégringolâmes des escaliers en colimaçon qui semblaient descendre aux enfers, pour déboucher sur des placettes souterraines  plus bondées que les unes que les autres.       <br />
       « Plus vite, si vous pouvez ...       <br />
       —Où allons -nous ?       <br />
       —Au Temple des Glôniers. C’est encore un étage au dessous. »       <br />
       Nous empruntâmes un autre escalier, droit cette fois, mais encombré d’objets tressés en paille, contre lesquels je m’écrasais, provoquant les cris indignés d’une dame de forte corpulence.        <br />
       Enfin nous débouchâmes dans une salle à colonnes, un peu plus vide que les autres lieux du marché. A ceci près qu’une marée de chevirelles rousses et noires avait envahi l’espace, se pressant vers une ouverture située au fond, en poussant des clameurs à fendre l’âme.        <br />
       « Où est ton père ? Je ne vois rien.       <br />
       —Foutrepoile, ces sagoupiards ont réussi ! Il est tombé dans le puits ! Vite, par ici ! »       <br />
       Sautant à pieds joints au dessus des échines maculées de poussière et de paille, comme tissées de milliers de ficelles grossières, nous parvînmes au mur opposé, le long duquel Mategloire courut à perdre haleine, frappant les chevirelles qui tournaient vers elle leurs faces placides et s’écartaient docilement.        <br />
        « C’est là, plus vite...  »       <br />
       Nous nous penchâmes sur le rebord du muret semi-circulaire, et tentâmes de percer l’obscurité des profondeurs.       <br />
        « Père ! Père ! cria Mategloire, au désespoir.       <br />
       —Oui, ma petite fille, fit la voix tranquille de Jansène Fitrion,  venue de nulle part.       <br />
       —Tu vas bien ?       <br />
       —Ma foi, aussi bien que çà puisse aller dans un conduit d'aération.       <br />
       —Mais où es-tu, Tabirouette ! cria Mategloire entre le rire et les larmes.       <br />
       —Mais ici ! Ne regarde pas DANS le puits, Mouribulle ! Vers le HAUT...  »       <br />
       Nou redressâmes la tête, et nous vîmes, à deux mètres au dessus de la margelle, deux larges pieds surmontés de mollets poilus, sortant d’une anfractuosité de la voûte sombre. Ils auraient été comme suspendus en l’air  s’ils n’étaient soutenus du bout des orteils par un ferangle tordu planté un peu plus bas, dans la paroi latérale.       <br />
       « Tu... tu es rentré DANS le puits d’aération ?       <br />
       —Eh oui ! fit la voix grave de Jansène, étouffée par son propre corps obstruant le conduit. C’était çà, où plonger cinquante mètres plus bas et servir de repas à tous les rats du marché !       <br />
       —Cornepipe ! Comment as-tu réussi à te hisser là-haut, et surtout à rentrer là-dedans avec... ta bedaine ? dit Mategloire, franchement stupéfaite.       <br />
       —Je ne voudrais pas te déranger, ma petite fille, mais cette position est inconfortable... et cette ferraille est en train de casser sous mon poids. Je risque de tomber dans le puits, MAINTENANT. Si tu pouvais demander l’aide de quelqu’un, peut-être qu’à deux...       <br />
       —Augustin est avec moi, Papa... On va te sortir de là.        <br />
       —Mais comment ? chuchota-t-elle dans ma direction. Si ses pieds glissent du bout de fer, il plonge comme une masse... »       <br />
       J’avisai une grosse pierre tombée de guingois au pied d’un pilier.       <br />
       « S’il y en avait deux comme çà, on pourrait “ponter” la margelle.       <br />
       —Oui, dit Mategloire,  mais il n’y en a qu’une, et tu ne pourrais pas la bouger, de toutes manières. »       <br />
       Je n’avais pas le temps d’expliquer à la jeune fille que j’avais travaillé avec mon oncle François à l’édification d’une maison, et que le roulement et le levage de lourds claveaux et d’énormes boutisses n’avaient pas de secrets pour moi. En quelques dizaines de secondes, je réussis à dresser la pierre sur son arête étroite et à la manipuler pour la faire avancer d’un angle sur l’autre, afin de venir la placer au contact de la margelle. Après quoi, un simple coup de poignet suffit à la soulever en suspension, légèrement de biais. Je l’installai solidement sur l’arase, un peu en surplomb mais pas trop, le nez soulevé au dessus de l’abîme, grâce à trois cailloux glissés en dessous (ah, le caillou : miraculeux outil du maçon !).        <br />
       Il fallait maintenant trouver un second exemplaire, voire un troisième, en coinçage. Je revins à l’endroit où je soupçonnais que la voûte montrait des faiblesses, et, sans tergiverser, je secouai le parement de vieux stuc. Quand je le sentis céder, je m’écartai, espérant ne pas avoir déclenché un éboulis catastrophique. Finalement, trois blocs de grès  émergèrent d’un nuage de poussière. Je transportai le plus gros, aux parois légèrement rentrantes, et le plaçai symétriquement au premier, sur le bord opposé de la margelle. Puis, alors que Jansène commençait visiblement à glisser dans le vide, j’eus le temps de pousser le troisième, plus léger, entre les deux premiers, et je hurlai :       <br />
        « Laissez-vous aller en arrière dès que vous avez touché ! »       <br />
       Je ne supposai pas que ma construction précaire supporterait longtemps la lourde carcasse du père Fitrion. Mais quelques instants devraient suffire, avant que la clef de pierres soit attirée vers le bas, et que les blocs qui la formaient ne s’inclinent l’un contre l’autre et ne chutent. Il s’agirait de saisir au vol le vieil homme aux épaules et à la taille, et de le tirer vigoureusement  sur le sol, comme on retire un pain du four.       <br />
       Les choses se passèrent mieux que je ne l’avais prévu : Jansène poussa un  cri. Il s’écroula sur le pont provisoire et rebondit en déséquilibre. Il fut aussitôt happé par des mains anxieuses, et jeté sans ménagement sur les dalles, provoquant la fuite de chevirelles outragées.       <br />
       Miracle ! Le “cantilever” avait tenu, et tenait toujours. Jansène se releva, frottant ses coudes endoloris. Il essuya la poussière grasse de son vêtement et regarda l’ouvrage, les yeux écarquillés :       <br />
       « Comment avez-vous fait çà ?       <br />
       —Il a apporté les pierres là-dessus, comme si elles étaient en carton!       <br />
       —Vous êtes d’une force herculéenne, mon garçon !       <br />
       —Pas du tout ! Juste un peu connaisseur des tours des tailleurs de pierre.       <br />
       —Vous m’avez sauvé la vie. »       <br />
       Il me prit entre ses bras, au risque de m’étouffer, le nez collé à la couche de crasse épaisse qu’il avait ramonée du torse et de la barbe dans le conduit d’aération.       <br />
       Je me dégageai en riant et lui demandai ce qui s’était passé.       <br />
        « C’est simple, j’étais assis sur la margelle, à méditer ce que venait de me dire un de mes amis, dans le temple voisin, quand une mer de chevirelles a englouti la salle. Un type, à califourchon sur une bête, est passé à côté de moi, et m’a poussé carrément dans le trou. J’ai essayé de me retenir, et, en basculant, j’ai attrapé le bout de fer, là-haut, grâces soient rendues à la divinité pour mes bras démesurés ! Mais le bonhomme est monté derrière moi, et a tenté de me faire lâcher prise. Je hurlais, j'appelais à l’aide, mais avec les beuglements des chevirelles, personne ne m’entendait. Finalement, j’ai rué comme un méyot, et l’infect triphonard a roulé dans la poussière, entre ses bêtes puantes.        <br />
       »Animé par l’énergie du désespoir, j’ai réussi, je ne sais comment, à escalader la paroi, à mettre le pied sur le bout de fer et à m’engager dans le conduit. Mais l’homme s’est relevé, a contourné le puits, et a commencé à me tirer la jambe. Le laid sagoupiard riait ! ça m’a rendu fou, et j’ai donné un coup de talon au hasard. Je crois que je l’ai touché au visage. Je me demande même s’il n’est pas tombé tout droit dans la citerne, étant donné le long hurlement qu’il a soudain poussé.       <br />
       —Vous avez mis votre agresseur dans le puits ?       <br />
       —Je crois... Et dans ce cas, on pourrait avoir son identité, si on le fait fouiller.       <br />
       —Tu plaisantes, Papa. On rentre immédiatement ! Imagine qu’il y ait d’autres enfutoncles qui te cherchent noise.       <br />
       —Augustin est là, maintenant, dit Jansène en me gratifiant d’une grosse bise.       <br />
       —Comment Mategloire s’est-elle aperçue de ce qui vous arrivait ?       <br />
       —Je hurlais comme une chamolle enragée, mais j’ai tout à coup entendu, au dessus de moi, la voix de ma fille, qui était dans la galerie supérieure. Par chance, elle m’avait reconnu. J’ai pris le temps de lui expliquer calmement où je me trouvais et...        <br />
       —Elle a couru chercher de l’aide.       <br />
       —Oui, dit Mategloire. Je descendais vers la salle du temple, quand je vous ai vu, Augustin. Une  bénédiction !       <br />
       —Bien, mes enfants, les émotions sont terminées, dit Jansène en nous prenant sous ses aisselles. Nous allons rentrer, mais auparavant, je vais demander à Carital, le secrétaire du temple, de faire fouiller le puits.        <br />
       —Comme tu voudras, Papa, mais dépêche-toi, je ne me sens pas du tout en sécurité dans ces souterrains. »       <br />
       Jansène prit le temps de quelques ablutions dans le local annexe du temple, et donna ses instructions à son ami de toujours, Carital Fordon, un petit négociant de la rue des Écluses, et l’un des plus solides piliers de l’association de la Bonne Glône.        <br />
              <br />
              <br />
       Je n’ose imaginer que Jansène ait pu monter une mise en scène pour obtenir l’accord -tant convoité- de Phial, mais force est de constater que l’effet de sa mésaventure fut bien celui-là. Je n’avais jamais vu mon Signour de Michemin dans un tel état de rage, quand il apprit ce qui était arrivé à son vieux Capitaine. La colère était d’ailleurs autant tournée contre lui-même (tant il était désolé de ne pas avoir pu venir en aide à Jansène) que contre des agresseurs, dont il ne doutait pas qu’il s’agissait de comploteurs politiques.       <br />
       « Puisque c’est ainsi, ils l’auront voulu : je me présente !       <br />
       —Redis-le, que nous y croyions vraiment, très cher Phial.       <br />
       —Je le proclame, fit le Signour de Michemin, à voix forte. Je me présente comme candidat au Minusat, et je me ferai le porteur de vos espoirs. Le pourrissement des moeurs a trop duré ! Nous allons au chaos si les gens de bien ne se réveillent pas ! Le grand Equilibre sait si la politique m’est une idée pénible, et le militantisme un fardeau, mais trop, c’est trop ! Je rentre en lice et ces Cornufiaux n’ont qu’à bien se tenir ! Nous allons les renvoyer dans leurs silos, d’où ils n’auraient jamais dû sortir !       <br />
       —Bien parlé ! Oui ! Encore ! Vive Phial, notre candidat ! Bravo et succès au comte d’Atoy de Parinofle ! »       <br />
       Vivas et hourras se déchaînèrent dans la maisonnée, jusqu’à ce que Jansène, enlacé par Fantige, toute réconfortée, ne se ressaisisse, portant un  doigt à ses lèvres, pour imposer le silence.       <br />
       « Mes amis, n’oubliez pas... De la discrétion...  »       <br />
              <br />
       Sur ces entrefaites, un homme en noir arriva, précédé de Macapuze :       <br />
       « Ce signour nous vient de la part de la secrétairie de l’association. Il a des renseignements importants à communiquer.       <br />
       —Venez  dans mon bureau, dit Jansène. Phial et Augustin, venez aussi.       <br />
       —Et moi ? demanda Mategloire.        <br />
       —Et toi ? Hm... »       <br />
       J'intercédai en sa faveur :       <br />
        « Elle a participé à toute l’action, Jansène, il est juste qu’elle dispose d'informations.       <br />
       —Bon, d’accord, mais nous n’en tirerons pas prétexte pour t’exposer au danger...        <br />
       —Merci. » fit Mategloire, l’oeil brillant.        <br />
              <br />
       Il se trouva que l’homme, un officier d’entretien du marché de Poularoy, avait participé à la fouille du puits, où avait été trouvé, à peine une demi-heure auparavant, un corps fracassé par une chute très récente. C’était celui d’un être humain de sexe masculin, d’âge indéterminé, vêtu du sarrau de blin gris portés par les manutentionnaires du grand bassin. Son visage écrasé était méconnaissable, mais avant que la police villacopale ne vienne prendre livraison du cadavre, Carital Fordon avait pratiqué une fouille discrète, et il avait subtilisé un petit sac de cuir, attaché à la taille.        <br />
        « Le voici, dit l’homme. Carital pense que vous pourrez peut-être en tirer quelque chose.       <br />
       —En tout cas, soyez remercié pour la confiance que vous nous accordez, dit Jansène.       <br />
       —J’ai toute confiance en Carital, dit l’homme en noir, et aucune dans les pougnards du Villacope. Il m’a été facile de vous rendre ce service. Mais je ne dois plus m’attarder. On va réclamer mon témoignage au Villacopat.       <br />
       —Merci encore... »       <br />
       Jansène le fit sortir par une petite porte ouvrant sur l’arrière du patio.       <br />
       « Et maintenant, regardons le contenu. »        <br />
       Il  détendit la lanière et inclina la poche  sur la table.        <br />
       Deux dés en sortirent, l’un noir et l’autre rouge.        <br />
       « C’est tout ? fit, impatiente, Mategloire.       <br />
       —Oui...  ou plutôt non, dit Jansène. Quelque chose est collé au fond. »       <br />
       Il pinça l’objet résistant entre le pouce et l’index, et le dégagea avec soin, puis le sortit du sac.       <br />
       C’était une masse bleu-gris, agglutinée, de consistance élastique.       <br />
        « Qu'en pensez-vous, mes amis ?       <br />
       —A vrai dire, absolument rien, dit Phial impassible.       <br />
       —Moi, çà me dit quelque chose, dit Mategloire... Mais quoi ?        <br />
       —Une sorte de drogue ? conjectura Jansène qui porta la chose à son nez pour la humer avec précaution.       <br />
       —çà y est ! dit Mategoire en sautant en l’air, comme montée sur ressorts. Je sais.        <br />
       —Eh bien, dis-le nous vite, ma Chérie...        <br />
       —A condition que je puisse participer à la suite des opérations, dit fermement la jeune fille, les bras croisés.       <br />
       —Du chantage ? Ce n’est pas beau, fit Jansène, secouant la tête, ses gros sourcils froncés. Mais enfin, je ne dois pas oublier que tu m’as pour ainsi dire... sauvé la vie. Bon, soupira-t-il, mais n’en parle pas à ta mère, elle en mourrait d’angoisse.       <br />
       —Maman est plus solide que tu ne penses. J’ai ta promesse ?       <br />
       —Oui, je t’ai dit oui, Tirofluste ! Que te faut-il de plus ? Que je me coupe la barbe ?       <br />
       —Certainement pas, tu es trop beau avec, mon Papa. Alors voila : ce sont des gommes de blé que mâchent les fermiers de Cicéole, et rien qu’eux...        <br />
       —Gommes de blé, que veux-tu dire ?       <br />
       —Je le sais parce qu’à Luciobar, contrairement à certains ancêtres sectaires (suivez mon regard), moi, j’ai continué à parler avec les enfants de Fariniers, même de ceux qui avaient racheté les glunelières.       <br />
       —Traîtresse jeunesse ! soupira Jansène sans trop de véhémence.       <br />
       —J’avais même parmi eux des copains qui venaient pêcher aux étangs. Un jour, j’ai vu qu’ils mâchaient cette chose, et je leur ai demandé si c’était bon. Ils m’ont dit que cela ne me regardait pas et que c’était un privilège des Cicéoliens, etc... Mais finalement,  un garçon qui m’aimait bien m’en a donné à mâcher en cachette.       <br />
       —C’est vrai ?       <br />
       —Bien sûr que c’est vrai...        <br />
       —J’espère que tu n’as rien proposé de déshonorant en échange, dit Jansène, un peu sur la défensive.       <br />
       —Et que veux-tu que je propose en échange de déshonorant ? dit sa fille, la mine naïve. Un gros bisou sur la bouche ? ou pire ? Mais enfin, nous ne vivons plus sous le Villacopat de Walpipe, qui voulait enfermer les filles dans des housses sans couture ! De toute façon, c’était juste par amitié que le garçon m’a laissée goûter la gomme.        <br />
       —Et c’était bon ? demandai-je, intéressé.       <br />
       —Non, pas vraiment, vaguement sucré. Mais çà se mâche éternellement, une sorte de coupe-faim, je suppose.       <br />
       —Ce que je retiens, dit Jansène en se débarrassant de la chose avec un vague dégoût, c’est que cette substance n’est utilisée que par des Fariniers cicéoliens... Tu vois ce que cela sous-entend, Phial ?       <br />
       —Bien sûr, mon ami, et cela me conforte encore dans mon choix. »       <br />
       Le signour de Michemin fonça vers sa chambre, ses sourcils ébouriffés froncés comme jamais. La tempête se levait sous le crâne de notre noble ami : çà allait barder !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       III.       <br />
              <br />
       Coup d’envoi       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le lendemain soir, hâtée par Jansène après la décision de Phial, la réunion se tint dans la maison Fitrion.        <br />
       L'on monta en famille sur la terrasse qui surplombait le vaste patio, et, en prévision des invités, on installa des poufs d'où l'on pouvait agréablement regarder la ville, toute clignotante de feux et de lampes.        <br />
       « Nous attendons cinq à six personnes, dit le vieux négociant d'un ton de conspirateur. Ce sont les chefs de file de notre mouvement.  »       <br />
       Nous étions convenus que je serais présenté comme l’aide de camp de Phial et que je ne parlerais pas de mon origine ultramondaine, qui pourrait indisposer certains partisans.        <br />
       Fontrelon arriva le premier, en familier des lieux et des gens. Ce jeune homme brun longiligne au nez proéminent avait été quelques mois secrétaire particulier de Jansène, avant de se consacrer à des études de magie Omen, lubie soudaine que la plupart de ses amis désapprouvaient. Mais Jansène avait gardé goût pour les conseils stratégiques que l’astucieux Fontrelon était capable de dispenser. Dame Fantige, avait, par ailleurs, un faible pour lui.       <br />
       Puis Ménion Paulinard se présenta. C'était un homme robuste au visage carré sous une toison de chaume gris. Ce vieux complice de Jansène  -encore une amitié d’anciens soldats- avait été naguère un personnage fort important : Capitaine-général d’une flotte de la ligue des Hanséhards. Toujours influent parmi les marins, il avait immédiatement rallié  l’initiative de  son ami, car il pouvait constater les pressions de la famille Braighcht, sur son secteur d’activité.       <br />
       « Ces gens sont incroyables ! Ils se comportent en dictateurs. Ils contrôlent déjà un bon tiers de nos flottes de céréaliers ! Il faut les arrêter ! Je suis avec toi ! » avait-il proclamé sans hésitation, quand Jansène était venu le voir dans son bureau des Amirautés.        <br />
       Carital Fordon, le pâle secrétaire de la Bonne Glône, survint ensuite, longeant les murs, avant que Jansène ne lui entoure les épaules de son bras :       <br />
       « Viens par ici, Carital, ne sois pas timide. »       <br />
       Quand il leva sur moi ses yeux bleus étonnés, je compris que le maigre Carital, sans doute d’origine fort modeste, n’en était pas moins un rusé compère qui dirigeait de main de maître les diverses fédérations d’artisans liés à la corporation de la “divine boisson”.       <br />
       Glavial Mollé (conseiller ordinaire du Jugement général), et Callengue Nistrogue (procureur), aussi ronds et lisses l’un que l’autre, arrivèrent ensemble, dans des toges froufroutantes. Mollé me déplut aussitôt, à cause d’une propension à la flagornerie sirupeuse, alors que ses petits yeux brillants demeuraient parfaitement froids. De Nistrogue, plus distant, émanait au contraire une certaine droiture distinguée.        <br />
       Aremboys Parz, un jeune avocat de la chambre de commerce propulsa en haut des escaliers sa carrure athlétique et sa tignasse rousse ébouriffée.       <br />
       « Je croyais que j’étais en retard, fit-il, les joues roses et pas même essoufflé. Mais j’ai doublé notre vieux Fur’hion, en montant les escaliers quatre à quatre. Il nous rejoindra bien dans une heure, à l’allure où il monte...        <br />
       —Ne sois pas impertinent, Aremboys, la présence de Fur’hion nous est essentielle, tu le sais bien. »       <br />
       Un très vieil homme émacié au visage crayeux sculpté d’une multitude de rides émergea enfin, drapé dans une tunique de soie jaune, se soutenant d’une grande canne.       <br />
       « Eh, mes amis, vous en faites une tête... Vous croyez  que je suis un Mort-Vivant sortant des enfers ! Eh bien non... Mais je ne vous garantis pas que je serai encore en vie à la fin de cette réunion... Surtout si je n’ai pas droit très vite à un petit verre de ta glône, mon cher Jansène.        <br />
       —Vite, un siège et une fiole de glône pour le Vénérable ! », s’empressa Fantige. Elle ajouta, à mon adresse :        <br />
       » Fur’hion est patriarche de la forêt des chênes cercopses de La Mirande. Les courses ne peuvent commencer que lorsque brûle le feu d’écorces sacrées qu’il allume sur l’autel des Départs.        <br />
       —Et, renchérit Jansène, cette haute fonction met Fur’hion en rapport avec tous ceux qui veulent organiser des courses.        <br />
       —Exactement, Signour Fitrion, confirma le vieux monsieur. Plusieurs émissaires du Villacope sont venus me demander de préparer une course extraordinaire. Cela signifie que je dois me fournir en écorces parfumées des trois plus grands chênes du jardin. Mon apprenti, Podius, s’est déjà foulé une cheville en grimpant trop vite sur Mahoney.       <br />
       —Mahoney ? demandai-je.       <br />
       —Oui, Jeune Homme. Vous savez qu’il y a Mahoney, Tahoney et Fahoney : ce sont nos trois Cercopses. Ils sont deux fois millénaires et dépassent les quarante-cinq mètres de hauteur. Leur feuillage forme trois immenses boules que l’on voit de loin, et où nichent à longueur d’année des colonies de Sophores bleus au chant polyphonique. Ils fournissent aussi ombre et fraîcheur aux foules d’étudiants de la Conque, ou aux spectateurs des courses. C’est un peu dangereux, car, à leur âge, ces arbres ne font guère attention aux branches mortes qui se détachent d’eux quand bon leur semble, même par temps calme.       <br />
       Mais nous ne sommes pas là pour bavarder, Jansène. Engage la réunion, je te prie.       <br />
              <br />
       —Puisque tout le monde est là, dit l’intéressé, je propose que nous commencions sans façons. Pour ceux qui ne le connaissent encore que par ses exploits légendaires, je vous présente Phial d’Atoy de Parinofle, signour de Michemin, cette  belle cité de La Majeure. Phial a accepté d’être notre héros en posant sa candidature au poste de grand Minus. Les élections, nous le savons de source sûre, ne vont pas tarder à être déclarées ouvertes par le Villacope. N’est-ce pas, Callengue ? »       <br />
       Celui-ci approuva de la tête.       <br />
       » Nous n’avons pas eu d’élections depuis dix-sept ans, poursuivit Jansène, et notre mémoire est émoussée sur la marche à suivre. D'ailleurs, Phial possède entre autres qualités, celle d’avoir résisté pendant des années à tout contact civilisé. Je crois donc qu’il serait utile pour tous, et pour notre candidat en particulier, de rappeler les grandes lignes de l’épreuve qui l'attend. Ensuite, nous parlerons de notre action. Cela vous semble-t-il une bonne façon de procéder , Messieurs ?       <br />
       —Mesdames et Messieurs, fit, narquoise, Mategloire que tout le monde avait oubliée, et qui s’était perchée entre les deux tuyères d’une haute cheminée sculptée.       <br />
       —Mategloire a raison, dit aussitôt Fantige.       <br />
       —Cette petite a tout à fait raison, souligna Gavial Mollé, vous rendez-vous compte de l’importance de l’électorat féminin dans le choix du héros ? »       <br />
       Jansène haussa le épaules et continua :       <br />
       « Donc, voici, aussi simplement que possible ce que nous nommons &quot;le jeu de Clotone&quot;. Il consiste à organiser un concours pour le meilleur gouvernement. Tout citoyen âgé de dix-huit ans peut se présenter devant le Conseil du Peuple, à condition de présenter un projet. Vous devrez donc élaborer un projet, mon cher Phial, avec notre aide, bien entendu.       <br />
       —Aide qui me sera précieuse, car je vous avoue, chers Amis, que de projets pour Guama, je n’en ai que de parfaitement... vagues.        <br />
       —Celui qui triomphe d’une suite d’épreuves, continua Jansène, accepte la lourde charge de Grand Minus. Il dispose des pleins pouvoirs, ce qui ne l’incite pas à tenir ses promesses. En revanche, sous peine d’invalidation, il doit épouser la fille aînée du Villacope en exercice. Ce qui vous explique, fit Jansène avec un clin d’oeil à la cantonade, qu’il n’y ait parfois aucun concurrent en lice, quand la fille est laide ou acariâtre. Il dispose aussi de la fortune gagée par les citoyens sur cette élection, augmentée du trésor accumulé lors des jeux précédents, quand personne n'a remporté la compétition. Le trésor minusal (actuellement géré par le Villacope) représente aujourd'hui l’accumulation de cinq élections avortées, si je ne me trompe pas, sans compter la présente : une véritable fortune de trois ou quatre milliards de Fufes !       <br />
       —De quoi réparer le toit du château Karahuet, dit Phial sentencieusement.       <br />
       —Sans parler de la dot de la fille du Villacope, susurra Glavial Mollé, les yeux luisants comme des olives dans l’ huile.       <br />
       —Le Minus a une dernière obligation, continua Jansène : il est condamné à jouer le héros principal du NTM (Noble Théâtre de Masse), produit par l’atelier du spectacle des Savantissimes Artisards, et joué pendant une semaine entière.        <br />
       —Cela, du moins,  me convient parfaitement. J’adore jouer la comédie, admit Phial.       <br />
       —Tout ceci n'est pas bien terrible, renchéris-je. C'est même assez agréable, non ?       <br />
       —Certes, reconnut Jansène, mais les trois épreuves où il doit triompher de ses rivaux, sont loin d’être une sinécure.       <br />
       —Parles-en nous donc, suggéra Phial, pipe au bec.       <br />
       —Voici : les deux premières se déroulent à Clotone.        <br />
       Il y a d’abord une course de chars suivie d’un exploit athlétique. Les rares candidats qui ne sont pas encore éliminés sont présentés à la fille du Villacope, qui remet à chacun un rameau d’or. Pour celui qui renonce à aller au delà, ce sera la plus belle des décorations, associée  à une petite rente de l'État et à l’attribution de fonctions honorifiques. Mais pour ceux qui continuent, le rameau vaudra signe de fiançailles symboliques avec le vainqueur final, celui qui l’emportera dans la troisième épreuve, dite du Voyage. Les candidats encore en lice doivent se rendre à Périache, l’île des sorciers-omen, où ils subissent une initiation aux Pouvoirs (qui peut échouer). En cas de succès, ils sont conduits à l’îlot de Hirpan, une miette de rocher située à quelques centaine de mètres de Périache. C’est là que siègent le Conseil des Magdes et la très sage Lucilia qui en préside les délibérations.        <br />
       Ce Conseil aura déjà entendu la fille du Villacope, arrivée plus tôt dans le vaisseau qui doit ramener les époux. Il décide de la validité de l’union avec un seul des candidats, union qui sera définitivement consacrée par le Patriarche, lors du retour à Clotone. Enfin le Villacope intronise lui-même le nouveau Minus.       <br />
       —Et si les Magdes décident de n’accepter aucun candidat comme époux légitime pour la fille du Villacope ? demanda Mategloire, caressant la tête de Fouchi, le musilet apprivoisé qui venait de la rejoindre.       <br />
       —Alors, dit Jansène, il demeure  aux mains du Villacope en exercice. Même si le mariage est reconnu par les Magdes, le Minus virtuel doit encore revenir en vie (ainsi que sa femme), il prend alors son poste jusqu’à la fin de son existence et décide exactement ce qu’il lui plaît, même d’arrêter le grand Dragon, s’il le pouvait! »       <br />
       Les Clotonois présents rirent un peu trop bruyamment à cette plaisanterie.        <br />
       « Iiik ! approuva le musilet en hochant sa tête noire aux yeux en soucoupes.       <br />
       —En revanche, s’il ne revient pas (ce qui est hélas le cas de la plupart des candidats), ou s’il revient seul, il est démissionnaire. Le Villacope assure l’intérim, comme par le passé, et peut attendre dix ans avant de déclencher de nouvelles élections.       <br />
       —Alors le pouvoir demeure entre les mains de l’éminence grise » dit Phial. Et il hocha lentement la tête, mesurant le pétrin dans lequel il s’était plongé, par amitié pour son vieux compagnon d’armes.        <br />
              <br />
       « Pourquoi diable le Voyage est-il si périlleux ? demandai-je naïvement.        <br />
       —Les causes naturelles sont évidentes, expliqua Jansène. Le candidat Minus doit se rendre à Périache sans passer par les passes du Nord où le Grand Dragon est affaibli, et qu'emprunte le trafic pour les îles occidentales. Il réalise l’exploit d’affronter le courant sauvage, symbole de notre archipel. S'il réussit la traversée grâce à des qualités sportives, il court encore le risque de perdre sa femme au retour, ce qui le disqualifierait... Vous me suivez ?       <br />
       —Pour avoir subi le courant monstrueux que vous appelez le Dragon dis-je, je comprends trop bien pourquoi le taux d'échec est si élevé !       <br />
       —Vous-vous méprenez, Jeune Homme. Le candidat minus dispose souvent de l'aide des Enfants de l'Eau , et, disons, quatre candidats sur cinq, parviennent de l'autre côté du Dragon.        <br />
       —Mais alors ?       <br />
       —Alors ? Les vrais ennuis commencent de l'autre côté. Le candidat, qui a effectué la traversée sur une coque de noix, se trouve pris en chasse par de corsaires stipendiés qui veulent le mettre à mort ou l'emprisonner. L’animosité des adversaires est décuplée au retour, contre le Grand Vaisseau où le Minus et son Épouse ont pris place.       <br />
       —Qui sont ces gens si agressifs ?       <br />
       —N'importe qui. En général, il s’agit de natifs des îles occidentales, soudoyés par les pouvoirs qui n'ont pas intérêt à ce que le Minus règne : ennemis de sa famille, adversaires de son programme... Que sais-je encore. Il y a ceux qui veulent le prendre en otage pour en tirer une rançon ou manifester leur opposition politique. Parfois ce sont des tueurs à gages du Villacope, dont on ne connaîtra jamais l’employeur véritable, car ils sont programmés pour se suicider en cas d’insuccès.       <br />
       —Quelle barbarie ! s'écria Mategloire.        <br />
       —Convenez, dit Jansène, que le Villacope n’a aucun intérêt à ce qu’un Minus soit élu : aussitôt intronisé, il nomme un nouveau Villacope, dont la fille (il doit en avoir une, âgée de dix ans au plus) épousera le Minus suivant. En revanche, si le candidat est éliminé pendant le voyage, le Villacope en exercice peut gagner une magistrature à vie, car, même s’il a une autre fille à marier, toute nouvelle élection au Minusat sera bloquée, s’il le souhaite, pendant dix ans .       <br />
       —Et s’il n’a pas d’autre fille ? dis-je.       <br />
       —Dans ce cas, le Villacope doit démissionner au bout de dix ans.       <br />
       —En général, commenta Callengue Nistrogue, les magistrats de la Conque nomment souvent le Villacope parmi leurs pairs, et ils choisissent un homme bien pourvu en filles, pour éviter l’écourtement forcé des mandats. Un Villacope doté de trois ou quatre filles peut ainsi être successivement en deuil de toutes... et gouverner quarante ans.       <br />
       —Est-ce arrivé ?       <br />
       —Non, intervint Ménion Paulinard. Molineaux a duré quinze ans, je crois. Les autres sont morts avant. Mais avec Oriflan, nous avons un vrai problème : il est si habile dans sa négociation avec la justice qu’il est arrivé à tenir seize ou dix-sept ans sans élections !       <br />
       —Le Villacope, continua Jansène, est aussi traditionnellement un ennemi de la Sorteresse, dont les prêtresses Magdes peuvent écarter sa fille de la course. Au début de la troisième république (instaurée depuis cent quarante ans), plusieurs Villacopes ont fomenté des complots pour l’éliminer, mais leur émissaires n’ont gagné qu’ à être lyophilisés, ou, au mieux, changés en Thrombes, en crapaudins ou en chiens hurleurs. »        <br />
              <br />
       Fontrelon, qui sirotait sa glône en silence depuis un moment, s’agita sur son banc :       <br />
       « Il ne faudrait pas laisser croire que seuls les Villacopes sont d’étranges bonshommes ! La majeure partie de nos ennuis passés est venue du Minus, à qui le pouvoir est monté à la tête.       <br />
       —C’est vrai, concéda le vieux Fur’hion. Les Clotonois aiment tellement le jeu politique qu’ils ont souvent pris le risque de nominer un jeune démagogue sportif  (généralement issu de Canémo) qui raconte n’importe quoi, mais qui fait davantage rêver. Une fois au pouvoir, on doit déchanter.        <br />
       —Oui, renchérit Carital Fordon d'une petite voix sourde. Ce choix est basé, il faut le dire, sur un désir pervers : on suppute les chances de retour du candidat nommé par la Sorteresse, à partir du moment où il annonce son programme. D’énormes paris clandestins sont alors pris dans les échoppes de la rue du Grand Bassin.        <br />
       —Comment çà ? dit Phial, je l'ignorais.       <br />
       —C’est vrai ? soupira Jansène, tu es trop simplet, mon ami !       <br />
       —Donc, dit Fontrelon, imaginez qu’un Hercule l’emporte, pour la grande joie des parieurs. Il se peut que ses idées politiques soient aberrantes. Cette fois, ce sont les élites de Clotone qui ont intérêt à sa disparition, s’il affiche un programme trop délirant.       <br />
       —Je conçois cela, dis-je, dubitatif.       <br />
       —Une corporation secrète, composée de patriciens cicéoliens, essaie de le faire assassiner au plus vite, parfois avec l’appui du Villacope en place (c’est déjà arrivé  deux fois en cent ans), car personne ne peut s’opposer à un programme du Premier Minus, même s’il doit faire coucher les gens dehors et installer chez eux une population de poulets...       <br />
       —Vraiment ? s’exclama la jeune fille.       <br />
       —... Même s’il veut empêcher la pêche par amour des poissons (comme Léonoros Dyocard, assassiné après avoir ordonné d’incendier la flotte du Bassin); même s’il décrète l’abolition des alliances matrimoniales pour éviter l’ennui généralisé (comme ce Premier Minus Hontard Sixtuffe, qui fut poursuivi par le peuple en colère jusque sur le Dragon, où sa pirogue disparut).        <br />
       —C'était un humoriste, ironisa Mategloire.       <br />
       — Iiik ! » approuva Fouchi. Le musilet, qui semblait comprendre que la conversation portait sur les clowneries, ouvrit une gueule démesurée, et l'ayant soigneusement refermée, grimpa aussitôt sur son épaule, la queue parfaitement spiralée.       <br />
       « Le cas de Constantinos Praximard est resté célèbre, raconta Jansène. Le premier arrêt de ce Minus fut de faire tuer  les Cicéoliens mâles de moins de 18 ans, pour ne pas être lui-même assassiné, selon une ancienne prédiction.        <br />
       —Quelle horreur ! m’exclamai-je, cela me rappelle une légende du Nouveau Testament.       <br />
       —Les pères voulurent détourner sur eux-même le sacrifice et Praximard, ému, accepta d’épargner la jeunesse à condition d’immoler à la place un millier de patriarches de haut lignage. Aussitôt Constantinos fit arrêter par sa garde  tout le Conseil du peuple et le Villacope en personne (était-ce Berto Sigmarin ?). Il les installa sur un traversier, qu’on poussa vers le maleström de l’Emphale, après l’avoir béni. Il n’y eut pas un survivant.       <br />
        »Praximard régna ensuite en solitaire pendant quinze ans, transformant Canémo en camp militaire. Il s'empara aussi de Malamè et de Sanabille pour y construire des fortins. Son frère et sa soeur y abritèrent leurs amours coupables.       <br />
        »Plus tard, l’armada blindée que le Minus construisit pour conquérir les îles occidentales fut prise dans une tempête en arrivant sur Lario. Elle fut repoussée vers le Dragon et drossée sur les rochers, sans avoir tiré un coup de canon. Ayant échappé de peu à un attentat en traversant le pas de Dysme , Praximard alla se cacher à la Majeure, où l’on perd sa trace. Certains disent qu'il devint tenancier de bordeleau. Son frère Chrisdouiche Praximard et sa soeur Aniatelle prirent le pouvoir, mais une révolte de Canémiens, aidés par des corsaires de Draco en vint rapidement à bout. S’en suivit une période de joyeuse anarchie qui déboucha sur une guérilla entre Canémiens et Cicéoliens. Les premiers bombardèrent les fermes cicéoliennes de lourds pavés de poèmes compressés, jetés du haut de ballons dirigables en peau de chevirelle. Mais les seconds jouèrent du poignard et de la rétention de récoltes de blé, tactique cruelle qui leur permit de remporter la mise. Ils firent nommer le Villacope Léole Molineaux. Ce sage Malaméen ramena la paix et gouverna pendant seize ans. La chance le servit : pendant son mandat, aucun candidat Minus ne survécut au delà du jugement initiatique des Omen de Périache.        <br />
       —On dit, commenta Fontrelon, que les sorciers de cette île, d’ordinaire indifférents à Clotone, avaient été échaudés par la période praximardienne. Jetaient-ils des sortilèges aux candidats ?  En tout cas, la plupart furent retrouvés sur les côtes de La Majeure, changés en statues flottantes.       <br />
       —Oiiik, s'indigna le musilet, qui grimpa sur un pilier et disparut sur le toit.       <br />
       —Par la suite, reprit Jansène, il fallut compter huit ans pour qu’un candidat acceptât de se représenter. Bien que le Villacope Léole ait eu quatre filles (il n’osait s’en plaindre et les aimait fort), aucune n’était belle, contrairement à leur mère. Cela joua  autant pour dissuader les concurrents, que la peur de disparaître à Périache, changé en poutache (un genre de navet, prisé pour la meilleure cuisine) ou en pierre à briquet.       <br />
       Le vénérable Fur'hion se leva péniblement, et alla s’accouder à la balustrade extérieure, au dessus de la ville bruissante. Son doigt pointé indiquait, en attendant qu’il reprit souffle, qu’il souhaitait participer à l’édifiante rétrospective.       <br />
       L’oeil rieur  et la voix tremblotante, il s’exprima enfin :        <br />
       « Bien d'autres Premiers Minus ont déclenché des tornades sur l’archipel ! Souvenez-vous... Mardon Supiard, qui voulait jouer au “jeu des îles musicales” ! Il désirait que  chaque île déplace sa fonction sur celle située à sa gauche, et commença par trasnporter l’administration à La Ménile. Il en reste les Allées de la Hanse, ces immeubles pompeux, devenus de poussiéreux entrepôts. Ravis de l'aubaine, les Cicéoliens jouèrent si bien le jeu qu’ils s'emparèrent des postes-clés. Finalement, ils trucidèrent Supiard en l’engloutissant dans un silo à grains pendant une inauguration, et décrétèrent que le transfert s'arrêtait là.       <br />
       Mais cela ne convenait pas à Canémo, qui voulait obtenir les bistros et les pétacles sur son territoire ! La guerre civile serait repartie de plus belle, si le Villacope Audoin Walpipe, un Larionais réputé pour son intelligence diplomatique, n’avait pas tout arrêté, et repris à la fois sa fille et son pouvoir.       <br />
       —Puis, continua Fur’hion sur un ton sardonique, vint Alan Mockepetiot. Ce membre de la secte des Babourgeois, auprès duquel j’aurais passé pour obèse, prétendait quant à lui, incruster dans la peau de tous les citoyens un petit système provoquant près de l’anus deux heures de souffrance par jour, “pour avoir mieux conscience de la réalité extérieure”.        <br />
       Se croyant populaire, il voulut imprudemment sortir du palais minusal, et fut aussitôt mis en pièce par une foule rugissante et hagarde, au premier rang de laquelle on comptait ses fonctionnaires les plus zélés.        <br />
       —Je vous sais gré de m’indiquer les périls du métier, gouailla Phial.       <br />
       —Enfin, Nilbard Utilon ne fut pas en reste. Il voulut construire une île artificielle au centre géométrique de l’archipel. Ce dément souhaitait créer une capitale administrative “éloignée des influences délétères”, et obliger les sorciers de Périache à ouvrir des boutiques de magie sanitaire dans chaque communauté de plus de vingt personnes.        <br />
       Il n’en eut pas le loisir. Un de mes anciens maîtres périachiens, agacé, transforma Nilbard en cadran solaire. On le plaça respectueusement à côté de la porte Sud du mur de La Mirande, pour aider les gardiens de la porte à se souvenir du moment où ils pouvaient les ouvrir aux promeneurs en forêt. Mon maître fut vite amnistié et nommé directeur de la forêt sacrée des chênes cercopses. Je dois dire qu’il a toujours pris un grand plaisir à nous raconter son forfait.       <br />
       —Savez-vous quel genre de sort il a utilisé, Sérénissime Fur’hion ? s’enquit Fontrelon, intéressé.       <br />
       —Je vous dirai cela une autre fois, jeune homme. Ce ne serait pas très distingué en présence de ces dames.        <br />
       Le patriarche cercopsaire  émit un petit rire qu’il eût le plus grand mal à ne pas laisser dégénérer en affreuse quinte de toux, et rejoignit son fauteuil à pas comptés.       <br />
              <br />
       —Après cette rafale de cinglés, reprit Jansène, les choses revinrent à la normale. Clotone connut l’âge “classique” avec deux grands Minusats réguliers : celui de Sapient Trodon, et de Phingel Magdaz.        <br />
       Ce dernier mourut d’une maladie imprévue, après neuf ans de sage gestion. Il laissa place au terne et hésitant Villacope Lucien Moutard, qui fut cause d’une crise sans précédent. Sous son administration une hécatombe de candidats malheureux au Minusat périrent en effet de façon plus horrible et bizarre les uns que les autres.        <br />
       A la mort de Moutard, Mulibron Oriflan fut nommé sans élection,  à la suite de tractations entre les instances de la Conque et du palais sapientiel. Les demandes des familles des candidats qui voulaient que toute la lumière soit faite sur leur décès, furent éconduites, puis étouffées.  »       <br />
       Le maître de maison se tourna vers Phial :       <br />
        » Ce sera d’ailleurs l’un de tes premiers actes, si tu es nommé : ouvrir une enquête sur cette période, qui a choqué bien des contemporains, il n’y a de cela que vingt-trois ans, après tout.        <br />
       —Ce ne sera sans doute pas la promesse la plus difficile à tenir » soupira le candidat à la candidature, le menton enfoui dans les deux mains, totalement accablé.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La discussion se prolongea dans la nuit, et je me familiarisai avec les données de la vie politique de Clotone.        <br />
       Les élections seraient annoncées incessamment (peut-être le surlendemain). Phial aurait quatre jours pour déposer son projet, accompagné des signatures de son groupe de soutien. Ensuite, les grands électeurs se réuniraient pour le vote sur l’ancestrale plage de Fangouste, et ne retiendraient que douze noms, aussitôt proclamés par les gazettes de la ville ainsi que par les crieurs officiels.        <br />
       Des héraults seraient dépêchés sur les autres îles de Guama, pour y répandre la nouvelle dans les lieux les plus reculés. Ainsi, nul -ou presque- ne pourrait se dire ignorant des événements à venir. Encore six jours à compter de la proclamation, et la grande course départagerait un nombre inconnu de participants. Les vainqueurs prendraient part, sans délai, au Voyage et à la Noce, au cours desquels serait choisi un unique Minus. Dans le meilleur des cas, Phial avait donc douze jours devant lui avant de quitter Clotone pour Périache.        <br />
       Je me demandais comment je pourrais lui être utile.        <br />
              <br />
       « J’y pense,  dit Phial, as-tu pu contacter la personne à qui tu devais remettre un paquet de la part de Nadja Benjou ?       <br />
       —Eh bien, justement, à ce propos...        <br />
       —Ecoute, Augustin, je pense que tu devrais trouver le destinataire. Cette affaire m’intéresse aussi, tu sais : Guama est plongé dans une atmosphère de complots croisés, et celui auquel Nadja est mêlée n’est sans doute pas étranger à ce qui me concerne. Je voudrais comprendre un peu mieux les tenants et les aboutissants, saisir les fils qui relient entre eux les agissements de Mungabor, les traîtrises qui infiltrent la Conque, les actes mégalomaniaques de la famille Braighcht,  et les stratégies de Lucilia ou d’autres puissances. Est-ce qu’un poste d’informateur privilégié te conviendrait ?       <br />
       —Tu veux dire, dis-je avec amertume, que tu ne souhaites pas recourir à mes conseils idéologiques, et que tu préfères m’utiliser comme espion, pour éclairer tes décisions dans ta campagne ?       <br />
       Phial rit :       <br />
       —En un sens oui, mais seulement pour les choses qui nous seraient d’intérêt commun. Si tu veux bien m’honorer de ton concours, la naïveté d’un étranger et le prestige d’un Ultramondain, s’ils ne peuvent être utilisés directement dans la campagne —les gens en nourriraient de la suspicion— peuvent être d’un grand secours. On se livre plus facilement en confidence à l’ami de passage, qui ne restera pas. Qu’en penses-tu ?       <br />
       —Phial, je te dois beaucoup. Je puis bien distraire de ma quête —tellement incertaine— un mois ou même deux pour t’aider à ce défi. Je dois dire qu’il me passionne de savoir comment tu t’y prendras pour l’emporter. Tu peux donc compter sur moi : je te ferai part aussitôt des renseignements que je penserai utiles à ta cause. Mategloire m’a dit que j’avais des chances de trouver le correspondant de Nadja dans les milieux lettrés. Je vais donc m’y atteler.        <br />
       —Je te remercie. Tenons-nous au courant... J’ai l’impression que la fille de Jansène sera pour toi un factotum empressé. Nous communiquerons à travers elle. Pimlic et Macapuze m’ont aussi assuré de leur aide pratique.        <br />
       —Si tu le souhaites, Jean Latoile te proposera ses services comme garde du corps. Il assommerait sans bavure n’importe quel excité qui pourrait se mettre en travers de ton chemin.        <br />
       —Mon cher Augustin, je ferai une campagne aussi pacifique que possible, dit Phial en joignant les mains comme pour un patenôtre.        <br />
       » Mais, ajouta-t-il, si l'on peut se payer quelques bagarres, je ne refuse pas l’appui d’un joyeux et solide compère ! »        <br />
                <br />
              <br />
       IV.        <br />
              <br />
       Thyrse        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le deuxième Mounan de Bellinocte, an 740. (Lundi 13 Août 1882.)        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Les pressentiments de Jansène étaient justes : il y a deux jours, le Villacope est monté au balcon de la tour des messages, à l’heure du coucher du soleil. D’une voix terne, dont les tristes accents étaient aggravés par  la résonance des immenses porte-voix, il  a annoncé solennellement l’ouverture des quinzièmes Minusales. Mahoney et Tahoney débuteront dans moins de trois semaines, le cinquième Aran de Bellinocte (le 29 Août).       <br />
       Il a fallu quelques heures à la ville, apparemment surprise, pour absorber l’information, et c’est seulement dans la nuit que les manifestations de joie sont apparues un peu partout, pétards et bagarres éclatant ici et là jusqu’au petit matin.        <br />
       Dans la maison Fitrion, le branle-bas de combat avait été déclenché depuis longtemps. Une foule de gens affairés avait, dès la veille, envahi le rez-de-chaussée, transformant la  salle en centre névralgique. J’y ai vu beaucoup de jeunes, amis de Mategloire, et pour nombre d’entre eux étudiants de la Conque, venir apporter leur soutien bénévole.       <br />
       D’ici deux jours, notre héros devra avoir rédigé son programme, afin de le déposer auprès du secrétariat des Grands Électeurs, dont la tente aux oriflammes multicolores vient d’être montée à l’ombre des Canipores bleus de la plage de Fangouste.        <br />
       Phial, barricadé dans sa chambre, est impossible à voir.  Entrevues, audiences particulières, conférences, et réunions d’état-major lui prennent son temps, sans parler des conciliabules officieux tenus à voix basse au long des allées ombragées du cloître familial. Appelés en consultation ou venus de leur propre initiative, les visiteurs les plus divers et les plus étranges se succèdent et font antichambre : sombres groupes de moines-Omen, femmes aux tenues excitantes et splendides, processions de fonctionnaires à lunettes, juristes à la tiare ovale, militaires bottés et casqués, syndics corporatifs au gris de travail bien repassé, etc. Le peu de détente qu’il reste à notre candidat, il la consacre sur la terrasse, à l’entraînement intensif auquel Ménion Paulinard s’est chargé de le soumettre en vue des différentes épreuves de la Course.        <br />
              <br />
       Je me sens passablement inutile, et décide de vaquer à mes propres occupations. Les investigations de Mategloire dans les librairies et les bibliothèques de Clotone ont donné quelques indications intéressantes : Olivon Clinus est un auteur contemporain respectable, sinon connu. S’il s’agit bien de celui que je recherche pour le compte de Nadja, il a rédigé plusieurs ouvrages de philosophie politique, hélas, chez d’obscurs éditeurs dont l’adresse s’est révélée fausse ou obsolète. Comme les écrits ne mentionnent pas une institution à laquelle l’auteur serait attaché, il n’est guère aisé de le retrouver. Toutefois, le style des livres et leur érudition nous oriente, d’après Mategloire, vers le monde des Sapientissimes, c’est-à-dire des professeurs d’université. Elle croit même repérer dans le texte les manières délicates d’un institut d’élite.       <br />
       « Vous devriez, me conseille-t-elle, visiter l’université Sylphienne. C’est la meilleure de tout l’archipel. Un monde un peu à part, où se forment les plus brillants de nos dirigeants.       <br />
       —Bonne idée... Et où se trouve cette merveille ?       <br />
       —Sur l’îlot de Thyrse, bien sûr. Il s’étend en face de la côte septentrionale de Canémo, en pleine mer des Dangers.       <br />
       —Il est difficile d’y accéder ?       <br />
       —Oh non, la baie qui sépare l’îlot de Canémo est calme. Les grandes vagues furieuses ne roulent que sur la façade Nord-Est de Thyrse, parmi des rochers chaotiques qui forment un zone déserte. Le domaine universitaire est tourné vers le sud-est, à l’abri de collines boisées. Seuls les fous, les amoureux déçus ou les grands sportifs se hasardent sur la côte sauvage de l’îlot, et la plupart des étudiants l’ignorent avec application. Ils préfèrent les canots qui effectuent la traversée de l’isthme, pour un zeston de fufe, et s’invitent à boire sur l’autre rive, aux terrasses des gargotes qui bordent la plage de Canémo. Car il n’y a aucun commerce sur Thyrse.       <br />
       —Les étudiants vont-ils bambocher sur le “continent” avant de rentrer sagement à l’université ?       <br />
       —C’est un peu çà. Mais les Grands-Frères veillent à ce que toute personne qui met le pied sur l’îlot de la haute science ne présente aucun signe d’ivresse...       <br />
       —Les Grands-Frères ?       <br />
       —Ce sont des étudiants plus âgés, élus par leurs pairs pour assurer l’ordre et la paix sur le domaine de l’université. Cela leur permet de payer des études chères. Ils sont redoutés, car ils peuvent témoigner de l’inconduite d’un étudiant et entraîner son renvoi. Ils surveillent aussi les bateliers malaméens qui font la navette. Ces derniers ne doivent jamais embarquer pour Thyrse de compagnie trop éméchée. Les étudiants qui ont le privilège de vivre dans une maison du domaine de la haute science doivent donc être sobres, ou bien rentrer au dortoir à la nage.        <br />
       —La traversée n’est donc pas trop dangereuse...       <br />
       —Sauf en un certain endroit, très peu large, où un courant rapide suce les eaux de la baie pour les rejeter dans l’océan. Les barques le franchissent aisément, mais les nageurs peuvent se laisser entraîner. C’est justement à cause de ce risque que beaucoup d’étudiants s’excitent les uns les autres à passer le “petit dragon” comme ils disent. C’est un rituel. Au moins une fois dans l’année, de préférence à la pleine lune, chaque résident de l’île se saoule dans une taverne de la côte, puis, devant ses amis qui l’accompagnent en barque, il traverse la baie à la nage.       <br />
       —Il y a des accidents, je suppose.        <br />
       —Très peu, à cause de la présence des barques. S’aventurer en solitaire serait, en revanche, folie, mais ceux qui le font gardent leurs exploits pour leur cercle d’intimes.       <br />
       —Soyez sans souci, Mategloire, je ne compte pas boire la cave de votre père avant de m’embarquer pour Thyrse. La journée s’annonce belle et rafraîchie par la brise orientale. Je vais m’y rendre à pied. Me conseillez-vous un itinéraire ?       <br />
       —Vous connaissez déjà Magnestrade. Vous pourriez emprunter la Chaussée Solaire qui part du fond du Grand Bassin, et remonte droit au nord vers le môle Zigmon Nardolé. Là, vous prenez un traversier pour la côte d’Obsidienne, c’est-à-dire pour l’extrémité nord-ouest de Canémo, la partie la plus sauvage de l’île. Vous empruntez de petites sentes au milieu des dunes et des chikruas salins, et sans doute verrez-vous des couples d’amoureux fuyant l’opprobre familiale. Si vous souhaitez un bain de foule, passez au contraire par la place du Villacopat, et prenez le traversier pour le siège de la Sapience.        <br />
       —Je vais suivre votre premier conseil. J’ai eu mon comptant de foules, ces derniers jours.       <br />
       —Il est vrai que vous êtes assez sauvage » remarqua pensivement Mategloire.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Parvenu au môle Zigmon Nardolé, j’avisai le modeste embarcadère où l’homme de service m’indiqua l’horaire du prochain bateau. J’avais une heure à perdre.  Je me promenai sur la jetée surélevée, d’où l’on pouvait admirer, sortant des brumes du matin, le panorama de tout l’archipel, tel un vaste torque, ou un immense croissant de douces montagnes, dont les cornes venaient plonger dans l’océan, des deux côtés du spectateur. Non loin, à l’Ouest, les collines de La Ménile se pressaient comme des animaux dodus autour de leur mère plus altière : le morne de Cicéole.        <br />
       « Dire que les ennuis de ces peuples viennent d'un clan habitant au flanc de cette montagnette. » me dis-je.        <br />
       Je finis par pénétrer dans l’une des tavernes à haute devanture aveugle, sur la place du môle.  Elle arborait une vénérable enseigne, mille fois canardée sans être tout-à-fait déchiquetée, où se lisait encore un morceau d’inscription gothique : “Au crocosophe qui f...”.       <br />
       Méditant sur ce “f...”,je m’y fis servir une glunelle verte, légèrement pétillante et laissai vagabonder l’écoute et le regard.        <br />
       Mon attention fut bientôt attirée par deux personnages en discussion animée près du comptoir.       <br />
       « Non, Allastair, tu as tort ! » s’exclamait une grande femme blonde en robe de velours très courte, au bustier avantageux étincelant d’incrustations.       <br />
       » le peuple des ports a aussi droit à son héros, et ceux qu’on nous a déjà annoncés sont des gens de la haute société !       <br />
       —Ma pôvre Myza, il en vient toujours ainsi. Sans argent, comment veux-tu qu’un candidat soit crédible ? Même les électeurs du Peuple s’en défieraient.       <br />
       —C’est faux, mon cher ! rétorqua la femme. Son altière queue de cheval balaya ses épaules et  ses boucles d’oreilles en cascades dorées tintinnabulèrent.       <br />
       —Toutes les légendes sur les grands Minus issus du peuple, ne peuvent pas être  des mensonges absolus. Il faut avoir le courage d’y aller, c’est tout !       <br />
       —Ce n’est pas le courage qui manque parmi nous.» répondit son interlocuteur, un homme très grand à la peau sombre, à la musculature impressionnante rehaussée par des bracelets de fer aux poignets. Sa large ceinture cloutée soutenait un court sabre d’abordage .        <br />
       »...Ce qui manque, c’est plutôt l’information judicieuse pour ne pas être induits en erreur par les pinounets à lunettes du Villacopat. La dernière fois qu’un homme du port a voulu se présenter, il n’est même pas allé jusqu’au panneau des inscriptions, à ce qu’on dit. Il avait déjà été refoulé pour illettrisme : son programme était, paraît-il bourré de fautes d’orthographe. Serais-tu capable, toi, Myza, de rédiger un projet sans fautes ?        <br />
       —Bien sûr, Allastair, en le donnant à corriger par Prudal Maghin, l’écrivain public de la rue de la Goyave.       <br />
       —Ce sagoupiard mal embouché, qui se prend pour un prince déchu ? Jamais !       <br />
       —Ce qui est ennuyeux avec vous autres Fulgur’ach en exil, c’est que vous considérez la moindre concession comme un déshonneur. Moi je trouve que pour deux Fufes et cinq Zestons, obtenir un programme rédigé correctement, ce n’est pas mal.       <br />
       -—De toutes façons, tout est perdu : il ne reste que deux jours pour déposer l’intention et le projet.       <br />
       —Deux jours ? Mais c’est bien assez !       <br />
       —Admettons, dit Allastair. A condition que ce soit toi qui t’occupe de çà, ma belle Pétacle !       <br />
       —Pliz , mon noir guerrier ?       <br />
       —Pliz ! Par tous les crocasters de Wino ! »       <br />
       Et les chopes de glunelle acide se heurtèrent violemment au dessus de comptoir.       <br />
       Je n’en entendis pas davantage, car la corne d’appel retentit de l’autre côté de la place et je courus prendre mon bateau pour Canémo.       <br />
              <br />
              <br />
       Sur  la Lande d’Obsidienne, il n’y avait guère d’amoureux, sans doute à cause d’un vent à détacher les oreilles d’un cheval. Il soufflait en permanence au ras des dunes, obligeant les chikruas à s’allonger vers le Sud pour ne pas être déracinés.        <br />
       Seuls, quelques convois de méyots sous la conduite d’hommes renfrognés se dirigeaient vers le bac de La Ménile. Sur le dos puissant des animaux, de lourdes grappes de  sacs de toile brinquebalaient. Par la suite, j’appris  qu’il s’agissait d’un trafic de champignons de Côte, très prisés par les Omen pour l’interprétation des rêves. Les Villacopes successifs en avaient interdit le commerce libre à cause de leur rareté, mais surtout pour les taxer au prix le plus élevé. Ils n’osaient cependant pas attaquer de front une corporation qui, en mettant en commun les compétences magiques de ses membres les plus éminents, était réputée capable de transformer le palais villacopal en énorme chou-fleur, et tous ses habitants en pucerons séniles (ce qui, au dire des mauvaises langues, ne les auraient guère changé de leur présente condition).        <br />
              <br />
       J’arrivai vers midi au ponton des rémones pour Thyrse, lieu désert à cette heure, et je dérangeai un batelier allongé pour la sieste dans sa gabarre. Pour quelques Zestons de plus, il confectionna un léger repas de lupifer fumé et de pain noir, qu’il me tendit dans une grande feuille de canipore. Puis, il me fit traverser le passage, en chantant à tue-tête, tandis que je mangeais de bon appétit.        <br />
       L’îlôt de Thyrse est une petite étoile à trois pointes. Entre les deux branches qui font face à Canémo, se trouve le port universitaire. C’est un long quai de pierre concave auquel sont amarrés les milliers de petits bateaux à voile solaire des étudiants, dont la plupart vivent de l’autre côté du chenal à l’eau transparente, dans les ruelles chaleureuses de Canémo-du-Septentrion.        <br />
       Un peu en arrière du débarcadère, les longues galeries de marbre rose de l’université se nichent sous des croupes rocheuses qui les préservent de la morsure du vent du nord et abritent également le parc universitaire .        <br />
       Car Thyrse est aux deux-tiers couverte d’un maquis odoriférant de salges et de coucules,  traversé de promenades que ponctuent des carrefours ombragés. Ici et là, en association avec des plantes ornementales, on y cultive expérimentalement toutes sortes de légumes, de graminées et de fruits, entrant dans l’alimentation choisie des Professeurs.        <br />
       Sauf une poignée d’étudiants qui disposent du privilège de loger dans les longues bâtisses en retrait du port, seuls les professeurs titulaires vivent à Thyrse, sur la branche la plus avancée en mer, aux contrastes grandioses : la pointe de Mayonne. Leurs vastes villas tarabiscotées trônent sur des terrasses boisées, tournées vers le sud, sous un bouclier de petites falaises. Au delà, au nord, mugit le tumultueux mariage du vent et de la houle. Parfois des embruns, transportés au dessus des collines, retombent, tels des nuages de pluie salée, sur les mosaïques des dignes jardins professoraux.       <br />
              <br />
       Je trouvai facilement la maison d’Olivon Clinus, bien connu des étudiants. Il habitait la dernière villa du &quot;doigt&quot;, et l’on voyait de sa terrasse, le déferlement majestueux des vagues brisant à la pointe occidentale de l’îlot. La maison elle-même, enfouie sous d’épaisses frondaisons bruissantes d’oiseaux, était différente de la plupart de ses voisines. Son mur de galets avait à peine la taille d’un homme, et elle semblait réduite à un  immense toit.        <br />
       La porte à l’épais chambranle de bois s’ouvrait sur le pignon opposé à la desserte, dans l’ombre de la falaise. J’actionnai une lourde main de bronze, qui résonna sèchement sur un socle creux. Rien n’y répondit. Alors que je m’apprétais à frapper à nouveau, une voix rocailleuse s'éleva dans mon dos :       <br />
       « Il n'y a personne à cette heure, Signour. »       <br />
       Je me retournai.       <br />
       Un homme au large chapeau de paille se tenait au milieu des roses blanches du jardin.       <br />
       « Le Professeur est à son cours. Revenez dans deux heures, vers Fraichin, ou l'Aurée. Il aura eu le temps de passer au Club et il sera de retour.       <br />
       —Bien, je vous remercie. »       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       V.       <br />
              <br />
       Athiello       <br />
              <br />
              <br />
       Où mieux assassiner le temps dans une université,  que dans la bibliothèque ? Celle de l’université sylphienne était discrètement insérée entre deux mamelons boisés. C’était un long bâtiment opalescent d’un seul étage, entouré d’une colonnade sans fioritures. L'accès du temple du savoir était libre. J'y pénétrai, avec la vague intention de m’informer sur le mythe du “maître des Vannes”, évoqué devant moi à plusieurs reprises .        <br />
       Je fis le tour de l’enfilade des vastes pièces blanches  où les ouvrages, tous reliés de cuir, étaient placés sur des rayonnages de bois d'ogave, et rangés par disciplines. Le thème “Politique de l’Archipel” y occupait deux pièces pleines, que je commençai à explorer.        <br />
       C’est ainsi que je rencontrai Athiello.        <br />
              <br />
       Elle était assise dans l’une des loges de lecture, et le soleil du soir tombait sur elle, de biais, dorant son abondante chevelure acajou, tirée en arrière sur ses tempes et son front. Elle se balançait sur sa chaise, le crayon sur l’oreille,  absorbée par l’ouvrage qu’elle tenait verticalement devant elle. C’était un livre sur l’oeuvre de Lutel Mirgône, peintre et sculpteur dont je devais apprendre bientôt la célébrité sur tout l’archipel.        <br />
              <br />
       Je demeurai captivé par le visage d’ange boudeur, éclairé d’une vie intérieure. Son bras pâle enveloppait le livre en un arc gracieux, révélant la pratique de la danse. Le reste de son corps, pudiquement vêtu d’une tunique noire, laissait deviner une beauté capiteuse.       <br />
       Dans mon trouble, je fis tomber un livre, m’attirant de sa part un regard curieux. Feignant l’indifférence, je ramassai le livre —un guide des mystères de Lario—, et je continuais mon inspection des rayonnages infinis. Mais je ne parvenais pas à détacher mon esprit de la jolie silhouette.       <br />
       Parvenu au bord de la rangée suivante, je levai les yeux, aussi discrètement que possible, en direction de la loge où travaillait la jeune fille. A mon soulagement, elle était encore là, paisible, plus studieuse que jamais, nimbée de lumière dorée.        <br />
       Je feuilletais  (à l’envers) un gros livre écrit dans une langue inconnue, prétexte à la contempler.        <br />
       Plus je la regardais, plus insistait le désir de la voir davantage. Ce n’était pas seulement l’attrait de “beaux appâts”, comme on dit dans les textes classiques.        <br />
       « Augustin, mon garçon, tu n’es pas raisonnable ! » me tançai-je, et je refermai le livre assez bruyamment  pour attirer à nouveau sur moi le regard de la jeune fille,  sourcils froncés. J’ébauchai une mimique d’excuse qui la fit presque sourire, avant de replonger dans son étude.        <br />
       Elle restait consciente de ma présence et je m’éloignai par respect. Idiot, me tançai-je aussitôt, pauvre mirouflet!  Il fallait AU CONTRAIRE suivre mon élan. Au diable les conventions pusillanimes !        <br />
       C’était quitte ou double.  Je sortis de mon recoin sombre et m’avançai vers elle.       <br />
       « Pardonnez-moi, Mademoiselle, fis-je de la voix chuchotée requise en bibliothèque, mais j’aimerais vous parler un moment... »        <br />
       Elle me dévisagea vivement :       <br />
       « Vous n’êtes pas des îles, n’est-ce pas ?       <br />
       —Non. Comment l’avez-vous deviné ? »       <br />
       (J’étais un peu vexé, après mes efforts vestimentaires accomplis avec l’aide de Dame Fitrion.)       <br />
       Elle eut un rire silencieux qui découvrit d’adorables petites dents :       <br />
       « çà se voit tout de suite, à votre façon de porter tout droit le bonnet étudiant...        <br />
       —Ah, et comment devrais-je... ?       <br />
       —Chut, pas ici...  »       <br />
       Elle se redressa et regarda l’horloge au dessus d’une porte.       <br />
       » Ce que vous voulez me dire peut-il attendre une demi-heure ?       <br />
       —Oh... à vrai dire, oui, très bien, dis-je, ravi de la tournure des événements, et soulagé de disposer d’un peu de temps pour échafauder un prétexte crédible à entrer en matière.       <br />
       —Dans ce cas, retrouvons-nous tout à l’heure dans la halle d’entrée, d’accord ?       <br />
       —Et comment ! » fis-je sans pouvoir complètement dissimuler mon plaisir.       <br />
       Elle eut un léger sourire, et retourna à son livre.       <br />
       Je ne pus continuer mes recherches tranquillement : son image se surimposait  aux pages que j’ouvrais, ici ou là.        <br />
       Je sortis de la bibliothèque et me promenai dans la forêt d’agras, vibrante des conversations intimes des oiseaux-sophores. Les jardiniers invisibles avaient su préserver des sous-bois naturels à l’abri des ombelles colossales, en les mariant à des espèces comestibles :  des haricots grimpaient autour des longues ligres pelucheuses; des salges géantes dansaient la ronde autour des troncs; des coucules cramoisies jouaient les petits soldats. Il y avait encore de longues cannes de choulcave brune, des palmiers nains chargés d’énormes gousses de pâquerets encore verts, et de délicats parterres de phidianes ondoyantes, se relevant à peine de la pluie .        <br />
       Partout, de minuscules musilets couraient à leurs affaires le long des lianes. Ils se croisaient la tête en bas, et se saluaient d’un craquètement aigu. En me voyant, ils s’arrêtaient  et me fixaient de leurs yeux protubérants, frottant convulsivement leurs petites mains, avant de repartir dare-dare aussitôt que je m’éloignais, queue dressée en baguette de majong, la fourrure ébouriffée.        <br />
       Je rejoignis les colonnes monumentales de la Bibliothèque, au moment même où la jeune fille sortait.        <br />
       « Ah, voila notre étranger ! Je croyais que vous étiez parti !       <br />
       —Non, non... sûrement pas. »  bredouillai-je.       <br />
       Elle s’arrêta, les poings sur les hanches, et me regarda dans les yeux :       <br />
       « Je suis de plus en plus convaincue que ce que vous avez à me dire n’est pas très sérieux. Est-ce que je me trompe ?»       <br />
       Devant l’offensive, je restai muet. Me voyant décontenancé, elle éclata de rire.       <br />
       » Allons, venez, nous allons prendre une chiroine au marché étudiant. Et j’espère que votre conversation ne sera pas trop ... embarrassée.»       <br />
       Elle se remit en marche, alerte et vive.       <br />
       « Ecoutez, Mademoiselle, je... vous... enfin, je...        <br />
       —Chut, n’en dites pas trop.  J’ai bien compris, figurez-vous. Vous n’êtes pas le seul à éprouver ce genre de choses.        <br />
       —Que voulez-vous dire ?       <br />
       —Eh bien, qu’il n’est pas honteux d’éprouver un attrait pour quelqu’un, tout à fait inconnu de vous l’instant d’avant. »        <br />
       Je ris, un peu nerveusement, pris de court par un dévoilement trop rapide .       <br />
       Elle baissa les yeux, et poussa un caillou du pied.       <br />
       « Moi aussi, je suis sensible à votre manière d’être. Je vous ai repéré tout de suite, quand vous êtes entré dans la bibliothèque.       <br />
       —Avant que je ne vous voie ?       <br />
       —Oui, bien sûr, je ne suis pas aveugle, figurez-vous !        <br />
       —Est-ce que je peux en déduire que... je vous plais aussi ? »       <br />
       La jeune fille se détourna, jouant du pied avec l’écorce d’une vieille souche.       <br />
       « Je suis plutôt farouche d’habitude, vous savez. Je préfère travailler que subir les approches maladroites des étudiants, sympathiques, mais en général assez enfantines.        <br />
       —Je ne sais pas si c’est flatteur pour moi.       <br />
       —Cela joue en votre faveur, mais nous devons prendre le temps de faire connaissance.        <br />
       —Je ne demande que cela. Mon nom est Augustin ... Puis-je savoir le vôtre ?       <br />
       —Athiello.        <br />
       —Athiello... Quel nom étrange.       <br />
       —Vous n’aimez pas ?       <br />
       —Oh si... Athiello, cela chante dans notre langue comme “ciel haut” (que je traduisis en Guamaais)       <br />
       —Pas trop haut, j’espère, dit-elle. En réalité, cela signifie “miel d’airelle” en Phrisogeois antique... Allons, venez par ici. »       <br />
       Nous nous glissâmes entre des buissons floconneux, suivant des sentiers furtifs sous des frondaisons lourdes de grappes d’un mauve intense, pour déboucher sur un carrefour où des tentes avaient été dressées. On y vendait de menus objets, devant lesquels des groupes d’étudiants passaient et repassaient en promeneurs, plus qu'en badauds. Sur une pelouse, des tables et des bancs de bois étaient installés et nous-nous y fîmes servir un thé de chiroine accompagné du traditionnel fakar glacé.        <br />
       La conversation d’Athiello était intéressante.  J’en oubliai complètement mon rendez-vous avec Olivon Clinus.        <br />
              <br />
       Elle était la fille unique d’un haut magistrat, Robos Pendalis, qui présidait une cour d’affaires criminelles à La Mirande. Sa mère, Autiphiane, une douce Sanabilloise, était morte trois ans auparavant d’une maladie du sang, et Robos était inconsolable. Une présence féminine à la maison atténuait sa peine, et il avait accédé à la demande d’Athiello de ne pas être unie au fiancé que les alliances de famille lui destinaient : le fils d’un Hanséhard, trop obsédé de commerce à son goût. Le juge se reposait de la sévérité de sa fonction et  lui passait bien des caprices. Elle avait obtenu un sursis en poursuivant des études artistiques qui, certes, ne déboucheraient sur rien de concret au delà d’un parchemin signé du Docte Savantissime, président de l’université sylphienne. En attendant, elle jouissait d’une vie tranquille et libre, et pouvait s’adonner à sa guise à l’observation de ses contemporains. Elle écrivait à leur propos de petites saynètes, appréciées de quelques dramaturges amateurs de Fustelle.        <br />
              <br />
       « Mais vous, Augustin, qui êtes-vous ? »       <br />
       Toujours  désarçonné par la question, je lui parlai de la Guadeloupe et de ma quête initiatique, me faisant évasif sur le destin de mes affaires. J’éludai la question de ma situation matrimoniale, que je considérais appartenir à un passé révolu. D’aucuns pourront arguer que c’était là déshonnêteté de ma part : mais quel mal y-a-t-il à laisser une chance à la rencontre, sans l’encombrer d’informations qu’il sera toujours temps de donner avant des engagements sérieux, que... je n’avais aucune intention de promettre à cette charmante personne ? Elle-même, d’ailleurs, avait été fort discrète sur sa vie sentimentale, et tout était bien ainsi.       <br />
       Athiello parut intéressée à ma recherche, quelque peu mystique, d’un passage spatio-temporel. Elle réagit assez intensément à ma mention du secret du Maître des Vannes.        <br />
       Elle m’avoua alors que ses études sur les symbolismes artistiques ne poursuivaient pas seulement un but esthétique. Elle pensait que la vie des îles de Guama ne se déroulait pas de manière transparente. Certaines forces occultes étaient certainement à l’oeuvre derrière les apparences de la banalité. D’après elle, les sorciers Omen et le collège des Magdes appartenaient au folklore plus qu’ils ne relevaient de la manifestation de ces puissances. Plusieurs  de ses amis  s’étaient engagés dans  des professions “noires”, et elle n’avait jamais été convaincue de l’efficacité des rituels magiques aux quels ils l’avaient introudite, ni de la vérité de ce qu’ils prétendaient lui cacher, par obéissance aux règles.       <br />
       La soirée nous enveloppa de sa fraîcheur soudaine, et ce fut la jeune fille qui se leva la première.       <br />
       « Je dois rentrer à Canémo maintenant. Les barques se font rares à cette heure, et... Vous restez ?       <br />
       —Satrelotte, j’allais oublier Clinus !       <br />
       —Comment cela, Clinus... Vous voulez parler du professeur ?       <br />
       —Oui, je devais venir le voir... Je crains d’être bien en retard, mais vu l’importance de l’affaire, je vais tout de même me rendre chez lui. Nous reverrons-nous ? ajoutai-je, une légère anxiété dans la voix.       <br />
       —Bien sûr...  »       <br />
       Elle réfléchit, le doigt sur le dessin un peu boudeur de ses lèvres.       <br />
       » J’ai une idée... Après-demain matin, la grande cérémonie d’élection a lieu sur le champ de la plage de Fangouste... Aussitôt après, les candidats retenus prennent un bateau sacré qui les conduit à La Mirande, où ils doivent être bénis sous les trois chênes cercopses. C’est une cérémonie officielle mais privée. Comme fille d’un haut magistrat, je dispose d’un laissez-passer pour y assister, et je peux inviter qui me plaît. Voulez-vous venir avec moi ?       <br />
       —Avec plaisir, dis-je (sans mentionner que je pourrais sans doute disposer d’une invitation par le canal de Jansène).       <br />
       —Dans ce cas, retrouvons-nous au débarcadère de la Mirande, vers Bimère, après-demain.        <br />
       —D’accord. Pourrons-nous nous retrouver facilement, s’il y a foule ?        <br />
       —Soyez sans inquiétude... »       <br />
       Elle disparut, svelte et légère, sous les frondaisons de l’allée qui descendait au port.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       VI.        <br />
              <br />
       Le sapientissime Olivon mène l’enquête       <br />
              <br />
              <br />
       Quand je poussai à nouveau le portail du jardin du professeur, la silhouette au chapeau de paille avait disparu, et les roses commençaient à s'ouvrir avec la fraîcheur.        <br />
       Je laissai retomber le marteau de bronze. Cette fois, la porte s’ouvrit tout de suite, sans un bruit. Un petit homme très brun, la calvitie altière, apparut sur le seuil, et me fixa de ses yeux noirs brillants, par dessus des lunettes de fer circulaires. Puis le regard acéré s’adoucit et un sourire éclaira son visage.       <br />
       « Entrez, dit-il d’une voix chaude. Vous n’avez pas l’air d’un dangereux chemineau. »        <br />
       Je le suivis dans un lieu étrange. Le palier surplombait l’unique grande pièce creusée dans le sol sur deux étages, et entièrement tapissée de bibliothèques murales, auxquelles d’étroites fenêtres horizontales, situées très haut par rapport au sol intérieur, formaient un écrin de lumières croisées. Nous descendîmes au niveau inférieur par un colimaçon de palissandre sculpté. De somptueux tapis d’orient recouvraient un curieux carrelage de marbre translucide. Quelques reliefs de repas à même le sol, et un drap jeté sur un sofa, indiquaient qu’Olivon Clinus passait là le plus clair de son temps diurne et nocturne, quand il ne donnait pas de conférences à l’université. Nous nous installâmes sur des coussins chamarrés autour d’une fontaine de porphyre, à côté de laquelle trônait le bureau du professeur, chargé de piles d’articles, de dossiers et de livres en équilibre précaire.        <br />
       «Vous venez de la part de Nadja. Avez-vous de ses nouvelles ? demanda Olivon abruptement.       <br />
       —Comment savez-vous que je viens de...        <br />
       —Plus tard, coupa-t-il, avec une tranquille autorité, répondez.       <br />
       —Eh bien non, et j'espère qu’elle est encore en vie... car je ne l’ai pas revue depuis son enlèvement sous mes yeux par un gigantesque crocaster, il y a de cela près de deux mois...        <br />
       —Avez vous vu son cadavre ? interrompit le professeur.       <br />
       —Non, mais son écharpe, dans le nid de cet oiseau monstrueux.       <br />
       —Les crocasters sont certes effrayants, mais ils sont souvent embarrassés par les proies humaines qu’il ont pris de loin pour de cabrasses ou des méyots, mais qui s’avèrent plus coriaces. Ils s’accrochent à leurs pattes quand les oiseaux veulent les laisser tomber, et, parvenus au nid, ils effrayent leurs petits par leurs gesticulation et leur cris.  Bref, je doute que Nadja ait succombé à l’un de ces volatiles.       <br />
       —Votre opinion, dis-je,  m’a été heureusement confirmée : j’ai reçu de Nadja un message datant de plusieurs jours après sa capture par le crocaster, dans lequel elle m’annonçait qu’elle prenait la mer vers l’Ouest. Elle était donc saine et sauve à ce moment là. Mais pour tomber dans quel piège plus cruel encore ?       <br />
       —Hm ! Eh bien, estima Clinus, Nadja a sans doute encore réussi à s’enfuir... Je n’ai jamais vu une âme aussi chevillée au corps, et croyez moi, je la connais depuis longtemps !       <br />
       —Je voudrais partager votre optimisme. »       <br />
              <br />
       Je me levai et lui tendis ce que m’avait confié la jeune fille.        <br />
       « Elle m’a remis ce colis, pour vous... »        <br />
       Clinus s’empara fiévreusement du paquet de toile et se détourna pour l’ouvrir à l’abri de mon regard, sur une console au pied unique, appuyée contre un pilier.       <br />
       Ayant inventorié le contenu, il eut l’air déçu et revint s’asseoir, avalant une grande gorgée de glône.        <br />
       « Pardonnez-moi de vous presser : est-ce que Nadja vous a dit quelque chose ?       <br />
       —Une vague histoire de complot, mais elle n’a pas eu le temps de détailler.       <br />
       —Elle ne vous a parlé de rien ? poursuivit Olivon Clinus, elle n’a cité aucun nom ?       <br />
       —Pas dont je me souvi... Ah, si, bien sûr ! Mais je dois d’abord vous raconter ce qui est arrivé avant l’épisode du crocaster. Un escogriffe lancé à sa poursuite à cheval l’a retrouvée alors que je venais à peine de la rencontrer. Fâché de me voir entre lui et sa proie enfin à portée de la main, il m’a agressé, et j’ai dû combattre et le mettre en déroute.       <br />
       —Verte Glône ! Bravo, Jeune Homme ! Avez-vous identifié l’homme ?       <br />
       —Nadja l’a désigné comme étant Nardor Botulis, un Zwölle noir. Son nom est gravé dans ma mémoire... un nom de microbe  hautement toxique ! J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’une seconde rencontre malheureuse avec ce gredin. Je lui dois désormais un traitement de faveur, car, lancé à mes trousses pour le compte du gouverneur Mungabor, il a tué l'un de mes excellents compagnons , sans lui laisser la moindre chance de se défendre. En vérité, je n’ai pas encore compris pour qui travaillait vraiment cette crapule sanguinaire.       <br />
       —Attendez ! Est-ce que Nadja a dit quelque chose sur celui ou celle qui commandait l’action néfaste de ce Nardor Botulis ?       <br />
       —Elle a mentionné la “Sorteresse”.        <br />
       —Cornepipe ! s'écria le professeur en sautant sur ses pieds. Elle vous a dit :  Sorteresse ?       <br />
       —Oui. Je lui ai demandé ce que cela voulait dire, et elle a désigné la grande magicienne qui semble avoir beaucoup de puissance dans votre archipel.       <br />
       —Lucilia, bien sûr ! Cela confirme ce que je pensais. » gronda Olivon, mangeant son poing. Puis revenant à moi :       <br />
       » Essayez de vous souvenir d’autres détails... Par exemple, en parlant de la Grande Sorteresse, aurait-elle donné des noms comme “Chamilah” ou “Sapharx” ?       <br />
       —Non, je crois que je m’en serais souvenu.       <br />
       —Mm. Comment s’appelait donc cet homme de main de Mortone Trug, passé au service de Lucilia ? je me demande si ce n’était pas justement Botulis. »        <br />
       Le professeur alla consulter fébrilement des almanachs et des piles de journaux. Plusieurs édifices de volumes s’effondrèrent autour de lui, avant qu’il ne réussisse à dénicher un grosse chemise cartonnée, couleur fraise. Il en tira une “Dépêche de Draco” vieille de plusieurs années, tourna les pages, et s’arrêta sur un titre qui l’intéressait.        <br />
       « “Lâche défection de l’aide de camp du grand Mortone”, lut-il à mon intention. “Le hideux Nardor Botulis, traître à sa patrie, dont les noires intentions s’étaient depuis quelque temps  laissé pressentir, est passé la semaine dernière au service de la grande Folle de Périache. Sous prétexte de porter un message de notre Maître, il a dérobé un vaisseau de ligne et, avec une cinquantaine de reîtres, s’est enfui vers les îles du Sud. C’est à un garde qu’il avait cruellement cloué par les paumes à la porte du quai de guerre, qu’il a dit en ricanant : “bons baisers de la part de Lucilia, la reine du Sud&quot;, etc.”       <br />
       » Tout concorde, soupira Olivon la main sur le front et secouant la tête, c’est terrible.        <br />
       —Quelque chose m’intrigue, Monsieur Clinus...       <br />
       —Oui ?       <br />
       —Vous semblez étonné de cette histoire, mais si je puis me permettre une question indiscrète, le paquet transmis par Nadja ne vous renseignerait-t-il pas suffisamment ?       <br />
       Olivon hésitait à me répondre.       <br />
       —Je me doute que si Nadja vous a confié un tel message, c’est qu’elle avait des raisons de s’en remettre à vous. Avant de vous mettre plus avant dans le secret, j’aimerais tout de même que vous me disiez quelle est votre position dans cette affaire. Car vous venez d’Outremonde, si je ne me trompe ?       <br />
       —Vous ne vous trompez pas. Je vais essayer de satisfaire au mieux votre légitime demande. »        <br />
       Et je fis à Olivon Clinus un résumé de mes aventures à Guama, évitant seulement de donner trop de détails sur la campagne engagée par le clan Fitrion.       <br />
       « Bon... je vous fais confiance, dit Clinus, quand j’en eus fini. mais la chose est complexe. Il faut que je vous explique la situation dans son ensemble. »        <br />
       Le petit homme chauve se carra dans son pouf, la fiole de glône dans une main et l’embout d’un narguilé de choulcave aromatique dans l’autre.       <br />
              <br />
       « Vous avez sans doute pris connaissance du jeu de l’île, cette étrange tradition, dit Olivon. Il a été quelque peu mis en veilleuse depuis une quinzaine d’années, parce qu’aucun candidat  n’est entré en lice pour briguer le Minusat, ou bien en a démissionné, avant le Voyage.        <br />
       —Je suis un peu au courant, acquiesçai-je, sans m’avancer outre-mesure.       <br />
       —Alors vous devez savoir que ces défaillances successives ont fini par attirer l’attention, car elles ont laissé au pouvoir un même Villacope, Mulibron Oriflan, un bien médiocre administrateur, que tout le monde appelle, par dérision BBJ, pour &quot;Bon Bébé Joufflu&quot;. BBJ a séduit tout le monde par son babil délicat et son regard bleu ciel, mais il a joué de son seul véritable pouvoir : interdire les dépenses publiques, par son veto au conseil du Peuple. Malgré le blocage de la vie qu’il produit dans tous les secteurs, il s’en est toujours tiré devant les instances d’évaluation.       <br />
       Il a dû flatter une certaine lâcheté, car peu à peu la fibre héroïque s’est affaiblie dans les meilleures familles, dont les rejetons nubiles n’éprouvent, par ailleurs, pas le moindre désir d’épouser la fille quadragénaire de sire Oriflan... Quelques-uns, forcés de trop près par une administration tatillonne, préférèrent la révolte et l’exil sur Lario ou Draco. En l’absence de candidat assez crédible, certaines forces économiques ont alors décidé de recourir à d’autres voies. C’est là qu’entrent en scène les Braighcht...        <br />
       —Les grands Fariniers cicéoliens.       <br />
       —Eh ! s’exclama Olivon, vous êtes bien renseigné sur nos moeurs.        <br />
       —Oh, tout le monde en ville parle des candidats potentiels... et Wiril Braighcht est celui qui fait le plus parler de lui.       <br />
       —Je comprends, dit Olivon. Ne vous offusquez pas de mes remarques; une méfiance chronique m’incite à voir des espions partout. Mais je pense que vous êtes ce que vous prétendez : un jeune Ultramondain sentimental et rêveur, perdu par hasard dans notre petit univers, et disposé à rendre service à ceux qui lui agréent.        <br />
       —Merci de votre appréciation, dis-je en riant, elle n’est pas dépourvue de justesse.       <br />
       —Pour revenir aux Braighcht, c’est une ancienne famille de Cicéole, dont l’ascendance remonterait aux Charbiniots, ce qui explique ce patronyme. Comme beaucoup de Cicéoliens, les Braighcht sont des paysans céréaliers, propriétaires d’une grosse ferme. Les hasards du commerce les ont mis sur la voie de l’enrichissement, et ils sont parvenus au rang de de principaux fournisseurs de l’archipel. Par la suite, devant transporter le blé sur les îles, ils ont développé la construction en bois d’ogave (qui repousse les insectes et les parasites aquatiques), aussi bien pour les chariots que pour les bateaux-minotiers, passeurs de rivières et de lacs. Ils sont réputés construire des véhicules d’une robustesse à toute épreuve, étanches, et rapides.        <br />
       Avec la maîtrise de ces techniques, leurs exigences se sont élevées : comme ils n’ont pas le droit d’armer des bateaux de mer, —privilège réservé aux Hanséhards—, ils ont, en revanche, proposé à ces derniers des plans de bâtiments permettant le transport de grandes quantités (deux à trois fois plus que la moyenne). Le recours généralisé des Hanséhards à ces bateaux ferait des Braighcht leurs interlocuteurs privilégiés. Ils s’empareraient ainsi des marchés céréaliers, et ruineraient leurs concurrents. Ils reprendraient en sous-main leurs fermes et deviendraient les uniques producteurs de blé de l’archipel.        <br />
       Certains Hanséhards furent alléchés par ce projet des Braighcht : des bateaux à la capacité triplée sans perte de vitesse, voila qui est intéressant pour rafler la vente d’un village forestier, ne laissant rien aux petits caboteurs !       <br />
       —Cela me rappelle notre monde, dis-je. En tenant compte de la différence d’échelle —car vos gros poissons seraient minuscules chez nous— c’est la même boulimie incoercible des puissants. Mais continuez, Professeur, je vous prie.       <br />
       —Il existe une loi intangible à Clotone pour interdire les monopoles. Ainsi à Cicéole, toute ferme familiale est inaliénable... Les Braighcht laissent  donc à la famille son bien, mais elle est si endettée qu’elle se vend corps et âme au clan le plus puissant. Cela ne se voit pas, car les Cicéoliens sont fiers, et leurs affaires restent secrètes.        <br />
       C’est la même chose pour la construction de véhicules de transport terrestre et naval d’agrumes : s’ils avouaient qu’ils contrôlent aussi ce secteur, les Braighcht devraient rétrocèder de grandes parties de leurs avoirs à petits constructeurs. Mais, comme pour la production de blé, il est difficile de prouver qu’ils sont les maîtres de nombreuses corporations artisanales, car en apparence, les charrons et mécaniciens qui travaillent pour eux forment de petites sociétés libres. Ils sont en réalité tenus par l’endettement invisible, à cause des réseaux secrets de l’argent.        <br />
       Toutefois, les juges de la Conque sont tenaces et remplissent peu à peu leurs dossiers sur le clan, au fil des enquètes administratives. Pour la famille Braighcht, perdre une partie de son empire serait une catastrophe. Elle essaie donc de soudoyer les magistrats et de comploter au Conseil du Peuple, pour faire entériner son monopole au nom de ses compétences  dans des activités “vitales”.        <br />
       Le vrai chef du clan actuel, Wiril Braighcht, mène une  guerre secrète pour bloquer les procès où le traînent les petits fabriquants. Il cherche à obtenir des jugements ouvrant la voie au droit de monopole. Il tente de rallier tous les partis influents au Conseil du Peuple afin de faire voter une nouvelle loi en sa faveur. Et maintenant, s'il se présente, c'est pour porter carrément sa famille au pouvoir.       <br />
       —Le Villacope ne réagit-il pas à cette menace ?       <br />
       —Non, parce que Figear, le Padriole des Braighcht  (l'aïeul respecté)  est son ami intime, et qu’il ne veut rien tenter contre ce clan.        <br />
       —Alors, c'est l’impasse, constatai-je.  Le pouvoir réel va tomber  dans les mains de la famille Braighcht.       <br />
              <br />
       —Mais ce serait une folie ! se récria Olivon. Notre histoire prouve que lorsque le pouvoir est rassemblé dans les mains d’un seul, des catastrophes en série se déclenchent.       <br />
       —Ah oui, la fameuse  malédiction de Dysme... dis-je, évoquant des propos dont je n’avais pas compris toutes les implications.       <br />
       —Enfin, cela n’est qu’une version superstitieuse et populaire de mécanismes humains.       <br />
       —Vous ne croyez donc pas au Maître des Vannes ? »       <br />
       Clinus marqua un temps d’arrêt, enleva ses lunettes rondes et me regarda dans les yeux :        <br />
       « Vous êtes aussi  au courant de cette légende...       <br />
       —Pas en détail, mais les gens semblent y accorder une grande importance. »       <br />
       Olivon coupa court.       <br />
       « Si vous le voulez bien, nous en parlerons une autre fois. Revenons à la situation : il m’est apparu, en croisant plusieurs informations, que Wiril a réussi à placer sous son influence le premier magistrat de l’archipel, le Maître Noduleur de la Conque de Guama. Si cela était confirmé, ce serait assez épouvantable pour nous tous. Car, si la justice se trouve corrompue, le Villacope sénile, et les Fariniers prêts à prendre le pouvoir à travers le Minusat, nous entrons dans une phase de déséquilibre majeur. Vous voyez ?       <br />
       —Je crois comprendre. Cela coïncide avec les inquiétudes de mes amis clotonois, ajoutai-je, prenant sur moi de considérer Clinus comme un allié possible de la famille Fitrion et de son candidat .       <br />
       —Alors vous comprendrez aussi pourquoi, lorsque j’ai obtenu des indices suffisants d’un tel complot, j’ai cru devoir m’engager pour tenter de le briser, bien que ma fonction  soit normalement située hors de l’action.       <br />
       —C’est une conduite digne de respect. Elle rejoint le combat de mes amis.       <br />
       —Mais elle présente de nombreux risques, à commencer par celui de passer pour fou parmi les éminents collègues de cette université. C’est pourquoi, avant de déclencher le scandale, ou de prévenir les instances collégiales de la Conque, je dois construire un dossier irréfutable, trouver de preuves tangibles.        <br />
       —Et c’est pour l’établir que vous avez demandé à des personnes de confiance comme Nadja Benjou d’enquêter pour vous.       <br />
       —Oui, je connais cette étudiante depuis presque sept ans, et elle a toujours été pour moi un motif de satisfaction : brillante et  active dans la vie politique de l’université. »       <br />
              <br />
              <br />
       Le professeur se leva, l’air décidé.        <br />
       « Eh bien !  Autant tout vous raconter.        <br />
       Il alluma un  brûleur portatif de choulcave mentholée, et, le tenant à la main, se mit à marcher de long en large, accompagnant son récit de grands gestes, au risque de semer des escarbilles sur les tapis somptueux.        <br />
       « L’affaire débuta il y a trois mois. Nadja —qui est la curiosité incarnée— vint en coup de vent me prévenir qu’un de ses amis de Cicéole avait vu par hasard Wiril Braighcht embarquer sur une galéasse, près du port privé de la famille. Le bateau avait discrètement quitté son mouillage, pour s’orienter au sud-est. L’ami s’était rendu à cheval au port de Moludée, à l’extrémité occidentale de la Baie des Vents Propices, pour suivre le bateau en question, ou le voir passer vers le chenal. Quand il y arriva, la galéasse, de facture anonyme mais reconnaissable à sa proue peinte de trois oeils bleus, était effectivement embossée au quai de Moludée, déserte en apparence. Avertie, Nadja avait rejoint son compère, et ils s’étaient promenés aux alentours, cherchant à grapiller des renseignements. Les jeunes gens avaient lié connaissance avec le pêcheur qui réparait ses filets sur la pinasse voisine. Ils devisèrent avec lui, en l’aidant un peu dans son travail, comme l’auraient fait tant de jeunes cicéoliens désoeuvrés mais serviables.        <br />
       Nos enquêteurs furent récompensés de leur attente quand trois rudes mariniers firent irruption, portant de lourdes caisses sur l’épaule, et montèrent à bord. L’on put entendre leurs voix fortes, chargées d’alcool. »       <br />
              <br />
       Clinus mima la scène :       <br />
       « Notre Maître Wi..       <br />
       —Chut, tais-toi, putredianche ! Tu sais qu’on ne doit pas prononcer son nom.       <br />
       —Oui, z'avez raison... Donc notre Maître tout-court a-t-il l’intention de demeurer longtemps à la Majeure, pour emporter avec lui toutes ces fufes ?       <br />
       —Veux-tu te taire, Ivrogne ! reprit la voix la plus autoritaire.       <br />
       —Excuse-moi, Patron, mais c’est plus fort que moi... Je ne dirai plus rien maintenant.       <br />
       —Cela vaut mieux pour toi, malputange ! Ou bien le Maître te fera couper le cou.       <br />
       —Oh non ! dit l’autre portant son battoir de main à son menton velu, un si beau cou...        <br />
       —Ouais. Les gars, remontez vite chercher le reste, je fais le guet ...        <br />
       »Le plus patibulaire des mariniers, le bonnet noir enfoncé sur les sourcils, s’installa à l’avant de la barque, regardant autour de lui. Mais il ne préta pas attention aux trois silhouettes penchées sur les filets, sur le bateau voisin.        <br />
       »Quelque temps après, Nadja et son ami s’esquivèrent. Mon étudiante me ramena le soir même l’information qui se déduisait des paroles imprudentes du marin éméché : Wiril Braighcht se préparait à un voyage secret à la Majeure, et emportait avec lui un coffre de quelques millions de Fufes.        <br />
       » Je subodorais la grosse affaire, continua Olivon Clinus. Mais je ne pouvais m’absenter de l’université en plein mois d’examens. Je priai Nadja de se précipiter sur le prochain traversier en direction de Zigône, l’unique port de La Majeure accessible par de petits bâtiments solides. Mon étudiante pourrait reprendre la filature sur place, soit que la barque fût arrivée depuis peu, soit que le traversier la dépassât et que Nadja ait à l’attendre, en ayant pris une chambre dans une auberge de Zigône.        <br />
       »Enthousiaste, elle voulut partir sur le champ. Sa détermination peut vous sembler déplacée chez une jeune fille...»        <br />
       Je me rappelais en effet les doux yeux clairs de la fugitive, sans rapport avec le portrait d’une aventurière-née que me dressait l’énergique petit professeur.        <br />
       «... Elle s’explique par l’histoire de la famille Benjou, une dynastie légendaire, assidue à la guerre contre l’injustice et l’arbitraire des pouvoirs. Bien souvent, j’avais dû freiner l’ardeur combative de Nadja, désireuse de ne pas déchoir du rang auquel ses parents et ses grands-parents s’étaient toujours situés. Cette mission venait à point pour satisfaire son ambition, sans pour autant l’offrir aux coups les plus violents. Du moins le pensai-je tout d’abord, avant de m’en repentir, au vu de ses dangereuses découvertes.        <br />
       Par ailleurs, mon offre lui permettait de se débarrasser du long mémoire que je lui avais donné à rédiger pour obtenir son parchemin : je lui permis d’en reporter l’échéance. Je fournis à Nadja assez de Fufes pour se débrouiller plusieurs semaines et lui recommandai de ne prendre aucun risque de se démasquer. Je la suppliai de me tenir informé. Elle emportait deux gypons-pérégrins, qui nichent dans le gyponnier de cette maison. En cas d’urgence, elle me les renverrait, avec ou sans message.        <br />
       L’un d’entre eux n’est jamais revenu à son perchoir, et comme vous ne l’avez pas vu en compagnie de la jeune fille, j’en conclus qu’il s’est perdu... »       <br />
       » Cependant,  poursuivit  l’universitaire en remontant ses lunettes sur son front pour reposer ses yeux ardents, je ne suis pas resté tout à fait sans nouvelles, puisque une dizaine de jours avant que vous ne preniez possession du paquet, je reçus, attachée au cou de l’autre gypon, une missive cryptée de Nadja, m’annonçant  qu’elle avait retrouvé la trace de Wiril dans une auberge proche du palais de Mungabor, le gouverneur de la Majeure. Le Cicéolien allait sans doute entrer en contact d’un jour à l’autre avec une très haute personnalité, cachée sous les traits d’un marchand zigônois.        <br />
       En même temps, Nadja surveillait étroitement les déplacements d’un Acolyte, c’est-à-dire d’un magistrat subalterne de la Conque, en mission auprès de Mungabor, sous le prétexte de jouer le précepteur auprès de sa nullité de fils, Valien. Cette personne devait, d’après elle, présenter les protagonistes l’un à l’autre, tout en établissant un témoignage de la rencontre.        <br />
       —Mm, fis-je, je crois savoir de qui il s’agit. Sauf erreur, cet homme est mort.       <br />
       —Comment ?       <br />
       —Il a été exécuté par Mungabor, ou il s'est tué en tentant de lui échapper, le gouverneur exigeant peut-être d’être mis au courant de la transaction. Il est tombé du haut de l’immense muraille du palais, alors qu’il était poursuivi par des gardes de Mungabor. La scène s’est déroulée pratiquement sous mes yeux !       <br />
       —Information à retenir, commenta Olivon, impressionné, avant de reprendre :        <br />
       » Quoi qu’il en soit, le pseudo-marchand, l’acolyte et Wiril Braighcht s’ignoraient royalement, mais Nadja comprit leur manège : l’acolyte et le garde du corps de Braighcht se croisaient et se recroisaient au marché de la forteresse de Trigône. Ils échangeaient des messages cachés dans des piles de potyglons, sans doute pour préciser les termes du rendez-vous. L’oeil et l’oreille aux aguets, mon étudiante n’était pas encore parvenue à saisir une seule bribe d’information concernant l’emplacement et le moment de la rencontre. Elle me promettait des nouvelles fraîches sous quarante-huit heures. Elle ne pouvait pas s’expliquer davantage, mais elle avait de bonnes raisons de suspecter que cela aurait lieu au palais, au beau milieu d’une fête donnée par le gouverneur Mungabor, sous la protection des masques anonymes des invités. Elle allait tenter, écrivait-elle, de pénétrer pour l’occasion dans les salons d’honneur.        <br />
       Puis ce fut le silence, jusqu’à votre venue, Augustin.»       <br />
              <br />
       Tandis qu’Olivon Clinus méditait, les yeux au plafond, en tirant avidement de rondes volutes bleutées de l’embout élastique du brûleur, je me souvins à quel point le vieux Mungabor, le maître de la vaste île de la Majeure, semblait régner sur une ruche malsaine. Je me remémorai les événements obscurs survenus lors d’une fête à laquelle j’avais eu l’insigne et dangereux honneur de participer au palais gouvernoral :  la rencontre furtive entre le capitaine de sa garde, Morhol, et un Zwölle noir à l’uniforme semblable à celui de l’ignoble Botulis; ou encore ces cavalcades de gens très en colère et parlant haut puis baissant le ton à mon approche, conciliabules dans les recoins les plus sombres, et pour parler de toute autre chose que d’amour. Il y avait eu aussi ces croisements d’ombres furtives sur les parapets et les tours de guet; ces voix en sourdine montant des salles à demi-enterrées, auxquelles répondaient des brouhahas tumultueux, et finalement, la chute fatale du précepteur de Valien.        <br />
       Le complot était-il plus vaste que ne le soupçonnait le brave petit professeur ? Ou bien, étais-je en train de me laisser envahir par l’atmosphère d’intrigue endiablée où tout ce monde baignait, d’une île à l’autre ?       <br />
              <br />
       « Trois jours ayant passé, continua Olivon, je commençai à me morfondre. Je regrettais amèrement d’avoir peut-être envoyé la jeune fille téméraire à la mort. Je me rassurais en me disant que les conjurés ne se doutaient pas d’être surveillés. Certes, personne parmi les éventuels intrigants, ne pouvait savoir à quel point j’avais avancé ma reconstruction des affaires secrètes. Mais je me sentais coupable d’avoir laissé filer cette jeune enthousiaste, maligne comme un pinounet, mais si vulnérable. Mon attente se fit chaque jour plus angoissée. Je m'étais décidé à partir retrouver Nadja, quand votre arrivée m’a délivré d’une tension insupportable. Enfin, temporairement, car... »        <br />
       Le Savantissime Clinus laissa le brûleur vide sur une tablette, et rejoignit l’encoignure baroque où il avait déposé les objets contenus dans le paquet de Nadja Benjou.       <br />
       « Je ne sais pas ce qu’elle a pu vous dire, dit-il, mais les objets qu’elle m’a envoyés par votre entremise demeurent énigmatiques.»       <br />
       » Regardez-donc ! ajouta-t-il, pensif. Peut-être serez-vous plus inspiré que moi. »       <br />
              <br />
       A côté de l’enveloppe grossière au sceau brisé reposait un petit sac de cuir ouvert, ainsi que les objets qu’il avait contenu : un morceau de papier beige froissé, de forme triangulaire, aux bords irréguliers, comme des pliures qu’on a tenté de suivre en découpant un article dans un mauvais papier-journal; et un long clou noir à tête carrée, aplati et replié.        <br />
       « Cela ne me dit rien.        <br />
       —Le morceau de papier ressemble à une nappe d’auberge, dit le professeur.       <br />
       —Et le clou est semblable à ceux qui tendent une peau sur une selle ouvragée, comme j’en ai vu chez les Pathiolans, ajoutai-je.       <br />
       —Hm... guère significatif car les peausseries pathiolanes équipent presque toutes les cavaleries de l’archipel, et les autres artisans les imitent. Ecoutez, jeune homme, je vais essayer d’analyser tout cela. »       <br />
              <br />
              <br />
       Olivon prit les objets et l'enveloppe, et me précéda dans l’escalier d’une mezzanine suspendue au milieu de son vaste domaine. Là étaient disposés d’étranges instruments aux forme variées, sur des paillasses revêtues de céramique. Il mélangea diverses poudres qu'il répandit sur le papier, après l'avoir humecté d'un liquide transparent.       <br />
       Il le plaça ensuite  entre deux lames de verre tenues par un support de cuivre et joua longtemps avec la lumière diffractée d'une lampe bleue.       <br />
       » Oui, grommela-t-il enfin.  Il n'y a pas de doute !       <br />
       —Qu’avez-vous découvert d’intéressant, professeur Clinus ?       <br />
       —Je crois bien que nous avons fait un pas décisif.        <br />
       —A ce point ?       <br />
       —En étudiant le bout de papier à la lumière rasante, je reconnais l’empreinte de deux écritures que je connais, pour les avoir analysées maintes fois : celle du Juge Fatrepon Mirois, le Maître Noduleur de la Conque, et celle de Wiril Braighcht.       <br />
       —En êtes-vous certain ?       <br />
       —Aussi certain que de vous voir ici, à mes côtés.       <br />
       —Et pouvez-vous  déchiffrer les textes ? »       <br />
       Clinus examina longuement l'objet.       <br />
       « Les fragments lisibles sont courts, dit-il au bout d'un moment : ce sont  probablement des phrases du genre que l’on inscrit avant de signer un contrat. Vous voyez, le mot : “soussigné”, par exemple, qui apparaît dans les deux écritures.        <br />
       —Vous avez raison, c’est assez net.       <br />
       —Et là encore, dans l’écriture de Braighcht, on peut lire “par la présente”, et dans celle de Mirois, cela correspond au fragment de mot : “prés”.        <br />
       —Que pensez-vous pouvoir tirer de ces quelques éléments ?       <br />
       —Mais beaucoup ! s’écria Clinus. Ne comprenez-vous pas ? La possibilité même d’un contrat privé passé entre ces deux personnalités pourrait être utilisé pour demander l’ouverture d’une Requête de Savoir, à partir du moment où Wiril a ouvertement déposé sa candidature à la course minusale.        <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —La procédure prévoit que quiconque peut émettre des doutes fondés sur l’honnêteté d’une candidature, doit le faire avant l’ouverture de la Course, en exposant ses griefs au Patriarche de la forêt Cercopse, au moment de la bénédiction des candidats.       <br />
       —Le vénérable Fur’hion ? »       <br />
       Clinus eut un mouvement de surprise :       <br />
       « Prouchelette ! vous êtes décidément bien renseigné sur notre vie politique.       <br />
       —Olivon, je vous dois quelques explications... »        <br />
       Désormais en confiance, je lui racontai la situation qui découlait de mon amitié pour Phial d’Atoy, l’intimité que nous partagions avec la famille Fitrion, l’engagement politique de Jansène et ses principales orientations.       <br />
       « Eh bien, jeune homme, dit Olivon, les bras croisés, vous êtes une véritable bénédiction ! Je m’interrogeais justement sur la sympathique candidature de ce Phial d’Atoy. Pouvez-vous lui faire savoir, ainsi qu’à Jansène, qu’il dispose de mon appui sans réserve ?       <br />
       —Je n’y manquerai pas et je pense qu’ils en seront fort heureux.       <br />
       —Toutefois, je ne pourrai sans doute pas mieux leur être utile qu’en continuant mon travail secret, et en ayant recours à votre intermédiaire.        <br />
       —Je crois que c’est, en effet, très sage.        <br />
       —Je les tiendrai informés des résultats de mes investigations, et surtout des informations qui pourraient servir d’armes efficaces contre le candidat de l’arbitraire et de l’injustice, Wiril Braighcht.        <br />
       —Soyez en remerciés, en leur nom.       <br />
       —Bon. Mais revenons aux objets du paquet de Nadja. Le clou, je dois l’avouer, conserve une part de mystère : peut-être notre enquêtrice a-t-elle pensé que ce signe était évident pour moi, car elle semble nourrir à mon égard une confiance sans borne sur le plan des connaissances universelles.        <br />
       —Puis-je examiner ce clou de plus près ? fis-je, mû par une soudaine impulsion.       <br />
       —Je vous en prie ! »       <br />
       Je me saisis du morceau de métal oblong et tordu et le fit pivoter en tous sens.       <br />
       « Il y a quelque chose qui est resté plaqué sous la tête...        <br />
       —Par le Grand Equilibre, je n’avais pas remarqué ! Donnez, je vais essayer de le détacher et de l’étudier sous une lunette inverse. »       <br />
       A l’aide de pincettes d’horloger, Olivon Clinus décolla très délicatement une petite plaque brune et la plaça sur une coupelle de verre, traversée de rais lumineux que renvoyait un complexe appareillage de miroirs et de lentilles. Il plaça son oeil contre un objectif et observa un certain temps, avant de déclarer :        <br />
       « Ce n’est pas du cuir, mais du bois, de l’ogave, je crois, coloré de parcelles de cuivre.       <br />
       —Alors, dis-je, j’ai peut-être la clef de l’énigme.       <br />
       —Dites vite...        <br />
       —Oh, ce n’est qu’une hypothèse, mais la dernière fois que j’ai entendu parler d’ogave c’est par mon bon petit compagnon, Satius, un extraordinaire pilote de flèche volante.       <br />
       —Une flèche volante ? Mais il n’y en existe pas sur La Majeure .       <br />
       —Je peux témoigner du contraire, mon cher ami. J’ai moi-même voyagé sur l’une d’elles, à partir du palais de Mungabor à Trigône.        <br />
       —Hm. Les flèches sont pourtant strictement réservées aux liaisons du Villacopat. Mais après tout, si vous le dites...        <br />
       —Maintenant, le souvenir du bâti de l’aile volante me revient clairement. De tels clous sont utilisés pour attacher fermement les plaques de cuivre de la surface inférieure de l’engin à sa quille.       <br />
       —Ce qui expliquerait la présence de traces de cuivre, bien visibles à la lunette. »        <br />
       Il se redressa :       <br />
       « Si cette interprétation est exacte, Nadja a peut-être voulu nous signifier que Mungabor a été, d’une façon ou d’une autre, impliqué dans la rencontre entre le chef du clan Braighcht, et la haute autorité juridique.        <br />
       —A moins que ce ne soit pire...       <br />
       —Que voulez-vous dire ?       <br />
       —Eh bien : vous avez dit vous-même que les ailes volantes étaient le privilège des services du Villacopat. Ne peut-on penser que Nadja ait surpris un émissaire du Villacope, venu par voie aérienne, en conversation avec les deux compères ?       <br />
       —Vous avez raison, Sacremiole ! C’est cela ! Cela confirmerait tous mes soupçons.       <br />
       —Cela explique, entre autres, l’acharnement à faire assassiner au plus vite cette pauvre Nadja, et cela par la main d’un reître au service du gouverneur de la Majeure, lui-même aux ordres du Villacopat.        <br />
       —San compter que le tueur, Nardor Botulis, agirait aussi au service de la grande sorteresse Lucilia et en même temps pour le Prince des Zwölles, Mortone Trug ! Ce qui implique une véritable coalition de toutes les élites de l’archipel contre la vie démocratique.        <br />
              <br />
       Découragé, le petit professeur alla s’affaler sur son pouf favori, et retira ses lunettes pour se frotter longuement les yeux.       <br />
              <br />
       « Peut-être associons-nous trop vite les indices, dis-je. Après tout, que Botulis serve plusieurs maîtres à la fois, et en particulier la grande sorcière -pardon, sorteresse- ne signifie pas d’emblée qu'il ait poursuivi votre étudiante pour le compte de Lucilia. D’ailleurs, rien ne nous dit qu’il ait décidé de la tuer parce qu’elle avait surpris la transaction secrète que vous a révélé le bout de nappe. N’aurait-elle pas pu encourir la colère de ce sombre spadassin pour maintes autres raisons ?       <br />
       —Ne prenez pas Nadja pour plus sotte qu’elle n’est, je vous en prie, Signour Augustin. Aussitôt que Nardor s’en est pris à elle, et dès qu’elle a pu identifier son agresseur, le schéma logique s’est illuminé pour elle. Non, la scène peut être reconstituée : Botulis a surpris une inconnue espionnant la réunion qu’il protégeait pour le compte de toutes les partie-prenante. Il lui a couru sus, d’abord pour savoir à qui il avait affaire, ET PUIS pour supprimer tout risque d’ébruitement.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       VII.       <br />
       Qui est Lucilia ?       <br />
              <br />
              <br />
       «Je conçois votre inquiétude. Mais revenons à la Grande Sorteresse.  Je me doute qu’elle est fort redoutable, mais je ne saisis pas son intérêt à s’immiscer dans les affaires publiques de Clotone en soutenant le complot de banals intrigants.       <br />
       —Je vous arrête net, Augustin ! s’exclama Clinus, Wiril Braighcht n’est pas un comploteur banal. Il a l’ambition non déguisée d’être consacré empereur des îles, projet que je sais appuyé par de nombreuses forces sur tout l’archipel.        <br />
       —Cela se tient, admis-je. Mais, pardonnez-moi, je ne vois toujours pas l’intérêt de Lucilia là-dedans... »        <br />
       Olivon Clinus joignit les mains.       <br />
       « Vous avez sans doute appris que son pouvoir équilibre celui des Omen (ou Maîtres de magie), parce qu’elle peut bloquer la pluie diluvienne nécessaire à leurs exercices sacrés. Elle est la maîtresse de la vapeur d’Ardamont, une colonne sous pression qui monte dans la montagne de Périache. Personne ne sait à Clotone comment elle procède : peut-être en contrôlant une sorte de geyser très sensible. Mais son pouvoir est tout à fait réel, car sans cette vapeur, les Omen ne peuvent pas transformer les Thrombes.       <br />
        Lucilia peut aussi empêcher l’élection d’un grand Minus,  invalider son mariage, ou, à de tous autres moments, réduire à néant les tentatives des Sorciers pour influer sur tel ou tel aspect de la vie des îles. Ordinairement, la Sorteresse est d’autant plus raisonnable sur le plan de la politique qu’elle semble être cruelle et arbitraire dans son petit monde de l’îlot d’Hirpan. Mais, elle entend aujourd’hui beaucoup parler de machines préparées dans le plus grand secret par les Sorciers, ses pairs et concurrents, pour tenter d’échapper à son influence régulatrice. Alors, elle sort de sa réserve. A défaut de pouvoir empêcher un complot dont elle ignore les arcanes, elle peut décider de contribuer à établir une tyrannie ouverte, qu’elle contrôlerait facilement. D’où sa décision —plausible— de soutenir la candidature de Wiril Braighcht.  En même temps, elle agit pour déjouer toute conjuration qui l'excluerait. Elle mobilise à cet effet son vaste réseau de Magdes infiltrées sur toutes les îles.        <br />
       —J’ai déjà entendu Phial parler des Magdes, dont il suppose d’ailleurs que j’ai rencontré, à mon insu, plusieurs membres .       <br />
       —Je les soupçonne d’en venir à croire à un complot pour se saisir des fameuses “vannes” qui sont supposées empêcher le gonflement monstrueux du Grand Dragon...        <br />
       —Corrigez-moi si je me trompe : selon la rumeur ou l’affabulation, le puissant courant qui divise l’archipel entre îles orientales et îles occidentales peut s’amplifier de telle façon que les relations Est-Ouest soient interrompues.       <br />
       —Oui.       <br />
       —Cela donne alors loisir aux bandes armées de Draco et de Lario de s’organiser, et de préparer impunément des armadas pour réaliser leur rêve de toujours : envahir Clotone et les îles orientales, dès le moment de la décrue.       <br />
       —C’est à peu près cela, confirma Clinus.        <br />
       —Or une croyance solidement établie veut que le gonflement du courant soit déclenché par  la venue au pouvoir à Clotone d’une dictature aux prétentions impériales. Un personnage mystérieux, un “maître des Vannes” activerait alors le mécanisme du courant.       <br />
       —Oui. Et tout le monde le recherche, pour mettre la main sur les leviers du courant. Il est possible que Lucilia envisage, en soutenant Wiril, de provoquer  le Maître des Vannes, de le contraindre à agir, et donc à se dévoiler. Surveillant chaque pouce carré des îles, la Sorteresse surprendrait son activité. Elle s’assurerait de lui et s’emparerait ensuite des machines du Grand Equilibre.        <br />
       —Le mythe du maître des Vannes joue donc réellement un rôle politique ?       <br />
       —Tant que des gens croient qu’il est possible d’infléchir volontairement le régime des courants qui sillonnent l’archipel ! Comme leur variation peut  réellement couper -ou accroître- les communications entre les îles, il y a une course fébrile pour mettre la main sur ce supposé pouvoir et sur l’homme qui est censé en disposer secrètement...        <br />
       —Passionnant !       <br />
       —Ce que je vous dis là n’est pas sorti de mon imagination, poursuivit le professeur.  Il y a quelques années, un journaliste de La Ménile avait défrayé la chronique en rapportant les propos d’un Thrombe fait prisonnier. Un hypnothérapeute avait eu la chance de l’écouter avant qu’il ne se mette à fondre, littéralement, comme il arrive à certains Thrombes détenus, en mourant. Le Mort-Vivant avait eu le temps de proférer quelques étranges invocations. En parlant de lui à la troisième personne, raconte le journaliste, il avait décrit une scène qui l’avait impressionné.        <br />
       Mais attendez... je dois encore avoir la coupure dans les parages, si ce n’est pas trop enfoui.       <br />
       —Je vous crois sur parole, ce n’est pas la peine de...»       <br />
              <br />
       Mais Olivon Clinus avait déjà sauté sur ses courtes et nerveuses jambes.  Les lorgnons ronds rabattus sur le nez en position de bataille, il me fit signe de le suivre par les sentiers formés entre des montagnes de livres branlants.        <br />
       Après un parcours erratique dans le labyrinthe des thèses impubliables, il reconnut, à gauche, derrière le bloc des manuscits inachevables, un amoncellement en équilibre précaire, où il trouva ce qu’il cherchait, au prix d’une avalanche couronnée d’un ouragan de poussière volatile.       <br />
       Toussant à s’arracher les poumons, Olivon s’assit sur trois gros dictionnaires de cuisine Guamaaise et défroissa la coupure sur son genou.        <br />
       « Ecoutez donc :       <br />
       “Molor —c'est le nom du Thrombe, enfin celui dont il s'affuble— Molor a très peur, il marche dans le souterrain à demi-rempli d’eau qui court. Molor va être noyé. Il s’accroche à la roche friable, à tout ce qu’il trouve pour ne pas être emporté. Et voila un anneau de bronze, que Molor attrape. Voila Molor sauvé. Mais tout de suite, il sent que l’anneau tourne, et il y a une fenêtre noire qui s’ouvre dans la paroi à côté de Molor. Il ne veut pas regarder. Il doit s’appuyer sur un muret, et il voit, de l’autre côté une galerie bleue où la Grande Dame marche, et avec elle le très puissant Sapharx. Oh Maîtres bien-aimés ! Molor veut appeler ses Parents. Il veut, il veut gémir... Rien ne sort de sa bouche et il les voit passer dans la douleur impuissante. Il les entend qui parlent du maître des Vannes, et que tout est prêt pour se saisir de lui... ”       <br />
       —Mm, fis-je, Le passage est évocateur...        <br />
       —Mais bien-sûr, le thérapeute a été mis sur la sellette.  Il a changé sa version des faits et avoué qu’il avait ajouté la référence au maître des Vannes de son propre chef.        <br />
       —Ah...       <br />
       —La rétractation peut être due à des menaces. Personnellement, j’ai tendance à croire le témoignage tel qu’il est exposé, et qui implique Lucilia dans une recherche sur les Vannes du Grand Equilibre.       <br />
              <br />
       —Résumons, dis-je, la cervelle en feu : si les Braighcht s’érigent en dictateurs de Clotone, l’activation du mécanisme des vannes devient une perspective réaliste, puisque tout accaparement du pouvoir a  coïncidé avec un changement du courant. Sans exception.        <br />
       —C’est cela.       <br />
       —Grâce à son réseau de Magdes, Lucilia se saisit du Maître des Vannes, pris la main dans le sac. Elle contrôle ainsi définitivement l’ensemble du “panthéon” des pouvoirs de l’archipel.        <br />
       —Exact.        <br />
       —Mais ne risque-t-elle pas alors de perdre son rôle de contrepoids aux autres  pouvoirs ?  S’il n’ y a plus de course minusale, elle n’aura plus de mariages à bénir.       <br />
       —Certes.       <br />
       —Il y aurait là une contradiction dans sa politique...       <br />
       —Eh oui ! Mais elle ne peut attendre que les nouvelles techniques des sorciers d’Ardamont, ou de puissances plus noires encore, ne la déclassent au rang d’une simple illusionniste de foire. C’est une course de vitesse. Lucilia ne veut pas la perte du Minusat, mais elle en profitera pour donner au complot son effet maximum.       <br />
       Je hochai la tête, soudain épuisé.       <br />
       —Tout ceci est assez convaincant, mais compliqué. »       <br />
       Le mince petit professeur me fixa de son regard noir-de-dessus-les-lunettes :       <br />
       « Vous trouvez ? La vie est-elle plus simple dans le Grand Monde ?  »       <br />
              <br />
               <br />
       VIII.       <br />
              <br />
       Avant la tempête       <br />
              <br />
              <br />
       Canémo,  le troisième Jiovalan de Bellinocte (Jeudi 16 Août 1882.)       <br />
              <br />
       Hier, comme convenu, j’ai pris le bac de La Mirande pour me rendre à l’invitation d’Athiello.        <br />
       Mategloire m’a souhaité bonne chance, le sourire un peu pincé, ce qui m'amuse, venant d’une fillette. Quelques minutes après, son humeur était revenue au beau fixe, et, en sortant de la maison des Fitrion, je l’entendis chanter comme un Purpuril, en vaquant aux tâches que l’équipe électorale lui avait attribuées.       <br />
       Au moment où je montais sur la navette entre La Mirande et la baie des vents propices, personne ne connaissait encore les résultats de l’élection sur la plage de Fangouste.        <br />
       Mais pourquoi ce regroupement des passagers à la proue, malgré les adjurations de l’équipage de ne pas déséquilibrer l’embarcation, remuée par une mer agitée  ?  La raison m’en apparut bientôt. L’élection se déroulait moins de deux kilomètres en avant,  et l’on attendait, d’une minute à l’autre que soient hissées les bannières des candidats retenus, sur des mâts visibles de loin.        <br />
       Je ne me joignis pas à la foule. Je ne connaissais pas la couleur réservée à Phial, et je n’étais pas sûr de distinguer les drapeaux flottant à bonne distance, dans le soleil levant. Toutefois, je prêtais l’oreille aux commentaires de propriétaires de lunettes d’observation, dont ils avaient vissé les pieds au flanc du rouffle, et qui semblaient, eux, très au courant de la signification des pavillons qu’on commençait à hisser.        <br />
       J’entendis un homme prononcer distinctement :       <br />
        « Violet, parement jaune : c’est le Signour de Parinofle, le candidat de La Majeure.       <br />
       —Vous êtes sûr ? le pressai-je aussitôt.       <br />
       —Pas le moindre doute, dit l’homme. Regardez vous-même sur la gazette... »       <br />
       Je vérifiai la liste portée sur la page qu’il me tendait, et à laquelle était associée la description du drapeau.       <br />
       « Puis-je emprunter votre appareil un instant ?       <br />
       —Faites, Signour. »       <br />
       Dans l’objectif, les douze hampes étaient visibles. Quatre d’entre elles étaient maintenant pourvues, dont celle qui arborait une longue écharpe mauve ornée d’une barre jaune.        <br />
       Un cinquième drapeau se déployait, noir orné d’un cercle d’étoiles, et j’en informai mon voisin.       <br />
       « Hm, voyons. Ah, oui,  Wiril Braighcht... C’est cela : velours d’ombre à l’étoilée...        <br />
       —Voila donc la bataille engagée... »       <br />
       Dans mon for intérieur, je souhaitai bonne chance à Phial.       <br />
              <br />
              <br />
       La Mirande était une île étrange, de gloire et de misère. Le siège de la Conque, miracle de l’architecture Guamaaise, se dressait comme une ombrelle de pierre au dessus des bâtiments plus massifs de l’école de Justice et des maisons fortifiées des juges, ainsi que du vaste jardin suspendu qui abritait le Champ de Course. Pour le rejoindre, il fallait d’abord traverser les denses faubourgs  de Mirandol, entassés presque verticalement, et qui commençaient dès l’embarcadère.        <br />
       J’y retrouvai Athiello, perchée sur la grosse branche d’un agra tout en circonvolutions, les racines prises dans la pierre d’une fontaine.       <br />
       « Salut fit-elle gaiement, je suis contente de vous voir. »       <br />
       Je l’embrassai sur les deux joues. Mais un courant passa entre les duvets de nos visages. Athiello se laissa glisser dans me bras, et moi la portant, elle se suspendant, nos bouches s’unirent, s’ouvrant sur leur miel. Le baiser dura longtemps, au risque de tomber ensemble dans la fontaine clapotant à nos pieds.        <br />
       Nous nous ressaisîmes, ne serait-ce que pour respirer.        <br />
       « Eh bien, dit-elle en haletant, qu’est-ce qui nous a pris ?       <br />
       —Je n’en sais rien... Peut-être l’influence de cette source. Ecoutez : elle semble rire du tour qu’elle nous a joué.       <br />
       —Vous pourriez avoir raison : c’est la fontaine Castiopyge. Elle est réputée servir aux philtres d’amour.       <br />
       —Mais nous n’en avons pas bu.       <br />
       —Peut-être quelques gouttes échappées sur nos visages ont-elles suffi. Qui s’en soucie ? »       <br />
       Elle me prit le bras, et m’entraîna vers une ruelle sombre qui se transformait vite en escalier abrupt.       <br />
       « Passons par là. C’est pittoresque et nous ne risquons pas de tomber sur la foule qui suit les candidats.       <br />
       —Ont-ils débarqué ?       <br />
       —On m’a dit que la grande simière d’or vient d’être arrimée, de l’autre côté de la Porte d’Orient. »       <br />
       Nous grimpions au milieu de maisons-tours serrées les unes contre les autres, de bric et de broc. Elles étaient habitées par une population de pêcheurs et de constructeurs de bateaux. Ces derniers occupaient une grande partie des berges surélevées, où ils fabriquaient les coques des navettes qui sillonneraient les canaux et les bras de mer entre les îles. Pour en former les armatures, ils sciaient des chevrons d’agra rouge, souples et solides (sauf l’étrave de palantais) et les assemblaient avec des chevilles d'ogave, sans plans ni instruments de mesure, d’après des connaissances transmises de pères en fils. Les enfants, les poules, les moutons vaquaient au milieu des chantiers en terrasses, sans paraître déranger les artisans.        <br />
       « Les petits garçons, dit Athiello, apprennent ainsi le métier, sans avoir besoin de cours, simplement en regardant leurs pères, au fil des années.  »       <br />
       Ceux-ci, sans aucun souci éducatif, découpaient des traverses, les assemblaient le long d’une étrave taillée dans un unique tronc de palantais du Wino, les consolidaient de plats-bords épais, puis les fermaient de planches à clains, soigneusement courbées, contraintes, calfatées, et enfin enduites et peintes. Ensuite, les coques étaient amenées au bord des surplombs rocheux. On les  suspendait à des cordes, puis on les descendait sur la plage étroite, plusieurs dizaines de mètres plus bas, avant de les équiper et de les mettre à flot.       <br />
       Athiello m’amena sur une courtine vertigineuse qui reliait deux quartiers du village séparés par une falaise.       <br />
       « Il faut revenir ici le soir, quand le soleil vient à la pointe occidentale de l’île. Il rosit les dunes du cap Ocre et transforme en pierres précieuses ces énormes blocs d’anciens murs à demi-engloutis que tu vois là-bas. Les mères appellent les petits au repas, puis les confinent dans la chambre d’enfants pendant que les adultes soupent ensemble. Ensuite, ils se rassemblent sur les terrasses en jouant de la musique ancestrale et en fumant de hautes pipes de choulcave parfumée à la salge. Les grands-pères se promènent en tenant fièrement leurs petits-fils dans leurs bras, affirmant  face à tous la continuité de leur lignée. La lumière dorée s’apaise, derrière l’ombre des bateaux de pêche qui rentrent au port...        <br />
       Plus tard, les jolies filles passent ensemble, paupières baissées,  prunelles en coulisse, et les regards des garçons assis sur les blocs du rempart démoli, font vibrer autour d’elles les ondes du désir. Peux-tu te douter de ce que c’est d’être ainsi le foyer d’une tempête de regards silencieux ? »       <br />
       Elle voulut s’élancer à nouveau, mais je retins son corps frémissant contre le mien.       <br />
       « Attends...        <br />
       —Nous n’avons pas le temps, Augustin. » chuchota-t-elle en se laissant lutiner.       <br />
       Avant que je devienne trop sauvage, elle s’échappa, me rattrapant par la main.       <br />
       Nous montions dans un labyrinthe toujours plus empli d’enfants et d’animaux. Nous débouchâmes enfin sur le terre-plein d’une poterne inquiétante. Ses panneaux de fer noircis étaient ornés de cercles concentriques effilés en pointes. Des têtes de serpents en bronze décoraient le pourtour du chambranle. Du faîte en tuiles vernies du mur qu’elle perçait, s‘échappaient des branchages chargés de feuilles et de lianes, certaines retombant mollement de nôtre côté, comme pour chercher, en tâtonnant, un moyen de continuer leur croissance en ville .       <br />
       « A Clotone, on adore la nature, dit Athiello. Peut-être parce qu’on en manque si cruellement ! Les Villacopes ont naguère décidé que dans certains lieux sacrés, des murs seraient construits non pour défendre la ville contre les incursions des ennemis, mais pour l’empêcher de croître indéfiniment. »       <br />
       Je l’écoutai, pressé contre la courbe de ses reins, les mains croisées sur la boucle de sa ceinture, elle m’effleurant les bras, et continuant imperturbablement.        <br />
       « La seule façon d’arrêter Mirandol avant qu’il n’atteigne la forêt de Chênes à très gros fruits (Quercus Gigacarpa) rares sous ces latitudes, a été d’encercler la colline d’une forte muraille de pierres de taille, haute de près de huit mètres. Elle décrit un fer à cheval de douze kilomètres depuis le bastion occidental que tu vois ici, et qui s’appuie sur les enrochements dominant le chenal Rouffiac, jusqu’à la poterne d’Orient, installée sur un môle, en plein chenal, à six kilomètres plus à l’est. Personne n’a le droit de bâtir contre le mur, d’où cette ruelle circulaire qui le sépare des maisons grimpantes de Mirandol. Si l’on n’y voit pas d’enfants, c’est à cause de la patrouille de la Conque chargée de sa surveillance. Son apparence sévère intimide les jeunes esprits. Et puis il y a cette porte : elle s’ouvre sur les jardins. Mais on y entre aussi pour y être menés aux geôles de la tour de Roc. On ne la voit pas d’ici; elle est un peu plus haut, dans l’enfilade du bastion, et elle tombe directement dans l’eau.       <br />
       —Brr... Je préfère n’en rien savoir. »       <br />
       Athiello s’approcha sans hésiter de la poterne et en frappa le marteau. Aussitôt l’un des quatre panneaux décorés s’ouvrit, et la jeune fille montra à l’homme de service, une médaille qu’il examina longuement. Il me dévisagea ensuite avec une méfiance extrême.       <br />
       « Ce jeune homme est avec moi.       <br />
       —Bien, fit le garde en semblant regretter la chose. Entrez vite, maintenant; il ne faudrait pas que se crée un attroupement. »       <br />
       Tout de suite, nous eûmes l’impression d’avoir pénétré dans une jungle, à mille lieues de toute région civilisée. Oiseaux et singes, cachés dans la trame enchevêtrée des ombrages avaient remplacé les enfants et les chiens des faubourgs ouvriers. Leurs piaillements stridulents l’emportaient sur le tapage de ces derniers. Gagnés par le charme du lieu, nous nous étreignîmes enfin. Mes baisers explorant son cou, elle, sans se dérober, m’effleurant la nuque d’une main encore timide. Tout était plein de promesses, mais je ne pouvais pas encore libérer les vannes d’un désir que trop d’abstention avait transformé en plasma brûlant. Mes gestes impatients me valurent de recevoir sur la tête la tiède rosée d’une géante digitale, à la grande joie de mon amie. Son rire fut aussitôt repris par le craquètement endiablé de cent musilets sauvages, qui nous observaient, perchés sur les lianes, pour la plupart la tête en bas.        <br />
       La pente du chemin, traversé d’énormes racines, s’atténuait en vue du sommet de la colline. Bientôt, nous redescendîmes sur l’autre versant qui s’incurvait en un large entonnoir peu profond, couvert de pelouse. Dressés en son centre, trois gigantesques arbres formaient un geyser de tons plus sombres.        <br />
       « C’est là que les choses se passent, je crois, descendons... »        <br />
       Au centre géométrique du triangle formé par les trois arbres —les fameux chênes cercopses, conjecturai-je— se tenait un petit autel de pierre entouré d’une galerie de colonnes roses. Sur le plan de marbre, deux objets seulement : une coupelle d’or et un foyer de fer, où  des braises se consumaient lentement. Des personnages barbus en longues tuniques s’affairaient alentour, tandis qu’une foule de gens aux costumes bigarrés se formait peu à peu au pourtour de la pelouse. Les uns s’asseyaient sans façons sur l’herbe, les autres demeuraient debout, mais personne ne descendait au delà d’une limite marquée par une corde tricolore, soutenue de loin en loin par des piquets de métal.       <br />
       Je cherchai du regard le patriarche Fur’hion. Peut-être le protocole voulait-il qu’il soit parti à la rencontre des candidats reçus. A moins que...        <br />
       « Les voila !» s’écria Athiello, grimpée sur un banc.       <br />
       Une procession bigarrée émergeait de l’autre bord de l’entonnoir, bourdonnante d’un curieux chant à bouche fermée. La foule recueillie suivit la crête jusqu’au droit de l’autel, puis descendit à pas lents sur la pelouse, guidée par des personnages vêtus de somptueux atours aux armes de la Conque. Parvenus devant les arbres, les héraults se retournèrent solennellement vers le cortège qui les suivait et le divisèrent en deux lignes qu’il orientèrent à gauche et à droite. La pente se remplit peu à peu de  groupes qui semblaient connaître la position qu’ils devaient y occuper.        <br />
       Le chant s’était tu, et un bruissement discret s’éleva parmi les personnalités chamarrées. Chacune se penchait vers l’autre, qui pour commenter la présence ou l’absence d’untel, qui pour régler des affaires en cours, saluer une connaissance perdue de vue depuis longtemps, ou se donner rendez-vous après la cérémonie .        <br />
               <br />
       Athiello me fit quelques descriptions succinctes :       <br />
       « Les grands bonnets rouge sombre, un peu comme des haricots velus, ce sont les dignitaires de la Conque. Mon père devrait être parmi eux... bien que je ne le voie pas. Les gens en cuir avec les casquettes carrées, ce sont les marins, les Hanséhards. Tiens, voici les Cicéoliens de la Farine ! Les Nourrisseurs sont en blanc, évidemment, avec ce drôle de cordage enroulé, en guise de coiffure. Ah, mais voila les Omen..       <br />
       —Ils ressemblent à nos moines bénédictins, dis-je, mais leur capuche est plus longue. On ne voit pas leur visage. Comment font-ils pour marcher sans se cogner ?       <br />
       —Ne sois pas irrespectueux, Augustin, le plus néophyte d’entre eux pourrait très bien te transformer séance tenante en musilet... »        <br />
       J’imitai aussitôt le craquêtement ironique de ces animaux des lianes, m’attirant les regards sévères de quelques spectatrices âgées.       <br />
       «Voici les Magdes, en bleu océan... Je les trouve assez belles. » dit Athiello, pensive. Je dus reconnaître que la longue tunique flottante et les chevelures déployées des Magdes ne rappelaient en rien l’uniforme sinistre des nonnes d’Outremonde.        <br />
        « Regarde ces gens tout chatoyants, en mi-parti bleu et rose à paillettes...        <br />
       —Qui sont-ils ?       <br />
       —Les représentants des pétacles et des monucles...        <br />
       —Ce sont donc des ordres officiels ?       <br />
       —Tout-à-fait.        <br />
       —En tout cas, ils semblent vouloir qu’on les remarque.        <br />
       —C’est la base de leur métier.        <br />
       —Quant à ces femmes vêtues de peaux de chevirelle.... elles ne sont guère élégantes.       <br />
       —Ne commets pas l'erreur de le leur dire, tu te ferais tordre le cou. Ce sont des ruloxanes de Lario. Je pense qu'elles représentent leur maîtresse, la sauvage Mina Termina, qui s'est emparée de cette île voici quelques années. »       <br />
       Les nuances de feutre gris et de lin pâle, qui composaient les ingrédients variés du fonctionnariat villacopal comblèrent peu à peu les derniers rangs de l’espace officiel. Tous les ordres et corps de l’archipel étaient maintenant installés.       <br />
       Précédés par des applaudissements et des cris d’impatience, les candidats finirent par apparaître. Les héros marchaient en file indienne, sous un dais de soie légère porté par une douzaine de pages, et chacun arborait sur un collant noir, un pectoral reprenant le motif du drapeau qui lui avait été attribué. Phial, grand et osseux, les cheveux toujours aussi peu soignés, était donc en violet, col et manches jaune d’or, tandis que Wiril Braighcht, gros et court, le nez fort et busqué, la tignasse blonde coupée en bol, portait seulement du noir, sauf la roue d’étoiles qui ornait son vaste bedon.        <br />
       Nous nous rapprochâmes pour mieux voir. J’eus la surprise de reconnaître dans le géant vêtu de pourpre barrée de bleu l’homme athlétique à la peau sombre qui, deux jours auparavant, s’était entretenu dans une taverne avec une pétacle nommée Myza, sur la nécessité d’une candidature populaire représentant les “gens du port”.        <br />
       « J'ai rencontré cet homme, dis-je à Athiello : il n’était pas encore candidat...        <br />
       —C’est un Fulgur’ach, un guerrier de Lario, sans doute en exil. Il aura trouvé un emploi dans nos bas-fonds. Lorsque ce genre d’homme est décidé, rien ne l’arrête. Il a dû passer jour et nuit à se préparer pour rédiger son projet.       <br />
       —Avec de l’aide, sans doute » dis-je en remarquant Myza, radieuse, qui, seule dans la foule, applaudissait son héros à tout rompre.       <br />
       Aucun des autres candidats ne m’était encore connu, et Athiello, contre moi, se tenait prête au commentaire lorsqu’on appellerait chaque homme à la bénédiction.       <br />
              <br />
       Tous les prétendants s’étaient alignés devant l’autel,  et le dais avait été replié derrière eux. Fur'hion apparut, comme s’il sortait de l’arbre central, au foyer de l’espace cérémoniel.  Le patriarche passa sous le portique de stuc, accompagné de deux assistants à la barbe également majestueuse (mais plus jeunes que lui). Revêtu d’une ample chasuble grège, le noble vieillard me semblait plus grand que lors de notre rencontre dans l’intimité de la maison Fitrion. Sa présence fragile imposa immédiatement le silence. Il s’avança vers l’autel et, les mains tendues vers les frondaisons, murmura une série d’incantations incompréhensibles, suivies de ululements du plus bel effet.  Puis il s’en fut détacher quelques parcelles d’écorce des trois troncs massifs, les déposant dans la coupelle dorée. Il versa ensuite le tout dans le foyer où rougeoyaient des charbons. Dès que les flammes jaillirent, il souffla pour les éteindre et prit la coupe par son pied, la brandissant au vent dans les quatre directions cardinales. Enfin, il reposa l’objet sur l’autel, plongea la main dans les brandons sans paraître incommodé par la brûlure, et se prépara à oindre de cendre le front du premier candidat.       <br />
       Un hérault hurla le nom dans un porte-voix de terre cuite : « Wiril Braighcht !» Et le répéta deux fois.       <br />
       « Est-ce que l’ordre d’appel indique une prééminence quelconque ? demandai-je à Athiello.       <br />
       —Je crois que cela indique plus ou moins le nombre de voix qu’ont obtenu les gens au conseil du peuple.       <br />
       —Wiril part donc favori.       <br />
       —C’est étrange, car il est très impopulaire.       <br />
       —Il aura acheté des voix au conseil.       <br />
       —Non ! » s’écria Athiello, me regardant, scandalisée.       <br />
              <br />
       Le second candidat était un tout jeune homme blond et bouclé comme un angelot, sanglé dans un justaucorps à carreaux blancs et verts. Il s’avança, manifestant une prestance un peu hautaine.       <br />
       « Homer Benjou !» annonça le hérault. Des ovations s’élevèrent aussitôt de la périphérie, en provenance d’une foule de jeunes gens, sautant et agitant les bras.        <br />
       « Benjou ? Est-ce quelqu’un de la même famille que Nadja Benjou ?       <br />
       — Tu le connais ? s’étonna Athiello. Mais oui : c’est son frère. Une famille de nobles résistants... Homer a le soutien de la jeunesse de Canémo.       <br />
       —Qui le lui manifeste avec ferveur, à en juger par la réaction...        <br />
       —Mais les plus âgés sont méfiants. Regarde, la plupart des notables sont restés les bras croisés.        <br />
       —Et les visages fermés... »       <br />
               <br />
       « Saputride Bertram ! » s’égosilla le hérault.        <br />
       L’homme qui s’avançait maintenant était étrange : trapu et solide, la démarche élastique, il portait un poncho camaïeu rose et son visage était caché par un masque couleur chair, modelé selon les traits d’un poupon géant.        <br />
       « Qui est celui-là ?        <br />
       —Oh, ce type là ne compte pas ! C’est sans doute un acolyte de Wiril. On appelle çà des “marionnettes”. Ils peuvent servir à se sacrifier à la place de leurs chefs, ou à faire diversion.       <br />
       —Mais comment obtiennent-ils la moindre voix ?        <br />
       —Par la discipline de vote des membres du conseil. Ne sois pas naïf, après avoir été cynique, Augustin. »       <br />
              <br />
       « Phial d’Atoy de Parinofle ! »       <br />
       A ma grande surprise, des sifflets et des lazzis s’élevèrent de la foule des officiels, demeurée calme jusque là.       <br />
       « Qu’est-ce que cela signifie ?       <br />
       —Je ne sais pas. D’après le chroniques, c’est très rare. Peut-être que çà va obliger Fur'hion à interrompre la cérémonie. »       <br />
       En effet le patriarche, après une consultation entre barbes blanches, s’était avancé d’un pas, face à l’assemblée.       <br />
       « Quelqu’un souhaite t-il faire opposition formelle à la candidature du dénommé Phial d’Atoy ? Si tel est le cas, qu’il vienne à mes côtés exposer à voix haute et intelligible son objection et ses raisons... Nul ne lui en tiendra grief, au nom de la loi...        <br />
       —Moi ! »  dit une voix sonore.       <br />
       Je reconnus immédiatement l’homme qui s’était avancé : Glavial Mollé.       <br />
       « ça alors ! Le sale traître... fis-je, médusé.       <br />
       —Sagoupiard ! hurla quelqu’un dans la foule, presqu’en même temps que moi. C’était Aremboys Parz, furieux, que tentaient de retenir Callengue Nistrogue, Fontrelon et Carital Fordon.       <br />
       —Arrête, Aremboys ! Tu t’en doutais un peu, non ? disait Carital.       <br />
       —S’il y a du scandale, on risque l’invalidation de Phial, ajouta Callengue, ce qui calma le jeune et bouillant avocat.        <br />
       —Il ne perd rien à attendre, grommela ce dernier en rajustant ses vêtements.       <br />
       —Certainement, ajouta Fontrelon sur un ton si froid que même Aremboys en frémit.       <br />
       —Mais pourquoi, un traître ? me demanda Athiello à mi-voix, étonnée par l’esclandre.       <br />
       —Je t’expliquerai tout à l’heure...        <br />
       —Qu’avez-vous à dire contre le candidat ? interrogea  le vieux Fur’hion d’un ton monocorde.       <br />
       —J’accuse cet homme, dit Mollé avec force effets de manches, d’être... bigame. Et pire encore, de ne pas l’avoir déclaré avant de présenter sa candidature !       <br />
       —Comment cela ? demanda calmement Fur’hion, explicitez votre accusation.       <br />
       —A tout le moins, Phial d’Atoy de Parinofle en a-t-il le ferme projet, s’exclama Glavial Mollé en pointant vers notre ami un doigt dénonciateur. Puisqu'il n’est pas encore divorcé de sa femme légitime, Misigraine de Sisipare, et qu’il prétend à la main de la fille de notre Villacope, conformément aux droits et devoirs de tout candidat au Minusat.       <br />
       Il y eut des remous et des exclamations que Fur’hion fit taire d’un geste impérieux. Puis il se tourna vers Phial :       <br />
       « Est-il vrai, Signour de Parinofle que vous êtes encore marié légitimement à Dame Misigraine de Sisipare ?       <br />
       —Il est vrai, dit Phial, que la procédure de divorce, demandée par mon épouse, n’est pas encore conclue. Toutefois, j’ai donné mon accord et nous sommes convoqués cet après-midi à la Conque pour prononcer la séparation définitive.        <br />
       —Vous n’en n’avez pas informé le Conseil du Peuple, en sa délibération fondamentale...       <br />
       —Vous êtes mal renseigné, Messire Glavial, répondit calmement mon ami. Le Conseil du Peuple m’a auditionné, il n’y a guère plus de deux heures et, comme son secrétaire ici présent peut en témoigner, j’ai délivré toute information utile au Conseil. Le président m’a remercié de ma collaboration et m’a déclaré que, si j’étais élu, ce serait sous la condition suspensive d’être divorcé à la tombée du jour. Et cela sera chose faite à moins que Madame Misigraine de Sisipare ne change d’avis ou ne tombe malade.       <br />
       —Je n’en ai aucune intention, dit une voix acerbe provenant de l’arrière du cercle.       <br />
       Tout le monde se retourna.       <br />
       —J'ai assez vécu avec un hobereau batailleur pour demeurer l’épouse d’un candidat Minus. J’aspire à la paix et celle-ci me sera, je l’espère, définitivement acquise dans un moment !       <br />
       Je compris les raisons qui avaient poussé Phial à laisser partir son épouse : elle avait certes de l’allure, avec son port altier, sa haute stature et ses longues tresses couleur acier, mais quelque chose de buté figeait son visage régulier et majestueux, et la raideur de son maintien témoignait d’une dureté de caractère qui avait dû empirer avec l’âge et l’absence d’enfant. Elevée pour régner sur une horde d’esclaves domestiques, Misigraine ne pouvait certainement pas être apte à partager le sort d’un aventurier, ni même d’un homme d’Etat à la carrière mouvementée.        <br />
       Je devais toutefois reconnaître qu’elle venait de rendre un fieffé service à son mari (pour quelques heures encore), à en juger par la bouche béante et les yeux écarquillés du sieur Mollé.        <br />
       « Le candidat exprime la vérité, confirma le secrétaire du Conseil du Peuple, un petit bonhomme frêle, debout dans l’ombre du patriarche de la forêt cercopse.       <br />
       —Bien, dit ce dernier. Dans ce cas, attendu la jurisprudence, je déclare recevable la candidature de Phial, sous réserve de bonne fin de la clause suspensive. Quelqu’un d’autre veut-il faire objection pour un autre motif ? » continua Fur’hion, s’adressant à la cantonnade.       <br />
       Cette fois, personne n’osa se déclarer, et le remue-ménage s’éteignit de lui-même.       <br />
       « Bizarre, chuchota Athiello.        <br />
       —Encore une opération stipendiée par Wiril, supposai-je, mais ils n’ont pas dû avoir le temps de trouver quelque chose de solide contre lui. Et ils ont brûlé leur agent Glavial Mollé dans l’affaire... »        <br />
       Voyant son initiative se retourner, le juriste replet avait enfoncé la tête dans les épaules, et tentait de se fondre dans la foule. Aremboys se dégagea énergiquement de la vigilance de ses amis et lui emboîta le pas, aussi discrètement que le permettait le panache de sa tignasse rousse.       <br />
       Glavial s’en rendit compte. Il poussa un cri de goret, et fila de toute la vitesse de ses jambes torses, en direction des jardins de la Conque, où il disparut derrière un mur en ruines, aussitôt suivi d’Aremboys.       <br />
       « Mais qui sont ces gens que tu sembles si bien connaître ? chuchota Athiello.       <br />
       —Un peu de patience, dis-je, lui caressant le bras. Je te jure que je t’explique tout à la fin de la cérémonie... »        <br />
       Elle me serra la main contre elle en signe de confiance, et je sentis la naissance de sa poitrine palpiter contre ma paume.       <br />
       « Allastair Jovial-Bonheur, soldat Fulgur’ach, candidat du grand Bassin.» annonça le hérault, la voix de plus en plus éraillée.       <br />
       « Joli nom pour une brute vouée aux combats d’arène et aux bagarres de gargottes !» dit Athiello, dédaigneuse.       <br />
       Ce sentiment devait être partagé, car l’homme sombre fut adoubé par Furh’ion dans un silence méprisant, excepté les hourras lancés par sa seule admiratrice, Myza.       <br />
       « Il ne doit pas y avoir beaucoup de représentants du grand Bassin dans la foule , commentai-je.       <br />
       —Bien sûr que non, dit Athiello, un peu sêchement, il faudrait beau voir que la pègre soit agréée dans ces murs sacrés...»        <br />
       Le contact de nos mains se perdit un peu à l’occasion de ces considérations de classe.       <br />
       « Phoster Doster, Hanséhard de son état ! »       <br />
       Le candidat au gros visage grêlé, vêtu de bleu, arborait une rose noire sur son torse bombé.       <br />
       « Il a l’air fier comme Artaban, celui-ci...        <br />
       —Et pourtant, dit Athiello avec une petite moue, c’est sans doute aussi une “marionnette”.       <br />
       —Au service de qui ?       <br />
       —Je l’ignore. »        <br />
              <br />
              <br />
       Une montagne humaine s’avançait maintenant devant l’autel, vêtue d’une courte toge de cuir sombre portant deux cercles d’argent gravés sous les clavicules. Même un genou en terre, l’homme était deux fois grand comme Fur'hion. Il dut baisser son front plissé de taureau pour recevoir la marque de cendres sacrées entre les deux yeux.       <br />
       « Zaharo, Thrombe repenti ! »       <br />
       Un tonnerre d’applaudissements roula sur la colline.        <br />
       A mon interrogation muette, Athiello répondit qu’un Thrombe était libéré des mines de fer du Villacope, à chaque élection. Il représentait les enfers, et tout le peuple des maudits, des morts-vivants. Il portait aussi l’honneur des ancêtres tombés au champ d’honneur sans avoir été vengés.        <br />
       « Il faut que les autres candidats s’en méfient comme de la peste, ajouta-t-elle, car il est toujours soupçonné de travailler pour le compte du Villacope qui l’a libéré, et de rechercher la mort de ses concurrents plutôt que sa propre victoire.       <br />
       —Brrr... il ne doit pas faire bon se trouver sur son chemin quand il charge », estimai-je en rapportant la largeur de chaque biceps à celle du tronc d’un chêne  cinquantenaire.         <br />
              <br />
       « Pierre Jacques Gonflamond, candidat d’honneur de la Conque ! » annonça-t-on.       <br />
       Les trompes retentirent pour ce candidat un peu spécial.       <br />
       L’homme, vêtu d’une chasuble en biparti noir et blanc, portait la trentaine juvénile, un visage fin au nez retroussé et des cheveux cuivrés en boule drue. Son port était assez hautain, mais les plis autour de sa bouche et de ses yeux pétillants de malice trahissaient un certain sens de l’humour. Il me fut immédiatement sympathique.       <br />
       « On dirait un nom français... Aurait-il des ascendances ultramondaines connues ? demandai-je.       <br />
       —Je ne puis répondre à ta question. C’est néanmoins une famille réputée dans la noblesse de robe. Mon père pourrait certainement t’en dire plus.       <br />
       —A propos, ton père est-il là, maintenant ?       <br />
       —Hélas pour lui, oui. C’est cet homme à la barbe poivre-et-sel qui  contemple les oiseaux-sophores.       <br />
       —Je ne vois pas.       <br />
       —Mais si ! Au beau milieu du groupe des Juges, en face de nous sur les gradins.        <br />
       —Ah oui ! Comme il a l’air de s’ennuyer, le pauvre.       <br />
       —Ne t’inquiète pas pour lui. Tel que tu le vois, le nez dans les nuages, il est sans doute en train de calculer l’addition la plus salée possible pour l’un de nos pires criminels. »       <br />
              <br />
       « Myriapodis Situs, Sapientissime excellence de la Sylphe ! »       <br />
       Une longue silhouette à la maigreur extrême replia les bambous qui lui tenaient lieu de jambes et inclina vers Fur’hion un bulbe aux tempes bleutées, dépourvu du moindre cheveu.       <br />
       « Comment ce personnage... cérébral pense-t-il triompher des épreuves physiques ?       <br />
       —Les gens d’université ont plus d’un tour dans leur sac, chuchota Athiello. Il est peut-être bourré d’une drogue d’exaltation qui décuple la vitesse de sa pensée et transforme ses maigres muscles en cordes d’arc à gros gibier. »       <br />
              <br />
       « Bacalourd Novion ! Misapoul Treck, Fonjul Pit!... »        <br />
       Je ne m’intéressai guère aux trois derniers appelés, qui paraissaient avoir été déplacés là de force, et je me coulai au bas des gradins d’herbe. J’espérais saisir Phial au vol pour une conversation en apparté, mais cela s’avéra impossible. Les candidats adoubés étaient enlevés par les écuyers chargés de les préparer à la course, et conduits aux loges souterraines qui devaient les abriter pendant cinq jours, les soustrayant à tout contact profane.        <br />
       En revanche, je fus intercepté par Ménion Paulinard, cheveux gris au vent.       <br />
       « Je vous cherchais, Augustin, j’ai un message pour vous de la part de Phial.       <br />
       —Est-ce qu’il est prêt, d’après-vous ? »       <br />
       Le Hanséard trapu fit une moue :       <br />
       « Question combats, je crois que çà ira. Mais pour la souplesse, je suis inquiet... Votre ami accuse son âge.       <br />
       —Et que pensez-vous de Glavial Mollé ?       <br />
       Paulinard eut un rire débonnaire.       <br />
       —Ce n’est pas une surprise pour moi, vous savez. Nous l’avons vu venir de loin, quand il a proposé ses services pour l’équipe électorale. C’est moi-même qui ai conseillé de l’embaucher...        <br />
       —Pourquoi cela ?       <br />
       —Mais pour pouvoir diffuser des fausses nouvelles dans le camp adverse ! Nos réunions stratégiques, faut-il le dire, se sont déroulées hors de sa présence.       <br />
       —Habile, mais dangereux...        <br />
       —En fait, inévitable. Mais les Braighcht ont commis une erreur en demandant à ce traître de se dévoiler si tôt. Avec son intelligence, il aurait tout de même pu grignoter chez nous de meilleurs renseignements, et surtout, il n’aurait pas entaché dès le départ la réputation de ses maîtres : car croyez moi, la rumeur va aller bon train; et si elle ne se répand pas assez vite, nous allons l’aider un peu.       <br />
       —Quelle rumeur ?       <br />
       Paulinard leva les yeux au ciel pour signifier son désarroi devant la naîveté des Ultramondains :       <br />
       —Mais celle selon laquelle Phial d’Atoy est LE principal ennemi de Wiril, et que ce dernier a tenté de le faire invalider d’entrée de jeu par une manoeuvre déloyale.        <br />
       »J’en viens au message de votre ami : il a besoin de vous comme acolyte de course...        <br />
       —Qu’est ce que cela implique ?       <br />
       —Vous avez remarqué sans doute que certains candidats sont des “fantoches”. Leur rôle sera d’aider le candidat réel pour lequel ils travaillent. Ils peuvent les protéger des coups et même se sacrifier pour eux, par exemple en tentant d’explorer des passages dangereux qu’il faut neutraliser.       <br />
       —Un service de déminage, si l’on veut. Mais, que je sache, je n’ai pas été moi-même nommé candidat, même fantoche.       <br />
       —Non, et nous n’avions pas les appuis ni les moyens nécessaires pour susciter ce type de candidature. En revanche, un codicille du réglement des courses nous autorise à disposer d’un acolyte de course.        <br />
       —Je suppose que les autres en auront donc aussi, en plus de leurs assistants-candidats.       <br />
       —Bien sûr, il y aura de véritables petites armées de valets au service des quatre ou cinq véritables compétiteurs. Mais il vaut mieux parfois, disposer de l’appui d’une seule personne avisée et fidèle, plutôt que d’une troupe d’incapables, même bien aguerris.       <br />
       De plus, officiellement, les coureurs ne doivent pas se porter assistance entre eux, ni donc les troupes d’acolytes entre elles. Cela corse le jeu : ils devront se porter appui de façon invisible...       <br />
       —Sauf s’ils disposent de la complicité d’arbitres placés aux emplacements stratégiques, et disposés à fermer les yeux sur les infractions.       <br />
       —Vous êtes perspicace, Augustin, mais nous avons aussi nos observateurs autorisés à porter plainte. Cela veut dire qu’à tout le moins l’entre-aide des Héros devra être discrète. Mais elle peut se révéler encore assez efficace comme cela : par exemple lorsque les “armées” de trois ou quatre candidats s’opposent chacune à son tour à la progression de leur ennemi commun. On ne peut pas dire qu’elles travaillent ensemble, mais le résultat est le même.       <br />
       —Eh bien, dis-je un peu accablé, Phial attend de moi l’impossible si je comprends bien.       <br />
       —Exactement, dit Paulinard en souriant. Vous acceptez donc, je suppose.       <br />
       —Oui, évidemment.        <br />
       —Vous pourriez nourrir des doutes légitimes...        <br />
       —J ’en ai.       <br />
       —Merci de tout coeur, je vais le faire prévenir.       <br />
       —Il est donc joignable ?       <br />
       —Non... même par écrit. Personne ne doit désormais s’adresser au candidat sauf son entraîneur officiel, et il ne pourra recevoir d’acolyte que vingt-quatre heures avant le départ, soit Mounan prochain.       <br />
       —Bien.        <br />
       —Mais je peux communiquer par l’intermédiaire des Vigiles Cercopsaires, et comme nous avons un code...       <br />
       —Vous voulez dire que vous pouvez transmettre à Phial des informations sans que les officiels ne s’en rendent compte ?       <br />
       —Oui...       <br />
       Paulinard, à en juger par son large sourire, était très fier de son coup.       <br />
       » C’est même la première chose que j’ai enseigné à Phial pendant l’entraînement.       <br />
       —Bon, alors, faites-lui dire ceci : “soupçons de Nadja entièrement confimés.”       <br />
       —“Soupçons de Nadja entièrement confirmés”... répéta Ménion consciencieusement. C’est tout ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Il sera au courant dans un quart-d’heure.»        <br />
       Je  m’apprétai à rejoindre Athiello mais le robuste marchand de mer me retint encore :       <br />
       « Augustin, nous disposons de cinq jours pour procéder à l’entraînement de l’acolyte. Pourrez-vous me réserver vos matinées ?       <br />
       —D’accord. Quand commençons nous ?       <br />
       —Dès demain-matin à l’aube, dans la salle d’armes de l’hôtel Fitrion. Je dois d’abord vous expliquer les difficultés du jeu...        <br />
       —J ’y serai. »       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       IX.       <br />
              <br />
       Un drôle de pétrin       <br />
              <br />
              <br />
       Pour tout dire, je n’avais pas l’esprit à la préparation militaire. J’aspirais à la compagnie de la charmante Athiello, dont j’espérais qu’elle serait, cette nuit-là, aussi prolongée que possible.       <br />
       Je la trouvai, par bonheur, dans les mêmes dispositions.        <br />
       Elle m’attendait, un peu inquiète, assise sur un gradin d’herbe. Elle avait eu le temps, me dit-elle, de saluer de loin son père : l’une des pâles silhouettes surmontées d’une cosse brune, dont la foule compacte était en train de disparaître dans les profondeurs du palais conquorial, tandis qu’autour de nous de petits groupes en conversation animée, se dispersaient sous les arbres.       <br />
       « Et nous, où allons-nous, si toutefois nous ne suivons pas votre père ? demandai-je de mon air le plus innocent. Elle rit :       <br />
       —A Canémo-du-septentrion, chez moi...        <br />
       —Tu veux dire TON chez-toi ?       <br />
       Elle rit encore, et m’enlaça la taille.       <br />
       —Ne t’inquiète pas... »        <br />
       Nous roulâmes dans l’herbe et nous-nous dévorâmes de baisers, jusqu’à ce qu’Athiello me chevauchant, la robe froissée, essouflée et les cheveux défaits, ne relève la tête pour situer l’origine d’un grognement désapprobateur. Un petit homme, jardinier de son état à en juger par le grand rateau sur lequel il s’appuyait, semblait déplorer notre comportement, sans oser pour autant nous le reprocher.       <br />
       « Je crois que nous dérangeons... Ils doivent préparer les jardins pour la cérémonie de la course, dit Athiello.        <br />
       —Ah bon, je croyais que l’on désapprouvait l’expression de nos émois.       <br />
       —Oh, je ne crois pas. Faire l’amour sous les chênes cercopses n’est pas interdit, et c’est même censé porter bonheur et rendre fertile. Mais les amants attendent tout de même la nuit pour leurs ébats. Viens... »        <br />
              <br />
       Nous contournâmes le champ de courses, et nous descendîmes quatre à quatre la prairie du flanc-sud de l’île. L’espace d’un instant, je vis dans le lointain la courbe bleutée du mont Wino, la principale éminence de La Majeure. J’en ressentis un pinçon au coeur. Sans doute, un peu de nostalgie pour des lieux où j’avais vécu des aventures d’une densité exceptionnelle, et des rencontres inoubliables, que, pour l’une d’entre elles au moins, je ne souhaitais pas sans lendemain...        <br />
       Nous-nous enfonçâmes sous les hautes fûtaies, à la recherche du sentier de la poterne-sud, et, dix minutes plus tard, nous franchissions cette dernière sans encombre, pour nous retrouver sur une plateforme de grands blocs, dominant les flots de quelques mètres.       <br />
       Deux rémones peintes en rouge dansaient dans la houle, au pied de l’embarcadère de grosses poutres. L’une d’elles accueillait encore, pour un départ immédiat, des voyageurs à destination de Fustelle. L’autre ne prenait le large qu’une heure après, en direction de La Ménile.       <br />
       « S’il nous reste un peu de patience, dit Athiello, je voudrais d’abord te montrer quelque chose...        <br />
       —A ta guise. » dis-je, flottant sur un petit nuage.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ce qu’Athiello voulait me montrer dans le village de Fustelle était une fontaine en tout point semblable  à celle du port de Mirandol, mais sans arbre enroulé autour de son promontoire. Une simple pierre rectangulaire aux bords polis était scellée dans une rocaille. Elle était percée à mi-hauteur d’un robinet en forme de dragon stylisé. Une eau pure en jaillissait, et son jet spiralé tombait dans une vasque circulaire au milieu de laquelle émergeait un coquillage sculpté, qui semblait posé sur la surface liquide. Par ses échancrures, il absorbait le trop-plein.       <br />
       Sur la pierre étaient gravés des signes en langue ancienne. Je ressentis une impression de déja-vu : n’étaient-ils pas analogues à ceux  de la source de La Majeure ? Mais cette fois, ils s’accompagnaient d’une translation phonétique :       <br />
              <br />
       ∏◊†¬•n!, π≠r!dunßmz◊	       <br />
       Pythoni, péridunamzy       <br />
       πhu•nß! st•m!n!ss◊!ß       <br />
       Vrßc•n◊ cßl•v•s◊       <br />
       t• tetrßπ•†¬!c•sm!ß	Phuonai stominissyia       <br />
       Vracony calovosy       <br />
       To tetrapothicosmia       <br />
       ßπ•gl◊sm• †¬! fer!s◊	Apoglysmo thi ferisy       <br />
       †¬en !nnunc πelßsg•uf!rß	Then innunc pelasgoufira       <br />
       	       <br />
       	       <br />
       	       <br />
       	       <br />
       	       <br />
       Ce qu’Athiello me traduisit en Guamaais, et qui donne à peu près ceci en Français :        <br />
              <br />
       De Fontan, le va-et-vient       <br />
       féconde le ventre des îles.       <br />
       Du Dragon Veille-au-bien       <br />
       le monde aux quatre piles       <br />
       en haut du gouffre se soutient       <br />
       et jamais ne sombrera.       <br />
              <br />
       « Dans les temps anciens de notre monde,  remarquai-je, la Pythie de Delphes interprétait l’écoulement des sources.       <br />
       —Ah ? Raconte ! implora Athiello, instantanément retournée à l’état d’enfance, avide de contes et de mythes.       <br />
       —Py-théa, c’est-à-dire “celle qui regarde dans l’onde”, lisait l’avenir dans une source sacrée de la montagne. La croyance en court encore dans maintes îles grecques, mais ce sont désormais des prêtres qui font parler les résurgences.        <br />
       —Ici, personne ne lit dans les sources. Sauf peut-être Lucilia, mais je n’en suis pas sûre.       <br />
       —Plus curieux est le “Fontan”. Si c’est un serpent, cela évoque  le “Py-thon”, serpent grec archaïque fécondateur de Gé, la Terre.       <br />
       —Je crois que c’est plutôt le Grand Dragon, ce courant monstrueux dont le flux  protège le secret de Guama, et assure l’équilibre entre ses îles.       <br />
       — Chez les Grecs anciens, le serpent primitif associé à l’eau douce des grottes était aussi symbole d’unité secrête de la culture des îles. Les terres mystérieusement émergées de la même mer, recélaient en leurs flancs les ressources d’une même eau douce, fécondant les mêmes essences végétales, sous le même ciel étoilé.       <br />
       —Ces Grecs nous ressemblaient, dit Athiello songeuse.       <br />
       —Existe-t-il d’autres fontaines de ce genre ?        <br />
       —D’après ce que je sais, il en existe une par île ou par îlot. Celle de Canémo est cachée dans une cour de maison privée, et celle de La Ménile serait prisonnière du château du Villacopat. En as-tu rencontré une sur la Majeure ?  En général, elle se trouve au pied d’une élévation assez grande pour produire des eaux souterraines très pures.       <br />
       —Oui. Il y a une source, près du chemin, sur le flanc occidental du mont Wino, avec une inscription qui parle aussi de Grand Dragon et de quatre piliers, d’après ce qu’on m’en a dit.         <br />
       —Alors, c’est probablement une petite soeur de celle-ci...        <br />
       —Les bâtisseurs de ces sources sont-ils connus ?       <br />
       —Non, c’est très ancien. Mais elles sont entretenues, je ne sais trop par qui. Certains croient qu’il existe encore un culte secret, dispersé sur tout l’archipel. J’ai engagé quelques recherches en ce sens, mais cela ne m’a pas conduit bien loin.       <br />
       —J’aimerais t’aider. D’autant que cela peut avoir affaire avec la légende du Maître des Vannes.       <br />
       —Je le crois aussi, dit Athiello.        <br />
       —Une chose m’intrigue : cette histoire d’un monde à “quatre piles”... alors qu’il existe sept îles principales, ou dix, si l’on compte les îlots de Clotone.       <br />
       —A ce compte-là, il y a même treize terres.        <br />
       —Ah ? Comment comptes-tu ?       <br />
       —Thyrse pour Clotone, et Hirpan pour Périache, et naturellement le pas de Dysme, qui n’est qu’un petit atoll à trente miles à l’Est de Canémo.       <br />
       —Treize, fis-je, songeur... C’est le nombre de lunaisons.       <br />
       —Ou celui des menstruations féminines. » dit Athiello.       <br />
              <br />
              <br />
       Nous avions pris la rémone pour La Ménile sur un chenal changé en miroir du ciel. Autour de nous, les menues silhouettes des navires étaient épinglées à la rencontre de deux plans d'or en fusion. Main dans la main, nous nous étions tus devant le spectacle.       <br />
       Avant que la barque ne se colle à l’appontement, Athiello y sauta.       <br />
       «Vite, la traversier de Canémo ne nous attendra pas ! »       <br />
       C'était le sort de la plupart des Clotonois de passer ainsi d'un bateau à l'autre, comme dans l’autre monde, celui des Vénitiens.       <br />
       Nous courûmes le long du boulevard qui contournait l'extrémité orientale de la Ménile, laissant à notre gauche les somptueuses villas des notables du Villacopat, aux jardins protégés d'imposants murs crépis.       <br />
       Nous nous approchions de la petite gare maritime quand je retins Athiello.       <br />
       « Attends !       <br />
       —Tu as vu quelque chose ?       <br />
       —Ce bonhomme, là...        <br />
       —Le docker avec une grosse tête ?       <br />
       —Oui. Je l'ai déjà vu quelque part. »       <br />
       Nous restâmes un peu en retrait d'un immense agra, et l'homme passa sans nous voir.       <br />
       « J'en suis sûr, maintenant : c'est l'ivrogne qui est monté sur le char des Fitrion, le jour de notre arrivée.       <br />
       —Il n'a pas l'air d'un ivrogne.       <br />
       —C'est cela qui m'intrigue.  Suivons-le.       <br />
       —Mais... »       <br />
       Chemin faisant, je fis part de mes soupçons à Athiello. L'homme avait probablement tenté de jeter dans le carrosse un insecte dangereux, un liècle...       <br />
       Athiello s'arrêta sur place :       <br />
       « Tu es sûr ? Un liècle ?       <br />
       —C'est bien le mot qu'ont employé Jansène et Phial pour parler d'une espèce de larve grise, enfermée dans un oeuf gros comme une fève.       <br />
       —Je ne savais pas que ces monstruosités existaient encore.»       <br />
       Nous avions pénétré LongueRue, qui prolongeait Magnestrade à l'Est, et nous rasions les murs pour ne pas être repérés par l'homme, dont la démarche rapide n'avait décidément rien de celle d'un alcoolique. Des pyramides de sacs et de caisses le dérobèrent bientôt à notre vue, mais il ne réapparut pas.       <br />
       Nous-nous approchâmes de l'endroit où il s'était évaporé.  Deux édifices seulement présentaient des entrées en cet endroit : une petite église Omen devant laquelle se pressait un attroupement de néophytes, et un dépôt de pain, derrière lequel s'élevait un silo à farine.       <br />
       J'optai pour la seconde solution.       <br />
       « Occupe le vendeur de pain, je vais essayer de passer dans l'arrière-boutique, dis-je.       <br />
       —Mais comment...       <br />
       —Débrouille-toi, charmante enfant. »       <br />
       Il régnait dans le vaste local au plafond bas une chaleur suffocante, et une puissante odeur de froment cuit. Les miches étaient sorties d'un four massif et aussitôt placées dans de hauts casiers montés sur roues. Une fois pleins, ils étaient poussés vers un comptoir où deux hommes en tunique blanche les emballaient pour être livrés. Un troisième procédait à la vente  sur place des pains encore chauds.         <br />
       Je profitai du moment où leur attention était détournée par la vue d'Athiello, qui se dirigeait vers eux, tout sourire, pour me glisser derrière les rangées de casiers vides. De là, je gagnai la cour, emplie de charrettes que déchargeaient des ouvriers souillés de farine des pieds à la tête. D'autres prenaient les sacs sur leur dos et escaladaient un échafaudage installé le long du silo. Parvenus au sommet, ils ouvraient le sac et le déversaient dans un grand cylindre de bois. Une hélice éolienne reliée à sa base entraînait un mécanisme répartissant la farine entre plusieurs canalisations. Elle tombait dans autant de grandes pétrisseuses devant lesquelles s'activaient une armée de boulangers.       <br />
       Une  véritable petite usine.        <br />
       Je remarquai alors que tous les employés arboraient une grande lettre sur leur poitrine : B, comme Braighcht ?        <br />
       L'homme que je suivais n'était pas là. Je m'apprêtais à revenir sur mes pas, quand je vis sa tête massive se découper derrière la vitre de la loge du contremaître, construite sur pilotis pour disposer d’une vue plongeante sur tout le processus.        <br />
       Ma conviction se renforça :  c'était un agent du clan le plus agressif de Clotone, et il avait probablement tenté d'assassiner Jansène, avant qu'un autre acolyte n'essaie à son tour de le pousser dans le puits du marché de Poularoy.        <br />
       Il ne servait à rien d’être arrêté par des salariés aux ordres du puissant Farinier. Je décidai de me retirer, et de prévenir Jansène de ma découverte. Peut-être serait-il possible d'utiliser mon témoignage et de faire invalider à temps la candidature de Wiril Braighcht.        <br />
       « Qu'est-ce que vous cherchez ? »       <br />
       Deux &quot;ouvriers&quot;, un peu trop massifs pour le seul travail manuel, barraient le passage entre la boulangerie et la cour.       <br />
       —Excusez-moi, je me suis trompé. Je croyais qu'on pouvait rejoindre l'église-Omen par la cour.       <br />
       —Non, çà ne passe pas, dit l'un.       <br />
       —De toute façon, vous n'avez pas l'air d'un néophyte, dit l'autre, soupçonneux. On va vous emmener voir le contremaître. Vous-vous expliquerez avec lui.       <br />
       —Non, je vous assure. Je me retire...       <br />
       Les hommes s'avancèrent, me coupant toute possibilité de sortir. Leur attitude ne laissaient place à aucun doute : ils me repoussaient vers la loge, et la grosse clé que tenait l'un des deux hommes semblait prête à un usage qui n'était pas seulement technique.       <br />
       Une porte claqua derrière moi et le regard des hommes se leva :       <br />
       « Ah, Padrione ! On a trouvé ce type fouinant dans les parages.»       <br />
       Je me retournai. Le &quot;Padrione&quot; en question était l'homme à la grosse tête, qui secoua le doigt dans ma direction.        <br />
       « Je l'ai déjà vu quelque part... Mm... »        <br />
       Et soudain, il cria.       <br />
       « Attrapez-le ! C'est un agent des Fitrion... »       <br />
       Je dégainai et fonçai sur les deux culturophiles, misant sur un recul de leur part, pour me faufiler entre eux. C'était compter sans leur entraînement. Ils me cueillirent au vol, et un coup de pied inattendu fit voler ma dague dans les airs. Elle vint heurter une tôle pliée sur un madrier, où elle cassa net.       <br />
       Une  main d’acier m’empoigna l’épaule, et je fus propulsé en avant, aux pieds de &quot;l'ivrogne&quot;.         <br />
       « Il paraît qu'il voulait se rendre à l'église Omen.»       <br />
       L'homme se pencha sur moi, souriant.       <br />
       « Vraiment ?  Le bon plaisir du client nous oblige.... Nous allons t'y emmener tout droit. »       <br />
       Sous le regard indifférent des ouvriers emplissant la chaîne des sacs, je fus soulevé et, dûment encadré par les trois molosses, poussé sans ménagement vers la mauvaise palissade qui bordait l'église. Le &quot;Padrione&quot; glissa ses doigts entre deux planches et activa une clenche. Une ouverture apparut, et l’on me transbahuta vers l'escalier latéral qui descendait aux sous-sols du bâtiment sacré.       <br />
       Nous étions dans une sorte de sacristie, emplie d'objets de culte. On me força à m'asseoir dans un curieux fauteuil gothique. Les gorilles me maintinrent, tandis que l'homme au front proéminent disparaissait dans un complexe de salles dallées.  Il revint peu après en compagnie d'un maigre sire au crâne aussi glabre que son menton affaissé,  vêtu d'une chasuble de tissu épais.        <br />
       « Voici le candidat à la transformation.       <br />
       —Hm, fit le prêtre Omen. C'est ennuyeux, je n'ai pas d'instruction de ma hiérarchie, et...       <br />
       —Tu n'as pas besoin d'instruction, aboya le Padrione.  C'est à moi que tu obéis, dans ce secteur. Transforme ce type, c'est tout ce que je te demande.       <br />
       —Il faut au moins que je prévienne notre Médiat local.       <br />
       —Tu le préviendras après. »       <br />
       L'Omen avait peur, mais il avait peut-être des raisons d'être encore plus effrayé de la réaction de sa hiérarchie à une initiative personnelle.       <br />
       « B...bien. Mais vous me signerez une décharge...       <br />
       —Si tu veux, concéda le Padrione, méprisant. Mais dépêche-toi.       <br />
       —Le temps de réunir les instruments. Il y a des cours, en haut, et il nous faut être discrets...       <br />
       —Je sais.       <br />
       —Faites attacher le patient, les jambes aussi. Je ne veux pas qu'il rue et qu'il casse tout.       <br />
       —Si ce n'est que cela, c'est accordé. » dit le Padrione.       <br />
              <br />
       Une journée si bien commencée ! pensai-je. Elle allait finir très mal si je ne trouvais pas une idée excellente, et dans un délai très bref.       <br />
       Les montagnes de muscles me lièrent les mains au dossier, puis se baissèrent pour me ficeler les chevilles aux pieds du meuble, assez haut pour que mes chaussures ne touchent pas le sol. Elles allèrent ensuite se placer un peu en retrait, se réjouissant d'avance  du spectacle gratuit.       <br />
       Le prêtre revint, accompagné d'un jeune moine au crâne également rasé, qui poussait une table roulante emplie d'outillages, d'apparence moins innocente que des ustensiles de cuisine. Ce n'était pas le moment de se laisser aller à la panique, mais peut-être des cris assez forts attireraient-ils l'attention des néophytes, à l'étage supérieur ? L'Omen lut dans mon esprit car, au moment précis où j'ouvrais la bouche, il m'enfonça entre les dents un chiffon épais, qui étouffa mes velléités.        <br />
       Les choses empiraient.  Que faire ?       <br />
       Un moment de répit me fut laissé. L'Omen remua un liquide brûlant dans une petite casserolle, puis l'étendit sur un coussin de gaze. Il le prit ensuite à deux mains et je compris qu'il avait l'intention de l'appuyer sur mon visage.       <br />
       Il se plaça derrière moi et je vis la compresse fumante s'approcher de mon nez. Je me cambrai brusquement, projetant la tête en arrière, en y mettant toute ma force.       <br />
       Atteint au plexus, l'officiant lâcha la chose qui alla s'écraser mollement sur le carrelage aux armes de Périache. Furieux, le Padrione me gifla férocement et je sentis le sang goutter de mes paupières.       <br />
       Patiemment, l'Omen prit une nouvelle compresse et la gorgea du reste de la casserolle. Cette fois, mon compte était bon.       <br />
       L'odeur du liquide chaud était étrange : un mélange d'éther et de rhum. Pas désagréable, à vrai dire.  Tout se mit à tourner. Les contours des personnages devinrent flous. Leur voix résonnait longuement, distordue vers les graves. Leurs phrases me semblaient détenir un sens mystérieux, de plus en plus difficile à déchiffrer.  Je sentis qu'on me posait quelque chose de froid sur les tempes. Cela se mit à vibrer comme un diapason. Une lente pulsation s'installa, me traversant de part en part.       <br />
       Soudain des cris de porc qu'on égorge retentirent autour de moi. Une danse débuta, en accéléré. Des corps tournoyaient, sautaient, tombaient, se relevaient, tandis qu'une brume jaune, rougissante, emplissait la pièce. Quelque chose de lourd tomba sur moi, et resta coincée dans mon giron, puis glissa sur le sol.        <br />
       Je recevai toutes ces impressions avec un détachement céleste, une sorte d’amusement tranquille.       <br />
              <br />
       L'impression suivante fut bien moins agréable : de grandes claques froides attaquèrent ma douce carapace floue, et m'atteignirent au vif. On me pinça, on me frotta, et à nouveau, le froid, par grandes giclées. En fait, quelqu'un m'aspergeait de grands seaux d'eau glacée.       <br />
       « Il revient à lui, fit une voix perchée.       <br />
       —Il était temps. Un moment de plus, et nous n'avions plus qu'un légume... »       <br />
       Bougrioule, je connaissais cette voix chaleureuse ! Mais à qui donc appartenait-elle ?       <br />
       Encore quelques minutes et je pus rassembler quelques syllabes : Phial... Athiello.       <br />
       C'étaient eux en effet. Je repris peu à peu mes esprits et, mon cristallin redevenant capable de s'adapter, les formes doubles ou triples devinrent simples. Je clignai encore des yeux. Et  le spectacle fut net.       <br />
       Cette fois, Phial n'avait pas été prévenu trop tard. J’ignorai comment il avait pu se libérer de sa “quarantaine”, mais il avait pris sa revanche avec une efficacité redoutable, je dois l’avouer. Sur les trois couteaux de lancer qu'il avait utilisés, l’un s’était planté dans l'oeil droit d'un malabar, et  l’autre en travers de la gorge d’un second, lui tranchant le larynx et les deux carotides avec une belle symétrie, augmentée d’un double geyser sanglant décorant murs et plafond. La troisième lame s'était brisée dans le bois d’une porte.        <br />
       Phial avait ensuite rattrapé l'Omen et l’avait tout bonnement pendu avec sa propre cordelière à une poutre, bavant une glaire jaunâtre. Il avait laissé s'enfuir le moinillon.        <br />
       Une épaisse traînée de sang sur mes pantalons me fit croire un moment que j’avais été blessé.       <br />
       —Non, me rassura Phial, c’est le gorille égorgé. Il s’est malencontreusement couché sur toi, avant de s’abattre.       <br />
       —Il manque un...  »       <br />
       Ma langue empâtée renonça à  l'effort trop grand.       <br />
       Athiello acheva de défaire mes liens, et se pencha sur moi, me caressant le front. Puis elle m'embrassa dans le cou.       <br />
       « Grand Equilibre, ce que j'ai eu peur!       <br />
       —Et moi, donc, fis-je, chevrotant d’une voix que j'avais du mal à reconnaître pour mienne. Qu'est-ce qu'ils voulaient me faire ?       <br />
       —Te transformer en Thrombe, tout simplement.       <br />
       —Le... le Padrione ... fis-je, en montrant la porte.       <br />
       —Le quoi ?  Tu veux parler au bonhomme à la tête en forme de noix de blave ?       <br />
       —Ou... Oui.       <br />
       —Il s'est esquivé par l'escalier de service.       <br />
       —Il est allé chez les Fariniers... »       <br />
       Je tentai de me lever.       <br />
       —Attends, j'y vais, ne bouge pas. » dit Phial.       <br />
       Mais la rage était plus forte que la douleur.       <br />
       Je me redressai, me dégageai des tendres mains d'Athiello, et je suivis Phial, titubant.       <br />
       « Il a dû partir sans demander son reste, dit mon ami.       <br />
       — A moins que... »       <br />
       Une migraine formidable enserrait mes tempes comme un étau, mais j'étais lucide et mes membres répondaient. Sans questionner mon intuition, j'avançai droit vers le silo et grimpai les étages en courant. Je bousculai au passage un manutentionnaire, abruti de fatigue, qui lâcha son sac. Le nuage se répandit sur ses compagnons qui continuèrent leur manège comme si de rien n’était.        <br />
       Sur la plate-forme, trois hommes travaillaient, complètement enduits de farine, chacun exécutant une tâche précise : ouvrir un sac plein, le disposer sur un entonnoir, l’y vider.       <br />
       Un quatrième, en retrait d’un pilier, surveillait l’opération, le visage caché par une casquette au large rabat, qui ne me leurra pas une seconde. Par une chance inespérée, il ne semblait pas sur ses gardes, et je ne lui laissai aucun répit. Je l'empoignai par le collet et le poussai violemment au dessus du vide. Tétanisé par ma résurrection (qu’il devait penser impossible), le “padrione” se laissa renverser en hurlant. L’une de ses chaussures se prit une seconde dans la rembarde, puis les lacets lâchèrent. Il plongea tête la première et disparut dans la farine, quinze mètres au dessous.        <br />
       Une main surgit, comme celle d'un noyé, puis retomba dans la poudre ondoyante. Un râle étouffé, atroce, se fit entendre, et les os du corps englouti craquèrent comme fêtus dans la vis sans fin qui emportait le froment vers les pétrisseuses.         <br />
       Je me préparai au combat, mais  les ouvriers continuaient leurs gestes mécaniques. Leur regard terne était exactement celui de l'homme-bête que les Mortanglars poursuivaient dans les marais.       <br />
       Des Thrombes ! Wiril Braighcht exploitait des Thrombes dans ses industries.       <br />
              <br />
       Je rejoignis mes amis au niveau du sol, d’où l’on pouvait suivre à travers de larges soupiraux, le chemin gluant de la masse de chair et de tissu en charpie qui roulait, mêlée de gros grumeaux rosés, vers un bac à pâte.        <br />
       «Je préfère le pain aux olives » commentai-je, en guise d’éloge funéraire.        <br />
       «Dommage, dit Phial, un air de cruauté répandu sur ses traits, on aurait pu le faire parler.        <br />
       —Ne restons pas ici, supplia Athiello, il a peut-être eu le temps de prévenir quelqu’un avant de se cacher là haut.       <br />
       —Improbable, répondis-je, car nous aurions maintenant une armée sur le dos... Il devait plutôt attendre que nous partions du secteur pour aller tranquillement donner nos signalements à ses patrons.       <br />
       —En tout cas, je vous ramène à La Ménile, décida Phial. Nous y serons plus en sûreté que dans ces quartiers industriels, où des milices peuvent être vite rassemblées. »       <br />
              <br />
              <br />
       Un peu plus tard, nous faisions halte au &quot;Matelot Penché&quot;. Broulican nous accueillit sans poser aucune question sur nos tenues imprégnées de farine, mais il trinqua d’un air entendu avec Tarcolisse, son unique client permanent.       <br />
        Je remerciai encore mes amis de leur intervention salvatrice.       <br />
       « Comment avez-vous réussi à venir aussi vite ?       <br />
       —Dès que j'ai vu que les deux paldiguots s'en prenaient à toi, j'ai filé, dit Athiello, et j'ai repris un coche d’eau pour Mirandol, dans l’espoir de prévenir Ménion Paulinard, en supposant qu’il ait commencé à entraîner son candidat. Par chance, je connaissais un passage vers la salle d’armes de la Conque et, lorsque je mentionnai ton nom,  Signour Phial vint lui-même me parler à travers la grille. Dès qu’il comprit de quoi il retournait, il convainquit son mentor, en dépit de ses mises en garde, de lui ouvri,r afin qu’il puisse voler à ton secours. La chance nous sourit à nouveau puisque le coche était encore à quai, se préparant au retour vers Canémo. Nous l’obligeâmes à lever l’ancre immédiatement, moyennant quelques fufes de plus.        <br />
       —Mais... tu ne pouvais pas savoir qu'ils m'avaient emmené dans l'église Omen !       <br />
       —Non, mais Phial a vite repéré l'embrasure dans la barricade, et la porte de l'hypogée était restée ouverte. Nous avons entendu tes gémissements.       <br />
       —Encore mille mercis.  »       <br />
       Athiello sortit de sa poche la guenille utilisée par l’Omen et la renifla avec précaution.       <br />
       « Qu'est-ce que c'est que ce produit ?       <br />
       —Je ne sais pas, dit Phial. Donne-moi çà, je vais en emporter un échantillon.        <br />
       —Je ne savais pas qu'ils pouvaient accomplir une Thrombification ici, avec d'aussi petits moyens, dit Athiello.        <br />
       —Ils ne procèdent qu'à la première phase, une sorte de mise en état de narcose. Elle facilite le transfert des prisonniers sur Périache, où le traitement est réellement effectué.       <br />
       —Oui, dis-je, je me souviens maintenant que Arcomo avait assisté à Michemin au transport d'un grand nombre de personnes qui avaient l'air drogué.       <br />
       —Les sagoupiards ! siffla Phial en serrant les poings. Je n'ai jamais pu les arrêter à temps. Mungabor ne me tenait pas au courant des déplacements suspects. Et pour cause : il les organisait lui-même !       <br />
       » Eh bien, mon pauvre Augustin, ajouta-t-il avec amertume, toi qui te posais des questions sur l'origine des Thrombes, je crois que tu as été informé de première main !       <br />
       —Je m'en serais bien passé. En tout cas, je ne me doutais pas que des dizaines de Thrombes puissent être ainsi utilisés comme esclaves, au vu et au su de tout le monde.        <br />
       —Hélas, dit Phial, l'emploi des Thrombes n'est pas illégal, à condition qu'il ne crée pas du chômage, et comme le clan Braighcht est un des plus gros employeurs de la ville, tu penses bien qu'on ne peut pas l'accuser de cela.       <br />
       —Mais c'est inhumain ! D’autant qu'il semble les transformer lui-même en recourant aux services d’Omen corrompus. A quels pauvres hères sans défense s'attaque-t-il ?       <br />
       —Nous pourrions le dénoncer. Mais il faudrait prouver qu'il y a collusion entre lui et les colonies locales d'Omen de Périache. Ce serait très difficile à prouver, et cela retarderait les élections. Y avons-nous intérêt ? Ce n'est pas sûr. Plus nous tardons, et plus les puissants auront les moyens de corrompre le système légal. »        <br />
       Le signour de Michemin rongeait son frein. Mais il ne voyait pas de solution immédiate et, par ailleurs, il devait retourner immédiatement au champ de course sous peine d’être radié. Il avait déjà pris des risques excessifs en se montrant en public avec moi, son acolyte, bravant ainsi une accusation de “préparation collective illégale”. Par chance, aucun partisan d’un autre candidat ne fréquentait la taverne à cette heure.       <br />
       « Nous verrons cela après l’Epreuve. » m’assura Phial en s’esquivant de toute urgence pour retourner au champ de course.       <br />
              <br />
       Sachant sous quels violents auspices avait commencé ma rencontre avec Athiello, on comprendra que nous devions nous remettre de nos émotions, avant que le désir des tourtereaux ne pointe à nouveau le bec. Trop épuisés pour reprendre un bateau, nous dormîmes cette nuit-là chez les Fitrion, et la décence bourgeoise de cette vieille famille nous obligea à demeurer séparés, chacun dans sa soupente. Je ne m'en formalisai pas trop, car la douleur s'atténuait lentement et je n'avais plus vraiment le coeur aux ébats amoureux.       <br />
       Cela n'empêcha pas Athiello de me rejoindre à la pleine lune, ni de se glisser contre moi, entourant tendrement mon sexe de sa main. Mais l'oiseau n'avait pas l'intention de  battre des ailes tout de suite.       <br />
       Le lendemain matin, Ménion Paulinard me dispensa d'exercices matinaux, et nous rejoignîmes paisiblement Canémo.  Je me sentais encore faible. De temps en temps, de brêves visions de mort traversaient mon esprit, accompagnées de douleurs fulgurantes. Tout se tordait en spirale, et se déroulait à nouveau. Les crises s'espacèrent ensuite, et disparurent au bout de deux jours.       <br />
               <br />
              <br />
       X.        <br />
              <br />
       Farniente       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nous sommes le troisième Mounan de Bellinocte (Lundi 20 Août 1882), et la nuit est tombée depuis quelques heures déjà. Je m’extrais à grand peine de la délicieuse torpeur où je baigne depuis quelque temps. Hormis les dures matinées d’entraînement avec Paulinard, j’ai passé la fin de cette semaine dans un état proche de la béatitude. J’ai l’esprit si diverti par cette douceur inattendue que j’en oublie les dures péripéties qui la précédèrent comme la grèle avant l’été, et faillirent bien nous en priver à tout jamais.        <br />
       La petite maison d’Athiello —presque une cellule monastique— est  dotée de matelas de plumes de purpurils, très aptes à soutenir les nombreux et furieux assauts d’amoureux en délire, dont l’imagination érotique insatiable ne laisse rien indemne autour d’eux.         <br />
       J’adore la courbe en liane de son corps brun, et son oeil étincelant de plaisir, sous un grand front étonné de résistante. Parfois, je lui saisis sauvagement la masse des cheveux d’une seule poignée, pour mieux la sentir palpiter dans les spasmes. Fort charnelle pour une intellectuelle, Athiello n’aime rien tant que de me griffer les reins à l’acmé de nos chevauchées fantastiques, ce qui a l’immanquable effet de me faire exploser en elle comme une fusée chinoise, et puis encore scintiller longuement, tel un feu de bengale qui ne veut pas mourir.       <br />
        Entre deux orages de volupté, nous nous rassasions des fruits du palantais, et nous désaltérons de mysane à la puissance aphrodisiaque partout vantée (adjuvant au reste peu nécessaire après une longue privation, dont j’ai cru comprendre qu’elle est aussi le fait de mon amante, à l’issue d’une bien malheureuse histoire de coeur ) .        <br />
              <br />
        Après la canicule et la pluie, nous pointons le museau hors de la tanière, et nous errons dans les rues bohèmes de Canémo, parlant des choses de la vie. Le soir, nous allons reconstituer nos forces dans les tavernicules de Canémo-du-Septentrion, où de délicieux repas légers, confectionnés à partir des produits des paysans du quartier, sont servis aux foules étudiantes. Enfin revigorés, nous sombrons dans les pires et les plus merveilleux errements, parfois sans prendre le temps de remonter dans le nid d’Athiello. A défaut de four à pain désaffecté (d’où vient, je crois, le mot de fornication : s’envoyer en l’air à l’ombre des “forni”), le flanc  d’un bateau sur la plage y pourvoit, à moins, bien sûr, d’être occupé par un autre couple d’usagers éphémères.        <br />
              <br />
       Pour nous reposer de l’amour, nous bavardons sous les étoiles, et la conversation revient insensiblement à notre marotte commune : les phénomènes inexpliqués et les influences cachées.        <br />
              <br />
       Athiello est fort sceptique sur l'existence d'un &quot;passage dans le temps&quot; sur Guama. Je lui ais raconté l'histoire de la carte ancienne, mentionnée par la tradition ésotérique de mes ancêtres comme indiquant l'emplacement d'une porte temporelle . Or la carte, marquée du chevreau sacré d’une secte millénaire, désigne sans conteste possible Guama et ses îles.       <br />
       « Peux-tu me montrer cette carte ?       <br />
       —Bien sûr. Je l’ai toujours avec moi. »       <br />
       Je la déroule devant elle, la manipulant en objet précieux, mais elle fait la moue.       <br />
       « A supposer que ta carte soit vraiment celle dont parle la secte en question, il faudrait qu'elle désigne un emplacement précis. »       <br />
       Je lui accorde qu'aucune marque ne désigne un tel lieu. C'est la raison pour laquelle je parcours les îles à la découverte d'un indice.       <br />
       « En as-tu découvert ?       <br />
       —Non, avouai-je, mais une chose m'intrigue : Guama a l'air d'être tissée dans des morceaux de temps différents. C'est très curieux : certains aspects de la vie sont ceux de la période que nous appelons “moyen-âge”. D'autres rappellent un passé plus antique, et d'autres encore un futur que nous ignorons, comme en témoignent certaines machines perfectionnées.        <br />
       —C'est un effet de point de vue. Pour nous, tout ce que tu dit appartient bien au présent ! Et d'ailleurs,  Grand fou, ajoute-t-elle, pourquoi veux-tu absolument revenir avant la naissance de tes ancêtres ? »       <br />
        Sur ce, elle m'insére le bout de la langue dans l'oreille, provoquant un frisson incoercible.       <br />
       « Parce que... parce que, balbutiai-je, je voudrais savoir s'il est possible d'empêcher certains actes.       <br />
       —Il est complètement dément ! »       <br />
       Elle se lève et, toute nue sur le toit chaud, va hurler à la lune en imitant l'immogre.       <br />
              <br />
       A l’aube d’une nuit blanche où, sur la terrasse d’Athiello, nous avons comparé l’alchimie avec la magie noire des Omen de Périache, je m’exclame subitement :       <br />
       « Ah, mais bougretoche, j’y pense ! J’ai, moi aussi, quelque chose à te montrer.       <br />
       —Mais tu n’as pas cessé... à mon grand intérêt, d’ailleurs !       <br />
       —Veux-tu cesser, infernale coquine, c’est d’autre chose que je veux parler... »        <br />
       Nu comme un ver, je file dans la petite cuisine où j’ai laissé mon increvable sac de peau de phoque, et je fouille fébrilement dans une certaine poche dissimulée, d’où je sors un tout petit livre grossièrement relié de cuirs cousus. Je le tends à Athiello, qui approche la lampe.       <br />
       « A ton avis, quel est le sujet de cet opuscule ? Les seules choses que j’ai pu traduire de ces caractères anciens sont le nom de l’auteur : Karool Jion de May, c’est un oncle très lettré de Phial; et le titre sur la couverture : La régulation des courants à LW. Je suppose que LW veut dire Guama. Mais le reste est écrit en cursives manuscrites, que je ne parviens pas à déchiffrer.        <br />
        » Il y a aussi quatre dessins à la plume. C’est à cause d’eux que j’ai emprunté le livre dans la bibliothèque du château de Phial à Michemin, car ils m’ont fort intrigué. J’aimerais que tu me dises ce qu’ils t’inspirent.        <br />
       —Mm, fait Athiello après une observation circonspecte, je crois que ce sont des notes de Jion de May sur le maître des Vannes. »       <br />
       Elle relève la tête, les yeux brillants :       <br />
       « Tu sais que ce texte, s’il est authentique, a beaucoup de valeur ?       <br />
       —Mais tu ne l’as  pas lu...         <br />
       —Quel que soit le contenu, c’est une rareté, et les oeuvres de Jion de May commencent à être reconnues. Je connais un professeur qui a voué sa vie à les colliger. Il donnerait sa maison, que dis-je, sa femme ou même son musilet,  pour posséder ce livre.       <br />
       —Raison de plus pour que je le rende à Phial.  Mais auparavant, si tu n’es pas trop fatiguée, j’aimerais que tu m’en traduises ce que tu peux. Il n’a que treize pages, au demeurant.       <br />
       —Bon d’accord. Mais alors prépare-moi un bon thé de chiroine...        <br />
       —Tu ne dormiras pas, mon amour.       <br />
       Et elle d’hausser les épaules :       <br />
       —Il faut savoir ce que tu veux. »       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XI.       <br />
              <br />
       Expériences de pensée       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Athiello s’attelle fort studieusement à la tâche. Pendant une heure, son visage se penche sur la petite table à trois pieds qui lui sert de lutrin, caché par la vague flamboyante de sa chevelure, agitée de brusques secousses. De temps en temps émerge le crayon qu’elle mâchonne avec ferveur, puis elle griffonne quelques notes. Je berce mon attente en admirant la finesse de sa taille et la générosité de ses hanches, délicatement dérobés à la concupiscence trop avide par un joli tissu brodé de Malamè. Enfin, elle se redresse et m’adresse un grand sourire :       <br />
       « çà y est ! Je crois savoir de quoi il retourne... »        <br />
       Elle vient se coucher sur le ventre, à côté de moi.       <br />
        « Ecoute !       <br />
       —Je serais tout-ouïe si la vue de ta gorge reposant sur le drap ne me divertissait un tantinet, fis-je, d’humeur badine.       <br />
       —Mais peux-tu donc être sérieux un moment, libidineuse créature ?       <br />
       —J’essaie, je t’assure.       <br />
       —Alors, voila dit Athiello : le texte est écrit en vieux-Guamaais, ou “purelangue”. Il est rédigé d’une main tremblante, irrégulière, comme celle d’un vieillard qui n’y verrait plus goutte, mais se hâterait de transcrire quelque chose d’important pour la postérité, avant que la mort ne l’emporte. Il n’a pas eu le temps d’écrire grand chose, et ce qu’il a écrit me semble très sybillin.       <br />
       —Est-ce que tu peux me traduire ?       <br />
       —Je vais essayer. Sur la première page, on lit : “Pour les plus sages de ma descendance qui sauront voir et comprendre. Que les autres s’abstiennent, par le Grand Equilibre !” Et l'on peut admettre que ce paraphe, ici, ressemble à un K mèlé d’un J, suivi de “de M.” Ce que confirme le “Karool Jion de May” de la page de garde.       <br />
       » Sur la deuxième, le texte est plus long et serré, et il renvoie dans cette parenthèse là, au premier dessin.       <br />
       —Ah oui, “vilepograppho iène... ” : voir graphique 1, je suppose.       <br />
       —C’est cela.        <br />
              <br />
              <br />
       —Et que dit-il ?       <br />
       — “Une force exercée régulièrement de haut en bas au point A peut entretenir le... attends, je lis mal... Le remplissage de B.”       <br />
       —Remplissage ?        <br />
       — “Yémisil”, oui, c’est çà : remplissage.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       —Le dessin sur la page en vis-à-vis est assez explicite, remarquai-je. Il y a des grains  noir qui sont expulsés de A et qui, tassés par le poing serré, s’accumulent dans le bol “B”. Mais Karool dit-il avec quelle matière ce poing remplit B à partir de l’espèce d’entonnoir A ?       <br />
       —Non. Il écrit seulement : “ le contenu ne se dilue pas. S’il est assez dense, il tombe vers le fond et vient boucher la partie de B qui est proche du canal de sortie. Alors rien ne passe plus à travers B dans la direction de Delta (∆), et cela pour notre plus grand bonheur...”       <br />
       —Il a vraiment écrit cette dernière phrase ?       <br />
       —Oui.       <br />
        —Etrange.       <br />
       —Pas tant que cela, objecte Athiello. On estime généralement que si nos îles ne sont pas submergées par les courants monstreux, c’est parce qu’il se produit un mécanisme régulateur, “pour notre plus grand bonheur”, selon l’expression consacrée. Que Jion ait employé celle-ci m’incline à penser que son opuscule traite bien de ce problème mythique sur l’archipel : l’hypothétique “maîtrise des vannes”.       <br />
       —Et où est le ∆ qu’il mentionne ?       <br />
       — Attends... il y a une sorte de delta sur le second dessin...       <br />
              <br />
       —Résumons : la régulation serait due, selon Jion de May, à un “bouchon” de matière qui se mettrait en travers d’un flux. A supposer que ce flux soit le grand Dragon, quelque chose viendrait donc en encombrer le lit, entraînant son ralentissement...        <br />
       —En tout cas, les petites vagues qu’il a dessinées au dessus du point B  symboliseraient fort bien la surface de l’eau, la cavité se situant alors sous le niveau de la mer.        <br />
       —Il resterait à comprendre ce que représente cet entonnoir et la main qui appuie dessus...       <br />
       —Et aussi les trois flèches de biais, à l’arrière de la main...        <br />
       —Voyons la page suivante. »       <br />
       Athiello reprit lentement la lecture de sa traduction :        <br />
       « “La matière laisse toujours le flux latéral libre de s’écouler , sauf si la force qui l’enfonce en A n’est plus assez forte ou continue : alors, on peut supposer qu’elle est éliminée peu à peu de tous les orifices de B, laissant revenir le flux à sa puissance originelle. C’est pourquoi, il faut toujours alimenter A. Ce qui se produit ordinairement, grâce aux habitudes acquises par les peuples...”       <br />
       —C’est là que je ne comprends plus, l’interrompis-je. Si A désigne l’Emphale, ce tourbillon géant placé au milieu du grand Dragon, on ne peut pas dire qu’il est alimenté en matériau “grâce aux habitudes acquises par les peuples”...        <br />
       —D’autant, renchérit Athiello, que les peuples font tout pour éviter soigneusement ses parages !       <br />
       —Et de toutes façons, de quelle matière se nourrirait le tourbillon ? de plancton ? de vase ?       <br />
       —De sable, affirma Athiello. Il dévore le sable qui lui est fourni par le “banc de la mort”, à l’Est.       <br />
       —Cette phrase pourrait donc avoir du sens. Mais il resterait encore des points obscurs : par exemple, qui pourrait influer sur l’émission de sable de ce “banc de la mort” ? Je vois déjà de foules de Thrombes peinant dans des mines sous-marines, pour le compte de Lucilia, et rejetant dans l’océan des millions de tonnes de sable qui viendraient gonfler le banc, grignoté sur son autre bord par le tourbillon...        <br />
       —Quelle imagination ! Mais je dois reconnaître que ta théorie est compatible avec le dessin », note Athiello mâchant son crayon de plus belle.       <br />
              <br />
       Elle se penche à en loucher sur le second graphique, puis se redresse, triomphante :       <br />
       « Je te propose la bonne interprétation ! Le matériau vient d’un point A (disons, le tourbillon). Normalement, il est soulevé par la flèche plus grosse indiquée par ce signe, un Delta (∆) —qui symbolise, supposons, le courant le plus fort. Mais en s’accumulant dans cette cheminée, ∆ se trouve très ralenti. Il est alors obligé de ramper le long du sol, tandis que le courant en surface demeure faible ! »        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       —C’est difficilement imaginable en grandeur réelle, mais peut-être devrait-on garder l’idée en mémoire. »       <br />
       Je me tiraille l’oreille, symptôme personnel de réflexion intense.       <br />
       —Cependant, chère enfant, qui te rend si sûre d’être en présence d’une coupe verticale ?  Il pourrait aussi s’agir d’un plan, d’une carte sous-marine par exemple.       <br />
       —Certes, mon bel étalon pensant. Mais qu’est-ce cela nous apporte ?       <br />
       —Eh bien, imagine que dans une île située plus au sud —comme Malamè, je crois—, on passe son temps à rejeter d’énormes quantités de sable à la mer... sur le passage du courant. On expliquerait alors facilement ce dessin : A symboliserait un courant latéral, très chargé en limon sablonneux, qui viendrait interdire au Dragon de poursuivre son cours habituel vers le nord et l’obligerait à se détourner en partie vers l’est, tout cela bien avant le tourbillon qui n’aurait plus aucune importance.       <br />
       —j’entends bien, dit Athiello dubitative, mais ce n’est pas très pertinent. Les Malaméens passent pour des hédonistes qui ne travaillent jamais plus qu’il n’est strictement nécessaire. D’autre part, la façade Sud de leur île est une succession de falaises de basalte, qui ne se décomposent guère en matériau sablonneux, à part, bien sûr, l’estuaire du Mourranche...        <br />
       —Tant pis, c’est la mort d’une belle hypothèse ! Revenons donc à la théorie du banc de sable A qui nourrit un tourbillon B, comme on gave une oie, lequel tourbillon interdirait de libérer ∆, c’est à dire le grand courant central... Nous n’en sommes pas avancés pour autant, car en supposant que des pouvoirs magiques entretiennent la formation du bouchon de sable, nous sommes tentés d’incriminer la seule force proche capable de maîtriser de fantastiques techniques de projection sous-marine, à savoir la Grande Sorteresse dont l’antre se situe, je crois, tout près de l’Emphale, à l’extrémité orientale de Périache.        <br />
       —Voila, c’est bien  plus logique, Ultramondain d’amour.       <br />
       —Oui, mon choupinet céleste, mais c’est là justement que le bât blesse : ce ne peut pas être Lucilia...        <br />
       —Pourquoi donc ?       <br />
       —Parce qu’elle semble comploter pour savoir qui contrôle les vannes. Il me paraît simple d’en déduire qu’elle n’en a pas actuellement  la maîtrise.       <br />
       —A moins que ce soit une diversion, suggère Athiello.       <br />
       —Si c’était le cas, elle agirait plus ouvertement, et non pas dans cette angoisse nerveuse et secrête qui caractérise son style, d’après ce qu’on a pu m’expliquer.        <br />
       —Exit Lucilia. Mais qui alors ?       <br />
       —Probablement... personne. En tout cas pas une force instituée...        <br />
       —Comment le sais-tu ?       <br />
       —Pure conjecture ! avouai-je. Il existe cependant un indice : Jion de May ne parlerait pas des “habitudes acquises par les peuples”, s’il s’agissait d’une manipulation occulte de la puissance.        <br />
       —Un point pour toi, mon chéri... » soupire Athiello qui se remet à suçoter pensivement son crayon.        <br />
              <br />
       Nous demeurons ainsi longtemps fascinés par les petites pages jaunies où semblent danser sous la lampe à huile les énigmatiques tracés du vieux savant.        <br />
       « Bon, dit Athiello, nous n’en tirerons rien de plus maintenant. Passons aux pages suivantes. Elles sont consacrées aux deux croquis suivants, qui me paraissent assez explicites. Je pense que Jion de May a voulu dire que la différence entre la situation décrite par la page de gauche, et celle de la page de droite, c’est que le Dragon (toujours ∆) s’affaiblit quand il n’est plus soutenu par un flux en profondeur -par exemple, celui qui lui revient du tourbillon), cet accès de faiblesse étant induit par ce qui se passe en B... Confère les dessins précédents . »       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Je considère longuement les croquis en question par dessus l’épaule d’Athiello.        <br />
       « Quelque chose me chiffonne dans ces figures, dis-je. Je ne saurais pas dire quoi...       <br />
       —Tu ne trouves pas drôle ce petit sac de flèches qui s’affaisse ?       <br />
       —Oui, et l’espèce de serpent ou d’anguille qui prend le sac sur la tête...       <br />
       — Et hop...  Cela le fait disparaître en pointillés !       <br />
       —Tu as raison, çà donne un très bon Dragon qui s’endort.       <br />
       —Voila, dit mon amie, c’est presque tout, sinon cet étrange dessin de l’avant-dernière page. Une sorte de trident de pêcheur avec certaines de ses branches tordues. Je ne sais même pas si cela a un rapport avec ce qui précède. Regarde : on dirait un graffiti, gribouillé sur un coin de table quand on s‘ennuie. »       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       «En conclusion de l’opuscule, il y a cette poésie. Tout aussi hermétique, me prévient-elle :       <br />
              <br />
       “La jambe danse,       <br />
       le vaisseau passe       <br />
       L’onde aspire,       <br />
       l’éclair éveille,       <br />
       le vaisseau repasse       <br />
       la mine résonne du pic       <br />
       le poisson saute dans le filet.”       <br />
              <br />
       —Joli... Mais çà ne dit pas grand chose.        <br />
       —Le seul symbole du dessin précédent qui a peut-être un rapport avec le texte, c’est l’éclair, là, entre les deux pointes tordues.       <br />
       —Si c’est bien un éclair...        <br />
       —Oh, et puis prouchelette ! Je suis fatiguée des énigmes, déclare soudain Athiello en jetant le petit livre sur le tapis. Si nous déchiffrions autre chose ? »       <br />
       J’essaie de rattraper le précieux carnet, mais elle s’interpose. A chaque mouvement de mon bras au dessus d’elle, elle oppose sa présence ardente, toujours un peu moins habillée. Quand son chemisier remonte —trop aisément— au dessus de ses seins, j’abandonne la lutte inégale.       <br />
              <br />
       Avant-hier, la nuit a été lourde et poisseuse.        <br />
       « Comme toujours, me dit Athiello, quand souffle le vent du Nord. »        <br />
       Nous sortons. Elle m’entraîne loin des maisons, sur les collines pelées de l’est de Canémo. Nous laissons le bruit et la fureur derrière nous. Le sentier monte entre des vallons aux arbres lourds de fruits. Ils sont soigneusement plantés sur des terrasses aux murs inlassablement reconstruits.        <br />
       Nous sommes totalement seuls dans le silence, au milieu d’une plaine près d’un sommet. C’est un replat de blé ras, creusé sous le talon d’un géant ayant pris appui à cet endroit précis, avant de marcher droit dans la mer, éboulant quelques rochers de crête au passage. Athiello déboutonne ma chemise et se dévêt également. Blancs sous la demi-lune, nous avançons dans les buissons d’épineux, main dans la main, faisant taire la scie des insectes. Le vent plus frais des courants de l’Est nous enveloppe soudain. Nous demeurons ainsi, à l’aplomb de la grêve déchiquetée qui vient de s’ouvrir devant nous.        <br />
       Athiello chantonne d’une petite voix changée.       <br />
       « Notre mère la Lune        <br />
       venue au marché,       <br />
       distribue ses morceaux.       <br />
       Puis elle reprend le tout,       <br />
       Mère Lune,  Lune       <br />
       N’as tu rien oublié ? »       <br />
              <br />
       Nous nous baignons dans une eau laiteuse en surface, obscure en dessous.       <br />
       Cette nuit-là, chose bizarre, nous n’avons pas pensé à faire l’amour.       <br />
       Mais hier, à la nuit tombée, nous avons brûlé de nos dernières flammes sur la petite terrasse à ciel ouvert, face à Thyrse, vaguement éclairée par les lampadaires de l’université. Athiello jouit comme une folle et déchire le traversin de ses dents. Je n’accorde pas pour autant le repos à cette cavale sans frein que je chevauche longtemps.       <br />
       Recrus de plaisir, nous glissons l’un de l’autre sur le marbre frais où nous restons étendus jusqu’à une heure avancée de la matinée.        <br />
       J’ai renoncé cette fois à me lever à l’aurore pour me rendre à La Ménile. Le brave Ménion Paulinard doit encore fulminer, mais tant pis .       <br />
              <br />
       Athiello vient de partir à l’université. Nous nous sommes passionnément embrassés, inquiets de ce que réserve l’avenir. Il n’est pas sûr que nous nous revoyions demain ni les jours suivants.        <br />
       Je dois me rendre avant l’aube (autant dire dans deux heures au plus, en comptant  la traversée du chenal) au champ de course, pour m’entretenir avec Phial avant le grand départ qui aura lieu au lever du soleil.       <br />
       Avant de nous séparer, j’ai convenu avec mon amie d’un véritable code clandestin pour nous retrouver en cas de coup dur, dans des endroits publics (places, grandes tavernes, marchés, etc.) .       <br />
       J’ai aussi décidé avec elle d’une adresse où déposer les messages qui lui seraient destinés, car je ne veux mettre en danger ni elle ni ses parents, par des correspondances destinées à leurs domiciles respectifs. L’adresse sera la bibliothèque universitaire où elle se rend tous les jours. Nous mettrons les messages à l’intérieur d’un gros livre d’incantations phrisogeoises, rangé en face de sa place habituelle de lecture. Ainsi pourra-t-elle vérifier que personne ne la surveille lorsqu’elle ouvrira le livre. En cas de danger, elle pourra aussi le tirer en arrière depuis la rangée voisine, en déplaçant quelques ouvrages situés au dos.        <br />
       Athiello se prête avec amusement à ces trucs de conspirateurs, qui lui semblent un peu enfantins.       <br />
       « D’après ce que je sais des intrigues en cours, nous pouvons avoir vraiment besoin de ces trucs enfantins.       <br />
       —Tu as peut-être raison »,  répond-elle en m’enlaçant tendrement. Et elle me dépose dans le cou un ultime baiser mouillé .        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Deuxième Partie       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Une épreuve mortelle       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       XII.       <br />
              <br />
       Règles du jeu       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Premier Aran de Belliore (Mardi 5 septembre 1882).       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Mal abrité par le plat-bord d’une épave, dans les rochers éboulés de la pointe Norne, à l’extrémité occidentale de La Ménile, je reprends haleine, espérant encore qu’Athiello a pu convaincre Jean Latoile de me rejoindre dans ces parages désolés et fort dangereux.       <br />
       Je suis encore sous le coup d’un cyclone de folie. Il a soufflé toute la semaine, balayant des vies comme fétus, blessant et humiliant héros et traîtres, grands hommes et vils sujets, éparpillant enfin les protagonistes loin de son oeil monstrueux : le champ de courses.        <br />
       Lieu maudit, que j’espère ne jamais revoir !        <br />
       Au moins cet écrit, rédigé d’une main tremblante, me permettra-t-il de rassembler quelques bribes de raison, avant d’affronter des épreuves plus terribles encore.        <br />
       Mais par où commencer ?       <br />
       Par le commencement, sans doute.        <br />
              <br />
       Quand je me rendis à La Mirande pour retrouver Phial, je ne me sentais pas prêt pour cette fichue course, mais Paulinard m’avait expliqué la veille tout ce que j’avais besoin de savoir, en théorie.        <br />
       Nous avions aussi travaillé plusieurs points de pratique. Ma maîtrise des arts martiaux, et spécialement de la “savate”, tout-à-fait ignorée de l’archipel, impressionna et réjouit mon Mentor. A ses propres dires, ces compétences inattendues rehaussaient substantiellement sa confiance dans nos chances de succès.       <br />
       Dans la grande salle voûtée du sous-sol de la maison Fitrion, le Hanséhart avait installé une maquette du champ de courses. Un beau travail, tout en détails réalistes. Un jeune artisan souhaitant accéder à la maîtrise de son art, avait  autrefois proposé en chef d’oeuvre cette remarquable miniature. Devenu Maître,  il en avait fait don à Jansène.       <br />
       Le Champ  était une longue piste rectangulaire, orientée est-ouest, entouré de hauts murs de pierres emboîtées, aux angles arrondis. Muni d'une canne de bambou, Ménion m'avait expliqué la course en ces termes :       <br />
       « Vois-tu, mon petit, elle comprend trois moments, placés sous le nom de chacun des grands chênes cercopses :        <br />
       La course de Mahoney est une compétition presque classique entre cavaliers armés, et sans l’appui d’aucun acolyte.       <br />
       Tahoney, l’épreuve la plus aléatoire, est celle du “choix de destinée” : les concurrents ayant survécu à Mahoney pénètrent, le long de la piste, dans des portes qui ouvrent sur des expériences très variées, ou même sur des destins indéterminés.       <br />
       Fahoney, enfin, se déroule en pleine nature, entre ici et Périache. Elle peut avoir une durée très différente selon les candidats. On a vu des candidats empêtrés dans des directions qui ne les ont ramenés à Guama que plusieurs années plus tard. Inutile de préciser qu’ils avaient été considérés comme éliminés.»       <br />
              <br />
       Le Hanséhard avait pointé sa canne vers le milieu de la maquette .       <br />
       « Le départ de Mahoney est donné par le Patriarche en présence du Villacope. Il a lieu, ici, au mitan du petit côté de la piste  situé à l’Est. La tête tournée vers le Nord, douze chevaux braques, dont tu vois là les miniature en plomb, sont retenus par un long foulard de soie tendu entre les treize piliers d’un fronton symbolisant la “maison Civile de Guama”, l’emblème de Clotone. Ils s’élancent donc vers le nord dès que le foulard, détaché par Fur'hion et par Oriflan s’abaisse au dessous de leur poitrail, aussitôt déchiré en mille lambeaux. Puis ils prennent de la vitesse sur la grande longueur du côté nord. »       <br />
              <br />
       » A l’angle nord-Est, tu peux voir un portique placé de biais. C’est l’issue réservée à un treizième protagoniste, monté sur un char argenté, qui sera “lâché” un certain temps après que le dernier participant soit passé devant lui. Cette étrange statue de fer articulé brandit des épées tourbillonnantes, animées par un mécanisme relié aux roues. C’est le Chevalier Aléatoire. Son char est emporté à grande vitesse par un cheval rendu fou par l’ingestion d’un stupéfiant. Projeté dans la course à quelques minutes d’intervalle du départ, il rattrape les coureurs et circule au milieu d’eux en zigzaguant, proposant à chacun —et à chacune de leurs montures— le baiser mortel de ses lames effilées. »        <br />
        »  Les concurrents peuvent se lancer au visage une balle de cuir, retenue au poignet du lanceur par une courroie. Le coureur tombé se relève et court vers la barrière latérale où il trouve refuge. Ensuite, il repart à pied, dans la même direction.         <br />
       » Si le coureur parvient, par n’importe quel moyen, à boucler deux tours sans être écrasé sous les sabots d’un équipage concurrent, ou sans être coupé en morceaux par le chevalier aléatoire, il doit pénétrer l’une des portes des parois intérieures ou extérieures de la piste.         <br />
       » Il commence alorsTahoney, et son sort diffère selon l’endroit où il trouve abri.         <br />
        » Les portes situées en vis-à-vis, de chaque côté de la piste débouchent sur le même secteur ou “loggia”. Il vaut mieux entrer du côté intérieur, car on  pénètre alors directement sous le bâtiment central, dans l’espace réellement attribué à l’épreuve.         <br />
       —Et la porte extérieure ?       <br />
       —Elle correspond simplement à un couloir qui passe sous la piste et rejoint la véritable entrée.       <br />
       » Il y a donc douze secteurs, dont cinq sur chaque grand côté, et deux sur les petits-côtés, et chaque porte est surmontée de sculptures qui symbolise le genre d’affrontement qui attend le héros.       <br />
       » Sous le jubé du départ, dit de la Maison civile (donc, au milieu du côté oriental), se trouve également une porte pénétrant dans cette maison.        <br />
       —Peut-on y entrer ?       <br />
       —Oui, concéda Ménion, mais cela n’a aucun intérêt. Pendant Mahoney, un coureur qui a perdu sa monture s’y voit gratifié par le Patriarche d’un verre de boisson chaude et on lui remet un nouveau cheval. Il repart aussitôt dans la course, mais avec deux tours de retard, et cela autant de fois que l’occurrence se présente. Entrer dans la maison civile pour Tahoney équivaut à démissionner.       <br />
       —Bon, j’ai compris.       <br />
       —Et maintenant Augustin, écoute bien, car votre survie à tous deux peut dépendre de ce que vous saurez du symbolisme de Tahoney.       <br />
       —Je suis tout ouïe.       <br />
       —Alors, voila. »       <br />
       Ménion posa l’extrémité de sa baguette sur la porte située à l’angle Nord-Est de la piste.       <br />
       « En partant de la Maison civile, au milieu du petit côté Nord, et en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tu trouves d’abord la loggia de la Dague. C’est la plus terrible, puisque le coureur n’en est libéré qu’après avoir tué trois esclaves condamnés à mort, offerts sans combat, attachés au sacrifice comme des animaux.        <br />
       —Ceci convient à un boucher ...       <br />
       —Oui, et ceux qui choisissent cette solution cruelle et facile provoquent un tel dégoût qu’ils sont souvent refusés par les Magdes, à l’étape ultérieure.        <br />
       La loge suivante, (loge de l’ODEUR) se situe au tiers de la paroi Nord, ici. Celui qui y pénètre doit fumer une herbe hallucinogène aux effets puissants, avant d’emprunter un couloir pour la Maison Civile. L’herbe le rend très fort et très habile, mais au risque d’une crise furieuse.        <br />
       —Il suffit de se droguer pour gagner ?        <br />
       —En un sens, oui. Mais que vaut un gagnant, s’il est devenu dément ? »       <br />
              <br />
       « La loge du REGARD, immédiatement contiguë (située plein Nord) est occupée par le Panopse, un monstre anthropophage que le coureur doit combattre. Ce monstre a la particularité de posséder une longue antenne sur le front, qu’il balance devant lui comme un fouet. Si l’adversaire est touché, il est immédiatement localisé, enlacé et étouffé par l’antenne contractile.  Ensuite, le Panopse lui injecte dans le ventre un liquide dissolvant, et lui suce l’intérieur, comme avec une paille.        <br />
       —Quel manque de tact !       <br />
       —Mais, tant qu’il n’est pas touché, il peut se mouvoir en liberté, et ruser pour tenter d’atteindre le visage fragile du Monstre. Alors, d’un geste  brutal, il saisit l’antenne à sa racine, plantée au milieu du front, et l’arrache d’un coup. Hurlant de douleur et désamparé, le monstre tournoie dans la loge de façon erratique, ce qui laisse au coureur la possibilité de sortir par une porte arrière. En général celui qui a choisi cette loge s’en tire, avec un entraînement normal. Ceux qui se laissent prendre sont ceux qui ont péché par excès d’optimisme, en méprisant la bêtise légendaire du Panopse (le monstre à l’antenne).       <br />
       —Je suppose qu’il faut tout de même être un athlète.»       <br />
              <br />
       « La loggia suivante (loge de l’EGAREMENT) se situe encore plus à l’ouest, sur le même côté nord. C’est une salle circulaire entourée de douze alvéoles dont seulement six, situées en face de celle par laquelle le coureur s’y introduit correspondent à des sorties, trois à des fausses issues bloquées par des siphons au débit rapide, et deux encore à des culs de basse fosses peuplées d’énormes crocosophes. Un vent constant draine l’air, la brassant de courants violents et la couvrant de nuées mouvantes. Une brume mousseuse réduit la visibilité et le marcheur désorienté peut être dérouté par rapport aux alvéoles qu’il vise. Il peut alors pénétrer dans l’une des fausses-sorties, ou pire, être entraîné le long de chutes glissantes qui le conduisent irrémédiablement à la gueule des sauriens.       <br />
       —Cette loggia semble offrir moins de possibilités que les précédentes. J’espère que Phial l’évitera.        <br />
       —Il y a pire, mon pauvre ami ! La loge suivante (maison du CHAOS)  se trouve donc à l’angle Nord-Ouest. Elle est occupée par douze Thrombes spécialement dressés au combat, les “horryfurs” (ou lysstrogs en ancien phrisogeois, dont ils rappellent la terrible civilisation guerrière). Il est très rare qu’un coureur tombé dans la loggia des horryfurs y survive, car, bien que morts-vivants, les Thrombes choisis pour lutter contre les candidats sont extrêmement rusés, puissants et décidés. Le coureur qui a l’extrême bonheur de triompher d’eux, même sans tous les tuer, est porté immédiatement en triomphe à la loge de la maison civile et assiste à la suite de la course à la droite du Villacope (ou de son représentant).       <br />
       —Intéressant. Et ensuite ?        <br />
       —La loge des CHANGEMENTS occupe le petit côté occidental de la piste. Elle est habitée par un Omen de Périache et par une Magde, déléguée de Lucilia. Ce qui s’y passe est obscur, car les coureurs qui en sortent sains et saufs ne disent rien. Mais environ un sur quatre ressort fou. Il se prend pour une bête ou un objet et, s’il ne revient pas à lui dans la semaine qui suit, il est livré aux marchands de Thrombes.        <br />
       —Il faudrait connaître les critères de ces magiciens...       <br />
       —C’est là tout le problème. Ceux qui se sont essayés à surprendre leurs secrets sont conservés, statufiés, dans l’antichambre du champ de course.       <br />
       La loge qui suit est celle du MESSAGE à l’angle Sud-Ouest. Un vieil Omen y apparaît, assis sur une pierre. Il s’adresse par signe au candidat. Si celui-ci parvient à décrypter un premier message, il peut apprendre des informations importantes sur son destin proche, et il pénètre dans une deuxième salle où lui est posée une deuxième énigme.        <br />
       —C’est une épreuve pour un candidat érudit. Qu’arrive-t-il en cas d’échec ?       <br />
       —Très simple : le malheureux ne sortira jamais du bâtiment qui sera son tombeau.       <br />
       —Simple, en effet.       <br />
       —Mais continuons... La loggia du VORTEX  présente une profonde combe au creux de laquelle un violent courant entraîne le nageur sur la droite, vers une chute d’eau généralement mortelle. Vers la gauche, en revanche, le courant s’affaiblit et porte le candidat vers une jolie plage miniature, Charme trompeur : s’il s’y attarde, des émanations éthyliques le saoulent à mort, à moins qu’il ne tente de traverser un labyrinthe obscurci d’une brume épaisse. Rares sont ceux qui parviennent à s’aggriper à l’éperon rocheux situé entre les deux versants du flux, et au dessus duquel, après une escalade de quelques mètres, se trouve la sortie la plus directe.       <br />
       —Encore un endroit à éviter pour les vacances !       <br />
       —On ne choisit pas toujours, mon garçon. Mais il reste encore trois possibilités. La loggia SUBLIME, ou loggia-Ouest donne sur une échelle s’élevant vers le ciel. Elle est invisible de l’extérieur du bâtiment où elle est enfermée, mais de l’intérieur, elle semble monter indéfiniment, au delà des nuages. La plupart des coureurs grimpant à cette “escalier céleste” s’arrêtent sur un palier situé à quelques dizaines de mètres et se retrouvent subitement dehors, non sans avoir éprouvé une impression d’intense chaleur. D’autres prennent le risque, et continuent plus haut... et disparaissent à jamais. Selon la rumeur,  ils sont emportés par un fluide cosmique donne accès au Grand Monde : les voyageurs se retrouveraient dans un grotte située au nord du lac Titicaca, au sommet de la cordillère andine.        <br />
       —ça par exemple ! Une belle façon de s’évader de Guama !       <br />
       —A ta place, je ne m’y risquerais pas.  La rumeur n’a	 pas été contrôlée, et la poussière grise qui retombe en pluie sur le sol de la loge après les visites possède une composition chimique curieusement proche de celle des os humains.        <br />
        —Ah !        <br />
       —L’avant-dernière loge, dite de la DOUCEUR, est habitée par une jeune femme noble qui désire ardemment épouser un héros. Le candidat malheureux est contraint devant notaire à contracter mariage, en échange d’une parfaite soumission domestique et d’une satisfaction de toutes ses menues envies.       <br />
       —Je ne crois pas que cette loge plaise à Phial...       <br />
       —Quant à la dernière loge, au Sud-Est, c’ est la plus prisée.        <br />
       —Tiens, et pourquoi ?       <br />
       —C’est La loge D’AMOUR. Sur une placette sont assises de ravissantes et spirituelles jeunes filles d’excellente famille que le coureur doit tenter de séduire. Il peut en choisir trois qui deviennent ses fiancées. Elles lui apportent en outre des dots au montant mirifique. La seule condition pour emporter l’épreuve est d’être capable de faire pleinement l’amour trois fois par jour à chacune des trois, ceci pendant neuf jours, performance dûment constatée par les suivantes des trois fiancées. S’il réussit cette gageure sans dépérir, le héros devra d’une part rattraper son retard par rapport à ses concurrents, et d’autre part affronter le jugement des Magdes, résolument hostiles à la polygynie.        <br />
       —A-t-on droit aux trufelles aphrodisiaques ? » ironisais-je, pensif.       <br />
       —Non, répondit très sérieusement Ménion, seulement à trois cruches de jus de plachise, riches en vitamines. »       <br />
              <br />
       Le hanséhart continua longtemps ses explications, répondant patiemment à toutes mes questions. Peu à peu, je me pénétrai du symbolisme qui imprégnait l'épreuve, et qui représentait l’archipel lui-même, son essence visible et invisible. Décidément, cela n'avait plus rien à voir avec la course joyeusement échevelée des chevaux de Pathiol . Il y aurait des morts,  des égarés, des disparus, et un grand massacre de montures. Puis, des combats sanglants se dérouleraient dans des bâtiments fermés, et enfin, la course éjecterait vers la mer ou le ciel ses meilleurs candidats, tel un champignon ses spores.        <br />
       Nous serions, dans le meilleur des cas, relâchés, tels des fauves, dans un monde ouvert, mais peut-être plus malveillant encore.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       L’aube du lendemain rougissait à peine lorsque j’entrai dans le bâtiment construit en arrière de “la maison civile”, du côté oriental de la piste, et qui contenait les appartements des Héros.       <br />
       Je me fis indiquer la chambre réservée à Phial.       <br />
       Mon ami était assis sur le large bord de la fenêtre, en position du lotus. Recueilli en lui-même, il ne perçut ma présence que quelques minutes plus tard.       <br />
       Il ouvrit les yeux, me gratifia de son sourire chaleureux,  toujours un peu sardonique.       <br />
       « Bonjour, Augustin. Merci d’avoir répondu à mon offre. J’admets que ce n’est pas un cadeau. Mais je sais que tu encaisses bien les coups. Paulinard m’a renforcé dans l’opinion que je ne pouvais pas mieux choisir. Au reste, ajouta-t-il en sautant prestement de son perchoir, je n’avais pas le choix. »       <br />
       Il désigna un vêtement plié sur le dos d’une haute chaise :        <br />
       « Le plus désagréable pour ta fierté sera d’enfiler cette tenue violette, destinée à ce que les juges de course ne te confondent pas avec un musilet.       <br />
       —Superbe. L’amitié véritable exige ces petits sacrifices. »       <br />
       Nous nous embrassâmes, retenant un peu d’émotion virile.       <br />
              <br />
       « Passons aux choses sérieuses, dit Phial, frottant ses grandes mains noueuses. Voici mon plan : j’essayerai de rejoindre la loggia de l’Egarement.       <br />
       —Quoi ! Mais c’est de la folie ! C’est une des plus difficiles !       <br />
       —J’ai bien réfléchi : tout d’abord j’élimine les portes qui sont des démissions déguisées (Amour, Douceur). Tu es d’accord ?       <br />
       —Admettons... Quoi que je te trouve bien rigoriste.        <br />
       —Quant au Sublime, c’est un pur pari sur le bonheur du hasard, ce que mon âme de joueur est déjà trop tentée de goûter.        <br />
       —Je te suivrai dans cette restriction.       <br />
       —Ensuite, le Message me semble trop... intellectuel, dans mon état mental actuel.        <br />
       —C’est au contraire la seule loge qui m’aurait personnellement un peu excité, en dehors de l’Amour, bien entendu.       <br />
       —Ne parlons pas non plus de l’Odeur : je n’ai de goût que pour la choulcave corsée, et la narcose n’est pas un état qui me convient.       <br />
       —D’accord.       <br />
       —Il reste donc six choix (puisque la Maison Civile n’en offre aucun, sauf à vouloir indéfiniment recommencer). J’exclus d’office La Dague : tuer des esclaves sans défense est au dessous de ma dignité.        <br />
       Le Vortex ressemble par trop à l’Odeur, et je veux me sentir l’esprit libre face aux épreuves. Le Regard et le Chaos me tenteraient bien car ils s’apparentent au pur combat, soit en solitaire, soit dans le mêlée. Mais le chasseur que je suis apprécie également les difficultés liées au milieu, à l’ombre et à la clarté, aux objets. Le seul affrontement à un adversaire me semble insuffisant.       <br />
       —Il te reste encore le Changement.       <br />
       —Hélas ! Mon oncle Karool, qui a tenté de m’apprendre le maniement de sorts mineurs, m’a toujours dit que j’étais dépourvu de talents dans ce domaine. J’ai l’esprit trop réaliste. Non, je crois que l’Egarement, malgré son nom inquiétant, est un composé assez amusant de hasard et de combat.       <br />
       —De toutes manières, soupirai-je, je suppose ton choix irrévocable.       <br />
       —Bient entendu, dit doucement le signour de Michemin. Même si les avatars de la course semblent en décider autrement, j’essayerai de me tenir à ce repère, et je compte sur toi pour m’aider dès que j’aurais rejoint la porte de la loge correspondante.        <br />
       —Tu peux compter sur moi, Phial, mais n’oublie pas que le dernier coureur présent sur la piste de Mahoney est éliminé d’office.       <br />
       —J ’en tiens compte, mon garçon... J’en tiens compte. »       <br />
              <br />
       Nous évoquâmes donc ce qui pouvait arriver au cours de l’épreuve de l’Egarement. Nous convînmes de numéroter les alvéoles intérieures de la “salle des vents” comme si elles symbolisaient des heures en partant de notre entrée, nommée “six heures”, ou “la demie”, afin de pouvoir nous informer réciproquement. Je me proposai d’utiliser les deux poignards-crampons autorisés, afin de ramper dans le vent en avant-garde de Phial, et de l’avertir des fausses issues que je pourrais repérer, sans pour autant y être aspiré moi-même.        <br />
        « Et si des acolytes des adversaires se présentent, que faisons-nous ? demandai-je.       <br />
       —La question m’étonne de ta part, Augustin. Nous nous battons, Sacrefiole !       <br />
       —Ce n’est pas ce que je veux dire.  D’après ce que notre maître d’armes hanséhart a expliqué, le vent est assez fort pour soulever un homme de cent kilos et l’emporter comme une feuille morte. Le combat, dans ces conditions, risque d’être assez spécial... pour ne pas dire spatial.       <br />
       —La tactique me semble simple : je pousse l’adversaire à se redresser jusqu’à ce que le vent ait assez de prise sur lui et l’emporte.       <br />
       —Mais le vent pourrait avoir la mauvaise idée de te choisir, toi !       <br />
       —C’est pourquoi, je compte sur ces petites choses... »        <br />
       Phial fouilla dans sa poche et en sortit un curieux arceau de métal, que je reconnus bientôt pour un fer à cheval aux bouts limés en pointe.       <br />
       « Aussitôt entré dans la salle, j’enfonce ce fer dans une paroi et je m’y attache par une corde. Après cela, le vent peut bien m’enlever, je saurai bien combattre, même tête en bas.       <br />
       —Ce subterfuge est-il légal ?       <br />
       —Parfaitement : tout ce que tu peux transporter sur toi dans un vêtement est légal. J’ai ouï dire que des candidats se sont enveloppés de cailloux ou de poids de plomb. Mal leur en prit, d’ailleurs : cloués au sol, ils furent transpercés par leurs adversaires, comme de vulgaires outres d’huile. »       <br />
              <br />
               <br />
       Plan des stations du champ de courses de la Conque        <br />
       (avec mention de leurs  correspondances symboliques)        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       XII       <br />
              <br />
       MAHONEY       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La course commença on ne peut plus mal.        <br />
       Aussitôt le départ donné, les chevaux des candidats s’élancèrent avec puissance, sauf celui de Phial qui se cabra, fit plusieurs pas de côté, s’empêtra les jambes dans les restes de la corde qui tendait le voile, et s’effondra sur le flanc en hennissant désespérément. Habitué aux incartades parfois dangereuses de sa fidèle Taradelle (sagement restée à l’écurie, chez les Fitrion), Phial ne sembla pas ému outre mesure par les déboires de cette monture étrangère. Il se contenta de bondir en arrière sur la croupe en train de chavirer, puis, d’un saut élégant, se retrouva debout sur le sable.        <br />
       Il se mit en marche comme pour la promenade, et sa décontraction déclencha une tempête de rire dans les gradins.       <br />
       Ceux-ci étaient installés à la surface d’une haute pyramide tronquée, occupant tout l’intérieur de la piste. Au sommet de cette pyramide, un grillage de fer aux tubulures grosses comme le poing séparait le public des acolytes, vêtus aux couleurs de leur héros, parmi lesquels, votre serviteur, sanglé dans un superbe collant mauve aux parements  bouton d’or.        <br />
       Tant que les candidats n’avaient pas pénétré dans les portes des loggias situées sous le vaste bâtiment, les bandes d’acolytes n’avaient pas le droit de s’agresser mutuellement. Nous n’en n’avions d‘ailleurs pas le temps, trop occupés à suivre du regard nos candidats respectifs, tournant au galop sur la piste, en contrebas des têtes innombrables du public. A peine mes futurs adversaires se bousculaient-ils un peu brutalement, lorsqu’ils changeaient de place sur la terrasse d’où nous dominions le panorama. Certains avaient escaladé la grille pour mieux voir, mais leurs compagnons les tiraient par les jambes pour les ramener sur le sol.        <br />
       Un grand cri fusa de dix mille poitrines : à l’angle Nord-Est, le chevalier aléatoire avait jailli de sa boîte comme un diable enrubanné. Il prit immédiatement en chasse les douze coureurs, laissant au moins un tour de répit à mon pauvre Phial, lequel s’était mis à courir en petite foulée, comme pour une mise en forme matinale.       <br />
       Les naseaux mousseux, tout brillant de sueur, le cheval noir du chevalier aléatoire avançait furieusement, et aurait rattrapé le dernier coureur s’il n’avait pas changé plusieurs fois de direction, passant du côté gauche au côté droit de la piste sans raison apparente. Le danger ne viendrait pas immédiatement de lui, et mes yeux se reportèrent sur le peloton où se passaient des choses prometteuses.        <br />
       Wiril Braightcht se trouvait peu près au milieu de l’essaim, assez raide sur sa monture. Il m’apparut vite évident qu’il était protégé par trois cavaliers, dont un (Bacalourd Novion) lui ouvrait la route et les deux autres consolidaient ses flancs : Misapoul Treck et Fonjul Pit, d’après leurs couleurs.        <br />
       Ces hommes de paille ne se contentaient pas d’un rôle défensif. Ils montaient à l’assaut de tout coureur à leur portée, à grands coups de leurs balles enchaînées.        <br />
       Un quatrième cavalier était carrément parti à la chasse aux concurrents de Braighcht : je reconnus Saputride Bertram, à son poncho camaïeu et son étrange masque de chair poupine. Ce spectacle me scandalisa : comment était-il possible de valider une course dans laquelle un candidat se faisait aussi grossièrement aider par un escadron de faux-héros ? Il fallait qu’il y eut des complicités au plus haut niveau, et qu’elles soient aussi largement répandues dans la foule des notables invités au spectacle, pour que la protestation générale ne conduise pas à l’arrêt immédiat de la manifestation.        <br />
       Mais non : tout le monde avait l’air de trouver son  déroulement parfaitement normal. Les lazzis ou les rires semblaient dirigés contre tel ou tel, et jamais contre le clan Braighcht.       <br />
       A mi-parcours du premier tour, je commençai à saisir le jeu de ce Bertram. Il ne cherchait pas tant à bousculer des cavaliers qu’à impressionner leurs chevaux pour que, freinant leur foulée, ils s’offrent en premières pâtures au chevalier aléatoire, lequel se rapprochait de plus en plus, en dépit de ses écarts erratiques. Sa balle frappa soudain la monture de Phoster Doster en pleine face, et le cheval du Héros hanséhard pila des quatre fers au beau milieu de la piste.       <br />
       Ce qui advint ensuite est si cruel que je doute encore de l’avoir vu : le char du chevalier aléatoire sembla rebondir contre la rampe intérieure et se dirigea vers la cible immobile et titubante. Avec une précision de scalpel, il passa à sa droite, et le cheval de Phoster s’assit simplement, les deux jarrets coupés net. Il poussa un hennissement de mort et se renversa sur le dos. Deux jets de sang épais se dressèrent à la place de ses pattes. L’animal se tordit de douleur, écrasant son cavalier sous son poids comme on écrase un mégot en tortillant le talon. La foule se dressa unanimement et... applaudit.        <br />
       Bertram s’activait maintenant autour du jeune Benjou dont le fougueux cheval bai semblait vouloir à toute force dépasser sur la gauche le groupe compact des hommes de Braighcht. Mais il dut abandonner cette proie quand, rebondissant encore sur la rampe, cette fois à droite, le chevalier aléatoire tira une rapide diagonale vers le peloton central. Le moulinet de son bras mécanique effleura les queues des chevaux de Treck et de Pit, dont les panaches de crin s’éparpillèrent en l’air. Du coup, les deux pseudo-chevaliers ne purent empêcher leurs montures affolées de s’emballer, laissant vulnérable la grosse croupe noire du cheval de Wiril. Mais l’Aléatoire, décidément très inconstant, n’en profita pas, et alla se perdre en arrière de la troupe.        <br />
       Benjou utilisa l’ouverture. Il se porta en tête, dépassant rapidement Pit et Treck qui tentaient de ralentir leurs chevaux affolés.        <br />
       Au virage sud-ouest, Benjou menait toujours, suivi, loin sur sa droite de Zaharo, les pieds traînant presque à terre, du Furlgur’ach Jovial-Bonheur, fantassin musclé guère à l’aise sur un coursier, de l’élégant Pierre-Jacques Gonflamond, et du longiligne Myriapodis Situs, couché sur sa jument jaune comme une mante religieuse sur un criquet.        <br />
       Nettement en arrière, le bloc compact du clan cicéolien se reformait, sous la menace constante du cheval drogué et de sa machine folle.        <br />
       Soudain, je perçus distinctement un long coup de sifflet, et, comme en réponse à un ordre, le groupe de Braighcht s’aligna le long de la paroi extérieure. Le char aléatoire dépassa les cinq hommes comme une bombe, passant le plus à gauche possible comme si une main invisible l’avait plaqué contre l’intérieur de la piste. La force magnétique se dissipa d’un coup et le mannequin aux multiples lames sifflantes prit Benjou comme objectif.        <br />
       A l’évidence, quelque chose d’anormal se produisait. Le jeune frère de Nadja avait beau faire godiller son fringant Arabe avec la virtuosité d’un cavalier de grande classe, le cheval noir aux yeux déments le poursuivait désormais comme le faucon la tourterelle. Il n’y avait plus rien là d’aléatoire. D’autant que Saputride Bertram, cravache au flanc, revenait à toute allure pour tenter de limiter la marge de manoeuvre du Benjamin de la course.       <br />
       Les trois chevaux de tête se détachèrent progressivement, et un équilibre instable entre Benjou et ses deux enemis perdura jusqu’au passage sous la Maison Civile, inaugurant le deuxième tour. Insensiblement, le char aléatoire s’approchait d’Homer Benjou, et Saputride Bertram collait toujours davantage le flanc de ce dernier, dans l’intention visible de le coincer contre la paroi intérieure.       <br />
       Mon attention revint alors à Phial, qui à quelques centaines de mètres au devant, vers l’extérieur de la piste, courait toujours de sa foulée tranquille. La vision de cette anomalie dut exaspérer le cheval du char démoniaque, qui se déporta soudain sur la droite, dans le but évident de couper mon ami en deux. J’arrétai de respirer devant ce sort inéluctable, quand, de la manière la plus improbable qui soit, la monture de Saputride Bertram exécuta —par peur ?— un véritable saut de tigre qui le porta à hauteur du malheureux signour de Michemin. Parvenue là, la cavale pila et se déséquilibra vers l’avant. Saputride fut projeté autour de son cou comme un cerceau. Il fit un tour complet de la tête de l’animal avant de rebondir et remonter en selle, laissant tomber au passage de ses fontes une lance et son bouclier. Il s’enfuit ensuite bride abattue, sans demander son reste.       <br />
       Phial ne perdit pas de temps. Il ramassa l’arme et le bouclier, puis il fit face au char aléatoire, un genou en terre comme le chasseur antique face au sanglier solitaire. Il visa calmement et rabattit son bras. La lance partit tout droit se ficher à la base du châssis, entre les rayons de la roue gauche qui éclata en menus morceaux. Le moyeu libéré se transforma en météore, finissant sa course au milieu de spectateurs qu’il faillit réduire en charpie. Débalancé, le cheval fou fut dérouté sur un trajet circulaire et le char tournoya plusieurs fois en cercles concentriques de plus en plus larges, jusqu’à ce que, rendue stupide, la bête vint donner du front sur le mur, y déversant par les naseaux son cerveau instantanément liquéfié. Ses fesses massives furent rapidement découpées en lamelles parallèles par son propre conducteur, avant que la mécanique du Chevalier Aléatoire ne s’enraye, en mordant les os plus massifs des hanches chevalines.       <br />
       Aucunement impressionné par cette spectaculaire boucherie, Phial avait ramassé le bouclier de Bertram et continuait à courir, d’une foulée maintenant plus vive. Tous les autres coureurs le dépassèrent en soulevant une tempête de sable, mais personne ne tenta de le frapper : les associés de Braighcht étaient bien trop occupés à maintenir en selle leur gros héros vacillant, dont la face avait pris, sous la frange blonde, une belle couleur excrémentielle.       <br />
       Bertram reprit peu à peu le contrôle de sa monture et revint à son obsession : abattre Homer Benjou, qui, menant la ronde, semblait être devenu l’ennemi principal du clan des Fariniers. Toutefois, l’homme à la tête de poupon ne s’en rapprochait que lentement et le troisième tour serait bientôt engagé, toujours conduit par le jeune candidat des “résistants”, très acclamé.        <br />
       Autour de moi, les acolytes se préparaient, et des regards de haine s’allumaient entre groupes. Bien entendu, les porteurs de tuniques noires à la couronne d’étoiles étaient beaucoup plus nombreux que les autres, et plus agressifs. Je ressentis de la compassion -et de la proximité morale- envers l’unique acolyte de Situs, un maigre garçon de bibliothèque, chauve comme un galet. La troupe de jeunes et solides employés de Benjou m’inspirait moins de pitié, mais ces gens-là ne manifestaient envers moi aucune hostilité. Au delà des différences apparentes, je sentis qu’il n’y avait au fond que deux camps réels : celui, compact et résolu, de Braighcht, et celui des Benjou; le reste ne comptait pas.        <br />
       Sur la piste, toutefois, le destin se modifiait peu à peu.  Saputride Bertram semblait renoncer à poursuivre Homer Benjou qui avait pris trop d’avance pour qu’il le rejoigne, avant qu’il ne franchisse à nouveau la maison civile, et puisse choisir sa porte de sortie. L’homme au masque de chair s’arrêta au beau milieu de la route de sable et avisa le grands bas-reliefs qui signalaient les différentes entrées des loges, puis il se dirigea au petit trot vers le panneau gravé d’une échelle de cordes stylisées : la loge “Sublime”. Un mouvement d’étonnement traversa la foule : en n’allant pas au troisième tour, un cavalier renonçait à la victoire, et donnait des chances supplémentaires à un retardataire. Que tentait donc de faire celui-là ? Allait-il attendre Phial et chercher à récupérer ses armes, ou voulait-il le blesser, avant de reprendre lui-même la course (il en avait le droit, tant qu’un concurrentvivant était sur la piste) ?        <br />
       Ce n’était pas la bonne interprétation. Quand Phial arriva à sa hauteur, Bertram ne lui accorda pas un regard. Il se contenta de tourner devant la porte “Sublime”, comme au manège. Son attitude changea quand il vit apparaître Benjou, filant comme le vent. Sa masse d’arme commença à tournoyer, émettant un sifflement sinistre, et il s’avança à sa rencontre. Mais il fut immédiatement déçu dans son attente, car le jeune concurrent freina des quatre fers dès le début de la ligne droite, et mit pied à terre devant la loge du Message (symbolisée par des mains en porte-voix autour d’une bouche), dans laquelle il disparut sans hésitation, abandonnant sa monture au dehors. De dépit, Bertram poussa un hurlement de rage, et sa masse s’envola dans les airs pour retomber sur un gradin heureusement déserté. Il remit alors son cheval dans la direction de l’Est, et chemina, tête basse, comme si tout était fini, se désintéressant complètement du groupe des supporters de Braighcht qui approchaient à leur tour de la porte Sublime.        <br />
       Wiril descendit de sa monture les jambes flageolantes, accompagné par Misapoul Treck et Fonjul Pit. Les trois hommes pénétrèrent avec circonspection sous la grande arcade richement sculptée, tandis que Bacalourd Novion se postait en défense,  barrant l’entrée à tout postulant téméraire.        <br />
       Autour de moi,  les acolytes en collants à carreaux blancs et verts de Benjou, puis les gens en noir de Braighcht, ainsi que les aides de ses hommes de paille, avaient disparu comme par enchantement, plongeant dans les profondeurs de Tahoney pour se porter au secours de leurs maîtres respectifs. Ne restaient sur la terrasse que les rares associés de Situs, de Gonflamond, et de Phial (Zaharo et Allastair Jovial-Bonheur couraient seuls), cherchant à comprendre ce qui arrivait à leurs héros, trop serrés contre la haute rampe intérieure qui succédait à la Maison Civile, pour qu’on puisse déjà les voir distinctement.       <br />
       Plutôt que de chercher Phial des yeux (il devait encore courir un tour complet avant de plonger dans “l’Egarement”), j’avais gardé un oeil sur l’homme qui bloquait la “porte Sublime”. Cette inspiration se révéla utile : Novion ne demeura en garde que le temps nécessaire à protéger le départ de ses amis. Maintenant il avait une autre mission : nettoyer la piste.  Il se mit lourdement en route, et accéléra l’allure. Je me portais de l’autre côté de la terrasse, pour suivre ses agissements que je pressentais de bien mauvais aloi.        <br />
              <br />
       Les segments Est et Nord de la piste contrastaient par leur animation avec les deux autres côtés du champ de course, maintenant déserts, hormis quelques chevaux et cadavres. Phial courait tout droit, solitaire, et passait son deuxième tour, applaudi par quelques jeunes spectateurs que l’on fit aussitôt taire. Presque à l’aplomb de la maison civile, le grand Myriapodis avait lâché sa monture fourbue et marchait d’un pas raide vers la loge du “Regard”, (symbolisée par un grand oeil ouvert). Jovial-Bonheur avait rebroussé chemin, sitôt passé la ligne du tour, pour se diriger d’une allure décidée vers la “Dague”, tandis que l’énorme Zaharo avait continué vers le “Chaos”, représenté sur la pierre par des étoiles en collision. Gonflamond, quant à lui, s’était arrêté un pas après la ligne du tour, et paraissait méditer, tenant dans la main sa barbe en fine brosse.       <br />
       Dès que Novion eut analysé la scène, il piqua des deux à la poursuite de Phial, agonisant d’injures au passage le misérable Bertram, qui avait visiblement failli à sa mission et marchait devant son cheval, l’air profondément abattu. Novion contourna Gonflamond qui ne bougea pas, mais il se mit en route derrière lui, tandis que Bertram, loin derrière, remontait en selle, l’air accablé.        <br />
       Tout se passait au ralenti, rendant d’abord difficile la lisibilité des événements. Puis tout à coup, les choses prirent sens : Novion chargeait Phial, mais il était lui-même poursuivi par un Bertram ressuscité qui venait de doubler comme un éclair Gonflamond, reparti à son tour dans une course rapide. Sur les gradins, des gens se levèrent pour mieux suivre ce rebondissement inattendu.        <br />
       Au moment où, au milieu de la piste sud, Novion allait se jeter sur Phial l’écrasant sous le poitrail de son destrier lancé à pleine vitesse, Bertram fonça sur lui, à la manière d’un nouveau chevalier aléatoire et le bouscula, l’envoyant comme une boule de pétanque vers l’orifice béant du Vortex où il fut avalé, le hurlement de l’homme se mélant au hennissement terrifié de la bête. La patte cassée, le cheval de Bertram roula dans la poussière et tenta désespérément de se relever.       <br />
       Gonflamond arriva sur ces entrefaites et trouva Phial prêt à lui jeter le lourd bouclier en travers du corps, dans une ultime défensive. Mais l’élégant cavalier retint aussitôt sa monture et lui adressa un geste de paix, avant de descendre sur la piste, mains vides et ouvertes. Bertram avait fait demi-tour, mettant également pied à terre. Puis il arracha son masque, ce qui laissa Phial un instant interdit, et... contre toute attente, les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Je n’entendis pas ce qui se dit entre les trois coureurs mais Gonflamond, après avoir serré la main de Phial, remonta rapidement en selle et mit le cap vers la porte de “l’Amour”. Bertram fit un geste d’adieu affectueux à Phial et le regarda repartir de sa foulée puissante et régulière, tandis qu’il s’agenouillait près de la tête de son cheval blessé, le caressant pour le rassurer.       <br />
       Je n’avais rien compris, mais je retenais au moins une chose : tout stipendié qu’il fût par Braighcht, ce Bertram avait rivalisé de maladresses, qui avaient toutes aidé ses ennemis ! Il y avait de l’entourloupe dans l’air.       <br />
       Il y eût bien quelques cris pour annuler la course de Phial à cause de l’aide évidente que lui avait apportée Bertram en restant sur la piste, mais je suppose que Fur’hion, au vu des manifestations inqualifiables multipliées chez l’autre partie, parvint à empêcher le Villacope d’éliminer le signour de Michemin.        <br />
       Demeuré seul sur la terrasse de la pyramide, je ne regardai pas mon ami terminer son parcours, et je descendis quatre à quatre d’interminables escaliers obscurs, pour aller l’attendre directement dans l’antichambre de la salle de l’Egarement, une petite plateforme précairement abritée des tornades mugissantes où nous devrions bientôt plonger.       <br />
              <br />
       Phial arriva, à peine essouflé, je l’interrogeais :        <br />
       « Bertram ? »       <br />
       Et il répondit en riant :        <br />
       « C’était Jostique !       <br />
       —Quoi ?       <br />
       —Oui, Bertram Saputride... c’était en réalité ton jeune ami pathiolan...  Le gouverneur Mungabor -en cheville avec les Braighcht- lui a proposé un travail dans la course, à cause de ses talents de cavalier-acrobate... Il a accepté sans savoir exactement de quoi il retournait, mais quand il a vu que j’étais en cause, il a décidé de lâcher son employeur.        <br />
       —Il l’a fait avec discrétion, au moins au début... Le coup de la lance tombant à tes pieds, c’était génial !       <br />
       —Mais il n’a pas eu le temps de m’en dire davantage. Nous en saurons plus en le retrouvant, après Tahoney... Si toutefois il échappe au mauvais sort que lui réservent certainement ses employeurs rancuniers... et si nous nous en sortons.        <br />
       —Ou si nous y entrons...  Regarde ! »       <br />
       Une grille à mécanisme hydaulique s’abaissait lentement entre nous et la salle des Vents : il nous fallait nous lancer tout de suite, si nous ne voulions pas admettre la défaite avant d’avoir commencé.        <br />
       « Et Gonflamond ? demandai-je en me glissant sous la grille.       <br />
       —Je crois qu’il était outré du sort qui m’avait été réservé. Il voulait me témoigner son estime, et il m’aurait défendu contre Bertram et Novion...        <br />
       —Un candidat au grand sens de l’honneur...  »       <br />
       Chuintant comme une meule contre du sable, l’air devint subitement une toile solide. Nous attirant dans sa trame rapeuse, il nous décolla presque la peau du visage et nous happa les mots de la bouche.        <br />
               <br />
              <br />
       XIII.       <br />
              <br />
       La bataille du dedans       <br />
              <br />
              <br />
       Pour autant que nous puissions garder les yeux ouverts, protégés de la visière de nos mains, le vestibule de l’Egarement paraissait être une salle dix foix plus haute que large, telle l’intérieur évidé  d’un obus géant.        <br />
       Dans la muraille qui nous faisait face, trois portes attendaient notre choix. Mais nous en étions séparés, dans l’axe vertical de la pièce, par une colonne d’air, que la poussière brassée en permanence rendait palpable. Elle jaillissait d’un trou rond dans le sol pour s’éjecter quarante mètres plus haut par un orifice obscur situé au sommet du cône.        <br />
       Je fis un pas en avant et faillis être aussitôt emporté comme une balle de chiffons dans le cyclone. La main d’acier de Phial me plaqua contre la paroi à ses côtés. Le projet que je lui servisse d’éclaireur était bien compromis : j’étais beaucoup trop léger !       <br />
       « Tiens le fer à cheval entre deux pierres ! me hurla-t-il à l’oreille, je taperai dessus avec le pommeau de mon épée.»       <br />
       J’obéis, sans bien comprendre quel était son dessein, puisque nous ne disposions d’aucune corde à nouer à l’arceau qu’il voulait planter dan le mur. Phial enveloppa la lame dans sa chemise pour ne pas se couper les mains en la serrant, et frappa de toute sa force au milieu du fer, l’enfonçant peu à peu dans le mortier très dur, jusqu’à ce que l’acier de son arme cassât net au ras de la hampe. Médusé, je vis le pommeau brisé tourbillonner vers le centre de la salle. Aspiré dans la vive spirale ascendante, il métamorphosa brièvement la colonne d’air -nimbée des rayons obliques de dizaines de minuscules lucarnes- en tronc d’arbre magique aux mille reflets d’or, de topaze et d’améthyste.       <br />
       La féérie cessa aussitôt, nous laissant dans la pénombre emplie d’un souffle assourdissant, giflés, bousculés et assommés en permanence par un invisible et monstrueux boxeur.        <br />
       « Pauvre Jasius ! Triste fin pour une vieille épée de famille...»  dit tranquillement Phial, et il posa sa lame cassée sur le sol, la bloquant sous un pied. Puis il défit une maille de la fine côte argentée qu’il avait cachée sous sa chemise.       <br />
       « C’est un truc du vieux Ménion Paulinard, me cria-t-il, rieur. C’est passé au contrôle de la course comme une lettre à la poste. Regarde... »        <br />
       D’un habile mouvement de navette, Phial libéra peu à peu de son torse transformé en bobine une longueur appréciable de filin métallique, qu’il réenroula autour de son poignet, tandis qu’il gardait en main les mailles forcées, pour les glisser par poignées dans le sac attaché à sa ceinture. Le dévidage se bloqua entre ses omoplates, laissant en place une sorte de harnais qui le retiendrait solidement sans le blesser. Il attacha la bride à cliquet de l’autre extrémité au fer à cheval bien ancré, puis il ramassa la lame enveloppée de la boule de tissu protecteur et, de ses bras pliés, me fit signe de monter à califourchon contre son dos.       <br />
       « Nous pèserons plus lourd dans le vent...       <br />
       —Oui, mais nous présenterons aussi plus de surface à la traction.       <br />
       —Nons verrons. Cache-toi derrière moi autant que tu le peux. »       <br />
       Je m’installai sur lui, les cuisses serrées autour de sa taille, rentrant la tête dans les épaules.       <br />
       Lentement, il se mit en marche dans la tourmente, laissant son poignet dérouler un peu de câble à chaque pas. Parvenu en un point où il sentait qu’il ne pourrait plus résister au vent, il obliqua vers la droite du jet d’air, visant la première des trois anfractuosités qui pouvaient, de loin passer pour des portes encadrées de pilastres grossiers.       <br />
       La première n’était qu’un renfoncement aveugle.       <br />
       Pour parvenir à la seconde, il faudrait approcher dangereusement notre câble de la base du courant aspirant, au risque d’être déstabilisés par les saccades. Phial se rabattit sur la fausse porte et je sautai à terre, essayant comme lui de me retenir au bord irrégulier de la porte, épais de quelques centimètres .        <br />
       En tâtonnant le long de la saillie, Phial finit par trouver une encoche presque parallèle à la paroi et assez profonde pour y glisser une bonne longueur de la lame cassée, qui formait ainsi un piton solide. Il l’enveloppa prestement de trois tours de filin, laissant du jeu entre la boucle dorsale du harnais et la bobine qu’il avait constituée autour de son poignet droit.        <br />
       Je compris son intention et criai :       <br />
       « A moi d’y aller maintenant, je pense que je m’accrocherai plus facilement à la paroi que toi ! »       <br />
       Il me signala son assentiment et se sépara du harnais qu’il me tendit. Je l’enfilai, bouclai étroitement ses sangles sur ma poitrine et, adhérant à la paroi comme un insecte, je me lançai vers la porte obscure située à trois mètres sur notre gauche. Mes doigts aggripaient la moindre déclivité et l’invisible génie qui gémissait lugubrement pour m’arracher à la muraille ne parvenait qu’à souffler mes vêtements comme la tempête torche une voilure. Je progressai lentement. Phial me donnait du mou, puis rembobinait au plus vite deux tours sur la lame que j’espérais assez émoussée pour ne pas trancher le filin, si je lâchais prise.        <br />
       Ma main parvint enfin au bord de l’issue mystérieuse, et je cherchai le retour d’une surface opposée. Je la découvris à une dizaine de centimètres seulement de l’angle. J’y pris fermement appui, malgré le froid intense où je plongeais le bras. L’autre main pouvait maintenant se libérer, le temps de trouver des prises plus proches et plus sûres. Mon but était de risquer un oeil par l’ouverture, sans abandonner ma position, aussi inconfortable fût-elle.        <br />
       Assailli par les bourrasques, je parvins à m’installer précairement, embrassant le chambranle de pierre, penchant lentement la tête sur le côté. Une exhalaison de glacière me saisit, jusque là masquée par l’apiration centrale. Le courant d’air semblait y être moins fort, et une vague lueur jaunâtre parvenait d’assez loin en avant, comme celle d’un puits de jour indirect. J’en voyais trop peu, cependant, pour me risquer sans un minimum de précautions. Coinçant l’angle de la porte entre mes cuisses, je libérai ma main droite, la plongeai dans ma poche et la refermai sur une poignée du sable blanc soustrait à la piste de course, que je jetai dans l’obscure clarté. Rien; sauf... un cri étouffé de Phial, derrière moi.       <br />
       Je me retournai vers lui, me plaquant sur l’autre épaule, et l’interrogeai du regard. Ses signes véhéments n’étaient pas très explicites, mais je finis par voir qu’il désignait la troisième porte : oui, quelque chose était sorti par la troisième porte. Quelque chose qui s’était... éparpillé ? pulvérisé ? J’eus une soudaine intuition, et je rééditai le lancement de sable, cette fois sans quitter des yeux la troisième porte. C’était cela : un vent de sable, aussitôt dispersé qu’apparu, fut projeté vers la salle à l’instant où j’avais ouvert la main dans le second passage. Une dernière expérience confirma les deux premières.        <br />
       Il existait, devant moi, un mécanisme qui renvoyait automatiquement vers la salle tout objet qui s’y trouvait propulsé, et la vitesse instantanée à laquelle le phénomène se réalisait m’inclinait à penser qu’il s’agissait d’une machine produisant un mouvement d’une violence extrême. Il fallait en avoir le coeur net. J’enlevai l’écharpe violette de ma tenue d’acolyte, la remplis de sable et en fis, à force de noeuds, une balle grosse comme un melon, que je jetais à son tour. Instantanément des dizaines de fragments mauve voletèrent dans la pièce, au milieu d’une explosion de sable, quelques mètres vers ma gauche, avant d’être aspirés dans la colonne d’air en mouvement.       <br />
       L’expérience était concluante : il n’était pas question de passer par là !       <br />
       Je revins lentement au rapport, toujours agrippé à la paroi, et Phial convint que les deux portes réelles, apparamment communicantes, étaient sans doute reliées par une machine capable de détruire sans effort un objet tant soit peu massif.       <br />
       Il ne restait qu’une possibilité : trouver le levier qui permettait  à la fausse porte de s’ouvrir. Nous cherchâmes assez longtemps, nous épuisant dans des postures acrobatiques, toujours menacées par l’aquilon déchaîné, l’esprit peu à peu atteint par le souffle brutal qui nous enveloppait de son hurlement sans fin.        <br />
       Phial me toucha enfin l’épaule :       <br />
       « Ce n’est pas le bon moyen...        <br />
       —Bon... que suggère-tu ? »       <br />
       Il  pointa le doigt vers le sommet du plafond en cloche.       <br />
       « Là...        <br />
       —Je ne vois rien.        <br />
       —Si, le trou par lequel s’échappe l’air...        <br />
       —Tu veux que nous sortions par là ?       <br />
       —C’est la sortie, je le sens...        <br />
       —Tu es fou !       <br />
       —Mais non, tout nous entraîne par là, et nous faisons donc tout pour y résister... C’est cela qui tue les gens... Résister. Ils finissent par atterrir dans la broyeuse... qui est peut-être la machine à brasser l’air, d’ailleurs...       <br />
       —Oui, mais là-haut, qui te prouve qu’on n’est pas aussi envoyé ... ad patres ?       <br />
       —Rien... Il faut y aller prudemment.        <br />
       —Comment veux-tu t’envoyer en l’air prudemment sur un souffle d’air de 40 mètres de hauteur ?       <br />
       —Viens, dit-il, remonte en selle. On retourne près de l’entrée... »        <br />
       Trop exténué pour réfléchir, j’obéis, et nous nous retrouvâmes, titubant sous les rafales, sous le précaire abri de l’entrée, accrochés aux barreaux de la grille fermée sur notre malheur.       <br />
       « Voila mon idée : tu vas t’envoler.        <br />
       —Merci ! Toi le premier...        <br />
       —Attends. Je te retiendrai avec le câble, comme un cerf-volant. Et tu essaieras de planer, d’abord près du sol, et puis, si tu y arrives, plus haut, plus haut, jusqu’à ce que tu parviennes au rebord du trou, là haut...        <br />
       —Mais je peux retomber à tout moment, au moindre vent orienté vers le bas par la convection...        <br />
       —Sauf si tu as des ailes...        <br />
       —çà me rappelle quelque chose . Décidément, ce pays est obsédé par le complexe d’Icare... Pourquoi faut-il que çà tombe toujours sur moi, qui ai le vertige en montant sur un banc !       <br />
       —Tu as le vertige ?       <br />
       —Hélas, non ! » fus-je obligé de reconnaître.       <br />
       Phial tira de son sac ventral plusieurs petits objets métalliques et un drap qu’il fendit en deux. Le objets se révélèrent être les anneaux inutiles de la cotte de maille, qu’il avait précieusement conservés, ainsi qu’une pince serrante en bec de perroquet. A une vitesse sidérante, il me fixa un pan de drap sur l’épaule, le long du bras, du flanc, de la hanche et de la cuisse. Puis il se releva pour fixer l’autre pièce de tissu.       <br />
       « Encore un truc du vieux Paulinard, je parie ? ironisai-je.       <br />
       —Exactement ! Il a rassemblé tous le témoignages de vaincus survivants de cette épreuve et en a déduit quelques tactiques possibles ...        <br />
       —Ils avaient donc parlé du trou de la voûte ?       <br />
       —Non, aucun n’a osé cela, mais certains ont essayé de passer de l’autre côté du jet d’air en planant... d’où cette idée.        <br />
       —Et çà marchait ? »       <br />
       Phial me gratifia d’une splendide grimace. J’en déduisis que j’étais bon pour jouer les boulets de canon vivants.        <br />
       Je m’attendais à ce que mes “ailes” se décrochent immédiatement, mais le travail de Phial était solide.       <br />
       « Bon, en imaginant que tu arrives là-haut à peu près conscient...        <br />
       —Tu es toujours rassurant, mon ami.       <br />
       —Essaie d’accrocher le filin à quelque chose. Il me servira de tuteur.       <br />
       —Pour qui le grand confort ? Pour sa future excellence minusale ! fis-je, amer.        <br />
       —C’est seulement une question de poids, Augustin, tu le sais bien.       <br />
       —Pas de problème, j’aime bien les courants d’air, j’ai pris de mauvaises habitudes avec ton ami Satius qui était encore plus léger que moi, le pauvret.       <br />
       —Vas-y plutôt en rampant, tu auras moins d’appréhension. »        <br />
       Je me plaquai au sol et commençai à progresser vers l’affreuse colonne hullulante, espérant qu’elle ne m’arracherait pas le scalp avant de me soulever de terre.       <br />
              <br />
       Le décollage se fit très doucement, en partant des pieds et des jambes, ce qui me donna un certain temps pour contrôler ma position et sentir les effets de petits déplacements sur la prise au vent. Longtemps, j’hésitai à laisser mes doigts quitter le sol, mais quand cela fut fait, l’appréhension me quitta pour laisser la place à une certaine jubilation sportive.        <br />
       En tenant les membres assez écartés du corps, la sollicitation puissante de l’ascendance sur mon corps “ailé” semblait assez stable. Elle pardonnait de petites erreurs mineures comme le mouvement d’une main, mais je sentais que cela pourrait se tranformer en catastrophe, si j’en jouais trop. Peu à peu je m’habituai à la quasi-solidité du fluide qui m’entraînait irrémédiablement vers le haut, comme une cascade inversée. Sans jeter un coup d’oeil vers le sol qui s’éloignait dans l’ombre, je fixai l’objectif du débarquement : le trou rond et noir qui m’attendait plus haut, maintenant à moins de dix mètres, de cinq... de trois... de deux.       <br />
       La peur me rattrapa quand je fus saisi dans les vifs remous du refoulement créé à la périphérie du goulot, mais je n’autorisai pas la panique à m’inspirer un geste inconsidéré. L’instant d’après, j’avais pénétré le puits sombre.       <br />
        Je tirai un coup bref sur le filin pour signifier à Phial d’arrêter de le laisser courir, et je restai suspendu dans l’ouverture céleste, tel un bouchon en équilibre sur un geyser, dans un état proche de la terreur. Le temps que mon oeil  s’accoutume, je distinguai, à portée de main, de grands échelons de fonte plantés tout autour du passage circulaire. Je m’y accrochai, tentai un rétablissement sur les genoux, et voyant qu’ils se prolongeaient par la main-courante d’un chemin de ronde, je basculai en avant et me laissai tomber sur le pavement de celui-ci.       <br />
       Le courant d’air m’avait brusquement abandonné, comme la marée délaisse un crabe mort sur la plage. Il faisait froid, mais sans excès. Je me relevai, et réprimant un tremblement, je me séparai du harnachement et de son filin que je nouai solidement autour de la main-courante. Puis j’exerçai trois tractions longues et une courte : signal convenu pour dire que j’avais attaché le câble, et que Phial pouvait à son tour tenter l’ascension. Le devoir accompli, je m’affalai à nouveau sur le sol de l’étroit couloir circulaire, et fermai les yeux.        <br />
       Pour Phial, grimper le long du câble, son poids réduit à celui d’une plume par la poussée du geyser aérien, fut un jeu d’enfant. Je le sentis atterrir près de moi quelques minutes après mon signal. Il s’écroula lui aussi -moins de fatigue, que de tension nerveuse-. Mais il se releva aussitôt pour explorer les environs.        <br />
       Je résistai à l’envie de prendre un peu de repos, et j’examinai le lieu à mon tour : nous nous trouvions sur une passerelle en anneau, suspendue à un mètre-cinquante en dessous de la clef de voûte du bâtiment, et au dessus du plafond de la salle de vents. La colonne d’air verticale fusait entre les hautes rembardes du goulot et continuait à se propager jusqu’à la large pierre octogonale scellant le toit, où elle disparaissait par une myriade de trous, donnant sans doute sur des tuyauteries fixées sur la face extérieure, et ramenant l’air vers une pompe géante.        <br />
       Penché pour ne pas toucher de la tête la surface rugueuse, Phial avait décrit un demi-tour et s’était arrêté de l’autre côté de la rotonde, dans l’expectative. Il se retourna vers moi et me fit signe de le rejoindre.        <br />
       Une petite porte au battant d’acier était creusée dans la courbe du plafond. Phial saisit la haute poignée de sa main gantée et la tira vers lui. Elle bougea, mais ne céda pas à des efforts renouvelés. Nous additionnâmes nos forces, et elle s’entr’ouvrit en résistant, ses gonds rouillés produisant un grincement sonore, qui se répercuta en écho multiple autour de nous.       <br />
       Aucun courant d’air autour de l’issue... Nous y passâmes prudemment la tête. Elle s’ouvrait sur un petit palier accroché au flanc d’une pente convexe. Un escalier rudimentaire de marches de pierre polie, scellées dans la paroi extérieure du dôme, le prolongeait et, suivant une large spirale inclinée, se perdait dans la pénombre des niveaux inférieurs.        <br />
       Je levai la tête. Ce que je pris tout d’abord pour un ciel nocturne prématuré se révéla être l’intérieur évidé de l’immense pyramide allongée qui servait à la fois de support des gradins des spectateurs de la course, et d’enclos aux divers bâtiments des loges. Ce jour interne n’était pas complètement impénétrable : une pâle lueur grise provenait des panneaux diaphanes et irréguliers qui semblaient former des éléments de plafond, une dizaine de mètres au dessus de nous. J’y reconnus l’envers du pavage translucide de la grande terrasse carrée où je me trouvais une heure plutôt, en compagnie des autres acolytes.        <br />
       Je distinguai enfin d’autres structures prisonnières de la boîte géante, également élevées, aux formes variées, certaines dissymétriques ou carrément biscornues, mais toujours aveugles, hermétiquement closes sur les mystères de leur propre univers intérieur.        <br />
         « Crois-tu qu’il soit judicieux d’emprunter cette espèce d’issue de service ? demandai-je. Si ce n’est pas le parcours officiel, nous risquons de perdre l’épreuve, même si nous sortons sains et saufs.       <br />
       —Pas du tout dit Phial, la règle du jeu est bien plus simple : est valable toute sortie trouvée par un candidat et qui le conduit sain et sauf au podium de la maison civile. Personne ne nous demandera comment nous y sommes parvenus !       <br />
       —Alors n’y a t-il pas un moyen de nous élever encore davantage, au niveau de ce toit cimenté ? Si nous cassons un carreau, nous-nous retrouverons sur la terrasse des acolytes.        <br />
       —Je ne suis pas sûr que ce soit avisé, dit Phial. Le domaine des acolytes n’est ouvert que sur les loges, et pas sur l’extérieur. Nous risquerions, au mieux, de nous retrouver au point de départ, et au pire d’avoir à choisir l’épreuve d’une autre loge.       <br />
       —Nous pouvons au moins essayer de descendre ces marches et voir où elles nous mènent, mais nous n’avons plus de corde pour nous assurer.        <br />
       —Comment cela, plus de corde ? Mais bien sûr que si. Viens voir... »        <br />
       Phial me ramena à l’endroit où j’avais enroulé le harnais autour de la main courante et désigna, tout près, le noeud qu’il avait fait avec un fil de pêche, beaucoup plus ténu.       <br />
       « J’ai attaché le mousqueton du câble à ce petit fil. En tirant dessus, -comme ceci- le fermail du bas s’ouvre et je vais simplement ramener l’autre extrémité à notre hauteur.       <br />
       —Génial... encore Paulinard ?       <br />
       —Paulinard, toujours ! Et note que nous pourrons répéter le coup autant que de besoin. »       <br />
       Il eût à peine tiré sur le fil que tout le câble, lancé par une main géante, remonta vers nous en une pelote désordonnée qui s’emmêla autour de la rambarde. Phial réaccrocha l’anneau sur la barre d’appui qui entourait le palier extérieur et me présenta le harnais.       <br />
       « A toi l’honneur, cette fois encore...        <br />
       —Et pourquoi moi ? protestai-je.       <br />
       —Toujours pour la même raison, mon ami : tu es le plus léger. Si tu plonges dans le vide, il me sera bien plus aisé de te récupérer, que l’inverse. »        <br />
       La logique était impeccable et ne souffrait guère objection.       <br />
       Là encore, la précaution de Phial se révéla opportune. J’avais descendu une cinquantaine de marches, la main droite crispée sur les menues aspérités du dôme, et je venais de gratifier mon ami d’un : “tout va bien, je vois une porte !” lorsque un roulement rocailleux se fit entendre. Toutes les dalles qui formaient l’escalier changèrent en même temps de position sur leur axe, venant s’ajuster à leurs voisines pour former un plan incliné parfaitement lisse. Assis sur les talons, je me mis à glisser en hurlant, m’attendant chaque seconde à dépasser le bord courbe sans pouvoir m’y retenir, et à continuer ma course dans le vide. Mais le câble joua aussitôt son office : fermement retenu par les épaules, ma vitesse acquise diminua, et je pus contrôler le virage de la rampe, me maintenant contre le vaste bulbe cimenté. Finalement, Phial arrêta complètement mon mouvement.       <br />
       De très loin, comme du sommet d’un immeuble, je l’entendis crier :       <br />
       « La porte... Va voir... »       <br />
       J’enlevais mes chaussures, la plante des pieds toujours moite ayant plus de prise sur la pierre lisse, et je continuai à descendre très lentement sur le plan fortement déclive jusqu’au palier inférieur, en espérant de tout coeur que la rampe ne subisse pas d’autres transformations qui me projetteraient immanquablement dans le gouffre.        <br />
       Parvenu à la plate-forme, je regardai par le guichet aménagé dans le blindage à gros clous : faiblement éclairés, d’énormes capots cuivrés vibraient dans un sifflement infernal. C’était sans doute la pompe qui produisait les vents de l’Egarement. A en juger par la forte aspiration d’air produite à hauteur du judas, je doutais que cette issue soit utile pour nous : sauf erreur, nous y serions avalés et centrifugés, exactement comme par les portes de la grande salle, qui donnaient sûrement sur le même appareil.        <br />
       Je m’attardai toutefois à regarder la machine, me demandant d’où elle tenait son énergie primaire. Probablement de la même source que tous les engins qui servaient au fonctionnement de l’ensemble de Tahoney : de la vapeur produite par des émanations souterraines et captée par des turbines ? De l’eau sous pression ? Je ne pouvais me garder d’admirer la perfection technique d’objets grandioses créés, disait-on, par la fine fleur des Omen de Périache, plus de cent ans auparavant, en des temps où la superstition n’avait pas encore triomphé de la science.       <br />
       Un coup bref sur la corde me rappela à l’ordre. Je rebroussai chemin et remontai laborieusement sur les dalles inclinées. J’expliquai ce que j’avais vu à mon ami qui se rendit à mes arguments.       <br />
       « Mais alors, par où passer ? ajouta-t-il. On ne peut plus retourner dans la salle, maintenant.       <br />
       —Il y aurait bien une solution un peu absurde, dis-je.       <br />
       —Voyons toujours...        <br />
       —Nous pourrions tenter de circuler dans la pyramide, mais entre les loges, en empruntant les espaces de service qu’on voit autour de nous. C’est bien le diable si nous ne parvenons pas à découvrir une sortie faite pour les techniciens qui entretiennent Tahoney.       <br />
       —C’est une idée, mais les chemins peuvent être piégés comme l’escalier, et les sorties peuvent nous renvoyer dans le circuit des acolytes, entièrement clôturé d’énormes grilles.        <br />
       —Nous pouvons aussi tenter de pénétrer dans l’un des autres bâtiments » suggérai-je.       <br />
       Je tentai de m’orienter par rapport à la direction que j’attribuai à l’entrée de la loge.       <br />
       « Si on estime que l’entrée est derrière nous par rapport à la porte des machines, alors ce gros immeuble aveugle sur notre gauche devrait être celui du Regard, et la cloche de béton géante plus à gauche encore devrait contenir le Chaos.       <br />
       —Tu as bonne mémoire...        <br />
       —La maquette de Paulinard s’est gravée dans mon esprit dans les détails. Par conséquent, continuais-je, l’espèce de bouteille au goulot démesuré, face à nous est le Vortex, et les deux bâtiments informes qui l’encadrent sont respectivement le Sublime et le Message. Là-bas, plus loin à droite, l’immense boîte à fromage grise, c’est certainement l’enclos du “Changement”... Nous avons l’embarras du choix. Lequel préfères-tu ?       <br />
       —Je te l’ai dit ce matin : c’est précisément l’Egarement. Et je pense que le décor que nous voyons fait entièrement partie de notre épreuve.        <br />
       —Je ne crois pas, il est difficile de truquer à ce point l’impression de distance et de masse...        <br />
       —Tu ne connais pas les techniques d’illusion Omen.       <br />
       —D’après toi, tout cet immense hangar n’existe pas ?       <br />
       —Il est possible que ce ne soit qu’une image en relief projetée sur des miroirs autour de nous.  Mais, bon, je t’accorde qu’il vaut tout de même la peine d’explorer l’environnement. Nous disposons de deux alternatives : soit la voie aérienne, soit la voie terrestre. Pour l’aérien (je sais que tu l’apprécies follement),  je darde ma tirapelle sur l’un des bâtiments de notre choix, en accrochant au carreau notre inusable filin. Le projectile ira se planter dans le ciment et il nous suffira ensuite d’un peu d’équilibrisme au dessus du vide. Tu adoreras cela !       <br />
       —Mais s’il s’agit d’un miroir ?       <br />
       —En ce cas, nous le saurons immédiatement. Il se brisera ou montrera une éraflure, la flèche disparaîtra à l’intérieur du mirage et le filin retombera... Que sais-je ?       <br />
       —Il reste la voie terrestre : tu préfères que nous nous laissions descendre sur le sol à partir du palier des machines ?       <br />
       —Je ne sais pas. Nous avons assez de filin pour atteindre le fond d’une douve profonde autour de notre bâtiment.        <br />
       —Tu crois qu’il y a une douve ?       <br />
       —On peut s’y attendre : c’est le moyen le plus simple d’empêcher les gens de sortir de leur épreuve.  Il vaut peut-être mieux tenter le saut vers un autre immeuble, d’autant que nous n’avons rien à manger, et qu’escalader de grandes hauteurs après en avoir descendu d’autres nous prendrait une énergie considérable. Nous avons eu la chance d’être portés aux cieux par une énergie gratuite... Essayons d’en conserver le bénéfice ausi longtemp que possible.       <br />
       —Ce n’est pas insensé » reconnut Phial après s’être consulté lui-même.       <br />
       Il replia soigneusement le câble en cercles concentriques et ouvrit son sac ventral. Il en sortit cette fois une petite arbalète de métal noir sur laquelle il ajusta posément un carreau à la hampe épaisse, terminée par un anneau. Il y enfila l’extrémité libre de notre corde à tout faire, laissant l’autre solidement attachée à la rambarde, et se prépara à tirer.       <br />
       « Quel bâtiment préfère-tu ?       <br />
       —Vu mon penchant pour les tâches intellectuelles, essayons le Message... C’est probablement cet entassement de cubes, là, sur ta droite. »       <br />
       Un pan de mur en surplomb, au crépi sombre et taché, se présentait presque perpendiculairement à notre position, à environ trente mètres. Phial mit en joue, visant un point proche de son sommet, et tira.       <br />
       Le carreau partit comme le harpon vers le rorqual et -miraculeusement- se planta dans le mur à l’endroit voulu, émettant une détonation sêche qui se répercuta en échos multiples.       <br />
        « Bon, dis-je, ce n’est pas un mirage.       <br />
       —Un point pour toi, mon ami » dit Phial. Il sauta sur la rembarde, et sans autre préliminaire, se suspendit dans le vide au filin. Sans s’assurer avec les jambes, il avança d’une main sur l’autre, avec une sûreté de geste qui me donna -prospectivement- la chair de poule.        <br />
       « Tu as pratiqué cela toute ta vie ? lançai-je.       <br />
       —Les lianes de la forêt de Wino me sont familières ... »        <br />
       Notre grand singe fut bientôt de l’autre côté. Un simple rétablissement acrobatique utilisant la barre enfoncée dans le mur comme échelon, et sa main gauche vint prendre un appui solide sur le faîte du mur. Avec autant d’aisance, il s’éleva à la force des épaules au dessus du rebord, et se retrouva debout, m’adressant en souriant un signe de victoire.       <br />
       Je lui rendis son sourire avec avarice, et déglutis quand il m’invita à emprunter la même route.       <br />
       Tout se révéla évidemment bien plus difficile pour moi, mais —je ne veux pas savoir comment— je me retrouvai suspendu, pieds et mains crispés sur le filin qui m’apparut soudain ridiculement fin, et bien éraflé par les épreuves précédentes. A peu-près au milieu du trajet, je constatai du doigt, avec une angoisse absolue, qu’un brin avait cassé.        <br />
       Je me préparai à réfléchir intensément sur le moyen d’aborder le mur et de me hisser sur la ligne de faîte quand je sentis la poigne de Phial attraper le col du harnais que j’avais gardé sur moi, et m’enlever en l’air, tel un prestidigitateur sort de son chapeau un lapin en le tenant par les oreilles. Il me déposa en douceur à côté de lui.       <br />
       « Si j’avais une poignée, tu pourrais me prendre comme valise », plaisantai-je, la voix mal assurée.       <br />
       Mais Phial plaisantait rarement. Il était déjà en train d’examiner le sinistre sol de ciment poussiéreux où nous avions atterri, sillonné de longues blessures blafardes calfatées de goudron. Le toit était carré et ne présentait aucune trace de trappe ou de sortie de conduit d’aération.        <br />
       « Sapituile de chancrepouisse ! » grommela le Signour de Michemin, ramenant derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs un peu graisseux.       <br />
       J’observai avec attention les fissures qui couraient dans la surface, formant des tracés erratiques, qui se croisaient parfois.       <br />
       « Curieux, ces marques d’usure, alors qu’il n’y a ni vent ni pluie. On dirait les séquelles d’un séisme...       <br />
       —Cela se pourrait. Il y en a, rarement, mais assez régulièrement dans notre région, dit Phial.        <br />
       —Elles sont d’ailleurs réparées à la va-vite...        <br />
       —C’est une preuve supplémentaire de la détérioration de l’institution des jeux. Sans doute que, pris par surprise par la décision subite du Villacope, les employés de Fur’hion n’ont pas eu le temps de procéder aux réfections nécessaires, après des années d’arrêt.       <br />
       —Dans ce cas, si tu avais un piolet parmi tes merveilleux outils, nous pourrions tenter de creuser à la jonction de deux failles...        <br />
       —Hélas, mon sac n’est pas une poche marsupiale, répondit  Phial sans la moindre trace d’humour. Je n’ai que la pince pliante en guise de grattoir.        <br />
       —Oh non ! Nous en aurions pour dix ans, et nous ne diposons pas de l’éternité, comme ce héros d’un roman, qui s’évada des oubliettes à l’aide d’une cuiller à café.        <br />
       —En revanche, dit Phial, nous pouvons tester la résistance d’un point faible du toit. »       <br />
       Aussitôt dit, aussitôt fait. Il choisit un endroit où les fissures formaient un réseau croisé plus dense, et où certains pans de terrasse semblaient s’être légèrement affaissés. Et il sauta sur place à pieds joints, y mettant tout son poids.        <br />
       Tout le sol résonna comme un gong assourdi au milieu du silence sépulcral de l’immense hangar.        <br />
       « çà a l’air solide, bien que çà vibre un peu, dit Phial, qui recommença trois fois ce curieux saut à la corde sans corde.       <br />
       —Non, décidément çà tient. Ce n’est pas la bonne solu... »        <br />
       Dans un grand bruit d’arrachement, il s’enfonça brusquement, sans avoir le temps de se retenir aux bords irréguliers de la crevasse qui s’était ouverte sous lui, et son cri étonné fut englouti dans les profondeurs.       <br />
       Je courus au bord du trou et me couchai, essayant désespérément de voir dans l’obscurité.       <br />
       « Phial ? tu vas bien ?»  hurlai-je.       <br />
       Une voix très proche me répondit tranquillement :       <br />
       « Parfaitement. Je suis dans une sorte de grenier. Tu peux sauter aussi, il y a à peine deux mètres de hauteur; nous pourrons facilement remonter, s’il n’y a pas d’issue. »        <br />
       Je le suivis en me suspendant à une poutre qui semblait solide, et me lâchai sur un plancher plein de gravats. Le local était plongé dans une nuit d’encre. Mes yeux s’habituèrent peu à peu, et, je distinguai vaguement la silhouette de Sire d’Atoy qui avançait, telle un bas-relief égyptien, le long d’une paroi d’ombre.        <br />
       « C’est une cloison, dit-il. Je reconnais l’odeur de l’ogave. C’est un bois rare maintenant, mais il était très usité jadis, car il repousse les insectes foreurs.        <br />
       —Si on allumait la bougie que tu caches sûrement parmi tes richesses ?       <br />
       —Je n’aime pas beaucoup les flammes...        <br />
       —Tu as peur que cela nous fasse repérer ? De toutes façons, nous le sommes déjà, avec tout le vacarme du toit effondré.       <br />
       —Non, mais je n’ai que très peu d’huile et de mèche, et je préfère les économiser pour le cas où nous tomberions dans une obscurité totale ...        <br />
       —Car pour toi, ce n’est pas l’obscurité ?       <br />
       —Non, j’y vois assez bien... »        <br />
       Un bruit mat suivi d’une exclamation de douleur et d’un juron épouvantable démentirent aussitôt cette affirmation. Phial s’était cogné la jambe à une sorte de colonne de bois inclinée.       <br />
       « Bon, si tu insistes vraiment, nous pouvons allumer la lampe... »        <br />
       Phial craqua son briquet d’étoupe, l’approcha de sa petite lampe portable et la lumière jaune se fit, minuscule d’abord, puis plus haute, prolongée d’une corolle bleutée.        <br />
       Nous regardâme autour de nous.       <br />
       Je réprimai un éclat de rire : la chevelure de Phial était maintenant poudrée d’un beau blanc crayeux, tout comme ses sourcils et ses épaules, ainsi que ses pectoraux. Quelques gravats couronnaient encore le tout, petits icebergs soulevés par un énorme Poséidon sorti, mal réveillé, des abysses.       <br />
       « Il me semble, fis-je avec componction, que tu as essuyé les plâtres...  »       <br />
       San répondre, il s’épousseta tout en dardant sur les recoins sombres son regard perçant.       <br />
       Le grenier était vide, et son plancher couvert d’une épaisse poussière, capable de rivaliser en virginité avec les neiges les plus éternelles, sauf les quelques traces de pas que nous avions laissées derrière nous depuis l’étoilement de plâtras qui signalait notre atterrissage. La pièce mesurait la longueur de l’immeuble, mais seulement la moitié de sa largeur, l’autre moitié se trouvant au delà d’une cloison de planches bien jointoyées, courant d’un bord à l’autre. Au devant de la paroi un certain nombre de pieux de taille inégale, s’enfonçaient de biais dans le plancher découpé assez largement autour de chacun. Phial venait de buter dans le premier et le plus petit de ces chevrons. Il essaya de le remuer, mais la barre était solidement ancrée.       <br />
       « Qu’est-ce que c’est que ces mâts, d’après toi ?        <br />
       —Des éléments de soutien de mobiliers de l’étage inférieur, probablement, dis-je, toujours sûr de moi (mais pas vraiment, au fond).       <br />
       —Mm. »       <br />
       Nous arpentâmes la surface sans rien découvrir d’intéressant. Nous en étions à envisager la tâche excitante de balayer à la main pour découvrir une anomalie dans le plancher, quand je butai sur un renflement. Je me baissai et identifiai un gros verrou complètement rouillé. Lorsque je voulus le desceller de son support, il s’effrita littéralement. Je dégageai alors la rainure de la trappe, et la soulevai, la laissant retomber en arrière, chassant une nuée poudreuse .        <br />
       Un escalier de bois en colimaçon étroit et raide se présenta, dans lequel Phial s’engagea sans hésiter, lampe à la main.        <br />
       Je lui emboîtai le pas et nous descendîmes l’équivalent de trois étages normaux, toujours contre la même palissade massive. Puis les marches s’arrêtèrent net, au droit de la cloison.       <br />
       « Saputraille ! maugréa mon compagnon, toujours ces portes fermées. »       <br />
       Et, de colère, il donna un coup de pied sauvage dans le mur de bois... qui vola en éclats, sans présenter la moindre résistance.       <br />
       Des cris d’alerte accueillirent immédiatement ce geste, et mon belliqueux ami sauta en avant, leur répondant par son hurlement de guerre, prêt à toutes éventualités. Je le suivis les yeux fermés, m’égosillant également, par solidarité.       <br />
              <br />
       Nous avions atterri dans une sorte d’amphithéâtre, à la gauche de la place du conférencier, et sur les gradins devant nous s’était levée une foule de gens, aussi stupéfaits que nous. Je reconnus Benjou, au premier rang, qui se dressa pour calmer ses troupes en vêtements à carreaux, et à sa droite, j’eus la surprise de voir le grand Myriapodis.       <br />
       « Je croyais vous avoir vu prendre la loge du Vortex, Sire Situs ?       <br />
       —A qui ais-je l’honneur ? s’informa d’un ton glacé la grande araignée chauve.       <br />
       —C’est mon acolyte, dit Phial. Quant à moi-même, dois-je me présenter ?       <br />
       —Non, Signour Phial, dit Homer, nous vous avons tous reconnu, malgré votre déguisement de vieillard blanchi. Mais, permettez-moi de retourner la question : comment vous trouvez-vous dans “Le Message”, alors que, si je ne me trompe, vous vous dirigiez vers une autre loge ?       <br />
       —Je crois que nous sommes entrés ici par effraction, si ce mot convient dans un jeu où tout est permis à l’intérieur de l’enceinte de Tahoney.        <br />
       —Eh bien, plus on est de cerveaux, plus on est intelligents ! s’exclama Homer en calmant ses troupes parmi lesquelles du mécontentement se manifestait. Voici deux heures que nous séchons devant notre troisième et dernière énigme... Peut-être pouvez-vous nous aider à en venir à bout.        <br />
       —Mais ce n’est pas légal, fit la voix de fausset d’un acolyte, et de plus, à qui attribuera-t-on le mérite de la victoire, si nous sommes tous ensembles ?       <br />
       —Monsieur Fourret, je me demande si j’ai bien fait de vous accepter dans nos rangs, car votre remarque n’est pas brillante. Vous savez très bien que peu importe le nombre de candidats victorieux dans Tahoney, car c’est Fahoney, le grand Voyage, qui nous départagera vraiment.        <br />
       —Certes, Maître Homer, mais il n’en reste pas moins que toute aide est interdite entre candidats...        <br />
       —Est-ce donc vous qui nous trahirez face aux instances du jeu, Monsieur Fourret ?       <br />
       —Certes non, bredouilla le petit homme à la face jaunâtre. Certes non.        <br />
       —Alors considérez l’autre aspect de la chose : une entr’aide loyale favorise l’amitié. Et les amitiés nouées pendant l’épreuve sont souvent les plus solides. En disconvenez-vous ?        <br />
       —Au contraire...        <br />
       —Bien. Lorsque je serai Minus, désormais seul au pouvoir contre une myriade de jaloux et de haineux, j’aurai le plus grand besoin de compter sur des amitiés impavides et des intelligences fermes. Alors, je me souviendrai des expériences de la course, et je tendrai la main à d’anciens concurrents loyaux.       <br />
       —Très noble de votre part, dit Phial, mais je ne suis pas encore battu, et je me refuse à interpréter vos paroles comme une tentative de soudoiement.        <br />
       —Ce n’en est pas une, cher Phial, soyez-en convaincu.       <br />
       —J’aimerais donc savoir, ne vous en déplaise, ce que Myriapodis Situs et son acolyte font ici, visiblement de plein accord avec vous, au lieu de combattre les flots du Vortex...        <br />
       —Je vais vous répondre, dit l’homme longiligne d’une voix grave. Je suis arrivé ici par un circuit tout à fait officiel, bien que totalement imprévu par moi. J’ai très vite triomphé du Vortex grâce à un plan mûri de longue date, et aussi, je dois le dire, grâce à la taille de mes bras et à la vigueur de mes doigts qui m’on permis de m’élever au dessus du mortel remous. Toutefois, je n’avais pas considéré avec assez de méfiance le hublot qui se trouvait dans le sas de sortie. J’y risquai un oeil et y fus aussitôt aspiré sur un tobbogan qui me conduisit ici, bientôt suivi de mon fidèle adjoint.        <br />
       —Et je dois dire, dit Homer Benjou, que j’ai eu jusqu’ici des raisons de me réjouir de la présence de Situs, sans lequel nous serions encore coincés au premier étage devant un horrible casse-tête à mille et une pièces différentes.       <br />
       —Je comprends mieux, dit Phial. Et bien, ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, quel est maintenant votre problème ?       <br />
       —Si vous voulez bien vous donner la peine de regarder à votre droite, vous en aurez un aperçu. »       <br />
       Nous nous retournâmes vers le mur que nous venions de franchir, et nous y vîmes un grand carré de plaques blanches sur lesquelles étaient gravées, sur cinq rangées, les lettres de l’alphabet. Une sixième rangée n’était occupée que par la lettre z placée dans la colonne médiane, pour la symétrie de l’ensemble.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       « Eh bien, dis-je, quelle est l’épreuve ? »       <br />
       Une voix tremblante et très enrouée, venue du fond des âges, s’éleva d’une niche située au dessus de la plaque :       <br />
       « Je vais vous le dire, mes enfants... encore une fois. »        <br />
       Nous levâmes les yeux pour voir une silhouette assise en lotus, recourbée sur elle-même. Un vieil homme enveloppé dans la tenue des Omen se tenait là, tel un bibelot précieux sur une étagère.       <br />
       « Autant de fois qu’il le faudra... jusqu’à ce que vous fassiez l’erreur ultime... ou que vous ne l’emportiez sur le destin, pour cette fois. »        <br />
       Une touffe de longs poils blancs émergeait de la capuche rabattue sur le visage invisible, et remuait aun rythme des paroles prononcées d’une voix éraillée -et pourtant douce-.       <br />
       « Vous devez former un certain mot avec cinq de ces lettres, dans l’ordre ou dans le désordre. A chaque fois que vous toucherez du bout de la grande canne une lettre qui existe dans le mot, vous entendrez la clochette de la vérité. Il ne se passera rien si vous touchez une lettre fausse. Vous avez trois droits à l’erreur. A la troisième, je disparaîtrai et vous devrez vous en retourner par où vous êtes venus. Je rappelle que vous en avez déjà commis UNE, avant que votre compagnie ne devienne aussi nombreuse. »       <br />
       L’étrange personnage se tut, et je ne pus m’empêcher de crier :       <br />
       « Mais c’est impossible ! à moins que vous ne nous donniez quelques indications sur le mot !       <br />
       —C’est vrai, jeune Augustin...        <br />
       —Comment savez-vous mon nom ? »       <br />
       Un rire silencieux secoua la silhouette tassée, se transformant en toux catharreuse. Puis le vieillard reprit son souffle, et continua:       <br />
       « Voici l’aide convenue. Cette phrase contient la clef du Message :        <br />
       “Bord sur bord, tu fuis à tire d’aile       <br />
       Le plus grand des rois,       <br />
       Mais quel que soit le sort       <br />
       Vers l’amour tu reviens.”»       <br />
              <br />
       Le vieil Omen répéta la sentence plus lentement, puis se tut et devint immobile comme une statue, sauf la barbiche, agitée de tremblements spasmodiques.       <br />
              <br />
        « Quelle est l’erreur que vous avez déjà commise ? » demandais-je.       <br />
       Myriapodis soupira.        <br />
       « J ’ai cru que la phrase faisait allusion à l’histoire connue -trop connue- du héros Fantainbrelon, pourchassé sans trêve par le Minus Praximard, et qui, dans chaque île où il débarquait, connut une aventure amoureuse intense. J’ai donc proposé F. Mais ce n’est pas cela.       <br />
       —Les erreurs sont instructives, dans ce type de jeu, fis-je. Avez-vous d’autres idées ?       <br />
       —Oui, mais il ne reste que deux chances... et personne ne veut les gâcher.       <br />
       —Bien, puis-je soumettre une proposition ?       <br />
       —A condition que vous la justifiiez suffisamment, approuva Benjou. Nous ne pouvons nous permettre de marcher au hasard...        <br />
        —Ecoutez, je crois avoir un système fiable, dis-je. Mais je ne peux pas le révéler.       <br />
       —Alors taisez-vous, dit la voix aigre de Fourret.       <br />
       —Je crois que nous pouvons avoir confiance dans Augustin, dit Phial. Il m’a souvent étonné pour un freluchet d’ultramondain.       <br />
       —Merci de ce qualificatif sûrement élogieux, mon cher Michemin.        <br />
       —Bon, décida Benjou, je marche. Et vous, Situs ?       <br />
       —Pourquoi pas, je suis en faveur de toute expérience intéressante. Tentez de ne pas nous décevoir. »       <br />
       Je m’emparai de la canne et en cinglai la lettre A, tout en haut et à gauche du tableau. Aussitôt la clochette retentit .       <br />
       « Comment avez-vous fait ? dit Fourret, blême de stupeur.       <br />
       —Eh bien, le fait que F soit une erreur m’a aidé...       <br />
       —C’est tout ? Vous avez tout risqué sur ce paralogisme ? fit Myriapodis avec irritation.       <br />
       —Oui et non...        <br />
       —Mais encore, jeune homme ? Nous avons peu de temps. »       <br />
       Homer intervint encore :       <br />
       « Du calme ! nous n’allons tout de même pas réprimander Augustin pour avoir trouvé une réponse juste. Je propose au contraire qu’on lui fasse confiance pour la suivante. »       <br />
       Ayant obtenu l’accord tacite de la majorité et le silence attentif des autres, Benjou me donna la parole.       <br />
       « Eh bien, pour la suivante, je vous demande un droit à l’erreur, en vous certifiant, que, quelle que soit la réponse, l’information me sera utile et nous conduira à la victoire...        <br />
       —C’est beaucoup demander, dit Situs, le sourcil fronçé.       <br />
       —En effet. Mais, allez-y... » trancha Homer.       <br />
       Je désignai la lettre G qui demeura silencieuse.        <br />
       « Je vous l’avais bien dit, c’était du hasard, du pur hasard. Ce jeune monsieur est un frimeur, déclara Fourret avec grandiloquence.       <br />
       —Et maintenant, enchaînai-je , bon pour la lettre T ! »       <br />
       Le T était effectivement bon, et tout le monde poussa un hourra, sauf le petit bonhomme renfrogné, et la longue perche au regard distant.       <br />
       « Maintenant, dis-je, j’ai besoin de votre aide pour donner un sens à tout cela, car, jusqu’ici, je peux bien vous le dire, j’ai procédé formellement... Pourriez-vous me proposer des mots de cinq lettres qui contiennent A et T, dans n’importe quel ordre, et qui, surtout, ne contiennent ni B, ni G, ni L, ni Q, ni V, et bien sûr,  excluent F ? »       <br />
       La proposition excédait les possibilités mentales de la plupart des acolytes, et Phial qui me regardait, les yeux écarquillés, un vague sourire admiratif aux lèvres, se souciait peu d’appliquer son esprit à la question. Au bout d’un certain temps, Myriapodis avait noté sur un carnet une dizaine de noms, dont certains que j’ignorais, car en langue savante, issue du Guamaais ancien.        <br />
       « Pouvez-vous m’indiquer le sens de “Pratè” ?       <br />
       — “L’affaire”.        <br />
       —çà ne convient pas du tout. Il faut un nom d’acteur humain ou divin...        <br />
       —Antho ? suggéra le petit acolyte acerbe, ouvrant brusquement les yeux qu’il plissait très fort jusque là.       <br />
       —Que veut dire “Antho” ?       <br />
       —Broussaille, petite plante pour chevirelle, dit Situs. Par dérivation, cela voulait dire “homme,” au sens de l’espèce humaine, qui pousse comme le chiendent.       <br />
       —C’est cela, dis-je, sans hésitation, il ne reste qu’à placer N, H et O.       <br />
       —Prudence... Allez-y lettre par lettre, dit Benjou.       <br />
       —Bien sûr, mais il n’y a aucun doute, faites-moi confiance. »       <br />
       Quand toutes les lettres eurent déclenché la sonnette, tout le monde se dressa, s’embrassant et poussant des cris de joie. Puis chacun se tut pour entendre la réaction du vieil Omen.       <br />
       La voix plus éraillée que jamais, celui-ci proclama le succès, et le tableau se coucha silencieusement en arrière, ouvrant une porte sur le vaste couloir central qui formait l'épine dorsale du bâtiment des gradins. Au fond, nous pouvions voir l'escalier de marbre monumental monter vers la lumière mordorée de l’après midi.       <br />
              <br />
       « Je crois que nous avons gagné, fit Homer, un peu ému. Mais attention, il peut encore  y avoir des pièges.       <br />
       —Prenons tout de même le temps de remercier monsieur Fourret, dit Phial. Il a très mauvais caractère mais il ne semble pas aussi stupide qu’il voudrait parfois en avoir l’air.»       <br />
       Fourret ricana, son long nez fixant ses pieds, très content de lui.       <br />
       « Je vous revaudrai cela, dit Homer. N’oublions pas non plus le mérite d’Augustin. C’est à lui que revient l’essentiel du déchiffrage.       <br />
       —C’est vrai, dis-je modestement, mais nous n’avons pas le temps de nous congratuler... Chaque minute laissée à Wiril Braighcht augmente ses chances de filer.       <br />
       —Miséricorde ! s’écria Phial, je l’avais presque oublié, celui-là.        <br />
       » Il faudra tout de même que tu m’expliques comment tu as réussi ce coup, ajouta-t-il à voix basse à mon adresse. Je n’ai rien compris.       <br />
       —Pourtant, observai-je,tu avais tous les éléments en main, exactement comme moi.       <br />
       —Que veux-tu dire par “exactement comme toi”, espèce de crapaudin à vapeur ?       <br />
       —Réfléchis... Et ce faisant, je te conseille de nettoyer ta parure de plâtre pour te présenter devant le Patriarche et le Villacope...        <br />
       —M’expliqueras-tu, jeune animal ?       <br />
       —Plus tard. J’ai l’impression que nous n’en avons pas terminé avec les émotions fortes. »        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XIV.       <br />
              <br />
       Un ciel se déchire       <br />
              <br />
       Je ne me trompai pas. Cette fois, l’instrument du destin fut le gigantesque Zaharo, la montagne humaine.        <br />
       Nous étions réunis dans l’élégante nacelle de pierre qui enjambe le départ de la course, l’espèce de jubé qu’on nomme “maison civile”. Homer, Myriapodis et Phial étaient debout sur la petite estrade de la victoire, écoutant (avec une fierté plus ou moins dissimulée selon leur personnalité) le discours traditionnel prononcé par Fur’hion, quand la porte de bronze fermant la salle du côté extérieur du champ de course fut soudainement frappée d’un choc monstrueux, qui descella d’un coup ses quatre gonds massifs.       <br />
       Nous sursautâmes tous, figés de stupeur. Le coup suivant souffla les battants de bronze sur le sol, et Zaharo fit son entrée, couvert de sang et de débris organiques, sa masse d’arme retenant des lambeaux de peau et de cheveux.        <br />
       Sans perdre une once de sang-froid, le Patriarche, qui en avait vu d’autres, se tourna vers lui :       <br />
       « Mon fils! Reçois les félicitations de la présidence de la course, au nom de...  »       <br />
       Ce fut sa dernière parole. Zaharo, le regard vide, avança comme une machine et projeta Fur’hion hors de son chemin. Il se dirigea sur le Villacope qui poussa un cri strident et se réfugia derrière l’estrade.       <br />
       « Gardes, tuez cette bête sauvage, hurla-t-il, il a osé toucher le Patriarche de la forêt Cercopse. Détruisez ce sacrilège ! »        <br />
       Les héros sortirent de leur torpeur et tentèrent de remparder le Villacope de leur corps  contre le géant mafflu, qui les balaya comme brins d’herbe, et sauta par dessus le podium. Anticipant son mouvement, Mulibron Oriflan s’échappa et courut à l’abri de la colonne de gardes qui avaient mis genou à terre, leurs arcs bandés.       <br />
       « Tout le monde au sol, cria le commandant du peloton, nous allons tirer. »       <br />
       Il respecta néanmoins les règles de son art, et accorda deux avertissements -inutiles- au monstre dément, avant d’ordonner le tir. L’instant d’après, l’énorme masse marchait vers eux, tranformée en pelote d’épingles vivante. Une flèche avait pénétré sa tempe droite, ressortant par la nuque, mais il avançait toujours, les bras en croix, prêt à ramasser la matière ennemie dans les vastes pelles de ses mains. Les soldats, n’en croyant pas leurs yeux, n’avaient pas engagé de repli stratégique et le commandant, statufié, se trouva soudain à portée de la chose, sans la bien faible protection de ses troupes, accroupies dans l’encoignure.        <br />
       Zaharo embrassa le commandant. Presque tendrement, il le roula contre sa poitrine hérissée de traits, l’écrasant contre sa cuirasse comme on se passe un baume. Eponge de chair, l’homme exhala ses jus vitaux qui coulèrent sur les jambes du guerrier fou. Celui-ci continua à se frotter avec la dépouille du soldat, réduite à l’état de froissis, avant d’être jeté comme une serpillière.       <br />
       Puis il reprit sa marche, prêt à massacrer les gardes. A ce moment, on entendit, venant du coin opposé de la pièce, une étrange modulation de contre-alto. Zaharo s’arrondit et se tassa sur lui-même, tel un personnage de pâte à modeler que son créateur a décidé d’aplatir sous le plat de la main. Ses bras s’agitèrent en tous sens, mais ils se racourcissaient très vite, jusqu’à n’être que de moignons griffus. Il poussa un couinement aigu, et tomba à quatre pattes, roulant et déroulant sa hure aux longs dards rougeâtres. Dans un ultime soubresaut, il se retourna vers les héros, les lorgnant de ses petits yeux absents, puis se dirigea, de toute la vitesse possible de minuscules jarrets, vers la porte qu’il avait défoncée un moment plus tôt.       <br />
       Homer Benjou bondit sur lui et serra sa gorge entre ses mains nerveuses. Le Thrombe -qui n’avait plus maintenant que la taille d’un gros blaireau- se mit sur le dos, labourant le torse et le cuisses du garçon, mais c’était trop tard : les cartilages de son cou émirent un bruit de mica, et, au bout de quelques convulsions, il ouvrit la gueule et mourut.        <br />
       On se releva, hagards et on tenta de reprendre ses esprits. Un soldat se pencha sur Furh’ion, allongé contre le pilastre qu’il avait heurté de la tête.       <br />
       « Le patriarche est mort ! La bête l’a tué... »        <br />
       Incrédules, chacun s’approcha, pour constater, hélas, la vérité. Le pauvre homme semblait n’avoir pas souffert. Un sourire paisible flottait sur ses trait amaigris et seul un peu de sang sur sa capuche blanche dénonçait l’accident fatal qui lui avait défoncé l’arrière du crâne.        <br />
       Le Villacope ne perdait pas son temps. A peine remis de son intense frayeur, il monta sur le podium et réclama l’attention.        <br />
       « Mes amis, mes amis, déclara le gros homme d’une voix encore rauque de terreur, je suis dans l’affliction. Le malheur nous arrive par l’entremise de ce Thrombe immonde, sans doute rendu fou par trop de combats avec les siens, dans la loge du Chaos. Il vient d’assassiner notre bon Fur’hion, notre Patriarche... Prions le Grand Equilibre que cela n’entraîne pas une catastrophe cosmique !        <br />
       —Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Phial, mais avant les discours de deuil, je voudrais comprendre une chose : comment Zaharo a-t-il été transformé en crochonnart ? »       <br />
       Tout le monde se regarda, sans que personne ne réponde.        <br />
       « Ce peut être simplement l’effet des flèches, supposa Mulibron, réajustant les manches de sa chasuble cramoisie. Un Thrombe n’existe que sous l’effet d’un sort et l’on dit que certains ont une origine animale. En mourant, il aura rejoint son état primitif.       <br />
       —Oui, dit Phial, mais j’ai nettement entendu ce chant omen, avant qu’il ne se transforme... Je me demande s’il n’y a pas un sorcier de Périache dans la salle...  »       <br />
       Tout le monde regarda tout le monde, mais il n’y avait personne en dehors des héros et de leurs acolytes, et des soldats de la garde cercopsaire.       <br />
       « Curieux, dit Phial, il faudra élucider cela... Maintenant, prenons les bracelets qui nous reviennent, comme candidats reçus, et que notre ami Furh’ion s’apprétait à nous remettre, avant que d’autres avatars ne viennent troubler le déroulement du rite de la course minusale.        <br />
       —Vous avez raison, dit Homer Benjou. Il ne faut pas nous laisser divertir de l’essentiel : Fur’hion ne l’aurait pas permis...        <br />
       —Halte, Attendez ! fit le Villacope, plissant le visage comme un bébé rageur, ne touchez pas aux bracelets !       <br />
       —Il y en a un qui a déjà disparu, remarqua Benjou : son écrin de velours est vide. Nous expliquerez-vous cela, Villacope ?        <br />
       —Aisément, mon garçon. Le candidat Wiril Braighcht a triomphé de l’épreuve Sublime, il y a environ une heure, et nous l’avons adoubé pour le Grand Voyage. Il est aussitôt parti prendre le vaisseau préparé pour lui.        <br />
       —Vous nous permettrez donc de prendre aussi congé de vous, Mulibron, vous laissant la charge d’organiser en grandes pompes les funérailles de notre Patriarche. Quand je serai Minus, je ferai transférer à mes frais ses cendres au pas de Dysme, comme le veut la tradition millénaire. Venez, me amis, adoubons-nous réciproquement, comme la loi nous y autorise.       <br />
       —Arrêtez, s’écria le Villacope d’une voix de tonnerre, qui rompait avec la mollesse infantile de ses traits . Vous n’avez pas le droit ! La Course est interrompue ! L’assassinat du Saint patriarche est un sacrilège qui brise par soi-même la continuité de l’action.       <br />
       » Si vous touchez aux bracelets des Elus, vous êtes en état d’arrestation. Que le soldat le plus haut gradé prenne la relève du commandant, et qu’il s’apprête à obéir à mes ordres...        <br />
       —Ah, je te reconnais bien là, Mulibron ! fit la voix froide et tranchante de Myriapodis. Je vois que tu as trouvé un autre prétexte pour rester Villacope une dizaine d’années encore ! Et la rapidité de ta réaction, malgré ta poltronnerie légendaire  m’interroge : n’est-ce pas toi qui a manigancé la mort du Patriarche ?       <br />
       —Retire immédiatement tes paroles, ou je te fais jeter dans la tour de Roc, sans autre forme de procès, pour insulte à la plus haute autorité ! fulmina le gros enfant aux bajoues tremblantes. Toi, ajouta le Villacope en désignant un soldat au hasard, tu es  désormais capitaine... Fais boucler les issues !       <br />
       —Oui, votre excellence, bredouilla l’homme. Vous avez entendu, vous autres ? » ajouta-t-il d’un ton où l’autorité nouvelle se heurtait encore aux habitudes anciennes de passivité.        <br />
       La petite troupe se déploya lentement et comme à contre-coeur, se souvenant du rôle des héros dans l’épisode qui venait d’épargner leur vie.        <br />
       « Soldats, dit Homer Benjou d’une voix de fer, vous savez que la Course est une institution sacrée, qui dépasse l’autorité villacopale. Pendant le déroulement de la Course, le Villacope est un simple témoin. En l’absence, d’ailleurs étrange, de tout arbitre de la Conque, il n’a plus aucun pouvoir, et certainement pas celui de tout arrêter. Le terrible événement que nous avons vécu a peut-être été un accident. Il est peut-être aussi le résultat d’une sournoise combinaison dont le but est d’interrompre une fois de plus le mouvement électif dont doit naître une alternance vitale au pouvoir bureaucratique.        <br />
       —Il a raison, dirent plusieurs voix parmi les soldats. Ne nous mêlons pas de cela... Appelons plutôt des Magistrats.       <br />
       —Cette suggestion me semble juste, poursuivit Benjou. Mais un magistrat, dont l’existence dépend lui-même d’instances nommées par le pouvoir ancien, ne peut avoir à décider de l’interruption de la course. Seul, à l’extrême rigueur, un membre du patriarcat pourrait nous éclairer d’une opinion compétente.        <br />
       —Je vous l’accorde, dit un soldat qui semblait recueillir l’assentiment de plusieurs de ses camarades. Bunio, vas chercher les adjoints de notre Père...       <br />
       —Mais ils sont enfermés dans la loge Sublime, et ne peuvent en sortir qu’une fois la phase Tahoney déclarée terminée... par le Patriarche.       <br />
       —Tu as raison, il y a un problème ! dit le soldat en se grattant la tête. Un sérieux problème, même...        <br />
       —Il n’y en a pas, rétorqua Mulibron s’efforçant au calme et à la dignité, il n’y a aucun problème. Je, autorité suprême de l’archipel, décide souverainement de suspendre le cours de l’épreuve minusale, en présence d’événements criminels qui lui retirent toute légitimité. Bien entendu, je m’engage à faire reprendre immédiatement la course, aussitôt que les éléments néfastes auronté été identifiés, jugés et éliminés...        <br />
       —Ce plan est encore pire que celui d’attendre dix ans, dit Myriapodis tranquillement. Tu vas simplement nous faire mettre en cellule, le temps que Braighcht l’emporte définitivement. »       <br />
       Mulibron Oriflan se recueillit et se composa une attitude de victime modeste et benoîte, ruse qui lui avait permis de franchir, par le passé, bien des difficultés :       <br />
       « Je ne tiens pas compte de propos insultants qui mériteraient à son auteur d’être déféré à la Conque, et j’ajoute même, tant est grande mon affection pour la vraie justice, que je suis prêt à libérer le patriarche en second de ses obligations dans la loge sublime, pour venir ici, trancher de la légalité de l’interruption de la course.       <br />
       —Il y a glossule sous roche ! explosa Phial. Qui ne voit que ce sagouinard a aussi soudoyé les arbitres de la loge Sublime, ceux-là même qui ont permis la réussite prématurée de Braighcht, dans une épreuve où le taux d’échec habituel s’approche des neuf cas sur dix ? Tes manoeuvres sont transparentes comme du jus de glunelle, vieil autocrate !       <br />
       —De toutes façons, ajouta Benjou, le Villacope n’a aucun mandat pour libérer, comme il dit, un dignitaire de la course de ses obligations sacrées. La course doit continuer. Aucune autre solution n’est possible...        <br />
              <br />
       La troupe des soldats de la garde était maintenant fort hésitante, et même Buino, parti comme une flèche, s’était arrêté sur le seuil. Puis il était revenu discuter avec les autres. Sentant que sa prise sur eux n’était plus assurée, Mulibron s’était insensiblement rapproché d’une colonnette, que je soupçonnai soudain de cacher une issue secrète.        <br />
       « Attention, criai-je lorsque sa main fit basculer la crête d’un volute de pierre. Il va s’enfuir, ou... »        <br />
       Le mécanisme qu’il avait déclenché n’était pas l’ouverture d’une porte, mais un signal d’appel. L’ouverture béante par laquelle le Thrombe avait entré se remplit de silhouettes silencieuses. Je reconnus immédiatement le sinistre uniforme noir des Zwölles, accompagnés d’un personnage massif et familier.       <br />
       « Mungabor ! s’écria Phial, franchement étonné, que fais-tu ici ?       <br />
       —Et toi, noblaillon perfide, pourquoi n’es-tu pas à ta tâche, sur mes terres, à comptabiliser mes crocasters et à poursuive mes maraudeurs ?       <br />
       —Ton orgueil va te rendre malade un de ces jours, commenta placidement Phial en haussant les épaules.       <br />
       —Je suis ici sur l’ordre de Monsignour le Villacope, afin de faire respecter ses justes décisions...        <br />
       —Qui sont ? interrogea Benjou.       <br />
       —Quoi ? Que veux-tu dire, mon jeune ami ?       <br />
       —Oui, quelles, sont, d’après toi, les décisions du Villacope...        <br />
       —Celles que... me dicte ma conscience et qui, en l’occurrence, m’oblige à arrêter la course, et à arrêter à titre préventif tous les suspects de l’horrible meurtre de son excellence notre Patriarche, le grand équilibre ait son âme... dit rapidement Mulibron.       <br />
       —Oh, je sais donc ce que je voulais savoir ! dit Benjou. Le gouverneur Mungabor n’a pas voulu nous dire qu’il savait d’avance quelles étaient tes décisions. Il est venu, prévenu par toi, pour te seconder en cas de difficulté. Comme par un hasard extraordinaire, il est sorti du même couloir que Zaharo, sans avoir, apparemment, souffert des brutalités coutumières de ce pauvre être sauvage. Tout ceci ne relève-t-il pas d’un hasard merveilleux ?       <br />
       —Arrêtez cette petite vipère, siffla Mulibron.       <br />
       —A moi, les hommes d’honneur ! cria Benjou, grimpant sur la tribune en dégainant. Tandis que les acolytes et les autres héros se massaient derrière lui, il exhorta les soldats de la garde :       <br />
       —N’acceptez pas que les Zwölles viennent faire la loi dans cette enceinte sacrée. Ne collaborez pas avec l’envahisseur !       <br />
       —Il a raison » affirma frénétiquement Buino, aussi enthousiaste à soutenir Homer qu’il l’avait été en sens inverse quelque moment auparavant.       <br />
       Toute la troupe se rallia à Benjou et à ses amis, et le Villacope, crachant des imprécations, alla se cacher derrière le premier rang des silhouettes noires.       <br />
              <br />
       Hélas, il n’y avait pas qu’une seule rangée de féroces soldats de l’ombre. Sur un ordre bref de Mungabor, ils commencèrent à avancer, masse compacte et toujours plus nombreuse, terriblement impressionnants par leur discipline, leur silence, l’invisibilité de leur regard sous la fente oblongue de leurs casques aux reflets violets.       <br />
       Leur tactique m’apparut, lumineuse : ils voulaient nous repousser pour empêcher les héros de s’emparer des bracelets. Je bondis en avant, et avant qu’ils soient revenus de leur surprise, je raflai la tablette portant les écrins. Je ne pouvais la transporter sans le perdre :  je l’utilisai comme une raquette pour propulser les précieux objets au dessus de mes amis, vers l’escalier monumental par lequel nous étions arrivés. Un épouvantable tonnerre de rage fit trembler tout le bâtiment, et les Zwölles chargèrent.       <br />
       Le premier choc fut courageusement encaissé par les soldats de la garde, vite débordés. Ils moururent transpercés ou égorgés, certains seulement désarmés et momentanément épargnés (les Zwölles ne faisaient jamais de prisonniers). Leur défense héroïque permit aux héros de refluer vers l’escalier et de ramasser les bracelets qu’ils fermèrent sur leur poignet droit. Il faudrait désormais leur couper le bras pour récupérer le bijou, dont seule Lucilia les délivrerait le jour de l’épreuve finale. Je ramassai un bracelet en excédent, que je mis dans ma poche, sans ôter la protection le maintenant déverrouillé.       <br />
       Nous dévalâmes en désordre les marches de marbre et courûmes à perdre haleine dans le couloir central. Enfin, nous prîmes position autour du tableau-porte qui ramenait à la salle du Message. C’était là que les acolytes devraient retenir l’ennemi pour protéger la fuite des héros, mais il fallait aussi encadrer ces jeunes gens guère habitués à la bataille rangée. Phial montra l’exemple : il plaça un carreau dans son épiarque et visa Mungabor, pourtant bien caché derrière le rideau de ses troupes couleur d’encre. La flèche traversa la cuirasse du gouverneur à l’épaule et le cloua contre un mur. Eructant, le gros homme leva le poing dans la direction de mon ami.       <br />
       « C’est la guerre à mort entre nous maintenant ! Et si tu t’en tires aujourd’hui, noblaillon crasseux, reviens vite à Michemin, sinon tu trouveras ton château en ruines et tes gens écorchés pendus à tes plus beaux Agras.       <br />
       —Je croyais que tous les agras de la Majeure étaient à toi, Mungabor ?       <br />
       —Oui, ils seront donc pendus à mes agras .        <br />
       —Mais je pensais que mes gens aussi étaient à toi », renchérit Phial, en épaulant à nouveau.       <br />
       Mungabor, bavant de haine, se démena tant qu’il se décrocha du mur et roula au sol. Debout derrière lui, le Villacope éclata de rire, sa voix grimpant jusqu’au soprano le plus hystérique .       <br />
       « Si vous ne mourrez pas, bande d’aventuriers pouilleux, sachez que vous êtes collectivement nommés criminels et pourchassés comme tels. Personne ne pourra vous aider sans être jetés en prison. Une forte somme sera au contraire donnée à qui vous ramènera vifs, ou bien seulement vos têtes ! Cela vous apprendra à vous opposer à la seule autorité légale de ce pays... » ajouta-t-il avec componction.        <br />
       «Quel gâchis », soupira-t-il, en remuant tristement la tête. Puis il se retourna lentement et disparut, laissant la bataille suivre son cours.       <br />
              <br />
       La position autour de la porte était forte, et les acolytes utilisaient maintenant avec efficacité de petits arcs au tir rapproché très puissant. Ils se révélaient encore plus habiles au corps-à-corps à la dague et au couteau. Les deux premières rangées de Zwölles furent décimées, ce qui obligea Mungabor à ordonner un repli tactique en haut des marches de l’escalier. Mais les grands arcs de la garde les débusquèrent encore, et les guerriers noirs durent repasser dans la Maison civile, cherchant des débris de table et de sièges en guise de boucliers.        <br />
              <br />
       Nous mîmes à profit ce répit. Le plan suivant, proposé par Benjou, fut immédiatement adopté par tous : les héros, véritables enjeux de toute l’affaire, partiraient le premiers, laissant les gardes et les acolytes en défense. Ceux-ci, pour autant, ne devraient pas se laisser tuer sur place, car il y aurait besoin du plus grand nombre possible de témoins pour diffuser une information différente de celle que le Villacope n’allait pas tarder à répandre. Ils ne tiendraient donc que quelques minutes chaque position de repli, tandis que deux soldats iraient ouvrir un passage secret donnant sur l’extérieur. Je proposai que les héros n’empruntent pas celui-ci. Nous emprunterions plutôt en sens inverse l’itinéraire qui nous avait conduit du bâtiment de l’Egarement à la salle du Message, en utilisant notre filin magique (plût au ciel ou à toute autre instance compétence, qu’il ne casse pas sous notre poids !). Je me faisais fort de trouver un moyen de bloquer la machine à vent, afin que nous puissions tous descendre dans la salle cônique sans être emportés et broyés. De là, nous forcerions la grille donnant sur l’arène, et nous n’aurions plus qu’à emprunter des chevaux aux gardes nettoyant la piste (nos bracelets rendraient nos ordres obligatoires), et à sortir triomphalement du champ de course, à condition que les contre-ordres du Villacope ne nous aient déjà rendues toutes les issues impraticables.       <br />
              <br />
       Le plan se déroula au delà de nos espérances. Phial, Homer, Myriapodis et moi-même passèrent sans problème l’épreuve du câble suspendu entre le Message et l’Egarement. Nous n’étions pas encore talonnés : apparemment occupés à poursuivre les gardes et les acolytes dans une autre direction, aucun des Zwölles n’avait eu l’idée de jeter un oeil entre les planches disjointes et mal refermées, à la gauche de la porte-tableau.        <br />
       Attaché au filin tenu à bout de bras par Phial, je jouai cette fois, non plus à l’oiseau mais à l’araignée, et descendis sur la plate-forme extérieure dont je forçai la porte avec le pied de biche. J’observai la machine pour en saisir le défaut, sans être happé par le vent aspirant, d’une force inouie. Puis j’introduisis la longue barre d’acier entre les orifices verticaux de ce qui semblait être le capot d’une turbine. Avec un bruit déchirant, suivi d’une série d’explosions internes, la machine se boursoufla, se cintra, oscilla sur son axe. Enfin, elle se déboîta, et s’arrêta dans un grincement atroce, tandis que les pales pulvérisées projetaient leur grenaille contre les parois, heureusement solides, du capot de cuivre. Prudent, j’attendis le démantèlement complet de la casserolle au dehors du bâtiment, puis je choisis parmi les débris un grand morceau de fer robuste, et je pénétrai dans la “salle des vents”, maintenant tranquille, hormis quelques boulons achevant de tournoyer sur le sol.        <br />
       Je hélai mes compagnons, qui attendaient sur la coursive circulaire au dessus du plafond, et j’accueillis l’extrémité du câble qu’ils m’envoyèrent, pour la fixer à nouveau au fer à cheval, toujours planté près de la porte donnant sur la piste de Mahoney. Tandis que mes amis descendaient l’un après l’autre, je tentai de fausser les barreaux de la grille à l’aide de mon grossier levier de métal, mais je ne parvins qu’à écarter deux tiges de quelques centimètres. Phial vint à mon aide en souriant, et saisissant une barre à deux mains, il la tordit en arrière avec autant de facilité qu’on rabat une rame dans l’eau, ménageant ainsi un  passage suffisant.        <br />
       Trouver des chevaux parmi ceux qu’on ramenait aux écuries fut aisé. Nous n’eûmes pas besoin d’affronter les gardes du Villacope, certainement postés à toutes les issues du champ de course, car nous suivîmes la rampe où le flot de déchets glissait lentement hors de la piste, lavée à grand eau. L’immense tunnel d’égoût, toutes grilles relevée, nous conduisit à hauteur du chemin des douaniers, à mi-pente d’une petite falaise rouge, battue par la houle du sud.        <br />
       Un peu plus tard, nous nous reposions sous les canépores de la miniscule plage de Boutophane, cachée entre deux replis de falaise. Les acolytes de Benjou y avaient caché trois barques chargées de vivres.        <br />
              <br />
       « Nos voies se séparent maintenant, dit Homer Benjou, car nous avons sans doute chacun un moyen de transport de prédilection pour nous rendre sur Périache... Et nous devons être loyaux envers l’esprit de la course. Voyager de conserve n’aurait pas de sens. D’ailleurs, nous avons deux pleines lunaisons pour nous y rendre, avant que la Sorteresse ne décrète la fin du jeu. C’est bien assez  pour  permettre à chacun de parvenir à Hirpan selon son rythme propre et son itinéraire préféré.       <br />
       —D’accord... » dit Phial.       <br />
       Les héros s’embrassèrent et se préparèrent à embarquer, quand survint un dernier coup de théâtre.       <br />
              <br />
       Un homme arrivait en courant le long de la falaise, suivi d’un autre, bien plus menu. Nous reconnûmes bientôt l’athlétique Allastair Jovial-Bonheur, à la tenue toute lacérée, suivi de l’acolyte au long nez, nommé Fourret.       <br />
       Ce dernier reprit son souffle, et nous tint ce discours d’une traite, en plissant les yeux :       <br />
       « Je  témoigne pour ce héros Fulgur’hach. Nous l’avons trouvé dans un cachot, où un soldat de la garde de Furh’ion l’avait placé en dépôt, en attendant de le conduire à la forteresse du Roc. D’après les dires du soldat, Allastair a triomphé des épreuves très rapidement et s’est présenté à la maison civile, où Fur’hion aurait dû l’adouber. Mais, à l’instant où le Fulgur’hach est arrivé, Fur’hion s’était absenté quelques minutes. Le Villacope a immédiatement invalidé sa candidature, prétextant qu’il était arrivé trop tôt et qu’il avait dû tricher. Signour Jovial-Bonheur s’est mis en colère et a voulu le gifler. Sur ces entrefaites, Mulibron l’a envoyé en geôle. Quand Fur’hion est revenu, il a fait comme si rien ne s’était passé, ce qui en a choqué plus d’un, mais personne n’a osé rien dire.        <br />
       —Tout me semble correct, et vous êtes donc reconnu par nous comme loyal rival, dit Homer Benjou en tendant la main à Allastair. Malheureusement, vous ne pourrez pas concourir sans posséder le bracelet des Elus... Que faire ? Nous pouvons nous engager à vous cautionner, mais qui nous croira ?       <br />
       —J’ai la solution, dis-je.       <br />
       —Encore, sagace Acolyte ! Et qu’allez-vous donc nous inventer cette fois ?       <br />
       —Rien que ceci » noble Homer.       <br />
       J’exhibai le bracelet que j’avais subtilisé dans la bataille de l’escalier, et  je le remis au “candidat du peuple du port”.       <br />
       « Eh bien voila, tout s’arrange, dit Homer. Considérez-vous comme adoubé. »       <br />
       Le grand homme à la peau sombre fut embrassé par tous et il décida, n’ayant aucun plan de transport particulier, de choisir l’embarcation que je partageais avec Phial.       <br />
       Les trois navires prirent chacun un azimut différent, et bientôt les vagues crénelées d’une forte mer nous cachèrent les uns aux autres.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       XV.       <br />
              <br />
       L’ermite de la pointe Norne       <br />
              <br />
       En route, nous nous concertâmes.        <br />
       Phial, désormais hors-la-loi sur Clotone, ne rejoindrait pas la baie des vents propices pour embarquer dans la rémone équipée par Jansène Fitrion. Pour tenter le passage du Grand Dragon, son plan était désormais de rallier directement La Majeure et d’aller voir le vieux Huimror pour obtenir l’aide des Danseurs Aquatiques, lesquels pourraient peut-être lui faire traverser le courant.        <br />
       Mais pourrait-il seulement parvenir à La Majeure sur cette coque de noix ? Il le pensait, étant assez bon marin. En revanche, il me laisserait à la côte, sur Clotone, car il avait d’autres projets pour moi.        <br />
       Je passais plus inaperçu que lui. Je devrais donc rallier Lario par la voie commerciale normale, puis Draco, et enfin Périache. Au long du parcours, je collecterais des informations sur la situation économique et politique, je décelerais les ralliements et les complots, et compterais les partisans de l’un ou l’autre candidat. Que lui ou moi arrivât le premier à Périache, chacun devait attendre l’autre, puis échanger ses savoirs. Environnés de malveillance, nous nous protégerions ainsi mutuellement, avant d’affronter l’ épreuve des Sorciers.        <br />
       Je poursuivrais aussi mon enquête sur Nadja Benjou. Sans parler de l’étrange nostalgie qui me liait à elle, ce serait une tâche d’honneur à accomplir, au regard de la noble attitude que son frère avait manifestée envers nous pendant les épreuves précédentes.        <br />
       « Puisque tu vas passer par Lario, ajouta Phial, puis-je te demander un service précis ?        <br />
       —Dites seulement une parole, Père, et...        <br />
       —Voila. J’aurai besoin de tous les appuis possibles lors de mon éventuel retour. Inutile de vouloir séduire les gens de Draco, pour lequelle je me réserve la possibilité d’une intervention militaire, s’il le faut. Mais à Lario, je voudrais que tu négocies pour moi un ferme appui des dirigeants. Je souhaite en premier lieu qu’ils m’accueillent favorablement quand le vaisseau officiel du grand Minus remontera vers Clotone en passant par leur île. Et je veux qu’à l’occasion, ils me soumettent un plan d’évolution démocratique de leur régime.       <br />
       —J ’ai donc rang d’ambassadeur plénipotentiaire ?       <br />
       —En quelque sorte, mon garçon. J’ai entendu dire qu’une certaine dame Mina Termina préside actuellement aux destinées de Lario, avec des méthodes... parfois autoritaires. Je voudrais que tu la rencontres et que tu négocies son clair ralliement à mes côtés.       <br />
       —Mina Termina... Quel nom charmant !       <br />
       —Et sa propriétaire l’est encore davantage. Je te souhaite bien du plaisir, tandis que je résouds d’autres problèmes.       <br />
       —A vos ordres, votre Majesté...        <br />
       —Ah, un point encore. Le sud de l’île est habité par deux peuples, les Hatrobates et les Penthérites, qui résistent farouchement à Mina Termina. Contacte-les et assure les de notre soutien, mais sans vexer la dame, je t’en supplie !       <br />
       —Je tenterai de mériter le titre de champion de diplomatie...        <br />
       —Je sais que tu t’en tireras à merveille... »        <br />
              <br />
       Phial décida de me laisser à la pointe Norne, l’extrémité occidentale de Clotone, avant de mettre cap sur La Majeure. Allastair Jovial-Bonheur demanda à être déposé avec moi. Ses contacts et ses appuis étaient surtout ici, sur Clotone, et c’est de là qu’il continuerait la course. Il nous devait quelque chose, mais ne voyait pas comment rembourser sa dette maintenant. Au moins accepterais-je qu’il transmette de messages à qui je le souhaiterais ?       <br />
       J’hésitai un peu. Je décidai finalement m’en remettre à lui, gageant ma croyance en son honnêteté sur la conversation surprise entre Myza et le Fulgur’hach, avant même qu’il sache qu’il allait devenir candidat, ainsi que sur sa rectitude pendant la course.       <br />
              <br />
       « Il y a une dernière chose que je brûle de savoir avant que nous nous séparions, Augustin, dit encore Phial, tendant l’amure pour que la barque, trop paresseuse à son goût, remonte droit au vent.       <br />
       —Oui, Camarade ?       <br />
       —Je t’en prie, livre-moi le secret de ta découverte du mot correct, dans l’épreuve du Message ...        <br />
       —Mais c’est Signour Fourret qui a trouvé le mot “Antho”...        <br />
       —Ne me fais pas rire, Augustin. Fourret a dit cela au hasard. Tu as d’abord trouvé le A, puis tu as pris sur toi de confirmer la proposition de Fourret, parmi beaucoup d’autres... Comment as-tu donc réussi ce coup, jeune musilet ?       <br />
       —Je t’ai déja dit que toi seul disposais exactement des mêmes données que moi...       <br />
       —Ne me fais pas languir, Putrediantre!, ou je me fâche.        <br />
       —Bon. Alors voila : te souviens-tu des piquets qui dépassaient dans le grenier au dessus de la salle du message ?       <br />
       —Eh oui, sacripoile! Je me suis donné un coup fort douloureux sur la cheville contre l’un de ces chevrons inutiles ...        <br />
       —Alors, tu as peut-être remarqué qu’ils étaient de taille différente, en longeur comme en épaisseur.        <br />
       —Oui, mais je ne vois toujours pas...        <br />
       —Et bien c’est pourtant simple : quand nous avons commencé à jouer devant le tableau, l’image des piquets s’est juxtaposée dans mon esprit à la configuration de ce dernier. Quand je réfléchis à la lettre Z, ce fut l’illumination.       <br />
       —Pourquoi la lettre Z ? Tu n’en as pas parlé au cours du jeu...        <br />
       —La lettre Z, tu t’en souviens, était disposée toute seule, au milieu d’une sixième rangée vide.       <br />
       —Oui... De cela, je me souviens.       <br />
       —Bon. Mais tu n’as peut-être pas remarqué que, dans le “grenier” situé au dessus du tableau,  la barre la plus grosse et la plus longue, allongée sur le sol poussiéreux, avait été enlevée d’un trou qui se situait exactement au milieu, dans la rangée de piquets.       <br />
       —Non, mais le rapport, mon ami ?       <br />
       —Tu ne devines pas ?       <br />
       —Je subodore quelque chose. Tu veux dire qu’il existait un rapport entre la position de la barre la plus haute, et celle de la lettre Z, un étage plus bas ?       <br />
       —Exactement. Je me suis tenu le raisonnement suivant : sauf erreur de ma mémoire visuelle -souvent assez fidèle-, il existe le même nombre de barres que de lettres justes (soit cinq). Plus la barre est massive, plus elle correspond à une taille plus longue, c’est-à-dire qu’elle descend plus bas vers l’étage au dessous.        <br />
       »Je suppose que toutes ces barres appuient simplement sur la face arrière des cases de chaque bonne lettre, et transmettent la vibration du choc exercé contre elles par le joueur heureux, à un jeu de sonnettes caché quelque part.       <br />
       »Or, la lettre Z est la plus basse et elle est située au milieu de la rangée; la poutre la plus grosse aurait dû être située (si elle avait été maintenue en place) au milieu de la rangée de pieux du grenier, donc la barre la plus grosse correspond au Z. Donc, la barre la plus petite contre laquelle tu t’es cogné et qui était située à l’extrême gauche pour un observateur du tableau, correspond à la lettre A. Mais si la barre du Z a été enlevée, c’est que la lettre Z n’est pas gagnante. Je n ‘en ai donc pas parlé. »       <br />
       Phial glissa le bout de l’amure entre ses dents et compta rapidement sur ses phalanges.       <br />
       « Mais pourquoi A, plutôt que F, par exemple, située juste en dessous dans la même colonne, si je compte bien. Tu aurais pu te méprendre sur la notion de “plus petite barre”, par exemple au cas où aucune des cases de la première rangée horizontale n’aurait été utilisée... ?       <br />
       —Excellent argument... qui oublie cependant que, lorsque nous sommes arrivés, l’erreur avait déjà été annoncée à propos de la lettre F, commise par Myriapodis Situs, je crois. La taille relative de la “plus petite” barre était ainsi déjà donnée.       <br />
       —Quel fûté pinounet ! Mais, si tu te souvenais de la taille de toutes les barres et de leur emplacement, pourquoi as-tu demandé le droit à l’erreur à propos de la lettre G, je crois ? »       <br />
       Allastair, médusé, nous regardait sucessivement l’un et l’autre, comme si nous parlions Mandarin.       <br />
       « La raison en est simple, répondis-je. Pour fidèle qu’elle soit, ma mémoire n’en est pas pour autant l’une de ces plaques émulsives inventées il y a trente ou quarante ans dans nos contrées lointaines, par un Monsieur de Châlons sur Saône, et qui permettent de conserver pour la postérité l’exactitude des traits de l’aïeule la plus détestée. Je gardais un doute sur l’emplacement de la deuxième barre. Se trouvait-elle à l’aplomb de la seconde rangée, ou était-elle située un peu en arriere de l’orifice évidé pour la plus massive, comme j’avais cru le remarquer ? En tout cas, j’étais à peu près sûr qu’elle n’était que légèrement plus longue que celle du A. Elle ne pouvait donc être que G ou H. N’étant pas G, elle était H.        <br />
       —Je comprends... Mais tu ne disposais alors que d’un A et d’un H. Il te restait à déchiffrer le N, le O et le T.       <br />
       —Pour ces lettres-là, j’avoue que j’ai davantage misé sur le hasard. Pas complètement cependant, car je me souvenais que deux des chevrons les plus à droite étaient parmi les plus grands, et que celui, situé immédiatement à leur gauche, était de taille moyenne.       <br />
       —Cela te laissait une marge encore très importante.       <br />
       —En effet, et c’est pourquoi j’en ai alors appelé aux compétences de l’auditoire, quant au sens possible d’une réponse à l’énigme... C’est ce que les archéologues décrypteurs de langues mortes appellent le “contexte”.       <br />
       —Quelle science, Augustin ! railla Phial. Au moins ne pèches-tu guère par excès de modestie... Mais pourquoi as-tu retenu “Antho” ?       <br />
       —J’ai d’abord demandé la signification de ce mot ancien. Quand on m’a répondu que cela signifiait “homme”, je n’ai plus hésité. Non seulement cela collait avec les possibilités matérielles que j’avais repérées, mais surtout, cela s’accordait parfaitement avec le “contexte” symbolique.       <br />
       —Je ne te suis pas. Explicite ton point de vue, mon ami.       <br />
       —Te rappelles-tu du message proposé par le vieil Omen ?       <br />
       —Attends, dit Phial...  Voyons. C’est quelque chose comme çà : “En zigzaguant, tu fuis comme une flèche un grand monarque       <br />
       mais de toutes façons, tu vas rencontrer l’amour.”       <br />
       —Le sens y est, à peu près.        <br />
       —Qu’est ce qui te fais penser à “homme” là-dedans, mon jeune gars ?       <br />
       —Je vais devoir encore recourir à certains savoirs, dis-je. J’espère que tu ne t’en offusqueras pas...        <br />
       —Non, dit le plus sérieusement du monde Allastair, le savoir mis au service du peuple, c’est un bien.       <br />
       —Eh bien, dans des traditions fort anciennes, le Grand Roi, ou Grand Monarque désigne la nuit noire de la mort.       <br />
       —C’est étrange.       <br />
       —Pas tant que cela. La mort peut être assimilée à un sommeil profond, sans rêves, et cette inconscience absolue fut parfois considérée comme le comble du bonheur.        <br />
       —Tu veux dire, une absence parfaite de tracas, de troubles, de préoccupations ?       <br />
       —Exactement, la plus haute félicité dont peut rêver l’homme accablé de soucis, transpercé de peines, harassé de malheurs, écrasé de charges, entouré de malveillance...        <br />
       —C’est un point de vue, dit placidement Jovial-Bonheur, les yeux fixés sur l’horizon.       <br />
       —Or, pour les mêmes Anciens, le comble de la félicité était incarné sur terre par l’empereur, le roi des rois, supposé nager dans l’insouciance totale, les plaisirs les plus délicats et le luxe le plus inouï.        <br />
       —Pour ces gens, le sommeil sans rêve de la mort et la jouissance du roi des rois étaient une même chose ?       <br />
       —Oui...        <br />
       —Cela me rappelle, dit Phial, que mon grand oncle Karool  me racontait, quand j’étais enfant, les légendes de Sanabille et du vieux Roi de la Mort...        <br />
       —Tu vois !  Ce sont des choses répandues parmi tous les peuples de l’humanité, dès que les gens se mettent à penser...        <br />
       —Mais cela ne me dit toujours pas quel lien tu peux établir entre la fuite de la mort assimilée au bonheur, et la rencontre de l’amour, qui est aussi un bonheur, du moins le dit-on. Et pourquoi l’homme en serait-il l’acteur ?       <br />
       —Cela, je puis le concevoir, affirma Allastair avec un grand sérieux, puis il se tut.       <br />
       —Eh bien, dis-nous ton opinion sur ce point, noble Fulgur’ach, soupira Phial, un peu agacé.       <br />
       —Seul l’homme, parmi tous les animaux, fuit ce qu’il aime, parce qu’il en a peur.        <br />
       —C’est une idée contestable, mais passons...        <br />
       —Seul également, l’homme se porte vers ce qu’il aime, au risque de s’y brûler vif.       <br />
       —Cela, je l’entends déjà mieux...        <br />
       —Autrement dit, tout en fuyant la mort, ce plaisir excessif qui risque de nous engloutir dans l’éternité de la durée, nous courons après l’amour, qui n’en est qu’une autre figure. Plus nous croyons échapper à la mort par l’amour, et plus nous nous en rapprochons... continua doucement Jovial-Bonheur, ses grands yeux vides reflètant la masse orageuse alourdissant le ciel.       <br />
       —C’est cela, approuvai-je. Et cette folie est bien réservée à l’homme.       <br />
       —Tout ceci est un peu tiré par les poils des jambes, dit Phial. Et de plus, cela me rend mélancolique...  »       <br />
       Il se mit debout, indifférent au fort roulis, et adressa une prière au ciel :       <br />
       « Grand Equilibre ! Serais-je moins qu’un idiot de village, pour n’avoir pas saisi toute cette subtilité ? Qu’ont donc de plus un jeune ultramondain pétri d’orgueil et un grand Fulgur’ach morose pour accéder à des secrets dont je ne perçois pas même l’existence ? »       <br />
       Il se rassit et se rencogna sur le plat-bord, tirant de sa pipe de choulcave des anneaux verts qui grimpaient à la queue-leu-leu, semblant gonfler dans le sillage de la barque, pour alimenter le courroux du ciel.       <br />
       L’orage n’éclata pas et Phial, profitant de l’étale, nous abandonna à l’extrémité la plus désolée de La Ménile, à quelques dizaines de kilomètres au sud des collines de Cicéole. Nous  rejoignîmes, pour la nuit,  une grotte assez sèche, creusée dans une falaise.       <br />
              <br />
              <br />
       Dès l’aube, je m’assis devant une table naturelle, retaillée par des bergers ou des ermites. Je me fis chauffer un thé de chiroine bien corsé, et je rédigeai trois missives, que je plaçai sous enveloppe cachetée et scellée à la cire : la première était adressée à Jean Latoile, logé chez la famille Fitrion (à remettre en mains propres). Je lui décrivais en français (car je n’avais qu’une confiance limitée dans certains valets de la maison, tel Macapuze) les grandes lignes de nos aventures précédentes, ainsi que le choix de Phial, au cas où les braves gens n’auraient pas de nouvelles de lui par d’autres canaux. Je lui demandai d’acheter —avec nos ultimes ressources monétaires— une embarcation de bonne tenue, dotée de deux semaines de provisions. Il y embarquerait aussi rapidement que possible, mais sans avertir personne, afin de me rejoindre. Pour savoir où me retrouver avec ce bateau, il devrait s’adresser (seul, et dans des conditions de parfaite sécurité) à une amie de confiance, qui entrerait en contact avec lui.       <br />
       —La seconde missive était destinée à Athiello. Entièrement codée , cette lettre devait être placée dans un certain livre de la bibliothèque de l’université sylphienne à Thyrse. J’indiquai à mon amie les coordonnées secrètes de ma cachette (++47.32), et lui demandai de contacter discrètement Jean Latoile (que je transcrivis : Lat, soit : Décembre, Janvier, Août2). Elle pourrait lui dire en clair de me rejoindre, aussitôt la barque armée, à la pointe de Norne (Nor : Février2, Mars2, Juin2), devant la grotte de la falaise de basalte, où il devrait manoeuvrer délicatement pour découvrir le petit chenal à l’abri des vagues. Je lui donnai enfin l’itinéraire probable que je suivrais par la suite, en compagnie de Latoile (destination : Lario : Lar, soit, en code : Décembre, Janvier, Juin2).        <br />
       —La troisième lettre concernait Olivon Clinus, à qui j’expliquais le détails les plus crus de la course, et l’état des candidats qui avaient réchappé jusqu’ici à la vindicte du Villacope. J’espérais qu’il pourrait, l’indignation aidant, fomenter un début de résistance. Je lui dis que j’allais à la recherche de Nadja. Je lui demandai en outre d’écrire à la famille de Benjou pour tout leur expliquer, car je n’avais pas eu la moindre chance de parler à Homer de sa soeur.       <br />
              <br />
       Je donnai les trois lettres à Allastair.       <br />
       « Bonne chance, Augustin. Elles seront remises avant ce soir ! »  me dit le grand bonhomme au visage grave. Et il démarra au pas de course, pieds-nus sur les sentiers taraudés par le vent. L’inexplicable confiance que je lui portais pouvait sembler naïve, j’en conviens. Cependant, j’ai remarqué, au fil de mes aventures, que mes jugements sur les personnes étaient rarement erronés.       <br />
              <br />
       -Je relis ce qui précède, et avant de laisser ces mémoires glisser vers l’océan de l’oubli ou trouver le chemin d’un réveil improbable, je dois avouer sur ce point avoir péché par orgueil. On verra plus loin que la leçon en fut cuisante.       <br />
       (Note rajoutée à l’encre rouge, et datée du troisième Herman de Belliore, -le 20 septembre 1882-.)       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       Depuis trois jours, j’attends, niché dans la grotte minuscule environnée par les flots sombres qui battent inlassablement sa base. Je mange un biscuit ou une sique, ou encore, je sors décrocher quelques glossules baveuses de leur rocher pour les gober avidement, usant parcimonieusement du tonnelet d’eau douce que Phial m’a laissé.        <br />
       Le seul vrai désagrément est la mouche à chevirelle, qui infeste ces lieux, visiblement privée de ses proies favorites, dont  l’abondance de crottes sèches témoigne des passages.        <br />
       Ce matin, il fait grand beau temps, mais la mer est toujours forte. Je suis descendu au pied de mon nid d’aigle, et j’ai grimpé à bord d’une épave de barcasse, échouée depuis longtemps, sur un amoncellement de roches. Je me repose au soleil du tillac, endroit libre de mouches, et plus confortable par ce temps que la lugubre noirceur de mon antre aérien. Je rattrape aussi le temps en confiant à ces mémoires la trop rapide évolution de la dernière semaine.       <br />
       Très loin, les voiles vont et viennent, petites pointes rabotant lentement le cul du ciel.        <br />
        Sauf cette voile-là : grise, de forme carrée, qui vient droit sur moi.  Jean : c’est certain !       <br />
              <br />
       C’est un côtre ponté, peint à neuf, bien mâté et large sur l’eau, mais, plus il s’approche, et plus il me semble peu de chose au milieu des éléments. Les longs doigts immergés de la presqu’île Norne ne sortent de l’écume que pour se refermer sur la malheureuse coque de noix, qui, par miracle, leur échappe toujours, plongeant de cuvette en geyser dégorgeant, grimpant à flanc de vague, se retenant aux cheveux des hautes déferlantes, glissant de lame de fond en montagne de mer.        <br />
       Elle semble voler au ras des flots comme la mouette habile, indifférente aux éperons déchiquetés qui attendent l’imprudent pour l’incorporer au chaos minéral, et recracher par mille bouches le sang dissous, et quelques esquilles d’os et de bois.        <br />
       Mais... je m’arrête d’écrire. Il faut aller au devant du secouriste qui pourrait bien devoir être secouru dans quelques instants. Je dois, à tout le moins, lui montrer l’entrée de l’étroit chenal, si je ne veux pas jouer au naufrageur.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XVI.       <br />
               <br />
       Le Passage du Dragon       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Quand le côtre s’est insinué dans la crique aux bords coupants de la pointe Norne, j’ai d’abord cru que la haute silhouette qui se tenait aux haubans, enveloppée d’une ample capote en peaux de phomard était celle de mon fidèle Jean. Puis j’ai entrevu, recroquevillée à l’arrière une seconde forme humaine emmitouflée de toiles de mer, et j’ai eu un instant de panique : j’avais été trahi par mes missives imprudentes.        <br />
       Je me raisonnai aussitôt. Des ennemis ne seraient jamais venus par une voie aussi périlleuse. Ils m’auraient traqué à partir de la falaise.        <br />
       La grande silhouette sauta sur les rochers. Elle me tendit l’amarre arrière et chercha une anfractuosité pour y glisser l’ancre et tendre la chaîne du nez du petit vaisseau. La forme mince sortit de sa torpeur et bondit à son tour sur le sol ferme. Puis, les deux personnages dégagèrent leurs visages des capuchons resserrés jusqu’aux yeux : Allastair ! Athiello !       <br />
       « Que faites-vous là ? » m’écriai-je, stupéfait. Je pris mon amie dans mes bras. Nous nous étreignîmes à satiété, au risque de glisser dans les vagues démentes harcelant le rempart précaire des rochers.       <br />
       Je me libérai enfin, légèrement ivre comme si j’avais englouti une pinte de glône.       <br />
       « Montons dans la grotte... Il y fait sec, vous vous remettrez de vos émotions, et puis vous me raconterez tout.       <br />
       —Tout » promit Athiello, claquant des dents. Je tentai de la réchauffer contre moi.       <br />
       Les nuages noirs défilaient au ras de la falaise et j’estimai possible, sans être repérés par la fumée, d’allumer  un feu dans la grotte avec des morceaux de bois ramassés ici et là. Je préparai une soupe de glossules, ainsi que deux gros lupifers pêchés à la ligne (tirée d'un vieux filet enfoui entre sable et roc).        <br />
       Je posai quelques questions, mais l’état des deux voyageurs était proche de la confusion. Je devais ronger mon frein jusqu’au matin.        <br />
       Ils s’assoupirent comme des souches béates, sur des roches  dont j’avais adouci la surface à l’aide de  sacs de toile vides. Je les rejoignis, et me serrai contre le corps d’Athiello.       <br />
              <br />
       Le concert des pélaques hurleurs nous fit ouvrir un oeil au plein soleil de onze heures. Un thé de chiroine bien noir et deux siques mûres par personne convainquirent mes hôtes de s’éveiller, et je pus enfin collecter les précieuses informations dont ils étaient porteurs.       <br />
       « Maintenant, dites-moi comment vous êtes ici, ce dont, certes, je me réjouis fort, et non pas Latoile, que j’attendais ? Je suppose que  vous vous êtes croisés chez les Fitrion ?        <br />
       —Oui, dit Athiello. Le truc de la lettre cachée dans le livre de la bibliothèque a marché. Quand j’ai lu qu’il fallait que je donne tes coordonnées à Jean Latoile, je me suis précipitée à La Ménile et Jansène m’a appris son départ. Il m’a présentée à Allastair qui m’a fait part de son désir de t’accompagner à Lario. Et j’ai décidé de te rejoindre.       <br />
       —Ton père n’a pas bronché devant ce départ impromptu ?       <br />
       —Il n’en sait rien. Officiellement, je suis en vacances chez une tante, avec qui je suis en connivence. Et puis, tu sais, je suis majeure.       <br />
       —Pour ce qui me concerne, intervint Allastair Jovial-Bonheur, je pense avoir plus de chances de succès avec toi qu’avec la lie du grand bassin. J’ai compris que je n’aurais aucun appui imédiat des gens du Port, dont je suis pourtant l’élu officiel. Quels froussards ! ajouta-t-il, avec une moue dédaigneuse. Ils ont dit “non” à mes demandes d’aide, mais ils m’ont félicité et m’ont souhaité bonne chance. Tas de rupiards visqueux ! C’est à peine s’ils ne nous ont pas vendu trois fois le prix ce vieux côtre, tout spongieux sous sa peinture neuve !        <br />
       —J’avais cru remarquer qu’il y avait au moins une personne qui te soutenait sans réserve...        <br />
       —Ah (le visage d’Allastair s’éclaira), tu veux parler de Myza la pétacle ?       <br />
       —Oui, sans doute.       <br />
       —Elle est aussi désespérée que moi, et ne sait pas comment m’aider, maintenant. Je lui ai dit que la meilleure chose à faire était d’organiser un comité d’accueil quand je rentrerai, nommé ou pas, car c’est à ce moment-là que les ennemis des pauvres deviennent les plus virulents. On te tue pour t’empêcher de régner, si tu es élu. On te tue si tu n’as pas triomphé, par esprit de vengeance, pour donner une leçon à tous ceux qui oseraient tenter de s’élever au dessus de leur condition. Tu ne t’imagines pas combien de candidats du Port ont été assassiné au retour de Périache !       <br />
       —Et en attendant, Allastair, quels sont tes projets ?       <br />
       —Je vais avec toi à Lario...        <br />
       —Ah !       <br />
       —Je peux obtenir là-bas un appui que je n’aurai jamais ailleurs. Celui de la communauté des Fulgur’ach, qui, tu le sais peut-être, vit sur un ilôt au nord de  cette île.       <br />
       —Je l’ignorais. Mais j’ignore encore tellement de choses de votre monde... Tu m’expliqueras tout cela pendant le voyage, puisque nous allons traverser le Dragon ensemble, si je comprends bien. Maintenant, peux-tu m’éclairer  sur l’absence de mon ami Latoile ?       <br />
       —Jean Latoile n’était déjà plus chez les Fitrion quand j’y suis arrivé avec ton message. Il avait été réquisitionné par le Signour d’Atoy de Parinofle. La veille, ils étaient partis  pour s’embarquer, et j’en eus des nouvelles par Paulinard, un grand Hanséhard costaud qui conseille Jansène Fitrion.       <br />
       —Je le connais. Mais que faisait Phial sur La Ménile ? m’étonnai-je. Je croyais qu’il devait filer sur La Majeure, avant de mettre le cap sur Périache.       <br />
       —C’était son intention, mais sa petite rémone  a pris l’eau après nous avoir déposés ici. Elle insistait pour sombrer au beau milieu de la mer de Clotone ! Il vira de bord et se dirigea vers la ville, en écopant comme un malheureux. Il finit par laisser l’épave couler à une centaine de mètres de la plage des Vents Propices, qu’il rejoignit à la nage. Une agitation populaire indescriptible régnait partout, et il rallia la maison des Fitrion, où il serait  davantage en sécurité qu’ailleurs. Il pensait que le Villacope et le clan de Braighcht n’oseraient pas s’attaquer ouvertement aux chefs de l’opposition, au moins pendant les funérailles du Patriarche. C’est là qu’il retrouva Jean Latoile, accaparé, m’a-t-on dit, par  le Boc, un certain jeu de pions dont Phial eût  grand mal à l’arracher. Il éprouva également toutes les peines du monde à empêcher Mategloire, la jeune fille de Jansène...        <br />
       —Je la connais aussi.       <br />
       —... de les suivre pour s’embarquer avec eux. Paulinard, de qui je tiens ces informations, n’était pas sûr qu’ils soient parvenus à l’en dissuader. Aux dernières nouvelles, Mategloire était manquante au bataillon, malgré les battues qu’organisait sa mère au désespoir, jusqu’aux recoins les plus obscurs du grenier familial.        <br />
       —Je ne suis pas loin de partager les doutes de Ménion. Cette gamine ne rêvait que plaies et bosses. Si Phial la retrouve dans le coffre de la cambuse, ou cachée en haut du mât de misaine, cela ne m’étonnerait pas outre mesure, dis-je.       <br />
       —Quel âge a-t-elle ? s’informa Athiello.       <br />
       —Seize ans, je crois. »       <br />
       Allastair continua.        <br />
       « Phial et Latoile se sont dirigés vers Luciobar, la villégiature d’hiver des Fitrion, près de laquelle était gardée l’embarcation secrète, armée par  Ménion pour leur candidat. Le bateau les attendait sur un étang qui s’ouvre à la mer par de petites rivières.        <br />
       »Ils ne s’attardèrent pas à ramasser les glunelles, car les Zwölles de Mungabor avaient décidé une descente sur l’embarcadère. Par bonheur, ils furent aperçus par des voisins des Fitrion qui informèrent nos amis, à temps pour leur permettre de s’enfuir. Enragés de ne pas les saisir vifs, les soldats noirs mirent le feu à la cale sêche qui abritait encore le vaisseau dix minutes auparavant.  Mais  les gluneliers battaient le rappel contre eux. Ils ne restèrent pas sur les lieux de leur méfait, et disparurent comme par enchantement.        <br />
       —Je me demande comment ces reîtres peuvent ainsi surgir et se fondre dans le décor sans laisser de traces, partout où ils le veulent. Il faudra approfondir la question. Mais tu parlais d’une agitation populaire ?       <br />
       —Oui, dit Allastair, j’ai pu la constater moi-même. Le peuple a été instruit des agissements du Villacope par les dizaines de témoignages vécus,  colportés par  la garde du patriarche et par les acolytes de Homer Benjou. La colère, soulevée par l’indignation, est devenue chaque jour plus forte. Inquiets de la rumeur hostile, vacillants, les notables de la Conque ont décrété l’Etat Suspensif.       <br />
       —Qu’est-ce que cela veut dire ?       <br />
       —Que Mulibron Oriflan est consigné dans ses appartements du palais villacopal, sans pouvoir ordonner la poursuite des “meurtriers présumés de Furhion, notre bon patriarche”. La course a finalement été déclarée valide, après le tollé qu’a provoqué l’évocation de sa suspension par une éminence de la Conque, suspectée de collusion avec le Villacope.        <br />
       Les coureurs n’en sont pas sauvés pour autant. Mulibron a continué à dépécher en secret des spadassins pour mettre à mal les fuyards, c’est-à-dire Benjou, Phial et toi, Augustin, ainsi que moi, pour avoir osé quitter la prison du champ de course. Mais  les hommes de main doivent se montrer  prudents, pour éviter le lynchage.        <br />
       —Il y a tout de même une nouvelle assez drôle, dit Athiello. Pierre-Jacques Gonflamond a enfin triomphé des épreuves de “l’Amour”. Il a émergé hier, hagard et amaigri, sur le jubé de la Maison Civile, et a été adoubé régulièrement par des fonctionnaires intérimaires.        <br />
       —D’après mes informateurs du Grand Bassin, dit Allastair, Gonflamond a pris la mer, sur un dicoque rapide.        <br />
       — J’espère qu’il a engagé de bons marins, dit Athiello, car  le fringant étalon doit  manquer de vitamines. Faire l’amour neuf fois par jour, neuf jours de suite, en concluant et en satisfaisant à chaque fois une dame qui sait qu’elle est trompée avec deux autres collègues, cette épreuve n’est pas à la portée de tout le monde...        <br />
       —Et Homer ?        <br />
       —Homer Benjou et Mayriapodis Situs ont entouré  leurs projets d’un grand mystère, et tout le monde en ville se demande où ils ont bien pu passer. Le somptueux bateau de Benjou est toujours à quai, en baie des Vents propices. Il est vide et n’est  plus gardé contre les saboteurs omniprésents. Je crois que Situs l’a poussé à choisir un meilleur moyen de rejoindre Périache.       <br />
              <br />
       —L’avenir nous en dira plus. Maintenant, Allastair, as-tu réussi à voir Olivon Clinus ?       <br />
       —Cela ne s’est pas passé comme prévu. La maison du professeur est fermée, et un fonctionnaire de l’université m’a informé qu'il avait pris des vacances de longue durée.        <br />
       —Mm... fis-je, dubitatif.        <br />
       —Athiello a été formidable, reprit le Fulgur’ach. Quand je lui ai dit que je n’avais aucun moyen d’acheter le côtre, elle  m’a offert  ses économies.       <br />
       —C’est Jansène qui a avancé la plus grosse somme », dit modestement Athiello, sa longue frange tombant sur les amandes de ses yeux pers.       <br />
              <br />
       Il ne fallait plus rester à la pointe Norne. Malgré la colère du peuple qui retenait Mulibron, le Villacope pouvait nous dénicher et nous assassiner dans la plus grande discrétion. Déjà, nous avions décelé des mouvements suspects sur le chemin de bergers qui contournait la falaise.        <br />
       C’était décidé. Nous lèverions l’ancre le soir même, en profitant du répit  qui survient sur nombre de côtes du monde, lorsque les vents de terre contrebalancent, pour quelque temps, la brise de mer. Le vent tomba. La vague acharnée s’effondra, tel un chien fou se couche au pied de son maître, et nous sortîmes du précaire canal, comme des princes s’avancent sur un tapis.        <br />
       Au large, la lourde houle demeura débonnaire toute la nuit, et nous passâmes le fanal de la route de la Hanse sans le moindre signe d’intempérie.       <br />
       Athiello se rapprocha de moi, arrondissant les épaules sous mon aile protectrice. Elle mit ses lèvres près de mon oreille, que je laissai à sa disposition, m’attendant à être doucement mâchonné. Mais elle voulait seulement chuchoter quelques mots :       <br />
       « J’attends que Jovial-Bonheur soit bien endormi... J’ai quelque chose à te dire... »        <br />
       Un peu plus tard, la grande forme couchée sur le tillac s’immobilisa, pour le compte.       <br />
       « Vas-y, dis-je à voix basse. De quoi s’agit-il ? Pourquoi tout ce mystère ?       <br />
       —Non, rien, dit Athiello, ce n’est pas que je n’ai pas confiance, mais ce sont nos histoires à nous... Tu te souviens du dernier dessin du carnet de Jion de May ?       <br />
       —Bien sûr, l’espèce de trident ?       <br />
       —Oui, et bien, çà me disait quelque chose. J’ai fait des recherches, et j’ai retrouvé la copie d’une petite aquarelle de notre grand peintre Lutel Mirgône...        <br />
       —L’artiste sur lequel tu fais ta thèse ?       <br />
       —Oui. Je te la monterai quand nous serons à terre, mais sache que la ressemblance est frappante avec le dessin de Karool Jion de May.       <br />
       —Ah ? Et qu’en déduis-tu ? »       <br />
       Le corps enmitoufflé dans une voilure remua et se retourna.       <br />
       « Chut, fit Athiello, je t’en parlerai plus tard...        <br />
       —Comme tu veux, brune comploteuse !»       <br />
              <br />
       Sous notre coque ronronnait le flot du dragon assagi. Nous atteindrions les passes au zénith de la pleine lune.       <br />
       Tenant la barre et le boutte avec nonchalance, je pensai à tout autre chose qu’à l’océan et à ses caprices insondables. Une question lancinante et un peu absurde revenait en moi, berçant ma somnolence :       <br />
       « Par quelle magie, et sous l’ordre de quel magicien, le Thrombe Zaharo avait-il été transformé sous mes yeux en crochonnard ?       <br />
       —Zaharooo... magiiiie... crochonnaaard ? » s’interrogeait aussi le vent morose en rasant les flots obscurs.       <br />
              <br />
       A dire vrai, la traversée du Grand Dragon ne présente aucune difficulté à la hauteur des passes. La navigation ne devient problématique que lorsqu’on met cap au sud pour rejoindre le seul lieu réellement abordable sur Lario. Alors, on entre dans la bande de turbulences permanentes qui accompagnent le majestueux courant pris à rebrousse-poil. Tirer de longs bords y est nécessaire mais laborieux, puisqu’on a contre soi le vent et le flot, et qu’il ne faut pas venir donner du ventre sur les brisants sournois de l’îlot Chevirelle.        <br />
       Nous relayant au gouvernail, nous mîmes la journée entière et la nuit suivante pour doubler le cap qui annonçait la baie des Simagrées. Je suppose -mais c’est là pure spéculation- que ce nom bizarre provient de l’impression d’hésitation infinie que donnent toutes les voiles qui veulent y mouiller, avant de pouvoir pénétrer dans la lagune claire de la baie. De plus, les risées répétées au ras des courtes vagues se plaisent à souffler sur le marin un embrun sans pitié, qui imbibe tout, jusqu’à la pointe des chaussettes, et au tréfonds des pipes.       <br />
              <br />
       C’est dire combien je jouis en ce moment de la tranquillité de cette étape, les pieds au chaud sur une bouillotte de cuivre.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       XVII.       <br />
              <br />
       Wiril Braigchcht prend le large       <br />
              <br />
       (NdE : les cinq pages suivantes du manuscrit consacrées à des comptes, ont été rayées en travers, d'une ligne continue. Le verso a été réutilisé pour des commentaires tardifs, datés du deuxième Toutan d’Azulonne, an 741, -le 12 Octobre 1883-, et rédigés à l’encre rouge. Nous en donnons ci-dessous le texte intégral, pour respecter l’ordre d’exposition  choisie par le narrateur).       <br />
              <br />
       Je constate que , dans ma hâte de retracer les événements au fur et à mesure que je les ai vécus, j’ai omis de rappeler plusieurs éléments importants, survenus en parallèle, et dont je ne pris connaissance qu’ensuite, et parfois longtemps après.        <br />
       Ainsi, alors que Phial me déposait à la pointe de Norne en compagnie d’Allastair Jovial-Bonheur, Wiril Braighcht voguait depuis déjà vingt-quatre heures en direction de Périache, sa route ouverte et balayée par une foule de gens à sa solde. Le récit m’en fut tenu, bien plus tard, par un témoin oculaire : Braho Nohé, le capitaine de l’équipage du bateau spécial affrêté par les Hanséhards pour le compte de la compagnie des Nourrisseurs.        <br />
       Cette dernière avait entièrement supervisé la conception et la fabrication de ce vaisseau révolutionnaire, construit pour traverser le Grand Dragon en quelques heures. Elle en avait confié la réalisation à Braho Nohé, un ancien héros de la course minusale, qui avait échoué pendant la traversée. Cet échec l’avait traumatisé, et réussir le passage du Dragon à l’endroit le plus difficile était devenu pour ce vieux marin une véritable obsession, l’unique intérêt de toute sa vie. Plus de dix fois, il avait confectionné de ses mains des embarcations étranges, aux formes variées, pour parvenir enfin à surmonter l’obstacle infernal. Et autant de fois, il avait échoué : la grande bête d’eau refusait de se laisser chevaucher, recrachant l’esquif brisé, ou simplement dérouté de centaines de miles vers le nord-ouest.        <br />
       Braho n’avait pas renoncé, et malgré ces échecs, il avait peu à peu acquis la réputation d’un spécialiste du courant. Le seul fait qu’il soit resté en vie après autant de tentatives malheureuses, le désignait aux éloges, desquelles il n’avait cure.        <br />
       Acharné à l’invention et au travail, il avait fini par fabriquer un modèle qui réussit une traversée, moyennant une dérive de cinquante miles. Ce grand succès installa définitivement son prestige dans les milieux maritimes et bien au delà. Il fut  nommé Sapientissime en arts de la mer, et lauréat d’une subvention villacopale qui aurait pu satisfaire ses besoins jusqu’à la fin de sa vie sans offrir autre chose en retour que des conférences. Nohé continua cependant à bricoler nuit et jour au fond d’un vieux garage, pour produire, enfin, la merveille des merveilles.       <br />
       Un jour, il reçut la visite de deux bonhommes désagréables, Misapoul Treck et Fonjul Pit, qui se dirent chargés par les Nourrissiers, de soutenir ses efforts sans limites de fonds. D’abord, il fut indifférent et plutôt hostile à la présence inutile -voire nuisible- de ces deux clowns sinistres parmi ses précieuses ébauches. Il finit par se laisser tenter lorsqu’ayant pesté contre la cherté du canépore jaune, seul capable de plier sans rompre sous la tornade, il eut la bonne surprise d’en trouver le lendemain un lot de plusieurs tonnes, déposé par miracle devant son entrepôt. Liant les effets aux causes probables, Braho se dit que les deux types assis sur les belles tranches de bois devaient être pour quelque chose dans leur miraculeuse arrivée. Ce raisonnement fut confirmé lorsqu’il s’interrogea, songeusement, -et à voix haute- sur l’avantage remarquable qu’il y aurait à acquérir quelques centaines de litres de ce latex onctueux, seulement produit par une sous-espèce d’agras de la forêt sous-winolle, à La Majeure. Trois jours après, une dizaine de gros tonneaux, bien cerclés, attendait devant son logis, et l’apparence de leur contenu confirma l’inscription qui y était imprimée au pochoir : latex de la forêt sous-winolle. Braho se retourna et vit Treck et Pit qui musardaient non loin, volant des siques dans la friche du voisin du capitaine.       <br />
       « Bien, se dit celui-ci, c’est le moment de rédiger une liste d’achats...  »       <br />
       Il réfléchit intensément, coucha sur le papier les noms et les quantités de centaines d’éléments rares, essentiels, voire superflus, et se dirigea vers la carriole où les compères Nourrisseurs avaient élu domicile, dans une clairière proche.        <br />
       « Si vous me ramenez tout çà, vos employeurs seront ruinés, mais le bateau trans-dragon, le rêve de tout Guama, sera enfin réalisé.       <br />
       —Vous en resterez même le propriétaire, dit Misapoul Treck, dont les traits simiesques et l’ossature déformée par le culturisme dissimulaient un agent efficace et intelligent, mais à une condition ...        <br />
       —Laquelle ? fit Braho, la moustache frémissante, et repoussant sa toque sur son grand front dégarni.       <br />
       —Vous en serez également le capitaine lors de la première traversée...        <br />
       —Cela me semble une condition acceptable, dit Braho Nohé, d’autant qu’il me semble difficile qu’il en soit autrement !       <br />
       —Attendez, dit Pit, une sorte de phoque humanoïde au poil rare, ce n’est pas si simple : nos employeurs vous demandent de vous tenir prêt pour une certaine traversée, dont nous vous dirons la date plus tard, et au cours de laquelle vous transporterez un passager de marque.        <br />
       —Pourquoi pas, soupira Braho, du moment qu’il ne vient pas me vomir sur les chausses.       <br />
       —Vous construirez pour lui un appartement convenant à son rang.       <br />
       —Quoi ? s’exclama Braho, Et quoi encore ? Une salle de jeux flottante, peut-être ? C’est impossible : il y aura à peine la place pour trois hommes d’équipage. Tout le reste sera occupé par la machinerie de cordages, et...        <br />
       —C’est à prendre ou à laisser, dit Pit, sa voix atone sortant de lui comme une bulle flasque.       <br />
       —Prenez cela comme un défi technique supplémentaire, suggéra Treck en laissant jouer ses muscles sous sa chemise noire. Faites preuve d’imagination !       <br />
       —Bon, dit le capitaine Nohé après avoir mûrement réfléchi; c’est d’accord...        <br />
       —Je savais que vous seriez raisonnable, dit Misapoul Treck.       <br />
       —A deux conditions, cependant.       <br />
       —Voyons toujours, soupira son massif interlocuteur.       <br />
       —D’abord, cela vous coûtera encore bien plus cher, pour le luxe.. Le palissandre, le marocal, les tapis de Malamè, les verres imbrisables de Sanabille, les bois odorants de Siconel pour l’intérieur des coffres, les lames de marbre pour la salle d’eau, toutes les huisseries en pur métal trempé, etc...        <br />
       —Ne marchandez pas là dessus, dit Pit, ses yeux clignant comme ceux d’un batracien, notre maî... nos employeurs désirent ce qu’il y a de plus beau.       <br />
       —En ce cas, comptez sur moi.        <br />
       —Et quelle est la seconde condition ? coassa Pit.       <br />
       —Je ne veux pas de vous dans mes pattes pendant la construction du navire.       <br />
       —Condition refusée...  » dit calmement Treck, et il se leva, le dos de ses mains puissantes venant presque toucher le sol devant l’arc de ses jambes torses.       <br />
       —Bon... bien, euh... je crois que je m’y ferai après tout.       <br />
       —Oui, vous vous y ferez, susurra Pit, et nous saurons ne pas vous déranger. Mais voyez-vous... si, par le plus grand des hasards, quelques matériaux nobles par vous commandés, devaient être soustraits à la fabrication du bateau, nous...        <br />
       —Nous aimerions le savoir, finit Treck.       <br />
       —Et par ailleurs, dit Pit, ses globes oculaires disparaissant dans la masse lisse de sa tête, nous ne souhaitons pas que trop de curieux viennent circuler par ici...  »       <br />
              <br />
       Braho Nohé travailla d’arrache-pied tout un mois pour réaliser des plans détaillés, que les deux hommes de main demandèrent à voir. Ils les emportèrent dans de grands cartons cylindriques et revinrent quelques jours plus tard.       <br />
       « Vous avez l’accord de nos employeurs... dit Treck, à quelques détails près...        <br />
       —Lesquels ? demanda Braho, s’attendant au pire.       <br />
       —Vous devez fabriquer une couchette pour le garde, devant la porte de l’appartement du passager; vous devez aussi pratiquer pour ce dernier une sortie personnelle -et réservée- vers l’arrière du bateau.        <br />
       —Mm, ce n’est pas impossible, mais cela diminuera d’autant le local sanitaire et la taille des couchettes de l’équipage...        <br />
       —Faites au mieux.       <br />
       —Une solution serait qu’il y ait une toilette collective escamotable, sous l’une des couchettes.       <br />
       —Pas celle du garde : il y mettra des armes, et personne ne doit venir le déranger, sauf urgence.       <br />
       —Bien.       <br />
       —Un dernier point, dit Treck, vous n’embaucherez qu’une seule personne.       <br />
       —Comment ? Mais il me faut un navigateur et un homme de manoeuvre...        <br />
       —Le navigateur... ce sera moi, dit l’orang-outang au regard clair.       <br />
       —Mais... Y connaissez-vous quelque chose ?       <br />
       —J ’apprendrai, dit Treck.  »       <br />
              <br />
       Braho commença la construction de son navire, et oublia toutes les autres contingences.        <br />
       Six mois après, il était terminé, et le capitaine lui fit prendre la mer pour tester ses réactions, qui lui semblèrent parfaites. Le “Protopse” avait la forme d’une amande géante, très plat sur l’eau. Complètement étanche et insubmersible, sa superstructure formait un miroir de sa coque, étroitement scellée à elle par des joints de latex cousus et enrobés de résine. Une quille courte, mais très pesante assurait invariablement le retour à l’équilibre, même en cas de basculement complet. A l’avant, une protubérance formait un gros oeil dont la partie transparente était une énorme lentille de cristal de roche, évidée de l’intérieur pour ne pas trop déformer le champ de vision. A l’intérieur de l’oeil (à l’arrière duquel l’équipage pouvait pénétrer) se tenait une passerelle circulaire sur laquelle trônait la grande roue verticale du gouvernail. Sur les deux flancs, de part et d‘autre de l’oeil, se trouvaient les places du navigateur et du manoeuvrier. La table du premier était encombré de cartes, de compas, d’astrolabes et de lunettes. Celle du second ressemblait à un orgue complexe, sur lequel on “jouait” l’orientation et la tension de la voilure, étroitement tenue par de courts mâts obliques et mobiles. Toute la poupe était occupée par le salon du “passager”, prolongée par une chambre équipée d’un cabinet de toilette petit mais somptueux.        <br />
              <br />
       Braho ne connut pas l’identité du fameux passager avant le départ. Quand il apprit que celui-ci aurait probablement lieu le jour de la course minusale, il se douta de quelque chose. L’embarquement se fit au môle de la Hanse, à l’Ouest de la baie de vents propices, à l’abri des regards. L’équipage était réduit : le capitaine recruta l’homme des manoeuvres de voile, un ami intime qu’il initia longuement au maniement des leviers, des poussoirs, des pédales et des manivelles qui commandaient tous les mouvements de voilure, par l’intermédiaire de filages courant dans la carrosserie supérieure du bateau. Le navigateur était Treck, et le garde du corps était Fonjul Pit.       <br />
       Wiril Braighcht fut introduit immédiatement par la porte de son appartement, et ne se montra pas avant que le Protopse ait pris la mer depuis plusieurs heures.       <br />
       Pit vint alors voir Braho qui tenait le cap sud-sud ouest, dans le travers de la grosse houle des eaux qui s’écartaient lentement du Courant.       <br />
       « Le maître désire vous rencontrer, Capitaine. Est-ce possible maintenant ?       <br />
       —Pas d’objection si Treck vient à la barre. »       <br />
              <br />
       Wiril Braighcht, portant une tunique de soie noire ornée de la roue d’étoiles, avait enfoncé sa masse plus large que haute dans les sofas semi-circulaires qui matelassaient l’arrière du navire. Arborant fièrement le bracelet des Elus à son poignet, il buvait un verre de glône et invita Braho à en prendre un, que lui servit Fonjul Pit.        <br />
       «A la santé du futur Minus, dit Braighcht en entraînant ses interlocuteurs à porter un toast. Ses cheveux blonds en bol étaient rabattus sur ses petits yeux durs, mettant en évidence le fort nez busqué et le menton volontaire, tirant sur les plis de la bouche, lui donnait un air à la fois amer et décidé.       <br />
       —Je n’ai pas eu le temps de vous féliciter, Monsieur Nohé, pour votre collaboration active à notre succès. Il faut dire que la course Mahoney m’a fort éprouvé... Le cheval est une monture qui ne me convient pas, et à laquelle je préfère de loin le bateau. »       <br />
       Wiril Braighcht ne s’attarda pas sur les circonstances de sa course, ni, a fortiori sur l’épreuve de Tahoney. J’appris par la suite que le candidat des Fariniers avait soudoyé des prêtres omen chargés de la loge du Sublime. Presque porté par Treck et Pit, il avait escaladé l’escalier au delà du point de non-retour, mais un peu plus haut, la nuée s’était soudain dissipée et, des structures de bois qu’elle recélait, les prêtres étaient sortis pour l’aider à emprunter un pont de cordes qui le conduisirent du ventre de la pyramide à une coulisse de la maison civile, réservée ordinairement aux cercopsaires. On divertit un moment l’attention de Fur’hion, et l’instant d’après, Wiril était présenté à celui-ci sans qu’il sût d’où il était venu. Comme la tradition l’exigeait, il ne lui posa aucune question et l’adouba, puis lui remit le bracelet, mais en s’abstenant de tout commentaire élogieux. Le candidat cicéolien avait plus de deux heures d’avance sur le plus avancé de ses concurrents -Jovial-Bonheur- écart qui grandit ensuite avec le dénouement tragique que l’on sait.        <br />
       «Monsieur Nohé, dit Wiril d’un ton d’arrogance naturelle, vous savez sans doute que votre mission est de nous conduire à Périache dans les plus brefs délais.        <br />
       —Oui, je me doute de...        <br />
       —Il ne s’agit pas de doute mais de certitude, trancha le gros homme, comme agacé par un moustique. Vous devez me faire parvenir au port de l’Anse Jaune, au pied du mont Ardamont, d’ici demain au plus tard. Nous sommes bien d’accord ?       <br />
       —Monsieur...        <br />
       —Maître, dites  Maître...        <br />
       —Si vous voulez, Maître Braigchcht, donc, je ne puis en aucun cas vous garantir ce que vous demandez, car le Protopse en est à son coup d’essai. C’est, vous le savez, un vaisseau expérimental, dont le comportement dans le courant ne peut être entièrement prévu.       <br />
       —Voyons, Pit... Est-ce que tout cela est bien sérieux ? Cet homme travaille-t-il bien pour nous ? dit Wiril en parlant de Braho comme d’une huître à la fraîcheur douteuse.       <br />
       —Oui Maître, c’est le meilleur dans sa partie, cela ne fait aucun doute.       <br />
       —Mais alors, OÙ est le problème ? Qu’est-ce qui pourrait bien nous empêcher d’être rendus demain à Périache ? Après tout, l’île n’est distante que de soixante miles de Clotone, n’est-ce pas ?       <br />
       —Oui, Maître, mais vous n’êtes pas sans ignorer que le courant, le grand dragon...        <br />
       —Bien sûr que je n’ignore pas le Dragon... Me prenez-vous pour un débile ? Que nous risquions l’accident, voire le naufrage, est une idée à laquelle je suis accoutumé. Dans ce cas, et si nous y survivons, nous trouverons un autre moyen. Non, ce que je ne comprends pas, Monsieur Braho Nohé, c’est que nous puissions passer et prendre du retard. Voyez-vous la nuance ?       <br />
       —Vous savez que le courant peut aussi nous déporter sur de vastes distances...        <br />
       —Oui, je le sais, et c’est exactement ce que je refuse. »       <br />
       Il se leva, arpentant la pièce confortable à grandes enjambées.       <br />
       «Je le refuse, Monsieur Nohé, parce que je sais pertinemment que si nous tentons le passage du Dragon près du remous appelé l’Emphale, nous ne pouvons pas être emportés par la dérive : ou bien nous y serons noyés comme des chatons, ou bien nous serons propulsés à la vitesse de l’éclair dans la direction même de notre objectif : plein sud.       <br />
       —Mais... euh Maître, c’est de la folie. L’Emphale est un tourbillon large comme un lac et haut comme une montagne. Il n’a jamais laissé passer un navire. Il engloutit et se demande après ce qu’il a avalé.        <br />
       —Etes-vous un lâche, Monsieur Nohé ?       <br />
       —Je ne crois pas, mais ...        <br />
       —Mais vous n’estimez pas raisonnable de tenter ce qui n’a jamais été tenté ?       <br />
       —Euh..       <br />
       —Et pourtant vous avez construit là un navire tel qu’il n’en avait jamais été construit, n’est-ce pas ?       <br />
       —Certes... mais je ne l’ai pas conçu pour l’Emphale, seulement pour les portions “normales” du dos du grand Dragon, des collines d’eau en mouvement rapide mais régulier...        <br />
       —Avez-vous déjà vu ces documents, monsieur Nohé ? »       <br />
       Wiril claqua dans ses doigts et Fonjul Pit apporta un rouleau qu’il déplia sur la table de marmol rouge.       <br />
       « C’est une carte marine... dit Nohé en ajustant ses lunettes. Voyons...  »       <br />
       Il s’absorba dans l’étude attentive de la carte et se redressa.       <br />
       « Je ne sais pas comment cette carte a été confectionnée ni par qui, mais c’est la représentation la plus précise que j’ai jamais vue des abords de l’Emphale.       <br />
       —Très juste , Capitaine. Et votre grande compétence vous aura sûrement incliné à remarquer certains éléments intéressants, au bord Est de l’Emphale. »       <br />
       Braho se pencha à nouveau, tripotant nerveusement sa moustache en brosse de balai d’affichage. Il regarda l’endroit indiqué, prit des mesures, fit des calculs et se releva enfin, fixant Wiril des grosses olives noires lui tenant lieu d’organe de la vue.       <br />
       « Je vois ce que vous voulez dire, monsieur...        <br />
       —Maître, dites Maître, s’il vous plaît.       <br />
       —Oui, et bien Maître, si le relevé cartographique est juste, il existe effectivement un couloir situé entre le tourbillon et le banc submergé, appelé justement “banc de la mort”, où le Grand Dragon est très atténué, presque épuisé, avant de venir se livrer aux joies du siphon géant.       <br />
       —Bien vu.       <br />
       —Mais ce passage n’a que quelques dizaines de mètres, et il se déplace selon des cycles imprévisibles ! De plus, à supposer que nous puissions nous y engager, à quoi nous servirait d’emprunter une zone lente, alors que notre vitesse à la voile n’est pas formidable, tant que nous ne nous appuyons pas sur le courant lui-même ?       <br />
       —Mais qui vous dit que nous emprunterons la zone morte ?       <br />
       —Dans ce cas, je ne comprends pas vos intentions...        <br />
       —Eh bien, jeune homme (Braho était plus âgé que Wiril, mais on a tendance à rajeunir ses subordonnés), regardez mieux. L’origine de l’Emphale n’est-elle pas le partage des eaux du dragon par le banc de la mort ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Le bras inférieur du courant est détourné vers le sud, et vient alors rencontrer le “banc du retour”, dont la forme en cuiller le renvoie vers le nord.       <br />
       —C’est cela.       <br />
       —Rencontrant alors le bras supérieur demeuré inchangé, il s’incurve en une spirale qui le renvoie successivement à l’est, au sud, etc...        <br />
       —Oui. Je n’en disconviens pas.       <br />
       —Donc, au moment où la spirale touche la zone morte protégée à l’est du banc de la mort, elle se dirige vers le sud...        <br />
       —Oui, c’est-à-dire vers Périache... Mais...        <br />
       —Il n’y a pas de mais, monsieur Nohé. Si votre bateau réussit à traverser le bras supérieur dans la zone où il est troublé par l’approche de l’emphale, et qu’ensuite il emprunte le bord occidental de la zone calme, il sera entraîné à toute vitesse vers le sud...        <br />
       —A condition de ne pas être attiré vers le coeur du tourbillon.       <br />
       —Pour cela,  je compte sur vous et sur le Protopse.       <br />
       —Vous voulez dire que nous devons nous tenir sur un couloir de quelques mètres, entre le gouffre circulaire et la mare immobile ?       <br />
       —Exactement.  »       <br />
       Les deux calots brillants des yeux de Braho semblèrent près de tomber sur l’épaisse moquette, puis il se ressaisit .       <br />
       « Bien, dit-il laconiquement, nous essayerons. »       <br />
       Wiril s’attendait à plus de résistance et fut un peu décontenancé. Mais il avait entendu parler de l’originalité de l’ancien héros, obsédé de traversée du Dragon, et il accepta sa réaction comme un témoignage supplémentaire de sa folie de l’exploit. Exactement ce qu’il attendait de lui.       <br />
              <br />
       La suite de la traversée fut marquée par un épisode qui choqua profondément Braho Nohé, et transforma le respect naissant qu’il éprouvait pour l’incontestable courage de Wiril Braighcht en un dégoût définitif, et une haine irrémissible.       <br />
              <br />
       Nohé avait remonté le courant vers l’Est, assez loin pour pouvoir traverser son bras supérieur sans forcer, et en se laissant dériver de biais, jusqu’au point où il pourrait l’engager au point précis qui en ferait un projectile lancé vers le Sud. Il entra dans les remous précurseurs du Dragon à quelques kilomètres seulement de la vaste “plaine” où il paressait avant de se réanimer, et où nous l’avions quitté au début de notre aventure dans l’archipel . Travaillé par la peur de ne pas traverser assez vite le bras supérieur et de manquer le “rendez-vous”, le capitaine fit mettre toute la voile, et le Protopse fila vers le sud-ouest, tel un caillou sorti des doigts d’un amateur de ricochets. Il prenait son élan sur les plus larges vagues, et  grimpait à l’assaut des crêtes liquides. Parfois , il demeurait de longues secondes suspendu dans le vide, avant de pénétrer le flot, frappant durement la surface du plat de sa coque rigide.        <br />
       Braho s’aperçut trop tard,  lors d’une de ces envolées, qu’ils retombaient sur un haut-fond, l’extrémité d’une comête de sable en perpétuel effilochement : la queue du Banc de la Mort !       <br />
       Malgré le courant très faible à cet endroit, le vent fit pivoter la coque, et, une fois au droit du bateau, le souleva pour le  rouler sur le sable immergé.       <br />
       Par bonheur, tout le monde était arrimé à son poste et tous les objets du bord avaient été rangés dans des meubles scellés aux parois. Le vaisseau exécuta plusieurs tonneaux sans que rien ne bouge à l’intérieur (sauf un compas baladeur et une bouteille de glône) et sans que les mâts -fortement inclinés et assez souples- ne se brisent sur le fond. La quille de fonte joua lentement son rôle et le bateau se redressa enfin.       <br />
       C’est alors que l’homme à la manoeuvre avertit Braho que le foc refusait de sortir de sa rainure, vraisemblablement emplie de sable ou de vase.       <br />
       Il fallait sortir, pour le dégager, car le bateau avait maintenant besoin de toute sa vitesse pour se tenir sur l’étroit créneau qui le séparerait du tourbillon monstrueux. Misapoul Treck sortit du kiosque minuscule, referma la porte pour éviter que des paquets de mer n’investissent les lieux, et se porta à la proue, se tenant difficilement sur des parois glissantes aux prises peu nombreuses. Les doigts gourds, il parvint enfin à déclencher le jeu de poulies coincées , et le foc se gonfla. Le petit navire prit son essor et se coula bientôt dans le sillon lisse et continu qui fonçait vers le sud, perpendiculairement aux vagues. Toute l’attention de Braho Nohé était fixée sur la trajectoire, prêt à en sortir au moment nécessaire, et il oublia un instantTreck, dont on voyait les membres énormes, le long des vitres latérales, progresser péniblement vers l’arrière.       <br />
       Encore quelques minutes, et le danger principal (être avalés par l’Emphale) serait écarté. Il y aurait un peu de répit, et il resterait à franchir une vingtaine de mètres de bras sud du grand Dragon, avant de retrouver des eaux agitées, mais sûres.       <br />
       Treck s’était hissé derrière le kiosque en forme d’oeil, et frappait à la porte étanche. En se retournant, Nohé vit son visage dans le hublot :  ses arcades sourcilières de grand singe étaient couvertes d’une sorte de givre. Ses biceps énormes formaient des pinces solides qui le retenaient contre la porte, mais il ne tiendrait pas très longtemps. On parvint enfin dans la partie périphérique du courant. Le seul risque y était d’y subir une dérive retardatrice, et le capitaine décida de le courir. Il ordonna à son homme de manoeuvre de monter ouvrir la porte à Treck. Pendant quelques instants, le bateau filerait vers l’ouest.        <br />
       Mais Wiril en avait décidé autrement : PAS de dérive, avait-il ordonné. Fonjul Pit se leva, dégaîna et visa le matelot au milieu du front.       <br />
       «Tu reviens à ta place, ou tu es mort » dit-il, sa voix sifflante recouvrant celle de la tempête environnante.       <br />
       L’homme obéit. Braho agonit Pit d’injures, sans oser lui même quitter la barre, ce qui aurait, de toutes façons, été la pire des solutions pour tout le monde.        <br />
       Le bateau sortit à ce moment-là du grand Dragon, pour entrer aussitôt dans l’épouvantable zone des déferlantes qui l’accompagnait sur tout son parcours. Roulant et tanguant comme une toupie déchaînée, le Protopse cherchait son cap. Il n’était même plus question de dérive. Le retard éventuel ne pouvait être dès lors attribué qu’au chaos des éléments.        <br />
       Malgré cela, Wiril Braighcht, sorti de sa cabine luxueuse, hurla à Pit d’abattre quiconque quitterait son poste. On entendit un bruit sourd et des râclements sur le toit : Treck avait lâché prise et tentait désespérément de se rattraper à n’importe quel objet sur son passage. Il saisit un moment la barre d’appui d’un échelon, mais celle-ci céda. Enfin, ses deux grosses poignes agrippèrent le rebord de la poupe, à la jointure de la coque et de la superstructure, et il resta là, transformé en drapeau flottant, sous les yeux mêmes de son Maître, qui le regardait froidement, avant de se retourner pour surveiller son équipage réticent.       <br />
       Personne ne sut exactement quand Misapoul Treck ouvrit les doigts et disparut dans les flots verts battus en neige qui se creusaient en puits derrière l’esquif, comme pour l’inviter à venir s’y fondre. Une chose est certaine : quand le Protopse entra dans les eaux placides de l’Anse jaune (nommée ainsi pour la couleur des algues qui s’élevaient du fond en guirlandes pâles), le garde du corps athlétique n’était plus là depuis longtemps.       <br />
       Deux longues rémones blanches vinrent encadrer le bateau et le guidèrent à l’abri d’une jetée en grosses roches équarries. Wiril sortit aussi vite que le lui permettait un estomac prêt à se retourner, et fut aussitôt entouré d’uniformes écarlates et de hautes silhouettes en capuchons blancs, dont une, particulièrement altière. Ils s’éloignèrent sur un quai démesuré, et disparurent à la vue de Braho et de son homme d’équipage, toujours tenus en jeu par le visqueux Fonjul Pit.       <br />
       « Que.. que faisons-nons maintenant ? fit le capitaine.       <br />
       —Vous ne bougez pas. Vous attendez les ordres.       <br />
       —Vous m’avez dit vous-même que je serai propriétaire de mon bateau après cette mission.       <br />
       —Je pense que le patron tient ses promesses. Mais la mission n’est pas terminée. »       <br />
       Braho cacha ses sentiments du mieux qu’il put, mais au milieu de la nuit, alors que Pit donnait de signes évidents de somnolence, il se fit discrètement tendre un maillet par son compagnon et, au moment propice, en asséna un grand coup entre les yeux bulbeux du sinistre personnage. Celui-ci s’effondra comme un sac, exhalant quelques borborygmes pestilentiels. Braho glissa entre les chicots torses le goulôt d’une bouteille de glône entamée par Wiril, et la vida dans le bonhomme. Puis on le tira au dehors et on le laissa cuver, allongé sur le quai.        <br />
       Braho Nohé ne s’attarda pas. Il détacha les amarres et le Protopse gagna silencieusement le large, pour une destination inconnue.        <br />
              <br />
       (Fin du passage rédigé à l’encre rouge.)       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Troisième Partie       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       L’île Triste       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
           Carte de l’île de Lario       <br />
               <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       XVIII.       <br />
              <br />
       Une auberge-fossile       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Lario, Baie des Simagrées, Auberge le Saint-Mascoléon. DeuxièmeThecuman de Belliore -vendredi 8 septembre 1882-.       <br />
              <br />
       Lario est un plancher de scories et de galets. Un dieu maladroit y a trébuché laissant tomber un plein seau de rochers vert de gris. Ils se sont lentement fondus en une masse grumeleuse, culminant au nord, au point dénudé qu’on appelle le mont Tristor.        <br />
       La façade sud-est de “l’île triste” (ce que veut dire “Lario”) est plus amène et moins venteuse. La large baie des Simagrées s’y échancre.       <br />
       Au fond, un petit port est formé d’un môle naturel, recouvert de planches mal équarries. L'agitation humaine (lors d’arrivée d’équipages) y rassemble au mieux quelques dizaines d’individus. Un grand entrepôt de bois goudronné, les pieds dans la vase, est le seul bâtiment digne de ce nom. Une  partie s’en trouve occupée par le tenancier du magasin général, qui répond au nom de Chiffion. Ce dernier est aussi propriétaire de l’épave du Saint-Mascoléon, un clipper des temps anciens, que le corail a pétrifié à quelques encâblures de la berge, et dans le château-arrière duquel il a fait aménager une auberge.       <br />
              <br />
       C’est là, dans la cabine d’officier qui me sert de chambre, que je déplie la toile cirée où ce journal est soigneusement enveloppé. Il n’a pas souffert de l’humidité saline où nous nous dissolvions depuis deux jours et deux nuits : il est bien le seul.        <br />
       Figé dans une gîte mélancolique, le bâtiment est propre, bien chauffé. La nourriture est correcte, les hôtes on ne peut plus calmes. Le ressac est si discret qu’on l’oublie. C’est que la baie des Simagrées (étrange nom) est soustraite au vent et à la houle, sa servante éternelle.        <br />
       Je profite de la longue soirée pour récapituler les événements qui ont jalonné le périple depuis mes dernières annotations, rédigées en hâte à la pointe Norne.       <br />
              <br />
       Jovial-Bonheur est parti ce matin, par le chemin du Nord, après nous avoir fait ses adieux. Il doit rejoindre les siens qui vivent, paraît-il, dans un immense château perché sur un vertigineux promontoire rocheux, et tenter de s’en obtenir aide pour la poursuite de sa course. Il nous a souhaité bonne chance et ajouté qu’ il nous donnerait de ses nouvelles d’une façon ou d’une autre.       <br />
       J’apprécie cet homme taciturne, parfois philosophe. Mais j’avoue que je ne suis pas mécontent de disposer enfin d’un peu d’intimité avec mon amie. La résistance d’Athiello ne cesse de m’étonner. Pour elle, l’aventure coule de source, et elle s’adapte aux situations les plus variées comme si elle changeait d’estaminet ou de place de bibliothèque.       <br />
              <br />
       Tout-à l’heure, elle a sorti de la cachette aménagée au dos d’un petit miroir la copie de l’aquarelle de Lutel Mirgône, et me l’a donnée. Je la dessine ci-dessous, sans le talent de l’artiste, et en me contentant des symboles essentiels. Il présente deux ou trois objets énigmatiques : est-ce une écharpe rose que perce la pointe supérieure du trident ? ou bien... un pied ? Et qu’est donc la chose en bas, qui ressemble à une éponge hors- d’âge ? Quand à l’objet spiraloïde planté au milieu, je suppose que c’est un coquillage...       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       En tout cas, c’est vrai que cela ressemble au gribouillage du carnet de Jion de May...        <br />
       « Une bonne façon d’être éclairés, m’a dit Athiello, c’est de nous rendre auprès de Lutel Mirgône.       <br />
       —Il vit encore ?       <br />
       —Oui, mais il est extrêmement âgé. On dit qu’il vit en réprouvé, dans les montagnes les plus inaccessibles de Draco, entouré d’une secte de partisans.       <br />
       —Encore de la gymnastique en perspective, observai-je, peu enthousiaste.       <br />
       —As-tu peur, Augustin ?       <br />
       —Moi ? non. Plutôt passablement paresseux, ces derniers temps. Et puis, Amore mio, il y a ma mission auprès de Mina Termina, n’oublie-pas.        <br />
       —Je ne l’oublie pas, Chéri, et je pense même pouvoir t’y aider. Après tout, je suis une femme, et tu sais que Mina a un faible pour ce genre...        <br />
       —Nous verrons. De toutes façons, je ne sais pas si j’ai le droit de te confronter aux dangers manifestes de Draco : enlèvement, rançonnement, viol, ou pire...        <br />
       —Je ne suis pas une enfant... Je sais me défendre… »       <br />
       Vexée, elle est sortie de la toute petite chambre, en claquant la porte de bois ciré. La gîte aidant, celle-ci s’est rouverte en grinçant.       <br />
              <br />
        Athiello m’attend au salon du rez-de chaussée, devant une cheminée où flambent de bons morceaux de pitêche. Elle lit sans doute un ouvrage sur les symboles antiques, ou sur les pratiques occultes des mages de Périache.        <br />
       Je n’ai plus guère le coeur à écrire. Je crois que je vais aller la rejoindre.       <br />
              <br />
              <br />
        Dans  cette carcasse fossile aménagée, on reçoit le plus souvent les voyageurs pour moins de quatre nuits. L’une des raisons de cette limite est que, l’odorat incommodé par la décomposition des algues étendues sur les vasières, la plupart des hôtes fuient l’endroit au plus vite.  Mais -sommes-nous moins délicats que d’autres ? -nous avons complètement oublié cette incommodité.       <br />
       Une autre raison, plus convaincante peut-être, est que l’Etat de Lario offre gracieusement à chaque voyageur deux nuits, quatre repas et deux bains, accompagnés d’un vigoureux brossage sous les aisselles. Par la suite, l’invité doit lui-même payer la pension, pour un prix qui met les bouchées doubles. De plus, il doit supporter la présence insistante  d’un sage mentor, délégué par une haute institution de l’île (le Conseil des Groupustétons) pour lui expliquer les rudiments de la loi larionaise. L’incrustation de ce représentant de la puissance invitante (incarné par un membre de l’Académamie) est d’autant plus douloureuse que les repas et les nombreux apéritifs dont il ponctue ses conversations édifiantes sont également portés sur la note du nouveau venu.        <br />
              <br />
       Cette présence, chèrement acquise, ne nous décourage pas, car elle m’évite de me déplacer pour obtenir d’utiles renseignements, avant de me lancer à la conquête de Mina Termina, la grande autorité de l’île triste.        <br />
              <br />
       Le vieil académamicien qui nous a été envoyé, répond au doux nom d’Amzalgon. Il est d’une exquise politesse, et se montre, somme toute, assez modeste dans les commandes de grumelots vivants à la crème qu’il passe en notre nom auprès de Chiffion, l’hôtelier. Il arbore une superbe barbe ocelée, grise et jaune, bien posée sur sa tunique brune, sauf lorsqu’il écoute nos questions, le menton curieusement pointé vers le plafond de bois.        <br />
       Amzalgon nous a déjà appris une foule de détails sur Lario. Il se lève souvent pour nous montrer des paysages, visibles de la passerelle arrière du vieux vaisseau pétrifié.        <br />
        Entre Mascoléon (le nom du bateau a été conservé pour nommer le lieu) et les montagnes moussues qui le surplombent, on peut voir, entre les lacets d’une vilaine route de caillasses, de grandes tentes rectangulaires, isolées sur de vagues promontoires.        <br />
       «On en trouve encore d’autres, presque jusqu’au sommet du Tristor, vers le nord, avant les plateaux où la battue des vents devient trop dure à supporter. » nous informe Amzalgon.       <br />
       Sous des sommets ras et crevassés, une oasis d’arbres décharnés se laisse entrevoir.        <br />
       « Eh bien, c’est Morionde, nous déclare notre mentor avec fierté, la capitale de L’île. Enfin, ce qui en tient lieu : quelques dizaines de vastes tentes cousues de cuir noir sont plantées sur une épaisseur de sable alluvial. Chacune est abritée par un repli de terrain et entourée de quelques arpents cultivés, au milieu de filets d’eau issue de sources tièdes. Dans ce qui aurait été ailleurs un hameau de toile, habitent quatre ou cinq cents  personnes convaincues de résider au centre d’un monde.        <br />
       —Est-ce là que vit Mina Termina ? s’enquiert ingénuement Athiello.       <br />
       —Seulement en été, répond notre guide officiel. Sa résidence ordinaire est maintenant le château Furieux, sur l’îlot du même nom...        <br />
       —Mais n’est-ce pas le séjour de la tribu des Fulgur’ach ? demandai-je à mon tour.       <br />
       —Si fait, confirme Amzalgon. Mais Dame Termina règne désormais sur toute l’île depuis ce lieu sauvage. Elle est entourée des Fulgur’ach qui constituent depuis quelques années sa garde d’honneur, et le noyau de l’armée nationale.       <br />
       —Ah.»       <br />
        Je glisse à ma compagne un regard en biais qu’elle ne semble pas surprendre (la nouvelle est préoccupante, car nos relations avec Allastair Jovial-Bonheur pourraient être affectées, si sa loyauté envers sa famille l’obligeait aussi envers Mina Termina). Je change  prudemment de sujet  :       <br />
       —La population de Lario passe-t-elle vraiment toutes les saisons sous des tentes ?        <br />
       —Ne vous méprenez pas, nous avertit Amzalgon, le doigt doctement dressé, cet habitat provisoire et mobile est en réalité durable et fixe. Les tentes sont couvertes de la peau coriace des Caprins de l’ilôt Chevirelle situé à l’ouest de Lario, et elles résistent aux intempéries et à la durée, d’autant qu’elles sont constamment réparées, à grosses coutures de crin. Il faut vous dire que Lario connaît un climat plutôt... exécrable. La tente de chevirelle y est mieux adaptée que la plupart des habitats en dur.       <br />
       —Pourtant, il fait assez bon, ces jours-ci.       <br />
       —C’est que vous arrivez au début de l’Accalmie ! En cette période bénie, qui survient le plus souvent vers la fin du mois d’Azulonne (Octobre), tout s’apaise sur l’île. Même les humains arrêtent leurs fébriles quête, pour flâner sur l’herbe tendre. Des bébés naissent au mois de Chalouse suivant (Juin).        <br />
       » Mais  Lario ne connait qu’un mois de franc soleil par an continue Amzalgon, maussade, en se resservant un verre de glône. Le reste du temps, ce ne sont que tempêtes, rafales et coups de grêle, bruines, grains et trombes d’eau. C’est pourquoi les hommes, à l’abri des pluies sous les tentes, s’affrontent en d’interminables joutes politiques.        <br />
       —Curieux, ce climat turbulent, alors que les autres îles jouissent d’ un temps clément.       <br />
       —Nos savants disent qu’il est dû à la conjonction, au nord de  Lario, entre un courant  froid venant du nord-ouest, et un bras du grand Dragon, plutôt chaud.       <br />
       —De quoi vivent les gens ? demande Athiello.       <br />
       —La vie est assurée, mais assez précairement, dit le vieil homme. Les jardins suffisent à peine aux besoins, mais la mer est poissonneuse. Quelques hameçons lancés dans l’eau d’une crique suffisent à ramener de gros lupifers, et à nourrir une famille pendant deux ou trois jours...  »       <br />
        Et l’Académamicien d’aspirer le contenu de trois gros grumelots.       <br />
       « Il faut  encore les écailler et les écorcher, poursuit-il en se pourléchant les doigts. Les enfants s’y amusent à l’aide de râpes de métal dur qu’ils portent à la hanche, comme de petits poignards. Quand ils en ont terminé avec les poissons, on les envoie dans les calanques ramasser du bois apporté par les vagues. Les gamins les plus audacieux jouent entre les lames à qui ira chercher le fagot retenu par le récif le plus avancé. Il n’est, hélas, pas rare que l’un d’eux soit emporté et manque le soir à l’appel de la soupe. Je dois admettre à ma grande honte que personne, sinon les mères et en secret, n’en porte longtemps le deuil. »       <br />
              <br />
       Au bout de plusieurs conversations fort civiles (mais coûteusement arrosées) avec le vieil homme, j’apprends  ainsique la plupart des habitants de Lario ne sont pas originaires de l’île.        <br />
       « Beaucoup se sont jurés, nous confie Amzalgon, de n’y être que de passage, bien que la plupart soient destinés à y mourir, pas nécessairement de vieillesse, d’ailleurs.       <br />
        —Et pourquoi cela ?       <br />
       L’académamicien se lève, mains éloquentes :       <br />
       —Ah, Jeunes Gens, sous les flancs agités mais imperméables des tentes, vivent de petites communautés d’hommes et de femmes animés de sentiments volontiers emportés. Ils consacrent à leurs passions tant d’énergie et de temps qu’ils entretiennent à peine les potagers, dont le précieux terreau est retenu par des claies de chikrua tressé.       <br />
       » Et la grande passion des Larionais, continue Amzalgon, c’est la po-li-tique. Enfin ce qu’ils pensent devoir être cet art : un complot incessant de tous contre tous.        <br />
       » Ces gens n’ont rien des doux rêveurs que l’on dit peupler Logatrou, le village des conteurs sur La Majeure. Leurs propos sont durs et conspiratoires : toujours, l’on cherche à convaincre pour rameuter, à persuader d’adhérer à une troupe, à intriguer contre les rivaux et les ennemis. Pour cela, il faut d’abord se rassembler autour d’une opinion.       <br />
       » Voila, mes amis, le spectacle auquel vous serez confrontés, en visitant notre belle île : partout de petites foules assemblées écoutent des orateurs s’enflammer ou exiger, dénoncer ou mobiliser, tandis que les femmes tressent et que les enfants courent en tous sens. Une ou deux  tables déploient les symboles du clan : prospectus et drapeaux, brochures et paniers de souscription. Derrière les orateurs, une banderolle flotte au vent, portant en lettres d’or les initiales du groupe.       <br />
       —Est-il difficile d’entrer en contact avec le gens ? interroge Athiello.        <br />
       —Pas du tout ! Rien n’est fait pour protéger les abords de la communauté, et tout passant peut venir s’agréger ou s’éloigner. Cette liberté est essentielle, car le tri des opinions peut ainsi s’opérer. Et peu à peu, par affinité, les gens choisissent leur groupe d’affiliation. »       <br />
              <br />
       Le vieil homme se nettoie les dents avec une baguette effilée, produisant de discrets bruits de succion.       <br />
       «Prenons un exemple qui pourrait vous concerner, Damoisielle, reprend-il. Si une étudiante arrivée de Clotone, lève le doigt pour dire qu’il est insupportable que les hommes battent leurs femmes, on lui suggère qu’elle devrait rejoindre le groupe de Marion La Faël dont les assemblées ont lieu dans une clairière de la forêt de Giraise, et qui s’est dédiée à la noble cause des femmes moulues comme plâtre.        <br />
       —Intéressant, fait Athiello en se tenant la mâchoire et en fermant un oeil.       <br />
       —Dis tout de suite que je te bats !       <br />
       —Hélas, non ! soupire mon amie... Mais continuez, je vous prie, cher Amzalgon.       <br />
       Celui-ci, les yeux ronds, marque un temps d’arrêt devant ce qu’il interpréta finalement comme une plaisanterie de mauvais goût, puis reprit.       <br />
       « Il y a d’autres groupes étranges. Lorsqu’un jeune homme, rescapé du naufrage d’un vaisseau de plaisance, soutient l’argument que les “taribulateurs” sont par trop dénigrés (taribuler consiste à remuer le doigt dans l’oreille, ce qui procure d’indicibles sensations  à certains Guamaais), il s’entend répondre  : “tu devrais voir  Maxence le Fourré, grand défenseur de la taribulation devant l’Equilibre.” Maxence, que j’ai bien connu avant qu’il ne tombe malade, a écrit un savant opuscule sur l’origine de la faculté taribulatoire, apportée selon lui par un cuisinier malais, qui pouvait aussi creuser la langue en forme de biscuit. On retrace l’ascendance de cet homme, d’une part du côté des “langues de chat” et de l’autre des oreilles taribulantes, mais il est fort rare que l’on puisse à la fois languedechatter et taribuler, sauf Maxence lui-même.        <br />
       —Curieuses moeurs, susurre Athiello, rétrécissant ses jolies lêvres en une petite moue.       <br />
       —Si une personne, flottant de groupe en groupe sans pouvoir se décider, comprend que sa mission est la défense des artistes déchus, victimes de la crampe définitive, un Ancien lui annonce la bonne nouvelle : seul Morfon le grand, qui tient sa tente au cap Nord, au pied du Tristor et de l’îlot furieux, dans les embruns de vagues formidables, peut accueillir sa vocation et réchauffer sa solitude. Il doit alors la partager avec une douzaine de tristes mines, se présentant pour un genre ou un autre d’artistes brisés par la vie.       <br />
       » Au fil des jours, chacun rejoint  cahin-caha sa “famille”, comme on dit, bien qu’il existe un volant de sympathisants circulant entre les tentes.        <br />
       —Il existe donc des non-adhérents ? observai-je avec soulagement.        <br />
       —Si l’on veut, dit Amzalgon en hochant la tête. Ce sont plutôt des réprouvés. Selon l’humeur, on les appelle thrombies, bouffes-soupe ou comètes froides. Nous mettons en garde les nouveaux-venus contre ces personnages éteints, à la consistance sentimentale des scories métalliques. On dit d’eux qu’à force d’indécision, ils sont morts debout. Une mystérieuse force magnétique émanant du sol les maintient encore dans l’apparence de la vie. On dit aussi -mais rien ne semble en fonder la rumeur-  qu’ils deviennent de proies faciles pour les trafiquants à la recherche de recrues pour l’armée des Thrombes de la grande Sorteresse Lucilia. Pour échapper à ce  sort funeste, les immigrés sont anxieux de s’intégrer à une famille.       <br />
       Chacun doit en venir à choisir “et sa crique et sa tente” selon l’adage, et devenir membre régulier d’un parti, conclut Amzalgon, nous regardant avec insistance.        <br />
       » Bien sûr, ajoute-t-il très vite, vous serez entièrement libres de circuler de groupe en groupe... pour vous informer sur les opinions courantes et choisir la famille d’accueil qui s’apparenterait le plus à vos propres idées. »        <br />
       J’insiste :       <br />
       —Pourrions-nous ne nous affilier à aucun groupe ?       <br />
        Le vieillard se met à tousser violemment.       <br />
       « En principe, oui, finit par répondre pour lui Chiffion, le gros hôtelier (en rechargeant l’âtre de briques de mousse sêche) mais je ne vous le conseille pas en pratique... C’est très mal vu.       <br />
       —Ah bon, dis-je, sans m’appesantir outre mesure, nous verrons bien. »       <br />
              <br />
              <br />
       Au bout de cinq jours affreusement longs, Amzalgon nous a laissépresque endoctrinés.       <br />
       « Que le Grand Equilibre vous accompagne » déclare-t-il, sa mission remplie (tout autant que sa panse).       <br />
        En partant, il me tapote la main, et retient un soupir (ou un rôt). Puis il disparait, barbe en avant, en oscillant sur la planche étroite qui decendait du bateau.       <br />
       « Bravo, dit Chiffion. Il vous a pris en affection. Cela pourra vous être utile... »       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       XIX.       <br />
              <br />
       La Ruloxane suprême       <br />
              <br />
       Ce n’est pas d’Amzalgon ni de Chiffion, mais de commentaires chuchotés, le soir, par des mariniers ou des marchands de passage, que nous en apprîmes davantage sur la face cachée de Lario : son système de pouvoir.        <br />
       D’un parti à l’autre, les choses allaient semblablement. Les chefs de clan (le “rulox” ou la “ruloxane”) étaient des personnages altiers, entourés d’une admiration sans borne de la part de quelques fidèles, et de respect  mitigé de crainte,  du reste du groupe. Il (elle) occupait souvent un grand fauteuil de bois tendu de cuir près du feu, sous le trou d’échappée des fumées entre le poteaux centraux de la tente. On lui servait des portions de lupifer baigné dans une atroce sauce fermentée appelée gnagrache (prononcer niagratchi). Il (elle) caressait avec douceur la tête de ses mignons ou ses mignelles, confits en obséquiosité, et accessoirement se nettoyait les doigts dans leurs chevelures crasseuses. Parfois, tard dans la soirée, on condescendait à se faire faire une pipe ou une léchouillette.        <br />
       Longtemps drapées d’un digne silence, ces hautes personnalités toussotaient, vers la fin du repas, signalant leur intention de prononcer un discours. Les mignons imposaient aussitôt le silence à l’assemblée. On avait alors droit, pour aider la digestion, à un prône agressif ou apaisant, toujours édifiant, rarement amusant.        <br />
       Les opposants de leurs majestés y étaient épinglés et tancés, mais il était de tradition qu’une opinion contraire puisse s’exprimer au moins une fois par soirée, sans se voir réprimer. Les adjoints veillaient toutefois à ce qu’aucune épidémie d’objections ne vinsse briser la chaude harmonie du groupe.        <br />
       On passait ensuite aux jeux de société autour de petites tables de fer, avant que les feux s’éteignissent, mouchés par les responsables du couvre-feu. Chacun s’endormait enfin, à même d’épais tapis de lianes marines, dans une moiteur torpide traversée de brises salées. La chefferie se retirait dans la tente intérieure, cousue de tissus plus fins et l’on pouvait surprendre les ébats des maîtres sur les fourrures de brenèle, s’inscrivant en ombres chinoises. Et tout devenait bloc d’ombre, tandis que la myrrhe et le musc suintaient à travers les panneaux de soie. Seule restait allumée la flamme accrochée au mât.       <br />
              <br />
       L’ensemble de l’île était dirigée par une fédération de partis : le conseil des groupes, renommé plus tard Conseil des Groupuscules. Ce terme fut enfin déclaré politiquement vétuste et cacophonique, pour être remplacé par celui de Conseil des Groupustétons. Mina Termina en était la ruloxane incontestée.        <br />
              <br />
       J’ai rassemblé quelques bribes d’information sur la maîtresse de Lario. En voici la teneur : il y a dix ans, cette géante sévère aux cheveux en casque de fer, avait débarqué d’un rafiot de latex. Elle venait de La Ménile, en compagnie de deux camarades du même groupe sidéro-révolutionnaire, fameux en son temps : l’ACHAF (Association Caritative des Harnacheuses de Foi).        <br />
       Celles que les gazettes n’avaient pas hésité à nommer les “arracheuses de foie” s’en étaient prises au Villacope Lucien Moutard, qui avait eu l’obscur mérite de soumettre, puis de retirer une proposition de loi ouvrant le concours du Minusat aux femmes. Devant l’opposition farouche manifestée par ces peuples conservateurs, Moutard avait en effet reculé, s’attirant la haine définitive de Mina Termina qui avait caressé, plus qu’un moment, l’idée de se présenter.        <br />
       Le jour de la fête du Villacopat, la géante avait brisé les barrières de la place d’armes, foncé sur l’estrade officielle, broyé la nuque de deux gardes, et avant qu’on ait eu le temps de l’arrêter en projetant sur elle un filet de laiton, elle avait soulevé le cheval du Villacope dans ses bras, et l’avait bonnement jeté au bas de la plateforme d’apparat, quinze mètres au dessous.        <br />
       La pauvre bête avait péri sur le pavé, les os en poudre, mais Lucien Moutard, réputé pour sa chance insigne, était tombé dans une vasque d’eau profonde, s’en tirant sans une bosse. Mais sa lenteur déjà proverbiale s’aggrava considérablement, et il fut remplacé -pour le pire- par l’actuel Mulibron Oriflan.       <br />
       On fit aussitôt juger et condamner la furie. Mais une nuit, elle écarta les barreaux de sa cellule et, d’un bond prodigieux, sauta sur la courtine de la forteresse, d’où elle s’ échappa, dit-on, avec quelques complicités de haut niveau (l’épouse de Lucien Moutard, elle-même n’aurait pas été blanche dans cette affaire).        <br />
              <br />
       L’arrivée de Mina sur Lario ne passa pas inaperçue. Elle se querellait pour des prétextes futiles et semait la zizanie. A telle enseigne que le sages du Conseil des Groupuscules décidèrent de lui donner une leçon. Ils dépéchèrent un émissaire secret auprès de la féroce tribu des Fulgurac'h, afin de leur commander une petite leçon pour la terrible femme.        <br />
       Installé sur le rocher en forme de tremplin qui surplombe  une mer déchaînée, le château de l’îlot Furieux abritait dans ses vastes flancs une quinzaine de guerriers farouches, venus d’on ne sait où, bien des années auparavant. On disait que les Fulgur’ach avaient refusé de jouer les corsaires sur Draco, et opté pour une vie monacale et pacifique. Ils vivaient de pêche au lupifer géant et de méditation transcendantale sur leur balcon suspendu au dessus de gouffres affreux, et harcelé par des vents de cent cinquante kilomètre à l’heure.        <br />
       Toutefois, ils n’étaient pas insensibles à la saveur de la choulcave verte qu’ils aimaient fumer dans la tourmente, en réfléchissant sur la phrase que leur proposait leur chef, une fois par semaine. « Qu’est ce qui est fou, goulu, joueur et rêveur ? » Réponse : « l’éponge mâle de Grimoli »; ou bien :  « Faut-il toujours... ? » Réponse :  « Hélas, oui ! »; ou encore : « quelle est la différence entre un méchant philosophe et un philosophe méchant ? »; ou enfin : « qui suis-je, d’où viens-je, ou vais-je, et qui va repasser mon pantalon ? »       <br />
              <br />
       C’est avec un peu de racine choulcavique que le sage délégué convainquit les terribles guerriers de ramener Mina à la raison commune.        <br />
       « Par exemple, suggéra-t-il, une humiliante fessée publique, ou la chute malencontreuse dans une fosse de guano. »        <br />
       Par un bel après midi doré de l’Accalmie, les Fulgurac'h attendirent la gente dame sur la route de Tristor et l’entraînèrent dans les fourrés. Nul ne sait ce qui s’y passa, mais une heure après, Mina surgit à nouveau, portant sur son front altier le casque d’or ouvragé de Kryalîche (Ragefroide), le chef des Fulgurac'h, qu’elle tirait derrière elle, le visage rêveur.        <br />
        « Aïe, aïe ! » fit le serviteur de l’émissaire, envoyé en observation, çà ne se passe pas du tout comme prévu. Peut-être avaient-ils besoin d’une femme à la maison, finalement” se dit le valet, avant de filer prévenir ses patrons.        <br />
       Une fois à la tête de la tribu la plus redoutée de l’île, Mina Termina transforma ses querelles en étapes d’une conquête du pouvoir. Elle exigeait que la parole fût donnée aux femmes dans chaque Groupuscule, (pardon, Groupustéton) puis elle demandait qu’on en élisît une ou deux au comité de direction. S’il y avait des remous dans l’assemblée, l’ombre des Fulgurac'h se profilait par hasard derrière la tente.        <br />
       Enfin Mina fit campagne sur un programme de réforme complète des institutions de l’île.       <br />
       En six mois, elle devint la reine de Lario, la ruloxane suprême. Son autorité se fit sans réplique aux assemblées du conseil groupustétonique et même à l’académamie.        <br />
       Les rancoeurs de certains mâles anciennement au pouvoir s’exhalèrent longtemps. Par deux fois, Mina Termina échappa de peu à des éboulements, en revenant vers l’ilôt Furieux où elle avait élu domicile.        <br />
       Mais la vie continuait, et les Fulgurac'h s’intéressaient moins à la police. Ils travaillaient désormais comme entraîneurs de la nouvelle armée du Peuple, composée d’hommes et de femmes, sous la direction de leur chef Kryalîche. Pour remplacer ses noirs guerriers dans les assemblées politiques, Mina s’entoura d’une garde personnelle de douze Pertuzilles, conduites par Hirza Urchlod (ColèreAveugle), une ancienne amie de pensionnat.  Ces jeunes géantes musclées, vêtues de cuir et armées de rapes à lupifers devançaient leur maîtresse pendant ses déplacements, et s’assuraient de tout personnage suspect. Plus d’un berger fut soumis à une râpure peu agréable, pour s’être attardé sur le passage de la Ruloxane.        <br />
       Par la suite, les attentats devinrent rarissimes, mais la garde de Pertuzilles continua de surveiller, le sourcil froncé et le menton en avant, la tente de voyage de leur patronne. Pendant la sieste de Madame, tout le monde se tenait tranquille à trois lieues à la ronde. Même les Obsecs, sous-groupe transpartisan de spécialistes en servilité, avaient rompu le contact, leur penchant pour l’humiliation s’étant trouvétrop satisfait par la garde de Mina. Quand ils lui apportaient sur un plateau d’argent des diamants noirs de Tristor ou des pignons de palmiers des calanques, non seulement ils n’obtenaient qu’un regard méprisant en guise de remerciement, mais encore les plus lents à évacuer la place avaient eu droit, à plusieurs reprises, à des frictions qui les avaient rendus incapables de marcher pendant plusieurs douloureuses semaines.        <br />
              <br />
       °         °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Dans l’auberge-fossile, l’ambiance s’alourdissait. Elle finissait par déteindre sur Athiello et moi. Nous nous échappions de plus en plus souvent pour de longues promenades autour de la baie, évitant comme la peste les prosélytes ambulants de tous bords.        <br />
       Nous finîmes par arrêter le plan suivant : nous partirions pour l’îlot Furieux, où nous demanderions l’entremise de notre ami Jovial-Bonheur, pour rencontrer Mina. Certes, nous prenions-là un risque,  si Allastair avait décidé de demander à celle-ci son appui pour sa propre candidature : l’irascible dame pourrait fort bien refuser de soutenir deux candidats.       <br />
       —C’est supposer d’office que Jovial-Bonheur agit en harmonie avec les autres Fulgur’ach, dit Athiello, ce qui n’est pas sûr.       <br />
       —Raison de plus de tenter le contact... Nous partons demain : l’auberge du Saint-Mascoléon est en train d’assêcher nos maigres ressources.       <br />
              <br />
       Avoir décidé une ligne d’action m’a ragaillardi. Je me sens plein d’énergie et prêt pour l’aventure. J’ai proposé à Chiffion notre côtre, car nous avons  besoin de Fufes. L’aubergiste a mégoté, et il nous l’a acheté pour le prix même de notre ardoise... à quatre zestons près ! Quelle crapule !       <br />
       —N’insiste pas, dit Athiello, nous pêcherons des lupifers.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XX.       <br />
              <br />
       Miguardin, le hordihou       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Le matin du départ (le troisième Chronian de Belliore, s’il m’en souvient bien), la femme du gargotier nous a servi un ultime petit-déjeûner de pain noir et de mûres, et nous a offert, en viatique, un panier de poissons frits à la mode larionaise, dans une laque de citron.        <br />
              <br />
       Au Nord de la baie des Simagrées, le chemin de la côte orientale longe une succession de collines couleur saumure. Elles lancent de longues bandes dentelées dans une mer de plomb, auréolée d’écume. A cette époque et cette heure, le ciel est gris-blanc, plus rose vers l’est, où une brume impondérable s’élève du dos du Dragon invisible.        <br />
       Droit devant nous,  au delà des fortes pentes dénudées du Tristor, un amoncellement de nuages noirs traversés d’éclairs silencieux se tient immobile, comme une armée prête à la charge.       <br />
       « La fameuse zone des tempêtes, murmurai-je. C’est là que nous allons...        <br />
       —Cela ne rassure pas, dit Athiello d’un ton léger.       <br />
       —Mais nous n’y sommes pas encore... Il y a au moins vingt kilomètres de plus par la route de crêtes qu’en ligne droite.       <br />
       —Ce qui nous donne tout le temps pour des mauvaises rencontres », fit la jeune fille, encore plus enjouée.       <br />
       Je la réchauffai de baisers, mais cela ne suffit pas à la rassurer. Sa main était froide dans la mienne, et ses jointures pâles.       <br />
              <br />
       L’île elle-même est encore plus noire, torturée, crevassée, éboulée, bouleversée, que tout ce que nous avons pu inférer des descriptions de nos interlocuteurs, Chiffion, Amzalgon, ou d’autres.  Nous suivons le bord d’une falaise surplombant parfois des criques de sable gris, chacune occupée par deux ou trois pêcheurs à la ligne, emmitouflés dans des manteaux à capuchon. Des taches vertes annoncent les jardins et les prairies cultivées aux abords des habitats. L’oeil exercé d’Athiello ne tarde pas à découvrir des tentes, agglutinées en troupeaux sombres, généralement non loin du fond des anses.       <br />
       Nous sommes parvenus à un groupe de chapiteaux, éparpillés dans un petit vallon d’herbes rases. Les peaux cousues, épaisses et laineuses, semblent respirer sous le vent. Des oriflammes de soie noire et pourpre claquent au sommet des poteaux les plus élevés. D’autres drapeaux, plus grands, flottent sur des pieux qui marquent vaguement l’entrée du camp, mais nous ne voyons personne dans les alentours.        <br />
       Je ressens un malaise indéfinissable : sommes-nous observés ? Des enfants embusqués nous guettent-ils, prêts à courir alerter les adultes de la présence d’importuns ?       <br />
       Nous continuons au milieu des tentes désertées, mais la fumée des  foyers rappelle, de loin en loin, que le site est habité.        <br />
       Ici, les arbres poussent en largeur et non en hauteur, tels de grosses langues plates tirées à hauteur du vent, pour le moment très doux. Nos pas nous conduisent vers une pente raide qui se hausse vers un plateau.  Le chemin dallé est soigné. Il s’étage en longues marches de marbre rosé, bordé de pierres dressées,  vers une grotte à flanc de vallon devant laquelle un terre-plein a été aplani et ratissé. Des mâts s’alignent en demi-cercle à la périphérie du replat, et leurs drapeaux rouges grands, cette fois, comme des houppelandes, giflent lourdement le vent.        <br />
       Nous prenons soudain conscience que toute la population des tentes est rassemblée là, muette et immobile,  captivée par un vieil homme à la moustache gauloise, dressé sur un rocher. Son recueillement préface sans doute une allocution religieuse .       <br />
       Il est trop tard pour nous esquiver. Des regards se tournent vers nous, sans s’attarder. C’est bon signe. Ces gens ne sont pas étonnés par la présence d’étrangers.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Nous nous serions bien passés de l’échantillon de la vie politique larionaise qui nous fut alors donné. Mais à la réflexion, ce que nous y perdîmes (trois jours, et les Fufes qu’Athiello avait cachées dans ses chaussures) ne fût pas supérieur à ce que nous y gagnâmes : de précieuses lumières sur le jeu des forces de l’île, et une amitié solide qui nous soutiendrait dans l’adversité.       <br />
              <br />
       La foule écoutait respectueusement l'homme à la moustache tachée de goudron, qui s’exprimait en un Guamaais chantant, dont je ne saisissais pas tous les mots. Il ne cessait de désigner  les sources qui coulaient d’anfractuosités de la grotte, et se rassemblaient dans une cuvette monumentale.        <br />
       Peu à peu, ses propos prirent sens pour moi.       <br />
       « Cette fois, c’est certain, mes amis, quelqu’un est passé à l’acte... La preuve est là. Nos sources, ce matin encore regorgeantes d’alevins, sont désormais d’une transparence fatale. Il y a eu em-poi-sonne-ment !       <br />
       —Mais Goudo, mon chien, en a bu il y a une heure, et il se porte très bien !, s’exclama un jeune homme brun, vêtu de peaux de bêtes grossièrement cousues.       <br />
       —Ne m’interromps pas, Miguardin, reprit le vieillard d’un ton aigre. Nous ne parlons pas de poison pour les chiens, mais pour les andrelles. Comment, sans cela, expliques-tu la disparition de tout l’alevinage de cette source, ainsi que de celle du Tapois, et de l'Ombre du Pied ? Enfin, Voyons ! Jamais un tel phénomène ne s’est déjà produit.       <br />
       —Si, il y a deux...        <br />
       —Tais-toi, Miguardin ! grondèrent en même temps plusieurs personnes. Ecoute le Rulox, espèce d’impertinent valet de bouc !       <br />
       —Laissez le dire, fit ce dernier, la voix sirupeuse. Ses propos n’ont aucune vraisemblance, et ne peuvent entraîner la déviance. Ce jeune gaillard fruste n’a ni l’âge ni l’expérience requises pour juger l’ensemble des choses. Une disparition aussi complète  n’a jamais eu lieu, de mémoire de Hordihous. L’explication, hélas, s’impose : une ou des personnes mal avisées ont versé dans ces eaux une substance capable d‘exterminer nos précieuses ressources halieutiques. Or, je vous le demande, quel esprit pourrait vouloir, ou même penser une telle malfaisance, si ce n’est un ennemi irréductible, assoiffé de vengeance ?       <br />
       —Bien raisonné, l’Ancien, dirent des voix dans la foule. Ton jugement est avisé. Encore un coup des Talarons, c’est évident ! Tas de Sapituards ! Quand allons-nous donner une leçon à ces sauvages ?       <br />
       —Allons mes amis, allons. Pas d’emportement inutile ni de jugement hâtif, s’empressa d’ajouter le vénérable moustachu avec onction. Nous ne savons encore rien des véritables auteurs de cet acte innommable, et il faut établir quelque preuve avant d’accuser.       <br />
       —C’est inutile, coupa un homme blond aux traits mafflus, et aux grosses boucles d'oreilles en fer, c’est signé. Ne nous ont-ils pas menacé plusieurs fois ?       <br />
       —Il est vrai, Beaufinet Pagrin, que des Talarons ont proféré des allusions à l’empoisonnement de nos sources, mais c’est là une injure banale et ancienne, et jusqu’ici personne n’avait osé...        <br />
       —Non !» aboya Beaufinet Pagrin.       <br />
       Il grimpa sur le rocher où se tenait l'Ancien, face à la horde.        <br />
       « Pardonne-moi, Rulox, de te couper la parole, mais en cas d'urgence, chaque citoyen peut, tu le sais, user de son droit d'interruption. Je propose un vote à main levée : êtes-vous, oui ou non, d'accord pour organiser une expédition punitive contre les criminels Talarons ? »       <br />
       Toutes les mains se levèrent, sauf la mienne et celle d'Athiello.        <br />
       « Adopté à l'unanimité, fit Pagrin, en se frottant les mains, je vais à la boutique pour distribuer les armes.       <br />
       —Attendez, dit Miguardin : il y a deux personnes, là, qui n'ont pas levé la main. Il n'y a donc pas unanimité et la proposition de Pagrin doit être repoussée...        <br />
       —Comment, fit Pagrin furieux, qui a osé voter contre ? »       <br />
       Les regards se tournèrent vers nous, dans un silence insistant.       <br />
       « Hm, dis-je d'une voix blanche, si c'est de nous qu'il s'agit, il y a erreur, nous ne sommes que de passage... »        <br />
       L'hilarité se propagea dans la foule, jusqu'à ce que tout le monde se tienne les côtes. Le vieux dignitaire, littéralement plié en deux, était obligé de se soutenir sur l'épaule de Pagrin, qui, lui, ne riait pas.       <br />
       J’essayai de garder mon calme.       <br />
       « M'expliquera-t-on la raison de cette hilarité ?       <br />
       —Eh bien, voyageur, dit le jeune Miguardin avec le plus grand sérieux, c'est que tu ne semble pas au courant des règles universelles de Lario : toute personne qui passe sur le territoire d'un Groupustéton, (mais nous disons encore Groupuscule, par ici) est censée en partager la vie politique. Vous devez donc voter...        <br />
       —Eh bien dans ce cas, dit Athiello contenant sa colère, nous votons “Non”...        <br />
       —Comment cela ! mais vous n'avez aucune raison, s'étrangla Beaufinet Pagrin. Non, aucune raison de vous opposer à l'unanimité.       <br />
       —Bien sûr que si ! renchérit Athiello, les bras fièrement croisés sur la poitrine.       <br />
       —Nous expliquerez-vous vos motifs, étrangers ? dit Miguardin, une lueur de malice dans le regard.       <br />
       —Voila, dit Athiello : la question n'est pas claire... Je ne sais pas à quoi je réponds quand vous dites &quot;les criminels Talarons&quot;.        <br />
       —C'est pourtant évident, ma petite fille, dit Pagrin, paternel.       <br />
       —Eh non, mon gros monsieur, persista Athiello : ou bien la proposition est de poursuivre des Criminels, et dans ce cas j'aurais peut-être voté oui. Ou bien, il est de poursuivre les Talarons, et dans ce cas, je m'informerai d'abord pour m'assurer de la culpabilité collective de ce peuple. »       <br />
       Une tempête de rires secoua de nouveau l'assemblée, laissant Miguardin, Athiello et moi de marbre.       <br />
       Je commençai à m'échauffer :       <br />
       « Qui êtes-vous donc pour vous moquer ainsi d'Etrangers peu au courant de vos moeurs ?        <br />
       —Mais nous ne nous moquons pas de vous, dit l'Ancien les yeux pleins de larmes. Vous dites des choses si naïves, voila tout... »       <br />
       Et de s’esclaffer de plus belle.        <br />
       « Et en quoi ce que dit mon amie vous semble-t-il naïf ? » demandai-je.       <br />
       Miguardin se dévoua une fois de plus :       <br />
       « Pour nous-autres, Hordihous, expliqua-t-il, si un seul Talaron est coupable, tous les Talarons sont coupables...        <br />
       —Et trouvez-vous ce raisonnement juste, monsieur, vous qui semblez ne pas partager l'unanimité de vos concitoyens ?       <br />
       —Hélas, sur ce point, dit Miguardin, je suis obligé d'admettre qu'ils ont raison, car, voyez-vous, les Talarons sont très disciplinés et très solidaires. On ne peut imaginer que l'un d'entre eux commette un tel crime sans que leur conseil soit immédiatement au courant. Si un tel cas s'était produit avec le désaccord des Talarons, alors nous aurions eu la visite d'une délégation, qui nous aurait apporté la tête du coupable pour donner à manger à nos poissons...       <br />
       —Ce qui les aurait empoisonnés d'une façon plus sûre encore ! rugit Pagrin, les oreilles tintinabullantes, entraînant encore une fois derrière lui une masse de rieurs.       <br />
       —Donc, poursuivit imperturbablement Miguardin : ou bien tous les Talarons sont innocents, ou bien tous les Talarons sont coupables... Or j'imagine mal, dans la situation actuelle, les Talarons vouloir nous provoquer.        <br />
       —Et pourquoi donc s'en abstiendraient-ils, alors qu'ils nous haïssent depuis toujours ? demanda Beaufinet Pagrin.        <br />
       —Parce que tu sais très bien, digne Ferronnier, que si la moindre bagarre entre nous provoque des morts ou des blessés, les Fulgur'ach seront sur nous en moins de deux jours pour &quot;rétablir l'ordre&quot;. Ils mettront nos tribus en coupe réglée, organiseront de fausses élections, et la semaine suivante, nous aurons une Ruloxane aux ordres directs de Mina. »       <br />
       A l'évocation de ce nom, tout le monde se tut et un flottement se fit sentir.       <br />
       Mais Pagrin revint à la charge, encore et encore, usant d'arguments grossiers qui, pourtant, firent leur effet .        <br />
       « La loi nous autorise à isoler des étrangers, si eux-mêmes se reconnaissent comme tels... conclut-il de sa voix rauque et obsédante. Alors nous pouvons recommencer le vote sans eux... Etes-vous étrangers, Etrangers ?       <br />
       —Oui, bien sûr, dit sans réfléchir Athiello.       <br />
       —Bon, dans ce cas, votons entre nous maintenant.        <br />
       Hypnotisée, la foule vota, cette fois sans exception, sauf Miguardin qui s'était retiré, découragé.       <br />
       —Unanimité des présents, conclut Pagrin, un sourire plein d'or jusqu'aux oreilles. Je répète donc, comme je le disais avant ce ridicule contre-temps, que je tiens boutique ouverte en permanence, et que j’accorde tiers de prix sur tous les articles de défense légitime : bourdons, glaives, poings armés, scies volantes, scalpels à pattes, insectes mangeurs de chair, etc...        <br />
       —Tiers de prix ! s'exclamèrent plusieurs voix admiratives, quel sens de la patrie ! »       <br />
              <br />
       Profitant de l'affairement belliqueux qui s'était emparé de l'assemblée, nous nous faufilâmes vers le Nord, par un sentier qui rejoignait la route, au dessus la petite falaise de la source sacrée. Mais Miguardin jaillit, tel un diablotin costaud, de derrière un muret :       <br />
       « Vite, Amis, suivez-moi, avant qu'ils vous envoient la milice... »        <br />
       Nous hésitâmes une fraction de seconde, et nous enjambâmes les pierres sêches, pour le suivre sur un causse aride où erraient des chevirelles, surveillées très professionnellement par un grand chien noir (Goudo, probablement).       <br />
       Nous-nous accroupîmes comme lui, à l'abri d'une grotte à demi-fermée par des petites-pierres entassées, et dont le sol était constitué de couches de crottin et d’ossements effrités.       <br />
       « Croyez-vous que ces gens puissent nous en vouloir ?       <br />
       —Ce n'est pas une supposition gratuite, dit Miguardin, nous tendant un fromage et un couteau. C'est une certitude. Ils se préparent à vous poursuivre. Vous serez rattrapés, jugés, et fort probablement sacrifiés comme espions des Talarons.       <br />
       —C’est insensé ! s’exclama mon amie.       <br />
       —Vous prenez un risque en nous protégeant, n'est-ce pas ?       <br />
       —Oui, mais moins que vous... Moi, je ne serai pas tué... Seulement châtré, dit tranquillement le berger.       <br />
       —Grand Equilibre, quelle horreur !       <br />
       —A condition qu’ils disent publiquement que je vous ai protégés; ce qu'ils n'ont pas intérêt à faire.        <br />
       —Pourquoi donc ?       <br />
       —Parce que je sais trop de choses sur eux... sur Beaufinet Pagrin et le Rulox, en particulier.        <br />
       —Désirez-vous nous en parler ?       <br />
       —Bien sûr, cela me soulagera, fit le jeune homme avec un tremblement dans la voix. Je les ai vu, ensemble, avec Kryalîche...        <br />
       —Kryalîche, qui est-ce déjà ?       <br />
       —C'est le lieutenant Fulgur'hach de Mina Termina, dit Athiello. On nous en a parlé plusieurs fois à la taverne du Saint Mascoléon, tu ne te souviens pas ?       <br />
       —Pintesangre! Mais bien sûr !       <br />
       —Il est très connu, dit Miguardin. C'est un guerrier brave, un officier supérieur de valeur, mais c'est aussi un redoutable intrigant. Jusqu'à ce qu'il tombe amoureux de Mina, il mettait ses qualités au service de sa tribu, protégeant sa retraite de l'îlot Furieux. Mais depuis qu'il a eu la révélation des appâts de cette dame, il a changé d’attitude. Il s’efforce de réduire les moindres poches de résistance envers la Ruloxane suprême. Quand son regard est tombé sur les Hordihous et les Talarons, il a compris qu'en envenimant notre vieille haine, il nous inciterait à commettre l'erreur fatale qui justifie l'intervention militaire et la mise au pas. C'est pourquoi il a payé notre Rulox pour qu'il se retire et il a promis un poste important à Pagrin, en plus de la garantie de profits fabuleux sur la vente d'armes aux deux parties.        <br />
       Je le sais, ajouta-t-il en montrant le maquis, parce qu'ils étaient là-bàs, sous le chikrua géant que vous voyez sur le mamelon en face, il y a une semaine de cela.       <br />
       —Comment les avez-vous entendus ? dit Athiello.        <br />
       —Parce que je suis sourd, Damoisielle... sourit le jeune homme.       <br />
       —Que voulez-vous dire ?       <br />
       —Etant sourd de naissance, je lis sur les lèvres.        <br />
       —En ce moment, vous lisez sur nos lêvres ?       <br />
       —Exactement... Et je peux comprendre des gens qui chuchotent à trente mètres de moi. Les trois compères se croyaient tranquilles, loin du village. Ils se sont tout raconté sans précaution. Kryalîche a demandé à Pagrin comment déclencher un affrontement avce les Talarons, et c'est le Ferronnier lui-même qui a suggéré l'idée d'empoisonner les alevins... Chose que mes compatriotes ne lui pardonneraient pas, s'ils le savaient...        <br />
       —Ouichougras ! s'exclama Athiello, Drôle de bonhomme que ce Pagrin !       <br />
       —Tout est donc programmé, dis-je, la guerre avec les Talarons, le choix d'un futur Rulox aux ordres de Mina.        <br />
       —A ceci près que ce sera une Ruloxane...        <br />
       —Savez-vous qui a été pressenti dans ce rôle par les Fugur'ach ?       <br />
       —Kryalîche a laissé les deux autres proposer des noms. Finalement, ils se sont rabattus sur la prêtresse de la source de l'Ombre du Pied, Grizlone, une terrible femelle Talaron qui a épuisé sous elle trois maris hordihous, jetés après usage. Grizlone pratique la prédiction des destins matrimoniaux qu’elle lit dans l’eau de sa source. De plus, elle contrôle les oracles de la plupart des sources de la région, qu'elles soient Hordihousses ou Talaronnes. Pour finir, elle règne sur un trafic des baguettes de sourcier bénies, célèbres sur tout Lario. Une centaine d'esclaves sourciers travaillent pour elle, appartenant aux deux nations.        <br />
       —Elle sera donc acceptée plus facilement des deux côtés, dit songeusement Athiello.       <br />
       —Hélas, oui. La servilité est de règle d'un côté comme de l'autre, et la pénurie d'emplois sévit dans toute la région.        <br />
       —C'est curieux, fis-je, cette île semble imprégnée d'humidité : elle ne doit pas manquer de sources visibles.       <br />
       —Vous avez raison, dit Miguardin, mais les sources n'arrêtent pas de bouger. Une année, l'eau surgit sous un rocher, et l'année suivante, elle migre cent mètres plus loin, dans le creux d'une combe moussue. Croyez-moi, c'est désagréable ! Certains sont prêts à payer très cher pour anticiper l'emplacement des nouvelles sorgues. Ils y attendent ensuite les Bergers et les contraignent au péage pour abreuver leurs bêtes.        <br />
       —La vie doit être difficile pour vous, dit Athiello.       <br />
       —Pas trop. Etant sourd, j'ai développé un odorat sensible à la moindre variation d'humidité. Je &quot;vois&quot; quand l'eau commence à cheminer sous une pierre. Elle se couvre d'une fine pellicule de rosée. mais personne ne le sait... sauf Miguardin.        <br />
       —Et vous ne négociez pas vos talents ?       <br />
       —Non, mais j'en partage les avantages avec quelques vrais amis... en échange d'une protection minimale. C'est la raison pour laquelle ma tête n'est pas déjà en train de nourrir les poissons de Pagrin. »       <br />
              <br />
       Comme l’avait prévu Miguardin, le Ferronnier promu chef des armées Hordihous avait organisé une battue pour nous retrouver. Deux jours après, elle continuait, se rapprochant dangereusement des pâtures alpestres où se nichiat notre abri .       <br />
        Miguardin sortait souvent -moins pour surveiller ses bêtes, ce que Goudo exécutait avec un brio et une opiniâtreté remarquables- que pour s'informer sur le progrès des recherches.       <br />
       Hier soir, notre ami est revenu, soucieux.        <br />
       « J'ai été interpelé par Pagrin dans la Tente Tavernicole. Il sait parfaitement que vous êtes ici...        <br />
       —Mais pourquoi ne lance-t-il pas ses fauves contre nous ?       <br />
       —Il a peur de moi. Il se doute de quelque chose. Il ne veut pas qu’un scandale interfère avec les préparatifs de la guerre avec les Talarons. Ou bien, il a des ordres de Kryalîche...        <br />
       —Comment Kryalîche pourrait-il nous connaître ? demanda Athiello.       <br />
       —Pagrin lui a rendu compte de l'élection où ton intervention a failli démolir son plan.       <br />
       —Il est aussi possible, hasardai-je, que Allastair Jovial-Bonheur lui ait parlé de notre présence et de notre quête sur cette île. N'oublie-pas qu'il est un Fulgura’ch, et fier de l’être.        <br />
       —Je ne sais pas qui est cet Adasté Joviabomeur dont vous parlez, dit Miguardin qui suivait attentivement nos paroles sur nos lèvres...        <br />
       —Al-lastair Jovi-al-Bon-heur, dit Athiello détachant les syllabes.       <br />
       —... Mais si vous souhaitez rencontrer Mina, Kryalîche n'est pas le meilleur intercesseur possible : il est jaloux comme une chamolle, et prétend régenter toute la diplomatie de l'île.       <br />
       —C'est justement l'homme à contacter, si je prétends jouer l'ambassadeur pour Phial. Je me demande si je ne devrai pas lui faire passer un message par Pagrin. »       <br />
       Miguardin réfléchit. Puis il se leva et siffla sévèrement Goudo. Tout à sa sieste tardive, le chien avait oublié une petite chevirelle curieuse, qui escaladait la pente, sa langue râpeuse à la recherche de délicieuses frielles cachées dans les anfractuosités, plus haut, toujours plus haut...        <br />
       Goudo fila comme une flèche. D'un bref jappement, il fit revenir l'audacieuse dans le pré carré de broussailles sêches.        <br />
       « Votre proposition n'est pas sotte, dit Miguardin. C'est un peu quitte ou double. Ecrivez un mot à Pagrin, je le lui remettrai à la Tavernicole, si vous voulez. »       <br />
              <br />
       Beaufinet Pagrin ne souhaitait pas que les deux &quot;traîtres&quot; contre lesquels il avait lancé la populace soient aperçus en sa compagnie, comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde. Et il ne pouvait pas nous introduire officiellement auprès du lieutenant de Mina Termina, dont le seul nom hérissait le poil de tous les Hordihous. Il nous proposa, via Miguardin, un compromis : il simulerait nous avoir faits prisonniers, puis maquillerait notre départ en évasion. Enfin, il ménagerait, de nuit, une rencontre avec Kryalîche, qui s'était engagé, pour sa part, à nous conduire sains et saufs auprès de sa patronne et amante.       <br />
              <br />
       Tout marchait trop bien pour être vrai, mais nous n’imaginions pas d'autre solution,  à moins d'être lynchés par des brigades surexcitées quadrillant toute la région.        <br />
       Nous acceptâmes. Pagrin vint nous chercher lui-même avec une carriole couverte de peaux. Nous mijotâmes une demi-heure dans la puanteur suffocante, avant de nous retrouver au pied de la source sacrée. Là, Pagrin nous fit entrer dans une faille verticale, et nous descendîmes des degrés grossiers vers une hypogée, taillée dans le roc.       <br />
       « Pas d'armes ! grommela Pagrin. Kryalîche a dit : pas d'armes. »       <br />
       A contre-coeur, je lui tendis ma dague de vieil acier, ma plus fidèle amie.       <br />
       « Elle vous sera rendue en sortant, assura Beaufinet avec un grand sourire, Entrez, maintenant. Vous serez à l'abri, en attendant que l'on vienne vous chercher... »       <br />
       Nous entrâmes.        <br />
       Faute impardonnable : une grille aux gonds massifs se referma sur nous, aussitôt verrouillée.       <br />
       —Eh ! Pourquoi nous enfermez-vous ?       <br />
       « Pour que la juste vindicte de mon peuple ne puisse vous atteindre... dit le ferronnier onctueusement. Et pour que je puisse réfléchir tranquillement à votre sort » ajouta-t-il.       <br />
       « Vous n'avez pas l'intention de nous présenter Kryalîche ! dis-je très fort.       <br />
       —Ha ha ! égosillez-vous, jeune étranger. Personne ne vient ici, sauf votre serviteur. En fait, j'ai déjà décidé de votre sort... Je veux une lettre de votre part m'attribuant l'entière propriété de tous vos biens, et surtout de vos fufes, en contribution à notre effort de guerre. Je vous en ferai un reçu, conformément à la loi.        <br />
       —Et vous nous laisserez sortir ?       <br />
       —Oui, fit le gros bonhomme, bien entendu. Je n'ai qu'une parole...        <br />
       —Sans laisser la foule nous mettre en pièces ?       <br />
       —Qui aurait une idée aussi méprisable ? Je ne veux pas souiller le parvis de la grotte sacrée de votre sang.        <br />
       —Bien, alors, allez  chercher une plume et du papier.       <br />
       —Ah, je savais que vous étiez des étrangers de bonne composition, avec qui le commerce est un plaisir. »       <br />
       Pagrin disparut dans les profondeurs et nous laissa dans l'obscurité totale, seulement agrémentée des clapotis insistants de quelques stalactites.       <br />
       Il revint une demi-heure après, accompagné d'un molosse hargneux, dont il attacha soigneusement la laisse de façon qu'il puisse sauter à la gorge de qui voudrait sortir de l'antichambre de la cellule. Il me tendit une mauvaise plume d'oie et un parchemin, où étaient déjà rédigées les formules qui nous dépossédaient le plus légalement du monde.       <br />
       « Signez-vite, dit-il, l'encre va sêcher dans la plume... »        <br />
              <br />
       Nous signâmes et Pagrin déplaça sa masse pour nous ouvrir.        <br />
       « Laissez vos sacs, qui m’appartiennent maintenant... La Damoisielle d'abord. »       <br />
       Je ne me méfiai pas, et manquai recevoir en pleine face la grille qu'il avait repoussée d'un coup de pied en arrière, me séparant de mon amie. Rapidement, il s'était avancé dans le couloir, tenant Athiello devant lui. Le chien les laissa passer mais quand je voulus rejeter la grille qui ne s'était pas enclanchée, il bondit sur moi.        <br />
       Je n'eus que le temps de sauter en arrière pour ne pas avoir le visage emporté par les  crocs monstrueux.       <br />
       Pagrin s'était jeté sur Athiello et cherchait à la faire plier sous lui, lui arrachant veste et chemise. Dénouer la ceinture de son pantalon de marin était plus difficile. Elle se défendait comme une diablesse, toutes griffes dehors et Beaufinet faillit plus d'une fois avoir les paupières lacérées. Ajoutant tout son poids à sa force, il en vint peu à peu à bout, riant sauvagement et s'allongea sur elle, à demi-débraillé.       <br />
       Pour se déboutonner,  il lui tint les deux poignets d'une seule main, plaquée au sol. Le geste était risqué car il présentait son coude à la mignonne qui n'hésita pas à y planter les quenottes.        <br />
       Le ferronnier hurla de rage et de douleur. Le chien lui fit aussitôt écho, sa furie bavante tantôt tournée contre Athiello se tortillant au sol à sa gauche, tantôt contre moi, sur sa droite.       <br />
       Il était hors de question que je laisse cet enfutoncle violer mon amie, mais être dévorer cru n'aurait guère servi à la sauver. Je devais agir vite : l'homme en colère avait presque assommé Athiello de deux gifles retentissantes et s'attaquait maintenant aux culottes de la jeune fille, heureusement solidement tissées .       <br />
       Je découvrir dans un coin sombre la perche ferrée qui servait à ouvrir les lampes du corridor pour y placer des bougies. Je m'emparai de la hampe  et me dirigeai vers le chien.        <br />
       L'animal défaillit de joie à la vue de cette victime consentante. Il s'élança, ouvrant la herse acérée de sa vaste mâchoire. Mais, au moment de m'engloutir, sa chaîne bloqua son cou et la gueule s'ouvrit encore plus, comme pour vomir tout un sac de haine. Dans ce bref instant, il ne pouvait plus dévier la pique de ses dents, ni, a fortiori, la briser entre ses crocs. Je la lui enfonçai donc dans la gorge, plongeant l'embout ferré dans son estomac. Sans m'intéresser aux éructations et aux soubresauts, je continuai à enfoncer la perche dans le corps puissant, jusqu'à ce que quelque chose cède dans le chien, et que ses viscères molles se laissent traverser par le pal sans résistance. Il lui ressortit sous la queue, entre ses pattes battant la chamade. Je lâchai la barre et fonçai sur Pagrin.       <br />
       Celui-ci n'avait pas demandé son reste. Dès qu'il avait vu le sort de son sympathique compagnon, il, avait décampé vers la sortie. J’enjambai Athiello pour le poursuivre, le regard obscurci par la rage, et il n'eût que le temps de rabattre derrière lui la massive portière de bois qui séparait l'entrée de la caverne de la plateforme ouverte.        <br />
       Je la rouvris  d'un violent coup de pied : dehors, il n'y avait plus personne. Seulement la forme de goutte noire et lisse d'un coche privé, comme j'en avais vu quelques exemplaires passer discrètement lors de certains arrivages en rade de St Mascoléon.        <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XXI.       <br />
              <br />
       Kryalîche       <br />
              <br />
       Un homme, enveloppé dans une houppelande descendit du noir véhicule, déployant une haute stature aux épaules tombantes. Sous la lune, sa toison coupée à ras semblait argentée. Je ne vis pas son visage, mais une voix métallique s'éleva dans le silence :       <br />
       « Augustin Coriac, je présume ?       <br />
       —Oui... Etes-vous Kryalîche ?       <br />
       —Je suis quelqu'un qui peut vous conduire auprès de lui...        <br />
       —M'accorderez-vous un instant ? Mon amie vient d'être agressée par une sombre brute, et je dois m'enquérir de son état et la réconforter...        <br />
       —çà va, dit Athiello d'un ton las, derrière moi. Il n'a pas eu le temps de me faire grand chose, sauf de me retourner deux claques, plus sonores que douloureuses.       <br />
       —Je suis heureux que ce méchant drôle n'ait pas eu le loisir d'exécuter ses projets, dit la voix métallique. Soyez sûrs qu'il lui en sera demandé compte...        <br />
       —Est-il monté dans votre voiture ? fis-je abruptement.       <br />
       —Bien raisonné, jeune homme. Je vous demande de maîtriser vos sentiments légitimes.        <br />
       —Vous protégez cette crapule immonde ? Je...        <br />
       —Surtout, calmez-vous. Ce joli signour n'a aucune importance, même s'il doit encore travailler pour nous.       <br />
       —Vous êtes  Kryalîche... n'est-ce pas ?       <br />
       —Pour ne rien vous cacher... peut-être. dit le grand homme. Encore une fois, ne vous inquiétez pas, il sera obtenu réparation de cette conduite inqualifiable. »       <br />
       Dans l’ovale de la vitre arrière du coche, le visage couturé de Beaufinet Pagrin apparut un instant au clair de lune, pétri d’une terreur sans nom. Je me dis alors que son sort aurait sans doute été plus doux s'il avait subi ma colère.       <br />
       « Bien, dis-je. Je compte sur vous...        <br />
       —Vous le pouvez. Maintenant, que diriez-vous d'une petite promenade à pied, vers les hauteurs de Tristor ? C'est splendide avec cette lune .        <br />
       —Je suppose que vous garantissez ma sécurité ainsi que celle de Madame.       <br />
       —Bien entendu, je n'ai pas coutume de mettre à mal les ambassadeurs. Surtout ceux qui s'offrent à reconnaître l'autorité de notre grande souveraine. De votre côté,  ne vous formalisez pas si mes gardes nous suivent de loin...        <br />
       —Puis-je m'y opposer ? »       <br />
       Le rire soyeux qui me répondit pouvait passer pour une légère rafale de vent dans les branches acérées des fragans.       <br />
              <br />
       Nous marchâmes en silence assez longtemps. Nous nous élevions au dessus des collines, énormes vagues obscures et pétrifiées, couronnées de brumes tièdes. Loin derrière nous, se mouvaient lentement deux silhouettes armées.        <br />
       « Mettons cartes sur table, dit soudain l'homme, dont les bottes semblaient glisser sans toucher les cailloux irréguliers du sentier.        <br />
       »Mina connaît votre présence et votre but. Elle connaît aussi le projet de mon compatriote Allastair. Soyez assuré qu'elle respecte votre courage et celui de votre maître, Phial d'Atoy de Parinofle, dont elle a entendu parler depuis de nombreuses années. »       <br />
       Nous-nous taisions prudemment.       <br />
       « Mais, dit Kryalîche, elle ne peut apporter un soutien officiel au seigneur de Michemin dès lors qu'un membre de notre communauté s'est présenté dans cette épreuve éminente. Je dois dire que je n'ai pas approuvé le choix de mon frère...        <br />
       —Votre frère ?       <br />
       —Oui, Allastair est mon frère; enfin, mon demi-frère : nous sommes issus de la même mère.       <br />
       -çà alors, dit Athiello, il ne nous en avait rien dit. C'est vrai que vous lui ressemblez un peu... en moins athlétique.       <br />
       —Ne vous fiez pas trop aux apparences jeune damoisielle » fit Kryalîche, doucereux.  Il reprit :       <br />
       « Le silence de mon frère à mon propos ne m'étonne pas. La communauté Fulgurac'h est discrète. Toutefois, je ne vous cacherai pas que j’ai désapprouvé Allastair, car cette épreuve est trop lourde pour lui. Non pas le côté sportif qui n'est qu'un jeu d'enfant, mais le pouvoir lui-même. C'est un solitaire et un physique. L’exercice de l’autorité l'ennuie.        <br />
       —Vous semblez moins enthousiaste que Madame Termina.       <br />
       —Mina n'a pas de sentiment particulier dans cette affaire : elle se doit simplement de soutenir le candidat de Lario.       <br />
       —Je comprends.       <br />
       —Ce qui ne lui interdit pas, sur mon conseil, de nuancer ses jugements.        <br />
       —Voulez-vous dire que vous ne misez pas tout sur Allastair ?       <br />
       —Je n'ai pas dit cela, jeune homme. Bref, après consultation avec Mina, et avec mon frère —qui vous aime beaucoup— il a été décidé de vous accorder libre circulation sur Lario, pour le temps que vous souhaiterez...        <br />
       —Ah, fit Athiello, déçue, c'est tout ?       <br />
       —Et que voudriez-vous de plus, chère damoisielle, une pension à vie ?       <br />
       —Attendez, dis-je. Je vous remercie de cette attention qui nous sera fort utile dans ces parages mouvementés.        <br />
       —Bien sûr. Nous nous engageons à s’opposer à quiconque oserait se mettre en travers de votre route.       <br />
       —Grâce vous soit rendue de cette offre généreuse. Cependant, mon ami Phial souhaite connaître les intentions de votre maîtresse, et...       <br />
       —... De la Ruloxane, fit Kryalîche avec hauteur.       <br />
       —De la Ruloxane, oui, dans le cas où le Signour d'Atoy serait élu Minus. C'est aussi dans la perspective de l'informer de ses propres orientations pour l'avenir, qu'il m'a demandé de rencontrer la Ruloxane.       <br />
       —J'entends bien, jeune homme et je suis favorable à une telle rencontre. Car, même si nous aidons mon frère à gagner Périache dans les meilleurs conditions, et même s'il remporte les épreuves de sorcellerie, les Magdes chercheront à l’éliminer...        <br />
       —Ah, et pourquoi donc ? demanda Athiello.        <br />
       —Ce serait long à expliquer, Damoisielle, mais les Magdes ne choisissent pas des hommes qui, comme les Fulgur'ach, font voeu de célibat.       <br />
       —Les Fulgurac'h, voeu de célibat ! s’exclama Athiello les bras croisés, première nouvelle !       <br />
       —Je n'ai pas dit que nous n'avons pas de relations avec des femmes. Mais nous ne nous marions pas. Jamais !       <br />
       —Alors, votre peuple n'est-il pas en voie de disparition ?       <br />
       —Eh, soupira Kryalîche avec une certaine tristesse, c'est bien ce qui nous guette... car normalement, nous &quot;adoptons&quot; les enfants mâles de nos compagnes accasionnelles, mais depuis que nous vivons sur Lario, peu de femmes acceptent ce genre de contrat, malgré la gloire et la richesse que nous assurons à nos héritiers adoptifs.        <br />
       —Adopter ? Mais ce sont pourtant vos vrais enfants...       <br />
       —En un sens biologique, oui. Mais, symboliquement, nous les adoptons, et seulement si nous reconnaissons en eux la flamme Fulgurac'h...        <br />
       » Revenons à la course Minusale : je crois que Phial est un bon candidat et qu'il faut envisager tranquillement sa victoire, même si nous ne l'aidons pas. Ceci dit, comprenez la position de Mina : elle ne peut à la fois soutenir Allastair, et vous recevoir en ambassadeurs d'un futur Minus qui serait... Phial. En tout cas, elle ne peut le faire officiellement, et tout se sait au château.        <br />
       » Nous organiserons sans doute quelque chose de discret au cours de votre voyage vers le sud... Car vous allez sûrement aller vers le sud pour trouver une embarcation vers Périache ?       <br />
       —Hm, dis-je, cela change nos plans... et nous venons de vendre notre bateau à Saint Mascoléon !       <br />
       —Vente imprudente, mon jeune ami. Les chantiers sont rares sur l'île, et le moindre canot atteint des sommes astronomiques.        <br />
       —Peut-être devrions nous le racheter à Chiffion ? suggéra Athiello, il ne pourrait pas nous en offrir un prix très supérieur à ce que nous en lui avons proposé.       <br />
       —Trop tard, jeune Clotonoise ! Si vous avez cédé votre embarcation à ce vieux bandit, elle a déjà été revendue trois fois.       <br />
       —Et notre réserve de fufes est presque à sec.       <br />
       —J'ai peut-être le moyen de vous tirer d'affaire, dit Kryalîche. Il se trouve que je dispose d'un bateau, actuellement au radoub, près du phare du Boscaud. C'est une simière à huit rameurs, qui a été très endommagée, mais le charpentier qui la répare est capable de la remettre à neuf. Je puis vous la prêter, au moins pour une traversée vers Draco, où vous pourriez la remettre à notre consul à qui elle sera de bon usage pour nous renvoyer des marchandises.        <br />
       —Huit rameurs ? Mais nous ne sommes que deux ! fit Athiello.       <br />
       —II va sans dire qu'un équipage de six matelots vous accompagneraient et vous protègeraient le cas échéant contre la flibuste dracoise. Un sauf-conduit vous mettrait en règle avec la garde zwölle.       <br />
       —C'est une proposition fort intéressante. Il me semble improbable qu'elle soit formulée sans contrepartie, avançai-je.       <br />
       —Vous avez raison, Signour  Coriac, dit Kryalîche, son absence de lèvres subitement étirée en un froid sourire. Il vous sera demandé de me rendre un petit service en échange.        <br />
       —Parlez.       <br />
       —Je souhaite remettre un paquet à la chefferie de certaines populations voisines du phare, et votre entremise me serait précieuse.        <br />
       —Je ne vois pas d'objection majeure à cela. Mais puis-je vous demander pourquoi vous ne procédez pas vous-même à cette mission ?       <br />
       —Question légitime, jeune Signour, et qui mérite réponse. Comme vous le savez probablement, Lario n'est pas entièrement acquise à Mina Termina. Certaines peuplades, parfois assez primitives, éprouvent quelques réticences à admettre qu'une Ruloxane unique préside aux destinées de toute l'île. C'est la cas de deux tribus du Sud : les Hatrobates et les Penthérites. La discussion avec ces gens, assez butés, est difficile et ils n'acceptent guère de recevoir des plénipotentiaires. Or, tant qu'ils ignorent nos intentions réelles, ils ne peuvent qu'éprouver de la méfiance. C'est la raison pour laquelle nous tentons de leur faire parvenir des informations honnêtes sur nos projets, afin que négocier les conditions d'un accord de bonne foi entre la Ruloxane, qui ne leur veut aucun mal, et ces citoyens farouches. Ces derniers ne sauraient maltraiter de simples voyageurs comme vous, d'autant que vous ne saurez pas le contenu des missives.        <br />
       —Vous nous demandez de faire la poste, dit Athiello.       <br />
       —Exactement. Rien de plus. Et vous n'aurez pas à attendre la lecture des lettres par leurs récipiendaires. Je vous demande seulement de remettre le paquet aux patrouilles —communes aux deux tribus— qui arpentent les rocailles du cap Bougmée, à l'est de Boscaud. Depuis le phare, il s'agit, pour l'aller et retour, d'une demi-journée de marche dans des prairies battues de vents tièdes, et parfois sur des pistes bien balisées au dessus des falaises. Une simple promenade pour vous ! Une volée de flèche assurée pour nos soldats ! La chose vous semble-t-elle...       <br />
       —Signour Kryalîche ! pardonnez -moi, interrompit l'un des gardes, nous avons trouvé quelque chose... »       <br />
       Les hommes poussaient entre eux eux une forme qui se révéla être le berger Miguardin.       <br />
       « Ne faites pas de mal à cette personne, s'écria Athiello, elle est de nos amis.        <br />
       —Le bonhomme a tenté de s'enfuir quand nous l'avons débusqué derrière un buisson... Il ne doit pas avoir la conscience tranquille.       <br />
       —Oh si ! dit Miguardin, mais je n'avais pas envie que vous me transperciez de votre lance, c'est tout.        <br />
       —Sentiment compréhensible, railla Kryalîche. Qui êtes-vous donc et que faites-vous en ces lieux ?       <br />
       —Mon nom est Miguardin. Je suis berger de chevirelles de mon état et j'appartiens à la nation Hordihoue. Enfin, je lui appartenais jusqu'à ce que je me lie avec ces étrangers, ce qui me place maintenant dans la position du traître.       <br />
       —Ne t'inquiète pas, Miguardin, dit Athiello, Signour Kryalîche s'est occupé de Pagrin. Tu n'as plus raison d'avoir peur.       <br />
       —C'est votre opinion, gente Damoisielle de Clotone, et je réserve la mienne, car cette crapule de Beaufinet a plus d'un tour dans son sac. De toutes façons, je ne désire plus faire le berger pour cette communauté trop avilie. J'ai bien envie de venir avec vous... avec Goudo. Vous verrez, nous pouvons être des compagnons aux ressources utiles, sur cette terre pleine d'imprévus.       <br />
       Il siffla. Aussitôt le gros chien noir sortit de la nuit, et s'assit devant son maître, langue pendante et casquette de poils sur les yeux.       <br />
       —Sapristocle ! s'écria le soldat, je ne l'avais pas vu venir celui-là. Je suis sûr qu'il s'apprétait à nous sauter dessus !       <br />
       —Il ne l'aurait jamais fait, si je ne le lui avais commandé expressément, affirma le jeune homme, le regard aussi placide que celui du chien.       <br />
       —Bon, n'épiloguons pas, fit Kryalîche agacé. Si vous garantissez la bonne foi de ce berger, tout va bien. En cas contraire, il sera exécuté sur la champ.       <br />
       —Non, dis-je, ce ne sera pas nécessaire. Miguardin est notre ami et voyage avec nous.        <br />
       —L'incident est clos. Soldat, laissez-nous et rejoignez votre poste ! »        <br />
       L'homme obtempéra et Miguardin, souriant, se joignit à nous, suivi de son chien, la queue battante.       <br />
       « Je n'ai plus beaucoup de temps à vous consacrer, fit le Fulgurac'h, l'acier affleurant dans sa voix. Acceptez-vous ma proposition ?       <br />
       —Je crois qu'elle est, à tout prendre, assez intéressante, dis-je. Qu'en pense-tu Athiello ?       <br />
       —Je ne sais pas... Mais il faut se décider.       <br />
       —Eh bien, jouons le jeu.  Si vous me promettez que le paquet ne contient rien qui puisse nuire aux gens à qui nous le remettrons.       <br />
       Kryalîche partit d'un rire de scie à métaux :       <br />
       —Je vous le promets. Aucun poison, ni aucune bombe. Vous pouvez d'ailleurs le vérifier à l'instant. »       <br />
       Le lieutenant de la Ruloxane suprême avisa un gros rocher plat en contrebas du chemin. Il l'utilisa comme table, pour y déposer un sac de toile rugueuse. Il en sortit un rouleau de papier et un nécessaire à écrire. A la lueur tremblante de la lampe d'un garde, il trempa la plume dans la fiole d'encre et rédigea rapidement, à la suite du texte déjà paraphé, une ligne d'une écriture ample et penchée. Puis il saupoudra la feuille de sable, attendit que l'encre ait sêché, et nous la présenta.       <br />
       « Vérifiez, s'il vous plaît, que la lettre n'est pas un monceau d'insultes ou que sais-je. »       <br />
       «Nous, Mina Termina, disait le texte, informons Mrs Budain et Geroy, chefs des communautés Hatrobate et Penthérite, de notre volonté de paix et de respect. S'il sied à vos excellences, nous sommes prête, à tout moment et toutes affaires cessantes, à une rencontre pour préparer les conditions de la tranquillité commune, sans autre condition que le désir d'une collaboration.       <br />
       Les troubles d'un passé récent ne doivent pas nous détourner, les uns et les autres de la tâche d'assurer paix et prospérité à nos peuples, ni nous incliner à subordonner ces objectifs supérieurs aux questions contingentes du régime de souveraineté. De cela, nous devons parler en évitant la passion. Signé : Mina, Ruloxane de Lario.»       <br />
       La ligne qu'avait rajouté Kryalîche à l'encre violette disait simplement : «Pour contreseing, aux ordres de la Ruloxane suprême, Kryalîche, fils de Fulgur.»       <br />
       L'homme replia la lettre en quatre, avant de la glisser dans une enveloppe qu'il cacheta de trois gouttes de cire, fondues à la flamme de son briquet.        <br />
       Enfin il écrivit sur l'enveloppe le nom des destinataires :       <br />
       «Trémis Dendron Budain, chef des Penthérites, et Harno Geroy, chef des Hatrobates.»       <br />
       « C'est à eux que vous devrez remettre cette missive en mains propres. Ce sont des noms que vous entendrez dans le sud, parfois évoqués comme ceux de héros... Ilest vrai qu'ils se sont bien battus au cours d'antiques guerres contre les envahisseurs de l'Ouest.       <br />
       —Vous voulez dire : les Zwölles ?       <br />
       —Oui, c'est le nom qu'on leur donne aussi. Mais, du point de vue de Mina Termina, le statut d'anciens combattants de Geroy et Budain ne leur donne pas le droit de s’écarter de la destinée commune. Nous leur proposons un ralliement honnête, et aussi... ceci : le sceau de Mina...       <br />
       Kryalîche sortit de sa houppelande un morceau d'écorce sêche, dont émanait une étrange odeur de poudre à canon trempée dans de l'huile d'amande.       <br />
       Il emballa lettre et écorce dans un carré de toile qu'il replia, ferma, et cacheta de cire molle.       <br />
       —Qu'est-ce que cette écorce est censée apporter de plus que le message ? demanda Athiello, méfiante.       <br />
       —C'est l'écorce sacrée d'un de nos arbres de justice. Elle témoigne de l'authenticité de la lettre, car seule Mina a le droit de s'en approcher et de les toucher. Elle signifie aussi un engagement symbolique de la Ruloxane, dont les chefs du sud pourraient se prévaloir, en cas de controverse. C'est un geste de trêve, si vous voulez.       <br />
       —Je suppose que nous sommes obligés de vous croire, dis-je.       <br />
       —Vous êtes fort prudent, étranger, et c’est à votre honneur. Mais puisque vous semblez avoir besoin d'un témoignage impartial, demandez l'avis de votre ami larionais sur ce point, je vous prie. »       <br />
       Miguardin, gêné, dut convenir que l'écorce sacrée de certains arbres du bois de Giraise avait valeur de sceau pour le représentant de Lario, et cela de tout temps. On pouvait reconnaître l'écorce, ajouta-t-il, à son odeur caractéristique, inimitable, de &quot;poudre de velours&quot;.       <br />
       « La métaphore semble assez proche de ce que j'ai humé, en effet. Je crois qu'il nous faut nous engager, décidai-je. Nous nous chargeons du colis et nous mettons le cap au sud. Miguardin, vous êtes le bienvenu parmi nous.        <br />
       —Merci, étrangers, dit le jeune homme, l'oeil brillant de joie. Son chien jappa de plaisir et bondit sur le chemin, se retournant pour nous demander du regard si nous allions nous mettre en route à l'instant.        <br />
       —Je vous suis reconnaissant de votre décision, fit Kryalîche me tendant le paquet. Prenez en soin, et, je vous le répète, ne le délivrez qu'entre les mains des chefs des tribus. Dès mon retour au château, je ferai dépêcher un message au gardien du phare du Boscaud, qui vous tiendra pour les locataires légitimes de la simière en radoub. Je vous recommande par ailleurs de suivre l'itinéraire des crêtes, qui évite Morionde par l'ouest. C'est une route plus sûre, et elle passe par le carrefour de Jocre, où l'auberge est agréable et bon marché. Si vous vous y trouvez dans la journée et la soirée d'après-demain, il est possible que vous y receviez la visite incognito d'une certaine dame. Si, au matin du jour suivant, cela ne s'est pas produit, continuez néanmoins votre route. Nous trouverons d'autres occasions de ménager une rencontre avec qui vous savez. »       <br />
       Kryalîche sortit une bourse de son ample vêtement.       <br />
       « je vous prie d’accepter ces quelques pièces, qui pourvoieront à la table et au toit. Qu’il ne soit pas dit que nous laissons mourir de faim nos hôtes de marque.       <br />
       —Grâces vous soient rendues pour cette attention.       <br />
       —Elle vient de la Ruloxane. Mais le moment est venu, jeunes étrangers, de prendre congé. Marchez de l'avant sur cette pente. Une fois parvenus au col, vous ne prendrez pas le large chemin qui va vers Morionde, sur la gauche, mais la sentine serpentant au flanc gauche des dentelles de pierre qui vous feront face. Elle mène à la route de Giraise jusqu'où vous devrez aller pour obliquer ensuite vers le sud afin de rallier le carrefour de Jocre. C’est un détour que je vous conseille chaudement, pour éviter les foules de la capitale, et tous ceux qui y vivent -parfois malhonnêtement- du prélèvement du superflu. Mais n’entrez pas au coeur de la forêt de Giraise, vous vous y perdriez à coup sûr. Dès que vous verrez le panneau indiquant Jocre, tournez vers le sud-ouest... »        <br />
       Kryalîche nous gratifia du plus polaire de ses sourires sans lèvres et d'un geste de vague bénédiction. Il rabaissa son capuchon sur son visage, et rebroussa chemin, s’estompant comme un fantôme dans le monde astral des collines.       <br />
       —Maintenant que nous sommes seuls, demandai-je à Miguardin, dites-nous ce que vous pensez de cette affaire.       <br />
       —Je ne sais pas, dit le berger. Il peut y avoir un piège, ou non. Nous sommes condamnés, je crois, à l'incertain. En attendant, cherchons un abri pour la nuit qui sera froide, dès que les vents auront repris.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       XXII.       <br />
              <br />
       Les hôtes de la forêt de Giraise        <br />
              <br />
       Peut-être aurions-nous dû rester sourds aux conseils de Kryalîche et passer par Morionde, où nous aurions pu entendre différentes opinions sur la situation au Sud. Mais l’homme avait compté sur notre méfiance des intrigues locales, qui avaient déjà failli nous coûter la liberté et peut-être la vie.        <br />
       Le lendemain en fin d'après-midi, nous étions en vue de la grande forêt de Giraise qui commençait au bas de la côte calcaire où nous nous trouvions, et montait en pente douce vers l'est, l'ouest et le nord, surmontée  d’écharpes de vapeur bleutée.        <br />
       Bientôt, nous marchions sous d’immenses palantais et des agras plus hauts encore, dont le front altier laissait percevoir les profondeurs émeraude du bois. Chaque tronc d'âge immémorial avait libéré l'espace autour de lui, ne tolérant qu'une sorte d'avoine gracile, formant au pied des mastodontes chevelus une prairie de pailles translucides, où la progression était facile. Ici et là, un champignon géant déployait sur une souche ses gorges luisantes, et une espèce de digitale recourbait son long cou, alourdi de mille clochetons pourpres devant lesquels de grosses abeilles se bousculaient pour y quérir le pollen.        <br />
       « C'est presque aussi sauvage que la forêt du mont Wino, sur la Majeure remarquai-je.       <br />
       —Il ne faut pas s'y fier, dit Miguardin, c'est une région habitée.       <br />
       —Oui, répondit en écho une voix cristalline, c'est vrai.        <br />
       —Athiello,  c'est toi qui a parlé ?       <br />
       —Non, je...        <br />
       —Non, ce n'est pas elle », reprit la voix.       <br />
       Je levais le nez et aperçus, assise sur une branche, aussi confortablement que sur la chaise à bascule d'une aïeule, une jeune femme aux cheveux tressés, en robe de pièces muticolores. Elle paraissait tricoter un fil invisible.       <br />
       « Chupiotte ! dit le berger, une marionnelle ! »        <br />
       Et il dut faire taire son chien, dont les aboiements rageurs se perdaient dans la forêt.       <br />
       « Oui, une marionnelle, fit en écho la tricoteuse. C'est encore vrai.  Quoi que... quoi que, ajouta-t-elle en rengainant ses aiguilles dans son chignon, je trouve que le terme soit un peu dépréciatif. Il est vrai que Marion La Faël est notre Ruloxane, mais nous n'en avons pas moins chacune notre personnalité. »       <br />
       Elle quitta sa branche et sa robe déployée en parachute, elle atterrit sur la mousse.       <br />
       « Le bonjour à vous, Signourine et Signours. Puis-je savoir ce qui vous amène en forêt de Giraise ?       <br />
       —Oui, dit Miguardin. Je conduis ces gentils étrangers à Jocre, et je crois que nous avons dépassé le carrefour du chemin du sud-ouest.       <br />
       —En effet, jeune homme, le chaume pousse avec les fortes pluies. Il a encore recouvert le panneau... Je peux vous y reconduire, si vous voulez.       <br />
       —Nous ne voulons pas vous déranger dit Athiello.       <br />
       —Vous ne me dérangez pas du tout. Je m'ennuyais un peu, et chemin faisant, vous me divertirez de quelques histoires de lointaines contrées.        <br />
       —Volontiers, dis-je, s'il vous agrée d'être ainsi dédommagée.       <br />
       —En vérité, dit la jeune femme aux yeux en feuilles de chinolette,  je voudrais que votre amie ...        <br />
       —Athiello.       <br />
       —Athiello, me fasse le récit de certaines choses... qu'il ne sied pas aux hommes d'écouter.        <br />
       —Comme vous voudrez. Viens, Miguardin, restons en arrière et laissons ces dames bavarder entre elles.       <br />
       —Du moment qu'elles ne nous égarent pas.        <br />
       —Oh mon pauvre berger, mais c'est déjà le cas depuis longtemps.       <br />
       —Non, dit Miguardin, farouche. Les fées ne m'ont pas encore ensorcellé.        <br />
       —Qui sait ? »       <br />
              <br />
       Athiello et Yasminou Libel (tel était le nom de notre guide) semblaient se réjouir de leur mutuelle compagnie, à en juger par les éclats de rire qui fusaient de temps en temps. Quand elles n'avançaient pas, si vite que nous avions du mal à les suivre sans courir dans l'avoine doré, elles s’arrêtaient pour de longues pauses, l'une écoutant l'autre avec un intérêt passionné, nous obligeant à piaffer en arrière.       <br />
       « Hm... Ah ! Hein ? Ho ! commentait Miguardin tantôt sceptique, tantôt rieur, et je me souvins brusquement qu'il pouvait lire sur les lèvres à bonne distance.       <br />
       —Comprends-tu ce qu'elles disent ? »       <br />
       Le berger ne me répondit pas, et pour cause : il ne me regardait pas, tout accaparé par la conversation des femmes.        <br />
              <br />
       « Regardez, voila le panneau » s'écria Yasminou. Elle écarta les pailles et fit apparaître une flèche en bois gravée d'un &quot;Jocre&quot; en caractères troglothiques auxquels des parcelles d'or demeuraient attachées .        <br />
       La Marionnelle nous embrassa tous, se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre les joues hirsutes du berger, qui rougit jusqu'au front.       <br />
       Elle nous adressa un dernier geste d'adieu et attendit notre départ, se confondant déjà avec la ramure.       <br />
       « Athiello ! Ne m'oubliez pas...        <br />
       —Bien sûr que non. »       <br />
              <br />
               <br />
       XXIII.       <br />
              <br />
       Une histoire du Sud       <br />
              <br />
       La route de Jocre suivait  l'épine dorsale de l'île, sur de gros rochers cristallins émergeant de collines pentues, qui dévalaient aussi bien vers l'Ouest, avant de se précipiter dans l'océan en falaises abruptes, que vers l'Est, où elles se perdaient dans les méandres annonçant la baie des Simagrées, lointaine coulée de plomb. A mi-pente, de vagues rougeoiements dans la brume signalaient les environs de Morionde, que nous ne verrions probablement jamais de près.       <br />
       Je brûlais qu'Athiello me révèle quelques-unes des confidences que l'habitante de la forêt lui avait confiées. Mais je n'osais le lui demander.        <br />
       Ce fut elle, en fin de compte, qui me proposa de partager certains des secrets que la Marionnelle lui avait appris sur la vie de l'île, et surtout sur la grande Ruloxane.       <br />
        D’après ce que Yasminou m'a dit, Mina Termina ne rassemble pas l'unanimité sur l'île. La révolte gronde encore un peu partout, et la ruloxane de la forêt, Marion La Faël, manifeste son indépendance avec énergie. Elle le peut, car Mina est beaucoup plus clémente avec les femmes qu'avec les hommes. Elle cherche avant tout à circonvenir l'opposition la plus indomptable à son régime, celle des Penthérites et des Hatrobates, deux petites tribus du Sud, jamais très bien intégrées au “Grand Débat&quot;.        <br />
       Elles vivent  loin de Morionde, protégés par les volcans dormants, qui commencent à trente kilomètres au sud de Jocre, entre le cap Bougmée et la péninsule de Boscaud. Une délégation lourdement armée a vite fait de disparaître dans une crevasse de lave chaude subitement ouverte sous ses pas. La rumeur court que l'accident (qui s'est déjà produit plusieurs fois) n'est pas totalement naturel, et que les gens du Sud disposent de savoirs secret sur le tellurisme.        <br />
       Mina, exaspérée, est aussi fascinée. Elle aurait bien voulu trouver un moyen d'infiltrer des agents, mais la côte Sud, riante de loin, est peu accessible : des tourbillons s’y propagent d’est en ouest, tels des messages  envoyés par le grand Dragon au Courant Froid.        <br />
       Abrités des intrusions, les deux groupes réfractaires vivent dans le petit paradis des Escalèdes. On ne connait pas grand chose d’eux, avait dit Yasminou, sinon qu’ils sont experts, tant sur mer que sur terre, en passages difficiles. Ils ne pêchent pas, sinon des glossules amères des rochers, et cultivent des céréales sur de menues terrasses, irriguées par des résurgences.       <br />
       Trémis Dendron Budain est président du &quot;Parti du Changement Global, PCG&quot; au pouvoir chez les Penthérites. C’est  l'ami intime de Harno Geroy (chef du parti de la Démocratie Future Absolue, DFU”) qui conduit les destinées des Hatrobates. Ces deux pères tranquilles aiment se retrouver sur un banc situé sous un pin pignon, à la frontière entre les territoires des deux villages, pour discuter, à la larionaise, de tout et de rien, et plutôt de rien que de tout,  devant une bouteille de glône millésimée.        <br />
       « Et cette amitié, dis-je, ne fait pas l’affaire de Mina Termina, qui ne désire rien tant que de semer la discorde entre ses opposants, pour pouvoir intervenir en pacificatrice.       <br />
       —Exactement. Mais jusqu’ici sans succès. La Marionnelle m'a d'ailleurs narré à ce propos une stupéfiante histoire.       <br />
       —Raconte ! »       <br />
              <br />
       Athiello ralentit la marche.       <br />
       « Et bien voila : il y a quelques années, Harno Geroy s'est pris d'un respect affectueux pour un jeune homme que ses compatriotes avaient sauvé des eaux, et dont le jugement lui sembla si avisé qu'il en fit son conseiller. Il avait le privilège d'assister aux sacro-saintes rencontres du Pin Pignon, à condition de se taire pendant la sieste. Ce jeune homme, nommé Hottor Niktamutti avait été recueilli par les Hatrobates lors d’un naufrage près du tourbillon de l’Emphale. Longtemps resté entre la vie et la mort, il croyait, dans son délire, avoir été arrêté par les soldats de Mungabor.        <br />
       —Mungabor ? Le gouverneur de La Majeure ?       <br />
       —A l’époque de cette histoire, il n’était encore qu’un courtisan du vieux gouverneur Trompher, bientôt à la retraite. Hottor Niktamutti, alors avocat, et jeune dignitaire de la Conque, revenait d'une retraite intellectuelle dans le hameau célèbre de Logatrou, lorsqu’il assista par hasard à la mise à sac de la ferme d'un opposant, par Mungabor en personne. Révolté, Hottor avait demandé la mise en accusation de l'ambitieux et cruel gentilhomme, mais celui-ci était déjà puissamment protégé.        <br />
       »Afin de ne pas retrouver l’avocat sur son chemin pendant sa campagne pour le gouvernorat, Mungabor passa à l'attaque. Un matin, la milice zigonoise fit irruption dans la taverne où dormait Niktamutti et, fouillant sous son lit, mit à jour un sac de pièces d’or qu’accompagnait d’une lettre convenant d’un attentat à la vie de Mungabor, signé : “les forces de l’ombre”. Le procès se déroula sur l’île même, sous le regard indifférent du vieux Trompher. Condamné, malgré ses protestations d'innocence, le jeune homme eut à choisir entre la prison à vie et la déchéance conquoriale. La mort dans l’âme, Niktamutti choisit la seconde solution. Sa carrière brisée, il jura de se venger. On l’avait accusé de comploter pour assassiner le candidat- gouverneur ? Eh bien, celui-ci s’était fait un ennemi mortel. Mais la revanche prendrait du temps et de l’argent. Il commença par changer de nom. Et devine, dit Athiello, quel nom d'emprunt il choisit ?       <br />
       —Comment veux-tu que je le sache !       <br />
       —C'est qu'il ne t'est pas inconnu... »        <br />
       J'eus beau me creuser la cervelle, aucun nom ne me vint à l'esprit.       <br />
       « Pourtant, tu connaissais un certain... Fontrelon, membre de l'équipe électorale de ton ami Phial ?       <br />
       —Fontrelon... Oui, un grand homme dans la trentaine, au long nez... Mais c'était un étudiant en magie, pas un juriste...        <br />
       —Eh bien, c'est lui ! dit triomphalement Athiello, c'est Hottor Niktamutti !        <br />
       —Non !       <br />
       —Et attends... ce n'est pas la seule surprise !       <br />
       —Comment ton amie de la forêt savait-elle cela ?       <br />
       —Je crois que tous ceux qui passent par Giraise doivent raconter ce qu'ils savent aux Marionnelles, qui raboutent les détails disparates, comme elles cousent les pièces de leurs robes. Elles n'aiment rien tant que de reconstituer les menus fragments des récits.       <br />
       —Admettons. Mais comment a-t-elle su le vrai nom de Fontrelon, s'il avait décidé de rester anonyme ?       <br />
       —Se sentant en sécurité chez ses amis hatrobates, il a parlé  de ses diverses identités. Bref : Fontrelon-Niktamutti s’ embarqua pour Lario, où son projet se serait brisé sur les rochers de la côte sud, s’il n’avait été sauvé par la tribu sudiste. La suite, tu vas le voir,  intéresse notre mission.       <br />
       —Comment cela ? »       <br />
       Athiello sourit de mon impatience.        <br />
       « Sur &quot;L’île triste&quot;, Hottor se tint d’abord tranquille. Il éprouvait une reconnaissance émue envers ses sauveurs, et  ne ménageait pas ses efforts pour se rendre utile.  Son intelligence et son sens du droit attirèrent les faveurs du chef des Hatrobates. On prit régulièrement conseil auprès de lui. Le jeune homme mit en ordre la comptabilité des céréales échangées avec les tribus de Morionde, et  ses concitoyens d’accueil n’étaient plus aussi facilement dupés par les émissaires de la capitale. Maintenant, grâce à Niktamutti, ils faisaient des affaires et pouvaient s’acheter les perles de Frluch, dont ils adoraient décorer le tour de leurs fenêtres.        <br />
       » Par la suite, Hottor estima qu’il avait mérité de sa patrie d’accueil, et il s’offrit des vacances prolongées. On ne savait plus très bien où il était (et je soupçonne qu'il revenait à Clotone sous le nom de Fontrelon, pour suivre des cours de magie). Mais il réapparaissait pour les comptes saisonniers et pour préparer avec Harno Geroy, les séances du conseil des Hatrobates. Quand on l’interrogeait sur ses absences, il répondait par un doux sourire. On n’insistait pas : Hottor était trop utile à la communauté, pour qu’on risquât de le froisser...       <br />
              <br />
       »C'est alors que Mina Termina voulut affirmer son autorité sur le Sud de l’île. Les chefs des Hatrobates et des Penthérites, Geroy et Trémis Dendron Budain eurent une rencontre au sommet, aussi tranquille que leurs colloques habituels. Assis sous leur pin pignon, ils convinrent d’opposer la résistance passive aux menées arrogantes des ambassadeurs moriondais, qui prétendaient exiger des élections “libres” auxquelles Mina déléguerait des candidats. Devant le silence poli des Sudistes, l’embassade se lassa.       <br />
        » Mina fut prise d’une épouvantable colère. Elle envoya un oiseau messager à ses Fulgurac'h stationnés à la caserne de Morionde, pour qu’ils montent une expédition punitive contre ces rebelles.        <br />
       “ Mais voila, ou je me trompe,  une occasion de remettre cette gironde dame à sa place ! avait déclaré Hottor.        <br />
       —Comment ? demanda Harno Geroy.       <br />
       —Vous le saurez bientôt...”       <br />
              <br />
       » Quelque temps après, le Signour Kryalîche s'installa au Saint Mascoléon. Il recherchait un guide capable de louvoyer entre les tourbillons de la passe-sud. Il mangeait un pâté de lupifer à l’auberge du bateau-fossile, quand un marin entra, sombre et barbu, le visage fleuri des pustules dues aux mouches marinières, et portant le bonnet de laine des gens du sud.       <br />
        » Kryalîche offrit à payer la tournée, et, habilement, (du moins le croyait-il) entra en conversation amicale avec l’individu au visage repoussant. Celui-ci prétendit être un pêcheur solitaire du Cap Bougmée, indépendant des tribus du Sud, mais vivant en intelligence avec eux.        <br />
       “Les tenez-vous en estime ? demanda Kryalîche, sur le ton de l’indifférence.        <br />
       —Mm, ils sont paresseux et assez voleurs. Chaque année, ils me paient un peu moins cher les glossules douces que je vais chercher en plein courant froid. Mais ils sont  pacifiques, ce qui est  appréciable, car sur cette côte difficile, nous avons besoin de nous entre-aider pour ceci ou pour cela. Comprenez-vous ?       <br />
       —Bien-sûr, fit Kriâlyche indisposé par les effluves puissants qu’émettaient les haillons du bonhomme. Voila : nous organisons une petite sortie en mer pour des visiteurs malaméens... Peut-être accepteriez vous de nous diriger entre les périls du passage sud ? Ce serait bien payé.       <br />
       —Il faut voir, dit l’homme après avoir mastiqué d’un air songeur un morceau de poisson, mais il ne faut pas que je rate la saison des miniges.       <br />
       —Loin de moi l’intention de  gâcher votre saison. Quand a-t-elle lieu, d’ailleurs ?       <br />
       —Les miniges commencent à arriver au large du cap Ouest dans quinze  ou vingt jours, tout au plus, et cela dure un mois.       <br />
       —Bon, et bien, nous pourrions organiser notre visite d’ici une semaine.”       <br />
       » Le vieux marin se gratta le cuir chevelu, laissant tomber une pluie de cristaux verdâtres sur la table de marocal.        <br />
       “ çà fait vraiment court. Je ne crois pas que cela sera possible, Signour, sauf votre respect.        <br />
       —Il n’y en aurait que pour une journée.       <br />
       —Et le retour, Signour ? Les tourbillons, une journée pleine de fatigue et de périls...        <br />
       —Que non pas ! Nous rentrerons par l’intérieur des terres.       <br />
       —Et votre bateau ? fit l’autre en haussant un sourcil étonné.       <br />
       —Eh bien, nous pourrions vous le laisser en cadeau.”       <br />
       L’oeil terne de l’homme scintilla, puis il se ravisa:       <br />
       “ Bon, mais quel bateau ?       <br />
       —Une simière à huit rames... du genre qu’on construit à Morionde, vous voyez ?”       <br />
       L’homme fit la moue.        <br />
       “C’est certes un bateau solide, bien fait pour la zone des tempètes, mais il se dirige assez mal dans les courants du sud.”        <br />
       Il soupira.  “Enfin, ce ne serait pas trop mal, car j’ai cassé ma barque à miniges et la réparation est longue. Au moins puis-je compter que votre simière sera neuve, que le bois n’en sera pas trop éprouvé par les écueils ?       <br />
       —Je vous le promets, et vous pourrez l’inspecter tout à loisir avant le départ.”       <br />
       Le marin  se décida :       <br />
       “ Dans ces conditions... Je crois que je vais dire oui.”       <br />
       Et il tendit une large main  rongée d’ulcères.       <br />
       “Patron, cria Kryalîche en évitant  de serrer l’organe qui lui était tendu, servez un repas à ce monsieur, nous venons de conclure une affaire...”  »       <br />
              <br />
       L’histoire d’Athiello avait accéléré le temps. Nous étions maintenant sortis des collines sèches, pour redescendre vers une croisée de vallées boisées, quoique moins touffues que Giraise. Nous marchions d’un si bon pas que nous avions laissé Miguardin et Goudo loin derrière nous.        <br />
              <br />
       « Je crois savoir où tu veux en venir, Athiello.       <br />
       —Ne sois pas trop présomptueux, Augustin. C’est une bien curieuse affaire.       <br />
       —Je suis tout ouïe.       <br />
       —Eh bien, une semaine après l’accord passé entre le marin scrofuleux et Kryalîche, une longue simière de peaux cousues fendait les eaux tourmentées qui doublent Boscaud, chargée de son plein d’hommes. Le factionnaire du Phare, un nommé Nysan Gron, tira un coup de canon pour prévenir les imprudents, mais en vain.        <br />
       »Assis en tailleur à la proue, le matelot pustuleux indiquait par gestes au barreur comment orienter le navire. En plus des huit rameurs, une dizaine de “touristes” vêtus de noir formait une masse compacte et silencieuse, que dominait Kryalîche, casqué et botté, le regard souverain.        <br />
       “Je ne savais pas que les Malaméens ressemblaient à des guerriers zwölles”, dit le vieux marin. Kryalîche ne remarqua pas l’ironie et lui répondit de se mêler de ses affaires.       <br />
       “ Je disais cela pour la conversation.       <br />
       —Pouvez-vous nous faire débarquer au village des Penthérites ? demanda le chef de l’armée de Mina Termina.        <br />
       —Rien de plus facile , Chef... Il suffit de virer cap nord-nord ouest.       <br />
       —Il n’y a pas de danger maintenant ?       <br />
       —Bien sûr que si. Le tourbillon du Gorgeon Avide, le plus vaste gouffre liquide du secteur après l’Emphale. Il a avalé des paquebots et des cuirassés.       <br />
       —Ah ? On ne voit rien...        <br />
       —Regardez sur votre gauche... la grande tache sombre, vous voyez ?”       <br />
       Tous les regards se tournèrent vers le point indiqué, puis, dérouté, Kryalîche reporta son regard vers le guide :       <br />
       “Alors , c’est çà le tourbill...”        <br />
       Il s’arrêta net : le marin avait disparu de sa planche d’observation. Il n’était nulle part, ni sous les rouleaux de cordages, ni derrière les vivres. Il avait plongé sans un bruit.       <br />
       Le guerrier poussa un hurlement sauvage :       <br />
       “Croutoboule ! Nous avons été dupes.”       <br />
       Décontenancés, les hommes suspendirent leurs rames en désordre, et les Fulgurac'h s’entre-regardèrent.       <br />
       “En arrière-toute, vers le Sud, commanda leur chef de sa voix d’acier.       <br />
       —Trop tard, fit la petite voix d’un rameur. Regardez, l’eau file comme une flèche.        <br />
       —Saputille ! Faites quelque chose” s’égosilla Kryalîche, fouettant le rameur au visage.       <br />
       » La simière entraînée par des rapides insaisissables piqua du nez une fois, deux fois. Puis elle plongea carrément, aspirée entre des vagues violettes hautes comme des murailles, dans un horrible bruit de succion.        <br />
              <br />
       » Six heures plus tard, une barque de pêcheurs penthérites, pipes au bec et barbes au vent, vint secourir les sept guerriers qui avaient réussi à rejoindre un écueil à demi-submergé. Ils s’y aggripaient, congelés, les doigts meurtris par les essaims de glossules crachant leur eau à découvert.        <br />
       » Kryalîche, accroché à un tonneau, avait réussi à rejoindre la côte, où des femmes le retrouvèrent évanoui. Les huit rameurs avaient sans doute péri, empêtrés dans les structures de la coque. Charmants mais très légèrement narquois, les Penthérites offrirent le coucher et le couvert aux survivants épuisés. Le surlendemain, on les raccompagna jusqu’au col des Volcans Endormis, avec quelques provisions.        <br />
       » La simière, recrachée comme un pépin par le tourbillon, fut retrouvée en  mauvais état sur une petite grève. Du pilote pustuleux, on n’entendit jamais plus parler, mais il est peu probable qu’il se soit noyé.        <br />
       » D’après Yasminou, le pilote ressemblait beaucoup, en plus âgé... à Hottor Niktamutti (ou Fontrelon, comme tu préfères), les abcès en moins. Il paraît d’ailleurs que rien ne ressemble plus à un affreux prurit que des écailles de miniges astucieusement encollées sur une peau humaine, jeu auquel les enfants penthérites passent leur temps, afin de faire sursauter leurs grand-mères. Certains disent encore que seul Hottor connaissait assez bien les passes pour rentrer à la nage sans problèmes, au voisinage du Gorgeon Avide.        <br />
       —Putredianche ! m’exclamai-je. Curieux bonhomme que cet Hottor-Fontrelon-là ! Ces aventures rocambolesques contredisent la nonchalance de son maintien.       <br />
       —Par la suite conclut Athiello, Mina reporta son projet de mise au pas des gens du Sud (promis à une affreuse vengeance future). Elle s’est vouée à civiliser à sa manière le reste de l’île .        <br />
       —Mais...  Peut-on croire les intentions pacifiques qu’elle exprime dans sa lettre ? Peut-on faire confiance à Kryalîche, quand il nous dit vouloir négocier avec ceux qui l'ont humilié ? Qui nous dit que la rencontre  qu’il nous a demandée n’est pas un traquenard ?       <br />
       —Tu as vu comme moi le paquet : il ne contient qu'une lettre et un sceau d'écorce inoffensive.       <br />
       —Certes, mais la bombe peut être un détail  inaperçu, une partie du message lui-même ...        <br />
       —Te sens-tu le courage de décacheter la lettre ? »       <br />
       Je ne répondis pas.        <br />
       « En tout cas, si j'ai bien compris, le bateau qui nous est destiné par Kryalîche est justement la simière avec laquelle il a chaviré dans le tourbillon du Gorgeon Avide...        <br />
       —Supposition pertinente, ma foi. »       <br />
              <br />
       Nous attendîmes le berger, qui arriva au pas du flâneur,  le regard perdu sur l'horizon de collines pâles qui se bousculaient vers Morionde.       <br />
       « Athiello...        <br />
       —Oui, Signour Miguardin ?       <br />
       —Vous n'avez pas tout raconté à Augustin, de votre conversation avec la Marionnelle, n'est-ce pas ?       <br />
       —Grand Equilibre ! J'oubliais que vous lisiez sur les lèvres à distance, dit Athiello en rougissant. Et bien, Signour Berger, puis-je vous demander de garder le secret ?        <br />
       —Si vous le souhaitez, Damoisielle.  Après tout, la chose n'est pas bien importante.       <br />
       —Si Athiello ne veut point parler, je respecte son souhait, dis-je, un peu agacé.        <br />
       —Ne t'inquiète pas, dit elle en se serrant tendrement contre moi, ce n'est vraiment pas important.       <br />
       —Mais si c'est si peu important, pourquoi ne pas me le dire ? »       <br />
       Athiello éclata d’un rire flûté, et se remit en marche, donnant des coups de pied dans les cailloux.       <br />
              <br />
               <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       C'est à Jocre, dans la jolie paillote qui nous a été attribuée à quelques mètres de l'auberge forestière, que je termine le récit qui précède.        <br />
       Demain, ici-même, nous rencontrons peut-être la plus grande puissance de l'île, en voyage incognita.        <br />
               <br />
              <br />
       XXIV.       <br />
              <br />
       La passante du chemin de Jocre       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le réduit de bois, humide et puant où je suis contraint à la station penchée, les pieds dans une saumure clapotante, n'est pas idéal pour la rédaction de mémoires.        <br />
       C'est une façon de voir les choses. Une autre est de considérer que sans cette occupation qui me distrait de l'horreur ambiante, je mourrais assez vite de fièvre, de froid, de l'incessante crampe qui me pousse à vomir, aggravée par l’incertain balancement du bâtiment qui contient notre habitacle aveugle. Athiello ne vaut guère mieux, mais se replie dans une sorte d’hibernation. J’ai perdu la notion exacte du temps, et je ne saurais dire si nous sommes le quatrième Chronian ou le quatrième Toutan de Belliore.       <br />
       Comment sommes-nous arrivés à cette situation si inconfortable, aux perspectives si précaires ?       <br />
              <br />
       Il y a de cela environ quatre jours, (une éternité, déjà !) nous mangions,  confortablement assis dans la salle aux poutres basses du corps principal de l'auberge de Jocre. Une voiture arriva, tout éclaboussée. La bulle noire  que tiraient des chevaux fourbus, renâclant devant l'auberge, ressemblait à celle de Kryalîche au hameau des Hordihous. Le cocher sauta à bas de son perchoir pour ouvrir la portière. Il en sortit trois personnages, emmitouflés dans des capes de laine sombre. Un homme —un Fulgurac'h— le visage caché par la visière du casque de guerre, dominait le trio dont les deux autres membres étaient aussi d'une taille plus élevée que la moyenne. A la démarche et aux rondeurs que le tissu épais ne parvenait pas à gommer, on soupçonnait qu'il s'agissait de femmes, quoi que  d'allure martiale.        <br />
       « L'une d’elles est Mina Termina, chuchota Athiello, tandis que les trois voyageurs montaient rapidement à l'étage, précédés d'un hôtelier tout en courbettes. »       <br />
       Au dehors, les feuillages retenaient encore le flamboiement du couchant. Un valet vint nous prévenir qu'une dame désirait s'entretenir avec nous dans le cabinet attenant au cloître, en arrière de l'auberge.       <br />
       « Allez-y, dit Miguardin, je vous attends au salon de lecture.  »       <br />
              <br />
       Une grande femme, vêtue d'un pentalon de velours noir, se tenait face à la porte fermée du cabinet, bras croisés sur son imposante poitrine, une dague retenue au côté par une ceinture de fines plaques métalliques. Son visage blême à la mâchoire trop large était encadré par un casque court de cheveux pâles. Ses yeux aux prunelles couleur de flaque nous fixaient sans qu'il fût possible d'y lire le moindre sentiment.       <br />
       « Vous n'avez pas d'armes ? s'enquit-elle d’un ton rogue.       <br />
       —Non, bien sûr, dis-je. »       <br />
       L'oeil exercé de la géante nous déshabilla, mais ne repéra aucun renflement suspect.       <br />
       « On vous attend. Entrez-vite. »        <br />
              <br />
       Près du foyer irradiant de charbons de pitèche, Mina Termina était assise, penchée à la table, rédigeant rapidement un texte à la lueur rougeoyante.       <br />
       Elle se redressa, ôta ses lunettes de fer et nous observa quelque temps avec perplexité. Elle était aussi grande que sa gardienne-du-corps, et aussi athlétiquement découplée. Mais son visage était plus ovale, ses cheveux également courts mélaient le noir et le gris, et ses yeux verts respiraient une intelligence inquiète, effet qu'accentuaient ses sourcils arqués, dissymétriques. Elle avait fait une concession à la féminité conventionnelle en portant une robe grise sur des bas de laine épais.       <br />
       « Asseyez-vous, dit-elle enfin, désignant un banc au dossier sculpté contre le mur qui lui faisait face.       <br />
       —Votre nom est bien Athiello Pendalis ?       <br />
       —Oui...        <br />
       —Je crois que j'ai connu votre grand-père dans une affaire ancienne, le juge Siebelo Pendalis...        <br />
       —Oui, c'est bien lui... Il nous a quittés il y a trois ans.        <br />
       —Le diable a sûrement eu son âme, dit Mina en riant : c'était une sacrée crapule... et il m'a aidée, dans un contexte difficile pour une femme d'action. Mais, trêve de nostalgie, nous sommes ici pour autre chose. »        <br />
       Elle tourna vers moi la flamme verte de son regard.       <br />
       « Je suis vos aventures depuis que vous avez mis le pied sur Clotone, Signour Augustin Coriac, vous et votre ami Phial d'Atoy de Parinofle. L'activité du clan des Fitrion ne m'est pas inconnue, et je dois dire qu'elle ne me dérange guère, même si le vieux Jansène fut dans le passé un adversaire résolu de la candidature féminine au minusat.        <br />
       » Je ne suis pas indifférente au fait que Phial d'Atoy vous ait demandé de me rencontrer, ce qui le distingue des autres candidats, et devrait me prédisposer en sa faveur. Mais vous savez que je dois soutenir celui qui concourt pour Lario, puisqu’il est membre de la tribu qui soutient mon influence, et dont la loyauté à mon égard est... décisive.       <br />
        » Toutefois ajouta-t-elle d'une voix plus sourde (nous obligeant à nous pencher pour l'entendre), je tiens à indiquer à Phial d'Atoy que ma légitimité est loin d'être aussi assurée sur Lario qu'il me fait l'honneur de le penser en m'adressant votre ambassade. La force même n'est pas toujours ni tout le temps l’instrument d'un pouvoir politique qui prétend durer.       <br />
       » On vous aura sans doute prévenu contre mon goût pour la domination. Il est vrai que j'aime diriger, entraîner dans l'action. (Elle eut un sourire inattendu, qui la rajeunissait subitement). Mais que Phial ne se méprenne pas : rien de cela n'aurait de sens pour moi s'il ne s'agissait pas de permettre aux femmes de cette île d'accéder à la vie politique, peut-être parce que c'est la seule solution pour faire cesser la stupide fragmentation de ce peuple en dizaines de sectes misérables.        <br />
       » Ce sera fort long, et j'ai besoin, pour cela, que Clotone ne cherche pas à me déstabiliser, en utilisant comme fer de lance les petites tribus du sud...       <br />
       —Les Hatrobates et les Penthérites, dis-je .       <br />
       —Ah , je vois que la traversée de la forêt de Giraise vous a été profitable. Mon ennemie intime, Marion La Faël, vous a fait discrètement informer.        <br />
       » Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer, ajouta-t-elle dans un éclat de rire. Quel dommage que ses fées ne me soutiennent pas... Je n'aurais peut-être pas besoin de m'appuyer sur des forces aussi... sombres que celles que vous savez. »       <br />
       Elle se tut, nous laissant le temps de saisir les implications de ses propos.        <br />
              <br />
       —Mais les Sylvicoles sont méfiantes. Héritières de l'ancienne population forestière de Lario, elles pensent que tout changement risque d'aggraver leur existence, et déboucher un jour ou l'autre sur l'abattage de leurs fûtaies sacrées.       <br />
       » Pourtant, elles trouvent en moi la protectrice résolue d’une merveille, au coeur de ce caillou ingrat. Personne ne sait mieux que moi que la forêt humide de Giraise est un joyau unique.       <br />
       —La porte-parole  de Marion La Faël nous a informés que les peuples du sud avaient beaucoup à redouter de votre politique... avançai-je.       <br />
       —Cela ne m'étonne pas. Toute évolution les effraie. Il est vrai que je n'ai guère apprécié le traitement que les compères Geroy et Budain ont infligé à mon plénipotentiaire, sans parler des rameurs qui ont trouvé la mort dans cette affaire... dont vous avez sans doute entendu parler.       <br />
       —En effet.       <br />
       —Mais sachez que je n'éprouve aucune animosité particulière envers les Hatrobates et les Penthérites. Leur volonté d'indépendance —que je n'approuve pas pour autant— est certainement plus légitime que celle affichée par de méprisables bandes, conduites par d'encore plus méprisables escrocs de la politique, qui sévissent hélas un peu partout ailleurs sur l'île.        <br />
       » Bien sûr, je ne peux témoigner à Budain et Geroy d’une bienveillance dont d'autres profiteraient pour me nuire. Et comme ils n'acceptent aucune de mes ambassades, j'en suis réduite à l'expédient dont vous a parlé Kryalîche.        <br />
       —C’est-à dire le message que nous leur portons de votre part, auquel votre lieutenant a rajouté son paraphe.       <br />
       —L'idée est de moi. Je ne vois pas d'autre façon de récupérer la simière dans une zone hostile (bien que Nysan Gron soit un allié), ni surtout de faire savoir aux Sudistes la teneur exacte de notre position à leur égard.        <br />
       Kryalîche m'a assuré de votre accord, n'est-ce pas ?       <br />
       —Oui, nous nous acquitterons de cette mission, contre le voyage-aller vers Draco, et la garantie d'un sauf-conduit dans cette île dangereuse.       <br />
       —Le sauf-conduit vous met sous la protection de notre consul à Draco. Il vous sera remis par Nysan Gron, le gardien du phare du Boscaud... ainsi qu'une autre petite somme en fufes de Clotone. En contrepartie, j'aimerais que vous fassiez un peu plus que ce que vous a demandé Kryalîche.       <br />
       —Ah, fis-je,  sur mes gardes.       <br />
       —Ne vous inquiétez-pas. Il s'agit seulement d'ajouter ce que vous pourrez -ou jugerez utile- au contenu de la lettre. Essayez de donner aux deux vieux bonshommes l'impression aussi honnête que possible de cette rencontre de ce soir. Bien sûr, vous pouvez penser que je suis une excellente comédienne et que je dissimule mes sentiments. Mais savoir dissimuler, c'est dèjà être capable de s'éloigner de la colère spontanée. Or c'est la seule chose que je désire que vous leur transmettiez : le sentiment que je ne suis pas une bête enragée, et que je suis disposée, quand j'y suis obligée, à la négociation sérieuse et patiente.       <br />
       —Je ne peux pas vous garantir, avouai-je, que je saurai bien rendre les dispositions que vous me suggérez, connaissant par ailleurs l'épisode dont Kryalîche a été victime...        <br />
       —Kryalîche est Kryalîche; Mina est Mina.» dit la Ruloxane d'un ton sans réplique.        <br />
       Elle se leva pour frotter ses grandes mains au dessus du feu de pitèches.       <br />
       —Il vaut mieux nous séparer maintenant, dit-elle, les yeux dans les flammes. Je vais partir. La région est soumise et calme, mais l'isolement peut aussi être propice à l'organisation de guet-apens. J'ai pour principe de ne pas tenter mes ennemis. »        <br />
       Elle  sourit  à Athiello :       <br />
       « Bravo pour l'esprit d'aventure, ma petite ! Ne vous laissez tout de même pas emporter par son ivresse. La vie d'une femme a d'autres plaisirs.        <br />
       —Oui, dit Athiello, répondant à son sourire, je...        <br />
       —Partez maintenant, les enfants !       <br />
       —Pardonnez mon audace, Signoura Mina, dis-je, mais je voudais m'assurer qu'une grave insulte envers mon amie Athiello avait bien été portée à votre connaissance, pour réparation...        <br />
       —De quoi s'agit-il ? dit Mina en haussant le sourcil. On ne m'a rien dit de semblable.       <br />
       — Voila : un individu dénommé Beaufinet Pagrain, exerçant la profession de ferronnier auprès de la communauté Hordidoue a voulu nous retenir en otages contre argent. Et surtout, il a tenté de violenter Athiello.       <br />
       —C'est fâcheux, dit Mina, mais je ne réponds pas des actes de tous mes administrés.       <br />
       —Le problème réside dans le fait que votre Lieutenant Kryalîche m'a empêché de punir ce répugnant personnage, au motif qu'il travaillait pour lui. Il m'a néanmoins promis de sévir.       <br />
       —Un agent de Kryalîche ? Mm, je ne vous garantis rien, dit Mina, mais je me renseignerai. Maintenant disparaissez de ma vue ! »       <br />
              <br />
       La femme-cerbère n'était plus de l'autre côté de la porte, et nous n'eûmes que le temps de revenir à la salle principale pour apercevoir le coche noir s'enlever sur la pelouse et faire demi-tour en direction du nord.       <br />
              <br />
       « Effrayante, cette Hirza Hurchlod... dit Miguardin. Je n'aimerais pas tomber entre ses mains. Il paraît qu'elle étrangle un homme en quelques secondes...        <br />
       —Tu veux parler de la femme garde-du-corps ? Tu l'as vue ?       <br />
       —Oui, dès que vous avez été en conférence, elle est revenue règler l'aubergiste et a rejoint son compère près de la voiture...        <br />
       —Tu as pu voir qui était cet homme ?       <br />
       —Non, il n'a pas quitté son casque... »        <br />
              <br />
       La route était longue entre Jocre et les cols volcaniques qui nous séparaient du cap Bougmée et du Boscaud. Nous partîmes dès potron-minet, non sans avoir applaudi la bonne nouvelle que nous apprit l'aubergiste : tout avait été payé pour nous par la mystérieuse visiteuse en calèche.        <br />
       C'est de bonne humeur que nous nous engageâmes sur la pente tortueuse qui s'élevait des creux humides, à la rencontre des nuées sulfureuses courant par dessus les montagnes du sud.        <br />
              <br />
       Je me retournai plusieurs fois, sans voir personne sur le chemin désert. Et pourtant je ne parvenais pas à chasser l'impression absurde que nous étions suivis... de très près.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °  °  °       <br />
        °   °       <br />
       °       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Annexe       <br />
              <br />
        Code secret entre Athiello et Augustin       <br />
               <br />
              <br />
       Voici le code : chaque île de Clotone est symbolisée selon son emplacement par des signes “moins” et des signes “plus”. Ainsi, située au nord-ouest La Mésnile est ++. Canémo, au nord-est +-. La Mirande est -+, et Fustelle est --. Pour Thyrse, nous avons le signe I. Dans chaque île, le système de repérage est celui de cercles concentriques des vingt-quatre heures, espacés de quatre cent mètres, ce qui délimite des zones où nous pouvons nous chercher avec des chances raisonnables de nous retrouver. Par exemple, l’information codée ++012 signifie : La Ménisle, cercle central, direction nord. Ce qui ne laisse pas beaucoup d’autre choix que la rue Magnestrade à hauteur de la maison Fitrion (mais pas DANS la maison, car nous nous donnons pour règle de ne jamais nous donner un rendez-vous dans un lieu privé : trop dangereux). ++112 serait toujours à La Mesnile, mais au nord d’un cercle plus large, qui nous conduit... au bord du grand bassin. ++212 n’est pas possible, sauf à se rencontrer à la nage, en plein milieu du bassin en question. -+0 est possible mais guère discret : il est situé au milieu des faubourgs les plus populaires de Mirandol. -+112 est plus difficile d’accès : il est au pied de la grande coupole de la Conque, réservée aux étudiants en droit de cinquième année. Expérimenté entre nous sur deux cartes, pareillement percées pour les points zéro de chaque île, le code semble fonctionner assez bien avec un compas et un crayon. Une fois la bonne échelle trouvée, et les cercles esquissés, le récepteur de l’information trouve très vite le lieu public le plus vraisemblable appartenant à la zone numéyotée. Bien sûr, chacun gardera précieusement sur soi sa carte de référence.       <br />
       —Je vais la coudre dans le boléro de cuir que je ne quitte jamais, m’assure Athiello, enthousiaste.       <br />
       Par ailleurs, pour tous les noms cités, nous utilisons seulement les trois premières lettres (comptant sur la sagacité du correspondant, pour deviner l’identité de la personne ou du lieu en question). Mais les choses sont corsées : à chaque lettre correspond les douze mois de l’année solaire en vigueur à Guama, recommencés à partir dela treizième lettre (et distingués de la première série à l’aide d’un indice “2”. Les deux dernières lettres -X et Y- sont symbolisées par les mots “soleil” et “lune” .       <br />
       Par exemple, Guama sera dit Lon, et transcrit Décembre,Mars2, Février2. Athiello sera nommée Ath, mais transcrite : janvier, Août2, Août, etc...        <br />
       Avec un peu d’entraînement, cela marche parfaitement.       <br />
              <br />
              <br />
       Le Cycle de l’ancien futur       <br />
       Tome II, Le Jeu de Clotone       <br />
       par Denis Duclos       <br />
       Préambule au Journal d'Augustin Coriac	3       <br />
       Première Partie : L’île-Capitale	10       <br />
       I. La maison de Magnestrade	26       <br />
       II. Etrange attaque	46       <br />
       III. Coup d’envoi	62       <br />
       IV. Thyrse	78       <br />
       V. Athiello	88       <br />
       VI. Le sapientissime Olivon mène l’enquête	97       <br />
       VII. Qui est Lucilia ?	116       <br />
       VIII. Avant la tempête	121       <br />
       IX. Un drôle de pétrin	141       <br />
       X. Farniente	158       <br />
       XI. Expériences de pensée	163       <br />
       Deuxième Partie: Une épreuve mortelle	174       <br />
       XII. Règles du jeu	175       <br />
       XIII. La bataille du dedans	199       <br />
       XIV. Un ciel se déchire	226       <br />
       XV. L’ermite de la pointe Norne	240       <br />
       XVI. Le Passage du Dragon	251       <br />
       XVII. Wiril Braigchcht prend le large	260       <br />
       Troisième Partie : L’île Triste	275       <br />
       XVIII. Une auberge-fossile	277       <br />
       XIX. La Ruloxane suprême	288       <br />
       XX. Miguardin, le hordihou	294       <br />
       XXI. Kryalîche	310       <br />
       XXII. Les hôtes de la forêt de Giraise	322       <br />
       XXIII. Une histoire du Sud	326       <br />
       XXIV. La passante du chemin de Jocre	337       <br />
              <br />
       Annexe : Code secret entre Athiello et Augustin	345       <br />
               <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-II-L-epreuve-des-iles_a8.html</link>
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   <title>Tome I. Guama, l'archipel-monde</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 17:55:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   par Denis Duclos     A Alexandre   A Jack Vance et Terry Pratchett qui ont prouvé que génie rime vec humour. A Robert Merle et Umberto Eco, qui réconcilient le peuple et l’université. A Roger Ferreri. Il sait que les enfants aiment les histoires qui ne sont pas faites pour être crues. Les adultes aussi, d’ailleurs. A Jacotte, qui vit sur Guama et qui connaît l'avenir grâce aux baguettes d'achillée      Tous les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.     <div>
             <br />
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       Prologue       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       « Guama ? Non ! dit Pierre, aussi fermement que le lui permettait la brume de choulcave imprégnant son cerveau.  Ce sont des fariboles, vieil homme. Tu joues de ma crédulité. »       <br />
       L’Indien alluma la lampe accrochée à une poutre.       <br />
       « Bien-sûr, des inventions. Mais... des hommes sont partis et ne sont jamais revenus. Ont-ils trouvé quelque chose ? »       <br />
       Son geste évasif retomba dans la lassitude, et sa moue ajouta un réseau de rides profondes à un visage déjà fripé comme une pitanga mûre.       <br />
       «  De ces hommes, en as-tu connus ? »       <br />
       Tabiraho s’anima.       <br />
       « Des détenus en fuite, qui confectionnaient en hâte un esquif et le tiraient sur la plage. Puis ils partaient, dare-dare, cap au Nord-Est.       <br />
       — Ils auront été pris dans les remous des Grandes Bouches.       <br />
       — Peut-être, mon fils. Mais pourquoi le Rio n’a-t-il jamais rendu leurs corps comme tout ce qu’on y jette, entre ici et le cap Sable ?       <br />
       — Leur cadavre aura été emporté. Requins et piranhas n’en auront rien laissé.       <br />
       — Tout est possible. Mais quand le fleuve est un lac, lisse comme la peau d’une chamolle, on peut doubler le rocher de Rème et parvenir aux courants qui conduisent aux îles. Sans eux, on ne trouve rien. Jamais... »       <br />
       Tabiraho hochait la tête, le regard clignotant au dessus du feuillage. Son hôte se taisait, le sentant au bord d’en dire plus.       <br />
       « Vois-tu, Pierre, affirma lentement l’Indien, j'ai lieu de croire que Guama existe. En tout cas, il existait bien, il y a cinquante cycles solaires, alors que j'étais un petit d'homme, courant parmi les chiens comestibles et les cochons-nains.       <br />
       — Aurais-tu un souvenir précis ?       <br />
       — O combien !        <br />
       —Alors, qu’attends-tu... ?  brusqua Pierre.        <br />
       Tabiraho sourit, ses quelques dents de guingois soulignant une ironie pleine de gentillesse. Il cligna des yeux finement.       <br />
       —Est-il utile de retarder un sommeil réparateur, jeune homme ?       <br />
       —J’en suis juge. Grâce à tes soins, je pense m’être débarrassé de ce début de parasitose.        <br />
       —Mais tu es encore faible. »        <br />
       Pierre Boucquard n’en disconvint pas. Hâve, le teint jaune, le ventre encore douloureux, il avait perdu dix kilos en une semaine. Peut-être un coup de necator americanus traînant sur un légume mal lavé, et que les pilules de la médecine tropicale n’avaient pas réussi à soigner.       <br />
       Il entrait dans sa vingt-neuvième année quand sa vie avait tourné au vagabondage. Deux mois auparavant, en avril 1931,  il occupait encore un poste lucratif de prospecteur à la Société Française des Huiles de l'Équinoxe, au Venezuela. Mais prise dans la guerre entre la Standard Oil et la Shell Petroleum  pour le contrôle du lac de Maracaïbo,* l’entreprise chancelait. Il fallut réduire le personnel. Le jeune homme fut licencié, au motif qu’il chassait avec des Indigènes au lieu de forer autour de Sagunillas et de Mene Grande. Il décida de consacrer ces vacances contraintes à traverser les quatre Guyanes (vénézuélienne, hollandaise, anglaise et française), se donnant comme but occasionnel de s’informer sur la destinée du commandant Augustin Coriac, disparu dans la région un demi-siècle auparavant.       <br />
              <br />
       Augustin Coriac : figure de marin sauvage, de négociant avisé, et d'aventurier cultivé, comme le XIXe siècle sut en produire. En  janvier 1881, le grand-père de Pierre, Claude-Marie Boucquard, capitaine au long cours et ami intime de Coriac, attendait celui-ci, de retour d’une escapade, au mouillage de l’embouchure du Rio Milpa. Ne le voyant pas réapparaître, il avait battu la jungle à sa recherche. En vain.        <br />
       Selon la rumeur, Coriac s’était approché de côtes insalubres. Avait-il été enlevé par des bagnards évadés ? Ou par des Nègres Marrons enfuis de Louisiane, que les vents avaient aidé à se faire corsaires, écumant jusqu'à la Barbade ou Curaçao, voire les troubles parages du fleuve géant Orinoco (l’Orénoque) ?       <br />
       Le grand-père Boucquard était rentré en France, tourmenté. On lui suggéra que son ami vivait caché, peut-être au Brésil. Coriac avait eu maille à partir avec les autorités en France. Sa disparition venait à point pour se débarrasser d’une identité gênante, et lui permettre de s’adonner à de lucratives activités de contrebande, peut-être en lien avec un réseau d’anciens bagnards. Mais ce n’était qu’une hypothèse, à laquelle n’avait pas souscrit Claude-Marie Boucquard. Augustin était trop rêveur pour jouer les gredins. Il avait peut-être choisi une nouvelle vie, mais sans prétexte trivial.  Son ami n’admettait guère qu’on accusât le jeune père de famille d’avoir abandonné femme et enfants en bas-âge, à seule fin de se dérober au fisc.        <br />
       Méritante, la grand-mère Boucquard accueillit l’épouse de l’aventurier, et leur progéniture, garçon  et  fille. De son côté, Claude-Marie reprit l’affaire de négoce maritime  dont Augustin lui avait confié la charge, en cas d’absence prolongée. Il s’acquitta efficacement de cette tâche, dont le produit fut épargné pour les rejetons du disparu. Bien plus tard, la vie chaotique de ces derniers les éloigna de la maison Boucquard, mais tant que leur présence dura,  l’énigme  du destin de leur père, Augustin Coriac, ne cessa de hanter leur foyer d’accueil.         <br />
              <br />
       Est-ce pour se défaire de cet encombrant fantôme, pour venger sa famille de cette invasion in absentia que Pierre, à son tour, cherchait, quarante-huit ans plus tard, à en retrouver la trace ? A vrai dire, il ne s’expliquait guère lui-même qu’un tel motif ait pu l’entraîner dans une région, certes somptueuse, mais malsaine et déshéritée, peuplée de groupes à l’identité obscure.       <br />
       Il était, après tout, d’une nature peu aventureuse. Lui qui dans l’enfance, allait se cacher dans la niche du chien pendant l’orage, et devenu gamin, se défilait lorsqu’il s’agissait de soustraire une dulcinée aux prétentions d’un chef de bande, comment avait-il pu, sur un coup de tête, s’en aller courir la jungle, interroger de çi, de là,  au risque de tomber sur de terribles policiers indigènes, certes à la retraite ? Ceux-ci n’aimaient guère que l’on vienne enquêter chez eux. Ils avaient conservé de leurs parents la haine du « londrisme », c’est-à-dire de la doctrine philanthropique attribuée à Albert Londres, journaliste qui avait consacré sa vie à la cause des bagnards et avait fini par émouvoir l’opinion française, au point de supprimer le Bagne et du même coup, leur gagne-pain. Or, s’ils  rattrapaient toujours les fugitifs, les vigiles indigènes ne les remettaient pas nécessairement vivants entre les mains des garde-chiourme. Le moindre tact recommandait de ne pas leur demander comment ils étaient morts. D’ailleurs l’absence d’ongles aux pieds et aux mains des cadavres parfois sans tête pouvait être suffisamment éloquente.        <br />
       Qu’est-ce donc qui avait pu ainsi pousser Pierre Boucquard à risquer sa vie et sa santé au pays des grenouilles qui vous tuent simplement en vous sautant dans la main, et des boas si amoureux qu’ils vous changent un nain obèse en un géant filiforme ? On pouvait douter –lui le premier- qu’il se fût agi seulement d’un pieux intérêt pour les personnages d’une saga familiale révolue. Recherchait-il un trésor ?  Il aurait opposé à cette franche question une dénégation méprisante. Mais si vous l’aviez subtilement entrepris, au coin d’un bon feu, après un doux repas noyé dans le meilleur des « rhums arrangés », peut-être  se serait-il allé à un étrange aveu.       <br />
        Il lui arrivait de rêver, ou plutôt de vivre des visions nocturnes plus vraies que la réalité. Il se retrouvait au fond d’un cylindre de moëllons verdis rappelant un puits assêché, en compagnie du corps inanimé, face dans la boue, de celui qu’il savait être Augustin Coriac.       <br />
       Une voix juvénile émanait du corps, ou plutôt d’une vague aura projetée à la surface de la paroi, et qui tremblait, comme l’image de vaguelettes sur un fond sablonneux. Et cela lui disait très clairement, sur un ton pitoyable :       <br />
       — Aide-moi, Pierre. Je suis prisonnier du temps….. Si tu ne me délivres pas, je vais mourir mille fois.       <br />
       —	Mais comment ? bredouillait l’interpelé.       <br />
       —	Je ne sais pas, répondait la voix, désespérée.  Cherche-moi autrefois et demain, par delà les océans qui entourent les mers. Hâte-toi, je ne veux pas subir l’éternité dans ce boyau infect, entre vie et mort…       <br />
              <br />
       Le même dialogue avait eu lieu des dizaines de fois. Puis la vision s’estompait, et à chaque fois un « double » du mort se relevait et le regardait dans les yeux, sans aucun reproche dans le regard, avant de disparaître, provoquant le réveil en sursaut de Pierre.       <br />
       La dernière fois que cette hallucination s’était produite, quelque temps avant son départ pour les Amériques, le spectre –il fallait bien lui attribuer un statut- avait modifié ses propos :       <br />
       — Cherche-moi du côté de la nouvelle Guyenne, je t’attends, pour te donner ton dû…       <br />
       — Que veux-tu dire ?        <br />
       La silhouette n’avait pas précisé. Elle s’était avancée vers lui  le toucher, puis elle avait éclaté comme une bulle de savon et n’avait jamais réapparu.        <br />
              <br />
       Depuis de longues semaines maintenant, Pierre Boucquard errait entre marécages et mangrove littorale. Dans la chaleur étouffante, il baroudait de village en village, interrogeant les vieillards, guettant un signe, déposé au hasard des traditions orales parfois capables de retenir des faits centenaires. Revenant des sources du Rio Milpa, il avait fait halte à Point des Diables. Fièvreux, il aspirait au repos avant de vendre en ville des plumes d’oiseau-paradis pour financer son retour en France.        <br />
       Il était entré dans la case d'accueil, rafraîchie par la brise remontant le delta. Comme à l'accoutumée, le gardien des lieux, Tabiraho, le vieil Indien Aruyambi, l’avait reçu affectueusement, lui offrant de partager la soupe de tortue et la chique de choulcave. Dans la nuit, sueurs inondantes et diarrhée explosive l’avaient accablé, et, demi-conscient, il n’avait pu refuser le secours de concoctions et d’invocations chamaniques. Le jour suivant, les convulsions avaient cessé. Il avait longuement dormi, et l’après-midi finissait quand il s’était levé pour remercier le “Pagé” (le chaman). Tabiraho avait haussé les épaules et lui avait fait signe de s’installer dans le hamac voisin du sien.       <br />
       Devant eux cavalcadaient des eaux boueuses, divisées en innombrables risées entre les silhouettes tremblantes des saginères. Quand le disque solaire avait disparu, la surface liquide était devenue diaphane. Les criquets avaient un instant rangé leurs archets, et les batraciens dégonflé leurs joues d’exaspérants trompettistes à deux notes.  Portées sur l’aile veloutée du vent de mer, Pierre avait alors cru entendre les plaintes des esclaves d’autrefois alignés sur la plage, avant le partage entre des maîtres aussi misérables qu'eux. Certains seraient rachetés -heureux parmi les heureux- par les soeurs de St Joseph de Cluny.        <br />
       Boucquard avait fait part de ses hallucinations à Tabiraho, mais le vieil homme l’avait détrompé.       <br />
       « Ce ne sont pas les esclaves, bien qu'on les entende lorsque la brise d'Ouest traverse le Fort où les marchandises humaines étaient entreposées. Ce ne sont pas les gémissements des relégués, ni des condamnés à vie qui furent triés sur l'îlot de Rème, près d'ici. Non, ce que tu entends... c'est la rumeur des îles de Guama. »       <br />
       Le fleuve avait souligné ses propos en bleuissant, puis s’était fragmenté en vastes nappes d’un gris huileux, insensiblement plus sombres à chaque minute.        <br />
              <br />
       Pierre avait craché la noix pour en prendre une fraîche, dans sa feuille humide, et s’était lové douillettement dans le hamac, dans l’attente d’un fabuleux récit.        <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
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               <br />
       Tabiraho évoqua les jours bénis de sa propre enfance. Il ne devait guère avoir plus de douze ans puisqu’il n’avait pas encore été à la case-matrice où se déroulait l’initiation des garçons, il s’en souvenait parfaitement.  Le village était alors peuplé d’une vingtaine de familles. La vie se déroulait, insouciante. Chaque soir voyait les hommes rapporter une pêche abondante. Les piranhas et les kouhirs n’avaient pas encore infesté les parages ni décimé tortues et bancs de marchilles.        <br />
       Un matin, les Aruyambi avaient vu arriver deux personnages extraordinaires. Ils étaient Blancs, mais c’est une façon de parler, car l'un était de complexion rouge, comme s'il avait trempé visage et mains dans la teinture de rocou. De haute taille, ses muscles étaient enveloppés de graisse et son ventre essayait de passer par dessus sa ceinture. L’autre était jeune, mince et blond, d'une pâleur presque bleue, le nez en bec de rapace. Facilement amusé par les jeux des enfants, il était aussi sombre et agité de l'intérieur. Les deux hommes étaient coiffés de feutres crasseux à large bord, et leurs vêtements au parfum édifiant arboraient des boutons métalliques. Ils demandèrent de la nourriture contre du tabac, dont Capitaine-Papa, -aïeul de Tabiraho et chef du village-, contrôlait la distribution dans la tribu. Capitaine-Papa les accueillit le coeur sur la main, car toute liesse était bonne à prendre.        <br />
       Ayant, bu et mangé, roté et longuement palabré, les étrangers traînèrent dans les allées de sable fin, entourés de petits curieux au premier rang desquels se tenait Tabiraho. Le plus jeune des deux étrangers avisa, à l'écart, la case de Chochitle, la Femme-Savoir. Il demanda aux enfants -habiles au langage des signes- s'il pouvait s'y rendre. Effrayés par la réputation de cette bizarre personne, cousins et amis de Tabiraho ne voulaient pas répondre. La foule, de moins en moins piaillante, délaissa les étrangers à mesure qu'ils s'engageaient sur le sentier sacré.        <br />
       Finalement, la curiosité du jeune Indien l'emporta. Il les suivit derrière les arbres. Lorsqu'il parvint à la paroi de lianes tressées, le Blanc mince avait déjà pénétré dans la case. Tabiraho découvrit une maille cassée près du sol, et s'accroupit. Son oeil s'habitua. Chochitle était immobile devant la pierre de Vue, ses seins asséchés plaqués en W contre son torse épais. Sur un foyer, des branches fleuries dégageaient une fumée odorante. La vieille femme aux cheveux de porc-épic avait installé sur la surface noircie une dizaine de grosses grenouilles marbrées, qu’elle avait tranchées à la taille, d'un coup net. De leurs bouches distendues par l'agonie avait giclé un liquide vert qui, loin d'éteindre le feu, provoquait pétillements et étincelles. Les viscères glissaient dans une rigole circulaire avant de goutter par une encoche dans un pot d'obsidienne. Accoutumé aux sacrifices de Vue, Tabiraho n’était guère ému du sort des batraciens. Pour imiter les rites de Courage, il arrivait aux enfants d’en déchirer vivantes et d’en gober le contenu.        <br />
              <br />
       « Ne crois pas déranger ma digestion, fit Pierre Boucquard en mâchant placidement sa choulcave. Vous n'êtes pas seuls à pratiquer ces choses. Un de mes amis marins, originaire du lointain pays de Suisse, avait coutume, pour épater les fermiers, de mettre en bouche des souris vivantes et d'attendre, avant de les croquer à pleines dents. Je ne le croyais pas jusqu'au jour où il attrapa un gros rat dans la cale, et le mangea sous mes yeux, en commençant par la queue !       <br />
       — Les Occidentaux sont des barbares,  répondit le vieil Indien sans rire. Au moins ne s'agissait-il pas pour nous d'une bravade gratuite. »       <br />
              <br />
       Il continua son récit, le scandant de mélopées, dont Pierre aurait bien fait l’économie. Donc, dans la maison de la sorcière, l'Étranger blond parlementait, mêlant gestes et paroles énigmatiques. Il souhaitait s’informer d'un lieu situé au delà des mers, vers le Nord. Chochitle leva la main, puis elle désigna le foyer. Sa voix éraillée s’éleva :       <br />
       « Apann, apann.... (&quot;sur l'eau&quot;, en ancien Nahuatl.)       <br />
       — Apann ?  »       <br />
       Le Blanc s'interrogea puis parut comprendre.        <br />
       « Tepetonndli na challi... (il y a un monticule de sable...).       <br />
       — Challi ?       <br />
       — Si, si, confirma la vieille dame passant à l’espagnol : ay una pequenita isola, donde podras cambiar de piel (il y a une petite île, où tu pourras changer de peau).       <br />
       — Ah bon ? Où se trouve-t- elle ?       <br />
       — No sé, no sé... Pero... te vas encontrar al &quot;yoayotl&quot;, la guerra, eso lo veo muy claramente (Je ne sais, pas, mais tu vas rencontrer la guerre ! çà, je le vois très clairement).       <br />
       — La guerre ?       <br />
       — Si, si, continua la femme-Savoir d'une voix étranglée, ton âme est un michcomitl (une jarre de nuages). Il en sort un bruit de batailles. Tu visiteras le monde d'Apann, les îles d'azur, tu te mêleras aux peuples, tu rencontreras les signours, tu côtoieras des mages puissants. Ollin, le dieu du mouvement est en toi, comme la balle qu'on projette sur un mur et rebondit jusqu'au ciel... Entre les mains de femmes trop belles, tu te dépouilleras de ta vanité... Yo te lo digo, Joven...       <br />
       — Comment vois-tu tout cela, vieille femme ? »       <br />
       Le rire de l'ancienne princesse vouée au célibat déchira l’air comme du papier.        <br />
       « Tonalli, tonalli ! c'est ton destin... tu es né d'un némontémi (un jour de vide), tu dois faire ton propre avenir. C'est pour cela qu'il est inscrit clairement dans la vapeur de fleur.        <br />
       — Vois-tu quelque événement fatal ? Que m'arrive-t-il ?       <br />
       — Je ne pourrais pas te le dire, même si je le voyais, Jovencito. Ne t'inquiète pas : tu es entouré d'amis et tu connais le succès. Malgré ta vanité, malgré ton intelligence trop vive, ton cheval t'emporte au dessus des ruines. Tes noirs ennemis, des Totonaca sortis des bouches du volcan, reculent devant ton courage... les Chicauaque veillent sur toi, tu sais, les Vieux plus que centenaires. Cependant, méfie-toi du Palais du pouvoir, et de ses Tlamacasque, sus sacrificadores. Méfie-toi du guépard qui écrase le lapin d'un seul coup de patte, et sans se réveiller ! »       <br />
       Elle se leva, les yeux exorbités :  « Tlacacalilizli ! les flèches, les flèches vivantes qui tuent !  ... Ah, malheur, il est mort ! hurlait maintenant la sorcière, des sanglots dans la gorge. Elle secouait en tous sens sa chevelure épineuse.       <br />
       — Qui est mort ? insista le jeune homme. Quien a muerto ? »        <br />
       Il n'obtint pas de réponse. Chochitle dodelinait la tête au dessus du feu, grognant et ahanant comme une chamolle en fièvre. Choqué, le Blanc rejoignit son compagnon qui l'attendait dehors, les mains sur les fontes de ses armes. Ils retournèrent au village où la nuée de petits Aruyambi se forma autour d’eux.       <br />
       « D’où viens-tu ? demanda Kiliro, gouailleur à son cousin Tabiraho, qui avait discrètement rejoint la bande, par un autre sentier .       <br />
       — Tais-toi, macaque des marais ! répondit ce dernier dans un courroux tout apparent. Il comptait bien distiller ses nouveaux secrets pour au moins trois grappes de marchilles.        <br />
              <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
               <br />
       Les Anciens s'étaient assis sur les troncs du conseil. Capitaine-Papa, l’aïeul de Tabiraho, offrit aux Blancs de partager la pipe du soir. Deux filles nubiles vinrent à leur côté, fleurs musquées à la main. Elles avaient accepté de dormir auprès des étrangers, mais ceux-ci refusèrent, au risque de contrarier le protocole. Le plus jeune des Blancs, dont l’oeil rappelait celui de la mère Purpuril à qui l’on a pris ses petits, se pencha sur la pierre de repas. De son vêtement, il sortit une carte de cuir qu’il déroula. Si les hommes reconnurent les lieux, ils n’en firent rien paraître afin de laisser leur porte-parole libre de mener la discussion.        <br />
       L’étranger pointa un groupe d’îles entouré à l’encre rouge. Puis il interrogea, et ses questions étaient faciles à interpréter. Ce fut encore plus clair quand le juvénile Barbare sortit d’une bourse cachée sous le pan de sa veste immonde des pièces brillantes qu’il fit résonner sur la roche. Au bout d’un moment, Capitaine-Papa se leva. Il prit la main du jeune Blanc pour la serrer dans les siennes. Il conduirait les étrangers aux îles de Guama. Car c’étaient elles qui étaient représentées sur la carte.        <br />
       L’aïeul n’avait pas accepté pour de l’or -les Aruyambi étaient alors un peuple fier- mais par défi. Il montrerait à ces étrangers leur courage et leur habileté à naviguer. Pendant le voyage, il confierait le sort du village au père de Tabiraho. Ce dernier accepta sans sourciller, bien qu’il eût préféré partir également à l’aventure. Au lieu de cela, il devrait inaugurer la cueillette des papayes, bientôt mûres dans les forêts voisines, tancer les turbulents et arbitrer les querelles entre vieilles femmes, toutes choses qui, pour être fort ennuyeuses, pouvaient néanmoins se révéler plus dangereuses que la haute mer.        <br />
              <br />
       Les préparatifs durèrent une lunaison. Capitaine-Papa dit aux Blancs que leur embarcation ne résisterait pas aux courants du Passage. Il fallait construire une pirogue de Marocal , assez pleine de sève élastique pour glisser comme un dauphin, se jouant des muscles tétanisés de la mer aux détentes violentes. Son ventre strié devrait ressembler à celui des baleineaux. Les Blancs prétendaient monter un radeau de bric et de broc, mais devant le refus placide des Indiens, ils se résignèrent, jouant aux dés en les regardant travailler. Le plus jeune, de nature curieuse, consacra ses soirées à apprendre les rudiments de la langue, avec les enfants, bons professeurs, et d’une patience à toute épreuve.        <br />
       L’énorme tronc du Marocal, habilement creusé et sculpté, avait maintenant donné naissance à la forme élégante d’un bateau à hauts bordages. Il fallait encore l’équiper, et le consacrer à Phasogryge, le dieu des passages Aruyambi. Le plus corpulent des Blancs aurait souhaité brusquer les choses, et Tabiraho s’inquiétait de le voir démonter et remonter sans cesse le mécanisme de son fusil. Parfois, il se levait et semblait prêt à tout. Mais le Jeune Blanc aux yeux ardents était le chef. Il sermonnait son compagnon irascible, qui obtempérait comme un chien docile.       <br />
              <br />
       En écoutant Tabiraho, une question se fraya un chemin dans l’esprit cotonneux de Pierre Boucquard : ces Blancs venus au temps de l’enfance de l’Indien auraient-ils  rapport avec Augustin Coriac ? Et si l’un des personnages était Augustin, et l’autre, un employé ou un ami ? Par exemple, Jean Latoile, qui lui avait servi de secrétaire et d’homme à tout faire, aux dires de correspondances de l’époque ?        <br />
              <br />
       Tabiraho, l’oeil illuminé par la choulcave, continuait d’un élan toujours plus assuré, jonglant du verbe avec aisance et parsemant son Créole de belles métaphores en dialecte Oyaricoulet.        <br />
        Le bateau, se souvenait-il, avait été baptisé Doryô,  “l’ami des rêves”. Il fut prêt le matin de la lune renaissante, et l’on plaça dans son ventre les vivres, maïs vert tendre, manioc, fèves, et pitangas gonflées de jus. On réveilla les Blancs. Prévenu par son frère, Tabiraho se précipita pour assister au départ. Son grand-père lui adressa un sourire, puis il se posta sur la proue, en forme de tête de calao. Deux heureux élus — Païcou et Arcomo — grimpèrent et fourrèrent leur léger bagage sous les bancs. Tout le monde entonna l'hymne des départs, et beaucoup aidèrent à pousser l’embarcation jusqu'aux courants rapides qui rôdaient près du rivage.        <br />
       « Ils reviendront », avait dit la mère de Tabiraho.        <br />
       L’enfant comprit qu’elle parlait de son grand-père et de ses deux oncles, Païcou le vif et Arcomo le sage; pas des Blancs.       <br />
       Le temps passa. Sept, huit, douze lunaisons ? Davantage ? Tabiraho guettait l’inquiétude sur les traits de sa mère. Quand Grand-père allait-il revenir ? Aucune ombre n’attristait son beau visage, et le jeune Indien finit par s’accoutumer à l'absence.        <br />
       un soir, alors que les enfants plongeaient de la branche tordue d’un immense courbaril au dessus du bras mort, le cousin Kiliro tendit le doigt : « les voila, les voila! », et tomba à la renverse dans l’eau trouble. L’oeil exercé distinguait en effet dans la dentelle des saginères, la forme basse du Doryô remontant au vent. Puis l’on entendit la mélopée des Grands Marins, chantée par des voix graves. Pour savoir s’il manquait quelqu’un, le village se rassembla sur l’embarcadère, observant les silhouettes qui s’inclinaient en cadence. On repéra trois chapeaux de paille typiques de la région : ce fut un cri de joie unanime. Que les Blancs ne fussent pas revenus n’étonnait guère et importait encore moins.        <br />
       Le bonheur des retrouvailles fut diminué par l’état des hommes. Affaiblis, la peau détachée par la morsure du soleil, creusée par le sel, ils passèrent souriants, raides et muets, entre les rameaux fleuris de l’accueil, et se précipitèrent sur les sacs d’eau. Après avoir bu à longues goulées, ils s’allongèrent dans la case commune, chacun secouru par ses proches. Atl-Roatl -le Capitaine-Papa- résuma tout en quelques mots :  « Nous avons trouvé les îles. Nous y avons laissé les Blancs, après maintes folles aventures. Maintenant, laissez-moi prendre du repos, je vous raconterai tout... demain. » Ayant parlé, il tomba de tout son long sur sa natte, et s’endormit du plus profond sommeil.        <br />
              <br />
       Tabiraho ménageait ses effets. Il tenait Boucquard en haleine. Alors que le vieil homme se taisait, laissant se déchaîner le concert des Purpurils, Pierre n’osait l’arracher à sa méditation, de peur qu’il se refermât comme une huître sur une perle extraordinaire. Lorsqu’il daignerait reprendre le fil, peut-être en apprendrait-il davantage sur la mythique Guama... et surtout quelque chose de consistant, d’incontestable sur l’affaire Coriac. Les portraits de Coriac ne montraient-ils pas un jeune homme mince, au profil aquilin, au regard intense et autoritaire ? Latoile n’était-il pas décrit comme un géant bourru, mais bonasse ?        <br />
       —Le lendemain matin, continua enfin Tabiraho, chacun se pressait dans le jardin du Capitaine-Papa, qui portait désormais le titre envié de “Navigateur”. Ma grand-mère, une belle femme claire d'origine Oyana, fit asseoir les gens en rond, les enfants sur les genoux, et servit des noix de Blave. En arrière, sur le banc de modestie, Chochilte était accroupie, ombre subtile, et seule, Managora, la fabriquante de médecines (et la mère de Païcou), était auprès d'elle. Le Navigateur apparut en tunique blanche. Il but un peu de jus de Blave et s’assit sur son siège de marocal sculpté, aussitôt assailli de demandes. L’intéressé sourit de l’impatience enfantine, et amorça un récit qui se grava dans ma mémoire. »       <br />
              <br />
              <br />
       Pierre ressentit un léger vertige à considérer la spirale qui s’ouvrait ainsi, le récit à l’ntérieur du récit dans le récit. Etait-ce d’ailleurs encore Tabiraho qui parlait, ou bien son glorieux parent, Capitaine Papa, réincarné pour l’occasion, lui dont les ossements, pieusement serrés dans une peau de jaguar embaumée, devaient pendouiller  à l’un des pieux de la case d’accueil ?       <br />
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       I.        <br />
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       La Majeure       <br />
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              <br />
              <br />
       Capitaine-Papa commença par rassurer l’auditoire sur l’honneur des Aruyambi.        <br />
        « Qu’aucune rumeur infamante ne circule parmi vous ! Les Blancs n’ont pas été mangés, ni détroussés, ni jetés à la mer. Nous avons accompli notre métier, tel que le code nous en a été transmis depuis des temps immémoriaux. Notre nom secret de Passeurs est sans tache. Nos hôtes nous ont quitté en un lieu fort animé, où les dangers sont bien plus grands pour notre race que pour la leur.       <br />
       — Où donc les avez-vous laissés ? » s’écrièrent de jeunes excités.       <br />
       Capitaine-Papa les apaisa d’un ample geste de la main.        <br />
       «Vous le saurez bientôt.»       <br />
       Et il  leur conta comment, dès qu’ils avaient quitté la berge familière du fleuve, ils avaient pris la route directe jusqu’aux courants. Quand il fut sûr que les embruns rayant le dos de la mer signalaient le début des remous, il y lança le Doryô qui gémit comme la femme en couches.        <br />
       Les Blancs, terrorisés par ces forces avides de les engloutir, pressèrent les Aruyambi de revenir en arrière. Impossible : le bateau filait aux roches de Rème qui guettent le fleuve au tournant du cap Sable. Voyant les vagues briser, les voyageurs criaient qu’on allait casser. Mais Capitaine-Papa avait appris quelle  était ici la ruse des dieux : il faut franchir la passe à l’heure et à la date prescrites, sans quoi le Monstre —c'est-à-dire le Grand Courant— ne vous prend pas sur son dos. Des tourbillons épouvantables vous réduisent en miettes avant d’éparpiller vos restes à la côte.        <br />
       Lorsque le Doryô  s’insinua entre les écueils, les Blancs figés de peur, avaient scellé leurs paupières. Mais lorsqu'ils les rouvrirent en entendant le grondement du dragon, ils poussèrent des hurlements (ici, les enfants rirent, pour ne pas hurler aussi).       <br />
              <br />
       « Imaginez, dit le Navigateur, une montagne d'eau sortie de la mer en ondulant du ventre, d’un bout à l’autre de l’horizon. Ce serpent liquide, d’un bleu plus sombre que le flot marin alentour, est formé d'une vague continue, crénelée de gerbes blanches. Sa colonne vertébrale soutient une crinière d'écume au sommet de ses flancs.        <br />
       Supposez, O Enfants, que sur cette crête, courre un sillon mousseux, tel une échine torrentielle, une ossature de flots furieux, et que ce sillon soit la lèvre du gouffre où s’engloutissent l'une contre l'autre les colonnes de mer formant le corps géant. Vous comprendrez pourquoi nos voyageurs ne pouvaient plus respirer. Ils étaient marbrés comme les falaises de Litoine. Mes compagnons et moi-même avions la gorge serrée, mais nous n’en laissions rien paraître aux étrangers. »       <br />
              <br />
       Telle une noix lancée par un singe rieur pour la fracasser contre un rocher, la coque vint donner sur le mur d’eau. Mais elle s’éleva, plume saisie par le chaud, toujours plus haut, jusqu’à ce que le Doryô chevauche le dos géant. Le mouvement avait été si vif que le monstre n’avait pas eu le temps de jeter à la mer ses passagers. Cela ne les rassurait pas, car l’esquif approchait maintenant du sillon d’écume fusante, aussi bruyant qu'une meule de la taille d’une lune. Les Blancs refermèrent les yeux, tandis que Capitaine-Papa stabilisait le bateau au centre du courant, en équilibre sur les lèvres s’avalant l’une l’autre. En vérité, les Anciens avaient été inspirés de dicter aux Aruyambi comment sculpter chaque pouce carré du navire sacré afin d’y tracer un réseau de lignes protectrices.        <br />
       Ensuite l’embarcation atteignit la vitesse d’une étoile qui tombe. Le vent emplit la bouche, et fit jaillir les larmes. Le delta s’enfuit derrière les voyageurs, tandis que sur main droite courait le troupeau des îles de Sougasse et d’Entrechausse, à peine distinctes dans l'emportement de la colossale monture liquide. Quelque moment encore, et les terres se fondirent à la couleur de la mer.        <br />
       Les hommes étaient seuls dans l’immensité, propulsés vers une cible inconnue. Les Blancs se calmèrent, plaisantant d’une voix tremblante. Le vent et le rugissement des eaux demeuraient forts, mais chacun s’y habitua, car l’homme est craintif, et pourtant il s’accoutume au plus effroyable.        <br />
       Capitaine-Papa observa la variation de la lune pâle pour situer la position. Mais il pouvait seulement dire qu’on filait Nord-Est, en décrivant de larges zigzags. On passa la journée à galoper sur le flanc de la bête. Sans bouger de leurs places, les passagers partagèrent du poisson cuit, et quelques gorgées d’eau de palme.       <br />
       Lorsque les étoiles piquèrent la soie du ciel, le mouvement s'affaiblit. Le Dragon d’eau semblait plus lent. Était-ce une illusion des sens ? Il paraissait moins proéminent sur l’océan infini. Son sillage formait un liseré plus réduit. Le Doryô était ramené à la surface des flots, au cours plus paresseux. Encore une heure ou deux, quand le soleil plongerait dans son lit sous-marin, et la dorsale du monstre se serait aplanie. Il enfouirait ses sombres remugles, et seule une piste mousseuse marquerait le chemin d’eau qui halait encore la grande pirogue.        <br />
       Le premier, Arcomo,  bon compagnon de pêche du Navigateur, aperçut la lumière rouge, au Nord. Ce n'était pas un astre, car elle pulsait comme les vers luisants quand ils rêvent d'amour sous les volubilis. Capitaine-Papa prit la barre. Ses équipiers souquèrent ferme. Au comble de l’excitation, les Blancs dirigèrent leur lunette vers le point lumineux. Mais la nuit devenait aussi sombre qu'une forêt. Le clignotement garda son mystère.        <br />
       On pénétra dans les hautes eaux. Capitaine-Papa demanda à tous d'être attentifs à la navigation entre les coraux, et il rechercha les chenaux où l’onde est noire. Une barre aux vagues cristallines fut traversée, et l’eau devint lisse. L’oeil s’accoutumait à l’obscurité. On devinait le ballet de poissons-bouches se poursuivant entre les algues et les éponges.       <br />
       Malgré l’impatience de ses hôtes, Capitaine-Papa fit jeter l’ancre et ordonna d’attendre le matin pour aborder. Ce n’était là que sagesse, mais il dut tempérer le plus brutal des Blancs, qui passait de la peur à la témérité aussi vite qu’un enfant, et voulait nager à la côte. On mangea à la faible lueur de la mer, miroir du ciel étoilé. Puis tous s’assoupirent, épuisés de tension. Si l’on avait pu voir leurs rêves, ceux-ci auraient sans doute ressemblé aux volutes s’échappant d’une bouilloire. Peu à peu, cependant, leur mouvement se serait assagi, laissant tournoyer doucement des oiseaux chimériques, de plus en plus haut dans la nue.       <br />
               <br />
       A l’aube, le Navigateur fut réveillé par Arcomo qui lui secouait l’épaule avec autant de respect qu’il pouvait. “Capitaine-Papa, chuchotait-il, regarde, regarde !”       <br />
       Il se haussa sur les coudes : autour d’eux virevoltaient des voiles de nacre. Dans le soleil levant, ce qui ressemblait à des enfants bruns aux cheveux blonds bouclés, debout sur de légers flotteurs munis d’une voile rigide, manoeuvraient à vif. Silencieux, ils fonçaient sur le Doryô, puis, d’un tête-à-queue, repartaient à l'opposé, qui vers le large, qui vers une vaste plage en arc, à quelques encablures.        <br />
       Les voyageurs étaient arrivés au flanc d’une grande île. De hauts arbres séparaient la plage dorée de molles collines. En arrière-plan, moutonnaient des sommets nuageux. Loin vers l’ouest, des hauteurs imprécises, roses ou opale, selon l’orientation de leurs versants, signalaient d’autres îles. C’était tout un archipel.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       L’Aïeul de Tabiraho héla les jeunes gens qui bondissaient alentour, tenant le mât de leurs miniscules esquifs, dont la voilure semblait faite d’une solide feuille d’éboise en forme de paume. Mais, accaparés par leur jeu, ils restaient indifférents. A peine l’un d’eux tourna-t-il la tête, puis il reprit ses ébats, sans répondre aux saluts. Le Blanc brutal crut bien faire en tirant un coup de semonce. La détonation n’eut aucun effet sur les poissons volants humains, mais elle se répercuta de colline en colline, déclenchant un vol de canards.        <br />
       Si la compagnie voulait arriver discrètement, c’était raté ! Furieux, le maître blanc au regard brûlant roua de coups son corpulent compagnon qui encaissa placidement. Mais cette fois l’altercation attira l’attention des danseurs aquatiques. Plusieurs se tournèrent vers les nouveaux-venus, et l’un d’eux, déséquilibré, chavira non loin du Doryô. Il fixa les occupants de la pirogue, l’air égaré, et Capitaine-Papa eut l’étrange sentiment que son visage lisse s’était plissé comme le mufle d’un vieux phoque. L’individu aggrippa son esquif, y reprit pied d’une torsion de reins, et s’adressa par sifflements à ses congénères. En un instant, la troupe se rassembla, naviguant de conserve, puis, sur un signal, ils pointèrent cap au Nord et disparurent au delà de rochers à pic.       <br />
       Les Indiens en convinrent : le contact avait été pris avec la population locale. Mais que signifiait cette indifférence, suivie d’une fuite éperdue ?       <br />
       « Ils ont été effrayés par la querelle, suggéra le vieux Arcomo. Mais ils nous avaient vus avant que le  Blanc mince, qui a l’air d’être le chef, ne rosse l’autre, la brute. Car ils nous évitaient avec dextérité.       <br />
        — “Chef” et “Brute”: je trouve que ces surnoms  vont bien à nos hôtes, remarqua Païcou le mousse.       <br />
       — En tout cas, dit Arcomo, les enfants-danseurs ne semblaient pas voir les Blancs, avant leur querelle, et nous étions pour eux comme des oiseaux sur une souche.       <br />
       —Etranges personnes.» fit Capitaine-Papa, songeur. La fugace -mais horrible- métamorphose du garçon en vieux faune marin l’avait interloqué.       <br />
              <br />
       Pendant que les Aruyambi conjecturaient, les Blancs consultaient leur carte, essayant de voir si le découpage de la côte correspondait au dessin. Le jeune “Chef” tendit le rouleau de cuir à Capitaine-Papa et lui montra que la plus grande des îles, située au centre de l’archipel possédait une vaste baie sur sa côte méridionale. Tout autour, des brisants étaient symbolisés par des herses d’argent, pointant à travers des vaguelettes d’azur. Cela imitait ce que Capitaine-Papa avait cru voir dans la pénombre autour du courant. Il se demanda s’ils pourraient emprunter sans dommage à contre-sens des eaux si dangereuses.        <br />
       Un autre détail de la carte attira son attention : à quelque distance au nord de la grande plage, par delà des rochers stylisés en cubes, on avait dessiné une maison.        <br />
       « Je crois que c’est bien cette île. Peut-être pourrions-nous rejoindre cette installation, en prenant des précautions ? » dit-il en tapotant l’emplacement du doigt.       <br />
       Chef comprit la suggestion de l’Indien, et tomba d’accord. Brute se rangea aussitôt à son avis. Capitaine-Papa donna des ordres. Ils camoufleraient le bateau sous des palmes, puis ils marcheraient vers l’endroit construit, où les Indiens prendraient congé de leurs passagers, à condition qu’il s’agisse d’un refuge assez sûr.       <br />
       On échoua le Doryô. On le hissa sur le sable. Après avoir caché la pirogue entre de grosses racines, chacun se chargea d’armes et de bagages, avant de pénétrer sous le couvert…        <br />
              <br />
       Pierre Boucquard se laissait bercer. Une petite partie de son cerveau seulement ne pouvait s’interdire de fabriquer des points d’interrogation en série.       <br />
       D’après ce qu’il avait connu de la Caraïbe, cette ceinture d’îles-joyaux sertissant la taille de la grande  dame Amérique, au moins un centaine de terres émergées pouvaient correspondre à l’étonnant récit de voyage. Seule la description impressionnante du courant géant le laissait perplexe : s’agissait-il d’un effet de l’exagération lyrique coutumière en ces contrées ?  Etait-ce l’évocation d’une énorme vague cyclonique, comme il en survient parfois, ravageant les côtes après un puissant ouragan ? Ou bien ?       <br />
              <br />
              <br />
       Une sente montait vers un col. Capitaine-papa s’y engagea, recommandant aux Blancs la prudence. Agile comme un guépard, Païcou partit en avant-garde, frémissant à chaque bruit. Parvenu à la crête, il risqua un oeil sur le versant opposé, se détentit et fit signe à ses compagnons de le rejoindre.        <br />
       Au delà de l’arête qui se jetait dans la mer sur la gauche, la plage laissait place à des falaises indentées, couleur grenat, surmontées de pentes chevelues. Elles découpaient une succession de criques à l’eau transparente. Au dessus de l’une d’entre elle, un gros village de maisons multicolores aux toits de tuiles vertes était suspendu comme un nid dans un balizier. Les demeures se disposaient en chapelet le long de ruelles en espaliers. Elles convergeaient vers les flots, autour d'une avenue prolongée par un ponton de bois. Un curieux édifice dominait l’agglomération : une tourelle de chêne, coiffée d’un dôme de cuivre, surmonté de globes juxtaposés se terminant en pointe effilée.       <br />
       Nul signe de vie, hormis le son ténu d’une cloche invisible.       <br />
        Si la maison de la carte représentait bien le village, le géographe  n’avait pas signalé de danger dans ce secteur, alors qu’il avait figuré ailleurs d’ostensibles périls : ici, un bonhomme, les bras levés s’enfonçait dans des sables mouvants. Un autre ouvrait une bouche hurlante, à demi-englouti dans une lave brûlante. Au milieu de plusieurs forêts, des bêtes féroces achevaient de broyer des ossements humains. Des mousquets prolongés d'une gerbe de poudre tiraient en beaucoup d’endroits, sans parler d’arbres morts d'où tombaient des noeuds coulants, assez expressifs, surtout pour les Aruyambi, qui pratiquaient jadis la pendaison sacrée. S’il était ce qu’il paraissait, le port devait abriter des pêcheurs, qui seraient sans doute avertis des dangers que les deux voyageurs blancs pourraient affronter dans ces parages.       <br />
       Les hommes trouvèrent un chemin escarpé au dessus des gorges. Des deux côtés, des arbustes hérissés de bulbes laissaient retomber des guirlandes poilues d'un mauve éclatant. Un capiteux mélange d'odeurs les enveloppa. Ils parvinrent aux portes dont les battants de fer obturaient une arche maçonnée. Capitaine-Papa s’avança au devant de la troupe, cherchant un moyen de s’annoncer : clochette, marteau, ou à défaut, un loquet et une poignée. Mais les portes étaient lisses, et aucun fenestron n’indiquait une surveillance active du haut des bastions.        <br />
       L’Indien frappa de son bourdon la paroi qui résonna longuement. Aucune réponse à l’écho, pas un mouvement.        <br />
       Après un délai, il tenta de pousser la porte, sans succès. Aussitôt, “Brute”, le Blanc massif vint à sa rescousse en cognant de son énorme poing. Mais il n’obtint d'autre résultat qu'une calotte de la part de “Chef”, son nerveux compagnon, qui, pour faire bonne mesure, l’agonit d’injures. Ces criailleries eurent à nouveau une vertu extraordinaire : les portes grincèrent. Deux mains rebondies apparurent, suivies du corps replet d’un personnage moustachu, aux cheveux gris et frisés, surmontés d’une toque de pelage noir.       <br />
       « Qu’est-ce encore ? fit l’homme ensommeillé, qui portait un pantalon de brocart bouffant et des chaussures en pointe. Pas moyen de méditer. Il y a un moment, les gamins de Phtil faisaient un vacarme du diable, et crédibiche, maintenant, vous voila qui prenez mon seuil pour un tambour !        <br />
       —Je vous prie de nous excuser, noble Bourgeois. Nous ne pensions pas déranger votre repos, dit Capitaine-Papa dans la langue des îles.       <br />
       — Bon, ce n’est pas si grave. »       <br />
       Le bonhomme sortit une pipe de sa poche et la mit en bouche, bien cachée sous l'épaisse moustache. Ses yeux ronds se tournèrent vers la troupe, et la scrutèrent sans ciller.       <br />
       « Eh bien, dit-il, après un moment, que puis-je pour vous, dignes étrangers ? »       <br />
       Capitaine-Papa expliqua qui étaient les Aruyambi, leur provenance et la mission dont les avaient chargés les deux Blancs.       <br />
       L’homme alluma sa bouffarde à l’aide d’un briquet d’étoupe.       <br />
       « Quant à moi, je suis Pilco, garde-portes de notre cité. Si je comprends bien, Passeur, vous souhaitez savoir si les deux personnes que voici peuvent résider ici en sécurité, avant de poursuivre leur voyage à leurs risques et périls ?       <br />
       — Voici qui est parfaitement résumé, cher habitant.        <br />
       — Vous ne risquez rien à l’intérieur de notre enceinte, où la police est bien faite. En revanche, dès la nuit tombée, il circule d’étranges créatures dans le sous-bois et je ne vous donne pas plus d’une chance sur mille d’échapper à une funeste rencontre. »       <br />
       Sans cesser de sourire au gardien, Capitaine-Papa remarqua des ombres qui bougeaient au sommet du rempart. Deux hommes armés d’arbalètes se rapprochaient au dessus des arrivants. Leurs casques en croissant de lune rappelaient ceux des conquistadores espagnols, mais cet accoutrement hors-d’âge ne les empêcherait pas, si l’envie les en prenait, de tirer les visiteurs comme des pécaris. Capitaine-Papa considéra l’inoffensif Pilco sous un angle différent et redoubla d’obséquiosité, tout en se tenant prêt à crier à ses compagnons de se mettre à couvert.        <br />
       « Je vous remercie pour cette information. Serait-ce trop demander que de dormir une nuit à l’abri de vos accueillantes murailles ? »       <br />
       Le corpulent moustachu roula des yeux.       <br />
       « Je ne vois aucune objection à ce que vous restiez au village, aussi longtemps que vous le voulez. Il serait toutefois préférable que vous trouviez une chambre à l’auberge du Marin Pieux.       <br />
       — Nous sommes prêts à payer l'écot nécessaire, dit Capitaine-Papa, conciliant.       <br />
       — Alors, dit Pilco, je vous accompagne. Elle est sur le vieux port. Et, ajouta-t-il en clignant d’un oeil complice, nous discuterons devant un verre d’annelle. Notre tenancière, Ouinia, en conserve de l’excellente en cave. »       <br />
       Le gardien des portes adressa un geste imperceptible aux sentinelles. Silencieuses commes des ombres, elles s’effacèrent derrière le crénelage.        <br />
       « Ce monde paraît proche de celui des Blancs, remarqua Arcomo. Nous n'aurons pas besoin de rester longtemps.       <br />
       —Je n'en suis pas sûr, dit Capitaine-Papa, fort de ses souvenirs de bourgades brésiliennes. Il y a quelque chose de particulier dans l'atmosphère.        <br />
       —Quoi donc? demanda Païcou , je ne sens rien.       <br />
       —Les esprits du temps sont assoupis.        <br />
       —Tu es déjà venu ici, Capitaine-Papa ?       <br />
       —Non. Mais crois-moi, ce monde ressemble à un oiseau pris dans la pierre... Rien n'a changé depuis des lunes et des lunes. »       <br />
              <br />
       Plus tard, sur le ponton qui prolongeait la façade de l’auberge du Marin Pieux  les étrangers étaient assis autour d’une petite table, installée pour eux par une jeune femme rondelette en robe et en fichu d’indienne. A leur aplomb balançait doucement une enseigne de bois peint représentant un galibier à genoux sur la planche de vigie. Les yeux fermés, il priait la divinité d’échapper à la sirène qui haussait vers lui son visage malicieux... et sa plantureuse poitrine.       <br />
       Tandis que Ouinia Champon préparait la commande, Pilco leur apprit qu’elle était veuve. Son époux avait disparu en mer trois ans auparavant. L’opulente métisse gouvernait sans faiblesse ce bouchon très fréquenté, grâce aux filles de cannelle et d’ébène qui résidaient à l’étage quand elles ne se retiraient pas dans la maison du jardin. Grâce à son aimable fermeté, Ouinia en écartait les bagarres, qui requéraient parfois l'épaisseur des biceps de certains portefaix de ses amis. Une décoction d’hibiscus et d’annelle (et d’autres ingrédients secrets) servie gratuitement, achevait de détourner la colère et d’apaiser les désirs trop ardents.       <br />
       Ouinia apporta un plateau de glossules fraîches, des carrés de bigroual, de la galette de maïs vert, et une carafe d'annelle au long col, couvant une portée de verres assoiffés, qu'elle emplit à ras-bord de ce breuvage vert et pétillant .        <br />
              <br />
       Une assemblée bigarrée, surtout composée d'anciens marins désoeuvrés se forma bientôt autour des nouveaux-venus.       <br />
       « ...Guère d'Indiens, ici, constata Païcou.       <br />
       —Mais quelques mulâtres. »  remarqua Arcomo.        <br />
       Sollicité par la curiosité publique, Capitaine-Papa parla des Aruyambi, décrivit leur vie le long du Rio. Il demanda ensuite à Pilco des renseignements sur l’île où le hasard des courants avait conduit les voyageurs. Le Garde-Portes ne se fit pas prier. On se trouvait, dit-il, dans l’archipel de Guama, sur une île appelée “La Majeure”, soit parce qu’elle était la plus grande, soit parce qu’elle avait la forme d’un doigt pointé, soit pour les deux raisons à la fois. Le bourg se nommait Michemin, traduction de Medagawère, l’ancienne dénomination datant de l’empire charbiniot. Les Charbiniots ayant été chassés par les Phrisogeois, on avait gardé des noms de lieux, à moins qu’on ne les ait traduits pour leur sens. Le village avait jadis servi d’escale entre deux villes plus importantes (Soufritude ? Culd’bouteil ?), mais l’histoire était passée, emportant ces hauts-lieux dans l’oubli.        <br />
       Le jeune Blanc avait déroulé sa carte de cuir. En entendant le mot “Michemin”, il eut une exclamation joyeuse et montra à Capitaine-Papa une ligne d’arabesques inclinées que celui-ci ne put déchiffrer, mais dont il comprit qu’elles formaient la transcription du nom de la bourgade. Capitaine-Papa indiqua à Chef qu’il souhaitait qu’il prononçât à haute voix d’autres noms portés sur la carte, puis il se tourna vers Pilco et lui recommanda d’écouter l’étranger.        <br />
       « Long— wor », énonça ce dernier en suivant du doigt de hautes cursives dorées, au milieu de l’océan gravé de vagues sombres.       <br />
       Pilco approuva gravement et siffla un autre verre.       <br />
       « Oui, notre bel archipel et ses sept îles merveilleuses... soupira-t-il, la moustache mousseuse. Il paraît que Guama s’appelait autrefois Cibola et que des trésors y étaient cachés, un trésor par île. Beaucoup les ont convoités, mais ils sont morts pauvres... On retrouve des squelettes pétrifiés, agrippés à la pioche ou au plat d’orpaillage. Par bonheur, cette folie a cessé depuis longtemps. »       <br />
       Il regarda les étrangers de ses yeux ronds, trop farauds pour être bêtes, mais personne ne semblait saisir le message adressé à bon entendeur. Il se reversa de l’annelle et attendit d’autres questions.       <br />
       « Mi— che—min, lut le jeune Blanc, et Pilco hocha la tête.        <br />
       — Oui, c’est ici; cette jolie cité pacifique, qui vous accueille.       <br />
       — Dra— co ? ».        <br />
       Le gardien des portes faillit s’étrangler.        <br />
       « Draco ! Vous n’avez pas l’intention d’aller dans ce repaire des Zwölles, ces effroyables brigands ? s’indigna Pilco.        <br />
       — Certes non, dit Capitaine-Papa, mais ce Monsieur est en train de lire les inscriptions de sa carte, sans doute un peu au hasard. »       <br />
       Imperturbable, Chef continua :       <br />
       « La— rio...        <br />
       — Oui, dit Pilco, c’est notre île-soeur, là-bas vers l’Ouest. On dit aussi “l’île triste”, je ne sais pourquoi. C’est une terre de roc usé et d’herbe toute noire. Ses habitants se querellent pour des raisons futiles. Il paraît qu'une femme sauvage en a pris la tête, depuis peu de temps...       <br />
       Chef sembla enregistrer et son doigt se déplaça vers le sud-est :       <br />
       — Ma—lamè ?       <br />
       — Mm... soupira Pilco, nostalgique, c’est l’île ronde à l’Est, là où j’ai laissé Père et Mère. C’est un pays de douceur et d’amour.       <br />
       — Clo— tone ?        <br />
       — Ah ! dit Pilco vivement, çà, c’est une île intéressante, où la population est très industrieuse. Les Clotonois sont persuadés qu’ils sont le centre du monde... Je n’aime pas leur arrogance, mais je dois admettre que Clotone joue le rôle d’une capitale. On y trouve le château du Villacope, l’administrateur de tout l’archipel. C’est là qu’on rend la haute justice, dans le palais de la Conque. Il y a aussi le champ de courses sacrées et le siège du Patriarche de la forêt Cercopse. Je ne parle pas du marché couvert, vaste comme quatre fois Michemin, et du port du grand bassin, qui abrite, dit-on, des milliers de bateaux... Tant de choses encore... J’aimerais y aller un jour, mais le traversier de Zigône est trop cher pour mes modestes ressources. »       <br />
       Les mains de l’étranger blond allaient maintenant de sa poitrine au parchemin et inversement, puis attrapaient le ciel.       <br />
       « Que veut-il dire ? fit Pilco perplexe. »       <br />
       Chef répéta sa gesticulation, et Capitaine-Papa crut comprendre.       <br />
       « Ce jeune homme désire se rendre à la métropole... »       <br />
       Capitaine-Papa pointa le doigt sur l’île qui avait été associée au nom “Clotone”, puis reporta ce doigt vers Chef, avant de le tourner à nouveau vers la carte. Chef hocha frénétiquement la tête.       <br />
       « Oui, c’est bien ce qu’il veut dire.       <br />
       — Il existe bien une liaison maritime avec la Capitale, depuis un autre port de l’île; tenez... ici, au Nord... »       <br />
       Chef opina, murmurant quelques mots incompréhensibles. Puis il désigna une autre forme isolée sur l’océan de la carte :        <br />
       « Péri... ache...       <br />
       — Aïe, fit Pilco, retirant sa pipe ordinairement soudée, une île étrange, toute en falaises abruptes et en forêts profondes; c’est la résidence des sorciers. Je ne vous la conseille pas non plus, bien qu’elle soit un flutinet moins dangereuse que Draco.       <br />
       — Sabille, non, Sa...nabille ? »       <br />
       Pilco devint rêveur.       <br />
       « Cela me rappelle une chanson de mon enfance : “En revenant à Sanabille, j’apportai des perles aux filles...” C’est, dit-on, une île vouée au culte des morts, ou des ancêtres. Mais je croyais que c’était davantage une légende qu’une réalité. »       <br />
       Il se pencha sur la carte, signifiant à Chef qu’il désirait savoir où se situait Sanabille. Chef indiqua un rocher en forme de croissant, loin au Nord-est, tel une avant-garde de l’archipel. Des traits pointillés le reliaient à Clotone.       <br />
              <br />
       — Cette liaison vous dit-elle quelque chose ? demanda Capitaine-Papa au gros bonhomme patelin qui recala sa pipe au beau milieu de sa moustache.       <br />
              <br />
       — Mm, étant donné qu’elle se situe vers les confins les plus exposés aux vents, je ne crois pas que cette île soit facile d'accès, mais les marins nous en rapportent des rumeurs. La zone est agitée, les alizés turbulents et les traquarts géants qui l’infestent ne font qu’une bouchée de nos bateaux. Or, nos compatriotes sont courageux mais point téméraires. Ils préfèrent à ces parages les eaux poissonneuses du chenal entre la Majeure et Clotone, en tout cas avant le passage de Dysme, ou alors au Sud, vers Malamè... »       <br />
              <br />
       Brute qui se balançait mollement sur sa chaise, choisit ce moment pour s’effondrer dans un fracas de bois et de paille. Capitaine-Papa retint le bras de Chef, craignant l'esclandre. La tenancière accourut et gronda Brute qui tenait, penaud, le dossier de la chaise réduite en charpie. Les yeux du géant, rétrécis, clignotaient de fatigue. Elle le guida, tel un ours, vers l’auberge, où elle ouvrit une chambre vide. Elle le poussa sur le vaste lit à baldaquin. La masse humaine s’y écroula, les pieds dépassant d’une bonne longueur. Dame Ouinia, pleine de sollicitude, lui retira ses bottes, et l’abandonna ensuite pudiquement à son sort.       <br />
       Au dehors, Pilco et les Micheminois présents étaient fascinés par Chef, cet étranger si expressif. Par gestes et par mots, empruntant sans vergogne aux diverses langues connues, apprenant à une vitesse surprenante certaines expressions de l’idiome local, le jeune maître buvait les informations. En revanche, il faisait la sourde oreille à tout ce qui ressemblait à une question à son égard.        <br />
       «...Un bagnard évadé, un aristocrate condamné dans son pays, susurra fielleusement un marin assis à la table voisine. Le regard de feu dont le gratifia Chef (qui semblait avoir saisi le sens de ses paroles) le fit battre en retraite derrière son pot d’annelle. Quelque temps plus tard, à la faveur d’une controverse sur le climat de Draco, l’homme s’éclipsa, la lippe mauvaise, la malédiction entre les dents. Païcou le remarqua mais garda pour lui l’impression fâcheuse que produisit sur lui ce départ en coulisse.       <br />
              <br />
       Longtemps dura la conversation sur les îles – réelles et imaginaires - et bientôt, oubliant que les nouveaux venus étaient étrangers, on antonna d’étranges cantilènes, aux couplets innombrables et au refrain lancinant. Les Indiens imperturbables marquaient le tempo en balançant la tête ; Chef ayant prudemment soustrait sa précieuse carte aux éclaboussures d’annelle  écoutait attentivement, les yeux mi-clos, et crayonnait de temps en temps croquis et notes sur le carnet qui ne le quittait jamais.        <br />
       Plus tard dans la nuit, doucement imbibé d’alcool, il vint rejoindre son compagnon et s’endormit sans débotter, dans un fauteuil à bascule. Capitaine-Papa fit accrocher les hamacs des Aruyambi aux poteaux de la véranda de l’auberge. Seul le vent de mer continua la conversation, répondant aux grincements de la pieuse enseigne.       <br />
              <br />
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              <br />
       Vers huit heures, Pilco s’en vint réveiller les Indiens, qui étaient déjà debout depuis potron-minet. Il était accompagné d’un petit homme à la barbe en fer à cheval, aux cheveux paille frisés sous une toque ronde comme celle du garde-portes, mais râpée. Il était vêtu d’une veste de cuir usée et de culottes bleues cousues de nombreuses poches. Son large visage taché de son était surtout remarquable par l’abondance des rides horizontales qui plissaient son front, comme sous le poids d’un souci permanent.       <br />
       « Signour Capitaine-Papa, dit Pilco cérémonieusement, voici M. Pimlic, qui nous vient du Castiel. Il apporte de la part du Signour un message pour les Voyageurs, dont il parle la langue. A l’occasion, ajouta-t-il, baissant la voix, nous devrions lever l’énigme de leur identité et de leurs intentions. La ville se perd en conjectures : qu’est-ce qui a poussé des personnages de si haute volée, à braver les mystères de l’univers pour venir échouer dans notre petit monde ? Nous avons hâte d’en apprendre plus... »       <br />
       Gêné par le sourire placide que Capitaine–Papa opposa à son chuchotement, Pilco se détourna et s’empressa d’ajouter à l’adresse de Dame Ouinia :       <br />
       — Vite, vite, annoncez-nous à vos hôtes. »       <br />
       Mais ces derniers ne répondaient point aux vigoureux coups frappés à la porte. Ils devaient avoir atteint un stade minéral, après les émotions de la dragauchée  (pourquoi pas ? pensa Pierre, on dit bien chevauchée) et les douceurs de l’annelle, et la tenancière dut s’y reprendre à trois fois. La porte de la chambre s’ouvrit enfin sur un Chef en chemise, s’étirant comme guépard au soleil.       <br />
       « Quel est ce vacarme ? s’enquit-il d’une voix pâteuse, avant que de baîller à s’en déboîter le menton.       <br />
       Personne n’osait prendre la parole, mais Pilco poussa le petit-homme devant lui, l’obligeant à servir d’objet au regard que Chef tentait d’adapter à un monde flou et dédoublé.       <br />
       — Pardonnez-moi de vous avoir arraché au sommeil, bredouilla finalement Pimlic en langue étrangère. Je suis le jardinier, attaché à la signourie de Michemin. Le gardien des Portes m’a prévenu de votre présence. Je suis porteur d’une nouvelle qui peut vous intéresser.       <br />
       —Hm ? Elle attendra sans doute nos ablutions. » répondit Chef, et la porte se referma.        <br />
       Pilco et Pimlic se regardèrent.       <br />
       « Cet homme est comme le cuir de ses chausses, soupira Pilco, ses gros sourcils gris retombant en pentes hérissées.        <br />
       — Un maître, renchérit Pimlic, et, sabirlousse, Dieu sait que je m’y connais. J’en supporte un tous les jours, de bimère à binocte, et de binocte à bimère... Holà, Dame Ouinia ! Pourrez-vous monter un déjeuner revigorant à ces Messieurs, avec jaques bien frais et liqueur de génipa ? Sur les pécunes du Signour, bien entendu, ajouta-t-il en posant quelques pièces ternes sur le comptoir poli.        <br />
       —Bien-sûr. »       <br />
       La Métisse se pencha vers un guichet en bois de senteur, où clignaient trois paires d’yeux malicieux dans la pénombre.        <br />
       « Allons, les gamins, au travail, vous avez entendu ... »       <br />
       Ouinia n’exploitait pas vraiment ces fils de pêcheurs du Cap Charbin, sauf pour la plonge, pour laquelle elle était implacable.       <br />
              <br />
       Chef et Brute sortirent enfin de leur tanière, vêtus de pied en cap de tenues riches en boucles d’argent.       <br />
       « Eh bien, fit Chef, planté les mains aux hanches au milieu de la salle, je me sens d’attaque ! Voyons la nouvelle que le Sieur jardinier nous apporte.       <br />
       — Ah, dit ce dernier en s’inclinant, Votre Excellence semble en bonne santé après l’épreuve du Dragon. Je...       <br />
       — Au fait, mon ami !  » dit Chef, aussitôt distrait par une beauté, qui, d’une démarche languide et déhanchée, remontait vers l’étage supérieur, les cheveux défaits en volutes noires jusqu’aux reins.       <br />
              <br />
       Pimlic venait en ambassadeur du Signour de Michemin. Ce dernier avait bien vite appris l’arrivée de voyageurs inhabituels, et leur mandait de le visiter en sa résidence, située dans la forêt domaniale de la ville. Ceci, aussitôt que possible, précisa Pimlic.       <br />
       Chef ne voulait pas être brusqué, mais il accepta de se rendre à l’aimable invitation en fin de matinée, non sans avoir fait plus ample connaissance avec la petite cité. Capitaine-Papa décida d’escorter ses clients, aussi bien en ville qu’au château, car il craignait qu’ils ne fussent confrontés, arrogance aidant, à une autorité abusive qui leur réclamerait un péage, ou pire, les mettrait en geôle sans procès. Il distribua discrètement à ses compatriotes les petites fléchettes au « poison de grenouille »  qui pourraient être utiles dans cette éventualité. Pas les mortelles, les paralysantes tout du moins.        <br />
       «Mais, si le prince des lieux les mettait en cabane, nous en serions débarrassés !, chuchota Païcou.       <br />
       — Voyons, petit frère ! coassa Arcomo, indigné, les Aruyambi ne se rendent pas coupables de telles infamies !        <br />
       — Je plaisantais, mon Aîné » fit le malicieux compagnon.        <br />
              <br />
              <br />
       La troupe déambulait dans les ruelles encore silencieuses, sauf les oiseaux Matutins conversant d’un pignon à l’autre. Michemin s’éveillait paresseusement. Pour les Indiens, il faisait bon s’asseoir sur des pierres fraîches et dévorer des yeux choses et gens, tout nouveaux pour eux.       <br />
       C’était jour de marché. Pilco délaissa les étrangers pour ses affaires aux portes du Bourg. Les négociants lui remettaient des lots en nature en échange d’un emplacement sur la grand’rue. Ses deux maigres sentinelles n’étaient pas de trop pour éviter toute querelle avec des récalcitrants.        <br />
              <br />
       « A quel usage sont destinées ces victuailles ? s’enquit Arcomo auprès d'un marchand de lampes au visage avenant.       <br />
       — Oh, répondit l'homme, une moitié est consommée par la famille de Pilco. Quand à l’autre, elle nourrit les pauvres et les fous. Mais nous n’avons qu’un seul pauvre, ici, qui est aussi fou d’ailleurs, ce qui simplifie les problèmes.       <br />
       — Comment une seule personne peut-elle manger autant de champignons, de poisson et de gibier, de vin et de fruits ? s’étonna Païcou.       <br />
       Le marchand dut admettre qu’il y avait là un mystère.       <br />
       « Le vieux Ribodol emporte toujours toute sa part, mais personne ne sait ce qu’il en fait. Certains disent qu’il nourrit un grand poisson, dans une grotte sous-marine connue de lui seul, et qui serait son seul ami. A propos, doux Étranger, serais-tu intéressé par l’un de ces merveilleux lumignons usagés ? Pour toi, qui est déjà tout éclairé de l’intérieur, je peux t’en proposer à moins de deux Fufes, trois en y ajoutant un rouleau d’écorce vive, et une amorce neuve.       <br />
       — Mm, fit Païcou... la lampe ne m’allume guère, mais le médaillon que tu portes là sur ta poitrine velue est fort intéressant. Que représente-t-il, vaste Négociant ?       <br />
       Le marchand cilla imperceptiblement :       <br />
       — Ma défunte épouse, noble Sauvage, sagace et néanmoins impertinent. Ce bijou n’est point à vendre. En revanche, l’une de ces lampes... »       <br />
       Mais Païcou s’était retourné sur un groupe compact de vierges à la peau de lait, drapées de soyeuses tuniques. A la vitesse de l’éclair, le jeune Indien tomba amoureux de l’une, puis de l’autre. Il se précipita pour se faire remarquer de la dernière. Mais la belle ne daigna pas tourner vers lui ses yeux aux longs cils ourlés. Elle évita habilement l’importun et rejoignit ses compagnes dans l’ombre du lavoir où elles disparurent. Arcomo tira son compagnon par le bras, avant qu’il ne les y suive, hypnotisé.        <br />
              <br />
       Plus tard, Pilco, à qui Païcou s’était ouvert de ses impressions éblouies, avait roulé des yeux effarés :       <br />
        « Malheureux ! Des Impétrantes Magdes ! Si leurs Supérieures, qui ne sont pas loin, avaient seulement deviné votre regard concupiscent, vous seriez présentement réduit en cendres... Ou pire, il y aurait un thrombe de plus sur la Majeure.       <br />
       —Un thrombe ? Qu’est ce que c’est ? »       <br />
       Pilco, visiblement mal à l’aise, s’était assuré que personne n’avait entendu la conversation. Puis , les dents serrées sur son tuyau de pipe :       <br />
       « Il y a des choses dont on ne parle pas, mon ami. »       <br />
       Et il lui avait tourné le dos, mâchonnant et grognant.       <br />
              <br />
       Partout les volets s’ouvraient, rabattus sur les crépis clairs des maisons rangées à flanc de colline comme des cassettes sur des étagères. Des enfantelets tournoyaient sur les seuils, entre ombre et soleil. En retrait du port, à l’angle de la place dallée de marbre, des hommes opulents se retrouvaient. Après de véhémentes disputes, ils se retiraient sous les arcades pour délibérer et conclure en topant-là.        <br />
       L’astre du jour réduisait l’ombre des enseignes. Dans les rues plus animées, le cliquetis des chausses ferrées, le raclement des cuirasses et des fourreaux rappelaient à nos amis que la ville abritait une population moins tranquille : maigres hères ou matelots burinés, soldatesque perdue et gens d’armes hargneux, prêts, selon l’occasion, à malmener le passant, voire à délester le bourgeois.        <br />
       Lorsque Chef négocia auprès d'un orfèvre quelques pièces d'or de sa bourse en monnaie locale, la compagnie se tint vigilante autour de lui. Mais personne ne fit mine de les suivre.       <br />
       En s'attardant, Arcomo fut témoin d'un spectacle furtif qui le laissa perplexe. Dans une ruelle latérale, de nombreuses silhouettes drapées de noir s'avançaient, serrées l’une contre l’autre. Elles allaient à petits pas pressés, encadrées par des soldats casqués, à l'allure athlétique qui jetaient de tous côtés des regards méfiants. Ils dirigèrent les personnages encapuchonnés vers la porte d'un entrepôt et les y firent pénétrer. Ces individus -hommes ou femmes, il eût été impossible de le dire- se laissaient manoeuvrer, dans une sorte d'hébétude mécanique.       <br />
       « Étrange, pensait Arcomo, ces gens marchent comme des Anciens qui ont trop bu de blave distillée. S'ils tombaient, ils se pulvériseraient comme de l’écorce de saginère ! »       <br />
       Cette anecdote, rapportée à ses compagnons, aurait pu les aider à élucider plus vite une énigme importante de leurs aventures sur Guama. Mais sur le moment, Arcomo, étonné de tout et de rien, n'y accorda aucune importance particulière.        <br />
              <br />
       On approchait de midi. Chef revint aux portes pour que Pilco lui expliquât le chemin du logis du Signour des lieux. Avec force gestes pointant les monts abrupts dominant le bourg vers l’Est, le Gardien lui indiqua un parcours. Le Blanc se dirigea vers la poterne, suivi de plus ou moins bonne grâce par le reste de la troupe.        <br />
       Capitaine-Papa vit avec inquiétude les panneaux de fer ouvragé se refermer derrière la compagnie, tandis que s’ouvrait au devant la sylve bruissante. Mais à l’instant où les vantaux se rejoignaient, un bonhomme enveloppé d’un lainage effiloché se faufila dehors, poussant devant lui un animal aux longs poils, chargé de sacs. Exhalant la salaison putride, il dépassa le groupe, jetant des regards furtifs, ses longs bras maigres repliés pour cacher ses traits squelettiques. D’une démarche saccadée, il disparut dans un chemin latéral descendant vers la mer.       <br />
       «  C'est probablement ce Ri... Ribodol, dit le vieux Arcomo.       <br />
       — Oui, dit Païcou, tu as sans doute raison, mon Oncle. »       <br />
       Et il se pencha pour ramasser un objet dans la poussière.       <br />
       « Qu’as tu trouvé ? demanda doucement Capitaine-Papa.       <br />
        — Je crois que Ribodol l’a laissé tomber ... »       <br />
       Il montrait une bague de métal gris, dans laquelle était enchâssée une pierre mauve, de texture mate. La silhouette d’un scarabée semblait saisie dans son épaisseur.        <br />
       « Une sorte d’ambre » remarqua Capitaine-Papa.       <br />
       Il décida de laisser  Païcou conserver sa trouvaille.        <br />
              <br />
              <br />
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       °       °       <br />
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       II.        <br />
       Le Signour de Michemin       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Qu'était donc ce lieu hybride ? Tantôt l’on songeait à une colonie européenne des confins, et aussitôt l'esprit dérouté pensait à un comptoir antique, ou à une cité médiévale. L’île exhalait un parfum de république de flibustiers qui se fût endormie, mais des détails ne cadraient pas. Les gens de Guama s’apparentaient à un peuple des Antilles, mais ils semblaient tomber d'une autre étoile.        <br />
       La couleur de leur peau – puisque cette sorte de choses importe à certains – était indéfinissable, parfois ivoirine, parfois presque bleutée, et parfois encore entre cannelle et cacao, mais le plus étonnant était que, pour beaucoup de personnes, cette variation se manifestait sur chacune d’entre elles, parfois du matin au soir. L’humeur, également, semblait influer sur la teinte, et cacher ses sentiments pouvait paraître un défi.        <br />
       Où nos voyageurs étaient-ils donc transportés ? Et quand ? La placidité de l'accueil qui leur avait été réservé n'était-elle pas de pure façade ? N’allait-il pas se dévoiler derrière la trop aimable apparence, une présence aux intentions plus méchantes ?       <br />
       À ces questions qui semblaient préoccuper les Blancs, s’ajoutaient celles qui agitaient Capitaine-Papa, derrière son masque impassible : Que cherchait donc le jeune homme blond ? La nouveauté ? Le risque ? Un trésor peut-être ? Quelque chose de plus ? Jusqu’où entraînerait-il ses compagnons ?       <br />
              <br />
       Au fond d’une vallée montant en épi vers des plateaux, la résidence du Signour de Michemin se dérobait aux regards des citadins. D’abord, on traversait un marais étroit, couvert de cyprès noirs, mantillés de fils de Déesse  qui retenaient l’humidité marine sur une courte profondeur. Entendant les hommes venir sur le sentier surélevé, de rares alligators poussaient leur aboiement sonore. Puis s’ouvrait une allée bordée d’agras immenses, aux feuillages en ombelles superposées, qui montait vers un plan d’herbages où l’on découvrait un château cubique, adorné de quatre tours pointues, de guingois. Un muret quadrangulaire l’entourait comme une forteresse naine, bizarrement étreinte et couronnée d’une suite de figuiers maudits, écoulant sur la pierre leurs racines aériennes comme autant de poulpitudes alanguies, de langues de guimauve végétale érotomane. Ces végétaux voluptueux, mauditement bien nommés, avaient à peine épargné la porte majestueuse en dévorant les lions hiératiques qui la surmontaient, et figé entre leurs bras ligneux un ultime battant rouillé qu’ils dissolvaient paresseusement au long des années.       <br />
              <br />
       Prévenu par son jardinier Pimlic, le Signour vint à la rencontre des nouveaux venus. C’était un homme grand et maigre, à la mâchoire carrée. Sa chevelure noire abondante et quelque peu graisseuse tombait, raide, sur une chemise de cuir laquée par l’usage. Il s’adressa à Chef dans la langue de ce dernier. Les Indiens suivirent le mouvement, saisissant quelques bribes de la palabre entre les deux hommes. Le Signour avait embrassé Chef avec un peu de froideur, et l’entraînait vers le perron. Pimlic, le front plus ridé que jamais,  rattrapa Païcou qui partait en exploration parmi les coucules, les paquerêts, les trompettes des anges, et les salges géantes du potager.        <br />
       — Veuillez sortir de l’ouche, chuchota-t-il, je ne veux point qu’on écrase une jeune tige innocemment poussée près d’un bord.       <br />
       La passion de Pimlic allait d’abord aux fleurs éclatantes et charnues de la région : passiflores, légères cléomes de toutes sortes de pourpres, boulets de canon explosés en rougeurs et bulles d’or, lianes de jade, merveilleux doigts pointants de balisiers, queues touffantes de chat, hélices de frangipane, bataillons tremblants du bombax, anthuriums obscènes présentés par leur langue feuillue, fanfares aériennes de Bougainvillée, roses de porcelaine, grenadiers rouges à peine défripés, et des centaines d’autres encore.       <br />
       Avec le temps, le brave homme devait apprendre à respecter le jeune Indien en matière de Simples, car Païcou appartenait à une lignée d’herboristes, et sa mère, Managora, l’avait élevé dans l’intimité des plantes utiles ou dangereuses.       <br />
       La compagnie entra dans un vestibule sombre et frais. On se rendit au salon occidental aux poutres peintes et aux fenêtres de hauteur démesurée. De loin en loin des chandeliers en fer étaient plantés dans les murs. Ils arboraient l’écusson aux sept joyaux, dont on pouvait supposer qu’ils symbolisaient les îles de Guama.        <br />
       Capitaine-Papa vivait dans la simplicité de la forêt, mais il avait visité de grands bateaux et des cités coloniales, telles Managua-la-splendide ou Tocaïa Grande. Il remarqua l’absence de meubles, sauf quelques chaises dépareillées et un buffet rustique poussé dans un coin. Sur la terrasse prolongeant la façade tournée vers la montagne, une table était dressée à l’ombre légère d’une tonnelle. Des mets appétissants y attendaient les hôtes, car le Signour, bien qu’il fût pauvre, souhaitait leur faire honneur.        <br />
       Pendant le repas arrosé d'une vieille annelle brune, Capitaine-Papa s’assit à côté de Pimlic afin de suivre la conversation entre les maîtres. Le Signour répondait au nom ronflant de Phial d’Atoy de Parinofle. Il se répandit sur les malheurs de sa vie. Et bientôt l'on sut tout de lui.       <br />
              <br />
       Un soir, d’aimables clients du Marin Pieux lui avaient proposé de jouer. Comme cela, pour combattre l’ennui. Pour quelques fufes symboliques. Trop tard, il avait compris que ces tricheurs expérimentés ne s’étaient pas levés pour aller se regarnir en chiques, mais qu’ils s’étaient évaporés une fois plumé le crédule. Rentré au château sans un liard, il avait aussitôt perdu le reste, qui appartenait de droit à son épouse Misigraine de Sisipare, noble dame d’ascendance clotonoise. Après une scène épouvantable, elle s’était embarquée avec armes, bagages, valets et gouvernantes, pour retourner chez son père.        <br />
       Phial avait suivi jusqu’au quai le déménagement de la dame, abreuvant d’insultes le capitaine du galion clotonois convoqué en rade de Michemin pour ramener Misigraine et ses meubles.        <br />
       L’homme de mer, impassible en apparence, dépêcha plus tard trois marins pour corriger le Signour. Mal leur en prit : rude combattant, Phial les dérouta à mains nues, brisant leurs coutelas et les raccompagnant à la nef à coups de bottes au train. Toutefois, bien qu’il eût apprécié de les pulvériser, il ne pouvait risquer de voir le bourg bombardé, ni de déclencher un incident diplomatique irréparable. D’un côté, il enrageait du départ de la femme et du confort, mais de l’autre il était soulagé d’une épouse acariâtre et probablement stérile, bien qu’il reconnaissait n’avoir pas accompli d’efforts démesurés pour obtenir d’elle un héritier. Phial avouait d'ailleurs courtiser des femmes du pays. Il avait un faible pour Ouinia la bonne hôtesse de l’auberge, veuve allègre et ancienne amie d’enfance. Cela limitait les risques, car sa noblesse ne le protégeait pas contre un mari jaloux, embusqué dans les agras, et dont la tirapelle à grenaille ne lui laisserait pas le temps de prouver sa grande bravoure.        <br />
       Le château fut donc nettoyé de son contenu jusqu’à la pendule et son napperon. La digne -et irascible- dame claqua enfin la porte vermoulue derrière elle, embarqua sous escorte, et disparut dans le ventre du galion qui  prit le large aussitôt, cap à l’ouest. Les coups de pieds dans la muraille étant indignes et inutiles, Phial se réfugia au fond du baldaquin, pour y demeurer une semaine entière, n’acceptant d’autre visiteur que son fidèle Pimlic.        <br />
       Le jardinier le réveillait avec du jasmin d'Arabie et des compresses d’eau de chiroine « à appliquer sur les yeux pour obtenir un rajeunissement cérébral », affirmait-il. Il se peut qu’il ait eu raison, car au matin du septième jour, Phial s’éveilla de si bonne humeur (après avoir massacré en rêve la famille de Misigraine) qu’il bondit de sa couche, réclamant son épiarque (longue arbalète aux carreaux comme des rasoirs) pour chasser la brenèle. Pimlic, tout heureux, lui apporta l’arme, en lui conseillant de se ménager pour “la convalescence.” « Malade, moi ? » gaussa Phial qui enfourcha Taradelle, sa cannasse fauve, traversa les cacaoyers, et partit droit dans le bois. Il y courut jusqu’à la nuit et revint bredouille, béat et fourbu, tenant le jument par le licol, fumante et tremblante, malgré sa légendaire robustesse .        <br />
              <br />
       Phial s’ensauvagea chaque année davantage, et devint chasseur émérite. Il bravait les bêtes puantes des pentes du mont Wino, à parfois plus de dix jours de chez lui. Bien qu’il eût pu vivre du produit de sa chasse et du potager de Pimlic (qui élevait aussi quelques cabrasses et une dizaine de poules d'Ardilonne, aux oeufs volumineux), Phial se ressentait de son extrême pauvreté. Il n’avait pas une Fufe (la monnaie clotonoise en vigueur à la Majeure, malgré le maintien officiel du Liard local), et s’était offert le luxe de renvoyer à sa légitime propriétaire, Misigraine, un grand hochet d’or et de platine aux clochettes d’argent et au manche ouvragé de nacre de Slupine. A vrai dire, cet objet puéril lui répugnait, dont sa femme n’avait pu se défaire (elle préférait dormir avec lui qu’avec son époux : étonnant qu’elle ait pu l’oublier derrière elle !). Mais il l’aurait sans doute vendu pour un bon poids de pièces de plomb. L’honneur l’avait emporté. D’ailleurs, s’il devait un jour refaire fortune, il s’était juré de ne plus boire, ni jouer ou se battre comme un soudard dans les ruelles de Michemin. Quoi que... tuer de temps à autre un malpinguot entretînt une légende de guerrier redoutable, utile pour maintenir sa fonction précaire auprès de ce vieux cochon de gouverneur de l’île.       <br />
              <br />
       Au détour d’une phrase, les voyageurs apprirent ainsi que la véritable autorité était le gouverneur Paraday Principus Mungabor, délégué général de la république de Clotone. Il vivait dans son lointain palais de Trigone, sur la côte Nord, et n’intervenait jamais dans les affaires locales. Mais il s’informait des événements les plus futiles et ne manquait pas de rappeler cette subtile surveillance à Phial et aux autres hobereaux à chaque fois qu’il les convoquait (une ou deux fois par an) pour des agapes amicales... mais obligatoires.       <br />
              <br />
       « Voila, Amis étrangers, quelques uns de mes heurs et malheurs », dit pensivement le Signour Phial.        <br />
       Il s’ébroua, redressant sa puissante carcasse.       <br />
       « Mais je vous ai assez importuné, et je ne remplis pas mes devoirs d’hôte ! Bien sûr, vous dormez ici ce soir. Pimlic a préparé la chambre verte, la seule qui n’ait pas été mise à sac par Misigraine. Quant aux gens de votre escorte, ajouta le gentilhomme en désignant les Indiens, des litières ont été montées pour eux dans la bibliothèque.       <br />
       — Nous ne voudrions pas abuser de votre hospitalité, dit Chef.       <br />
       —Vous n’abusez aucunement. Je souhaite m’entretenir davantage avec vous. Peut-être pourrons-nous trouver un intérêt commun, échanger des biens ou des idées. Car vous me voyez prêt à toute action qui pourrait m'enlever à cette ennuyeuse solitude. »       <br />
       Phial d’Atoy de Parinofle se leva dignement, invitant Chef à le suivre dans le salon aux lambris boursouflés. L'humidité y était tempérée par une flambée de bûches d'agra sec. Le groupe d’Indiens lui emboîta le pas, suspendus à la traduction de Pimlic.        <br />
              <br />
       « A propos, Monsieur l'Étranger, dit le Noble, que nous vaut l’honneur d’une telle visite ? Quelle force vous a-t-elle poussé à braver les dangers formidables qui séparent Outremonde de notre petit archipel ? Fuyez-vous une mortelle menace, comme nombre de marins qui échouent sur nos rivages ? »       <br />
       Chef ne répondit pas sur le champ. Les yeux rivés sur la flamme, il retenait des émotions contradictoires. Puis il s’exprima doucement :       <br />
       « Cher hôte, je ne vous cacherai pas que la découverte de votre... monde m' est une surprise merveilleuse. Je l’attendais, la désirais, et ce voyage a été enfin possible grâce à nos talentueux passeurs. Il m’est difficile, en revanche, de vous dire ce que j’y suis venu chercher. La chose n’est pas claire à mes propres yeux. Il me faudrait du temps pour vous exposer mes motifs. Peut-être le ferai-je plus tard, dans d'autres circonstances. »       <br />
       Il soupira, et poursuivit :       <br />
       « Dans l’immédiat, j’aimerais me rendre à Clotone, dont j’ai cru comprendre, d’après les dires de Pilco, le gardien des portes de la ville, qu’elle est “l’île capitale” de l’archipel.       <br />
       — C’est exact, acquiesça Phial.       <br />
       — Je pense y rencontrer des savants qui pourraient m’aider dans certaines recherches.       <br />
       — A Clotone ? Mais c’est une excellente idée, cher Étranger. Vous y verrez ce que vous souhaitez, du plus sublime au plus dangereux... Ce projet, je dois dire, rencontre chez moi un certain désir de voyage. »       <br />
       Soudain inquiet de ces propos, Pimlic laissa échapper cuillers et fourchettes.       <br />
       « Oui, continua Phial, je me demande si l’idée de vous accompagner à Clotone ne serait pas à caresser. D’autant, ajouta-t-il, que vous pouvez avoir besoin d’un guide dans les jungles de la Majeure.       <br />
       —Le plaisir serait pour nous, fit Chef, jouant de la botte avec des branches carbonisées.        <br />
       — Eh pour moi donc ! Enfin de l'air !       <br />
       — Mais vous étiez encore à la chasse hier ! explosa Pimlic. Je n’ai même pas eu le temps de nettoyer les tirapelles.       <br />
       — Tais-toi, paldiguot, et ne me fais point enrager ! cria Phial, qui se calma aussitôt pour sourire à Chef.        <br />
       — Oui, mieux je considère l’idée, et davantage elle me ravit. Enfin libre ! Plus de château, plus de valet grincheux, rien que l’aventure, le gibier, l’eau fraîche, la nuit étoilée comme ciel de lit !  »       <br />
              <br />
       Ayant affiché son désintéressement stoïque, Phial ne cacha pas à ses hôtes, qu’il attendrait d’eux quelque soutien, ne serait-ce que pour financer la couverture d'une tourelle dont le toit s’était affaissé. Sans plus de manières, Chef lui demanda à combien il évaluait le service de les mener à l’embarcadère de Zigône, de l’autre côté de l’île, car il souhaitait se rendre à Clotone aussi vite que possible.        <br />
       « Combien avez-vous dans votre bourse ? lui répondit du tac au tac le maigre sire, d’un ton dégagé.        <br />
       Chef, quelque peu surpris, protesta :       <br />
       « Ah Monsieur, vous ne sauriez estimer votre prix à l’aune de nos possessions, mais plutôt à partir de la valeur de cette tâche dans les parages circonvoisins. Ce serait, à n’en pas douter, une méthode plus juste que de nous estourbir au dernier sou. Ne pensez-vous pas ?       <br />
       — Eh ! Signour, répartit l’autre, imperturbable, je vois que vous vous offusquez, et ne saurais vous en blâmer. Cependant, vous ne devez pas m'imputer d’intention roublarde ni malfaisante. Je n’ai pas idée de ce que je puis obtenir de vous, n’ayant encore jamais marchandé mes connaissances de la forêt. Je vous demande de quelle richesse vous disposez, non point pour vous imposer un chantage, mais pour me représenter ce que je puis espérer, sans vous dépouiller des ressources d’un long voyage.        <br />
       Notez cependant, ajouta-t-il, les yeux réduits à des fentes, que si j’étais un bandit de grand chemin, je ne vous poserais pas la question ...       <br />
       — Ah non ?       <br />
       — Bien entendu, je vous prendrais la bourse et la vie, et tout cela sans compter ...       <br />
       — Voyez-vous cela ! »       <br />
       Capitaine Papa remarqua à cet instant que leur hôte, qui avait arboré jusque là une coloration dermique oscillant tranquillement entre le beige ensoleillé et le cuivre modérément astiqué, avait opté pour un battement plus rapide de gris-cendre et de brique brûlée, qui le parcourait de haut en bas, si l’on en jugeait au visage et aux mains.        <br />
       Bien qu’il ne fût pas favorable à la perspective d’un périple épuisant, Pimlic – entre le jaune et le verdâtre - admettait le bien-fondé de la proposition de son maître. Mais l’âpreté de ce dernier pouvait faire capoter la transaction et il prit vivement la parole :       <br />
       « Excusez, insignes étrangers, les façons du Signour Phial, dues à sa solitude et au genre provincial de notre petite ville. Toutefois, je peux en témoigner, son intention est pure. Vous voyant dans l’embarras, je vous soumets une autre manière de compter. Voici : ordinairement, mon maître rapporte de ses chasses de quoi nous nourrir pour quinze jours et nous vêtir pour plusieurs mois. Si je devais me procurer l’équivalent au magasin général de Michemin, ou bien même auprès des trappeurs du marché de plein air de Thécuman (vendredi), je devrais, au bas mot, me démunir de quinze mille liards, soit quatre cent Fufes clotonoises, êtes-vous d’accord, Maître Phial ? »        <br />
       Le Signour de Michemin acquiesça sans réserve  et redevint tout uniment couleur cèdre paisible.       <br />
       « Eh bien, poursuivit le jardinier soudain stabilisé dans les teintes célestes, voila un avis désintéressé. Mais nous devons soutenir ici la survie non pas de deux hommes frustres, mais de six personnes, dont certaines habituées à des mets délicats.       <br />
       — S’il s’agit de nous, c’est excessif, coupa Chef. Nous mangerons comme les autres. Par ailleurs, la présence des Aruyambi n’est peut-être plus requise, si nous sommes en votre compagnie : ce qui ferait trois personnes en moins.       <br />
       — Je vous arrête , dit Phial, les Aruyambi peuvent être utiles pour la chasse et la pêche, surtout dans les marécages de l’Ouest. Avec leur pratique, nous ne perdrons pas de temps en route. De plus, la région est moins que sûre, et la rumeur courant sur deux Blancs fort riches peut ajouter au danger.       <br />
       — Mm... Ceci pourrait nous convaincre de rester avec nos clients », avança Capitaine-Papa qui consulta ses compatriotes du regard. A voir l'oeil brillant de Païcou et la lueur amusée dans la pupille de Arcomo, rajeuni de vingt ans, il n'hésita pas.       <br />
       « Puisque le danger semble réel, notre devoir nous est dicté : nous restons avec vous, au moins pour la traversée de cette île.       <br />
       — Merci mon ami ! dit Chef, je n'en attendais pas tant de vous.       <br />
       — Bon, soupira Pimlic, la question semble réglée. Nous parvenons à deux mille quatre cent bonnes Fufes de Guama, ou quatre vingt dix mille Liards de La Majeure. Soit, je crois, trente de ces pièces d'or à l'effigie de l'aigle qui s'échangent dans votre monde. »       <br />
       Il y eut un silence, seulement interrompu par les mastications bruyantes de Brute rongeant un os de chniarque.       <br />
       Finalement, Chef tendit une main ouverte à Phial :        <br />
       « Ne chicanons pas... Je m’en voudrais d’en rajouter à votre situation précaire. J'ai moi-même un château dont la toiture a été enlevée l’an passé par le vent du Nord.        <br />
       — Alors, vous êtes aussi un Signour, mon ami ?       <br />
       — En quelque sorte, oui, mais guère plus fortuné que vous...       <br />
       — Sacremiole ! Appelez-moi Phial, fit le nobliau ému, en tendant à Chef une paume large comme une planche à pain.       <br />
       — Et moi, Augustin...  grimaça aimablement Chef, la main broyée.       <br />
       — Quant à moi, fit Brute, souriant de toutes ses dents, je suis Jean…       <br />
              <br />
       En entendant ces mots, Pierre Boucquard, tout endolori qu’il fût de dengue ou d’une autre fièvre inconnue, se dressa brusquement, tel le ressort décidant de passer à travers le matelas.        <br />
       — Quoi ? Répète ! aboya-t-il fort irrespectueusement à l’adresse de Tabiraho.        <br />
       —	Répéter quoi ?       <br />
       — Mais les prénoms de tes deux bonshommes, sacripoile !        <br />
       — Ah oui : Augustin et Jean, si j’en crois ma mémoire du témoignage de mon Aieul qui…       <br />
       — Mais justement, s’écria Pierre enthousiasmé. Même si ta mémoire te trompait ou si Capitaine-Papa n’avait pas rapporté fidèlement son périple, jamais ces deux prénoms, précisément, n’auraient été prononcés !       <br />
       Le vieil Indien découvrit seulement un ou deux chicots, façon de montrer qu’il demeurait perplexe face à l’émotion excessive de son hôte. Pierre renonça à lui expliquer, mais il était maintenant convaincu que  le récit de Tabiraho relatait bien les aventures d’Augustin Coriac, et  de son fidèle compagnon Jean Latoile, dont il cherchait la trace depuis des mois. Ou du moins fort peu de doute subsistait.        <br />
              <br />
       °        °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       L’affaire conclue, continua Tabiraho, on se leva de table. Pimlic montrerait à chacun où dormir, et l’on se donna rendez-vous le lendemain, pour préparer l’expédition. Plusieurs, cependant, ne manifestaient pas d'empressement à se mettre au lit.       <br />
       « Venez, dit Phial à Augustin, je vais vous montrer mon observatoire. »       <br />
              <br />
       Capitaine-Papa s’invita et suivit les deux hommes dans la spirale d’un haut escalier de mahogany, qui déboucha au sommet d’une tourelle. La terrasse de pierres bleues était couverte, non d’un toit pointu comme les trois autres, mais d’une coupole percée d’un rectangle, pour le passage d’un télescope astronomique. Nul instrument de cette sorte n’était visible au dessous de l’ouverture. En revanche, plusieurs lunettes reposaient sur de fins trépieds, l’objectif pointé sur autant de caps différents, vers le large.       <br />
       « Si vous regardez dans la première lunette sur la gauche, dit Phial, vous pourrez voir les remous du grand Dragon.       <br />
       — C’est vrai, constata Augustin, mais je croyais qu’il avait disparu ...       <br />
       — Pas du tout, jeune homme. Vous avez eu la chance de pouvoir le quitter dans une zone où il se dilue en se mélangeant à des eaux froides. Ensuite, il repart de plus belle et donne lieu, au delà d’un grand banc de sable, à l’un des tourbillons les plus effroyables qui existent dans notre monde et probablement dans le vôtre.        <br />
       — Puis-je le voir d’ici ?       <br />
       — Regardez donc la seconde lunette. »       <br />
       Au bout d’un moment, le jeune Blanc s’écria :       <br />
       « Je le vois... Un véritable entonnoir au milieu d’un lac de brumes vertes ! Il doit être gigantesque, si nous le percevons aussi grand à une distance qui doit être considérable...       <br />
       — Trente miles marins, environ, dit, impassible, le Signour de Michemin. »       <br />
       Capitaine-Papa voulut à son tour regarder dans l’instrument étrange. Ce qu’il y vit le fit frissonner rétrospectivement.       <br />
       « Si nous n’avions pas mouillé près de la grande plage de votre île, nous allions à une mort certaine... Mais comment vous rendez-vous sur les îles montagneuses dont on voit la ligne de crête, à l’Ouest ?       <br />
       — Lario et Draco ? Eh bien, nous nous y rendons peu, et jamais à travers ces parages. Nous évitons la zone de calme où vous êtes arrivés, car elle est temporaire et capricieuse, souvent couverte de brouillards dangereux. Il faut passer par un point situé au Nord-Est d’ici, en face de Lario à l’Est, et de Clotone, à l’Ouest. Mais je dois dire que nous sommes plutôt protégés par le grand Dragon et par l’Emphale (c’est le nom du tourbillon géant), car les gens de Périache, de Draco et de Lario, de l’autre côté du courant, ne sont pas des plus pacifiques... La violence des éléments qui nous en sépare a donc un bon côté : nous ne sommes pas dérangés par leurs menées guerrières, des flibustes sanglantes ou de terrifiants prodiges.        <br />
       — Je suppose que vous possédez quelques lumières sur la nature de ce courant marin, dont la dimension est hors de proportion avec ce qui se rencontre ailleurs, sauf peut-être, au large du Cap Horn.       <br />
       — Pour être honnête, Augustin, je vous avouerai mon ignorance dans le domaine maritime. Bien que j’ai combattu autrefois sur des bateaux, je suis un fantassin. La terre est mon domaine de prédilection, et je laisse aux marins le soin de me conduire en sûreté quand je dois emprunter un navire, ce que je n’aime guère.        <br />
       — Mais que dit-on, sur Guama, à propos de ce qu’est le Grand Dragon ?       <br />
       — Les tavernes regorgent d’idées plus farfelues les unes que les autres. Je vous conseille de ne pas trop leur prêter foi. L’homme qui connaissait le mieux les courants de l’archipel était mon oncle, Karool Jion de May —paix à son âme—. C’est lui qui a construit l’installation où nous sommes. Il a fabriqué de ses mains la plupart des instruments de cette terrasse.        <br />
       — Cet oncle a-t-il partagé avec vous des informations ?       <br />
       — Certes, puisque c’est lui qui m’a élevé ! Mais il était toujours prudent avant d’affirmer quelque chose.        <br />
       Descendons, maintenant, ajouta le Signour de Michemin, la nuit n’attend plus que nous... »       <br />
       Pensif, il précéda ses hôtes vers l’ouverture du campanile qui abritait l’escalier, où il marqua un temps d’arrêt.       <br />
       « Il y a une chose que j’ai toujours entendu dire par l’oncle Karool, c’est que le grand Courant était l’ami du grand équilibre.       <br />
       — Le grand équilibre ? »       <br />
       Phial haussa les épaules.       <br />
       « Faudrait-il que je vous explique tout notre monde en quelques heures ? Nous avons le temps, Diablecruche ! Vous devriez aller prendre du repos. Mais si vous tenez à en apprendre plus sur les mystères de nos courants, je vous incite à consulter les ouvrages que mon oncle Karool a rassemblés dans la bibliothèque.       <br />
       — Je vous remercie de votre proposition » dit Augustin, les yeux brillants.        <br />
              <br />
       La nuit venue, les trois Aruyambi  s’étaient allongés l’un contre l’autre sur des tapis de soie moisis, dans l’allée centrale de la bibliothèque du château. Mais ils ne dormaient guère. Sans qu’ils se l’avouassent, ils étaient un peu effrayés par les anges de bronze soutenant les balustres des rayonnages autour de la salle, un éternel sourire figé sur leurs lèvres décolorées. Leurs visages verdis aux expressions énigmatiques, que la flamme changeante des chandelles faisait varier insensiblement mettaient les Indiens mal à l’aise. Les milliers de vieux livres gonflés et pourrissants, suspectés de contenir des manifestations immémoriales de l’esprit humain, les angoissaient encore davantage.       <br />
       «  Capitaine-Papa ? chuchota Païcou.       <br />
       — Oui, jeune homme ? répondit l’interpellé d’une voix qu’il voulait paisible.       <br />
       — Crois-tu que des démons vivent dans ces livres, et que ces anges les empêchent de sortir ?       <br />
       — Je ne sais pas. Je pense plutôt que les paroles qui dorment sur le papier sont mortes sans le savoir. Même si quelqu’un les lit pour les réveiller, elles n’ont plus le moindre sens et s’envolent alors comme ces anges muets. Elles sortent par les fenêtres, par les cheminées, et deviennent nuées. Et puis, pfuit, plus rien qu’un peu de bruit...        <br />
       — Ah ?        <br />
       — Tu peux dormir tranquille, elles ne te réveilleront pas.       <br />
       —	Ah bon ! » dit Païcou, et, confiant, il s’endormit.       <br />
       Seul Capitaine-Papa continua à veiller, l’esprit préoccupé. Il devait s’avouer qu’il ne s’attendait pas au genre de périls qui se profilaient ici. Il lui était déjà arrivé de côtoyer des bandits capables de tuer un homme à la moindre contrariété, et des épaves humaines cirrhosées très capables de mourir au moindre battement de cil. Mais il n’avait encore jamais rencontré de noble chasseur vivant en un château, doté d’un nombre aussi considérable de livres, et d’un caractère aussi changeant que la couleur de sa peau. Il se demandait si leur compétence à jouer de la sarbacane aussi bien que de la flûte de bambou serait bien utile au cas où l’irascible personnage se fâcherait contre les Blancs. S’il devait y avoir une déroute, le déshonneur serait si grand que les Aruyambi seraient contraints à l’errance interminable, car ils ne pourraient rentrer chez eux, sauf pour y mourir de honte.       <br />
              <br />
       Soudain, des craquements se firent entendre. Le parquet antédiluvien avait encore la force de se rebeller et signalait une présence.  Une ombre tremblotante s’allongea, enveloppant une lueur rougeâtre, et joua sur les couvertures armoriées d’or. Elle devançait la bougie que portait une silhouette masculine sortant d’une petite porte latérale. Se seraient-ils éveillés à ce moment, ses compagnons auraient aussitôt reconnu l’homme intéressé aux livres de son hôte.        <br />
       Augustin — car c’était lui — fit le tour de la vaste pièce, visiblement insatisfait. Il grimpa l’escalier en colimaçon qui conduisait au deuxième étage de rangées, et tomba en arrêt devant un rayon chargé de volumes géants, de rouleaux scellés, et de cartons pleins de feuilles manuscrites. Il posa la chandelle sur une tablette et dégagea un massif in-octavo, qu’il porta dans ses bras jusqu’à un lutrin de fer forgé. Puis, il souffla pour en exprimer la poussière et l’ouvrit, à la page marquée d’un premier onglet de cuir noir.        <br />
       Tard dans la nuit, il lut, relut, prit des notes, recopia des passages et des dessins. Capitaine-Papa l’entendait marmonner doucement, et parfois s’exclamer à mi-voix.        <br />
       Chef parvenait-il à déchiffrer les langues anciennes de l’archipel ? Que cherchait-il donc  dans tout ce fatras ? Qu’aurait-il pu, d'ailleurs, y découvrir ?        <br />
       Autant de questions qui n'empêchèrent pas l’aïeul de Tabiraho de trouver enfin le sommeil.       <br />
              <br />
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              <br />
       Au petit-déjeuner, dans l’immense cuisine aux murs noircis, les tâches furent partagées. Augustin et Phial discutèrent de l’itinéraire. Ils décidèrent l'achat d’équipements et de nourriture pour quinze journées de marche. Capitaine-Papa se chargea de remiser le Doryô, aux soins d’un  ami de Pilco, qui possédait une anse privée. Arcomo, accompagné de Païcou, devrait se procurer le matériel de chasse, de pêche et de campement, sans se préoccuper des armes que choisirait Phial pour tuer des bêtes de grande taille. Pimlic, quant à lui, se rendrait à Phtil, le quartier des maquignons, pour y acquérir trois jeunes méyots, sortes de mulets robustes et peu émotifs, ce qui compterait en cas d’une rencontre avec un licadion.        <br />
       Non que ce dernier fût en lui-même bien dangereux, mais ses feulements rauques avaient la vertu de figer sur place, puis de faire déguerpir tous ceux — humains ou animaux — qui l’entendaient. Plus d’un trappeur avait ainsi perdu son équipage, la montures affolées prenant la poudre d’escampette en laissant sombrer leur maître au milieu d’une mer végétale.        <br />
              <br />
       La résidence signouriale s’animait comme par enchantement. Paysans et artisans y déposaient vivres, armes et outils. Les membres de l’expédition s'affairaient entre Michemin et la noble demeure. Parfois désoeuvrés, Augustin et son énorme compagnon déambulaient en ville, dînant soit au “Marin Pieux”, soit au “Crocaster Blanc”, taverne à l’ombre d’une tour de l’enceinte. Ils flânaient sur le marché où maints objets s'échangeaient : conques et calebasses, flotteurs d’algues (qui servaient de fioles médicinales), poissons séchés aux gueules déployées, mille et un colifichets tressés ou enfilés à partir de coquillages minuscules, étincelants comme des pierres précieuses.        <br />
       Augustin et Jean étaient indifférents aux étalages, excepté aux chiques de choulcave ou de tabac qu’un vieillard présentait sur un tabouret. Augustin en acheta quelques pincées, enveloppées dans du papier huilé. En revanche Arcomo, le marin avisé, devait retenir Païcou émerveillé par les présentoirs des apothicaires : jus d’anacardier pour calmer l’ivresse en un clin d’oeil, amande pilée de coucule pour redresser l’organe masculin épuisé par plusieurs batailles d’amour, gorge de crapaud-buffle pour les brûlures, grains de chayote pour la beauté du teint, gombos sêchés, etc. Il aurait volontiers succombé au charme d’un bonimenteur.        <br />
       «  D’ailleurs, dit Arcomo, que donnerais-tu en échange ?       <br />
       — Ah, Sage Oncle, fit Païcou, observe les regards de convoitise que suscitent les boucles de nos ceinturons.       <br />
       — Oui, rétorqua Arcomo narquois, et je te vois tenant ton pagne à deux mains lorsque nous rencontrerons l’un des animaux féroces qui font la réputation de cette contrée... »       <br />
              <br />
       Phial prévint son hôte qu’il désirait lui montrer le maniement de quelques armes. Augustin le rejoignit dans la salle de combat, et ils firent des passes, pour évaluer l’habileté de chacun. Trois ou quatre échanges (dont une botte de Vincennes, fort inattendue pour le Signour) suffirent à élever leur estime réciproque. Presqu’essoufflé, et arborant une belle teinte de laitue, Phial s’écria :       <br />
       «Voila un bretteur ! Point n’est besoin de croiser davantage le fer. Venez en ville, nous allons boire au départ des meilleurs guerriers de l’île. »       <br />
       Sans vouloir contrarier son hôte, Augustin lui demanda s’il était avisé d’avertir la population de leur voyage. Phial le pria de se départir de toute inquiétude :        <br />
       « De toute façon, bon compagnon, Pimlic et vos trois amis ont déjà transmis à la ville entière les détails de notre projet. A cette heure, le gouverneur est au courant, à l’autre bout de l’île. Il est au contraire important que nous partions publiquement, et que je puisse afficher mon retour comme probable.       <br />
       — Et bien, soupira le jeune Blanc, allons boire.       <br />
       — Oui, renchérit Jean, ne tardons pas... »       <br />
              <br />
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       III.       <br />
       La forêt de Wino       <br />
              <br />
              <br />
       Vint l'aube du départ, déjà toute bruissante d'oiseaux affairés. Les membres de l’expédition se retrouvèrent en cuisine, autour d’une boisson tonique. Pimlic fit d’ultimes recommandations au cousin bossu qui allait garder le domaine pendant son absence, accompagné de sa femme et de grands enfants dépenaillés. Dans l’excitation et la bonne humeur, tout le monde se rendit sur l'esplanade où les méyots attendaient, attachés à des anneaux. Pimlic et Jean attelèrent les bêtes à deux chariots emplis de montagnes d'objets. Capitaine-Papa et les Indiens les aidèrent, sans trop s’approcher des animaux dont ils ne connaissaient guère les réactions. Augustin monta sur le magnifique cheval pie, très nerveux, que lui avait offert Phial et qu’il avait eu l’occasion de maîtriser depuis deux jours, tandis que le Signour de Michemin se contentait de sa vieille Taradelle, infatigable et immortelle, assurait-il.        <br />
              <br />
       Quand on ouvrit les portes du rempart extérieur, le jour n’était pas encore levé au dessus du plateau. Au carrefour, il fallut forcer les chevaux à droite, vers la forêt, car ils préféraient l’itinéraire qui descendait en ville. Ils protestèrent à grands frémissements de naseaux. Les méyots, innocents, empruntèrent sans broncher la piste montante et crevassée. Leurs muscles saillants enlevèrent sans effort la charge brinquebalante des charrois.       <br />
       Au delà des herbages, on pénétra sous les agras, hautes colonnes écailleuses aux chapiteaux démesurés, formant un entrelacs de mains géantes, très loin au dessus des petits hommes cheminant entre leurs racines. Les pas des chevaux et des hommes s'assourdirent sur les larges feuilles déposées au pied des troncs moussus. Quand le soleil joua au travers des vertigineuses ramures et des tombées de lianes, le regard porta loin entre les fûts, malgré les buissons de fragans qui poussaient sous leur ombre, tels des nains agressifs. Dans les clairières ouvertes par des arbres abattus, parfois encore retenus par des cordes amoureuses, se regroupaient des Purpurils, abrités dans les yeux morts des souches, avant que les voraces termites ne les leur disputent, pressées de faire retourner le bois à l’humus afin de reproduire le sol de cette forêt toute en chevelure. Les Becs d’Ivoire, intimidés, n’osaient pas frapper les écorces de leur marteau rapide et regardaient marcher les intrus, leur houppe repliée en arrière. Une fois passée la caravane, ils reprenaient leur discrète conversation en morse à travers la sylve muette.       <br />
              <br />
       Un gros croback troua le ciel de son battement noir. Il émit un couinement nasal presque humain, vira sur l’aile, et avisa une branche basse à droite du chemin, sur laquelle il se posa, serres en avant. Puis il replia sa vaste envergure lustrée et observa lesvoyageurs, la tête penchée de côté. A son cou, pendait un minuscule cylindre de métal poli.        <br />
       « Un message du gouverneur » dit Phial.       <br />
       Il avança la main et le volatile vint se poser sur son poing, se laissant déposséder de son léger fardeau. Puis il s’envola, massif et élégant, et disparut au dessus des arbres. Le Signour dévissa le bouchon de métal et saisit le fin papier roulé.        <br />
       Augustin observait du coin de l’oeil. Il vit le visage du Nobliau virer au gris perle puis au pourpre saumoné avant de revenir à la normale.       <br />
       « Des ennuis en perspective, Signour Phial ?       <br />
       — Oh, maugréa l'intéressé, seulement d’ennuyeuses obligations...       <br />
       — Voulez-vous dire que nous devrons vous accompagner dans une visite au gouverneur ?       <br />
       — Vous avez deviné, Safoinvert ! s’étonna Phial, haussant les sourcils . Votre gouverneur, informé par des gens à son service, est légitimement intéressé par cette étrange caravane. A moins que ce genre de passage ne soit fréquent.       <br />
       Phial haussa les épaules et répondit d’un ton maussade :       <br />
       « Mungabor est intrigué par la description qu’on a fait de votre compagnie. Mais d’autres étrangers circulent sur l’île, n’attirant qu’une surveillance discrète. Hélas, c’est à moi qu’il en veut. Le gouverneur sait que je suis en route avec vous pour Clotone. Dans son esprit, je ne puis me rendre à la capitale que pour participer à des intrigues politiques. Nous entrons dans une période d'effervescence électorale, et Mungabor cherche à exercer un contrôle sur les événements. Je suis sûr qu'il va me sermonner et me charger de missions diverses auprès du Villacopat.        <br />
       — Qu'est... le Villacopat ?       <br />
       — Disons qu'il s'agit de la haute administration de tout l'archipel, dont Paraday Principus Mungabor est l'instrument sur La Majeure. C’est un homme très méfiant. Même si je le persuade que je ne monte en ville que pour chercher femme, je ne le convaincrai pas que ce projet soit strictement privé. Il souhaitera obtenir des précisions sur mes visées, car toute alliance noble entre ici et Clotone pourrait modifier les équilibres politiques, voire mettre en cause sa propre position.       <br />
       — Comment cela ? s’étonna Jean, dévoilant un intérêt inattendu pour la chose politique.       <br />
       — Imaginez que je veuille prendre femme...       <br />
       — Ce qui est votre affaire, et ce sur quoi nous ne saurions entretenir d’opinion, fit poliment Augustin.       <br />
       — Certes, mais imaginez tout de même; et supposez aussi que je trouve une épouse parmi les dames de l’aristocratie de la Ménile.       <br />
       — Ce projet audacieux semble vous convenir fort bien, fit Augustin, bien que je n'en apprécie sans doute pas toute la portée.       <br />
       — Ne voyez-vous pas que je deviens, par alliance, le membre d’une force influente ?       <br />
       — Ah, mais oui ! fit Jean, les yeux grands ouverts sur l’évidence.       <br />
       — Alors vous comprenez que Mungabor, dont la position sur cette île dépend de la confiance qu’il entretient dans la classe politique de Clotone, conçoive de l'appréhension à l’égard de mes projets les plus intimes.       <br />
       — Sans doute », admit Jean. Satisfait, il piqua des deux et poussa son méyot en tête du convoi, remuant de profondes pensées. Il disparut dans les méandres du chemin, mais bientôt la troupe le rattrapa, immobilisé devant une bifurcation, au pied du gigantesque tronc écailleux d’un agra millénaire.       <br />
              <br />
       Comme Jean demandait s’il fallait s’orienter vers la droite ou la gauche, une voix répondit avec un fort accent créole : « à dwoite, c’est pour le Wino, à gauche c’est pour le cap Chawbin. »       <br />
       Jean sursauta et faillit aplatir son méyot sous son large postérieur. La bête reprit son équilibre en soufflant avec indignation. Jean se frotta les yeux : un vieil homme vêtu d’une tunique diaprée de motifs rappelant l’écorce... sortait de l’arbre.        <br />
       « Ah çà ! s’étonna Jean, est-ce là quelque magicien ?       <br />
       — Non, dit Phial derrière lui, c’est seulement un berger d’alpilons laineux. Le bonhomme doit demeurer immobile pour surveiller ses bêtes, et finit par se confondre avec le milieu.       <br />
       — Ce mimétisme est efficace, constata Augustin, j’ai vraiment cru qu’il sortait de l’arbre. »       <br />
       Le vieil homme sourit, et toussota d’une voix érodée par l’habitude de sucer le bambol.        <br />
       « Non, Signours, je ne peux point entrer dans un arbre. Trop inconfortable. Mais il est vrai que je me revêts de tissus qui wappellent le bois.       <br />
       — Et pourquoi donc, brave homme, te comporter comme un caméléon ? demanda Jean, les yeux ronds.       <br />
       — Parce que, Messignours, je ne veux pas être la pwoie d’un crocaster. Ces grands rapaces ne fewaient qu’une bouchée d’un vieillard comme moi, et ma bonne Mariahd sewait peinée de devenir veuve, tout du moins aussi vite. C’est pourquoi elle me twicote des tuniques imitées de la fibre ligneuse. Ainsi, je me confonds avec les arbres. Comme cela, voyez-vous ? »       <br />
       Le contour de l’homme s’estompa dans l’écorce derrière lui, sauf la tache grise de sa casquette, laquelle, à la réflexion, aurait pu passer pour un noeud du tronc, la visière figurant un champignon de bois. Seule sa voix permettait de situer l’endroit d’où il parlait.        <br />
       « Mais c’est extraordinaire, fit Augustin, une telle capacité de camouflage... »       <br />
       On entendit le rire creux du berger caché, puis il décrût. Touchant l’arbre de son bâton ferré, le jeune homme s’assura qu’il n’y avait plus personne; rien qu’une grumeleuse armure d’écailles bien sèches.        <br />
       «  Eh, vieillard, appela Phial, reviens ! »       <br />
       Un ricanement affaibli courut sur des buissons, en arrière-plan.       <br />
       « Non, Messignours, je dois chercher une bête égarée... A dwoite, Wino, à gauche Chawbin...       <br />
       — Cela, je le sais bien, Berger, cria Phial, mais tu pourrais nous renseigner sur les dangers de la forêt. Oh, dis ? Tu m’entends, Berger ?       <br />
       — L’affaire est entendue, prononça un lointain filet de voix tremblante, l’affaire est entendue. A droite, Wi...»       <br />
       Plus rien.       <br />
       «  Curieux bonhomme, remarqua Augustin.       <br />
       —	Mais impertinent. Après tout, ces lieux relèvent de ma juridiction. La solitude rend ces bergers un peu fous..       <br />
       —	Mais est-ce bien un berger ? émit Pimlic, songeur. On dit parfois que ces hommes-arbres sont les ancêtres errants de nos ancêtres.       <br />
       —	Farigoules et fibolettes !» s’emporta Phial en éperonnant sans succès Taradelle.       <br />
              <br />
       Les voyageurs empruntèrent donc le chemin de droite qui attaquait une raide côte de chapougnets vert-de-gris. Sur le replat, la vue se dégagea au Nord et vers l’est. Le mont Wino apparut comme une dent bleue en arrière-plan des collines dites de Fandarède. A l’ouest, le paysage se partagea en cuvettes semées d’un orge roux, séparées par de petits bois de fragans, dont certains, ayant subi l'incendie, étaient remplacés par des pelouses sèches de chikruas. Bientôt l'on y admira le jeu des oiseaux-sophores, au poitrail étincelant et au bec tel un masque pointu attaché derrière le cou par un noeud de plumes d’or.        <br />
       Pour déjeuner, la troupe s’installa sur l’herbe. Plusieurs s’abritèrent sous les moroses chapougnets, car des pointes de vent froid mordaient, en descendant du Wino. On dévora les provendes préparées au château, et Pimlic constata que l’estomac des Aruyambi était extensible tant que les victuailles ne faisaient pas défaut. Un fromage entier de Bigroual (un faubourg rural de Michemin, connu pour ses fermes laitières) disparut dans les profondeurs de Païcou, bien que celui-ci  semblait n’ouvrir la bouche que pour s'abîmer dans la contemplation des beaux horizons. Capitaine-Papa lui-même témoignait d'un solide appétit, et fit un sort au jambon fumé de trois livres qui pendait au flanc du méyot de Jean.       <br />
       « La bête est ainsi soulagée de son fardeau !  »       <br />
       La sentence entraîna l’hilarité de ses compatriotes. Il était entendu que la vraie façon des Aruyambi de se faire payer pour un voyage était de profiter au mieux du couvert offert par les clients.       <br />
       Pimlic secouait la tête devant l’engloutissement des réserves, mais Phial le rassura en prévenant les Indiens qu’ils devraient, dès le lendemain matin, conduire la chasse et la cueillette. Loin d’attrister les intéressés, cette annonce les réjouit tant que Païcou esquissa une danse des Quinze Soleils, bondissant à en donner le tournis.       <br />
              <br />
       La marche reprit. On entra dans la forêt sous-winolle, pour un périple qui devait durer, d’après le Signour, cinq bonnes journées et autant de nuitées. Le sentier plongea. Les animaux furent freinés pour éviter que les chargements ne glissassent sur leurs encolures. Le silence se fit attentif, alors que le chemin se creusait entre des chapougnets plus larges que hauts. Chevauchant de l’avant, Phial de Parinofle donnait l’allure, sans toutefois brider sa monture expérimentée, dont le poil avait pris, à cause de la sueur, un reflet rougeoyant. En passant sous la branche d’un arbre moussu, le gentilhomme se souvint de quelque chose et sourit vaguement. De la pointe de son bâton, il découvrit une plaie de l’écorce, en forme de P et de V un peu boursouflés. Viviane ? Volnelle ? Il ne se souvenait pas très bien du nom des gentilles damoisielles qu’il avait amenées jusqu’ici, jadis, dans un but peu recommandable. Soudain, il se sentait millénaire comme la forêt. A mesure que l’ombre s’épaississait sous la superposition des feuillages, sa méditation s’assombrit.        <br />
       Phial prit de l'avance sur le reste de la troupe, et mit sa monture au galop, frôlé par les branches basses, volant au dessus des troncs abattus et des ornières grasses. Il parvint à la clairière de Champoulle et tira sèchement sur les rênes de la jument, grisée par la course. Les voyageurs le rejoignirent, anxieux de connaître le motif de cet arrêt.       <br />
       « Allons-y, mais soyez vigilants. Des dangers peuvent surgir du couvert, aussi bien sous vos pieds que des cimes, par derrière que par devant...       <br />
       — Pou... pouvez vous préciser, Maître ? » bredouilla Pimlic, la peau parcourue de bandes blanches et jaunes. Le jardinier ne brillait pas par la témérité, et n’avait jusque là accompagné Phial dans ses pérégrinations sauvages que par narrations interposées. Phial ne lui répondit pas. Son regard d’aigle scrutait les frondaisons.  La clairière était vaste et lumineuse, peuplée de pins espacés, si hauts que leur plumet sommital s'estompait dans le ciel.        <br />
       La troupe, inquiétée par les paroles de Phial, se détendit un peu. On se dispersa, se fiant à l’instinct des montures, ravies de baguenauder entre des espèces variées et succulentes. Augustin qui maintenait son alezan dans le chemin s’attira de véhémentes secousses de crinière.        <br />
       Phial se tourna vers lui, soucieux, et s’exprima à voix basse.       <br />
       «La forêt aime attraper un isolé, alors que le groupe forme une masse vivante qui l’intimide... J’invite vos compagnons à se resserrer autour de nous. Il le faudra en tout cas avant de pénétrer sous les cèdres, que vous voyez là-bas.       <br />
       — Bien, dit doucement Augustin, je vais rassembler cette troupe indisciplinée. »       <br />
       Il fit signe à Capitaine-Papa qui émit un sifflement bref. Aussitôt, Arcomo et Pimlic convergèrent vers lui. Mais Païcou avait déjà pénétré dans la forêt de cèdres, l’arc pointé vers les hautes branches, à l’affût d'un volatile perché. Soudain Phial piqua des deux. Il lança Taradelle à travers les hautes fougères, et se précipita sur Païcou qu’il saisit par les cheveux, le projetant brutalement à terre.       <br />
       « Qu'est ce que..?  » eut le temps de crier le garçon furieux.        <br />
       Un fracas se fit entendre dans les hauteurs. Quelque chose tombait à l’endroit où il se trouvait l’instant précédent.        <br />
       Une masse indistincte s’écrasa sourdement au sol, entraînant une guirlande de branches et de lianes de chanvre, suivie d’une pluie de feuilles et de pignes. Cloué sur place, chacun regardait, éberlué, l'objet qui venait de choir comme un énorme fruit sombre, mais qui était peut-être un animal carnivore. Païcou, alerté par un tremblement de la chose, rampait le plus loin possible en couinant. Capitaine-Papa poussait des sifflements d’alarme désespérés, et les Blancs retranchés qui derrière une souche, qui un monticule avaient sorti leurs armes à feu, prêts à mettre en joue.       <br />
       Mais Phial éclata de rire et descendit de cheval.       <br />
       « N’ayez plus peur ! Une fois tombé au sol, ceci n’est guère plus dangereux qu’un paquet de chiffons. Le risque d’être enfoncés comme des clous, est maintenant écarté.        <br />
       D'ailleurs, ajouta-t-il, s’il n’est pas encore endormi malgré sa chute, ce Lourd pourrait nous être assez utile. »       <br />
       Le signour s’approcha de la taupinière géante qui frémissait devant lui, s’effritant continuellement depuis le sommet. Les mains sur les hanches, il s’écria d’une voix forte :       <br />
       « Eh, Monsieur Lourd, savez-vous que vous avez failli nous écraser ? »       <br />
       L’insatiable curiosité de Païcou avait eu raison de sa peur. Il s'était relevé pour observer l’étrange animal, mais fit un bond en arrière quand une main rocheuse détachée du tronc, s’inclina vers lui, puis s’abattit sur des fragans qu’elle brisa comme fétus. Un bruit différent se fit entendre : un glissement râpeux, un frottement de meule évoquant le pleurnichement. Une voix rocailleuse s’éleva enfin d’un renfoncement rectangulaire à la base de la chose :        <br />
       « Allons bon ! Je me suis encore assoupi. Et me voila par terre, vingt-cinq mètres plus bas. Il va me falloir quinze jours pour regagner mon nid... Je n’ai plus assez de forces en moi... Quelle slurpitude ! »       <br />
              <br />
       Phial s’était encore rapproché du météore planté de guingois sur un amoncellement de feuillages. Il l’interpella à nouveau, les mains en porte-voix :        <br />
       « Bonjour, nous sommes désolés d’interrompre votre repos, mais...       <br />
       — Quoi ? hein ? gronda la masse en s’ébranlant sur place. Est-ce toi, le vent du Nord qui m’a éveillé en sursaut, me décrochant des cimes ? Ces brises turbulentes devraient être surveillées par les Maîtres... Dès que quelque chose se prépare, les voila qui filent en tous sens, imprévisiblement, et poussent leurs nuées dans les endroits les moins faits pour les recevoir.       <br />
       — Non, monsieur Lourd, cria Phial, je ne suis pas le vent du Nord, mais Phial de Parinofle, signour de ces lieux... Me reconnais-tu ? »       <br />
       La légumineuse minérale se tut. Deux morceaux de rochers tombèrent de la face grise, attirant l’attention sur de vagues cavités au regard vide.        <br />
       « Ah oui ! fit un souffle grinçant s’échappant des dents noires de la bouche-porte. Tu es un humain... Il y a même plusieurs humains qui tremblent sur leurs petites jambes alentour. Allons, j’espère que je n’ai écrasé aucun d’entre vous. J’en serais peiné, car cela arrive trop souvent. Nous irions aux ennuis, je le crains, chuinta la chose tristement.       <br />
       — Non, non, la rassura Phial, vous n’avez écrasé personne, mais ce fut par miracle.       <br />
       — Ah bon… (la voix caverneuse semblait presque déçue). D’ordinaire, il y a un écrasé ou deux, dont les pieds dépassent, ou la tête... Mais là, je ne sens rien. Vous avez raison... Je pense  qu’il faut s’en réjouir.       <br />
       — Je le pense aussi, fit le signour de Michemin, imperturbable, mais je me demande pourquoi vous visez toujours si bien quand vous tombez.       <br />
       — Oh, je n’y peux rien, répondit le Lourd. Mais il y a peut-être une explication simple.       <br />
       — J’aimerais la connaître, dit Phial.       <br />
       — Chhh, voyons, voyons... C’est une certaine sorte de bruit qui me fait lâcher prise, et point d’autres. On dirait que le genre en question provient exactement du lieu situé en dessous de moi. Comme si mes oreilles n’entendaient bien que ce qui bruite exactement à l’aplomb de l’arbre où je suis niché.       <br />
       — Intéressante hypothèse, dit Phial en se caressant le menton.       <br />
       — Quoi ? fit le lourd.       <br />
       — Intéressante HYPOTHESE, répéta le signour, plus fort.       <br />
       — N'est-ce pas ? Mais étrange aussi, car il est sûr que mes organes auditifs ne sont point placés sous mon fondement.        <br />
       — Probablement non, bien qu’on puisse se le demander en ce moment même, fit le comte de Parinofle à mi-voix, à l’adresse de ses compagnons qui étouffèrent leurs rires.        <br />
       — Hein ? brama le rocher, qui poursuivit aussitôt : non, mes bonnes oreilles sont situées, très normalement de part et d’autres de mon crâne, lui-même logé dans la partie supérieure de mon corps. Pourtant, elles ne semblent entendre bien que ce qui provient du dessous, ce qui déclenche aussitôt une chatouille à laquelle mes mains endormies ne résistent pas, et se rétractent, en lâchant l’écorce où elles sont plantées... Et alors...       <br />
       — Alors, vous tombez ...       <br />
       — Quoi ? Que dites-vous ?       <br />
       — Alors, vous tombez, répéta Phial.       <br />
       — Exactement, et le plus souvent, les victimes sont de gros cochons marrons, car je ne me réveille point pour de menues bestioles.       <br />
       — Heureuses formes de vie, susurra Phial.       <br />
       — Oui, soupira Païcou, en se frottant la tête encore endolorie par l’empoignade salvatrice. A propos, Signour Phial, je ne sais comment vous remercier de m’avoir sauvé la vie...       <br />
       — Ce n’est rien, mon petit, mais tu me remercieras plus tard, car j’ai encore affaire avec ce monstre épais, avant qu’il ne sombre en catalepsie. Cher Lourd, continua-t-il à l’adresse de la souche minéralisée, puis-je savoir votre nom ?       <br />
       — Chbaoum Achoupf, de la tribu des Floconneuses Soeurs... Notre territoire est situé plus à l’Est, avant les premières falaises du Wino, mais j’étais en visite chez mes cousines Dupoids.       <br />
       — Cher Chbaoum, pourriez-vous nous soulager d'une grande inquiétude, en nous prévenant de la présence de vos congénères dans les environs circonvoisins ?       <br />
       — Eh bien, sur ce point, je puis vous renseigner : pas un frère ou une soeur dans les alentours, sur des dizaines de lieues à la ronde, et cela de façon sûre. Vous savez que nous disposons d’un sens spécial de la famille.       <br />
       — Sens de la famille, en quel sens l’entendez-vous ?        <br />
       — Oh, fit Chbaoum sur le ton du plus profond ennui, il y a l’ouïe, l’odorat, le toucher, et le sens de la famille. C’est bien connu, et parfois fort gênant, surtout lorsque nous voulons nous rencontrer de façon plus intime. »       <br />
       Il sembla à Augustin que la partie supérieure de la masse informe prenait une teinte de brique rosée en prononçant ces mots, puis cette impression se dissipa, et le bloc rocailleux s’attrista en produisant un son proche de la plainte du vent du Nord.        <br />
       «  Ooh, mais pourquoi évoquer des rêves agréables, alors que je suis plongé dans une si triste condition ? se lamenta le Lourd. Me voila bon pour faire le caillou pendant toute la saison, car je n’aurais jamais assez d’énergie pour retrouver mon nid et chanter l’appel. Je suis vide et délaissé... sans courage pour chercher la groupenouille...       <br />
       — Ecoutez-moi, dit Phial, voulez-vous que nous vous ramassions de la groupenouille ? »       <br />
       Un claquement joyeux retentit entre deux lames de silex, dans le fond de la porte rocheuse.       <br />
       « Vous feriez cela pour le pauvre Chbaoum ? Ce serait évidemment merveilleux. Je pourrais remonter là-haut très vite, et... Mais sans doute vous moquez-vous ?       <br />
       — Non point, dit Phial, nous le ferons. A une condition...       <br />
       — Je me doutais bien que cela n’irait pas sans complication, déplora le Lourd, et il se figea dans une prudente expectative.       <br />
       — Voila, dit Phial, pendant que mes compagnons partent dans la forêt cueillir des tiges de groupenouille, vous allez répondre à quelques questions, et surtout sans vous endormir.       <br />
       — Ce n’est que cela ! soupira Chbaoum, soulagé, je m’attendais à pire. Je ferai ce que vous dites... bien que je ne puisse vous certifier que je resterai éveillé. Dans notre espèce, l’assoupissement survient sans que nous en soyons prévenus par une langueur prémonitoire.        <br />
       — Je sais, dit Phial, mais si vous-vous endormez, vous n’aurez PAS de groupenouille. »       <br />
       Plusieurs écailles de pierre tombèrent du corps grenu.       <br />
       « Mon corps a bien compris. Dépêchez-vous tout de même, je vous en prie...       <br />
       — Bien, laissez-moi donner mes instructions. »       <br />
              <br />
       Phial convoqua les membres de l’expédition. Il ordonna à Pimlic de décrire la plante recherchée à ses compagnons, puis de diriger une cueillette, ensemble. Après avoir bien observé le premier bouquet, on pourrait se séparer en petits groupes, à condition que chacun ne s’éloigne pas sans marquer son trajet. Les Indiens, déjà entrés en communication avec la forêt, écoutaient ces conseils avec un zeste d’ironie, mais sans manquer de respect. Le mot “groupenouille” ne signifiait rien pour eux, mais Capitaine-Papa attendait de voir le végétal en question, subodorant qu’il s’agissait d’un genre voisin de ce qu’ils connaissaient fort bien en Guyane, à l'ombre des cacaoyers ou des palmiers-de-marais.        <br />
       Pimlic entraîna la troupe dans le sous-bois, et Phial revint à Chbaoum Achoupf, en espérant qu’il n’ait pas entre-temps plongé dans le plus profond sommeil. Par bonheur, il n’en était rien.        <br />
              <br />
       Phial n’avait pas seulement congédié ses compagnons pour qu’ils collectassent le chaume parfumé dont se nourrissait le Lourd, mais aussi pour garder pour lui certaines des informations que ce dernier lui fournirait. Non qu’il se défiât des membres de la troupe, mais il ne souhaitait pas qu’Augustin, ou même Pimlic prissent connaissance de certains faits, avant, du moins, qu’il ait lui-même su comment en tirer parti.       <br />
       « Que souhaitez-vous entendre, Monsieur l’Humain aux bottes noires ? demanda le morceau de montagne, dans un grincement plus aigu qu’auparavant.       <br />
       — C’est facile : que raconte-t’on dans la forêt en ce moment ? quels animaux ou quels êtres humains s’y promènent ou s’y cachent-ils ? Bref, je désire savoir quels dangers et quelles opportunités nous pouvons rencontrer dans notre route vers le mont Wino ...       <br />
       — Bien qu’il me soit pénible de parler longuement, ce qui épaissit mon huile minérale, dit Chbaoum, je vais tenter de vous répondre, en vous contant ce qui m’est récemment arrivé dans cette région du monde, et ce qui m’est parvenu aux oreilles, soit directement, soit via le sens de la famille.       <br />
       — Eh oui, dit Phial, c’est cela ou PAS de groupenouille... »       <br />
       La grande main de roche clivée se leva et se rabattit avec fatalisme. Le Lourd se mit à chantonner d'un ton alangui, ponctué de respirations hululantes .       <br />
       « Comme je survolais les plans de Wols        <br />
       (car en phase légère, nous sommes aériens comme des nuages),        <br />
       il y a peut-être une douzaine de jours,        <br />
       je vis une fumée s’élever, fort noire, circulâtre et voluteuse,        <br />
       du dessous de grands frênes en gloire de feuillaison.        <br />
       Je m’éloignais aussitôt du lieu, car nous autres Lourds,       <br />
       n’aimons pas le guerroiement ou toute autre violence,       <br />
       mais je pensais que la cabane de Surveillance        <br />
       située à peu près à l’aplomb de l’écharpe de suie,       <br />
       était en feu. En ce cas, on avait dû l’y mettre,       <br />
       le feu.       <br />
       La cabane incendiée, cela n’avait point eu lieu depuis au moins       <br />
       trois successions de Lourds, soit environ deux générations humaines,        <br />
       lors de la précédente Enflure de Dragon.        <br />
       — Oui, mon père me l’a racontée, l'interrompit Phial, rêveur. Il était alors capitaine de Juridiction à la Ménile...       <br />
       — Il paraît que le ciel faillit basculer dans la mer et que nombre        <br />
       de monts en équilibre s’écroulèrent dans leurs vallées.        <br />
       — On le dit, acquiesça Phial.       <br />
       — C'est pourquoi, face à ce signe, je me sentis inquiet        <br />
       pendant plusieurs jours,        <br />
       mais rien ne survenant d’autre,        <br />
       je me tranquillisai et pus m’adonner à la succion de plusieurs petits bouleaux délicieux.        <br />
       — Ah, vous sucez aussi les bouleaux ?       <br />
       — Oui, par la pointe, comme avec des pailles,        <br />
       mais sans les tuer,        <br />
       bien sûr.        <br />
       Cela leur remonte juste un peu la sève dans la cime        <br />
       et les saoule passablement. Et nous grignotons aussi        <br />
       les boules de gui,        <br />
       à l’heure de la chiroine.        <br />
       Toutefois, ces mets de choix        <br />
       ont comme effet       <br />
       de ralentir notre course et de nous appesantir peu à peu.        <br />
       Je me préparais donc à me poser dans une clairière       <br />
        pour la sieste,        <br />
       quand j’entendis le vacarme d’une galopade effrénée,        <br />
       et dus me retenir de toutes mes forces à un tronc, pour ne pas venir heurter du séant deux êtres fort rapides,        <br />
       à la poursuite l’un de l’autre.        <br />
       J’eus à peine le temps de les voir, mais il s’agissait d’Humains       <br />
        à cheval,        <br />
       et le poursuivant était revêtu d’une houppelande sombre,        <br />
       dont les pans flottaient derrière lui.       <br />
       — Hm, dit Phial, avez-vous pu observer, par hasard, comment étaient le visage ou les yeux de cet homme ?       <br />
       — Non, je n’ai pu l’apercevoir que de dos, et        <br />
       pendant quelques secondes,        <br />
       avant que je ne cligne des panneaux.       <br />
       En revanche, le poursuivi se retourna une fois,        <br />
       pris de panique       <br />
        et je vis que        <br />
       ses yeux lançaient des éclairs        <br />
       couleur de ciel.        <br />
       — Le vêtement du poursuivi a-t-il retenu votre attention par quelque détail ?       <br />
       — Non, sauf peut-être,        <br />
       avant qu’il ne disparaisse entre les troncs, ce que je pris pour       <br />
       une écharpe rouge...        <br />
       — En êtes vous sûr ? demanda Phial, le sourcil gauche haussé en accent circonflexe, signe de souci.        <br />
       — Hélas, fit la grande bouche rouillée, pas vraiment.        <br />
       Ils allaient si vite...       <br />
       — Bien, dit Phial qui surveillait les plaques articulées au dessus de ce qui pouvait passer pour de vagues orbites, et dont la descente progressive aurait sans doute signifié que l’être s’assoupissait. Auriez-vous remarqué autre chose..?       <br />
       — Quoi ?       <br />
       — AUTRE CHOSE ?       <br />
       — Non, sauf la routine habituelle : des sangliers courant,        <br />
       par ici, par là,        <br />
       un gros bovidé tué par un crocaster et laissé là,        <br />
       carcasse ouverte,        <br />
       de grands cerfs blancs partis en brâme,        <br />
       sur les pentes du Wino.        <br />
       Et tout à l’horizon, le campanile blanc de Logatrou,        <br />
       entre les hauts monts à la peau grumeleuse... »       <br />
              <br />
       Un son caverneux se répercuta dans la profondeur du Lourd : il baillait. Mauvais signe !       <br />
       « Mon cher Chbaoum, restez éveillé, je vous prie, je sens la groupenouille qui arrive !       <br />
       — QUOI ? émit la chose, avec un bruit rappelant le rideau de fer d’une boutique qui remonte très vite.       <br />
       — J’entends mes compagnons s’en revenant par les sentiers. Nulle doute que la récolte a été bonne. Tenez bon jusqu’au repas...       <br />
       — Je vais essayer, mais faites vite, mon ami,        <br />
       sans quoi        <br />
       vous n’aurez plus ici qu’un gros rocher mort        <br />
       jusqu’à la saison prochaine...       <br />
       — Ce serait au moins çà de gagné pour ceux que vous ne tassez point, fit Phial, aigre-doux. Mais enfin, votre renseignement m’a peut-être été précieux.       <br />
       — J’en suis aise », fit le Lourd, frémissant sur son assise comme s’il voulait se tourner pour voir arriver la compagnie.       <br />
       Pimlic émergea des grandes fougères, un panier de branches sous le bras.        <br />
       « Alors, Ami, as-tu trouvé de quoi sustenter notre informateur ?       <br />
       — Mm, fit le jardinier, avec une moue dégoûtée, la groupenouille n’abonde pas dans les parages... J’ai fait ce que j’ai pu... »       <br />
       Il s’approcha de la chose et plongea la main dans le panier, en retirant de grosses baies violettes à l’extrémité en panache.       <br />
       « Où est-ce que je...       <br />
       — Par ici, dit Phial indiquant l’anfractuosité buccale du Lourd, jette-y les graines en pluie... »       <br />
       Pimlic s’exécuta, et, dans un grondement de meule, une broyeuse invisible se mit à tourner dans les joues du Lourd. A la troisième poignée de baies, le monstre émettait un ronronnement, en trépidant sur place. Quand les autres humains revinrent, le miracle s’accomplit : le gros derrière gris se souleva, et avec une extrême rapidité les bras de pierre se plièrent et se détendirent autour d’un tronc de cèdre, entraînant tout le corps massif dans l'escalade aérienne.        <br />
       « Ah çà ! fit Païcou, il n’a même pas attendu le dessert...       <br />
       — Car vous aviez également trouvé la plante ? s’étonna Phial.       <br />
       — Bien sûr, répondirent en coeur les trois Indiens, en montrant les jolies récoltes qu’ils avaient entassées dans des linges sur leur poitrine.       <br />
       — Qu’à cela ne tienne, laissons la groupenouille au pied de l’arbre, il la sentira et viendra manger quand il le souhaitera. Après tout, c’est un brave Lourd. »        <br />
       Phial remarqua que Païcou enroulait rapidement autour de sa taille une liane d’aspect repoussant.       <br />
       « Ha ! ha !, mon jeune ami, on se fournit en chondodendron tomentosum ? »       <br />
       Païcou lui renvoya un sourire énigmatique et s’éloigna en silence.       <br />
       Pimlic interrogea des yeux son maître.       <br />
       « Eh oui, mon bêta. Contrairement à ce Guyanais, tu ne sais visiblement pas reconnaître la plante à curare. »       <br />
       Le  jardinier se renfrogna.       <br />
       « Je n’en ai pas l’usage pour la confection de vos soupes. Peut-être devrais-je parfois les en saupoudrer. Vous feriez sans doute moins de bêtises au réveil.       <br />
       « Tais-toi donc, vieil escarglouche ! »        <br />
       L'on se remettait en selle quand Augustin et Jean firent leur apparition dans la clairière, bredouilles évidemment, sous les applaudissements et les sifflets nourris.        <br />
       L’hilarité cessa aussitôt : des crissements sinistres se faisaient entendre dans les hauteurs, et l'on se dépêcha de reprendre la route avant qu’un train de roches ne s’abatte sur les voyageurs.       <br />
       Habilement questionné par Augustin, Phial répondit évasivement à propos du témoignage du Lourd. Les indices étaient trop minces, pour valoir d’être mentionnés. Mais le Signour ouvrait l’oeil et l’oreille, à mesure qu’ils se rapprochaient de la Cabane de Surveillance. La troupe y bivouaquerait pour la nuit, brûlée ou non, si toutefois l’eau du puits voisin n’avait pas été souillée.       <br />
       Un dernier effort attendait les méyots surchargés. Du fond d'un défilé entre deux falaises de spathfeld, étincelantes dans le soleil de cinq heures, nous rejoignîmes un carrefour forestier. Un gigantesque cèdre y avait rassemblé ses rejetons autour de lui. Phial mit pied à terre, et se cacha derrière le tronc pour observer le site de la cabane.       <br />
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       Tabiraho, essoufflé, se tut un long moment, mais Pierre Boucquard ne s’en rendit pas compte : il planait sur les ailes du rêve éveillé qu’avait induit en lui la merveilleuse narration. Il en était venu à se dire que, réalité ou légende, peu importait. Il était seulement dommage que le vieux conteur ne puisse être enregistré. Il n’aurait vraisemblablement pas accepté de voir sa parole volée par une lourde machine tournante, et Pierre n’avait pas la force de prendre des notes.  « Mais au fond que me chaut ?, se disait-il.  L’essentiel est que l’histoire me soit dédiée, à moi seul ici et maintenant, au risque d’épuiser ce vieillard. Quel hommage ! ».         <br />
       Et puis il y avait tout de même cette certitude : un fond de vérité était logé dans cette chronique, même enjolivée par un poète épique digne d’Homère. Celui-ci n’avait absolument pas pu inventer Jean et Augustin, ni leur apparence. Certes, il existait nombre d’Augustin et de Jean parmi les patronymes répandus par les Français depuis le XVIIe siècle dans les îles, ou leurs équivalents anglais ou espagnols. Mais il s’agissait le plus souvent de familles noires ayant depuis longtemps absorbé les traits d’un géniteur blanc… Sauf parfois des yeux bleus, tout étonnés de se retrouver là, au milieu d’un visage africain, certainement plus souriant que leur premier habitacle breton ou normand !       <br />
       Peut-être était-ce la nostalgie portée par ces yeux qui avait poussé les prédécesseurs de Tabiraho à imaginer la versatilité dermique des habitants de Guama ?  Peut-être était-ce là le plus ancien et le plus passionné des désirs des gens des îles, que de brouiller enfin définitivement les différences visibles…, ces marqueurs du destin social et historique,  sans pour autant abandonner les avantages de chaque parure naturelle ?         <br />
       Mais pourquoi vouloir afficher tant de scepticisme ?  Il était aussi possible, après tout, que Mère Nature ait su produire, en un unique endroit un habile mélange variable selon les heures, sans doute plus protecteur du soleil océanique que la pigmentation fixée une fois pour toutes. Ce ne serait pas la première fois que dans l’immense réservoir de formes de vies de la région, se produiraient des anomalies durables, bien que pas toujours favorables. Ne disait-on pas de telle tribu amazonienne qu’elle avait perdu le mouvement latéral des yeux, obligeant chaque individu à tourner brusquement la tête, à la façon du perroquet Psitaccus Versicolor ?  Ou encore que telle autre avait récupéré la toison intégrale de nos ancêtres Erectus, bébés et femmes étant aussi barbus que les hommes ?  Ou bien que certains descendants des détenus avaient le pied gauche bien plus puissant que le droit, en souvenir de l’effort pratiqué par leurs aïeuls pour traîner leur boulet ?   Boucquard ne souscrivait pas à toutes ces fables faribolesques, mais, là encore, il devait bien avoir du grain dans l’ivraie, et du vrai dans le faux. Il avait lui-même observé un marin d’eau douce (ou de pétrole, s’agissant du lac Maracaïbo) dont la casquette de capitaine s’était fondue à son cuir chevelu, de telle sorte qu’il ne pouvait plus la quitter, ni en dormant, ni sous la douche. Elle paraissait aussi curieusement se régénérer, comme si les cheveux se tissaient en poussant pour reformer la partie trop usée, voire redessiner, d’une touffe de blondeur, l’ancre d’or frontale qui consacrait la dignité de son rang.       <br />
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       Tout semblait calme. La maisonnette de rondins moussus était là, depuis toujours, enveloppée de chikruas bleus. La rampe et l’abreuvoir étaient déserts, la porte fermée.        <br />
       Phial donna le signal et s’avança en terrain découvert, s’abritant prudemment d’un tir éventuel derrière la pauvre Taradelle, indifférente à la mauvaise pensée de son maître.       <br />
       Le sol alentour avait été piétiné par trois chevaux quelques dizaines d’heures auparavant, mais le refuge était vide et propre, hormis l’âtre noirci. Fourbue, la compagnie s’installa. Chacun étendit sa paillasse et sa couverture, tandis que Pimlic et Arcomo préparaient le foyer.        <br />
       Ce fut Arcomo qui attira l’attention de Pimlic sur la chaîne de la grande calebasse de bronze.        <br />
       « Mais...  c’est du sang ! » s’écria le jardinier d’une voix perchée, le visage traversé de raies blafardes.        <br />
       Augustin et Phial s’approchèrent. Le signour de Michemin examina la trace grasse qui poissait la chaîne, à mi-hauteur.       <br />
       « Du sang humain, si je ne me trompe.       <br />
       — A quoi le voyez-vous ? s’informa Augustin.       <br />
       — A la façon dont il a séché.       <br />
       — Une personne blessée s’est servie du chaudron.       <br />
       — Mm, c’est possible.       <br />
       — Récemment ?       <br />
       — Probablement.»        <br />
       Phial, visiblement soucieux, fit le tour des lieux, sans découvrir d’autres indices. On trouva du bois sec dans un appentis. Le feu s’éleva, repoussant la fraîcheur humide. Tous soupèrent de grand appétit, appréciant les champignons collectés par Pimlic et les condiments ajoutés par Arcomo. Puis, les uns chantèrent ou devisèrent, les autres somnolèrent. Sur le perron de rondins, Augustin s’était installé à cheval sur la barrière. Il tendit son flacon de tafia au Signour.        <br />
       « Sacremiole, vous m’aviez caché la chose !       <br />
       —Il n’y en a pas d’autre.       <br />
       —Mmm... c’est bon. dit Phial après une gorgée. M’rappelle la ragomielle de Draco, un fort alcool distillé, augmenté de mi...  »       <br />
       Un hurlement glaça le sang de toute la troupe.       <br />
       « C’est Païcou ! affirma Capitaine-Papa, le gamin fait encore de siennes ! »       <br />
       Le cri déchirant reprit, ce qui permit d’en situer la provenance derrière la cabane. On y courut, sans rien voir qu’un potager embroussaillé, et la ferronnerie spiralée d’un vieux puits.        <br />
       A nouveau, le gémissement s'éleva d’un fourré d’épineux.       <br />
       « Là !» fit Arcomo : derrière le hallier remuait la silhouette de Païcou, dont la tête semblait bloquée dans la fourche d’un arbre trapu. Il faut croire que le jeune Guyanais avait un talent pour se faire remarquer, ou pour déclencher les situations dramatiques, sans lesquelles le voyage aurait été trop ennuyeux.       <br />
       « Qu'est-ce qui t’arrive, jeune Frère ? demanda Capitaine-Papa contenant son émotion .       <br />
       — Ah, c’est vous... dit Païcou presque calme. J’ai l’impression que je suis coincé...       <br />
       — Tu as mal ?       <br />
       — Pas vraiment, mais...       <br />
       — Cet imbécile s’est fait prendre par un arbroeil, coupa Phial. Si on ne le dégage pas d’ici cinq minutes, il ne fera plus qu’un avec ce bois vivant. Laissez-moi faire... »        <br />
       Il pénétra dans le buisson de fragans derrière lequel Païcou était immobilisé, et se fraya un passage dans la ramure acérée, jusqu’au tronc contre lequel Le jeune indien était debout, les yeux cachés par une branche sinueuse, appliquée à son visage comme un bandeau.        <br />
       « Qu'est-ce qui lui arrive ? chuchota Capitaine Papa.       <br />
       — Oh, dit Phial, il a été attiré par l’éclat d’un fruit-perle. Il a tenté de regarder dans le creux de la branche, et l’arbroeil l’a attrapé... par les yeux.       <br />
       — Par les yeux ? s’écria Pimlic horrifié.       <br />
       — Oui. Cela s’est rabattu autour de sa tête, et cela commence à émettre des bourgeons qui vont passer sous la peau, et le transformer en écorce, avant de le boire de l’intérieur.       <br />
       — Mais c’est abominable ! Il faut scier cette horreur au plus vite, pressa Augustin.       <br />
       — Et lui trancher le nez par la même occasion ? J’ai une meilleure idée... »       <br />
       Il s’approcha de l’arbroeil, évitant tout contact avec de gros glands bulbeux, et finit par se coller contre le tronc, de l’autre côté du jeune homme.       <br />
       « Païcou ?       <br />
       — Oui, gémit l'intéressé.       <br />
       — Tu vas me décrire ce que tu vois... Vas-y.       <br />
       — C’est beau, murmura Païcou, c’est comme la mer...       <br />
       — Tu vois la mer dans l’arbre ?       <br />
       — Oui, la plage grise, l’eau avec des remous... Des vagues qui tombent lentement, lentement...       <br />
       — Bien. dit Phial. Il sortit sa dague et la pointa sur un noeud du tronc. Continue à décrire...       <br />
       — C’est toujours la même chose, mais les vagues sont plus grosses et plus bleues.       <br />
       —Parfait. Est-ce que tu vois autre chose, dans le ciel ?       <br />
       — Je ne distingue pas. Je ne peux pas tourner les yeux, çà me fixe tout le front...       <br />
       — Essaie, conjura Phial, impérieusement.       <br />
       — Il y a une sorte de boule blanche, globuleuse...       <br />
       — Est-ce qu’elle tourne ou est-elle immobile  ?       <br />
       — Je crois qu’elle... elle commence à tourner en se rapprochant... comme un tourbillon, elle descend, elle descend... C’est joli...       <br />
       — Mais c’est mortel. S’approche-t-elle de toi ?       <br />
       — Oui. Elle va me faire mal ?       <br />
       — A un moment, elle deviendra rose et tu crieras très fort qu’elle est rose, d’accord ?       <br />
       — Oui... mais elle est blanche... Maintenant elle est juste devant le bout de mon nez... elle vient, elle vient... Ah, çà me picote...       <br />
       — Elle est rose ?        <br />
       — Non... non.. Ah SI ! elle est ROSE... »       <br />
       Païcou poussa un hurlement et se tordit en un spasme douloureux. D'un geste vif, Phial enfonça la dague dans une fente de l’écorce, jusqu’à la garde. Il y eut un craquement sec comme la foudre et l’arbre trembla. La branche mobile se rétracta. Le jeune indien roula dans l’herbe, tel un fruit mûr, les mains sur les yeux.       <br />
       « Décidément dit Jean, ce godelureau collectionne les expériences.       <br />
       — Cette fois, c’est ma faute, admit le Signour, j’aurais dû me souvenir que le verger de la cabane avait autrefois servi à une voyante, qui élevait les arbroeils pour améliorer ses breuvages magiques.        <br />
       — As-tu au moins observé quelque chose d’intéressant mon garçon ? demanda Arcomo, paternel, en relevant Païcou qui se massait méthodiquement les yeux.       <br />
       — Rien que la mer, mais au début il y avait aussi des chevaux qui couraient sur la plage.       <br />
       — Ah? dit Phial, tu es sûr ? Etaient-ils montés?       <br />
       — Je n’ai pas bien vu, mais c’est possible. C’était une vision fugitive, avec du blanc et du rouge.       <br />
       — Mm, du blanc et du rouge...  » médita Phial.        <br />
              <br />
       Sur les mains de Païcou un réseau de veinules vertes courait en tous sens. Il y en avait de plus sombres sur ses paupières, ses tempes et ses pommettes. Elles brouillaient le tracé rectangulaire des tatouages rituels de son visage. Ses yeux rougis aux pupilles élargies n’avaient pas l’air d’avoir trop souffert.       <br />
       « Pimlic, ordonna Phial, tu feras un onguent de moirelle pour les mains et le visage du garçon... Allons dormir, maintenant. Nous serons réveillés de bon matin, par le caquetage d’enfer des perroquiots et des opalins.        <br />
       — Dormir ? Ah çà non...» protesta Païcou.       <br />
       Arcomo et Capitaine-Papa secouèrent la tête, mais n’exprimèrent aucun reproche, inutile au demeurant.        <br />
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       Il peut faire frais la nuit sous les tropiques, au creux de certaines forêts de montagne, nommées « forêts desnuages». Capitaine-Papa jouissait de la douce chaleur de l'âtre alimenté en grosses bûches. Près de lui, Pimlic discutait avec Jean à mi-voix (pour ne pas être entendus des maîtres qui jouaient aux cartes sur la petite terrasse). Il était question de l'étrangeté du jeune Chef.        <br />
       « Mon maître, disait Jean, est un fort brave gentilhomme, comme il est rare d'en trouver encore chez nous, dans les contrées occidentales du monde. Je l'aime et vous ne pourrez pas tirer de moi le moindre ragot infamant.       <br />
       — Là n'est pas mon intention ! se récria Pimlic. Je veux seulement savoir pourquoi il semble à la fois gai et triste, souple et dur... Tantôt à l'aise dans la conversation et tantôt absent de ce monde-ci et en visite dans un autre, où il adresse des mouvements de lèvres à d'invisibles fantômes.       <br />
       — Vous avez remarqué ? fit Jean un peu inquiet. Cela n'est pas bien grave. Je lui connais cette habitude depuis qu'il est petit. Mon maître, voyez-vous, ajouta-t-il du ton de la confidence, est une nature rêveuse et imaginative. Quand vous le voyez ainsi parler au vide, c'est qu'il est en train d'inventer un projet nouveau. J'ai donc, vous le pensez bien, appris à redouter ces airs-là ! Je m'empresse de le ramener sur terre, par exemple en lui proposant de jouer aux échecs, ce qu'il apprécie grandement.        <br />
       — D'où lui vient, d'après vous, ce penchant à la rêverie ? demanda Pimlic.       <br />
       —Mes amis, je dois vous dire que mon maître, encore bien jeune puisqu'il n'a pas la trentaine, a déjà plusieurs vies derrière lui. Il a été marié, mais s’est détaché d'une épouse trop jeune. Père, et pourtant désireux de ne faire connaître à ses enfants que la figure glorieuse qu'il ramènera de ses voyages. Il fut déjà presque tout : marchand de liège, propriétaire de cannes, fabricant de rhum, ingénieur, interprète et même médecin de bord improvisé, lorsqu’il fit une attelle à un subrécargue, à qui la chute d'une poulie avait déjeté le pied. Il vécut d'abord en France, notre mère patrie, et bientôt, son père étant mort, il fut recueilli dans les Antilles, voisines d'ici-même si je l'en crois, où il fut élevé par une bonne nourrice créole. Retourné sur la terre natale, il n'y resta que pour faire naviguer des bateaux pleins de bouchon, avant de quitter tout métier chrétien pour s'adonner à l'aventure. Il n'était pas humain de l'y laisser s'engouffrer seul, et je le suivis, laissant à mon tour femme et enfants.       <br />
       — Mais c'est terrible, dit Pimlic. Et tout cela sans raison ?       <br />
       — Sur ce point, vous devrez entendre mon maître exposer de sa bouche ses motivations profondes, dit Jean, allumant une bouffarde de choulcave grise (la pire).       <br />
       — Mais vous aurez bien une opinion... suggéra le jardinier, lissant la paille drue de sa barbe.       <br />
       — Ce que je puis vous dire, c'est que mon maître aime sillonner le monde, et que cet univers-ci, qu'il a découvert par hasard, grâce à une carte peut-être magique, le passionne pour le moment... Mais je sais qu'il risque de se lasser, car il ne s'éprend rien tant que d'une nouvelle lubie, une fois défloré un certain sujet.       <br />
       — Vous prétendez que votre maître a encouru les rigueurs du Grand Dragon, sans compter les fièvres de l'Orinoco et d'autres fleuves chargés de miasmes, à seule fin d'augmenter sa collection d'histoires vécues ?       <br />
       — Il y a de cela », convint Jean en se frottant l’entrejambe d'un geste qui aurait probablement été élégant chez les hommes de la forêt d'Afrique qu'on appelle Ouran-outan.        <br />
       Il baissa la voix : « En réalité, le jeune Monsieur a également une passion, fort durable, celle-là.       <br />
       — Et qui est ?        <br />
       — Il faut me promettre de ne pas répéter.       <br />
       — Bien sûr, Signour, dit Pimlic, et je pense que l'on peut compter sur les Indiens pour demeurer aussi muets que des tamanoirs quand leur langue est chargée de fourmis.       <br />
       Capitaine-Papa goûta la métaphore, et confirma le propos de Pimlic : les Indiens ne diraient rien.       <br />
       « Alors, voila : ce jeune homme s'est entiché des mystères du temps. Il se figure, sans y croire vraiment et souvent en en riant, qu'il existe une porte temporelle...       <br />
       — Une porte temporelle, répéta Pimlic, qu'est-ce que c'est que cet oiseau ?       <br />
       — Pas un oiseau, dit sérieusement Jean : une PORTE. Oui, une porte qui rapprocherait deux époques complètement différentes. S'il la découvrait, mon maître pourrait peut-être revenir avant sa propre naissance.        <br />
       — Et voir ses parents s'embrasser ? Quelle fadaise, dit Pimlic en secouant la tête.        <br />
       — Bien pire, dit Capitaine-Papa. L'un de nos contes fondateurs dit que Grand Guépard passa de l'autre côté de la lune et aperçut ses parents qui riaient ensemble.       <br />
       — Un euphémisme, je suppose, dit Pimlic, dont les bandes de couleur oscillaient maintenant entre le rose tendre et le rouge pivoine.       <br />
       — Mais il fit un peu de bruit, et les parents, effrayés, cessèrent de rire. Aussitôt Guépard, qui était justement le fruit de cette rencontre, disparut dans le non-être. Il fallut toute la bonne volonté du Paresseux Suprême pour aller l'y rechercher. Ce qui lui prit un demi-siècle, rien que pour descendre de son arbre.        <br />
       — Amusant, dit Jean, mais je ne suis pas sûr d'avoir compris l'affaire du non-être.        <br />
       — Ce n'est pas grave, dit Pimlic. Cela veut dire, à la façon indienne, que vous ne pouvez pas revenir avant d'être né, car vous risquez de déranger la tendre activité qui vous a vous-même produit. Je trouve donc assez étrange que votre maître se consacre à une idée aussi bizarre.        <br />
       — Oh, il n'y consacre qu'une faible partie de son temps, je dois le reconnaître. Comme un amusement de l'esprit, si vous voulez.       <br />
       — Ce n'est pas très amusant, dit Capitaine-Papa, car même si l'on se contente d'applaudir à sa propre conception, c'est comme si l’on naissait de sa propre volonté. Et si l'on naît de soi-même, qui est alors ce soi-même, sinon un trou sans nom ?       <br />
       — Mm, médita Pimlic, çà a l'air profond, ce que vous dites, mon ami.       <br />
       — Si profond que je n'y vois goutte, ajouta Jean. Je crois que je vais aller me coucher.       <br />
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       Le lendemain, on atteignit le bord des plateaux que longeait la route du Nord. Elle contournait le piémont du Wino, dans la direction de Logatrou puis vers les collines de Pathiol.       <br />
       Le paysage, battu de vents, était monotone. Les bêtes allaient leur train sans se faire prier, et Phial en profita pour initier ses compagnons à quelques aspects de la vie de ce petit monde.        <br />
       L’ensemble de l’archipel (qui aurait compté à l’époque quelques centaines de milliers d’habitants) était régi -et l’est peut-être encore- par une règle étrange : tout le monde était censé participer à un jeu .       <br />
       D’après ce que Capitaine-Papa en comprit, le jeu fondamental des habitants de l’Archipel consistait à établir entre les îles une harmonie qui refléterait “l’équilibre céleste”. Il n’y avait pas d’île dominante, bien que chaque île ne songeât qu’à contester la règle du jeu proposée par la voisine, et que chacune affirmât sa prééminence en quelque matière sur toutes les autres. Par exemple, Clotone prétendait diriger l’archipel, au nom du fait qu’elle était la plus populeuse, et que sa monnaie, la Fufe, régnait sans partage. Mais Périache affirmait que la destinée des îles était entre les mains des prédictions et des sorts lancés par ses terribles magiciens. Quant à Lario, elle contestait systématiquement la politique de Clotone. Et curieusement, tant que cette contestation durait, une certaine démocratie régnait à Clotone.        <br />
       Beaucoup de cela rappelait à Augustin l’état de querelle incessante qui marquait le reste du monde.       <br />
        « Mais, s’enquit-il, comment pouvez-vous concilier cette compétition belliqueuse avec l’affirmation que les Guamaais recherchent l’équilibre de leur univers ?       <br />
       — Eh bien voilà, expliqua Phial : juste au moment où de malins génies de la politique triomphent à Clotone en persuadant tout le monde de la justesse de leurs opinions ; au moment, donc, où ils parviennent à imposer une administration globale au nom de la démocratie, et que triomphe l’unification la plus “raisonnable”, il arrive toujours une chose impensable. Un mécanisme invisible se met en marche : un Maître des vannes mystérieux, dont personne n’a jamais découvert l’identité ni l’ingénieux dispositif, déclenche un gonflement subit du grand courant. Le Dragon enfle, enfle, et son flot de vagues monstrueuses coupe bientôt l’archipel en deux.        <br />
       —	Et  bien ?       <br />
       — Eh, ne voyez-vous donc pas ?  Le passage entre l’Est et l’Ouest devient alors périlleux, et même impraticable pendant de longs mois. Davantage isolés de l’île Capitale, les rebelles qui, traditionnellement, se concentrent sur Lario, se font plus facilement bandits sur Draco et enfin, sorciers sur Périache. Rebelles, bandits et magiciens tendent à s’unir et à devenir plus forts, car les expéditions punitives des lourdes flottes des Villacopes de Clotone deviennent plus rares à leur encontre. Au lieu de poursuive leur fuite, les habitants de Lario s’enhardissent. Ils prétendent revenir vers Clotone, où ils ont des parents ou des alliés, car la surveillance de la Passe (située au Nord, au delà des variations d'humeur du courant) est affaiblie, alors que leurs propres bateaux corsaires traversent plus facilement l’obstacle.        <br />
       Donc, tandis que les Clotonois se sentent paralysés, les féroces bandes de Draco et de Périache n’hésitent pas à chevaucher le Grand Dragon dans l’autre sens, tout en disposant peut-être aussi de voies de passage secrètes entre les îles. La vie politique des “îles civiles” se trouve peu à peu bouleversée. La concorde se rompt d’elle-même, l’économie recule, la pauvreté s’installe, et une révolution de palais finit par entraîner à l’abîme le Villacope en exercice.        <br />
       Un régime autoritaire prend alors le pouvoir sur une ou deux îles de Clotone, amenant inexorablement la séparation politique des républiques, et leur rééquilibrage. On revient enfin à la situation de départ, tandis que, tout aussi étrangement qu’il a surgi des eaux, notre Dragon d’y dilue à nouveau doucement.         <br />
       — Quel bizarre phénomène ! s’exclama Augustin. Si ce que vous m’expliquez est vrai, c’est unique dans l’histoire : la politique nivelée par un tour de robinet.       <br />
       — Pas tant que cela, fit sentencieusement Capitaine-Papa, j’ai moi-même vu des arrangements analogues parmi nos tribus de la côte orientale : la paix ou la guerre sont réglées par la crue du fleuve sur lequel ils vivent.       <br />
       — Je soutiens l’opinion de Capitaine-Papa, proclama Jean, toujours inattendu.  Dans ma région natale, plusieurs années de mauvais temps et de récoltes pourries entraînent toujours la misère, et la misère fait pousser le bandit de grand chemin comme le champignon.       <br />
       — Oui, mais ce que vous ne trouvez pas chez nous, remarqua Augustin, c’est l’influence inverse : la misère ne fait pas revenir le beau temps…        <br />
       — Qui sait ? » persista Jean, plus têtu qu’un âne.       <br />
              <br />
              <br />
       Passionné par les explications de Phial, Augustin posa plusieurs questions sur le Maître des vannes et sur le passage de Dysme, auxquelles le Signour de Michemin répondit de bonne grâce dans la limite de ses connaissances, parfois superficielles.        <br />
       « Vous savez, reconnut-il, je n’ai jamais profité des ouvrages accumulés par mon vieil oncle Karool dans la bibliothèque où ont dormi vos Indiens. Parfois, je me le reproche, car beaucoup d’événements insolites ou de comportements incongrus des Guamais s’expliquent en fin de compte par des causes situées dans l’histoire lointaine. Mais la vie nous bouscule, et l’on ne peut passer son temps à l’étude.       <br />
       — Certes, approuva Augustin, qui hésita un instant avant de poursuivre :       <br />
       — Je dois confesser un petit secret...       <br />
       — Ah, fit Phial, le sourcils en points d’interrogation, tandis que Pimlic se rapprochait, l’oreille en éveil.       <br />
       — Pendant que Arcomo, Païcou et Capitaine-Papa dormaient du sommeil le plus innocent dans votre bibliothèque, j'ai consulté quelques ouvrages, à la lumière d’une bougie...       <br />
       — Satrelotte, quel grand crime !ironisa le Signour, retenant sa monture attirée du côté du ravin, et qu’avez-vous donc découvert dans toute cette poussière ?       <br />
       — Oh, rien de concluant. La plupart des ouvrages sont rédigés en langue phrisogeoise, apparentée à notre grec ancien, mais assez éloignée tout de même pour que je ne puisse la décrypter aisément. Mais j’ai consulté un livre de géographie, fort bellement agrémenté de cartes et de gravures. J’y ai vu, en particulier un certain dessin, que j’ai reproduit.  Voici. »       <br />
       Augustin tendit un papier froissé à son noble compagnon qui le déplia pour l’examiner, tandis que Pimlic tentait désespérément d’amener son méyot à hauteur de Taradelle.        <br />
       « On dirait une porte creusée dans la montagne... Et ces pointillés semblent indiquer un couloir souterrain, comme la galerie d’une mine. C’est peut-être l’illustration d’un chapitre sur les mines d’asbalte de Draco. Je ne vois rien là d'extraordinaire.       <br />
       — Je ne crois pas qu’il s’agisse de Draco, mais de la Majeure, de la partie centrale de l’île, pas très éloignée d’ici, je suppose.       <br />
       — Ah, oui, vous avez raison, dit le Signour de Michemin examinant le papier avec plus de soin.        <br />
       — Avez-vous noté l’objet sombre à l’autre extrémité de ce que vous avez interprété comme un couloir ?       <br />
       — Mm... cette tache symboliserait-elle une ouverture se situant de l’autre côté de la montagne, comme l’entrée d’un tunnel ?       <br />
       — Oui, quelque chose comme cela.       <br />
       — Ce ne serait guère étonnant, car cette région est creusée ici et là de cours d’eau souterrains, parfois utilisés comme départs de puits de mines. Mais puis-je vous demander pourquoi vous-vous intéressez à ce genre de choses ?       <br />
       — Oh, fit Augustin, en rougissant légèrement, rien... Je m’intéresse aux passages, aux portes... de toutes sortes.       <br />
       — C’est votre droit. D’ailleurs, il est temps de faire halte... Pimlic, veux-tu te porter en avant avec un Indien, pour nous trouver une bonne place de bivouac ?        <br />
       — Certes, Maître, tout de suite » s’empressa Barbe de paille.       <br />
              <br />
       Un moment après, tout le monde se retrouvait à l’ombre d’un immense agra solitaire. Avancé sur un promontoire, telle une  main noire en visière, il dominait à l’Ouest un panorama portant jusqu’à l’extrémité de l’île, et laissant deviner au delà, dans la brume de chaleur de midi, les formes floues de Lario et de ses îlots précurseurs.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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               <br />
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       IV.       <br />
       Nadja Benjou       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Après déjeuner, Augustin s’échappa. Il souhaitait méditer à sa guise, marcher et courir pour détendre ses muscles crispés par la longue chevauchée, admirer le pays, et réfléchir à ses projets, au demeurant assez vagues.        <br />
       S'attarder sur certains indices occultes, ou jouir de la vie ? Le jeune homme penchait de plus en plus pour la seconde perspective. Il serait bien temps, plus tard, de reprendre le fil de sa quête fantastique. Les portes du temps l’avaient attendu jusque là. Elles pouvaient bien patienter encore. Ce qu’il y cherchait et qu’il devait y découvrir était trop important pour qu’il s’y rende insuffisamment préparé. Lorsqu’elles s’ouvriraient pour lui, il devrait être au mieux de sa forme, en pleine possession de ses moyens, et cet archipel constituait un merveilleux terrain d’entraînement. Il grimpa en bondissant une colline assez haute pour y découvrir un vaste aperçu. L'île était somptueuse. Epais tapis vert, la forêt en couvrait une large part, toute bruissante de milliers d’espèces et sillonnée de dizaines de rivières serpentant vers les vastes marais de l’ouest, tandis que la chaîne du Wino semblait être la colonne vertébrale d’un être ancien aux proportions colossales.  Là haut, des bandes d’oiseaux lui adressaient de joyeux appels, semblant l’appeler à l’aventure.       <br />
              <br />
       Mais déjà l’après-midi mûrissait. Il fallait faire demi-tour et rejoindre la compagnie, sans doute en train de se remettre en selle pour voyager à la fraîche. Dévalant un sentier de cabrasses, le garçon crut entendre un bruit. Il suspendit son pas, tel un chien d’arrêt, et regarda autour de lui, sans rien apercevoir. Il reprit sa marche. Les voix susurrantes du vent d’Ouest lui avaient joué un tour.        <br />
       Mais le son, presque inaudible, se répéta, plainte légère. Il provenait d’un tertre couvert d’arbustes aux feuilles en tridents. Au milieu du bosquet, un cèdre solitaire se penchait, agrippant ses racines comme des fouets. Le garçon s’approcha prudemment du tronc grenu.        <br />
       Une perle pourpre éclata sur une pierre, puis une autre, et une autre encore. Augustin toucha une minuscule étoile brillante : des gouttes de sang ! Il leva les yeux et distingua, plaquée à la flèche de l’arbre, une frêle silhouette, enveloppée d’un manteau qui avait du être blanc, et d’une grande écharpe rouge.       <br />
       « Eh, vous... Voulez-vous du secours ?       <br />
       — Oui ! répondit un souffle de voix. Si vous ne vous hâtez pas, je vais tomber,  le monde tourbillonne dans ma tête.       <br />
       — Tenez bon ! Agrippez-vous au tronc, je vais vous rejoindre... »       <br />
       Augustin attrapa la branche maîtresse et opéra un rétablissement qui le haussa à deux mètres du sol, déclenchant un envol d’oiseaux-sophores nichés dans le voisinage. Bientôt il parvint à la fourche où se tenait un garçon aux cheveux blonds. Non ! Une jeune fille vêtue de grossiers effets, qui soulignaient, par contraste, l’exquise beauté de ses traits.        <br />
       Du sang sourdait en abondance d’une plaie au dessus de son genou et dégoulinait sur le pentalon déchiré.        <br />
       « Vous sentez-vous capable de vous accrocher à moi ? demanda Augustin.        <br />
       — Je vais essayer », dit la jeune fille, libérant un bras hésitant.        <br />
       La voix fruitée était charmante, mais épuisée, et les grands yeux bleu-vert dénotaient un vertige intérieur.        <br />
       « Ne bougez pas. Donnez-moi votre écharpe, pour nous attacher.»       <br />
       La rescapée en appui sur son dos, Augustin assura chaque prise jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol, puis, il la fit étendre, la nuque sur l’écharpe, roulée sur une racine.        <br />
        « Vilaine écorchure...        <br />
       — Une chute de cheval, mais elle s’est réouverte en grimpant dans l’arbre.       <br />
       — Elle ne paraît pas profonde... mais il faut la nettoyer. »        <br />
       Augustin lui tendit sa gourde à laquelle elle but avidement, avant de verser le reste du contenu sur la blessure.       <br />
       « Je vais vous préparer un bandage de fortune. »       <br />
       Il déchira un mouchoir en bandes parallèles, dont, après avoir retroussé le pentalon, elle entoura sa jambe meurtrie.        <br />
       « Merci de votre sollicitude, Monsieur... que l'Équilibre vous soit propice, je dois avouer que j’étais à bout. »       <br />
       Elle lui tendit la main.       <br />
       « Que vous est-il arrivé ? »       <br />
       La voyageuse ne répondit pas, et tenta de se lever. Elle ne put réprimer une grimace et se rassit. Le mouvement découvrit sa gorge, et Augustin en aperçut la délicate plénitude.        <br />
       « Reposez-vous un peu, rien ne presse. Et vous devriez manger, vous êtes morte d’inanition ! »       <br />
       Il ouvrit sa besace et lui tendit un morceau pain.       <br />
       « Prenez aussi ces graines de carachuet, c’est revigorant.       <br />
       — Vous me sauvez.  Signour...        <br />
       — Augustin. Un voyageur d'Outremonde, en visite à Guama.        <br />
       — Je suis Nadja Benjou, des Benjou de Canémo, dans l’archipel de Clotone.       <br />
       « Nadja ? C’est ... »       <br />
       Augustin suspendit sa phrase : son interlocutrice fixait un point au delà de lui. Quelque chose de terrifiant. Elle se recroquevilla contre l’arbre, les yeux plissés pour ne pas voir l’intolérable.       <br />
       « ...TENTION ! »  émit-elle enfin d’une voix étranglée.       <br />
       Augustin n’avait pas attendu l’avertissement. Le réflexe le guida. Il esquissa un demi-cercle et lança vers l’arrière la lanière à boucle de son sac, pour dévier une attaque éventuelle. Le geste fut efficace. Le cuir siffla et s’enroula autour d’un poignet levé sur lui, dague brandie. Le lourd écusson de bronze frappa des phalanges, dont le propriétaire poussa un râle rauque. Le jeune homme tira d’un coup sec, à l’arraché. La main cinglée une deuxième fois, l’agresseur lâcha son arme, éructant d’imprécations sauvages. Augustin fit face, et dégaina l'épée.       <br />
       Cuirassé de noir et casqué jusqu'aux yeux, un personnage trapu, haletait, bras ballants, étonné de cette résistance imprévue.       <br />
       « Mais quel animal es-tu pour frapper aussi lâchement ? » s’exclama Augustin.       <br />
       L’adversaire recula, hurlant sa rage, cherchant où était retombé le long poignard. En vain.       <br />
       « Viens donc ! Tu vas être reçu maintenant... »        <br />
       L’homme répondit d’un sifflement, regard obscur sous une visière de métal, dents dégarnies au dessus de gencives rougeâtres et mousseuses. Il hésitait, évaluant ses chances.       <br />
       Il se décida soudain et leva la main au-dessus de son épaule, en tirant une mince lame damasquinée d'un fourreau attaché sur son dos. Il l’abattit de biais sur la gorge d'Augustin, qui devança le contact, d'un revers. Le choc fut si violent que la lame d’Augustin cassa net, au ras de la coquille, en même temps que l’arme de l’agresseur lui échappait à nouveau. La masse de muscles continua sur sa lancée, ses ongles jaunes cherchant à déchirer les artères du cou. Par bonheur, l’assaillant trébucha et tomba, la face dans l’herbe.        <br />
       Augustin lui décocha un coup de pied à la tempe. Les vertèbres de la nuque massive craquèrent, et le casque bruni sauta, dévoilant une hideuse calvitie, des oreilles déchiquetées de matou, des traits brûlés à l'acide.        <br />
       Le spadassin se releva, sonné, évoquant un chat monstrueux aveuglé par une lanterne. Revenu à lui, il vit son sabre osciller dans la dextre d'Augustin, tel le serpent qui va frapper. Il ne demanda pas son reste, et s’enfuit en grimaçant, mi-rampant mi-courant, butant contre les obstacles, dégringolant des déclivités rocailleuses, sans se retourner, sous les huées de la rescapée et de son sauveur. Il disparut enfin du paysage.        <br />
       Peu à peu les nuées d’oiseaux-sophores exaspérés se calmèrent et revinrent se nicher dans les chikruas.       <br />
       « Merci, fit la jeune fille, encore pâle de frayeur. Il allait vous poignarder, et m’aurait ensuite tuée séance tenante. Nos têtes seraient maintenant suspendues à sa ceinture, à la mode Zwölle. Je vous dois deux fois la vie... Ce qui fait beaucoup pour une seule demi-heure. »       <br />
       Augustin lâcha le sabre et s’assit à ses côtés, la nuque contre l’écorce.        <br />
       «Je n'avais vraiment rien entendu, fichtra! Vous m'avez alerté à temps !        <br />
       — Il a jailli si vite des buissons que je suis restée sans voix...       <br />
       ¬—Par bonheur, votre regard parlait pour vous. »       <br />
       Il repoussa du pied le casque d’acier dépoli aux bizarres oeillères.        <br />
       « Qui est ce sombre malandrin ?        <br />
        — L’homme que vous avez mis en fuite est... Nardor Botulis, un agent de la Sorteresse. Ou non ! plutôt un employé du Médiat, murmura Nadja, comme frappée tout en parlant, par une découverte inattendue.       <br />
       — La Forte... quoi ?       <br />
       La fille aux yeux d’azur sombre regarda Augustin d’un air étonné : « Sans doute, êtes-vous vraiment étranger à nos îles, Signour... La Sorteresse est la grande Magicienne de l’archipel. Elle préside le conseil des Magdes.       <br />
       —Et qu’est-ce que c’est que ces Mag...des ?       <br />
       —Oh, il faudrait du temps pour vous expliquer tout cela. Hélas, nous n’en disposons pas. »       <br />
       Elle se leva, aidée d’Augustin.        <br />
       « Je crois que çà ira maintenant. »       <br />
       Elle se tenait à l'arbre et tendit à nouveau une main que le jeune homme effleura d’un baiser.       <br />
       Elle la retira doucement, son regard s’éloignant.       <br />
       « Pensez-vous, Nadja, avoir assez de force pour m’accompagner au campement où mes amis m’attendent ?       <br />
       — Je le crois, mais auparavant… »       <br />
       Elle tira de son col un paquet de toile cousue, en cassa le lacet, et le tendit à Augustin.       <br />
       « Signour, je vous prie d’accepter ceci, qui est de la plus haute importance pour sauver des vies.       <br />
       — Je vous aiderais volontiers car vous m’êtes... sympathique, dit Augustin. Mais, ignorant tout de ce pays, puis-je me charger d’une mission utile ?       <br />
       — Attendez, insista la jeune fille, je ne vous demande rien d’autre que de garder ce paquet pour le mettre en poste, si vous passez par une auberge ou dans un port. Je vais vous donner les quelques fufes nécessaires à l’envoi, et...       <br />
       — La question n’est pas là, dit Augustin, mais...       <br />
       — L'homme que vous avez mis en déroute est membre d’une compagnie nombreuse. Ils vont me rattraper, ce soir ou demain, et vous représentez la seule chance pour que ce message parvienne à son destinataire. Si vous n’acceptez pas, c’est comme si vous m’aviez laissée tuer tout à l’heure. Jamais je n’aurai le temps de transmettre l’information, si je ne saisis pas la chance que vous représentez ... »        <br />
       Augustin entendit le sanglot monter dans la voix de Nadja. Il décida de prêter attention à sa requête.       <br />
       « Parons au plus pressé. Vous allez venir jusqu’à notre camp où vous serez en sécurité, au milieu de la meilleure troupe qui soit. Vous aurez tout loisir d’aviser, et si vous estimez encore devoir me confier ce paquet, j'envisagerai la chose. Mais j’aimerais que vous m’en disiez assez long pour que j’aie la conviction de m’engager à bon escient.        <br />
       La jeune voyageuse secoua la tête.       <br />
       « Non, dit-elle d’une voix affermie, je ne puis prendre le risque de vous mettre en danger si, par inadvertance, vous parliez un peu fort...       <br />
       — Je n’ai pas l’habitude de laisser les paroles s’envoler vers qui ne doit pas les entendre, dit Augustin en fronçant le sourcil.       <br />
       —Je ne veux pas vous froisser. Mais les forces auxquelles nous avons affaire entendent tout. »       <br />
       Elle regarda Augustin avec attention, et il soutint son regard.       <br />
        « Bon, soupira-t-elle, je vais vous dire l’essentiel. Avant toute chose, retenez le nom d’Olivon Clinus.       <br />
       — Olivon... Clinus ?       <br />
       — C’est cela.       <br />
       — Le voila gravé dans ma mémoire.       <br />
       — C’est le nom de la personne en qui vous pouvez avoir confiance, une fois arrivé sur Clotone.       <br />
       — Est-ce à lui que vous destinez ce paquet ?       <br />
       — Oui. Mais je n’ose vous demander de le lui porter directement.       <br />
       — Ce serait sans doute plus lent que par la poste.       <br />
       — Oh non, et bien plus sûr...       <br />
       Nadja fit quelques pas, encore précaires.       <br />
       « Nardor Botulis me poursuivait. Il m’avait déjà rattrapée hier, en pleine forêt. Il s’était embusqué derrière un arbre, et m’a violemment frappée au passage. Je serais certainement morte si mon cheval, ému par quelque signe anticipateur, n’avait pris le mors aux dents, précédant la massue cloutée lancée vers mon dos.        <br />
       J’ai tout de même reçu un peu de la force que Botulis avait mis dans son coup, et je me suis maintenue en selle par miracle, en suffocant. Il se lança aussitôt à ma poursuite. Mais la chance me sourit. L’homme était si acharné à ma perte qu’il ne vit pas une branche de fanguier lui barrer la route. Il fut désarçonné, tandis que je m’enfuyais.        <br />
       Je cherchai alors un refuge et j’avisai une cabane de trappeurs. J’étais si tremblante qu’en mettant pied à terre, j’effrayai ma monture et tombai, le genou contre une arête rocheuse. Je me cachai quelque temps, puis, ayant recouvré mes sens, je compris mon erreur : le poursuivant me chercherait certainement en cet endroit. Je repris donc la route vers le Sud. La région était moins boisée, mais il fallait que je grimpe assez haut dans un arbre au feuillage épais. Quand j’avisai ce cèdre, la nuit tombait. Il était trop tard pour reculer. Je cinglai la croupe de mon cheval afin qu’il galope seul de l’avant, pour brouiller les pistes.        <br />
       — Solution désespérée, remarqua Augustin, car un cheval laissé à son erre, ne va jamais loin et revient sur ses pas. C’est lui qui a dû guider ce... Botuchose.       <br />
       — J’étais à bout et je pensais qu’un peu de repos me permettrait de faire le point.       <br />
       — L’idée, finalement, vous a servi puisque le hasard a conduit mon chemin vers vous.       <br />
       — Oui, dit la jeune fille en souriant. La providence du Grand Équilibre ! » Son regard vif semblait considérer Augustin dans une nouvelle perspective.       <br />
       « Qu’est-ce donc que ce Grand Équilibre ?       <br />
       — Vous ignorez cela aussi ? s’exclama Nadja. Décidément, vous devez venir de loin ! C’est une expression rituelle qui réfère à des croyances partagées dans tout Guama... mais je n’ai guère le temps de vous faire un cours sur nos religions.       <br />
       — En tout cas, vous avez de meilleures couleurs.       <br />
       — Les épreuves sont loin d’être finies. Je vais avoir besoin de toutes mes ressources vitales... Mais vous, me direz-vous la raison qui vous amène en ces lieux ?       <br />
       — Rejoignons d'abord mes compagnons. »       <br />
       Nadja boitillait encore, et il la soutint à la taille.        <br />
       « Je crois que ça va aller. Allons-y. »       <br />
       Elle affichait la plus grande résolution. Sa chevelure se défit, roulant sur ses épaules. Leurs regards se croisèrent, se détournant aussitôt.       <br />
       Augustin ne put s’interdire de lui demander pourquoi elle voyageait ainsi, en habit d’homme, elle qui était... si ...       <br />
       « Si ?       <br />
       — Si ravissante, osa Augustin.       <br />
       — Votre opinion me fait plaisir, dit simplement la jeune fille. Mais vous répondre serait si long, et... le danger peut revenir d’un moment à l’autre, ajouta-t-elle, jetant des regards de tous côtés.       <br />
       — Le danger semble passé. La nature est tranquille autour de nous.       <br />
       — C’est vrai. La bienheureuse ne se soucie pas de ce qui peut nous arriver. »       <br />
       Elle se détendit un peu.       <br />
              <br />
       Ils se dirigeaient vers un col entre deux collines rases.       <br />
       Nadja rompit le silence qui s’était installé depuis quelque temps.        <br />
       « Vous avez vu cette source ?        <br />
       —Où cela ?        <br />
       —Là, juste sous le rocher en forme de fuseau.       <br />
       — Oui, en effet.       <br />
       — Peut-on s’y arrêter un petit moment ?       <br />
       — Si vous le souhaitez... »       <br />
              <br />
       Sous la paroi grêlée de milliers d’orifices, la source coulait au creux de deux pierres plates en forme de mains jointes. Elle abreuvait une guirlande de mousses rougeâtres, avant d’emplir une vasque de marbre poli. Plusieurs lignes de caractères inconnus étaient gravés sur la surface constamment lavée par l’eau qui débordait, limpide, et allait se perdre dans l’herbe d’une combe zigzagant vers la mer.       <br />
       Nadja se pencha et but à longues goulées.       <br />
       « Comprenez-vous ce qui est écrit ?        <br />
       — Mm, pas vraiment. Il est question du grand Dragon et des quatre piliers de l'Équilibre... Mais nous n’avons pas le loisir de pratiquer l’archéologie.        <br />
       — Vous avez raison. D’ailleurs, mes amis m’attendent.        <br />
       —Pardonnez-moi, Augustin. Je ne suis guère d’humeur bucolique. De sinistres complots s’activent sans trêve. Et puis cette rouille en suspension dans le bac ne m’inspire aucun diagnostic favorable pour l’avenir proche.       <br />
       —Lisez-vous dans l’avenir ?       <br />
       —Non. C’est une interprétation traditionnelle : des particules rouges : la mort; des particules blanches : le bonheur.         <br />
       — L’agression dont vous avez été victime ne vous incline-t-elle pas au plus sombre pessimisme ?       <br />
       — Hélas, Signour, vous ne vous doutez pas à quel point le moment que vous avez choisi pour visiter nos îles approche du temps des catastrophes... Je ne veux pas vous détourner de la quête de votre propre destin, mais promettez-moi, du moins, de vous acquitter de la tâche dont vous avez bien voulu vous charger pour moi.       <br />
       — Je n’ai qu’une parole, dit Augustin, qui osa une légère caresse de la chevelure d’or.        <br />
       — Remontons sur le chemin. »       <br />
       L'un soutenant l'autre, et la seconde ne refusant pas l'aide du premier, les jeunes gens regagnèrent la piste qui menait au bivouac.       <br />
              <br />
       « Une chose m’étonne, dit Nadja. On dit que le passage vers Guama est presqu’impossible à emprunter. Comment êtes-vous donc parmi nous, jeune homme d’Outremonde ? »       <br />
       Augustin raconta brièvement son arrivée de Guyane et la rencontre avec Phial d'Atoy.       <br />
       « Ce nom ne m'est pas étranger. Cet homme est sans doute d'une famille connue.       <br />
       — C'est une fière nature, et un guide hors pair ! Plus que tout j’apprécie son esprit d’indépendance...       <br />
       — Une rare qualité, approuva Nadja, et qui fait tellement défaut à nos peuples ! ajouta-t-elle d’un ton princier qui fit sourire le jeune homme.       <br />
       — Le conformisme de la foule est, hélas, un trait fort répandu parmi les masses humaines, dit-il doctement. Ah, nous y voici ! »       <br />
              <br />
       Les méyots qui broutaient paisiblement le talus relevèrent la tête et manifestèrent quelque agitation. Les Indiens, plus sensibles à ces signes que leurs compagnons, vinrent aux nouvelles et, reconnaissant Augustin, lui adressèrent le salut. Voyant Nadja Benjou à ses côtés, ils s'étonnèrent, mais n'en laissèrent rien paraître.       <br />
       « Çà alors ! dit Phial, en se levant de son trépied de campagne, on laisse le jeune homme deux heures, et le voila qui revient fiancé !       <br />
       — Voyons, Signour de Michemin, la plaisanterie est facile, dit Augustin mi-riant, mi-fâché.        <br />
       — Ces manières de soldat ne me choquent pas, dit Nadja guère effarouchée, j'en ai entendu de bien pires dans ma courte vie. »       <br />
       Pimlic et Jean étouffèrent un rire. La gracieuse présence leur faisait de l'effet.       <br />
       Augustin fit les présentations et Phial, ôtant son chapeau pour l'occasion, s'inclina.       <br />
       « Que nous vaut le bonheur de votre visite, belle Damoisielle ? Je crois comprendre à votre teint et votre mise, qu'un hasard désagréable a croisé votre route. »       <br />
       Augustin évoqua brièvement l'escarmouche et requit pour Nadja la tente que Jean tenait pliée sur son méyot.       <br />
       Tout ce petit monde masculin se mit en quatre pour la jeune Clotonoise, promue au rang de reine du soir. Arcomo et Païcou firent merveille à la cuisine, autour d'une estouffade de côtes de brenèle, tout en raffinements olfactifs. Pimlic découvrit par hasard dans ses fontes une excellente fiole de vieille glône, qu'il déboucha sans remords, goguenardé par Phial. Jean, curieusement désempoté, s'affairait ici et là, retendant un câble, époussetant un pan de toile, cherchant à se rendre utile. Plus tard, il sortit une guimbarde dont Augustin semblait ignorer jusqu'à l'existence, et joua, en chantonnant, de tristes chants du Minervois, son pays d'origine. L'onde magique saisit Capitaine-Papa, qui ne se fit pas prier pour nous conter deux ou trois de ces interminables mythes, que les Indiens versifient pour endormir leurs enfants, chaque phrase séparée de la suivante par un Oÿ ! Oÿ! lamentatoire.        <br />
       Nadja, le coeur réchauffé, applaudit les artistes. Augustin, tout souriant, la regardait d'un regard de velours un peu triste, car elle avait affirmé bien haut qu'elle partirait le lendemain à la première heure.        <br />
       « En tout cas, dit Phial, lâchant moult ronds de fumée, nous avons élucidé le mystère des traces de sang dans l’âtre de la cabane de surveillance. Cela recoupe aussi le témoignage du Lourd et la mémoire de l’arbroeil...       <br />
       — Comment cela ? fit Augustin.       <br />
       — Voyons, mon jeune ami, n’avez-vous point prêté attention à ce que je vous ai dit du Lourd, ou à ce que Païcou a vu dans l’arbre ?       <br />
       — Voulez-vous parler de ces histoires de cavaliers blancs et noirs ?       <br />
       — Rien n’échappe aux habitants de cette forêt, même s’ils ne savent pas interpréter ce qu’ils voient. Ils ont tout simplement assisté à la poursuite de la mystérieuse jeune fille de Canémo que voici, déguisée en homme, par un non moins bizarre cavalier noir. Mais nous aurons sans doute besoin d’autres pièces du puzzle pour comprendre pourquoi ce... Nardor Botulis vous a ainsi agressée.       <br />
       — Je ne peux, vous le comprendrez, vous aider dans cette tâche, car je dois être le plus discrète possible, dit Nadja, qui jeta un coup d'oeil à Augustin, silencieux.       <br />
       — Puis-je au moins vous demander, Damoisielle, quelles affaires vous pressent tant, désormais ? dit Phial. Ne serait-il pas prudent de venir avec nous à Logatrou, plutôt que de battre le bois, tentant le bandit ou l'ennemi, voire la bête féroce ?       <br />
       —Je vous en remercie, mais nos routes se séparent. Je dois parvenir demain à Michemin.       <br />
       — Je ne peux, hélas, démunir notre expédition en hommes. A moins que Pimlic...       <br />
       — Ah oui, moi, je veux bien ! s'écria le jardinier, saisissant au vol l'intention de son maître.       <br />
       — Ne vous préoccupez pas de moi, coupa Nadja. Je vous remercie de votre prévenance à mon égard, mais si vous voulez m'aider... vendez-moi plutôt l'un de vos coursiers rapides. Je puis négocier cette chaîne en or que j'ai au cou. »       <br />
       Augustin se leva.       <br />
       « Si une monture doit vous être fournie, ce sera la mienne, Mademoiselle. Encore n'est-il pas question que vous payiez.       <br />
       — Comment vous rendre cette bonté, jeune étranger ?       <br />
       — En me laissant vous accompagner demain matin, jusqu'à l'orée des bois.       <br />
       — Je vous l'accorde volontiers. Mais je suis en dette envers vous. A la porte de la ville, je confierai le cheval aux bons soins du maître de guet, qui, je crois, en a plusieurs à sa garde.       <br />
       — Si vous le souhaitez, dit Augustin.        <br />
       — Il me faut maintenant prendre mon sommeil, pour être éveillée à la première lumière. Soyez remerciés, mes amis, car je me trouve réconfortée. Je me demande, ajouta-t-elle en regardant Païcou, ce que vous avez rajouté dans mon verre de glône tout-à-l'heure... mais c’est revigorant.       <br />
       — Ce n'est rien, balbutia le jeune Indien. Une pincée de quelques herbes que m'a donné ma mère.       <br />
       — Votre mère sait des mystères bien utiles », dit Nadja, sa petite main devant ses lèvres pour retenir un bâillement.       <br />
       Elle se retira sous la tente, et les hommes détournèrent pudiquement le regard pour ne pas voir l’ombre chinoise jouer gracieusement sur la toile.        <br />
              <br />
              <br />
       L'aube était encore lourde quand la tente de Nadja s'illumina de nouveau. Quelques minutes après, bottée, le manteau sanglé, elle en sortit, chevelure au vent, et se pencha sur Augustin qui dormait comme un Paresseux céleste.       <br />
       « Debout, jeune homme... si vous voulez m'accompagner.       <br />
       — Quoi ? Hein ? »       <br />
       L'angoisse d’un cauchemar s'estompa, et la vision de la jeune fille répandit un sourire sur ses traits ensommeillés. Il fut sur pied à l'instant et alla seller le cheval destiné à Nadja.       <br />
       « Attention, dit-il, la bête est nerveuse. Elle n'aime pas les ronciers.       <br />
       —Ne vous inquiétez pas, les chevaux sont mes amis. »       <br />
       Elle caressa la peau élastique du menton de l'animal, qui approuva des oreilles, aussitôt hypnotisé.       <br />
              <br />
       Un peu plus tard, tous deux chevauchaient de conserve, Augustin monté sur un méyot préparé pour lui. Ils repassèrent dans le creux du chemin bordé de gros arbres figés dans des poses de désespoir, puis remontèrent vers les frondaisons de la forêt winolle, encore embuée des nuages qui s’y étaient déposés pour la nuit.       <br />
       — Écoutez, Nadja, je vous le dis sans ambages, votre compagnie m'est agréable, et... j'aimerais vous revoir. Je suis inquiet que vous disparaissiez comme cela, à peine aperçue, au milieu des dangers.       <br />
       — La vie est faite de rencontres qui ne peuvent se poursuivre, dit un peu tristement la jeune fille. Mais devons-nous pour autant renoncer à l'honneur ?       <br />
       — Je ne sais pas, bredouilla Augustin, sans doute non, mais a-t-on le droit d’éviter des rencontres... que l’on sait rares ?       <br />
       Elle rit.       <br />
       —Il est sans doute romantique, pardonnez-moi, d'attendre ainsi quelque chose d'un simple croisement de parcours.       <br />
       — Etes-vous fiancée, Nadja, ou votre coeur est-il pris ?       <br />
       — Non, dit-elle très vite. Mais...  »       <br />
       Elle se tut, avant de se reprendre :       <br />
       « Nous devons mener nos vies. Et puis, qui dit que nous ne nous reverrons pas ?       <br />
       — La vie est courte, surtout dans l'aventure. Quant à celle qui va jusqu'à son terme, elle se fane au tiers, et passe également.       <br />
       — Gardons l'espoir.       <br />
       — Espoir ! reprit Augustin d’humeur élégiaque, pourquoi dois-tu te substituer précisément à l'agrément du présent ? Je... »       <br />
       Nadja l’interrompit brusquement, frémissante.       <br />
       « Chht !... Il se passe quelque chose... Vous sentez ?       <br />
       — Non... Enfin, si : le vent. Tout ondoie autour de nous.       <br />
       — Pas seulement le vent... »       <br />
       Nadja tentait d’interpréter les signes du ciel comme un marin qui pressent la tempête. De partout, un vrombissement sourd s’élevait maintenant, enveloppait le lieu, secouant les feuillages alentour, tel un moulin géant dont tournoieraient les ailes de drap. Puis le phénomène s’estompa, aussi rapidement qu’il était apparu.       <br />
       « Qu’est-ce que c’était ? chuchota Augustin, rendu prudent.       <br />
       Je ne sais pas. La Majeure est une île aussi mystérieuse pour moi que pour vous. Je suis plus à l’aise dans l’agitation des foules de Clotone qu’au milieu des caprices imprévisibles de la nature sau... »       <br />
       Une nuit tomba sur eux, le vent mugit au centuple et les buissons se soulevèrent, laissant place à des colonnes articulées, armées de longues griffes qui se refermèrent sur le manteau de la jeune fille. Au milieu de sa phrase, elle fut arrachée à sa monture et happée vers le ciel.       <br />
       Il fit jour de nouveau, tandis que le cri de Nadja diminuait rapidement avec la distance.        <br />
       Sans réfléchir, Augustin se jeta au milieu des branches brisées, dans la direction où elle avait été enlevée. A peine eut-il le temps d’apercevoir une masse volante sombre qui s’amenuisait au delà des arbres lointains, et sous elle, la tache plus claire, minuscule, du manteau de Nadja.        <br />
       Avec l’énergie du désespoir, il persévéra, forçant un passage au milieu des fondrières, escaladant les racines géantes des canipores, écartant les épines des fragans, écrasant les dentelures des chikruas. Mais bientôt le souffle lui manqua, et il s’agenouilla, accablé.        <br />
       Un objet gris tourbillonnait au gré du vent et descendait vers lui. Il se posa sur un chardon géant. Une plume duveteuse. Plus grande qu’un couffin, arrondie en coquille, elle lui rappelait la parure d’autruche qu’on avait encadrée dans le bureau d’un vieil oncle. Le souvenir se joignit à celui de la peinture naïve suspendue au dessus d’un comptoir à Michemin.        <br />
       « Un crocaster ! Quel monstre ! Au moins six mètres d’envergure ! »        <br />
       Il se releva, saisi de rage impuissante.       <br />
       « Il va la dévorer, ou la donner à becqueter à ses oisillons. Il faut que je trouve son nid... »       <br />
       Augustin repartit de l’avant, ignorant les lianes barbelées qui lacéraient son vêtement. Il parvint à une rocaille, s’élevant par degrés vers des blocs basaltiques entre les interstices desquels poussaient des agras sinueux et maigres.        <br />
       — Avec un peu de chance, le nid de ce monstre n’est pas loin.       <br />
       Il gravit un bloc plus élevé et en fit le tour, cherchant le moindre indice.        <br />
       « Là-bas, l’écharpe ! »       <br />
       Dans la direction du soleil couchant, le sommet d’un agra mort avait retenu le tissu rouge comme une bannière claquant au vent. Le garçon y courut, grimpa et s’en empara, l’enfouissant sous sa chemise. De ce perchoir précaire, il fouilla à nouveau l’horizon. A peu de distance, un paquet de branchages emmêlés, de la taille d‘une  grande meule de foin, était encastré dans des éboulis couverts de déjections blanchâtres.        <br />
       —Putredianche ! Le nid...       <br />
       Parvenu à l’éminence où reposait la grossière couche de l’animal.  Augustin se plaqua contre une paroi et rampa vers l’objectif. L’endroit était désolé. La puanteur était suffocante. Ses yeux piquants et se retenant de vomir, il inspecta le site. Un vent givrant hurlait, rendant plus sinistre encore le spectacle des restes sanglants, des ossements entassés, des coquilles cassées, des plumes mêlées d’excréments et de viscères. Un cadavre momifié de poussin (grand comme un poulain) certifiait qu’il s’agissait bien de l'habitat de crocasters. Mais pas trace d’un oiseau vivant, ou d’une proie humaine récente, vivante ou morte.        <br />
       Peut-être le nid de l’oiseau ravisseur n’était-il pas celui-là ? Augustin se coula entre les roches et explora prudemment les alentours, mais il ne trouva aucune autre de ces constructions maladroites. Ignorant l’abominable odeur, il revint à sa première découverte .       <br />
       Pourquoi s'en voulait-il à ce point ? Après tout, ce n’était qu’une inconnue et les sentiments humanitaires lui étaient en général étrangers. Il devait reconnaître que Nadja l’avait touché. Une rencontre émouvante,  aussitôt dérobée par une monstrueuse irruption. Il y avait aussi la blessure d’amour-propre : celle d’avoir failli à son rôle protecteur.       <br />
       La lumière du jour faiblissait, le site se parait de teintes ocres, les ombres des carcasses se projetaient sur les parois, offrant un spectacle d’épouvante. Augustin remarqua l'étincelle qui brillait dans l’orbite d’une tête de mort posée sur un replat. Il s’approcha et vit un anneau que mordorait le soleil tardif. Il le prit et le regarda attentivement. C’était de l’or, et à l’intérieur, deux initiales étaient gravées : N. B.        <br />
       Nadja Benjou ?       <br />
              <br />
       Il n’eut pas le temps de s’interroger davantage. Un formidable cri retentit, évoquant le froissement d’une tôle entre des pinces d’acier. Augustin leva les yeux et vit, se découpant sur le ciel rougissant, la forme d’un gigantesque oiseau. La tête  du rapace était proportionnellement bien plus forte que celle des faucons de son monde, spécialement les mâchoires donnant naissance au bec dentelé comme une scie hégoïne.        <br />
       Augustin se figea sur le sol, se souvenant que l’oeil acéré d’un aigle était attiré par le mouvement plutôt que par la forme d’un être vivant. Vu du ciel, qu’était-il d’autre qu’un paquet de tissus, parmi les lambeaux d’autres vêtements ? Il pensa que Nadja était peut-être tapie non loin de lui, sous quelque buisson, tenant le même raisonnement.        <br />
       Le volatile géant ne semblait pas l’avoir vu, mais il cherchait, ses yeux en soucoupes sous leurs sourcils de plumes reflétant la colère. L’espoir envahit Augustin en même temps que l’angoisse. Laissée près du nid, Nadja s’était peut-être enfuie, profitant d’un moment d’inattention de la bête, après avoir déposé la bague dans l’oeil du squelette, pour marquer son passage.        <br />
       Que faire ? Probablement rien : éviter de se faire prendre, en attendant quel’oiseau se lasse; et espérer que Nadja en réchappe, si toutefois elle n’avait pas déjà été gobée tout rond.        <br />
              <br />
       Le crocaster s’éloigna enfin, lançant de temps à autre son aigre cri de dépit. La nuit tomba, noire et sans lune. Augustin se releva et emprunta la direction de l’Est. Il y croiserait le chemin de Logatrou. Beaucoup plus tard, il le trouva, et le prit vers le Sud. Il devait avouer que certains bruits de la forêt pouvaient troubler l'aventurier endurci, bien qu'il sût que le Crocaster n’était pas un rapace nocturne et que les agresseurs humains pouvaient se faire plus silencieux que l’ombre.       <br />
       Enfin,  il aperçut la lueur du campement.       <br />
              <br />
              <br />
       « Nous étions inquiets ! » gronda Phial. Encore un quart d’heure et je m'apprêtais à partir à votre recherche.        <br />
       Augustin, déprimé, raconta l'enlèvement de Nadja par le Crocaster. Il montra l’anneau à ses compagnons, et partagea avec eux l’espoir que la jeune fille fût en vie (mais il ne leur dit pas qu'il avait conservé son écharpe).       <br />
       « Vous avez fait au mieux, dit Phial. Organiser une battue en plein bimère (midi) ne servirait à rien. Dès la fin de la chaleur, nous irons avec les Indiens, tenter de débusquer l’animal. Cela nous donne le temps de préparer des crochets pour le harponner.       <br />
       — Merci, mes amis...       <br />
       — Et, en un sens, espérons ne pas la retrouver : elle s’en sera tirée. Peut-être même la retrouverons-nous à Logatrou. Le Crocaster, voyez-vous, est plus impressionnant à voir que réellement féroce. Il aime ramener des proies vivantes au nid, et là, il les laisse souvent échapper, car il repart aussitôt en chasse. Ses petits, pour avides qu'ils soient, sont presque aveugles et fort maladroits. »       <br />
       Phial rabattit son chapeau sur ses yeux et s'enfonça dans le sous-bois pour y chercher de belles épines de fragan avec lesquelles il confectionnerait les armes destinées à s'ancrer dans la chair de la bête  à abattre.        <br />
              <br />
       Vers la cinquième heure, Phial, Augustin, Jean et Païcou se dotèrent d'un léger équipement de chasse, et enroulèrent les cordes des harpons autour de leur taille. Ils retrouvèrent rapidement les nids des Crocasters, mais six heures de battue minutieuse ne leur permit pas de découvrir plus d'indices que le jeune étranger n'en avait trouvés la veille. Ils débusquèrent en revanche un troupeau de brenèles qui détalèrent, sans attendre une flèche perdue.       <br />
       Renforcés dans l'idée que la jeune Clotonoise avait, malgré des avatars dramatiques, rencontré une heureuse fortune, ils revinrent au camp, et se sustentèrent d'un repas solide.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       V.       <br />
       Les contes de Logatrou       <br />
              <br />
              <br />
       Cette fois, ce fut Pierre Boucquard qui interrompit Tabiraho.        <br />
       « Pourrais-tu me dire, cher hôte, de quoi se composait ce repas ? »       <br />
       A sa surprise, le conteur ne lui répondit pas : il était secoué d’un rire prolongé, qui  finit en quinte de toux.        <br />
       « Ah, dit-il enfin, larmoyant, tu as sans doute grand faim pour poser de telles questions. Je suis heureux que tu aies ainsi retrouvé l’appétit, sentinelle de la santé. Je peux te faire servir un plat de riz agrémenté de bananes vertes et de star-fruits. Mais je ne peux pas satisfaire ta curiosité, car Capitaine-Papa ne m’en a pas transmis la mémoire.         <br />
       — Va pour le riz aux bananes ! cher Tabiraho, et j’aiderai le plat à descendre d’un petit coup de ce rhum des Douze  Rivières , qui m’a bien aidé à survivre jusqu’ici. J’ai de surcroît une autre question à te poser.       <br />
       — J’ai toujours pensé que les Blancs avaient dû, jadis, se croiser avec des mangoustes, tant est insatiable leur curiosité. Pose ta question, jeune homme.       <br />
       — Quelle était la couleur de Nadja ? »       <br />
       A regarder la teinte brique mal cuite de son interlocuteur, le rire saisit à nouveau Tabiraho, secouant dangereusement sa vieille carcasse.       <br />
       — Nadja était diaprée, dit-il enfin, de couleurs versatiles, comme beaucoup d’habitants de Guama, jeune homme. Mais elle tentait sans doute de présenter à autrui une variation de tons délicats, pour autant qu’elle semblait appartenir à une haute classe, et que celle-ci se distinguait des autres de cette façon.       <br />
       — Le stupide  mépris porté  à la couleur  avait donc infecté ce monde, comme le notre !       <br />
       Le vieil Indien haussa les épaules :       <br />
       -Quand il n’y a pas de différence naturelle visible, les gens sont parfaitement capables d’en inventer d’autres, comme nos voisins les anciens Arawakos, qui réservaient à leurs aristocrates, des tatouages du visage tellement bien inscrits dans la peau, et tellement magnifiques, qu’ils parvenaient à faire croire aux gens du peuple que ces dessins  indiquaient irréfutablement leur essence divine.       <br />
       — Il n’empêche : cela m’ennuie de penser que l’élue du cœur d’Augustin Coriac était imprégnée d’une conception raciste de la société. As-tu vu en Europe où nous mène une telle folie ? »       <br />
       Tabiraho hocha la tête comme un magot de porcelaine :       <br />
       « Je sais, et j’en suis fort triste pour vous et pour le monde. Cependant, tu ne dois pas juger Nadja avec les lunettes d’un Européen actuel. Elle devait considérer son propre choix de couleurs comme l’effet d’un art raffiné, d’une esthétique intime dont il s’agissait d’être digne. Cela n’impliquait en aucune manière de considérer les autres comme inférieurs.  D’autant que la palette de tons variables était si riche, qu’elle permettait de se personnaliser soi-même comme par le vêtement, plutôt  que de se couler dans un moule social rigide, une échelle uniforme.       <br />
       — C’est une possibilité rassurante », acquiesca Pierre et il conclut sa pensée en assêchant le cul de sa dernière bouteille. L’une des compagnes de Tabiraho la happa à l’instant même où l’idée le traversa de la jeter dans la marigot. Elle y ferait sans doute mariner  du piment.       <br />
              <br />
       Il n’aimait pas trop que Tabiraho lui fît la leçon. Il avait l’impression d’être retourné sur les bancs de l’école – qu’il n’avait jamais aimée -, sauf que le professeur, au lieu d’arborer un grossier complet de lin et une ficelle en guise de cravate, aurait été nu, scarifié de partout, sans compter les dents de phacochère glissées dans les lobes de ses oreilles et l’anneau de cuivre traversant le cartilage séparant ses narines. Mais en fermant les yeux, n’eût été la voix éraillée de l’Indien, on eût dit que c’était lui l’agrégé.  D’où tenait-il tant de science et de sagesse ? Avait-il été éduqué lui-même par quelque anthropologue installé dans le village ?  On disait qu’un certain Claudius Lève-Trousse - sans doute un Belge - se baladait dans la région entre Nambikwara et Bororo, accumulant de quoi écrire un livre de deux mille pages sur les Amazoniens.        <br />
              <br />
       Quoi qu’il en soit, Pierre préférait Tabiraho en conteur. Il suffit d’ailleurs que le vieux Aruyambi renouât le fil de son récit pour que le Français oublie les contingences matérielles ou les tourments moraux et laisse paresseusement  fumer le plat de riz préparé par la plus jeune femme de son hôte, jusqu’à ce qu’il soit froid...       <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       Le camp levé, dit Tabiraho, la troupe reprit sa progression en ligne droite sur le flanc oriental des plateaux défendant l'accès du Wino. Tout en cheminant à l'arrière-garde, Augustin, morose, portait l’écharpe à son visage pour en respirer négligemment le parfum. Il se surprit à souhaiter que Nadja ait vraiment survécu.        <br />
       Il avait posé sur le pommeau de la selle le casque d’acier abandonné par l’homme en noir après le combat. Fixant avec colère le regard vide de la visière, il se jura de répondre au défi : les ennemis de Nadja étaient désormais les siens. Sa quête de la Porte du Temps passerait à l'arrière-plan pour une bonne raison. Curieusement, cette résolution le libéra d’un poids. Il aiguillonna sa monture qui se mit à trotter, évitant les cailloux avec dextérité.       <br />
              <br />
       Dans l’après-midi, alors que l’on croyait accéder à la pente pelée qui grimpait vers le sommet, la compagnie se trouva devant une faille. Les gorges de l’Arioso avaient creusé des méandres si profonds que l’on perdait toute espérance de remonter de l’autre côté. L’impression était aggravée lorsqu’on comprenait que l’étroite corniche, (dont les lacets fuyaient en contrebas sous d’impressionants ressauts), se dirigeait vers l’aval de l’Arioso, faisant reculer le voyageur d’une trentaine de kilomètres vers l'Est par rapport à la base du Wino.       <br />
        Comme il n’y avait pas d’autre solution pour passer sur l’autre berge, chacun fit taire son ressentiment contre la nature. Et l’on en fut bientôt récompensé lorsque, de l'autre côté du gué, Logatrou se découvrit au regard, sur l'aile d’une vallée abritée.        <br />
       Le village était minuscule : pas plus d’une quarantaine de maisons serrées frileusement, sans compter l’auberge, la mairie et le campanile. Observées de plus près, les constructions étaient curieuses : bâties en hauteur sur trois ou quatre étages de pierres de couleurs différentes, elles comprenaient de vastes fenêtres, toutes situées à l’étage supérieur.        <br />
       Phial expliqua :        <br />
       « Logatrou, mes amis, sert de refuge aux forestiers, aux chasseurs, à ceux qui se hasardent dans les parages. En dehors d’une grande hôtellerie primitive, d’une poste et d’un magasin général, ce lieu est habité par une drôle de communauté de moines laïques... qui se disent poètes. Ces gens, (une cinquantaine) se recrutent parmi des marginaux en provenance de tout l’archipel. Vous les verrez dans les rues, emmitouflés de bleu sombre. Ils se sont assemblés là, pour la qualité des herbes-à-pensée qui leur permettent de tenir des conversations éblouissantes.        <br />
       Ils tentent de captiver les passants et de les retenir aussi longtemps que possible. Moi-même, je me suis laissé surprendre par une discussion qui a duré quarante-huit heures sans que je m'en aperçoive ! Je vous garantis qu’il sont ardents au pelletage des cumulo-nimbus. Parfois, certains voyageurs fascinés restent à Logatrou et s’adonnent à la consommation de ces herbes. Leur vie est alors raccourcie, parce qu’ils tendent à ne plus rien manger d’autre et à converser jour et nuit. J’en ai vu un mourir d’inanition à mes pieds en ayant encore aux lèvres le souffle d’une ultime objection logique. »       <br />
       Augustin sourit.       <br />
       «  Nous devrons tenir nos langues et fermer nos oreilles...       <br />
       —Ce sera plus difficile que vous ne le pensez, Signour Augustin.       <br />
        — Nous verrons, mon cher Comte », dit l'intéressé, qui ne mégotait plus sur les titres de leur guide.       <br />
              <br />
       Peu de gens vaquaient par les ruelles du village, hormis un rempailleur assis contre un pilier de la place, où gazouillait une fontaine trilobique. On se rabattit sur la taverne, le “Gigastome d’Or”, dont s'annonçait l’activité aux nombreux chevaux et méyots attachés en rang d’oignons devant une mangeoire murale bourrée de paille.        <br />
       Dès que Pimlic eut ouvert la porte, la compagnie se trouva immergée dans une vaste salle enfumée, et saisie par le brouhaha de la foule. Personne ne prêta attention à la présence des nouveaux venus. Chaque tablée poursuivait une conversation passionnée agrémentée de rasades de glône mousseuse. Un serveur affairé indiqua un coin sous une poutre où pendaient jambons de chniarque et bottes d’ail. L’on s’y serra sur deux bancs, laissant la seule chaise au signour Phial, que le patron vint bientôt saluer, la mine épanouie et le torchon sous le bras.       <br />
       « Ah, mon bon Signour, je vois que tu nous reviens fort entouré. Tu as même décroché quelques Indiens de leurs arbres, et trouvé deux mages étrangers couverts de cuir...       <br />
       — Ne sois pas impertinent avec mes compagnons, Malandron ! coupa Phial sans sévérité excessive. Quoi de nouveau à Logatrou ?       <br />
       — La routine, Excellence, il y a eu la semaine dernière une grande chasse à l’immogre, et bien sûr, ils sont tous revenus bredouilles, mais contents, avec deux rossiflards et trois chniarques dans la gibecière, en guise de compensation.        <br />
       — J’espère qu’ils t’ont payée la taxe...       <br />
       — Oh, fit Malandron, bien entendu. Mais tu sais que pour une compagnie qui s’acquitte des droits légaux, trois évitent l’auberge et ne paient rien. De sorte qu’au bout du compte...       <br />
       — ...Tu n’as rien dans la cassette pour le légitime percepteur de ces lieux, à savoir le Signour de Michemin.       <br />
       — Mais, ajouta rapidement le tavernier, vous êtes toujours le bienvenu, vous et vos amis, dans la plus belle de nos chambres, et pour le meilleur des repas composés par ma douce Lantagnelle, ceci aussi longtemps qu’il vous plaît de rester dans ma modeste maison.       <br />
       — Je sais, je sais, soupira Phial, c’est pourquoi je ne t'en veux pas trop, Malandron, bien que tu me plumes comme volaille. »        <br />
       L'hôtelier se renfrogna et fit passer son humeur sur un valet à qui il ordonna, avec force tapes sur le crâne, d’aller préparer la “suite gouvernorale” pour ces messieurs, et de bouchonner leurs montures, dans l’étable privée, située dans une cour en arrière. Puis il prit commande du repas. La liste des mets désirés par le groupe, sans compter Jean, s’allongeait outre mesure à son goût, et son sourire obséquieux fit place, peu à peu, à un dépit si touchant que Phial et Augustin éclatèrent de rire.       <br />
       « Et nous remettrons sans doute cela demain » dit Phial pour enfoncer le clou.        <br />
              <br />
              <br />
       Le souper se déroula joyeusement. On trinqua maintes fois, dont l’une en l’honneur de la belle patronne, Lantagnelle, qui circulait entre les tables en évitant habilement les pinçons et les claques bien dirigées. Plus tard, à l’heure des pipes de choulcave, alors que Jean et Païcou s’étaient endormis sur leurs chaises, un homme grand et barbu, vêtu d’une longue toge bleue, vint s’asseoir à la table des étrangers.       <br />
       « Je suis Blavarian Métaphos, un habitant de Logatrou, et je vous prie de m’accorder quelques brêves minutes...       <br />
       — Pas tant d’histoires, grommela Phial, maître Blavarian, j’ai déjà évoqué vos titres de gloire auprès de mes compagnons... »       <br />
       Le grand homme se rengorgea, se passant la main dans la barbe, pour en défaire les noeuds rebelles .       <br />
       « Je leur ai aussi conseillé de vous fuir, sous peine de tomber dans une léthargie incurable », continua imperturbablement le gentilhomme, posant sans manières ses pieds bottés sur la table.        <br />
       Le sieur Métaphos ne cessa pas de sourire, mais cilla imperceptiblement.       <br />
       « Oh, la philosophie est moins dangereuse que la chasse ou la guerre... Signour Phial.       <br />
       — C’est à voir ! Des Villacopes ont déclenché des massacres pour des raisons qu’ils pensaient inscrites au ciel de la vérité... Mais je n’en débattrai pas davantage avec vous, car déjà, d’un mot, vous avez réussi à m’entraîner dans un débat oiseux ! »       <br />
       Maître Blavarian émit un rire musical et se retourna pour commander une tournée générale de glône, que personne ne refusa.       <br />
       « Il est tout de même sympathique votre philosophe, susurra Jean, ouvrant un oeil.       <br />
       — Vous avez le sommeil léger, remarqua Pimlic.       <br />
       — Il faut bien que je veille sur Augustin », répondit Jean en se rendormant, la tête dans les mains.        <br />
       Le susnommé participait distraitement à la conversation. Son regard parcourait la multitude, cherchant sans chercher quelque indice évoquant Nadja, ou son poursuivant. La jeune fille avait parlé d’une armée d’ennemis, et une armée a souvent un uniforme, ou des insignes. Peut-être un observateur, membre de la bande, porterait-il un justaucorps noir, comme celui de Nardor Botulis, ou sa monture, le même type de licol pourpre aux clous octogonaux. D'ailleurs, il aurait dû commencer par inspecter les étables.       <br />
       Il s’excusa en se levant, mais personne ne fit attention à son départ, car Maître Blavarian avait réussi à captiver l’attention de ses compagnons par une histoire de trésor récemment perdu dans les gorges de l’Arioso, lors de l’écroulement d’un pont au passage d’une caravane de Zigonois. Ainsi les Sages de Logatrou fascinaient-ils les passants à l’aide de petits épisodes, avant de les engager dans des conversations plus spéculatives.        <br />
       Augustin se rendit au comptoir massif en fer à cheval, au centre de la salle. En arrière, un large escalier plongeait droit dans de rougeoyantes pénombres, d’où montaient à toute allure de jeunes marmitons portant des plats fumants.        <br />
       « Brr, lucifériennes cuisines ! » songea le jeune homme.        <br />
       Son regard fut attiré par une femme rousse assise sur un haut tabouret, au coin opposé au sien. Elle semblait se parler à elle-même, ne s’adressant à personne en particulier, un étrange sourire aux lèvres, perdu dans le vague. Augustin, tendant l’oreille, entendit qu’elle chantait doucement, sans se soucier que sa voix fut couverte par le vacarme.        <br />
       Il se renseigna auprès du patron affairé au lavage des brocs de glône.       <br />
       « C’est Mazine Tical, notre muse du chant. Elle est en mal d’amour, dit Malandron, sur le ton de la confidence. Elle a perdu un fiancé auquel elle vouait une passion éperdue. C’est pourquoi son chant est triste ce soir. Mais demain cela ira mieux, ajouta l'hôtelier en clignant de l’oeil. Si vous restez, vous assisterez sans doute à la renaissance du phoenix, dès qu’elle aura retrouvé l’inspiration. Quelle voix ! je ne vous dis que çà...       <br />
       — Est-ce que le nom de Nardor Botulis vous dit quelque chose ? interrogea Augustin à brûle-pourpoint, guettant la réaction de Malandron.       <br />
       — Non, rien du tout, fit celui-ci avec indifférence. D’autres questions, jeune étranger ?       <br />
       — Non... enfin, si : auriez-vous vu une jeune fille vêtue en habits d’homme, et l’air, disons, soucieux ?       <br />
       — Hm, réfléchit le gros tavernier, nous voyons beaucoup de gens, mais j’aurais sans doute remarqué une jeune fille en vêtements masculins. Je vais demander à ma femme. Attendez un instant... »       <br />
       Tout en essuyant une large coupe vermeille, il héla un serveur et lui ordonna d’aller quérir sa maîtresse. Comme un navire de haute mer, Lantagnelle, tenant un cratère de vin sur la hanche, fendit la foule avinée pour rejoindre son mari, auquel elle sourit de sa large bouche pulpeuse.       <br />
       « Oui, mon noble époux ?       <br />
       — Ce jeune homme me demande si l’on a vu une fille vêtue en homme, et qui aurait eu, si je comprends bien, des ennuis...       <br />
       — Non, rien de cela, dit Lantagnelle, ses yeux immenses avalant littéralement Augustin. Mais, ajouta-t-elle en riant, vous devriez prendre langue avec Mazine, qui, elle, a perdu un jeune homme vêtu en fille ! »       <br />
       Malandron pouffa avant de gronder sa femme :       <br />
       « Médisante bonne femme, veux-tu bien témoigner du respect dû à nos hôtes...       <br />
       — N’empêche, renchérit Lantagnelle que c’est par peur de Mazine que le jeune Disciple a disparu depuis trois jours ! Il devait être tellement troublé à l’idée de monter dans le lit de l’égérie qu’il en est tombé à la rivière et soigne un rhume chez lui, les couvertures remontées sur le nez !       <br />
       — Qu’en sais-tu, femme d’imagination perverse ?       <br />
       — Je sais tout, mon chou à la crème, fit Lantagnelle en absorbant le nez de son mari dans un baiser suceur du plus terrible effet. Puis elle tourna le dos et, oscillant des hanches, se perdit dans la houle des mains tendues, sous le vent torride que suffisaient à lever les regards exorbités des chasseurs, sevrés depuis des lustres.       <br />
       « Elle est pas belle, ma Lantagnelle ? »       <br />
       Augustin acquiesça, sincère.       <br />
       « Certes, vous avez beaucoup de chance, Monsieur Malandron. Puis-je encore vous poser une question ?       <br />
       — Faites, mon petit.       <br />
       — Savez-vous où je peux laisser un objet à envoyer par courrier rapide, pour Clotone.       <br />
       — Bien sûr. Vous pourrez me le remettre en mains propres. Mais pas ce soir. Je fais le service le matin entre huit et neuf heures, avant que la malle ne passe. Cela m’évite de conserver des valeurs, ce qui pourrait attirer des malfrats sans vergogne, et me devrait, en plus des plaies et bosses reçues en leur résistant, une double ration de coups de la part des clients mécontents.       <br />
       — Je vous comprends.       <br />
       — Mais c’est mon tour, jeune Signour, de vous questionner...       <br />
       — Faites.       <br />
       — Si votre compagnie se rend à Clotone, à en croire la rumeur, pourquoi souhaitez-vous recourir à la poste, qui, à n’en pas douter, mettra au moins autant de temps, et par la voie maritime la plus détournée, c'est-à-dire au grand risque de perdre des objets au fil des escales ?       <br />
       — Je ne savais pas...       <br />
       — Il y a bien le service aérien des grands ballons du Villacopat. C’est beaucoup plus rapide, mais votre paquet sera ouvert par les agents du Gouverneur Mungabor. Le risque est alors double : si c’est un objet de valeur marchande, il sera au pire confisqué, et au mieux partagé par ces drôles de douaniers. S’il n’en a pas, ces bandits le détruiront de dépit, ou encore le retiendront, comme pièce dans un procès en subversion. Non, tout bien réfléchi, je ne vous conseille guère l’aérostat villacopal. Maintenant, jeune voyageur, je vous quitte. Regardez : dès qu’on quitte ces marouflets de l’oeil, ils s’arrêtent de fonctionner, et les clients attendent... »       <br />
       Le corpulent aubergiste descendit les marches de la cuisine et l’on entendit sa voix de stentor :       <br />
       « Bande de brelouques ! On active, si l’on ne veut pas prendre la place des cabrasses à la broche ! »       <br />
              <br />
       Augustin sortit à l’air frais, et fit quelques pas sur la place entourée de maisons cossues, qui se penchaient sur lui en bonnes bourgeoises fières de leurs colombages vernissés. Le rempailleur avait disparu, les montagnes géantes de l’Est — sans doute le massif du Wino — bleuissaient. Très haut dans le ciel, il reconnut un vol de Lourds qui  rejoignait une forêt hospitalière vers le Nord. Chbaoum Achoupf faisait-il partie de la troupe ?        <br />
       Le jeune homme s’assit sur la margelle de la fontaine, regardant distraitement autour de lui. Puis il décida de se promener, au hasard du dédale de ruelles désertes.       <br />
       Son pas résonnait sur le pavé, et l’écho se dédoublait, un peu trop décalé. Il se retourna : un petit garçon en tunique bleue le suivait, la tête enveloppée d’un grand turban. Augustin continua son errance, vérifiant du coin de l’oeil si l’enfant était toujours là. C’était bien le cas. Il prit la première allée transversale, et se cacha sous une porte cochère, guettant le passage du gamin. Guère décontenancé, celui-ci se dirigea droit vers la porte et parla très vite, d’une toute petite voix :       <br />
       — Monsieur Augustin, je dois vous parler. Nadja se porte bien, elle m’envoie vous dire qu’elle s'est rendue à Michemin. Vous devez faire très attention à Nardor, et surtout aux marchands de Mortangle. Voila... Vous m’avez entendu ?       <br />
       — Oui, fit Augustin en sortant de l’ombre. Toi-même, as-tu vu  Nad...? »       <br />
       Le petit garçon avait filé comme un dératé dans le labyrinthe de venelles où ses pas résonnaient de tous les côtés à la fois. Augustin renonça à la poursuivre. Il aurait espéré revoir l’aventureuse jeune fille, mais elle avait ses raisons. La nouvelle le réjouit. S’il en parlait à Phial, celui-ci pourrait dépêcher un oiseau messager à Michemin et organiser une surveillance discrète pour protéger la fuite de la jeune fille.        <br />
       De retour vers l’auberge, il s’interrogea : pourquoi diable fallait-il spécialement se méfier des gens de Mortangle ? Avaient-ils partie liée avec les cavaliers noirs ?  Augustin aurait aimé en savoir plus sur la trame qui entourait Nadja. Il se rendit à l’écurie et inspecta les chevaux, mais rien n’éveilla son intérêt. Il rentra dans la grande salle par une petite porte près des cuisines et revint s’asseoir à la table de la compagnie, toujours captivée par les discours du sieur Blavarian, y compris Jean, dont les yeux larges comme des soucoupes témoignaient de l’intérêt extraordinaire que l’orateur avait soulevé en lui.        <br />
       Ne voyant pas quoi faire d’autre, Augustin s’assit, le visage dans les mains, prêt à endurer l’ennui.       <br />
              <br />
       «... Et, en ouvrant leurs cassettes, quelle ne fut pas la surprise des habitants de Languiche, disait Métaphos, de découvrir qu’elles étaient pleines...       <br />
       —...De vingt Sols d’or ! fit Jean,  avidement.       <br />
       — Eh bien non, grand Voyageur ! De vingt bigorneaux bien pointus...       <br />
       — Comment çà, des bigorneaux ? s’indigna Jean, en bousculant la table de son ventre. Mais il n’a jamais été question de bigorneaux...       <br />
       — En un sens , si ! N'oubliez pas que les possesseurs du trésor étaient des pêcheurs à la côte... et qu’en ces temps de disette, comme je vous le disais, ces gens ramassaient un peu n’importe quoi.       <br />
       — Oui, mais le trésor, rugit Jean, bonne Mère, le trésor...       <br />
       — Le trésor était dans l’un des coffres. Dans l’autre, je ne vous ai pas dit ce qu’il y avait...       <br />
       — Non, en effet, admit le colosse en se rasseyant. Voulez-vous dire qu’il y a eu quelque mauvais tour de gitan ?       <br />
       — Je ne sais ce que vous appelez “gitan”, Signour Etranger, mais mauvais tour, il y eut en effet. Point du fait des pêcheurs, je dois dire. Le benêt du village, qui avait été choisi pour prendre les pièces dans le coffre, en fut l’auteur. Au lieu de prendre une poignée de sols d’or, il saisit une poignée de bigorneaux et les enfouit dans chaque cassette; tout en faisant du bruit dans sa poche avec quelque bimbelotte métallique. Chacun ayant obéi à l’ordre du Magiston, referma sa cassette sans y regarder avant une semaine. Personne n’osa pas ensuite avouer ce qu’il avait trouvé, de peur de passer pour idiot auprès de la communauté. De sorte que l’on tut la chose jusqu’à ce que la rumeur leur apprit que le crétin du village, disparu depuis de longs mois, avait été vu, achetant des dizaines d’esclaves dans la capitale voisine. On se renseigna, et le fait consternant se révéla exact : le benêt était devenu l’homme le plus riche de la contrée.       <br />
       — Enfutoncle crapulesque ! fit Jean en se frappant le front, est-il possible d’aussi bien cacher son jeu ? J’en serais bien incapable moi-même.       <br />
       —C’est certain, mon Garçon, confirma fielleusement Augustin.        <br />
       — J’ai déjà vu pire sur cette île même, dit Phial de Parinofle. Mais je tairai les noms...       <br />
        —Trêve d’histoires médiocres, trancha Blavarian, agitant ses manches. Le Signour Augustin étant revenu, je voudrais lui dédier une petite fable, qui me fut rapportée par un marchand ayant navigué de l’autre côté du monde.       <br />
       — Pourquoi pas ? dit  le jeune homme, amusé.       <br />
       — Voici : un jour, un Maître et son disciple traversent une région montagneuse. Un brouillard épais se lève, le disciple s'affole : Maître, nous devrions avoir rejoint le monastère de Chiton depuis une heure. Je crois que nous sommes perdus. Où sommes-nous ?       <br />
       — Nous sommes ici, répond tranquillement le Maître. »       <br />
       Blavarian se tut.       <br />
       Au bout d’un moment, Jean s’agita, se frictionnant les poils des mollets.        <br />
       « Où est le truc ? Je ne vois pas.       <br />
       — Il n’y en a pas, mon bon Jean. C’est une leçon que veut nous donner le conteur. Il suggére qu’il n’est pas utile de voyager avec tant d’ardeur, quand on est si bien n’importe où.       <br />
       —	C’est vrai dit Phial, sauf dans une forêt de cèdres où tombent les Lourds.       <br />
       —	_Ou entre les bras d’un Arbroeil amoureux, soupira Païcou.       <br />
       — Ou dans un nid de Crocaster, renchérit Augustin.       <br />
       — Sans parler de la proximité odorante de Ribodol, constata Pimlic.       <br />
       — Qui est Ribodol ? demanda Blavarian fronçant un sourcil, il me semble avoir déjà entendu son nom.       <br />
       — Oh, dit Pimlic , un simple habitant de Michemin... »       <br />
       Les Indiens, qui ne se voulaient pas en reste, ajoutèrent le Grand Dragon aux lieux où il n’était point bon s’attarder, et ou, par conséquent, le sage de l’histoire, n’aurait pas pu prononcer sa sentence.        <br />
       Beau joueur, Blavarian Métaphos admit que la sagesse la plus grande ne valait que relativement. « Toutefois, ajouta-t-il, le voyageur d’orient, me raconta cette autre historiette. Vous me direz qu’en penser.        <br />
       Un jour, deux moines en route vers la sagesse doivent traverser un fleuve. Une jolie femme arrive et demande à être aidée. L’un des moines la prend dans ses bras pour la traversée du gué. L’autre s’assombrit et ne parle plus pendant la suite du voyage. “Qu’as-tu sur le coeur, mon frère, pour faire ce visage”, lui dit le premier au bout d’un moment ? L’autre alors laisse aller sa rancoeur :        <br />
       — Ne sais-tu pas que nous ne devons pas toucher les femmes ?”       <br />
       —Ah, dit le premier, cela fait déjà deux heures que nous avons quitté le bord du fleuve, laissant la femme à son chemin, mais tu sembles, toi, encore la porter .”       <br />
       — Eh bien dit Phial en allumant une pipe, ce genre de récit édifiant ne m’impressionne guère. Car au fond, celui qui est supposé sage en cette affaire est celui qui pense qu’il n’est pas agréable de porter une femme dans un gué, même jolie. Si la chose m’était arrivée, j’aurais plutôt laissé mon ami grincheux, et j’aurais raccompagné la dame chez elle, avec son accord, bien entendu. »       <br />
       La réplique du signour ayant reçu un franc succès, Blavarian toussa et se renfrogna. Mais il ne se laissa pas abattre.       <br />
       « Alors n’hésitons pas à franchir les bornes de la bienséance, puisque cela plaît à cette compagnie. Un jour, un maître emmène ses disciples au bordel. L’un d’eux est gêné et s’enfuit. Le maître, entouré des prostituées, mais toujours chaste, se moque de lui...       <br />
       — La belle affaire, l’interrompt Augustin. Que le maître pense-t-il prouver ? Que sa virilité résiste à toutes les tentations ? Mais s’il n’avait simplement pas de virilité ?       <br />
       — C’est exclu, bredouille Blavarian, c’est exclu dans ce genre d’histoire. J’en veux pour preuve la suivante : un autre jour, le même maître tombe amoureux d’une courtisane, et lui déclare sa flamme. Parfait, dit celle-ci, je veux bien envisager de satisfaire ton désir. Mais tu dois d’abord me prouver ton amour en revenant sous ma fenêtre, dormir au dehors, pendant 99 jours. Le centième jour je serai à toi. Le maître accepte. Il revient la nuit suivante dormir sous la fenêtre, et ainsi pendant 99 jours. Mais la nuit du centième jour, il ne revient pas et ne reviendra jamais. Que veut dire le maître ?       <br />
       — Que nous importe, dit Phial, agacé. Nous ne savons toujours pas si ce maître éprouve encore du désir le centième jour. S'il en éprouve, il est bien sot de ne pas se soumettre à la coquetterie de la belle; et s’il n’en éprouve plus, personne ne peut lui reprocher de ne pas revenir. »       <br />
       Blavarian s’échauffait.       <br />
       « Vous n’avez rien compris ! »        <br />
       A ce moment, un maigre jeune homme aux longs cheveux noirs et brillants, vêtu de la même toge que Métaphos, et que personne n’avait remarqué car il s’était assis en retrait, prit la parole doucement :       <br />
       « Laissez, maître, vous savez combien le signour Phial aime les réparties du tac au tac. Laissez faire le travail de l’histoire, doucement pendant le sommeil.       <br />
       — Tu as raison, mon Fils, j’allais m’emporter. »        <br />
       Blavarian reprenait maintenant d’une voix onctueuse :       <br />
       « En voici donc une, un peu énigmatique. Un jour, un disciple s’enrage de ne jamais parvenir à égaler son maître. Il s’approche de lui par derrière et lui décoche une flèche. Mais le maître se retourne et, à la vitesse de l’éclair décoche à son tour une flèche qui vient briser en deux celle de l’élève. Celui-ci recommence encore plus vite, mais toujours la flèche du maître brise en deux son propre projectile. Arrive l’instant où le maître n’a plus de flèche dans son carquois. Le disciple croit avoir gagné et tire sur lui désarmé. Mais le maître pousse un cri vital si puissant qu’il brise la flèche du disciple qui s’effondre à ses pieds, prosterné, pleurant, suppliant le grand maître de lui pardonner, s’en remettant à sa merci. Alors le grand maître s’effondre aussi aux pieds du disciple, pleurant et le suppliant de lui pardonner. Que veut dire le maître , mes Amis ? »       <br />
       Cette fois, la petite compagnie resta muette.       <br />
       Cette perplexité semblait réjouir le sage Blavarian Métaphos qui se frottait les mains et buvait de grandes gorgées de mélisse.       <br />
       Soudain Capitaine-Papa se dressa :        <br />
       « Sentant la bagarre venir, il avait truqué les flèches du disciple, évidemment ! De sorte qu’elles se cassent toutes seules en plein vol !       <br />
       — Bien sûr , émirent en choeur Arcomo et Païcou, voila la solution .       <br />
       — Probablement, renchérirent Jean et Augustin, pour soutenir Capitaine-Papa qui avait l’air si fier de sa proposition.       <br />
       — Consternant, siffla Blavarian, les épaules basses et le nez dans son verre. Je me demande si vous méritez mes superbes histoires.       <br />
       — Certes, ils les méritent, fit à voix douce le jeune homme en retrait, mais vous savez que la réponse est difficile...       <br />
       — Tu as raison mon bon Trophilogue... J’oublie toujours que mes hôtes ont tant à apprendre avant de franchir quelques degrés vers l’illumination.. Écoutez donc encore celle-là, elle est plus longue et plus facile... »       <br />
       Voyant l’auditoire toujours bienveillant (ce qui, songea-t-il, avait un coté surprenant, car des Majorais normaux l’auraient abandonné depuis au moins une heure), il prit son souffle et se lança une fois encore :       <br />
       « Jadis, un coupeur de bourse avait épousé une vilaine femme, tenancière d’une taverne du bois Caïman. Le voila qui tue deux jeunes mariés en voyage de noces, pour les dépouiller de leur argent. Le gredin est si dégoûté de son propre geste, lui, criminel endurci qui a massacré tant de passants, qu’il décide de mettre fin à ses jours. Au moment de s’ouvrir la gorge, il est retenu par un scrupule religieux et décide d’aller voir un maître pour lui laisser décider de son sort. Celui-ci le détourne du suicide, car dit-il, “tu as encore de nombreux jours de vie pour racheter tes crimes et faire davantage de bien que de mal”. L’ancien bandit se demande comment effectuer ce rachat. Passant par un village, il constate que ses habitants sont séparés des champs par une rivière tourbillonnante, fort dangereuse. Une frêle passerelle relie les champs au village, mais elle doit contourner une masse rocheuse au milieu des eaux. Tout autour du rocher, vertical et lisse, les eaux tumultueuses vagissent. Souvent, un paysan ou une famille tombent à l’eau, et meurent noyés. Leurs corps sont retrouvés au loin. — Ah se lamentent les villageois, si nous pouvions faire disparaître ou creuser ce rocher, nous installerions un solide pont, et il n’y aurait plus de morts !  Mais le rocher est si volumineux et si solide que personne n’a réussi à entamer sa paroi...        <br />
       — Qu’a cela ne tienne, dit l’ancien bandit. Il se rend au pied du roc avec une pioche et commence à le creuser. Au début, on se moque de lui, on lui jette des pierres. Au bout de six mois, il a réussi à creuser un mètre et personne ne rit plus. On lui apporte du riz pour qu’il survive. Les années se passent, l’ancien bandit est devenu un sage respecté. Chaque année, la galerie s’enfonce davantage dans le rocher. L’homme vieillit, mais pas une minute il n’arrête son travail, sauf pour quelques heures de sommeil.        <br />
       Un jour arrive au village un chevalier qui prétend le tuer parce qu’il a reconnu en lui l’ancien bandit qui sévissait dans la région de son signour. La foule des paysans veut protéger leur bienfaiteur, dont les anciens forfaits leur importent peu. La querelle s’envenime et le massacre va avoir lieu, quand le vieil homme s’en remet au guerrier. Il lui fait cependant une dernière requête :        <br />
       — Laisse-moi au moins terminer ma tâche qui ne devrait prendre plus de quelques mois ! Impressionné par le travail, par la réputation du Sage et par son humilité, le jeune chevalier lui accorde momentanément grâce. Il ne supporte pas de demeurer oisif, et il se met à l’ouvrage avec le vieil homme. En quelques semaines, les deux travailleurs s’approchent de la paroi opposée. Une nuit, la pioche crève le dernier obstacle, et le vieillard se livre au jeune guerrier pour être mis à mort. Mais celui-ci l’épargne et décide de l’accompagner sur les routes pour chercher avec lui la sagesse.       <br />
       — Très sympathique, ce jeune homme, dit aussitôt Phial. Au fond, c’est lui qui a fait presque la moitié du travail, en voulant aller plus vite pour tuer le vieux malin, et c’est ce dernier qui a la gloire, pour les années passées au labeur... »       <br />
       Blavarian, un peu blême, rit nerveusement.       <br />
       « Et le bois Caïman ? demande Jean, brusquement.       <br />
       — Oui ? chevrota Blavarian, essayant d’être aimable .       <br />
       — Pourquoi le bois Caïman ?       <br />
       — Je ne sais pas, moi. C’est ainsi que se raconte l’histoire, dans ce lointain pays . On évoque toujours le bois Caïman, mais c’est un détail.       <br />
       — Qui n’a pas la moindre importance dans l’histoire ?       <br />
       — Non, je ne crois pas.        <br />
       — Et les bigorneaux, non plus alors ! éructa Jean, son front de taureau barré de rides profondes.        <br />
       Un hoquet se déclara chez le maître-conteur, qui tenta de garder son calme, tandis que le garçon maigre lui tapotait la main, avec componction .       <br />
        Pimlic leva alors le doigt.       <br />
       « Oui ? dit Blavarian d’une voix blanche.       <br />
       — Oh rien, c’est juste Capitaine-Papa qui vous fait demander si le rocher était du genre de celui qui nous est tombé dessus dans la clairière, un Lourd, je crois.. Car alors, il aurait été assez facile de le creuser, vu qu’il était visiblement déjà assez creux.. avec sa bouche, là et... »       <br />
       Pimlic s’arrêta subitement au spectacle de la figure de Maître Blavarian : elle semblait curieusement se craqueler comme un sol d’argile desséché.       <br />
       Phial décida de mettre un terme au supplice du conteur en appelant un valet qui ramassait les chopes vides.       <br />
       « Holà, jeune Clampitre, allez sitôt vous enquérir auprès de nôtre hôtelier des suites qui nous ont été réservées... Nous voudrions nous coucher. »       <br />
       Le garçon boutonneux fila, l’échine basse, heurtant bancs et piliers dans son empressement maladroit.       <br />
       « Une dernière, une petite dernière pour la route, proposa Blavarian, suppliant, laissez-moi une chance de vous en dire une que vous puissiez enfin comprendre....        <br />
       — Mais volontiers, dit Phial avec douceur : vous voyez, mes amis et moi apprécions vos histoires, maître Blavarian. C’est parce qu’ils les aiment qu’ils les commentent avec tant d’alacrité. Il ne faut donc pas vous formaliser, car ce n’est pas là méchanceté de coeur, bien au contraire.       <br />
       — Si vous le dites, soupira Blavarian, épuisé. Voici donc la toute dernière histoire : un disciple rejoint son maître méditant en haut d’une montagne glacée, et lui supplie de l’aider à trouver l’illumination. Mais celui-ci indifférent, ne répond rien. En désespoir de cause le disciple se tranche un bras. Ému, le maître se tourne vers lui et lui demande : —qu’attends-tu de moi ?       <br />
       — Que tu me donnes la paix, Maître.        <br />
       — Je te l’ai déjà donnée, répond le maître. Et le disciple repart, illuminé.       <br />
       — L’histoire est finie ? demanda Jean, sur le ton d’un élève studieux.       <br />
       — Oui, Cher Ami, c’est une petite merveille qui se suffit à elle-même... »       <br />
       Le silence méditatif de l’assemblée souleva l’espoir dans le coeur de Blavarian jusqu’à ce que le commentaire d’Augustin lui fende le coeur définitivement :       <br />
       « Évidemment que le disciple a la paix : il ne peut plus se trancher le second bras. Il est donc réduit au pacifisme vis-à-vis de lui-même.       <br />
       — Non répliqua Jean, non Monsieur, il pourrait se trancher un pied maintenant.       <br />
       — Moi, dit Phial, c’est la question du bras coupé qui m’intrigue...       <br />
       — Ah bon ?, fit Blavarian d’une petite voix sèche.       <br />
       — Le disciple l’a-t-il remporté avec lui, ou l’a-t-il laissé au Maître pour le petit déjeuner ? »       <br />
       Blavarian haussa les épaules et se leva.       <br />
       « Non, c’est inutile. Tu vois, Trophilogue, l’esprit barbare est inapte à la sagesse. Il gauchit tout ce qu’il reçoit... Viens, mon garçon, retournons dans nos tours de méditation.       <br />
       — Bien, Maître.       <br />
       — Attendez ! (Le ton de Phial était sans réplique.) A mon tour, maintenant. Je vous prie de vous rasseoir pour écouter une histoire véridique.       <br />
       — Mm ? Peut-être pouvez-vous m’en dire le titre, car je crois en connaître une assez jolie collection, remarqua Trophilogue avec fatuité.       <br />
       — Je n’en connais point le titre, mais voici, rétorqua Phial. Un jour, le plus grand des maîtres accueille l’un de ses disciples qui le supplie de lui dire comment rejoindre la vérité, qu’il cherche depuis si longtemps, en suivant scrupuleusement tous les préceptes... En guise de réponse, le grand, très grand maître lui montre un joli caillou rond sur la route.       <br />
       Le disciple se perd en conjectures, et pendant des semaines est torturé par ce qu’a voulu dire le maître. N’y tenant plus, il lui demande enfin : —Maître, O plus grand des maîtres, j’ai beau torturer ma pauvre cervelle, je ne comprends pas ce que tu as voulu me dire en me montrant ce joli caillou, que je garde d’ailleurs précieusement depuis.       <br />
       Alors le maître, de lui rétorquer : sais-tu, mon ami, pourquoi ce caillou est plus près de la sagesse que toi ?       <br />
       — Non, O grand maître sublime. Pourquoi ?       <br />
       — Eh bien, parce que ce caillou ne pose pas de questions idiotes. »       <br />
       Là-dessus Phial fit cul sec de son broc d'annelle, et sans attendre de commentaire, se leva pour rattraper le valet pustuleux qui portait ses bagages en direction de l’étage.       <br />
       Interdit, Blavarian Métaphos balançait entre l’amusement et la vexation. Il opta finalement pour le persiflage érudit.       <br />
       « Ne pensez vous pas, mon bon Trophilogue, que cette histoire provient du Livre IV des exercices de Chiton ?       <br />
       — Moui, admit Trophilogue, condescendant. A moins qu’elle sorte du grand traité du petit Voiturage Sacré, dix-huit-millième stance...       <br />
       Pimlic intervint :       <br />
       — Je ne voudrais point vous contrarier, Messieurs, mais, connaissant mon maître, je puis vous assurer qu’il n’a jamais ouvert de livre de philosophie orientale, et qu’il a sans doute totalement inventé cette histoire.       <br />
       — C’est possible, convint Blavarian. Je crois que nous allons prendre congé maintenant, nobles Voyageurs...       <br />
       — Vous ne voulez pas que je vous narre un petit récit de mon cru ? proposa Augustin en souriant.       <br />
       — Hm, non, non, je vous remercie du fond du coeur, mais... nous devons absolument retourner à nos études, il y a une conjonction d’étoiles dont nous devons faire l’observation ce soir... Vous venez, Trophilogue ?       <br />
       — Je vous suis, mon cher maître, s’empressa le jeune homme ascétique en multipliant les courbettes. »       <br />
       Les deux personnages disparus, un fou rire parcourut la compagnie. On commanda une dernière tournée, puis chacun rejoignit la chambre qui lui était réservée, sauf Augustin qui sortit, pour quelques pas au clair de lune.        <br />
              <br />
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       °         °       <br />
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       °       <br />
              <br />
       Le village semblait assoupi, à l’exception de lampes à huile dans les étages supérieurs de trois maisons de conteurs. Au sommet de l’une d’elle, dans une tourelle édifiée sur la terrasse, Augustin crut reconnaître la silhouette fluette de Trophilogue, penché sur quelque machine. Pas de trace de Blavarian, sans doute tombé dans un sommeil réparateur, après la dure épreuve de la soirée.        <br />
       Le regard d’Augustin revint sur Trophilogue, intrigué par le mouvement de celui-ci : non point la tension immobile de qui regarde dans une lentille ou règle le pas d’une lunette. Mais une sorte de transe, de rapide mouvement des mains et des doigts, comme celui d’un pianiste, mais dans le silence le plus total. Le mage faisait parfois des pauses, puis recommençait à frapper une surface invisible. A un moment, il dut prendre conscience qu’il pouvait être vu depuis la place , car il allongea le bras vers un interrupteur et la petite tourelle devint obscure.       <br />
       « Curieux » pensa Augustin.       <br />
       Le jeune homme rentra dans la salle, où les clients se raréfiaient. Au bar, Mazine Tical, toujours plus belle dans sa robe couleur de ciel d’automne et ses cheveux flamboyants, demeurait solitaire devant son verre vide. Elle se tourna vers Augustin et lui sourit, un peu tristement. Il répondit à son sourire, sans toutefois s’approcher d’elle. Ce fut Mazine qui descendit de son siège et vint à sa rencontre.        <br />
       « Bonsoir, jeune homme, dit-elle d’une voix de velours, Malandron m’a dit que vous étiez à la recherche d’une jeune fille habillée en homme ?       <br />
       — C’est exact, Madame...       <br />
       — Pouvons-nous parler un moment ?       <br />
       — Avec plaisir... »       <br />
       En habituée, Mazine guida Augustin vers une table abritée sous deux arc-boutants, piquetés d’une impressionnante collection de mélissoirs de cuivre. Elle l’invita à s’asseoir et remarqua qu’il avait des yeux d’une grande beauté.       <br />
       « Mais, ajouta-t-elle aussitôt, ne craignez rien. Je ne compte pas vous importuner.        <br />
       — Point du tout, Madame, la compagnie d’une aussi belle femme me ravit.       <br />
       — Merci du compliment, d’autant qu’éplorée, vous ne me voyez pas sous mon meilleur jour... ou ma meilleure nuit, ajouta-t-elle avec un rire malicieux. Mais laissons cela. Revenons à la jeune fille vêtue en homme, que vous cherchez. Serait-elle passée par ici ?       <br />
       —Je le pense. Et son déguisement ne devait pas être fameux, car il a été percé à jour par ceux qui lui voulaient du mal.       <br />
       —Non. Enfin, il y avait bien, il y a quelques jours, ce frêle jeune homme blond, emmitoufflé d’une écharpe rouge jusqu’aux oreilles. Tout le monde s’écartait de lui à cause de la fièvre des montagnes : elle est si contagieuse.       <br />
       — C’était probablement elle. Quoi qu’il en soit, je ne la cherche plus. Je sais qu'elle n'est pas ici. Des renseignements récents m'ont rassuré à son sujet. En revanche, j'aurais aimé en apprendre plus sur l’homme qui était à sa poursuite et qui a probablement séjourné à l’auberge.       <br />
       Je lui fis la description de Nardor Botulis. J’ajoutai que je pensais cet individu suprêmement dangereux.       <br />
       —Vous me parlez d'un reître Zwölle, Signour. Il ne serait certainement point passé inaperçu dans les parages. Il a dû éviter le village ou emprunter également un déguisement. Je suis désolée de ne pouvoir vous aider.       <br />
       — Au contraire, Madame, dit Augustin. Vous m’inspirez la plus grande confiance, et je vous serais reconnaissant de m'éclairer sur ces fameux Zwölles, que l'on semble tant craindre. »       <br />
       Mazine jeta un regard circulaire et reprit d'une voix plus sourde :       <br />
       —Il est difficile d'aborder ce sujet, jeune homme. Ils suscitent une grande haine, mais leur puissance occulte est sans bornes. Même dans ce petit village où je connais tout un chacun, j'hésiterais à divulguer en public des informations sur des personnes en butte à leur vindicte. J'aurais trop peur de la trahison. Car il y a de la lumière et de l'ombre à Logatrou.        <br />
       —Et, selon vous, d'où viennent les dangers ?       <br />
       —Je vous répondrai franchement, Monsieur. Si danger il y a, il faut le chercher du côté de certains conteurs...       <br />
       — Maître Blavarian ?       <br />
       — Oh non ! C'est un homme charmant, parfois naïf, et d’une timidité rare avec les personnes du sexe. Je pense plutôt (elle frissonna) à son acolyte, ce... ce Tréphonème...       <br />
       — Vous voulez dire Trophilogue ?       <br />
       — Oui... Une vraie limace.       <br />
       — Jugement peut-être excessif, mais je vois ce que vous voulez dire.       <br />
       — Il y a aussi certains cuisiniers avec lesquels ce cloporte est souvent acoquiné, pour je ne sais quels trafics innommables.       <br />
       — Mm... Je viens de le voir dans une maison, derrière le grand fromager  de la place... s’affairant de façon étrange.       <br />
       — Où était-il dans la maison ? Que faisait-il ? demanda vivement Mazine.       <br />
       — Il était dans le clocher qui coiffe la terrasse, et semblait tapoter sur un instrument que je n’ai pu identifier.       <br />
       — Oh, fit Mazine, ce n’est que trop clair : ce sagoupiard était en train de transmettre les informations de la soirée à ses maîtres... Votre description, tout ce que vous avez pu dire, sont maintenant connus d’une puissance maléfique.       <br />
       — Comment cela ? demanda Augustin , intrigué.       <br />
       — Ce Trophilogue habite dans la maison de maître Blavarian, qui est en relation avec d’autres personnes de qualité dans l’archipel. Il dispose pour cela d’une merveilleuse machine. J’ai eu le privilège de la voir, étant petite, cachée dans les jupes de ma tante, qui faisait le ménage de notre grand conteur. C’est une boîte en cuivre munie de fils et d’excroissances en forme de tambourins. D’après ce que Maître Blavarian expliquait, on tape sur ces plaques vibratiles et des sons inaudibles s’en échappent, qui parviennent à une machine semblable située à des milliers de lieues, et en font vibrer les membranes de la même façon. En posant ses doigts sur la peau tendue, on perçoit des chocs rythmés qu’on peut traduire, si l’émetteur a utilisé un code connu par le récepteur. On appelle cette machine un dactyloge. Il y en a fort peu, et leur usage est réservé aux Grands de ce monde.       <br />
       — Ah oui, je vois ... Une variante de notre télégraphe... Maître Blavarian est-il le seul à posséder ici une machine de ce genre ?       <br />
       —Dans le village, oui, mais il ne refuse jamais de faire passer un message important pour tel ou tel concitoyen.       <br />
       — Il n’est donc pas étonnant que Trophilogue puisse en user.       <br />
       —Si, au contraire, car bien que ce crabouisse réside à demeure, je n’ai jamais ouï dire que le maître laissât quiconque entrer dans son laboratoire-de-ciel sans qu’il fût lui-même présent. Le limaçoïde a dû profiter de son absence momentanée. Tout ceci me confirme dans mes inquiétudes. Tenez-vous sur vos gardes, Monsieur, je vous en prie... »       <br />
       Mazine effleura l’épaule du jeune homme d’une longue main nostalgique et s’en fut vers l’escalier au pied duquel s’ouvrait une petite porte.       <br />
       « Encore un mot, chuchota la belle jeune femme en se retournant : quelqu’un vous attend dans la cour, un ami, il veut vous parler.       <br />
       — Ah ?       <br />
       — Ayez confiance... »       <br />
       Elle lui sourit encore et disparut, comme la lune derrière des nuages.       <br />
       Augustin se dirigea à contrecoeur vers la cour obscure imprégnée de parfums nocturnes, et se tint prêt à tirer le fer à la moindre alarme.        <br />
       La voix étouffée de Blavarian se fit soudain entendre tout près de lui, derrière une haie cascadante de trasminelle.       <br />
       « Ne vous retournez pas vers moi... Les murs ont des oreilles. Ecoutez seulement ceci : les poursuivants de Nadja vous ont repéré. Ils vous surveillent. Partez demain à la première heure sans dire à quiconque où vous dirigez vos pas. Je souligne : à quiconque... Vos compagnons se sont déjà beaucoup trop épanchés, malgré mes efforts pour les garder muets en les abreuvant d’interminables fichaises...       <br />
       — Ah, vous faisiez semblant de... ?       <br />
       —Bien sûr, la véritable philosophie, mon jeune ami, ne s’embarrasse pas de paraboles édifiantes. Mais le temps presse... Rendez-vous à Clotone, le plus vite possible. Sur la Majeure, méfiez-vous surtout du gouverneur Mungabor.       <br />
       — Pourquoi ?       <br />
       — Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Je dois...       <br />
       — Et Nadja ? Avez-vous de ses nouvelles ?       <br />
       — Non, vous en savez plus long que moi à son sujet.       <br />
       — Il faut que je vous dise, Blavarian, votre aide, Trophi...       <br />
       — Chuutt, c’est sans importance... En cas d’extrême urgence, tentez de contacter le vieux Huimror, et dites lui ceci : MINAX— MORNAX... Répétez ...       <br />
       — Voir Huil... Non Huimror, et lui dire MINAX— MORNAX...       <br />
       — C’est cela, souvenez-vous en... Maintenant Adieu. »       <br />
       Il y eut un léger froissement de feuilles et Augustin sut qu’il était seul.       <br />
              <br />
       Il alla aussitôt à la chambre de Phial et frappa à la porte quelques coups discrets.        <br />
       « Entrez ! »       <br />
       Le signour de Michemin ne dormait pas. Il étudiait des cartes dépliées sur le coffre au couvercle bombé.        <br />
       « J'ai des nouvelles de Nadja.       <br />
       — Mm, bonnes j'espère.. Cette jeune Canémienne était assez charmante...       <br />
       — Oui. J'ai reçu d'elle un message, disant qu'elle avait atteint Michemin sans encombre.        <br />
       —Bonne nouvelle. Je vais faire prévenir là-bas notre bon Pilco, pour qu'il ait un oeil sur elle. »       <br />
       Augustin lui fit aussi part des étranges conversations qu’il venait d’avoir avec Mazine Tikal et Blavarian Métaphos.       <br />
       « Cela ne m’étonne que fort peu, dit Phial imperturbable. Blavarian est un homme sérieux, malgré sa propension aux historiettes insipides. Quant à ce Trophilogue, nous l'aurons oublié bien vite. Mais, allez-vous coucher, Augustin, je m’occupe de tout ! Demain, tout le monde sur le pont à cinq heures. On se donne rendez-vous près de chevaux, et en silence. Nous partirons sans tambour ni trompette, ni, je le crains, de collation matinale... n’en déplaise à votre ami Jean.       <br />
       — Une minute, Signour Phial !        <br />
       — Oui, mon jeune ami ? fit le Signour, interloqué.       <br />
       — Vous ne m'enverrez pas dormir avant de m'avoir dit qui est la grande Sorteresse, et qui sont les Mag...des, dont Nadja m'a parlé ! Et aussi les Zwölles ! Il me faut un peu saisir comment ce monde fonctionne, et vous ne m'en avez pas dit assez jusqu'ici...       <br />
       — Bon, soupira Phial avec fatalisme en regardant sa montre, c'est encore l’affaire d'une heure.        <br />
       Et il raconta au jeune étranger une partie de ce qu'il savait de Périache et de ses sorciers Omen, ainsi que de l'étrange îlot d'Hirpan, tout près de Périache, où sévissait Lucilia, la grande sorteresse, c'est-à-dire la plus grande magicienne de l'archipel.        <br />
       — Elle n'est pas vraiment une puissance maléfique, conclut-il. Elle est surtout chargée de superviser les mariages religieux, dont la tradition veut qu'ils soient consacrés par les Omen d'abord, et par elle ensuite.       <br />
       — Pourquoi Lucilia voudrait-elle faire assassiner une jeune fille comme Nadja Benjou ?       <br />
       — Je n'en sais rien, et je trouve cela peu vraisemblable. En revanche si ce Nardor travaille pour quelque Omen crapuleux, on peut tout attendre. Il faut aussi vous dire, Augustin, que la famille Benjou n'est pas sans importance à Clotone et à Canémo. Ces gens sont connus depuis plusieurs générations pour leurs prises de positions courageuses, leurs recherches politiques à rebrousse-poil.        <br />
       Il est possible que Nadja, dans la tradition familiale, ait levé un lièvre un peu trop gros pour elle...       <br />
       — Hm, voila qui me la rendrait encore plus... sympathique, chuchota Augustin.       <br />
              <br />
       °       <br />
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       VI.       <br />
       Les secrets du mont Wino        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       A l’aube du lendemain, on attaqua le Wino par un raccourci qui tenait de l’escalier de géants plus que du sentier à chèvres. Les méyots grimpèrent sans broncher, pliant et dépliant leurs jambes d’acier, comme des mouflons. Le soleil apparut à huit heures, et accabla aussitôt voyageurs et montures, s’alliant à des myriades de mouches et d’insectes à la piqûre irritante. A quelque distance, les têtes rouges et perplexes de beaux coqs de Gravan émergeaient des roches plates qui leur avaient servi d’abris pour la nuit, et Phial regretta de ne pouvoir s’arrêter pour tirer de proies si consentantes et regarnir les gibecières.       <br />
       Vers dix heures, on parvint à un replat, accueilli comme le paradis. Une chute d’eau étroite prenait son élan dans le bec d’un surplomb, quarante mètres plus haut, et venait frapper des éboulis qu’elle avait amalgamés et arrondis. A son pied, une mousse vivace profitait de la buée permanente pour tapisser les parois voisines jusqu'à un petit lac. Phial ne prodigua aucune mise en garde, et animaux et humains se précipitèrent dans l’eau peu profonde, avec force ébrouades de joie.        <br />
       On avait bu et mangé, et l’on se reposait sur l’herbe, quand un épouvantable hurlement jaillit de la chute d’eau, envahit le vallon puis faiblit par degrés et mourut en une plainte désespérée, tandis que son écho torturé se répercutait alentour. Tout le monde resta figé, le coeur battant, sauf Phial qui haussa un sourcil.       <br />
       « Ah.. la vieille bête, fit-il en souriant vaguement, de la tendresse dans la voix.       <br />
       — Ce cri affreux ne semble guère vous apeurer, remarqua Augustin.        <br />
       — Il n’y a pas de risque, bon compagnons... Pas ici en tout cas.       <br />
       — Mais, mais, dit Païcou, le cri semblait venir de tout près, de la chute d’eau, là ...        <br />
       — C’est un effet de résonance, ne vous inquiétez pas. »       <br />
       La clameur atroce, mi-étranglée, mi-glougloutante, reprit, plus violente encore, semblant provenir de la base de la cascade. Certains se levèrent, portant la main aux armes. Seuls, les méyots continuaient à tondre tranquillement l’herbe moussue.       <br />
       « Allons mes amis, dit Phial, je vous ai dit qu’il n’y a avait pas de danger. Ne me faites-vous donc plus confiance ?       <br />
       — Si fait, Messire, dit Capitaine-Papa, mais je crois traduire le sentiment de tous en vous demandant de quel être émane une voix aussi affreuse, qui fait irrésistiblement penser au cri d’une femme accouchant d’un crocodile ...       <br />
       — Quittons ce lieu, dit Phial, nous avons une longue route. Je vous dirai tout à la prochaine étape. »       <br />
       Pendant qu’on réharnachait les bêtes, le cri se fit entendre une fois encore, toujours aussi glaçant, mais un peu plus lointain.       <br />
       Une fois franchie la falaise par un col gardé d'arbustes aux épines comme des poignards, on redescendait légèrement dans un vallon qui courait  au pied du mont Wino proprement dit. En le prenant  par la gauche, on laisserait le sommet au Nord afin de rejoindre les plaines occidentales. Mais à l’abri des vents dessicants, et les racines nourries de limon, la forêt redoublait ici de sauvagerie tropicale, et l’on devrait marcher dans le lit caillouteux de la rivière, dont les eaux claires après avoir contourné la montagne, descendraient vers le soleil couchant.        <br />
       Phial raconta à ses compagnons que le Rhul (ou riowl en ancien Phrisogeois), était un torrent sacré. On y sacrifiait jadis des enfants aux déesses des Portes, pour garantir aux défunts le passage vers la seconde vie, sur une planète parallèle. Dans certaines gorges aux parois vertigineuses existaient encore quelques pans d’anciens temples pris dans l’étau destructeur des ligres, qui poussaient sur leurs faîtes, avant de s’effondrer ensemble, plantes et bâtiments unis dans la chute.       <br />
       Phial recommanda de ne pas se déporter sur le côté gauche de la rivière, car les ruisseaux qui en partaient pouvaient s’engouffrer dans des trous sans fond. D’ailleurs la cascade au pied de laquelle on s’était reposé, n'était que la résurgence d’un de ces torrents. On disait aussi que certaines grottes communiquaient avec des combes dérobées où vivait la plus formidable bête sauvage de la Majeure : la grande Immogre, une variante géante du licadion.       <br />
       « C’est donc elle dont nous avons entendu le cri ! s’exclama Pimlic, un tremblement rétrospectif dans la voix.       <br />
       — Tu es perspicace, compagnon, approuva le Signour de Michemin, d’humeur facétieuse. Veux-tu partir à sa recherche ? Je te prête cette laisse pour nous la ramener  par le col... »       <br />
       La chasse de l’animal fabuleux, dont on entendait parfois la voix plaintive, portée et démultipliée par les tunnels invisibles, était réputée presque impossible. Phial expliqua que, malgré ce défi à tout chasseur, personne n’avait le droit de partir en guerre contre la Bête, à moins d’avoir fait ses voeux de Grand Sillin (ou Bor Hond, en ancien Phrisogeois) auprès du gouverneur.       <br />
       « Je suppose que vous êtes Grand Sillin, fit Augustin.       <br />
       — Oui, et nous sommes quatorze ou quinze sur cette île, à ma connaissance.       <br />
       — A quoi ressemble cet Immogre ? demanda Capitaine-Papa.       <br />
       — Eh, bien, je ne sais pas si c’est une fable, mais regardez bien le mont Wino... A quoi vous fait-il penser ?       <br />
       — Je ne sais pas, dit Jean, à une montagne...       <br />
       — Regardez mieux, dit Phial, patient. Est-ce qu’il ne vous frappe pas que le Wino ressemble à quelque animal ?       <br />
       — Mm, fit Augustin peu convaincu. Peut-être à une sorte de gorille en position d’arrêt, avec des épaules aussi hautes que le crâne, et puis des orbites projetées en avant et un mufle vertical, symbolisé par la grande falaise, avec quelques sapins équilibristes en guise de poils du nez...       <br />
       — Oui, Malputange ! fit le Signour avec enthousiasme. Eh bien, figurez-vous qu’on a prétendu qu’un sculpteur géant, venu d’une contrée lointaine, avait pris une Immogre en modèle et, se penchant sur elle avec une loupe, en avait reproduit les traits à coups de ciseau céleste. Les chutes de son travail auraient formé les blocailles amoncelées au dessus des sources de la rivière Rhul.       <br />
       — Je les vois, dit Augustin. Après un moment d’observation à la lunette, il ajouta :        <br />
       — Je vois même un curieux petit objet rougeâtre, comme une crotte de phélan sur une pierre... »       <br />
       Phial éclata de rire.       <br />
       « A l’échelle de la pierre dont vous parlez, et qui n’a que cent cinquante mètres de haut, cette crotte est tout simplement l’une des tours de guet du Gouverneur, en avant-garde du défilé du Ru Fou, le torrent qui passe au pied du palais .       <br />
       — Fort intéressant, mais cette couleur rouge ne semble provenir d’aucun minerai circonvoisin.       <br />
       — Finement observé. C’est qu’elles sont en partie construites en briques importées de Clotone.       <br />
       — Importer de la brique, voila qui est singulier ! Cela semble plus indiqué pour couler des navires en rade d’un port que l’on veut interdire à l’ennemi.       <br />
       — Certes, mais ce fut la fantaisie d’un Villacope du temps jadis, qui ne voulait pas que le gouverneur se sentît éloigné de sa terre natale. Il fit transporter alors plusieurs millions de tonnes de terre rouge de La Mirande, afin de construire les soubassements des tours ainsi que la terrasse du château.       <br />
       — Quelle munificence !       <br />
       — En effet, et fort mal dépensée, puisqu’avec les années le matériau rapporté de Clotone se comporta différemment sous un climat aussi humide et chaud que le nôtre. Vous verrez que ces tours, fort bien bâties, n’en sont pas moins toutes plus ou moins fissurées et reprises avec des poutres de bois ou de fer. »       <br />
              <br />
       La marche dans le lit tourmenté du Rhul dura près d’une heure, puis on parvint à un grand rocher plat, sur lequel l’eau s’étendait en une très mince couche, lisse comme un miroir. Des gradins semblaient creusés dans la berge, et invitaient à s’asseoir. Ce que l’on fit, laissant les méyots un peu au delà de l’aire.        <br />
       « Regardez sous ces lianes, dit Phial.       <br />
       — On dirait une statue, remarqua Augustin.       <br />
       — Oui, c’est la Jeune Fille au médaillon. Une vraie statue, celle-là, probablement sculptée jadis par un artiste de Logatrou. Elle représente la paix, dit-on. On ne saura jamais ce qu’elle tenait dans ses mains : elles sont cassées.       <br />
       — Son visage est calme, les lianes lui font une mantille.       <br />
       — Vous voulez dire qu’elle a l’air morte... C’est en tout cas ce que j’ai toujours pensé.»       <br />
              <br />
       La compagnie quitta bientôt le lit de la rivière et s’éleva, par degrés, le long de la berge sur un sentier enfoui sous une exubérance de volubilis et de périboles. Très raide, le chemin émergea de la forêt, au flanc raide d’un cailloutis où s’accrochaient de hauts pins bulbeux. Au sommet de la colline, la piste se divisait : un chemin courait droit vers l’ouest, sur la crête même. Un second redescendait en lacets dans une sorte de cratère au sol plat, de quelques kilomètres de circonférence. On voyait, aux reflets bleus et verts, qu’il y avait de l’eau et de l’herbe au fond de cette dépression brumeuse.       <br />
       On pouvait indifféremment emprunter les deux voies, mais celle du cratère semblait plus courte et beaucoup plus agréable. Pimlic emporta la décision, arguant de la grande fatigue des méyots. Phial aurait préféré le chemin de crête, sans pouvoir dire pourquoi.        <br />
       Il connaissait le lieu pour y être passé plusieurs fois à la chasse aux chniarques, mais il n’aimait pas s’y attarder. Tout en devisant avec les Blancs, il surveillait les alentours paisibles. Il n’y avait rien à signaler, sauf, peut-être, cette inflammation des roches, aussi violettes que les feuilles intérieures de l’artichaut. Une incendie avait sans doute naguère ravagé le vallon, rosissant la pierre comme un four. Et puis il y avait cette odeur persistante de... salaison, curieuse en cet endroit sec.       <br />
              <br />
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       Pierre Boucquard se retournait dans son sommeil, interminablement, comme l’arbre-moteur d’un cargo à vitesse lente. Compatissante, la plus jeune épouse de Tabiraho l’éventait sans interruption, elle aussi changée en quelque moteur humain. La forêt, elle, ne dormait pas et donnait de l’orchestre nocturne. Brusquement, Pierre se redressa et tomba de la natte surélevée sur les grosses planches de la case. Il écarta sans rudesse la petite main secourable : il voulait rattraper sa vision. Trop tard…       <br />
       « Qu’as-tu vu, O Blanc ? Un esprit rôdeur ?, dit-la jeune femme inquiète.       <br />
       — Non, rassure-toi. Mais je me suis retrouvé dans le puits. Et pour la première fois, Augustin était debout, et me regardait, souriant. Il me tendait les bras, et….       <br />
       — Et ?       <br />
       — Et puis rien, bougonna Pierre, serrant les poings.       <br />
       — Je ne comprends pas, dit la petite femme, mais si cela te souriait, c’est qu’il n’y a pas de problème…       <br />
       —	Puisses-tu dire vrai ! »       <br />
       Boucquard ne pouvait vraiment lutter contre la conviction intime que l’apparition – il n’y avait pas de mot plus exact, bien qu’il ne soit pas du parti de Bernadette Soubirous – l’ait encouragé à poursuivre dans la bonne voie. Tout, dans son maintien et ses gestes signifiait, comme dans un film muet : « tu as trouvé ! Continue, Bravo, vas-y ! »       <br />
       Mais le doute était encore tapi dans un recoin de son esprit laïque et moderne : il se demandait encore pourquoi il était si certain que la silhouette un peu floue de son rêve était bien Augustin Coriac. Etait-ce tout simplement parce qu’il l’avait lui-même inventé tel quel, visage osseux, mâchoires triangulaires, grands yeux bleus, nez fin, masse de cheveux blonds ? Cela en mélangeant les descriptions de Tabiraho et les témoignages d’époque, dont une plaque photographique où on le voyait, barbe folle et pipe rimbaldienne au bec, négocier un chargement de sucre sur le quai de St-Pierre de Martinique, dans les années 1880 ?         <br />
       Quelque chose le retenait d’adhérer à cette explication trop évidente. Il y avait de la magie là-dedans, il n’en démordrait pas. Et puis, dans l’histoire de Tabiraho, il y avait l’amour affiché d’Augustin pour les livres anciens, les cartes, les passages, les portes et spécialement celles du Temps. Aurait-il été un adepte des sciences occultes ?  Rien dans sa biographie officielle ne donnait le moindre indice allant dans ce sens. C’était un sportif, un voyageur, un commerçant, un baroudeur, et il préférait à coup sûr le grand large aux guéridons tournants qui faisaient fureur à l’époque dans les salons de la meilleure société.  Mais il était peut-être tombé, au cours d’une pérégrination, sur quelque chose qui l’avait intrigué.  Un légende de bistrot à Trinidad, Pernambouc ou Bahia, un grimoire trouvé chez un vieux bouquiniste, la prédiction d’un sorcier vodoo ?  Parfois les marins, aussi tanné qu’ils prétendent avoir le cuir, conservent un peu de leur âme enfantine, à la poursuite de chimères.         <br />
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       Le pourpre des parois du cirque devenait plus profond à mesure que s’y projetait l’ombre des murailles opposées. En même temps, toutes les arêtes brillaient, comme allumées de l’intérieur. Les murailles rugueuses étincelaient, parsemées de cristaux iridescents. Le spectacle était magique.       <br />
       Soudain Phial prit la décision de rebrousser chemin, immédiatement.       <br />
       « Mais, protesta Pimlic, nous avons fait plus de la moitié du cratère, c’est absurde !       <br />
       — Sans doute, mais il y a danger.       <br />
       —Tu ne crois pas que ces lumières annoncent le réveil du volcan, tout de même, cela fait des millions d’années que...       <br />
       —Ce n’est pas çà, mon bon Pimlic, mais obéis sans tarder, rattrape les méyots et fais les revenir à la crête, au galop si possible.       <br />
       —Enfin ! gémit Pimlic, tu sais bien que nous avons traversé plusieurs fois...       <br />
       —Ne discute pas. »       <br />
       En silence, la petite troupe rebroussa chemin, les chevaux un peu rétifs.       <br />
       « Croyez vous vraiment que... hasarda Augustin       <br />
       — Regardez la ligne de faîte.       <br />
       — je ne vois rien de particulier.       <br />
       —Une espèce de vibration, comme si l'on tirait un drap très fin contre la pierre.       <br />
       —Un rayonnement calorifique, sans doute ?       <br />
       —Non, malputange ! Si c’est bien ce que je pense, nous sommes en mauvaise posture, je vous assure. Vite, remontons sur la crête. Crapiard de crapiard ! Ces animaux qui n’avancent pas... »       <br />
       Pimlic, gagné par la panique, appliquait des coups de verge aux méyots nerveux. Le plus robuste, le vieux Cachoup, tomba dans une fondrière et perdit son chargement qu’il fallut réinstaller. Phial triturait le pommeau de son épée, et les Indiens, serrés l’un contre l’autre, observaient les alentours, les yeux presque fermés, comme ceux de chats feignant l’indifférence.       <br />
       Après quelques minutes de retraite, ce fut Pimlic qui remarqua :       <br />
       « Nous avons beau courir, nous n’avançons pas. La montée du col est toujours aussi loin. »       <br />
       Un peu plus tard, la chose devint évidente : la paroi semblait reculer à mesure qu’on s’en approchait.       <br />
       « C’est peut-être le sol, suggéra Augustin.       <br />
       —Le sol ? fit Jean.        <br />
       — Oui, regardez ! »       <br />
       La terre paraissait  s’être durcie sous leurs pas, comme une mousse vitrifiée, ne laissant plus bouger un caillou sous le pied.       <br />
       « Etrange ! Il n’y a pas un quart-d’heure, cet endroit était du sable mou, comme en témoigne la profondeur de nos empreintes, là... » dit Capitaine-Papa.       <br />
       Un peu partout apparaissaient des craquelures, des lignes droites et brisées, comme si la surface était une peau en train de fendiller sous l’effort.       <br />
       Soudain, Arcomo poussa un cri :       <br />
       « Le sol bouge.. Regardez le vieux Cachoup !  »       <br />
       Le méyot qui, depuis sa mésaventure, broutait des chardons d’un air abattu, avançait... sans remuer les jambes, comme sur un tapis tiré par des mains invisibles.        <br />
       Pimlic bondit, saisit la bride pour forcer l’animal à rebrousser chemin. Mais ce fut alors lui qui sembla s’éloigner du groupe, bien qu’il courût maintenant, l’animal trottant derrière lui. Finalement, il rejoignit le reste de la compagnie, essoufflé comme s’il avait parcouru des centaines de mètres.       <br />
       Partout le terrain frissonnait, mais ce n’était point seulement l’herbe, agitée par le vent léger. La surface elle-même ondulait, traversée de courants. Des dunes mobiles se rapprochaient ou s’éloignaient, comme une débâcle de glace, mais en silence.       <br />
       N’en croyant pas leurs yeux, les voyageurs demeuraient immobiles sur l’espèce de plaque où ils étaient réunis. Puis les regards se tournèrent vers Phial.       <br />
       « C’est le Gigastome, dit le Signour de Michemin, je ne pensais pas qu’il existât vraiment. Mais j’en ai lu la description dans un de mes vieux grimoires, quand j’étais enfant. Il a dû être réveillé par quelque chose. A moins que... »       <br />
       Phial fut interrompu par un glissement qui le fit tomber à la renverse ainsi que Jean. Les chevaux et les méyots tournaient en rond ou faisaient des écarts sauvages, mais, suspendus à leurs cous, les humains réussirent à éviter leur fuite éperdue.        <br />
       « Balipomme !, grommella Phial en se relevant, nous avons un problème. Il faut que je me souvienne d’un détail, car les Phrisogeois, jadis, savaient échapper au gigastome.       <br />
       — Dites m’en plus, fit Augustin, cela pourra peut-être aider.       <br />
       —C’est une chose dans le sol, faite avec le sol lui-même.       <br />
       — Lève-toi, Crédibiche ! cria Augustin à Jean, toujours couché de tout son long, ce n’est pas le moment de la sieste.       <br />
       — Je ne peux pas, dit celui-ci calmement, je suis collé.       <br />
       — Comment çà, collé ? Debout au plus vite, montagne de paresse ! »       <br />
       Phial intervint :        <br />
       « Il a raison, il ne peut pas... Le Gigastome a senti la masse de Jean... Ce sera sa première victime. A moins que... »       <br />
       Il dégaina son épée et courut sur Jean qui hurla.       <br />
       « N’ayez pas peur... J'espère seulement que votre ceinture n’est pas trop solide. »       <br />
       Phial fendit tous les vêtements de Jean, ceinture comprise, comme un papillon ouvre sa chrysalide. Et l’énorme bonhomme se remit debout, dans la tenue d’Adam sauf les chausses, cachant ce qu’il pouvait à deux mains.        <br />
       « Ne me laissez pas comme çà ! »       <br />
        Apitoyé, Pimlic lui lança une couverture et un bout de corde, et Jean ressembla plus que jamais à un être venu du fond des âges.       <br />
       « Mes chaussures commencent à adhérer, fit remarquer placidement Augustin.       <br />
       — Dansez d’un pied sur l’autre ! hurla Phial. Vite ! Si l’on bouge assez, il ne pourra pas nous retenir... Ah ! j’ai une idée... Suivez-moi, tout le monde ! »       <br />
       Le Signour de Michemin se mit courir, d’un pied aussi léger qu’il le pouvait, en direction d’une éminence rocheuse qu'il escalada.       <br />
       Le groupe le rejoignit. On installa les montures sur cet îlot, apparemment hors d’atteinte de la Chose qui pétrissait le sol. Des vagues concentriques apparurent, comme si elle avait compris que ses proies lui échappaient à cet endroit précis.       <br />
       « Et, en dehors de fixer ses victimes au sol, que fait le monstre ? demanda Augustin, observant le ondes de sable avec curiosité.       <br />
       — Il les déplace à la surface jusqu’à l’un de orifices qui lui servent de bouches, et elles disparaissent dans les profondeurs... Hop ! Nettoyées.        <br />
       — Il les mange, sans doute ?       <br />
       — Difficile à dire... Je ne crois pas me souvenir qu’on ait jamais retrouvé les squelettes de victimes du Gigastome.       <br />
       — Avez-vous un plan pour nous sortir de là ?       <br />
       — Ecoutez, dit Phial à la compagnie. Nous allons miser sur le fait que cette Chose semble être sensible au poids et au mouvement. Entassons des pierres au bord de notre rocher. Puis nous chargerons un méyot de ces pierres et nous l’attacherons à l’extérieur. Sentant la présence cette proie, le Gigastome nous oubliera peut-être, si nous nous échappons assez vite dans la direction opposée, en ayant réparti entre nous les poids strictement utiles.        <br />
       — Mais, on ne va pas sacrifier un méyot ! cria Pimlic indigné.       <br />
       — C’est cela, ou nous y passons tous... »       <br />
       Augustin prit la parole :       <br />
       « Ton idée est bonne, Phial. Cependant, il serait préférable d’attendre un peu avant de la mettre à exécution. D’abord parce qu’il est possible que la Chose se décourage, si nous demeurons assez longtemps hors de son atteinte. Si nous dormons sans bruit, elle peut nous oublier, et nous partirons alors le plus discrètement possible, en appliquant ton plan. Par ailleurs, un autre souvenir de lecture ancienne peut te revenir pendant le sommeil, et nous inspirer.       <br />
       — Très avisé, mon cher Augustin. Nous mangerons donc ce soir sans faire de feu et en parlant à voix basse.       <br />
       — Cela ne règle pas la question du méyot, dit Pimlic.       <br />
       — Cette question est réglée, coupa Phial. »       <br />
              <br />
       La nuit tomba, noire comme du jus de frielle, mais le couvre-feu ne gêna pas grand monde, car l’humeur n’était pas à la jasette.       <br />
       Augustin s’éveilla bien avant le lever du soleil, observant tout ce qu’il pouvait dans la pénombre indistincte. Bientôt, il secoua Phial :       <br />
       « Je crains que la Chose ait été plus intelligente que nous.       <br />
       — Comment cela, dit Phial, encore ensommeillé.       <br />
       — Regarde bien le dégradé des ombres autour de nous...       <br />
       — Oui... Eh bien ?       <br />
       — Nous en aurons le coeur net dans quelque moment, quand l’aura précédant le soleil sera plus claire. Mais je suis sûr que nous avons bougé. La bête nous a transportés, îlot et passagers, vers l’un des bords du cratère. Tu vois ce grand pan de grisaille à droite ?       <br />
       — Oui.       <br />
       — C’est certainement une paroi, et située à moins de cinquante mètres de distance...       <br />
       — Si ce que tu dis est vrai, penses-tu qu’elle nous attire ainsi dans une grotte ou un gouffre s’ouvrant dans la montagne ?       <br />
       — Possible, à moins qu’un trou ne s’ouvre avant, sous notre “radeau”.        <br />
       — Mm...       <br />
       — C’est même l’hypothèse que je préfère, car si cette chose est vraiment intelligente, elle a dû prendre en compte qu’au réveil, nous verrions que nous avons été déplacés, et que nous nous échapperions aussitôt...       <br />
       — Donc ?       <br />
       — Donc, il faut réveiller nos compagnons au plus vite et foncer chercher un abri au hasard, sous les falaises... »       <br />
       S’alarmant du moindre craquement, Phial et Augustin secouèrent leurs amis. Au signal, chacun se lança sur le sol mouvant, et galopa vers l’ombre de la falaise. A peine parvenus à la muraille, un grondement s’éleva, mille fois répercuté. Des pierres se mirent à pleuvoir autour des voyageurs, protégés des impacts directs par le surplomb. Les hennissements désespérés du méyot qu’on avait laissé entravé sur l’îlot fendaient le coeur de Pimlic, mais ce sacrifice était probablement nécessaire pour éviter une trop grande frustration de la Chose. A travers les volutes de poussière, on pouvait voir une déclivité se creuser, à la place du monticule qui avait servi de nef sur les ondes de roche et de sable. Une faille s’ouvrit avec un craquement sec autour de la pauvre bête figée, qui s’enfonça, vite recouverte par un éboulement continuel. Deux vagues cendrées se rejoignirent au dessus des longues oreilles. Pointant désepérément au dessus de la surface, les naseaux éjectèrent deux faibles colonnes de poussière, puis tout fut fini.       <br />
       La tempête minérale s’apaisa soudain. Dans un silence précaire, on se mit en file indienne, collés tels des bas-reliefs égyptiens contre la falaise, dans la direction du Sud-Ouest, où Phial pensait retrouver l’entrée du chemin. Le soleil se leva au dessus des parois du cratère, et les tranchées des lacets de la route apparurent à moins d’un kilomètre. On y arriverait bientôt, si le Gigastome daignait se laisser duper.        <br />
       Hélas, des chocs sourds retentirent, ébranlant le paysage, comme si un géant souterrain frappait le plafond, irrité contre des voisins bruyants. Des blocs recommencèrent à tomber dru, et les compagnons durent s’éloigner du bord naguère protecteur, pour s’aventurer sur le sable dangereux. Aussitôt celui-ci ondula comme une couverture qu’on repousse, tandis que s’élevait une tornade aspirant feuilles mortes et brindilles à des hauteurs vertigineuses au dessus du cratère. Le vacarme était assourdissant et le spectacle grandiose, mais les voyageurs n’avaient guère l’occasion de l’admirer. Ils fonçaient, tête baissée, persuadés que leur salut était dans le plus court trajet vers les marches irrégulières qui marquaient l’entrée du cirque. Peut-être n’y arriverait-on jamais. On aurait en tout cas tenté de sauver sa peau.        <br />
       Plus la compagnie s’approchait du but, plus la colère tellurique de la Chose était formidable... et inefficace. Elle avait maintenant rassemblé un vaste nuage crépitant de poussière noire au dessus du cratère. Le magnétisme ambiant s’unissait à celui du ciel, amorçant des arcs électriques dont l’éclair, tel un gigantesque arbre blanc enroulé sur lui-même, réduisit en poudre plusieurs éperons rocheux. Le tonnerre déferla, comme le son d’un tambour monstrueux, presque suffisant à écraser bêtes et hommes. Mais rien n’y fit. Phial avait déjà rejoint la première dalle, et tendait la main à ses compagnons pour les hisser vers lui, à l’abri.       <br />
       Augustin s’était attardé pour attendre Pimlic, essoufflé, qui avait dû se blesser à la jambe, car il boîtait de manière prononcée, sans toutefois lâcher la bride de son cher Cachoup. Le jeune homme soutint le vieil écuyer, lui passant le bras sous l’épaule. Tout le monde avait mis pied sur le seuil, quand une fracture cisailla le sol, et la plaque sur lequel Augustin se tenait fut brutalement tirée en arrière, vers le gouffre en formation. Il tenta de sauter, bien trop tard. Le sol friable s’effrita sous lui et il s’enfonça à mi-cuisse.       <br />
       Il y eut un instant de répit, comme si la Chose s’interrogeait sur ce qu’elle avait attrapé.        <br />
       Phial ne laissa pas passer la chance. Il tira son couteau de chasse, l’abattit sur le sac de sel que portait Cachoup, l’éventra et le lança dans la crevasse tremblante dont Augustin essayait vainement de s’échapper. Un jet de vapeur siffla, et tout mouvement cessa dans un rayon de quelques dizaines de mètres. Augustin en profita pour dégager ses jambes, et courir quatre à quatre se mettre à l’abri.       <br />
       Il s’effondra sur une dalle de marbre veiné, et chacun put voir qu’il était désormais en culottes fort courtes, comme si le tissu avait été dissous. Ses jambes, noircies, étaient intactes. Relevant la tête, il rencontra le regard de Jean, qui était, lui, toujours nu comme un ver, sa vertu protégée par son chapeau à plume. Augustin éclata de rire et toute la compagnie en fit autant, Païcou se roulant sur la dalle, plié en deux. Seul Phial ne se laissa pas aller au fou-rire nerveux. Il surveillait les mouvements saccadés de la Chose, qui ressemblait de plus en plus à la purée de potyglon, quand elle bout à gros bouillons.       <br />
       « Remontons ! Ne tardons pas ! Qui sait si le Gigastome, furieux, ne peut pas brusquement briser cette pierre. »       <br />
       On ne se le fit pas dire deux fois. Une demi-heure après, tous se retrouvaient, épuisés mais heureux, à la fourche du chemin de crête. Cette fois, plus rien ne s’opposait à ce que les voyageurs s’écroulassent sur l’herbe rase, pour un repos mérité. Vers dix heures, on descendit du col pour se transporter paresseusement sous les ombrages d’agras nains, en contrebas de la piste, au Sud-Ouest. La vue y était assez dégagée et un ruisseau tranquille coulait non loin.        <br />
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       Phial décida d’accorder aux voyageurs deux journées de repos en ce lieu agréable. Les étapes suivantes ne seraient pas dépourvues d’épreuves, et il fallait calmer les montures après les émotions des dernières heures.        <br />
       Les deux Blancs s’immergèrent dans le sommeil réparateur jusque tard dans l’après-midi, tandis que Pimlic surveillait les bêtes paissant alentour. Il évita qu’elles ne s‘approchent des mercantins, champignons à l’odeur savoureuse, mais mortels pour les méyots, qu'ils font gonfler et exploser. Arcomo et Païcou allèrent chasser et pêcher, et promirent d'assurer le repas du soir.       <br />
       « Attention au dard des guipes. Il y en a beaucoup par ici, mit en garde Phial.       <br />
       — Des guipes ? » demanda Païcou.       <br />
       La description de ce gros lézard à la chair savoureuse n'inquiéta pas du tout le jeune Indien qui se lêchait déjà les babines.       <br />
              <br />
       Capitaine-Papa eut une longue conversation avec Phial à propos de l’étrange animal minéral appelé Gigastome. L’Indien exposa au Signour une idée  bizarre. D’après lui, la Chose ne dévorait pas ses victimes. Elle les fossilisait, les transformant en une pierre brillante, aux reflets somptueux, tel un sculpteur procédant à la cuisson d'un moulage.        <br />
       « Ingénieux, dit Phial en allumant une pipe. Avez-vous des indices ?       <br />
       — Oui, dit Capitaine-Papa qui parlait rarement pour ne rien dire, et il montra à Phial une grosse araignée de pierre aux pattes écourtées.       <br />
       — Voyez-vous cet insecte ? Je l’ai ramassé dans le cratère près d’une faille. Comment voulez-vous qu’il ait été ainsi pétrifié, sinon par la Chose ?        <br />
       — Vous avez peut-être raison... Cela expliquerait aussi un mystère que je n’ai jamais pu élucider.       <br />
       — Lequel, Monsignour ?       <br />
       — Oh, dit mélancoliquement Phial, mais celui du sourire triste de la jeune fille au médaillon...       <br />
       — Que voulez-vous dire ?       <br />
       — Je n’ai jamais cru qu’un tel sourire, celui que la mort douce met sur les traits, fût l’oeuvre d’un vrai sculpteur. J’incline maintenant à penser qu’il s’agit d’une victime de la Chose. Elle a été avalée, pétrifiée, puis emportée au gré d’une crue, par une rivière souterraine, dans le lit du Rhul. D’ailleurs, il y a bien d’autres statues extraordinaires le long des gorges de la rivière, et votre idée me semble expliquer leur état. »       <br />
       Plus tard, après le délicieux repas de guipes et de fretailles (de gros hérissons) préparé par Païcou, les rôles s’inversèrent : Arcomo et Païcou s’endormirent comme des enfants dans leurs hamacs. Pimlic et Jean s’installèrent entre les montures, pour jouer aux cartes sur le tapis de Malamè qu’avait déroulé le jardinier du Signour de Michemin.        <br />
       Seul ce dernier et Augustin veillaient, assis sur des roches, surplombant le soir somptueux qui montait vers eux la mer de l’Ouest, au delà de la forêt d’agras géants. il y avait aussi Capitaine-Papa, qui s’était accroupi à l’écart, sous un fanguier rugueux à l’odeur douce-amère. Les oiseaux-sophores, invisibles, craquetaient, et s’il entendit la conversation qui suit, ce ne fut point par indiscrétion. Seulement parce que le vent souhaitait lui rapporter ce que chuchotaient Phial et Augustin, dans une langue qu'il comprenait mieux, maintenant.       <br />
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       VII. L'histoire d'Augustin       <br />
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       « Comment avez-vous eu l’idée de jeter à la Chose un sac de sel ? demandait Augustin à Phial. Une réminiscence de votre lecture sur le Gigastome, je présume ?       <br />
       — Exactement. Cela m’est venu pendant mon sommeil sur le rocher flottant. Je me suis souvenu que d’anciens Samaïns — les sorciers de l’époque charbiniote — provoquaient l’immobilisation du Gigastome en jetant des poignées de gemmes sur les surfaces en mouvement. Cela leur permettait ensuite d’aller danser sans danger pendant quelques minutes, à la grande admiration de leurs spectateurs.        <br />
       — Vous nous avez sauvé la vie, Phial, je suis en dette vis-à-vis de vous. Demandez-moi ce qui vous agrée... et si c‘est en mon pouvoir, je le ferai.       <br />
       — Hm, fit Phial après un long silence, je vous sais gré de votre sens de l’honneur. Je ne vous tiens pas en dette, car ce sont les aléas d’un voyage, et les compagnons se doivent assistance mutuelle. Toutefois, je profite déloyalement de votre offre pour oser une question que je retiens depuis un certain temps.       <br />
       — Osez, osez, mon ami.       <br />
       — Vous connaissez ma curiosité insatiable. Je suis anxieux d’apprendre quel est votre but dans cette affaire. Quitter le monde extérieur dont on dit tant de bien, pour venir échouer dans notre petite constellation solitaire. Quelle mouche a-t-elle bien pu vous piquer ? Mais ne répondez pas si cela vous gêne en quelque façon...       <br />
       — Ah, soupira Augustin, je savais que cela vous brûlait les lèvres depuis quelque temps, et je vous suis reconnaissant de m’avoir épargné jusqu’ici. Mais, maintenant, je crois que je puis m’épancher. Je suis en mal de libre parole, et je peux vous faire confiance.       <br />
       — Certes, Ami, dit Phial, les yeux clairs comme des lagunes.       <br />
       — Pourrais-je néanmoins vous demander de tenir le secret ?       <br />
       — Cela va sans dire, vous avez ma parole de gentilhomme.       <br />
       —Elle me suffit. Voici donc toute l’histoire. »       <br />
       Augustin tira hors de son rabat de toile le vélin enroulé contre sa ceinture.        <br />
       « Vous aurez sans doute remarqué que je consulte souvent cette carte de cuir.        <br />
       — Je vous ai vu la regarder, et Pilco en parla à Pimlic dès votre arrivée à Michemin. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une représentation des îles de Guama.       <br />
       — Oui. Ne vous étonne-t-il pas qu’une personne étrangère à ce lieu puisse détenir un tel document ?       <br />
       — Pas outre mesure. Il existe un commerce interdit, mais important, de tels instruments de voyage, et j’ai pensé que vous vous l’étiez procuré dans une échoppe, ou bien auprès d’un marchand ambulant.       <br />
       — Non. Je détiens cette carte depuis plusieurs années, et j’en ai fait l’acquisition fort loin de ce monde, chez un bouquiniste de Saint Louis de Marie-Galante, en Guadeloupe.        <br />
       — J’ai entendu parler de la Guadeloupe fît rêveusement Phial. Un capitaine hollandais, père d’une jolie fille rencontrée autrefois, m’en avait fait mention. Il disait que c’était une grande île en forme de papillon, située dans Outremonde, très au Nord-Ouest de Guama.       <br />
       — Je ne saurais rien affirmer à ce propos, car Guama semble exister en dehors des coordonnées normales de notre monde commun, et je ne parviens pas à faire le point car non seulement nos boussoles tournent folles, mais compas et sextants semblent rétifs à mesurer des angles fiables. Je puis en tout cas vous affirmer que j’ai souvent caboté tout au long des Petites Antilles vers Trinidad et la Guyane, ou dans l’autre sens vers Haïti ou les Bahamas, par l’Océan et par la Mer caraïbe, et sur toutes sortes de bâtiments. Jamais au grand jamais, nous n’avons croisé de terres rappelant Guama. L’Atlantique est parfaitement vide à l’Est des Barbades.       <br />
       — Il y a donc un mystère…        <br />
       — A n’en pas douter. L'explication la plus raisonnable serait que de vastes courants, peut-être à partir de la grande masse d’eau projetée par l’Orénoque, détournent tous les voiliers, les clippers, et même les nouveaux bateaux à vapeur, d’une sorte de vortex où se situerait cet archipel.       <br />
       — C'est plausible, concéda Phial en baîllant. Mais vous me parliez de l’origine de cette carte de cuir ?       <br />
       — Oui. Je dois vous dire que j’ai passé beaucoup d’années de ma jeunesse à Marie Galante, où vivent mon oncle François et ma tante Anaïs. Ce sont eux qui m’ont élevé depuis l’âge de cinq ans, après la mort de mes parents en France. Le précepteur qui venait à la maison m’enseigner les matières élémentaires était propriétaire d’une petite boutique de livres, près d’un monastère entre Bourg et Capesterre. Ce vieux métis fort lettré faisait profession de marchand de géographie, pour les navigateurs. En outre, il collectionnait toutes sortes d’objets rares. J’adorais visiter son antre, et fouiller sur les étagères, ce qu’il m’accordait le dimanche, en récompense de leçons apprises par coeur. Je découvrais avec passion des livres d’aventures, des grigris mystérieux, des boussoles et des compas aux mécanismes délicats, des bouteilles scellées où l’on entrevoyait des messages enroulés, des cahiers de marins, des cartes des hauts fonds, des coquillages et des poissons naturalisés.        <br />
       Vers seize ans, je partis vers la métropole pour achever mes études navales et de droit maritime, mais je n’avais qu’une hâte : revenir dans notre île, auprès de ceux que je considérais comme ma vraie famille. Bardé de diplômes et disposant d’une somme rondelette léguée par mon père Benjamin, je revins à Marie Galante où je tentai, avec l’aide de mon oncle François, de créer une entreprise de négoce. Cela se passait il y a douze ans (en 1870, selon notre calendrier). J’allai rendre visite à mon vieux maître. Il fut si content de me revoir qu’il me demanda de choisir un cadeau parmi les plus beaux objets de sa boutique. Mon choix se porta d’abord sur un splendide astrolabe, puis mon attention fut attirée par un rouleau de cuir assez anodin, bruni et poli aux endroits où la main l’enserre. Je le déroulai distraitement, et c’est alors que je vis... Mais regardez plutôt... »       <br />
       Augustin tendit la carte à Phial qui la manipula en tous sens.       <br />
       — Que dois-je voir, mon ami ? demanda Phial au bout d’un moment. C’est une figuration assez sommaire, pour ne pas dire un peu enfantine, de nos îles.       <br />
       — Regardez mieux.       <br />
       — Ah, décidément, je ne vois rien, si ce n'est ces petits symboles gravés un peu partout, et dont plusieurs sont assez faux. Par exemple, il n’y a pas de bêtes sauvages à côté de Zigône, ou alors plus depuis cent ans.       <br />
       — Précisément, Monsieur, cette carte est probablement très ancienne. Mais, ce n’est pas cela qu’il faut chercher.       <br />
       — Quoi d’autre ? demanda Phial perplexe.       <br />
       — Dites ce qui vous vient, au hasard.       <br />
       — Bon. Voila le grand courant, qui est assez bien représenté par des lignes parallèles dans le cuir, et là, une ligne de pointillés creusés en travers du courant... Mais cela ne correspond pas du tout à l’endroit du Passage.. C’est beaucoup trop à l’Est, comme si cela illustrait une relation directe entre Draco et La Majeure.       <br />
       — Mm... Intéressant. Pouvez-vous m’éclairer sur ce point ?       <br />
       — D’après ce que je sais, il ne peut exister aucune navette ou ligne de traversiers en cet endroit tout à fait impraticable, à cause de la proximité de l’Emphale, le tourbillon géant. Et cela ne peut pas représenter non plus un chemin spécial pour les Danseurs, car ceux-ci traversent le courant exactement où çà leur chante, et jamais deux fois au même endroit.        <br />
       — Peut-être était-ce différent autrefois ?       <br />
       — Non, de mémoire d’homme, on n’a jamais pu passer le courant de façon prévisible ailleurs qu’aux passes du Nord... Mais il existe une autre hypothèse, un peu folle.       <br />
       — Laquelle ?       <br />
       — Oh, il y a tant de racontars, de rumeurs à propos de passages souterrains entre les îles de l’Est et de l’Ouest ! Mais je n’y ajoute aucun crédit s’empressa d’ajouter Phial.       <br />
       — Cela ne vous donne-t-il pas envie de vérifier ?       <br />
       — Ce serait amusant si nous avions beaucoup de temps à perdre, et si, surtout, la ligne de la carte était assez précise. Mais le dernier pointillé dessiné sur le sol de La Majeure est tellement grossier qu’il couvre l’équivalent d’une dizaine d’hectares, qui plus est au beau milieu de Fliouchfène, la plus malsaine des plaines de l’île !       <br />
       — Bon, nous en reparlerons peut-être une autre fois. Mais ce n’était pas encore cela que je voulais vous montrer.       <br />
       — Ah ? Mais, Safoinvert!, de quoi s’agit-il donc ? »       <br />
        Augustin sourit :       <br />
       « Concentrez donc votre attention sur la carte, toute la carte...       <br />
       — Qu’a-t- elle donc de particulier, cette carte, Chapituile ! sinon qu’elle est en cuir, qu’elle est fort usée, salie, lustrée, et... Ah, çà y est !       <br />
       — Vous avez vu ?       <br />
       — J’ai vu que je n’ai point vu, mon ami !       <br />
       — Que voulez-vous dire ?       <br />
       — Là, dit Phial en posant son grand doigt concave sur un point situé au Nord-est de la carte : quelque chose n’est pas dessiné, qui devrait l’être absolument !       <br />
       — Ah, dit Augustin dont les yeux se plissèrent, mais encore ?       <br />
       — Cette carte ignore le Pas de Dysme...       <br />
       — J’ai vaguement entendu parler de cet endroit, qui est, je crois, une sorte de banc de sable au milieu de l’océan.       <br />
       — C’est cela, mais c’est bien plus ! C’est peut-être le centre nerveux de tout le système de courants sous-marins de l’archipel, cela et d’autres choses encore. Vous devez savoir qu’aucun voyageur se rendant aux îles de l’Est, Sanabille ou Malamé, ne peut y parvenir directement sans s’arrêter au Pas de Dysme pour y accomplir le rite sacré.       <br />
       — Quel rite sacré ?        <br />
       — Je vous expliquerai cela plus en détail une autre fois. Disons qu’il s’agit d'une procession, qui a pour objet de mettre les pélerins en accord avec les lignes d’équilibre de notre univers passant en ce point. Sans cela, croit-on, chaque passage contribuerait à défaire l’ordre cosmique, et nous irions vers une catastrophe climatique.       <br />
       — Étrange croyance, qui attribue beaucoup d’influence aux rituels.       <br />
       — Oui, mais c’est sans doute là un trait qui nous vient aussi bien des anciens Amérindiens que de l’Afrique. Plusieurs de ces vieilles religions croyaient sincèrement que le monde s’écroulerait si l’on ne continuait pas à le soutenir par la prière ou le sacrifice. Revenons à nos alpilons : est-ce bien cela que vous vouliez me montrer ?       <br />
       — Pas exactement, Phial, bien que vous veniez peut-être de m’éclairer sur le sens d’un mystère.       <br />
       — Mais, foutrepoile, j’ai tout regardé !       <br />
       — Non. Vous n’avez pas regardé... l’envers de la carte.       <br />
       Phial retourna le vélin et fit une moue.       <br />
       — Rien ! Rien que la crasse de centaines de manipulations.       <br />
       — Ne voyez vous pas, sous la patine, précisément, quelque chose de curieux ?       <br />
       — Maintenant que vous me le dites, il y a ce gros point noir, qu’on pourrait prendre pour un défaut de la matière, mais qui est, à y réfléchir, trop nettement circonscrit... »       <br />
       Phial tira de sa poche un gousset de soie de papillon. Il en sortit une litopse  qu’il promena à quelque centimètres du défaut, en fermant un oeil pour mieux faire défiler le grossissement sous une facette du joyau.        <br />
       « Diantrelet! Vous aviez raison, ce n’est point là une vulgaire tache, mais un sceau, et fort bien tracé !       <br />
       — Voila ! Vous avez trouvé.       <br />
       — J'en suis fort aise, mais je ne suis pas plus avancé pour autant, car ce sceau ne me dit absolument rien, sinon qu’il évoque, en son centre, le corps d’un animal, d’un chevreau, peut-être ?       <br />
       — Vous brûlez ! Votre vue est perçante, mon ami. C’est exactement cela, un chevreau.       <br />
       — Levez cette énigme, cher Augustin, vous me faites mourir de curiosité...        <br />
       — Ah, noble Signour, c’est une fort longue histoire ! Ce que signifie pour moi ce sceau, et la raison pour laquelle je fus saisi de fièvre quand je le distinguai, à la bougie tremblante de la boutique de livres de Marie-Galante ? Je vais tenter de vous en faire un résumé clair, mais je vous prierai à nouveau de tenir votre promesse de silence, non pas qu’il y ait ici quelque secret d'État, mais parce que je vais livrer à vous l’intimité de mon âme, la mettant à la merci de votre jugement.       <br />
       — Parlez sans crainte, Augustin, je respecterai vos croyances, et ne vous tiendrai pas pour ridicule ou dément : je sais trop que ce monde repose sur des apparences trompeuses pour blâmer qui que ce soit de chercher des causes obscures, ou de croire même les avoir trouvées.       <br />
       — Vous m’avez compris, s’écria le jeune homme aux yeux bleus. Je vais donc m’exprimer avec vous en toute amitié.       <br />
       — A propos de ce chevreau ?       <br />
       — Oui. J’avais appris, par d'anciennes traditions de famille qu’il existait certaines marques secrètes permettant d’identifier les auteurs de correspondances, et d’inviter à lire un sens crypté aux lettres ainsi contresignées. Le chevreau était l’une de ces marques, utilisées par une profession bien particulière : celle des sagataïres, les saigneurs d’animaux de boucherie, préparés selon la loi mosaïque.        <br />
       — Je ne suis pas sûr de tout saisir, mais poursuivez.       <br />
       — Oh, qu’il suffise de rappeler que dans notre monde lointain, existe un peuple qui vécut souvent de façon clandestine parmi les autres. Il tentait de garder sa culture originale à travers certains rituels religieux, en particulier dans la façon de tuer et de manger les bêtes.       <br />
       — Je comprends, nous avons cela ici aussi, chez certaines sectes de Lario.       <br />
       — Une seule corporation de bouchers avait le droit de pratiquer les abattages et la préparation de la viande, et comme ses pratiques subissaient la médisance, ses membres avaient pris l’habitude de communiquer, d’une ville à l’autre, par des lettres secrètes, scellées du signe du chevreau. Je fus étonné de voir cette marque sur la carte de cuir, parce que j'avais appris que ce sceau ne devait jamais apparaître de façon visible, sauf, lorsque l’encre sympathique en avait été noircie à la flamme, et que le document ainsi visé devait être alors détruit après lecture. Par ailleurs, le secret avait cours vers le XIIIe siècle et disparut progressivement avec l’acquisition d’un meilleur statut pour ce peuple. J’étais donc doublement étonné : comment cette carte pouvait-elle être aussi ancienne ? Et comment les Sagataïres des villes européennes de cette époque auraient-ils pu être intéressés à une carte marine ? Mon étonnement s’accrut de beaucoup lorsque je la déroulai et constatai qu’à l’évidence, elle ne correspondait à aucun site géographique connu.        <br />
       — Vous avez donc décidé de demander au bouquiniste de Marie Galante de vous l’offrir.       <br />
       — Exactement. Mais il faut que je vous dise pourquoi mon intérêt pour cette carte était si vif, bien au delà de l’énigme historique qu’elle représentait.        <br />
       — Je suis rongé d’impatience de l’apprendre, Mouribulle! s'écria Phial.       <br />
       — Je me souvenais d’un récit fantastique de mon père, quand j’étais encore tout enfant. Selon cette histoire, notre famille avait jadis perdu un certain objet permettant le passage instantané entre l’espace et le temps. Cet objet, nommé “translatador”, aurait été possédé en propre par la lignée de Sagataïres d’où était issue ma famille paternelle.        <br />
       Voici ce que racontait mon père, Benjamin Coriac, et qu'il consigna aussi par écrit. Vers 1280, vivait à Carcassonne un homme nommé Mardochée, assistant à la boucherie attenante à l’Eschole, c'est-à-dire à la synagogue. Cet homme aurait été accusé d’avoir égorgé un enfant qu’il aurait mélangé aux autres viandes saignées. Découvert par le maître-sagataïre au moment où il fendait le petit crâne, il aurait été traduit devant les Bailons de la Carrière (les chefs du Ghetto), en grand secret. L’enfant était un petit voleur qui escaladait régulièrement le mur de sa maison, depuis l’extérieur du quartier, s’introduisait chez lui et dérobait tout ce qu’il trouvait. L’ayant surpris, Mardochée l’aurait poursuivi pour le morigéner. Acculé contre une fenêtre, l’enfant s’était jeté dans le vide, et son corps avait rebondi sur la margelle d’un puits attenant, avant d’y tomber. De sorte que personne n’avait rien vu. Désolé de cet accident, Mardochée attendit la nuit, puis il remonta le corps et, comme il ne pouvait pas sortir du quartier, bouclé du dedans et du dehors, il avait pensé à cette façon de le faire disparaître sans traces. »       <br />
       Augustin semblait éprouver une sorte de honte, bien que parler le soulageât. Son regard se porta vers les lointains encore rosis par le coucher du soleil, au dessus duquel, très haut dans le ciel mauve, une colonie de Lourds dérivait lentement, telle une caravane de ballons gris vagabonds.        <br />
       Il continua : « Vous devez comprendre, cher Phial, que le crime était d’autant plus horrible qu’il venait étayer, s’il était connu, la rumeur que les gens faisaient peser sur ce peuple, et selon laquelle, la nourriture préparée selon le rite incorporait des cadavres d’enfants. Vous savez que c’est une rumeur universelle qu’on lance sur toute population d’ennemis ou d’étrangers.        <br />
       — Oui, je vois, dit Phial en hochant la tête avec conviction, on disait cela des Phrisogeois, avant la venue des Charbiniots, ou même des Zwölles, pendant la guerre des Courants... Maintenant que vous me le faites remarquer, je me demande s’il ne s’agit pas aussi d’une invention faite après coup par les vainqueurs... »       <br />
       Augustin continua, sans prêter attention à la remarque de son ami.       <br />
       « Les membres de ce peuple craignaient tant ces rumeurs qui précédaient toujours la vraie violence exercée contre eux, qu’ils faisaient tout pour la désamorcer. Ainsi embauchaient-ils des étrangers pour cuire les portions de pain rituel, afin qu’on ne dise pas qu’il y avait des choses étranges dans la farine. Le crime de Mardochée était impardonnable car il risquait d’attirer le malheur sur la communauté, qui serait chassée, pire, brûlée vive. Les Bailons s’entendirent pour l’exclure immédiatement : il devrait partir aussitôt que possible, accepter de voir ses biens vendus, et sa famille dispersée en attendant une réinstallation.        <br />
       Désespéré de devoir quitter la ville qu’il aimait, et certain qu’il allait à la mort ainsi que sa famille en quittant la relative sécurité de la Carrière, Mardochée demanda conseil à un maître secret de sa corporation, membre d'une secte occulte, lequel était réputé conserver intacte la transmission d’une magie très ésotérique. Contre la promesse de partir malgré tout pour éviter tout scandale, ce maître lui indiqua le moyen de tenter de ramener l’enfant à la vie.       <br />
       — Comment était-ce possible, puisqu’il était déjà réduit à l’état de côtelettes ? s’étonna le Signour de Michemin, toujours pragmatique.       <br />
       — Le maître aurait confié à Mardochée le moyen surnaturel de revenir dans le passé, juste au moment où l’enfant tombait. Dédoublé de son propre corps, il serait descendu dans la cour, assis sur la margelle, et il aurait reçu dans ses bras le petit malandrin qui aurait aussitôt filé, après l’avoir mordu à la joue. Mardochée, au moins tranquillisé dans sa conscience, vint vivre à Montepelle, et l’on n’entendit plus jamais parler de cette histoire.       <br />
       — Intéressant cas d’hallucination... fit Phial d’Atoy, résolument matérialiste.       <br />
       — Peut-être oui, dit Augustin, une lueur dans le regard, et peut-être non.       <br />
       — En tout cas, je ne vois toujours pas le rapport avec notre carte ?       <br />
       — Eh bien, voici. L’histoire rapporte que le rite secret auquel Mardochée se soumit était fondé sur un déplacement à la fois dans l’espace et dans le temps. Et que cette “translation” ne pouvait avoir lieu qu’en recourant à une carte très spéciale, détenue par les maîtres secrets de la corporation des Sagataïres depuis des lustres.        <br />
       — Je comprends mieux, maintenant, pourquoi ce chevreau vous a tant étonné.       <br />
       — Bien sûr. Je me suis empressé de demander la carte à mon vieil ami le bouquiniste qui m’offrit en prime l’astrolabe. Revenu en France, je consultai diverses sectes en relation possible avec des connaissances sur ma découverte, mais rien ne fut probant. J’en vins à penser que je devais prendre les indications de la carte pour elles-mêmes, afin de tenter de découvrir où le point de passage pouvait se situer à la surface réelle de la planète.       <br />
       — Mais, si je puis me permettre, dit Phial, pourquoi tentiez-vous cela ? Que je sache, vous ne m’avez pas dit avoir vous-même eu à vous faire pardonner un crime...       <br />
       Augustin rougit.       <br />
       — Veuillez m&quot;excuser si j’ai évoqué là une question douloureuse, je n’en ferai plus mention, se reprit aussitôt le maître de Michemin.       <br />
       — Oh, ce n’est pas cela, fit Augustin. Mais, voyez-vous, cette histoire d'enfant mort et ressuscité, a poursuivi l'histoire de notre famille comme une ombre tenace. Toutefois, je l'aurais certainement oubliée, si je n'étais pas tombé sur cette carte à la marque secrète. J'aurais encore préféré me détourner d'oiseuses recherches, si je n'avais pas retrouvé, dans de vieilles archives, une description du &quot;translatador&quot;, assez proche de la carte que je possédais pour raviver le désir d'en percer le mystère, d'autant que la rumeur courait que les maîtres de la secte en question maîtrisaient la formation de l'or et la capacité d'animer des statues d'argile...       <br />
       — Grand Equilibre, quelles niaiseries !       <br />
       — Certes. Mais vous conviendrez que lorsque la carte est parvenue à m'ouvrir réellement la voie de cet archipel, mes raisons s'en sont trouvées subitement lestées d'un grand poids.       <br />
       — Quelles raisons, jeune Signour ? Celles de constater l'exactitude d'un ancien document de navigation secrète, ou celles d'en déduire la vérité d'une fable sur les passages dans le temps, ou de la transmutation de l'huître en lingot d'or ?       <br />
       — Ne raillez pas, je vous en prie. Je sais que ma quête comporte de faible, voire de ridicule. Mais vous-même, n'avez-vous jamais rêvé de posséder la pierre philosophale, de trouver la fiole de venin de dragon qui transforme la poussière de votre château en bonnes Fufes trébuchantes ?        <br />
       Phial  acquiesca, tout réjoui :       <br />
       — Ah oui,  çà, je suis preneur ! Hélas, vous devriez me convaincre là où mon vieil Oncle Karool, féru de toutes les sciences possibles, n'est jamais parvenu à le faire, parce que sitôt qu'il tentait une expérience — l'ultime, toujours— il fallait un régiment pour éteindre le feu de son laboratoire. Nous cherchions en vain des concrétions aurifères parmi les débris calcinés , sauf une fois, parmi les restes fondus de balustres métalliques : mais ce n'était que sa propre montre réduite à l'état d’incrustation.        <br />
       Ah, mais, ajouta le Signour d’Atoy en s'animant, je connais bien les chansons du grand art :       <br />
       &quot;Eaux pourpres, noix de galle,       <br />
       arsenic, soufre et sel ammoniaque;       <br />
       et d'herbes, que tant j'en peux nommer .       <br />
       L'aigremoine, la valériane et la lunaire,       <br />
       Et bien d'autres encor, si je veux y rester.       <br />
              <br />
       Dirai-je nos foyers brûlant jour et nuit,       <br />
       pour aboutir notre art, quand il se peut ?       <br />
       Nos fours aussi pour la Calcina       <br />
       et pour le blanchiment de la petite Eau.       <br />
       Et feux variés de bois et de charbon;       <br />
       le sel de tartre, l'alcali, le sel bien prêt,       <br />
       les matières comburées puis coagulées,       <br />
       l'argile au poil de cheval ou d'homme, et l'huile       <br />
       de tartre, l'alun, le verre, la levure, le moût, l'argoil,       <br />
       le résalgar et l'imbibition de nos substances....&quot;       <br />
              <br />
       Augustin l’écoutait, stupéfait.       <br />
       — Ah çà, comment diable pouvez vous connaître le dict du valet du Chanoine de Cantorbéry ?       <br />
       — Je ne savais pas qu'il s'agissait du chat-noine que vous dites, mais je vous assure que mon oncle débitait de telles choses à longueur de jour, moi petit, jouant sur le carrelage, à distance respectueuse des gouttes d'acide qui venaient le percer, de temps à autre... J'en sais encore dix de la même eau, et qui bercèrent mon enfance, comme une musique de rêve. Mais, chapituile, JAMAIS un seul résultat ! Non, je vous assure, Jeune Homme, vous faites fausse route.       <br />
       — Et pourtant, j'ai bien trouvé le chemin de cette anomalie insensée qu'est Guama !       <br />
       — Guama, une anomalie insensée ? Comme vous y allez avec notre patrie, jeune homme ! La puissance de votre science ultramondaine n'autorise personne à nous traiter d'anomalie... Mais je m'emporte... ajouta Phial en inspirant un bonne goulée d’air. Les stries plus sombres qui avaient un moment parcouru son épiderme laissèrent à nouveau place à une teinte  légèrement violine, telle la surface d’un lac reflétant le crépuscule.       <br />
       « Considérons encore, puisque vous le voulez, la question de votre carte. J'aurais pu, si vous me l'aviez demandé, vous en montrer de très semblables et d'aussi anciennes dans la bibliothèque de mon oncle. C'est que voyez-vous, nous sommes avertis qu'un commerce tenu secret a existé depuis de fort nombreux siècles avec moult contrées du monde. Certaines corporations maritimes ont déployé autant de courage à maintenir le silence qu'à traverser les océans les plus immenses.        <br />
       Je me souviens d'avoir entendu rire mon oncle quand on lui rapporta que les Portugnols avaient cru découvrir Hispaniola, l'île que vous appelez aujourd'hui Saint Domingue. Car il savait, par une tradition immémoriale, que plusieurs générations de pêcheurs basques s'étaient déjà mariées avec des Indiens d'Amérique du Nord, nommant plusieurs lieux dans leur dialecte unique, ensuite repris dans les langues autochtones...        <br />
       Qui plus est, vous savez mieux que moi que les gens de la religion de vos parents ont été poursuivis jusque dans les Amériques. Vous rappelerai-je que lorsque Pernambouc cessa d’être hollandaise, des dizaines de milliers de gens, descendants de Marranes durent fuir la rancune de l’Inquisition, et s’en aller vers les îles, qui anglaises, qui françaises, et que certains d’entre eux ont même pu découvrir la voie pour venir ici !  Que de Brésiliens nommés Costa, Santos,  Pinhero, Castera, se sont saupoudrés dans la Caraïbe et au delà, apportant partout les meilleures techniques pour produire, acheter et vendre le sucre… Il se peut que votre tradition de famille conserve ce souvenir, pieusement maintenu à l’état d’énigme !       <br />
       — Mais au fond, que voulez vous avancer ici ? Signour Phial, fit Augustin un peu vexé.       <br />
       — Oh rien, sinon que l'existence d'un secret bien tenu n'est pas rare dans l'histoire, et qu'on ne peut déduire de sa levée que tous les secrets du monde n'existent plus, surtout s'il s'agit de folies sans consistance !       <br />
       — Votre argument se tient, dit Augustin au bout d'un moment. Cependant...       <br />
       — Ah! ah ! fit le signour de Michemin, vous n'êtes pas convaincu de renoncer aux chimères et ne le serez jamais... Tout comme mon cher oncle Karool, vous êtes mordu par le démon de la quête... Au moins m'accorderez-vous que la probabilité pour que cette carte soit magique et vous livre le secret des portes du temps...est faible.       <br />
       — Bien sûr. Je me suis douté assez rapidement que la carte n’était pas en elle-même le “translatador”, ou alors qu’elle le devenait dans des conditions qui ont été perdues depuis fort longtemps. Je me suis donc imaginé qu’en l’absence d’une formule magique permettant de passer d’un seul coup par espace et temps, pour rejoindre directement le moment souhaité, il fallait peut-être d’abord trouver le lieu imaginaire d’où le saut dans le temps serait possible. Et j'ai supposé que ce lieu aurait bien plus de chances de se trouver sur Guama que partout ailleurs.       <br />
       — Belle construction, quoi qu'un peu brinquebalante. »       <br />
       Phial commençait à s’ennuyer .        <br />
       « Pas tant que cela, poursuivit Augustin, enflammé. Car les textes ésotériques de la secte dont un membre avait conseillé mon ancêtre, mentionnaient explicitement que le départ des sauts temporels se trouvait dans &quot;une île secrète&quot;, l'arrivée pouvant se situer n'importe où à la surface de la planète. Plus j’étudiais ma carte, et plus je me persuadais qu’il fallait d’abord rejoindre ce mystérieux archipel, et, de là, trouver le point d’où l’échappée dans le temps serait peut-être possible. C’est pourquoi je me mis en recherche de toute indication sur ces parages, sur leurs noms ou ce qui pourrait les évoquer.       <br />
               <br />
       Un jour, au cours de mes pérégrinations commerciales sur la côte brésilienne, j’entrai dans un asile de malheureux, tenu par des soeurs irlandaises, afin de leur remettre un lot de fruits invendus, et qui auraient péri. Fières de leur travail, les nonnes me firent visiter l’endroit, et mon attention fut attirée par hasard sur un marin, délirant de fièvre, qui ne cessait de répéter le mot  : “anaville, anaville...” J’avais alors si bien en tête les dénominations de la carte, que ce balbutiement me rappela Sanabille. J’interrogeais l’homme, qui me tint des propos sans queue ni tête. Encore en revenait-il souvent à parler des “bateaux de rêve du Rio Milpa”, fleuve dont, à cette époque, j’ignorais tout. L’intuition, sans doute, me poussa à demander à la soeur de garde si elle reconnaissait là le nom d’un lieu connu.        <br />
       «  Bien-sûr, me dit-elle, ce pauvre bonhomme –un ancien fermier algérois du nom d’Andy Costia- fut naguère bagnard en Guyane, dans un fort proche de l’embouchure du Rio Milpa, dont il a sans doute gardé un souvenir cuisant. Au moins sur ce point, je pense qu’il ne dit pas n’importe quoi.»       <br />
        Intrigué, je tentai alors de faire réagir au mot “Sanabille”. Il eut effectivement un sursaut étonné, et arbora un grand sourire, tout en essayant de m’indiquer une direction de son vieil index recroquevillé. Puis, il retomba dans un état catatonique dont il ne fut plus possible de le tirer. N’ayant aucune autre piste, je notai l’information, et lorsque l’occasion se présenta d’un cabotage vers le Venezuela, je profitai d’une quarantaine, au large de la Guyane, pour abandonner le bord d’un vaisseau où je régissai la marchandise pour le compte d’un armateur, et me faire transporter à terre, accompagné de mon fidèle ami Jean. De là, nous rejoignîmes le delta du Milpa, et rencontrâmes les Aruyambi.  Vous savez la suite... »       <br />
       Phial, admiratif, mâchonnait une tige de phluge.       <br />
       « Je dois dire que vous avez eu une chance inouïe. A moins que le destin n’y soit pour quelque chose... ajouta-t-il songeur. Mais, mon jeune ami, vous ne me persuaderez jamais que Guama soit le site où se rencontre un au-delà, tout-à-fait impossible par ailleurs.       <br />
       — Qui sait ? dit Augustin.       <br />
       — Personne, bien- sûr. Mais je sais au moins une chose : il est interdit de revenir pour empêcher quelque acte passé que ce soit, car le faire vous anéantirait dans l'instant, puisque vous faites partie, au présent, de l'infinie arborescence des conséquences de cet acte ancien.        <br />
       — Expliquez-vous ! Signour-professeur.       <br />
       — Eh bien, par exemple, dans l'histoire que vous m'avez narrée, si ce Mardochée avait vraiment pu se trouver en même temps à la fenêtre, repoussant malgré lui l'enfant dans le vide, et en bas du mur, les bras tendus pour l'accueillir et l'empêcher de se fracasser le crâne sur la margelle du puits, il n'aurait pas tardé à se rencontrer lui-même : et alors, quel Mardochée aurait-il survécu ? Lequel des deux aurait-il fait valoir son avenir sur l'autre, pouvez-vous me le dire ?       <br />
       — Non. Mais j'ai étudié ce que certains savants appellent le &quot;paradoxe temporel&quot;, et...       <br />
       — Ecoutez donc, Cornepipe ! dit Phial s'emportant. Supposez que le Mardochée sauveur l'emporte sur le Mardochée-tueur-malgré-lui, le premier abolit l'existence du second, car il ne peut y avoir deux Mardochée qui continuent à vivre dans le même lieu. Et s'il en est ainsi, c'est parce qu'il tue son double (ce qui substitue un second crime au premier), ou bien encore parce qu'il n'a jamais été en haut à la fenêtre, puisqu'il est en bas à recevoir l'enfant qui tombe dans ses bras. Or, s'il n'a jamais été à la fenêtre, l'enfant n'est pas tombé, puisqu'il n'a pas eu à avoir peur de lui, et il n'y a pas lieu non plus qu'un sauveur existe en bas, à l'attendre, tandis qu'il cambriole la maison. Pour résumer : ou bien Mardochée est deux fois meurtrier, dont une fois de lui-même, ou bien il ne s'est rien passé, parce qu'il n'était pas là. Autrement dit, en bonne logique, l'idée même d'intervenir dans le temps abolit le voyageur... et vous-même, puisque vous dites en descendre. La question que vous me permettrez donc de vous poser, Augustin, à propos de votre croyance est celle-ci : pourquoi désirez-vous tant abolir votre ascendance ? »       <br />
       Interloqué, le jeune homme ne sut quoi répondre sur le coup. Il réfléchit .       <br />
       « C'est une autre histoire, finit-il par dire à voix basse.       <br />
       — Ce qui veut dire que cette autre histoire existe ? insista Phial, conscient de la souffrance morale qu'il infligeait au jeune homme.       <br />
       — Ne vous souciez pas tant, Phial, de ma part d'ombre ! Elle ne m'empêche aucunement de profiter de la vie.       <br />
       — Je vous crois, jeune homme, et qui sait, peut-être votre rêve vous fera-t-il toucher, par inadvertance, quelque véritable trésor enfoui... »       <br />
       Le soleil était maintenant couché, lançant encore des rayons dorés à la verticale. Les deux hommes s’ébrouèrent et revinrent lentement au campement.        <br />
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       VIII.       <br />
       Les Pathiolans       <br />
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       La petite caravane cheminait dans la lumière tendre du matin. La marche était douce sur l'herbe des collines qui descendaient sur le versant occidental de La Majeure. Le temps des affrontements semblait révolu, et tout, dans la température et dans le paysage, devenait familier, clément. L’air était léger, les bavardages allaient bon train. Une fois de plus, Phial d’Atoy devait jouer les guides, parlant à ses compagnons toujours insatiables, des choses rencontrées et des lieux que l’immense horizon leur annonçait.        <br />
       Capitaine-Papa voulut savoir si le promontoire sombre, dans les lointains de l’Ouest était l’extrémité de l’île.        <br />
       « Oui, noble Passeur, c’est le cap Charbin. Et le scintillement que tu vois de temps en temps entre les pins, c'est le phare installé sur l’îlot des Danseurs en arrière du cap. C’est là que vit le gardien de la station météorologique et botanique de La Majeure. Parfois, des passagers du bateau hebdomadaire de Clotone sont débarqués pour quelques heures au môle de Cap Charbin. Ils viennent visiter cet îlot célèbre, et déjeunent avec le vieux gardien Huimror, qui est une attraction à lui tout seul, et dont l’épouse muette cuisine les repas. »        <br />
       Augustin pensa au message étrange que Blavarian lui avait demandé de transmettre à Huimror.       <br />
       « Peut-être pourrions-nous nous y rendre aussi ? Pour autant que cela ne nous déroute pas trop.       <br />
       — Rien de plus facile, mon ami. L'îlot des danseurs est à deux heures à peine à pied de Cap Charbin. Mais lorsque nous serons parvenus au port, j’aurai trop à faire pour préparer notre transbordement sur un prochain traversier, et je vous laisserai aller voir seuls le vieux Huimror. J’ai assez goûté dans le passé l’exécrable caractère du bonhomme, ajouta-t-il, mais je ne vous décourage pas : la chose est pittoresque et si vous savez le prendre, le vieillard vous en dira sur Guama bien plus long que tout habitant de l’île.        <br />
       — Existe-t-il beaucoup de villes ou villages sur votre belle île ? s’informa Capitaine-Papa.       <br />
       — Nous comptons huit Parolats, répondit Phial. Leur réunion, une fois l’an, constitue le conseil de l’île. Il comprend les Parolats de Cap Charbin, (105 habitants), Zigône (134 habitants), mais je n’y compte point les cinquante serviteurs et gardes du gouverneur ni leurs familles. Il y a Mortangle et Maivase (146), Logatrou (71), Pathiol (246) et bien sûr Michemin et sa banlieue Phtil (Huit cent personnes). Il faut encore compter, de droit, le Gardien de l'îlot des danseurs, et un représentant des Archéologues de l'îlot du Vieux Maître.        <br />
       — Pardonnez-moi, Cher Phial dit Augustin, mais, selon les critères de nos contrées, votre vaste et magnifique île serait dite presque déserte.       <br />
       — Vous n’avez pas tort, mon Ami. La Majeure est certainement la plus belle de l’archipel de Guama, mais elle ne fait vivre qu’un peu moins de deux mille Guamaais, dont près de la moitié sont concentrés dans notre bonne ville de Michemin, vivant de potagers en étages, et du produit de la pêche.        <br />
       Personne ne comprend clairement pourquoi la colonisation de La Majeure ne s’est pas réalisée depuis longtemps à partir de l’île voisine, Clotone, qui rassemble la grande majorité de la population de l’archipel avec deux-cent trente mille habitants sur un territoire deux fois plus exigu, et qui n’est guère distante que de quelques dizaines de miles marins. »        <br />
       Pour sa part, le Signour de Michemin expliquait ainsi le phénomène : la Majeure n’était pas facile d’accès, car la rive Nord faisant face à Clotone était une suite de hautes falaises blanches, abruptes, elles-mêmes surmontées de montagnes massives, les monts Vinois au Nord-Ouest, le mont Wino, au Nord Est. Peu de points de pénétration, donc, sauf le lough de Zigône, ou l’anse du cap Charbin. La côte Sud était certes plus accessible, mais elle débouchait sur une zone marécageuse malsaine, trop vaste pour être asséchée ou drainée.        <br />
       A ce propos, Phial évoqua ce qui hantait la mémoire de ses compatriotes :  deux cent vingt ans auparavant, un débarquement de mille colons clotonois d’origine cicéolienne avait eu lieu dans la zone des marais, mais elle s’était terminée en catastrophe. Le paludisme avait tué plus du quart du contingent, un autre quart  avait péri dans des boues chaudes, un tiers s’était enfui, et les rares survivants avaient été décimés ou  assimilés en quelques années par les pêcheurs Mortanglars.        <br />
       De son côté, la forêt du mont Wino, avec ses arbres de quatre à cinq mille ans (certains agras, les pinalcones et la plupart des palantais), avait une étrange réputation qui en avait écarté les visiteurs, sauf les Mirandolais qui venaient y couper un nombre règlementé d’arbres pour construire leurs bateaux.        <br />
       Puisqu’ils étaient maintenant sortis des bois les plus sauvages, Phial pouvait bien l’avouer à ses compagnons : on disait qu’autrefois nombre de promeneurs à cheval sur la route de la forêt entre Zigône etMichemin, se perdaient. Leur monture revenait à vide, et les cavaliers n’étaient jamais retrouvés. Ils avaient peut-être été victimes d’un hallier de fanguiers dont les pointes acérées pouvaient piquer assez douloureusement un cheval pour qu’il prenne le mors aux dents et abandonne son maître. Ensuite quelque Crocaster avait fait ses délices du piéton égaré.       <br />
       « A l’Est de la côte Nord, continua Phial, il existe des zones rocheuses à fleur de mer qui paraissent propices aux installations solides. En réalité, elles sont d’une matière volcanique friable, nommée baderta, et qui est suspectée de traîtrises imprévisibles. Le meilleur exemple en est le plateau des Oiseaux, ainsi désigné à cause des myriades de volatiles de plusieurs espèces qui y nichent (coqs de gravan, sarmoiselles, mais surtout oiseaux-sophores et Kriards). Cette lande rabotée est réputée avoir jadis formé le socle d’une éminence où se tenait le château d’une ville mythique construite par les Phrisogeois (Néboriuc, je crois). D’un coup, tout le sol du castel aurait glissé dans la mer, détruisant la ville située en aval, et engloutissant ses habitants.        <br />
       — Diablecruche ! fit Jean en haussant un sourcil, la nature n’y va pas de main morte, par ici!       <br />
        — Oui, et ces légendes sur l’inhospitalité de notre île continuent de dissuader les modernes Clotonois de s’y implanter, dit le Signour Phial, ce qui n’est pas pour me déplaire, d’ailleurs, car ces citadins saccagent facilement les sites où ils s’installent.        <br />
       Les seules traces avérées d’occupation antique se situent aux deux extrémités occidentale et orientale de l’île : les baies coraliennes y étendent des eaux si limpides qu’on peut y voir des alignements, et quelques murs de villes submergées. Ce ne sont pas les restes de communautés détruites en un jour, mais des aménagements abandonnés peu à peu, jusqu’à ce que, dans un passé assez reculé pour n’avoir laissé aucune mémoire, les hommes préférassent en émigrer complètement. Les seuls témoins de l’ancienneté de ces parages sont les danseurs aquatiques, dont on ignore où se trouve la base, mais qui hantent les lagons. »       <br />
       Augustin interrompit le Signour :        <br />
       « Quand vous dites “danseurs aquatiques”, faites-vous allusion à ces gens étranges qui nous avons rencontrés en arrivant, et qui courent en pleine mer sur des flotteurs dotés de voiles de nacre ?       <br />
       — Oui, dit Phial. Ces créatures semblent privées de la parole. Elles sont pacifiques, mais elles sont douées d’un courage surhumain quand il s’agit d’affronter le Grand Serpent. »       <br />
       Augustin rappela que les Aruyambi étaient aussi de farouches marins, ignorant la peur du Dragon, et sans doute descendants directs des hommes qui avaient découvert et occupé les Antilles à l’aide de simples pirogues à balancier, plusieurs millénaires avant l’arrivée des Colons et de leurs esclaves.       <br />
              <br />
       Phial, parut se rendre compte d’un aspect auquel il n’avait pas pensé.        <br />
       « Bien sûr. Je ne voulais pas déprécier la valeur de vos guides. D’ailleurs, leurs qualités éminentes pourraient être de nouveau mises à contribution dans peu de temps. Ils pourraient vous être d’une aide précieuse pour votre retour en Guyane, car nul n’a jamais pu obtenir l’appui des danseurs aquatiques, du moins sans que ceux-ci n’offrent leur aide de leur propre voeu, et d’une façon imprévisible.        <br />
       — Mm... fit Augustin gravement. Je ne sais pas si nous devons songer à retenir nos amis Aruyambi, ce n’est pas dans le contrat moral que j’ai signé avec eux.       <br />
       — Nous discuterons de cela en son temps, déclara Capitaine-Papa, impassible.        <br />
       — Quant aux Zigonois, poursuivit Phial, ils sont un peu jardiniers, davantage écumeurs d’épaves et surtout pirates. Ces gens, très fermés, n’affichent guère leurs vraies ressources, ne cherchent pas d’ennuis, ni ne se mêlent des affaires d’autrui, à terre tout du moins. Leur rôle officiel, au service du gouverneur, est la surveillance lointaine du Chenal de Clotone et ils disposent de systèmes de signaux entre le village et leurs bateaux.       <br />
       Leurs cousins de Cap Charbin vivent du transport des marchandises entre leur petit port et Michemin. Une convention les lie aux Hanséhards de Clotone -la plus grande ligue de marine marchande de l’archipel- et ceux-ci s’interdisent de venir à Michemin sur la côte Sud. Cela leur épargne de croiser les courants dangereux et les écueils au large du cap Charbin.        <br />
       En fait, les commerçants charbiniots se querellent avec leurs voisins zigônois dédiés au piratage, bien que, normalement ces derniers n’attaquent pas leurs bateaux, ni ceux des Hanséhards. De plus, les Micheminois sont en conflit avec les Charbiniots : nous contestons leur monopole sur la liaison avec Clotone, et nous répliquons à ce privilège indu par des votes au Conseil des Parolats pour interdire tout développement de Cap Charbin. Mais, personnellement, je conserve d’excellents rapports avec le comte de Palantuel, le Signour des Charbiniots, et je soutiens rarement ces motions excessives. »       <br />
       Par la suite, Capitaine-Papa devait apprendre que lors d’une tentative des Charbiniots de bâtir des maisons au pied des falaises extérieures à leur crique, le conseil de l’île avait recouru aux services de bandits de Draco pour démolir les constructions à coups de boulets .        <br />
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       Pimlic qui s’était tu jusque-là, chevauchant son méyot d’un air sombre, se crut autorisé à dire son mot :       <br />
       « Sauf votre respect, Signour Phial, je crois que les Pathiolans sont beaucoup plus dangereux que les Zigonois. J’ai un cousin qui a été récemment victime de leurs amusements...       <br />
       — Brelouque ! Ton cousinage ne nous intéresse point ! » coupa le gentilhomme.        <br />
       Le jardinier, vexé, freina sa monture et s’en alla bouder en arrière-garde, cachant sa barbe sous son tablier de blin gris.       <br />
       « Cet imbécile n’a pas tort, admit Phial au bout d’un moment, hochant la tête comme pour secouer de mauvais souvenirs.        <br />
       — Hm ? fit Augustin.       <br />
       — Eh bien oui, à propos des Pathiolans, Pimlic a raison... Nous approchons de Pathiol, qui se tient avant l’embranchement de la route privée du château de Mungabor. C’est un village fortifié, constitué pour l’essentiel de familles d’anciens soldats du gouverneur.        <br />
       — Au moins, ces gens ne peuvent-ils être soupçonnés de fauter contre la loi, conjectura Augustin.       <br />
       — Oui et non. Lorsqu’ils ne reçoivent pas de consignes explicites, ils traitent assez mal les passants, en jouant les contrôleurs tatillons. Il leur arrive aussi d'obliger les visiteurs à concourir dans des courses à cheval, sur la plaine de buissons épineux qui sépare le village de la côte Nord. J'espère que nous éviterons ce genre d’ennuis, car j’ai encore autorité sur ces mirouflets. »       <br />
       Augustin nota le ton soudain acerbe ainsi que l’éclair dans le regard du Nobliau. Visiblement, il n’aimait guère les Pathiolans, qu’il devait pourtant rencontrer régulièrement, en se rendant chez son maître, le gouverneur.       <br />
              <br />
       La pelouse laissait place à de vastes degrés rocheux. Chacun ressemblait au précédent : une plaque érodée, lisse et veinée, traversée de ruisselets. Ceux-ci couraient au hasard sans parvenir à creuser de véritables lits.        <br />
       La végétation moussue cédait devant des arbustes, plus vigoureux à mesure que l’on descendait vers le niveau de la mer : caroutons, brusilles et blâves nains se relayaient en bosquets touffus, d’où s’exhalaient les senteurs musquées de l'après-midi. Au bord de chaque gradin géant, des assemblées d’oiseaux, tournés vers le Sud, méditaient face aux marais couronnés de brumes perpétuelles. Ils tournaient le dos aux rangées de croupes noires, dont le dense couvert forestier de travognards et de sapinets-blâves cachait, quelque part au Nord-Ouest, le village de Pathiol.       <br />
       Vers le soir, on s’engagea sur une autre dalle, dont le creux s’était empli d’un lagon circulaire, protégé par des rangées de maigres fragans, poteaux hérissés d’arêtes, plutôt qu’arbres vivants. Les compagnons aperçurent de petits groupes de silhouettes humaines, immobiles près de l’eau. Pêchant en silence, les jeunes Pathiolans aux ponchos multicolores semblaient inoffensifs.        <br />
              <br />
       D’un geste autoritaire, Phial stoppa la colonne derrière lui et descendit de sa jument. Il s’approcha des pêcheurs, en père tranquille, la pipe au bec, et avisa un garçon plus grand que les autres, coiffé d’un bonnet rond de velours cramoisi.        <br />
       « Salut, mon garçon... Tu es bien Jostique ?       <br />
       L'interpellé se retourna, surpris, le visage traversé de variations dermiques rappelant les éclairs de chaleur dans un soir d’été.       <br />
       — Oui, co... comment sais-tu mon nom ?       <br />
       — Oh, rien de bien mystérieux, mon ami; j’ai reconnu les emblèmes de ton clan sur ton poncho, et je connais ton père, Jormail, qui a combattu avec moi, il y a longtemps. La dernière fois que je t’ai vu, tu étais grand comme cela, la hauteur d’un sapinet blâve.        <br />
       — Eh bien, vous en avez de la mémoire ! fit Jostique. Et vous, qui êtes-vous ? ajouta-t-il d’un air effronté, les poings sur les hanches . Sa peau avait retrouvé un cycle plus paisibles d’ondes entre l’orangé et le rose vif.       <br />
              <br />
       — Je suis Phial de Parinofle, signour de Michemin.       <br />
       — Ah bon, fit le garçon, pas du tout impressionné. Et vous comptez passer par le dème de Pathiol, je suppose ?       <br />
       — Hm, oui. Nous voulons rejoindre Zigône au plus vite, mais la route des marais est malsaine, et une halte dans ta cité serait agréable. Mais, hm,  il arrive que tes concitoyens n’apprécient pas la visite d’une caravane. Je sais que ton clan est influent à Pathiol. Peux-tu transmettre à ton père mes salutations, et lui remettre ceci ? »       <br />
       Phial tira de sa houppelande un rouleau serré, noué d’un fil d’or.       <br />
       « Ce sont les dernières aventures de “Mogodack le marchand subtil”, rédigées par le grand conteur, Suspirol de Logatrou.       <br />
       — Oh, s’étrangla le garçon, les yeux émerveillés. Mon père... et moi, nous raffolons de ces histoires ! »       <br />
       Jostique défit fébrilement la lanière du rouleau et tira le fond de soie sur lequel étaient collées vingt feuilles minces, couvertes de lignes serrées. Il s’absorba aussitôt dans la contemplation des illustrations polychromes.        <br />
       — Ah oui, on dirait qu’ils ont été enlevés par les Sirionais !       <br />
       — Tu as deviné, mais je ne te dirai rien de la suite... Tu perdrais le goût de la lire. Maintenant puis-je te rappeler de dire à ton père que nous souhaitons passer par la lande de Pathiol et camper au carrefour de la route du Gouverneur; en toute sécurité, cela va sans dire ?        <br />
       —Bien sûr, Signour, dit le jeune Pathiolan, tout souriant.       <br />
       — Tu te rappelleras mon nom : Phial de Parinofle ?       <br />
       — C’est gravé là », dit le gamin en montrant son front, qui arborait maintenant la couleur d’un ciel serein.        <br />
       Il siffla très fort. L’un des chevaux blancs paissant l’herbe rase au delà du lagon accourut au galop, tête baissée, et se présenta de flanc à son maître, en piaffant.        <br />
       —Belle bête, remarqua Phial.       <br />
       — Un cadeau de mon père, un Braque de haute naissance, dit Jostique. Il bondit sans effort sur la croupe de l’animal et, avant même d’être en selle, piqua des deux. Il disparut vers le Nord dans un nuage bleuté.        <br />
       Comme si le départ du garçon en avait donné un signal, les pêcheurs plièrent leurs cannes et ramassèrent leurs besaces. On entendit des sifflements variés, et, parfois à deux sur une même monture, les silhouettes multicolores s'éclipsèrent les unes après les autres.       <br />
       Phial se retourna vers ses compagnons.        <br />
       « Nous allons attendre ici. Les Pathiolans ont l’air calme aujourd’hui. Mais on ne sait jamais, deux précautions valent mieux qu’une seule. »       <br />
              <br />
       On alluma le feu à l’abri d’un repli rocheux, et l’on soupa, se régalant des crapaudins chassés par Arcomo, et des champignons ramassés par Païcou. Puis chacun se fit un lit dans l'un des petits gradins creusés dans la pente, répliques en miniatures du paysage grandiose. Le sommeil, cependant, fut long à venir, surtout pour Phial qui venait de voir s’allumer un essaim d'étoiles scintillantes au milieu des sombres collines du Nord : les lumières de Pathiol-la-fourbe.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Pathiol était construit au milieu d’une large vallée rectiligne montant de terrasse en terrasse vers les contreforts occidentaux du Wino (nommés monts vinois). C’était un superbe bourg montagnard construit sur trois roches pointues, reliées par des arcs à la voussure élancée. Les bâtiments n’ayant pu croître en largeur, on avait utilisé les ressources de la verticalité. Chaque maison s’appuyait sur l’autre dans une course vers le ciel entre tourelles, toits aigus et flèches effilées.        <br />
       Les Pathiolans adoraient regarder les lointains à partir de points de vue imprenables. Plusieurs cafés logés dans les édifices de façade proposaient à leurs clients de prendre place sur des balcons vertigineusement suspendus aux parois.       <br />
       Le ferronnier Brézère Norage était attablé devant le soleil couchant sur la terrasse du plus petit des cafés, “Au grand Gouverneur”. Il dégustait son verre  de glône vespérale. Il allait trinquer à cul sec avec un compère, quand il crut voir un reflet d’argent au sud, vers le plan du Sidois, au détour de la route de Mortangle.       <br />
       « Eh, s’exclama-t-il à la cantonade, je me demande si ce ne sont pas là des estrangers qui nous arrivent ! »       <br />
       La patronne sortit aussitôt sur la terrasse, la main protégeant ses yeux.       <br />
       « Où cela, mon chéri ?        <br />
       — Là, juste à la sortie de la forêt sous-winolle. Tu vois ? On dirait un cheval en ombre chinoise... Et tous les enfants sont rentrés.       <br />
       — Mais tu as raison ! Tes yeux sont encore de vraies chignoles. Bon, c’est parti... »       <br />
              <br />
       La grosse femme blonde se précipita derrière son comptoir et actionna une manette. Aussitôt un son strident se fit entendre, tandis qu’un jet de vapeur sortait d’un bec de métal à l’aplomb de son établissement. Un autre sifflement lui répondit, en bas et à droite. Puis un autre plus haut à gauche, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la haute façade du bourg résonnât d’un concert de dissonances flûtées.       <br />
       Une foule bigarrée s’amassa sur les balcons fragiles, tandis que les citoyens de garde se précipitaient vers l’escalier qui les séparait de l’écurie, où les valets se dépêchaient de préparer des chevaux caparaçonnés.        <br />
              <br />
       Dans un tonnerre de lourdes cavalcades, les gros chevaux Braque, montés par d’élégants cavaliers corsetés de cuir, furent échauffés à point, pour courir “sus à l’estranger”. Dans les estaminets, on se prépara à compter les points : quelle équipe allait-elle ramener les plus d’individus, et surtout qui réussirait à en lancer le plus grand nombre dans le panier de cordes au centre de la place de Pathiol ?        <br />
       On ouvrit les portes, tandis que les gens d'armes tentaient de ranger les chevaux sur quatre colonnes.       <br />
        L’agitation était à son comble, et personne ne prêta attention au jeune cavalier au poncho rouge qui entrait dans la cité au galop, et enfilait aussitôt l’avenue circulaire menant aux maisons patriciennes. Il entra en trombe dans la cour d’un assez vieil hôtel , sauta directement sur le perron et monta quatre à quatre les escaliers de marbre, appelant : “Père ! Père !”.       <br />
       Essoufflé, Jostique mit quelque temps à expliquer l’affaire à Jormail, assis au bord de la vasque du patio. Le guerrier massif au nez écrasé entendit d’abord son fils d’une oreille distraite, croyant à l’évocation d’une bagarre de Jeunes. Mais quand il saisit le nom de Phial de Parinofle, il se leva vivement.        <br />
       « Vite, Jostique, vas prévenir le Conseil, je vais essayer d’arrêter ces sauvages », cria-t-il en enfilant sa tenue de joute. Il se précipita à l’écurie, pour monter Bourdiau, son solide destrier, blanc comme le lait, et fila vers la place centrale, où il parvint d’extrême justesse à se placer devant la porte au moment où l’on levait l'oriflamme rouge de la course.        <br />
       « Halte ! hurla-t-il, cabrant sa monture pour mieux se faire voir et entendre. Halte, au nom du Conseil ! Les gens que vous allez attaquer sont des amis, des parents !        <br />
       — Haro sur les amis ! » hurla un joyeux excité qui vint buter du poitrail de son cheval contre la selle de Jormail. Mal lui en prit. Il reçut instantanément sur la face un coup qui le désarçonna et le fit rouler à terre, le visage en sang.       <br />
       « Pourquoi agresses-tu nos francs joueurs ? s’écria d’une voix furieuse un cavalier vêtu de gris, au visage caché par un casque d’acier.       <br />
       — Parce que tu connais nos lois comme moi, Dron Magoulay. Nous ne devons en aucun cas mettre en jeu des amis.       <br />
       — Et qui te dit que ce sont des amis ? Fréquentes-tu donc maintenant des blablateurs de Logatrou, à moins que ce ne soient des culs vaseux de Mortangle ? Ou encore de gros marchands de Zigône ? » railla le personnage en laissant  sa monture se livrer à des écarts impatients. La foule poussait des cris et des gloussements.       <br />
       « Calme-toi, Dron ! Reviens à la raison ! fit Jormail Joor de sa voix grave et puissante. Les gens que tu vas agresser sont de la maison de Mungabor ! »       <br />
              <br />
       Le nom de Mungabor eut un effet magique. La plupart des participants,  cavaliers ou fantassins, jusque là hilares ou vociférants se figèrent sur place, le souffle suspendu. Alors que Dron Magoulay s’avançait vers Jormail, levant sa visière pour laisser paraître un maigre visage sans lèvres ravagé par la haine, un mouvement de repli se fit nettement sentir. En quelques minutes la place se vida, les derniers à s’esquiver étant les valets d’armes traînant de mauvaise grâce les lourds équipements de leurs maîtres. Dron dût admettre sa défaite, mais de mauvaise grâce.       <br />
       « Fais attention, Aîné des Joor, proclama-t-il, un doigt vengeur pointé sur Jormail, cela fait déjà plusieurs fois que ta maison s’oppose à la volonté populaire... Cela te portera malheur. Sois-sûr que les gens de bien sauront vérifier tes dires, et que tu devras assumer tes responsabilités s’il s’avère que tu as arbitrairement interdit à notre cité d’accomplir le rituel traditionnel de la course de Braques !       <br />
       — Je te trouve bavard, mon cher Dron, dit calmement Jormail. Tu devrais essayer une cure de silence. » Et il lui tourna le dos, laissant son cheval ponctuer élégamment ses propos en levant la queue pour parsemer le pavé de crottin.       <br />
       Il croisa sur son chemin trois vieillards barbus à dos de méyots, dont les longues oreilles étaient toutes percées d’anneaux d’or.        <br />
       « Ah, Jormail, que se passe-t-il ? bredouilla le plus âgé, tout courbé, frêle et presque transparent.       <br />
       — Ce n’est rien, finalement, nobles membres du Conseil. L’attroupement dangereux s’est dispersé à temps.       <br />
       —Tant mieux, tant mieux ! Nous éviterons d’avoir à décréter l’arrêt de jeu d’urgence.       <br />
       — Mais c’est tout de même ennuyeux, dit le second vieillard, les gens vont être mortifiés avec tous ces faux départs. Nous devons prendre garde de préserver les Jeux...       <br />
       — Il vaut mieux un faux départ qu’une insulte au signour Phial, Noble Janicet, vous le savez bien !       <br />
       — Bien sûr, bien sûr, mais c’est bien contrariant tout de même renchérit le troisième, et il fit faire demi-tour à sa mule. Viens-tu, Padouin ? Rentrons à la maison.       <br />
       — Ah, soupira le premier vieillard, en se rapprochant de Jormail, tu devrais surveiller les Magoulay, tabirouette ! Ils te haïssent, et complotent pour avoir l’appui des Magonautes, ajouta-t-il en baissant la voix. Tu as vu la réaction de Janicet et de Padouin ?       <br />
       — Oui, grand Conseiller, j’ai vu, et je suis surpris. Sont-ils donc suicidaires à leur âge ?       <br />
       — Non, Jormail, ils sont simplement réalistes : si nous ne laissons pas les Pathiolans “jouer”, ils vont devenir fous, et ils pourraient aussi bien s’en prendre à des ambassadeurs, ou kidnapper de belles marquesses en visite au palais. Nous aurions alors droit à une descente des gens d’armes de Mungabor, qui réclameraient quelques têtes en représailles...       <br />
       — Je sais tout cela, et je me rends à vos raisons, bien que je préfère penser à nos chasses ancestrales, lorsque nous ne abaissions pas à réduire l’homme à l’état de proie. Mais Phial est un ami, et je ne tolérerai pas...       <br />
       — Chut, mon cher Jormail. Tu sais que je partage tes idées; n’insiste pas, tu prêches un convaincu. Je dis seulement que nous allons devoir être prudents pour venir à bout de ces... (cette fois, il baissa beaucoup le ton) sauvages.       <br />
       — Merci, Prude Homme, je sens que nous sommes d’accord. Je serai prudent. Bonsoir et que l’Equilibre vous soit Propice ! »       <br />
       Sur cette formule rituelle, Jormail prit congé du vieux Conseiller et rentra chez lui.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Phial rêvait que Ouinia Champon, femme de caractère, lui mordait l’arrière de l’épaule dans les affres de l’amour. Elle en faisait un peu trop. Il se réveilla et demeura un moment sans comprendre le sens des ombres rougeâtres qui dansaient autour du feu, au dessus de lui et de ses compagnons. Il se souleva sur un coude, écarquilla les yeux.       <br />
       « Ne bouge pas ! » dit une voix rauque, et la morsure contre son omoplate se fit aiguë, traversant la peau sous le cuir de la veste. Se retournant à demi, Phial distingua le visage rébarbatif d’un grand escogriffe au bonnet rond, qui pointait sur lui une lourde lance de métal noir.       <br />
       « Mets-toi lentement debout, et sans gestes inconsidérés, ou je t’embroche comme un poulet. »       <br />
       Phial obéit, cherchant du regard l’arme la plus proche. Ses yeux s’habituèrent à la pénombre, et il aperçut trois archers barbus, vêtus de ponchos sombres, qui le tenaient en joue. Les armes de ses compagnons avaient été ramassées et jetées dans l’herbe hors de portée. D’autres hommes les avaient cernés et les rassemblaient, tandis qu’un dernier groupe fouillait les sacs et les fontes des voyageurs. Le signour de Michemin évalua à une vingtaine les agresseurs, dont il ne put identifier les emblèmes. Il pouvait se tromper, mais il fallait agir, et il s’adressa à la cantonade, sur le ton du mépris le plus cinglant :       <br />
       « Mes bons compagnons, je crois que nous sommes tombés aux mains d’une bande de lâches Pathiolans, si pervertis qu’ils ne sont même plus capables de respecter les règles du jeu de Course... »       <br />
       L’homme qui le menaçait de sa lance tressaillit, et partit d’un rire forcé .       <br />
       « Nous ne nous battons pas avec des esclaves, Bonhomme ! » aboya-t-il, et il cracha aux pieds de Phial.       <br />
       —Qu’on attache ces animaux, les mains dans le dos, ajouta-t-il, d’un ton d’infini mépris.        <br />
       —Pourtant tu dois savoir  à qui tu parles, marouflet, rétorqua Phial, si tu as été, comme je le pense, renseigné par les jeunes qui pêchaient tout à l’heure sur le lac.       <br />
       — Les moucherons ne nous ont rien dit, mais votre caravane a été vue depuis la ville, gens de peu d’intelligence. Quand à savoir qui tu es, je pense que les marchands de Zigône à qui nous allons te vendre s’y intéresseront peut-être, mais c’est bien le dernier de mes soucis. »       <br />
       Phial était maintenant certain qu’ils n’étaient pas de vulgaires maraudeurs, de ces gens de mer dont les bandes débarquaient parfois, pour quelque mauvais coup contre une ferme isolée. Il s’agissait bien d’une tribu de Pathiol. Il était probable qu’elle agissait en dehors de l’accord du Conseil. C’était vraisemblablement un clan hostile à la famille de Jostique qui, s’il avait réussi à prévenir son père, viendrait les accueillir au petit matin. Dans ce cas, Phial s’expliquait la rapidité avec laquelle avaient réagi les agresseurs (la lune n’était pas encore montée dans le ciel), afin d’éloigner assez tôt leurs victimes du lieu de rendez-vous et d’effacer toute trace de leur attaque.        <br />
       On allait les conduire à une cache connue seulement des membres du groupe. On les y enfermerait jusqu’à ce qu’ils soient livrés aux contrebandiers de Zigône. Au moins, Phial pouvait-il espérer gagner du temps. Il essaya la provocation, pour que le ton monte et que des éclats de voix soient entendus à distance. Mais il ne fallait pas non plus mettre les vies en danger.        <br />
       « Sache, cornufiau, que tu as osé porter la main sur Phial d’Atoy de Parinofle, signour de Michemin, en visite au Gouverneur, ainsi qu'à des ambassadeurs d’Outremonde et leur suite. Ton compte est bon, pauvre argouchet, si tu ne nous relâches pas sur le champ. »        <br />
       L’escogriffe s’approcha de Phial, lance baissée, et le fixa dans les yeux, soutenant son regard, un rictus déformant ses traits.       <br />
       « Saleté de Micheminois voleurs de chevirelles, hurla-t-il, voila ce que je pense de ta signourie de fange et de putréfaction. » Et, cette fois, il lui cracha au visage.       <br />
              <br />
        Phial s’essuya et regarda l’homme avec calme.        <br />
       « Dis-moi ton nom, que je sache qui devra mourir comme un phomard pour cette insolence... »       <br />
       L’homme tira un fouet de sa ceinture et en cingla le torse de Phial, faisant sauter les boutons de son justaucorps de cuir, et lui déchirant la peau du bras.        <br />
       «  Grande gueule, tiens-toi tranquille, si tu ne veux pas que te fasse empaler sur l’heure. »       <br />
       Convulsé de colère, il se retourna et cria l’ordre de placer les prisonniers en chaîne, et d’enlever tous les paquetages.       <br />
       Puis il grimpa sur une éminence, surveillant les opérations d’un air courroucé, où se mêlait cependant de l’embarras.       <br />
       Phial pouvait lire dans ses pensées : la présence d’un véritable noble contrariait tout projet de vente fructueuse. De bons bourgeois de Michemin auraient pu faire l’objet d’une rançon appréciable, et la vente des Indiens comme esclaves aurait rapporté quelques centaines de Fufes. Mais de la capture d’un Signour, on ne pouvait espérer que les représailles implacables du Gouvernorat. Relâcher Phial devenait également problématique, car il pouvait monter une enquête et finir par retrouver les auteurs du forfait. Il devrait donc le tuer, et rendre impossible tout témoignage de la part de ses compagnons. Couper la langue aux Indiens ne suffirait pas, et on en serait réduits à vendre le lot à des bandits de Draco, pour une somme bien plus modeste. « Quel gâchis ! » songea-t-il en fulgurant Phial du regard.        <br />
       « Eh oui, maraud, railla ce dernier comme s’il avait entendu le raisonnement, tu aurais dû prévoir les conséquences d’un tel acte ! Mais on sait que l’intelligence n’est pas la plus grande qualité des Pathiolans !        <br />
       — Ne perds pas ton souffle, tu en auras besoin quand je te ferai courir derrière mon cheval. »       <br />
       Après avoir réfléchi, l’homme se décida : il séparerait Phial de ses compagnons, et l’entraînerait vers la côte, où il serait possible de simuler une mort accidentelle. Quant aux six autres, on pourrait obtenir l’absence de curiosité de certains négociants Charbiniots qu’il connaissait, en échange d’une baisse de prix.        <br />
       « Allons-y ! » fit-il quand la colonne fut prête. Et l’on prit en silence la direction des collines à l’ouest de Pathiol, les bandits à cheval escortant les hommes aux mains liées.        <br />
       « Courage, bons compagnons, dit Phial qu’on avait poussé devant eux.       <br />
       — Ne vous en faites pas pour nous, répondit Augustin, impassible. Le destin est riche en surprises !       <br />
       — On ne parle pas dans les rangs ! » aboya un garde.       <br />
       Tout en marchant, Phial essayait de raisonner aussi vite que possible : on se dirigeait sûrement vers un refuge forestier de la bande, probablement formée d’individus de plusieurs tribus (au vu de leurs accoutrements divers). S’il s’agissait d’une confrérie de contrebande, le chef véritable n’était pas l’homme épais et violent qui commandait le groupe, mais un membre de clan, qui cacherait son identité tant qu’il risquerait d’être reconnu (en encourant le bannissement dans les îles de l’Ouest, voire la livraison du coupable aux Sorciers de Périache pour être réduit à l'état de zombie). D’un autre côté, se dit Phial, si l’homme de tête avait décidé sa mort, il pourrait lui être indifférent que le Signour apprenne quel était le clan dont la bande était cliente, car il ne pourrait rien faire de cette information.        <br />
       Cela lui donnait une idée.       <br />
       Il était inutile de mêler ses compagnons à cette tentative risquée. Il força l’allure, et bientôt distança le reste du groupe, obligeant son gardien à mettre son cheval au petit trot.       <br />
       « Holà, tu es bien pressé, Micheminois !       <br />
       — Sais-tu que Jormail Joor, qui m’est très cher, et à qui je suis apparenté par mon vieil oncle Karool, m’a toujours mis en garde contre ton clan ? »  lança Phial au hasard.       <br />
       L’homme tomba instantanément dans le piège :       <br />
       « çà ne m’étonne pas de ce triphonard ! Sa famille n’a plus aucun sens des traditions. Il a toujours détesté les Magoulay, et nous le lui rendons bien.         <br />
       —Les Magoulay ! Safouinvert, mais bien sûr ! pensa Phial cachant sa jubilation intérieure. Il continua, impassible :        <br />
       —Et tu n’as pas peur que les Joor n’obtiennent un mandat au Conseil, pour vous poursuivre, avec l’aide des autres tribus ?       <br />
       — Pourquoi, Dieux du Sable, le feraient-ils ? Si vous n’êtes pas demain matin au lagon du Sidois, c’est que vous avez simplement décidé de partir !        <br />
       — Penses-tu Jormail si naïf ? Ne te doutes-tu pas que je lui ai fait transmettre des informations qui rendent peu plausible notre départ sans message ?        <br />
       — Tu te vantes, pour me troubler. Mais ta peine est vaine, Micheminois. Tu es très malin, mais pas assez. »       <br />
        Phial plaça sa botte secrète :       <br />
       « Crois-tu, Sardon Magoulay, que je ne vois pas clair dans ton jeu ? »  dit-il doucement.       <br />
       Le cheval du sbire se cabra et il faillit tomber de sa monture.       <br />
       « Comment connais-tu mon nom ? fit-il d’une voix rauque.       <br />
       — Comment peux-tu imaginer, Sardon, que les plans de ton frère Dron me soient inconnus ? »       <br />
       Stupéfait, blême, le chef du groupe encaissa. Il descendit de cheval, et vint aux côtés de Phial, auquel il s’adressa presque en chuchotant.       <br />
       « Et... Que sais-tu de nous ?        <br />
       — Oh, bluffa Phial, notre enquête est loin d’être achevée... Mais Jormail en sait presqu’autant, et la lettre que je lui ai fait remettre par Jostique est fort détaillée. Attends-toi donc à une chose certaine : s’il m’arrive le moindre mal, la suspicion du Conseil s’orientera vers Dron et toi. Votre repère de contrebande sera saisi avant demain, et il vaudrait mieux pour toi que tu aies alors réussi à prendre un bateau pour l’ouest. Sinon, tu y seras conduit de force, dans la cale d’un pénitencier à destination de Périache.        <br />
       — Ce n’est pas possible, s’étrangla l’homme, vous savez donc tout...       <br />
       — Nous n’en sommes pas loin.        <br />
       — Et.. et que me proposes-tu ? dit l’épais guerrier, hésitant.        <br />
       — C’est simple, libère-moi immédiatement ainsi que mes compagnons. Je te laisserai alors tranquille, si tu t’engages à ne plus maltraiter de passants. »       <br />
       L’homme déglutit malaisément. De profondes rides de réflexion traversaient son front bombé.       <br />
       «  Qui me dit que tu ne vas pas courir prévenir Jormail Joor et le conseil de Pathiol ?       <br />
       — Rien, en effet. On t’affirmerait, à Michemin, que je n’ai qu’une parole, mais je conçois que tu puisses en douter. Réfléchis-donc à ceci : en nous libérant tout de suite, et même si je te dénonce, tu prétendras que c’était une mauvaise plaisanterie, ou que tu as, en revenant de chasse, saisi quelques étrangers pour jouer à la Course, avant que tu t’aperçoives de la qualité de tes hôtes. Que sais-je encore... Et comme nous n’avons pas encore rallié votre cachette, je ne pourrais rien en dire.        <br />
       — Oui, d’accord, mais les Magonautes vont prendre peur, et se retourner contre nous par crainte du moindre scandale. Ils vont blâmer publiquement les Magoulay, et les Joor tireront une fois de plus les marrons du feu. Non, je ne peux pas te laisser partir sans garantie que tu ne dises rien.       <br />
       — A ce sujet, j’ai une idée... dit Phial.       <br />
       —Dis-toujours, grogna l’autre dubitativement.       <br />
       — Je te propose de garder les indiens Aruyambi en otages.        <br />
       — Tu veux rire, Micheminois ! ils ne sont rien pour toi, et tu les sacrifierais sans scrupule. De mon côté, des Indiens ne conviennent pas, ni pour la vente, ni pour le massacre : jamais nos hommes n’accepteraient de boire le hlymoun dans des hanaps faits avec des crânes de Caraïbes. Pouâcre, rien que l’idée me dégoûte...       <br />
       — Mais qui parle de les tuer ? Au contraire, je vais te dire pourquoi ils me sont très précieux. Viens ici, je dois parler bas.       <br />
       — Pas d’entourloupe, hein ? Je te tiens à l’oeil, fit d’un ton rogue le rustre en se rapprochant malgré tout de son prisonnier désarmé.       <br />
       — Voila, chuchota Phial, ces Indiens savent capturer vivants des oiseaux-paradis ...       <br />
       — Ah bon ? Comment font-ils ? Ils meurent toujours dès qu’on les touche...       <br />
       — Vois-tu le pactole qu’ils pourraient te rapporter dans le commerce avec Zigône ?       <br />
       — Mm... sans doute.       <br />
       — Mais je ne t’ai pas dit le principal. J’ai gardé le meilleur pour la fin.        <br />
       Phial mit sa main en porte-voix et se pencha vers l’oreille poilue du cadet des Magoulay :       <br />
       — Ils savent reconnaître sans erreur les racines du Phulte qui porte les truffelles d’amour !       <br />
       — Quoi ?       <br />
       — Tu m’as entendu : ces Indiens savent trouver les truffelles d’amour.       <br />
       — C’est bien vrai ce que tu me dis là ? dit le bonhomme incrédule, mais les yeux soudain allumés.        <br />
       — Absolument, je te le garantis sur mon honneur de gentilhomme.       <br />
       — Alors... pourquoi veux-tu t’en séparer ?       <br />
       — Parce que je préfère la liberté, et que je dois accomplir un voyage de la plus haute importance à Clotone. Si je dois te les confier pour quelque temps, cela ne me dérange pas, mais je compte les retrouver, et je ne parlerai donc pas de ce que je sais sur toi. Tu me suis ? »       <br />
       L’homme caressa pensivement le cuir de ses joues hirsutes, puis se cracha dans les mains avant d’en tendre une au Signour.       <br />
       « Tope-là ! cette solution me convient, fit-il radouci, presque jovial. Tu allais m’obliger à une violence qui me répugne.        <br />
       Phial leva le bras pour conclure l’accord mais suspendit son geste .       <br />
       — Il va de soi, ajouta-t-il, que, pour rendre la chose encore plus crédible, je compte sur ta parole de Magoulay de libérer les Indiens d’ici un mois, le temps que tu fasses une récolte suffisante d’oiseaux-paradis et de truffelles d’amour. Es-tu d’accord ?       <br />
       — Bien sûr, fit l’imbécile espérant avoir roulé Phial, cela va sans dire et mieux en le disant. Je m’engage à te renvoyer les Indiens dès qu’ils auront assez travaillé pour moi !       <br />
       — A la bonne heure ! alors je tope, dit le Signour de Michemin en cachant son dégoût d’étreindre la grosse paluche veule. J’espère que tu vas libérer mes trois autres compagnons, maintenant.       <br />
       — Bien sûr, j’y vais, attends-moi là.»       <br />
        Sardon Magoulay fit faire demi-tour à son cheval et héla les gardes.       <br />
       « Puis-je suggérer encore quelque chose, Noble Pathiolan ? dit Phial.       <br />
       — Vas-y, Camarade, je t’écoute, fit le cavalier rendu débonnaire par la perspective mirifique de s’approprier les précieuses truffelles aphrodisiaques, plus prisées des Pathiolans que tous les trésors du monde.        <br />
       — Je suppose que tu n’as pas envie de partager les truffelles avec tes compatriotes ... Me trompai-je ? »       <br />
       L’autre arrêta pile.       <br />
       « Continue, je t’en prie, où veux-tu en venir ?       <br />
       —A ceci : plutôt que de rentrer à Pathiol cette nuit, et être obligé de dire à ton frère pourquoi tu gardes ces Indiens... »       <br />
       Le cri du coeur fusa :        <br />
       « Ah non ! Le clan me piquerait tout !       <br />
       — Très probablement ! Donc, plutôt que de commettre cette erreur, tu pourrais aussi disparaître quelque temps dans les monts du Vinois ou dans la Roposa, où l’on trouve les meilleures truffelles. Tu ferais travailler les Indiens pour ton compte, puis tu irais négocier directement la récolte avec les Zigônois, et tu rentrerais riche au pays.        <br />
       — Mm... c’est une bonne idée. Mais pourquoi me dis-tu tout cela ? ajouta l’homme, soudain méfiant.       <br />
       — Oh c’est simple, fit Phial désinvolte. Si je veux revoir mes Indiens, je n’ai pas intérêt à ce qu’ils tombent entre les mains du clan. Alors que je suis obligé de t'accorder ma confiance, car tu sauras t’arrêter à un certain niveau d’enrichissement, je présume ?       <br />
       — Tout à fait, la modestie de mes moeurs est légendaire, renchérit le guerrier, matois.       <br />
       — Et tu libéreras donc les Indiens, sans les livrer au clan, qui les ferait travailler pour des rivaux, n’est-ce-pas ?       <br />
       — Certes, certes, dit le Pathiolan dont on voyait littéralement le front refléter la question : trucider les Indiens, ou les exploiter jusqu’à épuisement des truffelles ?       <br />
       — Alors il est de mon intérêt, vois-tu, que tu te sauves dans la forêt, et non pas que tu rentres à Pathiol.       <br />
       — Je crois que tu as raison, Micheminois. Je vais suivre ton conseil avisé. »       <br />
       Il se pencha et broya amicalement la main de Phial qui retint un gémissement.       <br />
       « Tu ne m’en veux pas, Camarade, mais les affaires sont les affaires, dit le bonhomme, magnanime .       <br />
       — Bien sûr que non, je ne t’en veux pas : un bon accord vaut mieux qu’une mauvaise guerre»  répondit Phial en forgeant pour l’occasion un dicton un peu bancal.        <br />
       Le Magoulay fit rassembler les captifs et ordonna qu’on libère les “hommes de cuir” (c'est-à-dire Augustin et Jean) ainsi que Pimlic.       <br />
       « Mais, Chef ?... s’inquiéta un Pathiolan.       <br />
       — Tais-toi et fais ce qu’on te dit ! » hurla Sardon.        <br />
               <br />
       Pendant qu’on repartageait les méyots et les chevaux, Phial demanda à parler aux Indiens, afin “de les préparer à leur sort”.       <br />
       « Faites donc, Signour, fit Sardon, devenu presque obséquieux, mais ne vous fâchez pas si j’assiste à votre entretien .       <br />
       — Je n’y vois pas d’inconvénient. Je dois seulement remettre au vieil Indien cet anneau de cuivre. C'est un fétiche sans lequel ils ne peuvent pas chercher la truffelle, car ils lui attribuent la force de leur don.       <br />
       — Curieuse superstition ! Allons-y ensemble. »       <br />
       Phial s’adressa à Capitaine-Papa comme s’il l’avait toujours connu.       <br />
       « Mon bon Capitaine-Papa, nos routes se séparent. Tu vas changer de maître. Voici l’anneau sacré qui vous permettra de chercher les merveilleuses truffelles pour le compte de ce chevalier Pathiolan. Ne vous préoccupez pas de votre avenir, le dieu des ruses et des vents veille sur nous tous ! Adieu, mes amis.       <br />
       — Adieu, fit Capitaine-Papa d’un ton encore plus grandiloquent, que la déesse de la lune-quarte nous tienne éveillés pour la quête de la truffelle !       <br />
       — Mais, noble Père, le signour Phial nous trahit !, cria Païcou indigné. Vas-tu laisser...       <br />
       — Veux-tu te taire, jeune Macaque, avorton de cacatoès, siffla Capitaine-Papa en langue Aruyambi, tu vas faire tout capoter ! »       <br />
              <br />
       Phial était admiratif du sang-froid de Capitaine-Papa, et de la rapidité avec laquelle il était entré dans le jeu pour décider avec lui du moment de l’assaut qui les délivrerait.        <br />
       Car leur échange était crypté : ils venaient de se communiquer le jour (Jiovalan, jeudi, le jour du dieu des ruses, c'est-à-dire le surlendemain) ainsi que le moment (le petit-matin, l’heure du coucher de lune), où les prisonniers devraient se tenir prêts pour collaborer avec leurs sauveteurs.        <br />
       Avant d’emmener les trois Indiens ligotés par les chemins forestiers des monts Vinois, Sardon Magoulay fit attacher Phial, Pimlic, Augustin et Jean à des arbustes, en recommandant à ses spadassins de ne pas trop serrer les liens, afin qu’ils puissent être libres au bout d’une heure.        <br />
       « Adieu, Micheminois. Ce fut un plaisir de négocier avec toi, fit le Pathiolan, goguenard et satisfait.       <br />
       — A bientôt, camarade .       <br />
       — A ton service ! »  .        <br />
       La soldatesque disparut dans l’ombre feuillue.       <br />
       Une minute plus tard, Pimlic, fils de marin, qui avait passé son enfance à nouer et dénouer les filets, délivrait ses compagnons. Phial imposa le silence encore quelque instants.       <br />
       Enfin,  Augustin, qui bouillait d’impatience, explosa :       <br />
       « M’expliqueras-tu pourquoi tu as laissé nos Aruyambi entre les mains de ces crapules ?       <br />
       — Pour pouvoir mieux nous porter à leur secours, ami Augustin... En doutes-tu une seconde ?       <br />
       — Ah, j’aime mieux cela. Mais comment allons-nous faire ?       <br />
       — Vite... Aidez-moi à trouver quelques épines de travognard, ce sont de véritables épées coupantes. Des glands de carouton feront aussi des massues acceptables. Le tronc de sapinet blâve fait un arc inversé très puissant, et les tiges de brusille, des flèches naturelles...       <br />
       — Ne vaut-il pas mieux poursuivre les brigands, dit Jean, je me suis attaché aux Indiens, moi, et...       <br />
       — Ne t’inquiète pas, ces triphonards sont incapables de camoufler leur trace. Leur piste est tellement visible que nous pouvons leur laisser prendre quelques heures d’avance. Profitons-en pour nous équiper sérieusement. A quatre, bien armés, avec l’effet de surprise, nous pouvons en tuer quelques-uns et disperser le reste.        <br />
       Augustin restait dubitatif :       <br />
       — Mm, ne penses-tu pas que le rapport de forces soit défavorable ? Je ne doute pas de tes qualités prodigieuses, et Jean peut assommer deux hommes en même temps, mais tout de même, quatre contre vingt-cinq mercenaires entraînés...       <br />
       — Tu dois compter avec la ruse, ami Augustin. Je trouverai un moyen de  pousser une dizaine de leurs hommes à sortir du camp pendant que Pimlic se glissera auprès des Indiens pour couper leurs liens et leur remettre des armes.        <br />
       — Comment ferez-vous ? maître Phial, fit Jean, l’air esbaubi.       <br />
       — Vous verrez... Maintenant, allons nous fournir en armes dans cette généreuse nature. »       <br />
       L’idée de Phial était la suivante : il imiterait le cri de la brenèle, femelle d’un cervidé rare, appréciée des chasseurs pour sa chair tendre, et sa facilité d’approche. Le signour n’imaginait pas que ces hommes mal nourris puissent, malgré leur méfiance, résister à la perspective d’un succulent et abondant repas facilement acquis.        <br />
              <br />
       Le plan fonctionna en partie. Sept soldats du Magoulay sortirent chercher la Brenèle, les mains en cornet, pour imiter la voix du mâle. Aussitôt, Pimlic, tapi dans les buissons, se faufila sous le ventre des chevaux. Il délivra les Indiens qui s’enfuirent en silence après avoir assommé leur gardien, à l’insu des sentinelles qui bavardaient autour du feu.        <br />
       Ensuite, les choses tournèrent mal. Au lieu de découvrir la brenèle attendue, Sardon tomba sur la silhouette massive de Jean. Il le prit en chasse, et donna l’alarme à ses compagnons. Le compagnon d’Augustin ne dut son salut qu’à la fuite éperdue, fracassant tout sur son passage, tel un pachyderme en folie. La grenaille d’une tirapelle le mordit cruellement à l’épaule. Maîtrisant la douleur, il se tapit, laissant son chasseur passer à quelques mètres de lui, loin de supposer sa victime capable d'une telle ruse.        <br />
       Phial joua le tout pour le tout. Il lança l’assaut, mais il trouva le campement vide.        <br />
       « Quelque chose est arrivé, Saputille ! »       <br />
       Il ordonna le repli en catastrophe, et presque toute la compagnie se retrouva par miracle à un carrefour de sentiers.        <br />
       « Ventrecul ! Où est Jean ? » demanda Augustin.       <br />
       L'intéressé se leva simplement du buisson voisin, en tenant son épaule ensanglantée.       <br />
       « Je suis ici. On repart en faire de la soupe ?       <br />
       — Ouf, tout le monde est là !       <br />
       —Tu es blessé.       <br />
       —Pas grave...»       <br />
              <br />
       Phial tira le bilan de la situation et dut s’avouer que, contre vingt-quatre hommes équipés de tirapelles, ses sept camarades épuisés et mal armés ne pourraient guère monter une embuscade efficace. On allait au massacre.       <br />
       Il choisit donc de plonger droit dans la combe qui descendait vers les marais de Mortangle. Il espérait que la furie des poursuivants se calmerait en constatant que leurs proies couraient vers la zone des brumes, lieu de leurs cauchemars et de leurs terreurs. Il n’en fut rien : leurs cris de rage résonnaient toujours, non loin en arrière, et le Signour de Michemin fut obligé d’entraîner ses compagnons sous les ombrages fétides des canipores, sur des chemins fangeux qui approchaient des eaux grises, aux reflets aussi angoissants que ceux de l’oeil d’un phélan des cimetières.        <br />
              <br />
       Au bout d’une demi-heure d’humidité envahissante, ils ralentirent le pas. Seuls les bruits mouillés du marécage les entouraient désormais. La troupe des Magoulay devait avoir renoncé, mais on ne pouvait pas rebrousser chemin, car le silence pouvait cacher une ruse. Ils avaient pu s’embusquer pour les cueillir au retour. La seule chance d’en sortir était d’avancer, au milieu de dangers dont seul Phial connaissait toute l’ampleur.        <br />
       L’ignorance de ses compagnons était heureuse. Ils ne paniquaient pas, et lui témoignaient une confiance totale. Le Signour réprima un frisson. Il devrait compter sur la chance pour rejoindre le pied des Vinois sans se perdre dans les sentes qui couraient sur les langues de vase. On pouvait, certes, pénétrer carrément le marais et cheminer sur les digues. Quelques-unes étaient reliées par des pontons de bois —plus ou moins pourris — . Mais la plupart débouchaient sur des bras de mer ou des rivières, après des kilomètres de parcours sinueux. On aurait pu venir à bout du labyrinthe en quelques jours, mais le temps pressait. Il fallait soigner Jean, dont les plaies risquaient de s’infecter plus vite dans cette poisse pleine de miasmes.        <br />
       Que faire ? La solution rapide était aussi la plus risquée : traverser le palus en ligne droite, pour rejoindre la terre ferme au point le plus proche, sans éveiller l’attention des adversaires, ou de bien d'autres ennemis possibles. Phial saurait encore reconnaître les boues mouvantes, en rappelant ses souvenirs d’enfance (lorsque son oncle Karool l’emmenait à la pêche aux slifes). Mais il serait incapable de repérer les aires de combustion spontanée, fléaux du marécage. Seuls les Mortanglars semblaient avoir développé une science à ce propos. Ils pouvaient prévoir quand et où l’ébullition étrange se produisait, suivie du surgissement de nappes noires à la surface de l’eau, et bientôt de leur embrasement, déclenchant de vastes incendies grésillantes aux flammes oranges, visibles de loin.        <br />
       Curieusement, ces &quot;feux de boue&quot;, comme on disait, n’atteignait pas la végétation des digues et des îles, où toute la population d’oiseaux courait se réfugier.        <br />
       Phial se décida : « Allons-y ! »       <br />
       Il descendit entre les brusilles molles, provoquant l’indignation de la gent ailée, et s’enfonça jusqu’aux cuisses. Ses compagnons le suivirent avec répugnance, et la file d’hommes progressa avec précaution dans le flot bourbeux, au plus épais d’un brouillard pestilentiel.        <br />
       Sous les pieds, la vase compacte était glissante, mais ne cédait pas, sauf par endroits. Le silence se fit pesant, ponctué de grosses bulles glauques montant à la surface, et dont Phial vérifiait avec inquiétude qu’elles ne s’accompagnaient pas de traînées noirâtres annonciatrices. Par précaution, il se rapprocha  d’une digue, tout en tenant le cap au Nord.        <br />
              <br />
       Il y eut un bouillonnement de flots sur la droite. Le groupe se figea, et les Indiens bandèrent leurs arcs dans la direction suspecte. On crut entendre les ailes d’un volatile frappant l’eau en tentant de s’envoler, mais un bruit plus fort, la chute d’un corps volumineux dans l’eau, indiqua autre chose. L’efferverscence liquide reprit, se rapprocha, mêlée de grognements, de ahanements, des gémissement sourds. Etait-ce une bête en lutte contre un prédateur qui cherchait à l’achever sur place ? Ou la fuite d’un animal épuisé ? Le brouillard épais comme de l’ouate ne laissait émerger que des branches de fanguiers, fixes et convulsées.        <br />
       Une silhouette humaine sortit de la grisaille, avançant vers le groupe à vive allure. L’individu vit Phial et ses compagnons. Il s’arrêta net, poussant un hurlement désespéré. Puis il se ramassa sur lui-même et, grondant comme un fauve, se précipita.        <br />
       Phial vit les Aruyambi tourner leur arc vers lui et cria :        <br />
       « Non !, laissez-le passer. Il ne nous attaquera pas... Ecartez-vous ! »       <br />
       L’être hirsute, nu, pâle comme un mort, ralentit sa charge en voyant les hommes lui ouvrir un passage. Il émit un grognement étonné et redressant un peu le cou, la tête de biais, regarda chacun, scrutant de ses yeux rouges les intentions du groupe. Il sembla admettre que ces étrangers immobiles n'étaient pas offensifs, et s’engagea dans le couloir vide entre eux.        <br />
       Au milieu du chemin, il pivota vers Païcou, regardant fixement son arc et sa massue. Puis il s’avança vers lui, l’air décidé.       <br />
       « Oh... Dites, qu’est-ce que je fais maintenant ? fit Païcou d’une voix tremblante. Il a l’air de m’avoir pris en grippe.       <br />
       — Ou en affection, ironisa Capitaine-Papa, ce qui est peut-être pire !       <br />
       — Ne bouge pas, je pense qu’il veut prendre ta massue... Si c’est cela, donne la lui.       <br />
       — Bon, mais s’il m’agresse ?       <br />
       — Alors, on sera obligés de l’abattre. »       <br />
       Le misérable, musclé comme un primate, s’avança vers le jeune Indien, le cou à nouveau affaissé en avant, les yeux exorbités couleur de rubis, de la bave dégoulinant sur son menton, les doigts décharnés, cassés comme les dents d’un râteau.       <br />
       Au dernier moment, Païcou lui tendit la massue, et leva aussitôt son autre paume ouverte en un geste de paix, pour qu’il ne se méprenne pas sur ses intentions.       <br />
       L’homme stoppa, poussant un grondement rauque. Puis il s’empara de l’arme. Aussitôt il la brandit, mais figea son geste au dessus de lui. Sa tête semblait à nouveau un poids trop lourd au bout d’un cou de cordes tendues. Il poussait de petites plaintes inarticulées, en remuant une langue jaune, engluée, et regardait les mains de Païcou.        <br />
       Le jeune Indien les tournait lentement, pour affirmer qu’il était maintenant désarmé. Ceci eut pour effet de faire tomber la créature à genoux, sanglotante.       <br />
       « Tiens, je dois lui rappeler sa mère.       <br />
       — Non, susurra Phial, quelque chose sur toi impressionne ce Thrombe.       <br />
       — Un Thrombe ? » s’étonna Augustin.        <br />
       Païcou s’aperçut que l’étrange personnage ne réagissait que lorsqu’il lui présentait la main gauche,  à l’index de laquelle il avait placé l’anneau d’ambre ramassée à la porte de Michemin.       <br />
       Pour confirmer cette impression, il enleva la bague de son doigt et la tendit. Aussitôt l’homme sauvage se prosterna, front dans la boue, gémissant de terreur servile.        <br />
       « Je crois que c’est la bague de Ribodol qui lui fait cet effet.       <br />
       — Curieux... dit Phial pensif. Bon, mets-la hors de portée, et laisse-le s’éloigner de toi. »       <br />
       Comme s’il était maintenant sûr que Païcou n’allait pas utiliser les pouvoirs de la bague contre lui, le Thrombe se releva, le visage souillé de vase, et s’éloigna à pas lourds, tête entre les épaules, lorgnant derrière lui avec méfiance. Il disparut dans la brume dans la direction de la digue.        <br />
       On l’entendit marcher dans l’eau quelque temps. Puis il y eut un vrombissement suivi d’un claquement sonore et d’un glapissement terrifié. Et ce fut le silence, ponctué de clapotements .       <br />
       « Quelque chose a dû l'attraper, chuchota Arcomo... Quelque chose qui était tout à l’heure derrière lui ...       <br />
       — Tenons-nous sur nos gardes, dit Phial, et continuons notre marche; il ne faut pas nous éterniser dans ce lieu malsain. Allons... »       <br />
              <br />
       Il n’eut pas le temps d'en dire plus. Une ligne plate fendit le brouillard au ras des flots. Un bateau longiligne glissa silencieusement vers le groupe, occupé de plusieurs formes emmitouflées. A l’arrière de la barge, le Thrombe était couché, encore vivant, enserré dans les mailles d’un filet.       <br />
       La silhouette de tête se redressa, enleva son capuchon, et un gros visage buriné apparut, le front barré du bandeau rouge caractéristique des Mortanglars.       <br />
       « Ah Messignours, fit l’homme d'une curieuse voix chuintante, cette bête ne vous a pas fait de mal ? Nous étions presque sûrs de trouver des blessés et des morts...       <br />
       — Non, dit Phial, ce Thrombe a l’air trop faible pour attaquer qui que ce soit. Puis-je vous demander comment vous comptez en disposer ?       <br />
       — Oh, mais comme d’habitude, Monsieur, nous rétablirons sa santé afin qu’il puisse être échangé dans de bonnes conditions. Vous savez sans doute que nous ne vivons pas que d’une seule sorte de pêche ! »        <br />
       Il émit une sorte de couinement pouvant passer pour un rire.        <br />
       « Mais je me présente, Sufflant Vihl, maître pêcheur des marais.        <br />
       Il s'inclina très bas (de façon outrancière, pensa Augustin.)       <br />
       — Peut-être pouvons nous être de quelque utilité auprès de ces nobles visiteurs de nos déroutantes contrées ?       <br />
       — Mm, nous n’avons pas besoin d’aide, Signour Sufflant, répondit Phial, car nous sommes ici pour une partie de plaisir... Toutefois, la journée va vers sa fin, et un peu de repos dans une auberge de Mortangle pourrait plaire à plusieurs d’entre nous... Qu’en dites vous mes amis ?       <br />
       — Nous nous amusons trop ! dit Augustin...       <br />
       — Nous devrions déjà rentrer ? C’est trop dommage, renchérit Païcou (dont la grimace démentait les propos).        <br />
       — Ah bon ? Tiens, moi j’aurais bien été dormir dans un lit sec, dit Jean, toujours simple. Et il me faut panser cette épaule éraflée... par une brenèle en brame.        <br />
       — Si ce gentilhomme désire loger dans notre modeste canton, nous nous ferons un plaisir de l’y transporter.       <br />
       — Sans filet, fit Phial, de préférence.       <br />
       — Sa Signourie veut rire...       <br />
       —Bien sûr, je connais l’humour des Mortanglars. Eh bien, si Jean veut rentrer, nous n’allons pas le laisser partir seul, braves compagnons ?        <br />
       — Bien sûr que non ! »  dirent en choeur tous les autres.       <br />
               <br />
              <br />
       IX.       <br />
       Les Mortanglars       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Il y avait beaucoup de place sur le large plateau goudronné qui fendait silencieusement l’eau grise, et chacun s’assit aussi confortablement que le permettaient les bancs grossièrement équarris.        <br />
       Le grand Mortanglar se tenait debout à l’avant, sans appui, regardant attentivement le paysage qui sortait de la brume, tandis que ses trois acolytes plongeaient en cadence de longues perches dans l’eau.        <br />
       Phial essayait de voir la direction suivie, et il éprouvait de plus en plus l’impression qu’on n’allait pas vers le Nord, vers Mortangle, mais plutôt plein Ouest, vers la zone des étangs maritimes qui prolongeaient les marécages et s’ouvraient peu à peu sur l’océan, à travers une immense résille de chenaux et de bancs de sable.        <br />
       Si tel était le cas, l’intention des Mortanglars n’était pas du tout celle qu’ils avaient affichée à leur égard. Phial pensait qu’ils voulaient simplement les vendre avec le Thrombe aux acheteurs qui les attendaient probablement, en quelque mouillage secret.        <br />
       Le signour et ses compagnons pouvaient se rendre maîtres de l’esquif des Mortanglars, mais il savait d’expérience qu’ils ne sauraient les obliger à les emmener où ils désiraient. Le peuple des &quot;marins sournois&quot;, comme on les appelait partout sur l’île, était incroyablement retors, et rétif à toute persuasion. Rien que pour l’amusement, ils pourraient tourner en rond dans les palus pendant des jours, jusqu’à ce qu’un matin, leurs hôtes, épuisés, ne découvrent le bateau vide se dirigeant droit vers un bourbier en instance d’embrasement.        <br />
       Il valait peut-être mieux laisser croire aux bateliers qu’ils étaient leurs dupes, et les laisser rejoindre la ligne des étangs de mer, à partir de laquelle on pourrait obliquer vers l'îlot des Danseurs. Mais il faudrait réagir assez tôt pour ne pas être capturés par les marchands d’esclaves stationnés quelque part...        <br />
       Phial regrettait de ne pas avoir tenté l’affrontement avec les Magoulay. Malgré la fatigue de ses amis, ils auraient pu l’emporter, tandis qu’entre le marais et l’équipage spécialisé qui les attendait à la côte, les chances étaient désormais beaucoup plus minces. Il en était là de ses méditations amères, lorsque, se penchant sur Païcou pour lui servir un bol de soupe aux algues, le chef des pêcheurs faillit tomber du banc et se rattrapa au plat-bord.       <br />
       « Que vous arrive-t-il, fit Païcou étonné, j’espère que je ne vous ai pas fait de croche-pied involontaire ?       <br />
       — Non, non fit Sufflant Vihl d’une petite voix. Mais, pourriez-vous me dire où vous avez trou... trouvé cette bague, mon bon Signour ?       <br />
       — C est très simple, commença Païcou. C’est...       <br />
       — Il ne l’a pas trouvé, Monsieur de Mortangle, coupa Phial vivement. Cette bague lui appartient depuis toujours. C’est celle de sa famille.       <br />
       — Ah, fit le gros pêcheur d'un ton empreint d’une inquiétude plus grande encore. Mais alors, je ne comprends pas. Pour... pourquoi avez vous laissé filer ce Thrombe ?       <br />
       — Mon ami Phial va vous répondre, fit Païcou d’un ton hautain. Mais sachez que ma bague n’a pas failli à son usage immémorial...       <br />
       — Je... Je comprends de moins en moins, fit l’homme en secouant la tête.       <br />
       — Eh bien, dit Phial (se réjouissant de ce que le jeune Indien ait, cette fois, saisi le jeu qu'il fallait jouer), puisque ce noble Passeur me délègue la tache de tout dire à nos hôtes, voici : le pouvoir dont il dispose sur les Thrombes, et qu’il tient de qui vous savez (Phial étudia soigneusement les réactions de Sufflant Vihl à ces propos vagues à souhait, et ne fut pas déçu : un éclair de terreur passa dans son regard, très vite éteint)... ne l’oblige pas à se saisir de chaque individu rencontré. Il arrive que nous en laissions quelques-uns pour le commerce banal des Mortanglars.       <br />
       — Vous... Vous admettez que nous ne vous avons pas soustrait une proie ? dit le pêcheur d’une voix où perçait le soulagement. Nous n’avons pas interféré avec votre Droit ?        <br />
       — Vous avez bien failli, mon bonhomme, mais nous avons décidé que pour cette fois, comme nous avions laissé partir le Thrombe, vous pouviez en disposer... A condition toutefois, ajouta Phial, le regard éloquemment inexpressif, que nous parvenions bien à la destination que vous nous avez proposée.       <br />
       — B...bien entendu maître, bredouilla Vihl d’une voix soudain étranglée. Vous avez entendu, vous-autres ? dit-il aux barreurs. Nous avons toujours voulu conduire nos hôtes à Mortangle, n’est-ce pas ? Sans attendre la réponse, l’homme se leva, très agité , et se rendit à la petite cuisinière de cuivre au centre du bateau. Il enleva la toile qui couvrait un grand plat, découvrant une douzaine de dodus lupifers, dont l'oeil rond et vif démontrait la fraîcheur. — &quot;Qu'en dites-vous, mes nobles amis ? Vous siérait-il de goûter de ces excellents poissons ?       <br />
       — Pourquoi pas ? dit Jean en se frottant les mains.       <br />
       — Eh bien, préparez-vous à vous régaler de la meilleure cuisine du monde ! »       <br />
       Le Mortanglar, tout en devisant, s’affaira à préparer les lupifers, tirés de sa réserve personnelle, et les fit cuire à l’attention de ses “invités”, avec des petits morceaux de phluge et de mâchonnets.        <br />
       Il sortit aussi une grande fiole de glône de Canémo.        <br />
       — C’est ma tournée ! ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre de véritables amis !       <br />
       — Vous l’avez dit », renchérit Phial en levant son verre de bonne grâce (ayant remarqué que le bateau avait insensiblement repris la direction du Nord-Ouest).       <br />
       On mangea de bon appétit, mais, la méfiance régnant, chacun préférait la méditation et le soutien de la conversation était laissé au bavardage anodin et intarissable du batelier. Phial réfléchissait. Il ne comprenait pas pourquoi la possession de la bague de Ribodol avait hypnotisé le Thrombe, ni pourquoi Sufflant Vihl avait été tant impressionné par le même objet, qu’il en avait renoncé à une fructueuse transaction. Une fois rentré à Michemin, il ferait convoquer Ribodol pour tenter d’en savoir davantage.        <br />
       Le Thrombe, qu’on nourrissait sous son filet à l’arrière du bateau en lui jetant des déchets de poisson, se souleva soudain et montra du doigt quelque chose, en poussant des cris mi-apeurés, mi-plaintifs.       <br />
       « Eh, oui, dit le Mortanglar, il nous indique probablement la porte par laquelle il est arrivé .       <br />
       Un petit édifice de pierres massives paraissait encastré dans la digue qu’ils longeaient. Vu de face, cela ressemblait à la voûte d’une fondation de bâtiment ancien. En se levant, on distinguait le départ d’un grossier escalier descendant sous terre.       <br />
       « Je me suis toujours demandé comment les tunnels n’étaient pas envahis par l’eau  commenta le Mortanglar.       <br />
       — Oh, dit Phial rassemblant quelques souvenir érudits, je crois que la construction date des Charbiniots, qui étaient de prodigieux architectes souterrains.        <br />
       — Çà doit être çà » fit le Mortanglar, indifférent.        <br />
              <br />
       Capitaine-Papa n’osait poser aucune question à Phial de peur de commettre un impair utilisable par les personnages antipathiques qui les avaient pris en charge. Mais il se doutait bien qu'ils étaient pour le moment subjugués par la bague, presqu'autant que le Thrombe l'avait été. Il se promit, dès qu'il en aurait le loisir, d'interroger le Signour de Michemin.        <br />
       Peut-être le masque impassible de celui-ci recouvrait-il une pure ignorance, mais il en savait certainement davantage que lui-même sur ces étranges semi-humains appelés Thrombes. Pourquoi ces êtres massifs et musclés, animés d'une énergie bestiale, étaient-ils arrêtés par la vue de la gemme portée par Païcou ? Si la bague appartenait au vieux Ribodol, la risée de tout Michemin, cela signifiait-il que le chemineau entretenait un commerce avec les Thrombes ? Jouait-il un rôle inconnu de ses concitoyens, et qui lui donnait autorité sur des monstres comme celui qui grelottait derrière eux, misérablement plaqué sur le fond de la barge ?        <br />
       Les questions se bousculaient dans l'esprit aigu de Capitaine-Papa : avait-il bien entendu le Mortanglar à propos du surgissement du Thrombe hors d'un puits ? Si c'était vrai, la créature provenait-elle d'une carrière souterraine, ou bien venait-elle d'ailleurs, en empruntant un tunnel ?        <br />
       Qu'était-ce au juste qu'un Thrombe ? Une sorte de singe ? Improbable, car l'individu avait fait preuve d'une certaine intelligence. Il avait compris ses compagnons lorsqu'ils s'étaient concertés pour le laisser passer. Il s'agissait plutôt d'un homme, mais d'un homme réduit à la sauvagerie et à la terreur. Il agissait comme s'il fuyait une menace en comparaison de laquelle la méchanceté avide des Mortanglars  semblait bénigne. Quel traitement avait-il été infligé à cet homme, pour le réduire à un aussi triste état ?       <br />
       Capitaine-Papa en était là de ses méditations, quand on doubla une longue dune couverte de brusilles ondulant dans le vent, et des constructions basses apparurent, ici et là, enchâssées dans le sable, parfois presque enfouies.       <br />
       « Voici Mortangle, notre belle patrie», déclara le chef de l'expédition des pêcheurs.        <br />
       Concernant les Mortanglars, les questions étaient aussi nombreuses : vivaient-ils vraiment de pêche, ou n'étaient-ils au fond que des trafiquants d'esclaves ? En ce cas, à qui vendaient-ils ces Thrombes ? Les embauchait-on dans des bandes armées ? Ou bien les utilisait-on pour des travaux de force ? Qui pouvait vouloir employer des existences aussi avilies ?         <br />
       L'esquif effilé glissait maintenant sur un canal bien délimité, entouré de quais marqués par de grosses poutres. Il s'engagea dans un réseau de voies d'eau étroites, entre lesquelles, sur les lanières de terre qui les séparaient, apparaissaient des bâtis de planches, fantômes pâles dans la brume azurée. De loin en loin étaient érigés de vagues miradors de guingois, où des gardes se tenaient accoudés, le regard perdu dans les lointains.        <br />
       Une puanteur s'élevait de tas d'immondices, formés de cadavres d'esturgeons et de coquilles de glossules. Des milliers d'oiseaux vert de gris s’assemblaient en bruyants nuages à la verticale des détritus.        <br />
       Les barreurs orientèrent la proue du bateau sous un pont aux grosses piles enduites de bitume. De l'autre côté, on débouchait sur un lagon, que des bandes de chevaux roux traversaient sans appréhension, de l'eau jusqu'au jarret.        <br />
       En arrière d’une vaste assiette grise de sable collant, se concentraient des maisons plus hautes mais guère mieux bâties. Au fond, (au  Nord, pensa Capitaine-Papa, qui se repérait à la ligne imperceptible des monts Vinois), on voyait des façades bancales agrémentées de colonnes de pierres.         <br />
       « Notre palais de Ville, annonça le Mortanglar. Avez-vous déjà vu un si bel ensemble urbain ?        <br />
       — Mm, fit Phial amusé, c'est une architecture intéressante, un mariage de la planche, de la pierre et du sable...       <br />
       — Oui, nos femmes font de très bons maçons. Elles confectionnent les briques de boue de nos maisons. Monter au sommet des chantiers est aussi une excellente méthode pour accélérer l'accouchement de nos épouses.       <br />
       — Je n'en doute pas », dit Phial.       <br />
       L'attention des hôtes fut détournée du paysage par de vives démangeaisons. Une multitude de minuscules moustiques étaient passés à l'attaque, semblant ignorer les Mortanglars pour se concentrer sur les nouveaux venus à la peau moins marinée.       <br />
       Le plaisir visible des pêcheurs au spectacle des étrangers dévorés par leurs insectes familiers fut de courte durée. Impassible, Païcou sortit de sa besace un onguent dont il distribua des noix à ses compagnons, leur enjoignant de s'en enduire le cou. En moins d'une minute, les hordes vrombissantes, étonnées, puis consternées, firent demi-tour, repoussées par un arôme puissant, d'ailleurs fort agréable pour l'odorat humain .       <br />
       « Mm, je vais vous présenter aux Anciens, dit Sufflant Vihl, impressionné, ils seront flattés de recevoir une troupe de puissants magiciens, de la famille des porteurs du Sceau : je vous prie de débarquer par l'avant de la barque, pour ne point vous mouiller.       <br />
       — Touchante attention », dit Augustin.        <br />
              <br />
       L'entretien avec les Anciens se révéla éprouvant, compte tenu de la fatigue extrême des voyageurs.        <br />
       Phial témoigna d’une patience infinie devant la curiosité oblique des vieillards au visage fermé. Il finit par obtenir la jouissance d'une vieille roulotte abandonnée, dont l'avantage insigne était d'être située à l'écart du groupe de baraques. L'on s'y rendit en soutenant Pimlic qui dormait littéralement debout. La roulotte, munie d'un jeu de six roues géantes, semblait échouée dans la dune depuis des temps immémoriaux. Elle était vaste et personne ne se préoccupa de ses parois pourrissantes, qui suffisaient néanmoins à protéger ses occupants du vent du Sud, tiède et salé.        <br />
       Quand Phial fut certain de ne plus être épié, il ouvrit la petite cage que Taradelle portait au flanc, et qui contenait un oiseau minuscule : une sarmoiselle messagère, capable de retrouver son nid par tous les temps, et de jour comme de nuit. Le domicile du menu volatile n'était d'ailleurs pas très éloigné, puisqu'il s'agissait de la tour oiselière du palais de Trigône, à moins d'une heure de vol. Phial glissa dans l'anneau de sa patte un papier roulé, avec cette seule mention  : &quot;Mortangle ?&quot; Puis il ouvrit la main et la tendit au vent.       <br />
        Très à l'aise sur la paume de son maître, la sarmoiselle vérifia son intention en renversant la tête vers lui, bec interrogatif. Quand elle fut sûre que les grands doigts noueux ne se refermeraient pas sur sa frêle carcasse, elle n'hésita plus et partit à tire-d'aile, dans un froufrou soyeux, droit dans la direction voulue.       <br />
        Le Signour expliqua à ses compagnons qu'il conservait ce moyen de prévenir le gouverneur Mungabor de l'endroit où il se trouvait, en cas de grave difficulté. Or la situation était passablement préoccupante. Certains Anciens baissaient le ton en le regardant, mais il avait entendu à plusieurs reprises les mots &quot;millions de Fufes&quot; dans leur conversation véhémente. Phial se doutait que ces gens n'avaient pas renoncé à l'idée de les vendre ensemble au plus offrant. Il n'était pas impossible qu'ils aient été liés d'une façon ou d'une autre aux Magoulay, et qu'ils aient attendu la tombée de la nuit pour les faire prévenir de la présence du groupe. Autant dire qu'ils étaient quasi-captifs, et devraient peut-être se préparer à un combat sans merci, pour conserver leur liberté. On organisa un tour de garde. Phial et Augustin, malgré leur épuisement, prirent le premier quart, et  s'installèrent sur la dune poudreuse qui engloutissait le vieux véhicule. A l'aube, Païcou qui avait pris la garde, entra dans la roulotte en criant :        <br />
       « Debout ! Une troupe arrive... »       <br />
       Phial grimpa au poste d'observation et rassura bientôt ses amis. L'oriflamme porté par les cavaliers de tête de la formation armée qui traversait le lagon en leur direction, était celui des Joor de Pathiol. Bientôt il distingua le jeune Jostique, à côté de son père Jormail, chevauchant le gros Bourdiau, qui renâclait et écumait des naseaux. En arrière, se tenait la silhouette imposante du Signour Morhol, capitaine de la garde du palais gouvernoral, suivi de quelques cavaliers vêtus d'acier. Apparemment, les Joor avaient fait leur jonction avec les soldats de Mungabor. Ils étaient sauvés, au moins temporairement.       <br />
              <br />
       Jormail et Phial tombèrent dans les bras l'un de l'autre.       <br />
       « Mon cher ami, on peut dire que tu arrives à pic, Saputille de Brelouque !       <br />
       — Eh là, Phial de Parinofle, mon vieux compagnon de combat, tu as emprunté un curieux détour pour venir chez nous ! plaisanta Jormail. Tu connais pourtant la route ! Etait-ce bien nécessaire de venir s'échouer chez ces gluants personnages !        <br />
       — Tu railles, bon Parrain, mais tu sais sans doute que ce sont vos gentils cousins Magoulay qui nous ont poussés vers ce cul de basse fosse.       <br />
       — Bien sûr, mais ce sont aussi eux, en tout cas Dron, qui ont finalement permis de t'en sortir.        <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Quand son frère Sardon l'a prévenu de ton sort, et lui a rapporté les informations que tu lui avais délivrées à propos de Mungabor, il s'est senti mal à l'aise. Mais quand il a vu le capitaine Morhol, ici présent, faire halte à Pathiol en annonçant à voix haute qu'il partait à ta recherche, la panique l'a saisi ! Il a préféré tout dire, plutôt que d'encourir une terrible rétorsion. Comme il venait de recevoir la visite d'un émissaire mortanglar, il savait exactement où vous vous trouviez.        <br />
       — Ce qui fut bien utile, car, ajouta Morhol, d'une mâle voix grave. Comme vous le soupçonniez sans doute, à en juger par le point d'interrogation sur votre message, vous n'êtes point ici à Mortangle, mais à Maivase, un faubourg caché à quelques kilomètres de la ville.       <br />
       — Sacrediotte, je me doutais que ces Malcrotins étaient animés d'intentions sulfureuses ! s’écria Phial en se tapant les cuisses.        <br />
       — Mais vous ne pourrez rien prouver, soupira Morhol, qui releva sa visière, libérant une barbe rousse épineuse. Ce qui est dommage : je vous aurais bien aidé à leur flanquer une correction .       <br />
       — Bah, une autre fois, dit le signour de Michemin.        <br />
       — A propos, dit le capitaine, je vous ai rapporté quelque chose.»       <br />
       Il fouilla dans ses fontes et ramena au bout de ses doigts une minuscule cage de cuir.       <br />
       Passant le bec à travers les petits barreaux, la sarmoiselle poussa un cri enjoué, suivi d'une trille. Puis elle tourna le dos et, levant sa queue bifide, produisit une fiente.       <br />
       « Le sentiment du devoir accompli ! » commenta Phial.       <br />
       Et tous d'éclater de rire.       <br />
              <br />
       La compagnie leva joyeusement le camp. Sans un regard pour les Mortanglars qui formaient une haie blème et sinistre, on prit la direction de Pathiol, où l'on parvint tard dans la soirée.        <br />
       Une fête avait été préparée, dans la maison des Joor. On mangea, on but, on dansa, et Païcou fit un concours de jonglerie avec Jostique et des jeunes Pathiolans, avant de s'intéresser à un groupe de filles assises un peu à l'écart, près d'une fontaine. Il ne tarda pas à les faire rosir, au feu de propos que l’on n'ose rapporter ici.        <br />
       Au cours du festin, Jormail rappela quelques-uns des hauts faits d’armes dont Phial et lui avaient été témoins ou acteurs, dans leur jeunesse. Il rappela que leurs deux maisons étaient liées par le grand-oncle Karool Jion de May, un Pathiolan de haut lignage, qui avait quitté la ville quarante ans auparavant, pour s’expatrier à Michemin, où il pouvait s’adonner aux études érudites et aux expériences dangereuses qui étaient sa passion. Jormail admit en riant que ses compatriotes n’avaient rien d’intellectuel, et qu’ils considéraient avec mépris la recherche des vieux livres et des vieilles pierres, lui préférant l’ardeur bien vivante des courses de braques.       <br />
        Nombreux furent les visiteurs, et le clan des Magonautes honora fort tard de sa présence la loge au dessus de la cour. Même Dron Magoulay passa brièvement, inquiet de ce que Phial pourrait rapporter de son inhospitalité, et surtout de ses activités occultes à Mungabor. Peu rancunier, le signour de Michemin lui fit comprendre qu'il ne dirait rien. Soulagé, Dron se détendit et but une ou deux flûtes avant de prendre congé, la voix à nouveau forte.        <br />
       Augustin le regarda partir :       <br />
       « Cet homme semble nourrir des projets ...       <br />
       — Que voulez-vous dire ? dit Phial, engloutissant une brochette de foincles aux prunelles.       <br />
       — Il ne m'a pas paru vraiment apeuré, mais inquiet comme quelqu'un peut l'être, lorsqu'il est dérangé dans des calculs soigneusement pesés. Vous voyez ce que je veux dire ?       <br />
       —Vous avez raison, Augustin, je crois qu'il faudra garder un oeil sur les Magoulay, et sur Sardon, en particulier, qui est aussi bête que méchant. »       <br />
       On distribua enfin les mets principaux et les invités formèrent un grand cercle, discutant de toutes choses, et riant aux éclats.        <br />
              <br />
       Fatalement, la conversation finit par évoquer le péché mignon des Pathiolans : la course de Braques à travers la grande plaine steppique de la Roposa. Augustin avait un peu bu, et il décida de relever le défi que les cavaliers de la ville lui soumettaient, sous la forme de plaisanteries allusives.        <br />
       — Eh bien, Putrefolle! il ne sera pas dit qu'un Coriac se sera soustrait à une épreuve sportive de bel aloi ! fit-il en tapant sur la table. La nouvelle fit immédiatement le tour de l'assemblée, et un concert de &quot;vivas&quot; s'éleva. Trois ou quatre jeunes gens brandirent leur bonnet en signe d'engagement .       <br />
       On accompagna les compétiteurs sous la loge d'honneur, afin qu'ils présentent aux Magonautes la demande rituelle pour l'organisation d'une &quot;course civile&quot;, avec la &quot;participation de nos invités&quot;. D'abord réticent, le vieux Padouin Magonaute se laissa convaincre par son frère Janicet que l'on pouvait organiser une petite course sportive. Cela ne ferait pas de mal. Il suffisait de substituer aux grandes battes ferrées utilisées pour se débarrasser des concurrents (les étrangers attachés de force sur des chevaux), de simples rameaux de fanguier, dont les compétiteurs pourraient se fouetter à loisir, sans danger de blessures graves. La proposition du vieux sage fut acceptée avec enthousiasme et Augustin fut porté en triomphe par une foule de jeunes gens jusqu'à la place d'armes.        <br />
       On lui fournit un superbe braque noir à la longue crinière, à peine dompté, qui était censé répondre au nom de Tavalo. Puis les autres coureurs apparurent, entourés de leurs valets, plus ou moins bien réveillés, et l'on sortit des murs de la ville, suivis par la foule, en direction du lieu de départ.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       X.       <br />
       La course de Braques       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La quinzaine de concurrents en lice, le justaucorps armorié, descendirent en désordre la pente pelée qui séparait Pathiol de l'orée de la Roposa. Chemin faisant, les cavaliers expliquèrent à Augustin les règles de la course, et Jostique, qui se tenait à ses côtés sur Bourdiau, le Braque de son père, en qualité de Héros Accueillant, commentait certains détails.       <br />
       La course se déroulait sur un vaste circuit à peu près circulaire à travers la plaine. Il existait douze stations. Chacune d'entre elles était marquée par une statue, une placette ou un autel, sur lesquels les Poursuivis trouvaient abri.       <br />
       « Les Poursuivis ? demanda Augustin.       <br />
       — C’est nous, dit Jostique; toi, parce que tu symbolises l'Étranger, et moi parce que je me dois de te protéger pendant la course.       <br />
       — Ah, fit Augustin, guère rassuré. Et quel est le but du jeu ?       <br />
       — Oh, c’est facile ! fit d’un ton gouailleur l’un des membres du clan Magoulay, vous allez porter ce sac de cuir rouge, appelé la coquille, et qui est rempli de pommelles. C’est le trophée... »       <br />
       Il tendit le grand sac à Augustin et Jostique lui indiqua comment le placer sur son dos en serrant les sangles.       <br />
       « Voici, continua le jeune Magoulay : l'Étranger doit parvenir à la dernière station avec son sac. S’il y parvient, on lui remet en or le poids de pommelles qu’il contient. Notre but, en tant qu’adversaires de l'Étranger est de nous emparer de la coquille avant la dernière station. Si l’un d’entre nous y parvient, alors nous nous partageons l’or des pommelles. Nous récupérons notre mise avec bénéfice.        <br />
       — Cela me semble simple, dit Augustin.       <br />
       — Bien sûr, dit un autre coureur en riant, excessivement simple !        <br />
       — Ce sont les règles de la concurrence entre les coureurs qui le sont moins, rajouta un autre, qui n’était autre que le ferronnier Brézère Norage, fervent adepte des courses, mais joueur connu pour son impartialité et son honnêteté scrupuleuse.       <br />
       — Ah bon ?       <br />
       — Oui, à chaque fois qu'un concurrent rattrape l'Étranger, il a le droit de le combattre avec une arme. Dans un jeu normal, il peut utiliser une batte ferrée. Ici, nous n'aurons que du fanguier...       <br />
       — Il suffit alors de donner le sac de pommelles pour éviter le combat ?       <br />
       — Bien-sûr, mais c'est montrer de la lâcheté que ne pas tenter de s'emparer des pommelles ou de les conserver, ce qui est lourdement sanctionné.        <br />
       — Dans les courses habituelles, dit un autre Pathiolan, l'Étranger n’est pas libre de se défaire du trophée, qui est cousu sur le dos de son vêtement. Les Attaquants s’emparent alors de la personne même du porteur, ce qui est bien plus amusant... mais, soupira-t-il, nos Magonautes en ont décidé autrement pour cette fois, étant donné votre statut d’ami de Pathiol.        <br />
       — Et.. quelle est la sanction pour avoir abandonné le sac, enfin , le trophée ? , s’informa Augustin.       <br />
       — Oh, dit Brézère Norage, c’est simple : l'Étranger est plongé dans la mare de Floge, dont l’eau puante grouille de parasites urticants...       <br />
       — Ah bon. Et s’il perd, enfin, si je perds le sac au cours d’un combat ?       <br />
       — Vous devez essayer de le récupérer coûte que coûte, en combattant cette fois toute notre équipe.       <br />
       — Et si je n’y parviens pas ?       <br />
       —La mare de Floge !       <br />
       — Objection, s’écria Jostique indigné : vous savez bien que si les juges décident que la course a été menée loyalement et courageusement, l'Étranger n’est pas plongé dans la Floge, mais simplement arrosé symboliquement de glône.        <br />
       — C’est exact, consentit le ferronnier.        <br />
       — Et toi, quel est ton rôle ? demanda enfin Augustin au fils de Jormail.       <br />
       — En tant que Héros Accueillant, je dois te protéger. Je n’ai pas le droit de toucher moi-même à la coquille, mais je dois tenter tout ce qui est en mon possible pour empêcher un concurrent de t’attaquer et de s’en emparer. »        <br />
              <br />
       Au bas de la colline, les cavaliers s’installèrent sur une ligne approximative, face à l'allée qui s’enfonçait dans la forêt d’arbustes. Un membre âgé du jury, vêtu d’un poncho noir, remit à chaque coureur un rameau de fanguier aux pointes acérées.        <br />
       Puis, le vieil homme fit signe à Augustin :        <br />
       « Quand vous voudrez, dit-il. Et que le Dieu des Vannes vous soit propice !       <br />
       — Par où allons-nous ? demanda Augustin à Jostique.        <br />
       — Tout droit. Il n’y a pas de difficulté dans la première étape. Laisse ton cheval aller son train. Et quand je te dépasse, laisse le  suivre. »       <br />
       Augustin eut à peine besoin d’effleurer le flanc de sa monture : elle bondit en avant. La course prit immédiatement un train d’enfer. Le jeune homme, excellent cavalier, avait l’impression de filer dans un tunnel vert, son Braque volant au dessus des souches et des pierrailles. Une ombre blanche le doubla sur la droite : c'était Jostique, couché sur sa monture. Pendant quelques instants, le jeune Pathiolan le devança, puis il vira abruptement au pied d’un gigantesque agra, aussitôt suivi par le Braque d’Augustin. Risquant un coup d’oeil en arrière, celui-ci vit que la troupe compacte des poursuivants collait à eux, à quelques dizaines de mètres à peine, les Magoulay aux premiers rangs.        <br />
       Il était coutumier que la primeur de la chasse soit accordée au clan ayant déclaré son hostilité à un étranger ou à son protecteur. Aiguillonnés par la haine, on attendait d’eux qu’ils entraînent la course à un rythme implacable. Augustin sentait qu’ils gagnaient du terrain, malgré la vitesse de Jostique qui le tirait dans son sillage. Déjà il entendait dans son dos les cris rauques des coureurs s’excitant mutuellement à l’assaut. L’allée boisée était en cet endroit assez large pour permettre à trois chevaux de galoper de front. Deux Magoulay se séparèrent, comment pour le prendre en étau , tandis qu’un troisième se plaçait derrière lui, pour fouetter la croupe de la monture du poursuivi, l’affoler, l'obliger à des écarts pour le déstabiliser ou le ralentir et le placer à la merci des “accompagnateurs”. Ceux-ci n’auraient plus qu’à se pencher sur leur victime pour agripper le sac et arracher violemment le cavalier à ses étriers, le laissant traîner à terre jusqu’à ce qu’une sangle se détache.        <br />
       Augustin, tout courageux qu’il fût, ne comprenait pas pourquoi Jostique caracolait toujours devant, sans se soucier du dispositif qui se refermait sur son partenaire. Il sentit que le cavalier de droite se rapprochait de lui, rameau de fanguier prêt à le harceler. Il tourna brièvement le regard vers lui et reconnut le visage convulsé de Sardon Magoulay. Son inquiétude laissa place à une colère intense et il se prépara à se battre. Mais sa monture accéléra la cadence et la distance se creusa à nouveau entre lui et les poursuivants, enragés de déception.       <br />
       La course déboucha sur une plaine nue, plantée d’un mât où pendaient des objets noirâtres. A son pied, Jostique attendait, immobile, son cheval piaffant, les naseaux frémissants, les gencives dégagées et mousseuses. Le braque noir du jeune Européen rallia le site en un clin d’oeil et pila des quatre fers, puis il se retourna et offrit fièrement sa grande tête aux assaillants, la crinière secouée, les longues dents découvertes, prêt à mordre.        <br />
              <br />
       Les attaquants se séparèrent en deux flots et passèrent à distance du mât avant de se croiser en deux files circulaires, qui se rejoignirent un peu plus loin, s’assemblant en ligne sur un petit tertre périphérique.        <br />
       « Voila. Tu comprends maintenant pourquoi nous devions aller vite, dit Jostique imperturbable. La première étape est presque toujours à l’avantage des “Coquilles”, c'est-à-dire nous, les poursuivis, à condition d’aller vite sans tuer les chevaux. Heureusement, nous avons les meilleurs braques de tout le pays pathiolan. Tu as vu comme Tavalo a réglé son galop pour donner à croire qu’il allait être rattrapé ?        <br />
       — Oui, dit Augustin, je l’ai laissé faire.       <br />
       — Continue, c’est le mieux. Nous repartons tout de suite : c’est bien vu par les juges.        <br />
       — Où sont-ils ?       <br />
       — On ne les voit pas, mais eux ne nous quittent pas des yeux ! »        <br />
       Jostique piqua des deux, aussitôt suivi par la monture d’Augustin, qui hennit joyeusement.        <br />
       « Au moins, il y en a un qui aime çà ! » pensa le jeune homme mi-figue, mi-raisin.        <br />
       Cette fois, la troupe des poursuivants emboîta le pas sans délai, et la galopade reprit, dans des allées sinueuses, au milieu de bois de plus en plus touffus. La vitesse augmenta et Augustin se demandait comment il tenait encore sur son cheval, lancé comme l’éclair dans les branches basses sifflant de tous côtés.        <br />
       Augustin et Jostique avaient pris un peu d’avance lorsqu’ils débouchèrent sur un nouvel espace découvert. Des maisons de pierre y  ressemblaient à de gros dés jetés au hasard. Jostique fit signe à son compagnon de viser le Nord et s‘engagea sans hésiter par dessus les murets des jardins, abandonnés et stériles. Les maisons n’avaient ni portes ni fenêtres, et ne semblaient jamais en avoir eu.        <br />
       Les jeunes gens traversaient la zone des “villages morts” où jadis une autorité avait attiré la population des nomades de la Roposa, en leur faisant cultiver des champs irrigués. Les villages avaient été dédaignés par ces populations fières, qui avaient choisi leur propre voie pour se sédentariser : ils attaquèrent les passants à partir des nids d’aigle de la chaîne du Vinois. Ces pasteurs vigoureux étaient les ancêtres des Pathiolans. Les rares villages qui avaient été occupés quelque temps étaient aussi retournés à la steppe. Ils hébergeaient de petits renards gris, tandis que les terres environnantes naguère verdoyantes, avaient subi une remontée de sel à cause de l’irrigation, et s’étaient figées en plaques grises où seuls quelques arbres fruitiers fossiles rappelaient la tentative hasardeuse des modernistes de Clotone.        <br />
       Jostique attira son compagnon derrière le mur d’une “maison du peuple” un peu plus haute que les autres, mais tout aussi ruinée.       <br />
       « Séparons-nous... Les adversaires seront déroutés en voyant deux panaches de poussière. Ils ne sauront qui suivre. Tu comprends ?       <br />
       — Oui, dit Augustin, mais où nous retrouvons-nous ?       <br />
       — Tu vois cette pyramide “fondue”, au Nord-Ouest ?       <br />
       — Oui.        <br />
       — Très bien, décris un arc de cercle vers la gauche et puis rejoins la. C’est le but de l’étape.       <br />
       — D’accord. »        <br />
       Augustin se prenait au jeu. Il donna de l'étrier, et Tavalo s‘élança, s’allongeant comme un félin, frôlant à peine les obstacles variés : colonnades effondrées, restes de parapets, escaliers défoncés, jardins réduits à des sablières, mares salées revêtues de croûtes nauséabondes, fouillis de brusilles séchées...       <br />
       De temps en temps il se retournait pour guetter les poursuivants, mais il ne pouvait voir aucun nuage de poussière annonciateur, sinon son propre sillage. Il mit le cap sur la pyramide, content de la relative facilité de la course. Parvenu à un bloc de maisons de l’objectif, il eut soudain une intuition : les poursuivants avaient filé tout droit vers la cible, sans se séparer. Ils étaient probablement en train de bifurquer à droite et à gauche pour couper la route à leurs “proies”. L’évidence de la manoeuvre était telle qu’il était surpris que Jostique n’y eût pas songé. Il s’approcha au plus près de la route circulaire autour la place de la pyramide, et se cacha derrière une porte à demi éboulée. Quelques secondes après, une charge furieuse de cavaliers passa devant lui.        <br />
       Il attendit et traversa tranquillement la route, vérifiant qu’aucun attardé ne pouvait le voir. Puis il se rendit au trot au lieu de rendez-vous, situé au sommet aplati du monticule.        <br />
       Jostique n’était pas encore là, et Augustin se mit à compter jusqu’à dix, avant de se porter à son secours.       <br />
       Mais à neuf, Jostique arriva, le bras droit de son vêtement lacéré.        <br />
       « Bravo, fit le jeune Joor tout essouflé, tu te débrouilles mieux que je ne l’aurais soupçonné.        <br />
       — Tu ne t’attendais pas à ce qu’ils filent tout droit et ne nous coupent la route qu’à la fin ?       <br />
       — Euh, fit Jostique un peu vexé, je n’y ai pensé qu’en route. D’ordinaire, les gens ne font pas çà...       <br />
       — Oui, mais il y a les Magoulay.       <br />
       — Tu as raison, ce sont des sauvages.       <br />
       — Et maintenant ?        <br />
       — Je suppose qu’ils nous attendent quelque part... Ils ont le droit de nous tendre une embuscade.       <br />
       — Quelle est la cible suivante ?       <br />
       — Une petite île, au milieu d’une mare, dans la partie humide de la Roposa, en direction Nord-Ouest.       <br />
       — Est-ce qu’aller lentement est mal jugé par les arbitres ?       <br />
       — Non, du moment qu’on a quitté le refuge.       <br />
       — Bon, tu permets que je prenne une initiative, Jostique ?       <br />
       — Bien sûr, c’est toi qui porte la coquille...       <br />
       — Alors, on y va. »        <br />
       Augustin choisit d’avancer dans les ruelles le plus étroites possible des Villages Morts, tout en suivant la direction générale du Nord-Ouest. Bientôt une nuée grise l’avertit qu’ils avaient presque rejoint la troupe ennemie, laquelle s’était installée à un large carrefour pour les surprendre en pleine course.        <br />
       Descendant de cheval pour être moins visibles, les deux jeunes gens traversèrent la route perpendiculaire à leur chemin, sans se faire repérer. Puis, au milieu de la ruelle suivante, Augustin avisa une maison branlante dont la toiture de brusilles ne demandait qu’un coup de pouce pour s’écrouler sur la chaussée. Il dépassa la maison et, mit pied à terre, confiant les rènes de son cheval à son compagnon. Puis il grimpa sur le sommet du mur et poussa la masse de branches sèches qui tomba, en avalanche, obstruant l’étroit passage sur une bonne hauteur, soulevant une épaisse nuée. Puis il se remit en selle et fit signe à Jostique de l’accompagner à toute vitesse.        <br />
       Comme il l’avait prévu, les poursuivants, alertés par la poussière, se précipitèrent à la suite des uns des autres. Ils s'enfournèrent dans la ruelle comme dans un entonnoir, le premiers venant s’enfarger dans la paille acérée, les chevaux se cabrant, se retournant, vidant leurs cavaliers de leurs selles. Les suivants tentaient trop tard de rebrousser chemin, et venaient coincer les nouveaux arrivants.       <br />
       Bref, un méli-mélo royal dont les auteurs se réjouirent, en déduisant ce qui était arrivé du long délai qu’il fallut aux assaillants pour parvenir à leur tour à l’étape suivante. Augustin et Jostique profitèrent de leur avance pour reposer leurs chevaux sur l’île marécageuse, puisque le temps de refuge n’était compté qu’à partir du rassemblement des adversaires à sa périphérie.        <br />
       Mais ce qu’il avaient gagné en temps et en repos, ils l’avaient peut-être perdu sous d’autres aspects. Le clan des poursuivants arriva en effet épuisé, recru des coups qu’ils s’étaient infligés les- uns les-autres pour sortir de la cohue, mais leur silence et leur regard sombre augurait du pire : l’état de furie absolue où les avait conduit la ruse insultante d’Augustin signifiait que la bataille serait désormais à mort.       <br />
              <br />
       — Il faut charger tout de suite, dit Jostique. Leurs chevaux sont essoufflés.       <br />
       — Tu as raison, Allons-y.       <br />
       Sans perdre un instant, Augustin lança Tavalo et le jeune Joor l’escorta sans faillir, le poitrail blanc de Bourdiau saillant fièrement, prêt au choc frontal. Il ne s’était pas trompé : si les hommes étaient fous de rage, les chevaux, eux, étaient fourbus et devant l’assaut inattendu des deux Braques massifs, ils préférèrent s’écarter, malgré les coups d’étriers et les hurlements de leurs cavaliers.        <br />
       Augustin sentit le vent d’une épine de fanguier contre sa joue, mais il passa. La voie était libre, à condition de pousser immédiatement l’avantage.        <br />
       Jostique prit la première place, les guidant à toute allure dans l’herbe humide, dont les mottes s’envolaient au bout des sabots. On allait maintenant plein Ouest, où les deux stations suivantes étaient jumelées sur un seul site : deux plates-formes de pierre surélevées au milieu d’un gazon sans limites. Une pure épreuve de course que les montures en meilleur état pourraient remporter facilement.        <br />
       C’était compter sans le puissant animal qui portait Sardon Magoulay, un Braque de haute naissance qui avait connu plusieurs belles victoires. Sardon soutint le rythme des poursuivis, remonta sur Tavalo, et alors que celui-ci dépassait la première plate-forme pour parvenir à la seconde, il jeta son rameau de fanguier dans les jambes du fier animal. Touchée, la bête hennit et fit un écart si violent qu’Augustin fut éjecté et roula sur le sol.       <br />
       Aussitôt, Sardon sauta à terre et fonça sur le jeune homme étourdi, sortant un couteau pour couper la sangle de la coquille.       <br />
       Il ne put achever son geste. Jostique érafla durement le dos de sa main, le forçant à battre un instant en retraite. Augustin usa de ce répit pour courir sur le petit môle où l’attendait Bourdiau.        <br />
       Bientôt toute la troupe multicolore des attaquant arriva, hululant les mélopées traditionnelles de victoire, et acclamèrent Sardon qui les rejoignit.        <br />
              <br />
       Les “coquilles” avaient réussi à atteindre le cinquième refuge, ce qui était une rare performance, surtout en si peu de temps, mais ils avaient perdu un cheval : Jostique avait beau siffler Tavalo, celui-ci, le ventre et les jambes endoloris par le rameau, avait décidé de prendre des vacances en broutant tranquillement l’herbe un peu plus loin.        <br />
       Le lieu de départ réservé aux assaillants était à chaque fois un peu plus éloigné du refuge, et, à deux sur Bourdiau, Augustin et Jostique n’iraient pas loin. Une seule solution : ils courraient sus à Tavalo, et Jostique, qui connaissait bien ce cheval sauterait sur son dos, pour tenter de le remettre dans le droit chemin, tandis qu’Augustin prendrait la fuite vers la sixième borne, une antique tour phrisogeoise située sur la route pavée, toujours à l’Ouest.        <br />
       Cette stratégie rendait quelques chances à l’étranger : il serait porté par le meilleur cheval de Pathiol, tandis que le jeune Joor, davantage menacé, ne pouvait pas être attaqué, sauf pour répondre à ses propres offensives. On pouvait, en revanche, tenter de l’empêcher de rejoindre son “protégé”, en lui barrant la route ou en effrayant son cheval.       <br />
       La première partie du projet réussit, et Jostique enfourcha le cheval noir, qui se révéla plus rétif que prévu, hennissant et ruant furieusement.       <br />
       Augustin se dit qu’il aurait à compter désormais sur ses seules ressources. Il se souvint d’une histoire célèbre enseignée dans son enfance : le héros qui combattait tour à tour chacun de ses poursuivants. Il s’élança sur la vieille piste pavée, en réglant son allure sur celle des quatre ou cinq adversaires qui semblaient encore capables de soutenir un rythme sérieux. Sardon Magoulay en avait repris la tête, la main droite en sang. Augustin le vit tirer de ses fontes quelque chose qu’il reconnut immédiatement : une longue épine de travognard, tranchante et solide comme une épée d’acier. Il ne s'interrogea pas sur la légalité d’une telle arme végétale, car il sentait que le Magoulay, course ou pas, voulait maintenant sa peau.        <br />
       Augustin s’en remit au sort et à son talent de bretteur. Il arrêta son cheval, le fit pivoter sur place, et attendit Sardon le bras tendu, immobile, visant de son long rameau le sternum de son adversaire. Décontenancé, celui-ci continua sa charge, moulinant au dessus de sa tête comme s’il voulait décapiter le jeune étranger. Augustin demeura impavide et se tendit simplement en avant quand l’autre arriva sur lui, comptant sur l’allonge de son bras et sur la résistance du fanguier aussi bien que celle de Bourdiau. Tout fut plus simple qu’il ne l’avait rêvé : l’homme atteint en pleine poitrine fut éjecté de ses étriers en y laissant ses chausses et atterrit dans la boue, s’y encastrant profondément l'arrière-train.        <br />
       Augustin n’attendit pas son reste. Il reprit sa course, toujours en modulant sa vitesse sur celle du premier de ses poursuivants. Il s'agissait cette fois d'un jeune Magoulay très pâle, dont la résolution semblait plutôt tenir à l’emportement de son cheval. Il se laissa rattraper et, utilisa cette fois son rameau — passablement fléchi— comme une fleuret. Il batailla brièvement avec l’adversaire, puis, sentant son avantage, il feinta, passa en quinte et désarma le jeune assaillant. Comme celui-ci semblait vouloir revenir sur lui, animé de l’énergie du désespoir, Augustin eut recours aux grands moyens : il se servit de la coquille comme d’une “bola”, et expédia au Magoulay deux coups derrière les oreilles, dont le second l’envoya rouler dans le fossé.       <br />
       « Bonne faveur, Et de  deux ! » s’écria Augustin enivré.       <br />
       La tour phrisogeoise apparut droit devant, et le jeune homme choisit de ne pas s’y attarder une seconde, confiant en Bourdiau qui paraissait s’amuser autant que lui.       <br />
              <br />
       Il ne sut pas tout de suite que la course était terminée. Les six dernières étapes  ne furent qu’une promenade, car les Magoulay les plus agressifs étaient cloués au sol, Sardon presque pour le compte, et les autres n’avaient plus le feu sacré. Ecorchés par le tas de brusille du Village Mort, épuisés par la cadence, énervés constamment par un Jostique qui avait retrouvé sa puissance de harcèlement, et secondé par un Tavalo revenu aux bons sentiments, ils renoncèrent bientôt à la poursuite.        <br />
       La troupe penaude et débandée arriva à l’autel des Résultats, suivie d’un Jostique ironique et mordant qui l’accablait de quolibets.       <br />
       Augustin était arrivé depuis longtemps.       <br />
       On l’on avait cérémonieusement fait asseoir sur le trône des vainqueurs, quand survint Sardon, l’oeil vitreux et le souffle à demi coupé, soutenu par deux cousins. On attendit qu'il fut aligné avec ses compagnons de défaite, pour peser les pommelles du sac et déposer en vis-à-vis des poids d’or, évalués à une somme considérable de Fufes, en provenance du trésor des attaquants, augmentés d’une quote-part municipale.        <br />
       Augustin se trouvait fort encombré de cette fortune dangereuse. Sur le conseil de Phial, il décida d’en livrer une moitié au clan des Joor, et de rendre l’autre à la ville de Pathiol. Cette rétrocession étant plus importante que le gage de la ville, les Magonautes furent très heureux. Ils firent taire les Magoulay et leurs partisans, qui commençaient à exiger réparation. Lassé de tant de bruit, Dron Magoulay infligea une correction à son frère. Il lui cassa quelques côtes supplémentaires, et le plongea, pour le compte, dans la Floge, ce qui lui valut d’être couvert de pustules purulentes pendant un mois entier.        <br />
       Augustin conserva une belle pièce de 1000 Fufes d’or, qui fut regravée à son nom, avec l’intitulé suivant :       <br />
       “A l’ami de Pathiol, en éternel souvenir d’une victoire manifeste”.       <br />
       L’honneur était sauf pour les deux parties.        <br />
              <br />
       Totalement liquéfié par l’épreuve, Augustin s’assoupit dans les bras du trône. On le porta doucement, raide comme une souche de marocal, dans la maison des Joor, où il ne s'éveilla que quarant-huit heures après, sans se souvenir où il était.        <br />
       On le vit apparaître au milieu du patio d’honneur seulement vêtu d’un drap. “Qui suis-je ? Où vais-je ? D’où viens-je ?” demandait-t-il à Jormail ou à Phial en train de jouer au jacquet sur la margelle de la fontaine. Ils résistèrent à l’envie de le jeter dans l’eau tout vif. On lui fit plutôt apporter une eau de chiroine à la cordomille, et on l’installa à l’ombre douce d’un siquier, sur une chaise à bascule où il lui fallut quelques heures encore pour retrouver ses esprits.        <br />
       Il aurait encore plusieurs jours pour refaire ses forces, car Phial n’était pas pressé d’affronter un adversaire autrement plus dangereux et coriace que les Magoulay : le gouverneur de l’île, Paraday-Principus-Mungabor.        <br />
              <br />
       L’hospitalité chaleureuse des Joor incita la compagnie à s’attarder dans une ville devenue souriante et affectueuse. Les Indiens avaient élu résidence à la taverne où le ferronier Brézère Norage, qui les avait pris sous son aile protectrice, présidait à des conférences sur les Guyanes et, plus généralement, sur Outremonde. Encore un peu sonné, Augustin entreprit de longues déambulations autour de Pathiol, savourant la visite des sites qu’il avait traversés comme une fusée, sur le dos d'un des plus braves Braques de la contrée,Tavalo. Le cheval, donné par Joor au jeune homme en gage de haute estime, semblait apprécier la promenade autant que la bataille, et se livrait sans contrainte aux suggestions de son odorat quant au choix des pousses succulentes qui pointaient au hasard, sur le bord des chemins. Il raffolait tout particulièrement de salge et de pimpregarne.       <br />
               <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XI. La joueuse de tandoran       <br />
              <br />
              <br />
       La soirée s’annonçait délicieusement rafraîchie par les alizés, qui, en prime, chassaient au loin les moustiques importuns.  Dégustant du fruit de l’arbre à pain divinement cuisiné par l’épouse de Jormail       <br />
              <br />
       La semaine suivante, Augustin revint un soir avec Tavalo des cryptes du Village Mort. Il entendit résonner de mur en mur, un tambour.        <br />
       Les rythmes à deux temps des danses lourdes, et les tempos rapides à trois temps alternés, se succédaient avec fantaisie, sans parler des trilles et des staccati improvisés avec à-propos. Augustin se mit à la recherche du frappeur extraordinaire, s’attendant à découvrir de jeunes danseurs, fêtant le départ d’un soleil ardent, et contribuant à réveiller leurs ardeurs assoupies par la moiteur du jour.        <br />
       De ruelle en ruelle encombrées de taillis, il s’efforçait au silence entre les fougistrales épaisses, évitant d’accrocher ses manches aux fanguiers proliférant sous les porches d’anciens logis. Il se rapprocha ainsi du foyer du son, situé, lui semblait-il au croisement de ruelles et de routes, au lieu où s'élevaient les ruines d'un théâtre.        <br />
       La lumière adoptait des tons violets, qui donnaient au mélange de végétaux et de pierres une allure sépulcrale et pourtant douce. Augustin ne parvenait toujours pas à voir le mystérieux joueur dont la virtuosité ne connaissait plus de bornes.        <br />
       Le jeune homme contourna le parapet extérieur du théâtre, et comprit que le tambour battait sous un gigantesque chapougnet poussé de biais dans la fosse d'orchestre en déjointoyant ses marbres. Il descendit de sa monture qui se laissa docilement attacher à une colonne.        <br />
       Sous l'ombrage feuillolant, se muant en verte obscurité, Augustin vit deux mains voleter comme des ailes de papillon au dessus d'un instrument plat. Il s’approcha, craignant d’effrayer la personne. Mais le joueur était seul.        <br />
       Les yeux d’Augustin s’accoutumaient et distinguèrent les bras, les épaules et le contour d’un visage jeune, et semble-t-il, féminin. Augustin avança dans le chemin pour être visible. La joueuse ne s’arrêta pas lorsque le jeune homme fut devant elle.        <br />
       C’était une toute jeune fille, vêtue d’une tunique de blin gris serrée à la taille . Assise sur une souche, les jambes écartées autour d'un petit tambour de terre cuite, elle regardait devant elle, les yeux fixés sur un point au dessus d’Augustin. Celui-ci croyant avoir peut-être affaire à une aveugle, profita d’une pause entre deux percussions.       <br />
       « Bonjour...       <br />
       La jeune fille ne sursauta pas, et leva à peine les yeux :       <br />
       — Bonjour.       <br />
       — J'aime votre style, çà court comme le vent.        <br />
       — Merci, je suis flattée que vous trouviez agréable ma musique.       <br />
       — De très loin, et avec l’écho multiple, on croirait d'abord des moutons qui s'ensauvent, crécelle au col. Puis une armée de coursiers, foulant le roc. Ensuite, on imagine la ronde endiablée de fiancés en sabots. En s’approchant, les rythmes se décroisent et on entend l’artiste.»        <br />
       La jeune fille rit, et imita le son du pic-vert frappant à la porte de son arbre.       <br />
       « N'avez-vous pas peur en ce lieu désert ? demanda Augustin.       <br />
       — Oh, il n’y a pas de malandrons par ici. De toutes façons, je saurais me défendre... comme cela. Elle tapota le bord de l'instrument et Augustin sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle tapa plus vite et le jeune homme fut pris d’une grande envie de danser, tant le rythme était attrayant.       <br />
       — Ha, ha ! Voulez-vous dire que vous faites danser les éventuels agresseurs ?       <br />
       —Exactement, Signour, et je les entraînerais sans qu’ils puissent s’arrêter . Quand l’assaillant s’épuise, l’oreille encore pleine de ma musique, je suis partie. Depuis longtemps.       <br />
       — Amusant et intéressant. Puis-je vous demander où vous avez appris un art aussi remarquable ?       <br />
       —Oh soupira la jeune fille, il y a d’extraordinaires professeurs dans le quartier bohème de Sanabille, mais c’est aux garçons de haut lignage que l’on apprend cet art, et ceci afin de faire danser les filles quand ils le souhaitent.       <br />
       — Dois-je comprendre que ce privilège vous fut accordé de façon exceptionnelle ?        <br />
       —Oui et non, dit la jeune fille en secouant sa frange brune, mais étant l’unique héritière de mon père, le Phiagde de Sanabille, il se désola tant de ne pas avoir de fils qu’il m’éleva comme un garçon.        <br />
       —Et pourquoi ne vivez-vous pas avec votre famille sur Sanabille, si ce n’est pas trop indiscret ?       <br />
       —Ce n'est pas du tout indiscret. Je vis ici parce que j'aime les espaces de La Majeure. Ils conviennent à l'inspiration que je dois trouver pour devenir une Grande Joueuse. Je vis frugalement à l'abri d'une de ces maisons vides, et je travaille dans la solitude à me perfectionner jusqu'à ce que je me sente capable de jouer devant nos anciens. Alors seulement je rentrerai à Sanabille, et je demanderai à participer à la fête des Morts. Il y aura d'autres concurrents très habiles, et je dois m'entraîner sans répit. »        <br />
       La jeune fille se leva d'un bond, le tandoran au dessus de sa tête. Elle se mit à tourbillonner avec la grâce d'une plume, en marquant un tempo rapide. Tantôt se hissant vers le ciel de toute sa hauteur, tantôt se repliant comme une toupie sur le sol, elle immobilisait son petit visage gracile, pour aussitôt le projeter vers l'arrière ou de côté, comme la divinité hindoue à têtes et membres multiples.        <br />
       Émerveillé, Augustin ne la quittait pas des yeux.        <br />
       — Venez, dit la jeune fille lui tendant, depuis la tornade, une main qui l'invitait. Venez danser... Enfin, si vous voulez !       <br />
       — Volontiers, cette fois, dit joyeusement Augustin. Et il s'élança sur le sable blanc. Cela faisait si longtemps !       <br />
       Elle l'entraîna dans une folle ronde, enlaçant légèrement sa taille tout en agitant de son autre main ondulante, le tandoran qui vrombissait au dessus d'eux.        <br />
       Vite essoufflé, le garçon abandonna la danse après quelques tours, et se jeta sur l'herbe. Il regarda sa cavalière continuer au rythme d'une vive nobia. Enfin, elle s'envola, pour s'asseoir sur la grosse branche basse du chapougnet.       <br />
       « Bon, dit-elle avec une moue, vous dansez bien, mais vous n'avez pas beaucoup d'endurance.        <br />
       — Je l'avoue, fit le jeune homme, la pratique me manque et l'usage abusif du narguilé a sans doute réduit ma capacité respiratoire.       <br />
       — L'usage du quoi ?       <br />
       — Narguilé, une sorte de pipe de choulcave, où l'on fume une vapeur ayant d'abord filtré dans de l'eau parfumée.       <br />
       — Oh comme c'est amusant, cela plairait à mon père, qui fume beaucoup... Ce qui ne l'empêche pas de danser admirablement.       <br />
       — Votre père doit être une force de la nature.       <br />
       — On peut le dire ! Surtout ma pauvre mère, à qui il a donné mes douze soeurs.       <br />
       — Puis-je vous demander la faveur de me dire votre nom ?       <br />
       — Je suis impardonnable. Je m'appelle Ennelle, Ennnelle Trodon, et vous ?       <br />
       — Augustin .       <br />
       — Ce n'est pas un nom des îles, ou bien c'est un très vieux nom ...       <br />
       — Je ne suis pas si vieux...       <br />
       — Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, dit la jeune fille. Et soudain elle le regarda fixement. Augustin se perdit un instant dans le noir intense de son regard. Insouciante, elle détourna les yeux.       <br />
       — Pour être heureux, il ne faut pas savoir tout sur tout...       <br />
       — Que voulez-vous dire, Ennelle, cette phrase est énigmatique.       <br />
       — Je ne sais pas, soupira la jeune fille, sur votre visage, peut-être, je ressens...       <br />
       —Quoi ?       <br />
       —Une inquiétude, une volonté de comprendre, de remonter à la source...       <br />
       — Vous croyez ? mentit Augustin, qui se sentait rougir.       <br />
       — je n'en sais rien, fit Ennelle, secouant la tête. Il y a quelque chose, en vous, qui ne danse pas très bien, c'est sûr. Quelque chose qui enfonce ses ongles dans les muscles de vos épaules.       <br />
       — Ah bon.. Vous êtes un peu voyante ?       <br />
       — Non, mais la danse, la danse fait voir où s'attachent l'âme et le corps... Excusez-moi si j'ai été indiscrète, ajouta-t-elle en sautant de la branche. Je vais rentrer dans ma petite maison, il se fait tard.       <br />
       — Eh bien... au revoir.       <br />
       — Et vous, où allez vous ?       <br />
       —Je vais continuer mon voyage sur cette île. Mes compagnons se dirigent, je crois, vers le château du gouverneur .       <br />
       — Mungabor ?       <br />
       — Oui, c'est son nom.       <br />
       — Alors, faites très attention : il est plus dangereux qu’une immogre solitaire. Et sa femme également, Borach Maïch. Une comploteuse.       <br />
       — Comment savez vous tout cela ?       <br />
       — Ma soeur aînée Sariella travaille au château. Elle a une bonne place de comptable des vignobles. Elle n'est pas malheureuse et elle a la faveur du gouverneur, pour ne pas dire plus, mais je ne m'occupe pas trop de ses affaires. Il faut dire que Mungabor doit respecter notre famille. Un Phiagde de Sanabille, c'est tout de même un Signour... Et peut-être ne savez vous pas que mon grand père, Sapient Trodon, fut Villacope pendant dix années, il y a longtemps.        <br />
       — Pensez-vous que nous pouvons parler en confiance à vôtre soeur ?       <br />
       — Oui, c'est un amour. Elle ne vous fera jamais le moindre mal et vous pourrez vous appuyer sur elle pour beaucoup de choses. Mais je vous en prie, ne la compromettez pas !       <br />
       — Loin de moi cette idée.        <br />
       — Vous ne connaissez pas la susceptibilité jalouse de Borach et le caractère imprévisible de Mungabor.       <br />
       — Comment reconnaîtrai-je votre soeur ?        <br />
       — C'est une jolie brune avec de longs cils. Elle a le nez de mon père, un peu rond, brillant, une bouche à fossettes, un long cou de cygne. Hélas, depuis quelques années, son visage est souvent triste. Elle tient ses yeux mi-clos comme pour prier. Ses oreilles sont percées de glossules d'argent, et elle porte les cheveux tombant sur les épaules, à la mode de Sanabille. Je pense que vous pourrez la trouver à l'étage des Commis, vers le milieu de la forteresse.       <br />
       Quant à Borach, vous ne pourrez pas la rater, mais comme elle peut surgir n'importe où, et sous toutes sortes de déguisements, il vaut mieux que je vous la décrive. C'est une grande femme blonde assez maigre au visage carré, aux pommettes hautes. Ses yeux sont noirs, petits, vifs et mobiles. Elle a une bouche voluptueuse, une voix aguicheuse, d'une étrange sourdine. Elle parle vite, sur un ton autoritaire, en s'emmêlant dans les mots, et elle adopte facilement un rictus méprisant, comme ceci. »       <br />
       Ennelle fit une horrible grimace en remontant ses lèvres pour pointer en galoche son menton mignon. Tout aussitôt, elle se mit à rire, espiègle.       <br />
       « Malgré ses nombreux déguisements (de femme de ménage, de magde en voyage, de bourgeoise de Canémo, etc.) elle ne peut renoncer à porter de grands colliers de glossules roses.       <br />
       — Merci de tous ces renseignements, Ennelle, ils pourraient se révéler précieux, si l'ambiance du palais est aussi inquiétante que vous le suggérez. »       <br />
       Ennelle haussa les épaules et s'éloigna, rangeant son tandoran dans une grande sacoche de toile.       <br />
       « Je ne crois pas que vous risquiez grand-chose comme étranger. Mais les gens de la haute compagnie voudront certainement en savoir plus sur vous et votre pays. Dites en assez, mais pas trop... Adieu !       <br />
       — Adieu...        <br />
       — Ou plutôt au revoir... Car sur Guama, on se revoit souvent plus tôt qu'on ne le croit. »       <br />
              <br />
       Ennelle se retourna, souriante, et esquissa un pas de danse avant de disparaître derrière les brusilles sèches de la ville éteinte.       <br />
       Tavalo piaffa et hennit, quelque part au delà du bosquet, pour se rappeler à son maître.        <br />
              <br />
              <br />
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       XII.       <br />
       L’antre de Mungabor       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Comme la selle d’un chameau se tient en équilibre sur l’échine étroite de l’animal, le palais du gouverneur couronnait la colline, mangée par les falaises de la côte Nord. Un réseau de murailles déclives quadrillait les sommets et les cols, arpentées par de vigilantes patrouilles de soldats en tuniques vert-de-gris.        <br />
       Du côté sud, l'éminence se dégradait en blocaille de roches géantes, coupées par les gorges du Ru Fou. Cette rivière capricieuse descendait d'un chapelet de lacs sur les pentes du Wino, et formait, en contournant la base du palais, une suite de cascades vertigineuses. Enjambant le Ru Fou, une arcade de roche naturelle avait été creusée, à l'intérieur de laquelle un escalier de pierre montait vers le château sans sortir d'un boyau oblique. Mais il fallait d'abord passer les contrôles. Ils se déroulaient dans une pièce froide, creusée dans le pied rocheux. La garde gouvernorale composée de grands gabarits cuirassés, sinistres et rogues y vérifiait vos références, et il ne valait mieux pas être invité à un &quot;entretien approfondi&quot; dans un sous-sol obscur.       <br />
              <br />
       La compagnie de Phial était attendue, et nulle difficulté ne fut faite à aucun de ses membres. Le chef de la garde expliqua brièvement à Phial où ses amis seraient logés pendant les conférences auxquelles il devrait assister.        <br />
       « Quant à vous, Signour, fit-il d'une voix à peine courtoise, son Excellence vous attend au rapport aussitôt qu'il vous conviendra. »       <br />
       Tirant les montures derrière elle, la petite troupe passa les portes de fer. Elle s'engagea sur la pente raide aux gradins inégaux, plongée dans une pénombre que perçait de loin en loin la faible lumière de pierres irradiantes.        <br />
       Les yeux s'accoutumant, on distinguait des guérites creusées dans les piliers qui soutenaient le milieu du passage. Des gardes aussi immobiles que des statues, y surveillaient la progression des invités. La plupart des gens, impressionnés par le décor écrasant, montaient et descendaient en silence, ou chuchotaient respectueusement, comme la foule d'une basilique.        <br />
       « On dirait des singes Sufiak qui surveillent leur forêt depuis leurs trous d'arbres, fit Païcou d'une voix assez forte pour résonner sous les arcades.        <br />
       — Chht ! le tança Pimlic, vert de peur.       <br />
       — Eh, mon ami, aucune loi ne nous interdit de dire nos opinions, continua Païcou, très décontracté, voire provocateur.       <br />
       — Mm, dit Phial en se retournant vers le jeune Indien, on voit, jeune homme, que vous ignorez tout du pouvoir.       <br />
       — Le pouvoir ? fit Païcou, qu'est-ce que cet animal ? Nous ne l'avons pas sur le Rio Milpa... »       <br />
       Le jeune Aruyambi continua ainsi, de sarcasme en quolibet. Des passants interdits le regardaient, les yeux ronds. Certains serraient leurs enfants contre eux, pour les protéger du malheur qu'attirerait certainement ce fou. Rien ne se passa. L'escorte de Phial était sans doute d'un rang trop élevé pour être punie d'incartades infantiles. Toutefois Phial ne doutait pas un instant qu'une remarque acide sur les &quot;Sauvages&quot; lui serait servie au cours d'une réunion, par un conseiller bien en cour. Histoire de rappeler que, du haut de sa magnanimité, le ministère de son Excellence prenait connaissance du moindre événement.       <br />
       Une centaine de mètres plus haut, le tunnel débouchait sur une place pavée, souvent couverte de verglas, ce qui étonnait plus d'un visiteur, peu au fait des phénomènes climatiques de l'île. La place dite de l'Échange était entourée d'arcades où nichaient de nombreuses boutiques surmontées de leur entrepôt. Chaque comptoir recevait des marchandises d'un genre défini, la plupart du temps perçues au titre de l'impôt, et parfois échangées contre de la monnaie locale, battue par la trésorerie du palais. Une placette attenante, coincée entre deux puissantes tours, donnait sur les hostelleries et les tavernes où étaient accueillis —à leurs frais— marchands, diplomates et requérants.        <br />
       Malgré leur sourire commerçant, les hôteliers étaient des membres actifs de la police de Mungabor, et Phial avait mis ses compagnons en garde contre tout propos critique, même humoristique.        <br />
       Pour parvenir à leur gîte, les hôtes de marque —catégorie à laquelle appartenaient nos amis— devaient encore passer la poterne intérieure, grimper plusieurs étages de ruelles en lacets, toutes occupées par les casernes, et déboucher sur une plate-forme plantée d'arbres, donnant sur la falaise.        <br />
       Autant la place de l'Échange, surplombant les gouffres du Ru Fou, était froide et humide, autant la promenade de la place Haute était-elle nimbée de tiédeur, comme si l'on avait changé de pays en montant encore quelques centaines de marches. Une grande maison crépie à la chaux attendait les voyageurs : la &quot;Taverne de Clotone&quot;. C'est là que mes compatriotes devraient dormir, et que Pimlic et Jean devraient aussi loger. Seuls Phial et Augustin étaient priés de se rendre au palais lui-même, situé plus haut, et qui ressemblait à un fort espagnol, tout en chicanes basses, sauf, en son centre : un puissant bâtiment carré qui dominait tout le massif.       <br />
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       Profitant du bref moment où ils furent laissés seuls pour délester leurs montures de leurs affaires personnelles, Augustin fit part de ses inquiétudes à Phial :       <br />
       « Ne trouvez-vous pas gênant d'être ainsi séparés, en cas de coup dur ?       <br />
       — Je ne crois pas que ce soient là des mesures qui nous concernent particulièrement, fit le Signour de Michemin. Hélas, il en va toujours ainsi, car Mungabor est d'une méfiance maladive.        <br />
       Je suis persuadé que vos quartiers seront assez éloignés des miens, mais ne vous inquiétez pas : je saurai où vous avez été installé, et nous ne perdrons pas le contact.        <br />
       — Vous me rassurez à peine.       <br />
       — Ah, Augustin, un dernier mot avant que je ne sois enlevé auprès du chef suprême... Un émissaire venant de ma part frappera à votre porte quatre coups courts et un long... D'accord ?       <br />
       — Quel mystère ! Je m'en remets à vous... »       <br />
       Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Des soldats d'un style plus raffiné, à l'uniforme noir et à la collerette blanche se présentèrent aux portes de l'écurie, et se déployèrent comme pour en barrer l'issue. Ouvrant les rangs, leur officier, un homme dans la quarantaine, au visage constellé de taches de rousseur, vint saluer Phial.       <br />
       « Bonjour, Monsignour, nous vous escortons à vos appartements...       <br />
       — Bonjour, Latourrette, comment vous portez-vous ? demanda Phial avec bonne humeur.       <br />
       — Moi, çà peut aller, dit l'homme, mais mes articulations souffrent d'aller et venir entre le froid et le chaud...       <br />
       — Ah, je vous plains, mon bon », fit Phial en clignant de l'oeil en direction d'Augustin.        <br />
       L'officier continua à se plaindre, tout en manipulant les nombreux jeux de clef des grilles d'entrée. De couloir en douve et d'escalier en passerelle, il ouvrait les portes devant les deux visiteurs, tandis que le groupe des soldats silencieux fermait la marche, les enveloppant de manière si compacte qu'Augustin avait du mal à observer les détails du labyrinthe qu'ils traversaient.        <br />
       Ils parvinrent enfin dans un jardin bien taillé, au fond duquel se dressait une façade ornementée, aux colonnades doriques raffinées. Un passage sans grilles s'y ouvrait, donnant sur une entrée majestueuse, et, plus loin, sur un patio carré, dont l'ouverture vers le ciel était rétrécie par de vastes toitures en surplomb, soutenues par des poutres d'ébène sculptées .        <br />
       « Voici votre chambre, annonça Latourrette à Augustin en désignant une étroite porte noire aux reliefs gothiques.        <br />
       — Et en voici la clef, ajouta-t-il. L'on vous y servira les repas et tout ce que vous pourrez désirer. Vous avez le loisir d'aller et venir à votre guise dans les espaces ouverts, et je vous conseille de vous rendre ce soir aux grandes salles de la façade Nord, où ont lieu les réceptions ordinaires de cette semaine. Souhaitez-vous qu'un page vous soit confié, qui pourrait vous servir de guide ?       <br />
       — Je ne sais pas, dit Augustin, perplexe.       <br />
       — Ne vous sentez pas gêné de refuser, cher Monsieur, dit le chef de la garde. Nous ne voulons vous imposer aucune présence indiscrète. D'ailleurs, ajouta-t-il sur un ton léger, son Excellence le gouverneur est généralement bien informée. Point n'est besoin d'en rajouter. N'est-ce pas mes amis ? »       <br />
       Les soldats interpellés eurent un rire forcé; Augustin crut les voir blêmir, leurs regards attirés vers l'extrémité du couloir. Mais il n'y avait personne dans l'ombre des agras nains du jardin suspendu.       <br />
       « Eh bien, à plus tard, dit Phial en serrant la main d'Augustin. Amusez-vous sans réserve, tandis que je subis ces corvées protocolaires ! »       <br />
       Latourrette renchérit aussitôt :        <br />
       « Monsignour a raison de se plaindre ! Quel sacerdoce que le devoir politique sur cette île ! C'est ce que dit toujours notre Gouverneur...       <br />
       — Et notre gouverneur a toujours raison.       <br />
       — Je vous précède, Monsignour.       <br />
       — je n'en ferai rien... »       <br />
       Augustin sourit en regardant le groupe s'éloigner, se berçant de politesses à l'insignifiance palpable. N'affirmaient-elles pas à qui était chargé de l'entendre, à l'autre extrémité de quelque tube d'écoute, que rien de sérieux n'était à dire en ces lieux, sous peine de danger mortel ?        <br />
       Augustin fit le tour de sa belle chambre aux tentures de soie et aux meubles étirés en hauteur. Puis il se jeta sur le lit à baldaquin, et se dit qu'il devrait rester éveillé. Il s'endormit aussitôt.       <br />
       Quand il se réveilla, la nuit était tombée. Il sortit sur le balcon, vertigineusement accroché à la paroi Nord et admira le ciel étoilé, encore clair vers l'Ouest. En se penchant, il ne distinguait rien au dessous de lui, mais le son régulier qui s'élevait de l'abîme évoquait le ressac. La mer, au pied de la falaise. Aucune chance de s'échapper par là. En revanche, sur la gauche, le retour du balcon empiétait sur la façade occidentale, enveloppant un moëllon en saillie, dont les jumeaux s’espaçaient à intervalles d’un mètre, jusqu'au jardin bien dessiné. En cas d'urgence, il pourrait peut-être en user comme d'échelons.        <br />
       Le regard du jeune homme courut au delà de la rambarde extérieure du parc. Au delà, il ne voyait que l'arête du toit de l'auberge de Clotone, faiblement éclairée par des pierres luminescentes. Mais que de circuits compliqués pour parcourir l'espace entre le jardin et l'auberge ! Pour rejoindre ses amis, une solution aérienne serait sans doute plus aisée.       <br />
       On frappa à la porte. Deux coups seulement. Augustin alla ouvrir et trouva devant lui un valet de douze ou treize ans, aux immenses yeux en amandes, et dont la profonde révérence réduisit la taille à bien peu de chose .       <br />
       «  Bonsoir, Monsieur, fit le petit bonhomme d'une voix flûtée, je vous informe que la fête d'Aran (Mardi) se déroule en ce moment dans les salons de la réception ordinaire. Son excellentissime Borach Maïch, notre chère Gouvernoresse, vous adresse ses salutations et vous invite chaleureusement à vous y rendre. »       <br />
       A mesure qu’il dévidait son discours, Augustin se rendit compte qu'il ne s'agissait pas du tout d'un enfant, mais d'un jeune adulte nain.        <br />
       « Volontiers, je vous demande quelques instants, afin de me rendre présentable.       <br />
       —Prenez tout votre temps, fit le Nain. La fête ne commencera pas vraiment avant deux heures. Elle durera toute la nuit...       <br />
       — Et c'est tous les jours comme cela ?       <br />
       —Oui, sauf lors des fêtes extraordinaires, pour la visite de personnages d'Etat, car elles ont lieu dans le grand salon occidental. Et bien sûr, sauf Jiovalan et Thecuman, qui sont nos jours de repos.        <br />
       — Ah...       <br />
       — Monsieur, puis-je vous demander de porter ceci ? »       <br />
       Le petit valet tendait à Augustin un masque noir de jais, surmonté d'ailes de corbeau.       <br />
       « C'est un bal masqué ?       <br />
       — Toutes nos fêtes sont masquées, notre Gouverneur l'exige , fit le Nain, étonné qu'Augustin ne sache pas ce fait élémentaire.       <br />
       — Bien , donnez moi le masque. »       <br />
              <br />
       Les salons des fêtes Ordinaires étaient situés au même niveau que la chambre d'Augustin, bien après l'atrium. De longues tables nappées étaient dressées contre un mur, garnies de mets variés et de carafes multicolores. Un orchestre installé sous un dais de bois jouait, dans le plus profond ennui, des airs protocolaires.        <br />
       Des groupes de personnes masquées s'étaient formés ici et là, perdus dans l'immensité réfractée par de hautes glaces, et multipliée par les piliers en quinconce. Augustin s'avança, désoeuvré, grappillant de petites choses comestibles, puis il s'assit sur un banc doré, et regarda les gens qui entraient, de plus en plus nombreux.        <br />
       Il se demandait s'il saurait reconnaître sous leurs masques Borach Maïch ou même Sariella, la soeur de la danseuse au tandoran. Mais personne ne répondait au signalement des deux femmes, car les présentes semblaient être fort âgées, peut-être les épouses d'officiers en retraite.        <br />
       Augustin s'aperçut d'un détail amusant : de son banc, en s'asseyant d'une certaine manière, on pouvait suivre ce que se disaient à voix basse deux vieux hommes en frac, assis sur un banc symétrique de l'autre côté du salon, et qui semblaient, d'après leurs dires, être bibliothécaires au palais. Le jeune homme occupait-il une place dédiée à l’espionnage de la cour, ou cette particularité phonique était-elle un pur hasard ?        <br />
       Il  n'eut pas le temps de s'interroger d'avantage. Un brouhaha se fit entendre près des portes, et les laquais se figèrent au garde-à-vous, tandis qu’un bouquet de personnalités aux vêtements et aux masques opulents faisaient leur entrée.        <br />
       Une petite foule se rassembla aussitôt sur le parcours des nouveaux venus, mais sans dépasser une certaine limite symbolique. L'attention semblait surtout polarisée par un petit homme aux cheveux blancs et au masque d'or, plutôt bien en chair, qui précédait plusieurs personnages aux riches vêtures. Il était lui-même drapé d' une tunique de soie émeraude aux mille reflets, tandis que des dizaines de gemmes épinglés sur le côté droit de sa poitrine chatoyaient, telles de minuscules décorations.       <br />
       Augustin sut que c'était Mungabor. Puis il vit Phial, sur sa gauche. Il avait failli ne pas reconnaître le signour de Michemin, non pas à cause de son masque qui ne cachait rien de son nez altier ni de ses tristes cheveux noirs, mais parce que son pourpoint de paillettes crème jurait complètement avec sa personnalité habituelle, plus à l'aise dans un justaucorps de cuir crasseux. Augustin se retint de pouffer.        <br />
       Il s'attarda sur un personnage massif et carré à la barbe rousse, dont l'allure lui disait quelque chose. C'était le capitaine Morhol qui dirigeait l'escorte venue les tirer des griffes des Mortanglars.        <br />
       Personne d'autre ne lui était connu. Le regard d'Augustin flotta, puis revint sur quelque chose de très inquiétant : près du buffet, sifflant un verre de breuvage rose, il y avait un homme en noir portant non pas un loup de fantaisie, mais bien... le casque  si particulier de l'agresseur de Nadja Benjou.       <br />
       Une sueur froide envahit le jeune homme. Il prit les devants, se leva et s'approcha du personnage, faisant mine de se servir une assiette de viandes. Se rapprochant encore, il croisa son regard. L'autre, indifférent, ne le soutint pas. Augustin avait maintenant la certitude que ce n'était pas Nardor Botulis. Mais l'uniforme était le même, et le casque d'un modèle proche, en version d’apparat. Il faudrait en savoir plus sur l’ordre militaire auquel appartenait son propriétaire. Sans doute le même que celui du tueur lancé aux trousses de le belle Nadja .        <br />
              <br />
       Les yeux prolongés par deux ailes de tourterelle bleues, une jeune femme aux longs cheveux bruns était paisiblement installée à côté de la coupe de caviar doré. Elle en dégustait une petite assiette à la cuiller. Amusé, Augustin lui demanda si c'était bon, et ne s'attira aucune réponse, sinon un regard profond, un peu étonné. Elle se détourna et se leva immédiatement pour accueillir Mungabor qui venait vers elle. Il la prit familièrement par le bras et lui glissa quelques mots à l'oreille. Elle acquiesça avec empressement, prit le pli qu'il lui tendait discrètement et le fit disparaître dans son corsage. Puis elle disparut par une porte cachée dans un élément de bibliothèque murale.        <br />
       Quelques instants plus tard, elle revint et se tenant dans l'embrasure, elle souleva son masque pour essuyer son visage éprouvé par la chaleur de l'action.        <br />
       Aussitôt, la description de sa soeur par Ennelle, la danseuse de la Roposa,  revinrent à la mémoire d’Augustin :       <br />
       « Une jolie brune avec de longs cils, le nez un peu rond, brillant, un long cou de cygne... Son visage est souvent triste. Ses oreilles sont percées de glossules d'argent, et elle porte les cheveux longs tombant sur les épaules, à la mode de Sanabille. »       <br />
       C'était sûrement Sariella...       <br />
       Il s'approcha vivement d'elle.       <br />
       « Encore vous ? fit la jeune femme inquiète, je suis occupée, vous....       <br />
       — Sariella ?       <br />
       — Oui, fit l'intéressée, surprise, comment le savez-vous ? Elle fronçait les sourcils, cherchant à saisir ses traits sous son masque corbeau. Est-ce que je vous connais ?        <br />
       — Non, mais votre soeur Ennelle m'a parlé de vous. »       <br />
       Elle porta sa main à son coeur.       <br />
       « Ennelle ! çà alors... Comment va-t-elle ?       <br />
       — Elle danse à merveille.       <br />
       — Oui, c'est la plus grande danseuse du clan... Mais, se reprit-elle, comment la connaissez vous ?       <br />
       — Nous nous sommes rencontrés à Pathiol et nous avons eu une grande conversation... Elle a appris que je devais venir ici avec mon ami Phial d'Atoy, et ...       <br />
       — Alors c'est vous le jeune homme d'Outremonde ? J'aurais dû m'en douter... »       <br />
       Elle soupira :       <br />
       « Ce palais n'est pas un endroit pour vous... et Phial ne peut guère vous être utile en ce moment. Il a trop à faire pour éviter d'être piégé par Mungabor.       <br />
       Elle regarda à droite et à gauche, avant de continuer à voix basse.       <br />
       « Il y a de l'orage dans l'air. Quelque chose se prépare. Je ne voudrais pas être là quand la colère du Gouverneur va s'abattre... Mais venez par ici. »       <br />
       Sariella entraîna Augustin à l'abri des regards, dans un boudoir aux murs peints de scènes champêtres, arrangées en trompe-l'oeil autour d'une vraie fontaine.       <br />
       « J'ai très peu de temps. Le grand homme est en conférence avec de mystérieux plénipotentiaires, mais je dois le rejoindre d'ici une ou deux minutes. Je lui sers de factotum, vous savez. Beaucoup de messages passent par moi. Je n'ai encore pas compris pourquoi il m'accordait tant de confiance...       <br />
       — Vous en montrez-vous digne ?       <br />
       — Hélas oui... Jamais je ne regarde le contenu des billets; je connais trop le prix à payer pour les indiscrétions les plus bénignes.        <br />
       — Peut-être Mungabor sait-il que vous êtes capable de résister à la curiosité...       <br />
       — Non... il me laisse souvent entendre de quoi il s'agit, pour que je puisse prendre langue utilement avec le correspondant, sans toutefois me confier des fonctions diplomatiques. Je pense qu'il ne fait passer par moi que certaines choses plutôt anodines, comme s'il voulait qu'on sache, du côté des gens auxquels je suis liée, c'est-à-dire la classe noble de Sanabille, qu'il se comporte correctement en affaires.        <br />
       — Votre jugement, je veux dire, celui de Sanabille, est-il donc si important pour Mungabor ?       <br />
       — Oui et non. En un sens, il s'en fiche, car Sanabille n'est qu'une petite île sans importance. Mais de l'autre, c'est la résidence d'un personnage redoutable, que nombre de gens avertis considèrent comme le véritable maître de tout l'archipel : Savroun le long. On le nomme aussi le Signour des Morts...       <br />
       — Pardonnez-moi si je vous pose la question qui me brûle les lèvres.       <br />
       — Faites donc, ami.       <br />
       — Avez-vous effectivement un lien avec ce Signour... des Morts ?       <br />
       — Personne n'est lié avec Savroun. C'est un être solitaire qui vit retiré dans des montagnes inhospitalières, et sans aucun rapport avec les populations de Sanabille. Mungabor entretient des illusions à ce sujet. Et je dois dire que je laisse planer le doute, car, sans cela, j'aurais fini depuis longtemps dans une oubliette ou au fond d'un gouffre.       <br />
       — La vie semble bien difficile dans ce palais.       <br />
       — Oui, et je vais vous laisser, pour continuer à vivre...        <br />
       — Pourquoi restez-vous, Sariella ?       <br />
       —Ce serait trop long à vous expliquer. Disons que Mungabor, malgré toute son inhumanité, a su, il y a longtemps, m'intéresser... à l'être fragile qui est en lui. Depuis, nos sentiments se sont beaucoup affaiblis. Mais... »       <br />
       Elle soupira et fit un geste évoquant la fatalité.       <br />
       « Si vous avez besoin de quelque chose, jeune étranger, n'hésitez pas à me le demander.  »       <br />
       Elle s'éclipsa, légère et triste.       <br />
              <br />
              <br />
       Augustin déambulait dans les salons, arpentait les corridors, et regardait distraitement les tableaux posés sur la soie tendue des parois.        <br />
       Il y avait beaucoup de scènes mythiques sur la guerre entre Phrisogeois et Charbiniots. Les premiers étaient représentés en vêtements fins et dans des décors urbains somptueux, les seconds étaient figurés comme des rustres farouches, aux armures maculées de sang. D'autres oeuvres montraient les exploits de héros, le cou toujours orné d'un torque d'or à pierre violette. Dans plusieurs scènes, les héros étaient unis à de belles jeunes filles voilées, au milieu d'un choeur de femmes encapuchonnées de gris. L'idylle était consacrée près d'un autel aux formes primitives, sous l'égide d'un vieillard de haute taille escorté de deux acolytes.        <br />
       Une majorité de toiles était consacrée à un thème violent : la capture, au milieu de sombres forêts, de créatures anthropoïdes monstrueuses, ressemblant, en bien plus grand, au Thrombe des marais de Mortangle. Un autre genre favori était la course de Braques, imaginée de manière lyrique, le plus souvent par une suite de petits cadres marquant les stations successives de la compétition. Augustin éprouva un frisson rétrospectif, mais il s'amusa des situations critiques ou grotesques où les artistes se plaisaient à placer les concurrents malheureux.        <br />
        Plus fastidieuses étaient, dans certains couloirs latéraux, les longues séries de portraits des célébrités passées de l'archipel. Sur les plaques de bois doré qui identifiaient les personnages, on pouvait lire des noms et des qualités, associées à des dates de naissance et de mort.        <br />
        Il y avait trois genres de plaques : les grandes ovales, étaient réservées aux &quot;Empereurs de Longuor&quot;, titre ancien qui semblait avoir disparu depuis longtemps. Les petites carrées étaient attribuées aux &quot;Villacopes&quot;, dont Augustin avait appris de Phial qu'ils étaient les grands administrateurs de l'Archipel. Enfin, les médaillons octogonaux désignaient les &quot;Protomes Minusaï&quot;, titres curieux que le jeune homme ne réussit pas à clairement situer (peut-être une expression créole pour parler des &quot;premiers ministres ?&quot;).        <br />
              <br />
       La série des empereurs attira son attention. On y trouvait des noms étranges, comme Flangron Nardolé II et III, ou Zigmon Nardolé, Walbon Mungar, ElwoIin Fich’eac; ou encore Myriapous Fich’eac. La plupart de ces gens avaient régné plus de six ans, et la dynastie des Nardolé était restée un demi-siècle au pouvoir.        <br />
       Grâce à l'une des plaques où les dates étaient indiquées sous le double registre de la datation Guamaaise et du calendrier chrétien, Augustin put reconstituer l'époque des &quot;empereurs&quot;: 520-599, soit 1662-1741. Au passage, Augustin se promit de demander à Phial à quel événement correspondait l'année zéro, soit 1142 de l'ère chrétienne, au plus fort des croisades franques en Orient.       <br />
       La liste des Villacopes, bien rangés dans l'ordre diachronique ne commençait qu'en 605. Peut-être une période révolutionnaire s'était-elle intercalée entre le régime des empereurs et celui du Villacopat ? Toujours est-il que celui-ci semblait avoir été inauguré par un certain Lantin Braightch qui gouverna dix ans, jusqu'en 615 (soit 1747-1757), suivi de Léonoros Dyocard (trois ans : 1757-1759 ). Le suivant ne prit le relais qu'en 1767, et Augustin se demanda ce qui s'était passé entre temps, jusqu'à ce qu'il découvre que la liste des Protomes Minusaï comblait les interstices : il s'agissait donc bien de gouvernants, mais dotés d'un statut différent. Le jeune homme put ainsi reconstituer la collection des maîtres officiels de l'archipel depuis plus d'un siècle :       <br />
              <br />
       Vienèse Milone , Villacope (1759 -767)       <br />
       Hontard Sixtuffe, minus (1767-1771)       <br />
       Sokalitos de Solidos , minus, (1771-1782)       <br />
       Berto Sigmarin, Villacope (1783)       <br />
       Constantinos Praximard, minus (1783-1798 )       <br />
       Chrisdouiche et Aniatelle Praximard, pseudo-villacopes (1798-1799)       <br />
       Léole Molineaux, Villacope (1799 -815)       <br />
       Mardon Supiard, minus (1815-1817)       <br />
       Audoin Walpipe , Villacope 1817 -1825))       <br />
       Troupol Durauburnes, minus, (1825 -1828)       <br />
       Philon Poutiargues , Villacope (1828 -1832)       <br />
       Alan Mockepetiot, minus (1832 -1838)       <br />
       Nibard Utilon, Villacope, (1838 - 1840)       <br />
       Sapient Trodon, minus, (1840-1850)       <br />
       Phingel Magdaz ; minus (1850-1859)       <br />
       Lucien Moutard, Villacope,  (1859 -1867)        <br />
       Mulibron Ortiflan (1867-....)       <br />
       Il n'y avait eu aucun Minus depuis 23 ans, et le dernier Villacope paraissait encore en exercice. Il bénéficiait d'un tableau plus grand que les autres, et situé, seul, au milieu d'un mur. Il s'agissait d'un homme replet, au teint aussi fleuri que son nom, et qui régnait, semblait-il depuis 15 ans, ce qui était fort long à l'aune des durées moyennes. Etait-ce là le signe d'un blocage des institutions ? s'interrogea Augustin. Y avait-il entre Minusaï et Villacopes une sorte d'alternance qui aurait été arrêtée, entraînant une crise dont résonnerait le palais de Mungabor ?        <br />
       Autant d'énigmes qu'il comptait résoudre tôt ou tard, moins par intérêt passionné pour la vie politique des Guamais, que pour éviter, dans l'avenir, de commettre des impairs et de rendre plus difficile la progression de sa propre quête.        <br />
               <br />
       Augustin revint près de la porte du premier salon, et faillit heurter deux hommes en grande conversation. Il s'excusa, puis réalisa subitement que ces deux hommes étaient le rouquin barbu Morhol, et le “collègue” de Nardor Botulis.        <br />
       Comment revenir en arrière et saisir ce qu'ils disaient ? Les interlocuteurs semblaient trop circonspects pour qu'il fût possible de rester dans leur voisinage.       <br />
       Augustin se faufila près du buffet où Sariella était de nouveau assise, dégustant le caviar doré d'un air boudeur.        <br />
       « Sariella, chuchota-t-il, en se penchant pour se servir un verre d'annelle au phluge... Pouvez-vous me rendre un service ? »        <br />
       La jeune femme suspendit la cuiller, semblant la considérer avec intérêt.        <br />
       « Dites toujours...       <br />
       — Vous voyez l'homme en noir et le grand soldat au coin de la porte, là bas ?       <br />
       — Oui, je vois l'émissaire zwölle, et çà me fait des frissons d'horreur, rien que de le voir... J'espère que...       <br />
       — Ecoutez, même si ça vous coûte, pourriez-vous trouver un truc pour amener ces deux personnages à s'asseoir sur le banc doré, à côté du buffet des gâteaux, vous voyez ?       <br />
       — Oui, mais...       <br />
       —Le temps presse et cela peut être important. Pensez-vous pouvoir trouver quelque chose ?       <br />
       — Oui, soupira Sariella en se levant, on va essayer...       <br />
       — Faites en sorte qu'ils reprennent leur discussion là-bas, et qu'ils y restent.       <br />
       —Je ne vous garantis rien, dit la jeune femme d'une voix douce et lasse.       <br />
       — Merci encore. »       <br />
       Augustin, l'air dégagé, se déplaça le verre à la main jusqu'au banc &quot;des écoutes&quot;,  qu'il avait découvert au début de la soirée.        <br />
       « Sacremiole de bouzic ! » jura-t-il en constatant que le banc était occupé par deux gandins en train de roucouler. Il n'hésita pas, et fit tomber le contenu de son verre sur le pourpoint jaune pâle de l'un des tourtereaux.       <br />
       « Fizz ! dit le blanc-bec, vous m'avez tout taché ! Une veste taillée d'hier, au prix de quinze mille Fufes...       <br />
       — Mille excuses, cher Monsieur, je suis impardonnable.       <br />
       — Mais j'ai tout vu, vous l'avez fait exprès, se récria son ami d'une voix stridente.       <br />
       — Chht ! du calme, gronda Augustin, et, aussitôt il reprit sa voix la plus suave : si vous accompagnez tout de suite votre ami aux vasques et que vous demandez au valet du sel, vous pourrez certainement dissoudre la tache.       <br />
       — Vous croyez ? demanda l'entaché.       <br />
       — Oui, c'est une recette très efficace de ma mère.       <br />
       — Bon j'y vais, tu viens mon Jasbinet ?       <br />
       — Non, je t'attends ici...       <br />
       — Mais enfin, tu n'es pas solidaire de mon malheur ?       <br />
       — Si, enfin...       <br />
       — Vous ne serez pas trop de deux, pour laver et saler votre veste, Monsieur, si vous m'en croyez, car tout est une question de temps : encore une ou deux minutes et l'empreinte deviendra indélébile.       <br />
       — Oh, bon, viens donc vite, Jasbin.       <br />
       — Oui, mon triquet ! Parce que je t'aime... »       <br />
       La place était libre. Augustin s'y jeta, scrutant aussitôt le banc situé en vis-à-vis, à trente mètres. Par miracle, ses deux &quot;proies&quot; étaient déjà assises, devisant avec animation. Comment Sariella les avait-elle convaincues ?       <br />
       Pour se donner une contenance, il sortit son carnet et fit mine de croquer le tableau inscrit dans le lambris au dessus de lui, chose assez dangereuse, d'ailleurs, car il risquait d'attirer le genre de curieux qui viennent toujours se pencher au dessus de l'épaule d'un dessinateur.        <br />
       Le Zwölle vêtu  de noir parlait très vite, d'une voix sourde qui interdit assez longtemps à Augustin de saisir le sens de ses paroles. Puis quelques bribes lui parvinrent, plus clairement.       <br />
       « ...imprudent... Ces gens ont l'habitude d'avoir raison... leur morgue est trop grande. Il a cru que personne ne s'intéresserait à leur conversation, que personne parmi ces paysans et ces marins minables ne le reconnaîtrait.        <br />
       — Mais qu'est-ce qui vous autorise à dire que ...? fit la voix froide de Morhol, qui se perdit ensuite derrière un brouhaha.       <br />
       — Je vous dis que nous avons des informations précises. La conversation a été surprise, il n'y a aucun doute. Nous savons même par qui...       <br />
       — Mais alors, tout va bien !       <br />
       — Pas du tout, car il y a eu un couac, fit l'homme en noir .       <br />
       — Vous voulez dire, dit Morhol ironiquement, que votre petite organisation s'est révélée faillible ?       <br />
       — Ne vous moquez pas, c'est inutile. Le hasard existe... Un concours de circonstances peut ridiculiser les plus intelligents... Enfin bref, nous avons pour le moment perdu la trace de...       <br />
       — Mais c'est extrêmement dangereux », s'écria Morhol, se contenant aussitôt, pour regarder autour de lui. N'ayant pas repéré Augustin à demi-caché par un pilier, il continua à voix basse :        <br />
       « Vous rendez-vous compte, si le... le témoin parvient à livrer ses informations à qui de droit ?       <br />
       — Ou à la presse...       <br />
       —Oh la presse ! fit Morhol avec impatience, aucune importance, nous la contrôlons...       <br />
       — Vous êtes sûr ? Nous avons des raisons de croire que ce n'est pas tout-à-fait vrai...        <br />
       — Vous ne faites pas confiance à la Famille ?       <br />
       — Bien sûr que si, fit le Zwölle noir, une confiance totale... Mais il y a d'autres forces en action, vous savez...       <br />
       — Oui, je sais.       <br />
       — Il y a même des gens qui travaillent avec nous, enfin, des factions, qui ne sont pas très sûres... Je vous recommande d'être prudents.       <br />
       — C'est cela que vous aviez à me dire ?       <br />
       —Oui, redoublez vos précautions avec toutes les rumeurs. Filtrez la presse avec la plus grande attention...       <br />
       — Bon, d'accord, on le fera. C'est tout ?       <br />
       — Autre chose. Désormais, ne vous adressez qu'à nous, par le canal direct.       <br />
       — Ce n'est pas une autre imprudence, çà ?       <br />
       — Non, car nous avons des raisons de penser que...       <br />
       — Des traîtres, déjà ? vous vous noyez dans la méfiance...       <br />
       — Puis-je compter sur vous ?       <br />
       — Oui »  assura Morhol qui se leva et s'éloigna rapidement.       <br />
              <br />
       La discussion laissait Augustin pensif. Quand l'homme en noir avait fait allusion à un fugitif détenant des informations, il avait aussitôt pensé à Nadja Benjou, et il avait serré contre lui le petit sac de toile qu'elle lui avait remis et qu'il s'était juré de transporter à son destinataire, sur Clotone.        <br />
       Si ces gens semblaient aussi décidés à récupérer ce que Nadja portait, et qu'ils avaient vent de son propre rôle, il serait bientôt également un fugitif... songea-t-il. Il pourrait certes jeter le paquet du mur de la terrasse, mais les autres, sachant qu'il avait parlé à Nadja, le feraient sans doute torturer. Il ne savait rien, mais eux ne le savaient pas.        <br />
       Dans ces conditions, pourquoi ne pas regarder l'intérieur du paquet ? se demanda Augustin. N'était-il pas désormais assez impliqué dans l'affaire ? Il valait mieux ne pas mourir idiot, et des informations utiles pourraient l'aider à manoeuvrer. Cependant...       <br />
       Contrarié, Augustin se leva et sortit sur la terrasse où soufflait une brise chaude. Sariella y cheminait un peu plus loin, en compagnie d'une femme blonde aux grands gestes autoritaires : sans doute Borach Maïch, l’épouse du Gouverneur. Le jeune homme s'éloigna derrière les bosquets taillés, où s'abritaient quelques couples d'amoureux. Il s'approcha d'un pavillon aux hautes fenêtres et y jeta un clin d'oeil distrait.        <br />
       Un lit doré trônait au milieu de la pièce et, à la surprise d'Augustin, il lui apparut qu'il était occupé par... une jeune fille endormie, au visage d'ange. Il la contempla un moment sans qu'elle ne remue un cil. Seul le drap recouvrant sa poitrine était animé d'un soupçon de vie.       <br />
       « Etrange, n'est-cepas ? »       <br />
       Augustin sursauta. Il n'avait pas entendu venir le soldat au col immaculé qu'il reconnut aussitôt :       <br />
       «  Latourrette !...Vous m'avez fait peur.       <br />
       — Vous ne devez pas être inquiet, Monsignour ! Si l'on ne vous reproche rien, vous ne courez aucun risque...        <br />
       — Ah... Tant mieux... mais...       <br />
       — Vous souhaitez sans doute savoir qui est cette jeune personne ?       <br />
       — Euh, oui..       <br />
       — C'est la Princesse qui Songe... La petite soeur de notre Gouverneur. Elle a eu un accident de cheval il y a douze ans, et ne s'est jamais réveillée. Elle est cependant demeurée en vie, et Mungabor, qui l'adorait, l'a fait mettre en cette chambre, dans l'espoir qu'un jour...       <br />
       — Elle ne se réveille... çà me rappelle un conte.       <br />
       — Hélas, je crois savoir que sa pensée est abolie. Elle ne sait plus que respirer très doucement, et elle est nourrie par les tuyaux qui percent ses jolis bras. »       <br />
       La voix de Latourrette semblait empreinte de nostalgie.       <br />
       « Sans cela, vous auriez tenté de jouer le prince charmant ?       <br />
       — Peut-être, fit l'officier songeusement. Mais personne n'a le droit d'entrer dans cette pièce. C'est un mausolée.       <br />
       — Charmant tout de même, dit Augustin, qui pensait que cela n'allait pas avec le style généralement attribué à Mungabor.       <br />
       — Mais je vous laisse à vos méditations, Monsieur, fit Latourrette se troublant sous ses taches de rousseur.       <br />
       — Merci. »       <br />
       Augustin s'approcha du bord de la terrasse et se pencha sur l'obscurité vertigineuse, atténuée au Nord par une luminosité diffuse. Probablement, les lumières de Clotone.       <br />
       « Finalement, se dit-il, je n'étudierai pas le contenu du paquet de Nadja. Je ne vais pas me laisser impressionner par deux ou trois ferailleurs casqués... S'ils veulent jouer, jouons ! »       <br />
       Le jeune homme se rendit alors compte que Latourrette, qui était encore en contemplation devant la princesse dormante, devait être normalement en faction devant l'escalier entouré de fers forgés, qui, c'était probable, montait aux quartiers privés du gouverneur. Se demandant quelle folie le prenait, il profita de l'inattention de l'officier, et contourna le pavillon. La voie était libre, et il grimpa silencieusement les marches de fer.        <br />
       Il parlerait au gouverneur !       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       °       <br />
       °     °       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Mungabor lui-même n’occupait que la partie supérieure du palais, le cube massif où se trouvait la grande salle du conseil. Ses appartements privés se situaient sur la toiture même, vaste surface dallée de marbre rose sur laquelle on avait planté des jardins aux essences plus rares qu'aux étages inférieurs. Non loin du dôme qui émergeait d'une chapelle, un étang avait été creusé dans la pierre d’un unique rocher, encastré au mitan de la terrasse. Son eau pure et tranquille s'écoulait comme celle d’un lac naturel, sa machinerie habilement dissimulée dans un bouquet d’ajoncs.       <br />
        Des bâtiments au crépi clair et aux toits de tuiles émaillées, étaient édifiés ici et là. Leur modeste apparence cachait leur importante fonction  : abriter les divers aspects de la vie compliquée du gouverneur. Chaque maisonnette avait un objet particulier : salon de musique, boudoir pour le confidences politiques, petite salle de douche, chambre à coucher secrète, salle à manger solitaire, salle pour les repas entre amis, logement de la concubine agréée, chambre du mignon, chambre d’amis, appartement d’honneur pour une personnalité voyageant incognito, salon de jeux de hasard, animalerie, orangerie, aquarium, etc... sans parler des postes de la garde du corps, répartis aux quatre coins de la terrasse, ainsi qu’au centre, à l’endroit où l’escalier de fer débouchait de l’étage du dessous, au milieu d'un îlot émergeant de l’étang, au centre de la terrasse.        <br />
       On ne pouvait sortir de ce lagon central qu’en empruntant une barque, et se sachant observé à travers les bambous et les roseaux de son pourtour. Il suffisait d’un geste mal interprété ou d’un ordre discret pour que le visiteur, devenu persona non grata, soit abattu d'une flèche de curare, lancée par la sarbacane silencieuse de l'Arawak, le tueur mutique dévoué au gouverneur. Que de personnages insignes avaient ainsi disparu, arrivant morts au débarcadère miniature, à l’autre bout du lagon si calme ! Leur corps était aussitôt transféré dans une charmante fermette voisine, et jeté aux murènes de l'aquarium logé dans ses murs. Aussi l’inquiétude étreignait-elle toujours ceux et celles à qui l'insigne honneur était accordé de monter sur la terrasse gouvernorale.       <br />
       Au détour d'un buisson de lauriers pourpres, Augustin rencontra un bonhomme aux yeux  noirs , surmontés d’épais sourcils bruns, contrastant avec le blanc neigeux de sa chevelure clairsemée. Vêtu d'une chemise de grossière toile bleue, le sécateur à la main, il égalisait les feuillages. Augustin s'apprêtait à lui demander où il pourrait trouver le gouverneur, quand le bonhomme aux épaules tombantes se retourna et lui tendit la main :       <br />
       «  Salut , jeune étranger, Phial m’a parlé de vous... Accepterez-vous de boire avec moi un peu d'annelle à la mélisse, de ma récolte personnelle ?       <br />
       — Avec grand plaisir , vo... votre Excellence, fit Augustin, pour qui l’autorité dans la voix du vieil homme ne faisait pas de doute : c’était Mungabor en personne.        <br />
       — Vous m’en direz des nouvelles... Venez par ici... »       <br />
       L'homme dont le nom faisait trembler l’île précéda le jeune homme sur un petit chemin dallé, circulant entre des murets couverts de lierre, descendit quelques marches et disparut sous une cascade de fleurs.       <br />
       « Baissez la tête, jeune Augustin, les phidianes meurent dès qu’elles sont touchées...       <br />
       Sous la tonnelle rendue invisible par l’exubérance végétale, se trouvaient deux simples chaises et une table où luisait doucement une carafe ventrue. Mungabor invita son hôte à s’asseoir et lui servit un verre d’un liquide mordoré. Non sans quelque inquiétude, Augustin porta le verre à ses lèvres et aussitôt le parfum enivrant de la mélisse lui emplit les narines.        <br />
       « Mais goûtez donc, cela ne vous empoisonnera pas, fit le gros homme avec un léger sourire, avant de vider son propre verre d’un trait.       <br />
       — Ah vieux zigonard que je suis, fit-il en frappant la table, j’ai oublié de trinquer avec vous. Mais qu’à cela ne tienne, je vous souhaite la bienvenue et le plus agréable séjour dans notre archipel enchanté... Vous en garderez, j’en suis sûr, le meilleur souvenir... »       <br />
       Il se tut. Le sourcil levé, il écarta les feuilles de la tonnelle, comme pour observer quelque chose au dehors. Puis son attention soucieuse se dissipa et son regard sombre et perplexe se reporta sur Augustin.       <br />
       « Mon brave Phial d’Atoy me dit que vous êtes venu ici par hasard, à l’aventure, porté par le grand courant que seuls les Indiens savent chevaucher...       <br />
       — Mm, dit Augustin, sentant qu’on attendait de lui confirmation. Je n’aurais jamais cru à l’existence même de votre contrée, si les Aruyambi ne m’y avaient transporté.       <br />
       — Mais que dit-on dans le grand Monde sur notre archipel sacré ? Croit-on y trouver de l’or ? des perles de glossules ?       <br />
       — Pas du tout. Seule une poignée d’êtres humains soupçonnent la présence de Guama, et même les plus aventureux des chercheurs d’or n’ont pas eu vent d’une légende vous concernant...       <br />
       — Alors nous sommes encore à l’abri. Mais pour combien de temps ? soupira le gouverneur en se resservant un verre d'annelle mélissée. Quoiqu’il en soit, vous repartirez bientôt avec les Indiens, n’est-ce-pas ?       <br />
       — Eh bien, dit Augustin, j’aimerais d’abord visiter votre beau pays, et surtout connaître Clotone, dont on m’a parlé avec admiration...       <br />
       — Ce n’est pas moi qui m’opposerai à vos projets, jeune homme. Cependant...       <br />
       — Y voyez vous quelque objection, Votre Excellence ?       <br />
       — Certes non, mais tenez vous à l’écart des intrigues. Ne vous laissez pas captiver par les histoires où l’on ne manquera pas de vous entraîner... J’ai toute confiance dans le comte de Parinofle, qui est loyal et droit. Mais d’autres personnes rencontrées pourraient, n’en doutez-pas, profiter d’un jeune étranger de passage, lui confier quelque message, ou l’engager dans un commerce inopportun, voyez-vous ? »       <br />
       La voix un peu grêle était glacée. La figure bonasse aux traits avachis ne trahissait aucun sentiment, aucune curiosité particulière mais Augustin sentit qu’il ne pouvait se permettre aucune erreur.       <br />
       « Vous avez raison, Monsignour, et je n’ai pas l'intention de m’immiscer dans des affaires qui, à entendre les conversations, m'ont paru bien trop compliquées. Vous n’avez rien à craindre de moi. Je ne suis qu’un passant sans autre ambition que de jouir des beautés du lieu, et de rapporter dans l’autre monde, d’heureuses impressions de voyage. »       <br />
       Ses épais sourcils froncés de façon dissymétrique, Mungabor écoutait avec attention, semblant guetter une information entre les mots. Il se détendit enfin, et eut un petit rire :       <br />
       « Mais je ne crains rien de vous, jeune homme. Votre bonne foi rayonne sur votre visage. Et, quand bien-même apprendriez-vous quelque chose sur nos affaires locales, il vous faudrait si longtemps pour en comprendre les enjeux que vous ne seriez pas en mesure d’interférer désagréablement avec nos intérêts. Jouissez donc pleinement de votre séjour parmi nous... »       <br />
       Cette fois il remplit le verre d’Augustin et trinqua.       <br />
       « Maintenant je vais vous laisser. Vous pouvez demeurer sur cette terrasse aussi longtemps qu’il vous conviendra. Le salon de musique et la salle à manger vous sont ouverts. Si la compagnie d’une jeune fille vous tente, ajouta le vieil homme en clignant de l’oeil, vous pouvez aussi accéder aux maisons de plaisir, surmontées d’un drapeau de bandes roses. Ne cherchez cependant pas à entrer dans les maisons fermées, car les gardes pourraient mal interpréter vos actes.        <br />
       — Je n’aurais jamais pris la liberté, Monsignour, de...       <br />
       — Ah ! Et encore une recommandation : ne permettez à personne de vous approcher en secret pour vous donner un objet ou vous faire porteur d’un message, même si ladite personne vous semble mériter votre entière confiance. Cela vous porterait malheur.        <br />
       —Nous avons beaucoup d’ennemis fort rusés... » ajouta-t-il en se baissant pour franchir le rideau de feuilles et de fleurs. Puis il disparut et il n’y eut plus que le vent dans les branchages et le caquetage de quelques Kriards fauves, sur le lagon voisin.       <br />
       Augustin marcha, se laissant porter aux hasard des sentiers et des escaliers. Au loin, beaucoup plus bas, la mer sombre faisait entendre son chant assourdi. Il distinguait mieux maintenant les tours de guet, discrètement camouflées en tonnelles. Ce jardin enchanté était une forteresse, et sa tranquillité était celle de la puissance.        <br />
       Ses pas le menèrent vers un talus d'herbe circulaire au creux duquel se tenait une chaumière pimpante enveloppée de bambous chantants. Devant la porte vitrée aux motifs compliqués, un gros homme tonsuré  était assis sur un banc, lisant un livre.       <br />
       Il releva la tête à son approche, présentant un visage lisse aux pommettes colorées et des lèvres proéminentes.       <br />
       « Bonsoir, jeune Signour, cherchez-vous quelque chose ? s’enquit-il d'une voix cordiale.       <br />
       — Je vous remercie, mais je déambule simplement, admirant la beauté du site.       <br />
       — Faites. Vous pouvez jeter un coup d'oeil à la bibliothèque du Gouverneur, qui en vaut la peine.       <br />
       — Ah ?        <br />
       — Oui, le bibliophile peut y rencontrer de splendides exemplaires d'Atlas Imaginaires Phrisogeois... tout enluminés. Vous intéressez-vous aux livres anciens ?       <br />
       — A certains d'entre eux... »  avança prudemment le garçon.       <br />
       L'homme se leva et, ayant rajusté son lourd manteau de velours rouge, lui tendit la main .       <br />
       « Je m'appelle Grodion, apothicaire du palais. Je déserte de temps à autre mon officine pour venir me détendre en lisant. Je suppose que vous êtes le jeune étranger d'Outremonde dont parle la rumeur ?       <br />
       — Je le suppose aussi.       <br />
       —  Venez, je vais vous montrer la bibliothèque... »       <br />
              <br />
       Au delà de la porte, un large escalier de jaspe s'enfonçait dans un espace ouvert. Organisée sur trois étages soutenues par des colonnettes, séparant des alvéoles similaires aux loges d'un théâtre, la bibliothèque semblait bien plus grande à l'intérieur que du dehors.        <br />
       Il y avait là, derrière des vitres soigneusement closes, deux dizaines de milliers de volumes, répartis dans quelques domaines : l'art militaire, le droit des Iles, la pratique médicale et la cueillette des Simples, le trésor de l'État, la distillation de l'annelle, l'élevage des sarmoiselles voyageuses, la conduite des Thrombes, la construction des traversiers de haute mer, la chasse à l’Immogre, etc. L'attention d'Augustin fut attirée par la rubrique &quot;Arcanes et pouvoirs magiques&quot;.       <br />
       « Ah, dit Grodion suivant son regard, vous aimez les histoires étranges ?       <br />
       — Je ne déteste pas... dit-il sans trop s'engager.       <br />
       —Je vous avoue que c'est là une marotte que je partage. Ce dont vous ne vous étonnerez point, car le domaine est tout proche de ma profession, bien que nous-autres apothicaires devions nous garder de toute interférence malencontreuse. Il s'agit au contraire de démêler le légendaire du vrai, pour ne conserver que le second.       <br />
       — Vous-même, Maître Grodion, croyez-vous à la transmutation du plomb en or ?       <br />
       — Bien sûr... Les manuels de votre Nicolas Flamel sont étudiés depuis longtemps par les apprentis-mages, dont la pharmacie est une branche. Mais personne n'a le droit de pratiquer l'arcane, en vertu d'un ancien édit protégeant la valeur de la monnaie... Je m'intéresse davantage, je vous l'avoue, à l'élixir de longue vie, qui est l'idéal même de notre activité. Vous voyez là quelques ouvrages fort rares de doctes Chinois ayant atteint la longévité grâce à un pulvérulat aurigène, que nous n'avons jamais réussi à reproduire à Guama. Le produit qui s'en approche le plus donne une colique mémorable, et c'est plutôt ainsi que j'y ai recours, soit en cas de grave constipation, soit pour punir un insolent. »        <br />
       Augustin eût soudain l'intuition que le vrai métier de Grodion était d'empoisonner au sens propre la vie de ses contemporains, et spécialement de ceux qui n'avaient pas eu l'heur de plaire au gouverneur.        <br />
       L'autre lut dans ses pensées  et sourit.       <br />
       « La fonction d'apothicaire gouvernoral n'est pas de tout repos, convint-il. Mais il est fort varié, et l'un dans l'autre, le nombre d'êtres que nous aidons à mieux vivre et plus longtemps, l'emporte sur ceux dont nous accélérons la destinée. Je pratique parfois la chirurgie, et ajouta-t-il en baissant la voix, il m'arrive d'étudier l'intérieur de certains cadavres, pour y chercher ce qui sépare la vigueur de l'affaiblissement. J'ai d'ailleurs assez progressé dans la science des organes. Si vous le souhaitez, vous pourriez lire dans cet opuscule, dont je suis l'auteur précisa-t-il fièrement, des suggestions intéressantes sur la glande, également présente dans la carpe, et qui est plus grosse chez les centenaires...       <br />
       — Vous croyez que la durée de notre vie est réglée par cette glande ?       <br />
       — Je le crois, mais Mungabor ne veut point me permettre d'ajouter une collection de rats mangeurs de broyats de glandes humaines, à mes instruments de laboratoire. Ce serait pourtant le moyen de vérifier s'ils ne vivraient pas plus longtemps.        <br />
       — Intéressant, dit Augustin. Et... avez-vous entendu parler du déplacement dans le temps ?       <br />
       — Non pas vraiment, dit Grodion d'un ton songeur. Il y a une phrase dans le Zohar qui dit que les morts ne tombent pas dans le passé... mais il est difficile de saisir sa signification. Un savant Guamaais, Karool Jion de May, a écrit un livre assez obscur sur &quot;l'Avant, le pendant, l'après et le tout-le-temps&quot;. Attendez, il est peut-être par ici....       <br />
       — Karool Jion de May ? ne put s'empêcher de s'écrier Augustin, mais....       <br />
       — Vous connaissez cet auteur, en Outremonde ? s'étonna Grodion.        <br />
       — A vrai dire, non... Mais j'ai beaucoup entendu son nom depuis mon arrivée à Guama.       <br />
       — Ce n'est pas étonnant, ce fut une personnalité importante, d'ailleurs mystérieusement disparue. »       <br />
       Augustin ne dirait pas à Grodion que Karool avait élevé Phial d'Atoy, ce qui n'était peut-être pas su de Mungabor, à qui ses propos seraient vraisemblablement rapportés. Il ne voulait pas non plus l'informer qu'il était lui-même en possession d'un petit manuscrit de cet auteur, subrepticement emprunté au château de Phial.        <br />
       « Ah, le voila... dit l'apothicaire rubicond en soufflant sur une reliure empoussiérée. Voulez-vous le feuilleter ?       <br />
       — Mais oui, pourquoi pas ?       <br />
       — Eh bien, tenez, je vous laisse un instant, car je dois aller refermer mon Codex Plantulae Guamaici...        <br />
       Le jeune homme ouvrit un siège encastré dans un lambris, patiné par dix-mille derrières érudits, et se plongea dans la lecture à la lueur d'un vitrail percé dans le plafond mansardé.       <br />
       L'ouvrage, fort court, et rédigé en Guamaais classique, traitait d'une sagesse peu familière. Il n'y était fait aucune allusion aux passages temporels dont Augustin rêvait. A la dernière page, un dessin attira cependant son attention. Il représentait un carré dont chaque coin était marqué d'un mot différent : Andi, Epi, Pérri, et Holè. Augustin traduisit : avant, après, pendant et tout le temps. Une diagonale joignait &quot;avant&quot; et &quot;pendant&quot;, au milieu de la quelle avait été dessinée une petite silhouette de coureur.        <br />
       « Amusant... qu'est-ce que cela peut bien représenter ? » se demanda Augustin.        <br />
       Il renonça à comprendre le schéma, mais le mémorisa, puis replaça le livre. Ce Karool était décidément un personnage bizarre, un peu mystique.       <br />
       « Vous avez trouvé quelque chose ? fit Grodion, revenant vers lui.       <br />
       — Non.  Mais ce penseur s'intéresse à l'espace et au temps, c'est certain.        <br />
       — On dit — c'est là une affirmation toute gratuite— que Karool Jion de May en savait long sur certains secrets du sous-sol de nos îles. Il avait longtemps résidé à Sanabille, l'île des morts, où régnait déjà Savroun le Long (peut-être depuis cent ans) et avait aussi été reçu par Cathéa, la précédente sorteresse de l'îlôt Hirpan. Mais ces noms vous sont probablement étrangers...       <br />
       — Certains ont été mentionnés devant moi. Avec celui de Lucilia, qui serait la sorteresse actuelle.       <br />
       — Exact, dit Grodion regardant furtivement à gauche et à droite. Je n'aime pas trop évoquer ces puissances-là, car elles ne sont pas inactives à la cour de Mungabor, où comme vous l'avez sans doute observé, tout se sait. Mais je vous conseille de vous renseigner davantage sur elles, si vous vous rendez sur Clotone, notre capitale.       <br />
       — J'en ai l'intention en effet.       <br />
       — Je vous souhaite bonne chance. Et encore un conseil...       <br />
       — Je vous en prie.       <br />
       — Ne vous attardez pas sur cette terrasse. Aussi agréable soit-elle, il s'y passe parfois des choses dont on n'aurait jamais dû être témoin... »        <br />
       Grodion disparut dans les profondeurs de la bibliothèque. Quelque part, une porte grinça et se referma. Peut-être l'apothicaire était-il redescendu vers son officine par un escalier intérieur.        <br />
       Augustin sortit de la chaumière et s'orienta vers la lagune centrale qui scintillait à quelque distance entre des bouquets d'arbustes. Il cheminait sur un pavage aux couleurs alternées, quand un buisson de trasminelles, sur sa gauche, se mit à parler :       <br />
       « Je vous soutiens mon cher ami, dit le buisson d’une voix empreinte de componction, n’ayez aucun doute, mais comprenez que je doive faire preuve de la plus grande prudence... Notre rencontre sur la Majeure a été bien trop hasardeuse.       <br />
       — Çà, je le sais, coupa une seconde voix, rauque et assourdie, en provenance du même feuillage. Nous avons peu de temps. Notre précédente entrevue a été probablement surprise, on me l’a rapporté.       <br />
       — Quoi ? s’exclama la première voix. Impossible ! Per... personne ne sait que je suis sur la Majeure. Mon rôle de précepteur de Valien est une couverture parfaite. Et mon physique est suffisamment transformé.       <br />
       — Ce n’est pas ce que disent les agents de qui vous savez, coupa la voix dure (dont le timbre semblait forcé artificiellement). De toute façon, nous ne sommes pas plus à l’abri chez ce comploteur impénitent de Mungabor. Séparons-nous maintenant que vous avez ce qu’il vous faut.       <br />
       — Et dont il sera fait bon usage, soyez-en sûr, ne croyez pas que c’est le prix d’une corruption...       <br />
       — C’est entendu.  Allons, maintenant... »       <br />
              <br />
       Un froissement de feuilles. Augustin n'eut que le temps d’accroupir. Une haute silhouette barbue sortit du mur de verdure et passa en trombe près de lui, enveloppée d’une cape sombre. Aussitôt après cette fugace apparition, la masse végétale  se partagea à nouveau, et un maigre personnage, courbé, aux cheveux argentés, se faufila à son tour dans l’interstice, jetant des regards à droite et à gauche. Il ne vit pas Augustin, et celui-ci ne put voir non plus son visage, caché par un masque blanc évoquant les traits d’un chien, semblait-il, ou d’un  rat monstrueux.        <br />
       « Drôles de bonshommes. Ils semblent jouer leur propre jeu. Le grand type avait quelque chose de familier.  Je suis sûr que je le connais... Décidément, tout le monde a l’air sur les dents. Pour le moment, le mieux est de suivre le conseil de Mungabor. Il serait idiot d'être jeté dans un cul de basse fosse, pour des affaires auxquelles je ne comprends goutte... Mais c’est tout de même excitant, et qui sait si, au fond, cette agitation n’est pas sans rapport avec les grands secret du Passage ? Au diable, les angoisses. Instruisons-nous... »       <br />
       Augustin fut stoppé net dans ses considérations par le surgissement silencieux de trois soldats noirs à collerette, qui le dépassèrent au pas de course, sans daigner lui jeter un regard.        <br />
       « Excusez-moi, Messieurs, pourriez vous m’indiquer l’embarcadère pour retourner à l’escalier des étages inférieurs ? » fit le jeune homme à haute voix.       <br />
       L’un des soldats se retourna, le fusillant des yeux. Les mâchoires convulsées, il se maîtrisa et lui indiqua vaguement de continuer dans la même direction, puis suivit ses camarades et se fondit dans les bosquets.       <br />
       « Pas très loquaces, ces sbires... »        <br />
       Un hurlement désespéré retentit vers le Nord, et décrut, comme le cri d'un homme qui tombe d’une montagne, pour se confondre finalement avec le vent.        <br />
       « Quelqu'un a basculé par dessus la rambarde... Ou a été jeté. Saputille ! Ne nous attardons pas... »       <br />
       D’escaliers monumentaux descendus quatre-à-quatre, en galeries aux mille statues porte-flambeaux, où l’on pouvait davantage glisser que courir, Augustin finit par retrouver miraculeusement le parvis du pavillon de la Princesse qui Songe.        <br />
       De là, il se rendit facilement au carrefour du Puits de Lumière, puis à la porte de sa chambre qu’il referma sur lui à double tour, haletant. Il se précipita à la fenêtre, l’ouvrit, et se pencha. Si un homme était tombé dans le gouffre, même à l’aplomb de la pièce, son corps ne serait pas visible sur les rochers en contrebas, ni dans la ténébreuse écume, tout au fond. Mais sur la droite, au milieu de la paroi couverte de mousses humides dues aux jardins suspendus, la lumière des torches lui révéla une longue traînée rougeâtre. Avait-elle été laissée par un corps qui avait rebondi sur les moëllons, et s'y était déchiré ? Le coeur au bord des lèvres, il referma la fenêtre, et s’affala sur le lit.        <br />
       Ne pas rester là... rejoindre Phial... mais à qui le demander ?       <br />
       Les pensées tournoyaient, les alternatives se bousculaient. Dans de telles situations, le cerveau préfère souvent donner l’ordre de la retraite, car le dormeur rassemble plus aisément les morceaux épars de son destin en marche.       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       °        °       <br />
               <br />
       Quelques heures plus tard, Augustin fut tiré en sursaut d’un sommeil tourmenté , sans pouvoir dire ce qui l’avait réveillé. Il perçut alors des petits coups hésitants, grattés plutôt que frappés contre la porte. La main au pommeau de sa dague, il alla ouvrir, prêt à refermer le battant sur un intrus. Mais ce fut une femme masquée, enveloppée d’une ample mante, qui se glissa furtivement dans la chambre.       <br />
       «  Vite, refermez, je vous en prie Augustin... On ne doit pas me voir...       <br />
       — Qui êtes-vous, Madame ?       <br />
       — Ne reconnaissez-vous pas ma voix ?       <br />
       — Ce timbre de velours m’est en effet familier, mais... »       <br />
       L’intruse porta ses mains derrière sa tête et défit le noeud du masque de plumes, qui glissa.       <br />
       « Mazine ! Mazine Tical... Çà par exemple, que faites-vous ici ?       <br />
       — Chhtt ! plus bas, mon ami, dit Mazine en libérant sa flamboyante chevelure du capuchon qui la cachait, les choses sont sérieuses. Blavarian m’envoie vous prévenir... Mais venez derrière cette tenture, nos voix seront assourdies.       <br />
       — Et comment êtes-vous parvenue jusqu'ici ? dit Augustin en suivant la jeune femme derrière l’épais rideau de brocard tendu à quelques dizaines de centimètres de la pierre suintante.        <br />
       — Oh, sourit Mazine, j’ai emprunté un vol de Lourds.       <br />
       — Vous voulez dire que...       <br />
       —Une petite troupe de Lourds conduite par Chbaoum Achoupf, qui vous connaît, a répondu à l’appel de Blavarian. En phase aérienne, les Lourds peuvent transporter une personne, en s‘y prenant à trois ou quatre. Ils tendent sous eux un filet au creux duquel se tient une balancelle assez confortable. Une petite troupe de Soeurs accompagne les porteurs en leur fournissant l’indispensable groupenouille.        <br />
       — Et vous comptez repartir par le même chemin ?       <br />
       —D’ici une demi-heure, je vais attendre au puits de lumière. J’imiterai le pépiement de la sarmoiselle, et Chbaoum déroulera une corde de soie à laquelle je me nouerai solidement. Après quoi, les Lourds m’enlèveront dans les airs. Nous avons donc un peu de temps, mais il faut parler bas, car le espions du Gouverneur sont partout, et ils font spécialement attention à un étranger comme vous.        <br />
       — Je vous écoute, chuchota Augustin dans la pénombre, un peu troublé de la proximité physique de la belle jeune femme.        <br />
       — Voila. Blavarian a surpris son assistant Trophilogue qui recevait un message sur son dactyloge. Il détourna l’attention du traître en lançant une pierre sur la terrasse, ce qui le poussa à sortir quelques instants. Notre maître conteur pénétra dans le local de transmission et eut le temps de lire les notes prises par ce crabouisse de Trophilogue, avant de s’éclipser discrètement.        <br />
       Il s’agissait de vous. Votre signalement était donné en détail, et, je cite de mémoire ce que m’a dit Blavarian : “tous les agents de sa Magnanimité doivent se porter à la rencontre de l’Ultramondain nommé Augustin et tenter de le tuer sans délai.” signé : N.B.       <br />
       — Nardor Botulis, sans doute, gronda l’intéressé.       <br />
       — Oui.        <br />
       — A votre avis, qui est cette “Magnanimité” ? Est-ce comme cela que l’on appelle la grande sorteresse ?       <br />
       — Non, je ne crois pas. Lucilia se fait toujours appeler Éminente Passeuse. C’est son titre officiel. Elle signe d'ailleurs toujours E.P., à l'intérieur d'un cercle rouge.       <br />
       — Alors, est-ce que cela pourrait désigner un prêtre ou un mage qui sont à son service ? demanda le jeune Européen, se remémorant les propos de Nadja et certaines explications de Phial.       <br />
       — Je ne sais pas, avoua Mazine. Blavarian ne m’a rien dit à ce sujet. Je pense qu’il s’agit de l’autorité occulte dont Nardor Botulis dépend, à moins qu’il ne soit lui-même le chef, ce qui est douteux.        <br />
       Inutile de vous dire que la teneur du dactylogramme alarma notre bon maître. Il décida de prendre des mesures immédiates, et comme il devait partir lui-même pour affronter un danger plus grand (dont il ne m’a rien dit, d’ailleurs), il me demanda de vous avertir au plus vite, car il a de bonnes raisons de penser que le gouverneur Mungabor est lié d’une façon ou d’une autre aux complices de Nardor Botulis.        <br />
       — Mm, réfléchit Augustin, je viens de m’entretenir avec le Gouverneur...       <br />
       — Ah ? fit Mazine surprise. Et rien dans ses propos ne vous a semblé inquiétant ?       <br />
       — Au contraire, tout, dans ce bonhomme est parfaitement inquiétant. Mais en tenant compte de ce que vous m’apprenez, je dirais que Mungabor a l’attitude de quelqu’un qui tente de recouper de informations avant de prendre une décision. S’il en est bien ainsi, je serais en sursis.       <br />
       — Peut-être pas pour longtemps, téméraire ultramondain ! Mungabor est pire qu’un crocosophe ! Il frappe en silence, sans prévenir. Vous devriez vous mettre hors de sa portée le plus vite possible, c’est le conseil pressant de Blavarian. Partez, sortez sans délai de ce piège, avant que son maître ne donne l’ordre de vous fermer toutes les portes, ou que l'agent de Botulis ne vous poignarde dans votre chambre !       <br />
       — Et Phial ?        <br />
       — Ne vous inquiétez pas pour lui. Sa vie n’est pas en danger car il est une personnalité officielle de La Majeure, et sa disparition entraînerait trop de remous politiques. Vos autres amis sont sous sa protection et ne courent, par conséquent, aucun péril. Vous seul êtes visé, Augustin, parce que vous avez parlé avec Nadja, et que vous avez vu le visage de son agresseur. Non seulement vous êtes menacé de mort, mais vous risquez d’être soumis à d’horribles tortures, afin de vous arracher quelque secret. »       <br />
       Mazine frémit et posa doucement sa main sur celle d’Augustin.       <br />
       « Je vous en prie, Ami, soyez prudent ! La meilleure solution serait que Chbaoum vous emporte dans son vol, tout de suite...       <br />
       — Le vol de Lourds pourrait-il supporter mon poids et le vôtre ?       <br />
       — Non, je ne crois pas... Je devrais rester à votre place.       <br />
       — Dans ce cas, il n’en est pas question.       <br />
       — Je courrais beaucoup moins de risques que vous... Peut-être seulement de devenir l’une des nombreuses courtisanes du palais.       <br />
       — Ce sort ne vous sied pas, Gente Dame.       <br />
       — Après la disparition de mon amour, je suis sans force, et je n’ai guère envie de me lancer dans une autre histoire de coeur. Une place de gouvernante pour les enfants d’un des noblaillons installés à la cour me conviendrait, et je sais de qui l’obtenir.       <br />
       — Merci de tout coeur de vouloir vous sacrifier, Mazine, mais je vais tenter de m’en tirer autrement. D’ailleurs, ces complots commencent à m’échauffer les oreilles et puisque les gens d’ici semblent à tout prix vouloir m’impliquer dans leurs affaires, je crois qu’il serait amusant de leur montrer ce dont Augustin est capable, lorsqu’on le provoque un tantinet.       <br />
       — Ne faites pas de folie... »       <br />
       Elle se pencha et l’embrassa sur le front.        <br />
       « Je dois partir maintenant... Mais avant cela... »       <br />
       Mazine sortit d’une poche de sa mante une boîte oblongue enveloppée de tissu noir. Elle enleva la poche de satin, découvrant la cage étroite d’une sarmoiselle endormie, son petit bérêt de plumes d’or rabattu sur l’oeil.        <br />
       « Si vous parvenez à sortir sans encombre, attachez ce ruban vert à la patte de l’oiseau. Il filera vers Logatrou et nous serons prévenus dans les deux heures. Si, en revanche, vous êtes en danger immédiat, libérez-le sans ruban, même si vous êtes dans un lieu fermé : les sarmoiselles n’ont pas leur pareil pour découvrir des failles dans les plafonds, les murs ou les vitraux, et rejoindre le dehors. Nous tenterons de vous venir en aide aussitôt que possible.       <br />
       Augustin voulut parler, mais elle lui posa un doigt sur les lèvres. L’instant d’après, elle s’était éclipsée de la chambre. Le jeune homme la suivit au puits de jour, mais il n’eut que le temps d’apercevoir ses bottines croisées autour d’une corde qui s’élevait rapidement en tournant sur elle-même. Emportée vers le ciel comme feuille au vent ascendant, la silhouette de Mazine disparut dans la nuit.         <br />
       Le jeune homme retourna s'enfermer dans sa chambre et faire son paquetage.  Il glissait la cage du petit volatile dans une poche de son sac de marin , lorsqu'on frappa à la porte. Quatre coups courts et un long... Chapituile ! il en avait presque oublié Phial et son émissaire. Il alla ouvrir et fut surpris de trouver devant lui le page nain aux grands yeux, qui l'avait accueilli la veille.       <br />
       « Ne vous inquiétez pas, je viens bien de la part du Signour de Michemin. Prenez vos affaires et venez. Sans tarder, je vous en supplie... »       <br />
       Augustin et son guide rejoignirent le parvis de la chambre de la Princesse qui Songe, et le nain tira de sa poche une clef minuscule. Il ouvrit un huis dans le battant monumental et invita en silence Augustin à entrer, puis referma soigneusement derrière eux. Ils se trouvaient dans la pièce-sanctuaire qu'Augustin avait entrevue depuis les fenêtres de la terrasse des salons. Sans hésiter, le nain s'approcha du lit de soie sauvage et appuya deux doigts de sa main droite sur les yeux de la princesse endormie.       <br />
       « Mon Dieu, que... que faites vous ? » chuchota Augustin.       <br />
       La réponse vint d'elle-même : les paupières battirent mécaniquement, puis, tout le corps allongé sembla se fendre à hauteur du lit et ce qui n'était que la moitié antérieure d'une poupée grandeur nature bascula sur le côté, découvrant une cavité faiblement éclairée.       <br />
       « Çà alors ! Voila qui décevrait ce pauvre Latourrette !       <br />
       — Oui, c'est toujours étonnant quand on le voit pour la première fois... Mais dépêchez-vous, suivez-moi. »       <br />
       Le nain s'engagea “dans” le corps de la princesse et descendit les marches du petit escalier en colimaçon qui y était pratiqué. Augustin suivit, en se contorsionnant pour passer à l'intérieur du torse étroit. Ils se retrouvèrent, quelques mètres plus bas, au fond d'un puisard. Le nain pianota sur un jeu de pierres, et un pan de muraille concave pivota, s'ouvrant sur de sombres boiseries aux reliefs torsadés. Augustin réalisa qu'ils étaient dans la chapelle phrisogeoise dont la coupole donnait, deux étages au dessus, au milieu des jardins privés du gouverneur. Dans la pénombre éclairée de quelques chandeliers, il distingua la grande silhouette de son ami, agenouillée sur un prie-dieu.        <br />
       « Ah , vous voila, dit Phial à voix basse. Je n'ai pas énormément de temps, la séance recommence dans dix minutes. Bon, çà n'a pas été trop mal pour toi ?        <br />
       — Non, mais je crois qu'ils ont tué quelqu'un quand j'étais sur la terrasse.       <br />
       — Cela ne m'étonnerait pas. Il y a une agitation terrible autour de Mungabor. Il a quitté trois fois la salle d'audience ce matin... Et Borach a l'air hors d'elle, giflant à tour de bras ses femmes de compagnie. Tout peut arriver. Je crois qu'il vaut mieux te sauver. J'ai demandé à Satius...       <br />
       — Le petit homme, là ?       <br />
       — Oui, c'est un ami de la famille. Il est très sûr. Je lui ai demandé de t'aider à sortir. Cela va être assez périlleux, mais c'est mieux pour toi que de finir dans une oubliette.       <br />
       — Où est-il parti ?       <br />
       — Satius ?  Il est aller préparer un volavelle.       <br />
       — Qu'est-ce que c'est ?       <br />
       — Tu verras; un bon moyen de t’enfuir.       <br />
       — Euh, Mazine Tical est venue ...       <br />
       — Quoi ? Jusqu'ici ? Comment a-t-elle fait ?       <br />
       — Elle est venue sur une nacelle, portée par un vol de Lourds.       <br />
       — Curieux ... Et que t’a-t-elle dit ?       <br />
       — La même chose que toi ! Elle m’a conseillé de filer au plus vite. Mais toi-même, Phial,  n'es-tu pas en danger ?       <br />
       — Non, Mungabor ne peut pas me toucher... Mazine ne t'a rien dit d'autre ?       <br />
       — Elle m'a mis en garde contre Nardor Botulis, qui serait ici. En tout cas j'ai vu un type habillé comme lui discuter avec le capitaine Morhol de façon vraiment suspecte.       <br />
       — Mais encore ?       <br />
       — Ils parlaient d'une rencontre qui avait été surprise, et le plus étrange c'est que deux autres bonshommes, là haut, parlaient aussi d'une discussion que personne n'aurait dû entendre . Quelqu'un qui n'aurait pas dû être reconnu...        <br />
       — Ont-ils donné quelque détail ?       <br />
       — ils ont parlé d'un certain Valiant, dont l'un des types était le précepteur, en tout cas comme couverture...       <br />
       — Valiant... tu veux dire Valien ? Tu parles d'une histoire ! C'est le fils de Mungabor, un bon à rien de 17 ans. Je ne lui connais pas de précepteur à ce paldiguot, qui ne sait que s'empiffrer et boire.       <br />
       — En tout cas, l'homme qui se disait son précepteur a reçu quelque chose de l'autre, de l'argent ou quelque chose qui pouvait servir à réaliser autre chose, un cadeau...       <br />
       — Tu as saisi un indice à propos de son interlocuteur ?       <br />
       — Il était grand et fort, barbu je crois, mais sa voix était étrange, comme métallique, rugueuse, pas naturelle, et pourtant avec un je ne sais quoi de...       <br />
       — Un masque protophone.       <br />
       — Qu'est-ce que c'est ?       <br />
       — Un ustensile pour déformer la voix. Ton bonhomme savait qu'il pouvait être épié; il était probablement de la maison. Mais est-ce qu'il ne ressemblait pas à l'un des participants de la première discussion ?       <br />
       — Oh, Mouribulle ! mais bien sûr, maintenant que tu me le dis, c'est évident : c'était Morhol qui rendait compte de la mise en garde qu'il avait reçue de la part du Zwölle noir, une demi-heure auparavant. Je n'y ai pas pensé sur le coup !       <br />
       — Tu n'es pas habitué aux intrigues... Mais dis-moi vite si tu as appris autre chose, Satius vient te chercher d'une seconde à l'autre. »       <br />
       Augustin raconta brièvement les confidences de Sariella, la conversation inquiétante avec le gouverneur,  la rencontre avec Grodion l'apothicaire...       <br />
       — Pas le temps de réfléchir avec toi sur toutes ces données, coupa le Signour de Michemin. Nous en discuterons en bas, quand tu seras à l'abri... chez le vieux Huimror, à l'îlot des Danseurs.  Tu te recommanderas de ma part au vieux Fou. Tu te souviendras ?        <br />
       — Oui, tu m'en as déjà parlé. Et d'ailleurs...       <br />
       — D'ailleurs ? reprit Phial, le sourcil levé.       <br />
       — Non, rien... »       <br />
       Augustin venait de se souvenir du message que Blavarian lui avait dit de transmettre à Huimror, qui décidément, était une personnalité très prisée : Minax...Mornax... Oui, c'était cela, il ne devait pas l'oublier.       <br />
       «  Le mieux, c'est que tu achètes un méyot ou un cheval dès que tu arriveras au village de Zigône, où Satius va te conduire, et que tu fonces ensuite sans t'arrêter jusqu'à l'embarcadère de l'îlot. D'accord?       <br />
       — Oui... Ah, Mazine Tical m'a donné ceci ... »       <br />
       Il montrait la cage de la sarmoiselle.       <br />
       « Sacremiolle ! Mazine ne sait-elle donc pas que Mungabor élève des crocasters-nains tout exprès pour rattraper ce genre de messagères, les étouffer dans leurs serres en plein vol, et ramener leur cadavre avec leur message ? Donne-moi çà.       <br />
       — Si tu y tiens. »       <br />
       Satius revint, vêtu d’un cuir épais, la tête enfermée dans un casque à oreillettes faisant ressembler son porteur à un ânon.       <br />
       — Vous êtes prêt, Monsignour, vite...       <br />
       — Le vent est bon , Satius ?, demanda Phial.        <br />
       — Il faut attendre encore quelques minutes qu'il tourne franchement à l'Est.       <br />
       — Bon, attendons ici. N'es-tu pas frappé d’une chose, Augustin ?       <br />
       — Laquelle ?       <br />
       — Eh bien, toutes ces femmes qui viennent à ton secours...       <br />
       — Que voulez-vous, je suis sensible à leur charme et peut-être, en retour, m'accordent-elles quelque attention...       <br />
       — Oui, mais tout de même,  Mazine Tikal, Ennelle et Sariella Trodon, toutes ces personnes du Sexe qui, comme si c'était naturel, te viennent miraculeusement en aide.  Je trouve çà sympathique... mais presque excessif.       <br />
       — Croirais-tu à un complot féminin ?       <br />
       — Peut-être. Tu sais qu'il existe un dense réseau de Magdes sur nos îles. Lucilia, la grande sorteresse de Hirpan, ne laisse pas les choses au hasard, et elle se confie rarement aux hommes, sauf pour leur emprunter temporairement leur violence guerrière.       <br />
       — Tu penses que Mazine, Ennelle, Sariella, pourquoi pas Nadja Benjou, feraient partie d'un vaste réseau clandestin de Magdes ?        <br />
       — Je n'en sais vraiment rien. Mais si ce n'est pas le cas, alors tu as le génie de te faire aimer des femmes.       <br />
       — Qu'on ait la fleur ou bien les pleurs, chantonna Augustin,        <br />
       Maître, esclave ou bateleur,        <br />
       on préfère souvent l'âme soeur...       <br />
       — L'un n'empêche pas l'autre , dit sentencieusement Phial, sans enlever de sa bouche la pipe de choulcave.       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —La fleur et les pleurs... C’est ce qui nous échoît souvent ensemble. Mais laissons là les sentiments.       <br />
       —A la réflexion, peut-être qu'au moins Mazine....       <br />
       Augustin suspendit sa phrase, et reprit, saisi d'une inspiration :        <br />
       — Dis-moi, Phial, connais-tu la façon dont signe la grande sorteresse Lucilia ?       <br />
       — Euh... non. Devrais-je le savoir ?       <br />
       — Eh bien, Mazine le savait. D'après elle, la grande sorteresse signe E.P. entouré d'un cercle rouge. Penses-tu que tout le monde à Guama puisse être informé de tels détails ?       <br />
       — Mm, les gens de Logatrou se targuent de tout savoir. Et Mazine est la fille d'un des plus brillants penseurs de ce célèbre village. Mais, tu as peut-être raison, Mazine pourrait être une Magde. En ce cas, cela expliquerait l'énergie qu'elle a déployée pour venir au château. Il se peut que Lucilia s'intéresse à toi, pour des motifs qu'elle seule pourrait élucider. Nous nous expliquerons plus tard, Filez ! »       <br />
               <br />
              <br />
       Le Volavelle       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Un vent à décorner les taureaux les mieux pourvus soufflait au sommet de la tourelle supérieure, où Satius avait entraîné Augustin par des escaliers dérobés.        <br />
       « Le voila ». Le Nain désignait à son compagnon l’étrange appareil maintenu par un échafaudage, installé sur une excroissance en surplomb de la terrasse. Cela, pensa Augustin, tenait de la flèche de papier que se lancent les enfants quand la maîtresse d’école a le dos tourné. Mais celle-ci avait les dimensions d’une grand pirogue, et la surface inférieure de son aile était couverte de fines feuilles de cuivre cousues entre elles.        <br />
       L’engin était perché sur une machine de bois en forme de fronde géante, entre les bras de laquelle on avait fixé une rampe, creusée dans le fil d’un tronc étroit. Satius grimpa sur la machine, enjamba l’engin, et invita Augustin à s’asseoir derrière lui sur la jointure des ailes.        <br />
       Vue du dessus, la chose était sillonnée de nervures qui en maintenaient la forme, convergeant vers une colonne vertébrale, au milieu de laquelle étaient installés deux sièges rudimentaires sur un étroit plancher .        <br />
       « Vite, attachez-vous comme moi, les soldats arrivent. »       <br />
       On entendait des bottes résonner dans l’escalier, au pas de course.        <br />
       Augustin se harnacha comme Satius, bouclant les trois ceintures du siège autour de ses cuisses, de sa taille et de son torse.       <br />
       Le Nain tournait maintenant à toute allure une manivelle dont le mécanisme démultiplié mit en branle l'échafaudage, et orienta la flèche de métal vers le Nord-Ouest, nez vers la mer.        <br />
       Derrière eux, des hurlements retentirent :       <br />
       « Il est au volavelle... Les tendons, coupez les tendons ! »       <br />
       Les soldats à collerette n’eurent pas le temps d’obéir à cet ordre, car Satius posa la main sur un levier situé à sa droite, et cria :       <br />
       « Fermez les yeux, le choc va être brutal ... »       <br />
       Il abaissa le levier, et Augustin fut plaqué sur son dossier, souffle coupé, vision obscurcie, comme s’il avait reçu en plein diaphragme le poing d’un lutteur géant.        <br />
              <br />
       Quand il reprit ses sens, il sut qu’ils étaient dans les airs, filant à une vitesse inouïe, le vent giflant son visage, chaque grain d’air transformé en autant de petites lames d’acier frappant sa peau. Le jeune homme se courba pour s’abriter derrière le dossier du siège de Satius, qui, impassible, pilotait la flèche à l’aide de deux manches de bois.       <br />
       L’élan se ralentit et l’engin commença à piquer du nez vers la mer. La chute s’accéléra. Augustin hurla : « nous tombons ! »        <br />
       Satius tourna vers lui un visage souriant, dont les yeux étaient encore agrandis par ses épaisses lunettes de pilotage.        <br />
       «  Non, non, je prends de la vitesse, c’est tout.       <br />
       — Ah bon ! » déglutit Augustin, les mains crispées sur le cadre de bois.       <br />
       La flèche s’inclina encore davantage, presque à la verticale, et la surface  se rapprocha rapidement. Augustin ferma les yeux, puis les rouvrit au moment du choc final attendu, pour mourir en homme.        <br />
       Mais rien ne se passa hormis l'impression soudaine de peser cent tonnes, quand le projectile décrivit un cercle gracieux au ras des arbres et pointa à nouveau vers le ciel sombre.       <br />
       « Vous... Vous manoeuvrez bien, dit Augustin, comment faites-vous ?       <br />
       — Oh, la gouverne de profondeur est très efficace sur le volavelle et je l’ai encore  perfectionnée », se rengorgea Satius.       <br />
       Maintenant, Augustin avait peur que le volavelle ne retombe en arrière, quand son élan vers les étoiles serait épuisé. Mais le Nain n’attendit pas le décrochage, et vira sur l’aile, amenant la machine parallèlement à la côte sur laquelle Augustin avait, de flanc, une vue plongeante .        <br />
       « Nous planons, fit Satius d’un ton d’émerveillement que son expérience en matière aérienne n’avait pas entamé. Regardez, nous ne descendons plus ! Nous sommes soulevés par le vent de côte.       <br />
       — C’est extraordinaire, convint Augustin, sincère. Mais... comment allons-nous revenir sur terre ? »       <br />
       Satius rit.        <br />
       « Soyez sans inquiétude, un volavelle redescend toujours. Nous pouvons voler encore une dizaine de kilomètres vers l’Ouest. Cela mettra plus de distance entre nous et la garde.       <br />
       — Vous croyez qu’on nous poursuivra ?       <br />
       — Hélas, j’en suis sûr. Mungabor veut votre peau, maintenant.       <br />
       — Pourquoi donc ? je n’ai pas nui à cet homme, que je sache !       <br />
       — Vous connaissez sa suspicion extrême... Il craint que vous ne participiez à un complot contre lui.       <br />
       — C’est absurde !       <br />
       — Certes, mais c’est ainsi. Et de toute manière, il compte vous mettre à la question pour en savoir plus sur Outremonde, grignoter des connaissances techniques ou politiques qui pourraient lui être utiles. A la limite, l’accusation de complot n’est qu’un prétexte.       <br />
       — Il veut me mettre à la torture ?       <br />
       — Probablement, et ses sbires n’y vont pas de main morte, je vous assure, à en juger par les cris horribles qui montent des lucarnes de douves !       <br />
       — Brr... il est donc avisé de ne pas tomber entre ses mains.       <br />
       — Je ne vous le fais pas dire.       <br />
       — Cela me rappelle la prédiction que me fit une vieille Indienne, en Guyane : elle me mit en garde contre le &quot;Palais du pouvoir&quot;, et contre le &quot;gros guépard qui tue le lapin d'un coup de patte, même en dormant!&quot;. Elle ne pouvait pas mieux caractériser Mungabor... Mais vous, Satius, pourrez-vous revenir au palais sans danger ?       <br />
       — Oui, je ne crois pas que les soldats m’aient vu sur le volavelle. Ils pensent que cela ne peut être que vous, homme d’Outremonde. C’est en effet quelqu’un venu de votre univers qui a construit cette flèche et qui était seul à pouvoir la piloter avant que Mungabor ne le fasse exécuter.       <br />
       — Mais alors, comment êtes-vous capable de...       <br />
       — Parce que cet homme a eu le temps de m’enseigner en secret l’art du vol ! Je suis d'ailleurs étonné que vous ne le possédiez pas. Je croyais que tous les Ultramondains en étaient avertis.       <br />
       — Pas du tout, mon cher Satius, fort peu de gens, chez nous, sont capables de manoeuver des aérostats.       <br />
       — Des ballons comme ceux de la poste villacopale ?       <br />
       — Des ballons de toile gonflés au gaz chaud. Quant aux “plus lourds que l’air”, je crois qu’une petite poignée de fous de par le monde pensent qu’on peut les soutenir plus de quelques minutes dans l’espace. Le fonctionnement de cet engin est la preuve qu’ils n’ont pas tort. Je suis fort admiratif de votre prouesse. Ce qui ne m’empêche pas d’être effrayé.       <br />
       — Oh, le volavelle est très sûr. Il ne tombe jamais comme une pierre et même par grand vent, il demeure assez stable. Évidemment, il faut encore se poser sans encombre.       <br />
       — Bien entendu, approuva Augustin pour faire bonne figure.       <br />
       — Nous devons trouver un bon terrain.       <br />
       — C’est difficile ?       <br />
       — C’est le hasard. Mais au pire, nous risquons quelques fémurs en bouillie .       <br />
       — Agréable perspective...       <br />
       — Nous avons de la chance, il fait beau. Nous pourrons peut-être atteindre la route de Zigône, le long de laquelle on peut aisément atterrir. »       <br />
       Tout se passa presque à merveille. Satius piqua droit au Sud et conduisit la machine volante au delà des collines vinoises, au relief atténué en cet endroit. Au pied de leur versant, il avisa une plaine étirée qui les séparait des marais couverts de nuages permanents. La flèche descendit majestueusement, si lentement qu’on pouvait croire qu’elle était immobile au dessus d’un sol caillouteux et parsemé de chikruas nains.        <br />
       « Euh, ce arbustes ne présentent-ils aucun danger ?       <br />
       — Ce n’est rien. Nos ailes sont protégées de métal. Les plantes nous aideront plutôt à ne pas casser l’étrave sur un caillou inopportun, et... »       <br />
       Satius n’eut pas le temps de conclure. Une violente bourrasque bouscula le volavelle, qui, tel un cerf-volant, rebondit de plusieurs dizaines de mètres vers le Sud, pénétrant la nuée violette du marais.       <br />
       Le pilote tenta de redresser pour éviter que l’aile ne vienne se ficher dans la vase d’un étang. Pendant plusieurs minutes qui semblèrent une éternité, l’étrave, mal stabilisée, fila près de l’eau grise, puis reprit un peu de hauteur, et passa au dessus d’arbres aux branches torturées, avant d’être à nouveau rabattue par les bouffées nerveuses d’un vent capricieux. Le coton des brumes, ramassé en grappes, épargnait une zone plane, couverte d’une végétation rase aux couleurs fauves. Satius se décida.       <br />
       « On y va, tenez-vous bien !       <br />
       -Mais à quoi ? »       <br />
       Même le vent, momentanément calmé, semblait savourer l’instant. Le silence se fit, et le volavelle se cabra comme un héron qui se pose, ailes déployées.        <br />
       Au moment du contact, Augustin réalisa que l’engin se propulsait encore à la vitesse d’un cheval au galop. Les passagers furent secoués comme des pommeliers, au milieu des craquements et des crissements aigus. Augustin se demanda deux ou trois fois s’il n’allait pas être vidé de son siège malgré les sangles résistantes. Puis ce fut terminé.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Satius se libéra et sauta sur le sol, invitant Augustin, un peu contusionné, à le suivre.       <br />
       « Où nous trouvons-nous ?       <br />
       — Je crois que nous sommes sur les pitèches.       <br />
       — Les pitèches ?       <br />
       — Ce sont d’anciennes terres marécageuses. Leur sol est spongieux mais pas dangereux. La terre est noire, très ligneuse. On peut la faire brûler.       <br />
       — Comme de la tourbe... hasarda Augustin.        <br />
       — Y marcher est pénible, bien qu’on ne s’y enfonce jamais beaucoup. Mais je crois que c’est préférable à la route. Elle va être bientôt sillonnée de gardes ou de Mortanglars qu’on aura lancés à votre recherche.       <br />
       — Bien, mais où allons-nous ?       <br />
       — Nous pouvons aller à Zigône, où il existe une bonne cachette. Mais il y a une autre solution : aller directement chez Huimror par les pitèches.       <br />
       — N’habite-t-il pas dans une île ?       <br />
       — l’îlot des Danseurs est relié  à la terre ferme par des chaussées d’alluvions, un peu à l’ouest de ces pitèches. Avec un peu de chance, nous tomberons sur la marée basse. Sinon, nous attendrons quelques heures.        <br />
       — Vous connaissez le chemin ?       <br />
       — Oui.. J’emprunte assez souvent ces parages, justement parce que les gardes ou les Mortanglars les détestent.       <br />
       — Et pourquoi les détestent-ils ?        <br />
       — Je ne saurais pas vous le dire. Il est possible que le vieux Huimror, qui n’aime pas les gens du gouverneur, leur ait infligées quelques cuisantes expériences. Il est aussi possible qu’il dispose d’un moyen d’éloigner les importuns de cette zone, trop proche de chez lui. Personnellement, en tout cas, je n’ai jamais eu de problèmes sur ces chemins qui sont à l’abri des feux de marais et qui ne connaissent pas de bêtes très dangereuses.       <br />
       — Allons-y...»       <br />
              <br />
              <br />
       En progressant au coeur de brumes à l'odeur lourde, Augustin se rendit compte que seul quelqu’un de parfaitement averti, comme Satius, pouvait éviter de se perdre entre les milliers de faux sentiers qui partaient à chaque instant dans toutes les directions entre les mottes d’herbe rousse. De plus, les vastes flaques d’eau noire omniprésentes, bien qu’inoffensives, évoquaient des histoires d’enlisements, ou d’envoûtements par les génies des marais.        <br />
       Les marcheurs s’approchaient de la mer. Ils pouvaient sentir l’air salin, et bientôt le brouillard se dissipa, les laissant sur une plage de gros galets colorés, face à une étendue d’eau calme.        <br />
       « Ce sont les étangs de la Tourloupe, qui donnent sur l’océan, par là-bas, au bout du Fliouchfène.       <br />
       — Nous faut-il encore beaucoup avancer pour être en vue de l'îlot des Danseurs ?       <br />
       — Nous avons de la chance, s’écria Satius sans dissimuler sa joie, regardez... »       <br />
       Il montrait à son compagnon une levée de blocs envasés qui serpentait au milieu de l’eau, et parfois s’y confondait.       <br />
       « C’est l'une des chaussées dont je vous ai parlé. Elles sont à découvert en saison de bas courant, ce qui est le cas. Et la marée  nous est aussi favorable, à condition de ne pas perdre de temps pour la traversée.       <br />
       — Nous conduit-elle à l’îlot ?       <br />
       — Directement. Nous devrions l’apercevoir bientôt sur l’horizon. »       <br />
              <br />
       Une heure suffit, au milieu des vents salins et de marais de plus en plus ouverts à la houle, pour amener Augustin et son guide près d’une butte de faible hauteur, revêtue d’une herbe jaune, ondulante comme une chevelure. Quand ils entreprirent la brève escalade du rebord de l'îlot, les vagues qui assaillaient tranquillement la chaussée de galets se refermèrent derrière eux, croisant leurs écumes.        <br />
       Vu de son pourtour, l'îlot tenait de l’assiette à soupe. Son bord interne, presque circulaire, descendait en pente douce vers une touffe d’arbres étirés par le vent vers l’est. Avec un peu d’attention le visiteur pouvait alors distinguer, à travers les broussailles, la pierre crayeuse de la demeure de Huimror, le gardien des lieux. En approchant des pelouses, toujours mouillées de rosée, on pouvait voir les couleurs vives du potager entourant la petite maison basse.        <br />
       Une femme travaillait au jardin. Elle les aperçut et vint à leur rencontre.        <br />
       « Bonjour, Étrangers, que l’Equilibre vous protège!, je suis Moïra. Que nous vaut l’honneur de votre visite ? »       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       XIII.       <br />
       Huimror       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Moïra Chiron, une grande femme blonde aux yeux doux, accueillit Satius et Augustin dans la salle commune de la maison. Au milieu, trônait un foyer circulaire empli de briques de pitèche, qui brûlaient d'une flamme crépitante. Aux murs pendaient des filets, et divers instruments à long manche qu’Augustin ne put identifier.        <br />
       Elle parut heureuse d’apprendre qu’ils étaient des amis de Phial d’Atoy de Parinofle, signour de Michemin, mais, leur dit-elle, Huimror son époux, maintenant très âgé, dormait du sommeil du juste, après un travail épuisant qui l’avait longtemps retenu dans les landes. On ne pourrait pas le voir ce jour là. D’ailleurs, si elle tentait de le réveiller, il serait d’une humeur massacrante et ses colères étaient réputées sur toute l’île.       <br />
       « Mais, ajouta-t-elle, vous pouvez dormir et manger dans notre modeste logis, et vous aurez sans doute l’occasion de voir demain le vieux Maître avant Rudinée, ou même dès Lucinin. »        <br />
       Les compagnons suivirent le conseil de Moïra qui leur prépara un délicieux repas  de poissons-moines et de glossules fraîches, puis les conduisit à une chambre où ils s’étendirent sur de larges bancs recouverts de confortables peaux de chamolle.        <br />
       « Dis, Satius ? fit Augustin à mi-voix.       <br />
       — Oui ?       <br />
       — Pourquoi dit-on que Moïra est muette ? Elle semble parler fort bien, et à bon escient.       <br />
       — Je n'en sais pas plus que toi... »       <br />
       Le lendemain, éveillés de bonne heure, après avoir déjeuné de pain et de lait de chevirelle, ils demandèrent à Moïra quand ils pourraient voir Huimror.       <br />
       « Tentez votre chance... Je suppose qu’il est dans la serre au fond du potager, et qu’il taille les bourgeons de flugrelles.        <br />
       Vous passez le pont de bois, et prenez le sentier de droite, c’est tout droit.       <br />
       — Un grand merci, nous y allons de ce pas. »       <br />
       Chemin faisant, Augustin remarqua des arbroeils florissants, deux fois grands comme celui qui avait attrapé Païcou dans la forêt sous-winolle. Leurs radicelles  s’orientaient vers les passants, mais elles étaient coupées assez court. Huimror ou Moïra regardaient-ils l’avenir en se liant momentanément à ces étranges et dangereux végétaux ?        <br />
       La serre était une hutte aux montants de bois sculptés, dont les ajourements étant comblés d'une matière transparente comme le mica. A l’intérieur, il régnait une bonne chaleur et une forte odeur de terreau. Augustin vit un homme très grand, à l’abondante chevelure blanche et au visage orné d’une barbe cotonneuse , penché sur des étagères où étaient rangés des pots contenant des jeunes plants.       <br />
       « Euh, Huimror ? »       <br />
       Le grand vieillard ne répondit pas, pas plus qu’il ne se tourna vers les étrangers.       <br />
       «  Maître Huimror ? reprit Augustin plus fort. Toujours sans le moindre succès.       <br />
       S’approchant encore, il répéta ces mots.       <br />
       Huimror ne réagit pas, continuant à tailler des plantes cramoisies à l’aide d’un minuscule sécateur.       <br />
       Décontenancés, Augustin et Satius se regardèrent. Que faire ?       <br />
       « Bon, dit soudain Huimror, venons-en au fait : que voulez-vous de moi, jeunes étrangers ? Phial d’Atoy se porte-t-il bien ?        <br />
       — Euh oui, Maître, fit Satius, surpris, il vous adresse ses meilleurs voeux de santé...       <br />
       — Qu'avez-vous dit ? grommela le vieux, la main en cornet autour de son oreille. Parlez plus haut, jeune homme je vous prie.       <br />
       —PHIAL SE PORTE BIEN...       <br />
       — Holà ! Pas si fort, je ne suis pas sourd... A-t-il fini sa visite à notre bon Mungabor ?       <br />
       — Euh, non... dit le Nain, surpris.       <br />
       — Çà ne m’étonne guère, quand on lui en laisse le loisir, ce vieux sagoupiard vous suce le sang, le temps, la vie ! Phial viendra-t-il vous rejoindre ici ?       <br />
       — Je ne crois pas, Maître. Il a le projet de prendre le traversier de Cap-Charbin dès qu’il pourra quitter le palais. C’est là, d’ailleurs que nous devons le rattraper, au départ d’après-demain.       <br />
       — Et ce jeune étranger, là, que nous veut-il ? » ajouta Huimror en se tournant vers Augustin, qui fut frappé par l’éclat intense de son regard bleu sous ses épais sourcils.       <br />
       Il se lança :       <br />
       «  Minax-Mornax...       <br />
       — Mm ?       <br />
       MINAX-MORNAX...       <br />
       — Ah ! c'est Blavarian qui vous envoie, dit le Vénérable d'un ton radouci.        <br />
       — Oui, c'est cela, il m'a dit de vous répéter ces mots.       <br />
       — Alors c'est qu'il a la plus grande confiance en vous. Et je suis obligé de le suivre dans ses jugements. Remarquez, je prends un risque, jeune homme, mais je vais répondre à vos questions. »       <br />
              <br />
       Il se dirigea lentement vers la chaise à bascule à côté du petit poêle et s'y laissa lourdement tomber, regardant rougeoyer les briques de pitèche .       <br />
       « Allons, je vous écoute.       <br />
       — Je ne sais pas, dit Augustin. C'est... toute cette atmosphère de mystère qui s'épaissit. Je ne suis pas vraiment concerné par ce qui se passe sur votre archipel, et je resterais bien à l'écart des intrigues, pour suivre mes propres voies, mais j'ai le sentiment que tout concourt à m'impliquer dans les affaires de cette contrée. Je ne sais d'ailleurs pas si, de mon côté, je puis me confier à vous, mais je suis, comme vous peut-être, obligé de suivre le conseil d'amis ou de gens qui m'ont semblé intègres, au nombre desquels je compte Blavarian et Mazine Tical.       <br />
       — Mazine , vous connaissez Mazine ?       <br />
       — Oui, et je dois dire qu'elle m'a beaucoup incité à m'intéresser à ce qui se passe ici. Après une autre jeune femme...        <br />
       — Mm...       <br />
       Augustin se décida :       <br />
       — Nadja Benjou.       <br />
       — Ce prénom ne me dit rien, fit le vieillard, se lissant la barbe avec application. Je me souviens d'un Procator Benjou, un militant utopiste de Canémo, il y a trente ans... Qui est-elle ?       <br />
       — Oh, c'est une amie qui a eu beaucoup de problèmes avec des gens comme... comme Nardor Botulis.       <br />
       — Ce clampitre glaireux ! Ce genre de Zwölle cherche à causer le plus de mal possible. Pauvre d'elle si elle tombe entre ses mains !       <br />
       — Mais qui est cet homme, à la fin ?       <br />
       — C'est l'agent d'une sombre puissance.       <br />
       — Lucilia ?       <br />
       — Certainement pas, dit Huimror en secouant sa crinière blanche. Je pense qu'il travaille pour Kryalîche, l'homme de main de Mina Termina.       <br />
       — C'est la première fois que j'entends ces noms. Guama est bien compliqué.       <br />
       — Oh non ! Mina est la véritable patronne de l'île de Lario, dans sa partie-Nord tout au moins. Vous en entendrez sûrement parler encore si vous restez assez longtemps sur l'archipel. Kryalîche est le chef de sa soldatesque. Il s'occupe également de toutes ses affaires plus ou moins occultes, comme de corrompre le gouverneur Mungabor.       <br />
       — Ah ?       <br />
       — Bien sûr. Le gouvernement de Clotone limite les frais du personnel politique et Mungabor ne pourrait jamais vivre sur ce pied s'il devait compter seulement sur ses émoluments légaux. Or Lario est considéré comme une puissance en rébellion permanente contre Clotone, et il n'est pas autorisé au gouverneur de commercer avec les Larionais, ni d'entretenir d'ambassade. Ces derniers intriguent donc pour obtenir en contrebande ce qu'ils ne peuvent obtenir officiellement. Ils paient grassement Mungabor en contrepartie de marchés clandestins, ou de l'organisation de rencontres diplomatiques secrètes. Vous comprenez ?        <br />
       — J'essaie.        <br />
       — Comme vous le savez peut-être, les Jeux de l'Archipel se tiendront bientôt, et les candidatures pour le Minusat vont être collectées. Alors vous pensez que dans les écuries, çà caracole ! Chacun est prêt à tout pour faire émerger une candidature qu'il puisse contrôler. Le jeu classique des Larionais est de susciter un candidat qui, étant élu, ferait reconnaître leur légitimité. Je me demande s'ils n'utilisent pas Mungabor pour leur dénicher l'oiseau rare. »       <br />
       Augustin se dit qu'il demanderait plus tard des explications sur le concours du Minusat, mais pour le moment, il devait comprendre des choses  élémentaires.       <br />
       « Mungabor travaillerait-il pour les Larionais ?       <br />
       — Le problème c'est qu'il travaille sans doute pour bien d'autres en même temps ! C'est le roi de l'intrigue, voyez-vous ! Et parfois il s'embrouille tellement qu'il doit tuer un peu plus de gens que d'habitude pour étouffer les scandales qui pourraient le déconsidérer auprès de tel ou tel client.       <br />
       — Un joli monsieur...       <br />
       —  N’est-ce pas ainsi dans Outremonde ? N'avez-vous aucun Mungabor chez vous ? fit Huimror ironiquement.       <br />
       — Bien-sûr avoua Augustin sans réticence, et bien pire, sans doute !       <br />
       — Alors abstenons-nous des jugements moraux, ils sont inutiles. »       <br />
              <br />
       Le vieux de l'île se tut un long moment, semblant ruminer de sombres pensées en même temps qu’un peu de sa barbe. Puis, brusquement :       <br />
       « Cet assassin de Botulis travaille peut-être pour Kryalîche qui est en affaires avec Mungabor. Mais, voyez-vous, jeune homme, les choses ne sont pas absolument claires, car le VRAI patron de Kryalîche n'est pas cette excitée naïve de Mina Termina : c'est un homme absolument sinistre nommé Mortone Trug, et qui fait la loi sur Draco...       <br />
       — L'île aux &quot;bandits&quot; , de l’autre côté du Grand Dragon ?       <br />
       — Oui. Et ces gens, cette compagnie de soldats sanguinaires qu'on appelle Zwölles noirs et dont on ne sait pas l'origine, sont féroces, sans pitié. Je crois que, si chacun devait à Guama se liguer, associer ses forces contre l'ennemi le plus terrible, ce serait sans conteste contre Trug. Mais on ne m'écoute pas, vous savez... Au moins, vous qui êtes candide, retenez ce que je viens de vous dire. Cette contrée paradisiaque sera conduite au bord du chaos par Mortone Trug. Croyez-moi, par le Saint Équilibre !       <br />
       — Je veux bien vous croire. Et pensez-vous que c'est ce Trug qui veut du mal à la jeune Nadja, par le  biais de ce... Kryalîche et de son agent, Nardor Botulis ?       <br />
       — Je ne sais pas. Tout dépend ! Ce peut-être juste une vengeance personnelle du Nardor. Mais cette jeune personne a peut-être aussi insulté Kryalîche, ou encore Mungabor l'a désignée en victime pour Dieu sait quelle raison et a engagé pour l'éliminer des gens comme Botulis, qui jouent volontiers les assassins à gages, à leurs heures perdues, en dehors de leur mission principale.       <br />
       — En tout cas, aucun doute : il avait l'intention de la tuer.       <br />
       — Vous a-t-elle dit quelque chose ?       <br />
       — Hélas trop peu, sinon que Botulis la suivait depuis un certain temps et l'avait déjà agressée. Elle s'en était tirée par miracle.       <br />
       — Donc, elle ne vous a rien dit ? »  insista Huimror en le fixant dans les yeux. Augustin rougit et sentit sur sa poitrine le paquet que lui avait confié la jeune fugitive.       <br />
       — Si... Enfin, non.       <br />
       — Ah, sourit Huimror, rajeunissant instantanément de trente ans, un sentiment tendre passe, comme un ange.       <br />
       — Non, enfin... balbutia Augustin. Non je vous assure, je n'ai pas vu cette jeune personne depuis plus de vingt quatre heures, oh zut, je veux dire pas plus de vingt-quatre heures, enfin bref seulement vingt-quatre heures. Alors...       <br />
       — Alors... l'amour a besoin de moins de temps pour exercer ses ravages.       <br />
       — Non, pas du tout, pas dans mon cas, bredouilla Augustin confus et un peu irrité.       <br />
       — Au fond qu'en savez-vous ? Que savez vous de la douceur qui vous a peut-être fait reconnaître dans cette brève rencontre une sorte d'attirance entre âmes différentes ?       <br />
       — Vous exagérez, Monsieur, dit Augustin souriant d'un romantisme qu'il ne croyait pas trouver chez un homme aussi âgé.       <br />
       — A peine, puisque vous continuez à penser à elle et même, si mon intuition est bonne, à conserver un secret commun par devers vous.       <br />
       — Eh bien... tenta Augustin, mais il s'arrêta, découragé.       <br />
       — Je ne vous demanderai pas ce secret. » dit Huimror doucement.       <br />
              <br />
       Puis il se rembrunit brusquement et soupira :       <br />
       « Je puis seulement vous dire que votre amie a peu de chances d'échapper aux hommes de Kryalîche. Encore moins si elle est tombée sur des secrets mettant en cause Mortone Trug. Dans ce cas, son arrêt de mort est signé.       <br />
       — Mais pourtant, elle m'a laissé entendre que...       <br />
       —Allons, que vous-a-t-elle laissé entendre ? Dites-le, peut-être pourrais-je vous aider, insista l'énergique vieillard.       <br />
       — Rien d'autre que... enfin, qu'elle était saine et sauve.       <br />
       — A quand remonte ce message ?       <br />
       — A la semaine dernière, je crois, oui...       <br />
       — Elle a eu cent fois le temps d'être exécutée depuis. Pauvre jeune homme ! Faites en votre deuil.       <br />
       — Elle disait... qu'elle se rendait à Michemin, et elle me mettait en garde contre Botulis et aussi contre les marchands de Mortangle.       <br />
       — A Michemin ? Qu'allait-elle faire dans ce bourg perdu loin de tout ? A moins que...       <br />
       — Dites, si vous avez une idée...       <br />
       — Non, rien. »       <br />
              <br />
       Huimror, préoccupé, tapotait les accoudoirs de son fauteuil.       <br />
       « Vous avez promis de répondre à mes questions, le pressa Augustin.       <br />
       — Bon... Eh bien, votre amie a peut-être essayé de s'embarquer pour les îles de l'Ouest. On y trouve parfois des refuges efficaces, à cause même de la sauvagerie des habitants.       <br />
       — Mais c'est impossible : il faut traverser le Grand Dragon.       <br />
       — Sauf si elle a utilisé les services des Enfants de l'Eau.       <br />
       — Vous voulez dire, les “danseurs aquatiques”, ces gens qui  naviguent sur de miniscules flotteurs avec une grande feuille en guise de voile ?       <br />
       — Exactement.        <br />
       — Mais on dit qu'ils ne s'adressent pas aux humains, et ignorent tout de leurs demandes.       <br />
       — D'abord, les Enfants sont des humains, cher Signour, dit Huimror doucement. Ils ont même chèrement payé leur humanité retrouvée... Certes, ils ne sont pas très liants ! Toutefois, si l'on prend contact avec eux par l'intermédiaire d'un passeur qui les connaît assez, alors on peut leur demander bien des choses, et surtout de traverser le Courant avec eux.       <br />
       — Vous savez s'il existe un tel passeur à Michemin ?       <br />
       — Je ne puis répondre à cette question, et vous comprendrez pourquoi.       <br />
       — Est-ce Ribodol ? »       <br />
       Ce fut au tour de Huimror de sursauter devant la question directe. Il s'enferma aussitôt dans un mutisme aussi révélateur que s'il avait confirmé la chose .       <br />
       «  Bon, c'est Ribodol, et vous le connaissez.       <br />
       — Je n'ai pas dit çà, dit le vieillard la voix étranglée.       <br />
       — Ne pouvons-nous avoir un peu confiance  ? dit Augustin.        <br />
       Silence chargé d’électricité.       <br />
       — Eh bien, je vous l'accorde, répondit enfin le vieillard, triturant nerveusement  sa barbe, je connais le vieux fou de Ribodol. Il m'est bien utile. Mais pas comme vous le croyez.        <br />
       — Et comment ? osa Augustin.       <br />
       — Au point où j'en suis, je dois vous demander de garder le silence le plus total sur ce que je vais vous révéler.        <br />
       — Je vous donne ma parole de gentilhomme.       <br />
       — Je suis obligé de m'en contenter. Eh bien voici... Mais d'abord, avez-vous entendu parler des Thrombes ?       <br />
       — Je pense même en avoir vu un de mes yeux, poursuivi par des pêcheurs Mortanglars, dans le marais.       <br />
       — Alors, vous êtes déjà bien plus au courant des affaires de l'archipel que vous le prétendez, jeune homme.        <br />
       — Ce spectacle assez éprouvant est demeuré pour moi une énigme. J'ai vu cette créature courir, crier...       <br />
       — Vous avez bien compris, cependant, que les Mortanglars font commerce de ces pauvres gens, et les vendent aux Zigonois ou, directement, aux gens de la hanse cicéolienne ?       <br />
       — Je n'ai pas saisi le détail de ce négoce, mais, en gros, oui.       <br />
       — Mais vous ne savez pas ce qu'est un Thrombe, n'est-ce pas ?       <br />
       — Non.       <br />
       — Cela, je puis vous l'apprendre. Un Thrombe est un être humain qui a subi un traitement magique qui l'a rendu proche de la bête sauvage.        <br />
       — Mais qui pratique cette chose horrible ?       <br />
       — C’est une longue histoire. En fait, l'homme qui va être transformé en Thrombe a d'abord subi un changement par lui-même. Il s'est trouvé porté à une certaine violence bestiale, le plus souvent acquise dans les rangs des bandits dracois. Mais il peut aussi être un esclave capturé par eux, ou qui leur a été vendu par des négociants des îles occidentales. Ce peut être encore un condamné livré par la justice clotonoise aux mages de Périache. C'est peut-être enfin un naufragé d'Outremonde, qui échoue sur les plages inhospitalières de Draco. L'important est qu'il parvienne à Périache dans un état lamentable. Il est alors pris en charge par les Mages Omen d'abord, par les Magdes ensuite. Au cours d'une série de rituels, il est lentement vidé de tous ses souvenirs.        <br />
       Sa pensée disparaît. Il perd l'usage de la langue et se transforme physiquement. Sa force décuple et atteint des capacités inouïes, et se décharge dans des crises meurtrières. Son corps se change en une machine d'acier prête à tuer, à déchirer à mains nues.        <br />
       Les Magdes achèvent l'envoûtement des hommes. Les plus forts sont sélectionnés par les Zwölles ou les Omen, pour diverses fonctions. Les autres sont libérés au bout de quelques mois, ou plutôt ils sont relâchés dans des souterrains où la plupart meurent en s'entre-dévorant. On ne les retrouve jamais, pas même leurs ossements que les vainqueurs mangent aussi, moelle incluse.        <br />
       Pourtant, certains survivent, et parviennent, après une suite d'épreuves épouvantables, à sortir vivants des labyrinthes souterrains, par des issues dont beaucoup sont situées dans le grand marais mortanglar. Là, ils errent, se nourrissant d'oiseaux et de poissons, jusqu'à ce qu'un incendie de marais les fasse griller vifs. Les rares survivants sont cueillis par les pêcheurs qui en font commerce. Ces êtres sauvages, muets, idiots, peuvent être utilisés soit comme gladiateurs dans les courses de Braques, surtout à Clotone, soit comme travailleurs de force. Leur appropriation privée est interdite, mais qui va vérifier sur les immenses terres cicéoliennes, quelle est l'origine des laboureurs, ou des portefaix ?       <br />
       — Je comprends mieux...       <br />
       — Or, vous l'aurez senti, je trouve ce commerce ignoble et je cherche à m'y opposer. Ne disposant d'aucune force armée, je ne puis qu'intervenir discrètement.        <br />
       — Et comment procédez-vous ?       <br />
       — Eh bien je suis aidé par quelques uns -tel Ribodol, un ancien Thrombe- qui me signalent parfois la présence de Thrombes en fuite, tout en participant eux-mêmes au commerce pour leur compte ou celui de maîtres inconnus. Le plus souvent, j'arrive trop tard : les individus sont morts ou captifs. Mais parfois, je peux en recueillir un.        <br />
       — Vous les détenez ici ?       <br />
       — Certes non ! Ce serait inhumain et d'ailleurs impossible. Je les sors d'affaire physiquement, puis j'en confie la garde à mes amis les Enfants d'Eau.       <br />
       — çà alors ! Les danseurs aquatiques prennent soin des Thrombes ?       <br />
       — Bien sûr, car ils sont eux-mêmes d'anciens Thrombes revenus à l'état de jeunesse .       <br />
       — C'est incroyable ! les danseurs aquatiques, aussi graciles, sont d'anciens Thrombes ?       <br />
       — Oui, mais ils ne récupèrent jamais la parole. D'ailleurs, tous ne parviennent pas à trouver l'état d'enfance. En réalité deux sur trois doivent repartir, encore englués dans leur gangue de bestialité .       <br />
       — Où vont-ils ?       <br />
       — Fort peu de gens connaissent ce que je vais vous dire :  je me charge d’ orienter Les Thrombes dits &quot;réfractaires&quot; vers le chemin de l'Est.       <br />
       — C'est-à-dire ?       <br />
       —C'est-à-dire que je les aide à traverser, par des passages secrets, la forêt de Wino, jusqu'à un embarcadère d'où ils sont conduits à Sanabille.        <br />
       — A Sanabille ?       <br />
       — Oui. Vous savez que cette île est consacrée au culte des morts...       <br />
       — On m'en a vaguement parlé. Enfin, on a évoqué devant moi, si je me souviens bien, une fête des Morts à l'occasion de laquelle un concours de danse est organisé.       <br />
       — C'est cela, jeune homme. Ces danses, on ne vous l'a peut-être pas dit, sont censées &quot;réveiller&quot; les Thrombes. Si cela marche, ils reviennent à l'état humain, complet cette fois, se souvenant de tout leur ancien passé.       <br />
       — C'est extraordinaire...       <br />
       — Mais hélas, la plupart du temps, cela ne marche pas, et le Thrombe est alors conduit, très doucement, vers la cité des Morts. Il y descend, et personne ne le reverra jamais. On dit qu'il est accueilli par les gens de Savroun le long, et qu'il est placé &quot;en attente&quot; d'un avenir lointain. Mais je préfère ne rien savoir du Signour des Morts et de ses pratiques sinistres. »       <br />
              <br />
       Huimror sombra dans une rêverie morose, d'où Augustin eut quelque difficulté à le tirer.       <br />
       « Votre tâche doit être bien difficile, Huimror.       <br />
       — Quoi ? Hm ? Ah oui ! Bien difficile en effet... Mais très importante, car, voyez-vous, si personne ne concourait à ce cycle, tous ces malheureux rescapés seraient tués sans pitié.        <br />
       — Et que deviennent les Thrombes qui sont revenus à l'état humain ?       <br />
       — Eh bien, le plus étrange est qu'ils disparaissent souvent de la situation. Ils prennent de petits métiers à Clotone, ou même s'embarquent pour Outremonde. Quelques-uns restent... comme c'est mon cas.       <br />
       — Vous... Vous avez été un Thrombe ? s’exclama Augustin, stupéfait.       <br />
       — Oui mon ami, je l'ai été. Mais inutile de me questionner sur ce triste état : l'amnésie s'installe dès qu'on en est sorti, et, si l'on se souvient parfaitement de sa première vie, avant la thrombisation, celle-ci se referme dans l'oubli le plus absolu. Sauf, peut-être parfois, ce rêve de rougeoiement infini... Mais je préfère ne pas en parler; ajouta Huimror d'une voix nouée.       <br />
       — Je comprends, dit Augustin.  Je suis content de vous avoir connu, ajouta-t-il, après un silence.        <br />
       — Merci, jeune homme. Je ne sais si j'en dirais autant de vous, mais enfin... »       <br />
       Il se leva.       <br />
       « Je vais vous montrer quelque chose, maintenant. Venez. »       <br />
               <br />
              <br />
       Le vieil homme redressa sa haute stature, et conduisit ses hôtes vers le fond de la serre. Il appuya sur une clanche logée dans le bois d'un pilier. Aussitôt, une rangée d'arbustes denses aux fruits jaunes glissa silencieusement, découvrant une ouverture donnant sur un labyrinthe végétal. Ils s'engagèrent dans un dédale de couloirs étroits entre de hautes haies, et parvinrent au pied d'un monticule herbu, que fermait un bloc de granite. Derechef, Huimror manipula un mécanisme, et la paroi roula sur le côté dans un grondement sonore.        <br />
       Ils descendirent quelques marches et se retrouvèrent dans une salle baignée d'une lueur bleuâtre. Au centre, un corps immobile gisait sur un lit minéral. S'approchant, Augustin reconnut le corps décharné, les muscles saillants, le masque livide et déformé d'un Thrombe. Sa poitrine osseuse se soulevait à un rythme paisible.       <br />
              <br />
       « Voila... J'ai libéré ce pauvre garçon des mains des Mortanglars, il y a sept ou huit jours. Ils allaient le vendre aux pirates Zigônois. Il dort. Moïra lui administre régulièrement des potions qui devraient peu à peu le tirer de son hypnose. Son sommeil est calme et j'augure bien du traitement. S'il s'en sort, je le garderai encore deux ou trois jours après l'éveil, afin de soigner son âme meurtrie par des conversations appropriées. Ensuite, il terminera sa guérison parmi les Enfants de l'Eau.        <br />
       — Se pourrait-il, demanda Augustin, que ce soit celui que nous avons rencontré avant qu'il ne soit pris dans le filet des Mortanglars ?       <br />
       — Avez-vous noté un signe particulier à son propos ?       <br />
       —  Non. Ah si ! Peut-être une marque circulaire à l'épaule, s'il me souvient bien.       <br />
       — Mais ce n'est pas spécifique, dit Huimror. C'est la marque d'infamie que les Magdes impriment au fer rouge dans la chair de tous les Thrombes. Vous a-t-il attaqué ?       <br />
       — Non. Enfin, il avait l'air de chercher à passer entre nous, mais le groupe que nous formions l'effrayait, et il n'aurait sans doute pas hésité à charger celui qui lui aurait semblé trop proche, ou aurait fait mine de lui barrer la voie. Son comportement nous a étonnés. Il a vu la bague que portait l'un d'entre nous et s'est aussitôt agenouillé devant lui, suppliant.       <br />
       — Hm, fit le vieillard impassible, vous souvenez-vous de cette bague ?       <br />
       — Parfaitement, car l'énigme nous a passionnés, et nous en avons parlé abondamment. C'était une bague de fer , montée d'une étrange pierre translucide dans laquelle est pris un insecte à la carapace dorée.        <br />
       — Ah oui,  une pierre de Belturet. En deux mots : une personne soumise à la thrombification ne réagit plus aux paroles ni à aucun stimulus. Les Magdes s'en font alors obéir en usant de ces pierres d'ambre qui exercent une véritable fascination sur les malheureux, on ne sait trop pourquoi. Je crois que ces pierres leur en rappellent une autre, la Cladague d'Oeuf, avec laquelle on les a fait passer de l'état humain à l'état thrombique.        <br />
       La Cladague d'Oeuf est un énorme cristal d'origine inconnue, qui émet des rayonnements délétères. On attache les patients en rangs autour de  la Cladague, et on les y laisse une journée et une nuit entières, tandis que les novices chantent continûment la mélopée sacrée de la &quot;Thrombifiance&quot;. La transformation s'effectue graduellement, et s'accélère après une dizaine d'heures. Les impétrants ont alors sombré dans une torpeur muette. Ils s'éveillent une dernière fois, pour entrer dans la grande crise de Résistance. Celle-ci s'achève dans des convulsions atroces, et les patients tombent en catalepsie. Ils n'en sortiront que sous la forme bestiale définitive.        <br />
       On les détache alors en prenant soin de leur présenter les pierres de Belturet, soit montées en bagues, soit plantées au bout de cannes, soit enfin, fichées sur de petites lampes à huile qui en rehaussent l'éclat. Les Thrombes ne peuvent détacher leurs regards de ces pierres et les suivent religieusement, ce qui permet aux Magdes d'éviter toute attaque brutale, et de les regrouper en colonnes soit pour les livrer aux Zwölles, soit pour les conduire au Gouffre.       <br />
       Parvenus autour de celui-ci, les créatures sont abandonnées par les Magdes, qui se retirent dans des cachettes. les Thrombes s'agitent, terrifiés, privés de leurs repères, et croient entrevoir une rangée de pierres lumineuses, comme au bas d'un escalier. Ils se jettent alors dans l'abîme et sont aussitôt emportés par le fleuve souterrain qui passe là, entre des piliers massifs où les leurres ont été fixés.        <br />
       Ceux qui ne s'y noient pas seront déposés çà et là, aux gré des flots glacés, sur des plages obscures donnant parfois sur quelque anfractuosité. Gémissants, hurlants, traînant leur peine, ils tentent inlassablement de trouver une issue, mais un grand nombre aboutissent dans des lieux infects : culs de basse-fosse où pourrissent des charniers d'animaux jetés depuis la surface, bourbiers, siphons d'eaux brûlantes sous pression, cheminées de laves ou de gaz asphyxiants, cônes d'éboulis, cavernes où grouillent des peuples de larves  carnivores, et j'en passe.       <br />
       — Mais c'est abominable ! s’écria Satius, les yeux hors de la tête.       <br />
       — S'ils réchappent des pièges des sous-sols, continua Huimror pensif, les Thrombes errants peuvent parfois revoir la lumière en surgissant de puits situés en plusieurs points de la Majeure, et aussi sur d'autres îles. Mais ils ne sont pas pour autant en sécurité au grand jour : une armée de trafiquants rôde autour des portes de l'enfer et en capturent une bonne part. Parfois sans violence, quand ils disposent de pierres de Belturet volées ou achetées à prix d'or à quelque Magde dans le besoin.        <br />
       A ce propos... savez-vous comment votre compagnon se trouvait en possession d'un tel bijou ?       <br />
       — Il l'avait ramassé sur la route près des remparts de Michemin. Nous-nous sommes même demandés si la bague n'était pas tombée du doigt d'un personnage qui sortait à ce moment là de la ville, Ribodol, justement.       <br />
       — Mm, c'est possible, mais improbable... Ribodol est une sorte d'idiot qui exerce un magnétisme naturel sur les Thrombes. Il n'a guère besoin de bague pour les apprivoiser. A moins qu'il n'ait escompté en tirer commerce. Une autre hypothèse est qu'un contrebandier soit passé par là, peut-être même accompagné de Thrombes. Distrait par des conséquences dramatiques, il a pu perdre un objet aussi précieux et ne pas être en mesure de venir le rechercher.       <br />
       — Comment un trafic de Thrombes pourrait-il passer inaperçu aux portes de Michemin ? demanda Augustin, perplexe.       <br />
       — Mais qui vous parle de trafic inaperçu ? fit Huimror, ironique. La chose se passe souvent de nuit, certes, et la colonne de personnes en robe et en capuchon peut passer, aux yeux des naïfs, pour des novices de Périache ou des pèlerins. Mais il n'y a pas beaucoup de naïfs à Michemin. Je crois plutôt qu'on ferme les yeux, contre quelque rémunération trébuchante en bonnes devises de Clotone. Tout le monde sait la destination finale de ces pauvres gens : l'esclavage aux champs, ou dans les mines d'Asbalte.       <br />
       — Ainsi donc, Arcomo n'avait pas rêvé ! s'exclama Augustin, portant la main à son front. Il avait bien vu une troupe de Thrombes dans une petite rue de Michemin. Tout s'assemble : c'était la matinée même où, quelques heures plus tard, nous devions trouver la bague ! Votre hypothèse semble coïncider avec les faits, Huimror.       <br />
       — Vous voyez ! Mais, trêve de détails bizarres, dit le vieillard en rejetant sa chevelure blanche en arrière, je vous reçois si mal... »       <br />
       Il prit une bouteille d'un liquide vert sur une étagère de pierre et servit trois petits verres.       <br />
       « Ne le dites pas à Moïra, fit-il avec un clin d'oeil, elle me tuerait. Buvons, mes amis, au grand Équilibre qui, comme par miracle, interdit aux puissances de ce monde de nous plonger dans l'apocalypse ! Buvons à la vie qui permet à ce pauvre être de résister à tous les traitements inhumains qu'on lui a fait subir ! »       <br />
       On trinqua à l'adresse du Thrombe endormi. Puis Huimror ramena Satius et Augustin à la serre et se rassit dans son fauteuil, proposant des tabourets à ses hôtes.        <br />
       « Si nous avons encore un peu de temps avant le repas, dit le vieillard, baissant la voix comme pour réclamer une friandise ou annoncer une petite coquinerie, j'aimerais que vous me racontiez la vie dans Outremonde. Je n'ai obtenu jusqu'ici que des ouï-dire, sauf les propos incohérents d'un vieux marin brésilien, cela fait trente ans de cela.       <br />
       — Oh oui, dit Satius les yeux brillants, voila une bonne idée, racontez- nous !        <br />
       — Bien volontiers, dit Augustin, mais par quoi commençai-je ? Que dois-je vous décrire ?       <br />
       — Tout, dit Satius enthousiaste, tout ! »       <br />
              <br />
       Augustin se plia de bonne grâce aux souhaits de ses interlocuteurs. Il évoqua bien des aspects du vaste monde, le grand nombre des personnes, la taille imense des continents, la variété des langues et des cultures. Il  s'attarda sur les prodiges de l'industrie, les merveilles de la machine à vapeur, les miracles de l'électricité, les splendeurs de la photographie. Puis, un penchant mélancolique faisant retour, il parla aussi des famines épouvantables, des guerres effroyables, des conquêtes coloniales, des migrations massives, du monde soumis peu à peu aux puissances chrétiennes, de l’esclavage des Noirs à peine aboli, et de la ruée vers l’or.        <br />
       Il termina en souhaitant que Guama demeurât aussi longtemps que possible à l'écart d'Outremonde, afin qu'il ne soit pas confronté aux canonnières françaises ou britanniques, voire américaines, dans le cadre de la récente “doctrine Monroe.”       <br />
       — Quant à moi, soyez persuadé, Noble Huimror, que si la fortune m'accorde de rentrer un jour chez moi, je ne trahirai pas le secret de l'emplacement probable de l'archipel. Et si j'écris les mémoires de ce voyage, je le ferai comme s'il s'agissait d'un pays imaginaire, un monde de rêve, à tout jamais hors d'atteinte.       <br />
       — Je vous remercie de cette intention prudente et généreuse, mon Ami, dit le vieillard ému. Car vous confirmez mon jugement sur le grand intérêt que nous avons à demeurer inconnus des gens de votre monde. Et vous comprendrez mieux pourquoi nous jurons ici non par les Dieux, mais par le Grand Équilibre.        <br />
       —Enfin, soupira Augustin, quelqu’un va pouvoir m’informer sur cette importante spécialité locale !  Dites-moi Signour, ce que vous entendez exactement par là. On m’a parlé d’un jeu entre les îles, d’un lien compliqué entre la politique et les coourants marins...       <br />
       Huimror sourit en cardant sa barbe comme un écheveau de laine.       <br />
       —Certes, jeune homme, mais avant tout il s’agit d’un équilibre physique, et pas seulement entre les îles de l’archipel. Le principal équilibre est celui qui permet de maintenir les puissants courants marins qui entourent Guama et en ont, jusqu'ici, détourné toute navigation à voile, et même à vapeur, le commerce aussi bien que la course la plus hardie. Sauf quelques égarés, qui ont témoigné sans être crus.        <br />
       Car il existe dans notre région une déformation magnétique étrange. Elle est liée à des phénomènes optiques qui rendent la déviation des courants inaperçue pour ceux qui nous approchent... et nous contournent sans le savoir. Mais je ne doute pas qu'un jour ou l'autre, l'anomalie ne soit forcée par vos savantissimes académies, immédiatement suivies par vos mages missionnaires, puis par vos propres marchands de Thrombes. Au moins, ne précipitons pas ce jour néfaste, en détruisant les courants protecteurs ! Conservons le grand Équilibre !       <br />
       — Pensez-vous qu'un tel changement soit possible ? S'il existe une barrière naturelle qui vous rend invisible pour le reste du genre humain, croyez-vous qu'elle puisse être abaissée par une volonté néfaste ? demanda Augustin, sceptique. Ces choses là sont heureusement hors de portée des mortels...       <br />
       — Eh bien, jeune homme, c'est là tout le problème ! répliqua Huimror, en abattant sa grande main sur l'accoudoir à l'en ployer. Les sages de Guama savent depuis des temps immémoriaux que les courants marins sont mystérieusement liés aux actes humains...       <br />
       — Oui, dit Augustin, Phial d'Atoy m'a parlé de ce phénomène : le grand courant transversal, celui que vous appelez le Dragon, se gonfle et devient infranchissable, dès qu'il existe une tentative de contrôle de tout l'archipel par un pouvoir central.       <br />
       — C'est à peu près cela, jeune homme. Mais ce que Phial ne vous a peut-être pas expliqué, c'est que lors de cette montée du Dragon, qui paralyse la vie politique de Guama et la ramène à une conception plus fruste et plus juste, il y a aussi, sur le pourtour de l'archipel, un affaiblissement des courants que nous disons &quot;circulaires&quot; et nous protègent de votre monde. C'est donc en général pendant ces crises bénéfiques que nous sommes le plus vulnérables aux incursions venues d'Outremonde. Je crois par exemple, comme l'a écrit un ancien maître érudit, que les Zwölles, ces plaies purulentes, sont des étrangers introduits dans l'archipel à l'occasion d'une de ces conjonctions, il y a deux ou trois siècles. Venus sur un bateau de métal, ils ont apporté avec eux maints progrès techniques, parmi les plus mortels.       <br />
       — Curieux, dit Augustin, les bateaux de métal sont, en Outremonde, de facture toute récente, à peine vingt ans...       <br />
       — La légende améliore sans doute les choses. Mais c'est un fait : la modification de nos courants, qui s'est toujours révélée consécutive à des changements politiques de grande envergure, comporte un risque terrible pour nos peuples. C'est pourquoi la sagesse voudrait que nous anticipions ces changements pour les réduire, afin de ne pas trop solliciter la restauration mécanique de l'Equilibre. Mais Guama, comme tous les autres mondes, est principalement peuplé de Fous, qui s'activent avec la plus grande énergie à déstabiliser leur propre milieu d'existence !       <br />
       Encore le font-ils, ajouta gravement Huimror, dans la plus parfaite inconscience des conséquences de leurs actes. Ce qui est heureux. Car que pensez-vous qu'il se passerait si la clef de l'équilibre des courants était découverte et maîtrisée par l'un des protagonistes ?       <br />
       — Mm, vous voulez sans doute suggérer qu'il n'hésiterait pas un instant à user de son pouvoir pour déclencher le changement à son profit ?       <br />
       — Exactement, ou bien à l'interdire, ce qui serait tout aussi catastrophique ! »       <br />
              <br />
       Huimror, perdu dans de profondes pensées, se tut un long moment. Augustin n'osa pas interrompre son silence, mais il était maintenant clair que leur hôte n'était pas seulement un vieux gardien de site protégé. Son rôle sur l'archipel était peut-être plus important que celui qu'il avouait, et dépassait sans doute aussi celui de médecin des Thrombes. Le style de ses préoccupations le rapprochait plutôt d'un homme d'Etat, plus ou moins écarté du pouvoir, mais toujours sur la brèche.        <br />
              <br />
       Moïra apparut à la porte.       <br />
       « Je crois que nous allons avoir des visiteurs, dit-elle placidement. Tes hôtes devraient prendre quelques précautions, car, d'après les bannières des cavaliers, ce sont des soldats de Mungabor.       <br />
       — Diablecruche ! s'écria son époux, ils ont été plus rapides que prévu !       <br />
       — Et il y a aussi quelques Zwölles noirs avec eux. C'est bien mauvais signe...       <br />
       — Vous allez devoir partir ! mes amis, déclara Huimror en hochant sa tête chenue.       <br />
       — Bonne Guipe !, fit Satius d'une voix aigüe, oseraient-ils venir chez vous ?       <br />
       — Non, mais je ne veux pas qu'ils vous sachent ici. Il ne faut pas donner trop d'arguments à Mungabor pour demander ma tête au Villacope. Il ne lui faudrait pas plus d'une nuit pour monter l'opération de police qu'il me destine depuis quinze ans. Venez !       <br />
       — Bonne chance », dit Moïra qui remit à Augustin un sac de provisions et embrassa les deux voyageurs.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Ils se rendirent au coeur du petit bois derrière la maison, et s'engagèrent sur une pente en colimaçon le long d'un profond cratère.        <br />
       « Nous sommes au dessous du niveau de la mer ! constata Satius au bout d'un quart d'heure de marche dans des profondeurs de plus en plus obscures.       <br />
       — Bien vu, jeune homme. C'est exact. Les parois de cet ancien volcan sont épaisses et étanches, ce qui permet au réseau souterrain d'être à sec, sauf quelques chutes d'eau qui empruntent des failles dont le débit est trop faible pour inonder les couloirs.        <br />
       — Voila, continua-t-il, un peu haletant, nous arrivons bientôt. »       <br />
       La lueur du jour parvenait encore à éclairer faiblement le palier où ils se trouvaient, fermé d'une grille aux grossiers barreaux de métal. Huimror l'ouvrit à l'aide d'une clef qu'il portait à la taille.        <br />
       « Nous nous séparons ici. Descendez jusqu'au sol et tournez au fond du puits en restant bien sur votre gauche. Ne prenez pas la première porte, mais la seconde, plus petite, marquée d'un grand delta. Ensuite, continuez tout droit dans la galerie de mine qui en part. Ne vous laissez détourner de votre chemin par aucune issue qui pourrait vous sembler plus vaste, ou mieux éclairée. Sinon vous vous perdrez irrémédiablement.       <br />
       — Et... et comment y verrons-nous dans l'obscurité ? demanda Satius, d'une voix un peu angoissée.       <br />
       — Prenez ces quelques bouts de pitèche d'allumage, dit Huimror, et ce briquet. La pitèche brûle lentement, et vous en avez pour trois heures. Mais ce sera à peu près le temps que vous mettrez à rejoindre la porte de l'Est, située près de la route de Zigône, si vous ne prenez aucun retard.        <br />
       Une fois dehors, rejoignez vite le bourg et courez chez maître Propio, le forgeron. Vous vous souviendrez de son nom ? Propio. C'est un ami fidèle, en qui vous pouvez vous fier. Restez discrètement chez lui, le temps que Phial d'Atoy et vos camarades vous y rejoignent. Et préparez-vous à sauter sur le bateau de Clotone. Une fois à bord, vous serez en sécurité... »       <br />
       Il referma la lourde grille et commença à remonter la pente.        <br />
        Une dernière fois , il se retourna:       <br />
       « Que le grand Équilibre vous protège ! Adieu...ou plutôt... à bientôt . »       <br />
       L'écho qui démultipliait sa voix s'éteignit.        <br />
              <br />
              <br />
       °        <br />
       °     °       <br />
              <br />
              <br />
       Ils étaient seuls.        <br />
       Satius se serra involontairement contre son compagnon.       <br />
       — Je préfère les dangers aériens, dit-il, parcouru d'un frisson.       <br />
       — Ne t'inquiète pas, Satius, nous allons nous en sortir.       <br />
       —Je l'espère. Pimprette, ma femme, serait bien triste de me perdre. Il serait dommage que Zopagor, mon fils nouveau-né, soit orphelin si vite.        <br />
       — Sans avoir eu le temps de devenir pilote de flèches volantes, comme son père.       <br />
       — C'est vrai, acquiesça le petit homme avec le plus grand sérieux. Quoi que cette compétence ne nous serve pas à grand chose dans cette noirceur souterraine..       <br />
       — De quoi te plains-tu, mon jeune ami, dit Augustin d'un ton enjoué. N'apprécies-tu pas qu'il fasse chaud et sec ?       <br />
       — J'admire votre optimisme, soupira Satius.       <br />
       — Il est temps, je crois, d'allumer un brandon de pitèche, fit Augustin, on n'y voit plus goutte.       <br />
       Il frotta le briquet d'amadou et Satius bondit en arrière, pointant du doigt une loque brune et de soyeuse, qui pendait devant eux :       <br />
       — Vous avez vu ? Est ce que c'est une bête ?       <br />
       — Mm, j'avoue que j'ai rarement rencontré d'aussi grosse chauve-souris. Presque un chien, mais ce n'est pas un vampire d'Amazone.. Cela ressemble plutôt à une espèce qu'on trouve dans le Nord de l'Inde et que mangent les autochtones. Délicieux, au demeurant, et sans arêtes.       <br />
       — Je préfère passer à l'écart, fit prudemment Satius, se collant à la paroi opposée. D'ailleurs, nous avons déjà des provisions.        <br />
       L'animal endormi ne bougea pas au passage des compagnons qui le laissèrent derrière eux sans remords.        <br />
              <br />
       Ils parvinrent au fond du puits dont la paroi était percée d'ouvertures irrégulières que la lueur orange du flambeau changeait en autant de bouches infernales prêtes à happer leurs visiteurs.       <br />
       Les indications de Huimror se révélèrent précieuses, car ils n’auraient pas spontanément  pénétré dans la crevasse surmontée d'un delta sculpté. Au delà de ce sas, le passage s'élargissait, devenant un vaste tunnel au sol sablonneux qui s'étendait droit devant, sur une pente légèrement descendante.        <br />
       La voie royale se prolongea quelques centaines de mètres, puis se rétrécit et devint un étroit boyau , où même Satius dut baisser la tête. Marchant néanmoins plus vite que son compagnon, il prit de l'avance, tâtonnant devant lui.       <br />
       — Aïe, s'écria-t-il soudain .       <br />
       — Qu’est-ce qui t’arrive ? s’alarma Augustin.       <br />
       —Je crois que c'est bouché. Un mur  barre la route.       <br />
       — Il y a peut-être un passage sur le côté.       <br />
       La torche, promenée le long de toutes les parois, confirma l'opinion du Nain. Pas le moindre orifice.       <br />
       — C'est terrible, fit Satius, nous sommes coincés.       <br />
       — Attends, dit Augustin. Réfléchissons... Huimror nous a bien dit de filer tout droit. Mais entendait-il cela au sens géométrique, ou comme on le dit d'une voie principale qu'il faut suivre, même si elle tourne un peu ?       <br />
       — Je ne sais pas, dit Satius, découragé.       <br />
       — En tout cas, s'il s'agissait d'aller vraiment tout droit, alors je crois que nous avons évité une sorte de faille sur la gauche, un peu plus haut, avant le rétrécissement.       <br />
       — Ah, je n'ai pas remarqué ?       <br />
       — Tu étais emporté par ton élan... Rebroussons chemin.       <br />
       Il s'avéra que la faille était bien trop étroite pour permettre le passage d'un être humain, et la torche en révélait le fond. C'était probablement un ancien front de taille abandonné.       <br />
       — C'est épouvantable, dit Satius.       <br />
       — Du calme. Revenons au lieu bouché. Il doit y avoir une solution.       <br />
              <br />
       Devant la muraille de granite sombre, Augustin se prit le menton dans la main, et donna les signes d'une profonde concentration. Soudain, il se décida.        <br />
       «  Écoute, Satius, essaie d'appuyer sur toutes les aspérités ou les creux, sur les trois parois, en commençant par le centre. Je vais essayer autre chose... »       <br />
       Il se pencha sur le sol et étudia la ligne d'appui de la roche. Tandis que son compagnon tapotait fébrilement à droite et à gauche, il dégarnit le pied du mur et se releva soudain :       <br />
       « C'est bien une porte : regarde, il y a une rainure. Elle fait toute la largeur. Çà doit basculer ou rouler sur le côté.        <br />
       — Mais pourquoi Huimror ne nous en a-t-il rien dit ?        <br />
       — Je n'en sais rien. C'est un vieil homme, il se peut qu'il ait tout simplement oublié. Ou encore qu'il ait tellement l'habitude de ces mécanisme qu'il ne s'imagine pas qu'on puisse en ignorer l'existence ou le fonctionnement .       <br />
       — C'est bien ennuyeux. La lumière ne nous attendra pas... »       <br />
       Ils s'essayèrent, encore et encore, fouillant les moindres déclivités, du sol au plafond, et sur plusieurs mètres de profondeur.        <br />
       Au bout d'une heure de recherche, Augustin dut s'avouer qu'il y avait un sérieux problème. Il essaya la force, se précipita contre la muraille et ne réussit qu'à se contusionner l'épaule.       <br />
       « Foutrepoile ! rugit-il, je n'aime pas çà.       <br />
       — Je le savais, je le savais, geignit Satius en remuant la tête désespérément.       <br />
       — Bon, éteignons le bougeoir, et étendons-nous pour dormir. Cela ne sert à rien de s'échiner.       <br />
       — Dans le noir ? demanda Satius, d'une voix tremblante.       <br />
       — Nous n'en mourrons pas, et le sommeil nous apportera peut-être une solution. »       <br />
              <br />
              <br />
       Un moment après, Satius s'éveilla en sursaut, hurlant de terreur :       <br />
       « Un serpent glacé me touche ! Noon ! Augustin, aidez-moi !       <br />
       — J'arrive », fit la voix lointaine de son compagnon.       <br />
       Bientôt le Nain terrorisé vit la torche rougeoyante s'approcher, revenant de la grande allée.       <br />
       « Calme-toi, tu as eu un cauchemar... dit Augustin.       <br />
       — Non, je vous assure, c'était...       <br />
       — Regarde devant, dit Augustin. »       <br />
       Satius se retourna. A sa grande surprise, il vit un trou sans fond à la place où il attendait la paroi qui fermait le passage un moment plus tôt.       <br />
       « Voila. C'est le souffle froid de l’ouverture qui t'a réveillé.       <br />
       — Comment avez-vous fait ?       <br />
       — Oh, j'ai rêvé que j'étais constructeur de ces tunnels. Je me suis dit que j'aurais placé le mécanisme d'ouverture avant le tournant, à un endroit où je ne perde pas de temps. Et j'avais raison : il y avait une niche cachée dans la faille, qu'on atteint avec la main. Il suffisait de boucher une canalisation de pierre avec un chiffon, pour détourner une chute d'eau. Le temps d'arriver ici et un réservoir se vide, un flotteur se déplace, et çà entraîne le mécanisme d'ouverture. Mais nous devons passer maintenant, car je crois que la chose va se refermer . »       <br />
       Le pronostic d'Augustin se révéla exact. A peine avaient-ils mis le pied de l'autre côté qu'un vaste  pan de roche se mit à glisser silencieusement, avant de s'affaisser sur le sable, obturant complètement la porte.       <br />
       — Nous avons assez perdu de temps. En avant !       <br />
       Ils coururent longtemps sur un sentier de gravier, entre des murs ornés de bas-reliefs très usés.        <br />
       Augustin tenait dans la main le dernier brandon charbonneux qui s'éteignit enfin.       <br />
       — Chapituile, nous sommes fichus... fit Satius désespéré.       <br />
       — Non, regarde ! dit Augustin.       <br />
       Ses yeux s'habituant, Satius distingua au loin un vague ovale grisâtre.       <br />
       —La sortie, mon ami... Nous sommes sauvés.       <br />
              <br />
              <br />
        Ils débouchèrent sur une bande de végétation rousse, au milieu d'une brume désormais familière, et, tout enivrés de la joie d'être libres, esquissèrent une ronde avant de rouler dans l'herbe.       <br />
       « Hm, nous ne sommes peut-être pas plus avancés, dit Augustin revenu à la raison.       <br />
       — Attends, attends... Ce lieu me dit quelque chose, dit Satius. Surtout ce gros phulte mort, là bas... Je suis sûr que.... Oui, nous sommes passés par là allant chez Huimror, tu te souviens ?       <br />
       — Absolument pas, mais je te fais une totale confiance.       <br />
       — Ce qui veut dire que nous avons laissé le volavelle dans les parages...       <br />
       — Crois-tu que cela ait un sens de le retrouver, maintenant qu'il est au sol ? Sans compter qu'il a pu être repéré par des ennemis.       <br />
       — Ce vieux volavelle n'a peut-être pas dit son dernier mot, vois-tu, et Satius non plus... ajouta le petit homme malicieusement. Tu vas voir. »       <br />
       Il fallut peu de temps au jeune Nain pour retrouver l'étang près duquel s'était posée la flèche volante. Elle était toujours là, l'arrière trempé dans la vase, emprisonnée par les buissons de chikruas aux branches hargneuses.       <br />
       Satius grimpa sur l'engin et fouilla dans les étroits placards qui garnissaient l'avant. Il en tira un câble fin dont il fit passer l'extrémité dans un jeu de poulies compliqué.       <br />
       « Vas-tu m'expliquer ? Que diable mijotes-tu, lutin des airs ?       <br />
       — As-tu déjà joué avec un papiègle ?       <br />
       —Un papiègle ?        <br />
       —Oui, une toile tendue sur des baguettes, et qu'on propulse dans les airs en la retenant au bout d'un fil déroulé ?       <br />
       — Ah, un cerf-volant ? Oui, bien-sûr, il y a fort longtemps, sur les pentes d'une montagne dans une petite ville de mon enfance...       <br />
       — Eh bien, dans ce cas, dit Satius s'affairant avec l'autre extrémité du câble au milieu des arbres, tu dois te souvenir qu'on peut démarrer un papiègle à partir du sol, s'il y a assez de vent.       <br />
       —Je vois ce que tu veux dire... Mais, ajouta-t-il, il n'y a pas de vent.       <br />
       — Il va y en avoir, un peu plus tard dans la soirée : ce qu'on appelle les vents de côte, qui remontent toujours au Nord. Aide-moi donc à soulever le volavelle. On va l'installer nez au Sud, la pointe sur un arbre assez haut...       <br />
       — Et puis, continua Augustin pas très à l'aise, je me souviens surtout que la majorité des tentatives d'envol se soldaient par un écrasement brutal.        <br />
       — Sur ce point, fais moi confiance ainsi qu'au volavelle. »       <br />
              <br />
       Une fois l'appareil mis en place, Satius et Augustin s'installèrent sous l'abri que formait sa vaste envergure, et attendirent que le vent veuille bien se manifester. Il se fit désirer, mais monta paresseusement en puissance. Le soleil se couchait quand le souffle chaud prit enfin l'ampleur espérée.       <br />
       « Dépêchons-nous, car il va retomber dès l'obscurité... »        <br />
       Ils montèrent sur l'aile et se sanglèrent. Puis le pilote tira sur le câble comme sur les rênes d'un cheval, relevant la tête de l'animal. Aussitôt le vent courut sous la forme profilée, ébranlant la vaste carcasse de bois léger. Les plaques de cuivre, sollicitées, émirent un son musical. Soudain, Augustin sentit qu'ils étaient en l'air, flottant à un ou deux mètres. L’esquif oscillait fortement, comme au milieu de rapides.        <br />
       « Çà part bien. On va y aller... »       <br />
       Satius laissa se dérouler doucement le filin et, comme s'il s'agissait d'un ballon, le volavelle prit de la hauteur, le nez toujours fièrement dressé vers le Sud, le vent le poussant vers l'arrière, battant dangereusement des ailes. Puis, parvenu à deux ou trois cent mètres, alors que l'engin émergeait des nuages, il s'immobilisa complètement, tel un oiseau de proie au dessus du pays qu'il observe.        <br />
       « Bravo ! s'exclama Augustin, un bémol dans la voix.       <br />
       — C'est fantastique, hein ?       <br />
       — Je l'admets, mais je trouve les souterrains plus rassurants.       <br />
       —A chacun sa peur et sa passion, rétorqua le Nain. Personnellement, j'adore chevaucher les nuages... Et puis, tu comprends, voir les choses de si haut... çà me change !        <br />
       — Bien sûr, mon ami ! Mais n'oublie pas qu'on doit filer sur Zigône... Avant qu'on nous repère.       <br />
       — Tu as raison. D'autant que Mungabor dispose de bons archers, et de tirapellistes d'élite, qui atteignent leur cible à plus de huit cent mètres. »       <br />
       Il laissa encore filer le câble, puis, parvenu à l'extrémité, il la lâcha, et mit immédiatement le cap à l'ouest, le côté bâbord de l'aile se soulevant majestueusement, les emportant comme un tapis magique, corps allongés sur le vide, dans une vaste dérive vers le Nord-Ouest.        <br />
       Ils passèrent au dessus de la route de Zigône et se rapprochèrent à nouveau des collines vinoises, dont la robe de carreaux jaunes et émeraude annonçait les champs cultivés.       <br />
       Augustin crut apercevoir sur la route de petites silhouettes noires fort véloces.        <br />
       Etait-ce une escouade de poursuivants ?        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       XIV.        <br />
       La falaise de Rhinois       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Zigône-sur-le-bras (ancienne Zeig-an-lough) était un village de pierre grise au fond d'une vallée encaissée, où la mer s’enfonçait profondément.        <br />
       Son campanile octogonal au toit de cuivre était curieusement bâti sur un gros rocher rond, presque sur l’eau. La légende voulait que ce rocher ait roulé du haut du mont voisin, le Matorque, en détruisant tous les huttes qui composaient l’ancien habitat. La catastrophe aurait été déclenchée par un jeune homme grimpé au sommet du Matorque, et qui s'était approché du rocher, alors placé là-haut en équilibre instable. Voyant quelque chose dans le creux formé par le surplomb, il retira une pierre qui servait de point d’appui à la roche. Et cette dernière de dévaler la pente, prenant toujours plus de vitesse, bondissant et frappant le sol avec un bruit de tonnerre, avertissant ainsi les villageois qui prenaient tous l’air en cette belle soirée. Ils n'eurent que le temps de s’enfuir pour se protéger derrière un promontoire.        <br />
       Le rocher fou rebondit sur celui-ci comme sur une rampe, s’éleva dans les airs et retomba sur le village, écrasant toutes les cahutes. Furieux contre le jeune homme, les villageois s’apprétaient à lui faire un mauvais parti, quand il montra ce qu’il avait trouvé sous le rocher : 30 000 fufes d’or dans une corne de brenèle.        <br />
        « Voyez, chers compatriotes ! Avec ceci, nous reconstruirons un village bien plus beau que celui-ci ! » Ainsi fut fait, et depuis les gens des alentours considéraient avec envie les jolies maisons de pierre de Zigône et son orgueilleux campanile, plus grand que celui de Michemin .        <br />
       Le rocher bénéfique fut revêtu d'une peau d'or pur, qui était soigneusement remartelée chaque année. Il était honoré comme un demi-dieu, surtout au moment du passage des Lourds, considérés comme des parents éloignés de la pierre sacrée.       <br />
              <br />
              <br />
       Il était midi quand l'aile volante survola le Matorque, qui n'était guère plus — n'en déplaise aux Zigônois — qu'une grosse colline d'herbe spongieuse, et piqua dans la direction du campanile. Augustin ne s'habituerait jamais à ces descentes vertigineuses. Il serrait convulsivement ses sangles ventrales comme s'il s'agissait des rênes d'un cheval fou. Mais Satius semblait aux anges et chantait à tue-tête, tandis que le bolide fonçait droit sur le rocher. A la dernière fraction de seconde, il l'évita et plongea dans une ruelle débouchant au fond du lough, sur la plage duquel il se posa, au grand dam d'une assemblée de Kriards.        <br />
       Trois femmes de pêcheurs, assises sur un banc, n'arrêtèrent pas pour autant de recoudre leurs filets ni de bavarder de leurs malheurs familiaux. Augustin crut qu'elles ne les avaient pas vus, ce qui était presque impossible. Mais elles le saluèrent poliment et reprirent leur ouvrage. Le jeune homme devait apprendre par la suite que les Zigônoises avaient comme principe de ne jamais s'occuper des affaires des étrangers, leurs maris étant par ailleurs engagés avec tout le monde dans des affaires si louches ou si délicates, qu'il ne valait vraiment pas la peine d'en rajouter.        <br />
       Satius leur demanda où ils pourraient trouver le logis du forgeron Propio.        <br />
       « Maître Propio ? C'est fort simple, Messignours, c'est la dernière maison en suivant la rive Ouest du lough. Vous la trouverez dans un repli de pitèche, presque à l'aplomb de la falaise du Rhinois.       <br />
       — Ah ?       <br />
       — Vous voyez la grande muraille rouge, là, en face ?       <br />
       — Oui...       <br />
       — C'est le Rhinois.        <br />
       — Je vous remercie Mesdames, et bonne continuation.       <br />
       — Le Grand Equilibre favorise vos voyages ! répliquèrent en coeur les dames », qui n'avaient pas semblé lever les yeux sur eux pour leur répondre.       <br />
       En tout cas, Augustin n'entendit-il pas la plus jeune, au teint de rose, susurrer doucement, penchée sur son fil et sa maille :       <br />
       « Le jeune étranger est bien mignon.       <br />
       — C'est vrai, ma fille, dit la plus âgée, si j'avais vingt ans de moins...»       <br />
       Nos amis empruntèrent le sentier du bord de l'eau, et parvinrent bientôt sur un gazon épais, où broutaient en liberté de petites cabrasses frisottées, quelques grosses chevirelles de Draco, ainsi que deux ou trois chevaux rouges à la crinière touffue.        <br />
       La chaumière du forgeron leur apparut sous un bouquet d'agras déjetés par le vent du Nord. La forge était accotée à un bâti de briques où de grands soufflets jumelés se gonflaient et se dégonflaient alternativement, animés par l'énergie d'une roue à aube.        <br />
       Maître Propio était plus large que haut, et totalement chauve. Pratiquement nu sauf un grand tablier de cuir, il frappait sans relâche sur une longue tige de métal couchée sur un bicorne de fonte, au milieu d'un feu d'enfer.       <br />
       Voyant les visiteurs, il suspendit son geste, et ses muscles estompèrent leurs reliefs impressionnants .        <br />
       « Salut à vous, nobles passants. Je suppose que c'est vous qui êtes arrivés tantôt par la voie des airs ? Faites-vous profession dans la poste villacopale... Ou bien êtes-vous dompteurs de Lourds ? Il n'y a pas de sot métier... Mais je ne veux pas être indiscret. »       <br />
       Il s'essuya le visage où la sueur coulait à ruisseaux, tombant de son cou sur le métal porté au rouge, et s'y évanouissant dans un nuage de vapeur bruissante.       <br />
       « Nous ne sommes pas postiers, dit Satius, ni dompteurs de Lourds. Nous sommes des amis de Huimror, le vieillard de l'îlot des danseurs, et nous avons besoin de votre aide.       <br />
       — Bienvenue, jeunes voyageurs, les amis de Huimror sont mes amis ! Je ne vous vendrai donc pas tout de suite comme esclaves... »       <br />
       Il rit aux éclats de sa propre blague, d'une voix de stentor. Augustin craignit qu'elle ne parvienne à ébranler les colonnes irrégulières de la falaise, au dessus d'eux.       <br />
       Voyant que son hilarité n'était guère partagée, le forgeron se calma, s'essuya les mains dans un chiffon crasseux et vint vers eux, sa large bouche édentée souriant jusqu'aux oreilles. Il leur broya très amicalement la main et les entraîna chez lui, ne voulant rien savoir tant qu'ils n'auraient pas bu et mangé. Satius ne se fit pas prier et se jeta sur le lait et le pain.       <br />
              <br />
       Propio vivait seul avec sa petite fille de six ans, Zilette, qui gardait les cabrasses, assise sur une motte d'herbe, un peu plus loin. La chaumière était une pièce unique, au sol battu, aux meubles grossiers mais propres et aux murs bien chaulés.        <br />
       Quand il ne pratiquait pas son métier (principalement alimenté par les commandes des marins du village et du charretier qui convoyait — de nuit— certaines marchandises vers l'embarcadère de Trigône), Propio apprenait à lire à son enfant. De temps en temps, il grimpait tout en haut de la falaise du Rhinois, pour chasser le chniarque ou l'alpilon.        <br />
       « Je ne peux pas aller trop loin. Zilette est très prudente, mais si je restais absent trop longtemps, un Phélan pourrait venir s'installer dans les parages. Je regrette le bon temps, quand je chassais l'immogre dans les gorges du Rhul. »       <br />
       Fièrement, Propio montrait sur le mur la grande épiarque et la boucle d'or du ceinturon que seuls les maîtres sillins avaient le droit de porter.       <br />
       « Ah, dit Augustin, vous êtes un.. &quot;Bor Hond&quot; ?       <br />
       — Bravo, jeune homme ! Vous connaissez les anciens noms ? J'en suis un en effet, et si je ne chasse plus guère, je me tiens au courant. Je suis encore trésorier de la Fraternité des Borey Hondi, qui se réunit à Trigône deux fois par an.        <br />
       — Je ne voudrais pas vous presser, fit Satius, mais il faut exposer nos motifs...        <br />
       — Bien sûr, petit homme , je suis tout ouïe.       <br />
       — Nous sommes poursuivis par les soldats du gouverneur, et...»       <br />
       Satius s'arrêta, le sifflet coupé par le rire rocailleux du forgeron.       <br />
       « C'est seulement çà ? C'est pas bien grave... Jamais ils n'oseront venir par ici, vous êtes tranquilles. Vous pourrez rester autant de temps qu'il le faudra pour vos affaires.       <br />
       — Mm, dit Augustin, dubitatif. Je ne suis pas aussi sûr que vous de notre sécurité, car je crois que nous représentons un enjeu un peu spécial pour Mungabor. De plus ce n'est pas seulement sa garde normale qui nous poursuit, mais les &quot;cavaliers noirs&quot;, ceux que vous appelez.. Zwölles. »       <br />
       Le front épais de Propio s'était couvert de plis :       <br />
       « Des Zwölles ? c'est différent alors... Ce sont des sauvages. Ils continuent à se battre même la tête coupée... La tête mord d'un côté, et le reste fait des moulinets... Je ne vous mens pas, j'en ai vu de mes propres yeux ! Savent-ils que vous venez par ici ?       <br />
       — Ils ont des informateurs partout, dit Satius, et nous les avons doublés sur la route de Zigône. Je suppose qu'ils nous ont vus, car le volavelle ne passe pas inaperçu.       <br />
       — Bon, écoutez, fit le massif forgeron en grattant sa calvitie de ses ongles noirs,  et produisant ainsi le son d’une râpe à bois, le mieux est que je vous emmène tout de suite avec moi vers Cap-Charbin par les falaises. Jamais ils ne nous y suivront, je vous le garantis. Ils ne supposeront même pas une seconde que nous sommes partis par là. A supposer qu'ils voient votre engin volant sur la plage, ils pourront croire que vous avez pris un bateau.       <br />
       Quant aux gens de Zigône, ils resteront muets, même sous la question. Ce sont des crapules infernales, mais courageuses, je dois le reconnaître. Pendant ce temps, nous cheminerons vers l'embarcadère où vous pourrez arriver pour le prochain traversier.        <br />
       — C’est une excellente idée. Qu'en dis-tu, Satius ?       <br />
       — Je suis un peu épuisé, mais je crois qu'il le faut. Nous n'avons pas le choix, dit le Nain.       <br />
       — Bien sûr, mais rien ne nous dit que les Zwölles ne vous attendront pas au port, à Trigône.        <br />
       — Le risque est à courir. Surtout s'ils perdent leur temps à nous chercher dans les environs.        <br />
       — Bon. Sustentez-vous bien, et bourrez-vous les poches de fruits secs. Je vais prévenir Zilette que je vais m'absenter. Comme elle vous a certainement vus venir, je lui dirai quoi répondre aux questions indiscrètes.        <br />
       — Vous ne craignez pas pour elle ?       <br />
       — Vous ne la connaissez pas, dit fièrement Propio. Elle court comme une brenèle, grimpe comme une chevirelle, et nage comme un phomard. Eventuellement, elle mord comme un petit traquart. Par ailleurs, elle n'a pas la langue dans sa poche, et je plains le bonhomme qui aurait à subir son babil. Elle peut embrouiller le plus subtil des interrogateurs et emmener la troupe la plus résolue à dix lieues de l'endroit où elle veut se rendre.       <br />
       — Bref, c'est pour le sort des Zwölles que vous craignez le plus.       <br />
       — Je n'irais pas jusque là, car je ne suis pas un père indigne, dit sérieusement Propio, mais presque. C'est la fille de sa mère, vous comprenez !        <br />
       Son gros doigt noir montra près du lit un médaillon sur lequel, par politesse, les deux visiteurs se penchèrent.       <br />
       Une très belle femme à la longue chevelure de jais souriait d'un air malicieux.       <br />
       — C'est mon Uljane ! Elle a disparu en mer, il y a trois ans, dans le naufrage d’un traversier de Clotone.       <br />
       — Quelle tristesse !       <br />
       — Je ne m'y fais pas... dit Propio, refoulant un gros sanglot. Mais nous n'avons pas de temps à perdre. Nous devons être sur la crête avant la nuit noire. Nous dormirons là-haut, dans une grotte. »       <br />
              <br />
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              <br />
       Le chemin des falaises serpentait au pied de formidables effondrements de roches. Puis il prenait son élan et se faisait escalier étroit, courant au long d'une faille invisible à flanc d'à-pic. L'escalier devenait cheminée vertigineuse, où l'on montait en double appui, attachés par des cordes, sur plus de cent mètres. Encore vingt mètres à glisser sur des cailloux qui vous ramenaient au vide, et l'on mettait enfin un pied mal assuré sur la pelouse pentue qui montait vers les sommets.        <br />
       Les difficultés ne faisaient que commencer, car la crête de la falaise était trouée de gouffres et peu praticable, tandis que la prairie très inclinée qui la dominait, était littéralement gorgée d'eau. La marche y était éprouvante. On trébuchait constamment sur les racines de chikruas cramponnées au ras du sol, avant de s'enfoncer jusqu'aux genoux dans une décomposition puante, emplissant les interstices des mottes proéminentes.        <br />
       Au bout de trois kilomètres d'un extrême inconfort, les marcheurs furent vidés de leurs forces, et même le puissant Propio donnait des signes de fatigue : son ventre se dépliait et s'affaissait comme l'un de ses vastes soufflets.        <br />
       « Nous arrivons », fit-il en désignant à travers la quasi-obscurité ouatée, une échancrure rocheuse dans le couvert d'herbes.       <br />
              <br />
       La nuit fut dure à l'intérieur du réduit, fait de deux pans de mur grossier montés en défense d’une étroite grotte naturelle. Il y pénétrait un vent mugissant et glacé. Sans avoir dormi, on s'éveilla aux premières lueurs du jour, transis jusqu'à l'os, tout particulièrement le frêle Satius que le froid traversait aisément de part en part. Augustin tenta de le réchauffer en le frictionnant énergiquement, ce qui eut la vertu de ramener le Nain du bleu au rose pâle. Propio, maître du feu, se dédia pendant ce temps à assembler du chikrua sec et des lichens pas trop humides. Toute la longueur de la mèche d'amadou passa aux tentatives d'allumer un foyer de brindilles. Enfin, avec d'infinies précautions, le forgeron y réussit, et l'on se réchauffa lentement, préférant la fumée âcre à l'humidité pénétrante.        <br />
       « Bois çà, dit Propio, paternel, tendant à Satius une fiole de glône.       <br />
       — Merci... çà fait dix ans que je n'ai pas bu d'alcool.       <br />
       — Ah bon, s'informa Augustin, content de le voir réagir, ta religion y objecte-t-elle ?       <br />
       — Non, mais au Palais, celui qui boit se met à parler. Celui qui parle est mort...       <br />
       — Je comprends. »       <br />
       Après un bref repas de graines, on reprit la route, progressant encore plus lentement sur une pente aiguë et presque liquide. Qui plus est, la visibilité était nulle car la brume, levée avec le soleil, noyait le paysage. Augustin et Satius s'en remirent à leur guide et le suivirent dans un état second. Le temps semblait s'éterniser au milieu d'un néant blafard.       <br />
               <br />
       « Regardez ! dit soudain Propio. Là, sur la gauche ! »       <br />
       On ne voyait encore pratiquement rien à travers le coton épais, mais celui-ci se soulevait par endroits comme un matelas qu'on secoue, et, par intermittence, Augustin crut voir une ombre massive sur fond de vert uni.       <br />
       « Il y a quelque chose...       <br />
       — On est arrivés... C'est la grange de Tapitoul, le plus grand contrebandier du lieu. On peut s'abriter derrière elle, et de là, attendre le traversier qui devrait se manifester dans deux ou trois heures. D'ici là, le grand beau temps va se lever. On verra nettement l'embarcadère, qui est quelque part sur la droite, au pied de la colline. »       <br />
       Le soleil perça bientôt. Une chaude lumière les effleura, puis les enveloppa pour les ramener à la vie. Le paysage se dégagea. La vallée d'abord, puis la pente d'herbe qui menait à la plage de sable noir. Enfin la surface de la mer fut balayée, comme le carrelage d'une immense salle... et le débarcadère apparut.        <br />
       C’était un ensemble de pylônes et de passerelles de bois suspendues près de la rive, des plates-formes avançant sur l'eau, hérissées de nombreux piquets, de flèches en poutrelles goudronnées, et de miradors aux formes compliquées.        <br />
       L'endroit semblait désert.       <br />
       Une corne retentit.  Sa plainte sonore se répercuta plusieurs fois, l'écho revenant des falaises lointaines.       <br />
       « Les gens du port ne vont pas tarder à arriver, dit Propio, çà va s'animer. Attendons encore...        <br />
       — Est-ce que ce n'est pas une installation un peu... petite pour la desserte de l'île ? remarqua Augustin .       <br />
       — Ah, mais ce n'est pas le port de Cap-Charbin. C'est ce qu'on appelle la Pointe aux Bois. On ne voit pas le port principal qui est encore caché par la brume : il est situé de l'autre côté de l'embouchure de la rivière. Les passagers embarquent là-bas.        <br />
       — Mais le traversier vient tout de même ici ?       <br />
       — Bien sûr. Une fois le fret embarqué, et tous les passagers installés, le bateau fait une courte halte ici. On vérifie le fonctionnement de certains mécanismes. De petites réparations ont lieu, et surtout, on y accroche les trains de grumes qui entourent la coque. Si on le faisait avant, on ne pourrait pas embarquer .       <br />
       — Mm, je comprends. Cela veut-il dire qu'on ne pourra pas monter à bord ?       <br />
       — Je n'ai pas l'impression qu'il y a beaucoup de grumes à cette époque de l'année. Et puis, c'est prévu pour pouvoir prendre en catastrophe des passagers en retard. Bien-sûr, on embarque seulement ceux dont l'importance le justifie... ou la richesse, car ce service est payable au plus haut prix.       <br />
       — Çà semble assez aléatoire.       <br />
       — Çà l'est en effet, d'autant que l'humeur des capitaines est variable, et qu'ils sont souvent indifférents au sort des gens qui veulent embarquer d'urgence. »       <br />
              <br />
       L'attente fut longue. Il fallait résister à l'envie de dormir pour rattraper la nuit perdue. Satius y céda, et Augustin se réveilla plusieurs fois en sursaut, ayant sombré dans de brèves somnolences.        <br />
       Soudain, tout le monde se redressa, aux aguets : des pierres, arrachées au sol de la colline roulaient ici ou là autour de la grange.       <br />
       Quelque chose  se passait. Quelqu'un ?       <br />
       Pris d'une inspiration soudaine, Propio imita le cri du Sophore et obtint une réponse immédiate.       <br />
       « Zilette, gronda-t-il, que fais-tu ici ? Montre-toi vite, sale gamine ! »       <br />
       A la surprise de tous, Zilette sortit de derrière un monticule, tenant par la bride une cheval.       <br />
       « D'où sors-tu ? fit son père d'une voix enrouée par l'émotion. Par où es-tu passée ?       <br />
       — Oh, par le chemin du haut, dit la petite fille blonde aux joues rondes.       <br />
       — Par la forge des diables ? Mais tu es folle, tu aurais pu être emportée par le vent. Comment... Propio s'assit, le front dans les mains, secouant la tête, incapable d'en dire davantage.       <br />
       — J'ai amené Poutine avec moi, dit Zilette en souriant. J'ai pensé qu'elle pourrait vous être utile. C'est une jument très courageuse.       <br />
       — Tu as bien fait, Chérie, dit Propio en soupirant.        <br />
       — J'ai aussi amené de la chiroine chaude.        <br />
       — C'est gentil, dit Augustin sans pouvoir réprimer une grimace. çà, c'est vraiment gentil.        <br />
       — Et puis les épées de Papa, si vous devez vous battre.       <br />
       — Je vous l'ai dit ! fit Propio en serrant sa fille dans ses bras, un vrai petit génie.       <br />
       — Ecoutez, Propio, je ne voudrais pas que cette enfant soit mise en danger. Vous nous avez accompagnés à bon port. Nous allons continuer seuls. Rentrez-vite chez vous...        <br />
       — Je pense que vous avez raison dit le forgeron. Gardez les armes et Poutine.       <br />
       — Vous croyez ?       <br />
       —  Zilette a raison, cette jument peut être incroyablement utile...       <br />
       — Même sur mer ?       <br />
       — Vous ne savez pas ce qui peut arriver, ni même si vous embarquerez. Imaginez que les Zwölles soient déjà à bord ? Vous devrez pouvoir vous enfuir à toute vitesse dès que vous les aurez vus.       <br />
       — C'est fort avisé. Nous acceptons. Comment vous remercier ?       <br />
       — Je verrais çà avec Huimror. Vous inquiétez pas. »       <br />
       Il prit Zilette sur ses épaules et de sa démarche puissante, commença à grimper le flanc abrupt du massif qui les séparait de Zigône.        <br />
        Les deux compagnons les regardaient s'éloigner en faisant de grands gestes d'adieu.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       «Restez calmes. Rendez vous sans histoire ! »       <br />
       Augustin et Satius sursautèrent et se retournèrent : un genou à terre, trois hommes en cuir noir les tenaient en joue. Un quatrième, massif et trapu s'était avancé vers eux, les bras croisés, le regard de feu sous le casque d'acier.       <br />
       « Nardor Botulis ! s'écria Augustin. Je.. je te reconnais.       <br />
       L'autre s'inclina légèrement, en signe de respect ironique.       <br />
       — Physionomiste, avec çà ! Mais cela ne te servira plus à rien. Mets tes mains derrière le dos et agenouille-toi.       <br />
       — Si tu me veux, affronte-moi debout, coquille de mort ! »       <br />
       Un rire sardonique jaillit de la bouche tordue, imitant assez bien le cliquetis de la chaîne rouillée d’une ancre filant au fond.        <br />
       « Je ne me bats pas avec un vil criminel, condamné pour trafic de narcotiques !       <br />
       — Vous avez de l'imagination, Botulis.       <br />
       — Pas tant que cela... fit la voix métallique, Donnez-vous seulement la peine d'ouvrir la porte de cette grange, et vous verrez que l'accusation tient bien le coup.       <br />
       — Pas la peine, je vous fais confiance... Mais dites-moi, avant que nous nous séparions, qu'avez-vous fait à la jeune fille que vous poursuiviez dans la forêt de Wino ?       <br />
       — Nadja Benjou, cette petite folle ? Mais rien... Elle ne perd rien pour attendre, la mijaurée.        <br />
       — Voulez-vous dire qu'elle vous a échappé ?       <br />
       — Vous pouvez le dire en ces termes, étranger. Cela ne veut rien dire. Voyez-vous, nous autres, les Zwölles Noirs, nous sommes d'une patience infinie. Et le monde de Guama est si réduit ! Je m'attends d'un moment à l'autre à recevoir l'annonce de son arrestation. Mais je vous retourne la question, mon jeune Signour :       <br />
       Ne savez-vous vraiment rien sur cette fille perdue ? N'avez vous aucune idée de l'endroit où elle se terre ? »       <br />
       Son ricanement ressemblait au frottement du papier de verre.        <br />
        « Ne vous pressez pas pour répondre, jeune homme, nous avons les moyens d'obtenir de vous des aveux complets. Là encore, nous serons très patients. Soyez sans inquiétude, nous... »       <br />
              <br />
       Le Nain fit brusquement un saut de côté, et plongea sur l'épée de Propio qu'il saisit par la pointe et jeta à la volée dans la direction de Botulis. Celui-ci l'écarta d'un léger mouvement de sa badine, et rugit :        <br />
       « Ecrasez cette punaise ! »       <br />
       Il y eut un sifflement bref. Satius fut arraché au sol par un carreau d’épiarque. Propulsé en arrière comme une balle de chiffons, il se fixa aux planches goudronnées de la grange, entouré d'une projection sanguinolente. Ses grands yeux étonnés cherchaient à comprendre. Il émit un piaillement inaudible et sa tête retomba en avant, au dessus de l'empennage qui dépassait à peine de son torse maigre, du côté du coeur.       <br />
       « Bon Dieu, hurla Augustin, ...Satius ! »       <br />
       Le Nain releva lentement la tête et regarda son compagnon, ses lèvres repoussant une bulle rosâtre, à travers laquelle il essayait de former un mot.       <br />
       « Ils m'ont eu ! dit-il enfin. Sauve-toi, tu as encore une... chance. »       <br />
       Ses yeux basculèrent, ne laissant voir que le blanc, et sa tête glissa, cette fois, sur le côté.        <br />
       Indifférents, les acolytes de Nardor s'avançaient vers Augustin, préparant des chaînes.        <br />
       Agir...       <br />
       De la tige de fragan qu'il cachait dans son dos, le jeune homme cingla Poutine qui se cabra, battit l'air de ses sabots puis retomba en avant, déjà au galop. Au passage, Augustin  saisit sa crinière.       <br />
       Glissant au milieu des projectiles sifflants comme des serpents, la jument emporta le cavalier, rivé à son flanc.        <br />
       Vers la plage.       <br />
       Bénédiction !  : Face au fuyard qui remontait en selle, la silhouette massive du traversier se détachait au dessus des structures de l'embarcadère.        <br />
              <br />
              <br />
       Mais peut-être était-ce trop tard. Déjà, le majestueux mastodonte s'écartait lentement du rivage en tournant sur lui-même, tel le corps d'un moulin à vent de dimensions géantes.        <br />
       Lançant Poutine à pleine vitesse, Augustin s'engagea dans le chemin de halage qui s'enfonçait dans la mer, marqué de piquets, de gros sacs amortisseurs et de cordages . Le cheval avait de l'eau jusqu'au poitrail quand il réussit à rejoindre le flanc du navire. Mais le mouvement rotatif de celui-ci ne s'arrêtait pas.        <br />
       Comment attirer l'attention de l'équipage ?       <br />
       Le cavalier avait été aperçu depuis longtemps. La rampe de secours avait été préparée et descendue sur le côté, soutenue par un ample filet. Le vaisseau devait encore infléchir sa course et capturer Augustin dans son orbite. Il y faudrait plusieurs minutes, et les cavaliers zwölles, détachés du contingent des gens d'armes gouvernoraux, arrivaient à bride abattue sur le jeune homme.       <br />
       L'un d'eux avait dégainé son épée et fonçait droit devant lui, visant la gorge, prêt à l'estoc. Interdit, Augustin hésitait encore à combattre, le regard attiré par l’approche du navire. Le volte-face s'imposa bientôt, au risque de ne plus pouvoir embarquer, et de s'engager dans une bataille perdue avec des ennemis toujours plus nombreux. Il se leva sur ses étriers et se résigna au choc le plus violent, tenant fermement Poutine sous lui, priant pour qu'elle ne soit pas effrayée. Il prépara son revers à la pointe fléchée de l'arrivant, suivi d'un retour en arrière pour l'atteindre au coeur, une fois passé, depuis le creux de l'omoplate. Il cilla au contact, presque sûr d'avoir pu glisser le bout de l'épée sous la mentonnière de son adversaire.        <br />
       Mais il n'y avait pas eu choc : l'homme s'était dilué en arrivant sur lui. Il flottait maintenant, inerte, son cheval emporté plus loin par une vague. Le second cavalier noir arrivait en rugissant. Il se dressa soudain en arrière, électrisé, et vida les étriers, englouti à son tour dans le flot sombre.        <br />
       Augustin n'attendit pas de comprendre ce qui était arrivé à ses deux adversaires, car le gros de la troupe débouchait du défilé de piquets, mugissante, la masse des sabots changeant l'eau en crème fouettée.        <br />
       Il s'avança vers le bateau, pris dans les remous de la haute muraille flottante.       <br />
        On communiqua enfin avec le retardataire par porte-voix, en lui recommandant de se tenir face à la bouche de toile qui venait vers lui, rasant les flots. La pelle invisible qui frottait le fond vint contre les sabots de Poutine. Docile, celle-ci leva le pied, et se trouva bientôt enveloppée d’un filet annelé.        <br />
       Un ordre rauque, et l'ensemble fut enlevé dans les airs. Le filet se resserra contre les flancs du cheval, et l'empêcha de tomber, obligeant Augustin à se coucher sur son dos. Puis la grue fut tirée au dessus du pont supérieur par un autre jeu de poulies. Comme un sac de billes qu'on ouvre sur une table, les mailles de la nacelle furent desserrées, et Poutine fut projetée assez rudement sur le pont avec son cavalier, au milieu des applaudissements, tandis que des hurlements de rage leur répondait en bas, vite étouffés par la distance .        <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
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       XV.       <br />
       Vers Clotone       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       — Bienvenue sur le Berto Sigmarin ! dit l'homme en blanc qui avait saisi le mors du cheval.        <br />
       « Phial ! les Indiens ! Jean ! Pimlic ! Vous êtes tous là et indemnes ! s'écria Augustin ravi.        <br />
       —Toi aussi, mon bon maître !, beugla Jean en se précipitant sur lui pour l'étouffer entre ses bras.       <br />
       — Mais, dites-moi une chose... s'exclama Augustin après s'être rassasié d'étreintes : qui dois-je embrasser pour avoir abattu les deux Zwölles ? Je suis sûr que le coup est parti du bateau !       <br />
       — Tu ne te trompes pas, s'écria Phial. Remercie Païcou et Tabiraho. Leurs fléchettes empoisonnées semblent traverser les cuirasses les plus épaisses. Et leur effet est instantané.       <br />
       — Comme la foudre ! dit Capitaine-Papa. Mais Phial se trompe sur un point : nos flèches ne traversent pas les cuirasses. Elles s'insèrent dans les interstices, exactement comme le dard du scorpion glisse pour s'insinuer entre les panneaux chitineux des araignées.       <br />
       — Alors votre mérite est encore plus grand, dit Augustin en les embrassant encore. Votre habileté au tir est prodigieuse.       <br />
       — Pas tant que cela, fit modestement Païcou. Depuis tout petits, nous devons apprendre à tirer des oiseaux-pituites pour le déjeuner. Ces animaux volent au dessus des canipores géants, et ils ont à peu près la taille des guêpes.       <br />
       — Ah bon ? fit Augustin encore plus impressionné.       <br />
       — En fait, précisa Capitaine-Papa, Païcou exagère un peu. L'oiseau-Pituite est gros comme un lapin de bonne taille.        <br />
       — Certes, rétorqua Païcou, mais quand ils volent au dessus des Canipores, ils ont vraiment l'air d'être des moucherons.       <br />
       — Allons, dit Phial, allons au salon du pont-paradis. On y a dressé la table. »       <br />
              <br />
              <br />
       Les traversiers de Clotone sont d'énormes coracles bitumés, de près de dix mètres de hauteur sur l’eau. Ils ressemblent à de monstrueux paniers tissés.        <br />
       La coque, souple, est formée de l’enroulement d’un cordage épissé, gros comme un cou de vache, et tenu par une trame en étoile, en troncs de palantais. Le cordage est une tresse de lianes Jusquarma, qui possèdent la vertu de se gonfler d’autant plus qu’elles sont détrempées. Quand une paroi est pénétrée lors d’un choc, les couches intérieures réagissent en décuplant de volume. La plaie se ferme, et l’on peut attendre la fin de la tempête pour réparer.        <br />
       Le sol de la cale est revêtu d’une épaisse couche de sable sur laquelle est étendu un plancher de cubes de bois. Un jeu de filets tendu entre les parois, contient la cargaison et l’empêche de rouler. L’ensemble occupé par les ponts se compare à un couvercle circulaire constitué de plusieurs feuillets articulés, et reliés par des escaliers abrupts. Là, entre le premier pont aveugle et le deck extérieur occupé par de légères paillotes, peuvent vivre une centaine de personnes.       <br />
        Le pont le plus agréable, réservé aux personnes de qualité invitées par le capitaine, est situé à hauteur du bord de cordage. Il est préservé de la canicule et bien aéré par de larges échancrures.        <br />
       Des appartements de taille variable y ont été aménagés. En tout état de cause, une suite gouvernorale est placée au centre, protégée par un paravent circulaire en clayonnage mordoré. Elle demeure à la disposition des autorités, qui en usent à discrétion pour le courrier secret, quand aucun grand personnage n’y voyage en personne.        <br />
       Le pont-paradis abrite des jardins suspendus semés dans les espaces libres entre les coursives en rayons, et éclairés indirectement par des panneaux habilement disposés dans le pont supérieur. Ces jardins ne sont pas tous décoratifs. La plupart servent à transporter des plants pour les pépiniéristes, voire de petits champs de blé qui sont ensuite greffés avec leur sol dans des terres arides ou difficiles.       <br />
       Le voyageur qui a la chance d’habiter le pont-paradis admet que le nom n’en est pas abusé. D’autant que des oiseaux familiers animent cette végétation nomade. Ceci compense cela : le “panier”, à peine en haute mer, est agité de mouvements qui font ployer et rebondir la structure élastique de façon assez imprévisible. Rares sont ceux qui échappent au malaise de ce qui n’est ni roulis ni tangage, mais s'apparente au mol tremblement d’une méduse qui aurait décidé de prendre l’air.        <br />
       Les mouvements sont plus forts dans la cale mais l’équipage des profondeurs, constitué de Zigônois tenant la charge depuis plusieurs générations, vaque, impassible, à la surveillance et à la réparation constante des filets et des parois. Ils arpentent l’espace en trois dimensions grâce à de longues cordes auxquelles ils grimpent comme d’étranges primates.       <br />
       Chacun sait qu’en cas de naufrage, ce peuple rude est condamné, car aucun de ses membres n’accepterait de monter dans “le couvercle”. Question d’honneur. En revanche, le occupants des ponts s’en tirent presque toujours car le couvercle en question se détache du fond du panier, et flotte comme un vaste radeau articulé, entouré d’une spirale de cordages capables d’amortir les écueils les plus acérés.        <br />
       La voilure, tendue sur des troncs enfilés dans l’épaisseur de la coque, est formée de deux spirales d’écailles de tortue géante (carretta moamarr), qui aspirent le vent en sens inverse, empêchant la rotation du coracle sur lui-même. Puis, habilement coordonnées par un équipage de Malaméens de la tribu des Eolards, les “écaillures” (plutôt que les voiles) produisent une poussée dans une direction donnée, et le traversier se trouve attiré vers le haut et vers cette direction, comme si une main géante avait soulevé le panier par l’anse, pour aller faire ses courses, bien loin de là.        <br />
       Pour une masse si imposante et si informe, le traversier pouvait atteindre une vitesse surprenante, profitant aussi bien des rafales au ras de l’eau, que des vents ascendants, ou de la simple convection. Tout était entre les mains du maître-capitaine, qui conduisait son bateau comme on joue de l’orgue. Sa petite cabine était perchée sur un mât central, assez épais pour qu’y tourne un escalier en colimaçon, aux marches serties de tenons d’or.        <br />
       Dans la cabine à la vitre cristalline, le meuble de conduite ressemblait à un piano aux touches de bois multicolore. Seul le Maître avait accès à la cabine, ainsi que les deux disciples qu’il avait choisis pour lui succéder dans le métier. Aucun profane n’aurait réussi à diriger le coracle en ligne droite pendant plus d’une minute. Même toutes les encaillures mises à la panne, l’engin se serait mis à tournoyer, sous la seule force du vent sur les parois, creusant un vortex où il se serait enfoncé irrémédiablement dans le gouffre bleu.        <br />
       C’est assez dire le respect dont étaient entourés les Maîtres de la mer et leurs fidèles exécutants, les Eolards. Ils devaient le partager, non seulement avec “le peuple de la Cale”, mais aussi avec le peuple du Ciel, dont l’habileté à maintenir en état les écailles et les mâts, était une condition impérieuse de la manoeuvrabilité du vaisseau.        <br />
              <br />
              <br />
       Dans le salon de plaisir, situé sur le pont-paradis vers le mât “avant”, Augustin et ses compagnons étaient confortablement installés sur des sièges-bacs, et regardaient béatement autour d'eux, après s'être congratulés, puis racontés mille choses sur leurs aventures, depuis qu'ils avaient été séparés au château gouvernoral.        <br />
       Une foule bruyante de voyageurs vrombissait autour d’eux. Ils discutaient en famille ou entre amis, et partageaient des victuailles négligemment étalées. Ils faisaient la queue pour le fakar glacé, ou pour acheter des marchandises dédouanées (boissons fortes, noix de choulcave, jouets de bois, etc.)        <br />
       Une compagnie de Malaméens, reconnaissables à leur poncho bleu clair vint s’asseoir en rond à l’ombre d’un pin empoté dans un sac massif. Aussitôt deux d’entre eux sortirent des instruments ressemblant à la guitare, avec un long manche en cou de cygne, et commencèrent à en jouer en chantant. La mélopée, à la fois douce et syncopée, capta l’attention des gens alentour. Ils reprenaient le refrain, le sifflotaient, ou formaient silencieusement les paroles sur leurs lèvres. Tout le monde avait l’air réjoui, quand fit irruption un grand moine vêtu de gris, à la barbe longue et tire-bouchonnée. Il se lança dans un discours véhément à l’adresse des musiciens qui s’arrêtèrent.        <br />
       Phial expliqua en riant à Augustin qu’il s’agissait d’un sorcier Omen de Périache conduisant un groupe de futures Magdes au lieu de leur formation sacrée, et qu’il trouvait les chansons bien vulgaires pour leurs chastes oreilles. D’ailleurs, ces dames étaient trop fatiguées pour écouter de la musique, arguait le sorcier. Qu’on aille donc jouer sur le pont-lavoir !       <br />
       Des voix s’élevèrent dans la foule pour protester, mais le grand moine Omen toisait les contestataires de sa stature imposante. “Allez donc les écouter AUSSI sur le pont, hurlait-il. bande de mirouflets!”. A mesure qu’il s’énervait, des badaux s’attroupaient, optant instantanément pour le parti des instrumentistes, qui, finalement, reprirent la musique, haussant les épaules devant les injonctions du moine.        <br />
       Une dame enveloppée de soie diaphane fit la remarque méprisante que ces “chansons pour habitants des niches” ne devraient pas avoir cours sur le pont des gens de qualité. Aussitôt une grande femme, haute en couleurs et généreuse en formes, la mit en garde : si elle continuait à jouer la chienne, on lui enverrait un os, et si cela ne suffisait pas, le peuple lui fournirait sa pâtée gratuitement. La dame de haute naissance se détourna, la moue dégoûtée, et tira de longues bouffées de son délicat porte-noix, susurrant qu’elle n’avait pas de leçon à prendre d’une pétacle de la grande rue de Clotone. Remarque à laquelle la femme répondit par un franc éclat de rire, enveloppant de ses bras blancs son voisin hilare, qu’elle couvrit de baisers.        <br />
       Une Malaméenne reprit alors le flambeau du combat de classe et demanda à l’élégante si elle avait demandé l’autorisation de fumer. S’étranglant à demi, la gente dame fit remarquer qu’il n’y avait pas d’écriteau interdisant la choulcave.        <br />
       « Certes,répondit sentencieusement son interlocutrice, mais la politesse du coeur n’a pas besoin d’écriteau public. »       <br />
       Outragée, la bourgeoise, poings fermés, tourna les talons, et s’en fut sur la coursive extérieure, sous les applaudissements et les huées de l’assemblée. Aussitôt, les musiciens entonnèrent une chanson endiablée. Tout le monde se mit à danser, au grand dam du Sorcier-Omen qui disparut aussi, visage convulsé et barbe écarquillée.        <br />
       « Est-ce toujours la même ambiance pendant les traversées ? demanda Augustin.       <br />
       — Oh, ce n’est encore rien. Dès qu’ils auront un peu bu, ce sera le délire... c’est la tradition.        <br />
       — C’est sympathique. Et vivant.       <br />
       — On peut le dire. Le traversier est un des rares moments où l’on peut libérer ses instincts, régler ses comptes, attaquer un ennemi... se débarrasser de sa femme, ou de son mari. Aucune police ne contrôle les actes des gens à bord, et l’équipage se contente de protéger le bateau et les marchandises. Des gens sont jetés par dessus bord, presque à chaque traversée. La capitainerie du port en donne la liste  à la fin de chaque voyage.        <br />
       — Beaucoup d’épouses disparaissent-elles ?       <br />
       — Ah oui, fit jovialement Phial, mais pour être juste, disons qu’il y a pas mal d’époux aussi. C’est pourquoi les riches couples à problèmes voyagent dans des cabines séparées, et défendues par des serviteurs très attachés à la seule personne de leur maître ou de leur maîtresse .  »       <br />
       Augustin se fit traduire les paroles de quelques rengaines en vieux-phrisogeois, plutôt romantiques que salaces, et parfois tristes.        <br />
       — Venez, maintenant dit Phial, nous avons à parler. Allons à la buvette de la passerelle, nous y serons tranquilles.        <br />
              <br />
       Dans un boudoir séparé de l’estaminet, les deux hommes se firent servir de l'annelle et des pipes de choulcave. Ils fumèrent et burent en silence, regardant le beau ciel clair de l'après-midi, éprouvant le vent léger qui passait entre les mailles des cordages de la paroi.        <br />
       « Eh bien, dit Phial, à tout seigneur tout honneur, comme on dit dans votre pays... Je vais commencer. Par où, je ne sais trop... Disons, tiens, par l'homme qui fut jeté par dessus la rambarde de la terrasse du gouverneur.        <br />
       — Ah, je ne m'étais donc pas trompé.       <br />
       — Non. Mungabor a fait tuer le précepteur de Valien, son fils incapable, ou bien il a provoqué sa mort accidentelle, je ne sais pas. En tout cas, on l'a retrouvé en miettes sur les rochers au bas de la falaise.       <br />
       — Etes-vous sûr que c'est bien cet homme ?       <br />
       — Ecoutez : Sariella a vu un cadavre chez l'apothicaire, qui était plus ou moins en train de disséquer ses restes. Grodion aime bien Sariella et lui a dit ce qu'il savait : que les soldats lui ont amené le cadavre en le présentant comme celui d'un rebelle en train de s'échapper, et qui était malencontreusement tombé ; que l'homme, dans la quarantaine, était vêtu d'un costume typique de dignitaire subalterne de la magistrature de Clotone. L'officier lui a demandé de l'avertir s'il trouvait quoi que ce soit dans ses viscères ou son estomac.       <br />
        — Quoi par exemple ?demanda Grodion.        <br />
       — Je ne sais pas, moi, un bout de papier récemment avalé, ou une petite fiole avec un message...        <br />
       —Ah bon ! dit Grodion placide (il en voyait tant d'autres). Mais il ne trouva rien.        <br />
              <br />
       Par la suite, j'ai appris que le précepteur, de nom inconnu, avait disparu de la circulation. J'ai donc recoupé les informations, sachant qu'il était effectivement juriste de la Conque. Je suis loin d'avoir élucidé cette histoire, mais j'ai laissé une ou deux personnes au palais mener l'enquête, à la lumière de cette affaire de réunion secrète surprise par un inconnu, peut-être par votre amie Nadja.       <br />
       — Finalement, vous n'avez pas pu apprendre quelque chose de décisif...       <br />
       — J'ai surtout appris que vous étiez activement recherché depuis quelque temps par plusieurs personnes, mais que Mungabor avait différé votre arrestation parce qu'il souhaitait savoir qui avait l'intention de vous contacter. Enfin, ce sont des bruits de la salle de garde, où j'ai quelques alliés sûrs. A vous, maintenant... Et avant tout, dites-moi : il est arrivé malheur à Satius, n'est-ce pas ?       <br />
       — Oui... Le brave petit homme est mort dans la bataille. Un sbire de Botulis l'a cloué au mur, d'un coup d’épiarque. Affreux ! Cela s'est passé si vite... »       <br />
       Phial resta silencieux, les mâchoires agitées de tremblements nerveux. Il se maîtrisa enfin :       <br />
       « Je le connaissais depuis toujours... C'est sa petite femme qui va être malheureuse ! Je lui écrirai : il vaut mieux qu'elle apprenne sa disparition par moi que par les monstres du château. Je lui proposerai de venir à Michemin avec son fils. Cela ne remplacera pas son homme. Mais...       <br />
       En tout cas, continua le signour de Michemin, sur le ton de la résolution bien arrêtée, le Botulis ne perd rien pour attendre. Je suis heureux que nous soyons sortis des pattes de Mungabor, car nous serons plus à l'aise à Clotone pour organiser la bataille contre ces Enfutoncles.       <br />
       — Car vous êtes décidé à vous battre, Phial ?       <br />
       _	Je l'étais déjà en sortant du Conseil, ayant appris un certain nombre de choses inadmissibles sur les entreprises du gouverneur. La mort de Satius me donne une raison supplémentaire, mais ce que je sais maintenant du commerce des Thrombes m'oblige à sortir de ma réserve. C'est la guerre, Augustin, le mot n'est pas trop fort !        <br />
              <br />
       Le Signour d’Atoy mit quelque temps à se calmer en mâchonnant sa pipe, le regard braqué sur d’inquiétants lointains. Il se détendit enfin.       <br />
       _	Mais, je vous parlerai une autre fois de mes projets politiques... Dites-moi plutôt quelles ont été vos tribulations ? Avez-vous...       <br />
       — Mon Dieu, le coupa Augustin en se levant brusquement, la prédiction !       <br />
       — Ola,j que vous arrive-t-il ? De quelle prédiction parlez-vous , mon ami ?       <br />
       — Je viens de m'en souvenir, à propos de la mort de Satius...       <br />
       — Eh bien, soyez clair, Saputille ! »       <br />
       Le jeune homme se rassit, la tête dans les mains :       <br />
       « Vous ne me croirez pas, mais je viens seulement de comprendre que sa mort a été vue, par une diseuse indienne que j'ai rencontré en Guyane avant de m'embarquer pour Guama. Je me souviens parfaitement de ses paroles. Elle a dit : &quot;les flèches qui tuent !&quot; et ensuite : &quot;il est mort&quot;. Puis, elle s'est mise à sangloter et je n'ai pas pu en tirer davantage.       <br />
       — Vous savez, dit Phial, impassible, c'était peut-être un simple subterfuge de voyante. D'autant que la flèche est d'usage courant parmi les Aruyambi et les autres tribus de cette région, d'après ce que j'ai pu lire dans les ouvrages de mon oncle Karool.        <br />
       — Vous avez sans doute raison, dit Augustin, mais çà demeure troublant : elle a aussi parlé du palais du pouvoir et de ses dangers, et d'un grand nombre de femmes fort belles...       <br />
       — Toutes choses qui sont approchées par un jeune homme aventureux. Non, si j'étais vous, je n'accorderais pas une importance exorbitante à l'oracle de cette vieille indienne. Racontez-moi plutôt vos péripéties.  »       <br />
              <br />
       Augustin narra son épopée aérienne, la visite chez Huimror, la découverte du réseau d'aide des Thrombes, les étranges galeries souterraines. Il expliqua également ce que lui avait dit le gardien de l'îlot à propos de la nature des Danseurs aquatiques.       <br />
       Phial écouta, sombre et perplexe, et ne fit aucun commentaire.       <br />
       « Je suppose, dit-il enfin avec un faible sourire, que vous n'avez pas pu travailler à votre fameuse quête de la Porte Temporelle, avec toute cette agitation ?       <br />
       — Non, bien entendu... Et je vous entends me dire que c'est la leçon de la vie, et qu'elle est bien préférable à toutes les rêveries fantastiques, qui ne sont que billevesées, fichaises, fariboles et contes de Mère Grand...       <br />
       — C'est exactement ce que je pense quoi qu’en termes locaux cela se dise bêtardises, niquedettes, donguedines et propos de Maminette.       <br />
       — Eh bien sachez que je n'ai pas dit mon dernier mot ! Mon attention a d'ailleurs été attirée à plusieurs reprises sur des aspects très mystérieux de Guama — le périple souterrain des Thrombes en est un, et pas des moindres — qui pourraient se révéler des indices avant-coureurs de choses plus extraordinaires encore. Le vieux Huimror me semble connaître des secrets intéressants, et je retournerai le voir quand les choses se seront calmées.       <br />
       — A votre guise, jeune étourdi ! Mais ne sombrez pas, de grâce, dans l'extravagance de l'alchimie ou de son équivalent spatio-temporel.       <br />
       — Je ne sombre pas... Car votre monde ne m'en laisse pas le temps. Il me fait courir comme un cabri, et, s'il n'y avait tant de dangers pour moi et pour des amis, je vous dirais que... je m'amuse assez.       <br />
       — Revenons parmi nos amis, dit Phial. Nous devons décider de l'évolution de nos arrangements, et surtout de ce que vous souhaitez pour les Indiens. »       <br />
              <br />
       La compagnie était de nouveau réunie, lorsque une trappe se souleva dans le sol de la placette. La figure allongée d’un jeune officier de bord apparut, bientôt suivi d’un corps efflanqué, que son impeccable uniforme blanc rendait encore plus filiforme.       <br />
       « On m’a dit qu’un Monsieur Sarocle serait peut-être parmi vous ? dit l’homme d’une voiex perchée.       <br />
       — Il y a erreur répondit Phial. A moins que... Ne voulez vous pas dire Soro-akl ?       <br />
       — Ah oui, c’est cela, ce serait un Monsieur Indien..       <br />
       — Oui, dit calmement Capitaine-Papa, je suis Monsieur Sarocle.       <br />
       Un large sourire fendit le triste visage de l’officier.       <br />
       — Alors, j’ai un message pour vous, en provenance de Michemin. Une de nos sarmoiselles de voyage vient de revenir au perchoir, apportant la missive que voici. »       <br />
       Il tendit à Capitaine-Papa un fin rouleau de papier de soie gris, que celui-ci reçut avec une digne gravité et le mit dans sa poche de poitrine.       <br />
       L’officier en blanc salua fort poliment la compagnie, et disparut par où il était venu.        <br />
       « Mm, fit Phial au bout d’un moment, peut-être souhaitez vous que je déchiffre pour vous le message ?       <br />
       — Je n’osais vous le demander dit Capitaine-Papa, qui, tout aussi dignement, tendit le rouleau au signour.       <br />
       « C’est signé Ouina Champon, (ah...Ouina !) Bon, que nous apprend cette gentille femme... Rien de fâcheux, j’espère. Voyons :       <br />
              <br />
       «Cher Monsieur Sarocle, je vous écris à propos de votre grande pirogue. Je vous rassure tout de suite, elle est en de bonnes mains et sans dommage apparent. Mais Monsieur Pilco à qui vous l’aviez confiée, était il y a trois jours au désespoir, car votre bateau avait disparu de son mouillage, à l’abri derrière notre auberge du Marin Pieux. Il l’a fait chercher partout alentour, et les édiles ont même demandé aux danseurs d’eau de fouiller chaque crique. En vain ! La barque demeurait introuvable. Tout le monde, au village, était consterné, quand, après plus de quatre jours, Ribodol est arrivé sur la place du marché en poussant des cris inarticulés. J'ai compris qu’il voulait nous montrer quelque chose. Nous l’avons suivi et il nous a entraînés vers les grottes sous-marines où il passe le plus clair de son temps à entasser des monceaux d’objets divers.        <br />
       Et là, sur une petite grève bien protégée, nous avons retrouvé votre vaisseau. Pilco en a fait l’inventaire avec un marin expérimenté, et vous fait savoir qu’il semble en bon état de marche. Certains édiles ont fait porter le soupçon sur ce vieux fou de Ribodol, mais la plupart des gens ont estimé qu’il était incapable d’un pareil forfait. D’ailleurs, Ribodol, toujours les pieds dans l’eau, n’a jamais été surpris à naviguer. Je crois qu’il en est incapable. Il a cependant l’air d’en savoir davantage qu’il ne bredouille, à en juger par ses regards fuyants. Enfin, ce mystère n’est pas encore éclairci. Nous avons tenu à vous informer de cet étrange épisode, qui ne se reproduira plus, car nous nous sommes cotisés pour le faire garder nuit et jour jusqu’à votre prochain retour.       <br />
       En espérant donc vous revoir dans peu de temps, acceptez, Monsieur Sarocle.... etc..        <br />
       Ouina Champon; hôtelière diplômée. »       <br />
              <br />
       — Etrange, étrange, fit Capitaine-Papa. Auriez vous quelques lumières sur cet escamotage aussi soudain que bref ?       <br />
       — Oh, dit Phial, il y a bien les danseurs d’eau. Certains semblent assez malicieux. Et ils ont pu être fascinés par cet engin qui réussit à traverser, comme eux, le grand Dragon. Tel ou tel Jeune un peu plus audacieux aura voulu le mettre à l’épreuve, jusqu’à ce que leur conseil des sages, avertis par les citadins à la recherche du bateau, ne le tance vertement et ne l’oblige à le restituer discrètement.       <br />
       — Mm, admit Pimlic, c’est un bon scénario, mais il ne colle pas avec tout ce qu’on sait des Danseurs ; jamais ils n’ont touché à la moindre possession des habitants de l’île, ou de tout autre Guamaais. Ils semblent ne pas nous voir. On dit que la seule personne avec qui ils communiquent vraiment est le vieux Huimror, mais on n’a pas de témoignage direct d’un tel contact...       <br />
       — Cette histoire est vraisemblable, coupa Augustin sans dire la raison de sa conviction. Est-ce qu’on peut déduire la date de la disparition du Doryô ?        <br />
       — La lettre de Ouina est datée d’il y a douze jours, et les événements qu’elle rapporte ne peuvent guère la précéder de beaucoup, raisonna Phial. Je crois que cela coïncide à peu près avec notre passage à Mortangle, ou, au plus tard, quand nous étions chez le gouverneur. Croyez-vous que cela a de l’importance, Augustin ?       <br />
       — Je ne sais pas. Peut-être les choses s’éclaireront-elles plus tard. L'important est que le Doryô ait été retrouvé indemne.        <br />
       — Je suis libéré d'une grande inquiétude, avouaCapitaine-Papa, car, mes amis, nous devons nous accoutumer à l’idée de nous séparer.       <br />
       — Comment cela ? s'écria Jean, qui s'était fort attaché à Païcou, dont il appréciait l'habileté au jacquet. Nous séparer ?       <br />
       — Hélas, nous ne pourrons débarquer avec vous dans la grande ville, Monsieur Jean, assura Capitaine-Papa. C'est une chose certaine .       <br />
       — Expliquez-vous, dit Augustin, car je trouve dommage cette décision .       <br />
       — Je dois vous dire, répondit gravement Capitaine-Papa, que malgré tout leur désir de vous accompagner, mes compatriotes qui n’ont jamais vu de grande ville, peuvent être saisis de stupeur. Je sais, pour l'avoir déjà vécu dans d'autres circonstances, que les Indiens supportent très mal l’agitation urbaine qui leur semble folle. Dans le meilleur des cas, cela les rend tristes et amorphes. Au pire, ils peuvent être atteints — je l'ai vu de mes yeux — d’une crise de démence qui les pousse à tenter de s’envoler du haut d’un immeuble.        <br />
       — Il faut être bien fou pour croire pouvoir voler, dit Jean, hochant la tête. Mais ce n'est pas une raison pour nous abandonner !       <br />
       — Je sais votre affection pour nous, et je vous en remercie de tout coeur, dit Capitaine-Papa, mais je connais les rêves et les peurs cachées de mes frères. Alors que la civilisation vous protégera contre les plus grands dangers, je suis au contraire persuadé qu'elle peut inoculer aux Aruyambi un venin mortel.       <br />
       — Je partage l'avis de Capitaine-Papa, dit tristement Arcomo. il nous faut rentrer , au mieux sans poser le pied à Clotone.       <br />
       — Mais vous, Païcou, partagez-vous l'avis de vos aînés ? »       <br />
       Le jeune Indien ne répondit pas et se leva, allant arpenter le pont à grands pas, les mains derrière le dos.       <br />
       « Je connais son sentiment, dit Capitaine-Papa. Il aimerait continuer l'aventure. Mais, en dépit de sa jeunesse, Païcou a charge de famille. Il ne peut abandonner sa femme et son petit garçon. Il ne veut pas vous montrer sa tristesse.       <br />
       — Je comprends, dit Phial. Je vais demander aux officiers pour qu'ils vous laissent la paillote du pont-paradis, lors du voyage de retour.       <br />
       — Très bien, dit Capitaine-Papa. Mais ne nous morfondons-pas : il nous reste quatre pleines journées de voyage pour fêter notre rencontre et nos aventures communes. Nous n'avons pas besoin d'arborer si sombre mine. Buvons, parlons et dansons... »        <br />
              <br />
       On suivit ces conseils. Le périple s'acheva dans les rires, au milieu du luxe débonnaire du pont-paradis. Par chance, les dieux du détroit de Clotone ne firent surgir aucune grosse houle qui l'aurait changé en enfer.        <br />
       Phial d'Atoy reçut une bonne nouvelle de la terre : son vieil ami Jansène Fitrion, chef d'une noble famille de la capitale, avait accepté de le recevoir chez lui avec Augustin, et l'attendait avec impatience.        <br />
       On pouvait certes supposer que les noirs personnages dont on avait mesuré la haine au cours de la traversée de La Majeure, ne resteraient pas inactifs, et tenteraient d'attaquer à nouveau les compagnons, malgré des conditions plus difficiles. Car ni Mungabor, ni Botulis ou leurs commanditaires inconnus ne pourraient désormais agir à visage découvert et en toute légitimité. Leurs agents devraient raser les murs.       <br />
       Les chances seraient désormais mieux partagées. S'il y avait des enquêtes à mener, des revanches à prendre, des offensives à organiser, Clotone s'y prêterait favorablement.       <br />
       Augustin, reposé, semblait sur ce point optimiste. Quant à ses propres affaires très privées, il ne doutait pas qu'il les ferait avancer au mieux, dans le contexte d'une cité aussi fabuleuse.       <br />
              <br />
       C'est, du moins, c'est ce que rapporta Capitaine-Papa, le noble Navigateur Aruyambi, dont on a pu constater qu'il observait la disposition des esprits aussi finement que les détails de la vie.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
                <br />
              <br />
       XVI.       <br />
       Le manuscrit       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Tabiraho avait terminé son récit, commencé trois jours auparavant.        <br />
       Il demeurait maintenant silencieux, immobile comme une gargouille médiévale devant un Pierre Boucquard médusé, encore vaporeux de Choulcave, bercé par les images que le vieil homme avait su évoquer de sa voix cassée.       <br />
       Pierre se balançait san mot dire dans le hamac auquel le perroquet Lokiche venait de se suspendre, sans doute dans l’intention de lui picorer les orteils. Les idées tournaient, nuées sombres s’assemblant pour un orage.       <br />
        Celui-ci éclata soudain, sous la forme d’une question qui cheminait en lui depuis déjà quelque temps.       <br />
              <br />
       « Vieux Bhogo, ton histoire était merveilleuse et tes talents de conteur ne se discutent pas. Mais, dis-moi encore une chose. Si ce voyage, comme tu le prétends, est véridique dans chacun de ses détails, tu as peut-être conservé de ton grand-père, le “capitaine-papa” quelques effets de ce voyage, ou même quelque objet ayant appartenu à Augustin ?        <br />
       Tabiraho grommela indistinctement.       <br />
       — Est-celà une réponse positive ?       <br />
       Le vieil homme fit un gros effort, son récit semblant l’avoir totalement épuisé.        <br />
       — Je crois qu’il me reste quelques petites choses ramenées du voyage de l’Aïeul dans le coffre en osier de la remise, mais tout doit être en piteux état avec cette humidité qui mange tout. »       <br />
       Pierre sauta sur ses pieds, cachant mal son impatience.       <br />
       « Serait-ce trop te demander de me montrer ces objets ?       <br />
       Tabiraho, surpris, le regarda, l’air inquiet.        <br />
       — Pourquoi veux-tu voir ces vieilleries, sans doute rouillées ou pourries ?       <br />
       — On ne sait jamais, Vieil homme. » dit l’ex-prospecteur en se dirigeant d’un pas décidé vers un cabanon de bambous mal assemblés. Tabiraho se leva et le suivit de mauvaise grâce.       <br />
       « Attends, attends, il y a tellement de cheni, là-dedans ! D’ici que tu ailles te piquer sur une lance au curare. »       <br />
       Il passa devant le Français et sa main noueuse chercha à tâtons la bougie et les allumettes cachées dans un renfoncement. En tremblant, il en craqua une et un capharnaüm apparut, qui aurait fait le bonheur d’un antiquaire spécialiste des colonies, si la plupart des objets entassés en désordre et couverts d’une poussière épaisse, n’avaient montré des signes d’un délabrement avancé.        <br />
       « Tu vois ? dit le vieillard, en se traînant au milieu de l’amoncellement.       <br />
       — Te souviens-tu à quel endroit tu aurais mis les objets du voyage, dans tout ce fourbi ? »       <br />
       Tabiraho se frotta le crâne, puis l’inspiration vint. Il se dirigea vers une encoignure où s'entassaient des boîtes de carton, de bois et de métal de diverses tailles, toutes cabossées, rouillées ou rongées de moisi. Il épousseta les surfaces de la main, et désigna une valise d’osier, de taille moyenne, placée à la base de la pile, sur un entablement. Il posa la bougie en surplomb sur une planche, et, trop lentement au goût de Pierre, il déplaça les boîtes situées au dessus, les manipulant avec précaution pour qu’elles ne se désagrègent pas entre ses doigts. Enfin, il dégagea le couvercle de la valise, toute maculée, mais d’une facture de bon aloi . Une serrure rudimentaire la fermait, bouclée par un gros cadenas boursouflé par le vert de gris.        <br />
       « Ah zut, elle est cadenassée », fit Boucquard, déçu.       <br />
       Cela ne retint pas Tabiraho, qui, d’un coup sec, arracha cadenas et serrure, dont les clous se détachèrent de la vieille plaque de bambou tressé. Puis il souleva le couvercle dépareillé, et fouilla dans la valise.       <br />
       Pierre s’approcha pour regarder par dessus son épaule. A première vue, rien de bien intéressant n’apparaissait dans la lueur tremblante de la bougie. Tabiraho sortit des vêtements en lambeaux, deux ceinturons de cuir noirci, des chaussures d’un autre temps, ouvertes comme des cosses de haricot. Il jeta le tout sur le sol et chercha encore.        <br />
       Une dague dans son fourreau attira l’attention du Français, mais c’était une arme d’apparat comme en portaient sans doute les gardes de prison, les jours de fête ou de messe, dans les années vingts. Le vieillard dégagea ensuite une horloge cassée, montée sur quatre petits piliers de bois vermoulu, une photographie jaunie et pâle représentant une locomotive aérodynamique des années trente, un grand nombre de bols de terre cuite, vernissés à l’intérieur, un assemblage de cuillers d’étain, modèle réglementaire 1903, plusieurs poupées de son assez grossières, qui avaient visiblement servi à des rites de sorcellerie, à en croire le nombre de trous d’épingles qui perçaient leurs ventres comme des passoires, une trompette tordue et aplatie, assez pitoyable, des éclats de miroir soigneusement enveloppés ensemble, une collection de hameçons emmèlés, des billes d’ambre de diverses grosseurs (Pierre fit aussitôt remarquer à son vieil ami qu’il pourrait en tirer un bon prix, ce qui ne sembla pas l’émouvoir), une silhouette de requin en bois de makham rouge, plusieurs colliers de plumes de paradis, dont certaines étincellaient encore comme de petits joyaux, et un assortiment de pipes.       <br />
       « Ah, voici les possessions d’Augustin...       <br />
       — Quoi ! Tu veux-dire... Ces vieilles pipes brûlées ?       <br />
       — Oui... c’est bien çà !        <br />
       — Montre-les moi... »       <br />
       Pierre examina de plus près les pipes sous la bougie, les tournant et retournant en tout sens.       <br />
       « Mais, tu me racontes des bobards, Tabiraho ! il n’y a là aucune preuve que ce soient des objets ayant appartenu à Augustin Coriac, aucune lettre gravée, aucune armoirie...       <br />
       — Je t’avais bien dit qu’il n’y avait aucun intérêt à venir remuer tout çà », fit le vieil indien d’une voix plaintive.       <br />
       Pierre se sentait vaguement irrité .       <br />
       « Ah tu m’as fait marcher ! Tu peux être fier ! »       <br />
       Le vieux se récria, offusqué :       <br />
       « Mais non, tu te trompes, ce sont bien là les objets, laissés dans le Doryô, et que mon grand père voulait rendre à Augustin, s'il repassait par notre village en revenant un jour de Guama. D'ailleurs, si tu voulais te comporter en homme respectueux et pieux, tu les prendrais avec toi en France. »       <br />
       Boucquard eût un mouvement d’humeur :       <br />
       « C’est cela ! M’encombrer d’ un lot de méchantes bouffardes encalaminées ! Et de quoi aurais-je l’air, en montrant ces “trophées des tropiques” ? On se moquerait de moi, mon pauvre Tabiraho, on m’accuserait de les avoir achetées pour quatre sous au marché aux puces . »       <br />
       Mi-riant, mi-fâché, il tourna les talons et s’apprétait à sortir de l’antre, quand une exclamation enrouée du vieux métis le retint :       <br />
       « Il y a autre chose.»       <br />
       Fouillant dans la poussière du fond de la valise, il ramena au jour un petit objet rectangulaire qui s’avéra être un livre à la couverture de cuir épais.        <br />
       « Bah, un missel, sans doute. Montre-le moi, s’il te plaît. »       <br />
              <br />
              <br />
       Le petit livre épais semblait en bon état, et sa couverture arborait en son centre l’image encore dorée d’un ours debout, patte engagée dans un tronc. Pierre secoua doucement les pages pour en faire tomber la poussière, et l’ouvrit.       <br />
       Son coeur se mit à battre à grands coups. Il sortit à la lumière, pour s’assurer qu’il n’avait pas la berlue.       <br />
       Non, il ne s’était pas trompé en croyant voir, sur le vélin étonnament blanc de la page de garde, les arabesques élégantes d’une écriture à la plume, telle que les gens de bonne éducation pouvaient encore la maîtriser à la fin du siècle dernier.        <br />
       Bien qu’un peu effacé par endroits, le texte était encore lisible et ce qu’il disait était sans ambiguité :       <br />
              <br />
       « Journal de voyage dans les Antilles et les Mondes Voisins, par Augustin Coriac, comte de Malicot (1880 — 1...).       <br />
       Pierre Boucquard poussa un rugissement et courut embrasser Tabiraho, le serrant si fort dans ses bras qu’il manqua lui briser les côtes, qui émirent le son d’un fagot de ramures sêches.        <br />
       « Ah mon vieil ami, s’enthousiasma-t-il comment ais-je pu douter de toi une seconde ? Ton histoire sonnait tellement vrai, il était impossible que tu m’aies menti ! »       <br />
       Tabiraho, se remettant d’une toux qui avait failli l’étrangler, s’enquit respectueusement :       <br />
       « Tu as donc trouvé quelque preuve à tes yeux de l’existence de... Coriac ?       <br />
       — Et comment, Tabiraho ! Il ne s’agit rien moins que de son journal de voyage, et nous allons pouvoir, point par point, le confronter à ton récit. A moins que tout le reste du livre ne soit illisible... »       <br />
       Fébrilement, Pierre feuilleta l’ouvrage dont les pages étaient légèrement adhérentes. Le texte avait été en partie effacé, selon que l’humidité avait plus ou moins envahi le papier, mais il restait de très nombreux passages bien nets, calligraphiés d’une écriture violette serrée, et penchée de l’avant, comme pressée de tout dire.        <br />
       « Je crois qu’il en reste assez pour apprendre bien des choses intéressantes, Tabiraho. Et puis il existe des traitements chimiques pour faire réapparaître les textes disparus,  dont le papier lui-même a gardé mémoire. Qe ne me disais-tu que tu avais conservé ce document précieux ?       <br />
       — J'avais complètement oublié, dit modestement Tabiraho. Et ne sachant pas lire, tu comprends que je n’y ai jamais attaché l’importance que tu y trouves.        <br />
       — Bien, vieil homme, ceci est un signe supplémentaire de ta bonne foi, car tu aurais été incapable de truquer une telle preuve. Mais pourrais-tu me dire, si ce n'est pas trop te demander, comment tout ceci est entré en ta possession ?       <br />
       —Je n'en sais pas plus, car la plupart des objets entreposés ici me viennent de mon père et de Capitaine-Papa. Je ne pense pas que ce dernier l'ait ramené de son voyage à Guama. Il est à supposer que quelqu'un le lui a remis plus tard...       <br />
       —Mais qui ?       <br />
       —Je n'en ai pas la moindre idée, Ami-Pierre. Je n'ai aucun souvenir d'avoir revu Brute ou Chef par la suite.       <br />
       —Encore une énigme à élucider ! Peut-être la clef s'en trouve-t-elle dans le manuscrit ? »       <br />
              <br />
       Du coup, le tas de pipes devinrent des reliques, et Pierre les emporta aussi vers la case de Tabiraho, pour les étudier plus à l’aise.        <br />
       Il s’avéra qu’il en existait deux genres : celles de Coriac, plus fines, en bruyère ouvragée et en ivoire, et celles de Latoile, plus frustes, taillées au canif dans le noeud de la souche.        <br />
              <br />
              <br />
       Quant aux mémoires, elles ne traitaient guère des Antilles, ni même des Caraïbes ou des Guyanes.        <br />
       Elles parlaient bien d'un &quot;monde voisin&quot;.        <br />
       Pas n'importe lequel : celui dont la ville principale était nommée, dès les premières pages, et en grosses lettres rouges :       <br />
              <br />
       &quot;CLOTONE&quot;.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Petite Encyclopédie        <br />
       des îles de Guama  *        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       Dictionnaire des Personnes       <br />
       (Hommes, Dieux, Fées, Chevaux,Navires,        <br />
       Thrombes et Morts-Vivants)*        <br />
              <br />
              <br />
       Aarac’h :       <br />
       Dieu de la guerre chez les Zwölles.       <br />
       Astiphon :        <br />
       Marin clotonois, désoeuvré depuis longtemps, il a du mal à trouver le cap de sa mansarde, au sortir de la taverne du Grand Bassin. Il reprendra du service maritime avec son ami Tarcolisse, mais leurs sorts se sépareront bientôt; tragiquement.       <br />
       Allastair Jovial-Bonheur :       <br />
       Cet homme athlétique et de sombre caractère est l'un des candidats à la course minusale. Il y représente l'ethnie des Fulgurac'h, qui vit dans le château imprenable de l'îlot Furieux, au nord de Lario. Il devra choisir entre plusieurs loyautés possibles, ce qui le conduira à des combats qu'il aurait pu éviter.        <br />
       Anarchion Talar :        <br />
       Capitaine de la “Belle Anse”, Anarchion est un Zwölle gris, sensible aux charmes du Sexe, au point d’être aveuglé sur ce qui se trame derrière son dos.       <br />
       Amzalgon :       <br />
       Ce membre âgé de l’Académamie de Lario dispose d'une panse confortable et d'un visage  bien replet pour son âge. Doté d'une magnifique barbe bicolore qu'il projette  fièrement en avant, il initie les nouveaux arrivants sur &quot;l'île triste&quot; aux moeurs et lois du pays. Le service n'est pas gratuit : Amzalgon boit et mange à volonté en échange des informations nombreuses (mais souvent insignifiantes) qu'il égrène interminablement.  Il a cependant une qualité : la reconnaissance du ventre lui fait aimer ses auditeurs qui, en cas de besoin, peuvent requérir son appui pour une démarche administrative.  Certes, Amzalgon n’est pas très subtil mais il vaut mieux ne pas le lui faire trop lourdement sentir. Après tout, la différence entre un piège à rat et un rat intelligent, c'est que le premier, pour stupide qu'il soit, peut tuer le second.        <br />
       Anphidiane Bendergo :       <br />
       La soeur cadette de Nolibé présente toujours au sommet de sa tête un chignon négligé, posé de guingois, d'où tombent deux grandes mêches rousses bouclées comme les rubans d'un cadeau de Noël. Son visage est poupin et ses jolis yeux losanges sont pers. Elle a de larges joues bien rondes, et la lèvre inférieure se gonfle sous deux canines proéminentes parmi des dents très régulières. Si sa soeur est ravissante au delà de l'éloge, Anphidiane est apéritive. Augustin y résistera victorieusement pour rencontrer... l'amour.       <br />
       Anylanne Gron :       <br />
       La fille de Nysan Gron, le gardien du phare du Boscaud, sur Lario, qui l’a élevée seul. Vive et jolie, couleur pur arabica, Anylanne  a des cheveux noirs de jais, lancés autour d’elle en cordages, des yeux en amandes parfaites, une bouche jetée facilement en avant, un visage au menton triangulaire, un nez droit, provoquant, un cou altier. Elle  aide son père dans des trafics peu recommandables, voire innommables. Elle s’en détournera pour accompagner Augustin dans ses aventures, mais reviendra vite aux errements qui l’entraîneront peut-être sur une pente  fatale.        <br />
       Arawak :       <br />
       Le tueur personnel de Mungabor. Il n'utilise que des couteaux de lancer, ou des flèches de curare, sur les hôtes indésirables de son maître. Après enquète, il s’avère que personne ne l’a jamais vu.       <br />
       Aremboys Parz :       <br />
       Jeune et bouillant avocat à cour de commerce de la Conque. Ami de Jansène Fitrion. L'homme est athlétique et roux. Il corrige les traîtres avec application.       <br />
       Athiello Pendalis :        <br />
       L’une des tendres amies d’Augustin Coriac. Sa beauté, sa haute chevelure couleur bois des îles ont séduit ce dernier.  Elle a une véritable passion : la peinture de Lutel Mirgône, le célèbre artiste-résistant.        <br />
       Atl-Roatl :        <br />
       Le chef de la tribu des Aruyambi en 1880. C’est le grand-père de Tabiraho (voir Capitaine-Papa). Egalemen t surnommé “Le Navigateur”.       <br />
       Babourgeois (Secte des) :        <br />
       Secte fondamentaliste du Bourg de Sanabille, elle pratique la censure des danse rituelles, et surveille les moeurs de la jeunesse. Elle est dirigée par Maître Tirch. Ses membres se font un devoir sacré de gagner leur vie par l’épargne acharnée. Ils réalisent leur fortune en s’appropriant des maisons et des immeubles ou des docks aux endroits stratégiques de Sanabille, dont ils font ensuite payer des loyers exorbitants aux nouveaux venus. La rapide urbanisation du Bourg leur est due, ce qui est fort mal vu des gardiens du domaine des Morts.         <br />
       Banfaron Fitrion :       <br />
       Grand père de Jansène Fitrion, il fit l'acquisition de la grande glunelière de Luciobar à Cicéole, et fut le président le plus apprécié de la Société de la Bonne Glône (vieillie en fûts de markham).       <br />
       Baratr et Frogish :       <br />
       Paysans-fariniers de Cicéole. Dissidents de la confédération des Braighcht, ils ont rallié, tardivement, le mouvement de résistance au Villacope.         <br />
       Belle-Anse :       <br />
       Grosse galéasse de fabrication larionaise, commandée par le Zwölle gris Anarchion Talar. Ses cales sont divisées en quarante cellules, dans chacune desquelles l’on peut enfermer trois thrombes (ou morts-vivants.)       <br />
       Benulle :        <br />
       Berger squelettique et édenté, les cheveux blancs en tire-bouchon dardant tout autour de la tête, c'est le prophète anachorète de la vallée des morts à Sanabille. Ce n’est pas un “Vieux des îles”, mais il a ses entrées auprès de Savroun le long.        <br />
       Tabiraho :       <br />
       Indien métis de la tribu côtière des Aruyambi (Passeurs) rencontré par Pierre Boucquard en 1930 en Guyane française, habitant, à Pointe aux Diables, près de l’embouchure du rio Milpa. Il en sait plus qu’il en a l’air sur l’affaire de Guama, et sa mémoire est aussi précise qu’un magnétophone portatif.       <br />
       Blanquoin :       <br />
       Valet de Nysan Gron. S’active au port du Boscaud, au sud de Lario. Seule la résistance de sa boître crânienne nous intéresse dans le Cycle de Guama.       <br />
       Blavarian Métaphos :       <br />
       L'un des plus grands conteurs de Logatrou. Ce philosophe qui vit dans une apparente retraite, est aussi l'une des personnes les mieux informées de l'archipel.  Il est un maillon important de la chaîne secrète qui se forme pour  aider Augustin à accomplir sa destinée. Il se peut que nous le rencontrions sous d’autres noms.       <br />
       Bor’ag :        <br />
       Dieu de la propriété, chez les Zwölles. Enseigne comment protéger la sienne et voler celle des autres, à la moindre faiblesse.       <br />
       Borach Maïch :       <br />
       Femme du gouverneur Mungabor et mère de Valien. Comploteuse de premier plan, elle se fait payer très cher par Lucilia et d’autres pour des renseignements.  Pour peu qu'on professe sur Guama le métier du commerce ou celui des armes, on finit par croiser la route de cette femme ardente et réfrigérante. Alors, bonjour les remous !       <br />
       Blonde assez maigre au visage carré, aux pommettes hautes, sa bouche est voluptueuse, mais passe vite au mépris autoritaire. Elle ne cesse de se déguiser, mais elle porte toujours de grands colliers de glossules roses. Son allure est souvent provoquante, aguichante, mais sa voix de sourdine étrange refroidit assez vite les interlocuteurs intéressés. Ses yeux sont noirs, petits, vifs et mobiles.        <br />
       Ce signalement n’a, au reste, guère d’importance, car on la rencontre  heureusement assez peu dans cette aventure. Mais sait-on jamais...       <br />
       Botiziane :       <br />
       Sympathique et corpulente Magde. D'un caractère simple et ouvert, cette solide femme fait profession de concierge de la maison commune du banc du Sort, sur l’îlot d’Hirpan. Elle manie aussi bien la cuiller de bois (pour mitonner de délicieuses soupes) que le bâton ferré (pour refouler d'agressifs importuns).        <br />
       Bourdiau :       <br />
       Blanc destrier de Jormail de Joor, noble Pathiolan. Puissant et discipliné, mais irrésistible dans les combats. Toujours en quête d’un cavalier chevaleresque, et souvent déçu par ses maîtres.       <br />
       Braighcht (clan des) :       <br />
       Famille cicéolienne de la haute bourgeoisie foncière et agricole de La Ménile. Regroupé autour du patriarche Figear Braightch, ce clan très riche, intrigue sans cesse pour saisir les rènes de la puissance sur la Mirande et toute Clotone. Son petit fils Wiril, taraudé par un incroyable appétit de pouvoir, est au centre de la conjuration.       <br />
       Braho Nohé :       <br />
       Cet ancien candidat malheureux à la course minusale est un génial constructeur de vaisseaux capables de traverser le Grand Dragon. Il devient ami d’Augustin dont il partagera bien des aventures. Braho ne paie pas de mine : maigre, noueux, grisonnant, la moustache en balai-brosse, les yeux un peu proéminents, la pomme d’adam contractile, il ressemble à un Gepetto en deuil inconsolable de son Pinnochio. Il est également taciturne et d’esprit chagrin. sauf quand il est sur mer, à la barre d’un transdragon. Il se transfigure alors en glorieux corsaire.        <br />
       Brézère Norage :       <br />
       Ferronnier de Pathiol. Comme de juste, c'est un passionné de courses de poneys braque : de celles où le rôle de la balle est tenu par un étranger.       <br />
       Broulican :       <br />
       Patron de l'estaminet &quot;Le Matelot Penché&quot;, sur le Grand Bassin. Il entend plus de confidences qu’il ne le souhaiterait.       <br />
       Bubert :       <br />
       Marin et homme de main Zwölle noir. Bubert est un peu sot, mais très fidèle au jeune ingénieur Hrulich.  Son alter ego est Frago, encore plus élémentaire que lui.       <br />
       Cachoup :       <br />
       Vieux méyot, compagnon du jardinier Pimlic, qui l'aime comme un fils. Dans certaines circonstances effrayantes, il vaudrait mieux se séparer de lui. Mais le jardinier tient à Cachoup plus qu’à sa propre vie.       <br />
       Callengue Nistrogue :       <br />
       Juriste de La Conque, ami de Jansène Fitrion. Personnage plus sec qu’un livre d’histoire du droit, mais digne et honnête.       <br />
       Capitaine-Papa  (Atl-Roatl, dit “Le Navigateur”) :       <br />
       Le grand-père de Tabiraho. Ce chef du village Aruyambi de Rio Milpa, est aussi un navigateur intrépide et avisé. Il emmena Augustin et Jean Latoile de Guyane jusqu'aux îles de Guama. C'est son récit, enregistré presque mot-à-mot par son petit-fils, et scrupuleusement retranscrit par Pierre Boucquard, qui forme le texte du premier tome de la tétralogie de L’Ancien-Futur : Guama, l’archipel-monde.&quot;       <br />
       Carital Fordon :       <br />
       Artisan-bouteiller, et négociant en glône de la rue des Ecluses, à La Ménile. Ce petit homme souriant, effacé en apparence, est d’une redoutable efficacité.  Secrétaire de la Société de la bonne Glône, puis animateur du Ralliement, le parti organisé par Jansène Fitrion pour soutenir Phial d'Atoy, Carital sera une figure clef de la résistance à la tyrannie qui guette sur Guama.        <br />
       Chantenelle Oriflan :        <br />
       Fille de Mulibron Oriflan, le Villacope en exercice. Elle a déjà quarante-deux ans quand elle est proposée “en prime&quot; comme épouse du Minus à élire dans la grande course de l'archipel. Son visage rectangulaire et triste n'attire pas les prétendants en foule. Mais elle cache un coeur d'or et facilitera bien les choses à Phial et à Homer Benjou, dans des circonstances où elle aurait pu profiter de sa situation de “première dame” pour jouer les pestes.       <br />
       Chenile Braighcht :        <br />
       La femme du candidat au minusat, Wiril Braichght est assez effacée en apparence. Rousse, la lêvre inférieure boudeuse, elle a le visage en goutte et un petit nez pointu à base forte. Son bel oeil de biche au sourcil en arc, dirige sur vous un regard au bord des larmes. Au reste, tout ceci a peu d'importance, car Chenile brille par son absence  dans les mémoires d'Augustin, sinon par le fait que Wiril en a divorcé pour pouvoir épouser Chantenelle, la fille du Minus.       <br />
       Charbiniots  (k'harbinats) :       <br />
       La première population historiquement repérée sur l'Archipel de Guama, sans que la science locale ait été capable de dater leur venue (plusieurs fois millénaire, sans doute). On sait que leur domination sur les anciens autochtones (inconnus) fut renversée par l'invasion des Phrisogeois, datée par la tradition orale, de sept à huit cent ans avant l'arrivée d'Augustin. Cent ans après, la datation officielle de l'histoire commence, avec le premier empire de l'union des îles de Guama. Il ne demeure que très peu de traces de l'occupation charbiniote. Il est possible que les villes submergées de la Majeure remontent à cette époque. Certains pensent que les inscriptions étranges sur certaines fontaines présentes sur toutes les îles, sont des textes charbiniots, bien que rédigés en caractères phrisogeois.       <br />
       L'appellation de Charbiniots désigne aussi les habitants  actuels du Cap Charbin, port du nord de l’île majeure, ayant le monopole des traversiers Majeure-Clotone.       <br />
       Chamilah :       <br />
       Prêtresse Magde, fille d’une Magde, Chamilah a toujours vécu isolée, dans une grotte de la falaise de Papiarnick, au nord-ouest de Draco. Elle y sustente des milliers d’oiseaux-messagers qu’elle dresse à circuler sur l’archipel. Chamilah, petite dame pimpante aux cheveux gris coupés courts, est au courant de tout, au grand dam des Zwölles qui voudraient l’éliminer pour garantir le secret de leurs projets mégalomaniaques.        <br />
       Chanfiel :       <br />
       Jeune Fulgurac’h aux ordres de Kryalîche. A pour mission de prendre soin de Mina Termina.       <br />
        Chbaoum Achoupf :        <br />
       C'est un “Lourd”, parfois en villégiature au sommet des arbres du bois de Champoulle, d'où il semble avoir assisté à la poursuite de Nadja Benjou par Nardor Botulis. Il lui arrive quelquefois, bien malgré lui, de tomber d'une frondaison sur un sanglier ou sur un être humain, qu'il aplatit sans rémission. Pour remonter sur le toit du monde, il lui suffit d'ingérer quelques poignées de la fougistrale nommée groupenouille, hélas de plus en plus rare. N'est-ce pas la raison pour laquelle nous voyons désormais, au milieu des lieux les plus inattendus, des groupes de choses grises aux traits morts, définitivement transformées en pierres ?  La famille de Chbaoum s’est liée aux amis d’Augustin, ce qui offre à ces derniers des capacités de transport aérien providentielles.       <br />
       Chiffion :        <br />
       Le tenancier du magasin général de Saint Mascoléon, au fond de la baie des Simagrées, sur Lario, est aussi propriétaire de l’auberge du même nom, installée dans un ancien bateau fossilisé. Attention, l’homme est honnête, mais les factures sont plus salées que l’eau de la baie.       <br />
       Chim :       <br />
       Noble habitant d’une champadoue (grosse maison de garde des côtes dracoises). Par extension, clan de nobles Gris à Draco, par opposition aux Noirs.       <br />
       Chowo :       <br />
       C’est une clan de Zwölles réfractaires, qui se sont réfugiés à Draco dans une vallée inaccessible où ils vivent paisiblement, en protégeant l’un de nos héros.       <br />
       Doglor :       <br />
       Personnage héroïque de la mythologie Guamaaise. Souvent mis en scène dans le théatre, il ressemble à Hercule, accomplissant ses travaux.       <br />
       Doryô (l’ami des rêves) :       <br />
       Construit par les Aruyambi du rio Milpa, c’est le bateau de capitaine Papa (Atlroatl), grand père de Tabiraho. C’est une grande pirogue de marocal pouvant transporter huit hommes. Sa forme particulière, les rainures spéciales de sa carène et sa grande maniabilité, lui permettent d’affronter le Grand Dragon.       <br />
       Dron Magoulay :        <br />
       Chef du clan des Magoulay  de Pathiol. Il est extrêmement agressif avec les étrangers. Il s’empare de Phial et de ses compagnons, afin de les vendre comme esclaves. Il se peut qu’il ait eu tort. Raffole des “truffelles d’amour” au point d’en perdre la raison.       <br />
       Eméisle Rondol :        <br />
       Le grand-père de Jistan, est le chef de la famille des passeurs du pas de Dysme. Il appartient à une secte très secrète, dont nous découvirons tardivement l’existence.       <br />
       Engylvaine de Montigne:       <br />
       La malheureuse jeune épouse d’une victime héroïque (Harno Hnobich, chim de la champadoue de Papiarnick), et mère d’un jeune garçon.       <br />
       Elle aidera Augustin et Athiello dans leur combat contre les Zwölles Noirs.       <br />
       Ennelle Trodon :        <br />
       Soeur de Sariella Trodon, (et de douze autres soeurs), Ennelle est la fille du Phiagde de Sanabille, et la petite-fille du grand Sapient Trodon, qui fut l'un des villacopes les plus respectés de Guama. Ennelle est une extraordinaire danseuse de tandoran. Sa danse peut aussi devenir une arme contre les importuns, qu'elle hypnotise en quelques passes, et le force à gigoter sur place jusqu’à épuisement.       <br />
       Eolard (tribu des) :        <br />
       Un petit clan d'artisans qui entretiennent et construisent les parties aériennes des moulins à Bistra, sur Malamè. Les Eloards émigrent traditionnellement à La Majeure, d'où ils embarquent sur les traversiers, dont ils manoeuvrent les voilures complexes. Le quartier des Eolards à Poularoy-sud est très fermé. Les Eolards sont jaloux de leurs épouses et nul ne peut s'y aventurer sans être provoqué en combat singulier.       <br />
       Fantige Lanolé :       <br />
       Charmante épouse du bourgeois de Clotone, Jansène Fitrion. Discrète et attentive, elle a le plus grand mal à obtenir de sa fille, Mategloire, un comportement convenable.       <br />
       Fatrepon Mirois :       <br />
       Maître noduleur de la Conque de Guama, (chef du Parquet), il est soudoyé par les Braighcht. On peut supposer qu’il a été surpris par Nadja  Benjou dans sa négociation avec Morhol (agent de Braight, capitaine des gardes chez Mungabor). C’est sans doute l’un de ses serviteurs qui sert de précepteur officieux de Valien, le fils du Gouverneur de La Majeure.       <br />
       Figear Braighcht :       <br />
       Le vieux chef du clan des Braighcht, les fariniers cicéoliens, porte une lourde responsabilité dans la politique agressive et expansionniste de sa famille. C’est lui qui incite son petit-fils Wiril à poser sa candidature à la course minusale.       <br />
       Figear Solc :        <br />
       Ce Zwölle Gris fait partie des élèves de l’école de Tiboudo. Mais son autorité est suspecte : n’est-il pas plutôt un informateur au service du Prince ?        <br />
       Firc’he :        <br />
       Sergent de Marblès, le sinistre Duc gris au service des Zwölles noirs.       <br />
       Flatron de Longarde (dit le Ministre) :       <br />
       Maître des polices de Draco, éminence grise de Mortone Trug, après avoir été celle de son père (Magido Trug), Longarde est un petit homme sans âge, silencieux, discret, à la voix faible et douce. C'est cependant l'homme le plus redouté de Draco et des îles de l'Ouest. Sa suspicion est maladive et en a conduit plus d’un aux geôles affreuses du Mont Atrosse. Mais sa vigilance n’est pas sans faille et Augustin saura en profiter.        <br />
       Floconneuses Soeurs :        <br />
       &quot;Tribu&quot; des Lourds à laquelle appartiennent Chbaoum Achoupf, Vichrom et Poumifff.        <br />
       Fontrelon :        <br />
       Ce jeune magicien aventureux a plusieurs vies et plusieurs identités, qu'il nous est impossible de révéler ici sans risque. On ne saurait  mieux de Fontrelon qu’il est un personnage providentiel.       <br />
       Fouq :        <br />
       Membre actif de la corporation des Nains-voleurs du marché de Poularoy-Sud. Il est particulièrement habile pour fracturer les coffres. C’est un proche de Zalkoz.       <br />
       Frago :       <br />
       Soldat zwölle assez fruste  (compagnon de Bubert) .         <br />
       Fulghurac'h :       <br />
       La sombre tribu des Fulgurac'h vit sur un vertigineux piton dans les vagues déchaînées du nord de Lario. Dans un château vide et sans chauffage (excepté de grands feux d'algues), une centaine d'hommes  s'adonnent à la méditation transcendantale et aux arts martiaux, seulement entourés de jeunes fils adoptés. Aucune présence féminine n’était venue agrémenter cette existence sauvage, avant l’arrivée de Mina Termina et de ses Pertuzilles.  L'origine de cette farouche ethnie est mystérieuse. Mais la recherche de l'histoire permettra à Augustin Coriac d'établir quelques liens avec d'autres peuples de l'archipel, et de lever un coin du voile dissimulant les grandes luttes pour le pouvoir sur Guama.       <br />
       Fur’hion :        <br />
       Ancien mage périachien sous un précédent Villacopat, il fut nommé patriarche  de la forêt sacrée des chênes cercopses de Lamirande. il l’est encore quand arrive Augustin. C’est à ce titre qu’il préside aux cérémonies de la Grande Course Minusale.  Apparemment atteint de gâtisme, Fur’hion révèle parfois, à des pointes d’humour acéré, une personnalité énigmatique. Son grand âge et sa grande vertu le prédisposent cependant au sacrifice de soi.       <br />
       Gaufrette Gaudriol :       <br />
       Jeune fille  Chowo. Vif esprit et mains lestes. Sait remonter aux nues un moral au plus bas.       <br />
       Glavial Mollé :       <br />
       Ce conseiller ordinaire du Jugement général de la Conque manifeste une propension à la flagornerie la plus gluante, alors que ses petits yeux brillent comme glaçons. Glavial fait une belle carrière de traître envers qui n'est pas son maître.       <br />
       Grodion :       <br />
       Apothicaire, fort cultivé, de Mungabor. Il pratique les autopsies des hôtes &quot;malheureusement accidentés&quot; de son maître. Il sait aussi le maniement de poisons divers, dont il use, à son grand regret, bien plus souvent que de potions salvatrices. Fournit du curare au tueur Arawak, qu’il n’a pour autant, jamais rencontré (il doit en laisser  un pot par semaine dans un buisson de la terrasse gouvernorale).       <br />
       Grodram :       <br />
       Une famille de braves militaires Zwölles noirs. Bragant est sergent dans le détachement maintenu sur Périache et son cousin Conrar est officier sur Draco. Il a participé à l’attaque du château du duc Gris de Papiarnick.       <br />
       Handjo Hnobich :       <br />
       Ce jeune noble Zwölle Gris participe à la défense de son Duc contre une traîtreuse attaque des Zwölles Noirs. Son héroïsme lui vaudra bientôt la mort. Mais celle-ci ne sera pas vaine. En offrant à Augustin d’utiliser son identité, Handjo s’ouvre peut-être la possibilité d’une vengeance post-mortem.       <br />
       Harno Geroy :       <br />
       Cet homme est laid (un masque d’épagneul avachi), vieux, blanchi, couturé. Mais c’est un roc inaltérable. Il préside aux destinées des Hatrobates, sur la côte méridionale de Lario avec sagesse et courage. Il résiste aux menées dictatoriales des agents de Mina Termina. Celle-ci, impressionnée, finira peut-être... dans ses bras !       <br />
       Haster Algassiz :       <br />
       Maître des douleurs. Il dirige un secteur des mines d’asbalte dans le monde du Dessous, et y contrôle les déplacements des thrombes.         <br />
       Hatrobates (tribu des Larionais du sud) :       <br />
       Ils vivent sur les falaises de la côte sud de Lario. Leur chef est Harno Geroy. Ils résistent férouchement à toute tentative d’inféodation à un pouvoir central, et représentent une menace pour les Zwölles de Draco, dont les flottes passent à portée de boulet. Ils sont depuis toujours alliés aux Penthérites, la tribu voisine, dirigée par le géant Trémis Dendron Budain.       <br />
       Hiza Urchlod (Colèraveugle) :        <br />
       C’est une Amazone, membre du corps de Pertuzilles, les gardes du corps de Mina Termina. Utilisée pour des basses oeuvres, elle risque de périr peu glorieusement.       <br />
       Hjirno Hnobich :       <br />
       Le tout jeune fils de Harno Hnobich est désormais orphelin. Mais le petit garçon, s’il ne connaît pas encore tout du monde, sait qu’il devra se battre pour survivre, diriger sa champadoue héréditaire, et protéger sa mère.       <br />
       Hottor Niktamutti :       <br />
       Ce jeune homme très habile dans les missions diplomatiques déploie aussi une compétence hors pair pour les identités multiples,  les doubles (ou triples) vies, et les jeux d'influence les plus complexes. Un miracle s'il ne s'y perd pas !        <br />
       Huimror :        <br />
       Le très, très vieux gardien de la station météorologique de l’îlot des danseurs, sur La Majeure, est en fait une puissance tellurique de l'archipel.  Sa femme est Moïra Chiron, une ancienne magde. Huimror a des affinités particulières avec les Thrombes et avec les Enfants de l’Eau.       <br />
       Hrulich :       <br />
       Jeune et brillant ingénieur de l'Etat Zwölle, Hrulich partagera sa passion de la construction de bateaux transdragons avec Augustin. Guère convaincu par les projets mégalomanes de son souverain, le prince Mortone Trug, il leur préfère  de loin les équipées solitaires au milieu des flots déchaînés. Il entretient d'excellents rapports avec le génial inventeur et marin chevronné,  Braho Nohé.       <br />
       Jannoue :        <br />
       La concierge de Fontrelon le mage. Il semble qu'elle soit vouée à n'apparaître qu'en effigie.        <br />
       Jansène Fitrion :        <br />
       Grand négociant en glône, Jansène a pignon sur la rue Magnestrade, à La Ménile. Agé de plus de soixante ans, il est un ami de toujours de Phial. Le Signour de Michemin et Augustin sont hébergés chez lui en arrivant à Clotone.  Maheureusement pour la tranquillité de ces derniers, Jansène est aussi un actif militant de la cause démocratique. Il préside au mouvement qui se rassemble contre les prétentions dictatoriales du Villacope, et contre les manoeuvres de la corporation des Fariniers. Tout bien considéré, Jansène offrira un tremplin aux aventures les plus folles de nos deux héros... qui ne lui en tiendront pas rigueur.        <br />
       Jasbin :       <br />
       Un courtisan effeminé de Mungabor. Souvent assis au banc d’espionnage phonique de la cour du gouverneur. Difficile à déloger de ce poste.       <br />
       Jean Latoile :       <br />
       Véritable ange gardien d'Augustin Coriac, Jean était majordome dans la maison de famille sise à Malicot, en Provence. Pour suivre son maître dans ses aventures, il a également quitté sa famille, composée d'une femme et d'une fille aussi acariâtres l'une que l'autre. Cet homme massif et sanguin, redoutable dans les combats à mains nues, paraît un peu naïf. Mais il pose souvent les bonnes questions. Doué d'une mémoire excellente, c'est un bon joueur d'échecs, et de Boc (le jeu Guamaais apparenté).        <br />
       Jistan Rondol :        <br />
       Petit fils du passeur de Dysme, Eméisle et ami de Nadja Benjou, Jistan représente son grand-père au conseil de guerre du Minus Homer Benjou.        <br />
       Jonka (dame) :       <br />
       Babourgeoise de Sanabille, tenancière d’une taverrne sur la place du centre au Bourg. Ses formes rondes incitent aux pensées voluptueuses. Elle aime les jeunes gars. Elle a un visage un peu enfantin, des lêvres bien découpées, surtout celle du haut, en houle sur une grande bouche aux dents bien visibles. Elle porte les cheveux dans les yeux, son nez est assez large, retroussé, et ses sourcils arrondis sont assez épais.  Ce n’est pas le genre d’Augustin. La gente dame en connaît fort long sur l’île des Morts et ses mystères.       <br />
       Joor (clan des) :        <br />
       Un noble clan de Pathiol, sur La Majeure (voir Jostique et Jormail).       <br />
       Jormail :        <br />
       Noble pathiolan, chef du clan des Joor, ami de Phial de Parinofle.  Ennemi juré de Dron Magoulay et du clan des Magoulay en général, qui le lui rendent bien. Jormail sera promu au poste de chef des forces de la résistance de La Majeure. Connaîtra-t-il un destin glorieux?       <br />
       Jostique :       <br />
       Jeune Pathiolan fils de Jormail, du clan des Joor , ami de Phial et d'augustin. Il aide ces derniers, au cours des mémorables épreuves à cheval qui les opposeront à des adversaires nombreux et résolus.        <br />
       Kajak Pendalis :       <br />
       Un cousin d’Athiello, fort capable au maniement des armes.       <br />
       Karool Jion de May  :        <br />
       L'oncle de Phial d'Atoy (le frère de sa mère). Il éleva Phial  d'Atoy comme son propre fils, le père de celui-ci étant mort quand il avait deux ans. Grand savant intéressé à tout, il constitue à Michemin une bibliothèque extraordinaire où Augustin Coriac trouvera certaines réponses aux questions qu'il se pose. Karool semble avoir compris (bien longtemps avant d'autres) certains mécanismes secrets de la vie des îles. Par delà le temps, il s'adresse aux sages qui sauront décrypter ses messages, afin qu'ils participent à l'évitement d'une catastrophe épouvantable.  Augustin sera peut-être l'un de ces interlocuteurs privilégiés.       <br />
       Kiliro :        <br />
       Jeune cousin de Tabiraho, vivant sur la berge du Rio Milpa. Il ne laissera pas de souvenir marquant dans cette aventure. Peut-être dans une autre ?       <br />
       Kryalîche (Froiderage) :        <br />
       Pâle et noué, le lieutenant personnel de Mina Termina (la grande Ruloxane de Lario) semble surtout travailler pour son propre compte. Il est aussi en relation avec bien des personnages obscurs s'agitant sur Guama. Ennemi juré des Résistants sudistes (Harno Geroy, chef des Hatrobates, et Trémis Dendron Budain, chef des Penthérites), il n'est pas sans connaître Mortone Trug, la noire Excellence des Zwölles, sur Draco.        <br />
       Kuirosse :        <br />
       Un habitant de Michemin, vivant près des remparts, et dont les enfants sont très bruyants. On le soupçonne de s’en servir comme armes sonores pour obtenir, par chantage, des présents du voisinage.       <br />
       Lagmorion :        <br />
       Ce fermier  sans âge du royaume de Lagma cache sans doute quelque chose, derrière son mutisme coutumier. Il est aussi parfois un conteur merveilleux.       <br />
       Landriot :       <br />
       Laquais fidèle  de la maison Fitrion. Philosophe largement méconnu.       <br />
       Lantagnelle :       <br />
       Jeune femme de l'hôtelier Malandron, tenancier de la grande auberge de Logatrou. Fort active et très aimable, elle est indispensable au fonctionnement d'un lieu souvent visité par de rudes habitants de la montagne. C'est une belle brunette intense, aux formes généreuses, à la bouche pulpeuse, au visage d'un parfait ovale. Ses yeux sont très expressifs, et l'on voit, sous la masse crépue de ses cheveux en boule, ses oreilles dix fois percées de cuivre.        <br />
       Larr de Sioulque :       <br />
       Le grandAmiral de la flotte zwölle. Il vit dans la Maison Privée, et c’est sans doute le troisième personnage du pouvoir du Mont Atrosse, après le Prince et le Ministre. L’Amiral a grande prestance; De haute stature, les cheveux d’argent aux rouflaquettes généreuses, le nez à l’équerre, il saura séduire une jeune fille proche d’Augustin.         <br />
       Latourrette :        <br />
       C'est le chef des gardes à collerette du gouverneur de la Majeure, Mungabor. Au premier abord, il est plutôt sympathique avec ses taches de rousseur, et son amour impossible pour la &quot;Princesse qui Songe&quot;, la soeur embaumée du Gouverneur. Il sait en général se monter cordial avec les invités de marque. Mais il ne fait pas bon être poursuivi par ses sbires sur la terrasse du palais de Trigône. On risque, au mieux, la chute fatale dans l'a-pic qui la borde au nord, et plonge dans la mer, quatre cent mètres au dessous.       <br />
       Lokiche :        <br />
       Le perroquet de Tabiraho : il se tait tant qu'il est content. Sinon ses cris déchirent la forêt et donnent la colique au guépard. Heureusement, nous entendrons peu parler de lui dans cette histoire.       <br />
       Lourd :       <br />
       Qu’est un Lourd ? La science se perd en conjectures. Selmon certains experts, c’est une “pierre aérienne parlante”, espèce unique en son genre sur notre planète.  Encore le mot “aérien” est-il parfois faux, puisque le Lourd qui n’a pas ingéré de groupenouille depuis trop longtemps tombe sur le sol et s’y endort pour une année, en attendant la saison où éclot sa plante favorite. Il a été impossible jusqu’à aujourd’hui de savoir si le Lourd est sexué. Il parle de “famille” et appelle ses comgénères des “soeurs”, mais cela ne semble pas impliquer une sexualité physique. Peut-etre se reproduit-il par cristallogenèse. Le Lourd peut naviguer des centaines de kilomètres à cinq cent ou mille mètres d’altitude. Trois Lourds peuvent transporter une ou deux personnes, mais ils n’acceptent que les passagers avec lesquels ils ont noué des relations personnelles. Les membres d’un même clan sont moralement contraints de transporter toute personne qui s’est liée d’amitié avec un seul d’entre eux. Dans la mesure où les Lourds trouvent leur nourriture dans de profondes forêts, il est compréhensible que les fées (ou les Magdes) soient leurs passagères préférées.       <br />
       Lucien Moutard :       <br />
       Ce Villacope pusillanime et faible  fut agressé par Mina Termina pour avoir aboli le droit des femmes à se présenter au Concours Minusal. Prédécesseur de l’actuel villacope Oriflan Mulibron, il démissionna de ses fonctions. Aujourd’hui, ce vieillard recuit dans l'annelle, joue toute la sainte journée au Boc à la taverne le Toufou, 23 rue de la Brenèle verte, à Canémo-Nord.       <br />
       Lucilia :       <br />
       Dite la grande Sorteresse, elle est la patronne du collège des Magdes, qui vivent sur l'îlot de Hirpan, près de Périache.  Elle arbitre les conflits qui ne cessent de les opposer aux moines Omen d'Ardamont.  La rumeur veut qu'elle anime  un réseau secret de femmes sur tout l'archipel, dont le but serait d'empêcher le &quot;pouvoir zwölle noir&quot; de conquérir par la ruse, ce qu'il n’a pu, autrefois, obtenir par la guerre. Lucilia est un personnage surhumain, à la fois maternel et inquiétant, qui règne aux confins de l'eau, de l'air, de la terre et des profondeurs infernales (par ses liens anciens avec Savroun le long). Augustin Coriac sera attiré par son aura, comme l'insecte par la bougie. Sans doute saura-t- elle lui accorder certaines faveurs, contre service rendu.         <br />
       Lutel Mirgône :       <br />
       Ce Peintre et sculpteur célèbre fut réputé en son temps pour sa vie sentimentale effrénée, et sa parole fort libre. Exilé sur Lario par Lucien Moutard (officiellement pour représentations  obscènes de la vie politique, et en réalité pour avoir séduit ses filles) cet homme de grand talent est présumé mort depuis 20 ans. Il semble avoir émigré sur Draco, où, malgré le danger permanent des bandes zwölles, il survivrait dans un sanctuaire isolé, entouré d'un aréopage de jeunes filles, belles comme le jour et la nuit réunis. Bien des lieux publics  de Clotone sont encore agrémentés par ses oeuvres monumentales, à la signification parfois hermétique.        <br />
       Macapuze :       <br />
       Valet de la maison Fitrion. Excellent cuisinier, il a érigé le petit déjeuner en oeuvre d'art. Mais il ne sait pas tenir sa langue, et bien des indiscrétions semblent avoir pour origine la loge de Macapuze. Il rêve de devenir éditeur pour publier la montagne de ragots dont il nourrit un plein tiroir de sa mansarde.       <br />
       Magdes :       <br />
       Ces magiciennes vêtues de bleu sombre ont deux fonctions principales et parfaitement antinomiques : d'une part, elles contribuent à envoûter définitivement les hommes destinés à devenir des thrombes, c'est-à-dire des animaux anthropomorphes voués à l'esclavage, au travail de la mine ou au combat des gladiateurs. D'autre part, elles président à la bénédiction d'entreprises artistiques, ou aux unions amoureuses auxquelles elles sont favorables. Elles représentent aussi une part indispensable de l'étrange alchimie qui donne à l'eau de Ciel-Omen des vertus magiques. Sur tous ces points, elles se trouvent dans un rapport perpétuel de rivalité et de complicité avec les moines Omen de la montagne de Périache.       <br />
       Magido Trug :       <br />
       Premier “Prince” des Zwölles Noirs. Père de Minouïr et de Mortone, l’actuel tenant du titre. Il fit de Draco un Etat moderne et fort, entièrement dirigé par l’élite des Noirs. Sa prudence était légendaire et personne, de son vivant, ne se rendit compte des ambitions Zwölles sur le reste de l’archipel.       <br />
       Magonautes :        <br />
       Le clan dominant la cité de Pathiol : c'est une ancienne lignée de soldats du gouverneur, aujourd'hui bien engagée... sur le front de la sénilité, dont témoignent allègrement les deux frères Janicet et Padouin, grands conseillers en titre. Mais le gâtisme est parfois utile lorsqu'il se détourne du bruit et de la fureur.       <br />
       Magoulay :        <br />
       Clan très agressif de Pathiol. Ses membres (voir Dron) n'hésitent pas à passer à l'illégalité et à s’attaquer aux étrangers.       <br />
       Malendron :       <br />
       Le tenancier de l'hôtellerie de Logatrou supervise une nuée de marmitons et de serveurs, de valets d'écurie et de femmes de ménage.  Fort honnête malgré son nom, il réceptionne les messages et paquets destinés à la poste villacopale. Sans sa femme Lantagnelle, il ne serait sans doute rien qu'un grossier chasseur d'immogre.       <br />
       Marblès :       <br />
       Officier Zwölle gris passé au service des ZwÖlles Noirs. Il en a été récompensé par une promotion au titre de Duc. Il lui reste à prendre la place du tenant légitime (Trahuc Troïc) qu’il fait tuer et dépouiller. Augustin doit supporter sa désagréable compagnie pendant quelque temps.       <br />
       Mariahd :       <br />
       Epouse d'un curieux berger d'alpilons laineux, capable de disparaître dans les arbres.        <br />
       Marion La Faël :        <br />
       Présidente des fées de la forêt de Giraise, sur Lario, et magde de grande réputation. Tutrice de la petite fée Yasminou, concierge de la forêt.        <br />
       Mategloire Fitrion :        <br />
       Tardivement née du vieux Jansène Fitrion, et de Fantige Lanolé, dame de l'ancienne bourgeoisie cicéolienne, cette toute jeune fille  (dix-sept ans) se pense trop petite, mais elle est fort bien faite. Elle est même adorable, avec ses cheveux mi court  d'un sombre auburn, et son menton pointu. Un défaut : elle se lèche facilement les lèvres qu’elle a bien dessinées (quoi qu'éternellement ironiques), donnant l'impression à l'interlocuteur qu'elle n'en ferait qu'une bouchée s'il était une souris, et elle une chatte. D'un courage physique inattendu chez une jouvencelle, elle est aussi d'une curiosité insensée. Au grand désespoir de sa tendre mère, elle s’absente des journées entières de l'hôtel Fitrion. Où se rend-elle ? Et si, un soir, on ne la revoit pas, reviendra-t-elle ? C'est le valet Macapuze, vicieux et biaisé à souhait, qui ne la regretterait pas ! Mais Augustin Coriac, pour qui elle a un faible, en serait désolé.       <br />
       Mathiane Rondol :       <br />
       Epouse d'Eméisle, mère de Jistan, l’officiant des pélerinages du pas de Dysme.       <br />
       Mathio Sendis :       <br />
       Un membre du “ralliement” clotonois, résistant aux Zwölles.        <br />
       Maxence le fourré :        <br />
       Maître taribulateur, une secte du nord de Lario.       <br />
       Mazine Zical :       <br />
        C'est l'égérie nostalgique des Logatrossiens. Très belle rousse aux traits fins et nets, ses oreilles sont un peu triangulaires, et son sourire étincelant s'étire toujours avec douce tristesse. Sa voix est d'un velours  enveloppant, mais bien capable aussi de casser un verre de cristal quand elle monte au soprano. Son éternelle peine de coeur ne lui interdit pas la vigilance aiguë quant au bien de ses concitoyens. Lorsque l'urgence commande, elle se déplace par voie aérienne avec une facilité déconcertante. Communique-t- elle par télépathie avec les flotilles de Lourds ? D'aucuns pensent que c'est en réalité une Magde déléguée par Lucilia pour surveiller les agissements de ses ennemis sur La Majeure.       <br />
       Ménion Paulinard :        <br />
       Fidèle de toujours de Jansène Fitrion, il fut jadis capitaine général des grands Hanséhards. Par la suite, à la retraite, il occupera des fonctions importantes auprès de Jansène, puis de Phial et de Homer Benjou.       <br />
       Mina Termina :        <br />
       Grande femme athlétique au visage lourd,  dont les  yeux d’acier révèlent une pulsion d'action incessante. Mina Termina fut d'abord une militante de la candidature féminine à la course pour le Minusat. En conflit violent avec le Villacope, elle fut obligée d'émigrer. Elle est depuis quelques années la Ruloxane suprême de Lario. Partisane résolue du pouvoir féminin (réputé plus &quot;pacifique&quot;), son influence tient cependant à ses appuis parmi les groupes militaristes les plus masculins. Les fées de la forêt de Giraise ne la soutiennent que du bout des lèvres, et une reconnaissance du futur Minus serait bien utile pour conforter sa position précaire, face aux rebellions du sud.       <br />
       Minouïr Trug :       <br />
       Etrange personnage, que ce prince “autiste”. Demi-frère de Mortone Trug, il est capable de répéter intégralement les conversations tenues en sa présence. Il semble aussi en relation télépathique avec Mortone. Augustin devra peut-être l’apprivoiser.       <br />
       Mirloch Salchiff :       <br />
       Ingénieur Zwölle Gris. Il dirige le service de conception des bateaux transdragons.       <br />
       Misigraine de Sisipare :       <br />
       Noble femme clotonoise, première épouse de Phial d’Atoy de Parinofle, elle a divorcé de lui avec perte et fracas. Grande femme à la chevelure couleur fer et à la poitrine plate,  Misigraine  a un visage coupé à la serpe, une mâchoire  en avant, une petite bouche serrée qui s'agrandit pour un rire chevalin, un nez droit tombant presque sur la bouche. Son caractère est à l'avenant, et l'on se demande sans cesse pourquoi Phial accepta un jour de convoler en justes noces. En revanche, il faut reconnaître qu'elle est, dans les dures situations de la vie politique,  d'une parfaite loyauté vis-à-vis de son ex-époux et infortuné candidat au minusat.       <br />
       Mogodack :       <br />
       Le &quot;marchand subtil&quot; est le héros d'un roman épique en dix-huit tomes, recueilli sur les lèvres de Suspirol le conteur, sur son lit de mort (Il mit un certain temps à mourir). Mogodack remporte en général les défis que lui soumettent de dangereux bandits, qui en veulent à sa vie. L'un d'eux lui proposa un marché : sa vie contre la mise à mort de son auteur. Mogodack vint alors trouver Suspirol, son propre créateur, et lui demanda de bien vouloir mettre fin à ses jours, avant d'écrire sa rencontre  avec le bandit. Aucun problème, dit Suspirol.       <br />
       Une autre fois, Mogodack... Mais ceci est une autre histoire !       <br />
       Moïra Chiron :       <br />
       Jeune épouse du vieux Huimror. C’est probablement une Magde de grand pouvoir. Réputée muette, sans doute parce qu’elle ne parle qu’à bon escient, elle a quelque chose d’un mystérieux ange gardien. Sa beauté est un peu irréelle, et agréablement maternelle. Elle semble attendre quelque chose, tout en faisant son devoir de compagne et d’hôtesse. Peut-être le destin se déchaînera-t-il plus vite qu’elle pensait.       <br />
       Monucles :        <br />
       Ce sont les travestis, très appréciés des clients qui déambulent sur Magnestrade, à la hauteur du Grand Bassin.       <br />
       Morfon le grand :        <br />
       Maître du Parti des Artistes Brisés par la Vie,  (le PABV) sur Lario.        <br />
       Morgnuche :        <br />
       Un pêcheur de Sanabille.       <br />
       Morhol:       <br />
       C’est le capitaine des gardes du Gouverneur Mungabor. Corpulent et massif, porteur d’une superbe barbe rousse, toujours hérissée. Il s’emporte facilement et la cause qu’il défend n’est pas toujours la bonne. Morhol semble également jouer un jeu personnel qui manque parfois de clarté.       <br />
       Mortone Trug :        <br />
       Fils de Magido Trug, dit le “grand traître”, chef des Zwölles Draconiens, qui attaque les voyageurs en provenance de Lario. Ancien patron de Nardor Botulis, il se fait appeler Prince et rêve de devenir maître du petit monde de Guama. Energique et intelligent, il y réussira probablement. Pour longtemps ?       <br />
       Moudrelay (amiral) :       <br />
       Ce marin fut rendu célèbre par la grande bataille maritime qu’il remporta contre les Zwölles (Phial d’Atoy et Jansène Fitrion y participèrent). Un quai du grand Bassin porte son nom.       <br />
       Mulibron Oriflan :        <br />
       L’actuel Villacope a remplacé Lucien Moutard. Porté par une vague “populaire”, il est en exercice depuis quinze ans, lorsqu’arrive Augustin.  Surnommé par dérision, Bon Bébé Joufflu (BBJ), Oriflan s’est accroché au pouvoir comme une bernicle au rocher. Il est prêt à tout, même au crime et à la trahison pour s’y maintenir.       <br />
       Mungabor, Paraday Principus :       <br />
       C'est le gouverneur de l’île de la Majeure, délégué général de la république de Clotone. Il vit dans son lointain palais de Trigone, sur la côte Nord de l'île sauvage. Mungabor est un ancien hatrobate exilé pour trahison envers son peuple. Il complota pour s'emparer des biens d'un noble de Zigône, sous le regard bienveillant et gâteux du vieux Trompher, l'ancien gouverneur, dont il acheta probablement la grâce. Il organisa ensuite une conjuration pour s'emparer du gouvernorat, qui ne pouvait seulement être acquis en jouant les dauphins du potentat sénile.  Le jeu le conduisit à la violence secrète envers un certain nombre de magistrats, sans que jamais l’on puisse réunir assez de preuves contre lui.         <br />
       Mungabor s’est fait tant d'ennemis qu'il en est réduit, depuis sa nomination, à guetter les étrangers sur l’île. Jeté dans une course en avant pour conserver son poste, il soutient le complot des Fariniers pour s'emparer des leviers à Clotone. Il a épousé Maïch Boratch, une ex-Fulghurac’h assagie, qui entretient des amants au village de Pathiol. Mungabor  dispose lui-même d'une  servante et maîtresse à la fois (Sariella, soeur d'Enelle Trodon) qu’il maltraite. Pour cette femme de haute lignée sanabilloise, c'est le dur prix à payer pour garder un oeil sur ce vibrion du pouvoir.       <br />
       Myza :        <br />
       Dite “la grande pétacle”. Cette belle femme exerce le plus vieux métier du monde, avec une certaine classe. Elle recueille les suffrages de tout le quartier populaire du Grand Bassin, et recherche en son nom une candidature pour la course minusale.       <br />
       Nadja Benjou :       <br />
       Cette jeune clotonoise intelligente et aventureuse appartient à une lignée de fiers Bourgeois de Canémo. C’est la Petite fille de Procator Benjou, résistant de toujours au pouvoir bureaucratique. Son frère est le fameux Homer Benjou, appelé à la plus haute destinée.        <br />
       Nadja est étudiante à Canémo (la vieille université sylphienne sur l’ilôt de Thyrse). Elle écrit une thèse sous la direction du professeur Olivon Clinus, mais celui-ci l’entraîne dans une enquête étrange. Préférant l’aventure aux chères études, Nadja parcourt les îles. Elle rencontre Augustin à plusieurs reprises, et ils connaissent l’idylle. Trop brièvement, car le destin est là, qui s’acharne.       <br />
       Nardor Botulis :         <br />
       Zwölle gris d’origine, cet homme de main de Kryalîche sévit à Clotone et sur La Majeure, pour surveiller les progrès d’un complot. Il poursuit la jeune Nadja Benjou. Mis en déroute par Augustin, il se retrouvera plusieurs fois en travers de sa route. Il sème derrière lui massacres et malheurs et devient l’ennemi le plus acharné de notre héros.        <br />
       Nolibé :       <br />
       C'est une jeune pêcheuse des plages chantantes de Malamé, absolument ravissante, et dont Augustin tombera follement amoureux, toutes affaires cessantes. Les sentiments étant toujours réciproques, elle se fait le miroir du jeune homme. Le risque est grand d'une implosion de l'univers à l'endroit de la rencontre. Dire qu'on se demande à quoi sont dûs les cas de combustion spontanée !       <br />
       Nysan Gron (Le Fauve marin) :       <br />
       Cet homme semble être une franche crapule, tout occupée à camoufler les trafics d’esclaves ou de toutes autres marchandises, qui utilisent son phare comme relais. Sa fille, Anylanne, exprime son dégoût et aide Augustin et ses amis à échapper au “Fauve”.       <br />
       Olivon Clinus :        <br />
       Jeune professeur de philosophie pluraliste à l’Université sylphienne de Thyrse. Il demande à son étudiante Nadja Benjou (qui fait une thèse sur “le rôle de la justice dans l’Equilibre des Pouvoirs”) de surveiller les rapports entre la famille Braighcht et les juges de la Mirande, car il soupçonne quelque chose. Nadja, blessée, donne un message pour lui à Augustin en qui il a confiance, ami de Métaphos Blavarian. Chose innattendue, il se révèle aussi un bon physicien, et invente la &quot;machine à musique&quot;, qui exerce des effets ravageurs sur les thrombes.       <br />
       Ouinia Champon :        <br />
       Jeune veuve et tenancière créole de l’auberge du Marin Pieux à Michemin, migonne et gentille, un peu boulotte. C’est une magde-dormante. Phial, dans une vie antérieure, fréquentait parfois l’arrière-salle du Marin Pieux, pour y rencontrer -quel hasard- Ouina.       <br />
       Oyana :       <br />
       Tribu guyanaise, dont la grand-mère de Tabiraho est originaire.       <br />
       Oyaricoulet :       <br />
       Tribu guyanaise.       <br />
       Padriole :       <br />
       L'Aieul respecté, chef du clan des Braighcht (le titre en est porté actuellement par Figear).       <br />
       Palao-Pilaf :       <br />
       Dieu des grands espaces pélagiques, chez les Zwölles. Au départ, dieu des rizières, il se serait égaré en mer.       <br />
       Palantuel :       <br />
       Comté de La Majeure couvrant Cap-Charbin, Zigône, Mortangle et Trigône. Le Comte de Palantuel est une créature du Gouverneur Mungabor, mais, en période normale, il entretient des bons rapports avec son Alter-Ego, Phial, le Signour de Michemin.       <br />
       Pamaranthe Choulisse :       <br />
       Digne archéologue de Sanabille, elle protège farouchement les sites contre les visiteurs comme Augustin. La digne et corpulente dame s’entoure d’une horde de petits esclaves amoureux, qui mettent à jour pour elle les latrines phrisogeoises, vieilles de 1800 ans. Elle doit son pouvoir à Savroun le long, maître des Morts, qui interdit ainsi aux Babourgeois de construire des immeubles de rapport le long de la côte pour tirer profit des pélerins.       <br />
       Penthérites (tribu des Larionais) :       <br />
       Cette farouche peuplade de pêcheurs du sud de Lario est conduite par Tremis Dendron Budain (secrétaire du Parti du Changement Global : PCG), et n’apprécie que fort peu les changements apportés par Mina Termina.        <br />
       Pertuzilles  :       <br />
       Ces douze amazones attachées à la personne de Mina Termina sont armées de râpes à lupîfers géants. Hiza Hurchlod en est la terrible cheftaine. Sans doute manque-t-il toujours un petit quelque chose à ces femmes phalliques : est-ce un peu d’eau de rose pour leurs coeurs de midinettes ?       <br />
       Pétacles :        <br />
       Les gentes paripapéticiennes du Grand Bassin, à Clotone.       <br />
       Phasogryge (ou Fassogri) :       <br />
       Dieu des passages chez les Aruyambi.       <br />
       Phial d’Atoy de Parinofle :        <br />
       Le seigneur de Michemin, cité de La Majeure, et maître du château Karahuet. Cet ancien soldat a fait les guerres contre les Zwölles, sous le commandement de Jansène Fitrion. A la retraite depuis quelques années, et chasseur impénitent dans les forêts du mont Wino, il ne tient pas en place dans sa petite signourie, en butte aux tracasseries du gouverneur Mungabor. Après son divorce d’avec Misigraine de Sisipare, plus rien ne le retient au château : il décide de partir à l'aventure avec Augustin Coriac, dont il deviendra l'ami le plus fidèle. Celui-ci, en retour, le soutiendra dans l'extraordinaire campagne qui devra le conduire au poste de Premier Minus. La destinée de Phial se confondra avec la secousse tellurique qui affectera cette civilisation cachée.       <br />
       Pierre-jacques Gonflamond  :        <br />
       Cet ex-avocat à la Ménile se présente à la course minusale. Eternel séducteur aux tempes légèrement argentées, il adore les femmes et choisit l’épreuve de l’Amour, dont il ressort sans forces. Il décide alors d’abandonner la compétition et  se met au service du Jeune Homer Benjou.        <br />
       Pilco :        <br />
       Sympathique habitant de Michemin chargé de la garde des portes, et de la collecte des péages commerciaux. Ses yeux en gouttes d’huile vous voient venir de loin, et sa placidité de vieux fumeur de pipe cache peut-être des pensées moins innocentes qu’il n’y paraît.        <br />
       Pimlic :       <br />
       Jardinier du seigneur de Michemin, Phial d’Atoy de Parinofle. Il deviendra capitaine de la garde du Minus, avant de retourner au chateau Karahuet.       <br />
       Pimprette :       <br />
       La jeune femme du Nain Satius, un ami de Phial d’Atoy, valet au Palais de Mungabor. Le veuvage la menace.       <br />
       Phrisogeois :       <br />
       Un ancien peuple d'envahisseurs ayant conquis l'archipel près de huit cent ans auparavant, renversant les dynastes charbiniots (Kharbinats). La plupart des ruines archéologiques sont des bâtiments érigés par les Phrisogeois, qui ont aussi laissé un grand nombre de mots et de tournures de la langue Guamaaise.       <br />
       Podius :       <br />
       Un apprenti du patriarche cercopsaire Fur'hion.       <br />
       Poumifff :       <br />
       Un Lourd de la famille de Chbaoum Achoupf.       <br />
       Poutine :        <br />
       Troisième cheval d'Augustin Coriac, après Luczing, le mustang acheté pour lui par Phial, et Tavalo (cadeau somptueux de Jormail de Joor). Poutine lui fut donné par Zilette, la fille de Propio. Ce très robuste poney afghan à grosse tête lui permit d'abord d'échapper à la troupe zwölle aux ordres de Mungabor. Longtemps demeuré inactif à Clotone, dans les écuries de l'hôtel Fitrion, Poutine — le seul cheval qui semble aimer le bateau — soutiendra courageusement son cavalier dans les terribles batailles d'Holophane et de Dysme. Il accompagnera le jeune homme dans ses aventures aux îles orientales, où ce dernier le laissera orphelin.        <br />
       Propio :       <br />
       Maréchal-ferrand de la  ville de Zigône. Il vit seul, avec sa petite fille Zilette, au pied de la haute falaise herbue du Rhinois. Tout comme Malandron, il appartient à la fraternité des Borey Hondi (ou Sillins), c'est-à-dire  des chasseurs d'immogre, qui connaissent comme personne certains labyrinthes que l'animal fabuleux est supposé hanter, dans les sous-sols de La Majeure.         <br />
       Prudal Maghin :       <br />
       Ecrivain public d'un quartier populaire de Clotone. Il participe activement à l'organisation de la résistance à l'invasion Zwölle, aux côtés de Carital Fordon.       <br />
       Arcomo :        <br />
       Vieux compagnon de pêche du grand-père de Tabiraho (Atl-Roatl), il joue admirablement les pères de remplacement pour le jeune Païcou, aussi vif qu'étourdi.        <br />
       Ribodol :       <br />
       Ce personnage aux longs bras décharnés est étrange. Peut-être s’agit-il d’un Fou, qui ne s’exprime que par grognements. La population de Michemin lui “offre” la part sacrée des impôts en nature. Il emporte son trésor en un lieu inconnu. On suppose qu’il s’agit d’une grotte marine où il entasse ce qu’il ne peut donner à manger aux poissons. Ribodol semble entretenir des rapports avec les Danseurs de l’eau (ou Enfants de l’Eau). Est-ce le mutisme qu’ils mettent en partage ?       <br />
       Robos Pendalis :         <br />
       Père d’Athiello, juge à la Mirande, il sera prévenu par Augustin du complot du monopole, où est compromis  Fatrepon Mirois (conseiller suprême du Jugement général).        <br />
       Ruzzéo Parz :         <br />
       Maître d'armes réputé à Canémo, frère de Aremboys Parz, avocat à la Conque. Les deux, amis de longue date de la famille Fitrion, seront de solides appuis de la résistance aux Zwölles. L'un et l'autre sont réputés pour leur caractère affirmé, voire emporté.       <br />
       Sagamire Puthoncle :       <br />
       Homme politique de La Ménile, homme de paille des Braightch, il contrôle les commandes de bateaux.        <br />
       Saghin :       <br />
       Le sage de Malamè vit sous un salcyle rieur, arbre immense et vénérable.  Tout ratatiné, Saghin ne se sépare pas de sa casquette, et passe le plus clair de son temps à la pêche au lupifer. Mais c’est le maître des collines de ruches, et il connaît le secret des chamolles-navettes du Gondemiel. Il en sait bien plus qu’il ne dit. Sa puissance est-elle en rapport avec l’image de vieillard fragile qu’il veut bien donner de lui ?       <br />
       Samaïn :        <br />
       Ancien sorcier mythique de l'époque charbiniote. le Samaïn avait la réputation de maîtriser les forces les plus sauvages de la nature, notamment sur La Majeure. Son origine se perdrait dans la nuit des temps et remonterait à une colonisation par des &quot;hommes de l'Orient&quot; de couleur noire, qui se seraient peu à peu fondus à la population charbiniote.        <br />
       Sanabillois :        <br />
       La population de Sanabille est  composée de trois groupes :        <br />
       -les  Frûlots, ou pasteurs des montagnes, nomades, vivent de la cabrasse naine, dont ils vendent la laine frisée aux marchands de Clotone. Certains, sédentarisés au Bourg, fabriquent d’excellents linceuls de laine bouclée.        <br />
       -les Chuchotoirs ou garde-morts : ces étranges gardiens des tours du Chuchot, et de collines des morts, où sont entassés les milliers de squelettes d’anciennes batailles sont probablement d'anciens thrombes réhabilités par Savroun le long, leur maître absolu.        <br />
       -Les Venouges, fabriquants de harpes, de flûtes et de tandorans, sont aussi d'excellents producteurs d'armes. Le lance-liècle était leur spécialité avant qu'il ne soit interdit.        <br />
       Païcou :        <br />
       Jeune mousse Aruyambi emmené sur le Doryô par le grand-père de Tabiraho. Sa mère, Managora, d'origine africaine, (de l'ethnie Boni, du fleuve Maroni) était une sorcière maîtrisant les simples.       <br />
       Sapharx :        <br />
       Adjoint du grand Omen, Sapharx est responsable de la thrombification et travaille en collaboration avec Lucilia qui lui fera longtemps confiance. Grand organisateur du complot cicéolien, il finira par travailler pour son propre compte, avec Mortone Trug.        <br />
       Sardon Magoulay :       <br />
       Frère de Dron, dont il réalise les basses oeuvres. Violent, il n'est guère intelligent, mais son tempérament rusé en fait néanmoins un personnage redoutable.       <br />
       Sariella :       <br />
       La soeur d’Ennelle Trodon, est la servante-amante de Mungabor. Peut-être est-elle un peu masochiste, car il la maltraite sans vergogne et l’exploite. C’est une jolie brune au visage triste, aux longs cils, au long cou de cygne. Ses cheveux tombent sur ses épaules, et ses oreilles sont percées de glossules d'argent. Son nez est un peu rond, brillant. Les commissures de ses lèvres s’incurvent en deux petites fossettes. Ses yeux sont souvent fermés comme pour prier.       <br />
       Satius :       <br />
       Jeune Nain aux grands yeux,  fort aimable, valet de Mungabor. C’est un ami fidèle de Phial d’Atoy. Il adore piloter les volavelles (ailes volantes) et se liera avec Augustin, qu’il aidera à échapper à son maître cruel.        <br />
       Savroun le long :        <br />
       Triste seigneur de Sanabille et de &quot;tous les pays de la mort&quot;, passeur de morts, trieur de thrombes, chef suprême de la confrérie des Chuchotoirs. Il a peut être été l’époux secret de Lucilia, dont il vit séparé depuis trente ans. Tantôt on suppose que c’est un géant, et tantôt sa taille semble plus modeste. Ets-ce aussi un maître des illusions ?        <br />
       Sidoise :       <br />
       Magde de Hirpan. Elle tient la fonction de greffière dans les réunions de la Considia. Son mauvais caractère peut la conduire à des agissements regrettables.       <br />
       Sillin (Fraternité des Bor Hondi) :        <br />
       Ce sont les chasseurs d'Immogre, réunis en société secrète. Seuls les Sillins peuvent chasser la bête féroce mais rare, en recourant à un rituel spécial qui inclut l'imitation de son cri. (Les Sillins sont reconnaissables à ce qu'ils ont souvent perdu la voix.)       <br />
       Sophonet :        <br />
       Vernisseur de tandorans, sur Sanabille. Ses apprentis sont particulièrement paresseux.       <br />
       Soplioc :       <br />
       Marin qui aurait enseigné à Handjo Hnobich, les mystères des courants de l’archipel. Le personnage semble entièrement inventé par Augustin, pour les besoins d’une intrigue mytérieuse.       <br />
       Soreil :       <br />
       Major de la petite armée officielle de Périache, dite des &quot;gardes du Sacre&quot;, dotés de superbes uniformes rouges aux parements d'or, et qu’on surnomme parfois “jaunets”, ou “coccinelles”. Chargé du protocole, le Major passe le plus clair de son temps sur la plate-forme d'un grand ascenseur pour y attendre les visiteurs de marque du Médiat ou du Grand Omen. D'un naturel plaintif et revendicateur, Soreil a le grand défaut de parler de tout ce qu'il sait. Augustin saura en profiter.       <br />
       Aruyambi (tribu des “passeurs”) :       <br />
       Cette petite tribu de Guyane, très métissée, est installée sur la rive du grand fleuve Milpa. Tabiraho y vit, tout comme ses ancêtres. Ils révèrent le dieu des passages Phasogryge, et pratiquent, pour des émoluements mineurs, le transbordement des passagers à destination d’îles des Caraïbes. A titre exceptionnel, et si vôtre visage leur agrée, ils peuvent vous conduire vers Guama, sans garantie de retour. La langue Aruyambi, étrangement syncrétique, indique une origine où se croisent des sources africaines (Paramaca), amazoniennes et sans doute un peu de  Bagnard parisien.        <br />
       Sufflant Vihl :        <br />
       Maître pêcheur mortanglar. Homme massif en forme de motte de beurre fondante. Doit-on lui faire confiance ? A la question, deux réponses s'imposent : Non ! Et  : Jamais ! Il cuisine néanmoins fort bien le lupifer grillé.       <br />
       Suspirol :       <br />
       L’un des romanciers d'aventures les plus célèbres de Guama. Adoré par toute la jeunesse de l'archipel. On ne connaissait pas sa véritable identité, mais on a longtemps soupçonné un certain savant majorais de mener une double activité (scientifique de jour; romancière, de nuit).       <br />
       Sylpia :       <br />
       Petite servante de Fantige Fitrion.       <br />
       Tapitoul :       <br />
       Contrebandier trigônois, possède une grange près de l'embarcadère de Cap Charbin. Il ne vaut mieux pas savoir ce qu’il y entrepose.       <br />
       Tarcolisse :       <br />
       Matelot à la retraite; pilier du &quot;Marin Penché&quot;; ami intime de tout le monde, mais surtout de Broulican et encore plus de son vieux pote, Astiphon.       <br />
       Tartelle :        <br />
       Jument fauve de Phial, butée mais robuste et extrêmement rapide sur courte distance, a tendance à tomber sans prévenir en catatonie au delà d’efforts trop grands.       <br />
       Tavalo :       <br />
       Fier et rapide cheval donné à Augustin par les Joor, lors de la course de Braques. Fort gourmant de plantes aromatiques.       <br />
       Thanatosse-Pathaugasse :       <br />
       Dangereuse sororité de Pertuzilles, ces guerrières larionaises qui vendent volontiers leurs services pour des assassinats (Huiza Hirchlod lui appartient).        <br />
       Thrombe :       <br />
       C’est un humain perdu, transformé en bête furieuse par les Mages Omen et les Magdes de Lucilia. Ainsi “thrombifié” (le mot “Zombie” serait une déformation créole de Thrombe), il peut être utilisé comme soldat-robot ou, à la rigueur, comme paysan-robot au moment des récoltes de blé. Mais beaucoup de thrombes, considérés inutilisables par les clients Zwölles, sont jetés dans un gouffre sous l’îlot de Hirpan. Les survivants parviennent quelquefois à sortir des catacombes adjacentes, mais c’est le plus souvent pour être repris par des vendeurs d’esclaves, ou des employeurs d’assassins professionnels. Les rares rescapés semblent occupés par une idée fixe : rejoindre Sanabille, l’île des Morts, où Savroun le long, Prince du Dessous, leur  accordera enfin délivrance et dignité. Dans des cas encore plus rares, les Thrombes peuvent revenir à l’humanité, où, à tout le moins, à l’état d’enfance.       <br />
              <br />
       Thrombe blanc :        <br />
       Un trombe “civil”, différent d’un thrombe-machine-à-tuer, et aussi d’un thrombe éteint. Ce sont des thrombe blancs, barbus et très maigres, qui font souvent office de soldats bénévoles, aux ordres de Savroun le Long, gardien des cimetières de Sanabille.       <br />
       Tiboudo :       <br />
       Sorte d’instituteur au service de l’administration Zwölle aux portes du palais du Mont Atrosse. Il accueille les nouveaux membres, destinés à des postes subalternes.        <br />
       Til (et Piole) :       <br />
       Tenanciers de l’auberge de Doucepêche, près d’une plage de Sanabille. Leur rôle est assez effacé dans les quatre premiers tomes du cycle de Guama. Peut-être sera-t-il plus important par la suite ?       <br />
       Tirch (Maître) :       <br />
       Grand, les joues pleines agrémentées de poils follets, les cheveux noués dans le cou, vêtu d’une tunique grise stricte jusqu’aux pieds.  Cet ancien commercant  de philtres d’amour s’est reconverti dans l’activité religieuse. Maitre Tirch est le grand prêtre des Babourgeois, la secte “propre”, dédiée à la censure des moeurs féminines. Pour donner l’exemple, il  séquestre ses filles et ses femmes, qui ne peuvent sortir qu’avec un casque d’or enveloppant la tête, avec seulement deux trous pour les yeux.       <br />
       Tonc’h Barazile :       <br />
       Le plus célèbre des fabriquants de Chantimbres, à Malio, sur l'île de Malamè. Ses instruments, datant de cent à cent trente ans, valent des fortunes.       <br />
       TransDragons (Prince n°1, Prince n° 2) :       <br />
       Ces voiliers construits par Hrulich sous la direction d’Augustin et de Braho Nohé ont des performances extraordinaires, surtout dans la traversée du monstrueux courant qui partage les îles (le Grand Dragon).         <br />
       Trémis Dendron Budain :       <br />
       Géant bonnasse, à la placidité duquel on ne se fiera pas trop, si l’on souhaite lui jouer un tour. Chef de Penthérithes et ami intime de son alter ego hatrobate, Harno Geroy.        <br />
       Trilh :       <br />
       Docteur de famille des Fitrion. Sait fabriquer des cataplasmes qui réduisent l’oedème. Spécialiste du “petit déséquilibre” qui frappe certains politiciens suractifs. Tombe facilement amoureux d’infirmières anorexiques.       <br />
       Troïc Trahurc :        <br />
       Baron zwölle &quot;gris&quot;, que Mortone Trug a décidé de réduire à rien. Il fait incendier son château. Troïc prendra la tête des troupes Grises  fidèles à Benjou le nouveau Minus, dans la dernière bataille contre les Zwölles Noirs.        <br />
       Tromfer (ou Trompher):        <br />
       Gouverneur de l’île de La Majeure, avant la nomination de Mungabor.       <br />
       Trophilogue :       <br />
       Osseux et onctueux à la fois, cet éternel étudiant, disciple du conteur Métaphos Blavarian, est fortement soupçonné de travailler pour une mystérieuse puissance. C’est peut-être une crapule capable du pire.       <br />
       Uljane :       <br />
       La femme de Propio  mourut, hélas, de phtisie, plusieurs années avant notre histoire, laissant à son mari sa fille Zilette.       <br />
       Ultramondain :       <br />
       (ou Hommes d’Oultremonde) L’expression désigne les êtres humains de notre monde européen ou nord-américain, d’après les Guamaais. Les indiens Aruyambi (qui sont, ici, appelés Passeurs) ont une expression proche.        <br />
       Valien :        <br />
       Fils obèse de Mungabor, d'environ 17 ans. Le précepteur  d'été de ce véritable cancre ne serait autre que Fatrepon Mirois, le grand magistrat de la Conque, embauché sous un nom d'emprunt.        <br />
       Ventopse :       <br />
       Nom de famille secret du Grand Omen en exercice.        <br />
       Ventuche :       <br />
       Ambassadeur de l’Omenat de Périache auprès du Prince zwölle de Draco.       <br />
       Viaq :       <br />
       Comparse du nain Zalkoz, très efficace pour diffuser les fausses nouvelles.       <br />
       Vichrom :       <br />
       Un “Lourd” de la famille de Chbaoum Achoupf.       <br />
       Wiril Braighcht:       <br />
        (Prononcer “brète”.) Ce Farinier cicéolien fort agressif est au centre du complot dit du “monopole” : son clan rachète toute l’économie de La Ménile, pour disposer d’une puissance économique imparable. Il s’appuie ensuite sur celle -ci pour soudoyer les institutions de Clotone, afin de maîtriser les conditions de son élection comme grand Minus.        <br />
       Yasminou :       <br />
       Jeune habitante de la forêt de Giraise. Elle tricote, assise sur de hautes branches d’agras, et se sert de sa robe comme parachute. Son oreille est attentive à tous les sons de la forêt. Elle capte aussi des propos humains et connaît des histoires bien intéressantes. Elle est une amie de Marion La Faël, qu’elle accompagne parfois à l’étranger. Y rencontrera-t-elle son destin ?       <br />
       Zambdez :        <br />
       Maître-valet du Prince Mortone Trug. Ce drôle d’ancien soldat recousu de partout, fume le cigare. Il préside au ménage de la Maison Privée. Mais il semble disposer aussi de prérogatives particulières.       <br />
       Zigonois :       <br />
       Peuple spécialisé dans trois métiers : contrebandiers, protecteurs des traversiers, et, pour certains clans, &quot;soutiers&quot; de grands navires.       <br />
       Zilette :       <br />
       La fille de Propio. Malgré son tout jeune âge, elle se sait se rendre utile.       <br />
       Zopagor:        <br />
       Fils du Nain Satius. Après sa mort, il sera adopté par Zalkoz, son oncle de Clotone.       <br />
       Zwölles :        <br />
       Population guerrière qui domine l’île de Draco. Elle n’y est présente que depuis quelques décennies. Deux vagues de Zwölles se sont succédées :       <br />
       les Zwölles Gris :        <br />
       Leur invasion, au détriment des autochtones Dracois, s’est effectuée assez pacifiquement, et ils se sont souvent alliés avec les habitants, par mariages ou contrats politiques. Ils exercent souvent le rôle de “chims”, c’est-à-dire de propriétaires des champadoues, les grandes maison de garde des côtes isolées.        <br />
       les Zwölle s Noir s :        <br />
       Ils sont arrivés sur Draco il y a une trentaine d’années. Leur flotte venue de l’autre bout du monde visait à occuper tout l’archipel, mais, défaits par l’Amiral Moudrelay à la bataille des Courants, ils se sont rabattus sur Draco, où ils ont pris le pouvoir. Ils exercent une dictature de plus en plus féroce, tant sur les Dracois que sur leurs “frères” Gris. L’île ressemble à une vaste caserne, dirigée depuis le Mont Atrosse, où réside le Prince des Noirs, Mortone Trug.       <br />
               <br />
              <br />
       Dictionnaire des Institutions       <br />
              <br />
       Académamie :       <br />
       C’est l’instance culturelle suprême de Lario. Elle décide des mots justes et des mots incorrects. Joue le rôle de grand conseil du gouvernement.       <br />
       Association (ou Société) de la Bonne Glône :       <br />
       Importante association de producteurs de glunelle et de distilleurs de glône, dans les règles de l’art. Jansène Fitrion en est l’actuel président.        <br />
       Conque de Guama :        <br />
       Instance organisatrice de la justice, la Conque siège à Clotone. Elle possède un grand domaine dans l'île de la Mirande. Le palais de justice s'y trouve ainsi que les écoles de magistrature. Enfin, le champ de course de Braques y est aussi logé, en contrebas des trois arbres sacrés de la forêt cercopse : Mahoney, Tahoney et Fahoney. Le magistrat de rang le plus élevé est le Nodulateur de la conque, élu pour dix ans par ses pairs. Sa fonction est essentiellement politique : il représente les intérêts de son ordre auprès des autres institutions de l'archipel. Mais il préside aussi le Coeur de Conque, organe de justice suprême, vers lequel convergent certains litiges publics.        <br />
       Conseil Groupustétonique :        <br />
       Instance intertribale suprême de Lario; il est présidé par Mina Termina et comprend les Rulox de toutes les tribus ou leurs délégués. L'ancienne dénomination en était &quot;Conseil Groupusculaire&quot;, depuis considérée comme cacophonique et obscène par Mina et ses compagnes.       <br />
       Considia :       <br />
       Le nom que prend le collège des Magdes réuni en assemblée plénière, lors, par exemple, de la nomination du Minus.       <br />
       Grand-Omenat :       <br />
       C’est l’instance supérieure de tous les ordres de sorciers de Périache, appelés Omen. Son chef est le Grand Omen, dont l’identité est tenue cachée, mais nous savons tous qu’il s’agit, actuellement, de Ventopse.       <br />
       Grands Hanséhards (corporation des) :       <br />
       Cette corporation a la responsabilité de presque tous les transports au long cours depuis Clotone. Elle contrôle les “passes”, seul lieu de passage possible du courant du Grand Dragon, pour les bateaux de commerce, au nord-est de l’archipel.       <br />
       Gouvernorat :       <br />
       C’est l’institution déléguée par Clotone sur les îles “filles”. En réalité, vue la faiblesse du pouvoir clotonois, il n’existe de gouvernorat que sur La Majeure et sur Malamè. Encore, sur cette dernière île, le gouvernorat est-il exercé collectivement par la petite ville de Bistra.       <br />
       Minus, Minusat (Grand Minus) :       <br />
       Il s’agit de la plus haute autorité possible sur Guama. Celui qui en porte le titre est issu d’un processus sélectif appelé “course minusale”. Le candidat est d’abord élu par le conseil du peuple de Clotone, puis il remporte les épreuves de la course. Enfin, les quelques gagnants sont soumis au jugement des Magdes qui choisissent le Minus. Celui-ci a tous les pouvoirs, et nomme à son gré un nouveau Villacope (ou administrateur).       <br />
       Noble Théâtre de Masse (NTM) :       <br />
       Un grand théatre, trop mal subventionné par le pouvoir à Clotone pour pouvoir s’attacher plus de deux acteurs, mais assez pour salarier 87 administrateurs. Le Minus est supposé y jouer lui-même un rôle. L’administrateur en chef actuel du NTM est le grand acteur-fonctionnaire Olivon Sangliard.       <br />
       Omen-Médiat :       <br />
       C’est le “premier ministre” des sorciers, choisi par le Grand Omen. Il ne pratique pas l’arcane mais dispose des véritables pouvoirs, au contraire de son chef, souvent poussé prématurément au gâtisme par le retour à l’envoyeur de sorts dangereux.       <br />
       Pélerinage de Dysme :       <br />
       La légende selon laquelle le Grand Equilibre Cosmique n’est atteint que par le piétinement du sable de l’atoll de Dysme est tenace et répandue. Des milliers de marcheurs s’y rassemblent chaque année, pour le “Noble Effort” du piétinement rituel.        <br />
       Phiagde :        <br />
       Nom du gouverneur autonome de Sanabille. Le Phiagde est protégé des prétentions de Clotone par la présence de Savroun le Long.       <br />
       Prince :       <br />
       Le nom de &quot;Prince&quot; était autrefois usité pour les empereurs de Guama. Depuis la disparition de l'empire, il a été repris par le chef des bandes zwölles sur Draco. Tout comme son père, Mortone Trug se fait appeler &quot;Le Prince&quot; par ses sujets.       <br />
       Quadratistes (secte des) :        <br />
       Cette secte ancienne et secrète développe une étrange doctrine de l’équilibre entre les îles.        <br />
       Rulox et ruloxane :        <br />
       Dans le passé, on nommait ainsi les chefs de fédérations tribales sur  Lario. Depuis le règne de Mina Termina, la &quot;Ruloxane&quot; désigne la souveraine de toute l'île (mais on précise encore parfois &quot;ruloxane suprême&quot;.)       <br />
       Savantissimes Artisards (Corporation des) :       <br />
       Cet ordre contrôle étroitement les carrières des professeurs et leur interdit, via l’organisation étudiante affiliée, la manifestation en chaire de toutes opinions hasardeuses ou incorrectes, réputées “ultra-orientales” ou “extrème-occidentales”. Depuis que la corporation censure l’université de Thyrse jusque là indépendante, une chappe de plomb s’est abattue sur la vie intellectuelle de tout l’archipel.       <br />
       Villacope, Villacopat :       <br />
       L'administrateur suprême de l'archipel est nommé par le Congrès de la Conque parmi des notables. Il dispose en réalité du pouvoir exécutif sur Clotone, et se fait en principe obéir du Phiagde de Sanabille et des Gouverneur de La Majeure et de Malamè. Sur Périache, Draco et Lario, personne ne le reconnaît.       <br />
       Il doit organiser les élections minusales, au plus tous les dix ans, et remet ses pouvoirs aux mains du nouveau Minus, à qui, des surcroît, il donne sa fille en mariage.       <br />
       Le Villacopat désigne l'administration tentaculaire aux ordres du Villacope.        <br />
               <br />
              <br />
       Dictionnaire des Plantes,        <br />
       des Animaux        <br />
       et des Choses       <br />
              <br />
       Agras  ( Betula Alba gigantis):        <br />
       Sortes de bouleaux géants, ces arbres  à la feuillure ample et souple sont très respectés sur La Majeure, dont ils sont un peu le symbole.  Une variante plus touffue et plus large pousse seulement dans la forêt humide de Giraise, sur Lario.       <br />
       Alpilons laineux :       <br />
       Chevirelles à tête et pattes noires. Plus gros que les animaux de l'espèce originelle, les alpilons laineux se laissent domestiquer plus facilement. Ils peuvent pâturer en altitude mais aussi en forêt, ce qui exige des techniques particulières pour les garder, et les préserver de leurs prédateurs : licadions et crocasters .       <br />
       Andrelles :       <br />
       Alevins des Lupifers. Ils sont pondus dans des sources, et rejoignent la mer, où ils passent par un stade intermédiaire : le minige (poisson long comme le doigt).       <br />
       Annelle :        <br />
       Boisson très aromatique et  alcoolisée, prisée des Micheminois, distillée à partir  du Magnolia Vestida.       <br />
       Arachnile :       <br />
       Fil de soie produit par une araignée des marais de Fliouchfène. L'arachnile est fabriquée en si grande quantité qu'elle peut être ramassée aux branches des arbres et transformée en cordages d'une résistance à toute épreuve, notamment utilisés pour la fabrication de la coque des traversiers de la route maritime Clotone-Cap Charbin.        <br />
       Arbroeil :        <br />
       Ce végétal sensitif enregistre les mouvements ayant lieu à sa périphérie, et peut les restituer sous forme visuelle par des boules de sève secrétée dans certaines crevasses de son écorce. Mais le maniement de cette vision est très difficile. Le “voyeur” court le danger d’être réuni à l’arbre, sucé de ses liquides internes, et lignifié vivant.       <br />
       Asbalte :       <br />
       Minerai riche en fer, exploité dans des mines sous certaines montagnes de Draco. La plupart sont possédées par de petits nobles zwölles gris, mais le fermier général de Mortone Trug prélève un grande partie du produit des fourneaux pour l'équipement de son armée &quot;impériale&quot;. Il existe aussi une immense mine d’asbalte sous la mer du Mitan. Mais elle est peut-être légendaire.       <br />
       Bambol :        <br />
       Plante grasse dont les petits fruits délicieux se sucent pendant des heures. Ils produisent une douce rêverie, mais ont le désavantage de rendre les dents vertes.       <br />
       Bardorin  :       <br />
       Lianes que l'on tresse pour former des panneaux  rigides pour les cloisons des cases, chez les Indiens du Rio Milpa.       <br />
       Belturet (Pierre de) :       <br />
       Ce cristal produit un effet narcotique sur les esprits. Il explose également lorsque frotté d’une certaine manière. La pierre de Belturet, montée sur le châton d’une bague, sert souvent d’arme pour contrôler les Thrombes qu’elle fascine et rend inoffensifs.       <br />
       Bigroual :       <br />
       Fromage de  cabrasse, produit dans les falaises de Phtil. Très fort au goût et à l'odorat. Se casse parfois à la hache.       <br />
       Blin :       <br />
       Plante fibreuse dont on fait le tissu du même nom, assez grossier.       <br />
       Boc (jeu de) :       <br />
       Sorte de jeu d’échecs à vingt pièces, incluant, outre les figures classiques, le Marmiton, la Magde, le Thrombe, et le Chim.       <br />
       Brenèle :        <br />
       Cette espèce locale de cervidé, ressemble à l'Elan d'Amérique du Nord, mais il est presque dépourvu de pelage.  Son museau pointu lui permet de fouiller les trous des arbres pour y saisir les oeufs de phélans de sa langue préhensile. Le Phélan, furieux, attaque à la tête, mais les longs bois recourbés sur ses  yeux protège la Brenèle, dont les paupières épaisses résiste aux griffes les plus acérées. Elle continue généralement à gober les oeufs, les yeux fermés.       <br />
        Brusille :        <br />
       Un buisson d'épineux résistants, qui tend à envahir les piémonts méridionaux sur La Majeure. Une variété aux feuilles en forme de langue de chien, pousse sur la vase des marais du Fliouchfène.       <br />
       Cabrasse :        <br />
       Petite chêvre domestiquée à la Majeure, et à Malamé. Aime les herbes salées par l'air marin. D'une taille inférieure à celle du caniche, elle se perd souvent sous les champignons.       <br />
       Canipore :        <br />
       Genre  de pin pandanus aux racines aériennes, spécifique de l'archipel de Guama où il pousse dans les zones humides, ses nombreuses sous-espèces s'adaptant à des écosystèmes parfois restreints. Une variante empoisonnée se rencontre dans les marais au nord de l’île de Draco; les Zwölles y récoltent le suc paralysant pour les fléchettes de leurs sarbacanes-cigarettes.       <br />
       Canipores-pleureurs :       <br />
       Variante sud-américaine du précédent, ils peuplent les bayous du delta du Rio Milpa.        <br />
       Capridon puant :       <br />
       Genre de chevirelle de grande taille, vivant sur les pentes des collines de Draco. Leur qualificatif n’est pas usurpé.       <br />
       Carachuet (ou Karahuet) :        <br />
       Cet arbuste des sous-bois a été autrefois beaucoup cultivé pour ses graines, très toniques, encore recommandées en cas de langueur. Le château de Phial se nomme &quot;château Karahuet&quot;, vraisemblablement, parce qu'il se dresse en un lieu autrefois occupé par un bois de karahuets, disparu depuis.       <br />
       Carouton :       <br />
       Buisson épineux qui pousse en forme d'hémisphère bardé de centaines de carrés d'épines. Au milieu de chaque carré se dresse une fleur carmin, impossible à saisir, mais dont le parfum musqué fait rêver le promeneur.       <br />
       Carretta Moamarr :       <br />
       Tortue géante. Ses écailles servent à fabriquer les voilures (écaillures) des traversiers.       <br />
       Castyopyge :       <br />
       Nom de la fontaine du port de Mirandol. Son eau est réputée servir de base à la préparation d'aphrodisiaques.       <br />
       Cercopse : voir chêne cercopse, ou cercopsaire.       <br />
       Chamolle :        <br />
       Mammifère intermédiaire entre un lémurien et un petit singe, familier des Indiens Aruyambi. La chamolle vit surtout dans les Agras dont elle mange les jeunes feuilles. La mère défend ses petits avec une rare énergie, en poussant des cris suraigus. Une variante de cette espèce, adaptée aux îles de Guama prolifère dans la plupart des sous-bois. Une famille de chamolles-naines vit sur Thyrse, et dans le parc de la Conque sur La Mirande, où elles sont appelées musilets.       <br />
       Chamolles-navettes du Gondemiel :       <br />
       On se perd en conjectures sur la raison qui pousse les chamolles de la forêt d'Ardilonne à sauter d'arbre en arbre pour se transmettre de petits bâtons, en une ronde infinie.       <br />
       Champadoue :       <br />
       C’est une grande maison de pierre construite par les anciens habitants de Draco, avant l’arrivée des Zwölles. Construite près des côtes, sur des emplacements stratégiques, elle est fréquemment habitée par de nobliaux Zwölles Gris auxquels est déléguée une fonction de surveillance.       <br />
       Champoulle (bois de) :       <br />
       Une belle forêt de chapougnets et de cèdres, située sur le piémont sud du mont Wino. On y trouve encore quelques plants de groupenouille, la nourriture exclusive des Lourds.       <br />
       Chantimbre :       <br />
       Un instrument à cordes pincées, très apprécié par les clients des tavernes clotonoises. Le joueur assis, dispose sur ses genoux une table de résonnance sur laquelle sont tendus quinze triplets de cordes de cuivre. Il utilise les ongles (poussés très long) de son pouce et de son index droit, pour faire vibrer les triplets, tandis que de la main gauche, il appuie, pour choisir la note. Une particularité remarquable : le virtuose accompagne l'instrument de la voix, bouche fermée, et produit un son nasillard, très semblable au chantimbre. De cette façon, il donne l'impression de disposer de deux  instruments analogues, ou bien encore, il semble produire des sons sans jouer, ce qui peut être d'un effet magique.        <br />
       Le chantimbre est fabriqué exclusivement par quatre familles de Malamè, dont les Barazile, qui ont repris la tradition du grand Tonc'h. Les instruments signés par celui-ci, toujours utilisés, valent des milliers de Fufes.       <br />
       Chapougnets :       <br />
       Arbustes verdâtres au feuillage dense en assiette inclinée, ils peuvent atteindre des tailles respectables. Très fréquents sur les pentes du mont Wino, entre trois cent et six cent cent mètres. Ils retiennent l'humidité et la dégorgent en bouffées froides : il n'est pas avisé de s'y abriter. Ils ne protègent guère mieux du vent auquel ils tournent le dos.       <br />
       Chêne Cercopse  (Quercus Gigacarpa):       <br />
        Arbres sacrés de Clotone, les Cercopses ne poussent que dans le domaine de la Conque. Proches du Quercus Virginiana, mais d'une dizaine de mètres plus élevés (quarante mètres en moyenne), ils dominent tout le paysage (cercopse veut dire &quot;qui voit tout autour de la tête&quot;, en vieux phrisogeois). Ils abritent de nombreuses populations d’oiseaux et de musilets, et donnent des glands énormes, utilisés pour nourrir les sangliers du Sacrifice.  Ce sont les derniers et superbes exemplaires d'une espèce qui occupait autrefois presque tout l'archipel mais qui fut consommée dans la construction navale au cours de guerres maritimes anciennes. Trois des chênes les plus vénérables ont des noms : Mahoney, Tahoney et Fahoney, qui symbolisent aussi les trois temps de la course minusale.  Le Patriarche Cercopsaire leur rend un culte particulier, et c'est à leur pied qu'ont lieu les cérémonies préparatoires aux épreuves de cette course. (voir Minus, et &quot;course minusale&quot;.)       <br />
       Chevirelle :       <br />
       Originaire d'un ilôt proche de Lario qui lui doit son nom, la chevirelle est un capridé de taille moyenne, à la peau résistante couverte d'une toison aux poils longs, alternant les taches rousses et blanches.  Sur Lario, cette peau est utilisée pour les tentes qui forment l'unique habitat de l’île.        <br />
       La chevirelle affectionne les pentes abruptes, voire les a-pics, dont elle sait brouter les ressauts les plus improbables. Depuis plus de mille ans, la chevirelle s'est adaptée aux autres îles de l'archipel, mais sa domestication pose toujours problème. En dehors de la Majeure où une race plus docile a été sélectionnée (l'alpilon laîneux), permettant l'élevage de grands troupeaux, la chevirelle revient spontanément à l'état sauvage.        <br />
       Chikruas :        <br />
       Buissons ras et piquants poussant partout sur l'archipel, et spécialement dans les zones usées par l'érosion, que fréquentent les cabrasses. Il existe des chikruas-nains et d'autres, en forme de demi-sphères. Leur large fleur violette, poussant entre quatre longues épines, est du plus bel effet (juin à septembre), mais s’avère, comme celle du carouton, impossible à cueillir sans douloureuses piqûres.       <br />
       Chimère des prés :       <br />
       Petite plante du bord des chemins, elle ne pousse que sur Malamè. Elle ressemble à une succession de  parapluies emboîtés les uns dans les autres, et cet aspect rebute chevirelles, cabrasses et brenèles qui ne la broutent jamais. Les méyots qui s'y risquent gonflent parfois à en éclater. Les hommes ne la consomment guère : son goût est fade. Certains sages forestiers prétendent qu'elle prolonge la vie, mais au prix d’aigreurs d’estomac insistantes.       <br />
       Chinolette :        <br />
       Une petite plante très anodine aux feuilles allongées.       <br />
       Chicaque rose :       <br />
       Genre d’oignon sauvage.       <br />
       Chiroine (eau de) :        <br />
       Décoction de trois plantes sylvestres  “à appliquer sur les yeux à jeun, pour obtenir un rajeunissement cérébral”.  Très utile en cas de migraine prolongée, mais de goût néanmoins aigrelet.. Panacée utilisée par Pimlic pour soigner son maître après ses cuites. Rend la mémoire.       <br />
       Chiuf :       <br />
       Minuscule champigon noir en forme de doigt crochu. Excellent en salade. Tend à disparaître quand il est cueilli.       <br />
       Chniarque :        <br />
       Une sorte de ragondin à la chair excellente, très répandu sur La Majeure où il sert de substitut favori aux chasseurs d’immogres bredouilles. Jean Latoile en raffole.        <br />
       Chouffre (moteur) :       <br />
       Ce moteur, étrange et efficace, a été conçu il y a fort longtemps, pour de petits bateaux de cabotage autour de La Majeure. Dans son principe, il consiste à brûler de la paille compressée, dans une cheminée dont la partie supérieure, mobile et dotée d'ailettes, se met à tourner rapidement, entraînant le mouvement du bateau. Certains moteurs Chouffre (du nom de son inventeur, un vieux mage en exil dans une région céréalière) ont été adaptés aux véhicules terrestres, mais avec une efficacité bien moindre, et au prix d’une pollution urbaine inadmissible.       <br />
       Choulcave :        <br />
       Noix de l'arbuste du même nom  (proche du palmier Talipot). Réduite en poudre, elle est mâchée ou fumée par les Indiens du Rio Milpa, et de nombreux habitants de Guama. Ses effets sont légèrement euphoriques et coupe-faim.       <br />
       Cladague d'Oeuf :       <br />
       La Cladague d'oeuf est un énorme cristal d'origine inconnue, qui émet des rayonnements parfois délétères et parfois bénéfiques. Lors des cérémonies de thrombification, les ondes noires et mauves de la Cladague sont activées par des sorts adéquats. On attache les patients en rangs autour de la Pierre et on les y laisse une journée et une nuit entières, tandis que les novices chantent continûment la mélopée sacrée de la &quot;Thrombifiance&quot; (dont le refrain “Then metapsi zappo canalica” chanté à peu près sur l’air de “ne pleure pas Jeannette”, pourrait se traduire par : “ne change pas de chaîne”, sens mystérieux non encore déchiffré à ce jour). La transformation en bête du spectateur contraint s'effectue graduellement, et s'accélère après une dizaine d'heures.       <br />
       Coq de Gravan :       <br />
       Gallinacée de grande taille, vivant sur les pentes du mont Wino. Facile à chasser : sa  tête rouge jaillit du maquis dès qu’on prononce le mot  “baba”. Il ne reste plus qu’à tirer la bête.       <br />
       Cordomille :       <br />
       Délicate et odorante fleur du soir, dont les sépales violets peuvent être sêchés, afin d'agrémenter l'eau de Chiroine.         <br />
       Coucule :       <br />
       Plante grimpante assez semblable au lierre, mais produisant une lourde fleur mauve en forme de trompette, au parfum capiteux. Une décoction de coucule a des effets aphrodisiaques, surtout chez l’homme (moins chez la femme et pas du tout chez le musilet).       <br />
       Crapaudin :       <br />
       Ce gros oiseau trés laid ne sait plus voler, et rampe sur les chemins. (ne pas confondre avec les crapoutins, sous-ordre mendiant réputé pour leurs farces de mauvais-goût aux dépens des Babourgeois.)       <br />
       Crocaster :       <br />
       Rapace géant des pentes du mont Wino : il a en moyenne treize mètres d’envergure,  et son bec évoque un énorme coupe-cigare. Il installe son nid sur des enrochements inaccessibles qui ressemblent rapidement à des charniers immondes. Ses petits, extrêmement voraces, l’épuisent en une inlassable chasse à tout ce qui vit alentour. Le Crocaster est parfois apprivoisé par de riches Signours. Si vous en voyez un doté d’un fer à la patte, inutile de le rapporter à son propriétaire qu’il vient en général  de dévorer.       <br />
       Crocosophe :       <br />
       Cet animal de la famille des caïmans possède un corps long de trois mètres et une tête relativement petite, dont le mufle court s'ouvre sur une gueule capable d'enfourner un Thrombe, ou, au choix, une dizaine de nids d’oiseaux-Kriards, avec toutes leurs petites familles. A la différence du caïman, le crocosophe n’aboie pas, mais compte les proies en silence.         <br />
       Dactyloge :       <br />
       Machine à transmettre les messages par ondes forestières (le mouvement des branches dans le vent). S’apparente au télégraphe.       <br />
       Eboise :       <br />
       Vaste feuille de palme, dont la concavité se couvre d’une pellicule nacrée. Sa robustesse permet d’en faire la voilure de l'embarcation de prédilection des &quot;Enfants de l'eau&quot;.       <br />
       Epiarque  :       <br />
       Une longue arbalète aux carreaux coupants comme des rasoirs.       <br />
       Fahoney :       <br />
       Le deuxième chêne cercopse; il symbolise la course souterraine dans les stations  (ou loggias) de perdition. (voir : course minusale)       <br />
       Fakar glacé :       <br />
       Un délicieux dessert à base d'un fruit suave du même nom.       <br />
       Fanguier :       <br />
       Arbuste aux gros fruits doux-amers, dont l'écorce fait des tisanes laxatives. Eloigne les insectes nocturnes, mais possède de grandes épines tranchantes et urticantes, qui, détachées du tronc, peuvent constituer des lames d'épées fort honorables.       <br />
       Fidoine (pierre de) :       <br />
       Pierre jaune veinée de rose. Polie comme un miroir et tournée vers celui qui vous lance un sort, elle renvoie ce dernier sur son auteur. Très difficile à découvrir.       <br />
       Flugrelle :        <br />
       Une vigne Guamaaise. Les raisins sont comestibles, mais on ne les vinifie pas, car la fermentation du jus est si violente qu’il s’évapore.       <br />
       Foincle :        <br />
       Escargot velu, excellent en brochette si on lui enlève les cils, trop proéminents. Le Foincle a la malheureuse habitude de sortir sur les chemins après la pluie, ce qui entraîne la chute des méyots, glissant sur leurs cadavres écrasés. (Pouâcre!)       <br />
       Fougistrale :       <br />
       Belle variété de groupenouille verte, poussant dans les anciens milieux urbains. Elle est parfois cultivée pour son aspect. Elle n'intéresse aucunement les Lourds.       <br />
       Fragan :       <br />
       Epineux de la famille du houx, poussant dans les sous-bois d'agras géants. Ses épines coupantes, comme celles du fanguier, sont parfois usitées comme lames de sabres ou d’épées provisoires.        <br />
       Fretaille :        <br />
       Genre de hérisson aux poils courts, à la chair excellente, une fois dépouillé de ses piquants urticants.       <br />
       Frielle :        <br />
       Baie acide dont la fermentation donne une une boisson délicieusement acidulée. Ne pas confondre avec l'ozyme, dont trois baies sont mortelles pour un adulte (une pour un enfant, une demie pour un musilet).       <br />
       Galpoure (huile de) :       <br />
       Excellente pour assaisonner les salades de chiufs.       <br />
       Gigarion :       <br />
       Ancien animal de trait, présumé disparu depuis des siècles. Ce bipède était-il un dinosaure ?       <br />
       Gigastome :       <br />
       Phénomène géologique inexpliqué et vorace, très localisé sur La Majeure.        <br />
       Glône (de Canémo, de Cicéole) :       <br />
       Alcool produit à partir de la glunelle, et vieilli en fûts de markham. Boisson délicate et délicieuse, d’arômes variés, dont l’aristocratie clotonoise est friande. La glône en symbolise l’ancienne et subtile civilisation.       <br />
       Glossules :        <br />
       Gros coquillages à la chair délicate, consommés dans tout l'archipel, où ils sont le symbole de l'abondance naturelle. Les glossules sont élevées par les bas-Mortanglars, pour la production de superbes perles roses.       <br />
       Glunelière :       <br />
       Etang des régions basses de Cicéole (La Ménile) où est cultivée la glunelle. Malgré les tentatives de créer des glunelières artificielles dans d'autres sites, la glunelle de qualité ne pousse exclusivement qu'à Cicéole.       <br />
       Glunelle :       <br />
       1. Plante apparentée à un nénuphar, poussant à la surface d'étangs de Cicéole, et donnant une fleur odorante, très pulpeuse, dont la fermentation dans les règles de l'art donne la &quot;glône&quot;, grande boisson de Guama.        <br />
       2. boisson mousseuse très populaire à Clotone (et peu consommée ailleurs). Elle est obtenue rapidement à partir des pétales de la fleur du même nom, et grâce à l'ajout de sucre de fragan.  (Ne pas confondre avec la glône, sous peine de faire rire de soi chez les classes aisées.)       <br />
       Gnagrafe :        <br />
       Sauce d’épi de canipore-nain, fermentée. Est utilisée dans la dégustation des lupifers, sur Lario. D'aucuns affirment que l'odeur en est ignoble, et le goût frelaté. Mais ils ne sont pas larionais.        <br />
       Groupenouille :       <br />
       Plante rougeâtre en forme de croix de Lorraine. Cette fougère primitive ne pousse qu'au coeur des plus anciennes forêts de Guama. Nourriture exclusive des Lourds (dont elle permet l'envol). Sa raréfaction explique celle de ces animaux aériens.        <br />
       Grumelot :       <br />
       Coquillage spiraloïde vivant dans les vasières de Lario. Est apprécié par les gastronomes, avec une Béchamel à l’eau de mer.       <br />
       Guipe :       <br />
       Gros lézard mordoré et à la queue dotée d'un dard à la piqûre douloureuse. A la broche, bien cuite, la guipe constitue un mets de choix. Sa chair blanche et délicate, au goût de noisette.       <br />
       Gypon (Gyponnier) :       <br />
       Nom Guamaais de la tourterelle voyageuse.       <br />
       Haquila :       <br />
       Anguille carnivore, d’environ deux mètres de long. Sa férocité en fait une proie facile, car elle se jette sur n’importe quel appât : vieille botte, clou, morceau de viande. Sa chair est succulente.       <br />
       Houglar :       <br />
       Grand oiseau de mer. Il repère ses proies de très haut dans le ciel et les engloutit dans un fort long cou. Vieillissant, il lui arrive de prendre un rocher pour un poisson. Il meurt alors sur le coup, le bec éclaté.       <br />
       Immogre :        <br />
       Bête mythique, peut-être de la race des licadions géants.  Elle vivrait dans les cavernes et les gorges du Rhul, sous les pentes du mont Wino. Elle ne peut être chassée que par des Sillins (chasseurs) patentés. Ses hurlements terrifient les passants au delà de l'imaginable. Certains affirment que le cri de l'Immogre ressemble à celui du Licadion, mais considérablement amplifié.       <br />
       Jasius :       <br />
       Epée de Phial d’Atoy. Augustin en héritera un jour.       <br />
       A moins qu’elle ne se brise avant.       <br />
       Keroran :       <br />
       Tas de pierres placé aux bifurcations des chemins de chevirelles.       <br />
       Kouhir :        <br />
       Petite anguille vivant dans les estuaires, et se nourrissant de tortues, dont elle pénètre les orifices naturels.       <br />
       Kriard :        <br />
       Grand oiseau des zones marécageuses et coralliennes. Très friand de slifes, qu’il  “picore” sur des fonds vaseux, en anticipant leur foudroyant départ. Le Kriard vit en denses colonies sur les buissons des digues du Fliouchfène, ou encore sur les récifs entourant Draco.  Ses cris perçants et modulés, poussés à la moindre alerte, font de lui un auxiliaire utile des garde-côtes.  Seul le crocosophe le terrifie au point de le rendre muet, en attendant, sans réagir, un sort fatal.       <br />
       Lanturle :       <br />
       Plante  grimpante proche de la vigne.       <br />
       Licadion :         <br />
       Chien sauvage peu agressif mais très curieux et voleur, parfois charognard. Il vit principalement dans la forêt de Wino. Ses cris effroyables glacent sur place ceux qui l'entendent. Une sous-espèce géante s'est réfugiée dans les nombreuses galeries souterraines qui sillonnent l'archipel. Il est possible que la bête légendaire appelée Immogre soit simplement l'un de ces licadions-géants.       <br />
       Ligres :        <br />
       Plantes pelucheuses formant de longues lianes tournantes. Affectionnent les vieilles statues qu'elles enlacent jusqu'à les rendre invisibles.       <br />
       Litopse :        <br />
       Loupe naturelle formée dans une roche transparente très pure.       <br />
       Loupiard :       <br />
       C’est un lézard bipède très rapide, et carnivore. En cas de disette, le loupiard, ordinairement peureux, s’attaque aux êtres humains. Il saisit sa proie entre les branches de sa langue bifide et l’engloutit. Le mécanisme est automatique, et le loupiard peu regardant meurt fréquemment d’indigestion.       <br />
       Lourd :        <br />
       En tant qu’animal, le Lourd est une espèce propre à Guama, fort difficile à situer dans les classifications des naturalistes. L'examen d'un cadavre de Lourd ne révèle rien qu'une structure minérale très alvéolaire, un peu comme une grosse pierre ponce, d'un poids moyen de douze cent kilos.       <br />
       L'être vivant possède des qualités extraordinaires : il vole sur des distances considérables, par des moyens inconnus, mais liés à la fermentation d'une plante,  la groupenouille, dans des vessies ad-hoc. Il parle également, bien que son esprit comporte certaines limites.        <br />
       Le Lourd se manifeste sous deux modalités : la phase lourde est immobilisée au sol, et contrainte à l'hivernage (d'Octobre à Mai). En phase légère, elle prend son vol en bandes d'une dizaine d'individus et survole l'ensemble des îles orientales de l'Archipel. Le passage d'un état à un autre s'effectue grâce à la digestion de la groupenouille (une fougère primitive assez rare). Lorsque les Lourds s'endorment au sommet d'un arbre, le moindre bruit risque de les faire tomber, au grand dommage des infortunés qui passent  en dessous.       <br />
       Lupifer :       <br />
       Poisson charnu pêché partout dans les eaux de l’archipel. Particulièrement abondant dans les eaux de Lario, dans la conjonction des tempêtes (très riche en plancton vivant entre les eaux du courant froid (Rieufret) et celles du courant chaud ( Grand Dragon). Le minige est un lupifer de trois mois, et l’andrelle est la larve du lupifer.       <br />
       Mâchonnets :        <br />
       Légumes insipides qui seraient immangeables sans un peu de phluge.       <br />
       Mahoney :       <br />
       Premier des grands Chênes-cercopses. Symbolise la première course minusale, celle du champ de course aux douze stations de La Mirande.        <br />
       Marchille :       <br />
       Coquillage succulent se reproduisant  sur de petites plages au pied des canipores. Tend à disparaître des abords du Rio Milpa.       <br />
       Marocal :       <br />
       Bois très dur, de couleur rouge sombre. L’arbre est gigantesque, proche  du Sequoïa, et l’on peut creuser trois grandes pirogues dans un seul de ses troncs.       <br />
       Matutins :       <br />
       Oiseaux-chanteurs des forêts d'agras. Les mâles concourrent seulement de très bonne heure, puis se taisent quand le soleil est à son zénith.       <br />
       Mélissoirs :       <br />
       Instrument pour mouliner la mélisse, plante juteuse et aromatique. La mélisse était ensuite diluée et cuite, pour concocter un élixir énivrant.        <br />
       Mercantins :        <br />
       Champignons à l’odeur savoureuse, peu comestible pour l'homme mais mortels pour les méyots, qu'ils font gonfler et éclater comme des baudruches.       <br />
       Méyot :       <br />
       Croisement du poney Braque et de l’âne de Michemin, très robuste dans les marches en montagne. Supporte sans broncher les vapeurs sulfureuses des hauts du mont Wino  mais a tendance à exploser dès qu'il mange une plante toxique.        <br />
       Minige :        <br />
       Lupifer au stade larvaire intermédiaire, recherchant les eaux froides à l’est de Lario.       <br />
       Moirelles :        <br />
        Champignons sphériques, comestibles seulement pendant quelques jours. Les sorciers Aruyambi les consomment aussi dans leur phase de décomposition : ils ont alors des vertus hallucinogènes (qu'utilisent également les Omen de Périache, lors de leurs grandes prédictions délirantes). Appliqués en onguent sur la peau, ils guérissent les brûlures et les irritations, mais ralentissent le rythme cardiaque. Parfois un peu trop.       <br />
       Muscador :       <br />
       Herbe dont les chevirelles puantes de Draco font leurs délices.       <br />
       Musilet :       <br />
       Espèce naine de chamolle au pelage noir et à la longue queue ocelée. Vit dans certains bois protégés de Thyrse et de La Mirande. Raffolent des pistils de Phidiane dont ils lèchent le pollen. L’appendice caudal des musilets leur permet de grimper rapidement le long des ligres et d'échapper aux prédateurs. Ils savent aussi marcher la tête en bas pendant de longs moments, en observant les passants.  Apprivoisés, ils se cachent dans les vêtements où on les oublie.       <br />
       Myctères :        <br />
       Grands papillons de nuit planant au ras des marigots, près du Rio Milpa. Une espèce voisine hante le marais gluant de Fliouchfène sur l’île majeure. Parfois agressifs pour l’homme, dont ils arrachent les cheveux un à un, ce qui finit par troubler le sommeil.       <br />
       Nacre de slupine :         <br />
       Ce nacre rose est produit par les glossules pêchées au large du pas de Dysme.  Quelques artisans de Sanabille en sont preneurs pour la fabrication de superbes manches de couteaux de chasse.       <br />
       Noix de Blave :        <br />
       Noix très dure, contenant un lait sucré délicieux et légèrement énivrant. (à ne pas confondre avec le sapinet-blâve).       <br />
       Ogave :       <br />
       Bois précieux de la forêt de Giraise. Il repousse insectes et vers, et les parasites marins ne s'y attachent pas.        <br />
       Palantais :       <br />
       Bois extrêmement dur, le palantais est utilisé pour les étraves des vaisseaux de guerre. Certaines ramures y ajoutent souplesse et résistance à la pression. Elles sont intégrées à la structure des ailes volantes (voir : volavelle).       <br />
       Papiègle :       <br />
       Nom Guamaais du cerf-volant, dont raffolent les Majorais.       <br />
       Papriquets :       <br />
       Fruits du papriquetier, arbuste poussant sur les parois verticales. Âpres quand ils sont crus, les papriquets deviennent comestibles, une fois bouillis. Leur saveur rappelle alors celle de la mangue, en plus acidulé.        <br />
       Pâquerets :        <br />
       Petits melons rougissants, qui font la renommée de Michemin. Ils doivent être tournés tous les soirs d'un quart de tour, pour mûrir uniformément.       <br />
       Phélan :        <br />
       Cette chouette géante avale tout rond chamolles, chiens, chats et animaux de même taille, qu'il transforme en étrons énormes, laissés généralement en évidence au sommet de pierres et de rochers. Extrèmement discret, en dehors de cette manie.       <br />
       Phluge :       <br />
       Légume insipide qui serait immangeable sans les mâchonnets.       <br />
       Phomard:       <br />
       Phoque à la fourrure soyeuse grise ou noire, et à la chair succulente. Il vient souvent s'échouer sur la côte occidentale de Draco, on ne sait pourquoi. Le phomard fait l’objet d’un commerce avec Lario, dont les Ruloxes (les chefs tribaux) sont très amateurs pour décorer leurs tentes à coucher.       <br />
       Phulte :       <br />
       Arbrisseau minuscule aux grandes racines, auxquelles se suspendent les truffelles. Ce parasite légendaire est censé rendre le sexe opposé amoureux du consommateur. Certaines truffelles, plus pâles, n’ont d’effet que sur la personne du même sexe que le consommateur.  Il s'agit donc de ne pas se tromper. Mais tout le monde n’est pas du même avis.       <br />
       Pimpregarne :       <br />
       Herbe aromatique, métisse d’estragon et de ciboulette. Appréciée de certains chevaux gastronomes.       <br />
       Pinalcone :       <br />
       Arbre décharné aux feuilles rares, parfois millénaire. Son aspect général est celui d’une souche brûlée. Possède la faculté de répliquer tout document introduit dans une crevasse de son tronc, dans un autre tronc de la même espèce, poussant à une centaine de mètres du premier.       <br />
       Pinounet :       <br />
       Petit singe malin,  farceur et au cul rouge, originaire de la forêt sous-winolle. Il est souvent adopté dans les familles populaires. S’accomode des pires régimes policiers. (Il est souvent dressé par les Crapoutins, pour accomplir ds farces de mauvais goût).       <br />
       Pintocle :       <br />
       Pierre, généralement de couleur verte.  Elle peut produire une pâle lumière dans l’obscurité. Ne jamais la brancher sur un variateur.       <br />
       Piruque :       <br />
       Poisson géant doté de moustaches. Rampe sans espoir sur le fond du lagon de Hirpan. N’a pas la force de se traîner plus loin.       <br />
       Pitèches :       <br />
       Terres mêlées de mousses et de racines, proches des tourbes, et connaissant le même usage comme combustible. Brûle en pétillant joyeusement.       <br />
       Plachise :       <br />
       Fruit très juteux du plachisier. Tache énormément, même l’acier.       <br />
       Pommelle :       <br />
       Fruit du pommelier. Variété de coing pouvant être utilisé au jeu de boules. Absolument immangeable à moins de quatorze heures de cuisson à feu vif.       <br />
       Potyglon :        <br />
       Cette citrouille géante et de couleur rose fait la base des repas des paysans dracois. Elle pousse spécialement bien dans les failles des falaises du nord, où elle forme de longues lianes verticales, dont les groupes de fruits sont espacés de quelques mètres.  La récolte des potyglons demande un bon entraînement alpin et une force physique certaine, chaque potyglon pesant de 15 à 30 kgs.       <br />
       Poutache :        <br />
        C'est un gros navet sucré, utilisé pour relever les soupes au potyglon, spécialement sur Hirpan, où la poutache pousse à l'état sauvage.       <br />
       Pridou :       <br />
       Poisson de roche désireux de sauter directement dans la casserolle.       <br />
       Purpuril :        <br />
       Oiseau au poitrail rouge, mais de forme et de moeurs analogues au geai, auquel il est sans doute apparenté, dans sa variante sud-américaine.       <br />
       Rémone :        <br />
       Barque à usage universel. Sa stabilité légendaire et son large appontement de proue, permettent d'entasser et de débarquer rapidement des marchandises ou des meubles à déménager.        <br />
       Rossiflard :       <br />
       Corneille fauve, très appréciée des chasseurs, pour son inclination à se laisser viser à l'arc ou au lance-pierre. C'est sans doute sa curiosité qui la perd.       <br />
       Saginère :       <br />
       Un arbre rhizophore (du genre mangrove), mais au feuillage  en forme d'ombelle. On en trouve le long du Rio Milpa, et dans les marais du nord de Draco.       <br />
       Salcyle rieur :       <br />
       Très grand arbre aux feuilles lancéolées, le Salcyle est devenu mythique. On ne le trouve plus qu'en forêt d'Ardilonne, auprès de certains étangs. Il est très possible de bâtir une maisonnette sous les circonvolutions aériennes de ses massives racines.       <br />
       Salge :        <br />
       Plante aux trois longues feuilles roses puis vertes et enfin pourpres, au parfum acidulé insistant. Excellente en salade. Guérit le mal des montagnes.       <br />
       Samilar :        <br />
       Arbres hydrophiles poussant le long du rio Milpa et aussi sur l’île de Malamè. Ils germent et meurent si vite qu’on a parfois l’impression qu’ils se déplacent quand on ne les regarde pas.       <br />
       Sapinet-blâve :       <br />
       Ce sapin ne dépasse pas la taille d'un enfant de trois ans, mais s'étale en largeur dans toutes les directions, formant des tentures de feuilles, habitées par les sarmoiselles sauvages. On tire de ses jeunes pousses une boisson forte  : le hlymoun. Très fort en tanin, le liquide est avalé cul-sec, et laisse sans voix pendant une petite heure. Boisson favorite des guerriers pathiolans s'exerçant à la virilité sylvestre.       <br />
       Sargasson :       <br />
       Poisson-pilote du Traquart, doté d’une casquette collante. De forme effilée et d'une couleur rouge vif, le sargasson semble aveugle. C'est en réalité un animal sensitif, capable de repérer toute présence vivante à des kilomètres. Il se nourrit des miettes du repas de son maître.       <br />
       Sarmoiselle-messagère :       <br />
       petite mésange des îles de Guama à la tête couverte d’un minuscule béret d’or. Une variante proche, au bec croisé a été décrite par Darwin lors de son voyage aux Galapagos. Une exemplaire empaillé est entreposé au sous-sol du Museum d’Histoire Naturelle à Paris. Bien qu’il ait à la patte une étiquette : “don du Marquis de Tiffin-Tocquard, 1782”, on se perd en conjectures sur  l’origine  de l’animal . Aurait-il été retrouvé, épuisé, sur une plage de France ?  Ou bien un voyageur anonyme en aurait-il fait présent au Marquis, à la réputation établie de collectionneur parfaitement  sédentaire ?  La Sarmoiselle-messagère présente sur le pigeon un avantage important : on peut l’enfermer longtemps dans une petite enveloppe de carte de voeux, et la libérer dans un espace clos, tel un couloir ou une chambre. Elle saura rejoindre le ciel  sans se faire remarquer et revenir à sa résidence habituelle à une vitesse bien supérieure au tourtereau moyen. Elle n’est en revanche guère comestible (sauf pour les amateurs de duvet fondant).        <br />
       Simière :       <br />
       Vaisseau à rames (huit, douze ou quatorze), d’origine zwölle. Tend à disparaître de Guama, car sa rapidité a pour contrepartie une maniabilité faible près des tourbillons.       <br />
       Siquier  :        <br />
       arbre de jardin, très ombrageant. Produit de petits fruits noirs (les siques) une fois tous les quatre ans et de façon parcimonieuse.       <br />
       Slife :        <br />
       petite crevette bleue des marais de Fliouchfène, très appréciée des oiseaux Kriards. Le slife se repaît du plancton des nappes bitumineuses inflammables. Il est donc fort dangereux de la pêcher au filet-rateau, même en se munissant de larges patins évitant d’être englouti dans les vases molles.        <br />
       Sophores :       <br />
       Les oiseaux-sophores ont un chant compliqué, faisant penser à une controverse animée. Leur plumage est somptueux et d'un bleu mordoré, leur poitrail  d'un blanc étincelant. Leur bec est tel un masque pointu attaché derrière la tête par un noeud de plumes. Ils vivent partout sur l'archipel, où ils ne semblent craindre aucun prédateur et passent leur temps à commenter les agissements des êtres humains.       <br />
       Sufiak :       <br />
       Singes de la forêt de Milpa, farouches gardiens de leurs territoires.       <br />
       Tahoney :        <br />
       Troisième chêne cercopse. Symbolise la course dans la nature et le passage à travers le Dragon.       <br />
       Tandoran :       <br />
       Cet instrument de musique est utilisé par les danseurs de Sanabille. Le tandoran est proche du tambourin, mais il est muni d’une double peau. Les petites cymbales installées dans les encoches du pourtour sont aussi différentes. Une sur trois produit un son plus élevé, permettant au danseur de s’accompagner d’une mélodie. Les meilleurs sont fabriqués par deux artisans de Minolé, sur Malamè.       <br />
       Tiful :       <br />
       Grand caméléon mangeur de mouches, en Guyane du Nord-Ouest. Un &quot;frère&quot; plus petit, mais  à la langue mieux pendue, existe sur La Majeure.       <br />
       Tirapelle à grenaille :        <br />
       Sorte de fusil sommaire, utilisé pour la chasse aux sangliers et aux brenèles. La tirapelle a l'avantage de concentrer le jet d'éclats de bronze sur la cible. Elle reste efficace à 15 mètres.       <br />
       Traquarts :       <br />
       Grands requins mauves aux yeux placés sur des protubérances mobiles. Féroces carnassiers capables de renverser et de broyer de petites barques de pêche. Les traquarts fourmillent entre Dysme et Sanabille. On soupçonne les Chuchotoirs de les nourrir avec des cadavres de thrombes jetés dans la mer depuis certaines cavernes.       <br />
       Trasminelle :       <br />
       Plante tombante, qui forme de longues spirales jusqu'au sol, en cascades très fournies. Parfumée  en sol mineur ou en fa dièze, dès la nuit tombée. (Répandue à Logatrou, sur La Majeure).       <br />
       Travognards :       <br />
       Ces arbustes possèdent des épines si longues, si coupantes et si dures... qu’on ne peut, sans se blesser gravement, les saisir pour en faire des épées.       <br />
       Truffelle d’amour :       <br />
       Rhizome sans doute mythique, aux qualités aphrodisiaques encore plus incertaines.       <br />
       Volavelle (parfois appelé Velivole) :        <br />
       Aile en forme de flèche, constitué d’une armature de bois d’ogave revêtu de cuivre très fin. Lancé par une machine, le volavelle peut aussi décoller comme un cerf-volant. Il peut transporter deux personnes.       <br />
              <br />
              <br />
       Lieux, Hauts-lieux, climats       <br />
              <br />
       Accalmie :       <br />
       Saison de la fin des tempêtes, en Juin, dans la zone maritime située au nord de Lario, autour de l’îlot Furieux.       <br />
       Ardamont :       <br />
       Montagne de Périache, creusée d’un immense puits vertical, dont la base est occupée par un lagon fermé. Au sommet d’Ardamont est perché Ciel-Omen, le village des grands sorciers; A sa base se trouve le bourg de Scharouin, où vit la population travaillant pour les Omen et les étudiants en magie.       <br />
       Ardilonne :       <br />
       Forêt touffue située sur les pentes occidentales du Mont Gondemiel, à Malamè, de part et d'autre du fleuve Mourranche. Elle est riche en essences végétales variées, ainsi qu'en faune : brenèles et chevirelles sauvages y abondent. Les curieuses chamolles-navettes y ont élu domicile, accomplissant leur interminable ronde d’arbres en arbres. Une grande variété de sarmoiselles-messagères y vit à l'état primitif. En revanche, les poules cantabres aux oeufs délicieux en ont complètement disparu. Elles ne survivent qu'à l'état domestique dans les régions reculées de La Majeure, de Draco et de Sanabille.       <br />
       Certains savants prétendent qu'il s’y cache peut-être quelques salcyles rieurs dans un micro-climat préservé par une courbe du fleuve.        <br />
       Arioso :       <br />
       Cette rivière qui descend rapidement des pentes du mont Wino, sur la Majeure, creuse de profondes gorges avant de s'étaler dans la plaine alluviale et de former plusieurs bras d'un delta marécageux : le Fliouchfène.        <br />
       Baderta :       <br />
       Sol de latérite friable, dont plusieurs régions de La Majeure sont composées, rendant la construction fragile. Des villes entières, imprudemment construites sur la Baderta, se sont écroulées jadis .       <br />
       Bianiche :       <br />
       Zone marine située entre le Chenal de Clotone et le Grand Dragon. Lieu de confluences de courants tièdes et froids, elle est souvent couverte d'épaisses brumes cotonneuses (phénomène appelé &quot;Ouatée&quot;). Les eaux y sont poissonneuses, et sont convoitées par des pêcheurs de plusieurs régions.       <br />
       Bistra :       <br />
       La seconde ville de Malamè. Cette résidence d’été des bourgeois de Malio ne fait jamais parler d’elle. Autant donc taire son existence.       <br />
       Bougmée (cap) :       <br />
       Avancée rocheuse entre les falaises méridionales de Lario et le phare du Boscaud.       <br />
       Canémo :       <br />
       L’une des îles les plus sympathiques de Clotone. Sa population est variée, et la diversité des apports et des visites est acceptée paisiblement.       <br />
       Cap Sable :        <br />
       Extrémité sud du delta du  Milpa, se jetant dans l’Atlantique (à ne pas confondre avec le  Cape  Sable de la côte nord-américaine).       <br />
       Ensuite, se rencontrent sur la rive orientale,         <br />
       — la côte de Rême,        <br />
       — les îles de Sougasse et d’Entrechausse.       <br />
       Champoulle (bois de) :       <br />
       Forêt de cèdres et de chapougnets situé au coeur de la forêt sous-winolle, à La Majeure. Ses clairières attirent les Lourds, à cause de la présence de la rare groupenouille.       <br />
       Chevirelle :       <br />
       Ilôt de l’archipel de Lario, rocher sauvage occupé par les animaux du même nom, que les Larionais chassent pour leur peau résistante et étanche, dont ils font leurs tentes. Depuis plus de mille ans la chevirelle s'est adaptée aux autres îles de l'archipel.        <br />
       Clotone :       <br />
       île-capitale de Guama, composée de quatre grandes terres, séparées par des canaux : La Ménile, La Mirande, Canémo et Fustelle.        <br />
       Col des dix-sept vents :       <br />
       Situé au pied du mont Gondemiel, sur Malamè, le col surplombe la forêt d'Ardilonne, à l'ouest et jouxte les chutes du Mourranche. Le monastère de Maalouch est édifié à quelques pas, ainsi que les ruches sacrées de Saghin.       <br />
       Cul (cap) :       <br />
       (Kolop en Phriosgeois) Extrémité occidentale de Sanabille. Les Babourgeois ont tenté mille fois de le faire débaptiser, pour le renommer Cap de la Sainte Différence, mais ils n’y sont pas encore parvenus, les Sanabillois n’étant pas bégueules.       <br />
       Dragon (grand) :        <br />
       Le Grand Dragon est le phénomène le plus caractéristique de Guama. C’est un courant tiède, d’une puissance extrême, qui partage les îles occidentales et les îles orientales de l’archipel.  Ce monstrueux flux occupe toute la mer du Mitan. Il connait un ralentissement au sud de La Majeure, puis se sépare en deux branches, entre lesquelles s’installe un vaste tourbillon : l’Emphale. Les Guamaais cherchent depuis toujours à comprendre ce qui régule la force de ce courant. Augustin est peut-être sur une piste sérieuse.       <br />
       Draco :       <br />
       Petite île occidentale de Guama. Très montagneuse, elle est occupée depuis toujours par des peuples tentés par la profession de féroces pirates. Depuis plusieurs décennies, Draco est occupée par une belliqueuse population : les Zwölles Noirs, qui ne cessent de consolider leur puissance militaire. Pas une crique de Draco qui ne soit réquisitionnée pour abriter la construction de galions de guerre. Le centre du pouvoir des Zwölles est une montagne, le Mont Atrosse, recouverte d’un palais gigantesque. La baie de Mortague, située au pied, reçoit un important trafic, pour une part consacré à l’échange de “thrombes”, ces esclaves métamorphosés en “morts-vivants” par les Périachiens.       <br />
       Emphale :       <br />
       C’est un gigantesque tourbillon situé dans le cours du Grand Dragon, après sa division en deux branches dans la mer du Mitan. Il contribue à rendre impossible la traversée de celle-ci.        <br />
       Escalèdes :       <br />
       Petites plaines parallèles entre les collines de la côte Sud de Lario. Là, vivent les tribus Penthérite et Hatrobates.       <br />
       Fandarède :        <br />
       Collines boisées au bas des pentes occidentales du montWino, sur La Majeure.       <br />
       Fangouste (plage de :)       <br />
       Extrémité effilée de Fustelle. Sur cette plage sauvage se déroule la cérémonie d'élection des candidats à la course minusale, par des &quot;représentants du peuple&quot;.       <br />
       Fliouchfène (Holophane en Phrisogeois, ou : “On-voit-l’boute”, en Créole des corsaires de l’île de la Tortue) :        <br />
       Grande plaine marécageuse de la partie occidentale de La Majeure. Elle comprend les Marais de Feu (au sud et à l'est), et les Pitècheries (à l'ouest), qui sont d’immenses tourbières.       <br />
       Floge (mare de) :       <br />
       Etendue d'eau croupie, grouillante d'organismes virulents, dans laquelle on jette les candidats malheureux de la course de Braque à Pathiol. Ils s'en tirent par miracle.       <br />
       Fort de Bambou :        <br />
       Ruine située en Guyane, près du Rio Milpa, sur une île du delta. C’est un ancien lieu de triage des bagnards, des bannis et des esclaves.       <br />
       Fustelle :       <br />
       Le plus petit des îlots qui constituent Clotone. Sa plage est un lieu sacré (les Phrisogeois y auraient-ils débarqué il y a 1800 ans, selon la légende ?). Le congrès du peuple s’y réunit pour élire les candidats à la course minusale. Les bannières des élus sont hissées sur de hauts mâts, afin de prévenir l’ensemble de la population de Clotone.        <br />
       Gigastome d'or :       <br />
       Cette grande taverne, la seule de Logatrou, est tenue par Malandron et son épouse Lantagnelle. Une armée de marmitons y nourrissent un flot continu d'aventuriers, de bergers, de pélerins, de poètes-conteurs. La chanteuse professionnelle qui y fait pleurer les foules s'appelle Mazine Tikal.       <br />
       Giraise :        <br />
       Très belle forêt d'agras bleus et de palantais d’âge immémorial. La compagnie des fées de Marion La Faël y vit. Les Marionnelles sont gardiennes de la forêt de Giraise.       <br />
       Gondemiel (Mont) :       <br />
       Eminence en forme de chapeau, le  mont Gondemiel domine l’île de Malamè. La colline des dix-sept vents forme son piémont occidental. On peut y grimper par un chemin direct depuis Roudoul, mais de bonnes routes en provenance de Bistra et de Malio s’en approchent aussi. Vers l’occident, le pays est sauvage. Le Mourranche y plonge depuis ses chutes vertigineuses, et s’y disperse ensuite, à travers la forêt d’Ardilonne.       <br />
       Gorgeon Avide (Tourbillon du ) :       <br />
       Situé au sud-est du Phare du Boscaud, à quelque encablures de la côte Sud de Lario, ce tourbillon intermittent est moins fort que celui de l’Emphale, mais il est peut-être plus dangereux.       <br />
       Hirpan :       <br />
       Minuscule atoll situé à quelques encablures de Périache, à laquelle il serait aussi relié par un tunnel sous-marin. Les Magdes vivent sur une langue de terre s’avançant dans le lagon central, ancien cratère d’un volcan éteint, ou presque. D’innoffensifs piruques nagent sans fin dans l’atoll, se nourissant des mousses poussant sur les roches profondes. Ils peuvent atteindre des tailles gigantesques.       <br />
       Ilôt du vieux Maître :        <br />
       Petit rocher au centre de l’atoll du même nom, à l’est de La Majeure. Il porte trois maisons dont celle des archéologues, et aussi celle du vieux maître, presque toujours close.       <br />
       Karahuet (ou Carahuet) :       <br />
       Nom du château de Phial d’Atoy, à Michemin. Il appartint autrefois à son Oncle, Karol Jion de May, qui y installa une superbe bibliothèque, et un observatoire astronomique.       <br />
       Ladionet sur mourne :       <br />
       Village au nord de La Ménile. Résidence privée de Chantenelle Oriflan.        <br />
       Lagma (royaume de) :       <br />
       Ce cirque isolé dans l’est de Sanabille n’a de royaume que le nom. C’est une aire sacrée, habitée par le silence et le souvenir des légendes. D’anciens palais y seraient cachés sous la luxuriance de petits bois. Un fermier taciturne y cultive les rizières et entretient un mystérieux pavillon.       <br />
       La Majeure :       <br />
       C’est l’île la plus grande et surtout la plus sauvage de l’archipel. Elle ne compte que quelques centaines d’habitants, dispersés le long des côtes. La masse des terres est couverte de forêts. Le reste n’est que marais (le Fliouchfène) ou sables, latérites ou rochers.  La côte nord, malgré ses falaises abruptes, est la plus habitée. Cap Charbin est le port principal, qui assure la liaison avec Clotone; Zigône-sur-lough est un port de pêche actif (et peut-être un lieu de recel de contrebande). Non loin de là, sur les contreforts des monts du Vinois, le palais du Gouverneur Mungabor domine le paysage. Autour du Wino, la grande montagne couverte de chapougnets et d’agras, s’étoilent de petites agglomérations : Pathiol, Mortangle, Logatrou, Michemin, etc.       <br />
       La Ménile :        <br />
       Principal îlot du Clotone,  c’est aussi le plus populeux : il compte plus de cent cinquante mille habitants. La Ménile s’organise autour de la colline des pouvoirs, où résident les Villacopes, les administrateurs de Guama. C’est l’île des commerçants, le lieu de villégiature de toutes sortes d’ambassadeurs, voyageurs, marins, militaires, magistrats. Toutefois l’ouest et le nord sont plus agrestes. Autour du village de Cicéole s’étendent les grands domaines des Fariniers, véritable puissance économique de tout l’archipel.       <br />
       Au sud, les Grands Hanséhards, infatigables marins, ont disposé leurs ports et leurs chantiers navals, le long de la Baie des Vents propices, de part et d’autre de l’estuaire de la Thiale.        <br />
       La Mirande :       <br />
       Cette petite île appartient à Clotone, et en constitue la façade méridionale. Elle est composée de deux parties :        <br />
       -Mirandol, faubourg de constructeurs de navires, est bâtie sur les pentes abruptes, au nord, face à La Ménile.        <br />
       -La Terre de la Conque, qui occupe les pentes douces du sud (jusqu’aux falaises de la côte méridionale). Le domaine conquorial comprend le bois sacré des chênes cercopsaires, et un immense champ de course. Bâtie dans le mur de séparation entre les deux, se dresse la sinistre tour du Roc, la prison politique de Clotone. Personne n’est jamais ressorti de ses culs de basse fosse (du moins à ce que ses gardiens prétendent).       <br />
       Lario :       <br />
       Dite “l’île triste”, elle est située à la même latitude que Clotone, mais à l’ouest du Grand Dragon. Cette grande île n’est pas favorisée par la nature, clémente pour les autres terres de l’archipel. Elle est constamment battue par les vents et la pluie. Cette nature maussade fait écrin à une forêt d’agras, véritable joyau caché par les brumes, au centre de l’île.        <br />
       La plupart des Larionais vivent sous des tentes en peau de chevirelle imperméable, car toutes les constructions “en dur” ont tendance à fondre. Au nord, l’îlot furieux sert de socle au château des Fulgurac’h. Au sud, la côte est habitée par deux tribus réfractaires, les Hatrobates et les Penthérites. La capitale, Morionde, qui n’est qu’un campement de quelques centaines de tentes, domine la baie des simagrées, où se situe le petit bourg de Saint Mascoléon. La pointe du Boscaud s’avance dans la mer du mitan, et son phare protège les navires des brisants et des tourbillons qui abondent dans les parages. Toute la vie politique de l’île triste s’organise       <br />
       Luciobar :       <br />
       Propriété des Fitrion, près des étangs à glunelle de Cicéole. On y produit l'une des meilleures glônes de Guama.       <br />
       Lupo :       <br />
       Rocher situé en avant de l’île de Draco. Les navires qui tentent d’échapper au Grand Dragon y font souvent naufrage.       <br />
       Magnestrade :        <br />
       C'est la rue principale de La Ménile. Elle décrit un arc autour du Grand Bassin, et connaît une animation débordante, notamment du fait des monucles et des pétacles.  Vers l’Ouest, elle traverse des quartiers comme Poularoy, et se termine par la place des Fontaines près du grand marché couvert.       <br />
       Maivase :       <br />
       Village de Mortanglars, dans le bas-Fliouchfène. Puant et empli de moustiques perceurs de mangues, le hameau perdu dans les dunes humides est habité par des pêcheurs pratiquant le trafic des thrombes.       <br />
       Malamé :       <br />
       île ronde à l’est de Majeure. Elle compte trois modestes agglomérations, Malio, Roudoul et  Bistra, ainsi qu’un petit ilôt ajacent : Minolé. Le monastère de Maalouch culmine au col des dix-sept vents, mais son Abbé, le vieux Saghin, préfère vivre sous un arbre, quelque part près des sources du  Mourranche. C'est le maitre des abeilles : il contrôle des centaines de ruches dont le miel coule, par de petites canalisations, vers de grands pots qu’il vend en ville.         <br />
       Malio, le seul port important de l’île, est renommé pour ses festivals de chants polyphoniques, et Roudoul, une petite station balnéaire de luxe abrite les amours secrêtes de maints personnages incognito, auxquels les fabriquants de philtres de Sanabille ont vendu quelques produits revigorants. Bistra est une cité industrielle spécialisée dans le bijoux en or. Les ateliers sont équipés de moulins aériens  que font fonctionner une tribu, les Eolards, dont nombre de membres sont aussi marins dans les traversiers, où ils s’occupent des voiles (ou plus exactement des mâts-à-écailles).         <br />
       Minolé est également réputée pour la fabrication d'instruments de musique dont les fameux tandorans, petits tambours à danser. Mais les meilleurs sont produits à Sanabille, dans les familles des danseurs eux-mêmes.       <br />
       Malio :       <br />
       Capitale de Malamè, cette petite ville tranquille de deux mille habitants ne fait pas parler d'elle. Son motif de gloire principal est la fabrication de chantimbres. La grande statue érodée de la place du Centre est celle de Tonc'h Barazile, le célèbre facteur de ces instruments.       <br />
       Manaro :        <br />
       Ce rocher situé en avant de la baie de Mortague, à Draco est peuplé d'oiseaux-Kriards qui ne craignent que les crocosophes.       <br />
       Marin Pieux (Au):       <br />
       Auberge de  Michemin, sur La Majeure, tenue par Madame Ouinia Champon (et animée par de jeunes et charmantes jeunes femmes de nuance caramel).        <br />
       Matorque (Mont du) :       <br />
        Haute colline de pitèche gorgée d’eau. Elle domine Zigône, un peu en arrière des falaises du Rhinois. Quelques rochers sont en équilibre instable sur son sommet, ce qui ne veut pas dire que des pièces d’or soient cachées dessous.       <br />
       Mayonne :        <br />
       Plage rocheuse de Thyrse. On dit que ses falaises émettent la nuit des lueurs, et de curieux chuchots.        <br />
       Médagawère :        <br />
       Ancien nom charbiniot de Michemin.       <br />
       Michemin :        <br />
       Ville principale de l’île de La Majeure (environ 800 habitants), ancienne Medagawar, en langue des Charbiniots, mythiques occupants primitifs des îles, avant la conquête phrisogeoise.       <br />
       Minolé :       <br />
       Minuscule presqu’îlot situé au nord-est de Malamè. à laquelle il est rattaché par un banc de sable souvent immergé. Une centaine d’habitants y vivent. Quelques artisans sont réputés pour la construction de tandorans d’excellente qualité.       <br />
       Mitan (Mer du) :       <br />
       C'est le vrai nom de l'étendue qui sépare les îles de l'Ouest (Lario, Draco, Périache et Hirpan) des autres terres de l'archipel.  Elle est traversée sur toute sa longueur par le Grand Dragon, ce qui explique qu’on l'appelle aussi mer du Dragon, ou simplement &quot;Dragon&quot;.       <br />
       Moludée :       <br />
       Un petit port de la banlieue de La Ménile, située à l'ouest de la Baie des Vents Propices, par rapport à l’estuaire de la Thiale. Ses pêcheurs se sont taillés une spécialité dans la chasse aux traquarts géants. Il arrive que les délégations étrangères préfèrent y débarquer, pour éviter la cohue des faubourgs de Poularoy.       <br />
       Morionde :        <br />
       Capitale de Lario, constituée de grandes tentes de peau de chèvre. La Ruxolane Mina Termina lui préfère la résidence du château de l’ilôt Furieux, au nord de l’île.       <br />
       Mourranche :       <br />
       Le principal fleuve de Malamè fait forte impression à son embouchure. Mais sa taille se réduit rapidement en remontant son cours, non navigable. Il prend sa source au pied du mont Gondemiel, aux  dessous des chutes de Maalouch, près du col des dix-sept vents.       <br />
       Néboriuc :        <br />
       Cité mythique fondée par les Phrisogeois, sur la côte nord de La Majeure. Aucune trace archéologique n’a néanmoins été retrouvée, et la légende selon laquelle la ville aurait été emportée d’un coup par un glissement de terrain et noyée en un instant avec ses 14 000 habitants demande vérification. Il est étrange que « Néboriuc » soit pratiquement le seul vocable qui rappelle la langue internationale Taïno en usage dans les grandes Antilles (et notamment à Hispaniola) à l’arrivée de Christophe Colomb, et décrite par Bartolomé de las Casas comme « élégante et riche en mots » : il se rapproche de « naboria » qui renvoie au « peuple », mais aussi au « populaire » et au « commun » dans un sens dépréciatif, opposé à la noblesse guerrière.  Il y aurait un paradoxe avec le fait que les tours de guet dont il subsiste certaines ruines sont à l’évidence de facture militaire.         <br />
       Obsidienne (Lande d') :       <br />
       Pointe littorale Nord-Ouest de Canémo. Sur cette terre désolée et battue par les vents, les dunes grises alternes avec le roc nu, sur des kilomètres. la Route d'obsidienne est souvent parcourue par de silencieux voyageurs : les marchands de champignons.       <br />
       Ocre (cap) :       <br />
       Pointe occidentale de La Mirande. Elle ressemble à l'étrave d'un haut vaisseau de guerre. Une tour y est installée, pour la surveillance des arrivées en provenance  de La Majeure.       <br />
       Palengel :       <br />
       Riche bourg situé au pied du mont Atrosse, sur Draco. Les paysans viennent y vendre aux Zwölles Noirs les provendes dont ils ont besoin.       <br />
       Palais Sapientiel :       <br />
       Siège de la corporation des Savantissimes Artisards.       <br />
       Périache :       <br />
        C’est l’île des magiciens, située au sud-ouest de l’archipel.       <br />
       Phtil :       <br />
       Hameau voisin de Michemin, sur La Majeure; pauvre village de pêcheurs.       <br />
       Poularoy :       <br />
       Le grand quartier populaire de Clotone. Il s'étend entre le port de traversiers de la Baie des Vents Propices et la Colline des Pouvoirs, au sud de la rue Magnestrade. Le vaste marché couvert y multiplie ses ruelles sur plusieurs étages, véritable labyrinthe. Les corporations diverses d'artisans y tiennent leurs pâtés d'immeubles.       <br />
       Pouvoirs (Colline des) :        <br />
       C’est le centre névralgique de Clotone. Sur ce socle de tuf noir, reste d’un ancien volcan, s’élève le palais du Villacope, ensemble de tours plus sinistes les unes que les autres. A son pied le Palais du Peuple  présente son élégante silhouette classique, son péristyle et sa place publique couverte de marbres.       <br />
       Rieufret:       <br />
       Courant froid, qui passe au large de Malamè et y rend les eaux très poissonneuses. Il disparaît mystérieusement à l’approche du pas de Dysme.       <br />
       Rhinois (falaises du) :       <br />
       Hautes falaises séparant Zigône de Cap-Charbin.       <br />
       Roposa :        <br />
       Plaine située entre les collines du Vinois et le Mont Wino, sur La Majeure. Son climat sec la rend impropre à la culture. Les ruines d'une ancienne ville coloniale s'y étendent. La Roposa est le lieu privilégié des courses de poneys Braque, dont raffolent les Pathiolans.        <br />
       Rouffiac (chenal) :       <br />
       Du nom d’un corsaire gascon passé au service de Clotone, lors d’un combat pour repousser les Dracois. Ce large chenal est l'artère naviguable centrale de Clotone, entre ses quatre terres principales : La Ménile, La Mirande, Fustelle et Canémo.       <br />
       Sable (cap) :       <br />
       Il s'agit du promontoire dominant l'estuaire du Rio Milpa, et non du Cape Sable, situé au large de la côte atlantique des Etats-Unis.       <br />
       Saint Mascoléon :       <br />
       Nom d'une galéasse échouée depuis la nuit des temps dans la baie des Simagrées, à Lario. Peu à peu changé en pierre par osmose avec le rocher sur lequel elle repose, le navire a été aménagé en auberge pour les nouveaux arrivants (non, ce n’est pas une quarantaine, mais...). La chambre amirale, dans le château arrière, est de loin la moins humide. Chiffion, l’hôtelier, ne comprime pas ses prix, c’est le moins qu’on puisse dire.       <br />
       Scarwin (ou Scharouin) :         <br />
       Bourg situé au pied de la montagne d’Ardamont dans l’île de Périache. Lieu d’habitat des  assujettis aux Omen (étudiants, initiés, visiteurs, marchands, artisans, et aussi frères Convers, exerçant la police de la &quot;basse -terre&quot;) . Beaucoup de Thrombes éteints y vivent, sous la férule de riches familles de négociants et de paysans scharouinais, eux- même au service des  Omen.       <br />
       Sdloc :       <br />
       Petit bourg de Draco, près du cap Walpurge.       <br />
       Simagrées (baie des) :        <br />
       Cette large baie située au sud-est de Lario est le seul mouillage accueillant sur cette côte aux reliefs torturés. Son nom est dû à la grande difficulté d'y pénétrer du fait des vents contraires, ce qui conduit le marin à tirer des bords sans fin avant de doubler le cap qui en protège l'entrée. La seule &quot;agglomération&quot; proche  est le hameau de Saint Mascoléon, nommé ainsi d'après le nom d’un bateau échoué, et fossilisé à proximité de la grève.        <br />
       Sougasse :       <br />
       îles situées à l'embouchure du Rio Milpa.       <br />
       Thiale :       <br />
       Petite rivière qui débouche au fond de la baie des Vents Propices, au milieu des quartiers industriels.       <br />
       Thyrse :        <br />
       Minuscule ilôt à trois branches situé entre Canémo et La Ménile. L’université sylphienne y est installée depuis des temps immémoriaux.       <br />
       Torse (cap) :        <br />
       Extrémité occidentale de Canémo. Ancienne zone de gravières et de palus aujourd'hui couverte de petites propriétés potagères.       <br />
       Tourloupe (Etangs de) :        <br />
       Partie occidentale des marais de Fliouchfène, proche de l'îlot des danseurs.       <br />
       Trigône :        <br />
       Emplacement du château de Mungabor, le gouverneur de La Majeure, situé sur les contreforts des monts du Vinois, au nord. Par extension, nom du petit port attenant, coincé entre deux falaises.       <br />
       Sidois (plan du) :       <br />
       Point où la route de Michemin à Cap-Charbin se divise : à gauche, vers Mortangle, à droite vers Pathiol, et tout droit vers Zigône et Cap-Charbin.       <br />
       Solaire (chaussée) :        <br />
       Traversant La Ménile, à Clotone, cette route longe le Grand Bassin vers le Nord, et rejoint le môle Zigmon Nardolé, où l'on prend les traversiers pour la pointe d'Obsidienne (Canémo).       <br />
       Solchienne (chute de) :       <br />
       C’est une résurgence d’eau chaude qui emprunte une colonne volcanique dans le mont Atrosse, sur Draco.       <br />
       Université Sylphienne :       <br />
       Dans l’îlôt de Thyrse, attenant à Canémo, il existe une très ancienne institution autonome, centrée sur l’enseignement de la philosophie pluraliste. Ses membres sont souvent gentiment dits &quot;doctes ignorants&quot;.       <br />
       Vents propices (Baie des) :       <br />
       Cette plage majestueuse de plusieurs kilomètres de longueur, est partagée par l'estuaire de la rivière Thiale. Tout au long de la baie se sont installées les principales activités de la marine au long cours, les docks de la hanse, ainsi que les embarcadères des traversiers pour La Majeure.        <br />
       Walpurge (Cap) :       <br />
       L’extrémité orientale de l’île de Draco.       <br />
       Warbone (Cap) :       <br />
       L'extrémité orientale de La Majeure. Lieu assez désertique, surtout occupé par une conférence internationale permanente d'oiseaux pélagiques.       <br />
       L'ilôt du Vieux Maître, situé dans l'anse formée par le repli du cap, est habité par une petite équipe de jeunes archéologues, qui attendent encore leur salaire d'il y a trois ans.       <br />
       Wino (Mont) :       <br />
       C’est la montagne la plus élevée de l’archipel (1953 m et 14 centimètres). Elle domine La Majeure, qui est essentiellement constituée par ses pentes. Au Nord, sa paroi est plus abrupte, et abrite de vastes grottes qui servent régulièrement aux bergers à se protéger des corsaires, et inversement.       <br />
       Zigmon Nardolé (Môle) :       <br />
       Place située à l'extrémité nord de la Chaussée Solaire, le long du Grand Bassin, sur La Ménile.       <br />
       Zigône-sur-le -lough :        <br />
       Port très actif de la côte nord, qui sert de base aux marins Zigônois chargés de la surveillance du Grand Chenal, séparant La Majeure de Clotone. En réalité, les Zigônois sont des contrebandiers invétérés, mais ils protègent efficacement les Traversiers contre les intentions de concurrents plus malfaisants encore.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Expressions idiomatiques, jurons        <br />
       et insultes.       <br />
              <br />
       Expressions fréquentes.       <br />
              <br />
       —Par le grand Equilibre !       <br />
       —Que le Grand Equilibre vous garde !       <br />
       —Pliz ! (Chiche !) en Bassinois. (argot du Grand Bassin)       <br />
              <br />
       Jurons en vigueur       <br />
              <br />
       Interjections*        <br />
              <br />
       Balipomme !       <br />
       Bigrefroune !       <br />
       Brodique !       <br />
       Bougretoche !       <br />
       Chapituile absolue!        <br />
       Cornepipe !       <br />
       Crédibiche !       <br />
       Croutoboule !       <br />
       Diablecruche !       <br />
       Foutrepoile !       <br />
       Malputange !       <br />
       Mangecrache !        <br />
       Mouribulle !       <br />
       Ouichougras !       <br />
       Pintesangre !       <br />
       Prouchelette !       <br />
       Purtredianche !       <br />
       Putrefolle !       <br />
       Sacremiole !       <br />
       Safoinvert !       <br />
       Saperloupe       <br />
       Saputille!        <br />
       Satrelotte !       <br />
       Soubirlousse !       <br />
       Tabirouette !       <br />
       Tirofluste !       <br />
       etc.       <br />
       noms d’oiseaux       <br />
       Argouchet !       <br />
       Brelouque !       <br />
       Clampitre !       <br />
       Cornufiau !       <br />
       Crabouisse !       <br />
       Enfutoncle !       <br />
       Mirouflet !        <br />
       Paldiguot !       <br />
       Pougnards !       <br />
       Sagoupiard !       <br />
       Triphonard !       <br />
       Triquet !       <br />
              <br />
       Carte Ancienne des isles de Guama        <br />
       (fac simile, à partir d’un dessin trouvé dans les Mémoires d’Augustin Coriac)       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       (Lettre de M. Jacques-André Monet-Despoires, expert en cartes anciennes, consulté par Pierre Boucquard en 1953.)       <br />
              <br />
       Cher M. Boucquard, en réponse à votre lettre du 23 février, je suis au plaisir de vous confirmer que la carte de cuir, dite des Isles de Guama, n’est pas tout-à-fait inconnue de la science des archives. Elle aurait appartenu à la bibliothèque léguée par l’Archevèque de Bourges, Anne de Lévis de Ventadour , au chapitre de la cathédrale de Bourges, en 1662, et sise au palais archiépiscopal.  On trouve mention de sa disparition, en 1780, dans une fiche de “l’inventaire des livres appartenant aux monastères, chapitres et maisons religieuses”, ordonné par les décrets de l’Assemblée Constituante de novembre 1789 et mars 1790,  et effectué par le directoire du district de Bourges. Les 40 000 volumes confisqués à l’Eglise ne furent pas déménagés de la bibliothèque de l’archevéché, et en 1802, Jacques-Charles Champion en dresse le catalogue. Il décrit “un portefeuille contenant soixante et une feuilles sur divers sujets, sept portraits de grands hommes, 44 cartes de géographie, le tout en assez mauvais état”. Il précise que, dans celui-ci, l’on trouve un carton libre, où est portée cette note manuscrite signée Bellineau, secrétaire de M. le Doyen,  et datée du 12 Juin 1780 : “je constatai ce jour la soustraction d’une carte de peau, attachée à 22 cartes de Delisle, publiées entre 1702 et 1717 (Cartes de France, d’Europe et d’Asie, rééditées par Buache en 1745), et représentant, si ma mémoire ne défaille, quelques iselots à plusieurs lieues marines de la Dominique,  grande isle de l’amérique septentrionale des Antilles. Ces iselots forment ensemble l’archipel de Longuerre, ou Longuorre. N’ayant point consulté ce portefeuille depuy trois mois, je ne saurais soupçonner quiconque y a porté la main sans mon avis. Cette grande carte (d’environ 10 pouces sur 8), unique en son genre, est de cuir imprimé de pochoirs coloriés. Elle est sans couture mais une forte trace d’onglet la marque au bord gauche, et, à droite, deux fines lanières étirées de la pleine peau sont tressées et nouées pour servir à tenir la carte enroulée. A son envers, un mouton ou un agneau est incrusté à la feuille d’or, fort écaillée. La tranche dorée fait songer aux ornements des cartes flamandes de Ms. Mercator, Janssonius ou Blaeu, mais l’attournement des rivages rappelle l’art des anciennes cartes, selon Ptolémée.         <br />
       Cette fort belle carte, s’il m’en souvient, fut acquise à petit prix par le Père Coutans, à Paris, vers 1750, auprès de Jean Lattré, graveur et marchand de cartes, demeurant Rue Saint Jacques, à l’enseigne de la Ville de Bordeaux. Mais celui-ci, qui ne produisait que des plans de villes, n’en fut point le graveur ni l’éditeur, mais la vendit à titre de curiosité, sans connaître lui-même de son origine, sauf qu’il la tenait en cadeau d’un édile de Montepelle, ville dont il  avait couché le plan quelques années auparavant. On ne sait donc point qui la géographia. On sait moins encore qui fut tenté de la dérober, car elle présentait les stigmates de la supercherie, bonne à surprendre ceux dont l’esprit fabuleux veut être abusé par les merveilles.”        <br />
               <br />
       Carte de La Majeure        <br />
              <br />
       Unités de compte à  Guama        <br />
              <br />
       a. Les Monnaies       <br />
       Fufe :        <br />
       Monnaie de tout l’archipel, émise à Clotone, la Fufe est divisée en dix Zestons. La fufe vaut à peu près 37, 5 liards  (soit, pour 400 fufes : 15 000 liards de La Majeure.       <br />
              <br />
              <br />
       Liard :       <br />
        Monnaie de la Majeure, le Liard n’est pas du tout utilisé en dehors de l’île de La Majeure, d’où de fréquentes émeutes au comptoir de change de cap Charbin. Le Liard est 37,5 plus faible que la Fufe, et tend régulièrement à s’affaiblir davantage, à mesure que le gouverneur Mungabor charge de plomb les pièces d’argent naguère pur.       <br />
              <br />
              <br />
       b. Les heures, les jours et  les mois       <br />
       Heures :        <br />
       Midi : Bimère       <br />
       Une heure de l’après-midi : l’Heure       <br />
       Deux heures : Douce       <br />
       Trois heures : Frappon       <br />
       Quatre heures : Chaudon       <br />
       Cinq heures : Fraichin       <br />
       Six heures :  l’Aurée       <br />
       Sept heures : Appétil       <br />
       Huit heures : Convial       <br />
       Neuf heures : Noctal       <br />
       Dix heures : Monal       <br />
       Onze heures : Somal       <br />
       Minuit : Binocte       <br />
       une heure du matin : Petite heure       <br />
       deux heures : Doctin       <br />
       trois heures : Trettin       <br />
       quatre heures : Quotardin       <br />
       cinq heures : Quintin       <br />
       six heures : Lucinin       <br />
       sept heures : Rudinée       <br />
       huit heures : Doulien       <br />
       neuf heures : Augien       <br />
       dix heures : Mulcien       <br />
       Onze heures : Prébimère       <br />
              <br />
       Jours de la semaine  :       <br />
              <br />
       Mounan : lundi, jour de Mounia la lune, jour de la femme.       <br />
       Aran : mardi, jour d’Ar, le  guerrier fou, jour de l’homme.        <br />
       Erman : mercredi, jour d’Her,  dieu des transports, jour du commerce.       <br />
       Jiovalan : jeudi, jour du dieu des ruses, jour du pouvoir.        <br />
       Thecuman : vendredi, jour de Thècume, la déesse de l’écume de vie, jour de l’amour fécondant.        <br />
       Chronian : Samedi, jour de Chror, le Temps qui passe, jour de la mort.        <br />
       Toutan : Dimanche, jour de Guama, jour du dieu Toutor, président des peuples.        <br />
       Les îles correspondent à des jours et à leurs anciens dieux éponymes : Lario (Jiovalan), Draco (Aran), Malamé (Thecuman), La Majeure (Mounan), Périache (Toutan), Clotone (Erman), Sanabille (Chronian).       <br />
              <br />
       Mois :        <br />
       Janvier: Fifrel       <br />
       Février : Gimaise       <br />
       Mars : Liuvon       <br />
       Avril : Doucet       <br />
       Mai : Calmos       <br />
       Juin  : Chalouse       <br />
       Juillet : Furiacle       <br />
        Août : Bellinocte        <br />
       Septembre : Belliore       <br />
       Octobre : Azulonne       <br />
       Novembre : Tipoul       <br />
       Décembre : Ventage       <br />
              <br />
       Climat       <br />
              <br />
       Des observations d'Augustin, nous pouvons déduire que l'Archipel de Guama se situe vraisemblablement à une dizaine de degrés de latitude nord  de l'Equateur, mais  assez loin vers l'est pour échapper à la zone de formation des ouragans des Caraïbes. La douceur des températures hivernales ainsi que de l'été (sauf le mois de Juillet, où la moyenne s'élève à 30° Celsius) tendrait à indiquer que l'on se trouve dans une zone sous influence des alizés, connaissant de modestes précipitations annuelles, mais néanmoins assez abondantes — et surtout régulières —  pour assurer la riche couverture végétale de La Majeure.  Les courants froids montant de l'atlantique sud et connaissant une  étrange résurgence locale, sont sans doute responsables des microclimats plus orageux des côtes occidentales. Leur rencontre avec le mystérieux &quot;Grand Dragon&quot;, plus chaud,  explique aussi la pluviosité importante qui sévit sur Lario. A son tour , la mécanique des vents de terre chutants et montants (catabatiques et anabatiques) explique qu'à quelques kilomètres de la forêt &quot;tropicale&quot; de Giraise, l'Ilôt Furieux connaisse des températures avoisinant zéro degrés, presque toute l'année, sauf au mois de Chalouse (L'Accalmie).  Au contraire, Périache, qui reçoit l'influence d'une des branches du Dragon, et dont les pentes douces sont tournées au sud-ouest, est une île  à poches chaudes.  Sanabille et  Malamé sont, en revanche, des cas typiques de climats d'alizés, légers et  secs, presque méditerranéens.        <br />
       En bref, si Guama demeure globalement un climat de type  doux à hiver sec (BW  dans la classification de Köppen), il abrite des contrastes locaux si prononcés qu'il est difficile de le rapprocher d'un climat voisin, caraïbe ou océanique.  Cela rend plus problématique encore  la tentative de le localiser !       <br />
              <br />
       Les âges de Guama        <br />
       (décades minusiennes)       <br />
              <br />
       Grâce au médaillon situé sous le portrait d'un empereur, et sur lequel les dates étaient indiquées sous le double registre de la datation Guamaaise et du calendrier chrétien, Augustin a pu reconstituer l'époque des &quot;empereurs&quot;: 520-599, soit 1662-1741.       <br />
       Au passage, il en déduisit l'année zéro, soit 1142 de l'ère chrétienne, au plus fort des croisades franques. Au moment de la rencontre entre Pierre Boucquard et Tabiraho, nous sommes en 1930, soit en 788, et à l'époque supposée de la visite d'Augustin (1881-82), nous serions en 740.        <br />
              <br />
       (Chute de la seconde république )       <br />
              <br />
       Empereurs Guamaais (moyen empire)       <br />
       Flangron Nardolé II , 22 ans : 520-542 (1662-1684)        <br />
       Zigmon Nardolé , 12 ans  : 542- 554 (1684-1696)       <br />
       Flangron Nardolé III, 6 ans :  554-560 (1696-1702)       <br />
       Walbon Mungar, 15 ans :  560-575 (1702-1717)        <br />
       ElwoIin Fich’eac, 17 ans :  575-592 (1717-1735)         <br />
       Myriapous Fich’eac , 6 ans :  592- fin 598 (1735-1741)       <br />
              <br />
       (Changement de régime : inter gouverneurs : 6 ans : 599-604  (1741-1747)       <br />
       Etablissement de la troisième république       <br />
       Lantin Braightch, 10 ans :  604-614 (1747-1757)       <br />
       Léonoros Dyocard, 3 ans :  614-617 (1757-1759 )       <br />
       Vienèse Milone, 8 ans :  617-625 (1759-1767)       <br />
       Hontard Sixtuffe, 4 ans :  625-629 (1767-1771)       <br />
       Sokalitos de Monitos, 12 ans :  629-641 (1771-1783)       <br />
       Berto Sigmarin, 641 (1783..)       <br />
       Constantinos Praximard, 15 ans :  641-656 (1783-1798 )       <br />
       Chrisdouiche et Aniatelle Praximard, 1 an  : 656-657 (1798-1799)       <br />
       Léole Molineaux , 16 ans :  657-673 (1799-1815)       <br />
       Mardon Supiard, 2 ans :  673-675 (1815-1817)       <br />
       Audoin Walpipe , 8 ans :  675-683 (1817-1825)       <br />
       Troupol Durauburnes , 3 ans :  683-686 (1825-1828)       <br />
       Philon Poutiargues , 4 ans :  686-690 (1828-1832)       <br />
       Alan Mockepetiot, 6 ans :  690-696 (1832-1838)       <br />
       Nibard Utilon , 2 ans : 696-698 (1838-1840)       <br />
       Sapient Trodon, 10 ans :  698-708 (1840-1850)       <br />
       Phingel Magdaz , 9ans :  708-717 (1850-1859)       <br />
       Lucien Moutard , 8 ans :  718-726 (1859-1867)        <br />
       Mulibron Oriflan , 15 ans :  726-740 (1867- 1882)       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Prologue	5       <br />
       I. La Majeure	13       <br />
       II. Le Signour de Michemin	26       <br />
       III. La forêt de Wino	36       <br />
       IV. Nadja Benjou	55       <br />
       V. Les contes de Logatrou	67       <br />
       VI. Les secrets du mont Wino	82       <br />
       VII. L'histoire d'Augustin	92       <br />
       VIII. Les Pathiolans	103       <br />
       IX. Les Mortanglars	123       <br />
       X. La course de Braques	130       <br />
       XI. La joueuse de tandoran	138       <br />
       XII. L’antre de Mungabor	143       <br />
       XIII. Huimror	172       <br />
       XIV. La falaise de Rhinois	191       <br />
       XV. Vers Clotone	201       <br />
       XVI. Le manuscrit	210       <br />
       Petite Encyclopédie des îles de Guama	215       <br />
       Dictionnaire des Personnes (Hommes, Fées, Chevaux,Navires,       <br />
       Thrombes et Morts-Vivants)	216       <br />
       Dictionnaire des Institutions	243       <br />
       Dictionnaire des Plantes, des Animaux, et des Choses	246       <br />
       Lieux, Hauts-lieux, climats	261       <br />
       Expressions idiomatiques, jurons et insultes.	273       <br />
       Expressions fréquentes.	273       <br />
       Jurons en vigueur	273       <br />
       Exclamations	273       <br />
       noms d’oiseaux	273       <br />
       Carte Ancienne des isles de Guama (fac simile, à partir d’un dessin trouvé dans les Mémoires d’Augustin Coriac)	274       <br />
       Carte de La Majeure	277       <br />
       Unités de compte à  Guama	278       <br />
       a. Les Monnaies	278       <br />
       Fufe :	278       <br />
       Liard :	278       <br />
       b. Les heures, les jours et  les mois	278       <br />
       Heures :	278       <br />
       Jours de la semaine  :	279       <br />
       Mois :	279       <br />
       Climats	279       <br />
       Les âges de Guama (décades minusiennes)	280       <br />
               <br />
              <br />
       (4e page de couverture)       <br />
              <br />
       La tétralogie de l’ancien futur” se déroule dans l’archipel imaginaire de Guama, un petit monde proche (au nord-est de la Guyane) mais demeuré insoupçonné (grâce au miracle d’anomalies magnétiques et de courants ) avec ses humains, sa flore, sa faune spéciales, métissés d’apports familiers. Le héros, Augustin Coriac y aurait disparu vers 1881. Le descendant d’un ami le recherche et entend le témoignage ancestral d’un vieil indien de la côte guyanaise (Ier tome), qui  le conduit à découvrir les mémoires de Coriac (2e à 4e tomes).         <br />
       Le roman de Guama est d’abord la vie de tout un univers, dont se dévoilent peu à peu la richesse et les dangers, les terroirs, les villes et les habitants. Augustin (venu là pour trouver le secret de ses origines) y est emporté contre son gré dans les affaires de populations turbulentes et d’acteurs machiavéliques. Au cours d'une saga effrénée, saisi par l'amitié, l'amour, et la haine, la tristesse et l'espoir, il y surprend des mystères plus excitants que celui qui l'a guidé jusqu'à l'étrange archipel (la recherche d’une porte temporelle).         <br />
              <br />
       Au cours du 1er tome (L’Archipel-Monde), le héros (accompagné de son fidèle compagnon Jean Latoile et d’un escorte d’aventureux Guyanais -les Aruyambi-) accoste la plus grande île, La Majeure, demeurée naturelle et sauvage, près de la pacifique bourgade de Michemin. Il va y rencontrer l’amitié d’un hardi hobereau (Phial d’Atoy) et sillonner  avec lui chemins forestiers, couloirs souterrains, marais pestilentiels et vertigineux apics. Il est vite confronté à la violence des jeux de pouvoir, et se heurte à ceux qui souhaitent abattre la jeune et belle clotonoise Nadja Benjou, à laquelle il promet de transmettre un message. Nadja ayant été emportée par un aigle géant (un Crocaster), Augustin la recherche. Sur ses traces, il fait connaissance avec le peuple de Conteurs de Logatrou, avec les Pathiolans adeptes de courses mortelles de chevaux sauvages, avec, enfin, les Mortanglars, sinistres contrebandiers vivant de la traite d’étranges zombies bestialisés (les Thrombes).        <br />
       La Majeure  subit la férule du gouverneur Mungabor, retranché dans son haut palais de Trigône. Phial, convoqué pour rendre compte, y emmène Augustin qui évite l’arrestation de peu (sur l’aile volante conduite par le Nain Satius). Ayant échappé aux soldats lancés à sa poursuite, il commence à entrevoir les arcanes du “Grand Equilibre”, la guerre entre forces militaires et politiques de l’archipel, autour de deux enjeux :        <br />
       -le commerce des Thrombes, qui paraît un ressort essentiel de l’économie,        <br />
       -le phénomène du “Grand Dragon”, un monstrueux courant marin qui, en séparant les îles, limite les rapports entre gens de l’ouest et gens de l’est. Il existerait, dit-on, un “maître des vannes” capable d’en contrôler le flux. Les puissants cherchent à s’en saisir :  si le courant baissait, il serait en effet possible aux tribus belliqueuses de l’Ouest d’envahir facilement les îles orientales, plus paisibles.        <br />
              <br />
       (Le Cycle de l’Ancien Futur est proposé avec des cartes -de l’archipel et de chaque île-, ainsi qu’une        <br />
              <br />
       “Petite encyclopédie des îles de Guama”, utile  pour se repérer parmi les nombreux personnages et les animaux ou plantes, inconnus de notre côté du monde.)       <br />
              <br />
              <br />
       Denis Duclos, européen de culture française, âgé d’un bon demi-siècle, est par ailleurs sociologue et membre d’un grand organisme de recherche. Il profite de la merveilleuse existence de la nuit, pour assouvir des rêves d’aventures et d’intrigues  auxquelles, trop souvent, l’époque préfère le paisible ennui des vies de bureau ou la triste drogue des écrans.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
               <br />
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     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-I-Guama-l-archipel-monde_a7.html</link>
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   <title>Pourquoi des romans en ligne ?</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 16:56:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Présentation du site]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Il est possible que vous trouviez ces romans passionnants voire excellents : ne vous étonnez pas trop. La plupart des éditeurs "papier" sont submergés par la marée du tout venant, du stratifié, du prédigéré, qui correspond aussi (hélas) aux ventes leur permettant de subsister. Personnellement, je souffre de ne trouver que rarement en librairie les auteurs que j'aime (aussi bien en littérature qu'en bd) et de souvent apprendre que leurs oeuvres, publiées au compte-goutte, sont toujours-déjà épuisées. En revanche, la relation directe auteur-lecteur permet aux esprits et aux goûts de se choisir en dehors de la consommation industrialisée.Un peu comme entre un agriculteur bio et ses acheteurs dans une amap. Vive la littérature sans intermédiaires! DD (duclos.denis@wanadoo.fr) Ne pas demander de droits d'auteur n'est pas enfreindre une loi corporative tacite, parce que de toutes façons, en dehors de quelques auteurs grossistes, personne n'a jamais réussi à vivre du moindre livre. Le don libre est bien plus approprié et bien plus gratifiant pour l'auteur, car il survient après lecture et vaut pour appréciation généreuse du travail réalisé.     <div>
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              <br />
       Le travail littéraire de Denis Duclos peut se comprendre comme la traversée de l'autre côté du mur de l'écriture &quot;sérieuse&quot;, académique en l'occurrence. La grande dessinatrice de bd Chantal Montellier, dans un commentaire de mon polar (Fra Diavolo, publié, celui-ci au Passage), me congratule : pour un anthropologue, vous n'écrivez pas si mal, dit-elle en substance. Me permettrais-je un léger désaccord ?  Il existe un lien secret entre le travail intellectuel de l'anthropologue et l'immersion dans la fiction. Ce lien n'est pas artificiel, il ne se manifeste pas comme une &quot;intellectualisation&quot; de l'écriture, bien au contraire. Dans mon cas, c'est plutôt l'écrivain passionné de récits imaginaires, de sagas débridées, de voyages au cours  long et sinueux, qui, de temps en temps, a besoin de considérer et de comprendre précisément les structures du mythe qu'il contribue à tisser. Et il se trouve que l'institution mécénale de l'Etat rémunère davantage l'analyse que la fiction, ou plutôt qu'elle semble davantage croire dans la fiction analytique que dans celle qui consiste à conter. Au fond, est-ce si important ?  En tout cas, il existe probablement un lien très étroit entre ma pratique résolue de la fiction littéraire et l'affirmation &quot;savante&quot; que la pensée est toujours en partie une évocation, une métaphore poétique adressée à autrui, qu'elle ne peut jamais sans dépérir et disparaître se mécaniser par le chiffre ou le concept sec. Le fait même de travailler la pâte des histoires qu'on se raconte donne un point de vue sur la &quot;vérité&quot; de la structure symbolique et imaginaire autrement plus fiable et plus riche que le simple fait de &quot;collectionner&quot; les oeuvres d'art. Il faut passer de 'l'autre côté du miroir pour comprendre, intimement et pratiquement, comment l'auteur doit se plier à la loi du &quot;fil narratif&quot;.  Un ami me donnait un exemple à propos de l'archéologie : des archéologues patentés (du CNRS) se perdaient en conjectures devant le fait que des pierres ouvragées se trouvaient étrangement encastrées en plein milieu d'un mur médiéval. Ils n'auraient pas tant conjecturé s'ils avaient eu la pratique du maçon qui, la fatigue aidant, prend toujours la pierre à côté de lui sur l'échafaudage, quitte à se rendre compte ensuite et trop tard qu'il a placé une pièce taillée qui devait aller ailleurs. Il se fait sans doute rabrouer, mais on ne défait pas le mur pour autant. Le rapport avec la science et la littérature ?  Eh bien, la pratique littéraire, puisqu'il faut mettre les points sur les i, ressemble à celle du maçon qui peut difficilement défaire un ouvrage avancé : les scories, les étrangetés, les tournures personnelles, les embranchements de l'intrigue, tout cela se produit comme monte un appareil de pierre, ou comme grandit un arbre en enveloppant la barrière.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Pourquoi-des-romans-en-ligne_a6.html</link>
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   <title>Guama, the Archipelagic World</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 04:07:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   English version of "Le monde de Guama" (five first chapters available)     <div>
      For Alexander       <br />
              <br />
       For Jack Vance and Terry Pratchett, who proved that humour rhymes with genius.       <br />
              <br />
              <br />
       For Robert Merle and Umberto Eco, who reconcile common people and scholars.       <br />
              <br />
       For Roger Ferreri who knows that children love stories which don’t necessarily tell the truth       <br />
       so do adults…       <br />
              <br />
               <br />
       Every character in this book is fictitious; any resemblance to real persons is totally accidental.       <br />
              <br />
               <br />
       Prologue       <br />
              <br />
       One evening in June 1931, near the French Guiana coast, among Kapok-trees, Saginese  and white orchids.       <br />
              <br />
       « Guama? No ! » said Peter, as firmly as he could, his brain clouded in choulcave mist. « This is all nonsense. You’re playing with me. »        <br />
              <br />
       The Indian lit the lamp hung up on a pole.       <br />
       « All right, it is pure fiction. But … men went away and never came home. Did they find anything? »       <br />
              <br />
       He waved evasively, then let his hand drop with unspeakable weariness.  His pout added a net of deep wrinkles to his face, already crumpled like a ripe pitanga.       <br />
              <br />
       « Did you meet any of those men? » asked Peter.       <br />
              <br />
       Tabiraho livened up.       <br />
       « O yes! Runaway convicts, White Maroons... All of them were hurriedly making canoes that they dragged on the beach. Then they fled, like a shot, heading to the North-East. »       <br />
       « They would have been caught in the swirls of the Grandes Bouches… »       <br />
       « Quite possibly, my son. But in this case, why didn’t the Rio return their corpses, as it does with everything else, from here to Cape Sable ? »       <br />
       « Their bodies would have been swept away. The piranhas would not have left a single morsel of them. »       <br />
       The Indian smiled.       <br />
       « Everything is possible, my dear. But when the river changes into a lake, its surface becoming as smooth as the skin of a young Chamolah, you can round the Rème Rock, and reach the currents which take you to the Isles.  If you can’t catch them, you will find nothing. Ever… »       <br />
       Old Tabiraho was shaking his head, his twinkling gaze fleeing over the foliage. His guest kept silent, sensing that he was going to say more.       <br />
       « Look, Peter, » the Indian stated solemnly, « I do believe that Guama exists.  In any case, it existed, fifty solar cycles ago, when I was scarcely more than a toddler, running among the edible dogs and dwarf pigs… »       <br />
       « Any details? Any particular memories?»       <br />
       « O yes, I do have some! »       <br />
       « Then, what… what are you waiting for… ? »       <br />
       Tabiraho squinted. He seemed amused by the sudden impatience which had gripped Peter. A gentle irony seeped through his sparse and uneven teeth.        <br />
       « Is it really worth delaying a good healing sleep? You need it so much, young man. »       <br />
       « I know what’s good for me. Thanks for your care, but I think I got rid of that bloody parasite. »       <br />
       « Yes, but you’re still weak and vulnerable. »       <br />
              <br />
       Peter Boucquard had to agree. He was gaunt, his skin yellow, his belly painful, and he had lost almost fifty pounds in a week. Perhaps, Necator Americanus had caught up with him, just leaving a trail on a mango, and still resisting any of the remedies offered by the latest tropical medicine.       <br />
              <br />
       He was just entering his twenty-ninth year when his life had turned to vagrancy. Two months ago, he still had a well paid position as a prospector for the Equinox French Petroleum Company, in Venezuela.  But, caught in the war between Standard Oil and Shell Petroleum, for the control of Lake Maracaïbo, the company was tottering. Staff had to be reduced. The young man was laid off for « hunting with the Natives, instead of drilling around Segunilla and Mene Grande ». He decided to use his forced vacation to journey through the four Guianas (Venezuelan, Dutch, British and French) planning to seek information about Commander Augustin Coriac and his strange destiny.       <br />
              <br />
       Augustin Coriac was a true product of the nineteenth century, a bold sailor, merchant and adventurer. In January 1881, Pierre’s Grandfather Claude-Marie Boucquard, master mariner, moored at the mouth of the river Milpa and waited for his friend Coriac. But the man never came back from his escapade in the forest. Boucquard combed the jungle in vain looking for him.       <br />
       According to rumour, Coriac had mistakenly entered dangerous territory. Had he been abducted by evil convicts, or by those pirates scouring the Caribbean seas from Louisiana to Barbados, and even up to the muddy waters of the Orinoco?         <br />
       Grandfather Boucquard returned to France, anxious about his friend. It was suggested that Coriac was living in hiding, maybe in Brazil, and that he had got himself into trouble with the French authorities. This disappearance would have come at a convenient time for him to change his embarrassing identity, and catch any opportunity to get involved in some profitable smuggling activities.       <br />
       Was it to get rid of this embarrassing ghost or to finally come to terms with the moral burden carried by his family that Pierre, forty years later, was following the tracks of the vanished Commander?       <br />
       To tell the truth, he could not explain how such a purpose had led him to this region, certainly magnificent, but hazardous, deprived and populated with men of dubious identity. After all, he had never been very adventurous. When he was small, he would hide in the dog kennel during a storm. And later on, he would give in to the gang leader, when competing for the favours of the sweetest girls.        <br />
       How could this impulse send him running through the jungle, asking questions, risking his life at the hands of fierce natives always searching for fugitives from the penal colony? Indeed, they always caught the fugitives but didn’t always return their catch alive to the wardens.  Tactfully, they were not asked how their prey had died. The absence of nails on the hands and feet of the corpses – sometimes headless – spoke eloquently enough.       <br />
       They had inherited hatred for « Londrism » from their parents - the philanthropic doctrine attributed to Albert Londres, a journalist who had dedicated his life to alerting the French public to the plight of the convicts. The penitentiary system had been abolished, they had lost their income, and now, they didn’t like to be submitted to any interrogation.       <br />
              <br />
       Whatever could have pushed Pierre Boucquard to put his life and his health in jeopardy, in the land of tiny little frogs which were able to kill you just by jumping into your palm, and boas so loving that they could change a fat dwarf into a lanky giant? He was the first one to doubt that his interest was solely in the name of bygone characters of a family saga.       <br />
       Did he expect to find treasure? He would have greeted this suggestion with scorn.        <br />
       But if you had the chance to sit with him by the fire after a good meal washed down with spiced rum, maybe he would have opened his heart.       <br />
              <br />
       He dreamed sometimes or rather had visions at night, visions more vivid than reality.       <br />
       He found himself at the bottom of a dry well, surrounded by rubble and stones covered with moss, in the company of the lifeless Augustin Coriac, his face stuck in the mud. A young voice rose or maybe the sound was coming from a vague aura, deflected by the inner wall like ripples on a sandy beach.  And the voice was clearly pleading:       <br />
       “Help me, Pierre! I am a prisoner of time. If you do not deliver me, I will know a thousand deaths.”        <br />
       “But… How ?”, mumbled Pierre.        <br />
       “I don’t know,” answered the voice with despair. “Search for me in the past, and in the future. On the oceans surrounding the seas… Hurry up! I do not want to live eternally in this squalid trench, between life and death.”       <br />
              <br />
       The same dialogue took place time and time again. Then the vision faded. Every time a replica of the dead man stood up, looked straight into his eyes with no apparent resentment, became transparent and disappeared.  Predictably, Peter would wake up with a start.       <br />
              <br />
       The last time he had that dream, a few days before his departure for the Americas, the spectre had been more specific:       <br />
       “Look for me over by the Oyanas! I am waiting for you. You will be rewarded.”       <br />
       “What do you mean?”       <br />
       There was no reply from the figure. It came closer, burst like a soap bubble and never reappeared.       <br />
              <br />
       For several weeks, Pierre Boucquard had wandered through coastal mangrove swamps. In the suffocating heat he prowled from village to village, on the lookout for any clue hidden in the tales of those old men who could sometimes recall century old events.       <br />
              <br />
              <br />
       Coming back from the Rio Milpa springs, he had stopped at Point des Diables. Trembling with fever, he was longing for some rest, before he could reach a city and sell a few golden feathers from the paradise birds he had caught;they would make him rich enough to buy his return to France.        <br />
       He had entered the welcoming carbey, refreshed by the breeze blowing through the delta. As usual, the keeper of the place, an old Soroakl Indian named Tabiraho had welcomed him fondly, and had offered him to share the turtle soup and the choulcave chique.       <br />
       During these nights, drenched in sweat and suffering from stomach cramps, almost unconscious, he could not refuse the help of concoctions and shamanic incantations. In the days which followed, the convulsions stopped.  He had slept for a long time, and the sun was setting when he got up to thank the Medicine-Man.  Tabiraho had shrugged his shoulders, and signed to him to lie in the hammock next to his.       <br />
       In front of them, the muddy waters were racing in wavelets through the quivering silhouettes of the trees. As the solar disc disappeared, the surface of the water became translucent.  The crickets had laid down their bows, and the blow frogs had deflated their cheeks, laying down for a while their exasperating two-note trumpets.       <br />
       Carried on the velvet wings of the trade winds, Peter thought he heard the moans of the slaves of bygone days, waiting to be shared among masters as miserable as they were; some lucky enough would be bought by the Sisters of St Joseph de Cluny.        <br />
       Boucquard told Tabiraho how he felt. But the old man had put him right.       <br />
       « These rumours do not come from the slaves, although they can be heard when the breeze from the West crosses the fort where the human cargo used to be kept.       <br />
       Neither do they come from the groans of the convicts who were stored on the Reme islet, nearby. No, what you are hearing are the rumours of Guama islands. »       <br />
       As if in agreement, the river had turned blue, dividing itself in fragments of oily grey, getting slightly darker every minute.       <br />
              <br />
       Peter spat out the choulcave nut, and took a fresh one out of its damp leaf. He curled up in the hammock, ready for the great tale.       <br />
              <br />
       Tabiraho remembered the blessed days of his childhood. He could not have been more than twelve years old, as he had not yet entered the ritual carbey shelter, where the boy’s initiation took place. He could remember it well. Twenty families were living in the village. Life was carefree. Every night, men brought back a good catch in their canoes. Piranhas and kouhirs had not yet infested the waters, and turtles were still abundant. One morning, the Soroakls saw two extraordinary characters appear on their shores. They were ‘White’, but only in a manner of speaking, because one of them was red in complexion, as if his face and hands had been soaked in rocou. He was tall and his muscles were wrapped in fat. The other one was young, slim and blond, so pale he almost looked blue, his nose like an eagle’s beak. Easily amused by the children’s game, but also sombre and restless, both men wore broad-brimmed felt hats, greasy with filth, big black boots, and dirty jackets with metal buttons.       <br />
              <br />
       They offered to exchange tobacco for food. Captain-Papa, Tabiraho’s grandfather and Cacique of the village, welcomed them wholeheartedly because he was always ready to have a good time. After enjoying a good meal, chatting and drinking, the strangers strolled along the sand tracks, followed by the little busybodies, Tabiraho in the lead.       <br />
              <br />
       Off the path, the youngest of the strangers noticed a little isolated hut. It belonged to Chochitle, the wise woman. He asked the children, with sign language, if he could go there. Scared by the reputation of this weird character, Tabiraho’s cousins and friends refused to answer. The noisy flock became silent and scattered as the men moved onto the sacred grounds.       <br />
              <br />
       Eventually, the young Indian’s curiosity took over. He followed them from behind the trees. When he reached the fences made of woven red lianas, the thin one had already entered the hut. Tabiraho saw a gap in the bottom of the wall, and crouched to peep through. He had to screw up his eye to get accustomed to the darkness inside.       <br />
       Chochitle was immobile. In front of the all-seeing stone, her dried breast stuck like a W against her thick chest. On the fire, blooming branches emitted aromatic smoke. Her head covered with prickly hair like that of a porcupine, the old woman had set on the black surface ten fat blotchy frogs that she chopped in half in one blow.       <br />
              <br />
       A green slime sprung out of their agonized throats which, instead of putting the fire out, burst out in bubbles and sparks.  Their guts ran down a channel into a volcanic glass vase.       <br />
       Accustomed to the sacrifices in honour of the All-Seeing, Tabiraho was not concerned by the fate of the amphibians. To prepare themselves for the bravery rites, children used to tear them apart and swallow their insides.       <br />
              <br />
       ‘Don’t think that you’ll make me throw up,” said Pierre Boucquard, slowly chewing his choulcave. “You’re not alone practising these kinds of things. One of my sailor friends, from the far away land of Switzerland, used to put live mice in his mouth, to impress the farmers, and wait a while before crunching them. I did not believe him until one day he caught a big rat in the hold and ate it before my eyes, starting with the tail.”       <br />
       “Westerners are savages,” answered the old Indian without a smile. “At least, we are not trying to show off!”       <br />
              <br />
       He continued his tale. In the house of the sorceress, the blond stranger was arguing, gesticulating and talking enigmatically. He wanted to know about a place located beyond the seas, toward the North. Chochitle pointed to the fire; her rasping voice rose:       <br />
       « Apann, apann » (« On the water », in ancient Nahuatl)       <br />
       « Apann? »       <br />
       The White man looked puzzled, and then appeared to understand.       <br />
       « Tepetondli na challi… » (There is a sandy mound…)       <br />
       « Challi? »       <br />
       « Si, si, confirmed the old woman turning to Spanish, hay una isla pequeňita, donde podras cambiar de piel ». (There is a small island where you will be able to change your skin…)       <br />
       « Truly? Where is it? »       <br />
       « I do not know but you will meet war, I can clearly see that…”       <br />
       « War? »       <br />
       « Si, si, she continued, her voice choked with emotion… Your soul is a michcomitl, a jar of clouds. I can hear battle. You will see the world of Apann and the Azure Islands. You will meet with many nations. You will meet the noble Lords and encounter powerful Wizards. The spirit of Ollin, the god of movement, is in you, bouncing back up to the skies. In the arms of ravishing women, you will be stripped of your vanity… Yo te lo digo, joven. I am telling you, young man… »       <br />
       « How can you see all of this, old woman? »       <br />
       The ancient priestess, doomed to be celibate, burst out in laughter which rent the air like a torn sheet of paper.       <br />
       « This is your destiny. You were born on nemontemi, a missing day in cosmic time. You will have to design your own life. And this is clearly shown in the vapours from the flowers.       <br />
       “Can you foresee my fate? What will happen to me?”       <br />
       “I cannot tell you, even if I could see it, young man. Do not worry. You are surrounded by friends, and you will know success. In spite of your vanity and your too vivid intelligence, your horse will lead you over the ruins… Black armoured foes straight out of the volcanoes will cringe away from your bravery. The century-old Chicauaques are watching over you. However, beware of the palace of Power, and its executioners. Beware of the sleeping jaguar that can kill the rabbit with a flick of its paw without even waking up. »       <br />
       She got up, her eyes bulging:       <br />
       « Tlacacalilizli!  The arrows, the living arrows will kill! Hell!…. He is dead! » She was shaking her thorny head all around, screaming, with deep sobs in her voice.       <br />
       « Who is dead? » insisted the young man. But she did not reply, nodding above the fire, grumbling and breathing as heavily as a feverish chamolah.       <br />
       Under shock, the White one joined his friend who was waiting outside, his hands resting on his pistol butt. They made their way back to the village where the little Soroakl crowded around them again.        <br />
       « Where are you coming from? » asked Kiliro cheekily to his cousin Tabiraho who had discreetly joined the gang from another path.       <br />
       « Shut up, mangrove macaque ! » he answered, pretending to be angry. He intended to share his new secrets for at least three bunches of marchilles.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       The Ancients were sitting on the Council benches, made of tree trunks. Captain-Papa, Tabiraho’s grandfather, passed round the evening pipe.  Two nubile girls holding musky flowers approached them. They had accepted to sleep with the visitors, but the men refused, at the risk of infringing on the elders’ social code. The youngest one, his eyes looking like mother Purpuril after losing her fledging, bent over the meal stone. He took a leather map out of his pocket, which he unrolled slowly. If the men recognized the place, they did not acknowledge it at first, giving their spokesman the authority to do the talking.       <br />
       The stranger pointed to a group of islands circled in red ink and he asked questions which were easy to understand. They became even clearer when the young Barbarian took out a few shiny coins from a purse hidden under his jacket. They fell with a clink on the stone.       <br />
       Eventually, Captain Papa got up. He took the young man’s hands in his.  He would take them to Guama Islands. They were the islands circled on the map. The Ancient accepted for the challenge, not for the gold – the Soroakls were a proud people. He would show them the courage and the sailing skills of his people. During the voyage, he would leave Tabiraho’s father in charge of the village. The latter accepted without batting an eyelid although he would have preferred to join them in the adventure. He would now have to solve old women’s quarrels, discipline the unruly and inaugurate the oncoming yearly cassava festival.       <br />
       The preparation took a whole moon month.  Captain Papa told them their small craft would not last in the currents of the Passage. They had to build a special gum-tree pirogue, full of rubber sap, to slide like a dolphin, ready to fight with the contracting muscles of the sea and its violent thrusts, and its shell, striated like the belly of a whale calf. The stubborn strangers wanted to make a raft any old way, but facing the blank refusal of the Indians, they resigned themselves. They played dice and watched them work.       <br />
       The youngest one, curious by nature, spent his evenings learning the rudiments of the natives’ language with the children, excellent teachers and remarkably patient.       <br />
       The enormous marocal trunk, skilfully dug and carved, had now given birth to an elegant boat with high sides. It still had to be properly equipped and then, dedicated to Phasogryge, the Soroakl God of voyages.       <br />
       The fattest one wanted to rush things. At times, he angrily got up and seemed ready for anything. Seeing him constantly strip down and reassemble his rifle, Tabiraho was getting worried. But the young one with fiery eyes was the boss and restrained his hot-headed companion who complied like a well-trained dog.       <br />
              <br />
       While listening to Tabiraho, questions assailed Pierre Boucquard’s hazy mind.  Could these White men, who had come during the old man’s childhood, have any link with Augustin Coriac?  Could one of them be Augustin, and the other, a friend… or a servant? Maybe Jean Latoile, who had been his “secretary” and odd-job-man according to the reports of the time? Besides, the rare portraits of Coriac showed a thin young man with an aquiline profile and an intense domineering gaze... and Latoile was described as a surly but easy-going giant.        <br />
       Tabiraho, his eyes shining with choulcave, continued his tale with renewed attentiveness, juggling with the magic of words, and sprinkling his Creole with the beautiful metaphors of Oyaricoulet, his native dialect.       <br />
       The boat, he remembered, had been solemnly named “Doryo”, “The Friend of Dreams”. She was ready on the morning of the new moon. They filled her belly with supplies, tender green corn, cassava beans, juicy pitangas, and woke up the White men. Informed by his brother, Tabiraho had run to witness their departure.        <br />
       His grandfather smiled at him, and settled at the prow, carved like the head of a hornbill. Two happy chosen ones – Sandhal and Rathal – climbed in and shoved their sacks under the seats. They all sang the Hymn of Departure, and they helped push the craft to the rapids off the shore.       <br />
       “They’ll be back” said Tabiraho’s mother. The child understood she was talking about his grandfather and his two uncles, Sandhal-the-sharp and Rathal-the-wise-one, and not about the White men.       <br />
       Time flew. Seven, eight… twelve moons, or more?        <br />
       When would Grandad return? Tabiraho was looking for anxiety in his mother’s eyes but no sign of sadness troubled her beautiful face. Finally the young Indian got used to the absence.       <br />
       One evening, while the children were diving from the crooked branch of the huge Kapok tree, over the sleepy creek, cousin Kiliro pointed his finger to the horizon:       <br />
       “There they are!”…and fell backward in the misty water.  A trained eye could distinguish through the filigree of the flamboyants the low shape of Doryo heading into the wind.       <br />
       Then they heard the monotonous chant of the Great Sailors sung by deep voices. The villagers assembled on the landing observing the silhouettes bowing rhythmically to see if anyone was missing. When they counted three straw hats, typical of the region, a unanimous cry of joy rose in the air. No one was surprised, or cared about the fate of the White men.        <br />
       The happiness of the homecoming was shadowed by the state of the men. Weakened, their skin peeling from sunburn, parched by the salt, straight and silent but somehow smiling, they walked through the flowered branches of the welcoming party.  Then they rushed to the jars, gulped the fresh water with delight, and went to the carbey where they slumped down on the ground, attended by their relatives.       <br />
              <br />
       Atl Roatl, Captain-Papa summed up their story in a few words: “We’ve found the islands. We left the White men there, after many wild adventures.  Now, let me rest. I will tell you everything tomorrow.” Having spoken, he sprawled on his mat and immediately fell into a deep sleep.       <br />
              <br />
       Tabiraho took great trouble over his narrative, so as to keep Boucquard in a breathless state of anticipation; and when the old man kept silent, letting the purpurils whistle their symphony, Pierre dared not break his thoughts, scared as he was to see him close up like an oyster over a precious pearl.         <br />
       When the old man deigned once more to take up the thread of his tale, hopefully he would learn more about the mythical Guama, and perhaps something concrete about the Coriac affair.        <br />
              <br />
       Finally Tabiraho continued, “The next morning, everyone crowded in the garden around Captain-Papa who now held the prestigious title of “Navigator”. My grandmother, a beautiful Oyana woman of light complexion made the people sit in a circle with the children on their knees, and distributed blave nuts. Behind, on the Modesty Bench, Chochitle like a subtle shadow was crouched. Only Sandhal’s mother, Managora, the potion maker was sitting by her.       <br />
       The Navigator appeared in a white gown. He drank a little blave juice and sat on his sculpted marocal seat. He was instantly assailed with questions.  He smiled at their childish impatience, and related a tale which engraved itself for ever in my memory.”       <br />
              <br />
       Peter felt dizzy, facing the spiral which opened before him: a tale within the tale… From this point, was it Tabiraho speaking, or the reincarnation of his ancestor, Captain Papa whose bones,  religiously gathered in an embalmed jaguar skin, were probably hanging from one of the stakes of the welcoming Carbey ?       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
       I. Mayty (Isola Magna)       <br />
              <br />
       Captain-Papa started by reassuring his audience that the honour of the Soroakl was intact.        <br />
              <br />
       “Let no infamous rumour run among you! The White men were not eaten, robbed, or thrown overboard. We accomplished our task, following the Code that was transmitted to us from time immemorial. Our secret name of “Celestial Conveyers” remains untarnished. Our guests safely left us in a very bustling place where dangers are far greater for our race than theirs.”        <br />
              <br />
       “Yes, but where did you leave them?” cried the jumpy young ones.       <br />
              <br />
       Captain-Papa pacified them with a sign of his hand.        <br />
              <br />
       “You will know soon enough.”       <br />
              <br />
       And he told them how they had reached the deep waters.        <br />
              <br />
       “When I felt sure that the sea sprays lining the back of the ocean signalled the first swirls, I threw the Doryo forward. The ship moaned and cried like a woman in labour. The White men, worried by the powers eager to engulf them, asked us Soroakl to reconsider the trip. But that was impossible: the boat was flying towards the Reme rocks guarding the estuary and very soon was rounding the bend of Cap Sable. Facing us loomed an advancing front of sharp breaking waves. The travellers yelled that the boat would be wrecked. But I, Captain Papa, know the cunning tactics of the Gods: you have to cross the pass at a precise date and time; otherwise the ‘monster’ - that is to say the Great Current - will not carry you on its back.  Dreadful whirlpools will smash you to bits before scattering your poor remains to the coast… When the Doryo wormed her way between the reefs, the White men stiffened with fear, kept their eyes closed. When they opened them again, they heard the roaring of the Dragon and howled in pure terror!”        <br />
              <br />
       (At this point of the narrative, the children burst out laughing for fear of howling like those men.)       <br />
              <br />
       “Imagine,” said the Navigator, “a mountain of dark grey water surging from the sea, its massive ridge undulating on the whole horizon.  This liquid snake is formed of a continuous wave, crenulated with silver sprays which line up like a foamy spine.  And now assume, O Children, that on its crest runs a lathery furrow, like a torrent of most furious water where two lips confront and swallow each other before plunging into abyssal depth.       <br />
       You can easily understand why our travellers were breathless, their faces distorted like the cliffs of Litoine. My companions and I clenched our teeth, not wanting to show our nervousness to the strangers.”       <br />
       He continued,       <br />
       “Like a nut thrown on a rock by a cheeky monkey in order to smash it, the hull hit the wall of water. But, against all odds, it was lifted up higher and higher, like a feather caught in the heat, until the Doryo straddled the giant’s back - the movement had been so rapid that the monster did not have time to throw the passengers overboard – however this did not put their mind at rest as the frail craft approached the jaws of the spurting furrow, its exploding waters roaring like the grinding of giant millstones as big as moons.        <br />
              <br />
       The white men closed their eyes again, while I, Captain Papa, stabilized the boat in the middle of the current, precariously balanced on the edge of its demonic lips.       <br />
              <br />
       Surely, the Ancients had been inspired to dictate to the Soroakl how to sculpt every square inch of the Sacred Vessel by marking out a net of protective lines.       <br />
              <br />
       The boat reached the speed of a falling star. The wind filled our mouths and brought tears to our eyes. The delta disappeared behind us, while on the right, ran the flock of the Sougasse and Entrechausse Islands, now hardly visible from the fast moving turmoil.       <br />
              <br />
       A few moments later, the land vanished into the colour of the sea. It seemed we were alone in infinity. Propelled toward an invisible target, the white ones joked in trembling voice. The wind and the thundering waters continued to be strong, but they eventually got used to it - because, dear children, although timid, men become easily accustomed to the most horrifying experiences.       <br />
              <br />
       I, Captain-Papa, observed the movement of the pale moon to locate our position. But all I could determine was that we were zigzagging towards the North-East.  Remaining in their seats the passengers shared some dry fish and a few sips of palm water.        <br />
              <br />
       We spent the day riding the beast at full gallop. But when the sun began to dive into its aquatic refuge, the current weakened. Was it an illusion or was the water dragon really slowing down? It seemed less prominent on the boundless ocean, and the trail of its wake diminished. The Doryo floated back down to the level of calmer waves.       <br />
       One hour later, as soon as the stars pierced the sapphire silk of the sky, the monster’s spine had dissolved, its sombre swirls engulfed, leaving behind a foamy path that the Noble Boat was following peacefully.       <br />
              <br />
       Rathal, the Navigator’s fishing friend, was the first to see the red light in the North. It was not a star, because it was flashing like glow-worms when they are dreaming of love under the morning glories. Overexcited, the white ones aimed their telescope towards the light, but all around, the night kept its secrets, and the blinking remained a mystery.        <br />
              <br />
       I, Captain Papa, once more took the helm and my partners pulled hard on the oars. We penetrated the high waters. I asked everyone to be very vigilant while we navigated the corals, and I looked for channels where the sea did not lather.       <br />
              <br />
       After crossing the thick?/ translucent?/glistening?/surf of crystal waves, the surface became smooth and even in the darkness we could follow the ballet of the mouth fish between the seaweeds and sponges.  I cast the anchor a good distance away from any reef and ordered that we wait for morning before touching land. It was a wise thing to do, but I had to restrain the roughest white man, whose mood had changed from fear to foolhardiness, causing him to want to swim ashore.        <br />
              <br />
       Soon we all fell asleep, exhausted from the strain, and deliciously rocked between the starry sky and its reflection on the liquid mirror. If our thoughts could be seen, they would look like the curls of steam coming out of a kettle. Eventually, our thoughts calmed down and flew off on the wings of fanciful birds, higher and higher in the nimbus of dreams.”       <br />
              <br />
       At dawn, Rathal respectfully shook the Navigator’s shoulder to wake him up.       <br />
              <br />
       “Captain-Papa, he whispered, look! Look!”       <br />
              <br />
       “I raised myself on my elbows; around us pearly sails were twirling. In the rising sun, what looked like brown skinned children with curly blond hair were briskly operating light floaters with rigid sails.        <br />
              <br />
       Silently, they flew toward the Doryo, and then span around in the opposite direction, some to the open sea and others to the curved beach a few cable lengths away.        <br />
       Tall trees separated the golden beach from gentle hills. In the background fluffy clouds flecked over higher peaks.        <br />
       We had reached the shores of a vast island.       <br />
       To the West, vague heights, opalescent or pink, depending on the orientation of their slopes, signalled other islands: it was an archipelago.        <br />
       Tabiraho’s ancestor called the youths who were bouncing around, holding the masts of their tiny boats. The sails seemed to be made of a hard broad eboise leaf in the shape of a palm.  Only one of them turned his head but then quickly resumed his frolicking, without answering. The others, captured by their game, remained indifferent.        <br />
              <br />
       The roughest White thought it a good idea to fire in the air.  The blast had no effect on the human flying fish, but it echoed from hill to hill, setting off a flight of egrets. If they expected to arrive discreetly, they had failed! Infuriated, the white master with the burning eyes gave his companion a thrashing which he took placidly. But this time, the altercation attracted the attention of the aquatic dancers. Some looked at the newcomers; one of them lost his balance and capsized close to the Doryo. Looking lost, he stared at the men, and Captain Papa had the eerie feeling that his smooth face shrivelled like the muzzle of an old seal.        <br />
       The youth caught his board, heaved himself back on, and then whistled to alert his companions. In an instant, the group reassembled and sailed off. After a signal, they all headed for North Cape and disappeared behind a rock face.       <br />
              <br />
       The Indians agreed that contact had been established with the local population.  But what was the meaning of this total lack of interest, followed by this frantic escape?       <br />
              <br />
       “They got scared by the quarrel,” suggested old Rathal. “But they had seen us before the thinnest White - who appears to be the Boss - beat up his friend, the Brute. Because they were skilfully avoiding us...”       <br />
              <br />
       “Boss and Brute… I think these names suit them well,” said Sandhal.       <br />
              <br />
       “Anyway,” said Rathal, “the dancing kids did not see the White ones before their fight, and for them we were like birds on a branch.”       <br />
              <br />
       “Strange people, indeed,” said Captain Papa.  The fleeting but horrifying metamorphosis of the boy into an old sea creature had left him stunned.       <br />
              <br />
       While the Soroakl speculated, the Whites were consulting their map, trying to find out if the shore line fitted the drawing. The young Boss held the precious piece of leather and showed Captain Papa that the biggest island located in the middle of the archipelago, had a vast bay on its southern coast.       <br />
              <br />
       All around, reefs were indicated by silver harrows pointing through blue wavelets.  It imitated what Captain Papa had seen in the shadowy light the night before. He wondered if he would be able to safely cross these dangerous waters again.        <br />
       Another detail on the map attracted his attention. Just to the North of the long beach over the rocks – represented as small cubes - a house had been drawn. He drummed his finger on the spot.       <br />
       “I think we are on this island. Maybe we could reach this settlement, taking a lot of precautions.”       <br />
              <br />
       Boss understood the suggestion made by the Indian and agreed with him. Brute immediately followed suit.       <br />
              <br />
       Captain-Papa gave orders. They would camouflage the boat under palms and walk toward the settlement, where the Indians would leave their passengers if the place was safe enough.        <br />
              <br />
       They ran the Doryo aground and hauled it on the sand. After hiding it between huge roots, they carried arms and bags and penetrated the shelter of the bush.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Pierre Boucquard was lulled, but a part of his brain could not stop producing question marks.        <br />
        From what he knew of the Caribbean, this belt of jewel islands around the waist of that Great Lady America, at least a hundred specks of land emerging from the ocean, could correspond to the amazing tale.  Only the impressive description of the giant current left him puzzled. Was it due to a lyrical exaggeration of one of these enormous waves that sometimes devastate the coasts after the storm surge of a powerful hurricane? Or…?       <br />
              <br />
       A trail was winding up toward a pass.  Captain Papa pushed on, advising the white ones to be prudent. Stealthy and agile as a hunting ocelot, Sandhal took the lead, quivering at each noise. On reaching the ridge, he dared look down the other side, relaxed, and signed to his companions to join him.  Beyond the crest, jutting into the sea on the left, the beach was bordered with jagged garnet cliffs covered with long, seemingly hairy slopes and carved with a series of creeks of pristine waters.  Above one of them, a village of multicoloured houses with green tiled roofs was hanging like a nest in a balizier. The dwellings, strung off like beads on a rosary, formed lanes which joined into an avenue that extended into the sea by means of a wooden landing.  A strange building towered above; an oak turret covered with a copper dome and topped with silver globes of diminishing size piled on top of each other, the last and smallest of them like the point of a needle piercing the sky.       <br />
              <br />
       No sign of life, except for the faint toll of an unseen bell. If the house on the map truly represented the village, the geographer had not indicated any danger in the area. Elsewhere on the map he had conspicuously marked the risks; there, a man, his arms raised, was swallowed into quicksand; another, stiffened in a scream, was sinking in burning red lava; in the middle of the forest ferocious beasts were crunching human skulls and bones; elsewhere, in many places, muskets fired bursts of flame, to say nothing of the nooses hanging from dead trees which held very great significance for the Soroakl who, in the past, used to practise sacred hangings. From the look of it, fishermen should be in the port, and could warn the two white travellers of the possible dangers they might have to face.       <br />
              <br />
       The men found a steep path above the gorge. On both sides, small trees spiked with bulbs, trailed hairy garlands covered with bright purple hair. A heady blend of perfumes wrapped itself around them. They arrived at the village gate, a brick arch sealed by iron doors; Captain Papa moved forward and looked for a way to announce them: a bell, a knocker, or maybe a handle. But the doors were smooth and no arrow slits indicated any sign of surveillance from the top of the bastions.       <br />
              <br />
       The Indian knocked his staff on the surface. The sound resonated for a long time but the echo was not answered, not a movement to be seen.  He tried pushing the doors without success and immediately, Brute, the massive one, came to his aid, thumping his enormous fist on the metal. All he gained from that was a slap from his nervous companion and Chief who poured out a stream of abuse. Once again, the commotion had an amazing power: the doors creaked and two chubby hands appeared, followed by the pudgy body of a character with moustache and curly grey hair partly hidden by a black fur hat.       <br />
              <br />
       “What is it now?” said the sleepy man who was wearing baggy pants and pointed shoes.        <br />
       “I cannot meditate in peace!  Phtil’s kids were just keeping a hell of a noise, and now, by the Great Sorceress! You’re taking my door for a drum!”       <br />
       “Sorry to disturb you, Noble One,” said Captain Papa in the language of the islands, “we did not mean to disturb your rest.”       <br />
       “Well, no harm done!”       <br />
       The fellow took a pipe out of his pocket and pushed it in his mouth, well hidden under his thick moustache. He turned his beady eyes to the group and scrutinized them without batting an eyelid.        <br />
              <br />
       “So, what can I do for you, august Outsiders?”       <br />
              <br />
       Captain Papa explained who the Soroakl were, where they came from, and the mission with which the White ones had entrusted them. The man lit his bufard with his tow lighter.       <br />
       “As for me, I am Pilco, the Gatekeeper of the city. If I understood you well, Guide man, you wish to know if these two men I see could reside safely here before continuing on their journey… at their own risk.”       <br />
       “Perfectly understood, Dear Sir!”       <br />
       “Well, you are safe inside our walls, where our police are well organized.  But beware the dusk;  strange creatures inhabit the undergrowth. I give you only one chance out of a thousand to escape one of these deathly encounters.”       <br />
       Still smiling to the Keeper, Captain-Papa noticed that shadows moving on top of the ramparts were coming closer above the newcomers. They were two men, armed with crossbows. Their moon shaped helmets resembled the ones worn by the Spanish conquistadores; but their ageless uniforms would not hamper their movements, should they decide to shoot the visitors like peccaries.       <br />
              <br />
       Captain Papa reviewed his opinion on the harmless Pilco and, standing ready to alert his companions, increased his obsequiousness.       <br />
       “I thank you so much for this information. Is it too much to ask to spend the night sheltered inside your welcoming walls?”       <br />
       The stout moustached man rolled his eyes.       <br />
       “I have no objection to you staying in the village for as long as you wish. However you should look for a room at the Pious Sailor’s Inn.”       <br />
       “We are ready to pay the price.”       <br />
       “So, I’ll take you there,” said Pilco “It is on the old harbour,” and, he added with a knowing eye, “we can talk over a glass of annelle. The landlady, Ouinia, keeps an excellent one in her cellar.”       <br />
               <br />
       The gatekeeper signalled imperceptibly to the sentries who retreated silently and disappeared behind the stonework.       <br />
       “This world looks very much like the world of the white ones,” remarked Rathal. “We won’t need to stay very long.”       <br />
       “I am not so sure” said Captain Papa, remembering the Brazilian towns he had visited before. “There is something odd in the air.”       <br />
       “What do you mean?” asked Sandhal. “I cannot feel anything.”       <br />
       “The spirits of time seem to be sleeping around.”       <br />
       “You have come here before, Captain Papa?”       <br />
       “No. But, believe me. this world is like a bird frozen in stone. Nothing has changed for moons.”       <br />
              <br />
       Later, on the pier in front of the Pious Sailor’s Inn, the strangers sat around a little table, put up for them by a plump young woman wearing a dress  and an Indian scarf.        <br />
       Over their heads, a wooden sign representing a ship’s boy kneeling on a crow’s nest was swaying in the breeze. His eyes closed, he was praying to escape from the malicious mermaid offering her lavish breast to him.       <br />
              <br />
       While Ouinia Champon was preparing their order, Pilco told them that she was a widow, her husband having vanished at sea, three years earlier. The ample mulatto managed this popular hang-out with a firm hand and the help of the cinnamon and ebony girls residing upstairs when they were not otherwise engaged in the rooms at the back of the garden.       <br />
       Thanks to her friendly but inflexible disposition, Ouinia could calm tempers before violent brawls broke out, although she sometimes required the strong pair of arms of her porter friends.  A concoction of hibiscus, annelle and other secret ingredients generously offered, mollified the angriest and lulled the fieriest.       <br />
              <br />
       Ouinia brought a tray of fresh glossules, lumps of bigroual cheese, a basket of green corn bread and, on her tray, like a mother hen hatching her brood, a long necked carafe full of annelle and a clutch of drinking glasses that she set on the table and filled to the brim with the sparkly green beverage .       <br />
              <br />
       A motley assembly, most of them idle sailors surrounded the newcomers.       <br />
       “Not many Indians here,” noted Sandhal.       <br />
       “But a few Mulattos,” continued Rathal.       <br />
       At the public demand, Captain Papa talked about the Soroakl, describing their lives on the bank of the river. Afterwards, he asked Pilco for some information about the island where the rambling currents had taken them.       <br />
       The gatekeeper complied without hesitation. They were in Guama Archipelago, on an island called Maighty, either because it was the biggest, or because it was in the shape of a shield, or maybe for both reasons. The village was named Halfway, translation of Medagawere, the ancient designation dating from the Charbiniot Empire. The Charbiniots having been driven away by the Phrisogeois, the original place names had been kept or sometimes translated.  The village had once been a stopover port of call between two of the most important towns. Was it Sufferitude and BottleBottom?  History and time had blown them into oblivion.       <br />
              <br />
       The young one unrolled his precious leather map. He cried with joy when he heard the word “Halfway” and showed Captain Papa a row of sloping arabesques that he could not decipher but understood to be the transcription of the name.  Captain Papa asked Boss to pronounce aloud the other names shown on the map. He turned to Pilco and asked him to listen carefully.       <br />
              <br />
        “Gua-ma,” he said, following with his finger the golden cursive scripts in the middle of the Ocean, engraved with dark waves.  Pilco nodded and emptied his glass.       <br />
       “Oh yes,” he said with emotion, “a beautiful archipelago with its seven wonderful islands.”        <br />
       He sighed through his foamy mustache.        <br />
       “It is said that Guama used to be called Cibolla and that treasures were hidden there on every island. Many men lusted for them but died in poverty. Petrified skeletons are found clinging onto pickaxes or gold washing sieves. Luckily, this lunacy stopped a long time ago.”       <br />
       He looked at the strangers with round eyes, too boastful to be stupid. But no one caught the message implied. He poured himself another annelle and quietly waited for more questions.       <br />
              <br />
       “Half-Way” read the young man, and Pilco nodded again.       <br />
       “Yes, right here, this pretty and peaceful town welcoming you today.”        <br />
       “Dra-co…”       <br />
       The gatekeeper almost choked.        <br />
       “Draco? You don’t mean to go to this haunt of Zwolles, these horrifying brigands?” the indignant Pilco retorted.       <br />
       “Certainly not!” said Captain Papa, “he is only randomly reading the inscriptions on the map.”       <br />
       Unruffled, Boss continued.       <br />
       “La-ri-o”…       <br />
       “That is our sister island, over there to the West! We also call it the “sad island”. I do not know why. It is a land of bare rocks and blackened grass. Its inhabitants quarrel over futility. Apparently a wild woman has recently taken over the leadership.”       <br />
       Acknowledging the words of Pilco, Boss moved his finger to the South-East.       <br />
       “Ma-la-mé…”       <br />
       “Mm,” Pilco sighed with nostalgia. “A round island to the East, a land of gentleness and love; that is where I left my mother and father.”       <br />
       “Clo-to-ne…”       <br />
       “Ah,” said Pilco “an interesting island, with an industrious population. The Clotonese believe the world revolves around them.  I do not appreciate their arrogance but I must admit that Clotone plays the major role of Capital city. There you will find the castle of the Villacope, the administrator of the whole archipelago. That is where justice is dispensed, in the palace of the Conch. There is also the Sacred Race Course, and the seat of the Patriarch of the Cercopse forest - to say nothing of the covered market, four times larger than our village! And of course the Great Basin port, where thousands of ships lay at anchor and so much more! I would like to go there one day, but the ferry from Zigone is beyond my modest income.”       <br />
       The blond stranger pointed to his chest, then to the map, several times       <br />
       “What does he mean?” said Pilco, puzzled.       <br />
       Boss repeated his gesture and Captain Papa thought he understood:       <br />
       “This young man wants to go to the Capital.”       <br />
       He pointed his finger on the island named Clotone then pointed to Boss before going back to the map. Boss smiled and nodded his head frantically.       <br />
       “Yes, that’s what he means!”        <br />
       “There is a sea link with the Capital from another port in the island, look, right here, to the North.”       <br />
              <br />
       Boss assented, whispering some incomprehensible words. Then he showed them another isolated place in the ocean on the map:       <br />
       “Pe-ri-ache…”       <br />
        “Ow…” said Pilco, shivering, “that is a strange island made of steep cliffs and deep forests. The residence of Sorcerers. I would not recommend it, although it is not quite as dangerous as Draco.”       <br />
       “Soul-a-mede?”       <br />
       Pilco became dreamy.       <br />
       “It reminds me of one of my childhood songs: ‘Comin’ back to Soulamede. Bringing pearls to the young maids’ ” he sang.  “It is an island dedicated to the cult of the Ancestors and the Dead. But I believe it is more of a legend!”       <br />
              <br />
       Pulling his pipe from between his jaws; Captain Papa bent over the map and showed Boss that he wanted to know where Soulamede was precisely located.  Boss indicated a rock on the slope of a crescent, far to the North East, like the vanguard of the archipelago. Dotted lines linked it to Clotone.       <br />
       “Do you know anything about this connection?” he asked.       <br />
       “Well,” said Pilco, “as Soulamede is located on the fringes most exposed to the winds, I don’t think it is easy to access. But seamen bring back stories. The area is rough, the trade winds are stormy, and the sea infested with giant Trackard sharks which attack our boats, gobbling them in no time. Our people are brave, but not foolhardy! They prefer the waters of the Channel between Mayghty and Clotone, well stocked with fish before the Dysme Crossing, or further to the South, towards Malamé.”       <br />
              <br />
       Brute, who was swinging sluggishly in his chair, chose this moment to collapse in a crash of wood and straw.  To avoid a scandal, Captain Papa held Boss’ arm. The landlady rushed back and scolded a sheepish Brute who was standing there, holding the back of the shattered chair.  The giant narrowed his eyes, blinking with exhaustion. She guided him like a circus bear towards the inn, where she opened an empty room for him.       <br />
              <br />
       She pushed him forward. The human mass collapsed on the poster bed, his feet sticking out by a good length.       <br />
       Dame Ouinia, full of concern, removed his boots, and abandoned him discreetly to his lot.       <br />
              <br />
       Meanwhile, Pilco and the Halfwayers were fascinated by Boss, this vivid and amazing stranger. The young master was sucking in the information. Communicating through gestures and words, he was shamelessly borrowing from various known languages. Grasping the expressions of the local tongue, he was learning at incredible speed. On the other hand, he was turning a deaf ear to any question concerning him directly.       <br />
              <br />
       “An escaped convict? An aristocrat condemned in his own country?” sitting at the next table, one of the sailors whispered venomously to another. Boss, who appeared to understand the words, gave him a burning gaze, causing him to retreat behind his mug of annelle. Later on, during an argument about Draco’s climate, the man slipped away, snarling curses between his teeth. Sandhal noticed but kept to himself the eerie feeling that this sneaky departure had upon him.        <br />
              <br />
       The conversation on the islands – real or imaginary – stretched on, and soon, forgetting that the newcomers were foreigners, they broke into a strange cantilene song with endless verses and a haunting chorus.       <br />
              <br />
       The Indians marked the beat with their heads.  Boss had removed his map from the sputters of annelle and was listening attentively, his eyes half closed.  From time to time, he sketched and took notes on the little notebook which never left him. Later that night, slightly drunk, he joined his friend and fell asleep in a rocking chair without taking off his boots.  The Soroakl hung their hammocks on the posts of the Inn’s veranda. The sea breeze alone continued the conversation, answering the squeaking of the Pious Sailor sign.       <br />
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       Around eight o’clock the following morning, Pilco went to wake up the Indians, only to discover that they had been up from the crack of dawn. He was accompanied by a short man with a beard shaped like a horseshoe and hair like frizzy straw under a round threadbare cap like the one worn by the gatekeeper. He was wearing a tatty old leather jacket, and blue breeches with numerous pockets. His freckled face was notable for the many lines crossing his forehead, giving him a look of permanent worry.        <br />
              <br />
       “Captain-Papa Sir,” said Pilco ceremoniously, “I’m pleased to introduce to you Mister Pimlic, who comes from the castle. He brings a message from the Lord, for the travellers.  He can speak their tongue.”       <br />
       Lowering his voice, he added “We must penetrate the enigma of their identity, discover their motivations and their goals; the whole town is losing itself in conjecture about them. What motivated these distinguished characters to brave the mysteries of the universe to be washed up on the shores of our tiny world? We are dying to know more!”       <br />
              <br />
       Captain-Papa answered his whispers with a placid smile that left Pilco feeling ill-at-ease. He turned his back and addressed Dame Ouinia.        <br />
       “Quick, quick! Announce us to your guests”.       <br />
              <br />
       But the white men did not respond to her heavy knocks on their door. They must have reached a state of extreme lethargy after their frightening ride on the Dragon, the vapours of annelle and the long discussions of the night.       <br />
              <br />
       She knocked again and again, and the bedroom door finally opened on Boss, in a shirt, stretching like a wild cat in the rising sun.       <br />
       “What is all this racket about?” he questioned with a coated tongue, before yawning his head off. Nobody dared to speak, but Pilco pushed the little man in front of him, forcing him to become the center of Boss’ blurred vision.       <br />
       “Forgive me for waking you up,” mumbled Pimlic, “I am the Gardener, at the service of Halfway’s Castle. The gatekeeper told me about your arrival. I bring news which may interest you…”       <br />
       “Hmm? They can wait till after our ablutions” answered Boss, closing the door.       <br />
       Pilco and Pimlic looked at each other.       <br />
       “This man is tough as the leather of his hose!” sighed Pilco, his spiky grey eyebrows drooping.       <br />
              <br />
       “A hard-nosed master,” added Pimlic, “and by God, I know the type. I have one on my back from dawn ’till dusk and back again!”        <br />
       “Hi, Dame Ouinia, could you take a reviving breakfast to the Gentlemen, with fresh Jac, and some genipa liquor.”       <br />
               <br />
       “The Lord is paying, of course” he added, dropping a few dull coins on the polished counter.       <br />
              <br />
       The Mulatto bent over the scented wood hatch, where three pairs of mischievous eyes were blinking in the half light.       <br />
       “Go on, boys, get to work. Do you hear?”       <br />
       Ouinia was not really exploiting the sons of the Cape Charbin fishermen, except for dishwashing and then she was ruthless.       <br />
              <br />
       Boss and Brute finally came out of their den, dressed from head to toe in rich costumes covered with silver buckles.       <br />
       “Well,” said Boss, “now I feel in top form. Let’s see what news Mister Gardener is bringing us.”       <br />
       “Ah,” said Pimlic bowing, “I see, with great pleasure, that your Excellencies seem in good shape after your ordeal with the Dragon. I…”       <br />
       “Straight to the point, my friend,” said Boss, who then became distracted by a languid beauty swaying up the stairs, her hair cascading in black curls down to her waist.       <br />
              <br />
       It transpired that Pimlic came as an ambassador for the Lord of Halfway who had promptly been made aware of the arrival of the unusual travellers and requested them to pay him a visit at his Residence in the middle of the woods above the city.       <br />
              <br />
       “As soon as possible”, insisted Pimlic.       <br />
              <br />
       Boss did not like to be pushed, but he assented to accept the Lord’s invitation later that morning, after first getting better acquainted with the small town. Captain-Papa decided to escort his clients to the town and then to the castle, because he feared that their natural arrogance might trigger some abuse from the authorities who might claim a toll, or worse throw them in jail without trial. He discreetly distributed to his fellow countrymen the little poisoned arrows dipped in “frog venom”  - not the mortal ones, but the paralyzing ones - which would perhaps come in handy…       <br />
              <br />
       “But if the local Prince puts them in the nick, we would be free of them,” whispered Sandhal.       <br />
              <br />
       “Come on, little brother,” croaked Rathal scandalized, “the Soroakl do not commit such loathsome deeds.”       <br />
       “I was just teasing, Big Brother,” said his impish companion.       <br />
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       Halfway was lazily awakening. The group strolled through the early morning streets, still silent but for the calls of the Matutin birds, flitting from one gable to the next.        <br />
       It was market day and Pilco had abandoned the strangers to attend to some business at the gates of the village. Merchants were bartering goods for a spot on the high street. His two skinny sentries were just about able to avoid any argument with the recalcitrants.        <br />
              <br />
              <br />
       The Indians sat down on the cool stones to take in the scene; the unusual things, the people and their goings on, all of them new to the Soroakl.       <br />
              <br />
       “Who are these victuals for?” Rathal asked a merchant with a pleasant face.       <br />
       “Two-thirds of it will be sold and consumed by citizens and their families; the rest is given away to the poor and the mad people. But we only have one poor soul who also happens to be mad, which somewhat simplifies the problem.”       <br />
       “How can one person eat so much fish and game, consume so many fruits and mushrooms, and drink so much wine!” exclaimed Sandhal surprised.  The merchant had to admit that there was a mystery right there.       <br />
       “Old Ribodol always takes his share, but no one knows what he does with it. Some people say that he is feeding a huge fish in an underwater grotto, known by him alone and apparently his only friend.  By the way, sweet stranger, would you be interested by one of these wonderful lamps?       <br />
       Seeing that you are already shining inside, I will sell it to you for two Fufes.  And for three, I'll add a roll of fresh leaves and a new flint.”       <br />
              <br />
       “Mister,” said Sandhal, “the lamp doesn’t interest me, but the locket there on your hairy chest is quite intriguing. What does it represent, great vendor?”       <br />
       The merchant blinked imperceptibly.       <br />
       “The impertinence! It belonged to my late wife; this jewel is not for sale. On the other hand, noble and shrewd savage, one of my lamps…”       <br />
              <br />
       But Sandhal had spotted a dense group of maidens of a milky complexion, draped in silky tunics.  In a flash, the young Indian fell in love with each, one after the other…He rushed to attract the attention of the third one, but the beauty did not even deign to turn her curly eyelashes to him.  She cleverly avoided the irksome individual and joined her friends in the shade of the wash-house where they disappeared. Rathal held his mesmerised companion’s arm to prevent him from following them. Later, Pilco rolled his eyes wildly when Sandhal told him about his dazzled feeling.       <br />
       “You fool! They are novices of the Magde order! If their superiors, who are seldom very far, had even suspected your lustful thoughts, you would already be reduced to ashes! Or worse, there would be another Thrombe on Maighty.”       <br />
       “A Thrombe?  What on earth is that?”       <br />
       Pilco, obviously ill-at-ease, was trying to make sure that no one had heard the conversation.  Then, he continued between his teeth.       <br />
       “There are things that we do not speak about, my friend!”       <br />
       And he turned his back to him chewing on his moustache.        <br />
       Shutters were opening everywhere on the roughcast of the houses which lined the hillside like cases upon the shelves of a storeroom. Toddlers whirled around the doorsteps between shade and sunlight.  Close to the port, at the corner of a square paved with marble, wealthy men gathered who, after vehement debates, retreated under the arcades to conclude their deal and shake on it. The day star was reducing the shadows of the shop signs.  In the busy streets, the stomping of booted feet, the clanging of greaves, and the scraping of breastplates and sheaths, reminded the friends that the town also sheltered a less peaceful kind of population: the town teemed with people of all descriptions - skinny wretches, craggy seafarers, lost soldiers and vicious armed officers - all of them ready to manhandle or rob the unfortunate passer-by at the first opportunity.       <br />
              <br />
       After Boss changed a few gold coins into the local currency, the company kept close watch on him but nobody tried to follow them.  Lingering behind, Rathal witnessed a furtive scene which left him perplexed.  In a side street, numerous figures wrapped in black were moving close together walking with short hurried steps, flanked by attentive helmeted soldiers who glared left and right in vigilant suspicion. These guards directed the hooded figures towards the door of a warehouse and guided them inside.  Men or women?  It was impossible to tell, but they complied mechanically as if in a stupor.       <br />
              <br />
       “That's odd!” thought Rathal, “They walk like the Ancients after drinking too much distilled blave. If they fall, they will be pulverized like dessicated mummies!”         <br />
              <br />
       If he had mentioned this anecdote to his companions, they would have been able to solve an important puzzle of their adventures on Guama, but at the time Rathal was astonished by everything he saw and did not pay it any particular attention.       <br />
              <br />
       It was almost midday when Boss went back to the town gate for Pilco to give him directions to the Lord’s Castle.  Waving his hands as he spoke, the gatekeeper pointed to the steep mountains towering over the town to the East, and showed them the way.         <br />
       The white man moved on towards the big postern, followed            - willingly or grudgingly - by the rest of the group.  Captain Papa felt anxious when the finely worked gates closed behind them, while in front of them, the dense rustling forest opened.  But just as the panels were about to lock behind them, a man wrapped in a frayed frock edged his way out, pushing a hairy animal in front of him, its loaded bags giving off a stench of salt fish.  He passed the group, casting sly looks around, his long scrawny arms clutching his skeletal body as if to hide it. With a jerky gait, he disappeared on a trail going down to the sea.       <br />
              <br />
       “That must be Ribodol”, said old Rathal.       <br />
       “Yes,” replied Sandhal, “you are surely right, my uncle.”         <br />
       He bent over to pick up an object in the dust.       <br />
       “What did you find?” said Captain Papa softly. “I think that Ribodol dropped it…”       <br />
       He showed him a grey metal ring, matt in texture, and inset with a purple stone in which the silhouette of a scarab seemed frozen.       <br />
       “A kind of amber,” remarked Captain Papa.  He decided to let Sandhal keep his find.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       II. The Lord of Halfway       <br />
              <br />
       What was this hybrid place?  At times, one thought of a remote European colony, but almost immediately the wandering mind imagined ancient trading posts, or medieval cities.  From the island rose the flavour of a dormant freebooters' republic, but some details did not fit in with any of these descriptions.  The people of Guama were related to the people of the West Indies, but they seemed to have fallen from a star.  Their complexion –a detail some find important-was indefinable, sometimes ivory, sometimes almost blue, sometimes cinnamon or cocoa.  But most surprising was that on many of them, the variation in shades and colours could be seen during the course of any one day on the same person, varying from morning to night.  Their mood too, seemed to influence their hue, and for them to hide their feelings was a challenge.       <br />
       Where on earth had the travellers landed? And when?  Was the calmness of their hosts’ welcome a pure cover?  Would not darker intentions be revealed behind their overfriendly attitude?       <br />
       To these questions which seemed to preoccupy the Whites were added Captain Papa’s own concerns which he hid behind his impassive mask.  What was the blond one looking for?  Discovery of a new land?  A treasure maybe?  The pure kick of risk taking?  Something more? How far would he drag his companions?       <br />
              <br />
       At the bottom of the valley rising in spikes towards high plateaux, the residence of the Lord of Halfway was concealed to the gaze of the citizens.  First, the travellers had to cross a narrow swamp covered with black Cypress retaining the sea moisture and laced with Goddess threads .  Hearing the men coming on the elevated track, a few alligators were barking loudly.  Then followed a wide path bordered with the parasol-shaped foliage of the gigantic Kapok trees that continued towards a meadow where a cubic Castle could be discovered flanked by four towers, slightly askew.  A low, square wall surrounded the castle, making it look like a dwarfish fortress. Many curse-laden banyan trees crowned this wall, throwing their aerial roots like languid octopi and erotomaniacal marshmallow strips of crawling vines clung to the stones.  This voluptuous vegetation had scarcely spared the majestic doors, swallowing the heraldic lions above, and stiffening in its arms the last rusty door that was being lazily devoured over the years.       <br />
              <br />
       Informed by his gardener Pimlic, the Lord came out to meet the newcomers.  He was a tall, skinny man with a square jaw and long, straight black hair which fell upon the shoulders of his old leather shirt patinated by constant use.       <br />
       The Lord embraced Boss rather coldly, addressed him in his own language and led him to the front steps.  The Indians followed the move, catching a few words of the exchange between the two men.        <br />
       Pimlic, his forehead more wrinkled than ever, caught up with Sandhal who was starting to explore the vegetable garden, amazed by such beautiful cucumbules, boleti, angel trumpets, giant salvia and many more extraordinary species.       <br />
       “Please, come out of there” whispered Pimlic, “I do not want any of the young innocent shoots growing on the edge to be trampled upon!”       <br />
       Pimlic's passion went first to the full and fleshy flowers of the region: fragile Passiflora of all shades of red; cannonballs exploding in scarlet and golden bubbles; Jade lianas; balisiers pointing out with their marvellous fingers; fluffy cat-tails; frangipane helix; battalions of bombax; obscene anthuriums presenting their scaly tongues; a flickering fanfare of Bougainvillea; porcelain roses; pomegranate flowers smoothing out and many more.       <br />
       Sandhal belonged to a long line of herbalists; his mother Managora had raised him in the intimacy of useful and dangerous plants and in time the dear Pimlic learned to respect the young Indian for his knowledge of medicinal plants.         <br />
       The company entered a dark and cool vestibule and penetrated in the western reception room with painted beams and incredibly high windows.  Here and there iron candelabra were fixed to the walls.  They displayed escutcheons with seven jewels, most probably symbolising the seven islands of Guama.       <br />
              <br />
       Captain Papa was used to living in the simplicity of the forest, but he had visited many colonial cities such as the splendid Managua or Tocaia Grande. He noticed the absence of furniture but for a few odd chairs and a rustic sideboard pushed in a corner.  On the terrace, open to the mountain prolonging the façade, the table was laid in the shade of an arbour.  Mouth-watering dishes were waiting for the guests, since although he was poor, the Lord wanted to honour them grandly. During the meal, washed down with an old brown Annelle, Captain Papa sat next to Pimlic in order to follow the Masters’ conversation.  The Lord answered to the bombastic name of Phial of Atow de Parinoflee.  He poured forth his life's misfortunes and soon they found out everything about him.       <br />
              <br />
       One night, friendly clients at the Pious Sailor had invited him to play, and out of boredom he accepted, for a few symbolic Fufes. Later on, he had realised that the professional cheaters did not get up to renew their chew of tobacco, but that they had disappeared after fleecing his gullible lordship.  Back in the castle, fufeless, he was to lose the rest of his fortune and his wife, Misigraine of Sisipare, a noble dame of Clotonese ascendancy.  After a dreadful scene, she packed her bags, took valets and housekeepers, and slammed the door behind her.   Lord Phial followed the noble and irascible woman all the way to the wharf, where she boarded under escort and disappeared into the belly of the galleon. The insulted Lord summoned the galleon’s captain in the port of Halfway to bring Misigraine and her furniture back home. The captain, apparently unmoved, dispatched three of his seamen to teach the Lord a lesson.  They had cause to regret it!  A serious fighter, he wrestled them with his bare hands, breaking their cutlasses and kicking them all the way back to their boat.  However, although he had greatly enjoyed bashing them around, he could not take the risk of seeing his city bombarded. Not wanting to spark off a diplomatic incident beyond repair, he tried nothing else to stop the captain from sailing away across the seas to the West returning his precious passenger to her father.         <br />
              <br />
       One part of him was enraged by the departure of his wife and his new discomfort, but the other part was relieved of a cantankerous and probably sterile woman (although Phial admitted that he had not made any great efforts to obtain an heir from her).  He also had to confess that he courted the women of the land; he had a soft spot for the tavern keeper, Ouinia, a childhood friend, and happily for them both, she was a widow. He knew that a jealous husband waiting for him in the bush with a Scrape Shooter would not have been deterred by his nobility nor moved to give him any greater opportunity to show his bravery.       <br />
              <br />
       The castle had been thoroughly cleaned of its contents, even the clock and its doily. Kicking the walls was undignified and useless, so Phial took refuge in the canopy bed and stayed there for a whole week refusing to see anybody but his faithful Pimlic. The gardener woke him up with Arabian Jasmine and Chiroine water compresses “to be applied on the eyes for brain rejuvenation” as he stated. He could have been right, for on the morning of the seventh day Phial woke up in such a good mood (he had massacred Misigraine’s family in his dreams) that he jumped out of bed, asked for his epiarque (a crossbow) and razor bolts to go and hunt the brenèle. A rejoicing Pimlic brought the weapon, advising him to take his period of convalescence easy.         <br />
              <br />
       “Sick? Me?” boasted Phial as he mounted Taradelle, his tawny mare, crossed the cocoa plantation and headed for the woods. He rode until night and came back with an empty bag, exhausted but blissfully happy, holding his mare by the halter, steaming and quivering despite her legendary sturdiness.        <br />
       Phial retreated into a wilder state every passing year and perfected his hunting skills. He defied the foul smelling beasts of Mount Wino’s slopes, roaming sometimes ten days away from home. Although he could survive comfortably from his game, Pimlic’s vegetable garden, the few animals he raised including dwarf goats, the Ardilonne hens and their voluminous eggs, Phial resented what he saw as his extreme poverty. He did not own a Fufe (the Clotonese currency also used in Maighty in spite of the official upholding of the Liard).        <br />
       He indulged himself and sent back to its legitimate owner Misigraine a gold and platinum rattle with little silver bells and mother-of-pearl handle. To tell the truth the childish object repelled him, but his wife cherished it and she’d rather sleep with it than with her husband. It was amazing that she had left it behind. He could probably have sold it for a good weight of lead coins, but he made it a point of honour to return it to her. Anyway, should he remake his fortune, he swore that he would stop drinking, gambling and fighting like a ruffian in the streets of Halfway, although killing a blockhead every now and then helped him maintain his reputation and keep his precarious position at the service of the Governor.        <br />
              <br />
       In the course of the conversation, the travellers found out that the true authority of the Island was Governor Paraday Principus Mungabor, general delegate of the Republic of Clotone, who lived in his far away palace of Trigone on the North Coast. Although he seldom interfered in local affairs, Governor Mungabor kept in touch with even the most trivial of events and every time he summoned Phial and the other country squires – once or twice a year – for friendly but compulsory banquets he never failed to remind them of his subtle and constant supervision.       <br />
       “Now, you know everything about my trials and tribulations,” said the Lord thoughtfully, shaking his head and straightening up his powerful torso.        <br />
       “But I have bothered you enough, and I am neglecting my duty as a host! Of course, you will sleep here tonight. Pimlic has prepared the green bedroom, the only one that was not ransacked by Misigraine”.        <br />
       “As for your escort,” added the gentleman pointing at the Indians, “camp beds have been set for them in the library.”       <br />
       “We do not want to abuse your hospitality,” said Boss.       <br />
       “You are not abusing anything. I wish to converse with you longer. Perhaps we have some interests in common. We could exchange goods and ideas. Because, you see, I am ready to do anything to alleviate this boredom and loneliness.”       <br />
              <br />
       Phial of Atoy de Parinoflee rose with dignity and invited Boss to follow him in the reception hall with its blistered wooden panels. The dampness was tempered by a blazing fire of dry agra. The group of Indians followed, hanging on to every word of Pimlic’s translation.        <br />
       “By the way, dear stranger,” said the noble man, “to what do we owe the honour of your visit? Which force pushed you to cross the formidable dangers which separate Overworld from our little archipelago?  Are you trying to flee from a mortal threat, like so many sailors who end up on our shores?”       <br />
              <br />
       Boss did not answer right away. His eyes riveted to the flames, he held back mixed emotions. After a while, he spoke softly:       <br />
       “Dear host, I have to admit that the discovery of your world is a wonderful surprise. I have been wanting and waiting to make this trip for some time and now, finally, this voyage has been possible thanks to our guides, the Kings of the sea.  However, I can’t really explain what I am looking for as it is not quite clear, even to me, and I will need time to expand on my true grounds. Maybe I’ll be able to answer this question later, in other circumstances.”       <br />
       He sighed and continued:       <br />
       “First of all, I would like to go to Clotone, From Pilco, the gate-keeper of the city I heard that it is the Capital Island of the Archipelago.”        <br />
       “Indeed,” nodded Phial.       <br />
       “I believe that I can meet some scholars there who could help me with my research.”       <br />
       “Clotone? But that’s a fantastic idea, dear stranger! You will encounter there everything you wish for, from the sublime to the most dangerous. This project, I must say, awakens in me a desire for travel…”       <br />
       Stunned by these words, Pimlic dropped the forks and knives which clattered on the stone.       <br />
       “Yes,” continued Phial, “I wonder if I should not toy with the idea of accompanying you to Clotone. Most of all,” he added, “as you might need a guide to go through the Jungle of Maighty.”       <br />
       “The pleasure will be ours,” said Boss pushing his boots in the charred branches and the ashes.       <br />
       “For me too! A breath of fresh air at last!”       <br />
       “But you were hunting yesterday!” exploded Pimlic, “I haven’t even had time to clean your crossbow yet!”       <br />
       “Keep quiet, you Booa! Don’t drive me crazy!” screamed Phial who calmed down immediately and smiled at Boss.       <br />
       “Yes, the more I think about it and the more the idea appeals to me. Free, at last!  No more castle! No more grumpy valet! Just adventure, game, cool water and a starry sky for a canopy!”       <br />
              <br />
       Having shown such an enthusiasm for a different life, Phial did not hide from his guests that he was expecting some financial support; if only to repair the roof of one of the towers which was sinking. Without further ado, Boss asked him how much he would charge to take them to the wharf of Zigone, on the other side of the island, because he wanted to reach Clotone as quickly as possible.       <br />
       “How much do you have in your purse?” the Lord came back at him immediately, in a detached tone of voice.       <br />
       Boss, rather surprised, protested softly, “Dear Sir, you cannot estimate your price according to what we have, but according to the value of the task in your vicinity. It would certainly be a fairer method instead of fleecing us. Don’t you think?”       <br />
       Unshaken, the other one went on:       <br />
       “Sir, I see I have offended you. However you should not believe that my intention is to cheat or harm you. I have no idea as to what I can get from you. I have never traded my knowledge of the forest before. I am only asking you about your fortune so as not to abuse you, but to get an idea of what I can ask for, without stripping you off the resources for your trips. Let me add,” he said, his eyes reduced to slits, “that if I were a highway man, I wouldn’t ask you that question.”       <br />
       “Really?”       <br />
       “Of course not. I would take your money and your life without blinking!”       <br />
       “We’ll see about that!”       <br />
       At that point, Captain-Papa noticed that their host, who up to that time had a skin colour softly fluctuating from a sunny beige to a well polished copper, had changed to a faster fluttering ashy grey turning to a burnt brick hue that, if one could judge such a thing from observing his face and hands alone, travelled along his body.        <br />
       Although not keen at the prospect of this exhausting trip, Pimlic – oscillating between a yellow and a greenish shade – backed up the validity of his master’s proposal and, noting that the Lord’s harsh manner could make the transaction fail, quickly spoke:       <br />
       “Noble stranger, please excuse Signor Phial’s ways, they are only due to solitude and the provincial lifestyle of our small town. I can however bear witness to his pure intentions. Listen, usually, my master brings back from his hunting enough to feed us for a fortnight and clothe us for several months.  If I had to buy the equivalent in the general store of Halfway, or even from the fur traders  in the open market on Fridays (Thecuman), I would, at the lowest estimate, relieve myself of fifteen thousand Liards, that is four hundred Clotonese Fufes. Do you agree Signor Phial?”       <br />
       The Lord fully agreed and totally turned back to his original pastel shade.        <br />
       “But,” continued the gardener, now stabilized in pink, “we won’t only have to sustain the lives of two coarse men, but of six more, some of them accustomed to delicacies.”       <br />
       “If you are talking about us,” interjected Boss, “you are exaggerating, we eat like the others. Furthermore, the Soroakl’s presence might not be necessary anymore if you accompany us. That would make three men less.”       <br />
       “I’ll stop you there, said Phial. The Soroakl can be useful for hunting and fishing especially in the marshes of the West.  Their skills will allow us to move faster. Moreover the region is less than secure and the rumour spreading of two rich white men travelling might make it more dangerous.”       <br />
       “Mm. This could convince us to stay with our clients,” suggested Captain Papa, searching for confirmation from his partners. Seeing the glint in Sandhal’s eye and an amused gleam in Rathal’s, making him look twenty years younger, he did not hesitate.       <br />
       “As the danger is real, our duty commands that we stay with you, at least to cross the island.”        <br />
       “Thank you my friends,” said Boss, “I did not expect anything less from you.”        <br />
       “Good,” heaved Pimlic, “the problem is solved. We need two thousands four hundred good Fufes of Guama, or ninety thousand Liards of Maighty. I believe that makes twenty of those gold coins, bearing the seal of the eagle, which are the currency in your world.”       <br />
       A silence followed, broken by Brute’s loud mastication of the Chniarque’s bones that he was chewing.       <br />
       Finally, Boss held his hand out to Phial:       <br />
       “Let’s not argue, I would not dream of worsening your precarious situation. I also have a castle and the north wind blew off its roof last year.”       <br />
       “So, my friend, you are also a lord?”       <br />
       “Something of the sort and, to tell the truth, somewhat less fortunate than yourself.” said Boss.       <br />
       “Enough of this! Call me Phial,” exclaimed the emotional Lord, stretching out a palm as large as a breadboard.       <br />
       “And you, Phial, must call me Augustin,” said Boss kindly, wincing and shaking life back into his crushed hand.       <br />
       “As for me,” said Brute with a broad smile. “I am John.”       <br />
              <br />
       When he heard these words, Pierre Boucquard, still aching with dengue or some other unknown fever suddenly sprang up from the mattress like a jack in a box.       <br />
       “What did you say? Repeat!” he rudely barked at Tabiraho.       <br />
       “Repeat what?”       <br />
       “The names of your two guys, Holy Pit!”       <br />
       “Oh yes, Augustin and John, if I remember my ancestor’s tale well.”       <br />
       “But precisely,” shouted Pierre with enthusiasm, “even if Captain-Papa had not faithfully recorded his trip, these two names could never have been pronounced together! It cannot be just a coincidence!”       <br />
              <br />
       The old Indian exposed two of his rotten teeth just to show that he remained perplexed by the excessive emotion of his guest. Pierre gave up trying to explain, but he remained now totally convinced that Tabiraho’s tale related the adventures of Augustin Coriac and his friend John Latoile, the two men he had been tracking for months.        <br />
              <br />
              <br />
       °   °       <br />
       °       <br />
              <br />
              <br />
       “The deal being concluded,” resumed Tabiraho, “they left the table.”       <br />
        Pimlic would show them where to sleep and they all decided to meet the following day to prepare the expedition. But some of them, obviously, were not in a hurry to go to bed.       <br />
       “Come,” said Phial to Augustin, “I’ll show you my observatory.”       <br />
       Captain-Papa invited himself and followed the two men up a steep mahogany spiral staircase which led to the top of a turret. The blue stone terrace was not covered with a pointed roof like the three others but with a small dome with a rectangular opening at the top for an astronomical telescope. No such instrument was visible, but smaller telescopes were standing on fine tripods, their objectives pointing towards different capes out to sea.       <br />
       “If you look through the first telescope on your left, you will be able to see the swirls of the Great Dragon.”       <br />
       “True,” noted Augustin, “but I thought it had disappeared.”        <br />
       “Not at all, young man, you were lucky enough to leave it in a zone where it dilutes itself as it mixes with colder waters. But then, it starts again further beyond a sand bank, it gives birth to one of the most frightening whirlpools that exists in our world and probably in yours!”       <br />
       “Can I see it from here?”       <br />
       “Look in the second telescope, my Dear.”       <br />
       After a while, the young white one exclaimed:       <br />
       “I see it! A true funnel in the middle of a lake of haze! Wow! It must be gigantic if we can see it so large at such a distance!”       <br />
       “Some eleven marine miles,” said the impassive lord.       <br />
       Captain-Papa, in his turn, wanted to look through this alien instrument. What he saw there made him shudder in retrospect.        <br />
       “If we had not landed close to the great beach on your island, we would have sailed to certain death. But, how do you reach those mountainous islands, that line of peaks to the West?”       <br />
       “Lario and Draco? Well, we hardly ever go there, and never through this area. We avoid the zone of lull where you arrived, for it is impermanent, capricious, and often covered with dangerous fogs. You have to pass through a point located to the North East, facing Lario to the East and Clotone to the West. I must admit that we are rather protected by the great Whirlpool. You see, the people of Periache, Draco and Lario, on the other side of the current, are not exactly what you call peace loving. The violence of the elements that separate us has a good side: we are not threatened by their warlike manoeuvres, their bloody lootings and terrifying deeds.”       <br />
       “I guess you have some light to bring on the nature of this current, whose size is disproportionate to anything I have seen anywhere else, except maybe by Cape Horn.”       <br />
       “To tell you the truth, Augustin, I will admit my ignorance in maritime affairs. Although I fought on ships ages ago, I am more of a cavalry man. The earth is my favourite domain, and I leave to the seamen the responsibility to safely direct me when I have to embark, something I don’t really enjoy.”       <br />
       “But what do people say about the Great Dragon?”       <br />
       “In the taverns, assumptions are made, each one crazier than the other. I would not advise you to trust any of these stories. The only man who really knew the currents of the archipelago was my Uncle Karool Jion de May - may he rest in peace! He is the one who built the structure where we are standing now. With his bare hands, he created most of the instruments on the terrace.”        <br />
       “Did this uncle share any information with you?”       <br />
       “Of Course! He is the one who raised me but he was always very careful before asserting anything. Let us go down now,” nodded the Lord of Halfway in a weary voice, “the night is waiting for us.”       <br />
       Thoughtful, he preceded his guest to the opening at the top of the stairs and stopped.       <br />
       “I always heard Uncle Karool say that the Great Dragon was the friend of the Great Equilibrium.”       <br />
       Phial shrugged his shoulders.       <br />
       “How can I possibly explain to you our whole world in a few words? We have plenty time, Deviljug! We should take a rest. But if you really want to learn more about the mysteries of our currents, I advise you to consult my uncle Karool’s collection of books in the library!”       <br />
       “I thank you for your offer,” said Augustin, his eyes shining.       <br />
              <br />
       In the dark of the night, the three Soroakl, huddled close to each other on mouldy carpets in the central aisle of the castle’s library, could not find their sleep. Although they would not admit it, they were a bit scared by the bronze angels, an eternal frozen smile on their discoloured lips, holding the balusters and supporting the shelving around the room. They were bothered by their greenish faces with enigmatic expressions changing in the flickering flames of the candle. The thousands of books, swollen and decomposing, suspected of containing immemorial testimonies of the human spirit, overwhelmed them with a feeling of anxiety.       <br />
       “Captain-Papa?” whispered Sandhal.       <br />
       “Yes, young man,” he answered, making an effort to remain calm.        <br />
       “Do you think that demons dwell in these books, and that these angels are preventing their escape?”       <br />
       “I don’t know… I believe that the words sleeping on the paper are all but dead. Even if someone were to read them and cause them to awaken, they no longer have any sense of life. Like smoke, their empty spirits will fly away, escape through the windows and the chimneys and become clouds…. and then, pfft… nothing will be left but a faint noise.”       <br />
       “Ah?”       <br />
       “You can sleep in peace; they will not wake you up.”       <br />
       “All right,” said Sandhal, and he fell asleep reassured. Captain Papa alone continued to remain vigilant, looking concerned. He had already rubbed shoulders with bandits capable of killing a man at the first vexation, and human wrecks, victims of cirrhosis capable of dying at the first knock, but he had never met a noble hunter, living in a castle with such a considerable number of books and a temper as unsettled as the colour of his skin. He was wondering whether their skills at blowgun or bamboo flute shooting would be of any use, should the irascible character lose his temper with the white ones.  In case of a rout, the disgrace of the Soroakl would be so great that they would be condemned to eternal roaming, for they would never be able to return home, except to die of shame.       <br />
              <br />
              <br />
       Suddenly, creaks were heard. Antediluvian floorboards still had strength enough to rebel, and signalled a presence. Wavering in a red glow, a shadow stretched itself on the emblazoned blankets in front of a candle carried by a male figure coming out of a small side door. If they had woken up at that moment, his companions would have immediately recognized the man who had shown great interest in the Lord’s books.       <br />
       Augustin, for it was he, took a walk around the vast room, visibly dissatisfied. He went up the spiral staircase leading to the second flight of shelves, and stopped in front of a case loaded with gigantic volumes, sealed rolls of parchment, and cardboard boxes full of loose manuscripts. He rested the candleholder on a small table and pulled out a massive In Quarto that he carried in his arms up to a wrought-iron lectern. He blew the dust off and opened at the page saved with a black leather bookmark.        <br />
       Late into the night, he read, read again, took notes, and copied whole passages and drawings.  Captain Papa heard him mumble and at times cry out softly. Could Boss decipher the ancient tongues of the Archipelago? What was he looking for in this jungle of books?  And what on earth could he possibly discover in them?  So many questions did not stop Tabiraho’s ancestor from falling asleep.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       At breakfast in the huge kitchen, they shared the tasks.  Augustin and Phial discussed the route. They decided to buy equipment and food for a fortnight. Captain Papa took charge of the storage of the Doryö with a friend of Pilco who owned a private creek.  Rathal, accompanied by Sandhal, would buy hunting, fishing and camping materials, and Phial was entrusted with choosing the best arms to kill the bigger game.  As far as Pimlic was concerned, he would go to Phtil, the cattle dealers’ quarter to acquire three young and robust mules. Their placidity would be welcome if they met with a Lycadion. Not that it really was a dangerous beast, but its raucous growls could root you to the spot and chase off all, humans and animals, when they heard it.  More than one trapper had lost his equipage, his frightened horse skedaddling away, abandoning his master in the middle of a sea of green.       <br />
              <br />
       The Lord’s residence came to life as if by magic; peasants and craftsmen carried there victuals, weapons and tools. The expedition members bustled around between Halfway and the noble abode. Sometimes, idle, Augustin and his enormous companion strolled through the streets, having dinner at the Pious Sailor or at the White Crocaster, a tavern located in the shade of the defensive towers. They hung about the market, where many objects were exchanged: conches and calabashes, glass floaters used as medicinal phials, dried fishes with wide open jaws, a thousand and one knickknacks plaited or threaded with tiny shells, sparkling like precious stones. Augustin  and John were only interested in  the fresh choulcave or tobacco chews that an old man was offering from a stool. Augustin bought a few pinches, wrapped in wax paper. On the other hand, Rathal, the wise seaman, had to call back Sandhal, filled with wonder at the sight of the bush-doctors’ display: cashew juice to immediately stop drunkenness; crushed coucule almonds to harden the male organ exhausted by many struggles; bull-frogs’ throats for burns; chayote seed for a perfect complexion; dry ocras, etc…       <br />
       He could easily be charmed by any sales patter.       <br />
       “Anyway,” said Rathal, “what would you give in exchange?”       <br />
       “Ah, my wise uncle,” said Sandhal, “just see how they are looking at the buckles on our bellies!”       <br />
       “Yes”, replied a mocking Rathal, “I can just imagine you having to hold your loin-cloth with both hands, when we meet one of these ferocious animals so famous in these parts.”        <br />
              <br />
       Phial wished to share with his host some arm drills. Augustin joined him in the combat hall, where they practiced passes to evaluate each other’s skills. A few unexpected tricks included a Vincennes thrust, left the Lord surprised and were enough to raise their mutual esteem. Out of breath  and showing a beautiful lettuce tint, Phial exclaimed :        <br />
       “What a duellist! No need to cross swords any longer! Come to town with me. Let’s have a farewell drink for the island’s best warriors!”        <br />
       Not wanting to contradict his host, Augustin asked him if he had informed the population about their voyage. Phial begged him not to worry :       <br />
       “Anyway, my Dear, Pimlic and your three friends have already given the official details of our project to the whole city. While I am speaking  with you, the governor on the other side of the island already knows. On the contrary, it is very important that we leave publicly so that I can assure him of my return.”       <br />
       “Well,” sighed the young White, “let’s go and drink.”       <br />
       “Yes,” added John, “let’s hurry up!”       <br />
              <br />
               <br />
       III  Wyndoore Forest       <br />
              <br />
       The morning of departure came. They met in the kitchen for a tonic drink. Pimlic gave his hunchbacked cousin (followed by his wife and his ragged children) the final instructions to keep the domain in good shape during his absence. Cheerful and excited, they all went to the esplanade where the mules were waiting, tied to their rings. Pimlic and John harnessed the animals to two carts piled up with a mountain of goods. Captain Papa and the Indians helped them, trying not to get too near to the mules, for they were unsure of their reactions. Augustin rode the magnificent and very nervous piebald horse that Phial had offered him. He had managed to master riding it in two days, while the Lord of Halfway was satisfied with his old Taradelle, tireless and immortal, according to him.       <br />
              <br />
       When they opened the rampart’s gates, the sun had not risen above the plateau. At the crossroads, they had to force the horses toward the forest as they seemed to prefer the road going down to the town. The horses stumbled up, their nostrils trembling. The innocent mules, uncomplaining, moved up the uneven stony trail, their bulging muscles carrying their shaky load without effort.       <br />
              <br />
       Beyond the meadows, they penetrated under the Agras, tall scaly columns, their vast canopy interlacing their giant hands far above the little men who were working among their roots.  The steps of both men and horses were muffled by the carpet of large leaves lying at the bottom of the mossy trunks. When the sun played through the dramatic foliage and the falling lianas, the eyes could see far between the boles, in spite of the Fragan bushes growing in their shades like aggressive dwarfs.        <br />
              <br />
       In the glades opened by fallen trees sometimes held back by amorous creepers, Purpurils nested, taking refuge in the dead eyes of the stumps before the greedy termites would compete for them, always in a hurry, as they were, to turn the wood back to humus and rejuvenate the soil of this ethereal forest.       <br />
              <br />
       The ivory beaks stopped hitting the trunks with their rapid hammering, and looked at the intruders, their hoopoe flat with tenseness. As soon as the caravan passed, they resumed their Morse-code conversation through the silent woods.       <br />
              <br />
       A big bird pierced the sky, flapping his black wings. It let out an oboe signal, flew around and settled on a low branch, gripping it with its claws.  It folded its shiny wings and observed the humans, its head tilted to one side. Around its neck hung a minute, polished, metal cylinder. “A messenger from the Governor,” said Phial.       <br />
       He held out his hand and the bird jumped on his wrist, letting him remove its light load. Then it took off, massive and elegant, and disappeared above the trees.  The Lord unscrewed the metal cap and took out the finely rolled paper.       <br />
              <br />
       Augustin saw the face of the petty noble change from pearly grey to crimson salmon, and then return to normal.       <br />
       “Trouble ahead, Signor Phial?”       <br />
       “Oh,” grumbled the Lord, “only boring obligations!”       <br />
       “Do you mean to tell me that we will have to accompany you to pay a visit to the Governor?”       <br />
       “You guessed right, Safouinvert!” said Phial raising his eyebrows.       <br />
       Augustin smiled:       <br />
       “Your governor, informed by his men, is legitimately intrigued by our strange caravan…”       <br />
       Phial shrugged his shoulders and said morosely:       <br />
       “Mungabor is concerned by the description of our party. Many a foreigner wandered on the island under his discreet surveillance. Unfortunately, he is after me. He knows I am on my way to Clotone with you. In his mind, I must be going to the Capital to take part in some political plot. We are entering a period of electoral effervescence and Mungabor wants to control the situation. I am sure that he would lecture me and charge me with diverse missions for the Villacopat.”       <br />
       “What is the Villacopat?”       <br />
       “Let’s say that he is the highest administrator of the archipelago. Paraday Principus Mungabor, better known as PPM is his representative on Maighty. He is a very distrustful man. Even if I can persuade him that I am coming to town to find a wife, I won’t be able to convince him that it is strictly a private matter. He will want to know more about my design.  Because, you see, any alliance between here and Clotone could change the political equilibrium and threaten his position.”       <br />
       “How come?” inquired John, showing an unexpected interest for politics.       <br />
       “Well, just imagine that I do want a wife…”       <br />
       “Which would be your own business, and we would not have anything to say about that,” replied Augustin politely.       <br />
       “Certainly! But still imagine that I did find a wife among the lady aristocrats of Mainisle...”       <br />
       “This daring plan befits you,” said Augustin, “although I still do not appreciate the full meaning of it.”       <br />
       “Can’t you see that through alliance, I would become a member of a very influential power?”       <br />
       “Oh, but of course!” said John, suddenly grasping this obvious fact.       <br />
       “So, you understand that Mungabor’s position on this Island depends on the trust of Clotone’s political ruling class. He therefore dreads my most intimate project.”       <br />
              <br />
        “Without any doubt,” admitted John.        <br />
       He stung his mule with both spurs, moving ahead of the convoy. Lost in deep thought, he disappeared along the meandering path. The rest of the troop caught up with him as he stopped at the junction, at the foot of the gigantic scaly trunk of a thousand years old Agra.       <br />
       As John asked right and left for directions, a voice answered in a strong Creole accent:       <br />
       “Wight for Wyndoore, left for Cape Charbin!”       <br />
       John gave a start in his saddle, almost squashing his mule under his sizeable rear.  She regained her balance, huffing with great indignation. Suddenly, an old man dressed in a mottled tunic with patterns similar to bark stepped out of the tree. John rubbed his eyes.  “Hell! Is this a magician?” cried John surprised.       <br />
       “No,” said Phial, coming behind him, “he is only a shepherd of woolly Alpilons. He remains still to keep an eye on his animals and inevitably merges with the environment.”       <br />
       “This mimicry is quite efficient,” replied Augustin. “I really believed he was stepping out of this huge tree.”       <br />
       The old man smiled and coughed softly, in a voice overpowered by the continuous habit of sucking Bambol:       <br />
       “No, Signor, I cannot enter a tree, it is too uncomfortable. But it’s quite true that I wear garments resembling wood.”        <br />
       “And what is your reason, brave man, for behaving like a chameleon?” asked John with puzzled eyes.        <br />
       “Because, my Lords, I don’t want to be a prey for the Cwocaster. These big vultures would gobble me up in a gulp. And my poor Mariah would be sad to become a widow at such a young age. That’s why she knits tunics for me and uses woody fibres so that I may be hidden among the trees. Like this, you see?”       <br />
       The outline of the man faded in the bark behind him, except for the grey patch of his cap, which could have been mistaken for a knurl in the trunk, its peak passing for a mushroom. Only his voice indicated where he was speaking from.       <br />
       “Quite extraordinary!” said Augustin. “Such capacity for disguise!”       <br />
       For a moment, they could hear the cavernous laughter of the hidden shepherd which eventually died out. Knocking the tree with his metal-tipped stick, the young man made sure that no-one was there. Indeed nothing was there but the gritty armour of dry scales.       <br />
       “Hey, old man! Come back!” called Phial.       <br />
       A faint ironic giggle ran through the bushes.        <br />
       “No, my Lord! I have to look for a lost animal!       <br />
       To the wight Wyndoore, to the left Charbin!”       <br />
       “I already know that, shepherd, but tell us about the dangers of the forest. Can you hear me, shepherd?”       <br />
       “The die is cast! I understand!” said a distant reedy voice. “The die is cast! To the wight, Wyndoore…to the…”       <br />
       And then, not a peep was heard.       <br />
       “Strange little man,” said Augustin.       <br />
       “But very impertinent. After all, he knows I am the one in charge of this place. Solitude turns these shepherds mad.”       <br />
       “But is he really a shepherd?” asked Pimlic, thinking. “They say that these men-trees are the wandering spirits of our ancestors.”       <br />
       “Heaven and hell!” said Phial losing his temper and spurring Taradelle on.       <br />
              <br />
       The travellers took to the right, climbing a slope of verdegris Chapougnets.  On the ledge, the view opened to the north and Mount Wyndoore appeared like a blue tooth behind the hills of Fandarede to the East. To the West, the landscape split between small valleys planted with ginger, barley and little woods of Fragans, some of them reduced to dry lawns by forest fires. Soon, they witnessed the flight of the Sophore-birds, with their glittering breast, and their beak like a pointed mask attached behind their neck by a bow of golden feathers.       <br />
              <br />
       For lunch, they settled on the grass, sheltered under sullen Chapougnets, for the cold wind coming down from Wyndoore was biting.  They devoured the food prepared for them at the castle, and Pimlic realised that the Soroakl’s stomachs could extend as much as the food would go. An entire Bigroual Cheese (matured in a rural quarter of Halfway reputed for its dairy farms) disappeared in the depths of Sandhal, although he only seemed to be gaping at the magnificent horizon. Captain Papa was also showing a great appetite and polished off the three-pound smoked ham that was hanging on the flank of John’s mule.        <br />
       “The animal is now released of its burden,” said John peacefully. His comment caused great mirth among Sandhal’s companions. It was understood that one of the ways the Soroakls were paid for a trip was to fully take advantage of the sustenance provided by their patrons.        <br />
       Pimlic was shaking his head at the wolfing down of their reserves, but Phial reassured him and told the Indians that the next morning they would have to go hunting and gathering.  Far from troubling them, the thought made them so happy that Sandhal started the Dance of the Fifteen Suns, jumping around and making everyone giddy.        <br />
              <br />
              <br />
       Eventually, they had to start off again. They entered the forest under the Wyndoore, for a journey that, according to the Lord, would last five days and just as many nights. The path plunged, and they had to slow down their beasts so that their load would not topple over or slide off their necks. As the path wandered between much higher Chapougnets, an uneasy silence fell upon them. Riding ahead, Phial of Atow de Parinoflee, set the pace without curbing his skilled mount too much, as her sweaty coat still shone in a red glow.       <br />
              <br />
       While passing under the branches of a mossy tree, the Lord remembered something and smiled to himself. With the tip of his stick, he uncovered a scar on the bark, in the shape of a swollen           P and V. Vivianne, Volnella? He couldn’t quite remember the names of the sweet girls he had brought here, for not very commendable reasons. Was it eight years ago or more?        <br />
       Suddenly, he felt as old as the forest. As the shade darkened under the foliage, his mood grew sombre.  He pushed Taradelle through the low branches and then galloped, flying over the fallen trunks and the muddy ruts. Soon, he reached the Clearing of Champoulle and sharply pulled the reins of his mare, made tipsy by the ride. The travellers caught up with him, anxious to know why he had stopped.       <br />
       “Let’s move on. But remain vigilant; in the undergrowth, dangers can spring from anywhere, from the foliage as well as from the ground.”       <br />
       “Can you be more explicit, Master?” mumbled Pimlic, white and yellow stripes running up and down his skin. Temerity was not the gardener’s strength. Up to today, he had only followed Phial in his wild peregrinations by hearsay evidence.         <br />
              <br />
       Phial didn’t answer, his eagle gaze searching the foliage. The glade was vast and luminous, sparsely planted with pine trees, so high that their plumed tops were lost in the sky. Not too alarmed by Phial’s words, the group calmed down. They dispersed, trusting the instinct of their animals too happy to mooch about between the great varieties of succulent species. Augustin, who was holding his horse chestnut on the path, was subjected to vehement jerks of its mane. Phial turned to him and spoke in a low voice:       <br />
       “The forest likes to catch the isolated voyager; on the other hand a group forms an intimidating living mass… I advise that your friends close ranks around us. It will be necessary before we penetrate under the cedar pines that you see over there.”       <br />
       “All right,”said Augustin softly, “I will assemble this unruly troop.” He signed to Captain Papa who gave out a sharp whistle. Immediately Rathal and Pimlic converged towards him but Sandhal had already entered the Cedar forest, his bow pointed to the high branches, on the lookout for a perched feathered creature. Suddenly, Phial dashed Taradelle forward through the ferns, launched himself on Sandhal, caught him by the hair, and threw him brutally to the ground.       <br />
       “What the hell!” screamed the furious boy. A clatter was heard above. Something was crashing down, falling exactly where he had been standing only a second before.       <br />
       A confused mass shattered heavily to the ground, bringing with it garlands of branches and hemp lianas, followed by a shower of leaves and pine cones.  Routed to the ground and flabbergasted, they were looking at the object that had fallen like a gigantic sombre fruit but could be a carnivorous animal. Sandhal, alerted by the trembling of the thing, was whining and crawling as far away as possible. In alarm, Captain-Papa was desperately whistling, and the Whites, entrenched, one behind a stump and the other behind a mound, had pulled their firearms, ready to aim.  But Phial burst out laughing and dismounted.        <br />
       “Don’t be afraid my friends! Once on the ground, it is no more dangerous than a bag of rags! The risk of being driven in the earth like a nail is now over.”  “Furthermore,” he added, “if he has not yet fallen asleep in spite of the fall, this Weighty could be useful to us.”       <br />
       The Lord came closer to the giant molehill quivering before him, crumbling off continuously from the top of its crown. With hands on his hips, he exclaimed loudly:       <br />
       “Mister Weighty! Do you realise that you nearly flattened us out?”       <br />
              <br />
       Sandhal’s insatiable curiosity overtook his fright. He got up to observe the strange animal but leaped backward when a stony hand came out of the torso, reached out to him and fell on the prickly shrubs breaking them like wisps of straw.  A different noise was heard, like the rough grinding of a millstone.  A rocky voice came out of a rectangular opening at the base of the thing.        <br />
       “Orrhh! Dear, dear, dear! I fell asleep again. And here I am on the grass, twenty-five meters down. It will take me a fortnight to return to my nest and I do not have enough strength left in me. What a shame!”       <br />
              <br />
       Phial came closer to the meteor planted sideways in a pile of leaves. He called out again, cupping his hands around his mouth.       <br />
       “Good day! We are sorry to disturb your rest, but…”       <br />
       “What? What?” grumbled the mass, shaking itself. “Is it you, North wind?”       <br />
       “No, Mister Weighty!” shouted Phial, “I am NOT the North wind! But the master of these Lands! Don’t you recognize me?”       <br />
       The mineral leguminous plant kept quiet. Two pieces of rock fell from its grey face, highlighting two vague cavities of an empty stare.        <br />
       “Yes.”        <br />
       A squeaking breath expired between the black teeth of its mouth-door.       <br />
       “You are a human being, uh?  I know there are several human beings trembling on their little legs around here. I hope I did not crush anyone. That would sadden me because it often happens. That would bring plenty of trouble!” screeched the thing drearily.       <br />
       “NO, no,” Phial reassured him. “You did not squash anyone. But that’s a miracle, you know.”       <br />
       “Really?” The cavernous voice appeared almost disappointed.       <br />
       “Normally I would crush one or two persons, their feet or their heads sticking out under me. But there, I don’t feel anything. You’re right; I think that we should rejoice.”       <br />
       “I think so, too,” replied the Lord of Halfway, unshaken. “But I wonder how you always aim so well when you fall.”       <br />
       “Orr, I can’t help it,” answered the Weighty, “But there might be a simple explanation to this.”       <br />
       “I would like to know it.”       <br />
       “Chhh... Let me see, let me see. It is a kind of a noise which makes me let go, and nothing else. Apparently, it comes exactly from a place located below me. As if my ears could only pick up the sounds from below my nest.”        <br />
       “Interesting hypothesis,” said Phial stroking his chin.       <br />
       “WHAT did you say?” said the Weighty.       <br />
       “INTERESTING HYPOTHESIS,” repeated the Lord more loudly.       <br />
       “Isn’t it? But also bizarre, because I am certain that my auditory organs are NOT placed below my posterior.”       <br />
       “Probably not, although right now, we are wondering,” said the Lord of Parinoflee, addressing his companions in undertones.       <br />
       They smothered their laughter.       <br />
       “Now,” bawled the rock, “my ears are located very normally on each side of my skull, which is situated in the upper part of my body. But when they hear a sound from below, my sleepy hands cannot resist. They let go of the bark where they are planted and then…”       <br />
       “Then you fall down!”       <br />
       “WHAT do you say?”        <br />
       “So YOU FALL DOWN!” repeated Phial.       <br />
       “Exactly! And most often my victims are big brown pigs; because petty creatures cannot wake me up.”       <br />
       “Happy creatures,” whispered Phial.        <br />
       “Yes,” sighed Sandhal rubbing his head, aching from Phial’s grip. “By the way, Signor Phial, I don’t know how to thank you for saving my life!”       <br />
       “Don’t mention it, young man. I still have to deal with this thick monster, before he has a cataleptic fit.  DEAR WEIGHTY,” he went on addressing the mineral stump, “could you tell me your name?”       <br />
       “Chbaoum Achoupf, from the Tribe of the Fluffy Brothers. Our territory is located farther to the East, before the first cliffs of mount Wyndoore, but I was paying a visit to our cousins Avoirdupois.”        <br />
       “DEAR CHBAOUM, could you relieve us of a concern by warning us about the presence of your congeners in the vicinity?”       <br />
       “Well, I can inform you on that point: not a brother or a sister for ten leagues around. Of this I am quite certain, are you aware that we have a special sense of family.”       <br />
       “Sense of family, in what sense?”       <br />
       “Oh!” said Chbaoum sounding extremely bored, “there are senses of sight, hearing, taste, smell, touch, AND there is the sense of family. This sense is so strong that it becomes very embarrassing when we want to have a more intimate encounter.”       <br />
       Augustin noticed that the superior part of the mass was blushing and changing to a pinkish-brick colour, as it pronounced these words. Then this impression drifted away. The rocky block became sad and gave out a wail worthy of the North wind.       <br />
       “Oh but why recall sweet dreams while I am dwelling in such a grave situation?” lamented Weighty. “Here I am reduced to a vulgar stone for the whole season, for I will never have enough energy to get back to my nest and sing the call for love.  I feel empty and forsaken, without any courage to go and search for Gropenoodles.        <br />
       “LISTEN to me,” said Phial. “Would you like us to pick some up for you?”       <br />
       A happy clicking was heard between two flint flats, at the bottom of the rocky throat.        <br />
       “RRR… you would do that for poor Chbaoum? That would be wonderful. I will be able to get back up very fast. But…are you sure you’re not poking fun at me?”       <br />
       “NOT AT ALL! We will do that for you, but there is one condition attached.”       <br />
       “I KNEW that could not be done without any trouble,” bemoaned the Weighty as it froze in a state of cautious uncertainty.       <br />
       “While my companions go in the forest to pick up a fresh stock of Gropenoodles, you will answer a few questions for me, and please don’t fall asleep.”       <br />
       “OO yo… that’s all?” replied a relieved Chbaoum, “I was expecting much worse. I’ll do what you say although I cannot promise to stay awake. For in our species, dozing off happens without any premonitory languor.”       <br />
       “I know,” said Phial “but if you fall asleep, you will NOT get ANY Gropenoodles.”       <br />
       Several stony scales fell from the granular torso.       <br />
       “My body has understood, but hurry up, please.”       <br />
              <br />
       Phial consulted with the members of the expedition. He ordered Pimlic to describe the plants that his companions would have to look for and to lead the picking.       <br />
       After having observed the first bunch, they would split into smaller groups and make sure that they did not wander too far away without marking their route.  The Indians, already in communion with the forest, were listening to this advice with a touch of respectful irony. The word “Gropenoodles” meant nothing to them but Captain Papa wanted to examine the plant in question, sensing that it might be of the same species of those growing in Guiana in the shade of cocoa trees and swamp palm trees.  Pimlic led the troop into the undergrowth, and Phial went back to Chbaoum, hoping that he had not dropped off into a deep sleep in the meantime.       <br />
       Luckily, nothing of the sort had taken place.       <br />
       Phial had not only sent his friends to collect the scented stubble to feed Weighty, but also to keep for himself the information he might be given. Not because he did not trust the members of the gang, but he did not want Augustin or even Pimlic to be aware of certain facts until he had time to evaluate their consequences and get the most out of them.        <br />
       “What do you want to know, Mister Human with Black Boots?” asked the chunk of mountain, with a gnashing sharper than before.       <br />
       “It’s easy. What is being said in the forest at the moment? What kind of animals or human beings are walking around, or hiding there? I wish to know which dangers and what opportunities we could meet on our way to Mount Wyndoore?”       <br />
       “It is very difficult for me to speak too long. It thickens my mineral oil,” said Chbaoum. “I will try to answer by recalling for you what has recently happened in this part of the world, what I have just heard, either directly or via the Sense of Family.”       <br />
       “Yes,” said Phial, “or NO Gropenoodles!”       <br />
       The huge rocky hand raised itself and fell down heavy with fatality. Then Weighty started singing in a languid tone, punctuated by screeching sighs:       <br />
              <br />
       “As I was flying over the plains of Wals       <br />
       (Because in our weightless phase, we are as light as clouds)       <br />
       Roughly twelve days ago,       <br />
       I saw a black smoke rising, twirling and curling,       <br />
       From under the great Ash trees in full glory,       <br />
       I moved away from this place, for we, Weighties       <br />
       Keep clear from war or any other type of violence,        <br />
       But I thought that the Watch Hut located at the bottom of the white scarf of soot was on FIRE.        <br />
       This means that somebody set it.        <br />
       The fire, I mean.       <br />
       The Watch Hut on fire! This had not happened for three successions of Weighties, around two human generations, during the last Swelling of the Dragons.       <br />
        “Yes, my father told me about that,” interrupted Phial dreamily. “At the time he was captain of Mainisle’s jurisdiction.”       <br />
       “Apparently, the sky almost toppled into the sea, and a great number of mounts crumbled in their valleys.”       <br />
       “So they say…” nodded Phial.       <br />
       “That is the reason why, in the face of such a sign, I felt uneasy for several days.       <br />
       But nothing else happened.       <br />
       I calmed down and indulged in sucking several little delicious birches.”       <br />
              <br />
       “So, you also suck birches?”       <br />
              <br />
       “Yes, by the tip, like with drinking straws,       <br />
       But of course I don’t kill them.       <br />
       It only brings their sap up to the top and gets them passably drunk. We also nibble mistletoe berries at tea time.       <br />
       However, this choice impedes our moves and weighs us down.  I was ready to settle down in a glade for my afternoon nap, when I heard the racket of a frantic romp.       <br />
       I had to hold on with all my strength onto a trunk, so as not       <br />
       to knock two very fast creatures, one chasing the other.       <br />
       I barely had time to see them, but I know they were humans riding horses. And the pursuer was dressed in a dark great-coat flapping behind him.       <br />
              <br />
       “Hmm...” said Phial, “were you able by any chance to see the face or the eyes of this man?”       <br />
       “No, I only saw his back and only for a few seconds, before I blinked my panels. On the other hand, the pursued turned his head, and panic-stricken, I saw that his eyes were flashing blue like the sky.”       <br />
       “Did the clothing of the pursued retain your attention by any little detail?”       <br />
       “Not really, except maybe… before he disappeared behind the trunks, I caught sight of a red scarf…”       <br />
       “Are you sure?” asked Phial, his left eyebrow arched like a chevron, a sign of concern from him.       <br />
       “Alas!” replied the huge rusty mouth, “not really. They were riding very fast.”       <br />
       “Well,” said Phial keeping an eye on the Weighty’s scaly eyelids to make sure it was still awake, “did you notice anything else?”       <br />
       “What?”       <br />
       “SOMETHING ELSE?”       <br />
       “Nothing really but the normal routine        <br />
       Wild boars running here and there, a fat bovid killed by a Crocaster and abandoned there, its carcass exposed,       <br />
       Tall white deer belling on the slopes of Wyndoore…       <br />
       And, on the horizon, the white campanile of Talkahole, the pearl of Hollyblog County, emerging between the high peaks, their hides covered with bumps and lumps...”       <br />
              <br />
       A cavernous sound came from the depths of Weighty: he was yawning. A bad sign!       <br />
       “My dear Chbaoum, stay awake, I beg you. The Gropenoodle is coming!”       <br />
       The Thing emitted a noise like a shop metal shutter quickly pulled up.       <br />
       “I can hear my companions coming back by the hacks. No, please, I am sure the collect was good. Hold on until you eat.”       <br />
       “I’ll try but hurry up my friend,       <br />
       Or else,       <br />
       You will only have a dead fat rock before you       <br />
       Until the next season.”       <br />
       “All the better for those you won’t be able to squash down!” said a bitter-sweet Phial. “But the information you gave me might be precious.”       <br />
       “I’m glad about that,” answered Weighty, quivering as if it wanted to see the company arrive.        <br />
       Pimlic emerged from the high ferns, holding a basket of branches.       <br />
       “So, my friend, did you find anything to nourish our informer?”       <br />
       “Mm…” answered the gardener giving a pout of disgust, Gropenoodles are not so plentiful in these parts. I did what I could.”       <br />
       He came closer to Weighty and plunged his hand in the basket pulling out panache of feathery purple peppercorns.       <br />
       “Right here,” said Phial pointing to the buccal crevice. “Just throw them inside.”       <br />
       Pimlic complied and an invisible millstone started to grind in the jowls of Weighty. After the third handful of berries, the monster started to purr, throbbing on the spot.       <br />
       When the others came back, the miracle took place. The huge grey backside raised itself and, with great speed, the stone arms circled a cedar trunk, pulling the massive body up on its aerial climb.       <br />
       “My goodness! He did not even wait for dessert,” said Sandhal.       <br />
       “So you also found the Gropenoodles?” said Phial.       <br />
       “Of course,” answered the three Indians in unison, showing the beautiful harvest that they had gathered.       <br />
       “Never mind. Let’s leave the Gropenoodles at the foot of the tree. He will smell them and eat them whenever he wishes.  After all, he is a good Weighty!”       <br />
       Phial noticed that Sandhal was winding around his waist a hairy repulsive looking liana.       <br />
       “Ha ha! My young fellow, you are making provisions of        <br />
       Chordodendron tomentosum.”       <br />
       Sandhal returned an enigmatic smile and moved away silently. Pimlic gave him a questioning look.       <br />
       “Yes, silly! Unlike our friends from Guiana, you obviously cannot identify this curare.”       <br />
       The gardener frowned.       <br />
       “I have no use for it to make your soups. But maybe I should sprinkle some next time; you would certainly behave in a better manner in the morning.”       <br />
       “Shut up, you old cross-eyed slug!”       <br />
              <br />
       They were getting back in their saddles when Augustin and John appeared in the clearing empty handed; applause and booing welcomed them . Mirth ceased abruptly, as a sinister squeaking was suddenly heard above. They hurried off to resume their trip before a hail of rocks could fall on them.       <br />
              <br />
       A last effort was awaiting the overloaded mules. From the bottom of the gorge between cliffs sparkling in the late afternoon sun, they finally approached the crossroad where the Watch Hut was nested. Phial dismounted to observe the site and hid behind a gigantic cedar tree which had gathered its offshoots around its roots.       <br />
              <br />
       Cleverly questioned by Augustin, he answered evasively about the testimony of Weighty.  The clues were too thin to be mentioned. But he had to be all eyes and ears as they were reaching the Hut. The troop would bivouac there for the night, whether it was burnt or not. Unless, however, the water from the well had not been soiled.        <br />
              <br />
       Tabiraho, out of breath, kept silent for a long time. Pierre Boucquard did not realize it. He was flying on the wings of the dream induced by the fantastic tale. He had come to tell himself that it did not matter whether it was reality or legend. He was only sorry that the old story-teller could not be taped. He probably would not have accepted to see his words stolen by a heavy turning machine, and Pierre did not have the strength to take notes. “But after all, who cares?” he said to himself. “The most important thing is that his story is dedicated  to me alone and that he is relating it to me right NOW, at the risk of exhausting himself. What a tribute!”       <br />
       And he was more certain than ever that there was a portion of truth at the root of this saga embellished like an epic poem worthy of the great Homer.  He could not have possibly invented John or Augustin or their appearance. Admittedly, there existed many Augustins and Johns among the names of the Frenchmen of the Islands since the Eighteenth century, and also their equivalent in English or Spanish…        <br />
       How could Old Tabiraho possibly come up alone with the idea of “changing complexion”? Evidently, for a long period of time, quite a number of Negro and Indian families had absorbed the features of their white ancestors. At times, blue eyes came back, surprised to find themselves in the middle of an African face certainly more cheerful than their previous Breton or Norman abode.  Could it be the nostalgia carried by these blue eyes which had pushed Tabiraho’s predecessors to imagine the dermal capriciousness of Guama’s inhabitants? Perhaps this could be the most ancient and most passionate desire of the people of these islands, to eventually smooth out their visible differences, these marks of social and historical fate, while retaining the advantages of each original feature.         <br />
       It was also possible, after all, that Mother Nature had managed to produce in one place alone, a very special blend,  varying by the hours, and offering a better protection from the oceanic sun than a pigmentation set once and for all.         <br />
       It would not be the first time that, in the huge reservoir of life in the region, such durable mutations had appeared. Pierre had heard that in an Amazonian tribe, people had lost the ability to move their eyes, forcing each individual to turn his head around to see, just like the Psittacus Versicolor Parrot.  And in another one, people had regained the abundant growth of Homo Erectus, their babies and women being as hairy as men.  He had also been told of certain descendants of convicts, whose left foot was much more powerful than the right, a reminiscence of their ancestors who had to drag their ball-and-chain with their left ankle.        <br />
              <br />
       Of course, Boucquard did not believe all these chimerical fables. But there again, there may have been some wheat in the chaff, some fire under the smoke. He had himself observed a landlubber whose captain’s cap had literally blended into his scalp in such a way that he could not remove it anymore, neither for sleeping nor under the shower. It seemed curiously to restore itself as if the hair, growing as threads, weaved the worn-out part again and again, redesigning with a tuft of blond hair the gold anchor at the front, sanctioning his rank. Yes, Sir, he had REALLY seen this!       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Everything appeared peaceful. The log cabin covered with moss was standing there as always, wrapped in blue Chikruas.  The access ramp and the drinking-trough were deserted, the door closed.  Phial moved forward in the opening, taking cover behind Taradelle in case of an eventual shooting. The poor mare was obviously unaware  of her master’s dark thoughts. The ground looked as if it had been trampled on by three horses only ten hours before.  But the refuge was empty and clean, except for the blackened hearth. In weariness, the company settled down; they all stretched out their beddings while Rathal attracted Pimlic’s attention to a chain where a great bronze calabash was hanging.        <br />
       “But…it’s blood!” said Pimlic in a high pitched voice, pallid rays zigzagging across his face. The Lord examined the sticky mark halfway up the chain.       <br />
       “Human blood, I presume…”       <br />
       “How can you be sure of that?” asked Augustin.        <br />
       “Look at the way it dried.”       <br />
       “Somebody who’d been injured used the cauldron?”       <br />
       “Mm… It’s quite possible.”       <br />
       “Recently?”        <br />
       “Most likely.”       <br />
       Phial, obviously concerned, took a walk around the place, but found no further evidence. They came across some dry wood in a shade. The fire rose up into the air pushing back the chilly dampness. They dined with a hearty appetite, savouring the mushrooms collected by Pimlic and well seasoned by Rathal. Some sang and talked late into the night while the others slumbered off. On the log terrace, Augustin, astride on the barrier, held his flask of Tafia rum to the Lord.        <br />
       “Hells Bells! You kept that one quiet?”       <br />
       “It’s the last one!”       <br />
       “Mm… That’s good!” said Phial after a gulp. “It reminds me of Draco’s Honeyrag, a strong alcohol mixed with hon…”       <br />
       A howl froze the blood of all present.       <br />
       “IT HAS TO BE SANDHAL AGAIN!” voiced Captain-Papa. “This kid puts his foot in it every time!”       <br />
       The scream tore the air once more, and they were able to locate its origin from behind the hut. They ran to the spot, seeing nothing more than an overgrown vegetable garden and the spiral ironwork of an old well. A new groan came from the thorny bush.       <br />
       “There,” said Rathal pointing.       <br />
       Sandhal’s silhouette was moving behind the thicket. His head seemed to be stuck in the fork of a tree.       <br />
       “What’s happening to you, brother?” asked Captain-Papa holding back his emotions.       <br />
       “Ah, you’re here,” said Sandhal almost calm. “I think I am jammed.”        <br />
       “Are you in pain?”       <br />
       “Not really, but…”       <br />
       “This young idiot has been caught by an Eyetree,” interrupted Phial; “if we don’t get him out of here, in five minutes, he will become part of this living wood. Let me do it…”       <br />
       He entered the Fragan bush behind which Sandhal was paralyzed, and cleared his way through the prickles to reach the trunk against which the young Indian was bending, his eyes, hidden behind a tortuous branch stuck to his face like a blindfold.       <br />
       “What happened to him?” whispered Captain-Papa. “I never…”       <br />
       “Oh!” said Phial, “that’s a typical trick! He was attracted by the glare of a fruit-pearl. He tried to look at it through the hollow of the branch, and the Eyetree caught him by the eyes.”       <br />
       “BY THE EYES?” exclaimed Pimlic, horrified.       <br />
       “Yes. It closed around his head and started budding. The buds will penetrate under his skin and transform him into bark before sucking him from inside.”       <br />
       “But this is ABOMINABLE! We have to saw this horrendous plant as fast as possible,” urged Augustin.       <br />
       “And chop off his nose at the same time? I have a better idea!” said Phial. He approached the Eyetree, avoiding all contact with the bulbous growth, and stuck himself to the trunk on the opposite side of the young man.       <br />
       “Sandhal?”       <br />
       “Yes”, he moaned in reply.       <br />
       “Describe what you can see. Go on.!”       <br />
       “It’s… it’s beautiful…”, whispered Sandhal. “It’s… like the sea.”       <br />
       “You can see the sea in the tree?”       <br />
       “Yes. A grey beach and swirling water. Waves breaking slowly… slowly.”       <br />
       “Good,” said Phial in a reassuring tone. He pulled out his dagger and planted it in a knot of the trunk.       <br />
       “Go on, continue your description…”       <br />
       “Always the same thing, but the waves are getting bigger and bluer.”       <br />
       “Perfect. Do you see anything else in the sky?”       <br />
       “I cannot tell. I cannot turn my eyes, and my forehead is firmly held.”       <br />
       “Try!” begged Phial imperiously.       <br />
       “There is a kind of a white ball, globular…”       <br />
       “Is it turning or is it still?”        <br />
       “I… I think it’s starting to turn and come closer, like a whirlwind. It’s coming down, down… It’s beautiful!”       <br />
       “But mortal! Is it coming closer to you?”       <br />
       “YES. Is it going to hurt me?”       <br />
       “At one point, it will become pink and you must shout when it becomes pink, all right?”       <br />
       “Yes, but it’s white. Now it’s just in front of my nose. It’s tingling me…”       <br />
       “Is it pink?’        <br />
       “No, no. Ooo. Yes, IT’S PINK!”       <br />
       Sandhal wailed in pain and contorted himself in an excruciating spasm.       <br />
       In a swift move, Phial plunged the dagger in a split of the bark, up to the hilt. There was a loud crack like a thunderbolt, and the tree shook. The blindfolding branch retracted. The young Indian rolled over in the grass, like a ripe fruit, rubbing his eyes.        <br />
       “Really”, said John, “this young brat is going through one crazy experience after another!”       <br />
       “This time, it’s my fault”, admitted the Lord. “I should have remembered that the kitchen garden was used by a clairvoyant witch, who was growing Eyetrees to improve her magic potions.”       <br />
       “Did you notice anything interesting, my boy”, asked Rathal paternally, helping Sandhal to get up.       <br />
       “Nothing but the sea. Oh, yes… at first there were horses running on the beach”, said Sandhal, still methodically massaging his reddened eyes, but their enlarged pupils did not appear to have suffered too much,        <br />
       “Are you sure?” asked Phial. “Did they have riders?”        <br />
       “I could not see very well, but it’s possible. It was just a fleeting sight, you know, with some white and red…”       <br />
       “White and red…” reflected Phial, thoughtfully.        <br />
       He noticed that a net of green venules was running on Sandhal’s hands. Some of them darker were expanding on his eyelids, his temples and his cheekbones. They mingled with the rectangular ritual tattoos of his face.         <br />
       “Pimlic”, ordered the Lord, “Make a Moirelle ointment for the hands and face of this boy.  Let’s go and sleep now. The hellish cackling and chirping of the parakeets and Opaline birds will wake us up very early tomorrow.”       <br />
       “Sleep? Not me!” protested Sandhal.  Rathal and Captain-Papa shook their heads, not wanting to make any unnecessary reproachful comment.       <br />
              <br />
       			º	º       <br />
              º       <br />
              <br />
       It can be cool at night on the tropical islands, notably in the valleys of certain mountains called the “cloud-forests”. Captain-Papa was enjoying the sweet warmth of the hearth, well supplied with massive logs. Close to him, Pimlic was talking to John in a hushed voice in order not to be heard by the masters who were playing cards on the small terrace. They were discussing the strangeness of the young “Boss”.        <br />
       “My master,” said John, “is a brave gentleman, and there are not many left where we come from, in western regions of the world.  I am fond of him and you will NOT get any malicious gossip about him from me!”        <br />
       “Oh, that is not my intention,” Pimlic cried out. “I just wondered why he seems so happy and sad at the same time, gentle and hard, sometimes talking at ease, and sometimes absent as if visiting another world, mumbling to invisible ghosts.”       <br />
       “So, you noticed,” replied John, a little worried. “This is not very serious. I have witnessed this since he was much younger. My master, you see,” he added in a tone of confidence, “has a dreamy and imaginative nature. When you see him talking to himself, he is probably planning a new expedition.  As you well understand, I have learned to fear these looks! I hasten to bring him back to earth by offering him to play a game of chess, for example, something he appreciates very much.”       <br />
       “Where do you think this tendency to dream comes from?” asked Pimlic.        <br />
       “My friend, I must tell you that my master, although he is still quite young, not even thirty yet, has already lived many lives. He was married, but separated from a wife too young for him. He is a father who wants his children to know him and think of him as a glorious figure.  He has done almost everything. Cork merchant, sugar cane planter, rum distiller, engineer, interpreter, and even improvised doctor on board, when he made a splint for a shipper whose foot was broken by a falling pulley. First, he lived in France, our motherland, but soon after his father’s death, he found food and shelter in the West Indies, according to him, on an island close by, where he was raised by a Creole nanny.  When he returned to his native land, he remained there to organise the traffic of cork between Buenos Aires and Bordeaux. And then he abandoned all Christian occupation to devote himself to adventure.  It would not have been very charitable to let him be swept away alone.  So I followed him, leaving my own wife and children behind.”         <br />
       “But that’s terrible!” said Pimlic. “And all this for no apparent reason?”       <br />
       “On that point, you’ll have to hear my master speak for himself about his inner motivations,” replied John, lighting his pipe of grey Choulcave (the strongest of them all).       <br />
       “But you must hold your own opinion on this,” suggested the gardener, stroking his straw-like beard.       <br />
       “What I can tell you is that my master likes to criss-cross the planet. For the moment, your little universe which he discovered by chance, thanks to a magical chart, is fascinating him.  But, I know that he’ll eventually get weary and take on a new hare-brain idea as soon as the charm has been spoiled.”       <br />
       “Are you implying that your master incurred the wrath of the God Dragon, to say nothing of the fevers of the Orinoco and the miasmas of other rivers, only to improve his collection of life stories?”       <br />
       “Something like that,” admitted John, scratching his crotch in a gesture that might have been becoming for the gorillas from the African rain forest. Then he lowered his voice:       <br />
       “In fact, the young man has another passion, more lasting than all the others.”       <br />
       “And what is it?”       <br />
       “You must promise never to repeat it.”       <br />
       “Of course,” declared Pimlic, his hand on his heart, “and I am sure that you can count on our Indian friends to remain as mute as           anteaters when their tongue is loaded with insects.”       <br />
       Captain-Papa appreciated the simile and agreed with Pimlic that the Indians would say nothing.        <br />
       Everybody came closer not to lose any word of John’s revelation.       <br />
       “Listen, the young man is completely hooked on the mysteries of time. He thinks that there exists a temporal door, although I am not quite sure that he really believes it.”       <br />
       “A temporal door?” repeated Pimlic. “What kind of bird is that?”       <br />
       “Not a bird,” said John very seriously. “A door. Yes, a door which could bring two completely different eras together.  Should he discover it, my master could go back to the time before his birth!”       <br />
       “And see his parents kissing?  What a joke!” said Pimlic shaking his head.       <br />
       “Much worse,” said Captain-Papa. “One of our old founder’s tales recalls how the great Cheetah passed to the other side of the moon and saw his parents laughing together...”       <br />
       “A euphemism, I suppose”, said Pimlic, his skin stripes graduating now between tender pink and pear red.       <br />
       “ … But he made a noise and his frightened parents stopped laughing. Immediately Cheetah, who was precisely the fruit of this union, disappeared in a non-being state.  It took a lot of goodwill and patience for the Supreme Sloth to get him back. It took him half a century only to come down from his tree and choose a seat to examine the case.”        <br />
       “Very funny,” said John after a while, “but I am not sure that I understand the business of the “non-being state”…”       <br />
       “It doesn’t matter,” said Pimlic. “It means in the Indian way that you cannot come back before you were born because you might disturb the tender activity that produced you. I find it very strange that your master should devote his time to such a bizarre idea.”       <br />
       “Oh, he only dedicates a small part of his time to this, I must say. Like a recreation of the spirit, if you want.”        <br />
       “Not very amusing,” said Captain-Papa. “Because, even if you only applaud at your own conception, it is as if you were born of your own free will. And if you are born from yourself, then who is the “self”? A hole with no name?”        <br />
       Pimlic meditated a while.       <br />
       “Mm… what you say sounds very deep, my friend.”        <br />
       “So deep that I cannot see a thing”, added John. “I think I should go to bed…”       <br />
              <br />
       º	º       <br />
              º       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       The next day, they reached the ridge of the plateau along the  North Wood. It skirted around the foot of Wyndoore, in the direction of Talkahole, and then, towards the mounts of Pathill. The landscape, beaten by the winds, was dull. The animals went along at their own pace, without grumbling. And Phial took advantage of their peacefulness to introduce his companions to certain aspects of the life on this small world.       <br />
       The Archipelago (at the time inhabited by a few hundred thousand souls) was governed (and probably still is today) by a bizarre rule: every one was supposed to play a game.       <br />
       According to what Captain-Papa understood, the fundamental game for the inhabitants of the Archipelago consisted of establishing between the islands, a harmony reflecting the Celestial Equilibrium.  There was no ruling island, although each island was claiming its pre-eminence over all the others in some way or another. And each one of them was trying to challenge the rules set by the others.        <br />
       For instance, Clotone pretended to be ruling the Archipelago for the sole reason that it was the most populated, and that its currency -the Fufe - reigned without question over all the others.  But, Periache pretended that the destiny of the islands was in the hands of its dreadful magicians, whose predictions and spell castings were believed and feared by all.  As for the inhabitants of Lario: they systematically challenged the politics of Clotone, and funnily enough, as long as this dispute went on, a certain democracy pervaded the atmosphere in Clotone and everywhere else…       <br />
       All of this reminded Augustin of the permanent state of squabbling prevailing in the rest of the “real” world.       <br />
       “But how can you explain this warlike competition in view of Guama’s quest for the Equilibrium of the Universe?”       <br />
       “Well,” explained Phial, “at the very moment when the cunning genies of politics triumph in Clotone, convincing every citizen of the accuracy of their opinions, at that very moment when they manage to impose a global administration in the name of democracy and convince all, that a reasonable unification is victorious, something unthinkable always happens. An invisible mechanism is released. A mysterious Master of the Flood Gates (whose identity and ingenious device were never discovered) triggers a sudden swell of the Great Current. The Dragon surges and surges, until a flood of monstrous waves eventually splits the archipelago in two.”       <br />
        “So ?”       <br />
       “Can’t you see ? The path between East and West becomes perilous, even impracticable for many months. The rebels are more isolated from the Capital Island.  Rather than gathering on Lario as they usually do, they easily become bandits on Draco, and eventually sorcerers on Periache.  Rebels, bandits and magicians tend to unite on the western side of the Current, and become stronger, because punitive expeditions from Clotone’s Villacopes heavy fleets become sparser. Instead of fleeing away, Lario’s inhabitants get bolder. They pretend to return to Clotone where they have relatives or allies because their privateers can dodge the weakened surveillance of the pass (located to the North, beyond the dangerous segments of the current). Soon, while the Clotonese feel paralyzed, the ferocious gangs from Draco and Periache do not hesitate to ride the Great Dragon in the other direction possibly using some secret routes between the Islands.  Political life in the civilized parts finds itself in a state of turmoil. Concord comes to an end, the economy declines, poverty rises, and a palace revolt eventually drags the Villacope in office to his doom. An authoritarian regime takes power on one or two Clotonese islets, inexorably bringing the political separation of the Republic, and the collapse of its balance. And finally, we return to the initial pattern, while, just as strangely as it loomed up from the waters, our Dragon slowly dilutes itself again.        <br />
       “What a bizarre phenomenon!” exclaimed Augustin. “If what you say is true, it is unique in History.  Politics calmed down at the turn of a faucet!”       <br />
       “Not that strange,” said Captain-Papa sententiously. “I myself have seen such a mechanism among our west-coast tribes; peace and war are regulated by the floods of the rivers where they live.”       <br />
       “I agree with Captain-Papa,” John declared unexpectedly.  “In my region, several years of bad weather and spoiled harvests have always brought extreme poverty and made thieves spring up like mushrooms.”        <br />
       “Yes, but what you will not find in our countries,” remarked Augustin, “is the reverse causality: misery does not bring back happiness…”       <br />
       “Who knows?” persisted John, more stubborn than a donkey.       <br />
              <br />
       Fascinated by Phial’s explanations, Augustin asked many more questions about the secret Master of the Flood Gates, and the Path of Dysme, to which the Lord of Halfway answered willingly within the limits of his shallow knowledge.        <br />
       “You know,” he admitted, “I have never taken advantage of the books accumulated in the library where your Indians slept. Sometimes, I blame myself, because a lot of unusual events or incongruous behaviours from the Guamaese could finally be explained by studying their causes in the distant past.  But life pushes us around, and we cannot spend our life bent over lines of runes or archaic characters.”       <br />
       “Indeed,” said Augustin, who hesitated a moment before continuing… “I must confess a little secret.”        <br />
       “Ah!” said Phial, his eyebrows arched like question marks while Pimlic, all ears, came closer.       <br />
       “Yes. While Rathal, Sandhal and Captain Papa were innocently sleeping under the great bronze angels of your library, I consulted some of its works, by candlelight…”       <br />
       “Gazooks ! What a crime !” said the Lord ironically, holding back his mount, attracted by the ravine. “And, what did you discover in all that dust?”       <br />
       “Nothing conclusive, really. Most of the books are written in Phrisogese, a language related to ancient Greek, but too remote for me to decipher easily. But I consulted a geography book, beautifully adorned with maps and engravings. In it, I saw a particular drawing which I reproduced. Here it is.”       <br />
       Augustin showed a crumpled piece of paper to his noble companion who unfolded it carefully to examine it. Pimlic was desperately trying to get his mule to catch up with Taradelle.        <br />
       “It looks like a door dug in the mountain. And these dotted lines  probably represent  mine galleries. It could be an illustration of a chapter on the Asbalte Mines of Draco. Nothing outstanding about that.”       <br />
       “I don’t think it is Draco but Maighty, in the central part of the island, not far from here, I guess.”       <br />
       “Of course, you’re right,” said the Lord, examining  the map more closely.        <br />
       “Did you notice this dark object at the end of what you believed to be a mine corridor? Could that spot symbolize an opening  on the other side of the mountain? Like the entrance to a tunnel?”       <br />
       “Yes, something like that. Underground streams run all over this region and are sometimes used as departure points for the mine’s wells. But, may I ask you why you are so interested in such matters?”       <br />
       “Oh!” replied Augustin slightly blushing. “Nothing much. I’m always interested in passages…and doors of all kinds.”       <br />
       “And that is your right,” said Phial yawning. “Besides, we must make a halt.  Pimlic ! Can you go ahead with one of the Indians and find a good place to set up camp?”       <br />
       “Certainly, Master, right away,” replied Straw-beard, full of zeal.       <br />
              <br />
       They all met under the shade of a huge solitary Agra, standing on a promontory like a black hand pointing to the west over a panorama which stretched beyond the extremity of the Island. In the haze of the midday heat, they could catch a glimpse of the vague silhouette of Lario and its precursory islets.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       III. Nadja Benjou       <br />
              <br />
              <br />
       After lunch, Augustin strolled away on his own to ease his muscles tensed by the long ride, and to meditate in peace. He needed to reflect on the projects which were still rather vague in his mind. Should he linger on certain occult signs, or just enjoy life?  More and more the young man was tempted by the second option. The Doors of Time had waited for him long enough. They could wait longer. There would be plenty time later to resume his fantastic quest.       <br />
       What he was looking for and wanted to discover was too important for him to go there unprepared. When the Doors would open for him, he would have to be at the top of his form and in full possession of his faculties. This archipelago truly constituted an enchanted training ground.       <br />
       He finally leapt onto one of the high hillocks, from where he could get a fair insight of the route they had to take. Much larger than he thought, the island was even more sumptuous. Like a thick green carpet, the forest unrolled itself ahead of him, alive with a thousand species. Many rivers wandered in similar curbs through the bush, then lost themselves in the vast marshes of the West. Yonder in the East, the peaks of Wyndoore looked like the crest of an ancient beast of colossal size. Above him, flocks of white birds were joyously calling him to join them in the adventure.       <br />
       But the afternoon was quickly ripening. He had to turn back to join his own company, probably already getting back in their saddles to travel in the cool air of early evening.         <br />
       Had he heard a noise?  Tearing down the goats’ track, he froze like a pointer. He looked around but didn’t catch sight of anything. The sighing voices of the wind had played a trick on him. He started walking again, but the almost inaudible sound was repeated, like a faint moan. It was coming from a protruding ledge covered with trident leaves shrubs. In the middle of it, a solitary cedar was leaning, its roots clutching the rock like red whips.  Augustin prudently made his way to the granular trunk. He saw a crimson pearl burst on a flat stone, followed by another and then another. He raised his eyes and noticed a frail silhouette clinging to the main branch wrapped in a cape which must have been white once, a long red scarf floating in the wind.        <br />
       “Hey you! Do you need help?”       <br />
       “Yes,” answered a whisper of a voice. “If you do not hurry up, I’ll most certainly fall. The world is spinning in my head.”       <br />
       “Hold on tightly to the branch, I’ll join you!”       <br />
       Augustin did a pull-up that sent him four yards above the ground, then continued with the velocity of a wild cat. On his way up, he triggered a flight of Sophore birds, nesting in the heights. Soon, he reached the fork where a young man with blond hair… no, a young lady… was clinging, her rough clothing highlighting by contrast, the exquisite beauty of her features.  Blood was flowing from her wounded left knee, leaking out through her trousers.       <br />
       “Could you hold on to me?” asked Augustin.       <br />
       “I’ll try.” said the young lady, stretching a hesitant arm around his shoulder.        <br />
       Her sweet voice sounded exhausted and her big blue-green eyes expressed her dizziness.       <br />
       “Don’t move. Give me your scarf to tie you…”       <br />
       She leaned on his back, firmly attached to his waist and he carefully climbed down, gripping each branch until his feet touched the ground. He then carefully laid her down and rolled her scarf on a root under her nape.       <br />
       “Nasty cut!”       <br />
       “I fell from a horse, but it got worse when I climbed the tree.”       <br />
       “Doesn’t look too deep, but we must clean it.”       <br />
       Augustin held his gourd out to her to pour water on the wound. But she brought it to her mouth and swallowed gratefully, then used the rest of it on the cut.       <br />
       “I will prepare a makeshift bandage…”       <br />
       He tore his handkerchief in long stripes and, after having rolled her pantaloon leg, carefully bandaged her wounded knee.        <br />
       “Thanks for your help, Sir! May the Equilibrium protect you! I must admit that I had reached my limit.”       <br />
       “What happened to you?”       <br />
       The young lady did not answer and attempted to get up. He held out a hand, she accepted his help, but could not suppress a grimace of pain.        <br />
       Her movement briefly unveiled the top of her cleavage and Augustin caught a glimpse of its delicate fullness.       <br />
       “Rest a little. There is no hurry. You should eat something. You are starving.”       <br />
       He opened his pouch and gave her a piece of bread.       <br />
       “Please, take these Carachuet seeds; they will revive you.”       <br />
       “You are saving my life, Signor…”       <br />
       “Augustin…  A traveller from the other world visiting Guama.”       <br />
       “I am Nadja Benjou, Benjou of Canemo, from the district of Clotone.”       <br />
       “Nadja?  It is…”       <br />
       Augustin interrupted himself: she was fixing a point behind him. Something apparently terrifying. She huddled up to the tree, her eyes closing to avoid the unbearable, and at the same time uttered a weak “Beware!” in a voice choked by emotion.       <br />
       But the young man had not waited for the warning. An instant reflex made him swing backward the buckled strap of his bag, to divert any potential attack from behind.       <br />
       His move proved to be efficient. The leather whistled in the air and coiled up around a wrist raised on him brandishing a dagger. The heavy bronze buckle violently knocked knuckles, and their owner shrieked in agony. Augustin pulled sharply, and the aggressor cursing wildly, let go of the weapon. The young man unsheathed his sword.       <br />
              <br />
       Armoured in black and wearing a helmet through which his eyes blazed, a stocky character was panting, his arms dangling, all surprised by this unforeseen resistance.       <br />
       “What kind of animal are you to attack so cowardly?” exclaimed Augustin.        <br />
       His adversary stepped back, screaming his rage, trying to locate his long dagger in vain.       <br />
       ‘Come now! I am ready for you!”         <br />
       The man answered with a hiss, his dark gaze glowing under the metal visor, his yellow teeth protruding from his foamy red gums.  He hesitated, assessing his chances against a young and well-trained foreigner.        <br />
       He suddenly made up his mind, threw his hand over his shoulder, and pulled out a slim damascened sword from behind his back. He brought it down slantways on Augustin’s throat. As he anticipated the move, Augustin blocked it with a reverse blow.  The shock was so violent that his blade snapped down to the shell, while his aggressor lost his weapon again. The bulky muscles kept going, his sharp nails trying to tear off the arteries of Augustin’s neck. Luckily, the assailant tripped over and fell, his face flat in the muddy grass.        <br />
       The young man delivered a hard kick to his temple. The vertebrae of the massive neck cracked and the brownish helmet flew off his head, exposing a hideous baldness, ears torn out like an old tomcat’s and the skin of his forehead looking burnt as if with acid.        <br />
       The attacker got up, groggy, evoking a monstrous bobcat blinded by a lantern. Coming back to his senses, he saw his sword swinging in Augustin’s hand like a silver snake ready to strike.       <br />
       The dark warrior did not ask for more and fled, half crawling, half running, stumbling  over obstacles, tumbling down the rocky slopes without turning back, booed by the young lady and her saviour.       <br />
       He finally disappeared from sight in the Chikrua bushes, exasperating the sophore birds.       <br />
       “Thank you again,” said Nadja, still pale with fright. “He was going to stab you and would have slit my throat on the spot. Our heads would now be hanging at his belt, in the Zwölle fashion.”       <br />
       “Nice, indeed… There must surely be a better way to travel together.”       <br />
       Nadja did not smile at his dubious joke.       <br />
       “I owe you my life twice,” she said. “This is quite a lot for just half an hour!”       <br />
       Augustin dropped his sword and sat at her side, his head leaning on the trunk.       <br />
       “My goodness, I truly heard nothing at all! You alerted me just in time!”        <br />
       ‘The villain sprang so fast from the bushes that he left me speechless…”       <br />
       “Thankfully, your eyes were talking for you.”       <br />
       “By the way, who is this foul brigand?”       <br />
       “The man you put to flight is Nardor Botulis, an agent of the Sorteress! Oh no! Rather an employee of the Mediat,” whispered Nadja, as if suddenly struck by an unexpected discovery.       <br />
       “The fortress?  What?”       <br />
       The girl with dark blue eyes looked at Augustin in surprise.       <br />
       “Undoubtedly, you are a stranger to our islands, Signor, for the Sorteress is the most powerful enchantress of the Archipelago. She presides at the Council of the Magdes!”       <br />
       “And may I ask who are those Mag… des?”       <br />
       “Oh, it would take too long to explain this now; we do not have the time.”       <br />
       She got up.       <br />
       “I think I’ll be all right, now …”       <br />
       But she was still holding on to the tree and had to put a hand out for help. Augustin assisted her brushing a light kiss on her fingers.        <br />
       She pulled her hand back gently, her eyes wandering away.       <br />
       “Nadja, you don’t have enough strength to travel on your own tonight.  Why don’t you come with me to the camp where my friends are waiting?”       <br />
       “I think I’ll accept your gentle proposal, but before…”       <br />
       She took out from her pocket a little hand stitched linen parcel, and gave it to the young man.       <br />
       “Signor, I beg you to accept. It is of the highest importance to save lives.”       <br />
       “I would gladly help you, Demoiselle, because I find you very… amiable,” said Augustin, “but I am ignorant about these parts. How can I possibly accomplish any valuable mission for you?”       <br />
       “Wait,” insisted the young woman, “I am only asking you to keep this parcel and post it as soon as you reach an inn, or a port. I’ll give you the few necessary fufes to send it.”       <br />
       “That is not the question, but…”       <br />
       “The man you put to rout is a member of a numerous party. They will catch up with me tonight or tomorrow, and you are my only chance to get this message to its addressee. If you refuse, it would be just as if you had let me be killed earlier. I’ll never have time to pass on the information if I don’t seize the chance that you represent…”       <br />
              <br />
       She tried to suppress a sob and Augustin was sensitive to her emotion.  He kicked away the helmet with its bizarre blinkers.       <br />
       “First things first! You come to our camp, where you’ll be safe among the best people you could ever meet. You will have time to think it over, and if you still contemplate leaving the parcel with me, I will consider it. But, please, tell me more to convince me that I can commit myself wisely.”       <br />
       The young lady traveller shook her head.       <br />
       “No”, she said, her voice more assertive, “I cannot take the risk to endanger your life if by mistake you end up talking too much.”       <br />
       “I am not in the habit of letting words fly away towards those who should not hear them,” said Augustin, frowning.       <br />
       “I don’t want you to take offense but the forces we are dealing with can hear everything.”       <br />
       She looked at Augustin attentively and he upheld her gaze.       <br />
       “Well”,,she sighed, “I will tell you the most important part. Before anything else, remember this name: Olivon Clinus.”       <br />
       “Olivon Clinus?”       <br />
       “That’s it!”       <br />
       “It is already engraved in my memory.”       <br />
       “It is the name of the person you can trust when you arrive in Clotone.”       <br />
       “Is the parcel for him?”       <br />
       “Yes, but I dare not ask you to bring it to him in person.”       <br />
       “It would probably be slower than through the post.”        <br />
       “Oh not really, and it would probably be safer for the parcel.”       <br />
       Nadja took a few precarious steps.       <br />
       “Nardor Botulis was pursuing me for a long time. He had already caught up with me earlier in the middle of the forest. Lying in ambush he struck me when I passed. I would certainly be dead on the spot, if my horse, moved by some precursory sign, had not taken the bit between its teeth, shooting forward to avoid the studded bludgeon thrown at my back. But I still received the force of the blow and managed to hang on by miracle. Botulis threw himself in a chase behind me - but luck was on my side. He was so determined to slay me that he did not see a branch of fanguier across his way. He was unhorsed while I escaped.        <br />
       I was looking for a refuge when I saw a trapper’s hut. I was so shaky, that when I dismounted, I scared my horse and fell, hurting my knee on sharp pebbles. I hid myself for a moment, but when I regained control, I understood my mistake: my assailant would certainly look for me in this place. I planned to climb up a big tree, but when I left again toward the South, the region appeared to be less densely wooded. When I caught sight of the huge cedar, night was falling. It was too late to turn back.  I lashed the croup of my horse so that it would rush forward alone, and cloud my flight.”       <br />
       “A solution out of despair,” remarked Augustin. “A horse left to run never goes very far, and always retraces its steps. It probably guided this Botu…thing back to you!”       <br />
       “I had no strength left in me. And I thought that a little rest would give me a chance to review the situation.”       <br />
       “The idea, in the end served you right because chance made our paths cross.”       <br />
       “Yes,”said Nadja, with a smile. “The Providence of the Great Equilibrium!”          <br />
       Her vivid stare seemed to view him differently.       <br />
              <br />
       “Let’s go back on the path.”       <br />
       Holding and helping each other, the young people reached the track leading to the camp.       <br />
       “One thing surprises me”, said Nadja. “They say the passage to Guama is almost impossible to cross. How on earth did you reach us, young man from the other world?”       <br />
       Augustin told her briefly about his arrival from Guiana, and his encounter with Phial of Atoy.       <br />
       “This name is not unfamiliar to me. This man most likely belongs to a well known family.”       <br />
       “He is of a proud nature and an outstanding guy. Most of all, I appreciate his independent spirit.”       <br />
       “A rare quality,” agreed Nadja, “and cruelly lacking in most of our people,” she added in a princely tone which made the young man smile.       <br />
       “The conformism of the masses is unfortunately a widely spread feature,” he said lamely.       <br />
              <br />
       The mules were peacefully grazing on the bank. They suddenly raised their heads getting somewhat restless. The Indians, more sensitive than their companions to these signs came forward and, recognizing Augustin, saluted him. They did not show their surprise at seeing Nadja walking at his side.       <br />
       “By the Great Equilibrium!” exclaimed Phial, getting up from his stool. “Leave this man two hours on his own and he returns with a fiancée!”       <br />
       “Come on, Signor of Halfway, that was a cheap joke!” said Augustin half laughing, half annoyed.       <br />
       “Oh!” said Nadja, “those rough soldiers’ manners do not shock me. I’m not in the least upset: I have heard much worse in my short life.”       <br />
              <br />
       Pimlic and John suppressed their laughter. The gracious presence had an effect on them. Augustin introduced them and Phial raised his hat and bowed.       <br />
       “To what do we owe the honour of your visit, my pretty maid? I can see by your look that a stroke of misfortune has crossed your path…”       <br />
       Augustin recalled the skirmish and requested that John get the tent he kept folded on his mule for Nadja.       <br />
       The whole male assembly bent over backwards to help the young Clotonese promoted to the rank of ‘Queen’ for the evening.  Rathal and Sandhal worked wonders at grilling spicy Brenèle T. bones and smoking the air with a symphony of aromas.  Coincidentally, Pimlic discovered a flask of excellent old Glone at the bottom of the holsters of his saddle, and opened it without regret under Phial’s mocking gaze.       <br />
       John, curiously losing his awkwardness busied himself around, straightening a cable here, dusting the side of a tent there, and trying hard to make himself useful. Later, he took out a Jew’s harp, which Augustin never knew about, and played some songs from the Minervois, his native land. The magical sound touched Captain-Papa and they didn’t have to beg him long for him to recite two or three of these interminable myths that the Indians recite to put their children to sleep, each verse ending in a lament “Oooÿ!”       <br />
       Nadja, her heart warmed up, applauded the artists. Augustin, all smiles, tenderly looked at her with a touch of reproach in his eyes,      for she had clearly stated that she would be leaving the next day at dawn.       <br />
       “Anyway,” said Phial blowing out circles of smoke, “we have cleared the mystery of the blood stains on the chain in the watch hut. It also confirms the testimony of the Weighty, and the memories of the Eyetree.”       <br />
       “Explain yourself,” said Augustin.       <br />
       “Oh, come on, young man! Did you not pay attention to what I told you about the Weighty? Or to what Sandhal saw?”       <br />
       “Are you talking about these stories of white and black riders?”       <br />
       “Yes. Nothing escapes the attention of the inhabitants of the forest, even if they couldn’t interpret what they saw when they witnessed this young lady of Canemo, right there, dressed in men’s attire and chased by a weird dark rider. But we certainly are still missing pieces to solve the puzzle and understand the reason why this Nardor Botulis attacked you in such a manner.”       <br />
       “I cannot help you in this task,” said Nadja glancing at a silent Augustin, “and you will understand later, I have to be as discreet as possible.”       <br />
       “May I ask you, Young Lady, what business is so pressing for you now?” said Phial. “Wouldn’t it be wiser to come with us to Talkahole, instead of scouring the countryside alone?”       <br />
       “I am grateful to you. But our roads are separating. I have to reach Halfway tomorrow.”       <br />
       “Unfortunately, I cannot deprive our party of any man. Unless Pimlic…”       <br />
       “Oh yes, I wouldn’t mind!” exclaimed the gardener, seizing the opportunity.       <br />
       “Do not worry about me,” interrupted Nadja. “I thank you for the kindness you have shown me, but if you really want to help me, sell me one of your fast chargers. I can negotiate this gold chain around my neck.”        <br />
       Augustin got up:       <br />
       “If you need a horse, it will have to be mine, Mademoiselle. I do not want to hear anything about any price.”       <br />
       “How can I repay your generosity, dear young man?”       <br />
       “By letting me accompany you tomorrow morning to the edge of the woods?”       <br />
       “I grant it gladly. But I’m still indebted to you. At the gate of the city, I will leave the horse in care of the head watchman who already has a few horses to keep.”       <br />
       “If you wish,” said Augustin.       <br />
       “I must now go and rest to be awake and ready at the break of dawn. Let me thank you again my friends, for I have found comfort in you. I wonder…”, she continued, looking at Sandhal, “what you added to my glass of Glone. It is very reviving.”       <br />
       “Nothing,” mumbled the Indian. “Just a pinch of herbs my mother gave me.”       <br />
       “Your mother knows some useful magic,” said Nadja, her slender hand in front of her pretty lips, holding back a yawn.       <br />
       She retreated under the tent and the men looked away discreetly to avoid seeing her shadow playing graciously on the canvas.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       Dawn was lazily breaking when Nadja’s tent lit up again.  A few minutes later, boots on, and strapped up tight in her cloak, she came out, her hair flying in the wind. She bent over Augustin who was still sleeping like a celestial sloth.       <br />
       “Rise up! Young man, if you want to accompany me.”       <br />
       “What … what?”       <br />
       The anguish of a nightmare shaded off, and the vision of the young lady enlightened his drowsy features. He got up right away and went to saddle the horse chosen for Nadja.       <br />
       “Be careful,” he said. “The animal is nervous. He doesn’t like brambles.”       <br />
       “Do not worry, horses are my friends.”        <br />
       She stroked the rubber chin of the horse, who immediately hypnotized, flickered his ears in approval.       <br />
              <br />
       Later on, they were riding side by side, Augustin on a mule. They passed again through a hollow path, bordered by trees frozen in desperate postures, and continued toward the dark canopy of the Wyndoorian forest, misted over in clouds that had settled there in the night.       <br />
       “Listen, Nadja, I’m going to be frank with you. Your company is precious to me and… I would like to meet you again. I’m worried about you… hardly glimpsed you disappear so suddenly in the midst of all those dangers…”       <br />
       “Life is made of encounters that cannot be followed up,” she said sadly, “but can we fail in our duty?”       <br />
       “I don’t know,” mumbled Augustin, “probably not.  But can we avoid unique and valued encounters?       <br />
       The young lady smiled.       <br />
       “Forgive me, but it might be a little romantic to expect something when our destinies only just crossed each other…”       <br />
       “Are you engaged, Nadja? Is your heart taken?”       <br />
       “No,” she answered quickly, “but…”       <br />
       She kept quiet and then resumed:       <br />
       “We have to carry on with our lives. And then…we might meet again.”       <br />
       “Life is so short, most of all in the course of adventurous lives like ours. Other existences reach their peak and then wither and pass too.”       <br />
       “Let’s keep hope!”       <br />
       “Hope!” retorted Augustin in an elegiac mood, “why should we substitute you for the delights of the present?”       <br />
       Nadja interrupted him abruptly, shivering.       <br />
       “Hush! Something is happening! Can you feel it?”       <br />
       “No! But yes… maybe the wind…Everything is shimmering around us…”       <br />
       “Not only the wind.”       <br />
       Nadja could interpret the signs in the atmosphere like a sailor sensing a storm. A humming could be heard everywhere, shrouding everything, shaking the foliage around, like a giant windmill. Then, the phenomenon died off as quickly as it had appeared.       <br />
       What was that?” whispered Augustin, becoming prudent.       <br />
       “I really don’t know. Maighty is an island as mysterious for me as it is for you. I feel more at ease in the hustle and bustle of Clotone than in the middle of the unforeseen tantrums of the wilderness of nat…”       <br />
              <br />
       A sudden night fell upon them. The wind came back, howling more fiercely; the bushes rose. Two articulated columns appeared armed with long claws, which clapped themselves around Nadja’s cloak. She was snatched up from her mount towards the sky. Daylight returned while Nadja’s screams diminished in the distance. Without thinking, Augustin threw himself on the broken branches, in the direction from where she had been abducted. He just had time to catch sight of a flying dark mass receding beyond the distant trees. And under it, the lighter minute patch of Nadja’s cloak.       <br />
       With the energy of despair, he persevered, forcing his way through the puddles, climbing the giant roots of the Canipores, pushing aside the thorns of the Fragans, and ravaging the filigree of the Chikrunas. But he was soon out of breath and kneeled down, overwhelmed.       <br />
       A grey object swinging in the wind was coming down towards him. It lay on a giant thistle: a fluffy feather, larger than Moses’ basket, cupped like a nutshell. It reminded him of the ostrich plumage framed in his old uncle’s office. This memory linked to the naïve painting over a counter of Halfway:       <br />
       “A crocaster!  What a monster!  At least a twenty-foot wingspan.”       <br />
       Augustin got up in a powerless rage.       <br />
       “It will devour her, or bring her back for its babies to peck at. I have to find its nest!”       <br />
       He moved ahead, ignoring the sharp lianas lacerating his clothes. He reached a piece of stony ground rising by degrees through basalt rocks with meagre Agras growing sinuously through their cracks.       <br />
       “If I am lucky enough, this monster’s nest cannot be far,” he thought, climbing on a more elevated block and looking for the slightest clue.       <br />
       “Over there! The scarf!”       <br />
       Towards the sunset, the peak of a dead Agra had caught the red cloth like a banner flapping in the wind.  He climbed up, grabbed it and buried it under his shirt.       <br />
       Not far from him a pile of entangled branches as large as a          haystack was boxed in between fallen rocks covered with whitish faeces.       <br />
       “Hellandam! The nest!”        <br />
       Augustin pinned himself on a rock face and crawled up to the animal’s crude bed. But the place was desolate and the stench suffocating.        <br />
       His eyes stinging, and doing his best not to throw up, he inspected the site. A freezing breeze was howling, making even more sinister the sight of the bloody remains, the bits of bones and broken shells, feathers mixed with faeces and entrails. The mummified cadaver of a chick as big as a colt proved to him that it really was a crocaster’s habitat. But there was no sign of any living bird, or of a recent human prey, dead or alive.  Maybe this nest did not belong to the abductor bird.        <br />
       Augustin slipped through the rocks and prudently explored its surroundings, but he did not find any other clumsy construction. Ignoring the abominable smell, he went back to his first discovery. The site was now adorned with bright shades of ochre, and shadows of carcasses were projected on the cliffs all around, displaying a nightmarish vision. Augustin noticed a glittering in the eye socket of a human skull on a jutting shelf. He approached and saw a ring glowing in the rising sun.  He took it and looked at it carefully. It was gold, and two initials were engraved. NB: Nadja Benjou.       <br />
       He had no time to ponder. A tremendous shriek exploded, as a sheet of metal torn by huge cutters. Augustin looked up and saw, outlined against the sky, the silhouette of a gigantic bird. The raptor’s head was proportionally much bigger than the head of the falcons of his world. Especially the jaws at the base of the beak, they were jagged with teeth like a wood saw.       <br />
       Augustin stood rigidly on the ground, remembering that the keen eye of an eagle is more attracted by movement than by the shape of a living being. Seen from the sky, was he anything more than a bag of rags among the other scraps?       <br />
              <br />
       The giant winged creature did not spot him. His eyes like saucers under their feathery eyebrows, were gleaming with anger.       <br />
              <br />
       Hope and anguish filled Augustin. Left by the nest, maybe Nadja, taking advantage of a moment’s inattention from the beast, had escaped after leaving her ring as an indication of her passing here. Maybe she was crouching not far from him in the bush, thinking like he did.       <br />
       But why was he blaming himself so much? After all, she was a stranger.  But his pride was hurt. He had failed in his role of protector. And that was not all. He had to admit that Nadja’s charms had a strong effect on him. This emotional encounter so suddenly interrupted by such a monstrous eruption, left him sorrowful and empty.        <br />
              <br />
       But what could he do? Nothing much, just avoid getting caught, wait for the bird to grow weary and hope that the young lady escaped, if however she had not already been gobbled up.       <br />
              <br />
       The Crocaster finally flew away, hurling from time to time its shrill scream of disappointment. Augustin got up and moved toward the East. He would necessarily have to cross the path to Talkahole.  With late evening, the forest was filling up with strange noises, but the hardened adventurer that he was knew that human aggressors could be more silent than shadows. Finally he was happy to see the faint glow of the camp.       <br />
              <br />
       “We were worried,” scolded Phial. “Another quarter of an hour and I was ready to go and look for you.”         <br />
       Depressed, Augustin recalled for them Nadja’s abduction by the Crocaster.  He showed them the ring and shared with them the hope that she was still alive. However he never told them that he had kept her scarf.       <br />
       “You did your best,” said Phial, “and going on a search party right now would serve no use. Later on, we will try to flush out the bird with the Indians. We need time to prepare the hooks to harpoon it.”       <br />
       “Thank you, my friends. In a way, I hope we don’t find her, and that she has escaped.”       <br />
       “Maybe we’ll meet her again in Talkahole,” said Phial. “The Crocaster, you see, is more frightening than really ferocious. It likes to bring back living prey to its nest. And there it often lets them escape, because it immediately flies back to hunt again. Its chicks, as greedy as they may be, are almost blind and very awkward.”        <br />
       Phial pulled his hat over his eyes, and disappeared in the undergrowth to look for Fragan thorns good enough to make the weapons intended to pierce the flesh of the beast to slaughter.        <br />
       Around the fifth hour in the morning, Augustin, Sandhal and Phial, wearing light hunting gear, rolled the ropes with the Fragan hooks around their waists. They quickly found the crocaster’s hideaway, but after a careful search, they did not discover any more clues than those found by Augustin the day before. They drove out a flock of goats which bolted off, not waiting for a lost arrow. Reinforced by the idea that the young Clotonese had been fortunate enough to survive, they returned to the camp, and took a hearty sustenance.       <br />
              <br />
              <br />
       V. Tales of Talkahole       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       This time, it was Pierre who interrupted Tabiraho :       <br />
       “Could you tell me what their ‘solid meal’ was made of ?”       <br />
       To his surprise, the story-teller did not answer. He was laughing his head off, ending in coughing fits.       <br />
       “Ah!” he finally said with tears in his eyes, “you must be really hungry to ask such a question. I am happy that your appetite is back, that guardian of good health. I can serve you a plate of rice accompanied by bananas and star fruits. But I cannot satisfy your curiosity because Captain Papa did not pass on this souvenir.”       <br />
       “Let’s go for rice with bananas, dear Tabiraho, and I will wash it down with a lot of Rum from the Twelve Rivulet;, it has helped me to survive so far and I have more questions for you…”       <br />
       “I always thought that the Whites must have been crossbred with mangooses. So insatiable is their curiosity,” sighed Tabiraho.       <br />
       “What was Nadja’s complexion?”       <br />
       Looking at Boucquard’s hue of dull red brick, Tabiraho was shaken by another fit of laughter convulsing his old frame.       <br />
       “Well, she was motley”, he said at last, “with capricious colours like many people in Guama, young man. But she was obviously trying to show a variation of delicate tones, for she belonged to the upper class and it was their way of distinguishing themselves from ordinary people.”       <br />
       “This stupid contempt for skin colours had then infected that world as it had ours,” said Pierre sadly.       <br />
       The old Indian shrugged his shoulders and continued.       <br />
       “When there are no natural visible differences, people are capable of inventing some: like our neighbours, the ancient Narawakos who used to tattoo the faces of their aristocrats with such beautiful designs, so deeply branded in their skin, that they could make the common people believe  that they were irrefutable signs of their divinity.”       <br />
       “Anyway, I am troubled about the idea of Augustin Coriac’s sweetheart being imbued of a racist conception of society. Have you seen where this madness is leading us in Europe?”       <br />
       Tabiraho nodded his head like a China maggot.       <br />
       “I know and I am very sad for you and for the world. However, you must not judge Nadja with the eyes of a modern European. She probably considered her choice of colours as the expression of a fine art, an intimate aesthetic sense of dignity. This did not imply in any way considering the others as inferior. More so, since the palette of shades was so rich that anyone could personalize himself rather than fit into any rigid social mould, a uniform scale.”       <br />
       “That is a reassuring possibility,” concluded Pierre, drying up his bottle.       <br />
       One of the Tabiraho women caught it – probably to use to pickle some peppers - just as he was going to throw it in the backwater.       <br />
              <br />
       Pierre did not really like Tabiraho to lecture him.  He felt as if he had returned tothe school bench, something he never liked, except that the teacher today, instead of wearing a grey suit with a string for a tie, was naked with ritual scarification all over his body, wart hog teeth through his earlobes  and a copper ring in his nose.  But if he closed his eyes, and if it wasn’t for the Indian’s rasping voice, he could believe that he was the professor.  Where did all his knowledge of science and wisdom come from?  Had he been educated by an anthropologist staying in his village? It was said that a certain Claudius Lève-Trousse - probably a Belgian - was strolling in the region between Biriri and Nambikidows, gathering information to write a two-thousand page book on the Northern Amazonians by just admiring the landscape.   However that may be, Pierre Boucquard preferred Tabiraho as a storyteller. The old Soroakl had only to resume the thread of his tale for the Frenchman to forget about confounded material contingencies while the succulent  plate of rice, prepared by the youngest wife of his host steamed lazily away before him, getting cold.        <br />
              <br />
       °       °       <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       After breaking camp, said Tabiraho, the group moved on a straight line on the oriental hillside of the plateaux defending the access to Mount Wyndoore.       <br />
       Following behind, Augustin, sullen, was holding the scarf to his face, negligently inhaling its fragrance.  He was wishing that Nadja had really survived. He had set at the pommel of his saddle the metal helmet left behind by the man in black, after the fight.  Angrily fixing the empty stare of the visor, he swore that he would take up the challenge. Nadja’s enemies were now his own. His quest for the Doors of Time will take second place now for a very good reason. Funnily enough, his resolution eased his heart. He spurred on his mount which started to trot, avoiding the pebbles with dexterity.       <br />
              <br />
       In the afternoon, as they thought that they were reaching the bare slope climbing to the summit, the company found themselves in front of a rift.  The gorges of the Arioso had dug the  meanders so deep that one lost all hope of being able to march up to the other side. To make matters worse, this desperate feeling was aggravated when they understood that the narrow cornice -of which the twisted bends were running down below, under impressing projecting shelves-, was following the Arioso downstream, forcing the travellers to move back about 30 miles to the East, further away from the base of Wyndoore. As they had no other choice to reach the other bank, they held back their resentment against nature.  And they were soon rewarded when, on the other side of the ford, they discovered Talkahole on the wing of a sheltered valley.         <br />
              <br />
       The village was minute.  No more than forty houses huddled together, not forgetting the inn, the town hall and the bell tower.       <br />
       On closer observation, the buildings were strange.  Built on three or four levels with stones of different colours, they displayed vast windows, all located on the last floor.        <br />
        Phial explained :       <br />
       “ Talkahole, my dear friends, is used as a refuge by the foresters, the hunters and all those who venture in this area.  Apart from the primitive hostelry, a post-office and a general store, this place is inhabited by a bizarre community of secular monks who call themselves poets. Those people, around fifty of them, coop themselves from ‘marginals’ coming from the whole archipelago. You will see them in the streets wrapped up in dark blue cloaks. They assemble here for the quality of the thinking weeds growing around, which allow them to hold dazzling conversations.  They try to captivate the passers-by and to hold them back as long as possible. I, myself, got caught into a discussion which lasted 48 hours, without realizing it. I can assure you that they fervently spend their whole life building castles in the clouds. Sometimes, travellers, fascinated, remain in Talkahole, indulging in those weeds. Their life is then shortened, because they have a tendency not to eat anything else, and to converse day and night. I have seen some faint from starvation right before my eyes, still uttering an ultimate logical objection.”       <br />
              <br />
       Augustin smiled, “We must hold our tongues and keep our ears shut.”       <br />
       “That will be more difficult than you think, Signor Augustin!”       <br />
       “We’ll see, my dear Comte,” said Augustin, not sparing the title due to their guide.       <br />
              <br />
        Few people were wandering through the small streets of the village. A sole chair bottomer was sitting against a pillar on a square, where a trefoil fountain gurgled.       <br />
              <br />
       They finally fell back on the tavern “The Golden Gigastome”, obviously in full swing, judging by the number of horses and mules attached in lines like onions in front of a munch-manger stuffed with straw.       <br />
       As soon as Pimlic opened the door, the company was swallowed into a smoky room by the hubbub of a crowd.  Nobody took notice of the newcomers. At each table passionate conversations were going on, washed down by swigs of foamy glone.  A busy waiter showed them a corner under a beam where schniarck bones and bundles of garlic were hanging.       <br />
       They squeezed themselves on two benches, leaving the only chair to Signor Phial, whom the innkeeper soon came to welcome, a delighted expression on his face and a dish towel on his arm.       <br />
       “Ah, my dear Signor, I see you are coming back with a numerous company. You even managed to unhook a few Indians from their trees, and you found two foreign magus covered in leather…”       <br />
       “Do not be so impertinent with my companions, Malandron,” cut Phial without excessive harshness. “What’s new in Talkahole?”       <br />
       “Just routine, your Excellency. Last week, there was an imogre hunt and, of course, they all came back empty handed but happy nevertheless. Two rossiflards and three schniarcks found their way to their game bags. Better than nothing!”       <br />
       “I hope they paid the tax!”       <br />
       “Oo,” said Malandron, “of course. But you very well know that for one group who pays his legal fees, three avoid the inn and pay nothing…”       <br />
       “So that in the end you have nothing in your coffer for the legitimate tax collector of this place, that is to say the Signor of Halfway.”       <br />
       “But,” the tavern owner added quickly with a larger smile, “you are always welcome, you and your friends, in the best room we have, and for the best meal prepared as always by my sweet Lantagnelle, and for as long as you wish to remain in my humble abode.”       <br />
       “I know, I know,” sighed Phial. “That’s why I am not holding anything against you, Malandron, although you fleece me like a hen.”       <br />
       The man pulled a sour face. He passed his temper onto his valet and with slaps to his head, ordered him to prepare the ‘Governmental Suite’ for these gentlemen, and to rub down their horses in the private stables located in the backyard. Then he took their orders for dinner. The list of dishes that they wanted was so long –without taking John’s orders into consideration - that his obsequious smile slowly turned into an expression of vexation so touchingly truthful, that Augustin and Phial burst out laughing.       <br />
       “And we will most probably want more tomorrow morning,” said Phial to rub it in. “The good air of the mountain  frequently opens the travellers’ appetite.”       <br />
       The supper went on gaily. They clinked their glasses many times, once in the honour of the beautiful missus, Lantagnelle, who was circulating among the tables, cleverly avoiding the pinches and the well-aimed slaps.        <br />
       When it was time to smoke the choulcave pipe, while John and Sandhal were already asleep on their benches, a tall bearded man dressed in a long blue robe came to sit down at the strangers’ table.       <br />
       “I am Blavarian Metaphos, citizen of Talkahole”, said the man pompously.  “ Please allow me a few minutes of your time…”       <br />
              <br />
       “Go straight to the point, Master Blavarian!” grumbled Phial, “I have already evoked your glorious deeds to my friends.”       <br />
       The tall man puffed himself up, passing his hand over his chin to undo the rebellious knots in his beard.       <br />
       “I advised them to keep far from you if they don’t want to fall into an incurable state of lethargy, continued the unruffled gentleman, displaying his bad manners by setting his booted feet on the table.       <br />
       Metaphos did not stop smiling, but imperceptibly batted an eyelid.       <br />
       “Oh, philosophy is less dangerous than going to war, Signor Phial…”       <br />
       “That is to be seen. Villacopes have started massacres for reasons they believed to be truths engraved forever in heaven. But I will not discuss this any further with you, because in some way, you have already managed to drag me into a pointless debate!”       <br />
       Master Blavarian emitted a musical giggle and turned himself to order glone all around.       <br />
       Nobody refused.       <br />
       “He is rather friendly, your philosopher,” whispered John opening an eye.       <br />
       “You sleep rather lightly,” remarked Pimlic.       <br />
       “I have to watch over Augustin,” answered John falling back in a doze his head between his hands.       <br />
       Augustin was absent-mindedly listening to the conversation, his eyes wandering over the crowd, trying to find some clue calling to mind Nadja or at least her pursuant. The young woman had spoken about an army of foes, and an army usually wears uniforms and insignia. Maybe a spy, a member of the gang, would be wearing a black jerkin like the one worn by Nardor Botulis, or maybe his mount - the same kind of purple halter with octagonal nails. In fact, he should have started by inspecting the stables.       <br />
       He excused himself, but nobody paid any attention to his departure, because Master Blavarian had managed to captivate his companions’ attention with the story of a treasure recently lost in the gorge of Arioso after the collapse of a bridge caused by the passing of a convoy of travellers from Zigone.       <br />
       So, the wise ones of Talkahole fascinated the visitors with such trivial episodes before engaging them in more speculative conversations.       <br />
       Augustin reached the massive counter, shaped like a horseshoe in the centre of the saloon. Behind it, a long staircase plunged down steeply into the glowing darkness from where young kitchen boys were briskly ascending, carrying steaming dishes.       <br />
       “Braaa! The Kitchen of Lucifer!” thought the young man. His eyes caught a flaming red haired young woman sitting on a high stool at the opposite corner of the bar. She seemed to be talking to herself, a strange smile on her lips, and a faraway look in her eyes. Listening carefully, Augustin heard her singing softly, without worrying about the hubbub drowning her voice.       <br />
       He approached Malandron, busily washing the mugs of glone, and inquired about her.        <br />
       “That’s Mazine Tikal, our nurse. She’s heart-sick,” explained the inn-keeper in a confidential tone of voice.  “She lost her man. She was passionate about him; that’s why her song is so sad tonight. But tomorrow she’ll be better,” he added, winking at Augustin.  “If you stay, you will witness the rebirth of the Phoenix as soon as she recovers her inspiration. What a voice! Mark my word!”       <br />
       “Does the name ‘Nardor Botulis’ ring a bell for you?” asked Augustin bluntly, watching for his reaction.       <br />
       “No, nothing at all,” the fat man answered with a total lack of concern. “Anymore questions, young man?”       <br />
       “No… but yes…did you see a young lady dressed in men’s attire, and looking rather anxious?”       <br />
       “Hmm,” thought Malandron, “we see a lot of people passing, but I would certainly have noticed a young woman in men’s clothes. Let me ask my wife. Wait a minute.”       <br />
       Still wiping a large vermeil cup, he hailed a waiter and ordered him to bid his mistress come. As a ship in high seas, Lantagnelle holding a crater of wine on her heap, pushed her way through the crowd to join her husband, and smiled at him with all her large pulpy mouth.       <br />
       “Yes my noble husband?”        <br />
       “This young man wants to know if a girl dressed like a man was seen, and from what I understand, she would have been in trouble.”       <br />
       “No. Nothing of the sort.” said Lantagnelle, literally swallowing Augustin with her eyes. “But,” she added laughing, “you should talk to Mazine; she has just lost a young man looking like a girl.”        <br />
       Malandron chuckled before scolding his wife:       <br />
       “Slanderous woman! Can’t you show some respect to our hosts!”       <br />
       “All the same,” continued Lantagnelle, “it is the fear of Mazine which made the young disciple disappear for three days. He was so disturbed by the idea of going to bed with the muse, that he fell in the river and had to nurse a cold at home, blankets up to his nose!”       <br />
       “How do you know about this, woman of perverse imagination?”       <br />
       “I know everything, my honeyed cream-puff,” she said, smacking a noisy wet kiss on her husband’s aquiline nose.       <br />
              <br />
       She then turned her back to him and went away, swaying her hips from side to side. She lost herself in the swell of raised hands, followed by a torrid whiff spawned by the deprived hunters and their bulging eyes.       <br />
              <br />
       “Isn’t she gorgeous, my Lantagnelle?”       <br />
       Augustin sincerely approved.       <br />
       “Certainly! You are very lucky, Mister Malandron. Can I ask you one more question?”       <br />
       “Go ahead, my dear!”       <br />
       “Any idea where I can leave a parcel to be sent to Clotone, through the post, by the quickest way?”       <br />
       “Of course. You can leave it to me, but not tonight.  Tomorrow morning, I’ll be on duty between eight and nine before the mail collection. This way, I won’t have to keep anything of value. This could attract shameless thugs who would leave me with a portion of bumps and scars followed later by a second serving of blows from the unhappy customers.”       <br />
       “I understand.”       <br />
       “Now, it’s my turn, young man, to ask you a few questions.”       <br />
       “Go ahead!”       <br />
       “If your company intends to reach Clotone – should I believe the rumour - why on earth would you want to use the post, which, without any doubt, will take just as long going through the most mazy waterways, and this at the risk of losing objects at each port of call?”        <br />
       “I did not know.”       <br />
       “We also have an air service with the great balloons of the Villacopat.  It is much faster, but your parcel will be opened by the agents of Governor Mungabor - doubly risky if it is an object of any market value, it will probably be confiscated or shared among those weird custom officers. If it has no value, those bandits will destroy it in a fit of pique, or will hold it as evidence in a lawsuit for subversion.  No, on second thought, I would not advise you to use the villacopal aerostat.  Now, young traveller, I have to leave you. Look at them! As soon as you stop watching over these scoundrels, they stop functioning properly, and the clients are waiting.”       <br />
       The stout man stepped down to the kitchen inferno, and his stentorian voice boomed from the depths.       <br />
       “Pack of breeloques ! Get busy if you don’t want to replace the cabrits on the spit!”       <br />
              <br />
       Augustin came out for fresh air and took a few steps on the square surrounded by opulent-looking houses, their half-timbering bending over him like protective matrons. The chair bottomer had left. The giant mountains of the east, probably the Wyndoore massif, were turning blue. Very high in the sky, he perceived a flock of Weighties flying home to their hospitable forests to the North. Was Chbaoum Achoupf among them ?       <br />
              <br />
       The young man sat at the edge of the fountain, distractedly looking around. Then, he decided to take a walk up and down the maze of small deserted streets. His steps resonated out of beat on the cobblestones and as he looked over his shoulder, he saw a little boy in a blue tunic following him, his head wrapped with a large turban. Augustin continued his roaming, checking out of the corner of his eye to see if the child was still there; he was.       <br />
       He took the first street and hid under a carriage entrance, lying in wait for the boy.       <br />
       Not in the least disconcerted, the child came straight to the door, and spoke very fast in a tiny little voice:       <br />
       “Mister Augustin! I must speak to you: I got a message from Nadja. She is well. She wants me to tell you that she has reached Halfway, safe and sound. You must be very careful with Nardor, and most of all, beware of the merchants at Mortangle. Did you hear me?”       <br />
              <br />
       “Yes,” said Augustin, coming out of the shade. “But did you, yourself, see Nadja…”       <br />
              <br />
       But the little boy had darted off, running as fast as his legs could carry him through the labyrinth of alleys. His quick steps resounded  from all sides at the same time. Augustin gave up his pursuit.        <br />
              <br />
       The news - which seemed to be the truth - made him happy. If he talked to Phial, he could send a messenger bird to Halfway and organize some discreet protection to help in the young girl’s escape.       <br />
              <br />
       On his way back to the inn, he wondered why he must distrust the people of Mortangle. Were they to be linked to the black rider? He would certainly have to learn more in order to unravel the web of mystery surrounding Nadja.        <br />
       He went to the stables and inspected the horses; nothing was worth noticing there. Through a little back door near the kitchen, he entered the saloon and joined his company at their table. They were still captivated by the discourse of Master Blavarian. Even John, whose eyes were as wide as saucers, showed the extraordinary interest which the speaker had awakened in him.  With nothing left to do, Augustin sat down, ready to put up with boredom.       <br />
       “… and when they opened their caskets, the citizens of Languiche were greatly surprised,” Metaphos was saying,  “to discover that they were full of…”       <br />
       “Twenty gold Fufes!” exclaimed John eagerly.       <br />
       “Not at all, my good man, twenty… pointed winkles!”       <br />
       “HOW COME? WINKLES?” shouted an indignant John shifting the table with his belly. “But there never was any mention of winkles!”       <br />
       “In a sense, yes! Do not forget that the holders of the treasure were fishermen on the coast.  And in these days of scarcity, they collected almost anything.”       <br />
       “Yes, but the treasure!” screamed John; “Mother of God! the treasure…”       <br />
       “The treasure was in the coffer. I did not tell you what was in the Languichers’ caskets.”        <br />
       “Indeed, not,” admitted the colossus, falling back on his chair. “Are you trying to say that there was some fishy trick?”       <br />
       “I don’t know what you call fishy, Signor stranger, but a nasty trick for sure.  Not performed by the fishermen, I must add.  The village simpleton who had been chosen for what he was, had to take the coins from the coffer, and so is the one responsible. Instead of taking a handful of gold coins, he took a handful of winkles and dropped them in each casket, while tinkling some metal charms in his pocket at the same time. Following orders of the Magistone, the villagers closed their caskets without checking. A week later, no one dared to admit what they had found, for fear of being taken for idiots by everyone.       <br />
       The story was covered up until the public rumour had it that the simpleton, who had disappeared for months, had been seen in the Capital buying dozens of slaves. They investigated and the disturbing tale came out to be real: the Idiot had become the richest man of the city.”       <br />
       ‘O Furunculous bastard!” exclaimed John beating his forehead. How is it possible to hide your cards so well! I certainly wouldn’t be able to do it!”       <br />
       “That’s for sure my boy,” said Augustin spitefully..       <br />
       “I have seen worse on this same island,” added Phial, “but I will not call names.”       <br />
       “Enough of mediocre stories,” cut in Blavarian, waving his sleeves. “Signor Augustin being back, I would like to dedicate a little fable to him. I heard it from a merchant who had sailed to the other side of the world.”        <br />
       “Why not indeed?” said the young man, amused.       <br />
       “Here it is: one day, a master and his disciple were crossing a mountainous region. A thick fog rose, and the disciple panics.        <br />
       “O Master, we should have reached the Chiton monastery an hour ago. I think we are lost. Where are we?”       <br />
       “We are here,” quickly answers the master.       <br />
       And Blavarian kept quiet.       <br />
       After a while, John got stirred, rubbing the hair of his calves.       <br />
       “What’s the trick? I just don’t get it.”       <br />
       “There isn’t any, my good John. Just a lesson the storyteller wants to give us. He puts forward the notion that it is useless to travel with such zeal when we can be happy where we are.”       <br />
       “That’s true,” said Phial, “except in a cedar forest where weighties are falling down.”       <br />
       “Or between the arms of an amorous eyetree,” sighed Sandhal.       <br />
       “Or in a crocaster’s nest,” added Augustin.       <br />
       “Not to say anything about the closeness of a smelly Ribodol,” stated Pimlic.       <br />
       “Who is Ribodol?” asked Blavarian frowning. “I think I’ve already heard that name.”       <br />
       “Oh,” said Pimlic, “a simple inhabitant of Halfway.”       <br />
       The Indians, not wanting to be left behind, added the Great Dragon to the list of places where it was not really pleasant to linger, and where, consequently, the wise man of the story could not have pronounced his maxim.       <br />
       A good loser, Blavarian admitted that even the greatest wisdom was relative.       <br />
       “However, the traveller from the Orient had told me another anecdote. Tell me what you think of that one, hmmm? Once upon a time, two monks on their way to wisdom had to cross a river. A pretty woman arrives and asks for their help. One of the monks takes her in his arms to ford the river. The other grows gloomy and does not speak anymore for the rest of the trip.       <br />
       “What is troubling your heart, my friend, to pull such a face?” finally asks the first one.       <br />
       His companion expresses his resentment:       <br />
       “Don’t you know we are not supposed to touch women?”       <br />
       “Ah,” replies the other one, “we have left the woman by the bank of the river almost two hours ago, but apparently you’re still carrying her.”       <br />
       Blavarian proudly crossed his arms and waited.       <br />
       “Well,” said Phial lighting his pipe, “this kind of yarn doesn’t impress me much. Basically, the one who is supposed to be wise is the one who thinks that carrying a woman across a river, even if she is pretty, is no more than carrying a bundle. If it had happened to me, I would have left my grudging friend, and would have carried the lady all the way to her home, with her consent, of course.”       <br />
       The Signor’s repartee having brought a joyous approval, Master Blavarian coughed and scowled. But he did not give up.       <br />
       “Let’s not hesitate to go beyond the decorum as it appears to please this company: One evening, a master takes his disciples to the brothel. One of them is embarrassed and runs away. The master, surrounded by prostitutes but chaste, is laughing at him…       <br />
       “So what!” interrupted Augustin. “What did the master want to prove? That his virility could resist all temptation? But what, if he did not have any virility?”       <br />
       “It is excluded,” stammered Metaphos Blavaria, “… it is excluded in this kind of story, as I’ll prove it right away with the next one… Another night, the same master fell in love with a courtesan and declared his love.”        <br />
       “Fine,” she replied, “I can contemplate satisfying your desire, but first you must ascertain your love to me by sleeping outside my window for 99 nights. On the hundredth, I will be yours.”       <br />
       “The master accepts. He comes the following 99 days and nights. But the night of the hundredth day, he does not come back and will never come back. What is the master saying?”       <br />
       “Oh, who cares?” said Phial, annoyed. “We do not know if the master is still tormented by desire on the hundredth day. If he still is, he must really be stupid not to surrender to the beauty. But if he does not, no-one can praise him for staying away.”       <br />
       Blavarian got worked up.       <br />
       “You understand  nothing!”       <br />
       At that point, a skinny young man sitting in the background and hitherto unnoticed, with long shiny black hair and dressed in the same toga as Metaphos, took the floor and said :       <br />
       “Drop it, Master, you know how Signor Phial loves to answer quick as a flash. Let the legend work its way slowly during their sleep…”       <br />
       “You are right, dear Trophilogus, I was going to lose my temper. But…,” he added, smiling at the ambiguous feelings appearing on the faces of his constrained listeners, “I’m not ready to throw in the towel.”       <br />
       “There, here is a new one you will surely appreciate: one day, a disciple, enraged at not being able to equal his master, approaches him from behind and shoots an arrow at him.  The master turns around in a flash and shoots an arrow back which splits the student’s one in  half. He starts again faster but the master’s arrows break all his arrows in half.  Comes the time when the master has no arrows left in his quiver. The disciple believes that he has won and flies an ultimate arrow at his disarmed master. But the master lets out a vital scream, so powerful that it breaks the disciple’s arrow in half. The young man falls at his feet, prostrating, crying and begging his master for forgiveness, abandoning himself to his mercy.  The great master falls at the feet of his disciple, crying and begging for forgiveness… . What is the master saying, my friends?”       <br />
       This time, the company kept quiet. That perplexity pleased the wise Metaphos who rubbed his hands and drank melisse in great gulps.       <br />
       Suddenly, Captain Papa rose up like a spring:       <br />
       “It’s not a real master! It’s a mirror which gives back to the disciple his own image!”       <br />
       “Probably right,” added Augustin and John, to back Captain-Papa who seemed so proud of his proposal.       <br />
       “Not bad,” said Blavarian, “but you’re wrong. Come on, try something else…”       <br />
              <br />
       “Well,” said Phial, “the master wants to prove he is still the master whatever the discipline: defence or begging. Thus the best way to become a master is to do nothing, in order not to be challenged.”       <br />
       “Very good,” said Blavarian. “You have greatly improved your mastery of masteries.  Just go a little further…”       <br />
       “I would not dare challenge a master like you, Blavarian. I am just thinking of a little nap.”       <br />
       “Distressing,” hissed the storyteller, stooping his shoulders and sticking his nose in his glass. I wonder if they really deserve my wonderful repertoire.”       <br />
       “Of course, they deserve it,” said the skinny novice behind him. “But you know that the riddle is not easy: that victory or defeat is of no value to a real master.”       <br />
       “You are right, my son! I always forget that my hosts have a lot to learn before they can climb up a few steps on the ladder of enlightenment. But I cannot help feeling some despair when I consider how long it will take.”        <br />
       His eyes were watering and his posture became so humble, that the Indians bent over the table to comfort him.       <br />
       For a moment, the crafty Blavarian pretended to be inconsolable, then he got his breath back and launched himself one more time, before Phial could stop him.       <br />
       “Long ago, a purse snatcher, married to a tavern keeper in Bois Caïman, killed a young couple on honeymoon to strip them of their money. Disgusted by his own crime, the scoundrel, though a hardened criminal having massacred many passers-by,  decided to end his days.  As he was going to slit his throat,  he was held back by religious scruples, and chose instead,  to visit a master and ask him to decide his fate. The master, to ward off his suicide, told him: ‘You have many days left in your life to pay for your crimes and do good instead of evil.’ The former bandit was wondering how to redeem himself. As he passed through a village, he noticed that the inhabitants were separated from their fields by a very dangerous swirling river. A frail footbridge linked the pastures to the houses but it had to pass around a huge vertical and smooth rock in the middle of the wailing waters. Often a peasant or a whole family fell in the river and drowned. ‘Ah,’ lamented the villagers, ‘if only we could dig the rock, we could build a solid bridge and we would have no more deaths. But this rock is so voluminous and so hard that no one has ever managed to cut into it.’       <br />
       ‘Leave it to me,’ exclaimed the repentant bandit. He went with a pickaxe and started to dig out the rock. At the beginning, everyone laughed at him. Children were teasing him by throwing small pebbles at him. After six months, he had dug a meter deep and nobody was laughing anymore. The villagers brought him batata and topi tambu, so he would survive.  Years passed and the former murderer had become a respected wise man. Every year, the tunnel moved further into the rock. The man grew old but not for a minute did he stop his work, except for a few hours sleep.       <br />
       One day a knight arrived at the village and wanted to kill him for he had recognized in him the thug who hd been plaguing his master’s territory. The crowd of peasants wanted to protect their benefactor whose forfeit was of no importance to them.  The quarrel got inflamed and a massacre was about to be carried out when the old man surrendered to the warrior. However, he made an ultimate plea: ‘Let me at least accomplish my task which should not take me more than a few months.’ Impressed by the work, the reputation and the humility of the wise man, the young knight agreed to grant him temporary  mercy.  He could not stand to remain idle, so he joined the old man in his task. In a few weeks the two workers had almost reached the other side of the rock. One evening, the knight’s pick broke through the last obstacle, and the old man gave himself up to him to be put to death.  But the latter spared his life and decided to accompany him on the road in search of wisdom.       <br />
       “A very edifying tale, indeed,” said Phial. “I suppose, the next step will be when the old man carries a woman through a ford. So we could hear the same story all over again…”        <br />
       “Not to mention the fact,” added Augustin, “that the knight  worked much faster than the old devil, but did not get the glory, which also explains why he turned sour during the arrows exchange affair…”       <br />
       “Yes,” said John, who went one better, “and I understand now why the old man did not stay in the brothel more than ninety-nine nights: the young knight planned to execute him eventually on the hundredth  morning and abduct the lady!”       <br />
       Blavarian, a little livid, could not help a nervous snickering.       <br />
       “And what about the Bois Caïman?” abruptly asked Sandhal.       <br />
       “Yes?” quivered Blavarian , trying to be friendly. “That, I don’t   know? It is the way the story is told in this far remote land. We always conjure up the Caïman wood, but it is only a minor detail.”       <br />
       “Which is of no importance to the narrative?”       <br />
       “Oh I don’t think so…”       <br />
       “Neither are the winkles, I GUESS!” eructated  John, his forehead lined like a bull’s brow with deep wrinkles  .       <br />
              <br />
       Blavarian Metaphos started to hiccup, trying to keep his calm, while the skinny young man was tapping his hand with feigned compassion.        <br />
       Then, Pimlic raised his index finger.       <br />
       “No…Yes?” said Blavarian in a flat, trembling voice.       <br />
       “Oh nothing, only Captain-Papa who would like to know if the rock was of the same kind as the one that fell on us in the glade. A Weighty, I think. Because it would have been very easy to dig it,as it was, obviously, hollow, with its mouth, there…, and…”       <br />
       Pimlic interrupted suddenly, seeing the face of Master Blavarian : curiously, it seemed to crack like dry clay on the ground.  Phial decided to stop the storyteller’s torment by calling a waiter who was picking up the empty tankards.        <br />
       “Hola, young clown! Go right away to enquire about the suites booked for us from your master… we would like to go to bed.”       <br />
       The pimply youth dashed off, knocking benches and posts in his clumsy haste.       <br />
       “Just a last little one for the road,” implored Blavarian. “Give me a chance to tell you one that you can at least understand…”       <br />
       “O No, that’s unfair,” sighed Phial       <br />
       “On the contrary, that’s a pleasure,” said Augustin. “It is because my friends and I love your stories so much that we comment on them with such alacrity. Please do not take offence, for it springs not from mischief… Quite the opposite…”       <br />
       “If you say so,” said Blavarian exhausted.  “So here is the very last story: a disciple joins his meditating master on top of a frozen mountain, and begs him to help him find enlightenment. But indifferent, the master answers nothing. In desperation, the disciple chops his arm off.  Moved, the master turns toward him and asks:       <br />
       “What do you expect from me ?”       <br />
       “That you give me peace, Master!”       <br />
       “I have already given it to you,” answers the master.       <br />
       Enlightened, the disciple leaves.       <br />
       “Is the story finished?” asked Jean like a studious pupil.        <br />
       “Yes, dear friend. It’s a little marvel of a story, sufficient unto itself.”       <br />
       The assembly’s silence raised some hope in the mind of Blavarian  until Augustin’s comment finally broke his heart.       <br />
       “Of course, the disciple is at peace, now: he cannot chop his second arm anymore.  He’s been reduced to pacification of himself.”       <br />
       “NO,” replied John, “no Sir! He could still cut one of his feet off.”       <br />
       “For me,” said Phial, I am very intrigued by the cutting of the arm.       <br />
       “Really?” asked Blavarian in a dry little tone.       <br />
       “Did the disciple take his arm with him or did he leave it to the master for breakfast?”       <br />
       Blavarian got up.       <br />
       “Oh, it’s useless. You see, Trophilogus, a barbaric spirit is inept when it comes to hermetic wisdom. Let’s go, my boy. Let’s return to our Meditation Towers.”       <br />
       “Fine, Master, let’s leave this ungrateful assembly…”       <br />
       “WAIT!” the tone of Phial hooked no reply.  “MY TURN, NOW.       <br />
       Please sit down, and listen to a genuine story.”       <br />
       “Mm? Maybe you could give me the title, because I think I know a pretty fair collection of them,” retorted  a self-conceited Trophilogus.       <br />
       “I don’t know the title, but here it is: One day, Palombo, the greatest of the greatest masters, welcomes one of his disciples who implores him to tell him how to reach the truth inside the truth,       <br />
       something which he had been searching for, for a long time, scrupulously following all the precepts.       <br />
       By way of answer, Palombo the great, great master, shows him a pretty, round pebble on the road.        <br />
       The disciple loses himself in conjectures, and for many weeks is tortured by what the great, great master  meant.  Not being able to stand anymore, he finally asks him: ‘O Greatest master of all, so wise and beautiful with your sumptuous forehead, your two valid arms and your two solid feet, I have tortured my poor brain - I cannot understand what you intended to teach me when you showed me this pretty pebble that I have since preciously kept on my bed.’       <br />
       So the great, great master (with all his wisdom glittering around and yonder) replied: “Do you know, my friend, why this pebble is closer to wisdom than you will never be?”       <br />
       “No, O wonderful master, why?       <br />
       “Well, because this pebble does not ask any stupid questions nor answers any for that matter.”       <br />
       Upon this, Phial downed his mug of annelle in one, and without waiting for comments, got up and caught up with the pustular waiter who was carrying his luggage upstairs to the rooms.       <br />
       Apparently dumbfounded, Blavarian Metaphos weighed between amusement and vexation. He finally opted for scholarly mockery.       <br />
       “My good Trophilogus! Don’t you think this story comes from  Book IV of Chiton’s Crepuscular exercises?”       <br />
       “Mjahh,” condescendingly  admitted the Novice. “Unless  it comes from the Great Treaty of the Sacred medium. Eighteen thousandth stanza, or thereabouts?”       <br />
              <br />
       “I would not like to bother you, gentlemen, but knowing my master, I can assure you that he never opened any book on oriental philosophy: he probably invented the whole story.”       <br />
              <br />
       “Don’t you want me to relate one of my own invention?” offered Augustin, smiling.       <br />
       “Oh no, a thousand thanks,” said Blavarian, as if he felt a sudden pain at the back of his head. “We must absolutely return to our studies. There is a conjunction of stars we must observe tonight. Coming, Trophilogus?”       <br />
       “I am following you, my dear master,” fussed the ascetic young clerk, kowtowing to his master. The two characters disappeared, followed by the company’s roar of delirious laughter.       <br />
       They ordered the last round, then each went to his room - except for Augustin, who left for a stroll in the moonlight.       <br />
              <br />
       The village seemed asleep. Only oil lamps were shining on the top floors of three of the storyteller’s houses. At the top of one of them, in a turret built on the terrace, Augustin recognized the slender silhouette of Trophilogus bent over some machinery. No trace of Blavarian - maybe he was getting a refreshing rest after the ordeal of the evening. Augustin turned his eyes back to Trophilogus, intrigued by what he was doing.  He did not show  the immobile tension of someone looking through a lens, or focusing a telescope, but  was shaken in a sort of trance, like a pianist, but in total silence. The young magus posed sometimes, then resumed his drumming on an invisible surface. At one point, he seemed to become aware that he could be seen from the square, because he stretched his arm toward a switch, obscuring the small turret.       <br />
       “Bizarre!” thought Augustin. He went back to the saloon where the clients were becoming scarce. At the bar, Mazine Tical, more beautiful than ever with her flamboyant hair, and her dress the colour of an autumn sky, remained solitary facing an empty glass.  She turned her head to Augustin and smiled sadly. He answered to her smile without coming any closer. Mazine got off her stool and came toward him.       <br />
       “Good Evening, young man”, she said in a velvety voice. “Malandron told me that you were looking for a young woman dressed as a man.”       <br />
       “That’s accurate, Madam.”       <br />
       “Can we speak for a while?”       <br />
       “My pleasure!”       <br />
       As a regular customer, Mazine guided Augustin toward a table sheltered by flying buttresses studded with an impressive collection of perfume burners. She invited him to sit, and commented on the great beauty of his eyes.       <br />
       “But,” she added immediately, “I have no intention of bothering you.”       <br />
       “Not at all, Madam. The company of such a beautiful woman delights me.”       <br />
       “Thanks for the compliment - although I am devastated. You are not seeing me on a favourable day, or should I say night? But let’s get to the point. The young lady dressed as a man that you’re looking for - could she have passed through here?”       <br />
       “I think so, and her disguise could not have been very efficient because it was soon discovered by those who wanted to harm her.       <br />
       “Well, a few days ago, a frail blond young man wrapped up to his ears in a red scarf, came by. Everybody kept clear of him because of the mountain fever which is raging and is so contagious.”       <br />
       “It was her. But, whatever, I’m not looking for her anymore. Recent information has reassured me about her fate. However, I would like to learn more about the man who was pursuing her and who probably stayed in this inn.”        <br />
       He described Nardor Botulis to her, adding that he thought this individual extremely dangerous.       <br />
       “You are talking about a zwölle ruffian soldier. He could not have passed unnoticed in this area. He must have avoided the village, or maybe disguised himself also. I am sorry, but I cannot help you there.”       <br />
       “On the contrary, Madam. You inspire me with the greatest confidence and I would be grateful if you could enlighten me about these famous Zwölle so feared by all.”       <br />
       “It is difficult to speak about this topic, young man. They give rise to great hatred and their occult power is unlimited. Even in this small village where I know everybody, I would hesitate to disclose any information in public about people facing their spiteful malevolence. I would be too scared of betrayal. There is light but also shadow in Talkahole, Augustin.”       <br />
       “And, according to you, where are the dangers coming from?”       <br />
       “I will be honest with you. If there is any danger, you have to look to certain storytellers.”       <br />
       “Master Blavarian?”       <br />
       “Oh no. He is a charming man, sometimes a bit naïve and of a rare shyness toward the persons of the fairer sex. I am thinking more about his acolytes,” she said with a shudder.  “This Treponeme…”       <br />
       “You mean Trophilogue?”       <br />
       “Yes, a real slug!”       <br />
       “Maybe you are going too far, but I see what you mean …”       <br />
       “There are also a few cooks this creep is teaming up with for God knows what foul trafficking!...”       <br />
       “Hm.. I have just seen him in a house behind the kapok tree of the square, busying himself in a very strange manner.”       <br />
       “Where was he? In the house? What was he doing?” asked Mazine quickly.       <br />
       “He was in the turret on the terrace. He seemed to be tapping on an instrument that I couldn’t identify.”       <br />
       “Oh,” said Mazine, “this bastard was transmitting information about tonight to his masters. All your descriptions and all what you said is now known by an evil power.”       <br />
       “How can this be?” asked Augustin, intrigued.       <br />
       “This Trophilogue lives in the house of Master Blavarian who is in direct contact with persons of quality in the archipelago. He uses a marvellous machine to communicate with them. I was lucky enough to see it, as a child, hidden in my aunt’s skirts, when she was doing the housework for the great storyteller.  It is a copper box with threads and sheets in the shape of a tambourine. From what I understood of Master Blavarian’s explanations, tapping on those vibratile slabs produces inaudible sounds which escape and are received  by a similar machine located hundreds of miles away, making it vibrate in the same manner.  By putting fingers on its stretched skin, rhythmic thuds can be felt and translated only if the transmitter uses a code known by the receiver. The machine is called a dactylog. There are very few of them and their use is reserved for the elite of this world.        <br />
       “Oh, I see, a variation of our telegraph. Is Master Blavarian the only one here owning such a machine?”        <br />
       “In the village, yes, but he never refuses to forward important messages for any citizen of Talkahole.”         <br />
       “Not surprising that Trophilogue can use it…”       <br />
       “On the contrary, because although this crabouisse lives there, I have never heard it said that the master allowed anyone to enter his sky laboratory in his absence. This slimy leech must have taken advantage of his brief absence! This strengthens my concern. Be on your guard, Sir, I beg you!”       <br />
       Mazine lightly touched the young man’s shoulder, with her long nostalgic hand… and went towards the stairs at the bottom of which a little door opened.        <br />
       “One more thing,” whispered the pretty woman turning round, “SOMEONE is waiting for you in the yard! A friend! Have trust!”       <br />
       She smiled again and disappeared like the moon behind the clouds.       <br />
       Augustin reluctantly moved to the obscure yard impregnated with nocturnal fragrances, ready to pull his sword at the first alert.  He heard the smothered voice of Blavarian, close to him, behind a cascading hedge of trasminelle.        <br />
       “Do not look at me… Walls have ears. Just listen carefully. Nadja’s pursuers have found you out. They’re watching you.  Leave tomorrow morning at the first hours. And don’t tell anyone where you’re heading for. I insist: NO ONE !  Your friends have already been too talkative in spite of my efforts to keep them quiet by entertaining them with never ending nonsense.”       <br />
       “Ooh, you were only pretending?”       <br />
       “Of course. True philosophy, my dear friend, does not need edifying parables. But time is running short. Go to Clotone as fast as you can. On Mayty, above all, beware of Governor Mungabor.”        <br />
       “Why?”       <br />
       “I don’t have time to tell you more. I have to…”       <br />
       “What about Nadja?  Do you have any news from her?”       <br />
       “No, you know more about her than I do.”       <br />
       “I have to tell you, Blavarian, your helper, Trophi…”       <br />
       “Hush! It is not important. In case of an extreme emergency,        <br />
       try to contact the old Huimror, and tell him this: MINAX MORNAX. Repeat.”       <br />
       “See Huil..no, Huimror, and tell him MINAX MORNAX.”       <br />
       “That’s it. Don’t forget.”       <br />
       There was a light ruffling of leaves and Augustin realized that he was now alone.       <br />
       He went straight to Phial’s bedroom and tapped a few discreet knocks on the door.       <br />
       “Come in!”       <br />
       The Lord of Halfway was not sleeping. He was studying maps unfolded on the rounded lid of a big trunk.        <br />
       “I have news from Nadja,” said Augustin.       <br />
       “Good news, I hope. This young Canemian was rather charming.”       <br />
       “Yes, I have received  a message from her, stating that she reached your county.”       <br />
       “Good. I will make sure that our good Pilco is informed, so that he can keep an eye on her.”        <br />
       Augustin also shared with him the strange conversations he had with Mazine Tikal and Blavarian Metaphos.       <br />
       “I’m not in the least surprised!” said the imperturbable Phial. “Blavarian is a serious man, in spite of his proclivity for making up vapid stories. As far as Trophilogus is concerned, we will soon  forget him.  Go to sleep, Augustin; I’ll deal with everything. Tomorrow, all hands on decks at five o’clock! We’ll meet by the horses in silence! And slip away unobtrusively, without any early breakfast, I’m afraid, unfortunately for our friend John.”       <br />
       “One minute, Signor Phia,l, said Augustin.       <br />
       “Yes, my young friend,” said the Lord, taken aback.       <br />
       “You will not send me to bed before telling me who is the great sorceress. And who are the Magdes, of whom Nadja spoke to me. And also the Zwölles? I need to grab some understanding of what is going on in this world, and you have not told me much up to now.”       <br />
       “Well,” sighed Phial looking at his fob-watch resignedly. “That means another hour.”        <br />
       And he told the young stranger some of what he knew about Periache and its omen wizards, and the strange close islet of Hirpan, from where Lucilia, that is to say the greatest magician of the archipelago, was plaguing everyone.       <br />
       “She is not a true malevolent  power,” he concluded, “she is mostly in charge of overseeing religious weddings which have first to be consecrated by the omens before her.”        <br />
       “Why would Lucilia want to murder a young woman like Nadja Benjou?”       <br />
       “I really don’t know and I find this quite unlikely. On the other hand, if this Nardor works for some unscrupulous omen, anything can happen. You must understand, Augustin, that the Benjou Family is prominent in Clotone and Canemo. For generations, its members have been reputed for their courageous stances, and their criticism of the establishment. It is possible that Nadja, following in her family traditions, uncovered something bigger than her.”        <br />
       “Mm. That would make her ever more likeable to me,” whispered Augustin.OOOOO (end chapter 5)       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
   ]]>
   </description>
   <link>http://www.capitalism-end.com/Guama-the-Archipelagic-World_a5.html</link>
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   <title>Tome III : Hatzik ou la connaissance</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 03:54:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Terre 2351 : histoires des 5 peuples]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   (Premiers chapitres)     <div>
      Tome III. Hatzik ou la connaissance       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le Chan       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Le soleil tombe dans la mer comme un cocktail Molotov dans une mare.        <br />
       La silhouette des trois Jeunes sur la plage grise se détache en noir sur le fond éblouissant : trois bonhommes de papier se tenant par la main. En réalité, ils ne se tiennent pas :  ils serrent les doigts sur de gros galets ébréchés, coupants, qu’ils vont jeter à la tête de Hatzik. Ils ne le manqueront pas. La haine les fait vibrer. Leur copain allongé est sans doute agonisant. Il a pris la grosse racine qu’Hatzik lui a balancée en pleine nuque. Le bois s’est cassé sous le choc, et probablement la vertèbre aussi.        <br />
       Et puis il y a l’humiliation qu’Hatzik leur fait subir, et qu’ils ne peuvent pardonner. Il en sourit encore, sous la crasse et le sang qui figent son visage. En une fraction de seconde, il revoit la grande course : tous les engins qu’il avait trafiqués, aux formes baroques et aux décorations outrancières, auraient dû bondir comme des guépards à la poursuite d’une gazelle. Mais ils se traînaient lamentablement, émettant de curieux bruits de lessiveuses. Et pour cause : il avait remplacé leur infocerveau par celui des tracteurs de l’agripage voisin. Seule la machine du chef, Anhalpan, avait été légèrement améliorée. Il lui avait greffé le système d’accélération d’un vieux missile de croisière, enfoui dans la grande décharge. La voiture était partie comme une fusée, plaquant le chef contre son dossier, tout le sang de son crâne comprimé contre son occiput. Elle avait sillonné le parcours, était sortie du circuit, puis elle était entrée dans la circulation des badauds et des paysans. Bolide en folie, elle évitait tous les obstacles, bien qu’aucun pilote ne fût plus aux commandes. Elle termina sa course dans un mur de bottes de foin d’où l’on retira Anhalpan pratiquement mort et définitivement aveugle.        <br />
       C’était en effet difficilement pardonnable, bien que pour Hatzik cela compensât à peine deux ou trois ans de persécutions quotidiennes, et le viol de sa copine.       <br />
       Maintenant c’est le dernier acte. Il va être lapidé et laissé dans la vasière pour le compte. Pas d’échappatoire : le talus de sable derrière lui s’effritera sous les pieds. S’il se retourne pour l’escalader, il est mort. Les autres l’insultent, crachent et ricanent. Ils prennent leur temps. C’est toujours ça de gagné pour lui aussi.        <br />
       Mais pourquoi n’attaquent-ils pas maintenant ? Hatzik surprend des regards qui passent au-dessus de lui, se fixant sur un point de la lande desséchée. C’est peut-être une ruse, il ne leur fera pas le cadeau de se retourner. Mais il entend quelque chose de tout-à-fait inattendu. Un bref sifflement, presque dans les ultrasons. Il connaît bien : le même accompagne toujours les descentes de police dans la frange. Les Sécu pensent que leur signal est inaudible pour les humains dépourvus d’infocasques. Mais Hatzik est comme un animal hypersensible.       <br />
       L’arrivée de la flicaille change tout. Le calme railleur de la bande implique une seule chose : les gars ont commis à son égard le crime des crimes, l’acte impensable parmi les Frangins. Ils l’ont dénoncé aux Sécu.       <br />
       _ Tchao, Gars ! lance Chouco, le lieutenant d’Anhalpan. On a un rendez-vous urgent. On te laisse. Tu connais pas ta chance.       <br />
              <br />
       L’équipe s’esquive en silence le long du rivage et s’estompe vite dans le brouillard mouillé.       <br />
       Hatzik n’hésite pas. Il court vers la faille de la falaise au nord, remplie de déchets immémoriaux. Ses pieds crèvent les bidons pourris, mais il ne s’enfonce pas. Il vole, il se projette d’un tas de ferraille à l’autre, mais l’escalade risque de faire tomber des objets. S’il n’y prête pas garde une véritable nasse de tiges et de plaques rouillées peut se replier sur lui comme une immense plante vénéneuse. Assez loin derrière lui, les sécuraptors sont plus lourds. Leurs grosses bottes s’enfoncent dans des liquides immondes. Mais cela ne ralentit pas vraiment leur progression méthodique. Et puis il y en a d’autres au-delà de la crête, au moins douze, s’il a bien compté les échanges de sifflements. Ils convergent à leur rythme, mais Hatzik sait qu’il est coincé. La  provoc était bien montée. Le jeune homme ne se décourage pas. Il va se battre comme un chat sauvage, mais il sait que deux ou trois décharges d’électricité viennent à bout du plus récalcitrant.       <br />
              <br />
              <br />
       2. La Dame       <br />
              <br />
       « Ton nom, salopard… dit le policier tout doucement.       <br />
       -- Cela fait huit fois que je vous le dis...       <br />
       La gifle cinglante surprend Hatzik. Mais il ne bouge pas, sentant la marque des cinq doigts irradier sa joue. L'homme s'est rassis, et reprend, toujours aussi doucement.       <br />
       -- je ne voudrais pas me répéter mon petit, mais ton surnom de bande ne nous intéresse pas. Nous le connaissons depuis longtemps. Je sais que la Frange ne connaît pas l'État-civil, mais nous sommes patients. Tes semblables sont généralement distraits et laissent partout les traces de leur ADN. Il nous suffit de les relever, et de les recouper avec les photographies aériennes du secteur où ils vivent, pardon : où ils sévissent.       <br />
       Tout le problème vient de là, mon petit : nous n'avons aucune trace de toi, et pas non plus de photos. Juste une grosse réputation : Hatzik par ici, Hatzik par là. Des flopées de Hatzik sur les parois des ruines, dans la plupart des styles et de tags connus. Autant dire que tu es une célébrité, et un héros, probablement. Mais au fond un héros anonyme. Je suis donc obligé de me répéter : quel est ton nom, ton vrai nom ?       <br />
       Hatzik tente de fixer les yeux bleu clair que sépare un nez en forme de décapsuleur. Un visage blafard semé de taches de rousseur ; un visage d'enfant vicieux.       <br />
       -- Mais vous avez mon ADN maintenant. Vous n'avez qu'à chercher dans vos bibliothèques. Si vous retrouvez de qui je suis issu, j'espère que vous serez assez aimables pour m'informer. J'ai toujours rêvé de savoir qui étaient mes parents.       <br />
       Son ton ironique laisse de marbre le policier.       <br />
       -- si cette recherche avait donné des résultats, nous serions même obligés de te le dire. Mais tu fais mine de ne pas comprendre : il n'y a rien sur tes gènes dans nos bases de données. Il nous faut un patronyme pour amorcer la pompe.       <br />
       -- Je ne sais pas. Je n'ai jamais su. Je ne sais pas pourquoi on m’a toujours appelé Hatzik, mais je n'ai que ce nom à vous donner.       <br />
       Cette fois, les petites mains manucurées bien posées sur la table restent immobiles. L'enquêteur ne baisse pas les yeux.       <br />
       -- Tu mens. Nous pourrions facilement te faire parler, mais la machine de vérité travaille à la minute, et elle est beaucoup trop chère pour un morpion ton espèce. Mais nous avons tout notre temps. Je me contenterai de te faire moisir au cachot pendant une semaine. Nous verrons si un peu d'eau et de pain ne sont pas pour toi assez désirables pour, en échange, nous confier ton misérable petit secret de famille.       <br />
       L'homme se lève brusquement, époussetant soigneusement ses épaulettes.       <br />
       -- à bientôt donc.        <br />
       Derrière le hublot sale, une ombre oscille. La lourde porte tremble sur ses gonds et s'ouvre sur le couloir. L'énorme sentinelle en uniforme verdâtre croise les bras, attendant que l'enquêteur sorte pour se saisir de Hatzik. Le jeune homme hurle, projetant des postillons sanglants sur le cahier resté ouvert.       <br />
       -- Mais que voulez-vous donc savoir que j'ignore moi-même, bande de terroristes en uniforme !       <br />
       Sa voix vibre de désespoir : il vient de passer quatre jours au « cachot ». En réalité une luxueuse cellule d'isolement sensoriel. Les pires jours de sa vie. Il ne veut pas y retourner pour sept jours, ni même trois. La diète forcée ne l'effraie pas, mais le silence qui absorbe jusqu'à ses pensées et lui renvoie les battements de son coeur démultipliés est une chose trop horrible, quelque chose qu'on peut souhaiter à son pire ennemi.       <br />
       La masse humaine s'approche de lui et referme d’énormes poignes sur ses épaules. Hatzik ne résiste pas, mais il sanglote à chaudes larmes.       <br />
              <br />
       Le temps passé dans la souffrance semble infini. Mais cela ne veut rien dire. Il s'agit aussi bien d'une heure que d'un jour, peut-être de deux. Rabattre les mains sur ses oreilles ne sert à rien, car le bruit vient de dedans, de partout. La seule chose qui calme un peu Hatzik est de plonger sa tête dans le bol des chiottes, et de tirer la chasse aussi souvent que possible. L'eau est glacée, chargée de chlore, mais le vrai son qu'elle émet en cascadant paraît au jeune homme une musique céleste, couvrant les horribles remugles qui éclatent de son intérieur, aussi bien chacune de ses articulations, de ses vertèbres, de sa cage thoracique, de ses intestins en fusion.       <br />
       Et puis tout s'arrête dans la lumière aveuglante du plafonnier. Quand il peut ouvrir les yeux, Masse Humaine est penché sur lui, le manipulant presque délicatement pour l’asseoir sur la banquette de béton brut. Sa vision s'élargit par cercles concentriques, et accroche une forme orange. Une forme féminine, semble-t-il. Probablement une infirmière venue vérifier qu'il n'est pas encore à l'article de la mort. La forme s'asseoit à côté de lui et fouille dans un sac. Elle n’en sort pas une seringue ou des cachets, mais un gros dossier noir.       <br />
       Hatzik s'ébroue et tente de se soutenir, le dos bien droit contre le mur.       <br />
       -- Qu’est-ce que vous voulez ? souffle-t-il. Si c'est pour obtenir mon nom, je vous raconterai n'importe quoi pour sortir d'ici. Même quelques heures. Comment faut-il vous le dire ? Je suis orphelin de naissance, et on m’a toujours appelé Hatzik. Je ne sais strictement rien de mes parents et...        <br />
       La femme a posé une main sur son poignet, et ce simple contact soulève tant d’émotion dans le jeune homme qu'il est obligé de serrer les mâchoires aussi fort qu'il le peut afin de ne pas se mettre à pleurer comme un enfant.       <br />
       -- Hatzik est un beau nom et je m'en contenterai. Ce qui m'intéresse plutôt c'est ce « on » qui t’a toujours appelé ainsi.       <br />
       Il la regarde plus attentivement. Petite et mince, les cheveux bruns coupés court, les yeux verts en amandes, des formes agréables : c'est une Vic standard, de bonne culture et de bonne famille.       <br />
       -- Qui êtes-vous ?       <br />
       Les lèvres de la femme s'étirent en un sourire étrange.       <br />
       -- je pourrais te répondre que c'est moi qui pose les questions. Mais je préfère te dire seulement ceci : je ne suis ni une avocate, ni une psychologue, ni une assistante de police.       <br />
       -- mais alors qu’est-ce que vous êtes ? une journaliste ? Une zoologue venue étudier les animaux en cage ?       <br />
       Le sourire de la femme s'étire encore davantage .       <br />
       -- Non. Je préfère les animaux en liberté.       <br />
       -- Mais alors, quoi ?       <br />
       -- Cela je ne puis justement pas te le dire. En fait, tu dois me faire confiance, entièrement.        <br />
       Elle ajoute à voix plus basse :       <br />
       -- Si tes réponses me satisfont, j'ai le pouvoir de te faire sortir d'ici immédiatement.       <br />
       Hatzik la regarde fixement, tentant d'évaluer ce que ses propos impliquent.       <br />
       -- Vous dites que vous ne travaillez pas pour la police ?       <br />
       -- Non.       <br />
       -- Ni pour la justice ?       <br />
       -- Ce serait la même chose. Je t'ai déjà dit non.        <br />
       Hatzik se détend légèrement, massant ses cuisses et ses genoux endoloris.        <br />
       -- à supposer que je vous fasse confiance, dites-vous bien que je ne pourrai rien vous dire de ma naissance, parce que j'en ignore tout. Mais je ne vous dirai rien non plus de mon enfance, parce que je ne veux trahir personne.       <br />
       -- je ne te demande pas de trahir quiconque. Mais nous devons savoir, je veux dire la très haute puissance qui m'envoie, que tu es bien celui que nous croyons. Je vais te donner un indice : Burlington.       <br />
       Hatzik tressaille. Il tente de transformer sa réaction en haussement d'épaules ; peine perdue : elle l’a déjà enregistrée.       <br />
       -- Très bien. Maintenant un autre : Emiliano.       <br />
       Son inquiétude le trahit. Il a l’impression d'être un bateau dont un rocher vient de transpercer la coque. La femme lui serre la main amicalement.       <br />
       -- Tu as eu la bonne réaction, Hatzik. La vérité se passe souvent de mots, et cela me suffit. Je ne t'en demanderai pas plus : ton épreuve est terminée.       <br />
       Il la regarde, un peu égaré, ne sachant à quoi s'en tenir.       <br />
       -- Enfin pas tout à fait. Je dois maintenant te poser une question qui ne concerne pas ton passé mais ton avenir.       <br />
       -- Que voulez-vous dire ?       <br />
       -- Ceci : nous souhaitons te faire une proposition. Accepte-la seulement si elle t’agrée vraiment. Même si tu la refuses, je vais te faire libérer. Ton choix peut donc être dépourvu de toute arrière-pensée.       <br />
               <br />
       3. La montagne       <br />
              <br />
       Cela faisait déjà une quinzaine de jours que le gros cargo éolien l'avait abandonné à quelques encablures des énormes rouleaux qui pétrissaient sans relâche le sable de la côte occidentale d'Europe, produisant partout en arrière des grèves, de longues dunes altières. La petite annexe de caoutchouc l’avait conduit à pied d'oeuvre, au beau milieu d'une lame de fond qui avait failli le noyer.       <br />
       Le matelot de service avait lancé son sac sur la plage,et s'en était retourné sans même le saluer. Il s'était ensuite enfoncé dans les terres, plein Est, se servant de sa seule boussole pour suivre le parallèle. Il avait traversé de vastes landes, d'immenses forêts de pins géants, des paysages collinaires sillonnés de rivières d'eau noire qu'il fallait franchir une à une. Il avait franchi des cols, s'était lentement hissé sur des plateaux sans fin, des plaines d'altitude semées d'une haute herbe rêche. De temps à autre sa marche rejoignait d'anciennes routes, revêtues de mousse et percées ici et là par des bouquets de vigoureux arbustes. La marche était plus facile sur ces surfaces à peu près planes, et il les suivait jusqu'à ce que leurs destinations divergent.       <br />
       Chaque jour il s'était mis en marche dès l'aube, pour s'arrêter aux premières ardeurs du soleil, de préférence sur la berge d'une petite rivière ou il pêchait son déjeuner : une truite, un sandre, le plus souvent capturés directement à la main. Il pouvait y ajouter un volatile abattu aux lance-pierres, et tourné à la broche après avoir été vidé et bourré de thym, de ciboulette et d'ail sauvage. Le dessert consisterait, tout au long de l'après-midi, à grappiller les baies et les fruits qui s'offraient sur son passage.       <br />
       Dès que le soleil déclinait, il choisissait une éminence boisée et repérait deux arbres entre lesquels il pourrait pendre son hamac, à quelques mètres de hauteur. Cela faisait longtemps qu'il ne se laissait plus surprendre par un cauchemar qui le ferait basculer et tomber. Et puis il préférait ce séjour aérien qui le mettait hors de portée des chiens errants, qui traversaient maintenant le continent en hordes bien organisées. En revanche, il ne craignait pas les lynx et les chats sauvages qui pouvaient facilement accéder à son perchoir, mais n'oseraient jamais le faire. Attrapez un lynx avec de gros gants ferrés, pour ne pas se faire lacérer les mains, et c’était lui qui vous claquait entre les doigts, d’une simple crise cardiaque !  Malgré son air féroce et sa virtuosité aérienne, c’était juste un gros matou fourré, avec un cœur qui battait trop vite. Les corneilles étaient plus hardies, mais il suffisait de ne pas porter de lunettes de soleil (qu’elles brisaient comme une coquille d’œuf) et de se couvrir les yeux avec n'importe quel bout de tissu de couleur sombre, pour éviter les coups de bec importuns qui vous gâchaient à coup sûr le réveil.       <br />
              <br />
       Comme cela lui avait été prescrit, il avait évité soigneusement les lieux habités, décrivant de longs détours autour des haut-lieux et des villages, passant au loin des collurbes , traversant au plus vite les canaux et les routes empruntées par les engins d'exploitation. Il s'était aussi maintenu à l'écart des campements de la Frange, malgré son grand désir de communiquer avec ses semblables, de ce côté-ci de l'Atlantique.       <br />
       Un autre que lui serait certainement tombé dans les pièges que les Survars tendaient aux étrangers qui prétendaient pénétrer dans le domaine sans se présenter aux villages - vigie. Mais son expérience de l'Ardom américain lui suffisait pour déjouer les provocations. Il ne touchait pas aux véhicules accueillants laissés ouverts comme par hasard sur le bord du chemin forestier, la plaque électronique de contact bien en évidence. La ruse était grossière : les Survars étaient sûrement cachés quelque part, après le premier tournant de la piste, prêts à bondir sur l'auteur d'une infraction majeure : non pas voler une automobile, fût-elle à gravitons, mais oser faire traverser un territoire sauvage par une machine.       <br />
       Il avait pris tout son temps, émerveillé par cette succession de paysages royaux, splendides, souvent inattendus dans leur variété. Mais maintenant la fatigue le gagnait. Il avait hâte de parvenir à son but et la solitude lui pesait : il voulait parler à des semblables, il voulait voir des femmes.       <br />
              <br />
       Quand, enfin, il parvint au vaste fleuve qui miroitait paresseusement au milieu d'une plaine immense, il sut qu'il approchait de son but. Il restait à le traverser. Il chercha un pont, mais le seul qu’il put trouver avait été détruit bien des années auparavant, si l'on en croyait l'état des arches rouillées qui émergeaient de l'eau comme les replis dorsaux d'un dragon mort.. Point de bateaux non plus, dans cette région retournée à la vie sauvage.        <br />
       Plutôt que de tenter la traversée à la nage, de dériver peut-être sur des  kilomètres, et d’arriver, épuisé, dans une zone marécageuse, Hatzik préféra se confier à un câble qui enjambait le fleuve en un lieu plus resserré, et dont les pylônes s'appuyaient sur deux petits îlots. L'ensemble paraissait être d'une facture assez récente, probablement un équipement d'appoint construit par les Mers, lors du creusement d'un de leurs tunnels. Ils ne l'avaient pas encore démantelé, et il était certainement accompagné d'une résille de sécurité. En approchant du pylône, le jeune homme se rendit compte que la distance serait plus longue que ce qu'il avait envisagé.        <br />
       Il grimpa rapidement les échelons de service, et après avoir longuement hésité, se lança, comme un équilibriste, sur le câble -- ou plutôt sur  le groupe de câbles tressés -- dont la section devait avoisiner les 30 cm. C'est à ce moment qu'un vent du Nord, froid et puissant, se leva, entraînant le lent balancement de la ligne. Plus question de se tenir debout sur la mince bande plastique sommitale, qui tenait lieu de chemin. À peine pourrait-t-il parcourir une partie de la distance à quatre pattes, à 20 m au-dessus des vastes tourbillons noirâtres. Tremblant, les doigts glacés, il pensa un moment se laisser tomber dans le flot. Mais on l’avait mis en garde : le fleuve avait vu tant de batailles se disputer ses rives dans ces parages, qu’il était maintenant empli d'épaves, de ferrailles de toutes sortes, de mines non désamorcées, de bandes de vases radioactives, filtrant les débris mortels d'anciennes centrales nucléaires explosées ou abandonnées.        <br />
       Il fallait se résigner : avancer lentement sur les genoux, les doigts crispés dans les mailles du filet de protection, manquant à chaque instant de se retrouver suspendu sous le câble, transpercé par un vent de plus en plus vif.       <br />
       Il y passa la demi-journée, le corps ébranlé de vibration. Il fut heureux de se hisser sur la plate-forme du dernier pylône, pourtant dangereusement rouillée. Un cadeau des dieux l’attendait : posés entre des brindilles comme des friandises sur une assiette, trônaient trois oeufs gros comme des pommes d'oiseaux de passage. Peut-être des cigognes. Par le trou qu’il pratiqua dans le premier, il constata qu’il n’était ni pourri ni germé. Il se régala immédiatement, malgré le goût assez fort. Il aurait aussi dévoré un fœtus de poussin, ou même de crocodile aérien si cela existait. A la réflexion, les sauriens du ciel… c’était justement les oiseaux, derniers descendants directs des dinosaures disparus. Il se demanda si les descendants des humains auraient aussi des ailes et un bec. Le problème était évidemment les mamelles. En vol, çà ne doit pas être pratique.       <br />
       (Une voix lui glissa que les génitoires masculins devaient aussi bien se les geler, en pendouillant à 2000 mètres, et il préféra abandonner cette discussion oiseau… pardon oiseuse, avec soi-même).       <br />
       Il s'installa ensuite dans la nacelle technique, pour y dormir malgré les sifflements lancinants du vent autour de lui.       <br />
       Le lendemain, le matin vint à lui tardivement, le soleil devant d'abord escalader la rangée de montagnes qui lui faisait face. Mais quand il dépassa leur sommet, il fut tout de suite aveuglant, transformant en muraille obscure le paysage devant lui. C'est alors qu'il aperçut, plus au sud, une éminence conique qui dominait l'ensemble des chaînes et des collines. Il la reconnut immédiatement : c'était la montagne sacrée.        <br />
       Une joie presque extatique le remplit. Même s'il avait bien encore une centaine de kilomètres à parcourir, il se sentait désormais arriver chez lui. Et même si tout lui était étranger ici -- la luminosité, l'alternance de chaleur et de froid, les animaux plus trapus, les plantes plus odorantes que dans sa région, les nombreux débris de l’ancienne société européenne-- même si tout cela le terrorisait inconsciemment, quelque chose l’appelait maintenant, quelque chose -- il osait le concevoir -- de la mère qu’il n'avait jamais connue.       <br />
       Quand il descendit de son perchoir, il était presque midi. Il mit le cap au sud-est, sans souci des obstacles. La forêt était maintenant surtout composée de sapinières et de pinèdes sur les versants sud, et de chênaies sur les versants nord. Il y avait aussi toutes sortes d'arbres trapus et secs qu'il avait appris à reconnaître en bibliothèque : chênes kermès, truffiers, oliviers jeunes ou immémoriaux, ifs et saules, peupliers feuillolants, une infinité d'arbustes différents qui semblaient retenir une multitude d'oiseaux dans leur volière végétale.       <br />
       Il ne manquerait pas de nourriture dans les jours qui viendraient ! Peut-être trouver de l'eau serait-il plus difficile car elle était rare, et les puits semblaient avoir été souvent détruits depuis longtemps, quand ils n’étaient pas signalés comme impropres. Mais Hatzik était si heureux, que le problème l’effleurait à peine. Le soir cependant, la peau irritée par les épines et les herbes coupantes, la langue gonflée à force de mâcher des baies astringentes, il commença à se préoccuper de boire. Il comprit qu'il lui faudrait sans doute se dérouter vers le pied des monts, et prendre quelques jours de plus, cheminant dans des vallées étroites, abritées et plus humides. Mais au risque de perdre ses repères.       <br />
              <br />
       Le Mont-Van était à la fois un lieu secret et mondialement connu. C'était là où l'élite des Chan était formée. Les meilleurs élèves des Vichanats, des hauts lieux de l'Ardom, et même des écoles du domaine Mer, auraient rêvé d'y être invités, simplement pour visiter les mystérieux équipements de la montagne sacrée. Mais cela arrivait rarement, et les heureux élus étaient soigneusement cantonnés dans les jardins extérieurs. Le recrutement des jeunes Chan était un processus complexe, tortueux, dans les arcanes restaient incompréhensibles pour la plupart des Chan eux-mêmes, qu'ils soient compagnons mineurs ou majeurs.        <br />
       Chaque année, un petit groupe d'une quinzaine d'étudiants, choisis sur des critères inconnus, se retrouvaient au village-vigie, au pied de l'immense falaise en surplomb qui tranchait au nord la pente de la montagne. Blotti au tournant d'un torrent jaillissant d'une résurgence, presque toujours à l'ombre, le village d'accueil comportait seulement une dizaine de maisons de pierre sans vitres aux fenêtres, sans battants aux portes. Il y faisait glacial. Les jeunes recrues, - traditionnellement désignés comme « les Appelés » - après avoir cherché une présence humaine, un portier chargé de les accueillir, se résignaient à jeter leur paquetage dans n'importe quelle pièce. Leurs arrivées s'échelonnaient parfois sur une semaine, certains venant de l'autre côté de la planète. Ce n'était pas le cas de Hatzik qui n'avait parcouru, après tout, que 7000 km.        <br />
       Lorsqu'il avait débouché sur la petite place où clapotait une fontaine ronde sous un unique platane, il y avait déjà quatre Jeunes, trois garçons et une fille, qui semblaient se morfondre, assis sur la margelle. Ils l'avaient à peine salué, mais quand il avait dénoué la chemise où il avait accumulé pommes, amandes, noix, poires, grains de blé et même tomates sauvages, ils n'avaient pu résister à la tentation. Ils s'étaient approché de lui, un peu hagards, et certainement affamés.       <br />
       Hatzik avait simplement partagé son trésor, ne gardant pour lui que la portion congrue.        <br />
       Cela faisait longtemps que les provisions de bouche procurées au départ avaient été consommées par chacun d’eux comme par Hatzik. Mais par ailleurs, ce dernier était probablement le seul parmi les Appelés à être originaire d'une Frange. Une fois encore il se rendit compte à quel point cette situation, tellement décriée, lui attribuait un avantage décisif : même les jeunes Ars, élevés l'arc et la lance au poing, n'étaient pas capables de traverser de longues distances en s'adaptant aux ressources de chaque pays. L'honneur leur interdisait de se nourrir des humbles plantes du chemin. Ne parlons pas des gens du Vic, habitué à l'abondance immédiate de leurs jardins hors-sol, et désemparés comme des poussins tombés du nid, dès qu’ils sortaient de leur collurbe natale.       <br />
       Ce fut finalement Hatzik qui ouvrit le feu.       <br />
       « Pourquoi ne parlez-vous pas ? C'est interdit ? »       <br />
       Un grand gars brun et maigre soupira :       <br />
       « Disons que cela n'est pas recommandé.        <br />
       « Qu’en sais-tu ? demanda un jeune type trapu aux traits plus mongols que chinois.       <br />
       -- Moi, c'est Hatzik, et vous ? »       <br />
       De mauvaise grâce, chacun déclina un prénom ou un surnom. Le grand gars s'appelait Léo, la fille, Aura, les deux autres Andrew et Huan Dui.       <br />
       « je suppose qu'on attend d'autres personnes, dit Hatzik.       <br />
       -- oui, dit Aurore, ils ont jusqu'à la fin de semaine. Mais moi je n'attendrai pas tout ce temps pour manger mon chapeau.       <br />
       -- mais est-il bien nécessaire de se laisser mourir de faim ? s'étonna Hatzik. Le pays est giboyeux, et les pigeons sont faciles à attraper. On peut même faire une battue et rabattre un sanglier. Ce n'est pas si sorcier. »       <br />
       Sa proposition fut accueillie par un silence un peu honteux. Finalement Léo expliqua :       <br />
       « j'aurais certainement pu organiser une chasse, et Aura nous a déjà ramené du miel. Mais vois-tu, les Chan de la porte nous observent. Et la règle dit que nous devons rester au village, entièrement disponibles. Quelqu’un peut venir chercher à tout moment l'un ou l'autre pour interrogatoire, et si l'on n'est pas là, on est éliminé d'office. »       <br />
       « Je voudrais bien savoir où tu as lu cette règle, réitéra Huan Dui. Moi, en tout cas je n’ai pas vu de document qui la mentionne.       <br />
       -C’est connu de tous ceux qui y sont passés, dit Léo d’un ton neutre.  J’en ai rencontré plus d’un.       <br />
       Hatzik haussa les épaules :       <br />
       « On peut aussi y aller de nuit. Ils ne vont tout de même pas venir nous secouer après minuit.        <br />
       -- Eh bien détrompe-toi, dit Andrew. Ils en ont déjà tiré deux du lit au petit matin. On ne les a pas revus.       <br />
       Hatzik réfléchit un moment et se gratta élégamment la tête.       <br />
       -- Tu crois qu'ils ont été reçus ? Ce n'est pas juste pour ceux qui doivent attendre.       <br />
       --Je crois plutôt qu'ils ont été refoulés, dit Léo. Tu n’as vu personne qui marchait dans l'autre sens sur ton chemin ?       <br />
       -- Non dit Hatzik. Pas un chat. Enfin si, un berger. Il était tout seul avec trois chiens pour une foultitude de moutons. Ils occupaient tout le col, là bas, derrière Senon.       <br />
       -- C'était un portier, dit Huan-Dui.        <br />
       -- Que veux-tu dire ?       <br />
       -- Eh bien, je suis venu de l'Est, et j'en ai aussi rencontré un. Je suppose qu'il a demandé où tu allais ?       <br />
       -- Oui. Mais il m'a aussi demandé ce que je voulais y faire. Ce qui m'a semblé indiscret. Mais je lui tout de même répondu.       <br />
       -- Et qu'est-ce que tu lui a dit ? fit Aurore curieuse.       <br />
       -- La vérité : que je me rendais sur la montagne sacrée pour que l'on m’enseigne la sagesse Chan.       <br />
       Léo hocha la tête d'un air perplexe.       <br />
       -- C'est curieux, parce que moi aussi j'ai rencontré un berger avec un grand troupeau. Et il m'a posé les mêmes questions. C'était peut-être le même. Comment décrirais- tu le tien ?       <br />
       -- Vraiment petit, dit Hatzik, la tête laineuse et blanche, comme la toison de ses moutons. Un visage bien marqué, cuivré, et de petits yeux bleus enfonçés. Il semblait rire tout le temps, même quand il était sérieux.       <br />
       -- Non, çà ne ressemble pas au mien, qui était massif comme un distributeur de boissons, dit Leo.       <br />
       -- Ni au mien, dit Han Dui, il était plutôt brun. Il y en a peut-être un par porte. »       <br />
       Tout le monde se tourna vers Aura, mais elle secoua la tête.       <br />
       « Non, moi, je n’ai rencontré personne.       <br />
       -- Tu es arrivée de quel côté ? demanda Eward.       <br />
       --Euh, je ne sais pas vraiment, de par ici, je crois. »       <br />
       Elle désignait l’aval du torrent, qui s’élargissait en cascadant, formant de nombreuses cuvettes naturelles emplies d’eau claire.       <br />
       --La vallée du Tourmarenc, fit Léo. Comme moi.        <br />
       -- Après tout, dit Han Dui, ce ne sont peut-être que des bergers de l’ardom qui entour le Mont-Van.       <br />
       -- Pas sûr, dit Leo, tous les Ars doivent porter leur arme d’honneur ; et ceux-là, en tout cas, le mien,  n’était pas du tout armé, si l’on excepte une haute houlette ferrée.       <br />
       -- Ce n’est pas vraiment une arme, dit Hatzik ; c’est surtout pour orienter les moutons, et parfois, le côté recourbé sert pour attraper un agneau par le cou ou une patte.       <br />
       -- Alors ce ne sont pas des Ars, affirma Leo sans appel, et Hatzik comprit ce qu’était le renflement oblong sous le drapé de la chemise de Léo : son poignard d’honneur, sans doute.       <br />
       Et tout le monde se tut, car personne n’avait envie de s’aventurer sur le terrain des Ordres, c’est-à-dire des identités qui divisaient profondément le monde. Trop de stéréotypes couraient, balancés en ricanant, sur les Ordres auxquels on n’appartenait pas, trop de rumeurs méprisantes, trop de plaisanteries. Sans parler du tombereau de sottises qui circulait chez tous à propos du Non-Ordre, celui des Frangins : peureux, crasseux, sournois, avides, stupides, etc. La contrepartie était bien sûr que les Frangins étaient milliardaires… en anecdotes concernant les quatre ordres officiels.  Hatzik sourit et se mordit aussitôt les lèvres. Il venait de se souvenir d’une petite histoire sur les Ars : « que fait un Ar quand il rencontre un lièvre ? Réponse : il le provoque en duel pour avoir tourné l’oreille vers lui ». Il y avait une suite, concernant les Vics : « et que fait un Vic quand il rencontre un Lièvre ?  Réponse : il organise un vote pour savoir s’il faut le manger ou l’élire citoyen de passage. » Bien sûr, la blague continuait aussi chez les Mer : « quand un Mer voit un Lièvre, il lui prélève des cellules reproductrices, le recrée en plusieurs exemplaires et organise une course à la carotte entre l’original et ses clones. »       <br />
       La variante concernant les Chan était plus laborieuse : «  le Chan demande au Lièvre s’il n’est pas apparenté à celui qui regarde sa montre dans Alice au pays des merveilles. Et lorsque celui-ci rétorque que c’est un lapin blanc, le Chan lui répond : bravo ! vous avez brillamment  passé l’épreuve. »       <br />
              <br />
       On fit plus tard du feu pour se réchauffer de la nuit glaçante, mais la conversation resta pauvre, personne ne voulant vraiment se lancer à raconter sa vie. Léo finit par sortir un jeu de cartes, mais Aura et Hatzik ne s’y intéressèrent pas. Ils sortirent fumer un joint d’herbe américaine. La Lune semblait énorme très loin derrière un pont.  Hatzik demanda à Aura d’où elle venait, mais elle ne lui répondit pas. Elle pompa quatre taffes et alla se coucher dans la pièce sans fenêtre.       <br />
       Hatzik monta à l’étage qui était encore plus désespérant : un carrelage froid, et un bout de toit manquant.       <br />
              <br />
       Hatzik se réveilla tout enkylosé de froid, de faim, le nez encombré d’odeurs de paille piquante. Le désir aussi, celui d’Aura qui, finalement, dormait à côté de lui. Il réarrangea la couverture pour le cacher.C’est vrai qu’Aura était vive,  jolie, brune, les yeux un peu étroits lui donnant un air d’ironie perpétuelle. Et des formes fines et souples, pour ce qu’il en avait pu juger sous le parka verdâtre.       <br />
       Il se dressa sur les coudes : le soleil passant pour une heure dans l’échancrure du col de la Tourloure n’avait pas réussi à réveiller les autres éparpillés à même le sol dans leurs sacs de couchages. Le lieu retombait déjà dans une pénombre bleutée, incitant à la grasse matinée.  Il se leva et s’ébroua. Il en avait déjà marre de faire bande. Ils étaient trop méfiants ou alors pas intéressants. Il ferait son destin lui-même, à commencer par le petit dej. Il descendit jusqu’au torrent et s’y jeta tout habillé : de toutes façons ses fringues puaient, et l’eau de montagne avait des vertus purifiantes.  Mais Dieu qu’elle était froide : autant que celle des sources de la Charles River. En tout cas çà revigorait.        <br />
       Il escalada la pente de caillasses en face pour se réchauffer, et atteignit une grosse pierre plate qui surplombait la vallée et étincelait au soleil. Excellent poste pour bronzer à poil, faire sécher ses nippes et observer le maquis comme un faucon.  S’il repérait le passage d’un lapin,  installer quelques lacets à l’aide de petites lianes locales serait un jeu d’enfant.  En attendant que la bête se prenne au rêt, il ramasserait bolets, plantain, délicieux cynorodons, et surtout ces pignons dont la forêt semblait abonder. Les œufs de ramiers seraient sublimes à gober, et les fraises des bois feraient un dessert acceptable. Ne parlons pas de ces grosses larves blanches collées sous les écorces et qu’il avait repérées depuis plusieurs jours et des magnifiques chenilles bien grasses installées sur le celeri sauvage. Il ne descendrait pas cette fois aux fourmis, mais les chères petites étaient là en cas de besoin : leur poison acide disparaissait si on les passait doucement au dessus du feu.        <br />
       Bon, pour le repas de midi, il faudrait au moins deux poissons, et les truites ne se cachaient même pas dans les angles morts. Il confectionnerait une dizaine de nasses à l’aide d’une sorte d’alfa rugueux qui sévissait sur les pentes abruptes. Et le tour serait joué non seulement pour la journée, mais pour celles à venir, car le poisson pouvait rester en vie longtemps dans ces espèces de camisoles végétales. A moins qu’un ours vienne lui bouffer sa pêche, mais c’était improbable.        <br />
              <br />
       Le plan d’Hatsik était simple : il n’affronterait pas le Mont directement, mais il ne fuirait pas non plus. Il décrirait de larges cercles concentriques de dizaines de kilomètres tout d’abord, et se tiendrait prêt à toute éventualité. Léo avait décrit quelques fermes, ou bâtiments à l’apparence de fermes qui s’égrenaient vers l’est. S’il s’agissait d’écoles, il y pénétrerait et se présenterait. Advienne qui pourra : ils ne le tueraient pas et le seul risque était de se faire éconduire poliment… en ayant réussi néanmoins à quémander un quignon ou des fruits.       <br />
              <br />
       Le rire cristallin stoppa sa méditation. Il se replia, cherchant à protéger sa pudeur devant puis derrière. Aura était là, poings aux hanches, et riait silencieusement, ses yeux réduits à des fentes.        <br />
       -Tu me fais une petite place ?       <br />
       Hatzik se poussa sur la pierre de mauvaise grâce. Il n’avait pas envie d’avoir cette fille dans les pattes. Mignonne d’accord, mais ce n’était pas le temps de la gaudriole et..       <br />
       -D’Italie… De Naples.       <br />
       Il la regarda, interrogatif, puis comprit : elle répondait à sa question de la veille au soir.       <br />
       -De la collurbe ou d’un agripage ?       <br />
       -Naples n’est pas une collurbe. C’est une très grande ville comme il y en a encore quelques unes.       <br />
       -Sous cloche ?       <br />
       -Non, heureusement. Mais les gens y mènent une vie assez traditionnelle, et la mer emporte tous les miasmes.        <br />
       -les miasmes ?       <br />
       -oui, la pollution si tu veux. Et c’est une ville enclavée dans l’Ar vésuvien, personne n’y a de technovéhicule. On a des chevaux et des ânes, des carrosses, c’est plus joli. Il n’y a que la voirie qui possède des camions électriques. Et toi, tu viens d’Amrique ?       <br />
       -Comment tu as deviné ?       <br />
       -Tes mocassins.        <br />
       Ils se turent et il la regarda. Pas mal belle, cambrée comme çà la poitrine provocante.       <br />
       -Je te plais ?       <br />
       -Tu t’en doutes …       <br />
       -et puis tu sauterais n’importe quoi vu que t’as pas eu de femme depuis un bout de temps. Je me trompe ?       <br />
       -c’est pas faux.       <br />
       -Bon, alors mettons les points sur les i. Je ne veux pas coucher avec un homme tant que je ne sais pas ce que je fais dans ce truc, ni comment çà marche. C’est trop angoissant. Et d’ailleurs quand je le ferai, ce ne sera pas nécessairement avec toi. Les choses sont claires ?       <br />
       -Oui, mais pourquoi tu viens m’embêter avec çà, je ne t’ai rien demandé. Tu es venue me chercher sur mon rocher, là…       <br />
       -Parce que je trouve qu’on pourrait faire camarades. Ce serait moins chiant pour découvrir l’entrée du jeu. Tu ne  crois pas ?       <br />
       -Je suis pas enthousiaste. Çà a l’air de se jouer en solitaire.        <br />
       -Je te repose la question du Chinois : comment es-tu sûr de çà ?       <br />
       -Je ne sais pas.        <br />
       -Eh bien moi non plus mais je ne vois pas comment un ordre de sages pourrait interdire la solidarité et l’entr’aide.       <br />
       Hatzik jeta un caillou dans le vide. Il ne pouvait guère la contredire, mais il n’avait pas envie de se réveiller toutes les nuits avec une trique pas possible qu’il ne pourrait pas éponger. Il avait autre chose à penser.       <br />
       -Et puis je peux t’aider…       <br />
       Il se retourna vers elle. Elle mâchonnait quelque chose qui ressemblait à une cuisse de gros criquet.       <br />
       -ah oui, comment ?       <br />
       -eh bien je ne suis pas amricane moi, je connais le coin. J’y suis passée déjà deux fois.       <br />
       -Tu veux dire que tu es montée …       <br />
       -Non mais je suis familière de la région . J’ai de la famille dans la collurbe de Carpentras, et dans le village-vigie de Malaucène. A moins de 20 km d’ici. Çà ne fait pas partie du domaine Chan, ni même de l’Ar du mont, mais il y a pas mal d’infos disponible là bas, dans les bibliothèques. Et j’ai potassé tout çà avant de venir. Je peux t’en parler… Pose des questions.       <br />
       Hatzik ne répondit pas tout de suite.       <br />
       -pourquoi moi ?       <br />
       -Je ne sais pas, dit Aura, parce que ta tête me revient.       <br />
       -Et mes abdominaux… mes belles fesses, peut-être ?       <br />
       -ouais, pas mal..        <br />
       -Pourquoi pas Léo,il a l’air bien plus fort et renseigné.       <br />
       -C’est un ar..rogant. Andrew m’ énerve et Han Dui a l’air d’un dur sous ses airs polis. Je suis sûr qu’il me laisserait tomber à la moindre occasion.        <br />
       -Et tu me fais confiance ?       <br />
       -oui, absolument, mais je ne saurais pas te dire pourquoi.. Peut-être parce que tu as l’air de t’en foutre au fond.       <br />
       -Et toi, qui me dis que t’es pas une salope comme on en voit dans les vieux films ?  Qui va me trahir dès qu’elle palpera les fafiots ?       <br />
       -Oui tu a raison, je veux juste me servir de toi comme d’une serpillère et ensuite te jeter aux orties…       <br />
       Hatzik en avait assez. Il enfila ses vêtements et dévala la caillasse.       <br />
       -Ah oui, dit Aura loin derrière lui, il y a un autre argument : j’ai plein de bouffe, au moins pour quatre jours.       <br />
       Hatzik s’arrêta net. Gagner quatre jours n’était pas rien, surtout s’il s’agissait de l’emporter sur les autres. Se présenter en premier dans des écoles pouvait avoir une importance. Ne pas réclamer de subsistance aussi. Il serait toujours temps d’installer ses lacets et ses nasses ailleurs.       <br />
       -Explique toi.       <br />
       -Oh c ’est simple, ma cousine de Carpentras m’a accompagné jusqu’à la limite de l’ar en électro. Avec deux sacs à dos bourrés de trucs séchés, et de liquides vitaminés. Je les ai cachés sous le petit pont, là bas.       <br />
        Bon, se dit le jeune homme, cela commençait assez bien pour lui, il fallait bien se l’avouer. A moins que cela fut un peu trop bien.  Il décida de risquer le coup. Aura s’approchait, essouflée, l’air un peu inquiet qu’il refuse.        <br />
       -Bon, d’accord, à une condition.       <br />
       -laquelle ?       <br />
       -Que je te fasse un bizou dans le cou.       <br />
       -Je t’ai déjà dit…       <br />
       Mais il était déjà sur elle, la souleva de terre comme un fétu et lui planta un baiser mouillé… entre les nénés, pourtant bien enfouis sous de la toile kaki. Puis il la laissa retomber et elle faillit se tordre une cheville.       <br />
       -On y va ? dit-il d’un ton enjoué.       <br />
       -Je me demande… si je dois me faire violer toutes les trois minutes…       <br />
       -mais non c’était juste de la camaraderie.        <br />
       -ah d’accord. Et bien si çà ne t’ennuie pas, j’aimerais plus de retenue. On s’en tient là pour les effusions ?       <br />
       -promis, juré.       <br />
       Elle avait l’air un peu indécise, mais pas trop tout de même.        <br />
       Patience, se dit Hatzik, attends ton heure. Il est clair que la gamine a autant besoin d’homme que toi de femme. La question est donc de savoir combien de temps elle pourra tenir… elle.       <br />
              <br />
       Deux jours après, ils avaient traversé une éternité de maquis rocailleux, entrecoupés de combes ombreuses et odorantes,  et visité une dizaine de fermes en ruine, vides et sinistres.  Leur trajectoire formait un arc de cercle intérieur à celui de la gorge du Tourmarenc. Ils s’enfonçaient ainsi peu à peu dans un massif à la pente douce mais persistante, et dominèrent bientôt un paysage de montagnes torturées,violettes ou rouges,  telles autant de vagues qui se seraient figées en arrivant au pied de leur mont gigantesque. Ils tombèrent sur plusieurs pistes qui ne semblaient pas mener vers quoi que ce soit, et même de vieilles chaussées de béton qui avaient du desservir des batteries de missiles dans des temps très anciens. Mais rien qui évoquât une route vivante allant à un hameau ou bien à un haut-lieu. Ils avaient l’impression d’arpenter un immense désert végétal balayé par un vent mugissant.       <br />
       Pendant les haltes, Aura essayait de mettre de l’ordre dans ses notes et ses croquis. Elle était convaincue qu’en coupant plein sud à flanc de mont, on finirait par croiser un chemin allant aux « fermes de science ».         <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-III-Hatzik-ou-la-connaissance_a4.html</link>
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   <title>Tome II.   Les forêts de Boscione</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 03:46:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Terre 2351 : histoires des 5 peuples]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
        <div>
             <br />
              <br />
       1. Le Mer       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Togemuka, Labrador, Northamerica, 1er Juillet 251,       <br />
              <br />
              <br />
       « D       <br />
       ivided we stand » proclamait l’immense panneau planté dans la tourbe brunâtre couvrant le pergélisol pendant l’été polaire. La devise du monde humain, depuis déjà une centaine d’années. Peut-être plus longtemps encore. Ayôk l’avait toujours connue là, et son père ne savait pas non plus quand elle avait été installée. Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Mystère. Une affaire de frontière administrative sans doute. Le plaque était faite d’un matériau solide, en tout cas, qui résistait à tout : froid, eau, air salin, poids des packs de neige et de glace pendant l’interminable saison hivernale.        <br />
              <br />
       « Divisés, nous tenons bon ». Curieuse phrase, tout de même pensait Ayôk en tirant derrière lui les corps suintants de deux phoques mâles. On apprenait à l’école qu’elle imitait en l’inversant une très ancienne sentence : « United, we stand », utilisée jadis par les Américains. Le jeune homme savait que la séparation était désormais la valeur protectrice suprême des identités et des différentes aptitudes des humains, dans un univers de toutes façons unifié depuis longtemps. Mais tout de même, çà sonnait mal.         <br />
              <br />
       Ayôk laissa son regard glisser vers les lointains hérissés d’épinettes. Il crut voir une ombre verticale glisser à l’arrière-plan. Un homme, certainement, mais mince comme s’il était nu. Et pas un Inuit, à cause de la longueur des jambes et de ces mains démesurées.       <br />
              <br />
       Ce qui distinguait à distance un homme d’une épinette, c’était que celle-ci balançait seulement la tête, et faiblement, alors que la silhouette de l’homme  se translatait d’un bloc. D’un peu plus près, l’épinette ressemblait à une dépouille de poisson plantée à la verticale, tandis que l’homme, couvert de fourrures, formait une image rondelette.       <br />
              <br />
       Il fallait encore le distinguer de l’ours brun, et surtout d’une petite race blonde de grizzly, aussi féroce que la grande espèce, et bien plus perverse. Pour l’œil exercé d’Ayôk, c’était un jeu d ‘enfant. Tout résidait dans la démarche : l’homme glissait –surtout s’il chassait- et s’il marchait résolument, il ondulait de bas en haut. L’ours se dandinait, surtout debout. L’homme avançait à grands pas, tout entier dans l’action, coudes écartés autour de la prise sur une arme ou un bâton. L’ours débonnaire semblait se promener, errer, se hausser pour mieux voir et retomber, hésiter, truffe en l’air. Il se détournait facilement d’une direction pour une autre. Mais le flâneur distrait pouvait cacher un tueur décidé. Et il fallait le discerner vite. A moins de deux cent mètres, l’ours devenait un coursier et déboulait de biais, masse énorme mais si mobile que l’on ratait facilement son tir. Et alors, on était perdu. Rien ne savait décapiter plus vite un homme que ce fauve rugissant, à la patte armée comme un godet d'engin de terrassement.        <br />
              <br />
       Mais parfois, le tueur, c’était l’humain .       <br />
              <br />
       Ayôk vit réapparaître l’homme vers le sud, à moins de 200 mètres, venant vers lui. Il ne portait pas d’équipement ni de lourd anorak. Seulement une combinaison moulante antifroid, noire et sans insignes, et des chaussures de caoutchouc également noires. Chose curieuse, il avait inséré ces chaussures dans des mocassins Crees. Peut-être par crainte de glisser.         <br />
              <br />
       Le type devait tomber du ciel, mais Ayôk n’avait pas entendu ni vu d’hélico ou de plateforme antigrav. Il s’approchait en souriant, les mains ouvertes témoignant de ses intentions pacifiques. Il était jeune, blond, les cheveux dans les yeux. Mince et beau comme sur une photo d’holomagazine au centre Mer de Togamiuk.        <br />
       —Salut à toi ! dit la photo de mode d’une voix virile, mon  nom est Agonem. Je suis perdu, je crois, ajouta-t-il d’un air désinvolte que démentaient des yeux hagards, des joues creusées couvertes d’une barbe de trois jours, et des lèvres crevassées.       <br />
       Il parlait Amérangle standard.  Ayök soupira et renonça à jouer les innocents vertueux. Il ne pourrait pas obliger l’autre à s’exprimer en Inugsuk, selon les règles interdomaniales établies.       <br />
       —Ayôk, de la branche orientale de la fédération  des Hommes du Labrador. Ce que je comprends mal, c’est comment vous êtes arrivé ici !       <br />
       -En véliplane, depuis Togamiuk.        <br />
       -çà me semble difficile, Monsieur..       <br />
       -Agonem.        <br />
       -Oui, Agonem. Togamiuk est à 250 km à vol d’oiseau, c’est-à-dire au moins le double par les chenaux de la banquise. Vous devez vous tromper de nom. Ahgiak, peut-être ? C’est le village le plus proche, à moitié abandonné, d’ailleurs. Et là encore, ce serait un exploit en véliplane. Vous devez être un champion ou quelque chose d’approchant..       <br />
       -il est vrai que je me débrouille pas mal, se rengorgea le blondinet.       <br />
       Ayôk souriait poliment mais il était clair qu’il ne croyait pas l’étranger.       <br />
       -L’important est que vous cherchiez de l’aide. Vous avez faim ?       <br />
       -J’ai mangé ma dernière ration ce matin. Et j’ai essayé aussi de ces lichens en forme de boyaux.       <br />
       -De la tripe de roche ?  C’est mauvais, mais çà trompe la faim. Çà se fume, surtout. Vous êtes seul ?       <br />
       -Oui, dit Agonem évaluant le jeune Inuit. Il ne comprenait pas comment celui-ci pouvait garder constamment les mains nues par moins quinze degrés. Une température clémente pour un début d’hiver en cette région de vents, mais tout de même.       <br />
       -Vous ne transportez rien avec vous ?       <br />
       -Non.       <br />
       -Alors, suivez moi.       <br />
       Ayôk se remit en marche, laissant l’autre mettre ses pas dans la trace molle laissée par les phoques.       <br />
        -Euh, dit Agonem au bout d’un moment, vous voulez que je vous aide ?       <br />
       -J’ai l’habitude.       <br />
       -Où.. où allons-nous ?       <br />
       -à mon kayak. C’est un monoplace, mais on s’arrangera bien, avec le flotteur. Le camp n’est qu’à quatre miles et il fait beau temps. En cas de besoin, je vous tirerai assis sur un glaçon, et vous pagayerez aussi.       <br />
       - Sur un glaçon ? s’étonna le jeune homme blond.       <br />
       -Çà peut être efficace. Et on posera les phoques dessus, il y a des requins dans les parages.       <br />
       -Bon.        <br />
       Ayôk s’arrêta et se retourna, grattant ses cheveux noirs et brillants. Il sortit d’une poche ventrale un morceau de couenne de narval aromatisée qu’il se mit à mâcher.       <br />
       -Vous en voulez ? C’est très bon pour les dents. Au moins 23 vitamines  et 14 oligo-éléments!       <br />
       -Non merci.       <br />
       -J’espère pour vous que vous n’êtes pas arrivé sur un engin à moteur. C’est strictement interdit. Moi je m’en fiche, mais les Anciens vont vous cuisiner. Vous avez laissé votre véliplane sur la côte ?       <br />
       -Il est brisé. Mais je ne sais pas si on le retrouvera. La glace avait l’air de se fragmenter quand je l’ai abandonné.       <br />
       -C’est ennuyeux pour vous. Vous connaissez les coordonnées ?       <br />
       -Oui. C’est enregistré sur ma balise.       <br />
       -Une balise à faisceau satellite ?       <br />
       -Oui, je crois.       <br />
       -Bon, ne la montrez pas aux Anciens, ils sont terriblement tatillons. Mais rappelez-vous les coordonnées, ils vous les demanderons..       <br />
       -Une balise, c’est hors-la-loi aussi ?       <br />
       -Evidemment. Tout objet technologiquement avancé n’a pas droit de cité ici, comme dans tout l’univers Ar. Même s’il est purement passif. Tout le monde connaît la loi fondatrice de l’Ar : « Dans l’Ar n’apporteras nul objet que tu ne puisses entièrement fabriquer de tes mains avec des matériaux prélevés et transformés sur place, à l’aide d’une source d’énergie locale et sans apport externe. » J’admets que la notion de « source locale » a fait l’objet de controverses acharnées entre les juristes du Tétrapan, mais dans le cas d’une balise, il est évident que…       <br />
       -Je connais, coupa Agonem, agacé. Mais je ne savais pas que cet endroit était un domaine Ar. Je croyais que vous aviez le statut Vic.       <br />
       -Seulement le district de Togamiuk, Monsieur. Et la frontière passe justement ici, au grand panneau.  Au sud, c’est Ar. Vous étiez en plein dedans. Ce sont nos terres de chasse ancestrales. Depuis peut-être un bon millénaire !        <br />
       -Ah oui, j’ai vu l’umiak qu’ils ont retrouvé dans la vase à côté de Togamiuk. Il était plein de ferrures achetées aux Vikings !        <br />
       Ayôk approuva.       <br />
       -A l’époque, le climat était plus chaud. Les Nagortsak étaient venus jusqu’ici.       <br />
       -Les Européens, c’est çà ?       <br />
       -Les Russes, et par extension, tous les Caucasiens, oui.       <br />
       -J’ai entendu dire qu’il y avait des incursions Cree dans la région ? Est-ce que c’est vrai ?       <br />
       Ayôk haussa les épaules.       <br />
       -Vous savez, nous sommes ici depuis longtemps, mais les Crees aussi. La plupart des gens comme nous sont des gens de l’eau, et vivent plus au Nord. Il y fait d’ailleurs moins froid. Nous devenons aussi des espèces de colons au pays des arbres, et çà ne nous gène pas de rencontrer les Indiens, qui sont des gens des arbres. On échange des bricoles ou des peaux : phoque ou narval contre caribou. On a des réunions fréquentes sur les conflits possibles dans les hauts-lieux Chan, et c’est vraiment la paix entre nous depuis des lustres. Je ne veux pas dire qu’on s’aime d’amour. On s’évite plutôt.        <br />
       Ayôk recracha la fibre incomestible et continua.       <br />
       -Le seul problème, ce sont les Crees du sud de la baie d’Hudson, parce qu’ils se sont spécialisés dans le trafic d’ivoire, et qu’ ils sont en cheville avec les gens de la Frange par là-bas. Ils viennent parfois en avion, et çà nous enrage. Leurs frères ne les contrôlent pas  bien, il faut avouer.       <br />
       Avant de reprendre la route, il eut un regard en coulisse pour l’homme blond.       <br />
        –J’espère que vous n’avez rien à voir avec le trafic, parce que pour le coup, les Anciens ne vous feraient pas de cadeau. Vous risqueriez votre peau, parce qu’ils ont droit de justice. Les caribous sont déjà assez rares dans la région et les morses ont tendance à descendre vers le sud, avec le refroidissement climatique depuis cinquante ans.       <br />
       -Vous me soupçonnez ?       <br />
       -Non, mais vous ne m’avez pas dit ce que vous faites vraiment.       <br />
       -Vacances sportives, je vous l’ai dit ! Le reste du temps, je suis cadre dans un centre Mer, en Nortamère. Je vends des stations de métro…       <br />
       -Je n’ai jamais pris le métro, soupira rêveusement Ayôk. Je ne sais pas si j’aimerais çà, voyager parmi les esprits souterrains.       <br />
              <br />
       °       <br />
       °   °       <br />
              <br />
       Les deux familles qui constituaient le groupe convivial d’Ayôk (la sienne et celle de son meilleur ami) avaient bâti leur tente de double peau au sud d’un ilôt, face à un petit fjord d’eaux tièdes. Les hommes étaient en train de rassembler les restes du festin du Messager, et les femmes réparaient leurs outils d’hivernage. A une dizaine de mètres, un grand umiak renversé servait d ‘habitat temporaire à un groupe de parents, plus disparate, dont les cinq membres masculins semblaient tourner autour d’une grosse femme aux pommettes couperosées, et de ses filles, fort industrieuses.        <br />
       Le campement bruissait de cris joyeux et d’aboiements des chiens de traîneau à qui les enfants jetaient des restes de requin.       <br />
              <br />
       Les « Anciens » étaient les hommes de plus de quarante ans. Ils  se réunirent entre les deux habitations sous la houlette de Kofiuk l’Angakok (le shaman), dans un cercle dont l’entrée était symbolisée par deux lances de narval, autour d’un foyer noyé dans une fumée grasse, puant l’huile de baleine.        <br />
              <br />
       Ayôk fit attendre Agonem près du rivage, en proie à la curiosité des enfants, et alla s’asseoir avec les hommes, vite rejoints par les femmes qui s’assirent en retrait, en rang d’oignon, très élégantes en hautes bottes et vareuses rouges brodées de couleurs vives.  Leurs joues répondant au rayonnement rougeâtre de l’éternel crépuscule, elles mordaient de temps en temps un morceau de viande noire, coupant ce qui dépassait de la bouche avec leur couteau rond. Les hommes ne mangeaient pas mais fumaient la pipe.       <br />
       Une heure passa sans qu’autre chose que de rares paroles s’échangeassent. Agonem se sentait parcouru de démangeaisons, sans parler du froid que la combinaison spéciale ne repoussait plus aussi efficacement, collant à la peau encrassée la sueur de dizaines d’heures de marche.        <br />
              <br />
       Ayôk revint enfin, et s’accroupit à ses côtés.        <br />
       -Tu seras des nôtres cette nuit, Etranger, et Nigliktook t’offre de rire avec sa jeune épouse. C’est très gentil de sa part, pour autant que je doute que tu lui rende un jour la pareille, mais ce sont nos lois.       <br />
       Demain, nous irons tous avec toi dans l’Umiak pour chercher ton véliplane. Si tu as menti, tu seras jugé, mais en attendant, nous pensons que tu es un ami. C’est la règle.       <br />
       -Çà me va, fit Agonem en frissonnant. Mais tu diras à Nigliktook que je le remercie. Je suis déjà marié et…       <br />
       -C’est la règle, dit posément Ayôk, une lueur narquoise dans le regard. Viens autour du foyer, maintenant, tu dois peler de froid.       <br />
       -Ce n’est pas faux.       <br />
              <br />
       Agonem somnola dans la triple lueur orangée, constante et tournante d’un superbe parhélie, mais plongea dans un vrai sommeil quand les nuages s’accumulèrent en provenance de la terre ferme, faisant basculer le vaste paysage informe dans la quasi-obscurité. Ce fut à ce moment qu’on le réveilla en le chatouillant. Yusiki, la femme de Nigliktook n’avait pas réussi à le mettre dans sa couche, mais il n’avait pas pu l’empêcher de glisser ses petites mains rougeaudes contre sa peau par une ouverture de sa combinaison. Il la repoussa gentiment et se leva.        <br />
              <br />
       Six heures. Les hommes étaient prêts, à côté de l’umiak mis à l’eau.  Ayôk vint le chercher et Nigliktook lui offrit un verre de café brûlant.  Puis on embarqua. La grande barque de peau huilée mit le cap au nord-ouest, fuyant un orage. Le pagayage à huit s’avéra parfaitement efficace pour fendre l’eau noire que seule bleutait en profondeur la proximité de glaçons à chapeaux de strates de boue, hauts comme des camions.  Agonem vit des otaries jouer, des bancs de poissons –des morues ?- danser à  distance, et des ombres  massives s’interposer dans une mobilité effrayante. Narvals ? Orques ? Gros morses ? Baleines tueuses ? Requins blancs ?  Ces Inuits semblaient vivre au milieu d’une surabondance de formes d’existence. Pas du tout la solitude qu’il imaginait.  Ils semblaient si bien adaptés : c’était sans doute la raison pour laquelle ils ne parcouraient jamais les domaines plus méridionaux, de l’Ar.        <br />
              <br />
       Là encore, regardez ces grosses mains nues  travailler dans l’air vif  à moins vingt degrés Celsius dans un couloir de vent ! Ayôk suivait son regard et comprenait sa pensée.       <br />
       -Tu ne le sais pas, étranger ? Vois-tu, les artères de nos mains et de nos pieds sont souvent dédoublées, ce qui permet au sang veineux qui passe au milieu de ces radiateurs, de remonter déjà bien réchauffé vers le cœur. Notre cœur, ainsi, n’a pas trop besoin de se fatiguer pour entretenir les extrémités menacées de gel. Et d’ailleurs nous gelons beaucoup moins que les Caucasiens. Ce qui prouve quand même qu’ils sont arrivés dans le cercle polaire depuis moins longtemps que nous.       <br />
       -Ah, fit Agonem impressionné, c’est génial !       <br />
       -Il y a un inconvénient, cependant : nous supportons mal la chaleur, car alors, notre cœur doit combattre pour refroidir le sang veineux… C’est pourquoi, lorsque nos ancêtres imprudents avaient accepté le mode de vie des Américains, et vivaient dans des maisons surchauffées, ils mouraient en grand nombre, comme des insectes, de crises cardiaques. Seuls survécurent ceux qui refusaient ces maisons « modernes », et restaient dans l’Igloo ou la  maison traditionnelle.       <br />
              <br />
       A l’avant du bateau, l’observateur articula quelques phrases gutturales.       <br />
       -On approche du point que tu as indiqué, étranger. Dis-nous si tu te souviens d’un détail du paysage.        <br />
       Agonem se dressa, et, la main en visière, examina la grêve déchiquetée, où se succédaient une série de promontoires mélant crumbles de débacles et cœurs purs de glaces bleues, roches arrondies, épuisées d’antiquité, et nappes de pergélisol s’écoulant vers la mer comme d’énormes limaces mortes.       <br />
       Soudain, son visage s ‘éclaira.       <br />
       -Là ! s’écria-t-il en désignant une petite tache jaune entre deux mamelons de matière indistincte croulant sous de gros lichens tremblotants.       <br />
       -Oui, fit Ayôk. Çà ressemble bien à une voile de véliplane.        <br />
       -C’est çà, confirma Agonem, je l’ai utilisée pour recouvrir la structure et quelques objets sauvables.        <br />
       -On va voir çà, dit Ayôk.       <br />
       La barque se rapprocha d’une plaque en surplomb. Les Inuit en sautèrent avec souplesse, et la tirèrent aussitôt hors de l’eau, avec Agonem encore à l’intérieur.       <br />
       -Tu peux rester là, cria Ayôk. On ne pourra pas te reprocher d’avoir voulu cacher quelque chose.       <br />
       -Comme vous voulez.       <br />
       En fait, bien sûr, cela l’arrangeait. Mais quand il les verrait autour de la carcasse métallique de son engin, il sauterait tout de même sur le petit promontoire voisin pour mieux observer la scène à distance respectable.       <br />
        Le doc-shaman guidait le groupe, qui se déploya presque cérémonieusement autour de la chose. Ayôk se baissa le premier pour enlever l’un des gros galets, et les autres l’imitèrent, soulevant la légère toile cirée. La machine volante broyée apparut, les ailes déjetées et déchirées, telle une énorme libellule qui se serait jetée contre un iceberg. Les hommes commencèrent à fouiller dans les débris. Nigliktook vit la pointe de l’antenne se dresser lentement au milieu du tas de tissus et de bois de la nacelle et alerta ses congénères en riant.         <br />
              <br />
       Les Inuits cessèrent de rire lorsqu’ils virent, médusés, l’espèce de gros insecte qui, sous l’antenne, dépliait à son tour ses bras articulés, comme s’il sortait d’une chrysalide. Personne n’arrivait à comprendre ce qui se passait, ce qu’était la chose même.       <br />
       Soudain Kofiuk hurla : « Tupidek-Laska ! Tupidek-Laska ! », un mot associant le mauvais esprit des anciens temps et le crime de lèse-souveraineté Ar, mais il  ne cessait de pointer le doigt sur le miracle plein de menace sans appeler les hommes à l’action ou à la fuite.       <br />
       Dans un bruit saccadé de petits moteurs d’ajustement, une série de longs tubes s’alignèrent sur un même plan, comme les baleines d’un énorme parapluie. Chaque tube prit ensuite une inclinaison légèrement différente et Ayôk fut le premier à voir la tache rouge lumineuse qui montait sur son ventre.       <br />
       -Au sol ! aboya-t-il, ce sont des canons !       <br />
       Bouches ouvertes, les Inuit restaient là, statufiés. Ayôk se coucha, mais pas assez vite, la gorge déjà traversée par une longue flèche. Une deuxième l’atteignit dans la tempe, s’enfonçant au milieu de son cerveau. Le shaman, très rapide, réussit à sauter derrière une corniche de glace quand il fut projeté encore plus loin par la flèche  entrée dans sa nuque et ressortant par sa bouche, le guidant vers le mur de neige où il resterait suspendu et inerte.       <br />
              <br />
       Les autres n’avaient pas même tenté un geste et s’écroulaient, les uns après les autres, le parka percé à hauteur du cœur, puis de nouveau traversés par un deuxième jet, centré sur les têtes. Avant de tomber , Nigliktook regarda avec stupeur le long empennage trois fois encoché et cerclé de cuivre qui dépassait de sa poitrine. Il ne comprenait pas comment et pourquoi la machine qui les tuait crachait les flèches rituelles d’une tribu de Cree du sud. Une miséricordieuse nuit enfouit sa perplexité.        <br />
              <br />
       En moins de deux minutes, tous les Inuit présents n’étaient plus que des cadavres.       <br />
              <br />
       Beau travail.       <br />
              <br />
       Agonem alluma tranquillement une cigarette d’eucalyptus et s’approcha du lieu du massacre. Le robot-tueur replia ses tubes et se recroquevilla dans son container à demi-enterré.        <br />
              <br />
       A quelques mètres de là, la rondeur grise et luisante d’un sous-marin de poche émergea de l’écume, effrayant quelques oiseaux. Des hommes en noir sortirent d’une porte ouverte dans l’arrière du cockpit, et jetèrent à la mer un canot de caoutchouc où ils prirent place. Un moteur silencieux les poussa vers la berge gelée. Ils accostèrent près du jeune homme blond, et, sans lui accorder un regard, se mirent aussitôt au travail.        <br />
              <br />
       Ils ne portaient pas des bottes réglementaires mais des mocassins qui juraient avec le reste de leur uniforme.        <br />
              <br />
       Agonem s’assit, vaguement méprisant. Le nettoyage était un boulot subalterne, bon pour les Bleus. Il les regardait passer et repasser devant lui, silencieux et précis, évitant soigneusement de s’approcher des morts. Ils démontèrent posément toutes les traverses, brisèrent les longerons en menus morceaux, plièrent le moindre morceau de tissu, avant de les enfouir dans de grands sacs qu’ils accrochaient à un  câble relié au sous-marin. Une dernière inspection fut organisée pour remettre pierres et terre dans une apparence excluant la présence d’une épave. On projeta de la neige fraîche sur les traces de pas incongrues. Enfin l’un des hommes ouvrit une escarcelle de cuir et projeta de petits détritus alentour. Agonem distingua même des crottes sêches de huskies, de cendres, des os rongés, des pépins de baies noires, des crachats de tabac à chiquer. Tous les signes du bref séjour d’une bande de Crees aventurés très loin de leur domaine.       <br />
              <br />
       Du bon boulot. Ces sauvages devraient apprendre ce qu’est vraiment la chasse. La chasse à la provoc.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Hatteras Inlet ,  Northamerica, 3 septembre 251,        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       O       <br />
       rteils en éventail sur la rembarde de teck, F. lisait.        <br />
       “The Revolutionary Frontier, 1763-1783” : le bouquin, presqu’aussi ancien que son sujet, avait été pondu par un Jack M. Sosin, membre éminent de l’université du Nebraska, disparue depuis deux siècles, -après avoir servi de prison aux révoltés du grand Sursaut, puis de dispensaire pour les malades de la guerre d’Extermination-. Mais sa bibliothèque avait été virtualisée à temps, et gisait au fond d’un obscur cagibi nanoctronique de la World Library, dans l’atoll Mopélia. Cent vingt mille ouvrages comprimés dans un seul cube mémoriel gros comme une tête d’allumette !       <br />
              <br />
       F. était pétri dans une quarantaine athlétique. Seuls le pli profond qui barrait son front et l’ambre trop clair de ses prunelles  accusaient l’expérience d’un âge plus avancé.        <br />
       Derrière F., clains et pilotis de la maison de bois bruissaient du vent océanique naissant. Naguère, la belle habitation coloniale répondait à la vie intérieure de ses habitants. Mais maintenant, chaque craquement lui rappelait le vide, creusait en lui le manque de ceux qui s’en étaient absentés. Elle, surtout. Définitivement éparpillée dans le vaste ciel de la lagune. Elle qui l’avait laissé seul un soir de Mars, saturée de morphine, en se tournant contre le mur de sa chambre pour ne plus rien savoir du monde qu’elle laissait. Ne rien savoir, même de lui, son compagnon de vingt belles années. Ils s’étaient dit adieu plus tôt, quand elle pouvait encore parler sans se manger la langue.       <br />
       F. saisit le verre de Lagavulin en équilibre sur la rampe, pour une fois sans l’envoyer se briser sur les galets en contrebas, et l’avala d’un trait, en croquant rageusement les glaçons résiduels. Lui aussi aimerait se changer en vent et caresser sans fin les flots limoneux de la lagune du Pamlico qui séparait sa dune des peu salubres forêts côtières de la Caroline du Nord.        <br />
       Mais il lui faudrait attendre. Assassiner le temps heure par heure, jour après jour.       <br />
              <br />
       Le téléphone immatériel chanta discrètement, réglé à quelques centimètres de son oreille gauche.       <br />
       —McTregor veut encore m’inviter à dîner, pensa l’homme. Deux solitudes décrépites au lieu d’une, et cela quatre fois la semaine. Non merçi.        <br />
       La mélodie se tut. Reprit, insista. Pas le style trégorien.        <br />
       F. poussa deux fois sur ses tympans, déclenchant l’ouverture de la ligne. Une voix sourde se matérialisa près de son front.        <br />
       —Bonsoir, vieux pirate. C’est bon, la vacance éternelle ?       <br />
       F. reconnut le timbre râpeux. Il ne l’avait pourtant pas entendu depuis cinq ou six ans. Lors d’un séminaire au Chanat de Baltimore, se souvint-il.       <br />
       —Salut, vénérable fripouille. Tu n’en as pas assez d’oeuvrer au salut de l’humanité ?       <br />
       Un rire léger se promena devant ses yeux, comme si un fantôme ironique le toisait.       <br />
       —Cette impertinence suggère que tu n’es pas mentalement hors d’usage. Voila un point excellent. Assez rare parmi les gens de ta génération, pourtant si jeunes...       <br />
       —Mm, comment expliques-tu cette rareté, sagace hypervieillard ?       <br />
       —L’ennui. On a parlé des effets de la technologie génique. Un mauvais mode de sélection des neurones réjuvénants. Mais je n’y crois pas. En réalité, tu appartiens à l’âge qui a réinventé cette étrange idée biséculaire selon laquelle chacun a “droit a un repos mérité” après quelques dizaines d’années passées à s’agiter pour le compte d’autrui.       <br />
       —…Ce n’est pas ton problème.       <br />
       —Certes. Ce qui m’amène à justifier ce viol de ton intimité.        <br />
       —Tu ne me déranges pas. Parle…       <br />
       —Peux-tu passer à Washdicee d’ici un jour ou deux ? J’aimerais résoudre une question épineuse et je souhaiterais bénéficier de tes lumières.       <br />
       —Et… à quel sujet ?       <br />
       —Je ne peux guère t’en dire plus (La voix semblait s’éloigner comme si le fantôme arpentait la véranda.) Le monde des ondes hertziennes est autant peuplé de confesseurs clandestins que d’interlocuteurs légitimes.       <br />
       —Je ne peux décemment pas te répondre que je suis débordé. Au fond, çà me fera plaisir de te revoir.       <br />
       —Je n’en suis pas si sûr.... soupira le spectre invisible, s’éloignant davantage.       <br />
       —Gosh, c’est aussi mauvais que çà ?       <br />
       —Disons que çà pourrait l’être, et pire.       <br />
       —Je serais donc utile à quelque chose… de sérieux ?       <br />
       —Possible. Mais sans médaille à la clef.       <br />
       —Alors, j’arrive. Attends-moi pour jeudi matin. çà va ?       <br />
       —Il vaut mieux que tu nous parviennes par des voies détournées, plutôt que par les moyens express que je pourrais t’offrir. Trop visibles. Mais je t’avertis : passé jeudi, 10h, je m’inquiète.       <br />
       —D’accord. Je ne vois pas...       <br />
       —A la tienne !       <br />
       Un frottement de cristal, quelque part à distance, confirma à F que son partenaire invisible trinquait bien à sa santé. Il esquissa une réponse symbolique avec son verre vide.       <br />
       —Qu’est-ce que tu bois ?       <br />
       —Un Mâcon blanc du siècle passé. Tout en miel.       <br />
       —Trop cher pour moi.       <br />
       —Il faut bien que nous ayons quelques privilèges, nous qui portons le poids de cette exaspérante espèce.       <br />
       —A jeudi, crapule sénile...       <br />
              <br />
       L’interlocuteur ne daigna pas relever, et la ligne raccrocha dans la séquence programmée par F : le crépitement d’une rafale de pluie sur le parquet laqué, tout autour de lui. Le silence mordoré réenveloppa F., dubitatif.        <br />
       Non, dût-il bientôt se l’avouer. Plutôt vaguement excité.       <br />
               <br />
              <br />
       F. et M.       <br />
              <br />
       Quand le soleil émergea, F. était au travail depuis une heure sur la terrasse. Le coeur content, il préparait son dirigeon en fredonnant l’air éternel de la “Donna e mobile.” Le méthane n’était pas le meilleur combustible pour le cône aérostatique, mais il en disposait à partir du digesteur domestique et d’un compresseur solaire autonome. L’homme testa les poulies de traction ainsi que les plis du parascendant. Puis il libéra l’étrange animal de soie qui se déplia joyeusement, claqua, et se gonfla au ras du sol devant l’aérostat, hésita, puis courut chercher les thermiques à plus de trente mètres au dessus.        <br />
              <br />
       Le complexe appareillage semblait incontrôlable au néophyte. Pourtant, depuis les premières courses en 112, l’engin s’était allégé, renforcé, adapté. La carène de résine profilée remplaçait le panier d’osier, telle l’étamine d’un pistil entouré de sa corolle de ballons, et de voilures propulsive et suspensive. La fine armature cylindrique retenait trois boudins oblongs emplis d’hélium, et la nacelle de portage était maintenue horizontale quoi qu’il arrive, sous le ballon principal. Elle s’appuyait sur la rampe de lest et les pieds d’arrimage étaient repliés pendant le vol.        <br />
       Des gouvernes de tissu scellé et de minuscules moteurs solaires stabilisaient l’appareil dans les trois dimensions, tandis que sa vitesse était assurée par les focs et le parascendant. En l’absence de vent, une hélice-relais disposait des deux heures d’autonomie de batteries gravées dans la surface de l’habitacle. L’ordi de bord pouvait ajuster la tension des panneaux et la capacité ascensionnelle des ballons, pour un vol automatique à l’altitude choisie. Mais F. préférait piloter en personne son grand cerf-volant hybride.         <br />
       Il lança son paquetage à l’arrière de la pirogue aérienne, et se glissa sur le siège abrité d’un cockpit en carboplast, puis télécommanda le largage des amarres. Spontanément, la tourelle de lancement se tourna vers le nord-est, choisissant un angle de vent arrière, et les doigts d’acier se déplièrent, libérant le dirigeon. Quarante mètres à l’aplomb de la maison, le moteur vrombissant prit le relais, calculant sa rotation pour alléger encore la charge remorquée sans laisser fasseyer les voilures.        <br />
       Quelques instants plus tard, l’hélice se tut. Les bouches de soie qui cherchaient avidement l’air chaud arrachaient l’engin à la pesanteur, l’emportant au ciel dans un beau silence.       <br />
              <br />
       Heureux comme un enfant, F. ne corrigea pas la gîte de 40% qui tirait son traîneau volant vers tribord. Il se vit, père Noël des temps futurs, happé vers les nappes bleu sombre de la stratosphère. Il rejoignit les brumes alizées balayant l’humidité des marais du Matamuskeet, puis vira plein ouest, aspiré par les fraîcheurs ambassadrices des Appalaches. Retournées depuis longtemps à l’Ar, les forêts de la Roanoke glissèrent au dessous de lui, et l’approche des régions malades au sud de la baie Chesapeake commença. De longues marbrures jaunâtres d’arborescences bactérisées alternèrent avec les réseaux des anciennes zones périurbaines, jamais complètement rendues à la nature.        <br />
              <br />
       Parfois au bout de vagues lignes droites -restes d’autoroutes enfouies-, la pointe d’une collurbe mineure apparaissait, entourée de sa rosace de cultures vert tendre, comme la végétation vivace autour d'un volcan éteint. Sur ses pentes, des étincellements de quartz révélaient les installations solaires des habitats. A cette heure pourtant déjà lumineuse, le contenu du cratère central ne se dévoilait pas encore. Les centres Mers n’avaient pas non plus émergé tels des phallus brandis vers le soleil, et l’ombre protectrice cachait les bâtiments plus modestes des Chanats et des institutions publiques.        <br />
        Ici et là, en pleine forêt dense, de petits pinacles blancs indiquaient les villages-vigies, reliés aux Vics par de modestes routes de terre serpentant sous le couvert, ou encore se détachaient les toitures cuivrées de Hauts-lieux complètement isolés, havres de paix accueillant, sous la houlette de vieux Chans, de studieux pélerins du savoir, ou des hordes bavardes d’Ars en mal d’échanges.        <br />
              <br />
       -Un paysage de conte de fée, pensa F. Un rêve éveillé dont la vertu imaginaire avait captivé ses habitants. Mais le prix en était rude  : que de rumeurs étranges ou sanglantes ne se propageaient-elles pas sur le compte de ses autochtones, prétendus non civilisés ? Et davantage encore sur ces coureurs d’aventures malsaines qu’on supposait être les occupants illégaux des fringe-zones, à la lisière des espace-temps constitutionnels ? (“Constimes”, en amérangle standard).       <br />
              <br />
       Six heures plus tard, Washdicee (appelée Dicee pour une raison oubliée) apparut sur l’horizon, telle la ligne fulgurante tracée par un cutter à la surface d’une mappemonde lumineuse.       <br />
       F. entama une descente douce et prudente, pour ne pas être en butte à la police des Altitudes Réservées. Parmi la somptueuse succession des bois résidentiels étoilés de palmiers géants, il vit grandir l’hémisphère central, immense goutte lactescente qui abritait l’une des capitales de la planète.  Il obliqua vers l’ouest et, comme le dirigeon survolait le large cours tortueux du Potomac, il regarda, non sans appréhension, la bulle renfermant  la ville, crâne à demi-enterré d’un énorme cerveau phosphorescent.       <br />
       Il voyait en elle les immeubles se découper en transparence, formant plusieurs plans flous, clairs ou sombres, tandis que les véhicules officiels circulaient entre eux, tels des myriades d’insectes microscopiques à l’intérieur d’une ruche. On pouvait  aussi songer à des millions de bactéries arpentant les flux de lymphe et de lait d’une mamelle massive dominant le torse horizontal de la mère patrie.        <br />
       Le soleil embrasa enfin le dôme translucide, tandis que la courbe du Potomac Intérieur miroitait, insoutenable. Au débouché de l’arc basaltique érigé à l’entrée de la coupole géante (témoignage de la dictature du général Lankou) le fleuve prit la couleur du sang.       <br />
              <br />
       F. fut soudain envahi par une curieuse hallucination, plutôt auditive d’ailleurs. Il lui semblait qu'une ombre nageait au dessus de lui, chuchotant dans le vent :       <br />
       -Le sein de la grande pêcheresse... de Babylone la putain, sera bientôt percé par le glaive d’un monstre de justice !        <br />
       L’impression cessa aussi vite qu’elle l’avait envahi, et l’ombre se révéla être une petite nuée grisâtre qu’il dissout en la traversant.       <br />
       Mais la phrase flottait toujours en lui.       <br />
       -monstre de justice..... mmmonssss...       <br />
       Un instant, F. avait cru à une interférence radio, peut être avec une émission religieuse. Mais non, c’était autre chose.        <br />
       F se ressaisit.       <br />
       —Mon éducation pentecôtiste remonte en surface ! se gourmanda-t-il.         <br />
              <br />
       Mais il y avait peut-être aussi la phobie de la grande ville... ou les souvenirs douloureux qu’il avait réprimés. Quoi qu'il en soit, la force de l'illusion subite était inquiétante. Si cela se reproduisait, il devrait peut-être s'inquiéter de sa santé mentale. Etait-il devenu fragile ?       <br />
              <br />
       Il approchait, maintenant. Il était temps de rentrer en contact mental avec le communicateur de son hôte.       <br />
              <br />
       —C’est toi, vieux bandit  ? s’enquit la voix de râpe à bois. Tu es ponctuel. D’après mon lecteur, il suffirait que tu regardes à tes pieds, vers quatre heures, pour apercevoir la balle de golf que je viens de propulser vers le trou 14.  Après une vaste cavité sablonneuse en forme de huit, tu vois ?       <br />
       —Reçu  et perçu, mon bon. Sauf la balle, je l’avoue. Veux-tu que je fasse la feuille morte pour t’y rejoindre ?        <br />
       —Nous serions mieux au pavillon. Ce carré de tuiles laquées sur ta droite... On s’y retrouve dans dix minutes ?       <br />
       —Parfait, O grand Suprême. Prépare-toi à survivre à une embrassade enthousiaste, emplie de l’énergie des amitiés nostalgiques.       <br />
       —Bon, je me munis d’une tunique pare-émotions. A tout de suite.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       °       <br />
              <br />
       °      °       <br />
              <br />
              <br />
       —Tu as maigri...       <br />
       F. n’avait pu retenir la remarque. La frêle silhouette en longue tunique blanche était celle d’un déporté affamé ou d’un cancéreux au stade terminal. Mais le visage émacié souriait, l’oeil pétillait. La lèvre mince retroussée de biais sur de petites dents régulières, préparait sa blague coutumière. La force des mains noueuses qui enserraient celles de F, démentait l’impression de faiblesse.       <br />
              <br />
       —Où est passée ma masse musculaire, te demandes-tu ? enchaîna le vieillard. Eh bien, je n’en sais rien. Je ne la brûle pas par un comportement anorectique, car je me nourris comme quatre de mes confrères (qui ne sont que trois...). Peut-être a-t-elle pris la place de mes os, par souci d’économie. A cent quarante-cinq ans, surviennent des choses assez inattendues... sauf la mort ! Des côtes qui cassent quand tu ris, par exemple. Très agréable...        <br />
       F. compatit poliment.       <br />
       —Ou, continua M., un doigt qui se replie au moment où l’on te serre la main : plus moyen de décrocher le partenaire. Ce n’est pas drôle quand il s’agit d’une érotomane qui te poursuit depuis trente ans, je te prie de le croire. Bien, trêve d’anatomie des fossiles, viens donc grignoter ces gambas qui arrivent tout droit de l’estuaire du Delaware.        <br />
              <br />
       Le pavillon était ouvert à tous vents, accusant une vague ressemblance avec un mirador. Mais au milieu, nul affût de canon photonique ni phare de détection. Seulement un vaste barbecue rougeoyant, équipé de grilles de tailles et fonctions diverses. Non loin, un amoncellement de grosses crevettes sauvages, couleur de marbre bleu, était épandu sur une paillasse dallée et M. y piocha avec circonspection, choisissant les plus belles, avant de les enfiler sur des baguettes.       <br />
       Deux bols de sauce épicée attendaient sur une petite table de fer forgé, qu’honorait la présence d’un vin millésimé dont F. n’osait regarder le terroir ni la date.       <br />
       —Tu veux les placer sur les braises ? Je n’approche pas trop du feu depuis ma crise de déshydratation, il y a un mois. On a été obligé de me couvrir de glace. Pour recevoir l’Ar du Labrador, c’était très indiqué. Le délégué a même cru qu’on se moquait de lui. Il est sorti de ses gonds, m’a insulté et est parti en claquant la porte.       <br />
       Cette fois, F. interrompit le squelettique bavard.       <br />
       —Peux-tu m’expliquer...       <br />
       —La raison de ta présence ici ? Bien sûr. Ne crois pas que je te fasse perdre ton temps avec  des anecdotes. Il y a peut-être un rapport ... mais commençons par le début.       <br />
       M. s’arrêta, gloussa et  regarda F. d’un air coupable :        <br />
       —Je veux un rapport sur le début, et aussi sur la suite, jusqu’à aujourd’hui, et même demain, jusqu’à une certaine échéance, le tout dans un mois.       <br />
       La vieille baderne aimait jouer avec les nerfs de ses interlocuteurs. Cela ne datait pas d’hier, mais F se souvint qu’en définitive, il existait peu de personnalités aussi cohérentes, et il attendit que M. daignât nouer les fils qu’il lui indiquait en termes sibyllins, tout en plongeant des queues de crevettes dans son bol de sauce.       <br />
       —La chaîne des incidents, voila ce qui m’intéresse. Et comme tu es historien, c’est toute la longueur de cette chaîne, au moins depuis dix ans.        <br />
       —Quels incidents ? demanda tranquillement F.        <br />
       —Ceux qui surviennent sporadiquement sur la Frange, un peu partout dans le monde, et qui grignotent insensiblement mais sûrement le statut constitutionnel des territoires. Des meurtres ;des massacres. Et spécialement les incidents qui mettent aux prises visiteurs de l’Ar et Armen...       <br />
       —Tu inclus là-dedans les brutalités commises par des Surv’ars à l’égard de délinquants notoires réfugiés sur l’Ar ?       <br />
       —Absolument. Et bien d’autres choses encore, comme ces scandales de la pollution des franges...       <br />
       —Tout le monde sait que les Ars n’en sont pas coupables. Ce sont plutôt des agricollurbiens, ou des...       <br />
       —J’en suis convaincu, F. Le problème n’est pas là. Ce qui m’inquiète, ce sont les rumeurs de corruption des surveillants Ar.  Laissent-ils se produire les pires infractions ? Et dans ce cas, comment sont-ils achetés ?       <br />
       —C’est une enquête policière que tu me demandes là. Pas de l’Histoire.       <br />
       —Commence par l’Histoire. Collecte tout ce qui s’est passé et qui n’est recensé que par les médias locaux, et donne-moi un panorama organisé de tout cela. Je veux à la fois des preuves et des arguments solides.       <br />
       —Dans quel but ?       <br />
       M. regarda les frondaisons du parc qui dérobaient à la vue la base de la bulle de Dicee. Il semblait accablé par la naïveté de la question.       <br />
       —Mais  pardi, pour démontrer qu’il y a manipulation patiente, de longue date, pour émousser la réputation des Ars ! N’oublie pas que je suis leur avocat dévoué. A la vie, à la mort...       <br />
              <br />
       F. arrêta de suçoter la carapace molle qu’il avait déjà vidée de son délicieux contenu, et dévisagea son interlocuteur, sourcils interrogateurs.       <br />
       —Qui aurait intérêt à une telle... manipulation ? Il est insensé de s’attaquer à un Ordre en général. Les conséquences seraient catastrophiques pour la paix du monde.       <br />
       —Je l’ignore.  J’ai bien quelque idée des forces qui pourraient pousser à une démonisation de l’ ordre Ar, mais je ne te demande pas d’enquêter sur cet aspect. Ce n’est pas de ton ressort. J’espère seulement que les résultats de ton travail -que je désire de type académique, afin qu’il puisse servir le plus officiellement possible- confirmeront certains points dans ce domaine.        <br />
       —Bref, tu me demandes d’étudier le symptôme, pas la cause.       <br />
       —Oui. Je ne veux pas t’exposer inutilement.        <br />
       —Je t’en sais gré. Mais pour revenir à la mauvaise humeur du délégué du Labrador, a-t-elle rapport avec les incidents frontaliers ?       <br />
       —En apparence, aucun ! Mais la réaction épidermique du bonhomme au ridicule de mon apparence sous des cataplasmes glacés, ne peut s’expliquer dans un contexte normal. Les Inuits ont toujours manifesté humour et tolérance. Je ne vois qu’une raison de leur exaspération : l’érosion de ma respectabilité fragilise leur position politique.       <br />
       —Ta réputation a pourtant l’air parfaitement stable, si l’on en croit les bulletins du Chan.       <br />
       Le visage creusé de M. se plissa en une moue dubitative.       <br />
       —Je ne suis pas visé à titre personnel, évidemment, mais il existe une nervosité grandissante quant à la garantie de stabilité des Franges. J’ai eu connaissance de nombreux accrochages, spécialement dans les aires poissonneuses de la  fédération Inuit.       <br />
       —Avec qui ?       <br />
       —Difficile à dire. En apparence, des pêcheurs indépendants, en provenance de Collurbes maritimes. Des morutiers ou des chasseurs de phoques ignorant qu’ils étaient en infraction.  Mais il y a de plus en plus de naïfs en situation litigieuse ces derniers temps. Bizarre pour des populations dont le niveau culturel garanti par le Chan s’élève d’année en année. Et puis il y a eu il y a un mois deux véritables massacres d'Inuits, probablement du fait d'une même bande indienne incontrôlée. Trente deux morts, tous abattus à l'arc de chasse, à trois jours d'intervalle dans le Labrador. C'est un fait sans précédent.        <br />
              <br />
       —On n'en a pas parlé du tout...       <br />
              <br />
       —	Et pour cause. Nous avons eu toutes les peines du monde à empêcher les familles d'en appeler au tribunal suprême, au moins en attendant l'enquête que je fais diligenter depuis. Là encore, le côté &quot;instruction&quot; de l'affaire est en cours. Mais je voudrais être sûr qu'il n'y a pas des précédents, des disputes entre Crees et Inuits, qui auraient pu dégénérer en vengeances, même plusieurs années après.       <br />
       —	Bizarre, ces peuples vivent en bonne intelligence depuis des centaines d'années.       <br />
       —	C'est bien ce qui me semble étrange. Cela sent la provocation à plein nez.        <br />
                <br />
              <br />
       F. réfléchit aux perspectives insondables que son vieil ami lui découvrait par bribes, et décida qu’il préférait ne pas en savoir trop. Après tout, ce n’était pas lui qui soutenait le monde, mais ce maigre Atlas cacochyme que la plus légère bourrasque terrasserait sûrement.       <br />
       —Pour quand veux-tu ce travail ?       <br />
       —Je te l’ai dit : avant la session extraordinaire de l’ASSU, dans trente jours. Je veux être armé pour certains débats que je sens venir, même si personne n’en parle encore.        <br />
       —Sur la pleine propriété des Franges ?       <br />
       Le vieil homme en blanc  sourit à F. de toutes ses dents.       <br />
       —Je savais que ton intelligence n’avait pas trop souffert ! Mais je ne m’étendrai pas sur ce sujet.        <br />
       Il poursuivit  :       <br />
       —Naturellement, tu disposes d’un budget du Tétrapan : un per diem, et un transfert gratuit de la documentation ASSU sur les ordis de ton choix. Plus les titres pour les déplacements indispensables.       <br />
       —Payés d’avance, ou remboursables sur justificatifs ?       <br />
       —Euh, il faudra voir avec...       <br />
       —J’ai compris. De toute façon, je suis en train de crever de solitude sur la lagune.       <br />
       —Elle te manque ?       <br />
       —Oui, dit F., et il se détourna.       <br />
       —En un sens, je t’envie. Je n’ai plus de vie affective au sens ordinaire depuis presqu’un demi-siècle. Je crois que je suis devenu une sorte d’arbre creux. Suis-je encore humain ?       <br />
       —Probablement. Tu nous aimes tous. Tu aimes ton prochain en général.        <br />
       —Moque-toi…       <br />
       F.  se pressa sur les mains deux moitiés de citron, puis les lava soigneusement dans une jolie vasque de marbre synthétique.        <br />
       Il sortit du pavillon et se dirigea vers son appareil, posé délicatement sur la pelouse, tel un très grand chapeau de dame excentrique.       <br />
       —Je t’envoie un premier aperçu d’ici un mois, dit-il sans se retourner.       <br />
       —Trois semaines. Mais reste donc pour un fromage...       <br />
              <br />
       —Laisse tomber (c'est ce que signifiait le geste de F. s’installant à son poste de pilotage.)        <br />
              <br />
              <br />
       Un instant plus tard, la fleur multicolore de l’étrange véhicule s’élevait à la verticale. Avec une lenteur majestueuse, il prit de l’altitude et se changea progressivement en insecte, suspendu à mi-hauteur du dôme de Dicee.       <br />
              <br />
       —Zgavaw ! aboya M., le regard fixé sur la bestiole volante qui se confondrait bientôt aux essaims d’électros abandonnant la bulle en fin de journée de travail .       <br />
       —Oui, maître, répondit une voix de velours dans l’ombre d’un pilier.       <br />
       —Tu as repéré l’homme ?       <br />
       —Oui, je crois. Mais j’ai aussi les crocs, maintenant. Vous n’avez pas arrêté de vous baffrer pendant que je me les sêchais.        <br />
       —Pas question que tu manges ici, Zgav. Tu sais que je ne peux pas neutraliser les détecteurs optiques, mais uniquement les sondes auditives. Je veux seulement que tu me dises si tu es sûr de reconnaître le bonhomme dans n’importe quelles circonstances.       <br />
       —Affirmatif.       <br />
       —J’aime ta concision. Je compte donc sur toi pour une prise en charge parfaite ?       <br />
       —Sans problème, Maître. C’est juste une question de budget. Et le Tétrapan ne paie jamais à temps...        <br />
       —Veux-tu insinuer, sagouin, que tu n’es pas prêt à avancer le prix d’un Transcités, si F. se déplace sans prévenir  ?       <br />
       —Exactement, maître. Le Téte me doit déjà une ardoise de 25 000 universos, ce qui n’empèche pas Dicee de m’en réclamer autant comme impôt exceptionnel pour  “haut traitement”.        <br />
       —Galère !  et le civisme ?       <br />
       L’ombre entre le pilier et l’aloès remua évasivement.       <br />
       —Réponds,  Zgav !       <br />
       Devant le silence persistant, M. s’avança et se pencha sur le parapet. Rien. Le damné bâtard avait disparu. De rage, M. abattit sa paume sur la pierre brûlante.  Et sentit aussitôt le métacarpe de son auriculaire s’effriter dans son enveloppe de peau flétrie.         <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       F. laissait la nanoctronique embarquée communiquer avec les appareils filant autour de lui comme  autant de gros bourdons, pour éviter tout risque de collision. Nonchalamment, il modifiait cependant les paramètres à la main, pour longer l’hémisphère et se rendre à l’aéroparc  116, le plus proche de son domicile dicéen.       <br />
       Dans le petit appart donnant sur une rue suspendue de 26 eme niveau, il avait tout laissé sous des housses. Il n’y avait pas remis les pieds depuis la mort de l’aimée, et ne comptait y demeurer que pour la nuit, vu le prix démesuré des lits hoteliers, sous le dôme tout comme en banlieue.        <br />
       Il y avait moins de poussière qu’il n’en attendait (on avait dû améliorer les générateurs d’atmosphère avant la dernière élection du Vicariat), mais l’air sentait le moisi. Il ouvrit la fenêtre et médita, les coudes en appui sur la gouttière de cuivre verdi d’où les hirondelles génétiquement adaptées partaient en fusées pour rejoindre le gros immeuble de la Panose, face à lui. On n’avait pas encore changé les faux aulnes des terrasses inférieures, qui apportaient une once de repos visuel dans cet univers d’ors en fusion.        <br />
              <br />
       Recuit de fatigue, F. se laissa tomber sur le divan Empire du salon et s’endormit instantanément. Il rêva. Des marsouins couleur sépia sautaient hors de l’eau, de plus en plus haut, comme s’ils voulaient entrer.  L’un d’entre eux y réussit et se tourna vers lui, sa tête oblongue empruntant les traits d’un Ar  de haut rang.        <br />
       —Incident, incident  ? Incendie, oui ! Tu te souviens ?        <br />
       Le poisson-Ar ouvrant la bouche comme une dorade lui tenait des propos énigmatiques, puis devant son incompréhension, son sourire redevint animal. La créature lui tourna le dos et plongea, non sans quelques saccades qui retinrent sa queue à hauteur du garde-fou.       <br />
              <br />
       F. se réveilla en sueur et alla refermer la fenêtre. Puis il rit de sa pusillanimité : craignait-il vraiment que les poissons reviennent ? Il se prépara une décoction de caféine et la but à la salle de bains en se regardant mélancoliquement dans la glace. Hirsute, vieilli, buriné. A quelle femme pourrait-il plaire encore ? De plus, il sentait... le poisson. Le rêve ou les crevettes de M. ? Ou encore l’odeur de sa maison d’Hatteras Inlet imprégnant ses vêtements ? Peut-être simplement sa peau de marin, contrastant avec l’odeur rance de cochon frit qui régnait à Dicee, comme si l’on y brûlait en continu des carcasses animales ou humaines.         <br />
              <br />
       C’est alors que F. se figea, l'oeil étincelant : John Cardoy !        <br />
       La longue silhouette dégingandée de John se surimprimait à sa propre image dans la glace , tel qu’il y a tant d’années, il descendait les escaliers du Chan, araignée maladroite. En voila un qui avait couru sus à l’incident... jusqu’à l’accident fatal. Justement, l’incendie !        <br />
       Quatre ou cinq mille hectares carbonisés, quelque part en Europe. Toute l’équipe de tournage y était passée. On n’en avait rien retrouvé. Pas un os. Pas une lentille de caméra. Quatre personnes fondues dans la couche uniforme de cendre blanche retombée sur le paysage comme une lave légère. Il y avait de cela, allons, trois ans.        <br />
       Qu’étaient-ils partis filmer déjà ? Ah oui, une scandaleuse bande d’huluberlus Ars, ou qui se prétendaient tels, voulaient retourner à des rituels anciens, dans des amphithéâtres de pierre...  Pourquoi pas des sacrifices humains, n’est-ce pas ?        <br />
              <br />
       F. toussa, chassant un peu de la ville polluée hors  de sa trachée artère, et se concentra sur ses souvenirs.        <br />
              <br />
       Cardoy ! Il avait sûrement conservé des objets à lui quelque part. Des ustensiles que le jeune cinéaste avait laissés, quand il partageait un module avec F. à l’université. Unité “vidéologie historique”. Un vieux filtre d’objectif. Un trépied articulé...  et par chance, un disque gravé, quelques rushes inexploités, un ou deux livres-papier, peut-être. Où F. avait-il bien pu laisser ces machins ?         <br />
              <br />
               <br />
       Northamerica, Washdicee-Notax-Center,       <br />
        6 septembre 251        <br />
              <br />
       B. immobilisa sa masse de graisse et de muscles dans la vaste fauteuil de carboglys et lui ordonna de se tourner vers la fenêtre panoramique. L'ample fauteuil de massage referma sur ses lourdes cuisses ses articulations chuintantes et obéit à l'injonction.        <br />
              <br />
       C'était la minute de recueillement de B., son moment mystique. Pas question de se priver de l'une des rares jouissances qu'il s'autorisait. Il regarda d’un oeil morne la paroi du puits de béton glisser vers le bas à quelques mètres de lui, de l'autre côté du vitrage épais. Une à une, les tristes lampes de sécurité descendaient dans l’ombre rejoindre l’enfilade verticale des autres perles lumineuses, avant de disparaître, avalées sous le gigantesque cylindre qui emportait B dans sa paresseuse ascension.       <br />
       D’anciennes lois, aussi rigides que le roc, interdisaient aux bâtiments du Mer d’émerger au dessus du sol entre le lever et le coucher du soleil. Ainsi personne ne pouvait-il admirer, étincelante des feux de l’astre diurne, l’aiguille de 600 mètres de haut du Centre Directionnel de Mer-Washdicee, cachée dans un ancien silo militaire au milieu des décombres d’un ensemble pentagonal d’immeubles archaïques, changé en rocaille jardinée à deux kilomètres à peine au nord-ouest de la Bulle.       <br />
       Peu importait ! En attendant que cesse -bientôt- cet ordre inique, cet écrasement de la beauté vraie, B. pouvait éprouver une sensation de puissance, lorsqu’à la nuit, les vérins de métabronze cachés dans les entrailles du sol soulevaient la tour, si doucement qu’on pouvait croire avoir rêvé en se découvrant, à chaque nouveau regard par la fenêtre, un peu plus haut au dessus des arbres du mail souterrain. B. attendait avec impatience l’instant où son étage sortirait de l’antre, émergeant au milieu des tapis d’étoiles-terrestres et célestes- , puis se propulserait vers le ciel, jusqu’aux 584 mètres qui lui étaient assignés, parfois baigné dans la pâleur lunaire.        <br />
              <br />
       Mais cette fois, le géant ne s'abandonna pas complètement à son temps d’innocente contemplation. Il était soucieux, vaguement furieux, même. Les rapports de police confirmaient ceux de son service de sécurité. Le vieil Ilno avait bien déclenché une enquête sur lui. Si l’enquêteur se révélait chanceux et habile, il disposait d’un délai suffisant avant la session spéciale de l’Assemblée universelle pour laisser suspecter le pot aux roses. A tout le moins pour découvrir des faits assez gênants pour le mettre en difficulté, lui, prince incontesté des Mers, ordre le plus puissant, véritablement responsable de l’avenir de cette pauvre planète ancestrale.        <br />
       Intolérable. Il ne pouvait pas permettre à un quelconque grain de sable de venir s’immiscer dans le Plan.        <br />
              <br />
       Le pire était qu’il n’était pas sûr de l’amplitude des dégats potentiels, puisque la plupart des “actions spéciales” les plus sujettes à caution avaient été conduites avant son élection. Il avait certes tenté de verrouiller les dossiers, et de détruire tout élément compromettant, tout indice pouvant orienter des inspecteurs vers une piste sérieuse, mais il ne pouvait exclure qu’un agent de l’Administration Organique ait conservé par devers lui de quoi opposer le chantage à des menaces personnelles.         <br />
       Il fallait bouger, songea-t-il. Maintenant. Ce qui était fort risqué  en une période où les organisations fiscales étaient en train d’éplucher les comptes des principales associations de son réseau, tandis que les mondiomédia alimentaient chaque jour la rubrique du scandale de la Caisse d’Entr’aide. Mais comment faire autrement ?       <br />
              <br />
       Foin de massage. Il se redressa brusquement, se libéra de l'étreinte de cuir humide, et se précipita contre le mur... qui s’ouvrit pour découvrir la minuscule capsule de déplacement privé logée entre les deux peaux de la paroi du bâtiment.        <br />
              <br />
       Il avait toujours l’impression de se glisser à l’intérieur d’une fiole de whisky de poche, et devait y tenir à demi redressé, le banc ne suffisant plus à accueillir son assez vaste postérieur. Il pianota sur le pupitre de direction et enfonça un ongle dans le triangle rouge qui représentait maintenant son objectif.        <br />
       Immédiatement, l’engin entraîna son occupant dans une giration tourbillonnante, qui aurait poussé au malaise n’importe quel passager non habitué à ces déplacements clandestins.       <br />
        Une fois atteint son objectif cent-vingt étages au dessous du burreau de B., et quatorze secteurs plus à l’ouest de la tour, la porte du véhicule secret s’effaça à nouveau en même temps que le panneau correspondant  dans le mur d’une grande pièce grise sans fenêtre (inutile puisque ce niveau ne sortait jamais de terre).        <br />
       B. y pénétra... et se baissa aussitôt, pour éviter un projectile jaune de la taille du poing.       <br />
              <br />
       Le mince jeune homme blond coupable de cet acte de lèse-majesté se confondit en excuses, que B. écarta d’un geste impatient.       <br />
              <br />
       —J’espère que tu peux être moins maladroit, Agonem, gronda-t-il. J’ai besoin de toi pour une intervention très... précise.       <br />
       —Pardonnez-moi, Maitre.. Je... je m’exerçais à contrôler des rebonds. je ne pouvais pas savoir que vous...       <br />
       —Aucune importance.  Est-ce que nous sommes seuls ?       <br />
       —Oui, Maître...       <br />
       —La Skoule n’est pas dans les parages ?       <br />
       Le jeune homme cilla devant la manière vulgaire de traiter la Directrice du Groupe Rapproché.       <br />
       —Non, Madame la Directrice reçoit les nouveaux, à Langloch. Je suis seul, sans même mon connecteur que j’ai laissé dans ma cellule. Mais...        <br />
       B. éluda d’un geste la velleité de commmentaire.       <br />
       —Asseois-toi.       <br />
       Il n’y avait d’autre choix que le minuscule trépied situé devant la machine de musculation, et Agonem Trillard obéit, délaissant sa pelote de fibre de carbone, impressionné par son imposant interlocuteur aux épais sourcils dangereusement froncés. Agonem admirait profondément B., et respectait ses capacités d’orateur, de meneur d’homme et de stratège. Sans lui, le jeune homme savait qu’il ne serait plus rien, ou végéterait dans une prison vicinale. Il lui devait une loyauté absolue et se serait fait tuer sur place plutôt que de laisser des agresseurs s’approcher du Maître.        <br />
       Cependant, il ne savait trop pourquoi, il ne pouvait éviter un tremblement de paupières –une réaction épileptique miniature ?- en affrontant le regard impérieux, sombre et ardent du gros B. Les techniques de déconditionnement psychique n’avaient trouvé en lui aucune trace de haine de la figure paternelle (Zigman Trillard était mort quand son fils n’avait qu’un an). Et pourtant, souvent, triturant inconsciemment les rares poils de ses favoris, il se demandait s’il aimait vraiment B.       <br />
              <br />
       De son côté, B. considérait le cadet avec perplexité. Il lui expliquerait sans doute un jour les raisons de la défiance sourde qui séparait la Caste Supérieure à laquelle tous deux appartenaient, des Administrateurs Organiques (AO), dont la Skoule était l’une des principales responsables. Encore la convention qui lui attribuait le genre féminin était-elle scientifiquement abusive puisque la Skoule, comme la totalité de AO, était issue d’une cellule germinative sexuée (féminine, en l’occurrence) mais dont les modifications avaient produit un individu parfaitement asexué, désormais voué au clonage pour assurer sa reproduction.        <br />
       Agonem avait  certainement appris que l’AO était le coeur du projet Mer, la véritable humanité en germe dans l’ordre voué au transport et à la communication. Et il devait aussi savoir, comme tout le monde, que les Clones S- (sans sexe) étaient  produits à partir des individus sexués les plus brillants, aussi bien de la Caste, que du Peuple, et que le stock de gènes favorables augmentant constamment au sein de l’ordre, ils étaient appelés à remplacer progressivement aussi bien les uns que les autres. Il n’existerait demain ni caste, ni Administration, ni peuple, mais un unique Mer, constitué de purs individus d’exception, à jamais reproduits tels qu’en eux-mêmes, ainsi qu’une Olympe aux dieux se connaissant les uns les autres de toute éternité. Un pas encore et le clonage lui-même se raréfierait avec l’allongement de la vie en état de perpétuelle jeunesse.       <br />
               <br />
       Tel était le but déclaré, hautement revendiqué, de l’éthique Mer, et le jeune cadre, jadis recruté dans une tribu Ar renommée pour son habileté stratégique dans les luttes de clans, partageait évidemment ce Credo. Il aspirait probablement lui-même (ou pour l’un de ses futurs enfants) au privilège de se voir attribuer une descendance par clonage, et de ressembler ainsi à ces étranges couples composés d’une personne âgée et de son double identique, plus jeune de plusieurs dizaines d’années, qui hantaient les couloirs du bloc AO, le second gravement attentif aux enseignements de son « original ».        <br />
       Mais Agonem était sans doute loin de penser qu’un désaccord sur ce sublime objectif divisait les instances suprêmes du Mer. Il serait temps de lui apprendre, à l’issue des épreuves toujours plus dures que B. lui imposait, que son opinion personnelle sur le sujet était différente.        <br />
       Pour B., en effet, la théorie de la spécialisation génétique par clonage impliquait sur le long terme une catastrophe, qui détruirait le Mer aussi sûrement qu’une épidémie de pathogènes ciblés sur une population. Il y avait eu des discussions orageuses à ce propos au Comité de Présidence, et la Skoule, qui y participait au titre de Merpol savait exactement à quoi s’en tenir sur son compte. Les lazers de ses yeux sans fond  disaient mieux que tout ce qui arriverait à B. si, l’espace d’une minute, son pouvoir absolu venait à fléchir.        <br />
       Par bonheur, ce n’était pas le cas. B tenait le Mer. Aujourd’hui plus que jamais, étant donné les circonstances. Les AO, et davantage encore le Peuple d’ouvriers et de technos avaient besoin de lui. Il en profitait pour les prendre de vitesse, les séduire, les désarmer, les engager sur une voie irréversible, dont, avec un peu de chance, ils apprendraient bientôt que c’était la meilleure destinée dont ils pouvaient rêver.       <br />
       Patience donc, avec les poulains nerveux du Groupe Rapproché. Un jour viendrait où ils se débarrasseraient de la présence encombrante de l’AO asexué(e), de son lugubre silence, de sa mélancolie glacée (qu’on attribuait au deuil qu’elle avait dû faire plus jeune de son clone unique, disparu(e) en bas âge, et qu’elle n’avait jamais voulu remplacer).       <br />
               <br />
       B. arpentait la pièce circulaire. Il se retourna d’un bloc et pointa son doigt sur le garçon impassible.       <br />
       —J’ai relu ton rapport sur l’action du Labrador, le mois dernier.       <br />
       Agonem se tassa, puis regimba, relevant sa mèche sur le front d’un geste nonchalant.       <br />
       —Quelque chose vous a déplu, Maître ?        <br />
       —Je ne reviens pas sur les félicitations que t’a accordé le Conseil du Groupe. Mais je me demande si quelqu’un ne t’a pas repéré.       <br />
       —Impossible, fit le garçon imperturbable. J’ai vérifié toutes les précautions prises.       <br />
       —Il y avait peut-être des gens du camp d’été qui s’étaient absentés quand l’équipe de liquidation est revenue.       <br />
       ¬—Impossible, maître. J’avais compté femmes, enfants et vieillards. Et, après on a compté leurs cadavres. Ils y étaient tous. Mais qu’est-ce qui vous fait dire çà ? Une épreuve morale, pour tester mon sang froid en situation de suspicion ?       <br />
       B, perplexe, détourna la tête.       <br />
       —N'épiloguons pas. Nous verrons bien. Mais j'estime que tu me dois quelque chose pour vraiment sécuriser le problème.       <br />
       Agonem fronça les sourcils, puis claqua des talons, avec un peu d'emphase.       <br />
       -A vos ordres.       <br />
       -Quand dois-tu voir ton professeur ?       <br />
       —Quel...  Ah, vous voulez-dire, pour ma thèse ?        <br />
       —Oui. Quand as-tu rendez-vous avec Fran Millegrain ?       <br />
       —A vrai dire, il n’y a pas de date formelle. Il me laisse très libre et j’ai encore deux ans pour soutenir. Mais on se verra sûrement à la rentrée pour préparer les contrôles du bisannuel.        <br />
       —Avance le rendez-vous. Demande à le rencontrer aussi vite que possible. Prétexte un problème insoluble, une difficulté théorique, une défaillance sentimentale, ce que tu veux...       <br />
              <br />
       —Cela devrait être possible, réfléchit Agonem en passant ses doigts dans ses mêches blond pâle. Un Chan ne refuse jamais de recevoir un étudiant, encore moins un... disciple. Je pourrai le voir avant les vacances, simplement pour faire le point, lui dire où j’en suis. Il sera content.       <br />
       —Non.       <br />
       —Comment  ?       <br />
       —Com-lui tout de suite, et vois-le la semaine prochaine. En tout cas avant qu’il ne disparaisse de la circulation.       <br />
       Trillard eut l’air interloqué.        <br />
       —Ne disparaisse ? Que voulez-vous...       <br />
       —Fran Millegrain va partir en mission, articula B., las de toutes ces explications. Et je voudrais que tu le voies avant qu’il parte...  J’espère qu’il n’est pas déjà parti, d’ailleurs. Il est tellement imprévisible.       <br />
       —Il me l’aurait dit. Enfin, je crois.       <br />
       —Non, pas pour cette mission là.        <br />
       —Si vous en êtes sûr... Et que dois-je lui transmettre ?       <br />
       —Rien de particulier. Tu dois découvrir où il se rend. Sans te dévoiler. Profite du moment où il va te préparer un café... Fais-le appeler sur un poste extérieur, enfin, débrouille-toi. Et trouve son billet de transcité, une réservation d’ordi ou, à défaut, n’importe quel indice -lettre, carte géographique, etc.  Si tu ne trouves rien, en dernier recours, fais le parler, mais discrètement, comme si tu t’y intéressais par pure politesse. Ensuite, com-moi immédiatement le renseignement .       <br />
       —Et si la mission est secrète et que...       <br />
       —Elle l’est. Mais comme il n’est pas versé dans ce genre d’activité, il a très bien pu laisser la résa sur son ordipoche, ou même le billet dans un maroquin, ou dans la poche de son imperméable. Débrouille-toi. C’est d’une importance vitale.       <br />
       —Pourrais-je en savoir plus ? Cela pourrait orienter mes recherches...       <br />
       —Pas de détails pour l’instant. Mais tiens-toi prêt à partir également.       <br />
       —Où cela, Maître ?       <br />
       —Mais vers la destination indiquée par le titre de transport de Millegrain, imbécile...       <br />
              <br />
       Le cadet rentra la tête dans les épaules.       <br />
       —Vous voulez que je le suive ?       <br />
       —Réussis déjà la première partie de l’épreuve. Je t’en dirai davantage ensuite... si tu donnes satisfaction.       <br />
       —B..bien, bredouilla le jeune homme, toute volonté propre annulée par les pupilles froides du dignitaire Mer. Et il énuméra mentalement les chiffres du numéro de son vieux professeur. La greffe auditive résonna dans son oreille, sans interruption.       <br />
       —Il ne répond pas...       <br />
       —Essaie au cap Hatteras.       <br />
       —Rien non plus... mais il y a un répondeur.       <br />
       —C’est qu’il est encore ici. Fonce chez lui, et s’il a pris un taxi pour l’astroport, prends-le en chasse siffla B.       <br />
       Trillard n’insista pas, coupa la communication d’un coup de glotte adéquat,  et se mit en route sans plus tarder.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       2. L’Ar       <br />
              <br />
              <br />
       Northamerica, Champlain County,        <br />
       12 septembre 251       <br />
              <br />
       J’aurais tant aimé… m’enfuir avec Ilnara. J’aurais tant voulu…       <br />
       Mais le regard de la Mâtre voyait tout. Rayon implacable prolongé et multiplié par les yeux de ses fils-amants, il éclairait chaque coin sombre. C’était la raison principale de ce qui m’arrêtait.        <br />
       Il en existait une autre qui m’était personnelle, dont j’espérais -follement- qu’elle pourrait être surmontée. Il  s’avéra qu’elle ne le serait pas. Mais, en un sens, un miracle survint, qui me plongea dans l’enfer. Pourtant, je ne le regretterai jamais, car il me permit de vivre -en imagination- la plus incroyable des aventures.        <br />
              <br />
       Ilnara représentait pour moi une impensable liberté. J’aurais pu la haïr, ou sombrer dans une adoration délicieuse mais avilissante. Au lieu de cela, je tentai de devenir elle, corps et esprit.  Sans le lui dire, sans qu’elle s’en doute le moins du monde. Sans toucher son beau corps svelte, ni en être touché non plus, si l’on excepte les légères caresses distraites qu’elle me prodiguait, en démélant les épis de ma hure rebelle comme on ôte les tiques d’un animal d’agrément après une escapade dans les fourrés.       <br />
       Cela suffisait à attirer le sang de mon corps vers la zone,  et  Ilnara riait  de me voir rougir, même si parfois elle devait se douter de quelque chose. “Tlanhar, Tu es fiévreux, ce soir” observait-elle, maternellement penchée sur moi, avant d’appeler un cucineur pour me concocter une tisane de simples, qu’elle m’administrait elle-même, ignorant mes éructations involontaires et les filets liquides, qui, immanquablement, coulaient sur ma poitrine concave.        <br />
       Je ne pouvais que secouer énergiquement la tête pour nier. Mais nier quoi ? Un sentiment qu’elle ne pourrait jamais reconnaître, encore moins admettre ?       <br />
              <br />
       Jebhar d’Harna  est rentré au Vic  la nuit passée. Sans le crier sur les toits. Son père lui a recommandé la discrétion, mais le conseil est inutile, car Jebhar n’est guère fier de sa mission. Venir chercher des provisions de viande sèche pour l’équipe embusquée au tournant de la Rivière à cinquante milles du Vic de la Mâtre n’est pas un accomplissement extraordinaire selon les critères en vigueur pour la chasse initiatique. Mais pour moi, le seul fait de revenir seul au Vic était une performance non dénuée de courage : elle impliquait de bivouaquer deux fois au moins en pleine forêt.        <br />
       Sans parler de mon problème, je ne me voyais pas déranger le lynx dans son berceau de grosses branches, ni me réveiller au milieu d’une bande de coyotes puants fouaillant du museau dans mes sacs. Sans compter qu’ils pouvaient parfois attaquer un enfant, ou même un adolescent encore malingre, laissant deviner sa peur dans le parfum de sa sueur.        <br />
       Mais Jebhar était un jeune colosse, et les coyotes n’étaient pas censés savoir qu’il n’avait pas encore été initié, même si sa peau devait encore fleurer bon le lait de la mère.       <br />
              <br />
       De mon perchoir obscur, je voyais Jebhar dormir sur la natte sommaire de la case des hommes. Ronflant aux anges. J’avais fortement envie de l’imiter et je m’installai sur mes coussins, aussi confortablement que le permettait la dissymétrie de ma cage thoracique. Déjà somnolent, je laissais venir à moi Varbo, l’esprit du sommeil de paix, si généreux en songes magnifiques, tramés sur mesure pour le pauvre être contrefait et diminué que je suis, comme pour me promettre la renaissance dans un corps de splendeur et de plaisir .        <br />
       Soudain Klaw-Klaw, le toucan sacré, qui est en fait l’esprit de mon beau père décédé, enchaîné par la patte un peu plus bas que mon refuge, attira mon attention. La posture penchée, caractéristique, révélait qu’il avait repéré l’approche de quelqu’un, aussi silencieuse se voulût-elle. J’ouvris de grands yeux, mangeai du regard la grisaille informe, et je surpris une silhouette gracile se glisser auprès de Jebhar.       <br />
              <br />
       L’ample chevelure en trilles ne pouvait appartenir à personne d’autre : Ilnara. Je m’éveillai tout à fait, les sens soudain en état de vigilance extrême. Inclinée sur le corps de son frère, elle le caressait doucement, puis délaça une à une les attaches de la longue tunique du jeune chasseur. Incrédule, je vis ou plutôt pressentis dans l’ombre chaude la main d’Ilnara s’emparer du membre alangui et le masser pour le réanimer. Jebhar, souriant dans son sommeil s’étira, et, toujours sollicité, commença de se tordre lascivement, avant de s’éveiller à demi, plongeant la main dans la chevelure déployée sur lui en ombrelle, comme pour s’y retenir.       <br />
              <br />
       La stimulation sexuelle était recommandée entre jeunes de la même génération, frères et soeurs issus de la même Mâtre, à l’exception de tout contact direct entre les organes. Les filles étaient censées prendre l’initiative et contrôler rigoureusement le jeu, leur souci étant d’éviter les risques d’accouplement fécond, mais aussi de dériver les passions homosexuelles que la promiscuité des mâles pouvait entraîner trop facilement. Ainsi, les jeunes gens se préparaient-ils sans trop de frustrations à la sexualité adulte, lorsque la liberté d’engendrer aurait pour contrepartie une sévère interdiction des rapports hors mariage.       <br />
       Cependant, les garçons, une fois entrés dans la Chasse, devenaient absolument tabous pour leurs Soeurs, et Ilnara ne pouvait l’ignorer.  Quant à Jebhar, averti du sort qui lui serait réservé s’ils étaient surpris, il aurait dû bondir hors de la couche et en repousser la jeune fille à coups de nerfs de bison. Il risquait en effet d’être exclu du Jugement et retardé d’une pleine année, s’exposant à subir les quolibets des anciens et le mépris des plus jeunes.       <br />
       La Mâtre pouvait aussi décider de jeter Ilnara dans un trou recouvert  de claies, et l’y laisser sans boisson ni autre nourriture que les déchets qu’on lui lancerait, moisissant et pourrissant vivante jusqu’à la mort. Ou décréter qu’elle deviendrait fille commune, exclue à jamais de tout mariage, dépossédée de ses droits de Terre, dépouillée de son nom de Vic, vouée aux besognes d’esclave pour la collectivité, comme la vieille Fandhara, à qui l’on avait de surcroît coupé la langue pour ne plus entendre ses récriminations enragées.       <br />
       Ilnara s’offrait ainsi au pouvoir de cette Mâtre vieillissante qui ne l’aimait guère, sans doute jalouse de sa beauté resplendissante. Et aussi, encore pleine de la rancoeur qu’elle avait jadis conçu à l’égard de son père, Hovnar, qui l’avait quittée pour une danseuse de passage, la bafouant aux yeux de tous les Ars du clan.       <br />
              <br />
       Qu’est ce qui pouvait pousser Ilnara à des actes aussi dangereux pour elle et pour Jebhar ? Certes pas l’amour, ni l’une de ces affections étranges qui soudent deux êtres de la même Marenté, depuis la plus petite enfance, et que l’Initiation finissait par briser en poussant les jeunes hommes à prendre femme dans d’autres clans.        <br />
              <br />
       Encore que Jebhar avait montré beaucoup d’attachement envers sa soeur ces dernières années. Beaucoup trop. Ilnara résistait doucement à cette tendance, et détournait gentiment ses avances en le poussant vers les pratiques de groupe, dont la fonction essentielle était d’éroder ou de dissoudre dans un érotisme toujours partagé jalousies ou passions exclusives.       <br />
       Les penchants belliqueux des jeunes mâles y étaient amollis, distraits, emportés dans des jeux et des danses où, pour reprendre les paroles d’une antique chanson, il devenait bien difficile de “démêler  le tien du mien”. Les Gars les plus vifs à s’enflammer admettaient progressivement que les filles promises au statut de princesses Ares gouverneraient agréablement leurs Arems de guerriers. Et qu’il ne serait pas absolument nécessaire de poursuivre l’exigeant entraînement pour le Jeu du Maintien, et d’aspirer à la difficile carrière de Fondateurs de Tribus (au titre envié de Har), conditions pour posséder en propre leurs épouses. Encore cette possession ne valait-elle pas pour transmission, puisque à la mort du Har, son épouse devenait automatiquement Mâtre, et disposait de son plein droit de constituer Arem.       <br />
              <br />
       La position d’Ar itinérant avait ses avantages et pouvait plaire au jeune romantique au sortir de l’initiation, mais dès que venaient les froids, dès qu’un peu de confort matériel apparaissait au plus sportif des jeunes hommes comme un horizon mérité, le choix d’un Vic et de sa Mâtre devenait  incontournable.        <br />
       La plupart des Mâtres traitaient fort amicalement leurs amants-guerriers, qui deviendraient aussi pères de leurs enfants, éducateurs et compagnons de jeux. De plus, dans la plupart des cas, les filles des Mâtres étaient conviées à “aider” la vie sexuelle des amants de leur mère, à l’exception de leurs pères naturels, objets d’un interdit encore plus rigoureux que les frères en Chasse.       <br />
       Ainsi, dans nombre de domaines Ar du monde, le sort des membres de Arem n’était-il pas désagréable, et la discrète dépendance à laquelle ils étaient voués offrait bien des compensations, dont la moindre n’était pas la totale liberté dont jouissaient les hommes d’un Clan pour organiser les guerres et les chasses. Souvent, d’ailleurs, plus la Mâtre était autoritaire et dominatrice dans le Vic, et plus les amants-guerriers se vengeaient à l’extérieur par une fougue vindicative qui rendait le clan redoutable, surtout à l’occasion des joutes intertribales.       <br />
              <br />
       On pouvait aussi, bien sûr, quitter l’Espace-Temps des Ars et aller vivre dans le reste de l’Univers-Terre, ou même dans le D.I.E.U. Mais, si la possibilité en était garantie (ainsi que le droit de retour) par la Constitution Humaine, il était bien connu qu’un tel départ était, le plus souvent, tacitement considéré comme une trahison, sauf pour certaines fonctions politiques ou diplomatiques importantes, ou, curieusement, pour les femmes décidant de suivre un époux étranger.       <br />
       Toutes ces perspectives étant exclues pour Jebhar comme pour Ilnara, ma perplexité s’approfondissait à mesure que je voyais le mouvement de la main de la jeune fille s’accélérer, et Jebhar, maintenant réveillé, se cambrer voluptueusement, jusqu’à l’instant où il jouit, émettant un cri rauque aussitôt étouffé par l’autre main de sa soeur, plaquée sur ses lèvres.       <br />
       Ilnara s’était levée et semblait attendre, l’épaule contre le pilier de bois de l’embrasure de la Salle. Jebhar, un peu sonné, s’accroupit, et se prit la tête dans les mains.       <br />
       Quand il se redressa à son tour, se saisissant de ses lourds sacs de provendes, je compris enfin.        <br />
       Tout, et bien d’autres choses, rétrospectivement...       <br />
              <br />
       Je savais, bien sûr, que la jeune fille voulait rejoindre son Napatre (père naturel), et cela depuis longtemps. Elle en avait obtenu le nom secret de chasse de la soeur ainée de la Vichare, Nij’ra la Commâtre, qui lui avait toujours montré affection et compassion. Nij’ra n’avait porté aucun jugement sur ce qu’Ilnara comptait en faire, bien que l’évidence s’imposait : elle s’introduirait frauduleusement dans le Temple des Chasses, en profitant du sommeil du frère garde, irait droit à la tapisserie des Partages, consulterait chaque rouleau inséré dans les Noeuds jusqu’à ce qu’elle lise le nom secret correspondant à son Napatre. Elle repérerait du même coup les noms des frères qui étaient initiés par son géniteur. Elle mémoriserait ensuite le nombre de bifurcations et la longueur des chaînes et en déduirait la Terre où son père serait en chasse dans les jours et les mois à venir. Il lui suffirait ensuite de se rendre à la chambre des Cartes, d’accès libre, pour situer exactement l’emplacement de ce lieu par rapport au Vic.       <br />
              <br />
       Mais les difficultés ne feraient alors que commencer. La fille qui choisissait de s’enfuir pour aller vivre avec son Napâtre, empruntait la voie la plus difficile pour une femme de cette société. Sans même parler des dangers d’une route sauvage où se perdre était plus facile que de garder le cap sur un camp mouvant et lointain, et en supposant qu’elle pourrait rallier sans encombre le groupe des chasseurs auquel son père appartenait, elle ne disposerait plus d’aucune protection -ni physique ni légale- contre les désirs exacerbés de ces derniers.        <br />
       Elle pouvait, c’est entendu, être forcée de commettre l’inceste avec le père lui-même, celui-ci se réservant de “vendre” les services de sa fille à ses compagnons, contre des parts de gibier, ou la changer en enjeu de paris sur les résultats à venir. A condition que son père ait sur les autres un ascendant suffisant. Sans quoi elle mettrait la vie de son géniteur en danger dès-lors qu’il prétendrait revendiquer ses droits sur sa fille.        <br />
       Si, dans le meilleur des cas, un chasseur demandait sa main et obtenait l’aval de son père, il pourrait en faire sa femme, en lui interdisant tout rapport avec d’autres hommes. Cette union exclusive aurait valeur de mariage devant l’assemblée intervichare, mais elle ne comporterait cependant aucun des avantages de la fondation tribale. Le Mari pourrait divorcer à sa guise, ou même décider de laisser son épouse dans n’importe quel Haut Lieu, où elle servirait de femme commune lors des foires  et des fêtes du maintien. Les enfants qu’elle donnerait à l’homme resteraient à celui-ci qui pourrait les donner à n’importe quelle Mâtre, devenant alors leur véritable mère.        <br />
              <br />
       Il restait une dernière possibilité.       <br />
       Elle était d’une improbabilité extrême et n’existait pratiquement que dans les rêves des jeunes filles aventureuses : l’amour partagé entraînant un libre consentement mutuel. Dans ce cas, la seule manière pour les amants de conquérir officiellement leur  union était que l’homme se présente comme candidat aux grandes Joutes du maintien, afin d’y “gagner” sa belle, laquelle serait irrémédiablement, en cas de défaite, emportée comme trophée par le vainqueur (ce qui reviendrait au cas précédent).        <br />
       Si l’amour donnait au candidat la force de remporter le combat, le couple était reconnu “libre famille”, et ne devait subir aucune agression  visant à séparer les conjoints. En revanche, ce couple d’Amour ne pouvait briguer aucune fondation de tribu (en concourant pour acquérir une dénomination tribale déclarée disponible). La « libre famille » que les Conjoints Choisis formeraient avec leurs enfants naturels et adoptés, devrait quémander à chaque fois droits de passage et de chasse. Certes, il leur serait toujours loisible de quitter l’Ar pour chercher fortune et revenir plus tard négocier leur richesse auprès de l’Assemblée Ariale. On leur remettrait alors, pour un prix exorbitant, un droit de “terre subsidiaire”… A moins qu’ils n’acceptent la fonction peu enviée d’Exars (“Régents des frontières”), qui leur vaudrait peut-être, au bout de décennies d’efficaces services, de rentrer enfin en grâce.       <br />
               <br />
       Mais rares étaient les libres familles qui survivaient à la guérilla permanente sévissant sur les lisières du Domaine Ar, à ses cours d’eaux empoisonnés, à sa faune malade, aux rencontres avec les contrebandiers ou les étrangers fous qui les peuplaient, hors de toute loi. Si cela restait une éventualité glorieuse, l’Exar qui devait survivre comme colporteur sombrait généralement dans la corruption et finissait par s’allier -puis se fondre- aux malodorantes populations de la Frange.       <br />
              <br />
       Ilnara était, sur ce point, réfractaire aux conseils raisonnables de ses frères et sœurs en Mâtre. Elle demeurait fascinée par les légendes  courant sur les héros de la Frange, les Exars amoureux et héroïques. Combien de fois ne  m’avait-elle lu et relu -comme on fait la lecture à sa poupée où à une aïeule gâteuse-, le Roman des Confins, qui narrait l’incroyable aventure d’un jeune Ar et de son Amie de coeur, forcés de survivre dans la Zone des Caîmans, et de subvertir d’étranges populations tant naines qu’ogresses, pour gagner enfin leur droit à la Fondation.       <br />
       Il m’apparaissait soudain avec une aveuglante évidence qu’elle croyait à ces contes. Les douceurs illégales dont elle gratifiait son frère n’avaient donc qu’un seul but : gagner ses faveurs pour qu’il l’emmène avec lui au camp de son père. De là, elle compterait sur ses propres forces pour survivre, en solitaire s’il le fallait, jusqu’à rencontrer  l’élu de son âme... Peut-être savait-elle déjà de qui il s’agissait. Un guerrier de passage ?  Un jeune homme entrevu aux joutes de l’an écoulé ? Je n’avais pas le temps de passer en revue les candidats au coup de foudre, ni de me remémorer les signes de fascination qui n’auraient pas manqué d’affecter  Ilnara, en dépit de ses ruses pour cacher ses sentiments.       <br />
              <br />
       Quant à Jebhar, je ne m’étonnais pas finalement qu’il ait accepté le prix de la délinquance, car il avait toujours été immature et recherchait en Ilnara le bercement paradisiaque qu’il obtenait aussi, en cachette, d’un abus de tige de soulhacre. Peut-être, avec l’habitude d’être cajolé par sa soeur préférée, avait-il développé une dépendance voluptueuse, dont je ne doutais plus qu’elle avait été savamment à la fois contenue et entretenue par Ilnara. Quoi qu’il en soit, il était patent qu’elle avait obtenu ce qu’elle voulait :  l’aide de ce jeune étourneau pour fuir le nid maternel et la conduire sans risques excessifs au camp de chasse paternel.       <br />
              <br />
       La naïve ! Croyait-elle que la Mâtre laisserait quiconque aller et venir hors du Vic en cette période cruciale des fêtes du Maintien ? Pensait-elle que son frère apprivoisé serait soustrait à la surveillance tâtillonne que la Maîtresse du noble clan  exerçait nuit et jour sur son petit monde, sous prétexte qu’il était notoirement un peu niais ?  Au contraire, Ilnara, au contraire ! La Mâtre serait aux aguets parce qu’elle savait Jebhar vulnérable aux approches de toutes sortes, même s’il était par ailleurs l’un des jeunes chasseurs les plus prometteurs. Et crois-tu, présomptueuse, que tu pourrais passer toi-même inaperçue ? Te cacher dans le paquetage de ton frère, où te mettre à la place de la précieuse viande sêchée ?       <br />
       J’enrageais de tant de sottise. Je devais bien m’avouer qu’un peu de cette rage était dûe au départ  possible de celle qui était ma seule lumière dans ce monde sauvage et triste, violent et monotone. Mais pour une autre part, c’était moi-même, m’identifiant à Ilnara, qui craignais pour la vie de la jeune fille, telle une miniscule conscience en alerte dans son cerveau, et pourtant incapable de lui faire parvenir le moindre message d’alarme.        <br />
              <br />
       Brusquement, je sus que je tenterais tout pour rendre possible son évasion, quoi que son absence dût me coûter. Je conçus dans l’instant comme consolation l’intime conviction qu’une communication miraculeuse nous relierait au cours de son aventure, et que je vivrais, par cette entremise, une fabuleuse légende. Peut-être même, réuni à elle par le canal du songe, pourrais-je la conseiller ou la protéger dans ses entreprises.       <br />
              <br />
       Comment faire, cependant ? Ils ne devraient pas dépasser la toute prochaine heure bleue pour s’évader par la poterne du jardin, jamais gardée au petit matin.        <br />
       En apparence.        <br />
       Car, dès que la porte de lourds madriers pivoterait sur ses gonds bien lubrifiés d’huile de castor, un filin  se tendrait dans son tuyau de bambou enterré, entraînant un marteau qui ébranlerait le montant du lit de la Mâtre, déjà sujette aux insomnies. Elle déléguerait immédiatement son nain de coussin, Bohdur, qui irait en quelques bonds vérifier ce qui se passait, et la renseignerait dans l’instant. Une minute après, deux ou trois silencieux Amants Noirs se léveraient de leur couche voisine de celle de leur maîtresse. Sur quelques indications par gestes, ils se couleraient au dehors et décriraient dans la lande brûlée un large cercle avant de se rabattre sur les fugitifs, sans leur laisser la moindre chance de fuite ou de combat. Leurs filets tomberaient sur eux comme une pluie sifflante. Les voila ramassés telles des proies impuissantes, portés et jetés ignominieusement devant la Mâtre triomphante !       <br />
              <br />
       J’avais découvert par hasard le mécanisme bien caché de la poterne, un soir où je chassais les grosses fourmis noires dont je me régalais parfois. Leur longue caravane porteuse de mille richesses, parmi lesquelles un lézard entier en pièces détachées, disparaissait au pied du chambranle pour réapparaître par un trou rond quelques mètres plus loin, au milieu de la ruelle des Nuits Chaudes. Je m’amusai à y verser de l’eau, inondant bientôt le seuil de la poterne. A ce moment,  un jardinier passa et referma un battant. A ma surprise, un petit geyser se forma au milieu de la ruelle, me mouillant de la tête aux pieds. Je me penchai alors, l’oeil ouvert près de l’orifice et distinguai nettement le chanvre tressé qui coulissait dans un étroit logement. Je ne m’interrogeai guère sur la raison de cette machine si bien celée : il suffisait de prolonger en imagination la direction du conduit pour constater qu’il venait buter au pied du mur de la case Mâtrale.        <br />
       —La vieille araignée ! avais-je pensé alors. Sa toile est tissée partout. Rien ne lui échappe.        <br />
        Je n’avais pas pour autant osé bloquer le dispositif, ce qui m’avait obligé, lors d’escapades nocturnes que je souhaitais garder secrètes, à escalader plusieurs murs. J’en avais acquis une habileté accrue. Par ailleurs, les œufs que je dérobais de temps en temps au pigeonnier de la Lande ne disparaissaient plus de mon antre : j’en déduisis aussitôt que j’avais jusque-là accusé à tort Cherioh, la Mangouste du quartier, C’était bien plutôt l’hypocrite Bohdur qui se régalait en toute impunité de mes larcins, prévenu de mes sorties par l’ouverture nocturne de la poterne !       <br />
       Le regard méfiant dont il me gratifiait depuis ma découverte confirma cette hypothèse et m’incita à beaucoup de prudence. Somme toute, cette petite guerre secrète m’avait fait grandir en force et en sagesse. En un sens, j’en étais redevable à mes ennemis. Mais cette fois, toute erreur risquait de m’être fatale, et d’aboutir au malheur de Jebhar (ce qui m’était assez indifférent) et surtout de ma blonde Ilnara (ce qui m’était insupportable).       <br />
              <br />
       Les jeunes gens, chargés de bagages, quittaient la salle des hommes. Ils auraient atteint la poterne dangereuse dans moins d’une minute. Le plus difficile était, pour moi, de rejoindre celle-ci avant qu’ils n’y parviennent, et cela sans être repéré ni par eux, ni par aucun animal alerteur. Ni, bien sûr par les gens du guet.        <br />
       Je ne souhaitais pas que Jebhar et Ilnara me voient : ils me percevraient comme un traître potentiel, et comme la jeune fille n’accepterait jamais que son frère me tire au lance-pierre, même sans chercher à me tuer, ils seraient contraints de renoncer à leur projet. Ils reviendraient sur leurs pas, ce qui présentait presque autant de dangers que de continuer. Jebhar, peu déterminé, pourrait, s’ils étaient surpris, se désolidariser de sa soeur et la dénoncer, et celle-ci, en butte à des sanctions graves, m’en  voudrait à mort. A tout jamais.       <br />
              <br />
       Une seule solution : passer par les ruelles extérieures, formant courtine de la palissade, en espérant ne pas tomber sur la bande des chiens nettoyeurs, qui se feraient une fête de me dévorer, se souvenant du goût d’un bout de mollet que j’avais eu l’obligeance de leur concéder un soir, en tarif d’une fuite éperdue. Il faut dire que mes membres inférieurs, inertes jusqu’aux genoux, me suivent comme les pans inutiles de quelque vêtement trop long.        <br />
       Je demeurai aussi brièvement que possible dans la poussière de la chaussée, puis aggripai l’encoignure d’une maison endormie, dont les grosses pierres en surplomb me permirent de gagner, tel un énorme gekko, mon altitude de croisière à flanc de muraille.       <br />
       Jamais n’avais-je été aussi rapide, m’allongeant de toute mon envergure au risque, cent fois, de la chute, pour aller chercher la saillie lointaine, heureusement bien connue, sur laquelle je marquai à peine l’empreinte de mes ongles crochus, rebondissant vers le repère suivant, faille à peine tracée, corbeau dépassant d’un toit et me servant de balançoire, appui de fenêtre comme tremplin, et bondir vers la maison d’en face... Ainsi de suite jusqu’aux énormes liens de chanvre qui unissaient les troncs massifs de la palissade.        <br />
       Lorsque je parvins au dessus de la poterne, celle-ci se refermait doucement, tandis que les fugitifs disparaissaient derrière les premiers buissons d’immortelles. A l’intérieur de la citadelle, Bohdur approchait, la pointe tordue de son bonnet passant aisément pour l’appendice d’un vieux matou de retour de guerre féline.        <br />
       —Bénédiction !, pensai-je et je pris le temps de fouiller ostensiblement dans quelque excavation ordinairement usitée par les pigeons pour y pondre. Puis, dans un grand bruit d’ailes furieuses et de roucoulades indignées, je me laissai tomber devant lui, lâchant les oeufs, et poussant un cri de dépit.       <br />
              <br />
       Le petit être malfaisant recula de peur et de dégoût. Puis me voyant impuissant, il hulula en guise de rire, secouant une bedaine disproportionnée.       <br />
       —Mais c’est cette vieille bête de Tlanhar ! Et moi qui croyais que c’était par ruse que tu ne passais plus par la porte !         <br />
       Il se précipita sur moi et m’empoigna par les cheveux, tous poisseux d’oeufs éclatés et de bien d’autres immondices.       <br />
       —Viens donc par ici. La Mâtre souhaite t’infliger la juste punition.       <br />
       —Mais pourquoi Bohdur ? , couinai-je, éploré.       <br />
       —Tu n’es pas assez stupide pour savoir qu’il est strictement défendu d’emprunter la poterne de la Lande passé le coucher du soleil... Un bon séjour dans la cage te sera profitable, et compte sur moi pour procéder, pendant ce temps, à ton nettoyage. Tu répands la vermine autour de toi !       <br />
       —Noon, hurlai-je cette fois sincèrement. Non, pas l’eau !       <br />
       —Et même le savon.       <br />
       Je hurlai encore, mon franc désespoir éveillant les maisonnées. Mais au fond du hurlement, j’espérai que personne n’entendrait la joie secrète qui s’y trouvait celée.       <br />
               <br />
       3. La Frange       <br />
              <br />
       Northamerica, North Connecticut        <br />
       (Fringe zone),        <br />
       12 septembre 251       <br />
              <br />
              <br />
       L’oeil solaire se ferma sous une lourde paupière de nuages. Les capteurs situés à la pointe des hautes branches transmirent le signal, et, un à un, des serpentins de lumière s’allumèrent autour de la  maison suspendue dans l’arbre géant.        <br />
       La grande habitation de trois étages se balançait doucement  au vent du soir, maintenue par les jeux de câbles qui assuraient la parfaite horizontalité de son plancher par tous les temps. En cas d’alerte (passage inopiné de Surv’ars ou de contrôleurs Vics, ou encore de racketteurs Frangins ou autres malfaisants) ils pouvaient soulever silencieusement le bâtiment d’une trentaine de mètres supplémentaires et le dérober au regard dans l’épaisse frondaison  des cimes.        <br />
              <br />
       Dans l’atelier qui occupait la surface de l’étage supérieur, le propriétaire de la maison aérienne était penché sur un objet immobilisé au poste de soudage. Enveloppé d’étincelles violines et sulfurées, il manipulait une torche fine comme une baguette, qui paraissait caresser de son feu pâle un globe translucide comme de la glace.        <br />
       Un long feulement surgi de nulle part ne l’interrompit pas. Après un bref silence, seulement déchiré par le crépitement de la soudure, le son reprit et c’est à regret que Boscione stoppa enfin le jet de feu bleuté, enlevant son masque de protection. Il regarda avec irritation l’écran incliné au dessus de lui, afin de repérer la cause de l’alerte insistante. Une silhouette menue, presque informe, s’agitait au pied des énormes racines, exigeant le déclenchement de la plate-forme élévatrice. Un singe ?  Un jaguar affûtant ses griffes contre le tronc, comme le chat abuse du pied d’un fauteuil ?  Un vagabond dément tel qu’il en surgissait de temps en temps, irréductible à toute parole ? Difficile à dire à travers cet oeil vidéo fatigué qui ne prenait plus les infra-rouges et zébrait l’image d’éclairs aléatoires.        <br />
              <br />
       Emiliano Boscione ouvrit la porte qui donnait sur la coursive et descendit prudemment jusqu’au palier obturé de bambous tressés.  Il fit un geste et les plantes filiformes se replièrent frileusement les unes contre les autres, libérant l’escalier en colimaçon entourant le gigantesque tronc rougeâtre. Bientôt, il fut près de la cage d’accueil. Maintenue pour le moment à huit mètres,  elle pouvait glisser jusqu’au sol le long d’une rainure profonde qui courait entre deux racines massives, tel le sexe d’une géante changée en bois. Il se pencha et identifia immédiatement la silhouette mince, acharnée à actionner la longue liane d’appel de l’ascenseur, ce qui ne lui permettait que de déclencher l’exaspérante alarme.         <br />
       Hatzik Shtio ! Le petit avait l’air paniqué, égaré. Cela ne lui ressemblait pas.       <br />
       Boscione débloqua le mécanisme et siffla entre ses doigts. Le garçon leva des yeux implorants. La cage d’accueil descendait vers lui sans un bruit, mais il jetait autour de lui des regards apeurés qui ne cessèrent que lorsque la grille de mégétal (métal végétal) se referma sur lui, le protégeant de l’extérieur.       <br />
              <br />
       Hatzik se montrait souvent d’une audace peu commune, aussi bien à l’égard des animaux sauvages que des humains, rusant avec les uns et les autres avec une aisance invraisemblable. Son métier était proprement “voleur de cerveaux”. Il savait sortir de l’Exar sans se faire repérer par les nonchalants gardiens des Agripages, se coulait dans les sillons profonds à peine créés par les socs, se tenait caché dans l’ombre même des énormes tractomates, jusqu’à ce que leurs maîtres, fatigués de les guider, à distance ou sur place, les endormissent en déconnectant les ordinateurs de gouverne.        <br />
       Alors, il s’insinuait sous les capots, se coulait tel un serpent entre les durites encore brûlantes des moteurs géants, rejoignait les centrales de réception, et, ayant neutralisé les protections, accédait enfin aux centres nerveux. En quelques gestes chirurgicaux, il dénudait le cervotonome, gros comme un pamplemousse, le déconnectait, l’enfouissait dans un grand mouchoir et le nichait sous sa chemise, avant de le rapporter dans la Frange. Il s’en débarrassait à la sauvette, au plus offrant, tant que son maître adoré, Boscione, ne disait pas qu’il en voulait. Dans ce cas, le précieux appareil lui était délivré gratuitement, car Hatzik pensait inestimable la protection qu’il lui accordait, et plus encore les leçons d’informatique subquantique que le  Frangin voulait bien lui donner, après lui avoir patiemment appris à lire, à écrire et à compter.       <br />
              <br />
       —Que t’arrive-t-il, gamin ?       <br />
       Hatzik, couvert de brognes sanglantes, bras et jambes labourés par les ronciers, se jeta dans ses bras, le sanglot jaillissant au moment où se produisait la détente nerveuse. Il demeura là, sans pouvoir parler pendant une ou deux minutes tremblait de la tête aux pieds, malgré l’abri de la grande présence réchauffante, qui lui caressait la tête. Puis il déglutit et se lança.       <br />
        -Des hommes en noir... balbutia-t-il. Avec des bottes rouges.       <br />
       Le détail incongru éveilla l’attention d’Emiliano, sans qu’il puisse pour autant préciser l’impression de déjà vu.       <br />
       — Où çà ?  Qu’ont-ils fait ?       <br />
       —A la carrière. Ils s’exerçaient à l’hyperlazer... découpaient des ferrailles.  Je me suis trop approché parce que je croyais que le vent faisait enfin écrouler le vieux hangar. Ils m’ont vu presque tout de suite. A cause de leurs systèmes d’acquisition de cibles. J’ai eu à peine le temps de plonger dans le maquis. Çà a brûlé immédiatement au dessus de moi.. Je suis tombé dans un trou  et ils m’ont coincé. Je croyais qu’ils me tueraient mais quand ils m’ont vu, ils se sont mis à rire. Ils avaient pris mon image thermique pour celle d’un marcassin.        <br />
       —Evidemment, tu cours plus souvent à quatre pattes que debout, ironisa Boscione.       <br />
       Hatzik haussa les épaules.       <br />
       —Ils m’ont aidé à sortir. Un moment, j’ai cru que tout irait bien. Mais ils continuaient à rire et à se moquer de moi dans une langue que je ne comprenais pas. A un moment, leur chef m’a commandé de me déshabiller sous la menace de son arme. Ils m’ont mis tout nu et m’ont poussé vers leur camp au milieu de la grande terrasse. Ils avaient juste quatre gros sacs pour dix ou onze hommes, autour d’un petit feu de bois, et j’ai compris qu’ils attendaient l’électro qui les avait amenés là, pour je ne sais quoi. Ils ont discuté assez longtemps, toujours dans leur bizarre langage mais ils me montraient tout le temps du doigt.  A la fin, le chef m’a dit de m’enfuir, mais j’ai vu les types qui serraient leurs armes et certains désactivaient les sécurités.        <br />
       Ils allaient me chasser  comme du gibier. Je refusai de partir sans mes vêtements, et eux,  ils n’osaient pas me tirer comme çà, sur l’aire découverte, car çà n’aurait pas eu l’air d’un accident. Finalement, le chef a fouillé dans mes habits pour vérifier qu’il n’y avait aucun relais, et il m’a laissé me renipper. Ensuite je suis parti, mais très lentement, à reculons, en leur souriant et en leur disant au revoir, comme si je les remerciais de me libérer. Comme çà, j’espérais qu’ils auraient honte de me viser tout de suite. Et je me suis rapproché de la grande toile plastique où tu entasses les foins.  Avec un peu de chance, je pourrais sauter juste au bord, et disparaître  entre deux bottes, vers la galerie  de la Source.       <br />
       Boscione approuva rétrospectivement.       <br />
       —Continue, garçon, il n’y a plus de danger maintenant...       <br />
       —Si, justement. je ne suis pas sûr de les avoir semés.       <br />
       L’homme écarquilla les yeux :       <br />
       —Tu crois qu’ils viennent par ici ?       <br />
       Boscione n’attendit pas la réponse, souleva l’enfant contre lui, remonta quatre à quatre les grandes marches serties de corde, et, parvenu à la coursive actionna la levée de la maison. Le grand bloc sombre s’enfonça sans accoups dans les feuillages et disparuta aux regards extérieurs.       <br />
              <br />
       Boscione pénétra dans le laboratoire et déposa Hatzik sur un banc, comme un paquet. Puis il ouvrit un grand placard oblong  creusé dans un pilier et en sortit un fusil photonique.       <br />
       —Continue...        <br />
       —il n’y a rien d’autre à dire. J’ai fonçé sans me retourner, en suivant la falaise, et quand j’ai sauté dans la combe, il n’y avait personne derrière moi. Mais avec leurs machines à large balayage, ils ont pu me garder en acquisition verrouillée. Même sur un dénivelé de 150 mètres...       <br />
              <br />
       Le grand Frangin chaussa les lunettes rondes de vue nocturne et se retourna vers Hatzik, tout en grimpant le long d’une branche oblique traversant la grande salle et débouchant par un trou rond percé dans le toit.       <br />
       —Ils ont probablement abandonné la chasse,  Gamin. Mais il faut être prudents.  Eteins tous les moteurs, je vais  me poster en vigie.        <br />
       Et quand je fais le cri de la chouette, apporte-moi les deux lance-fusées.       <br />
       —D’accord. Je prends le lazer...       <br />
       —Non. Tu reviens te cacher dans le bloc interne du labo. Je ne veux pas qu’ils puissent accrocher ta signature thermique. Elle doit être parfaitement paramétrée maintenant, et ils sauront que je mens si je nie que tu es avec moi.       <br />
       —Tu as raison. Je suis désolé...       <br />
       —C’est trop tard, constata  froidement Boscione.       <br />
              <br />
       L’attente ne fut pas longue. Il y eut soudain une présence obscure et doucement crépitante au dessus du grand arbre. Les salopards avaient prévenu leur base et l’engin de transport s’était dérouté dans la direction qu’indiquait la trace encore chaude du jeune fugitif. Pendant ce temps, la bande à pied devait converger vers le même lieu, peut-être déployée en rabattage, depuis que le signal de leur proie avait disparu.        <br />
       Ils prenaient le gamin bien au sérieux. Il fallait qu’il ait surpris  quelque chose qu’il ne devait pas voir. Quelque chose d’assez important pour justifier la mobilisation d’un électro de transport de troupes. Mais qu’avait-il vu au juste, sinon quelques types en braconnage dans la Frange, ce qui était d’une affligeante banalité  ?       <br />
              <br />
       Une voix descendit du ciel, autoritaire, précise comme un scalpel :       <br />
       —Ici transport BV-805, Collurbe de Burlington-Lake Champlain. Equipe de contrôle des réseaux frontaliers. Pouvez-vous communiquer avec nous sur 305 KC ? Je répète...       <br />
              <br />
       Boscione savait que la voix mentait. L’équipe de Frontaliers de Burlington ne possédait aucun Electro de la taille qu’impliquait le bourdonnement grave enveloppant la maison dans l’arbre. Par ailleurs, elle ne serait jamais intervenue de nuit si loin de sa base, et Charlie,  le seul membre de la brigade que Boscione connaissait, pour lui graisser la patte régulièrement en visionneurs d’holoporno, n’aurait jamais accepté que ses collègues cassent son plan-fantasme en tombant sur la planque secrète de son fournisseur. Et comme ils lui devaient sans aucun doute des renvois d’ascenseur, tout ceci était encore plus improbable qu’une subite fonte des neiges en février.       <br />
              <br />
       Il décida de jouer le jeu et activa son micro antidiluvien :       <br />
       —Oui, attendez, j’enlève la soupe du feu......       <br />
       L’interlocuteur invisible grommela un vague : “faites-vite”. Il ne pouvait pas exiger d’identification, étant censé connaître le forestier qu’il avait contacté. Peut-être l’ordinateur avait-il consulté fébrilement les listes de factionnaires de diverses administrations, sans succès... et pour cause.       <br />
       —Voila, voila.  Qu’y a t’il pour votre service, Messeigneurs ?  Charlie est-il là ?...       <br />
       —Euh non, il avait la grippe..       <br />
       —Pauvre gars. Vous le saluerez de ma part. (De toute façon Charlie n’avait jamais la grippe, puisqu’il était vacciné à vie. Plutôt la chtouille..., parfois.)       <br />
       —Avez-vous vu un jeune garçon courir dans les parages ? Petit, mince, brun, en haillons.       <br />
       —Non. Rien qu’un gros lynx, que j’ai dû tirer pour le rebaguer... Le môme s’est enfui de la ville ?       <br />
       —Oui, mentit la voix avec aplomb. Ses parents sont désespérés.        <br />
       —Comment a-t-il réussi à venir jusqu’ici, sans se noyer cent fois dans les marais ?        <br />
       —De... de la chance sans doute. Mais nous avons perdu son signal tout près de votre... de votre poste.       <br />
       —Le malheureux a dû être avalé par les sables mouvants de la Winooski.       <br />
       —Euh, je ne crois pas... La piste ne se dirigeait pas par là. Voudriez-vous vérifier que le garçon ne s’est pas caché dans votre bâtiment ?       <br />
       —Si vous n’avez aucune image thermique, je ne vois pas comment il pourrait être ici.       <br />
       —C’est vrai.        <br />
       La voix était embarrassée. Il y eut un conciliabule en arrière-plan, Puis une autre voix, féminine mais encore plus métallique et glacée, résonna dans le canal d’audition.       <br />
       —Cette petite peste a peut-être trouvé chez vous une couverture de survie. çà détruit les signaux. Je vais vous demander de rester où vous êtes. Une équipe spécialisée va arriver dans un instant. Réservez -lui bon accueil. Il vaut mieux que le garçon soit pris en charge par eux. Ils ont l’habitude de ce genre de jeunes fugueurs.       <br />
       —Attendez, madame. Ce poste relève de l’autorité du VV de  Windsor. Il n’est pas question que je laisse entrer comme çà votre équipe, sans en avoir d’abord référé. Mais çà prendra deux minutes, s’ils sont encore réveillés...       <br />
              <br />
       Le silence qui lui répondit était éloquent. Ils étaient pris dans un dilemme : ou être démasqués dès que Windsor demanderait leurs coordonnées, ou passer à l’attaque et risquer, lorsque les alarmes automatiques s’enclencheraient, de devenir assez vite eux-mêmes gibier  des équipes de sécurité dépéchées de plusieurs bases voisines.  Sans aucune garantie, pour autant, d’avoir le temps matériel de détruire l’enfant et le garde-forestier.       <br />
              <br />
       —Allez y, Monsieur. Faites votre devoir, mais rappelez-vous que nous devons faire vite. En attendant, vous ne nous en voudrez pas si nous cernons votre habitation.       <br />
       Ce fut le ton mielleux et rassurant de la voix qui convainquit Boscione de passer immédiatement à l’action.        <br />
       Les visiteurs allaient larguer une bombe à souffle. Il en était sûr. Et la communication qu’il était supposée passer leur servirait à se placer à distance de sécurité avant d’envoyer l’engin “chirurgical”, juste avant qu’il n’ait pu évoquer leur présence. C’était maintenant lui qui avait besoin de temps.        <br />
       Il se laissa glisser, tel un antique pompier, le long du mât traversant les trois étages, et, les genoux fumants de la descente accélérée, il courut chercher Hatzik dans la cage blindée.        <br />
       —Qu’est-ce que...? s’étonna ce dernier.       <br />
       —Chtt.. pas le temps.        <br />
       Il jeta plusieurs armes en travers de son dos, saisit la sangle de survie munie de divers équipements et poussa Hatzik sur la coursive, en direction des grands fourrés.       <br />
       Le garçon le regarda, les yeux écarquillés, enjamber le garde-fou.       <br />
       —Viens, il faut sauter....       <br />
       —Sauter ?       <br />
       —Oui, essaie de plonger vers les roseaux...       <br />
       —Mais....       <br />
       Boscione saisit Hatzik par la manche et le propulsa dans le vide avant de s’y jeter lui-même.       <br />
       Ils traversèrent des épaisseurs de feuillage dru, et furent malmenés par les branches, avant de tomber droit vers le fouillis des arbustes et des plantes d’eau... Ils s’enfoncèrent en même temps au coeur de la fange dans un horrible bruit liquide.        <br />
       —çà va ? chuchota Boscione, qui ne sentait plus son épaule gauche.       <br />
       —bl.., émit une petite voix en provenance d’un trou gluant dont les parois s’effondraient sous des flots noirs.       <br />
       Boscione se redressa, y engloutit le bras et ramena Hatzik à la surface.         <br />
              <br />
       Il fallait maintenant courir sur la vase, choisir les touffes d’alfa assez résistantes, sauter de souche en branche pourrie, et rouler enfin derrière une vague éminence composée de détritus organiques et de nids de vautours.  Ensuite...       <br />
       La déflagration intense les gifla violemment, et les assourdit instantanément. Immédiatement après, un périmètre parfaitement circulaire autour du grand arbre s’enflamma.       <br />
       Le feu enfla, devint gigantesque et très vite confondit branches et plateformes en un brasier crépitant. La chaleur s’installa, changea l’air environnant en une sphère de douleur asphyxiante. Elle gagna rapidement en volume, saisit au vol les oiseaux, et porta le marais à ébullition avant d’assêcher flaque après flaque, changeant les roseaux en paille incandescente,  aussitôt réduite en fumée rousse.       <br />
       Boscione et Hatzik coururent, sautèrent, roulèrent sur eux-mêmes, retombèrent pour rouler à nouveau, fuyant la caresse des langues de feu.       <br />
              <br />
       Visages tordus par la souffrance, ils ne pensaient pas une seconde au groupe des poursuivants qui devaient être encore en périphérie, avant d’être récupérés par l’électro.        <br />
       Quand, par chance, Boscione repéra la forme d’un visage derrière le voile de camouflage d’un casque d’assaut, ce n’est pas la peur, mais une rage incoercible qui s’empara de lui.        <br />
       Ces monstres venaient d’un geste de réduire à néant dix ans de travail assidu !       <br />
        Il appuya le fusil photonique sur sa hanche et sans viser, arrosa à hauteur du visage, sur  90% de part et d’autre. Les hurlements aussitôt avalés dans le néant lui apprirent qu’il avait fait deux fois mouche... et avait libéré une percée. Il fonça, suivi par le garçon comme l’ourson suit sa mère.        <br />
              <br />
       Au bout d’une cinquantaine de mètres, Boscione plongea derrière une petite dune et se retourna pour s’y mettre en affût, fidèlement imité par Hatzik.       <br />
       L’arbre brûlait seul maintenant, comme une énorme lanterne illuminant la falaise et la forêt. Tout autour, les frondaisons de sapins ressemblaient à une foule de spectateurs géants, serrés les uns contre les autres, devant une piste de cirque flamboyante. Boscione se sentait comme son arbre : consumé sans pouvoir bouger.  Dans un fracas épouvantable, la Maison aérienne s’aplatit en un tas de planches ardentes, bientôt précipitées ensemble au sol tel un mikado de feu, tandis qu’explosaient divers appareillages en splendides boules blanches et bleues .       <br />
              <br />
       Le coeur au bord des lèvres, Boscione s’efforçait de maintenir son regard  au ras du marais, là où l’ennemi devrait apparaître. Mais rien ne se manifesta, et bientôt il entendit, au delà du feu, le sifflement caractéristique d’un électro rejoignant son altitude de croisière. Le bluff -par omission- avait donc fonctionné : croyant réellement avoir  affaire à un poste Vic, les agresseurs n’avaient pas demandé leur reste. Mais si la balise biométrique de certains des leurs indiquait leur mort, peut-être reviendraient-ils tout de même, malgré le risque d’être piégés par les secours. Il fallait être prudents.       <br />
       —Reste là, je reviens.  Si tu vois l’un de types, tire au lazer. Je veux qu’il en reste assez pour qu’on l’identifie.       <br />
       —Je te couvre...       <br />
       Tandis qu’Hatzik disparaissait comme un ombre agile, Boscione admira le sang-froid du petit bonhomme... de cet homme, plutôt, même si l’âge physique n’avait pas encore rejoint sa maturité mentale.       <br />
       Accroupi contre un arbre, le Frangin régla ses lunettes sur la vision infra-rouge et élimina du spectre visible l’image du brasier. Il examina longuement les parages, en augmentant systématiquement la portée de l’analyseur. Aucun être vivant dans un rayon d’un kilomètre.        <br />
              <br />
       Il s’approcha des ronces calcinées où il avait probablement éliminé deux hommes. Le Photonique dissolvait aussi toutes les molécules placées au contact du corps vivant visé, mais parfois, même un mince indice peut suffire.         <br />
       Chance ! : l’un des connards avait laissé une botte dans la vase avant de se faire pulvériser. Boscione bénit la traîtrise, habituellement exaspérante, du sol spongieux. Il en arracha l’objet indemme et le nettoya grossièrement. Rouge, en effet. D’un matériau fin et souple, probablement un assemblage de cuirs de culture.  Si c’était vrai, aucune industrie collurbienne n’était en mesure de maîtriser à ce point les techniques de génie génétique produisant des dermes vivants aussi réussis. Et aucune agricollurbe n’était autorisée à transformer en bottes de luxe la peau de ses animaux d’élevage, réservée à des usages locaux et prosaïques (courroies, ceintures de chasse). En passant le doigt sur le revers, Boscione découvrit une marque de la grandeur d’une lentille d’objectif, gravée dans l’épaisseur du cuir, et en forme de minuscule trident.       <br />
       Il ne restait que deux solutions vraisemblables : les bottes avaient été fabriquées dans un atelier du Pangov, peut-être pour des uniformes d’apparat, ou bien, à la rigueur, elles auraient été conçues par des laboratoires Mers, pour l’agrément d’un de ces nouveaux riches adorant s’imaginer maîtres de rangées de laquais en livrée. Mais que diable viendraient faire des Cadets d’un ordre Pangov dans ce trou ?  Même question pour les serviteurs d’un Mer de haut rang .... Et dans tous les cas, pourquoi tant d’agressivité ?       <br />
              <br />
       Boscione se jura d’en apprendre plus sur la méchante (et défunte) Cendrillon qui avait perdu cette drôle de pantoufle. Ceci sans perdre de temps, avant que, d’une manière ou d’une autre, l’ennemi ne revienne dans le coin pour fermer les bouches et anéantir la moindre trace compromettante. Il n’avait d’ailleurs lui-même plus rien à faire en ce lieu maudit où tout avait été saccagé ou anéanti.        <br />
       Quant à l’emplacement secret où la grande expérience était en cours, tous les dispositifs d’entretien et de sécurité fonctionneraient parfaitement pendant son absence, dût-elle durer plusieurs mois.         <br />
              <br />
       Il fallait mettre le cap sur Albany en coupant à travers la forêt. On n’aurait pas le temps de chasser, mais noisettes, champignons et baies variées étaient suffisamment abondantes à cette époque pour se servir au passage sans ralentir la marche. Le plus grand risque serait de tomber sur des trappeurs Ars. Au pire, les Frangins auraient droit à quelques insultes ou quelques gesticulations intimidantes. Au mieux, ils pourraient enprunter un dirigeon aux Nobles Guerriers et se rendre au haut lieu le plus proche de son objectif.        <br />
       Une fois à la Collurbe, il irait voir qui de droit. La botte rouge serait identifiée très vite. Les amis de son propriétaire n’auraient qu’à bien se tenir.  Car Boscione était semblable à la mouffette : il n’attaquait pas facilement, mais une fois qu’il avait mordu, il faudrait lui couper la tête pour qu’il lâche sa victime.        <br />
               <br />
              <br />
       Ilnara       <br />
              <br />
       Jebhar ! Je t'en prie, ne regarde pas derrière toi ! ça porte malheur...  Et tu vas perdre la piste. Je ne comprends pas pourquoi Pehr t’a choisi pour revenir au Vic, chercher des provisions.  Enfin, c’est heureux, car je ne me serais pas vue branler Shob’har ou surtout Vrar... Quelle calamité, rien que d’y penser.       <br />
       Jebhar ? Où es-tu ? Attends-moi ! Tu es sûr que cette sentine est la bonne ? Elle a l’air de repartir vers l’Est, on va tomber sur le lac ...       <br />
              <br />
       Oui, je me souviens. Jebhar voit la nuit. Pehr nous l’avait dit quand on était tout petits. Tu vois le sentier, c’est çà ?       <br />
              <br />
       Moi, je ne  vois rien, Jeb.  En fermant les yeux ?, C’est idiot. En regardant à traver les cils ?  Ah oui, c’est bleuté par ici... même là où çà passe sous les branches. Qu’est-ce qui fait cela ? Il n’y a pas de lune.         <br />
       C’est curieux, je n’avais jamais remarqué que les chemins des bois étaient phosphorescents. A force de faire passer bêtes et gens ? Peut-être.  Et il y a davantage de plantes cassées, plus de poussière, çà réfracte différemment la lumière que partout ailleurs. Mais quand il n’y a pas de plantes, ou rien que des cailloux ?  Je ne sais pas. Je le demanderai à Pehr.  Plus tard. Jebhar est trop bavard.  On va attirer des trucs avec tout ce bruit. Des fées, des magrelins, de mauvais Frangins (on n’est pas loin de la Frange du Connecticut, par ici). Ou même des sogromes qui sont toujours au service des Mâtres.        <br />
              <br />
       Si la Mâtre s’apercevait de mon départ avant le matin (mais elle ne le devrait pas avec les polochons qui bourrent mon drap, ce qui a déjà trompé ces sales cafteuses de Truflia et de Mortia), elle les appelerait par la mélopée noire, bouche fermée, et les sogromes se réveilleraient aussitôt, dans leurs trous. A moins qu’on ait le temps de dépasser le MountSaint Alban, alors je serais sauvée, car les sogromes des autres vallées n’obéissent pas à la Mâtre de l’isle aux Noix.       <br />
              <br />
       Jebhar, ne marche pas si vite ! Tu vas nous tuer avec les kilos de bouffe qu’on transporte et si on tombe, les filets de boyau d’ours vont se déchirer. Tu te vois dire à Pehr que la moitié des saucisses au chou sont mélangées de gravier ?  Ou Pire ?       <br />
       T’es gentil, Jebhar, mais t’as rien dans la tête. Heureusement d’ailleurs,  pour moi, car il n’y a qu’un doux naïf comme toi pour croire qu’un frère-de-pehr peut épouser sa soeur.       <br />
       Pff. Moi, non plus, je n’ai rien dans le crâne. Qu’est ce que je fiche ici ? Attends-moi, je ne te vois plus (j’ai peur, moi, oui..) Pas le moindre gramme de cervelle, si je crois que Pehr va m’accueillir à bras ouverts. çà va être la dérouillée de ma vie, même si je suis sa préférée. Mais je m’en fiche, il peut me déchirer de claques, il ne pourra pas me renvoyer. Il a trop besoin de tous ses chasseurs maintenant pour me faire raccompagner. Il va me planquer au fond de la tente à garder les outres et le gibier tué, avec toutes les mouches à viande. Ce sera un mauvais moment à passer.       <br />
              <br />
       Tiens, la lune montre l’oeil au dessus de cette molle colline boisée, à l’est. Poursuit-elle son napâtre le soleil, déjà englouti depuis longtemps de l’autre côté du ciel ? Non, Jebhar ?       <br />
              <br />
       Jebhar. Divinités ! Ne bouge pas. Ne BOUGE PLUS !       <br />
              <br />
       Ce qu’il y a ?  Si ce n’est pas une vision, il y a un cougar à l’affût sur un érable à deux heures pour toi, bien découpé en ombre chinoise.  Un gros mâle, les couilles pleines comme deux pommes proéminentes. Tu crois que j’ai le coeur à me moquer ? Où il est en hauteur ?  La hauteur de la maison de la Mâtre, à un ongle près...  Non, ne tourne pas la tête. Surtout ne regarde pas. Ils sentent les regards. Il te laisse passer, il se prépare... la queue en fouet, les cuisses frémissantes.        <br />
              <br />
       Oui, fiche ta lance en appui entre les ballots de viande, il ne la verra pas. Encore un peu plus inclinée vers l’arrière, vers deux heures un quart, enfin douze.. Stop, çomme çà, (pourvu que j’apprécie bien les distances dans la pénombre, sinon t’es mort). Agenouille-toi, tu tiendras mieux le choc, et tu seras plus loin des griffes. Làààà...       <br />
              <br />
       Jebhar est empoté avec les filles. Il faut aller le chercher. Mais à la chasse, il faut avouer que c’est un autre homme. Dès que j’ai crié, il a bloqué la position, orienté le pal exactement sous le sternum allongé de la bête qui s’abat sur lui dans un bond silencieux. Il encaisse le choc puis abandonne la lance et roule sour le côté tandis que le fauve s’enfile sur l’obsidienne plus effilée qu’un rasoir et s’abat au sol, déchirant les ballots de grands mouvements convulsifs. Les pattes avant s’immobilisent les premières, griffes dehors, et la grosse face ronde de fourrure plissée semble regarder, étonnée, le bois dur qui le traverse, du coeur à l’entre-omoplates, avant de retomber lentement en arrière, bavante et feulante, tandis que  ses membres inférieurs d’énorme chat continuent à labourer un ennemi inexistant.       <br />
       Jebhar l’idiot a dégaîné son poignard et saisit la hure, visant l’oeil. Mais d’une bourrade, l’animal l’envoie danser plus loin. Se redresse, casse la lance en lui, et court lourdement sous le couvert en rugissant de souffrance. Blessé à mort, il se survit, mais ne cherche plus le contact. Bien sûr, ce crétin de Jebhar le poursuit.       <br />
                       <br />
       Je suis obligée de poursuivre le poursuivant. Jebhar, arrête...! Nous courons, pliés en deux sous les branches basses des épineux, le visage dans les herbes mouillées, bientôt pris par la pente  d’une petite rivière cachée, qui s’accentue, se dénude. Et nous roulons sur la roche inclinée, blanche dans la lumière lunaire, glissant dans le sang noir du félin blessé qui cherche l’eau. Inutile, Jebhar ! Et comment va-t-on le dépecer ? Et avec quoi va-t’on lui couper la tête ?  Et pour le ramener, hein ? Peine perdue, l’abruti ne pense qu’à la gloire... de Jebhar.       <br />
              <br />
       Les grosses pierres rondes du torrent resemblent à des éléphants jouant dans l’écume. Je vois Jebhar qui gesticule dans les chutes, à demi-immergé, coincé entre deux roches.  Il se bat avec une grosse boule de poils mouillés dont jaillissent de temps à autres des marteaux armés de poignards. Mon sang ne fait qu’un tour. Je me précipite et sans penser à la folie du geste, je soulève un galet massif abritant une colonie d’écrevisses,  et, me laissant tomber en avant, l’abats sur l’emplacement présumé de la tête du cougar agonisant. Le crâne oblong, dans un ultime sursaut, paraît venir à ma rencontre, et  subit le choc de plein fouet. Quelque chose de définitif cède un peu au delà des arcs sourciliers et la gueule béante se tourne vers moi en une ultime malédiction, puis se laisse passivement remplir par le flot. A quelques mètres en aval, Jebhar bondit de l’onde comme un diable à ressort, l’épaule droite labourée de profonds sillons parallèles et remonte à l’assaut, furieusement concentré, jusqu’à ce qu’il se rende compte que la forme lourde complètement immergée est celle d’un cadavre. Me voyant alors, pierre à la main, la  déception se peint sur son visage .        <br />
       —Je crois que je lui ai brisé le crâne..., constatai-je, en toute objectivité.       <br />
       —Quoi ? hurle l’ingrat, et mon trophée !       <br />
              <br />
       —Aide-moi à le tirer de l’eau,  criai-je en tentant de retenir l’énorme poids par la queue, sinon il va partir vers les rapides, et adieu le trophée !       <br />
       —A quoi bon, crache-t-il en jetant son poignard sur les galets. Avec la tête cassée, et par une fille encore, çà ne vaut plus rien...       <br />
       —Sale type, viens m’aider !       <br />
       Finalement, en le laissant glisser tout en le guidant vers une petite grève, je me débrouille seule pour tirer l’animal au sec. Il semble avoir rétréci dans la mort.  Je me sens emplie de l’esprit de la victoire et ramasse le poignard que je plante à hauteur de la première cervicale, dans la vertèbre même, plus fragile que les disques, comme je l’ai vu faire à des saigneurs.       <br />
       Jebhar boude, maugrée. Il remonte sur le chemin et s’emporte au spectacle des sacs éventrés. Pour un peu, il m’insulterait pour lui avoir sauvé la vie. Il s’asseoit dans l’herbe et gémit comme un enfant lorsque je lui applique un cataplasme de chair à saucisse sur ses blessures. Imparable pour prévenir et drainer l’infection inévitable entraînée par les griffes de cougar. Je recouvre le tout de mousse, et utilise les boyaux lacérés pour un bandage de fortune. Puis je le laisse et retourne à la bête, décidée à réussir sa décollation. Je l’égorge aussi proprement que possible mais il y a peu de sang : il s’est vidé par le coeur, dans son propre ventre. Le plus difficile, ce sont les énormes tendons du cou.        <br />
              <br />
       Quand je remonte le trophée aux dents massives, aux yeux jaune clairs à la pupille ronde qui renvoie la lune, Jebhar ne manifeste aucune joie. Je le comprends.       <br />
       —Prends-la, on dira que c’est toi... moi, je m’en fous.       <br />
       Mon frère regimbe sous l’insulte.       <br />
       —Pas question. C’est toi qui l’a eu...       <br />
       —Faux, contestai-je. Si tu ne l’avais pas planté au coeur du premier coup, je n’aurais jamais pu l’assommer. On l’a eu à deux.       <br />
       —C’est là le problème, approuve-t-il sombrement. Cela ne me vaudra aucun avantage dans l’épreuve. Sans parler de la trempe que je vais prendre pour avoir accepté de te faire venir. Eh puis, toute la bouffe détruite.... Ils vont être obligés de décrocher du troupeau qu’ils pistent depuis une semaine. Pehr va être enragé.       <br />
       —Tu es trop pessimiste.  On peut essayer de ramener une cuisse. La viande de cougar est dure, et elle pue affreusement. Mais au moins, c’est de la protéine de qualité. Je ne crois pas qu’ils diront non.       <br />
       —D’accord, mais c’est toi qui la porte. Trente kilos avec l’os...       <br />
       —Pas question, petit frère. La tête pèse bien assez lourd.        <br />
       —Enlève la cervelle...       <br />
       —Quand même.        <br />
       Jebhar me coupe en petits morceaux du regard. Mais je ne cède pas.       <br />
       Finalement, il renonce.       <br />
       —Il y a bien une autre solution...       <br />
       —laquelle ?       <br />
       —La corne pour appeler l’Orignal en rut...       <br />
       —Je ne vois pas l’intérêt d’amonceler les tonnes de viande.       <br />
       —Tu n’y es pas. On est à peine à six miles de Ticonderoga maintenant. Avec un peu de chance, le vent courant au sud, ils nous entendront, et viendront nous chercher...       <br />
       —Tu crois que c’est une bonne idée ? S’ils nous entendent, d’autres peuvent aussi le faire et s’intéresser à nous...       <br />
       —Qui ? les amants de la Mâtre ?       <br />
       —Non... Nous sommes trop loin. Mais n’importe qui...       <br />
       —On croira que c’est une chasse.  On ne pensera jamais qu’il n’y a juste qu’un garçon et une fille.       <br />
       —Tout le monde se doutera qu’on est en difficulté, si tu lances un signal de détresse, commentai-je d’un ton las. Oh, après tout, essaie-donc, mais pas plus d’un quart d’heure. Si on n’obtient pas de réponse après ce laps de temps, on s’en va.       <br />
       —D’accord.       <br />
              <br />
       L’étrange brâme femelle s’élève dans le silence, et il faut vraiment que Jebhar répète rapidement et régulièrement le son pour qu’il apparaisse pour ce qu’il est en réalité : un signal adressé par des humains à d’autres.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Boscione       <br />
              <br />
              <br />
       Depuis sa naissance, 28 années auparavant, Boscione n’avait pas toujours vécu dans la Frange. Il avait même été le premier de sa lignée à en sortir quelque temps.       <br />
       Ses grands-parents et ses parents n’avaient jamais connu autre chose . Auparavant, tout se perdait dans la nuit des temps. Il n’en restait que la légende selon laquelle trois frères échappés d’un pénitencier européen, auraient débarqué sur la côte américaine, le premier décidant de la suivre vers le sud, le second vers le nord.        <br />
       Le troisième -ancêtre de Boscione- se serait enfoncé dans les terres le long de la rive du Merrimac, se perdant bientôt dans la forêt des Adirondacks, où il devait trouver épouse chez un clan Ar en  disgrâce. Par la suite, la famille aurait tâté d’un peu de tout -colportage entre villages-phares, réparations diverses pour les paysans des collurbes, jeux forains- avant de se spécialiser dans la brocante de composants électroniques récupérés de carcasses jetées par les Collurbiens ou les Mers, à la limite de leurs territoires.       <br />
       Les Ars se concevaient de bien trop haute extraction sociale pour condescendre à nettoyer les zones frontalières des cimetières d’engins obsolètes qui s’y accumulaient, polluant les marécages et les cours d’eau sur de grandes distances. De sorte qu’on tolérait l’activité illicite des habitants de la Frange, genre de “bousiers” des périphéries. Pour autant, les Ars n’aimaient pas ces populations obscures, d’origines mitigées, qui occupaient sournoisement les bords de leurs domaines. Les “Frangins” revendiquaient cependant le droit de passage et s’installaient surtout dans les zones d’appartenance contestée (les Contest-Zones) où aucun membre des quatre Espace-Temps officiels n’osait venir vivre, de peur de déclencher un conflit sanglant avec les trois autres, ce qui remettrait en cause les travaux déjà infiniment laborieux de commissions de réduction des litiges, en cours depuis des décennies.        <br />
       Ainsi, plus ou moins délaissées par les contrôles, de longues bandes de forêt maladive servaient-elles de décharges privilégiées pour tous les éboueurs clandestins débarrassant les Espaces-Temps de leurs déchets encombrants non  recyclables.        <br />
       Pour les Frangins, ces montagnes puantes et monstrueuses devenaient d’extraordinaires trésors. Ils réutilisaient tout. Les armatures métalliques aidaient à fabriquer des habitats aériens. Elles serviraient aussi à construire des véhicules tous terrains en forme d’araignées géantes à huit pattes préhensiles, se mouvant dans toutes les dimensions, et capables de courir à la surface des feuillages comme sur un océan de vagues vertes. De s’y nicher aussi, pattes repliées, suspendues à une ancre aérienne.        <br />
       Les Frangins pouvaient parfois revendre ces machines originales à de riches amateurs, mais elles étaient si complexes à utiliser, et si peu adaptées aux réseaux normalisés du Mer que les acheteurs émerveillés renonçaient souvent et les abandonnaient, ou les compactaient en statues hérissées, au dessus de leurs piscines ou dans leurs salons baroques.       <br />
              <br />
       Les gens des Franges ne vivaient pas principalement du nettoyage des zones frontalières qu’ils effectuaient gratuitement avec tant de méticulosité, mais de la revente de lingots purs qu’ils fondaient, par des méthodes ignorées d’autrui, à partir des carcasses sans usage. On les soupçonnait de renouer avec les antiques techniques des charbonniers forestiers, et de brûler de grandes quantités de bois mort formant des fours primitifs mais efficaces. Les grands feux parfois aperçus de très loin attiraient  les opérations de police, mais quand les forces de sécurité conjointes Ar-Mer parvenaient sur place à l’aide des seuls moyens de transport légaux à leur disposition, ils ne trouvaient plus que des tas de concrétions calcinées, éteintes sous des tonnes de sable ou de terre.       <br />
       Des brigades spéciales furent mandatées par la PanGov pour se saisir des auteurs de ces activités déplorables, mais l’habileté des Frangins pour le camouflage et la clandestinité s’avérait sans limites. On les disait capables de tromper la surveillance en créant des fumées sans feu, détournant l’attention loin de feux... sans fumée, effets de savantes récupérations des gaz d’achappement. Le produit de la vente d’ors, de platines et d’argents de haute pureté, ou d’aluminiums reconstitués n’était pas utilisé à l’achat d’aliments ou d’outils de première nécessité, car les Frangins étaient aussi bon chasseurs, cueilleurs et pêcheurs que les Ars. Il était consacré essentiellement à deux choses : la corruption et la recherche scientifique secrète.       <br />
       En premier lieu, leurs richesses servaient à corrompre leurs poursuivants, tant Mers ou Collurbains qu’Ars, afin d’acheter leur tranquillité. Ce qui expliquait pour une bonne part l’inefficacité des opérations répressives régulièrement menées contre eux. Par ailleurs, les Mers semblaient avoir besoin de sommes toujours plus importantes de sources clandestines d’argent frais, besoins sur lesquels les Frangins ne s’interrogaient pas, bien que la corruption des personnes n’eût pu expliquer qu’une fraction minime de cet énorme appétit).        <br />
              <br />
       En second lieu, les substances et objets précieux arrachés par les Frangins au “poubellien post-moderne” et aux apports actuels, étaient réemployées à la création de machines secrètes, qui, à leur tour nécessitaient des pièces neuves, seulement disponibles dans les laboratoires les plus performants du réseau Mer.       <br />
       Les machines en question n’étaient pas produites pour le seul plaisir des créateurs inventifs qu’étaient la plupart des Frangins, car elles étaient, pour une bonne part, l’effet de commandes occultes de la part de puissances soigneusement anonymes. Il s’agissait le plus souvent  de prototypes  capables de performances trop périlleuses pour être prises en charge par la recherche conventionnelle, bien trop bridée par un maillage de règles drastiques.        <br />
              <br />
       C’est ainsi que, chez les Boscione,  on devint, de père en fils, spécialistes de puces subquantiques pour robots anthropomorphes. Le commerce le plus rentable -parfaitement illégal- était celui de puces encore mémorisées, véritables neurones personnalisés, âmes d’ordinateurs défunts depuis longtemps, dont la combinaison pouvait donner d’étranges chimères folles et dangereuses, ou bien des poly-personnalités intégrées, (Popi) sortes de génies nanomécaniques aux capacités merveilleuses autant qu’imprévisibles. Le père de Boscione, et ses quatre oncles avaient exercé le mystérieux métier de dompteurs de Popi. L’un d’entre eux en était d’ailleurs mort, foudroyé par une arme intelligente s’étant retournée contre son rédempteur, avant de s’enfuir dans la jungle, lazérisant tout sur son passage jusqu’à épuisement de ses batteries.        <br />
       Peu de temps avant d’être arrêté par la Pangov Mer et d’être emmené dans un bagne lointain où il n’avait pas tardé à tomber malade, le père Boscione avait convoqué son fils :       <br />
       —Emiliano. Tu as seize ans.  On va partir en affaire et on t’emmène pas. C’est trop dangereux.  Va falloir que tu mènes ta vie.        <br />
       Cela faisait bien deux ans que le gamin, dont la mère avait disparu, probablement enlevée par des Frangins de haute volée, se débrouillait seul pour trouver sa pitance et la différence ne serait pas bien grande.       <br />
       —Mes frères et moi, on a pensé que tu pourrais peut-être...  aller aux études.        <br />
       Le père avait déposé devant le regard médusé d’Emiliano quatre plaques de pur platine.       <br />
       —Cela devrait suffire pour ouvrir quelques portes.       <br />
       Quand le garçon, fasciné par ce qui représentait pour lui presque quatre ans de travail familial, avait relevé la tête pour remercier, le visage émacié de son géniteur avait disparu. Jamais plus il ne devait le revoir.        <br />
              <br />
       Boscione connaissait un contact dans une petite collurbe du New Hampshire, pour négocier ses lingots. Mais il ne voulait pas attirer les questions indiscrètes et se contenta d’une fraction du prix, qu’il exigea en Universos standard et en plaques de forfait-transport.        <br />
       Méfiant sur les intentions de types bizarres qui le suivaient dans la ville depuis sa transaction, il s’embarqua sur le premier Intercités pour le sud, et finit par entrer dans un centre d’accueil Mer, près de Baltimore. La monitrice locale, en mal de maternité, l’accepta en internat précaire. Très honnêtement, elle accepta de confier les lingots à son centre financier, en échange de moyens réguliers destinés à entretenir Emiliano, ou à payer des frais d’éducation. Les capacités exceptionnelles de l’adolescent ayant vite été décelées, elle l’aida à trouver un emploi vicinal et le recommanda pour des stages de formation Elle tenta à plusieurs reprises de faire retrouver son père, mais le réseau le plus efficace ne peut rien contre une volonté collective d’opacité. Boscione, d’ailleurs, lui fit comprendre qu’il n’en était pas désireux. Il n’osait pas lui dire que son affection lui semblait excessive.  Atteinte d’un cancer de la peau, elle mourut quelques années plus tard, ayant eu au moins la joie de voir son enfant « adoptif » être accepté dans un prestigieux chanat de la Nouvelle Baltimore.       <br />
       Pour le jeune Frangin, qui avait souvent accompagné ses parents dans des échanges avec les Mers, l’attitude généreuse de ceux-ci n’était pas exceptionnelle. Il s’était noué peu à peu entre hautes instances Mer et Frangins des liens aussi puissants qu’obscurs, et lorsque les prétentions politiques des premiers commencèrent à indisposer les autres Espace-Temps, les habitants de la Frange  n’entrèrent jamais dans la polémique aux côtés des détracteurs des Mers. Bien au contraire, on les rencontra, toujours discrètement, parmi leurs supporters les plus fidèles. Boscione avait coutume de dire à ce propos que les Mers n’étaient pas meilleurs que les autres, mais qu’au moins, ils ne les dénigraient pas comme les Ars ou les Collurbains, ni même comme les Chans, qui ne leur reconnaissaient aucune réalité culturelle propre.        <br />
              <br />
       Les Mers, pensait Boscione, nous ressemblent :  ils sont dans la circulation... dans l’échange. Ils ont toujours été très corrects avec nous, et quand des procès nous ont été intentés, ils n’ont pas témoigné contre nous. Je ne les vois pas nous attaquer ainsi.        <br />
       Tout en réaffirmant ce point de vue en discutant avec Hatzik, le Frangin était cependant sceptique : à bien réfléchir le matériel ultra-sophistiqué du commando qui avait pourchassé le garçon et détruit son camp de base ne pouvait être l’apanage d’aucun autre ordre. Existait-il des groupes Mers clandestins, travaillant pour leur propre compte ?  Cela n’avait guère de sens, quand on connaissait le haut niveau d’organisation et de contrôle de ce corps international fondé sur la science des hommes.       <br />
              <br />
       —Tu as entendu ?       <br />
       Accroupi au pied d’un gigantesque érable, Hatzik frémissait tel un chien d’arrêt qui va lever la grive.       <br />
       —Pas vraiment, murmura Boscione, j’étais dans mes pensées. C’était quoi ?       <br />
       —Un truc bizarre... une bête qui pleure.       <br />
              <br />
       Un brâme pathétique retentit loin dans la pénombre, vers l’ouest, de l’autre côté du lac. Immédiatement , Boscione sut que ce n’était pas une femelle Orignal, ou alors malade et stupide au point de se tromper de saison des amours. Du même coup, ce n’était pas non plus un chasseur, à moins qu’il s’agisse d’un complet néophyte. Le triste chant retentit à nouveau, scandé rapidement,  et se répéta.        <br />
       Boscione haussa les épaules. Un signal de détresse, sans doute, lancé par un collurbain égaré. Il pouvait bien crever : ce n’était pas son jour de bonté.        <br />
       Mais le son allait peut être attirer du monde dans les parages. Il ne fallait pas s’attarder si l’on voulait éviter tout signalement, même bien intentionné. Il tapa sur l’épaule d’Hatzik, et lui fit signe de reprendre la marche… En silence.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Appuyé sur sa lance, un pied posé à mi-cuisse,  Pehr se caressait songeusement la barbe de sa main libre, ce qui accentuait le creusement de ses joues sous ses pommettes proéminentes. Personne ne pouvait lire dans son visage impassible la colère qui brûlait en lui. L’heure était déjà bleue, mais les hardes n’étaient pas encore retournées dans les fourrés les plus épais qui leur servaient de forteresses végétales. On aurait pu encore tuer une ou deux bêtes, si cet imbécile de Jebhar n’avait pas embouché sa trompe, à deux miles au nord, avertissant le gibier partout alentour. Que lui était-il donc arrivé à ce bon à rien ?  Une mauvaise rencontre ? Il aurait eu le dessous et n’aurait pas eu l’occasion de sortir l’instrument ! Pehr pariait plutôt pour un enlisement dans la cuvette qui reliait les deux lacs, au sud de Crown Point. Le crétin ne parvenait plus à traîner les sacs dans les tourbières épaisses. Ils s’alourdissaient, se gorgaient d’eau malsaine et Jebhar, craignant la réprimande, s’affolait...        <br />
       Pehr coinça le manche à la saignée de son bras et arrondit ses deux mains pour former un orifice sonore muni de sa caisse de résonnance. Il imita le faucon blanc, deux fois,  et attendit que Shob’har (chant de la grenouille-buffle) et Vrar (brusque envol de perdrix) confirment qu’ils prenaient la chasse en charge. On ne savait jamais : un animal distrait avait pu rester à proximité.       <br />
       Pehr se mit à courir en silence sur les marges cristallines affleurantes, évitant branches mortes et pailles bruissantes.  La corne ne retentissait plus. Jebhar devait s’être découragé. Mais il serait désormais facile de le localiser, simplement en observant les dérives erratiques des oiseaux de l’aube, tentant d’éviter l’intrus. Plus près, il faudrait se résoudre à l’appeler.        <br />
              <br />
       Ce fut l’inverse qui se produisit, entraînant un départ de canards terrifiés.       <br />
       —Pehr !        <br />
       Jebhar, blanc comme un linge, ressemblait à un spectre planté dans la vase. Il ne portait pas des sacs de viande, mais paraissait écrasé sous le poids d’une énorme patte de cougar, et, de sa tête qui pendait de l’autre côté de son torse, le muffle dégouttant de bave sanguinolente.       <br />
       —Dieux ! petit, tu as tué cette bête ?       <br />
       La réponse vint, faible, hésitante, mais, fasciné par la dépouille, Pehr n’entendit pas le mensonge.       <br />
       —Oui.       <br />
              <br />
       Au même moment, tapie dans la boue à quelque mètres derrière une gerbe de roseaux, Ilnara se mordit le poing jusqu’au sang.       <br />
       Le lâche. Il n’avait pas osé !        <br />
       La suite était prévisible : il ne parlerait pas d’elle. Elle devrait les suivre comme un chien abandonné, sans se faire voir ni sentir, jusqu’au camp. Elle devrait attendre à la lisière, loin du feu, mangée de maringouins et de mouches mordeuses, pendant qu’il se vanterait de faux exploits, face à ses frères à son napâtre médusés, ce dernier cachant sa fierté paternelle sous une apparente rudesse. Cette mascarade durerait, durerait, jusqu’à ce qu’il daigne lui signaler que les autres dormaient. Il lui apporterait alors un peu de pitance récupérée des restes de la bombance commune, et peut-être une couverture. Dans le meilleur des cas, il la guiderait vers la tente des salaisons... où elle aurait atterri de toutes façons.  Et ensuite ?       <br />
       Elle serait découverte à un moment ou un autre... Et là tout pouvait arriver. Elle ne serait pas même protégée par sa prouesse, attribuée à Jebhar sans aucune possibilité de faire émerger la vérité. A moins que : ... la dent !        <br />
              <br />
              <br />
       Elle referma la main sur la massive canine qu’elle avait pris la précaution de briser à la racine après avoir décapité le fauve, et qu’elle avait liée à un tendon élastique pour la suspendre à son cou. Le contact du trophée la rasséréna quelque peu. Qu’importaient les fictions colportées par Jebhar ! L’Esprit savait qui avait réellement fait preuve d’un réflexe vital, et qui avait, à deux reprises, sauvé la vie d’un  frère imprudent.  Si elle avait été capable de tout cela, elle pouvait encore faire aussi bien, sinon mieux.        <br />
              <br />
       Ilnara se coula en arrière, rampa à reculons et laissa le rideau de feuilles se refermer sur elle. Tandis que l’homme et le garçon se partageaient la charge, elle effectua un détour dans les sables et les vases, puis remit ses mocassins sur le sol plus dur, suivant les lignes d’assêchement, et courut plein sud, vers la rive du second lac, où elle savait que se cachait la petite collurbe de Ticonderoga.       <br />
       Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle ferait pour éviter d’être renvoyée à l’Ar, peut-être mains liées. Elle était trop jeune pour demander le Refuge ou s’engager pour un Service, mais peut être qu’un agricol, en mal de main d’oeuvre... accepterait qu’elle séjournât dans une grange, contre quelques menus travaux.       <br />
       Le coeur lui manqua lorsqu’elle entendit claquer de grandes ailes cachées dans l’ombre des frondaisons penchées sur la rive. Figée, le poil électrique, la sueur aux paumes, elle attendit l’assaut du grand vautour des marais. Mais rien ne vint. les ailes claquèrent derechef, avec le vent d’Est : ce n’étaient que les battants de peau d’une grande tente cubique, obscure. Nulle autre tente à proximité.       <br />
       Ilnara s’approcha sur la pointe des pieds, et reconnut dans la lueur de l’aube, les caractères entrecroisés du clan paternel gravés dans le cuir. Elle souleva un battant et ne distingua rien que l’obscurité et une odeur poivrée, piquante. Un parfum de graisse industrielle aussi. Ses yeux s’habituant, le contour de caisses oblongues se dessina.       <br />
       Elle entra et chercha à en ouvrir une, puis, à défaut, à la pousser. A l’évidence, elle était pleine d'objets lourds.        <br />
              <br />
       La brise lui apporta comme un chuchot lointain. Ilnara était assez avertie des étranges interactions entre la nature et le cerveau pour ne pas négliger cette impression. Quelqu’un avait réellement parlé à voix basse à distance. Probablement Shob’har ou Vrar échangeant quelques propos en rentrant au camp, certainement peu éloigné. La jeune fille sortit de la tente et la contourna pour se fondre dans le feuillage hospitalier. Elle s’accroupit un peu plus haut, assaillie de questions insolubles.       <br />
              <br />
       Pehr chassait-il avec des armes prohibées ? Cela n’avait pas de sens. Surtout aussi près d’une collurbe qui n’aurait pas manqué, saisissant les signatures hertziennes des détonations ou des implosions photoniques, de dépécher des contrôleurs, ou d’avertir les Surv’ars du plus proche haut-lieu. Sans parler du déshonneur absolu qui, au moindre soupçon un peu étayé, péserait sur lui et sur toute sa descendance masculine, en faisant des pestiférés sur toute la planète Ar.        <br />
       Pratiquait-il la contrebande ? Cela était bien plus plausible, puisque c’était pratiquement la seule source de revenus monétaires permettant d’acheter ensuite légalement des équipements trop rares dans la région.       <br />
       En ce cas, contrebande de quoi ?        <br />
       La curiosité d’Ilnara devenait irrésistible. Elle attendrait pourtant une ou deux heures, certaine que les chasseurs, exténués de leur nuit, dormiraient à poings fermés jusqu’à dix ou onze heures. Ensuite, elle inciserait le cuir du pan arrière de la tente, et elle y pénétrerait. Il faudrait alors trouver le mécanisme d’ouverture de ces boîtes, quelque temps que cela dût lui prendre, et même si elle devait mourir d’inanition.       <br />
               <br />
              <br />
       Stimulé depuis trop longtemps par une alène d’ivoire aux mouvements insidieux, le verrou de carbone se déplaça légèrement, aussitôt suivi de deux autres systèmes latéraux. Ilnara tira sur le couvercle qui, miracle, se souleva et se rabattit en position ouverte.       <br />
       La jeune fille arracha fébrilement le voile protecteur qui cachait le contenu et... demeura perplexe.       <br />
       La boîte était emplie de tuniques Ars, de manches et de pointes de lances, de bijoux Ars, aux pierres en apparence de belle eau,  taillées selon les attributs héraldiques des tribus principales de la région.       <br />
       Elle fouilla en profondeur, répandant le contenu sur le sol : Rien d’autre qu’une masse de vêtements de lin ou de cuir, tissés ou cousus à la façon Ar des forêts de l’Est, d’une facture plutôt grossière d’ailleurs.        <br />
       Tout cela était parfaitement absurde. S’il avait existé un commerce de vêtures Ar, tout le monde l’aurait su. Il y avait d’ailleurs certains hauts lieux où les Mâtres pouvaient vendre des pièces anciennes, qui avaient perdu leur valeur pratique ou symbolique. Il arrivait que certaines d’entre elles intéressent les Chans spécialisés en anthropologie et les fassent acheter par des musées ou des écoles. Mais personne ne travaillait à façon  pour le Mers ou les Collurbes de manière régulière.        <br />
       Dans l’autre sens, l’hypothèse d’une importation d’objets Ar par les Ar eux-mêmes, était encore plus folle. D’ailleurs, jamais aucun Ar digne de ce nom n’aurait porté ces tissus aux mailles trop larges, ou ces tuniques mal tannées, encore puantes. Quant aux armes, elles étaient risibles. Impossible de faire coup au but avec des manches aussi tordus, ou de pénétrer la chair du moindre renard avec des pointes aussi mal forgées.       <br />
              <br />
       —Tu te prépares pour le bal, petite ?       <br />
              <br />
       Ilnara crut mourir de frayeur. Puis elle se changea en projectile élastique et plongea vers la sortie, entre les jambes ouvertes de l’intrus à la voix mâle. Hélas, ces jambes se refermèrent en ciseaux autour de son cou et commencèrent à l’étrangler sans pitié, sans s’inquiéter de ses piètres tentatives pour lacérer la toile du pentalon léopard.        <br />
              <br />
       Elle se réveilla sous les ombelles ondoyantes de majestueux érables. La tête tournoyante, elle se leva sur les coudes et vit les deux personnes assises sur une souche, à un mètre d’elle.        <br />
       —Ça va mieux ? Est-ce que vous avez faim ?       <br />
       Une voix d’enfant. De garçon impubère.        <br />
       —Laisse la reprendre ses esprits.       <br />
       Une voix  d’adulte cette fois. L’accent légèrement grasseyant des Barbares du Sud.       <br />
       Les yeux d’Ilnara recouvrèrent peu à peu leur vision stéréoscopique et elle considéra l’homme hirsute en treillis et le garçon brun et mince serré sous son épaule. Leurs armes terribles, aussi, rassemblées un peu plus loin.       <br />
       —N’ayez pas peur, jeune Dame, dit l'homme. Je vous ai noué les jambes pour que vous ne vous enfuyiez pas tout de suite. Mais j’espère que nous allons trouver un terrain d’entente.       <br />
       Il lui tendait une boîte de maïs autochauffante déjà entamée, la cuiller plantée dans un bouillonnement jaunâtre.       <br />
       Elle se détourna, la nausée aux lèvres.       <br />
       —Vous pourrez rejoindre votre camp aussitôt que vous m’aurez dit pourquoi vous entreposez ces colis.        <br />
       —Ce... ce n’est pas mon camp, c’est celui de… balbutia Ilnara qui le regretta aussitôt. C’était une erreur : ses ravisseurs ne penseraient plus qu’elle serait bientôt recherchée activement par les siens, et ils se diraient qu’ils pouvaient la violer tranquillement. Ou pire. Elle chercha un mensonge de remplacement, mais n’en trouva pas et s’enferma dans un mutisme hautain.        <br />
       —Bon, admit l’homme. Ce n’est pas votre tente, mais c’est celle de votre Pehr ou d’un membre de votre clan-de-pehr. Vous portez les mêmes marques héraldiques sur votre chemise que celles qui ont été gravées dans la porte.        <br />
       Ilnara demeura interdite, et ne vit aucune raison de nier.       <br />
       L’autre continua, tout en allumant un calumet oblong.       <br />
       —Et puisque vous vous êtes involontairement présentée, il n’est que juste que je le fasse aussi. Je suis Emiliano Boscione, et celui-ci est Hatzik, mon associé. Nous sommes ce que vous appelez des “Frangins”. Je sais que nous n’avons pas bonne réputation chez les Ars, mais je vous assure que nous n’avons aucune mauvaise intention à votre égard ni à celui de votre famille.        <br />
        Je désire seulement que vous répondiez à ma question, en vous certifiant que je n’utiliserai pas l’information pour aider  quiconque à vous nuire. Il se trouve que je souhaite éclaircir un point, ayant trait à un problème tout à fait personnel...       <br />
       —Ces boîtes ne m’appartiennent pas, ni à mon clan, coupa Ilnara. Je ne sais absolument pas....         <br />
       Elle secoua la tête, se rendant compte en le disant qu’en effet il était très possible que les insignes du clan de Pehr ait été copiées.        <br />
       —Vous n’avez vraiment rien à craindre, réitéra l’homme. Les surv’ars ne sont pas mes amis, pas plus que les polices diverses des vics et des chans. Je veux exactement savoir qui sont les fournisseurs de ces caisses.       <br />
       Devant sa franchise apparente, Ilnara  décida de s’en tenir à la vérité, à tout le moins une version minimale de la vérité.       <br />
       —Ecoutez, Signours, je n’en sais rien. J’ignorais tout comme vous jusqu’en ce matin l’existence de cette tente et de son contenu. Je venais d’ouvrir une boîte, avant que vous me surpreniez,  et j’ai été surprise d’en constater la nature. Je ne sais pas si tout cela appartient ou non à mon clan, et je n’ai point l’intention de demander quoi que ce soit à Pehr ou à mes frères. Je tiens trop à l’intégrité de mon anatomie.       <br />
       Impressionné par ce discours et par la dignité de celle qui l’avait prononcé, Boscione toussa, réprimant un sourire. En tout cas, elle était vraiment une Ar : personne d’autre n’aurait utilisé un langage aussi chargé d’anciennes périphrases. Les Mers avaient la formule courte et directe. Les Chans se targuaient de ne s’exprimer que par sentences précises, et les Vics, en général, s’éloignaient peu de leurs argots urbains.  Il joua le jeu.       <br />
       —Je vous crois, Jeune Dame. Peut-être ont-ils voulu pratiquer la contrebande sans vous avertir, sachant, sans doute, les relations que vous entretenez avec votre Mâtre. Je dois dire que je les comprends...       <br />
       —Non, vous ne comprenez pas, s’insurgea Ilnara, qui se calma aussitôt. De toutes manières, ajouta-t-elle en haussant les épaules, pourquoi voulez-vous que notre clan ait commerce de telles babioles, inutiles et de nulle valeur ?       <br />
       Boscione demeura silencieux, considérant l’énigme.       <br />
       —Prenons les choses sous un autre angle, Eminente jeune Signoure.        <br />
       Il tendit l’embouchure de son calumet vers le sol et dessina une forme dans la poussière de bois.       <br />
       —Ce signe représente-t-il quelque chose pour vous ? L’avez-vous déjà vu ?       <br />
       —Oui, sur les caisses. Jamais auparavant.        <br />
       —Le trident n’a aucune valeur symbolique pour vous ou pour les vôtres ?       <br />
       —Non, je vous l’assure. La fourche n’est point une arme noble, et la foënne qui s’en approche n’est utilisée que par les Océars, qui, vous le savez, usurpent de leurs titres sur l’Ar. Ce sont en vérité de vulgaires Fran...       <br />
       Ilnara s’arrêta, rougissante, mais l’homme ne se formalisa pas. L’ayant succinctement nettoyée, il remit sa pipe en bouche et en tira des ronds bleutés qui dissocièrent la lumière blonde tombant obliquement des grands arbres.        <br />
       —Bien, dit-il au bout d’un moment. je crois que le mystère s’épaissit.       <br />
       Il se leva, aussitôt imité par son petit compagnon qui sourit à Ilnara.        <br />
       —Nous allons partir. Vous dénouer vous prendra un bon quart d’heure, ce qui nous permet de mettre un peu de sécurité entre vous et nous, au cas où vous iriez prévenir votre clan de notre présence.       <br />
       —Pourquoi le ferais-je ? gronda la jeune fille.       <br />
       —Pourquoi, en effet ?  Permettez-moi au moins vous dire ceci, jeune Dame : les gens qui signent de ce paraphe, et qui sont probablement les fournisseurs de ces objets, ou, à tout le moins, les possesseurs premiers des caisses entreposées dans la tente de la rive, sont probablement fort dangereux. Nous avons subi leur violence et nous sommes passés, je puis vous l'affirmer, fort près de la mort. Je ne sais pas en quoi les membres de votre tribu sont liés à ces gens, mais je vous prie de les avertir qu’ils sont absolument sans scrupules. Si par aventure vos parents venaient à se placer en travers de leur route, sachez qu’ils n’hésiteraient pas à les exterminer jusqu’au dernier, vous incluse. Puis-je compter sur vous pour leur transmettre cette mise en garde ?       <br />
       —Oui,  gromella Ilnara, à qui l’information posait plus de problèmes qu’elle n’en résolvait.       <br />
       —Alors, adieu !       <br />
              <br />
       Trente miles plus au nord, de l’autre coté des Monts Verts, au coeur du Vic de la terrible Mâtre de l’Isle aux noix, un être informe cessa de pleurnicher, et délaissa les barreaux de sa cage pour s’affaisser sur le foin pollué, un vaste sourire répandu, baveux, sur sa face immonde.        <br />
       Tlanhar était de nouveau heureux. Il avait senti les tensions obscures s’éloigner de sa maîtresse, les dangers immédiats se dissiper, les contraintes se dénouer. L’aventure pouvait continuer sous des auspices favorables.  L’être hideux dévora un pou qui s’était risqué au dessus de la forêt de ses longs poils pectoraux, et se mit à rêvasser, tentant d’irradier des ondes bénéfiques au plus loin, des vagues d’espoir traversant l’espace gris, vers le sud. Ouvrant la voie d’Ilnara, toujours plus au sud.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       4. Le Vic       <br />
              <br />
       Europe, Burdigal-Collurbe,        <br />
       17 septembre 251       <br />
              <br />
       Enkylosé par sept heures de transmétro, F. descendit sur le quai de la station “Burdigal-Europe”.        <br />
       La grande gare souterraine ressemblait à toutes les gares Transcités du monde  : un gigantesque tuyau légérement aplati et tranché, en tête de trains, d'une paroi sensible, animée des informations sur les voyages et de diverses publicités. Seul différait, au dessus des guichets, le vaste hologramme mural représentant le site avant la conquète romaine. F le prit pour un tableau académique du XIXe siècle, avant de remarquer les vols de palombes qui traversaient des pinèdes stylisées.        <br />
       Il regarda plus attentivement : au creux d’une vaste conjonction de rivières  et de bancs de sable en fuite vers l’océan proche, se nichait un ponton près duquel, sous une forêt de chênes chevelus, se balançaient éternellement trois pirogues primitives, devant une chaumière basse, titrée “habitat ligure”. Un petit bonhomme tridi en pagne grossier déposait inlassablement un panier plein d’anguilles devant un feu qui s’éteignait et se rallumait par saccades, caprice d’un programme peu élaboré. Plus loin, caché dans les tamaris,  pointait le nez d’une barque sous laquelle clignotait sans fin la mention “pirate celto-germanique à l’affût”.       <br />
              <br />
       Rien non plus dans les coursives grises de la collurbe ne différait de l’embiance d’une cité sur l’autre rive de l’Atlantique. Sauf peut-être un indéfinissable parfum de pin ? Ou de bruyère ? ou... Les cellules olfactives de l’homme, constamment renouvelées, peuvent percevoir quelques molécules sur les millions que brassent ses poumons, et différencier ainsi 4 ou 5000 odeurs. Mais il ne peut en nommer que quelques-unes : le cerveau parlant ne suit pas le cerveau sentant.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Quand F. émergea du silo d’ascension, le vent marin l’acccueillit d’une bourrasque. Cela faisait bien douze ans qu’ F. n’avait pas posé le pied en Europe, mais les souvenirs qui cascadaient devant ses yeux lui semblaient dater d’hier : la visite au village présumé ancestral sur le causse; la tournée des hauts-lieux en compagnie de sa tendre épouse. Peut-être, à travers la brise, lui formulait-elle un tendre reproche : tu me quittes au cap Hatteras ? Je te rattrape en Gascogne !       <br />
              <br />
       F. décida de tenter l'ascension, pour humer l’air frais et dégourdir ses jambes. L’hôtel attendrait bien une heure encore.       <br />
       A peine essoufflé par une montée en lacets assez confortables, il s’approcha de la rambarde couverte de lierre et fut saisi par la splendeur du paysage. La vieille collurbe, haute de 300 mètres, était prisonnière d’une ronde infinie de pins parasols, le long d’une Garonne rousse et boueuse revenue à la sauvagerie. La canopée sombre courait jusqu’à l’Océan et ses dunes blanches, à 60 kilomètres de là, saisies dans une alternance de pluies et d’éclaircies.        <br />
              <br />
       F. abaissa enfin son regard sur l'éminence qui lui offrait ce point de vue incomparable. Presque centenaire, arborée et moussue, la collurbe de Burdigal s’apparentait davantage à un vieux terril de mine, ou à une grande taupinière qu’à l’éminence volcanique voulue par l’architecte. A l‘époque de sa construction, vers 50 ( 2150 AT) on aimait encore les cônes symétriques à base circulaire. Par la suite, les architectes prirent des libertés avec les formes, et les Collurbes récentes étaient des îles chinoises, des Colorados vertigineux, ou des récifs corraliens à peine émergents, des forteresses en chicanes à la Vauban, ou des météorites creuses, parsemées d’étoiles intérieures.        <br />
              <br />
       A quelques miles du Vic, les forêts s’arrêtaient net, respectant le cercle parfait des cultures, divisé en parts de gâteau plus ou moins larges, déployant une palette de couleurs “civilisées” : émeraude tendre des blés en herbe, pastel des colzas, miroir ondoyant des serres potagères géantes, que ponctuaient les dépressions concaves des grands bassins d’irrigation. Les formes géométriques des sillons et plantations étaient soulignées par les pistes dénudées où lentement circulaient les engins myriapodes vaquant aux champs, surmontés de leurs robots conducteurs.        <br />
       Le trop sage agencement des agripages de ce type suscitait régulièrement chez F. une sourde envie d’y parsemer quelques graines de liseron viral, l’une des plus subversives inventions des généticiens Mer du siècle passé. A l’aide d’une seule de ces semences hautement illégales,  le plus rangé des systèmes hydroponiques ressemblait en un mois à une jungle atteinte d’hirsutisme mortel.        <br />
              <br />
       F. s’avoua que ce n’était pas une idée très amicale. Après tout, le régime des Ordres permettait justement le choix du désordre pour ceux qui y inclinaient. Celui qui haïssait les jardins parfaits des collurbes pouvait partir pour l’Ar, où, moyennant une initiation de quelques années, son acceptation dans le jeu des Clans était garantie par la Constitution humaine. Certes. Mais ce superordre tolérant tous les penchants à condition de les disposer dans les espace-temps adéquats comme des bocaux sur une étagère n’était-il pas en lui-même horripilant ? F. se l’était souvent demandé dans sa jeunesse, et ce qui l’inquiétait davantage, il continuait à douter.        <br />
              <br />
       F. constata en revanche que la surface extérieure du cône urbain était occupée, surtout vers le sud, par une dizaine de milliers de maisons solaires du dernier modèle, entourées de jardins sans barrières, les uns en terrasses, les autres en pleine pente, certaines isolées, d’autres en bouquets serrés évoquant d’antiques villages montagnards. La face nord comportait moins d’habitations (aux jardins plus grands) et davantage de bâtiments collectifs, telles des écoles en bout de quartier, des salles de rencontre, des cafés) ou des utilitaires (des garages ou resserres). On y trouvait encore de vastes pelouses de décollage pour les parascendants, où déambulaient pour le moment quelque flâneurs.        <br />
       Dans le cratère du cône, aux parois plus abruptes, poussait une petite forêt aux essences rares (tel l’immense pin Liccio), protégées du vent. S’y enchâssaient aussi les gradins du grand amphithéatre, et sur le replat central, à l’intérieur de l’anneau sinueux dessiné par la rivière municipale, se dressaient fièrement les pointes de carbogel blanc du centre Mer, et sa grouillante diversité d’hôtels, de restaurants, de salles de conférences ou de sports, de bureaux et de galeries marchandes brillamment éclairées pour inciter les nombreux chalands à la dépense.        <br />
       Une flèche de résine immaculée imitant la pierre de taille se détachait du reste, copie conforme de  l’antique cathédrale de Bordeaux. Cette ville voisine ayant été rasée et vitrifiée par les armes fusioniques de la guerre du Tournant, c’était l’une des rares évocations matérielles de l’ancienne ère, qui n’existait plus que dans la surabondance virtuelle des archives familiales ou publiques.        <br />
              <br />
       L'attention de F. se fixa enfin sur le bâtiment dont le souvenir était le plus chargé de sens pour lui : un peu à l’écart des tours centrales, et à l’extérieur de la rivière, le Vichanat s’appuyait sur la pente du cratère et son vaste toit presque plat de vieilles tuiles était coiffé de micocouliers et de micro-baobabs, avant-garde de la forêt intérieure qui le surplombait. Son domaine comprenait une partie du dénivelé en amont et quelques arpents jusqu’à la rivière, enjambée à cet endroit par deux passerelles élégantes, fort pratiquées par les étudiants venant à pied des gares souterraines du centre Mer.       <br />
              <br />
       F. regardait avec tendresse les fines colonnades classiques et les belles pierres de calcaire pâle. Les vitraux longilignes qui les perçaient introduisaient plus de lumière à l'intérieur qu'on ne pouvait le croire du dehors. Et l'éclairage savamment agencé mettait en valeur les orateurs debout sur l'estrade de marquetterie sombre. Ah ! Fameuse conférence que celle qui l’avait opposé à Raymond Letellier sur le chiffrage des massacres de Lankou... Il lui avait rivé son clou, à ce statistorien, grâce aux équations de Lem, et surtout aux archives secrètes de l’ONU.       <br />
              <br />
       -Tiens, se dit F. de bonne humeur, allons voir ce que tout çà devient.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Kando Thiony       <br />
              <br />
              <br />
       Six coups d’un son cuivré un peu grêle. C’est l’heure que donne l’horloge encastrée dans la porte ultra-gothique du Vichanat, imaginée d’après une fameuse construction anglaise du XIVe siècle.        <br />
       Un jeune homme à la tignasse châtain en jaillit, vêtements collants noirs, talons ailés sur des rouleurs silencieux. Zig-zaguant habilement entre les piétons attardés, il se hâte sur la passerelle orientale et... se jette au sol pour éviter de pulvériser un touriste aux tempes argentées, béatement assis au beau milieu de l’étroite chaussée de bois traité.       <br />
       L’homme se lève, vaguement inquiet, mais la bombe humaine qui s’est redressée  et revient vers lui après une succession de roulé-boulé acrobatiques le rassure d’un geste.       <br />
       —Il n’y a pas de mal... Les risques du métier...       <br />
       —Excusez-moi, dit F.,  je ne savais pas que les rouleurs...       <br />
       L’accent étranger, amérangle, est fort, presque caricatural.       <br />
       — Vous ne pouviez pas savoir.       <br />
       —Vous étudiez au Chanat ?       <br />
       —Dernière année, heureusement !        <br />
       —Ah, vous partez en voyage initiatique ?       <br />
       —A la rentrée...        <br />
       —Heureuse jeunesse... Pouvez-vous me dire si le département d’histoire est toujours dans le pavillon de la cour centrale  ?       <br />
       —Oui. Vous connaissez déjà ?       <br />
       —Oh, j’ai quelques souvenirs...       <br />
       —Bonnes retrouvailles, alors. Mais je vous conseille de passer par la conciergerie, ajoute le garçon en s’éloignant. Ils pourraient fermer plus tôt aujourd’hui. Les diplômes ont été remis et...       <br />
       —Je ne veux pas vous retarder d’avantage...       <br />
              <br />
       F. suit des yeux l’étudiant qui est reparti comme un missile de croisière. Il ne prête aucune attention à une autre silhouette svelte qui s’agenouille soudain pour régler ses languettes de chausses, dérobant du même coup son visage aux regards.        <br />
              <br />
       Kando Thiony vise les escaliers de bois montant vers la forêt, et vient buter sur la première marche où il se laisse tomber pour défaire, d’un geste, ses patins. Il grimpe quatre à quatre, sépare des amoureux revenant de points de vue sublimes, endure les cent derniers mètres de rude côte sans cesser de courir, enjambe le rebord  symbolique du cratère, et disparaît sur le versant extérieur de la collurbe.       <br />
              <br />
       Le jeune homme vient de finir ses épreuves d’histoire. L’enjeu de sa course folle est de parvenir :       <br />
        1. à rentrer chez lui (une petite maison de bois ancrée à mi-pente face à l’ouest, enveloppée de parois de verre et de miroirs solaires) avant le retour de ses traîtres de frères et soeurs,        <br />
       2. à ramasser son matériel de vie sauvage,  et...        <br />
       3. à quitter le domicile familial avant que...         <br />
              <br />
       Hélas, à l’instant même où la porte de chêne qui l’a reconnu s’efface dans sa rainure, l’ascenseur intérieur signale le retour de son père qui vient de garer son électrosiège dans la bretelle souterraine privée.        <br />
       —Congélation finale !        <br />
       Kando fonce entre les hydroponiques, monte dans sa chambre en coupole et attrape le sac à dos qui l’attend, tout prêt, caché sous la couette à grands motifs chinois.       <br />
              <br />
       Il parvient à se glisser hors de la maison au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvre, livrant passage à un papa sifflotant de manière inquiétante. Par chance, les chuintements des fermetures se confondent, et le géniteur ne se doute pas que sa progéniture lui échappe.         <br />
              <br />
       Il ne reste  au jeune homme qu’à courir à la “Palombe Bleue” passer prendre Lyseange. Il y tapera un mot pour le cybabillard familial, avec ordre d’envoi différé. Du genre “Ciao, petits et grands, à la semaine prochaine.”        <br />
              <br />
       Kando aime fréquenter la taverne isolée face à l’immensité, à mi-pente de la collurbe sur un renflement herbu. Discrètement éclairée à toute heure derrière ses carreaux soufflés à la médiévale, on dirait un phare ancien, et son enseigne de bois doré qui grince au vent semble destinée à attirer les pirates à la dérive.        <br />
              <br />
       La Palombe Bleue est le rendez-vous… des Barons Gris, un groupe de parascendeurs qui s’exercent sur la pelouse voisine. Ces sportifs de haut niveau, capables d’abattées de centaines de mètres en chute libre, sont aussi des vendeurs de mujafe, la meilleure herbe de l’Occident. Ceci explique cela : personne ne peut les suivre dans les thermiques terribles qui tourbillonnent au dessus des dunes, les étangs et sur l’entre-deux mers. Et si par hasard un électro vicpol déboule du Pyla, les oiseaux se sont déjà envolés, d’un petit coup de poignet, droit vers l’océan. Ils surfent aussi comme des dieux sur des planches minuscules (plutôt de longues chaussures plates) et la déferlante la plus énorme leur sert de tremplin pour redécoller.       <br />
                <br />
       Les meilleurs Vicpols emmêlent leurs  attaches et se tuent, là où les clients de la Palombe Bleue, poches gonflées de sacs de came, courent sur la cime des pins, puis, quand ils le veulent,  remontent à trois mille mètres.        <br />
       D’autres limiers ont cru plus confortable de venir les arrêter dans la taverne même, de retour d’Espagne ou de Royal-Collurbe.        <br />
       Mais, immanquablement prévenus, les Barons se sont débarrassés des paquets au dessus des Landes, où de jeunes Océars, de mêche, les récupèrent, en prélevant au passage une modeste dîme en nature.        <br />
              <br />
       Kando n’appartient pas à l’équipe de casse-cou, mais au cercle de ses fervents admirateurs. Parfois, il rapporte au Chanat trois grains de mujafe, mais il se régale surtout des légendes incroyables qui se tissent autour des tables de chêne-liège, au point que fiction et vérité sont parfois difficiles à démêler. De surcroît, les tournées d’hydromel, y sont souvent gratuites. Elles sont généreusement offertes par des Barons brièvement enrichis, avant de dépenser leur pactole mal acquis auprès des couturiers du niveau de l’Horloge, auxquels ils ne cessent de commander de nouveaux parascendants dotés d’oriflammes chaque fois plus foisonnants, pour symboliser l’allongement de la liste de leurs victoires sur la police vicale. Et pour ajouter au noble risque de chute en drapeau (déjà, depuis deux ans, deux copains morts à la dune d’honneur...)       <br />
              <br />
       En s’approchant des carreaux dépolis en culs de bouteilles antiques, l’étudiant distingue quelque chose qui lui plaît beaucoup moins. Grossi et démultiplié par le reflet, un crâne rasé se penche au dessus du comptoir. Il est tatoué de petites croix celtiques, semblant déteminer la ligne à découper le long de l’oeuf à la coque, au dessus d’oreilles de taille assez monstrueuse.       <br />
               <br />
       —Haine ! mugit Kando entre ses dents, c’est Skipo ou Sado. Ces Crasses sont encore là ! Pas possible ! Ils n’ont rien d’autre à faire qu’à me serrer...       <br />
              <br />
       Kando sait que là où se montre un crâne pelé, au moins trois autres clones rôdent dans les parages. Morgo, Sado, Skipo, et Killo sont les représentants locaux de la compagnie des Cz’ars. Sous ce nom pompeux gravé sur des vareuses rouges, sévissent des Frangins de la pire espèce, spécialisés dans le racket et le tabassage. Probablement commandités par quelque autorité occulte allêchée par la rumeur, ces personnages se sont mis en tête de saccager le réseau des Barons Gris.        <br />
       Hélas, cela concerne Kando, car il a beau jurer ses grands dieux, bien des gens croient qu’il abreuve les professeurs du département d’Histoire en herbe de première classe, supposée camoufler efficacement l’alcoolisation. Il est vrai que les dignes Chans sont  pour le plupart d’invétérés ivrognes, surtout le vieux Letellier... Le jeune homme se doute qu’il sert ainsi à détourner les soupçons, mais il voudrait bien connaître l’origine de cette rumeur persistante. Certainement pas quelqu’un qui lui veut du bien. Peut-être même un indicateur.        <br />
              <br />
       Ces abrutis de Cz'ars, en tout cas, y croient dur comme fer. Kando s’est déjà fait proprement casser le nez, détruire un Immatériel, et voler deux sachets de mujafe destinés... au directeur du département de philosophie quadratiste.        <br />
       Il en a été de ses deniers, ayant payé d’avance les Barons (le prix d’une paire de rouleurs de grand luxe). Ceux-ci lui ont promis de les lui rendre une fois l’affaire réglée, mais ils ne l’ont pas aidé davantage. Ces grands oiseaux, délictueux par provocation,  sont plus à l’aise aux confins de la stratosphère que sur le sol. Et les lourdes battes nécessaires pour corriger les Czars ne sont guère transportables dans le ciel, où, par ailleurs, les vareuses rouges ne s’aventurent jamais. Quant à attendre ces horribles au coin d’un bois ou d’une dune, ce n’est pas le genre de nos anges aérophiles. Ils préfèrent tirer un électro vicpol caché dans un nuage, récupérer le pilote en pleine chute, lui couper les bretelles à vingt mètres et le laisser choir dans un étang comme un crotte de mouette, sans risque majeur de décéder.        <br />
       Déléguer le travail à des alliés rampants ? Voila qui excède aussi les limites de leur sens de l’honneur.        <br />
       Gus Tischan, le Baron le plus charismatique, l’a clairement expliqué au jeune Thiony.        <br />
       —Ces lâches s’attaquent au maillon faible : aux petits distributeurs individuels. Pas au syndicat des Transcités, tu penses, qui fourgue la came par tonnes ! Redouble de prudence, mon cher Kando !       <br />
       —Pour ce sage conseil, sois remercié, a ironisé amèrement l’étudiant, le nez encore soutenu par un appareil orthopédique compliqué. Mais en ce qui me concerne, je crois qu’ils ont gagné...       <br />
       —Que veux-tu dire, soupinet ?       <br />
       —Très simple : je ne vous reprendrai pas un gramme de dope avant que les dits Cz'ars ne disparaissent du paysage.       <br />
       Tischan n’a  pas eu l’air trop navré.       <br />
              <br />
       La précaution n’a pas pour autant porté tous ses fruits. Appâtés par leur première saisie, les Cz’ars ont poursuivi Kando, l’ont poussé dans l’agripage, en pleine culture de maïs, l’ont déshabillé, retourné, essoré, laissé nu et grelottant sous les arrosages automatiques. Très déçus de n’avoir rien trouvé, ils l’ont menacé du pire.        <br />
       Depuis, ils ne le lâchent pas, persuadés d’avoir affaire à l’un des principaux revendeurs. Et comme ils n’osent pas s’approcher des pentes résidentielles, toujours dangereuses pour les bandes à cause de l’agressivité civique imprévisible de leurs habitants, c’est à la Palombe Bleue qu’ils reviennent, ces coyotes, et toujours en l’absence des Barons, bien entendu. A croire que quelqu’un de la maison les renseigne, tire les ficelles et s’amuse de ses malheurs...       <br />
              <br />
       Voila Maroundat, le plongeur asthmatique, de retour d’une petite cure dans une station des Pyrannes, qui sort une caisse de bouteilles vides. Kando l’interpelle et le charge d’avertir discrètement Lyseange de sa présence. Il l’attendra près du bosquet des Pompes.       <br />
       —Cado ! fait Maroundat le pouce levé, un vague sourire fendant sa face blème.       <br />
              <br />
       A peine l’homme a-t-il disparu qu’une intuition lui cisaille le crâne. Congélation ! Le traître est évidemment Maroundat ! Et il est, lui, Kando, complètement idiot. Il faut immédiatement rattraper la situation.        <br />
              <br />
       Au lieu de se rendre au bosquet, il va droit à la porte de la taverne, et capture à travers la vitre l’attention de la svelte jeune femme blonde ébouriffée que Maroundat vient de quitter, et qui par miracle regarde dans sa direction. Il l’incite à  sortir, en prenant son sac.        <br />
       Second miracle : elle comprend ses gesticulations qui pourraient tout aussi bien signifier qu’elle doit s’emparer de l’échelle de secours, ou même prendre Maroundat au collet.... ou encore simplement, secouer ses poings parallèlement en prenant l’air le plus ahuri possible.       <br />
       Dès qu’elle pousse le battant,  il l’attire à lui contre le mur aveugle, sous la pulsation azuréene des lumignons de l’enseigne.       <br />
       —Vite...       <br />
       —Oh, Kando, qu’es-ce que t’as bu ? Je…       <br />
       —T’inquiète, j’suis pas en rut…       <br />
       Il saisit l’énorme sac de la jeune femme (jamais il n’a réussi à comprendre pourquoi les camarades femelles ne quittaient pas leur nid pour deux jours sans davantage d’objets qu’il n’en pourrait se vendre en un mois dans une friperie ambulante) et le traîne, en dépit des véhémentes protestations de son amie sur la dizaine de mètres les séparant d’un canal de drainage à la pente encore faible à cet endroit.       <br />
       Kando se jette dans le canal, obligeant le sac et Lyseange à le suivre, culs aussitôt trempés dans une eau courante de pureté douteuse.       <br />
       A peine-a-t-il le temps de prévenir le hurlement de rage de son amie en lui fermant la bouche d’une main résolue : quatre malabars monstrueux sortent du café, ouvrant leurs vareuses à reflets sanglants pour en extraire les longues verges électriques qui leur servent de cartes de visite favorites.       <br />
       —Tais-toi, souffle Kando dans un chuchot désespéré. Les Crasses me cherchent !       <br />
              <br />
       Il sent la pression de l’air faiblir dans sa paume : Lyseange a compris. Ce qui ne l’empêche pas de gémir en se voyant, robe pastel mouillée jusqu’à la taille, et de gémir davantage encore en regardant son précieux sac trempouiller dans le flux jaunâtre qui dévale  autour d’eux du haut de la collurbe.       <br />
              <br />
       Les Cz’ars -probablement unis à leur chef par un réseau auditif, s’orientent comme un seul homme vers le bosquet des colonnes d’air, d’où ils ressortent quelques minutes après, pâles de dépit. Ils parlementent à coups d’aboiements rauques, puis se dirigent dans la direction opposée où ils ont entreposé leurs électros à l’air libre, à l’encontre de toutes les écorègles.       <br />
       Kando regrette de ne pas avoir vu les engins plus tôt. Il aurait passé un coup de fil anonyme aux vicpols. Non, il y a toujours mieux que la délation répugnante : il aurait mis du gravier dans les tournefouquets. Il aurait regardé les machines se mettre en vrille au dessus des cultures, et tomber comme des poires blètes, s’écrasant sur leurs propriétaires réduits à l’état de bouses bien liquides.        <br />
       Hélas, pas de temps pour de suaves rêveries ! Il faut descendre vers le niveau inférieur sans glisser dans cette fange tiédasse, ce qui les emporterait vers la bouche accueillante de dieu sait quel égout en contrebas.        <br />
              <br />
       Les électros ne jaillissent toujours pas de l’encoignure cernée de pampres sauvages.        <br />
       —Bon, décide Lyseange d’une voix forte. On peut sortir.       <br />
       —Tu es folle !       <br />
       —Aucun danger. Ils sont partis par les parkings souterrains.       <br />
       Kando risque un oeil et se rend à l’évidence : les Cz’ars n’ont pas osé défier les autorités en survolant la collurbe. Ils ont donc sagement emprunté les tunnels de guidage. Peut-être pensent-ils les coincer ailleurs ? Mais où ?        <br />
              <br />
       Transis par le vent de noroît qui traverse les tissus mouillés, les jeunes gens marchent en silence sur le chemin Quinze, horizontale médiane qui les ramène du côté de la galerie des Rouleurs. Pas question de retourner aux maisons respectives : à moins de renoncer à la randonnée, il faut prendre la navette de 18 heures. Et un quart d’heure au moins sera encore nécessaire pour rejoindre l’ascenseur principal.        <br />
       —Quelque chose m’ennuie, dit Lyseange, renfrognée.       <br />
       —Oui ?       <br />
       —Si les types en avaient vraiment après toi... Je suis désolée, mais  je dois te dire qu’ils savent  où nous allons.       <br />
       —Quoi ?       <br />
       Elle s’arrête et croise les bras, dardant ses grands yeux myosotis sur le jeune homme.       <br />
       ¬—Où crois-tu qu’ils sont partis, d’après toi ?       <br />
       ¬—Je n’en sais rien, moi, chez les Chiengas de la rue Mollat...       <br />
       —Avec la dose d’alcool qu’ils ont dans les veines ?  Non, Kando : ils nous attendent à la gare.       <br />
       —Mais comment sauraient-ils que...       <br />
       Elle soupire, d’un ton un peu trop excédé pour être honnète.       <br />
       —Avant que tu arrives, figure-toi que je discutais avec Gus, cartes à l’appui. Il avait l’air de bien connaître...       <br />
       —Normal, c’est lui qui m’a donné le tuyau.       <br />
       Kando a un sursaut :       <br />
       — Tu veux-dire que les Crasses ont entendu votre conversation ?       <br />
       —Ben oui. Tout le monde y est allé de son opinion sur les ours, les aigles et les Ars du coin !       <br />
       —Alors, tu as raison : ils se sont mis en planque à la station.       <br />
       —Pire, je le crains..       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —Que si Sado a entendu ce que nous disions -les autres sont trop idiots-, il peut très bien décider de nous pister jusqu’en Catharlande. Ce serait bien plus facile de te régler ton compte là-bas. Ni vu, ni connu.       <br />
       Kando semble estomaqué :       <br />
       —Tu crois qu’ils vont nous poursuivre là bas ?        <br />
       —Je n’en sais rien. çà dépend de Sado. Il est cinglé. S’il est vraiment frustré, il a très bien pu embarquer les électros dans la navette qui est partie il y a dix minutes.       <br />
       —Ils en ont eu le temps ?       <br />
       —Bien sûr. En filant comme des fous dans les couloirs et en écrasant quelques vieilles dames. Dans ce cas, ils nous mijoteront un petit guet-apens sur la frange en sortie  du satellite, ou même au Village-Vigie.       <br />
       —Tu crois qu’ils oseraient circuler en électro dans un Arparc ? C’est tout de même un crime universel.       <br />
       —J’en suis sûre. Ils l’ont déjà fait pour récupérer de la mujafe...       <br />
       —Comment le sais-tu ?       <br />
       —Euh ! Oh,  c’est notoire.       <br />
       —Tu parles…        <br />
       Kando trouve que Lyseange est un peu trop tolérante quand il s’agit de placoter avec n’importe qui au comptoir de la Palombe Bleue.        <br />
       —Bon, est-ce qu’on prend le risque ?       <br />
              <br />
       Kando regarde pensivement les minuscules étoiles roses de l’indicateur d’étage piqueter délicatement la muraille de granit de l’immense palier quinze. La porte étincelante de l’ascenseur se soustrait comme un rideau de fer de théâtre, découvrant la foule de partants du soir sagement alignés le long des rembardes, vélocipédistes d’un côté, piétons de l’autre, rouleurs au milieu, déjà trépignants.       <br />
       Il décide brusquement.       <br />
       —On y va.        <br />
       Ils se glissent sur la plateforme au moment où la paroi scintillante se referme. “Niveau quatorze, vers le plan Intercités” annonce la voix sirupeuse, soigneusement agrémentée d’un accent occitan standard.        <br />
              <br />
       Le quai “Intercités continentales”, immense plaque noire au poli profond, est désert.       <br />
       —Ils ne sont pas là, observe finement Kando.       <br />
       —A moins d’être planqués sous le rail, ironise Lyseange.       <br />
               <br />
       Du fond de son tunnel, la tête cristalline du train “Toucamon” (Toulouse-Carcassone-Montepelle) projette quelques rayons en avant-garde. Quelques secondes après, la rame jaillit de l’obscur conduit et freine en silence. Le robot conducteur penche cocassement à la portière la caméra bifocale qui lui sert de tête et évalue la situation. Fort simple : deux clients pour Carcassonne-Vieille cité -aux titres de transports valides-, et douze rats en attente d’émigration cachés dans les cailloux du ballast, sous le couple de boggies 18.        <br />
       Il ouvre les portes en se permettant la petite plaisanterie réservée aux “contextes calmes” : “Le carrosse de Messeigneurs est avancé. S’il plaît à Monseigneur et à sa gente Dame de prendre place...”.  Puis il commande un départ en douceur, en sifflotant Carmen. La longue flèche métallisée s’élance et disparaît dans les profondeurs en direction de la collurbe de Carcassone où elle parviendrait en moins d’une demi-heure. O prodige des systèmes Mers !       <br />
              <br />
       Dès que le train roule, Kando, épuisé, s’endort profondément. Et rêve... qu’il fait semblant de dormir dans son lit douillet.        <br />
       Quand la lune se lève, le voila qui se change en muscardin, un minuscule rongeur de taillis, sur lequel sa sœur a fait une thèse d’éthologie animale. Kando-muscardin traverse le vieux tapis d’orient hérité de son arrière grand-père. Il grimpe le long du mur, se faufile au milieu des piles de revues, de livres électroniques et de dossiers scolaires délavés par de grosses larmes. Il se glisse dans une fissure et se retrouve dehors, filant dans l’herbe, vers une desserte abandonnée de tunnel routier, sous la collurbe.        <br />
       Cette route cachée par un éboulement, a été rayée des cartes par inadvertance. Elle est ignorée des ingénieurs Vics, oubliée. Kando-muscardin s’y  insinue par une faille en forme de tête de mort. Elle débouche sur une immense caverne aménagée en lac souterrain doté d’une petite île en son milieu. Aussitôt à l’intérieur de cet antre, il se change à nouveau en  humain et observe avec satisfaction ce royaume secret.        <br />
       On accède à l’île par un gué invisible à fleur d’eaux ruisselantes. Tous ses piliers sont sculptés en forme de femme très enceintes. Plus haut, des effets de lumière savants estompent le relief des roches, créant l’illusion d’un vague ciel rougeoyant au dessus d’un océan noir. Un système de sons perfectionné crée des écharpes sonores discrètes qui parcourent l’espace secret : cris de grues cendrées cherchant les vents du large, rires des mouettes pirouettantes, brises hululantes chargées de salaisons, craquements des pins noirs se desquamant en permanence. La maison est une verrière délicate, tenue par des membrures de fonte, chaque poutrelle terminée par un volute baroque, serré par des écrous en pierres précieuses.  Kando arrive dans la maison, tenant par le bras une jeune fille effarouchée qu’il a enlevée et qu’il s’apprête à déflorer sauvagement, la faisant  s’agenouiller sur le môle qui  prolonge l’île. Un reste de scrupule diurne l’arrête  un moment (Non je ne sors pas ma biroute, il fait bien trop froid) .        <br />
       —Orlog ! s’écrie impérieusement Kando.       <br />
       —Oui , Maître, répond un nain bossu sorti de l’ombre, et qui prend aussitôt les traits de Sado...       <br />
       —Prépare un fin souper pour deux, qu’il soit prêt quand j’aurai honoré cette demoiselle, qui aura sûrement faim.        <br />
       —Bien Maître, s’empresse Orlog en disparaissant derrière un pilier de fonte.         <br />
       Mais toujours, au moment fort du fantasme, quand il relève la jupe de la fille implorante sur sa croupe d’albâtre, la voix subaîgue de son petit frère le fait sursauter :        <br />
       —On maaange !       <br />
       Et comme il ne réponds pas :        <br />
       —Kandooo !       <br />
       —Oui, dermeuu...       <br />
       —A taaabllle... Tu viens ?       <br />
       —Je ne suis pas sourd...        <br />
       Le temps de refermer une braguette négligente et d’enfourner des pantoufles innommables, Kando est prêt à faire acte de présence à la cérémonie familiale, ennuyeuse au possible. Il trouvera bien un prétexte pour se sauver dans une demi-heure à la Palombe Bleue, où Vital et Mynel l’attendent pour une petite dérive mujafée.       <br />
       —Les poissons ! hurle son père en désignant l’escalier de l’aquar d’un doigt autoritaire.       <br />
       —T’emballe pas, je sais ce que j’ai à faire...       <br />
       Kando grogne pour la forme, parce qu’en vérité il ne déteste pas la minute des carpes à l’entresol, contrairement au reste de la famille qui supporte mal l’odeur carpestre, et la possibilité de  déraper sur un gros ventre mou, ces animaux se portant souvent candidats au suicide, en sautant parfois à plus d’un mètre de leur bocal.        <br />
       Mais la nature les a dotés d’une capacité de survie à toute épreuve et Kando est presque sûr qu’une ou deux carpes ramassées encore vivantes sur le carreau, ouïes exorbitées et bouche désarticulée en un O terminal, se sont envoyées en l’air depuis au moins huit heures ! Sans pitié, au lieu de les remettre au bain, où elles  auraient repris leur train-train lamentable jusqu’à la tentative suivante, il les emporte dare-dare à la cuisine, en leur chuchotant rageusement  des :  “t’as voulu crever, tu vas crever”. D’ailleurs, ce sont souvent les plus grosses, largement cinquantenaires. Et c’est donc très bien ainsi, avec du citron et du thym.          <br />
       L’intérêt de la carpe, médite Kando, revenant en douceur au bord de l’éveil, c’est qu’elle fait de la chair avec presque n’importe quoi, de la miette de pain au bout de viande avariée, en passant par le fromage racorni et la  feuille morte, sans parler du vieux bonbon ou de la boule de naphtaline. Il suffit donc de ramasser soigneusement tout ce qui traîne d’organique dans la maison et de le saupoudrer au dessus de l’Aquar, dont le fond récupère la crotte de poisson à travers des filtres inertes qui livrent un compost des plus riches pour les jardins suspendus.         <br />
       Saupoudrage, nettoyage, ramassage du compost ne prennent qu’un moment, sans parler de la  pêche à l’épuisette  hebdomadaire pour le vendredi, pour le repas de la sainte famille (avec une seule carpe bien grasse, il y en a pour quatre  personnes haut la main, plus le petit déjeuner du lendemain pour la mère de kando qui adore manger les têtes; pouâcre!, enfin..).       <br />
       Kando essaie d’initier petit Véral à la pêche, mais il y a un handicap : il a fait il y a deux ans une grosse phobie sur la gueule béante démultipliée d’une de ces gourmandes bestioles, et on a cru qu’il allait  mourir de convulsion quand, très maline, la tante Humelle l’a suspendu à bout de bras au dessus des poissons assemblés, croyant sans doute à une distribution gratuite de pellicules. Il avait fallu une semaine pour calmer Véral.  Finalement Kando l’a emmené en dirigeon dans le LandAr, avec des cannes à pêche, et  il s’est même amusé à attraper des poissonnets et à les faire cuire. Ce qui l’intéressait le plus était la collection d’hameçons à la mouche et de rappalas. Il adorait en changer et son grand frère lui apprit à fabriquer des éphémères et des libellules avec des plumes de rouge-gorge tombées sur la terrasse.         <br />
       Finalement, Kando lui donna sa collection et de ce jour, Véral n’a plus manifesté aucune phobie des carpes, sauf qu’il n’aime toujours pas énormément les pêcher. En revanche, il lui arrive de plonger  dans l’Aquar  avec des copains, en allant caresser le dos des carpes, pour se prouver mutuellement qu’elles sont inoffensives. Ce que son aîné n’apprécie pas beaucoup car les bêtes arrêtent de manger pendant deux jours quand on envahit leur royaume... et....        <br />
       —Kando !       <br />
       —Oui... euh..  Ah, Lyseange ?       <br />
       —Pourrais-tu fermer la bouche quand tu roupilles ? J’ai peur de tomber dedans si çà freine !       <br />
       —On est arrivés ?       <br />
       —Dans dix minutes, mon grand !       <br />
       —Je n’ai dormi que vingt minutes ?       <br />
       —Comme un bébé.       <br />
       Il s’étire.       <br />
       —Ouaou, çà m’a reposé.       <br />
              <br />
               <br />
       5. L’homme-sans-nom       <br />
              <br />
       Europe, Catharelande, le 17 septembre 251       <br />
              <br />
       La gare de Catharelande est une tour carrée, toiturée de lauzes arrondies, plantée comme un puits illuminé au milieu même de la cité médiévale, constamment réinventée par la suite des successeurs inspirés de Viollet-Leduc.        <br />
       Du haut des remparts, les jeunes gens regardent les montagnes bleues au milieu desquelles Pommartin les attend, tandis que le guide automatique leur fait les honneurs du lieu... en langue corse et non en occitan standard (il a dû mal interpréter leurs codes personnels).       <br />
        L’agripage n’a pas ici la belle rotondité de celui de Burdigal. Il suit les contours naturels des collines rugueuses et maquisardes qui entourent la vieille ville. Les Arbres fruitiers et les oliviers excèdent champs et potagers, ombrageant la terre rouge et caillouteuse. Seule une bande plate à mi-pente, à un ou deux kilomètres forme une avenue de blé fermant le nord du Vic. C’est sans doute, Kando l’a appris sur les holos, l’emplacement de l’ancien autoroute démantelé cent cinquante ans auparavant.        <br />
       En contrebas, le long du gave, on reconnaît la piste de pavages blancs sur laquelle circulent les navettes autonomes, d’un étincellant jaune serin.        <br />
              <br />
       Lyseange drape son long foulard en diagonale sur son torse et fait quelques pas en “gente dame de Corcas”.       <br />
       —Eh, preux chevalier, ne vois-tu rien venir ?       <br />
       —Non, pas de Czars en balade... Je ne vois pas où ils auraient pu planquer leurs électros dans ce décor !  Peut-être allons nous vraiment commencer ces vacances.       <br />
              <br />
       Deux heures plus tard, la navette approche en cahotant du village-vigie, bancal sur son promontoire au milieu d’un soir irradiant et somptueux. De grands ânes noirs à poils longs occupent des prés pelés,  rougeoyants de crépuscule.       <br />
       —J’ai fort faim, avoue Lyseange penchée à la fenêtre, debout sur son imposant bagage.       <br />
       —moi au...       <br />
       ¬—Chhtt ! Tu entends ?       <br />
       —Qu’y a-t-il à entendre, gente dame ?       <br />
              <br />
       D’abord, le son pourrait passer pour le vrombissement aigu d’un bourdon en retard à la fête de l’essaim. Puis le timbre métallique se distingue, insiste, diverge comme le pelures d’un oignon sonore.  Quatre pelures, exactement :  c’est le crissement d’autant d’électros débridés filant sur la plaine sauvage, à peine modulé par l’évitement sporadique des kermès et des truffiers supérieurs à la taille moyenne de leurs congénères.       <br />
       —Congélation ! s’écrient Lyseange et Kando avec  ensemble.       <br />
       —Tu va voir qu’ils vont nous attaquer comme une diligence ! maugrée Kando en se baissant.       <br />
       —Ils ne nous ont pas vu, à mon avis, constate Lyseange en se redressant au bout d’un moment.       <br />
       —çà ne change pas grand chose, gémit Kando toujours caché sous la banquette. Les vacances sont fichues.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Europe, Domaine Ar deCatharelande.        <br />
       18 septembre.       <br />
              <br />
       Celui-là. Celui là, oui, qui me fait face.        <br />
       Il tremble légèrement, par saccades.        <br />
       Son visage, encadré d’une couronne broussailleuse de cheveux noirs et gris, reste estompé, sauf le dur promontoire d’un nez busqué.        <br />
       Derrière l’homme, un ciel intense où se hâtent des trains de hauts nuages. Le ciel se trouble, soudain piqueté là où boit une libellule.        <br />
        Je réalise que ce n’est pas le ciel, mais son reflet dans l’eau. Un instant brouillée, la silhouette au nez busqué redevient nette. Un objet bleu métallique est fixé à sa tempe. Le manche d’un couteau planté jusqu’à la garde ? L’homme devrait être mort, avec cette lame dans son cerveau. Je remue la tête, perplexe. L’homme d’eau en fait autant, le manche bleu accompagnant le mouvement. Je recommence, et l’image bouge de même. Mon regard s’abaisse sur encore plus étrange : les manches vertes et blanches du chandail de l’homme se confondent dans l’eau avec mes mains, immobiles dans le liquide glacé. Mes manches sont aussi vertes et blanches, de laine écrue.        <br />
       L’hébétude qui m’accable se déchire face à l’évidence : l’homme à la tête traversée par le couteau, c’est moi.        <br />
       C’est moi qui me traîne dans l’eau de la petite rivière, genoux et mains dans les galets ronds. C’est au dessus de moi que court le grand ciel clair. C’est moi qui devrais être mort. Mon cerveau sûrement à demi-détruit fonctionne pourtant encore par éclairs.       <br />
       La douleur met en vrille ma tentative de penser. Une souffrance intense. Je me redresse sur les genoux, et hurle. J’arrête ma main qui voudrait arracher la chose plantée dans ma tempe. La matière grise conduit encore assez de raisonnement pour savoir que je risque l’hémorragie destructrice.       <br />
              <br />
       Je me lève au milieu du courant, bruissant de mille vaguelettes. Avec précaution, mes doigts reconnaissent le contour de l’objet. Ce n’est pas un manche de couteau : plutôt une ampoule de verre argenté, froide, légère. Ce n’est pas non plus une lame qui est entrée dans mon crâne. Une aiguille plutôt, assez fine... Une sorte de fléchette prolongée d’un conteneur métallique. Je pense aux balles-seringues à double percussion utilisées pour endormir les tigres mangeurs d’hommes...       <br />
       La douleur s’avive. Un arc-en-ciel de stridences. Je titube, évite un trou d’eau. Je me tourne lentement vers la berge. Mon reflet a des mains énormes. Et soudain, j’éclate de rire.       <br />
       —Fran... je m’appelle Frankenstein !       <br />
       Le mal de rire m’emporte. Le néant gagne, un voile rouge tombe. La secousse du rire a dû ouvrir les vannes d’une hémorragie cérébrale. Adieu, le monde. Le vertige devient tourbillon, m’attire, m’absorbe en son sein. J’accueille la mort avec reconnaissance. Caresse de l’eau glacée sur mon menton, mes yeux, mon crâne. Je suis un bateau qui sombre.       <br />
              <br />
       Un temps infini. Survient un coup violent. A l’épaule ? Quoi encore ? On ne peut pas mourir en paix ? Un autre coup, plus douloureux encore, un craquement : une clavicule cassée ?       <br />
       Je m’éveille au milieu d’un enfer liquide et sonore. La rivière paisible plonge entre deux falaises torturées. Changée en  cascades impétueuses, elle file sous des sapins suicidaires, s’éclate sur des roches éboulées, se retourne, s’écrase contre la montagne opposée à son parcours, et s’oriente vers une gorge profonde. L’écume du gigantesque shaker m’étouffe. Inutile de chercher à m’accrocher. Seulement espérer crever d’un choc unique. La chute s’accentue, le vacarme devient intense, je suis un fétu lancé à la vitesse de l’éclair dans le tobbogan mortel.        <br />
       —Noon !       <br />
       Je n’ai pas entendu mon propre hurlement : une énorme main noire pointe vers moi ses griffes acérées. Le squelette d’un sapin encastré dans un étroit siphon semble posté là pour épingler les victimes que lui apporte le rapide fou. Des guenilles, de misérables drapeaux de plastique, des câbles, des organismes inidentifiables témoignent de son travail incessant d’empalement, de crevage.        <br />
       Par miracle, je m’écarte des deux premières branches qui visent mes yeux, et mon pied gauche vient heurter un repli du tronc. Ma chute est ralentie. Je suis pressé contre le sapin, sous une effroyable douche d’eau et de caillasses. Je ne donne pas dix secondes pour que le tronçon de rameau auquel je m’agrippe ne cède, me laissant partir, vingt mètres plus bas, avers une vasque noirâtre écrasée sous des tonnes de liquide.       <br />
       çà y est... je tombe !       <br />
       Non. Etrangement, je demeure suspendu dans l’espace, tête tordue.       <br />
       Est-ce le manche de la flèche qui s’est pris dans une fourche, et maintient mon crâne, comme un clou  soutient un sac au mur? En tout cas, la souffrance atroce de ma tempe est plus vive que tout. Je perds à nouveau conscience, le cerveau probablement réduit en bouillie.       <br />
              <br />
              <br />
       A moins que.  A moins que l’autre monde ait une puissante puanteur de vasière.        <br />
              <br />
       Maintenant l’homme est étendu dans une boue claire durcissante, la nuque posée sur une pierre plate. Pas mort ? Pas encore. Le front lui brûle. Ses paupières collées se déchirent et se referment aussitôt sous le fer rouge du soleil.        <br />
        Il soulève la tête et voit ses propres traces glissées, comme celles d’un saurien, qui remontent du cours de l’eau vers lui. Un rampement d’agonie, inconscient, l’a sauvé, temporairement. Et peut-être cette croûte de glaise qui empâte ses cheveux, enrobe son front, fige ses sourcils, maintient-elle la forme de son crâne éclaté en mille esquilles sous la peau.        <br />
       Il résiste aux tourbillons qui l’entraînent vers un vortex de rêves horribles, grumeleux, faïencés.        <br />
       Survivre = ration = poche droite.       <br />
       Il ne sait comment ses doigts parviennent à décortiquer l’emballage de la ration. La matière sucrée fond dans sa bouche. Il déglutit lentement.        <br />
       Le sommeil, l’alternance de froid et de chaud, de sec et d’humide ...       <br />
       Heures ? Jours ? Nuits ? Il devient de la pierre mais il sent battre son coeur, coriace, increvable. Les coups de boutoir sur sa tempe s’assourdissent, se confondent avec la double mélopée des grillons et de l’eau.       <br />
              <br />
       Maintenant, il fait glacial et noir. L’homme trouve la force de ramper sur les coudes vers de hautes herbes mêlées de vieilles pailles. Il y fait plus sec, mais il grelotte et ne trouve plus le sommeil.        <br />
       Ration = poche droite.        <br />
       Un petit matin gris s’approche, s’incruste et dès qu’il apparaît, il s’abandonne au soleil.       <br />
              <br />
       L’eau n’est pas loin, babillante. Il y a d’autres bruits. Branches cassées. Remue-ménage.  Animal ?        <br />
       Il réouvre les yeux, la main en visière.       <br />
       Une voix de femme, jeune, claire.       <br />
       —Ah !  vous êtes réveillé. J’ai cru que...       <br />
       Sa bouche empâtée articule quelque chose. Il renonce.       <br />
       —Reposez-vous... Ne bougez pas, je vais vous nettoyer le visage. Vous êtes plein de boue et de sang.        <br />
              <br />
       La main gauche de l’homme se porte à sa tempe. Mails il n’y a plus de fléchette ou d’ampoule. Plus rien là qu’une monstrueuse bosse insensible, caillot, lymphe et boue... La seringue a dû céder. S’est-elle cassée dans sa tête ? En tout cas, il pense... et s’il pense, c’est qu’il est vivant... et pas trop détruit. Il se dresse sur ses coudes, malgré les protestations de la jeune femme qui s’approche, et qu’il voit à travers un halo flou .       <br />
       —Qu’est-il arrivé ? réussit-il à émettre.       <br />
       —Je ne sais pas, répond la forme féminine. Je vous ai trouvé dans l’herbe près du gué. J’ai cru que vous étiez un épouvantail ou un vêtement plein de foin. J’ai vu ensuite votre visage et j’ai pensé que vous étiez... mort. Mais vous avez bougé un bras.        <br />
       —J’ai été emporté par le courant. J’ai dû mourir  plusieurs fois dans la chute d’eau là-haut. Un à-pic de plusieurs dizaines de mètres...       <br />
       Quel jour sommes-nous ?       <br />
       —Dimanche, je crois.       <br />
       Il la distingue mieux : élancée et sportive, cheveux  blonds mi-courts tout en boucles folles, yeux gris clairs, avec des reflets violets, nez retroussé, bouche mutine et charnue, marquée de fossettes ironiques. Elle est sanglée dans une combinaison beige de  parascendant qui semble avoir souffert plus que de raison.        <br />
       —Un ange... murmure l’homme.       <br />
       —Comment savez-vous mon nom ?       <br />
       —Vous vous appelez “Ange” ?       <br />
       Elle rit , d’un rire cristallin.       <br />
       —Je m’appelle Lyseange. J’ai cru que c’était ce que vous disiez.        <br />
       Il retombe, épuisé.       <br />
       La décoction qu’elle lui applique sur le visage sent le camphre, la noix et la menthe.       <br />
       —Qu’est-ce que c’est ?        <br />
       —Un peu d’huile de linoléane. Cela va vous détendre et enlever les caillots de sang... Il faut nettoyer cette blessure à la tempe. Elle a l’air mauvaise.       <br />
       —Attention, ce n’est pas un choc sur une pierre. C’est un...        <br />
       Il  retient son souffle, et puis  il explique.       <br />
       —Cela va vous sembler bizarre. On a dû me prendre pour du gros gibier.  C’était une  fléchette qui était plantée là, avant que ma chute dans la rivière ne la détache...       <br />
       —Une fléchette ?       <br />
       Lyseange suspend son geste, l’air incrédule.        <br />
       —Oui, avec un manche bleu clair, en aluminium, en polymère ou  en verre ... C’est  peut-être quelque chose qui sert à la chasse par ici ?        <br />
       —Je ne sais pas comment la chasse se pratique dans la région. Je ne suis pas du coin, vous savez .       <br />
       Elle recommence à oindre sa tempe, très doucement.       <br />
       —Il y a une déchirure profonde du derme, mais l’os ne semble pas atteint...       <br />
       —Vous ne le verriez pas.       <br />
       —J’ai fait une formation pour les secours, il y a quelques années. Nous pratiquions les premiers soins aux accidentés. J’ai déjà vu des crânes abîmés... Des esquilles en tous sens... Ou alors c’était une aiguille très fine... Et si elle vous était rentrée dans le cerveau, vous ne parleriez pas. Aphasie... tremblements incoercibles…       <br />
       —Mais çà tenait à une branche... ça soutenait mon poids... Horrible...        <br />
       Elle le regarde, perplexe, et l’homme n’a pas le courage de lui détailler sa suspension branchée.  Au fond, peut-être a-t-il rêvé ?       <br />
       Lyseange a l’air fatiguée. Son teint est pâle, ses yeux rieurs sont cernés. Elle a beaucoup d’égratignures sur les bras. Sa combinaison est carrément trouée aux coudes, maculée de boue aux fesses, aux genoux, éraflée un peu partout. L’ange a traversé pas mal de ronciers.       <br />
       —Vous êtes en randonnée ?       <br />
       —C’est toute une histoire... J’ai été chassée aussi. Pas dans le même genre que vous. Une épreuve !       <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Attendez, vous êtes très faible. Vous devriez avaler de la gelée de sylvigrane, c’est énergétique. Une quantité énorme de vitamines C, A, et B.. Cela vous assommera  quelques heures, mais ce sera un bon sommeil. Je vous raconterai après, si vous voulez.        <br />
       —Il faudrait peut-être essayer de partir d’ici. La nuit, les bêtes pas toujours  amicales.       <br />
       —Vous y avez déjà survécu.        <br />
       Elle hésite, et se décide :       <br />
       —Et puis... je ne veux pas que les Surv’ars nous trouvent.       <br />
       Il essaie de rester attentif, luttant contre la fatigue poisseuse.       <br />
       —Vous avez un problème avec les Surv’ars ?       <br />
       —Je dois prendre du temps pour vous expliquer. Plus tard, peut-être.        <br />
       Elle lui tend une petite casserole d’un liquide épais, rouge sombre.       <br />
       —Essayez de déguster çà. Ce n’est pas brûlant, juste tiède.       <br />
       Il s’exécute de bon coeur, et trouve la concoction acidulée délicieuse.       <br />
       Elle lui tend une couverture et une combinaison de sovlar.       <br />
       —Débarrassez-vous de votre tenue. Elle est déchirée et incrustée de boue.       <br />
       —Vous croyez que je rentrerai dans votre combi ?       <br />
       Elle rit .       <br />
        —Elle était à mon compagnon.        <br />
       Elle se reprend :       <br />
       —Mon équipier... Il est à peu près aussi grand que vous.       <br />
       —Et il va revenir ? Il en aura besoin.       <br />
       —Non, il est....(gros soupir)  en prison. Enfin, je suppose.       <br />
       —En prison ?       <br />
       Il se lève péniblement et parvient à tenir debout en s’appuyant sur des branches. Il s’ébroue pour vaincre la torpeur qui l’étreint. ll se défait  des guenilles empesées de glaise, et s’avance dans l’eau glacée.       <br />
       Elle le regarde d’un air inquiet.       <br />
       —Vous croyez que c’est prudent ?       <br />
       — Tournez-vous. On a sa pudeur.       <br />
       Elle sourit et se détourne, fouillant dans un gros sac à dos noir, tandis que l’homme décolle de son corps un slip réduit à l’état de bandelettes de momie.       <br />
       —Je peux vous installer un hamac, si vous voulez.       <br />
       —Il y a autre chose à faire qu’à dormir... Je...       <br />
       —Vous ne connaissez pas l’effet de la  sylvigrane. Je ne vous donne pas dix minutes avant de plonger dans les bras de Morphée.       <br />
       —Nous verrons bien. Et cette histoire de prison, alors ?       <br />
       —Je vous raconte tout. Mais si vous vous endormez, tant pis pour vous.       <br />
       —Dépéchez-vous.       <br />
       — Kando  et moi nous étions en randonnée, une lubie de fin d’année scolaire.        <br />
       —Vous êtes Vicchan ?       <br />
       —Non, un genre d’éternelle étudiante. Kando vient de terminer ses examens d'histoire et il a réussi à me convaincre de venir. Mais il a eu à en découdre au moment du départ avec une bande de Frangins. Et, vous ne le croirez pas, mais ces types nous ont suivis en pleine nature avec leurs électropodes.        <br />
       —C’est un  grave délit , non ?       <br />
       —Au moins trois ans ferme, sans parler du travail forcé. Ils nous ont débusqués Vendredi soir au gué du Mentadour, alors que nous allions bivouaquer au village-vigie de Pommartin, un peu plus haut vers l’ouest. Kando s’est battu comme un diable, il a réussi à faire chuter l’un des types, et à piquer son électro. Je l’ai rejoint et suis montée en selle. Et nous avons foncé dans la vallée, poursuivis aussitôt par ces Frangins fous de rage, qui hurlaient qu’ils allaient nous tuer. Ils nous ont d’ailleurs tiré dessus en rafales. Mais ils étaient trop exaspérés pour bien contrôler leurs armes.         <br />
       A un moment, j’ai cru que nous les avions semés, car ils ne nous suivaient plus de près. Ensuite, ils ont disparu. Nous nous demandions où ils étaient passés quand nous sommes tombés sur un barrage de Surv’ars, qui bloquaient le fond de la vallée avec une dizaine de dirigeons.        <br />
       Kando a fait la bêtise de vouloir rebrousser chemin. Mais d’autres surv’ars sont arrivés avec des planches à ciel et ont bloqué la voie.        <br />
       Ils nous sont tombés dessus à bras raccourcis. Kando a roulé à terre avec l’un d’eux tandis que sa machine est allée s’écraser dans un arbre, et lui a mis le feu. Les Surv’ars étaient hors d’eux, et le temps qu’ils étouffent l’incendie avec des couvertures de cuir, j’ai réussi à me sauver. Je me suis cachée dans un hallier si dense qu’ils sont passés à côté sans croire que j’aie pu m’y glisser. Plus tard, je les ai vus à dix mètres à peine, qui tiraient ce pauvre Kando,  corde au cou.        <br />
       —Ils voulaient le pendre ? s’exclame l’homme, horrifié.       <br />
       —Non; Seulement l’humilier. Ils le bousculaient et lui promettaient la prison pour dix ans. Kando essayait de s’expliquer, mais ils l’ont giflé, et il a été obligé de se taire. Rien à faire pour leur faire  comprendre que nous étions poursuivis . La bande de Frangins a dû capter l’image des Ar’s sur leurs interfaces thermiques, et ils ont tourné casaque sans demander leur compte. Assez discrètement pour que personne ne s’en inquiète.       <br />
       —Quand vous touchez aux arbres, les Surv’ars deviennent fous.  Cela se passait Vendredi soir, dites-vous ?       <br />
       —Oui, au coucher du soleil.       <br />
       —Et vous marchez dans le maquis depuis deux jours ?       <br />
       —Oui... (Elle compte sur ses doigts). C’est çà.        <br />
       —Mon Dieu... et moi, je suis incapable de vous dire combien de nuits j’ai passées entre la vie et la mort. Probablement deux...       <br />
       —Vous vous en sortez.       <br />
       —Oui. Je ne comprends pas comment, avec cette fléchette plantée dans...  Un cauchemar.       <br />
       —A moins que... (elle réfléchit) je me souviens des engins pour la chasse à l’ours. Des ampoules de métal avec des micro-seringues rétractables et des espèces de petites ventouses circulaires, pour les maintenir pendant l’injection. Cela expliquerait que votre peau soit déchirée, mais que votre crâne soit intact.       <br />
       ¬—Vous pensez qu’on m’a pris pour un ours ?       <br />
       —Non, vous êtes beaucoup trop poli.       <br />
       —Dites, Lyseange...       <br />
       Elle le regarde les yeux ronds, et éclate de rire : il est nu, au milieu d’un bras de la rivière, à peu près récuré, mais sans rien pour se sécher.       <br />
       Elle lui lance une serviette-éponge et s’affaire à lacer le hamac autour de deux gros chênes.       <br />
       —D’après ce qu’ils disaient, ils l’emmenaient au Haut Lieu de Chamb, qui gouverne toute cette région.       <br />
       —Mm. Je comprends que vous ne souhaitiez pas tomber entre leurs mains.       <br />
       —Mon témoignage ne vaudrait pas plus que le sien à leurs yeux. Or il n’y a que moi qui puisse le sauver. Le mieux est d’arriver dans un chanat, et de là rejoindre Burdigal, où je pourrai trouver des avocats. Ici, les gens ne me croiront jamais !       <br />
       —Vous avez sans doute raison...  Lyseange ?       <br />
       —Oui  ?       <br />
       —Je crois que je vais suivre votre conseil et me rendormir.       <br />
       —La sylvigrane ne rate jamais son homme ! Soyez sans inquiétude, je veille sur vous. Je ne crois pas que nous courrions beaucoup de risque ici. Je vous prépare un petit frichti.       <br />
       —C’est gentil.       <br />
       Il s’installe, séparé de la résille du hamac par un léger duvet élastique. La brûlure lancinante de sa tempe cède devant l’engourdissement .       <br />
       —Avant que vous ne ronfliez comme un sonneur, dites-moi tout de même votre nom.       <br />
       Il relève la tête et regarde Lyseange, interloqué.       <br />
       —Eh bien ...       <br />
       Il se rallonge, accablé.       <br />
       —Je suis désolé, mais... je ne m’en souviens plus.       <br />
               <br />
              <br />
       Phil Gillon       <br />
              <br />
              <br />
       Le soleil est passé derrière la colline, à l’ouest. Un délicieux fumet accueille l’homme au réveil.       <br />
       Lyseange est agenouillée un peu plus loin face à des fourneaux improvisés; Une batterie de petits feux à alcool de pampre, les seuls autorisés par la loi des Ar. Elle fait tourner au dessus de l’un d’eux une double grille dans laquelle sont serrées deux grosses truites et un sandre d’au moins quatre kilos.       <br />
       —Comment avez-vous fait pour les prendre ?       <br />
       La jeune fille se retourne, toute souriante :       <br />
        — Vous voila de retour !  Bienvenue dans le monde extérieur ! Pas de problème pour les poissons : les truites, à l’arc. Le sandre, au bâton.       <br />
       Elle montre l’arme improvisée, et deux flèches à pointe de silex, coupantes comme des rasoirs.       <br />
       —Je les ai emportées de la maison. Souvenirs de cours de paléoanthropologie.Je n’ai tout de même pas eu le temps de les tailler ici.       <br />
       —Mais vous avez attrapé les poissons  au vol ?       <br />
       —Non, dans un trou d’eau, à contrejour. C’est plus facile qu’avec une canne ou même une foënne. Et le Sandre, fouac! un coup sur la tête !       <br />
       —J’aurais voulu voir çà ! Et le feu ?       <br />
       —Enfantin : baguette d’accacia, planchette d’amadou, lichen sec...       <br />
       Elle le regarde, sérieuse.       <br />
       —Vous ne vous souvenez toujours pas de votre nom ?       <br />
       La question le travaille, le tarabuste.       <br />
       —Bah, fait-elle, ne vous creusez pas la tête, elle a déjà bien assez subi de chocs comme cela !  J’ai réfléchi : la fléchette dans la tempe est sûrement un projectile de taiseur.       <br />
       —Ah oui, un “teaser”. C’est logique, sauf que je ne suis pas une bête fauve, et que je ne portais pas de pelisse, ni de peau d’ours.       <br />
       —Admettons tout de même qu’on vous ait tiré au taiseur par erreur.  Peut-être la substance narcotique chez l’animal a-t-elle un effet amnésique sur l’homme ?       <br />
       — J’ai peur que ce soit pire : l’aiguille a pu faire des dégâts dans mon cerveau. Je suis bon pour une cure de régénération cérébrale.        <br />
       —J’ai regardé dans vos vêtements. Il n’y a aucun papier, rien, pas de créditales, juste une bourse avec une carte de 340 universos, et un très vieux billet de théâtre ou de cinéma...       <br />
       L’homme médite un moment, puis secoue la tête, impuissant à lever le brouillard.       <br />
       —Avez-vous des enfants ?       <br />
       L’homme n’hésite pas.       <br />
       —Un garçon et une fille, mais je ne me souviens pas de leurs noms... Ils sont grands maintenant, et même mariés.       <br />
       —Votre femme ?       <br />
       —Ah, Sylomé. Elle est morte il y a dix ans, vous savez...       <br />
       —Oh, je suis désolée.       <br />
       —De rien, mais c’est étrange : je me souviens de son nom, et pas de ceux de mes enfants vivants. Ma mémoire est comme un tissu troué.       <br />
       —Ne vous inquiétez pas... Cela va sans doute se renouer peu à peu.       <br />
       —Sauf lésion irréversible.       <br />
       —Je ne le vous le souhaite pas, mais même en cas de lésion locale, le cerveau travaille constamment à reconstituer des mailles, à recréer des parcours interrompus.       <br />
              <br />
       L’homme s’asseoit sur une pierre.        <br />
       —J’ai du mal à croire que je sois devenu... idiot .       <br />
       —Mais vous ne l’êtes pas. Vous avez l’air d’être conscient du monde, des choses, des mots qu’il faut...       <br />
       Il relève la tête, suivant une piste.       <br />
       —Oui. Je crois que je suis chan ! Je pense même que je suis spécialiste du grand Changement...       <br />
       —Historien ?       <br />
       —Non. Enfin si, mais plutôt en Histoire du droit public. Je peux aussi tout vous dire sur la constitution mondiale de 2100.       <br />
       —Et vous enseignez  où ?       <br />
       Il secoue la tête. Un océan gris engloutit ses bribes de savoir à partir de certaines limites.       <br />
       —En tout cas, constate Lyseange, vous avez un drôle d’accent.       <br />
       —Oui, je viens de Nortamérique.       <br />
       —Mais vous parlez parfaitement le Français.       <br />
       —Oui, je l’ai appris il y a vingt ans, à Burdigal, d’ailleurs.       <br />
       —Vous connaissez Burdigal.       <br />
       —J’y ai été invité il y a quelques années, je crois. Un cours, ou une conférence.       <br />
       —Continuez... Vous allez tout retrouver.       <br />
              <br />
       Mais l’homme sans nom a beau suivre des époques, des tracés, de itinéraires, tous semblent s’arrêter devant des portes closes dès qu’il s’approche de noms propres, de personnes, de lieux précis, et surtout du présent, avant son réveil dans la rivière.        <br />
       —Le poisson est délicieux, voila au moins une certitude !       <br />
       —De la femelle Sandre pêchée dans les flaques où elles accouchaient du frai. Ce sont des carnassières redoutables, mais  fatiguées...       <br />
       Il mâche avec précaution la chair blanche, délicate, qui retient le thym et l’ail sauvage, comme s’il risquait, en allant trop vite, d’effriter les bribes fragiles du passé.       <br />
       —Vous m’avez parlé d’un billet de théâtre...       <br />
       Elle lui tend le bout de papier qu’elle a mis à sécher sur son vêtement. Il l’examine et reconnait le genre de souche vendue en papeterie, quand on veut organiser une soirée de gala. Les mots : “Much Ado about Nothing” y sont imprimés en travers. Le “Nothing” a été barré d’un trait vif,  décoloré. De la même encre pâlie, une écriture pressée l’a remplacé par “Something”. Au verso, une phrase lapidaire, presqu’effacée mais qu’on devine malgré tout : “Si je ne reviens pas, inquiète-toi tout de même !”.       <br />
       —Cela vous rappelle quelque chose ?       <br />
       —Non. Peut-être une maîtresse infidèle ?” ironise l’homme. Le billet a l’air ancien.       <br />
       —Ce  n’est pas l’écriture de votre femme ?       <br />
       —Non, dit-il d’un ton catégorique. Aucun doute là dessus.       <br />
       —Vous ne savez pas si vous avez assisté à cette pièce, ni où et quand ?       <br />
       —C’est un Shakespeare pour débutants, vous savez. N’importe quelle troupe d’amateurs d’université ou de collège a pu la monter, et je pense que je l’ai vue plusieurs fois.       <br />
       Il se prend le front à deux mains, et tente de se concentrer.        <br />
       —Peut-être le souvenir d’une prestation montée par l’un de mes étudiants. C’est le plus probable... Ou bien par un ami ?       <br />
       La nuit tombe, mais au delà du réseau de bras torturés des chênes, pulse encore l’obscur rubis d’un souvenir de soleil. Un petit feu de braises lui répond modestement dans un repli de la berge sous d’épaisses frondaisons.        <br />
              <br />
       —C’est moins visible que la fumée le jour, a dit Lyseange pour se rassurer.       <br />
       Elle l’aide à s’installer dans le grand hamac, tendu entre deux chênes majestueux. Puis elle se couche  à même le sol dans le sac de plumes et s’endort instantanément. Il regarde sa frimousse aux pommettes larges. Calme, et pourtant joyeuse dans les flammes dansantes. Elle porte allègrement sa trentaine, tout de même marquée par cette grande ride verticale au milieu du  front...  Signe d’une perplexité tenace devant la vie, ses aléas, sa tempête permanente. Les doigts des longues mains douces se croisent : ils ne portent pas d’alliance. Seulement une grosse turquoise à l’index droit.       <br />
       Ce spectacle, il ne sait pourquoi, l’apaise.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Europe, Catharlande, domaine Ar, 21 septembre 251       <br />
              <br />
       Debout dès l’aube, l’homme-sans-nom et la jeune femme marchent dans le lit de cailloux, vers l’aval, où la rivière doit rejoindre le cours de la Trijolène, et la plaine de Chamb.       <br />
       Il a convaincu Lyseange de se rendre au Haut-lieu. Si elle voyage avec lui, on ne l’arrêtera pas. Elle convient que c’est probable, d’autant que, lorsque les surv’ars ont arrêté Kando, elle s’est enfuie dans la forêt. Elle est sûre qu’ils ne disposent d’elle qu’un très vague signalement. Ils ne pouvaient même pas voir qu’elle était blonde à cause du chapeau noir qu’elle portait, enveloppant un chignon serré.        <br />
       —Je ne sais pas si je peux être utile dans mon état, dit l’homme. Mais la moindre des choses est que je vous aide à vous en sortir. Et peut-être à tenter de tirer votre ami de ce guépier Ar. S’il est provisoirement détenu au Haut-lieu de la région, il y a une chance que je puisse plaider en sa faveur...       <br />
       —Comment. ? Il faudrait déjà que vous ayez une identité...       <br />
       —Est-ce le plus difficile ?       <br />
              <br />
       Ils conviennent de raconter qu’il est un Chan nortamère, venu en visite à des collègues à Burdigal, et qu’il a voulu aller randonner en forêt avec elle, une ancienne étudiante, retrouvée pour l’occasion. Du sentiment en jeu ?       <br />
       Lyseange secoue vigoureusement sa tignasse d’or.       <br />
       —Non, ce serait trop compliqué... (Est-ce une impression s’il semble  que ses pommettes ont légèrement rougi ?).        <br />
       Elle admet en revanche un intérêt mutuel pour le sujet : l’histoire du Grand Changement dont elle a fait son sujet de thèse, alors qu’il en est un spécialiste réputé.        <br />
       —Peut-être méditais-je de changer de directeur et de soutenir ma thèse avec vous. Mais dans quelle université, déjà ?       <br />
       —Le haut lieu de Cornelia répond-il sans hésitation. J’ai dû enseigner là quelque temps. Nous avions une petite maison dans le quartier des professeurs, au dessus des rochers à pic.        <br />
       —Nostalgie ?        <br />
       —Un peu.        <br />
       —Vou aimiez votre femme ?       <br />
       —Oui.       <br />
       Elle a connu la perte, elle aussi. D’un ami plus jeune. Cela explique peut être qu’elle soit restée célibataire (Pourtant si jolie, si belle même, songe-t-il.)        <br />
       L’homme soupire et reprend la construction de leur fiction.       <br />
       —Pendant la ballade, je suis tombé dans la rivière et je me suis blessé à la tempe. Vous m’avez soigné , et...       <br />
       —C’est ennuyeux d’affirmer cela. En cas de blessure grave, vous allez chercher à vous faire soigner le plus vite possible, et ce mensonge...       <br />
       —Aucune importance, je prendrais la première caravane de dirigeons vers Carcassonne, et en attendant, vos compétences m’auraient semblé suffisantes....       <br />
       —D’ailleurs, pourquoi mentir sur ce point ? Si vous avez besoin de soins liés à la substance injectée, il vaudrait mieux prévenir un médic’Ar.        <br />
       —Je ne sais pas. L’instinct. Si quelqu’un me veut du mal, il n’est guère avisé de laisser savoir que j’ai été touché par une fléchette. Avec la rumeur, ce quelqu’un aurait tôt fait de me retrouver.       <br />
       —Il peut aussi vous attendre au Haut lieu... afin de s’assurer de votre mort... ou de votre amnésie complète.       <br />
       —C’est possible. Mais je pourrais  surprendre un regard, ou une attitude suspecte, et me défendre ou l’attaquer. Il vaut mieux, dans tous le cas, qu’il ne soit pas averti, et en mentant à deux, c’est plus facile.       <br />
       —Admettons. Reste votre nom... Vous ne pouvez pas dire aux Surv’ars que vous n’en avez pas !       <br />
       —Alors, d’après vous, que serait un nom crédible de professeur nortamère, dans la région ?       <br />
       Elle rit.       <br />
       —Il y a cette série tridi humoristique sur la vie dans une faculté de médecine... Le professeur fou, vous vous souvenez ?       <br />
       —Je ne regarde pas les hauts débits.        <br />
       —çà ne m’étonne pas. Il s’appelle Phil Gil ou quelque chose comme çà. Celà vous dit que je vous appelle Phil Gil ?       <br />
       —Tout est possible. En fait je devrais m’appeler Philipp Henry Gillon. Très gentry ! On peut dire Phil, pour les amis...       <br />
       —D’accord. Mais plus j’y pense, plus l’histoire de notre rencontre à Burdigal me paraît bancale. Il faut dire que vous faites des conférences, invité par l’association des étudiants, et je suis chargée par le Vichanat de vous faire visiter la contrée...       <br />
       —Mais êtes-vous vraiment étudiante ?       <br />
       —En ce moment, j’ai un peu laissé tomber. Mais j’ai un doctorat de Cinévision.        <br />
       —Cela ne justifie pas que vous ayez été déléguée pour accompagner un professeur d’histoire en pleine nature ! A moins que vous ne vous soyiez spécialisée en films historiques...       <br />
       —Et que j’envisage de monter un documentaire avec vous comme commentateur chenu ! On vous verrait en surimpression des images d’époque, expliquer doctement pourquoi les Partitionnistes ont gagné contre la majorité...       <br />
       —C’est une bonne idée.  Vous ne voulez pas  faire un film sur le sujet, pour de vrai ?        <br />
       —Ne mélangeons pas tout. Et ce serait même moi qui vous aurais fait inviter, connaissant vos travaux et votre intérêt pour le cinéma.       <br />
       —Et vous auriez décidé de m’emmener sur les sites des batailles des Pyrannes, pour préparer des plans de tournage...        <br />
       —Exactement. Sauf que je n’ai pas de caméra.  En général, on emporte de petites lunettes numériques pour les repérages, qui font à la fois photo et vidéo.       <br />
       —Vous pouvez dire qu’elles ont été emportées dans  l’accident...       <br />
       —Pas réaliste : c’est vous qui êtes tombé à l’eau, pas moi.       <br />
       —Exact. Il faut d’ailleurs préciser les circonstances de la chute, en se rapprochant  de ce qui est arrivé.       <br />
       —Vous croyez qu’on nous interrogera sur de tels détails ?       <br />
       —Lyseange, vous ne connaissez pas les Survars, ou quoi ?       <br />
       —Bon. Alors, vous êtes tombé il y a deux jours, alors que nous essayions de traverser la rivière  en amont de la vasière où je vous ai trouvé. Et c’est en essayant de vous rattraper que j’ai perdu mes lunettes- caméra.       <br />
       —Très bien. Cela se tient, mais il faut que je vous raconte deux ou trois choses du Grand Changement, pour que vous ayez l’air d’une scénariste vraisemblable.       <br />
       Lyseange soupire.       <br />
       —Vous, en tout cas, amnésique ou pas, vous êtes certainement Chan !       <br />
              <br />
       L’homme-sans-nom a besoin de vérifier que la blancheur neigeuse qui engloutit sa mémoire par grandes congères n’a pas entamé  son “domaine” intellectuel. Lyseange ignore la plupart des faits  historiques anciens qu’il expose, mais elle le relance, s’intéresse (alors que le sujet ne l’a jamais vraiment passionnée). Finalement, elle se surprend à  suivre avec avidité la saga grandiose que “Phil” déroule devant elle, un peu essoufflé, grimpant le sentier escarpé ou sautant de rocher en rocher. Il sait faire vivre pour elle les personnages morts depuis longtemps tels ceux d’une légende.       <br />
       Enfin, il parvient aux époques plus récentes, qui appartiennent aux bases de tout enseignement chan, dans le monde entier.        <br />
              <br />
               <br />
       —...Vers 2070 (AT) Léandre Boucquard-Lévichan et Pat Norsal furent les auteurs du manifeste partitionniste, la source de toute la philosophie contemporaine. Je suppose que cela évoque quelque chose pour vous.       <br />
       —Je me souviens de mes classes de prép’art, dit Lyseange. Ils proposaient , ajouta-t-elle du ton de l'élève qui répète une leçon par coeur,  de diviser l’humanité en quatre grandes souverainetés, à la fois indépendantes et liées par l’échange : les gens de Nature (chargés de préserver ce qui restait de la terre), les gens de Ville (organisant la vie sédentaire et communautaire), les gens de Communication (chargés des transports et approvisionnements), et enfin, les gens de Culture (transmettant savoirs et valeurs). Chacun de ces ordres-mondes organiserait sa propre économie, la logique de l’argent se trouvant du même coup subordonnée à des relations sacrées, au lieu de les détruire en les absorbant comme par le passé.        <br />
       —Parfait, applaudit l'homme, vos ancrages subliminaux ont bien tenu ! Mais pour la petite histoire, vous ne savez sans doute pas que Léandre était un de mes ancêtres, à six ou sept générations près.       <br />
       —C’est vrai ? s'étonna Lyseange en se demandant si l'homme réalise de quoi qu'il est en train de parler .       <br />
       —Absolument, affirme fièrement l’homme sans nom qui se frappe le front. Il vient de se rendre compte en parlant qu’il tient  peut-être là une piste pour se rejoindre lui-même.        <br />
              <br />
       Mais au bout d’un moment, il secoue la tête.       <br />
       —Désespérant. Je me souviens de la généalogie en partant de Léandre, mais après Thormid Millegrain-Landal, son arrière-arrière petit-fils, tout se brouille, tout se mélange.        <br />
       ¬—Vous avez vraiment un problème avec l’approche du présent. Mais  vous vous rendez-compte, c’est très positif : dès qu’on aura accès à un Ordi, vous pourrez vous retrouver vous-même dans les archives généalogiques à partir des noms que vous avez cité. Ne vous en faites donc pas, continuez sur la grande époque.       <br />
       —Vous avez raison, c'est encourageant. Donc, 2070 vit la prise de pouvoir du général Lankou sur l’organisation des Nations Unies, première dictature mondiale de toute l’histoire de l’humanité.  L’Impérium Planétaire (IP) dura exactement neuf ans. Je suppose que vous vous demandez pourquoi l’affreux Lankou  réussit son putsch ?       <br />
       —On a dû me l’expliquer vingt fois, soupira Lyseange, mais je n’ai pas encore réussi à retenir la chose. Moi, c’est avec le passé que j’ai des problèmes, sauf l’histoire de Jeanne d’Arc... à cause des cent cinquante huit films tournés sur elle, Dreyer, Rivette, Besson, Calenguoz, Tripton, Dumézil, Zantionna, Maryol-Coriac, Trovkovich,  Headline de Coke, Akyamura, Xio-Xao, etc..       <br />
       —Vous auriez aimé jouer une Jeanne d’arc ? Cela vous aurait bien été.       <br />
       —Je ne sais pas si elle était très féminine. On ne voit jamais ses formes sous la cuirasse... Mais, pour revenir à Lankou, disons que c’était une brute dirigeant les forces militaires mondiales et qu’il a profité de la faiblesse des institutions de l’époque, et de la haine envers le partitionnisme.       <br />
       —Un peu court, jeune femme ! Et puis, vous ne pourrez pas expliquer ainsi pourquoi le partitionnisme l’a emporté ensuite, après Lankou...       <br />
       —Si : à cause de la faiblesse des institutions de l’époque et de la haine pour le général Lankou, etc...       <br />
       —Votre malice dévoile un cynisme qui ne manque pas de réalisme. Il est vrai que les peuples sont versatiles, et la science historique impuissante à en rendre compte. Mais en l’occurrence, ce n’est pas si simple.       <br />
       —Eclairez-moi, ô Maître.       <br />
       —Volontiers. Nous sommes alors vingt ans après les pires moments du Grand Désordre. Les “pandémies provoquées” et le malthusianisme ont réduit l’humanité de neuf à trois milliards de personnes. L’économie industrielle et financière mondialisée est en plein effondrement. On assiste à un repli sur des Etats-Régions vermoulus et instables, rongés depuis  des dizaines d’années par les transferts de charges et de pouvoirs aux autres niveaux.  Dans leur diaspora de “cités-forteresses”, les riches se protègent désormais eux-mêmes, et financent leur propre mode de vie, ne sortant de l’une que pour se rendre dans une autre par des couloirs protégés. Enfin, il y a des structures encore plus primitives en Afrique, en Russie et en Amérique latine, où les bandes armées vivent de l'esclavage de misérables populations. C’est le règne des néo-seigneurs de la guerre en Asie, ou dans ce qu’il en reste après l’extermination mutuelle des Quatre Etats Nucléaires de la région. Même  chose au moyen-orient, nucléarisé dès les premières heures par un bref affrontement mortel entre Iran et Israël. Bref, on s’entretue entre voisins, régions, pays, ce qui achève de faire reculer la population, dans les conditions les plus cruelles. Seule dans le passé la Peste de 1351 en Grande Bretagne, la guerre de trente ans en 1615 en Allemagne, ou la guerre de l’Opium en Chine au XIXe siècle peuvent se comparer, en moins pire, à la catastrophe générale du vingt et unième siècle. Est-ce que vous vous représentez, par exemple que les gens s’attaquaient de ville à ville, avec des bombes neutroniques ou des obus nucléaires tactiques dérobés dans les arsenaux résiduels, rien que pour s’assurer l’exclusivité d’une centrale d’énergie, d’un domaine fermier, ou d’un aéroport ?       <br />
       —En 1350 ou en 1615 ?       <br />
       L”homme la regarde, désemparé, et elle rit, cheveux dans les yeux.       <br />
       —Mais non, je vous fais marcher. Je ne suis pas si ignorante. Oui, je me rends compte, car les cicatrices sont encore nombreuses. L’ancienne Burdigal a même été détruite ainsi par des Tolosaniens fâchés de l’arbitrage d’une partie de rugby entre leurs deux cités. J’ai visionné tous les téléfilms sur le sujet ! Le dimanche, on voit la ville paresseuse, les gens attablés aux cafés, déambulant dans la zone piétonnière, et le Lundi, il n’y a plus qu’une grande plaque de verre bleue le long de la Garonne, qui s’arrête net au pied de la pile du grand pont, une espèce de dent où dansent les restes de câbles qui n’ont pas fondu. Et ici ou là, une ombre humaine inscrite dans un mur. Atroce.       <br />
       —Bon. Les pays les plus puissants comme la Main Anglo-Saxonne (appelée ainsi pour les 5 doigts refermés en un même poing symbolique : Etats-Unis d’Amérique, Nouvelle-Zélande, Royaume-uni-d’Europe, Canada, Australie)  n’étaient plus en état de se faire respecter depuis longtemps. Endettés, ravagés par la lutte sociale et la crise climatique, décuplée par l’appauvrissement général, leur autorité avait été discréditée. Surtout après la découverte des archives du service secret commun qui avait organisé vers 2045 certaines pandémies exterminatrices, pour le compte de quelques milliardaires retraités, terrifiés de la montée des masses pauvres.        <br />
       —Un effet de la cruauté amérangle bien connue !       <br />
       —Si vous comptez me vexer, je vous rappelle que ma famille est cosmopolite même si je parle amérangle de langue maternelle. Personnellement, je me sens très créole, très nortamère, et assez peu anglosaxe...       <br />
       —Ni  barbare ?        <br />
       —Peut-être davantage, parce que j’ai des  oncles Ars du côté maternel, et que j’ai toujours éprouvé un faible envers les forestiers.        <br />
       —Vous  souvenez-vous du nom de ces oncles ? demande Lyseange qui ne perd pas le nord.       <br />
       —Non, avoue l’homme en secouant la tête, mais cela ne veut rien dire, car je ne les ai jamais fréquentés.       <br />
       —Puisqu’il faut y passer, continuons la leçon d’histoire mondiale, soupire encore Lyseange en repoussant du bâton d’immenses orties qui referment leurs dentelures alanguies sur le chemin.       <br />
              <br />
       —La seule organisation restante était la Force Permanente d’Intervention Mondiale (la FOPIM) peu à peu passée sous la conduite exclusive du secrétaire général de l’ONU. Cette dernière organisation, exangue, désargentée, se trouvait elle-même dans un état déplorable, mais elle était fermement soutenue par une myriade de petits pays fortement militarisés et par quelques-unes des puissances régionales encore présentes au conseil de sécurité (dont l’Eurolande, et la CEI.). D’accord sur rien, une majorité se reconstituait néanmoins toujours pour soutenir le fonctionnement minimal de l’organisation, dernier lieu de concertation mondiale, après l’effritement des grandes structures financières.         <br />
       Le pouvoir du secrétaire général augmenta donc lentement mais sûrement, et avec lui, celui des administrations de haut-conseil à qui étaient demandés à corps et à cris des plans capables de sortir le monde de la crise. Le rôle de chef d'état major central des armées de l'ONU grandit en même temps, de façon moins visible, mais toujours plus efficace, car ce corps multinational, seul système encore régulier et régulièrement soldé, était au fond devenu la seule police légitime.        <br />
              <br />
       C’est dans  ce contexte, vous le savez, que Boucquard-Lévichan et Norsal avancèrent leur proposition révolutionnaire de partition du monde en ordres souverains-complémentaires, fondée sur les théories les plus avancées  de la psychologie politique.        <br />
       Leur idée connut un succès d’estime, mais elle fut aussi mal comprise, dans un contexte anarchique où s’opposaient convulsivement les partisans idéalistes du “monde uni”, et  les “réalistes” déjà retournés à la survie locale (surtout depuis le tarissement des anciennes ressources fossiles et l’arrêt des centrales nucléaires dans le monde après l’accident de Bhapasami en 2042). Tout ce qui apparaissait comme démenti de l’unité planétaire était honni par les premiers, et quiconque voulait rassembler autoritairement, était haï par les seconds. Coincé entre ces deux antagonismes déclinants, mais encore vivaces, le projet Boucquard/Norsal essuyait tous les feux.       <br />
       —Les forces du passé contre celle de l’avenir. Une situation qui semble se reproduire tout le temps ! commente Lyseange, songeuse.       <br />
       —Vous avez raison : on hésite toujours se lancer dans des dramaturgies nouvelles. Nous hésitons quand nous changeons de personnage face à autrui, de profession par exemple, ou de rôle familial. Mais collectivement, à l’échelle historique, cette résistance peut devenir meurtrière ou oppressante. C’est cela l’histoire : l’amplification de nos hésitations personnelles.       <br />
       En Octobre 70, donc, le Général Lankou, qui était je crois à l’origine un “Pacha” de la haute hiérarchie militaire turque (son vrai nom était Allenkügil) et qui était depuis peu de temps chef d'état major des forces onusiennes, prend donc la tête d’une Gouvernance Provisoire des Nations Unies, en remplacement du Secrétaire Général assassiné lors d’un déplacement dans la province sudamère.        <br />
       —Un Roumano-Irlandais, je crois.       <br />
       —Oui, Ion Dougall. Lankou refuse la réunion de ratification du conseil de sécurité, et, contre toute attente, l’Etat-Major Américain, menacé d’implosion par les tensions ethniques en Californie et au Texas se met à son service contre sa propre présidence, suspectée d’avoir participé au financement du meurtre de Dougall. Lankou s'assure  de la loyauté des armées nationales encore opérationnelles et appuie en retour un coup d’Etat américain. Il décide de maintenir sa gouvernance provisoire “le temps nécessaire au rétablissement de l’ordre mondial”. Il écrase ensuite dans le sang une révolte des richissimes Fortress-Citizens coalisés en confédération de cités, et qui exigent la reconnaissance de leur “réalité politique”. Ils n’acceptent plus la souveraineté de leurs Etats-nations réciproques, sans admettre pour autant l’autorité administrative des bureaucraties onusiennes. Mais surtout, ils commettent une erreur impardonnable en détournant des armes biologiques ciblées socialement...        <br />
       Paradoxalement, on peut penser que ce mouvement des “égoïsmes” de la fortune est l’une des racines du Vic, tel que nous le connaissons  aujourd’hui.        <br />
       —Revenons à Lankou, suggère Lyseange.       <br />
        —Il agit classiquement,  un coup à droite, un coup à gauche. Après avoir mis “les riches” à genoux,  le Général s’en prend aux légalistes onusiens, très impopulaires, parce qu’ils prétendent continuer à drainer de lourds impôts sur les transferts de fonds et de marchandises, ainsi que sur le produit du travail, dans les cas nombreux où ils ont relayé les administrations nationales défaillantes. Lankou organise l’épuration des cadres de l’administration, nommant à leur place des individus attachés à sa personne, et surtout dans les positions dans l’armée. Il réforme enfin celle-ci qui, d’internationale devient donc réellement mondiale et sur une base permanente.         <br />
       Bien entendu, les impôts internationaux seront encore plus lourds après la purge, et collectés avec une brutalité sans égale, souvent sous forme de services en nature contrôlés militairement (comme la collecte et la répartition de l’eau potable au Moyen Orient, après la salinisation des bassins du Tigre et de l’Euphrate.)        <br />
              <br />
       Ces réformes violentes paraissent avoir définitivement ouvert la voie à la société-monde, même si c’est d’abord sous l’apparat grotesque de &quot;l’imperium universel&quot;, après l’intronisation de Lankou comme “empereur du Monde” et son installation à Papeete (résidence d’hiver), Singapour (résidence d’Eté) et New-York (session “parlementaire” mondiale).        <br />
              <br />
       Du coup, les théories proposant d’organiser l’Etat-monde se trouvent propulsées au premier plan. Croyant Lankou favorable à une telle discussion qui ne peut que légitimer son pouvoir, les intellectuels s’empressent de jouer leur carte, notamment lors des fameuses “Assises pour un constitution du monde humain”, organisées en 2074 sur une immense plateforme de toile, soutenue par quatre cent montgolfières survolant l’Amazone.       <br />
       A travers ce symbolisme écologique, se redéploie alors toute une pensée écrasée par l’anarchie sanglante de la décennie précédente. Contre toute attente, la théorie Boucquard-Norsal connaît dans ce contexte un succès prodigieux et le principe quadratiste est recommandé majoritairement par l’assemblée, comme indispensable pour fonder une mondialité pluraliste stable.        <br />
              <br />
       Mais, catastrophe ! Au lieu de prêter une oreille complaisante à ce parlement mondial des intellectuels, qui, bien entendu, plaçaient l’Empereur en clef de voûte des Ordres proposés, Lankou entre en rage, et  se lance dans une politique de répression aveugle contre la pensée. Il poursuit partout toute expression de réflexion géopolitique, et se rend maître pour cela de tous les réseaux électroniques lents et rapides, de tous les bouquets multimédia et de leurs supports.        <br />
       Une idéologie officielle est instituée, qui se limite à la révérence absolue dans le chef charismatique et dans le travail de ses experts militaires, pour construire les bases du premier “régime mondial millénaire”. Ce thème favori de Hitler,  n’est pas fortuit. Lankou dévoile  bientôt des penchants antisémites, accusant les Juifs d’avoir été à l’origine de la destruction de l’ancien ordre mondial. La nouvelle Jérusalem monumentale qu’il bâtit à la mesure de son rêve de puissance totale chasse d’ailleurs aussi bien Palestiniens que Juifs qu’il fait déporter vers les déserts iraniens radioactifs.        <br />
       Ce penchant causera sa perte prochaine, car le souvenir est encore vif des horreurs de la Shoah, et la silhouette du dictateur militaire commence à effrayer beaucoup de monde.       <br />
              <br />
       En 2075, Léandre Boucquard-Lévichan est emprisonné et Norsal est tué en tentant de résister à son arrestation par la police secrète de Lankou. Ils deviennent les premiers martyres du partitionnisme. En 2079, une insurrection mondiale, dirigée par un Conseil de sécurité -clandestin mais le plus légitime possible-, rallie in extremis les principaux officiers des troupes onusiennes et conduit à l’arrestation de Lankou, qui sera jugé et exécuté, ainsi que ses proches collaborateurs.       <br />
       En 2081, les deuxièmes “Assises pour la constitution d’un monde humain” se transforment, avec l’accord des nations représentées, en “Assemblée constituante du monde humain”. Les clubs de réflexion quadratistes participent activement aux travaux de cette assemblée, et inspirent le premier accord partitionniste.        <br />
       Leur point de vue est progressivement  adopté par la majorité, car d'une part, il paraît convainquant de proposer une pluralité qui protège des éventuels nouveaux Lankou, et d'autre part plus prosaïquement, c'est le seul qui soit fermement construit et clairement énoncé en une période de complète déroute intellectuelle.        <br />
              <br />
       L'idée qui remporte le plus de suffrages est celle qui stipule que plus la planète humaine est unie, solidaire, fondue dans les épreuves en une seule humanité, et plus il est nécessaire de garantir aux aspirations fondamentales de l'être humain –aspirations par nature contradictoires ou en concurrence- la coexistence à la surface de la Terre. Or ces besoins fondamentaux ne sont pas en très grand nombre. On peut, sans trop de réductionnisme, les ramener  à quatre :       <br />
       -la passion de l'invention, jusque là hégémonique, est ramenée à sa place, mais doit être admise comme telle, à savoir constituant le monde de la technoscience, à la fois universel et tendant à l'abstraction de ce qu'on appelle &quot;la technosociété&quot;.       <br />
       -la passion de la vie conviviale et familiale est l'un des traits les plus indestructibles de la nature humaine, plongeant dans des racines animales.       <br />
       -les rassemblements identitaires culturels ne doivent pas être verrouillés dans leurs vieilles formes &quot;nationale&quot; ou religieuse : ils transmettent les élans imaginaires de l'homme, mais, notamment, par la langue, permettent aux humains de construire leur vie subjective et de la partager. Ils sont toujours distincts des &quot;apprentissages cognitifs&quot;.       <br />
       -Enfin, quelque chose doit venir représenter pour chaque homme sa propre possibilité comme pure singularité, dépassement complet du social, et, après mûre réflexion, les philosophes s'entendent pour désigner la &quot;nature&quot; à cette place. Cette &quot;nature&quot; n'a rien à voir avec la nature-instrument des technocientistes, mais elle est, dans la volonté de ne pas y toucher, de la laisser être comme sauvagerie (wilderness), le symbole même de la confrontation de l'être humain avec ce qui le dépasse, aussi bien par &quot;en bas&quot;, par l'animalité, que par &quot;en haut&quot;, à savoir le mystère de sa propre destinée dans ce qu'il faut bien appeler tout de même la création.        <br />
              <br />
       Après un grand nombre de débats dont l'enthousiasme rappelle aux historiens celui qui présida aux débuts des grandes religions, les gens s'entendirent progressivement sur une sorte de &quot;dogme pluraliste&quot; , selon lequel chacune de ces composantes essentielles –on va dire la vie familière, l'existence sociétale, la transmission culturelle et  la singularité naturelle- devait disposer de son propre espace-temps souverain.  Chacun de ces aspects de l'homme devait pouvoir coexister en se croisant sans se heurter ou se blesser. Pour y parvenir à moindre frais, on inventa une première approximation de système mondial nouveau :        <br />
       La planète serait désormais dirigée par une confrontation de quatre Ordres-mondes, représentant quatre modes de vies  irréductibles les uns aux autres, dans les dimensions de l’économie, des rôles sociaux ou de la morale : l’ordre des Citadins ou habitants des villes, passionnés par le dialogue permanent des sujets les uns envers les autres, dans la proximité quotidienne; l’ordre des habitants de la Nature sauvage, portant la charge du patrimoine de l’humanité comme espèce vivante au coeur du vivant, mais surtout comme individus affrontant dans la solitude leur rapport direct au monde. L’ordre des Commerçants, toujours fascinés par le dépassement des usages  concrets dans la pure puissance de l’argent abstrait, et par son envers  : la fonction communicationnelle, et l’accumulation de moyens qui permet d’étendre cette fonction; Enfin, l’ordre des Préservateurs et Transmetteurs des cultures, notamment chargés de maintenir contre la force homogénéisante  la diversité des langues et des cultures qui y sont liées comme mémoires des histoires collectives.        <br />
       —Bref, nous entrons alors dans la société universelle pluralisée à quatre mondes, telle quel nous la connaissons encore, remarque Lyseange, avec les Mers, les Chan, les Ars et les Vics.       <br />
       —Oui, admet l’homme-sans-nom. La construction quadratiste a été d’emblée d’une précision et d’une complexité déroutantes.        <br />
              <br />
       Le silence s'imposa quelque instants, et les marcheurs eurent l'impression que le vaste ciel répondait vraiment à l'amplitude de leurs propos par une sublimation colorée gagnant tout l'horizon.       <br />
              <br />
       —Mais, poursuit Lyseange, décidée à solliciter sans répit l’instinct conférencier chez l’homme-sans-nom, je suppose qu’on ne passera pas en un seul jour des principes au fonctionnement réel de cette “utopie” ?       <br />
              <br />
       —Certes non. Il faudra environ vingt années pour organiser ce nouvel univers terrestre, sans parler des grands travaux d’enterrement des réseaux (bénéficiant de techniques nouvelles de fusion, et de transmission instantanée de matière). ou de la formation des ensembles territoriaux  impliquant des transferts de propriété et des “remembrements” géants, qui prendra encore un bon demi-siècle pour s’accomplir.         <br />
       L’Univers quadratiste sera tout de même “prêt” pour le 1er Janvier 2101. Cette date, vous le savez, fut l’occasion de fêtes magnifiques, pour le lancement du nouveau “paquebot portant  l’humanité”. C’est le nouvel An 1, où, en janvier, après l’élection des Assemblées mondiales, furent nommés à vie les premiers Tétrapanides.       <br />
       —Nous sommes donc aujourd’hui en 2351 de l’ancienne ère…       <br />
       —Oui, Lyseange. La grande machine que nous connaissons est toute jeune : elle a commencé  à vivre il y a un siècle et demi.  Elle est alors favorisée par une stabilisation démographique à 1 milliard et demi d’habitants.  Elle se déploie dans la période du “nouvel âge d’or”, qui durera environ soixante ans...        <br />
       —Attendez, l’interrompt la jeune femme, essayons autre chose. Croyez-vous que vous pourriez fournir autant de détails sur les grands événements d’aujourd’hui ?       <br />
              <br />
       L’homme sans nom réflechit rapidement et hoche la tête.       <br />
       —Oui. J’ai en tête un panorama assez clair de ce qui nous arrive. C’est seulement quand il s’agit de me situer moi-même dans cet ensemble que je n’y parviens pas. Ce n’est pas tant le présent en général qui me manque, que tout ce qui se rapproche de ma vie intime, par exemple de ce que je faisais ici, avant cette flèche...  Comme si les brins étaient dénoués à cet endroit et ce moment précis, sans effet sur le reste de la construction.       <br />
       —Mais vous pouvez essayer de vous rapprocher au maximum du point de rupture ?       <br />
       il a un faible sourire .       <br />
       —Vous savez que c’est épuisant.       <br />
              <br />
       Il se tait un moment, se concentre douloureusement, puis reprend :       <br />
       —Je peux du moins vous dire que mon travail est en relation avec la politique, car j’en sais visiblement trop pour un simple quidam sur les institutions ou les lois qui se discutent en ce moment . J’imagine que ma présence ici à à voir avec une certaine mission. Cette mission concerne....       <br />
       A cet instant l'homme s'immobilise, les mains au front. Son visage soudain s’illumine :       <br />
       — Ara... Aragnol...        <br />
       Il retombe dans une sorte de prostration et Lyseange le soutient affectueusement.        <br />
       -Voila. C'est le nom que je cherchais.       <br />
       —Aragnol ? Mais qu’est-ce que c’est que cette bête ? un mélange d'araignée et de campagnol ?       <br />
       —C’est tout ce que je sais. Point final. Au delà, il y a comme un mur fibreux, mou à la surface, de plus en plus dur au centre.        <br />
       —C’est formidable... Vous avez remporté une victoire. Vous avez tout le temps.       <br />
              <br />
       Absorbés par la dure tâche de réveiller la mémoire de l’homme sans nom, les compagnons ont parcouru une dizaine de kilomètres. A la jonction des rivières, la gorge dont ils suivent le fond s’élargit mais ne semble pas laisser place à la plaine.        <br />
       L’homme-sans-nom gravit un escarpement. Ce qu’il voit le déçoit : le moutonnement de maquis collinaires se prolonge à l’infini, s’estompe dans les brumes lointaines. Nulle trace de la plaine de Chamb. Se seraient-ils trompés d’orientation ? Pourtant, leurs deux boussoles coïncident. Les courbes bleues sur la carte correspondent aux circonvolutions compliquées de la Trijolène. Mais quelque chose ne colle pas. D’ailleurs, à vingt-cinq kilomètres au nord, une autre rivière, le gave d’Amble, ressemble  à la leur. Ne sont-ils pas en train de marcher sur sa grêve ?       <br />
       Lyseange désigne une vieille tour embuissonnée.       <br />
       —Le mieux est de nous installer sur cette ruine médiévale, avec un drapeau, ou quelque chose. les Surv’ars rappliqueront. Ils ont un regard de lynx.        <br />
       —Bonne idée. Qui a l’avantage de limiter l’épuisement.       <br />
              <br />
       Au risque de faire crouler sur eux d’énormes blocs déjointoyés, ils grimpent au sommet de la tour, dont il reste un mur semi-circulaire et une portion du chemin de ronde. Lyseange a taillé un noisetier au bout duquel elle a noué sa serviette, d’un orange vif. Elle ne l’agitera que lorsqu’elle aura cru voir une brigade aérienne de surv’ars.       <br />
              <br />
       L’attente dure, la journée passe. Lyseange titille de temps en temps l’homme-sans-nom, cherchant un peu au hasard une faille par où le souvenir reviendrait (“où est Aragnol ?” lui demande-t-elle à brûle-pourpoint, ou encore : “vôtre hôtel à Burdigal ne pouvait être que le ...”. etc.) Mais rien ne vient, ni dans le ciel qui rosit, ni dans la mémoire. Et l’homme, allongé sur la pierre se fatigue vite.       <br />
       Soudain la jeune fille interrompt son bavardage. Elle montre des taches noires, telles de minuscules mouches progressant sur l’horizon, plein est.       <br />
       —Ce sont des dirigeons, j’en suis sûre.       <br />
       Elle se redresse de toute sa hauteur et agite la longue perche.        <br />
       —Relayez-moi, dit-elle au bout d’un quart d’heure.       <br />
       Les mouches noires continuent leur parcours, maintenant vers le fond plus jaune  du Sud, mais ne semblent pas devoir se dérouter .       <br />
       —Donnez-moi le flacon de rhum que j’ai vu dans votre sac, dit l’homme.       <br />
       Elle le lui tend et il en répand le contenu dans la serviette éponge roulée en boule. Puis il y met le feu.       <br />
       Au début, la flamme bleue qui émane du paquet de tissu est presque invisible. Puis de la fumée noirâtre s’en échappe. Enfin, la serviette rougeoie dans le vent avant de se défaire en lambeaux incandescents.       <br />
       Il se décourage.       <br />
       —Fuck ! ça ne marche pas !       <br />
       —Si, s’écrie la jeune femme. çà a marché !       <br />
       Les mouches se sont arrêtées. Trois d’entre elles semblent diminuer de taille puis grossissent brusquement, et de plus en plus vite, précédées de curieux petit nuages blancs et rouges.       <br />
       —Ce sont les parascendants frontaux... Avec le vent du nord qui a commencé ce matin, ils seront là dans une petite demi-heure.        <br />
       —Lyseange ?       <br />
       —Oui.. Phil.       <br />
       —Pensons à vous, maintenant, dit l'homme. Qu’avez-vous décidé de faire si votre camarade est prisonnier de ces Surv’ars ?       <br />
       —En fait, Je... je ne sais pas, avoue-t-elle.       <br />
       —Voulez-vous me faire confiance sur ce point ?       <br />
       —Si vous croyez que...       <br />
       —Alors tenons-nous en d’abord à l’histoire que nous avons construite... Je trouverai bien une idée.       <br />
               <br />
       6 . Le Chan de Chamb       <br />
              <br />
              <br />
       Constamment changeant, le spectacle de l’approche des Surv’ars les fascine. Tantôt les sacs de voile ultralégère plongent symétriquement aux côtés des  ballons fuselés, tels des rames s’enfonçant sous la coque suspendue de navires célestes.  Puis, quand les cerf-volants géants remontent de part et d’autre des baudruches, les appareils deviennent de grands coléoptères aux ailes battantes, des poissons ou des dragons aux ouïes démesurément déployées. Au contraire quand les pilotes profitent d’ascendances pour bondir dans l’espace, tirés par leur voilure, on dirait qu’ils cabrent des chevaux, libérant au dessus d’eux une crinière multicolore, tandis que les infrastructures de bois repliées sous les ventres pelucheux, figurent assez bien des pattes caracoleuses.       <br />
              <br />
       Vus de plus près, les trois “cavaliers” en imposent : crânes rasés, pratiquement nus sauf des pagnes de cuir, l’arc en bandoulière, dagues à la ceinture. Les Surv’ars commandent leur appareil de leur seule main gauche, les doigts jouant négligemment d’une sorte de harpe où sont pris les éventails des vingt-quatre cordes de contrôle des  parascendants. La main droite est libre, mais proche d’un javelot posé sur des tréteaux de bambou tressé, fixés le long du corps de toile enduit de latex.        <br />
        Visage impassible, ils descendent vers la ruine, se déployant en triangle autour du couple, maîtrisant exactement les flux chauds et froids qui montent  en torsades de la paroi et des reliefs environnants, tels les invisibles vapeurs d’un chaudron.        <br />
       Le plus âgé, massif, leur fait face, les yeux sombres enfoncés profondément sous un front proéminent, barré de trois replis de chair scarifiée. Son visage, comme celui tous les policiers du monde, est empreint de méfiance contenue, attentive.       <br />
       —Bonsoir... Vous vous êtes perdus ?       <br />
       —Oui. Nous cherchons le haut lieu de Chamb... depuis trois jours, et nous n’avons plus guère de ressources, dit l’homme-sans-nom.       <br />
       —Et mon ami s’est blessé à la tempe... Il lui faudrait des soins.       <br />
              <br />
       Le dirigeon glisse latéralement, exactement comme sur des roues, mais au dessus de l’abîme, et s’immobilise à faible distance. Le chef Surv’ar se penche pour examiner l’homme.       <br />
       —Comment vous êtes-vous blessé ? Une chute ?       <br />
       —En pêchant. J’ai été emporté dans un rapide.       <br />
       —Vous avez eu de la chance. Les gorges  du Tourmalou peuvent être très mauvaises, surtout après les pluies.       <br />
       _Le Tourmalou ? Nous avons donc marché à l’ouest bien plus que prévu, constate Lyseange.       <br />
       —Vous n’avez rencontré personne ? demande le jeune Ar basané qui semble aussi  l’aise au dessus du gouffre qu’Ando sur une piste de rouleurs.       <br />
       —Pielt’ar ! Laisse tomber, gronde le chef. Nous verrons cela à Chamb. Nous les emmenons. Je prends l’homme. Jon, occupe-toi de la jeune femme.        <br />
              <br />
       Les pilotes manoeuvrent pour poser les cadres de bois des dirigeons sur la plateforme, et permettre aux passagers, supposés néophytes, d’enjamber le cylindre de peau et de s’installer derrière eux, mains serrées sur le pommeaux des selles.        <br />
       —Sanglez-vous et accrochez-vous bien. On y va.       <br />
              <br />
       Un imperceptible mouvement des doigts dans le jeu des suspentes et les ailes s’élancent au dessus des ballons, tirant bientôt ceux-ci comme des ascenseurs.         <br />
       Lyseange, mal à l’aise, entoure la taille du jeune Ar de ses bras. L’homme-sans-nom paraît plus habitué.        <br />
       Le chef surv’ar force sa voie dans le roulis et la turbulence contrariée. Il cherche un moment la “pompe” invisible qui va lui servir de route, et la trouve, une centaine de mètres plus haut, sur le venturi qui s’appuie sur la gorge, face au château cathare. La garrigue se met soudain à défiler sous eux à grande vitesse, tantôt très basse, tantôt montant vers eux, froide ou chaude, claire ou sombre, selon l’adret ou l’ubac, mais peu à peu plus régulière, distante, bleutée, ponctuée en même temps des premières étoiles du ciel encore clair, et des lumières  précoces de villages lointains.       <br />
       Sans doute plus léger que les dirigeons chargés de deux personnes, l’appareil de Pielt’ar  a été encore plus vite.        <br />
       L’homme le voit diminuer de taille devant eux, puis tomber comme un faucon sur sa proie et disparaître derrière une ligne de kermès bas et torturés. Il se retourne :  Lyseange est restée bien en arrière, cachée par l’extrados rouge sang des voiles de la monture de Jon.        <br />
       Il se réjouit d’avoir longuement répété avec la jeune fille le scénario commun qu’ils doivent servir aux Ars : il est évident qu’ils vont les interroger séparément, sans en avoir l’air.       <br />
       Son pilote attache les élévateurs en position stable, ouvre les freins du module de ballons pour augmenter la tension avec le voiles de sustentation, modifie les “oreilles” et les ailettes pour limiter la dérive. Enfin, il se retourne, tendant la main :       <br />
       — Brar Suthdardar, crie-t-il contre le vent. Je suis Maître Surv’ar du haut lieu de Chamb.       <br />
       —Euh... Philipp Gillon. Chan en NordAmerica.       <br />
       —Ah oui, l’accent !  La jeune femme est-elle votre épouse ?       <br />
       —Non, une amie française, de Burdigal. Une de mes anciennes étudiantes... Je suis en visite chez elle.       <br />
       —Regardez, dit Brar, en pointant une échancrure rocheuse traversant  le paysage comme une blessure, voila La Trijolène.  En virant à l’ouest, on va tomber sur Chamb. En restant sur le cours du Tourmalou, vous n’aviez aucune chance d’y parvenir.       <br />
       —Mais on ne voit toujours rien... jusqu’à l’horizon.       <br />
       L’Ar est secoué d’un gros rire.       <br />
       —C’est là une ruse de la nature, et nous ne tentons pas trop de la déjouer au profit des Voyageurs Initiatiques. En réalité, Chamb n’est pas un haut lieu, mais un infra-lieu.       <br />
       —Que voulez-vous dire ?       <br />
       —Vous allez comprendre.       <br />
              <br />
       Il saisit les commandes à pleins pouces et les ailes plongent dans le bleu sombre, les entraînant vers une froidure qui précipite aussi vite que l’appareil. Plus le sol se rapproche, fendu soudain par une combe noire, et plus le dirigeon, happé par sa voile en abattée, tombe, vibrant et sifflant.  Le coeur un peu retourné, l’homme-sans-nom maîtrise un frisson.       <br />
       L’écrasement  semble assuré  sur ce rocher rouille en surplomb. Mais non  : la queue de l’appareil emporte seulement en souvenir une branche de genêt d’espagne arrachée à la crête, et  le rocher s’enfuit déjà derrière eux, trente mètres plus haut. Tout bascule dans le vide d’un énorme canyon, creusé dans le ventre de la terre. La chute ralentit à peine mais s’incurve. Elle roule sur des bulles d’air chaud qui cherchent à sortir du trou et servent d’amortisseurs. Le velours du plané s’adoucit encore, et se change en course horizontale au ras de beaux frênes démesurés, tantôt dans la lumière chaude d’une percée solaire, tantôt dans l’ombre déjà nocturne de rideaux rocheux, droit vers les tours d’un splendide château Renaissance construit dans le creux entre deux falaises, à l’endroit le plus inattendu qui soit.       <br />
              <br />
       Le pilote se paie le luxe de mouiller ses mocassins à la surface de la petite rivière bondissante qui méandre à quelques mètres des murailles du castel, cabre et arrête son engin exactement devant la haute grange qui sert d’atelier et de garage, appuyée au rempart occidental .        <br />
       Brar Suthdardar regarde son passager en souriant de ses longues dents déchaussées.       <br />
       —Cela vous a-t-il plu, M. Gillon ?        <br />
       C’est la première fois qu’il arbore des sentiments vraiment humains, presque aussitôt gommés.       <br />
       —Great ride, indeed ! dit l’homme-sans-nom d’une voix qu’il voudrait plus ferme.        <br />
       Mais Brar se méprend sur la cause de son émotion : ce n’est pas la peur. Plutôt le contraire. Une intense sensation de familiarité, comme s’il avait lui-même commandé la manoeuvre de tous ses muscles, de tous ses tendons, de toute sa sensibilité à l’assemblage composite des vents et des températures.       <br />
              <br />
       De jeunes écuyers ou apprentis se sont précipités pour immobiliser le dirigeon, aider les passagers à descendre, ramasser et replier les ailes, retirer les gibecières pleines. Ils se préparent à nettoyer l’engin de fond en comble pour le lendemain.       <br />
       L’homme-sans-nom en rajoute sur la naïveté, sans savoir vraiment pourquoi il joue l’ignard. Peut-être pour en apprendre davantage sur les Ars de ce lieu ? Peut-être pour s’éloigner le plus possible du personnage qui, possesseur légitime de son corps, l’a précédé dans la région, en butte à un ennemi féroce ?       <br />
       —Je ne croyais pas que le dirigeon pouvait “parachuter” comme çà. Vous libérez du gaz pendant la descente ?       <br />
       —Pas du tout. Les voiles utilisées en négatif suffisent largement à attirer l’animal au sol. De toutes façons son altitude de neutralité est seulement de quelques dizaines de mètres, en pression barométrique normale.        <br />
       L’homme secoue la tête :       <br />
       — Ce qui m’étonne toujours, c’est la force de ces voilures...       <br />
       —Qui ne sont pas faites de tissus artificiels et pèsent pourtant moins de six kilos, grâce à Tiboria Bollingeri  :  la petite araignée amazonienne découverte il y a deux cent ans, lors de l’exploration en ballon de la canopée, la chevelure forestière. Sa productivité est insensée et la solidité de son fil est insurpassée par les synthétiques.       <br />
       —Vous les tissez vous-mêmes ?       <br />
       L’Ar paraît trouver la plaisanterie saumâtre.       <br />
       —C’est le travail des jeunes, aidés par les femmes.  C’est une chose qui nous est beaucoup reprochée ces temps-ci, mais c’est injuste : les Mâtres vous expliqueront qu’elles y trouvent un plaisir sans mélange et que cette activité leur sert de prétexte aux palabres au cours desquels elles décident du destin des tribus, pendant que les hommes courent ici  ou là sans prendre le temps de réflechir et de respirer.        <br />
       Quant aux Jeunes, ils vous diront qu’ils ne confieront jamais à autrui la fixation des suspentes fines de leur dirigeon personnel. Ils y mettent un point d’honneur. Après avoir volé de années, on se lasse. On s’en remet donc à eux. Non sans risque, en cas de rivalité jalouse...       <br />
              <br />
       Tout en parlant, le maître de surveillance de l’Arpark précède l’homme-sans-nom sur le chemin qui sépare le douves des jardins extérieurs, jusqu’à la grande porte de la tour orientale.        <br />
       Celle-ci connaît une grande agitation. Les gens s’agglutinent devant la guérite de bois au milieu de la voûte. Ce ne sont que vociférations, plaintes, cris, anathèmes provenant d’une foule multicolore.       <br />
       —Que se passe-t-il ?       <br />
       —Oh, soupire Brar, nous avons eu un incident. Des vandales se sont introduits sur le domaine en véhicules motorisés. Ils se sont enfuis et nous interrogeons les passants pour obtenir des indices. Peut-être ont ils vu quelque chose ? La plupart sont très mécontents. Regardez ces pêcheurs. Ils viennent par ici depuis des années et ont l’impression d’être chez eux. Les arrêter à la porte, c’est pour eux une injure.  Mais que voulez-vous ? Nous devons faire notre travail.       <br />
              <br />
       Sous la vaste voûte de pierre, le maître surv’ar donne quelques consignes à ses subordonnés harrassés. Puis il pénétre dans une petite porte gothique percée dans la paroi.       <br />
       —Montons dans mon bureau, j’ai fait appeler un médecin qui vous examinera.       <br />
       —Un médic’ar, je suppose ?       <br />
       —Bien sûr. Vous êtes hostile à la médecine naturelle ?       <br />
       —Non, pas du tout...       <br />
       En réalité, l’homme suppute les chances du praticien de reconnaître l’origine de la blessure, selon ce qu’il doit savoir des accidents de chasse. Mais il ne peut pas avouer au Surv’ar que c’est un excès de compétence qu’il craint de la part du Médic’ar. Il soupire : mieux vaut encore passer pour un Vic ignard et méfiant, en espérant que le “teaser” n’ait pas une signature trop exclusive.       <br />
              <br />
       L’escalier en colimaçon le fatigue. On parvient enfin aux quartiers du maître surv’ar : une salle circulaire aux dimensions de la tour, et dont le centre est occupé par une cheminée, logée dans les arêtes des colonnes se prolongeant en arcs et en voussures. Une douzaine de petites fenêtres sont percées dans la paroi , chacune devancée d’un banc de pierre. L’homme s’y asseoit, regardant la lumière dorée jouer sur les falaises qui font face au château.       <br />
       —Mon amie va nous rejoindre ?       <br />
       —Soyez sans inquiétude. je l’ai confiée à un bon pilote, très prudent. Jon ne recherche pas les ascendances les plus rapides, et c’est plus confortable pour votre... amie.  Ils seront là dans quelques minutes. C’est un peu indiscret, mais... la connaissez-vous depuis longtemps ?       <br />
       —Oui, plusieurs années. Elle s’intéresse aux mêmes choses que moi, bien que d’un autre pont de vue. Nous partageons beaucoup...       <br />
       L’homme-sans-nom sourit très innocemment, mais ne précise pas. Brar est gêné et ne sait comment insister. Il fait brusquement diversion.       <br />
       —A propos, vous n’avez pas croisé de vagabonds citadins montant des  électros ?       <br />
       —Non. Un fait aussi scandaleux ne m’aurait pas échappé, répond calmement l’homme, le regard clair et sans ciller. Vous souffrez de ce genre de délinquance dans un lieu aussi merveilleux ?  Je vous plains. En Nortamérique, les bandes de jeunes émêchés sont un  vrai fléau.       <br />
       —Mm. Cela arrive, grommelle Brar.  Des comportements de ce genre sont toutefois assez rares. Aussi rares que la visite d’un professeur  Américain...       <br />
       —Je puis vous certifier que les deux événements ne sont pourtant pas liés, assure l’homme en souriant.        <br />
       —je le suppose. Cependant nous cherchons un témoin possible. Une femme. De l’âge et de la corpulence de Mme votre amie.        <br />
       —Vous  pensez qu’elle faisait partie de la bande ?       <br />
       —Votre amie ? brusque le Surv’ar.       <br />
       —Non, répartit son interlocuteur en riant de la bonne plaisanterie, la femme dont vous parlez...       <br />
       —C’est possible. Il se peut aussi qu’elle ait été enlevée par les vandales en question. C’est ce qu’affirme l’un des jeunes délinquants que nous avons arrêtés sur les lieux. Mais c’est sans doute une tactique de défense qu’il utilise pour se dédouaner lui-même.  Ah, voila  Madame. Je suppose, Jon, qu’elle n’a rien noté  ?       <br />
       —De vagues bruits de propulseurs, alors qu’ils entraient dans l’Ar, il y a deux jours.       <br />
       —Ah oui, s’empresse l’homme-sans-nom. J’avais oublié. Nous avons cru que le vent nous apportait le son de lointaines machines agricoles... N’est-ce pas, Lyseange ?       <br />
       —Quelque chose comme cela...       <br />
              <br />
       Lyseange, à l’évidence, à décliné -avec autant de mauvaise volonté que  “Philip”- une version analogue de leur aventure. Les Surv’ars, s’étant concertés sans discrétion, décident de surseoir momentanément leurs interrogatoires. Mais l’homme-sans-nom sent bien qu’ils sont sous étroite observation, et il saisira la première occasion pour dire à la jeune femme de se préparer à une éventuelle confrontation-surprise avec Kando Thiony, qui doit se morfondre dans une geole du château.       <br />
              <br />
       —Nous ne vous retiendrons pas davantage, conclut Brar, douceureusement. Je vais vous présenter à l’hôte officiel de ces lieux : Tiz de Ramignace, notre Chanar. Je pense qu’il vous fera réserver des appartements digne de votre rang...       <br />
       Je vous demande une minute. Un dossier à boucler et je suis à vous.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       —Zzdac.... zzzdac.... rar ?       <br />
              <br />
       —Oui, je vous entends, Maître, le décompresseur fonctionne. Mais nous sommes en non-crypté, maintenant, il...       <br />
       —Pas d’importance, Brar.  Nous contrôlons. Alors ?       <br />
       —Le colis a bien été livré.  Le type m’a raconté une histoire invraisemblable, peut-être pour cacher son amnésie, ou au contraire... pour empêcher de saisir qu’il n’est pas amnésique. Le cas est douteux, et chose ennuyeuse, il a réussi à embarquer une jeune Vic  dans l’affaire. Elle confirme tout ce qu’il dit.        <br />
       —Peut-être disent-ils  simplement la vérité ?       <br />
       —Ce qui impliquerait que ce... ne soit pas votre bonhomme ? Pourtant je peux vous garantir qu’il correspond trait pour trait à l’holo que vous m’avez adressé. De plus, il a une blessure  curieuse à la tête. Le toubib a diagnostiqué un gros hématome produit par une roche, mais les six petits trous bien en cercle autour de la lésion, çà me fait fichtrement penser à un teaser de calibre 12.  Votre homme ne l’a pas loupé. La seule question qui me travaille, c’est de savoir s’il se souvient de ce qu’il est venu faire.       <br />
       —De quoi parle-t-il ?       <br />
       —De tout, de rien...       <br />
       —Je veux dire : est-ce qu’il fait référence à des savoirs sur le monde..., institutions, dates, etc...       <br />
       —Il s’intéresse à la technique... Il semble fasciné par  nos dirigeons, surtout après la petite ballade pour venir ici.        <br />
       —Fasciné ?        <br />
       —Il a posé plein de questions bébètes... Trop.       <br />
       —Ah...        <br />
       —çà vous chiffonne...?       <br />
       —çà me rend perplexe. Il faut tout de même que vous sachiez que notre homme a été un des meilleurs pilotes de dirigeon de toute l’Amérique.       <br />
       —Il serait donc vraiment dans le coaltar ?       <br />
        -Ecoutez, Brar, on ne va pas prendre de risques. Vous savez que vous êtes mouillé jusqu’au scalp. Alors dites-vous une chose : si ce type est capable de parler normalement de choses et d’autres, de citer des noms de villes ou d’institutions, c’est que le traitement n’a pas atteint son but.        <br />
       —Ce qui veut dire ?       <br />
       —Ce qui signifie qu’il se souviendra tôt ou tard de tout. Vous entendez ? de tout. Cela lui prendra peut-être un mois, mais çà finira par lui revenir, de plus en plus vite...       <br />
       —Mm, alors votre agent...       <br />
       —Mon gars ne peut pas prendre le risque d’être reconnu, et dans votre Ar, il est totalement dépendant. Je le rapatrie. C’est vous qui allez faire le travail...       <br />
       —Mais c’est impossible ! je suis en pleine session d’initiation! Le haut lieu est plein à craquer... je ne peux pas m’absenter ne serait-ce qu’une heure.       <br />
       —Alors faites-çà sur place ! Votre médic’ar a l’air d’un idiot. Profitez-en.       <br />
       —Vous êtes vraiment cinglé. (Tzziccck..)       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Dans le haut lieu, enclave souveraine du Chanat universel,  le royaume des Survar’s est seulement constitué des deux tours encadrant la porte, et des étables en bois appuyée sur la muraille ainsi que les jardins et potagers adjacents.        <br />
       Tout le reste de l’imposante bâtisse relève du domaine du Chan. A l’intérieur de la cour haxagonale parcourue d’une avenue pavée sont distribués successivement plusieurs grands équipements : le préau où les visiteurs attachent leurs bêtes et défont leurs paquetages; la vaste cantine bruyante dont les arches de bois sont fermés par des murs de calcaire et de brique, où s’ouvrent des fenêtres aux petits carreaux scellés de plomb. L’hostellerie, ensuite, composée d’une dizaine d’étroites maisons à deux  étages adossées à la muraille. Enfin le bâtiment des Cours et Lectures, divisé en deux grands amphithéâtres et en plusieurs petites salles.        <br />
       Le cylindre massif de la tour du fond correspond à la bibliothèque réservée, ainsi qu’à la résidence du Chanar, aux salons du Chan, et aux locaux administratifs.       <br />
       —C’est sans doute ici que vous serez logés, dit Brar. Si, comme je le pense, il n’y a pas d’hôtes de marque en ce moment.       <br />
       Un autre bâtiment plus bas et plus long s’appuie sur l’extérieur du dernier mur, presque jusqu’au méandre suivant de la rivière : la ferme chanale, qui assure l’autonomie alimentaire des résidents, étudiants aussi bien que Chans, et qui fonctionne sous la houlette d’un comité bipartite. Dans l’enclos qui la prolonge, une armée d’oies, de canards et de poules  y rivalisent de cris et de discours avec la gent humaine, gesticulant, disputant, négociant, et se poursuivant sur l’herbe de la grande cour centrale. Jamais Lyseange n’aurait cru qu’un haut-lieu isolé puisse recéler une agitation aussi intense.       <br />
       —C’est la session d’automne, explique Brar, nos jeunes gens sont très excités. Pour les meilleurs, qui ont passé les épreuves iniatiques au printemps,  c’est le départ prochain vers des Vics inconnus.        <br />
       —Je comprends leur angoisse, dit Lyseange, c’est la même atmosphère chez nous...        <br />
       —Vous seriez  étonnée, renchérit Brar,  de constater combien nos jeunes héros, si fiers à la chasse ou au combat, sont  terrifiés  à l’idée qu’ils vont affronter la ville ...  Pour eux, c’est pire que l’ours ou le taureau furieux.       <br />
       —En un  sens, ils ont raison. La grande collurbe est parfois plus sauvage. Mais rassurez-vous, nos gamins des rues ont sans doute plus peur que le vôtres à l’idée de coucher dans la forêt.       <br />
       Brar rit de bon cœur.       <br />
       — Pourtant, qu’y a t-il de moins risqué  ! Ne savent-ils pas que les bêtes sauvages n’approchent jamais l’homme ?        <br />
       —Ils le savent... dans les livres. C’est autre chose que d’entendre la faune frémir et hurler dans l’obscurité, de sentir son coeur autour de soi.       <br />
       —C’est quand il n’y a pas de bruit qu’il faut s’inquiéter, vous savez.       <br />
       —A propos, intervient “Phil”. Avez-vous beaucoup de jeunes qui partent pour le Voyage ?       <br />
       —Quelques-uns. Mais ils se rendent d’abord à Massile. La Frange est trop  impraticable par ici.       <br />
       —La route frontalière est interrompue ?       <br />
       —Non, pas officiellement; Mais elle est peu sûre, souvent noyée ou envahie par les herbes.        <br />
              <br />
       Brar frappe à la grande porte gothique peinte de rouge sombre, et un  Chan mineur vient ouvrir, rondouillet dans sa tunique safran .       <br />
       —Maître  Tiz vous attend, Madame, Monsieur... Suivez-moi.       <br />
              <br />
              <br />
       Le rez de chaussée de la tour est évidée, formant une vaste salle pavée aux murs peints de fausses tentures aux plis compliqués. Un flambeau sur deux serait un trompe-l’oeil assez réussi, sans l’immobilité du flamboiement électrique de la torche. Un large escalier longe la paroi et s’élève majestueusement jusqu’à une petite porte également gothique. On y pénétre dans le royaume des savoirs : une magnifique bibliothèque haute de trois étages de rayonnages d’ébène, encadrés de panneaux sculptés soutenus de groupes de pilastres faits du même matériau.        <br />
       _Oh, s’écrie Lyseange, est-ce d’époque ?       <br />
       Le petit Chan grassouillet pousse un rire flûté :       <br />
       —Oui, mais laquelle ?  C’est là tout le problème. En réalité, ce décor n’a cessé d’être restauré depuis quatre-cent ans.  Amélioré, modernisé. Par exemple, vous voyez ce coffre baroque  en merisier  avec de moulures en pointes de diamant?       <br />
       —Cette chose qui traverse toute la hauteur ?       <br />
       —Oui. C’est l’ascenseur  à supra-conducteurs. Je doute qu’il date de XVIIe e siècle. Quant à ce tableau de la “bataille de Marignan”, par Giacoppo...       <br />
       —Il est faux ?       <br />
       —Non, mais quand il bascule dans sa rainure, il laisse place à l’interface d’HyperPétaFlop, notre ordinateur planétaire...       <br />
       —qui ne date pas de 1515.       <br />
       —HPF accuse tout de même ses cent deux ans de bons et loyaux services. Nous n’éprouvons aucun besoin de le remplacer, même si sa langue de communication est truffée d’archaïsmes du XXIe siècle ! En fait nous ne parvenons toujours pas à exploiter toutes ses capacités “synaptiques”.        <br />
       —Amusant... dit Philip qui semble étonné.       <br />
       —Vous n’avez pas cela dans les Chans de Nortamérique ? susurrre Brar dans son dos.       <br />
       Phil réprime un sursaut.       <br />
       —Euh..  ? Certes, mais nous avons rarement gardé des machines aussi anciennes, je dois l’avouer. Nous savons mal résister aux nouvelles générations, même quand, je vous l’accorde, certains systèmes n’ont jamais été surpassés en termes de performances  utiles.        <br />
              <br />
       L’ascenseur, ultramoderne à l’intérieur, les entraîne à grande vitesse, et parvient presque aussitôt à l’étage résidentiel.       <br />
       Un grand homme chauve et très maigre les attend, mains croisées dans son giron, devant un buffet  somptueusement dressé.       <br />
       —Notre maître Tiz, dit le chan en tunique safran.       <br />
       —Madame, Monsieur, quel plaisir ! quelle joie de vous recevoir en ce modeste chan...  je brûle de faire plus ample connaissance...       <br />
       —Dites-donc, chuchote Lyseange en apparté, tout çà pour nous ? J’ai l’impression qu”il y a maldonne. Il nous prend pour  d’autres...       <br />
       —Mm..        <br />
       L’homme-sans-nom sourit aimablement, se laissant emporter sans  résistance vers le monceau de victuailles. Il serait toujours temps de démentir en cas de méprise.       <br />
       —On me dit, fait Tiz en les prenant sous ses ailes protectrices, que vous venez de Cornelia ?       <br />
       Les nouvelles (même fausses) allaient très vite dans ce petit monde, peut-être truffé de micros gothiques mais efficaces...       <br />
       “Phil” ne dément pas, mais cherche une explication au fait que “Gillon” ne figure pas dans la liste du Chan de Cornelia que Tiz vient évidemment de consulter.       <br />
       Une remarque  incidente de celui-ci le fait bifurquer vers un autre comportement.       <br />
       — Le voyage incognito n’est-il pas parfois un peu frustrant ? dit Tiz  en lui tendant un verre de muscat “de nos vignes”.       <br />
       L’homme-sans-nom approuve.       <br />
       — Mais nous ne sommes pas en voyage de contrôle, n’est-ce pas Lyseange.  Enfin, pas encore.       <br />
       La jeune femme sourit béatement à ce qu’elle ne comprend pas et laisse son compagnon prendre les choses en main.       <br />
       —En réalité, continue celui-ci, nous faisons ici un simple séjour de villégiature. Une escapade, en quelque sorte.  J’espère que vous n’avez pas mis votre maison en frais pour nous..       <br />
       Le soupir de soulagement s’entend nettement dans la réponse du Chan.       <br />
       —Nous avons toujours quelque chose d’agréable pour nos hôtes de passage.  Même si... l’inspection n’est pas à redouter, ajoute-t-il en riant un peu nerveusement.        <br />
       L’homme sans nom pousse son avantage :        <br />
       —Connaissez vous mon collègue  Trep Slowicz ? Il m’a parlé de vous... en toute amitié.       <br />
       Le bluff n’est pas exagéré, car Ramignace est un sociologue assez connu, et il a fort bien pu rencontrer Slowicz lors d’un congrès ou d’une conférence mondiale dans leur domaine commun.       <br />
       —Oh mais bien sûr. Ce vieux Trep a-t-il réussi à surmonter son handicap ?       <br />
       “Phil” réfléchit rapidement .       <br />
        —Oui, la sclérose a été enrayée l’an dernier, par autogreffe cérébrale. Il est fringant comme jamais.       <br />
              <br />
       Dès ce moment, Tiz le considére différemment et l’attire un peu à l’écart, hors de distance  d’écoute de Brar, d’ailleurs habilement retenu par Lyseange.       <br />
       —Je peux bien vous le dire. J’ai vraiment cru que vous étiez les inspecteurs que nous attendons depuis deux semaines...        <br />
       —Et je ne peux pas vous donner leurs noms, car je l’ignore. Nous sommes nommés au dernier moment par le chanarat, vous savez...       <br />
       —Vous êtes donc tout de même en mission, cher collègue ?       <br />
       —Oui, et c’est la raison pour laquelle, je ne peux pas non plus vous livrer mon vrai nom ni celui de mon assistante.        <br />
       —Je ne vous aurai pas fait l’affront de vous les demander, se récrie le personnage osseux.       <br />
       —En revanche, j’aurais une faveur à vous demander...       <br />
       —Faites, dit le chanar, intrigué.       <br />
       —Je crois savoir que votre Surv’ar détient un jeune homme accusé d’activités délinquantes.       <br />
       —Oui. Il a été surpris dans l’utilisation de machines prohibées. Cet étourdi risque quelques années de prison.       <br />
       —Je sais. Mais j’ai des raisons de penser qu’il s’agit d’une erreur. Je souhaiterais vous demander d’intervenir pour empêcher une injustice.       <br />
       Son interlocuteur fronce le sourcil .       <br />
       —Je... Vous savez que tout ceci est du ressort exclusif des Ars. Je ne peux pas me mêler de...       <br />
       —Sauf si la personne accusée est en activité chanale, ce qui est le cas de cet étudiant au chan de Burdigal. Et si par ailleurs, vous avez l’absolue conviction que le détenu a été arrêté sans aucune preuve.       <br />
              <br />
       L’homme, gêné, éloigne “Phil” encore davantage des autres convives devisant à voix forte, et croise ses bras maigres, penchant sa tête vers son hôte, comme un prêtre confessant un pêcheur.       <br />
       —Mais, Monsieur euh  Gillon,  comment cela serait-il ? Et, pour commencer, le connaissez-vous ?  Brar m’a dit que...       <br />
       —J’ai menti !       <br />
       —Quoi ?       <br />
       Le Chan roule des yeux affolés de tous côtés et un moment, l’homme-sans-nom croit qu’il a commis une erreur.       <br />
       —Pouvez-vous me recevoir un moment dans un endroit vraiment retiré. Je vous expliquerai tout.       <br />
       —Bien, suivez-moi.       <br />
              <br />
       La petite pièce nue et carrelée de rouge sent encore davantage le confessionnal ou même l’antichambre d’un monde cellulaire.  “Phil” joue son va-tout.       <br />
              <br />
       —Ce jeune homme est un étudiant burdigalais très respectable, élève d’un de mes amis, le professeur Letellier. Nous nous sommes vus au Chan de cette belle ville lors du contrôle que j’ai réalisé. Il m’a été présenté par Lyseange qui le connaissait, et j’ai sympathisé avec lui. Il n’a rien d’un délinquant...       <br />
       —Sur ce point, je ne peux mettre en doute la parole de quatre de nos Surv’ars : ils l’ont tous vu chevaucher un électro, d’ailleurs avec une suspecte qui a disparu.       <br />
       —C’était Lyseange.       <br />
       —L’intuition de Brar était donc la bonne...       <br />
              <br />
       L’homme-sans-nom se lance. Il doit être précis et crédible sur les temps et les lieux et fait appel à toutes les ressources de sa mémoire de cartes pour bâtir une fiction d’autant plus proche de la vérité plausible qu’elle sera entièrement réinventée.       <br />
       —Sur ce point, oui. Et c’est pour la protéger que j’ai prétendu que Lyseange était avec moi tout le temps. En réalité, J’avais rendez-vous avec elle et son ami,  pour une randonnée de fin de séjour au départ du sentier de Pommartin. Ne les voyant pas arriver après une heure de retard, j’ai décidé de partir seul vers Chamb. Puis  j’ai eu quelques remords et j’ai grimpé sur une colline dénudée pour voir s’ils n’arrivaient pas.       <br />
       Je les ai aperçus enfin et je m’étais décidé à les attendre sur le chemin quand j’ai entendu les électros. Quatre. De grosses machines noires . Les types en sont descendus et ont entouré mes amis, avec l’intention visible de leur faire subir un mauvais parti.  Alors, sur un  coup de tête, Kando Thiony a fait tomber l’un de ses agresseurs. Il a grimpé sur son engin, et, attrapant Lyseange, pour l’aider à monter à califourchon,  il a démarré en trombe dans la seule direction où la voie était libre  : la vallée du... enfin de la petite rivière dont nous remontions le cours.  Vous savez la suite...       <br />
       —Je dois dire que votre version  correspond mot pour mot à la déclaration du jeune détenu. Sauf quant à... votre existence !        <br />
       —Cela ne m’étonne pas. Il ne souhaitait pas “mouiller” l’inspection Chan, alors que, par ailleurs, il ignorait que j’avais assisté à tout.       <br />
       —Mais pourquoi avez-vous menti à Brar ?        <br />
       —Je les voyais furieux. Mon histoire était trop compliquée. Ils nous auraient certainement coffrés... Ne croyez-vous pas ?       <br />
       Le grand homme maigre se gratte le crâne.       <br />
       —Vous avez sans doute raison. Ce genre de crime exaspère les Ars...  Sans compter ajoute-t-il en baissant la voix, que je soupçonne certains officiers de chercher à monnayer la libération de détenus de marque. Du trafic d’otages en quelque sorte ! Mais, maintenant que vous m’avez passé le bébé, je ne sais pas du tout comment je vais défendre la chose...       <br />
       —Eh bien, c’est simple :  vous mentirez aussi...       <br />
       —Comment çà ? se récrie Tiz, choqué.       <br />
       —Vous direz que vous avez reçu un courriel de Burdigal  à propos d’Ando et que vous avez décidé un supplément d’enquête.       <br />
       —Quelle enquête ?       <br />
       —Celle que vous allez conduire en vous rendant sur les lieux présumés de la poursuite. Si Kando a dit la vérité -ce que je vous confirme, mais qu’il ne sert à rien de dire à Brar-, vous trouverez encore des traces précises de l’agression par plusieurs électros, puis de la poursuite. Je ne sais pas, moi, des branches  cassées, carbonisées, les empreintes radioactives des machines et des gens à l’arrêt, etc...       <br />
       Ces indices devraient convaincre tout le monde que le jeune homme et la jeune fille incriminés n’étaient pas seuls. Cela vous suffira à obtenir la suspension de compétence des surv’ars.       <br />
       —Sûrement pas. Leur justice est souveraine.        <br />
       —Eh bien, vous pourrez prendre l’initiative d’une préemption, et d’une levée d’écrou, considérant le statut chanal de l’accusé, et le fait qu’il est emprisonné chez vous.       <br />
              <br />
       Le grand chan n’a guère l’air enthousiaste. Il n’aime visiblement pas se promener dans la forêt, ni affronter les Ars sur le terrain juridique. Et il y a  autre chose : “Phil” sent qu”il a peur du massif Surv’ar. En un sens, l’américain l’oblige à admettre sa propre lâcheté, ce qui peut l’humilier et conduire à une fin de non recevoir.        <br />
       Habilement, il ne cherche pas à le convaincre plus avant. Mais il lui laisse entendre, prenant le ton légèrement las et dédaigneux si caractéristique des inspecteurs, qu’il apprécierait grandement une entrevue avec le détenu.       <br />
       —Nous devrions le revoir ensemble, suggére-t-il. Ainsi  pourrez-vous par vous même vous faire une meilleure idée de sa sincérité.       <br />
       —Mais Brar...       <br />
       —Peut-il vous interdire de voir un prisonnier d’obédience chan ?       <br />
       —Certes, non, mais...       <br />
       —Et peut-il, m’interdire à moi, inspecteur des hautes études du Chan en mission, de visiter un jeune étudiant chan en difficulté ?       <br />
              <br />
       Tiz de Ramignace le dévisage les yeux ronds, puis quelque chose se déclenche en lui.       <br />
       —Vous avez raison, décide-t-il en s’affermissant dans l’autorité,  Je ne suis pas du tout obligé de dire à Brar que mes doutes proviennent de votre témoignage. En sens inverse, il est de mon devoir de prévenir l’inspection de toute injustice exercée contre l’un de nos ressortissants dans le cadre du haut-lieu...       <br />
       —Bien sûr. D’autant que le local de détention est placé sous votre responsabilité.       <br />
       —Absolument.        <br />
       —Allons parler à Brar, maintenant.         <br />
              <br />
               <br />
       L’Histoire de Kando       <br />
              <br />
       La cellule n’a  pas de sol en dur, ni de plancher. Juste de la terre battue couverte  d’épaisseurs de sciure pourrie. Il a fallu une dizaine d’heures à Kando pour découvrir dans un coin, en se souillant jusqu'aux coudes, une espèce de vasque creusée pour l évacuation. Il a dû la dégager pour y faire ses besoins. Ses bras encroûtés de merde, il a dû attendre qu'elle sèche pour que l’Ar de garde, un jeune vicieux aux yeux fuyants, accepte de lui apporter un seau à demi-empli  d'eau propre.        <br />
       Le gardien est vicieux dans les détails~: comment se verser l’eau sur les bras sans souiller le reste qu’il doit boire~?        <br />
       Kando a fini par trouver la solution en déterrant du sol pourrissant une pierre qu'il redresse et met en applui contre la muraille gluante. Il y place le seau, en saisit le bord entre les dents, et, dans une position acrobatique, parvient à le pencher sans avoir à le toucher des deux mains.       <br />
              <br />
       Quand il est vaguement nettoyé, qu'il a bu et mangé l'infecte brouet de germe de blé, agrémenté  un ou deux grains de raisin sec. Quand il a dormi, assis sur la pierre, peut être une ou deux heures. Alors, l angoisse la plus terrible  l'assaille.       <br />
              <br />
       Que fait-il là, dans ce caveau moisi, alors que le monde est si vaste, si beau~?       <br />
              <br />
       Kando ne pense pas à l'injustice. Celle-ci est trop évidente. Mais  à l'absurdité.  En fait, il a idéalisé le monde Ar. Jamais il n'aurait pensé qu'ils s'abaisseraient à une enquête aussi sommaire. Ils les a sentis emplis de haine raciste et d'envie mauvaise, bien au delà de la colère contre le crime des crimes : la pénétration du domaine sacré par une machine-de-science.       <br />
              <br />
       Il  n’a pas espoir de sortir avant longtemps. Le Surv’ar qui a recueilli le contenu de ses poches avant de l'écrouer le lui a bien fait comprendre : l'instruction officielle va au moins durer deux mois.        <br />
              <br />
       Et il ne peut guère espérer joindre qui que ce soit avant quinze jours : le surv'ar lui a expliqué que les interrogatoires préliminaires excluaient de prévenir la famille, suspectée de connivence avec l'accusé. Il faudrait  abord établir d'où venait l'électro qu'il chevauchait pour rentrer en fraude dans l'Armen. Ce qui prendrait « un certain temps », les relations avec les Vicpols  n'étant pas nécessairement au beau fixe.       <br />
              <br />
       Kando est presque sûr que Lyseange doit pourrir comme lui dans une autre cave. Mais il  n'a pas daigné en parler aux Ars, puisque elle a peut-être réussi à leur fausser compagnie : il l'a vu bondir  vers les fourrés quand ils étaient occupés à le tenir pour lui lier les mains dans le dos, avant qu'ils ne lui rabattent un sac sur les yeux.        <br />
       Ces types ont un œil de faucon et des réflexes de lynx. Probable qu'ils ont rattrapé la pauvre fille en train de se débattre dans de féroces ronciers… Mais s'il n'existait qu'une ombre d'espoir, il faudrait s'y tenir.       <br />
              <br />
       Kando tente de décrypter les bruits en provenance du couloir, mais tout se confond : casseroles heurtées des cuisines à l'étage, voix démultipliées des soudards, rires des jeunes Chans à l exercice dans la cour, filtrant par un soupirail.  Ce qui ne veut pas dire que la surface soit proche~: le son peut être conduit à plusieurs dizaines de mètres par des tuyauteries…       <br />
              <br />
       Il sait qu'il a descendu des centaines de marches les yeux bandés, mais comme il en a monté aussi beaucoup, tourné sur lui-même, qu'il a été arrêté, poussé, tiré, parfois porté à dos d'homme, ils ont réussi à le perdre.  De plus, l'idiot n'avait pas vraiment cherché à se repérer, tant il était submergé de colère, hurlait, se débattait, cognait des épaules et de la tête, sans souci de se heurter à un  mur. Ils riaient, les fauves.       <br />
              <br />
       -En tout cas, on peut dire que le Voyage a commencé pour moi, se dit Kando en souriant intérieurement pour se consoler.       <br />
              <br />
       Normalement, le grand «~Translatio~» initiatique de fin d'études ne débute qu'à la rentrée chanale de septembre, après presqu'un an de préparation «libre».  En réalité, le Pérégrin  préfère souvent décider  par avance du Domaine où il va s'installer, afin de faire coïncider le but du Voyage de deux ans avec le lieu où il va établir son nid.       <br />
              <br />
       Même si cette installation est d'abord temporaire et réversible (pendant trois ans), elle doit être autorisée par une kyrielle de notables des quatre Ordres. Bien entendu, l'Ordre choisi par l'impétrant exige des informations précises sur son compte, de la part des gens de son Ordre  d'origine. Les Chans interviennent  ensuite pour placer leurs commentaires éclairés sur la personne. Ce que  Kando trouve exorbitant, car s'il y a bien un moment où l'on doit se sentir libéré des considérations académiques, c est lors du Voyage, qui est vraiment un nouveau départ dans la vie, une nouvelle chance de l'appréhender de façon toute différente…        <br />
              <br />
       Il est vrai, se raisonne-t-il, que les Chans ont surtout pour travail  d'estimer les besoins des Domaines recevant les candidats en termes de Service. Ces besoins ne peuvent certes pas être quantifiés précisément, mais tout de même,  çà coincerait si tout le monde allait au même endroit en même temps (comme cela arriva sur Pax Islands lors du lancement de la planète creuse Terre III, auquel tous les jeunes du monde entier voulaient participer).       <br />
              <br />
       Malgré çà, les Tétrapanides rappellent de temps en temps que le Voyage a pour but essentiel, non de préparer à un Service, mais de confronter le Jeune à la question de sa destinée personnelle, de la vie et de la mort, hors de toute &quot;utilité&quot;, et ceci au risque de sa perdition …       <br />
              <br />
       Quant à lui, constate amèremement Kando en cherchant soigneusement un pou entre ses mèches embrouillées, la perdition est au rendez-vous AVANT le départ.  Il ne pourra guère lui arriver quelque chose de pire, et il est fort possible que, s'il s'en tire au mieux devant des instances de réhabilitation, il soit néanmoins forcé  envisager une dérive frangine…  Ses amis Barons Gris l'accueilleraient probablement à cœur ouvert... à condition qu'il accepte de devenir un virtuose des acrobaties célestes.       <br />
       Or rien que l'idée de courir la mujafe entre deux jet-streams lui retourne le cœur…       <br />
              <br />
       Kando est doublement amer : il a toujours envisagé sérieusement de devenir candidat-Profès dans le Domaine Ar. Il sait que la compétition y est la plus sauvage avec  les Héritiers, car ceux-ci, contrairement aux autres Ordres, ne se sont pas contentés  d'apprentissages abstraits, facilités par les machines. Combien de fois Kando s'est-il représenté un concours d'entrée de l'Armen, face à de jeunes Ars passés maîtres dès l'enfance en archerie, course, ou cavalerie ? Il aurait l'air malin avec ses rouleurs en ligne au milieu de la forêt. Et avec un lazer devant un sanglier rapide !       <br />
       Ou avec des lunettes de plongée dans les rapides d'un Gave de montagne !       <br />
              <br />
       Pourtant, comme nombre de jeunes Vics saturés de culture vidéo, Kando est fasciné par la «vraie vie». Davantage que ses amis, cependant, il se pense résolu à aller jusqu'au bout de son désir. Il ne rêve que de rencontres romantiques avec de jeunes nobles Ar, dont l'ardeur amoureuse est légendaire…  tout comme la difficulté des épreuves qu'elles exigent de leurs prétendants avant de se rendre à leurs hommages. Que c'est excitant, vivant, iréel ! s'est  moult fois enthousiasmé Kando, en suivant l'actualité des Combats de l Ar.        <br />
              <br />
       Maintenant, il se moque de lui-même : l'écoeurant marais de déjections fétides du donjon de Chamb a douché son enthousiasme. Son envie de voyage est mouchée, telle une chandelle noyée sous sa propre cire.        <br />
              <br />
       Le pire est encore à venir. Dans une durée indéfinissable où le jour et la nuit se mèlent dans la même grisaille obscure, Kando s'enfonce peu à peu, sans même  s'en rendre compte. Ses rêves, au début vifs et colorés, presque joyeux comme pour le consoler de la réalité, sont maintenant envahis par la noirceur épaisse. Il lui arrive de se réveiller et de se croire encore endormi, de  endormir et pensant s'éveiller à une réalité encore plus affreuse, où le sol spongieux devient lac de fange, fleuve infernal, rivière de mort.       <br />
              <br />
       Il a depuis longtemps perdu le compte de ses battements de cœur,  dont il a pensé un moment qu'ils avoisinaient la seconde, et permettaient un décompte des heures... Drôle  idée à la Alice au pays des merveilles ! Le compte a tout de même marché pendant six fois soixante minutes. A la fin, il pouvait vraiment compter en pensant à tout autre chose, et même à plusieurs choses… Kando a ainsi découvert qu'il a vraiment plusieurs cerveaux !       <br />
       Et puis, pof, à la première somnolence, tout a été perdu. Il aurait pu aussi bien dormir 24 heures…       <br />
       Il s'est alors souvenu que lors d'expériences de confinement souterrain, l'horloge biologique finit par organiser veille et sommeil sur 23 ou 25 heures. Mais le spéolologue n'est pas dérangé par des gardiens visiblement chargés de casser tout rythme…       <br />
              <br />
       Tiens, d'ailleurs, le voilà, cette ordure de Surv'ar!       <br />
              <br />
              <br />
       Kando ne comprend rien à ce qui lui arrive : le jeune Ar qui le pousse brutalement vers la sortie n'a pas daigné l'éclairer sur son sort. Sans doute encore un interrogatoire, comme ceux  d'il y a un millénaire. Le visage  brouillé, Kando émerge à la lumière de la cour en plissant les yeux.        <br />
              <br />
       Kando ne saisit pas. Il lui faut quelques minutes pour admettre qu'il est libre, et quelque temps encore pour voir clairement les personnes qui l'entourent.       <br />
              <br />
       C est Lyseange lui saute au cou et l’embrasse ! Mais qui est ce bonhomme qui en fait autant ? Fichtrement familier !       <br />
              <br />
       -Notre ami Phil Gillon est pour beaucoup dans tout çà, s'écrie Lyseange sur un ton forcé,  en prenant le bras du vieil homme.        <br />
              <br />
       —Mais je vous reconnais.... C est vous qui...       <br />
       —Enchanté, mon garçon, l'interrompt Phil en haussant le ton. Venez, le Chan vous attend.       <br />
       —Combien de temps ai-je passé là-dedans ?       <br />
       interroge Kando, la voix rauque.       <br />
       —Deux jours à peine, mon chou…       <br />
       —Quoi ?       <br />
       Il ne parvient pas à croire que l'éternité qu'il vient de vivre puisse tenir dans aussi peu de temps officiel…       <br />
              <br />
       Ils passent devant deux surv’ars aux mines renfrognées, qui ne les laissent circuler qu’avec une réticence mal dissimulée.       <br />
              <br />
       “Phil” serre de près le garçon et profite de l’ascenseur pour lui expliquer à voix basse ce qu’il “doit” savoir. Kando l'interrompt :       <br />
       —C’est bien vous que j’ai failli bousculer en rouleurs ?       <br />
       —Bien-sûr, mais oubliez les circonstances de notre rencontre à Burdigal. Vous me connaissez comme un  professeur américain en visite au chan, et comme un ami de Lyseange. Vous saviez que nous devions nous retrouver à Pommartin pour une randonnée ensemble. Mais mon Transcité est arrivé avant le vôtre et vous ne m’avez pas trouvé au rendez-vous, en supposant que j’étais parti en avant... Vous vous souviendrez ?       <br />
       Kando, vaguement ahuri, le fixe, regarde Lyseange, puis commence à saisir ce qu’on attend de lui.       <br />
       —Répétez donc...       <br />
       Mais “Phil” n’a pas le temps de réciter à nouveau la petite histoire avant que les portes s’ouvrent.       <br />
              <br />
       Par chance, Tiz de Ramignace est en train de commenter les grands tableaux historiques accrochés aux murs, pour l’édification d’un groupe de jeunes Ars, tout chamarrés dans leurs costumes d’apparat.       <br />
       Le Haut-Chan pointe sa baguette sur deux personnages se serrant la main au milieu d’une passerelle lancée sur d’immenses chute d’eau.       <br />
       “Voyez. Ici, l’artiste a voulu représenter comment, même séparés par les frontières inaliénables des espaces-mondes, les êtres humains resteraient plus unis que par le passé. Vous êtes, jeunes gens, les symboles et les témoins actifs de cette unité. Souvenez-vous en, quand vous allez prendre votre bâton de Voyageurs. Souvenez-vous que vous serez bien accueillis partout où vous passerez, à condition de manifester respect et curiosité pour les façons de vivre qui ne sont pas les vôtres.       <br />
       —Celle des Frangins, par exemple, chuchote un jeune élément subversif à la frimousse hardie, entraînant une onde d'hilarité autour de lui.       <br />
       Tiz fait mine de ne rien avoir entendu, et continue.       <br />
       -Selon la vision des fondateurs quadratistes, en effet, l’univers pluraliste ne pouvait fonctionner que si toute auto-organisation s’ouvrait sur autrui, faisant ainsi circuler non plus d’abord des choses, des marchandises (qu’on peut toujours accaparer en méprisant ou en ignorant leurs fabriquants)  mais l’interrogation de chacun sur sa propre humanité et celle des autres. Dans cet esprit, qui est toujours le nôtre aujourd’hui, chaque ordre est à la fois entièrement souverain et dépendant des trois autres par au moins  un aspect .       <br />
       Par exemple, poursuit Tiz en pointant sa baguette sur la représentation haute en couleur d’un cloître peuplé de placides personnages en robe safran,  voilà le Chan qui recrute ses membres chez les autres ordres. Il ne se reproduit pas lui-même mais est chargé d’informer objectivement sur les mouvements de population.  Ses membres, vecteurs de haute culture, sont respectés pour leurs savoirs et leurs avis, mais ne peuvent prétendre proposer leur vie recluse en idéal pour tous.       <br />
       —Mais, interrompt encore le tout jeune guerrier à la mâchoire provocante, vous avez le droit de vous marier ?       <br />
       Tiz de Ramignace se tourne tranquillement vers le jeune homme.       <br />
       —Bien sûr. Nous ne sommes pas un ordre religieux. Mais nos enfants n’appartiennent pas au Chan, comme vous appartenez dès votre naissance aux clans maternels et paternels. Ou comme les clones des Administratifs Mers sont d’emblée instruits dans la succession de leur Original. Notre contribution à l’Echange Humain se réalise par cette privation, qui permet à des candidats d’autres Ordres d’accéder  au nôtre.       <br />
       —Mais, renchérit l’impénitent, Nous aussi pouvons accepter des membres venant d’autres Ordres.       <br />
              <br />
       Tiz ne s’impatiente jamais. Un grand principe Chan, parfois exaspérant, d’ailleurs.       <br />
       —Vous avez encore raison, jeune homme. Mais tout est une question de proportion. Quatre-vingt pour cent de nos effectifs proviennent d’autres ordres, car nos enfant préfèrent le plus souvent connaître de nouvelles expériences, et sortir du chan. Alors que je crois savoir que fort peu de personnes étrangères à l’Ar parviennent à franchir les épreuves nécessaires à leur acceptation comme membres, et moins encore à obtenir le statut de fondateurs tribaux. Mais poursuivons.       <br />
              <br />
       Tiz s’avance vers un autre tableau, futuriste, celui-ci. Il met en scène un écheveau de tunnels transparents où filent de luxueux bolides sous la surface d’une immense bulle figurant une planète transparente.       <br />
       —	Autre exemple : le Mer se produit lui-même, et donne aux autres les moyens de se déplacer et de communiquer, mais sans pour autant pouvoir accaparer l’économie mondiale. Cette restriction est sa contribution au Principe de Générosité.        <br />
       —	Comment cela, demanda une ado svelte et nerveuse, je n'ai jamais bien saisi comment une restriction pouvait entraîner un don...       <br />
       Ramignace sourit, aux anges. La question était parfaite.       <br />
              <br />
       -Vous avez appris que la seule valeur monétaire qui circule dans l’univers n’est rien d’autre que la contrepartie de la dette que le Mer doit aux Vics et aux Ars (les ordres territoriaux) au titre de la Rente d’établissement de ses réseaux et de ses centrales. Du même coup, Vics et Ars ne peuvent acheter au Mer qu’une petite fraction de leurs besoins, et sont “contraints” à une fort salutaire autonomie. L’immense puissance techno-scientifique du Mer ne peut plus envahir les espaces et doit se concentrer sur les réseaux... qu’il ouvre en revanche à tous pour récupérer les ressources nécessaires au paiement de la Rente territoriale. Inversement, Vic et Ar ne peuvent pas utiliser les technologies Mer sur leurs sols dans un objectif productif qui transformerait leurs habitants en salariés indirects du Mer, et bientôt en esclaves, comme ce fut le cas quand la terre était soumise à la «~pensée unique~», c'est-à-dire l'argent, aux XXe et début du XXIe siècles.       <br />
               <br />
       Quant au Vic, (mis en scène sur une magnifique collurbe baroque espagnole enveloppée de palmiers sur fond de soleil couchant) il représente, certes, la majorité de la population mondiale, mais il ne peut imposer son mode de vie “petit-bourgeois” ni aux Ars (nobles sauvages dispersés sur d’immenses régions qu’ils possèdent en pleine propriété commune, sans pouvoir pour autant en interdire l’entrée à quiconque se conforme aux lois de Nature), ni au Mer (attaché à sa propre religion scientifique poussée à l’extrême).       <br />
              <br />
       Kando qui somnole appuyé contre un lambris se réveille brusquement et lève le doigt.       <br />
       —Oui ?       <br />
       —Pourquoi dites-vous que le Vic est composé de petits-bourgeois ?       <br />
       —Oh, n’y voyez pas d’insulte. Le mot même vient d’une ancienne racine qui désigne le peuple constituant la cité, c’est-à-dire, en langue germanique, le burg. “bourgeois”  et “viking”, ou “vicinus”, cela veut dire à peu près la même chose : un citadin. “Petit”, maintenant peut vexer, car il a été prononcé sur un  mode dépréciatif comme dans les expression “petty bourgeoisie”, ou “piccolo borghesia”,  mais le fait est que dans nos collurbes actuelles, le “gros” bourgeois” dominant les autres habitants est une figure qui a disparu, grâce à une certaine démocratie de base. Et heureusement, en un sens, même si on peut regretter parfois l’ancien personnage du mécène, ami des arts et des lettres. Et on n’empêchera personne de se moquer gentiment de temps en temps de la bonne petite famille collurbienne moyenne avec ses deux  enfants sages, son chien, ses cultures hydroponiques, et sa maison solaire. C’est peut-être le prix à payer -ce renoncement à la grandeur-  en contrepartie du caractère profondément paisible de ce monde, lui-même indisensable si l’on considère l’écrasante majorité démographique que le Vic représente encore sur la planète.       <br />
              <br />
       Kando, perplexe, (peut-être même un peu vexé) baisse les yeux et ressent une envie de taffe de mujafe. Mais ses poches ont été soigneusement vidées par ses geoliers.       <br />
              <br />
       —Enfin, continue le Haut-Chan, il existe aussi des échanges symboliques entre un ordre-monde et un autre, ainsi jumelés deux par deux. Observez par exemple que les deux ordres “mobiles” (Ars et Mers) sont dans un rapport symétrique face à l’espace : les premiers en disposent sans pouvoir y frayer des trajectoires permanentes. Les seconds s’inscrivent sur des trajets, mais ne peuvent contrôler les espaces qui les entourent.        <br />
       Quant aux deux ordres “immobiles” (le Vics et les Chans), ils connaissent une symétrie croisée analogue :  les premiers étendent leur  “pays”, mais sans pouvoir en faire des nations, les seconds transmettent les identités  culturelles , mais ne peuvent les durcir en “espaces vitaux”  ethniques, car ils ne disposent que d’une diaspora de hauts lieux pour les manifester.        <br />
       En un sens, pour nos quadratistes, l’ordre d’autrui possède toujours quelque chose dont je manque, et réciproquement : c’est ainsi que le véritable échange humain se manifeste, et non comme du temps du règne universel de l’argent, par la pure équivalence abstraite.       <br />
              <br />
       Tiz a terminé sa causerie. Il congédie les élèves et rejoint le petit groupe qui l’attend. Lyseange est un peu angoissée à l’idée que Kando pourrait commettre un autre impair. Aussi est-elle soulagée quand le jeune homme place familièrement un bras sur l’épaule de l’homme-sans-nom.       <br />
       —Mon ami Phil me dit que vous avez tout essayé pour m’arracher aux griffes de ces insupportables butors... Soyez en grandement remercié, seigneur Chan.       <br />
       —Ce n’est rien, ce n’est rien, s’empresse Tiz un peu gêné. Mais je vous demande de rester sur le territoire du haut-lieu tant que je n’ai pas terminé mon enquête.... Ce qui m’ennuie  d’ailleurs au plus haut point. Brar doit m’emmener sur les lieux de votre .. agression dans une heure. Avez-vous des précisions à formuler ? Des points qui pourraient orienter mes recherches ?       <br />
       —Je ne vois pas.  Ah si , peut-être : les Czar’s (enfin le nom que se donnent ces bandits) nous ont bloqués en face d’un petit pont de pierre formant une très haute arche au dessus du gave d’Amble, peut-être trente kilomètre à l’est de Pommartin.       <br />
       —Probablement le pont de Sault...  Je m’y rendrai donc, promit Tiz, mortifié à la seule idée d’avoir à quitter sa bibliothèque et ses étudiants studieux.       <br />
               <br />
       Europe, Catharlande,  haut lieu de Chamb, domaine Ar, 26 septembre 251       <br />
              <br />
              <br />
       La petite chambre chaulée  où reposait l’homme-sans-nom était percée d’une minuscule fenêtre à meneaux qui donnait sur les prés traversés par la Trijolène, nappés de bleu en cette heure tardive. La tête vibrante d’élancements douloureux, “Phil” regardait sans les voir les complexes agencements des poutres. Pour se distraire de la souffrance lancinante, il repassait dans son cerveau cotonneux les événements de la journée. Tiz avait préféré qu’il ne vienne pas avec lui et Brar. En les attendant il faudrait bien, demain, demeurer dans cette forteresse. Confortable et vivante, certes, mais toujours proche de se changer en prison.          <br />
       Tousseugle, le Médic’ar, tenait de toutes façons à le voir pour sa blessure à la tempe, et il faudrait bien y passer, même s’il n’avait pas la moindre intention de suivre un traitement fondé sur un faux diagnostic.       <br />
       “Phil” se releva sur les coudes et son regard tomba sur le morceau de carton qui l’accompagnait comme un fétiche, seul témoin de son passé inconnu.        <br />
              <br />
       Soudain une nouvelle crevasse de mémoire s’entr-ouvrit dans le glacier d’oubli qui occupait son cerveau.  Un nom lui fut littéralement soufflé par une voix intérieure  : Cardoy.        <br />
       L’écriture sur le billet de théâtre était celle de John Cardoy. L’ami disparu.        <br />
              <br />
       &quot;Phil&quot; en déduisit immédiatement le lien entre Cardoy et Aragnol. Il se leva, en proie à une violente émotion : bien sûr, la vallée d’Aragnol était l’endroit où John devait filmer les rituels d’étranges Ars soupçonnés de cannibalisme !  C’était aussi le lieu où il devait mourir avec son équipe de tournage dans un monstrueux incendie de forêt, qui avait bloqué toutes les issues.        <br />
              <br />
       L’homme-sans-nom se souvenait désormais de la raison pour laquelle il conservait ce bout de papier sur lui comme une relique : le billet de théâtre avait servi de support pour un petit mot adressé par le cinéaste à son ami, juste à la veille du départ  pour sa dernière aventure !       <br />
              <br />
       Phil avait toujours su que la signification du remplacement du mot “nothing” dans le titre de la pièce de Shakespeare par “something” renvoyait à la phrase sibylline inscrite au verso : “si je ne reviens pas, inquiète-toi”.  Mais il se se rappelait  maintenant s’en être étonné dès le lendemain de la tragique catastrophe.        <br />
       —Il a eu une sorte de pressentiment... lui avait dit Sylomé.       <br />
       —Je crois plutôt que c’était une plaisanterie. Un clin d’oeil à propos du risque de rencontre avec les “Sauvages”... lui avait-il répondu. John savait que j’étais opposé à cette façon grotesque d’imaginer le pire à propos de gens qui étaient, tout comme nous, les enfants de la Constitution du Monde, et donc tout autant (ou tout aussi peu) civilisés que nous.       <br />
       —Il faut croire que le feu n’a pas apprécié son humour... il s’est vengé.       <br />
       L’homme n’appréciait pas que sa femme corrompe l’événement tragique -qui l’affectait profondément- par son incoercible tendance irrationnelle. La discussion en était restée là et le billet avait  rejoint  dans une grande enveloppe une ou deux photos de John ainsi que  les faire-part de la cérémonie funéraire (sans corps), et que les articles écrits à l’époque sur ce triste fait-divers.        <br />
              <br />
       Jusqu’à ce que... (un blanc). La muraille de glace reprenait son empire à ce point et“Phil” savait qu’il était inutile de tenter de la briser par force. Il faudrait attendre le prochain dégel, la prochaine débâcle de mots et de d'images. Au moins pouvait-il supposer logiquement que sa mission l’avait conduit à reprendre l’histoire de Cardoy, et de se rendre sur place, sur le lieu de l’incendie fatal. Mais pourquoi faire, grands dieux ? Quels indices pouvait-on donc tenter de rechercher près de dix ans après les faits ?        <br />
              <br />
       L’insomnie s’annonçait tenace. &quot;Phil&quot; se leva, se chaussa et couvrant sa nudité d’un drap ceint à la romaine, s’en fut baguenauder dans la bibliothèque, toujours ouverte aux résidents  de la tour.       <br />
       Bientôt entouré d’une pile d’atlas, d’encyclopédies et de guides, il s’était plongé dans la lecture de textes sur l’ancien haut-lieu d’Aragnol, lorsque une petite voix aigre dans son dos le fit sursauter :       <br />
       —Mm, Chan Gillon ? Je ne voudrais pas vous déranger. Mais...        <br />
       L’interpelé se retourna, coeur battant la chamade, et vit le Medic’ar Tousseugle qui lui souriait en tenant un grand verre  de liquide bleuté.       <br />
       —Je ne vous ai pas trouvé chez vous, alors je me suis dit que... vous n’aviez pu résister à l’attrait de notre trésor. J’espère que vous trouvez de quoi répondre à vos attentes...       <br />
       —Je ne vous cache pas, Médic, que je cherche des ouvrages assez soporifiques pour venir à bout de l’épouvantable migraine que...       <br />
       —Ah, précisément ! Je vous ai fait préparer cette décoction de Simples du maquis environnant. Cela a pris un peu de temps, parce que nos herboristes ont beaucoup de commandes. Surtout des baumes pour des piqures de guèpes, ou de petites morsures... Rien de bien grave, en général. Buvez... Vos maux de tête devraient disparaître pour la nuit. Ils reprendront sans doute demain, mais sur un mode atténué. Vous aurez dormi et...       <br />
       —Je vous remercie, Médic. J’aurais bien besoin d’un soulagement, mais...       <br />
       —Je vous sais réticent en matière de médecine traditionnelle. mais je vous assure que rien dans cette composition ne présente le plus petit danger : sauge, menthe bleue, tilleul.         <br />
       Tout cela n’est pas destiné à vous soigner, car je n’ai pas encore établi clairement la nature de votre blessure. Seulement à vous reposer avant que je vous examine de manière plus approfondie.       <br />
              <br />
       Il était difficile de résister longtemps à la bonne tête un peu bovine et aux gros yeux larmoyants du médic, aux battements de paupières empreints de placide bonté.        <br />
       —Bien. Je vais  me plier  à votre souhait, medic...       <br />
       —Ce sera plus efficace par petites gorgées...       <br />
       —D’accord.       <br />
       Tousseugle posa le verre sur le bord de la grande table de marbre encombrée et laissa “Phil” à sa studieuse solitude.       <br />
              <br />
       Quelques instants plus tard, l’homme-sans-nom leva distraitement le verre. Il se préparait à ingurgiter la potion, quand une minuscule cataracte de poudre de bois, éjectée par une laborieuse termite ménagère en train d’évider une poutre à la verticale du visiteur, tomba droit dans le liquide, et s’y répandit en un nuage brun du plus repoussant effet.        <br />
               <br />
       Dégoûté, Phil leva le nez et insulta la gent insectoïde, et tout spécialement les xylophages.  Puis il reposa le verre plein et l’oublia, tant la lecture l’accaparait. D’ailleurs la migraine, sans doute rebutée par la concentration du lecteur, s’estompait lentement.       <br />
               <br />
       7.  La guerre d’Emiliano        <br />
              <br />
              <br />
       Northamerica, Champlain County,        <br />
       19 septembre 251       <br />
              <br />
              <br />
       C’était jour de marché à Ticonderoga. Paysans, artisans et marchands improvisés avaient installé leurs petits présentoirs ou leurs tapis le long de la Mainstreet, qui grimpait en ligne droite entre les maisons, puis redescendait, telle l’échine d’un énorme dinosaure dont la tête aurait été enfouie dans le lac St John, et la queue, quelques kilomètres au nord-est, aurait trempé dans le Champlain.         <br />
       L’après-midi allongeait déjà les ombres, et la foule se gonfla des Serviciers quittant leurs postes du quartier central avant de rentrer chez eux, dans les petites maisons dispersées sur les pentes de la collurbe.        <br />
              <br />
       Exténuée de sa journée de marche forcée, Ilnara se déplaçait lentement, un peu gauchement, au milieu des chalands. Elle se sentait nue dans sa courte tunique de peaux de renard noir. Pourtant personne ne semblait la remarquer : n’était-elle pas seulement une “wilder” parmi d’autres, venus au chef-lieu pour négocier, un peu honteusement, une statuette ou un jeu de flèches, contre une poche de mujafe ? Les citadins, eux-mêmes assez frustres, mettaient en vente du petit gibier ou du poisson, visiblement attrapés aux confins de l’agripage, par des moyens illégaux. Mais les grands Vicpols qui déambulaient dans la foule semblaient débonnaires. Ils plaisantaient avec chacun, admiraient un objet qu’on leur montrait, ou caressaient les têtes blondes des enfants sans tenter d’arrêter leurs sarabandes endiablées.        <br />
       A leur passage, Ilnara préféra tout de même se détourner et mettre un genou à terre en prétendant renouer ses jambières. C’est alors qu’entre deux tréteaux, elle aperçut Boscione et Hatzik, discutant ferme dans la contre-allée avec un personnage haut en couleurs.       <br />
        Une bouffée de rage envahit la jeune fille. Ces deux-là l’avaient humiliée, attachée, et laissée pratiquement assise sur une fourmilière. Certes, c’était mieux que de l’abandonner dans la tente des caisses, où elle aurait dû attendre d’être découverte par Pehr ou d’autres chasseurs Ars, en perspective d’une si furieuse correction qu’elle préférait ne pas y penser. Certes, Boscione n’avait pas trop resserré les ligaments de renne autour de  ses chevilles et  il ne lui avait fallu qu’une heure pour se libérer. De plus, elle devait bien l’avouer, ils n’avaient pas cherché à abuser d’elle, en aucune manière. Tout de même. Ils devraient payer pour tout : pour sa peur, pour sa rancoeur contre  ce petit traître de Jebhar, pour....        <br />
       Mais comment se venger d’eux ? Elle commencerait par les surveiller et les suivre. L’idée d’une revanche facile se présenterait bien à un moment ou un autre.       <br />
              <br />
       Tendue vers ce but, elle oublia son désarroi. Le charivari inquiétant de la cité se dissipa pour elle, laissant place à un sentiment plus familier : l’attention soutenue du pisteur. Elle serra dans son poing la dent massive de son collier, et sourit : le cougar, c’était elle, maintenant. Ces lapins de la Frange n’avaient qu’à bien se tenir.        <br />
              <br />
       Bientôt cessa la palabre animée entre les Frangins et leur interlocuteur, vêtu d’une ample cape tricotée de laines multicolores. Ce dernier leur tourna le dos et s’éloigna vers la partie la plus élevée du Vic, composée d’un assemblage hétéroclite de maisons en bois installées sur des pylônes plus ou moins élevés. Boscione et Hatzik attendirent qu’il ait mis un peu de distance entre eux et lui, puis le suivirent, mine de rien, à leur tour “collés” à leur insu par la petite silhouette d’Ilnara.       <br />
       L’homme à la cape s’enfonça dans un dédale de ruelles minuscules, suivant l’espace laissé libres sous les pieux de soutènement, entre tonneaux d’huile, baquets de salaisons, tas de planches neuves destinées à réparer les murs défaillants, ou jeux de raquettes préparées pour l’hivernage, pourtant encore éloigné d’un bon mois.        <br />
       —Quel encombrement... pensa la jeune Ar avec dédain. Les Vics semblent craindre davantage la saison froide que les Limurs et les Scurrels. A L’isle aux Noix, la Mâtre ne laissait jamais se produire de telles accumulations inutiles. Chacun devait adapter son corps et son esprit au grand ralentissement glacé de toutes choses et apprendre à y vivre heureux. On courait encore nus dans la neige en décembre, et ce n’était que lorsque les pointes de lance collaient aux doigts, lorsqu’elles ne s’arrachaient qu’en emportant un morceau de la chair gelée de l’imprudent, que l’on acceptait de rester jusqu’à la levée tardive du soleil, dans la chaleur torpide des tentes de cuir, tendues à l’intérieur même des maisons de pierre.       <br />
       L’homme s’arrêta dans une venelle qui plongeait vers la forêt et frappa à une haute porte en bois rouge, grossièrement taillée. Il entra aussitôt et la porte se referma sur lui.        <br />
       Tandis que les Frangins faisaient le pied de grue à l’entrée de la voie tortueuse, Ilnara, en vrai cougar, s’élança dans les airs, et se rétablit sur une rampe courant entre les énormes troncs sculptés des pylônes. Puis elle avança au dessus du vide, sans même se servir de ses bras comme balanciers, et dépassa ses “proies” sans qu’elles ne se doutent de rien. Dissimulée dans l’ombre des structures, elle se mit en position pour observer ce qui se passait de l’autre côté de la porte.        <br />
              <br />
       Sur une vaste terrasse de rondins surplombant le flanc occidental du dinosaure, une vingtaine de personnes étaient assises autour d’une table ovale, toutes revêtues d’une cape analogue, le capuchon rabattu sur les visages. Le nouveau venu, debout, semblait argumenter à grands gestes. Puis il se tut. L’accord demandé vint sous forme d’un imperceptible hochement de la capuche située à l’autre extrémité de la table. Pendant que Boscione et son petit compagnon faisaient leur entrée, Ilnara, souple et silencieuse, se contorsionnait, se hissait à la seule force des poignets sur une poutre dépassant du jardin voisin, et se coulait enfin vers son extrémité sculptée en tête de serpent. Celle-ci soutenait de sa langue bifide une boule de lumière qui s’éveillait à mesure que le soleil rougissait.         <br />
       Rendue moins visible en arrière-plan de ce luminaire pendant au dessous d’elle, la jeune fille s’immobilisa, presque confortablement allongée sur le tronc équarri.       <br />
              <br />
       —Salut à toi, O frère, proclama l’autorité encapuchonnée. Frère Brismoley nous apprend que tu connais bien des vicissitudes...        <br />
       —Oui... frère, répondit Boscione. Je ne vous cacherai rien : toutes mes installations de travail sont détruites.       <br />
       Un frisson parcourut les capes comme un vent de mer creuse  soudain les voiles.       <br />
       —Mais ne vous inquiétez pas, ajouta le Frangin en avançant une main pacifiante. Les expériences en cours ne sont pas menacées. Les échantillons utiles et les dispositifs de transfert sont  intact et à l’abri.       <br />
       —Nos contrats en cours ne sont donc pas invalidés ?       <br />
       —Non, mes frères; Tout continue. Je demande seulement un délai supplémentaire. Il me sera nécessaire pour retrouver un local adapté et y reconstituer un laboratoire.       <br />
       —Quel délai demande-tu ? interrogea la voix, de plus en plus froide.       <br />
       —Un mois.         <br />
       Un grondement désapprobateur accueillit la nouvelle, stoppé à nouveau par la grande paume de Boscione.       <br />
       —En réalité, vous n’aurez pas à souffrir de ce délai que je prends sur mes propres emploi du temps.        <br />
       —Tu es bien généreux.       <br />
       —Non, frère. J’aurais dû de toute manière changer mes installations pour passer à la phase en temps réel. En un sens, ces salopards m’ont fait gagner du temps, si j’exclus le tout dernier test que je dois reprendre à zéro.       <br />
       —Bien. As-tu d’autres éléments à nous faire savoir ?       <br />
       —Ecoutez, mes frères. Je veux bien vous garantir l’échéance contractuelle, mais à une condition.       <br />
       —Laquelle ?       <br />
       —Celle que je puisse continuer mes travaux en toute quiétude, en toute tranquillité d’esprit.       <br />
       —Cela va sans dire, mais...       <br />
       Le frangin passa outre l’interruption.       <br />
       —Or je ne peux pas travailler en sachant qu’une cinquantaine de criminels dotés d’équipements ultra-modernes est en mesure d’écumer la région, en tout temps et lieu choisis par eux ! Est-ce que vous pouvez comprendre cela ?       <br />
       La réponse se fit attendre. Puis la voix reprit, sur un ton nettement moins empreint de morgue.       <br />
       —Bien sûr, frère Boscione. Suggérez-vous que nous vous aidions à neutraliser ce... groupe armé ?       <br />
       —Exactement, frère. Tant que ces gens rôdent en liberté, je ne peux pas reprendre. Et je considère que ce temps perdu là n’est pas à ma charge.        <br />
       Le grondement reprit, plus houleux. A ce point que l’autorité  dut se lever pour imposer le silence.       <br />
       —Ce dernier point est à négocier, frère. Cela dépend de nos capacités à les identifier...       <br />
       —Non, trancha Boscione. C’est à prendre ou à laisser. Cette recherche est originale et fort en avance sur ce que tous mes “collègues” sont capables de vous proposer.  Vous le savez très bien.  Ou bien donc  vous m’aidez à retrouver les hommes à bottes rouges et à les détruire, et dans ce cas, le compte reprend à la minute où le nettoyage est opéré. Ou bien je considère les acquis déjà réalisés comme ma propriété, et j’en offrirai le développement à d’autres acquéreurs, dès que je me serai débarrassé des salopards.       <br />
       —Vous ne pouvez pas faire çà, hurla une capuche plus haute que les autres.       <br />
       —Chut ! fit la voix du chef. Hélas, Boscione le peut. Et nous ne pourrions pas non plus obtenir l’appui de la congrégation pour le punir. Relisez le contrat , frère du sud : il est stipulé en toutes lettres qu’en cas de rupture due à un “désastre d’origine extérieure aux contractants, le chercheur est autorisé à reprendre son invention en l’état et à la remettre en vente, en conservant les bénéfices acquis au titre des travaux déjà réalisés”..       <br />
       Un silence perplexe s’installa.         <br />
        L’autorité reprit enfin d’une voix presque douce :       <br />
       —Ecoutez, Frère Boscione, je ne crois pas que nos intérêts divergent sur ce point. Nous avons tout intérêt à éliminer également ce genre d’interférences, dont rien ne dit qu’elles ne se reproduiront pas dans l’avenir. Je vous demanderai seulement une chose :  d’animer l’enquête et de vous tenir au premier rang de l’équipe chargée du “nettoyage”.       <br />
       —Mais je ne demande que cela ! s’écria Boscione. J’en fais une affaire personnelle...       <br />
       —Cela dit, frère, il faudra nous en dire davantage sur vos agresseurs. Peut-être ont-ils laissé des indices.       <br />
       La botte rouge atterrit au milieu de la table ovale, provoquant à nouveau le silence.       <br />
       La longue main gantée du chef s’avança vers l’objet tandis que la boule lumineuse se détachait seule de son support pour s’abaisser à proximité.       <br />
       —Regardez donc le revers : il y a un petit trident gravé dans la peau, dit Boscione.       <br />
       —Qui est le même que sur les..., eut le temps d’ajouter Hatzik.        <br />
       Il suffoqua aussitôt sous l’effet de la fulgurante manchette que lui avait décochée son compagnon sous le sternum tandis que Boscione, tout  souriant, terminait sa phrase à sa façon :       <br />
       —La même que sur l’autre botte, évidemment, jeune crétin ! Et que sur toutes leurs autres bottes, vraisemblablement, puisque nos agresseurs semblaient être vêtus d’uniformes...       <br />
              <br />
       —Tiens, se demanda là-haut Ilnara qui s’était incrustée dans la poutre, pourquoi ne veut-il pas leur parler des caisses de déguisements ?       <br />
              <br />
       —Quelqu’un aurait-il connaissance de ce sigle ? interrogea le capuchon-maître en brandissant la botte comme un poisson mort. Mais avant que quiconque n’ait eu le temps de répondre, il se ravisa et  l'enfouit sous sa houppelande.       <br />
       —Il est préférable de laisser le sommeil réparateur rafraîchir la mémoire de ceux qui sauraient quelque chose. Ecourtons donc la séance. Et vous, Boscione, restez en ville. Je vous ferai contacter dès que j’aurai délibéré avec le Bureau sur l’aide que nous pouvons vous apporter. Où descendez-vous ?       <br />
       —Au Might and Magic Bazaar. Il leur reste toujours une chambrée pour vagabonds, et je n’ai plus que quelques Douleux, et pas un Universo vaillant.       <br />
       —Nous pouvons vous avancer l’argent pour une hostellerie correcte...       <br />
       —Merci, je préfère ne rien vous devoir de plus, dit Boscione au grand dépit de Hatzik.  A bientôt.       <br />
              <br />
       Il n’était pas fâché de prendre congé de cette inquiétante assemblée, pour ne pas dire glauque et malodorante, peuplée de membres avides, sans doute presqu’aussi dangereux que leurs agresseurs.       <br />
              <br />
       Les Frangins n’avaient pas eu le temps de faire quelques pas hors de la maison de réunion, qu’une silhouette enveloppée de laine courut après eux, essouflée, dans la venelle maintenant obscure.       <br />
       —Boscione, attendez !       <br />
       C’était la voix rauque, reconnaissable entre toutes, de “l’autorité”.       <br />
       —Je dispose de quelques instants avant que les autres sortent.  J’ai réussi à les piéger avec les trésoriers qui leurs réclament leurs cotisations.        <br />
       Il s'approcha et continua sur le ton de la confidence :       <br />
       -Le trident est l’insigne utilisée par un petit groupe de jeunes Mers sélectionnés par le président Arlouan Brovet pour des opérations spéciales... J’en ai entendu parler par une source digne de confiance.        <br />
       —Mais &quot;quelle opération&quot; spéciale étaient-ils donc en train d’accomplir ? demanda Boscione.       <br />
       —Je n’en ai aucune idée. On peut supposer qu’ils ne s’intéressaient pas à vos travaux. Ils ont voulu éliminer en vous et votre jeune compagnon tout témoin possible.       <br />
       —A quoi aurions-nous donc pu assister, qui vaudrait notre mort ?       <br />
       —Je l’ignore aussi, mais vous pourriez peut-être l’apprendre en vous rendant à Langloch, le village où ce groupe est installé, et à partir d’où il semble rayonner, lors d’exercices ou de raids. Il s’agit d’un internat d’élite dont les pensionnaires sont supposés apprendre des spécialités liées à leur fonction “de choc”. Brovet en est le directeur et s’en occupe personnellement.       <br />
       —Subissent-ils un entraînement militaire ?       <br />
       —Probablement, bien que l’objet de cette éducation soit la méthode de gouvernance du monde Mer. Je n’en sais pas davantage, et si c’était le cas, je ne vous dirais rien, de peur d’être mis sur leur liste noire. J’en fais déjà trop, mais la rumeur insistante a déjà dépassé le cercle des initiés, et je...       <br />
       —Que dit la rumeur ? coupa Boscione.       <br />
       Le capuchon trembla légèrement, témoignant de l’hésitation de son occupant, qui finit par se décider.       <br />
       —Que les jeunes ainsi formés constituent une sorte de garde rapprochée de Brovet, et exécutent toutes sortes d’ordres donnés exclusivement par lui.       <br />
       —Comme de tuer des gens ?       <br />
       —Peut-être. L’assassinat sélectif ferait effectivement partie de leurs attributions, bien  qu’on n’ait jamais rien pu prouver.        <br />
       —Quel est votre intérêt à me dire tout çà ?       <br />
       —J’ai l’i mpression que çà va trop loin. Il y a des opérations qui dépassent la corporation de nos Frères. Je ne voudrais pas que…        <br />
       L’ombre se retourna, visiblement emplie d’inquiétude.       <br />
       —Mais je ne peux plus rester. Quelqu’un va se douter de quelque chose, et je ne peux exclure qu’il vous soit franchement hostile.       <br />
       —Vos gens ne me connaissaient pas avant que je leur raconte mes malheurs !       <br />
       —C’est précisément ce que je veux dire. Vous n'avez peut-être pas remarqué qu'il n’y a eu aucun empressement parmi les Frères, pour identifier le trident de la botte. Ce qui ne signifie pas que ce signe n’ait pas été reconnu par un ou plusieurs d’entre eux. J’ai immédiatement senti la peur passer autour de la table, et c’est pourquoi j’ai préféré surseoir...       <br />
       —Vous voulez-dire qu’il y a des agents Mers parmi vos confrères ?       <br />
       —Pas qu’un seul ! Mais là n’est pas la question : c’est un agent du groupe de Brovet qui nous serait ici fatal.       <br />
       —Le connaissez-vous ? demanda Hatzik à brûle-pourpoint.       <br />
       —Je ne le souhaite pas, sinon  mes jours sont comptés. Adieu !       <br />
       Surplis flottant au vent, la forme retourna en courant vers la porte sang-de-boeuf qui  se rabattit sur elle en grinçant sinistrement, laissant Boscione et son protégé à la solitude de la ruelle.       <br />
              <br />
       Mais pour la jeune spectatrice toujours retranchée au dessus de la scène, le spectacle continuait. Elle n'eut qu'à déplacer son regard au dessus du mur de rondins pour suivre le personnage qui revenait au milieu des siens. Le cercle des capuchons n’avait pas bougé et semblait l'attendre.       <br />
       —Alors ? s’informa une silhouette massive.       <br />
       —Boscione est en route pour Langloch... répondit l’Autorité, passablement essouflée.       <br />
       —Il vous l’a dit ?       <br />
       —Non. Mais j’en suis sûr. La station nous préviendra de toutes manières de son départ. Ce téméraire imbécile n’a aucune idée de l’organisation à laquelle il s’affronte. Il vaut bien mieux pour nous qu’il soit arrêté sur place. Ils le cueilleront comme une fleur.       <br />
       —Et l’Expérience ?       <br />
       —Il nous faut trouver son laboratoire secret.        <br />
       —Langloch nous transmettra l’info dès qu’ils auront fait parler Boscione.       <br />
       —Et s’il ne parle pas ?       <br />
       —Et si, dit une voix feutrée, Langloch ne nous transmet pas l’info ?       <br />
       Il y eut un silence prolongé.       <br />
       —Alors, dit enfin la silhouette massive, nous devrons retrouver le labo par nos propres moyens. Nous ne pouvons pas laisser une chose pareille tomber dans les mains d’autres puissances.       <br />
       —Cela ne sera pas facile, remarqua quelqu’un.       <br />
       —Je crois que je m’en chargerai, dit l’Autorité d’un ton las. Frère Brismoley assurera la présidence du bureau en mon absence.         <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Parvenus à un carrefour éclairé d'une vacillante lampe à suif, les Frangins tournèrent à gauche pour rejoindre le petit centre-ville. Boscione mit  soudain ses grosses pattes ursidées sur les épaules de Hatzik qui fléchit un peu sous le poids.       <br />
       —Tu avais rêvé de connaître l’espace Mer , n’est-ce pas ?       <br />
       —Les transcités... les Aviaires... Oui.        <br />
       —Eh bien ton désir va être satisfait. Nous partons tout de suite...       <br />
       —Ah ? Pour Langloch ?       <br />
       —Exactement, jeune homme.       <br />
       Boscione leva le nez vers la complexe architecture de poutrelles.       <br />
       —Et vous, Damoiselle Ar, il est inutile de continuer à jouer les chauve-souris. Venez donc nous rejoindre.        <br />
              <br />
       Une seconde et une chute de cordons de lierres arrachés plus tard, Ilnara sautait à pieds joints au côtés des deux Frangins, les regardant d’un air sombre.       <br />
       —Comment avez-vous fait pour... ? finit-elle par dire, les yeux lançant des éclairs.       <br />
       —Avez-vous faim ?       <br />
       Après une brêve hésitation, la jeune fille fit un signe de tête affirmatif.       <br />
       —Nous allons manger au Bazaar. Il n’est pas idiot qu’on nous y voie assez tard. Mais ensuite, nous nous évaderons par la porte des cuisines, à temps pour prendre le vieux Régional de nuit. Nous serons à Albany demain matin. Et le Transcités en provenance des grands Lacs devrait nous conduire à Washdicee en quatre heures.   Ensuite, je ne sais pas comment nous nous rendrons à Langloch, mais nous trouverons bien un moyen.       <br />
       Ilnara, les pieds endoloris par le saut, avait du mal à s’ajuster au pas rapide des hommes.       <br />
       —Et.. et  vous souhaitez que je me joigne à vous ?       <br />
       Boscione ne se retourna même pas  pour répondre .       <br />
       —Je n’ai pas l’impression que votre sympathique tribu fêterait comme il se doit votre retour... Me trompai-je ?       <br />
       Ilnara se mordit les lèvres et ne démentit pas.       <br />
       —Et.. et une fois là bas, que comptez-vous faire ? vos ennemis doivent repérer quiconque s’approche de l’internat Mer...       <br />
       —Certainement. Mais j’ai peut-être une idée pour une bonne couverture. Ne tardons pas, je vous parlerai de mon projet chemin faisant.       <br />
       -Attendez, attendez, dit Ilnara, claudiquant à fendre l'âme, j'ai quelque chose à vous dire ...       <br />
       Boscione se retourna à peine :       <br />
       -vous voulez nous dire, je présume, que les Capuchons savent que nous allons à Langloch et croient que nous allons nous jeter dans la gueule du loup ?       <br />
       -Comment le savez-vous ? fit Ilnara, esbaubie.       <br />
               <br />
       8. Arlouan       <br />
              <br />
       Northamerica, Washdicee-Notax Center,        <br />
       25 septembre 251       <br />
              <br />
       Dans la pénombre fraîche du centreDoc, Vadiah Skoule se concentra une fois encore sur les données biographiques d’Arlouan Brovet, à la recherche du petit détail qui pourrait lui servir. Les données bio établies par le Chan de la World Library avaient été régulièrement et soigneusement épurées, mais on ne savait jamais.        <br />
              <br />
       “Brovet Arlouan, né en 210 dans le comté d’Aspa en Pyrannes centrales, d’une Mâtre de petite néotribu mantagnarde et d’un Pehr d’origine Vic (Il ne fait pas ses 41 ans, remarque la Skoule). Sujet brillant, il est rapidement repéré par les Chans qui l’admettent en cycle supérieur  à 17 ans. Il choisit l’ordre Mer dès la fin de son voyage initiatique, et y réalise une carrière fulgurante, marquée de nombreuses péripéties.        <br />
       En 236, il fait parler de lui pour la première fois au plan mondial.  Elève d’un Merchan de l’aire culturelle hispanique (Buenos Aires),  Brovet a supervisé la construction de très belles Hortaxes, en faisant appel à de talentueux architectes. Grâce à des techniques audacieuses, la surface de vente des bâtiments  “en flèche mobile” se trouve alors quintuplée sans prendre davantage d’emprise au sol. Mais surtout, il découvre le moyen de capter une clientèle plus importante pour des produits Mers de haute valeur sans enfreindre la loi sur les Séparations, qui interdit de relier les maisons individuelles et les équipements vics (sauf certains centraux de télétransfert publics), aux réseaux des Mers, devant rester confinés dans les centres hortaxes vics, ou dans les magazins généraux  des villages-vigies aux frontières de l’Armen.        <br />
       En revanche, il n’était pas interdit que les membres des familles des Mers vivant dans les quartiers des Vics, se fissent, par le biais de réunions familiales ou privées, les promoteurs militants, non rémunérés, de certains produits, présentés sur place par des autologrammes distribué gratuitement. Brovet avait ainsi redécouvert une ancienne technique de propagande commerciale datant de trois cents ans. Le succès de ces “salons de parade” privés dépassa toutes les espérances et bientôt il fut de bon ton dans les meilleures familles, d’en organiser à chaque nouvelle saison. On ne prenait pas de commandes (illégales), mais chacun était incité à se déplacer pour finir la soirée dans les centres d’achat, décorés et animés comme pour une fête, et achalandés pour la circonstance.        <br />
       L’effet des techniques incitatoires développées par Brovet ne tarda pas à se faire sentir sur l’ensemble de l’économie.  Les appels de vente suscités par les festivités privées finirent par déséquilibrer de près de 3% le mouvement des budgets, sans qu’il soit possible de répercuter rapidement cette création de crédit sur le prix des Rentes. La poche de profit ainsi formé fut intégralement employée par la recherche Mer, afin d’en démontrer irréfutablement l’utilité générale.       <br />
         L’appauvrissement minime des familles fut caché et compensé par l’accès facilité à des moyens Trans et Com plus efficaces, plus luxueux, et surtout bourrés de gadgets  agréables ou amusants (comme les logiciels d’humour  introduits dans les robots, ou les holofilms d’aventures remplaçant aléatoirement le paysage des fenêtres des trains).        <br />
       Avant que le Tétrapan soit saisi par le Chanat des déséquilibres macro qu’entraînait l’iniative habile de Brovet, celui-ci avait reçu le prix Walras, du nom d’un antique chrématisticien. Congratulé de touts côtés dans le monde Mer, sa candidature circula dès 242  pour le Pangov.  Il y fut élu l’année suivante à l’unanimité moins deux voix, devenant ainsi le plus jeune Représentant  de l’assemblée dirigeante Mer.       <br />
              <br />
       Dans cette instance, Arlouan Brovet  prit rapidement la tête de l’opposition dite “connexionniste”, favorable à une évolution des quatre Mondes attribuant aux Mers un rôle moteur dans la gestion des échanges entre les espace-temps.        <br />
       Outre ses classiques exigences d’ouverture de nouveaux chantiers de tunnels “de désenclavement” (communes à tous les partis de la Députation), le mouvement revendiquait le droit des divers ordres “techniques” à s’organiser en une seule guilde transordinale, capable de favoriser la dissémination des innovations. Il demandait aussi l’extension des prérogatives Mers hors des centres hortaxes, et notamment  l’attribution des Franges à une régie Mer qui garantirait l’entretien des voies frontalières de surface (devenues parfois de véritables coupe-gorge), et gérerait la réinsertion des populations  réfractaires qui y vivaient hors de tout contrôle, dans une hygiène déplorable.         <br />
       Pour modeste et responsable qu’ait été ce programme, il exigeait de remettre en cause la sacro-sainte partition des espaces-mondes, et apparaissait à la majorité une velleité radicale, impossible à discuter sérieusement, mais au moins bonne à mettre un peu d’animation dans les séances de congrès, en agitant le spectre de la restauration unitariste.       <br />
       Brovet séduisit les uns et les autres en continuant à brandir bien haut ce drapeau, tout en négociant des aménagements tout-à-fait raisonnables, comme la possibilité pour le Mer de procéder à des nettoyages gratuits de certaines zones franches, en recourant à la seule bonne volonté de ses jeunes membres.  Il en profita pour  démontrer la magnifique efficacité de nouvelles machines recyclantes. La vertu humanitaire et écologiste du Mer était ainsi bien mise en scène,  tout comme se confirmait sa remarquable efficacité globale.       <br />
              <br />
       Arlouan récolta les fruits de cette politique, visible de tous, et fut choisi en 146 comme membre de la délégation de son ordre au Congrès Universel, et unique représentant des oppositions Mer en son sein.        <br />
       En même temps, il gravissait un échelon de pouvoir autrement plus important à l’intérieur de l’ordre lui-même : il devenait vice-président de la haute guilde Mer, association professionnelle largement prédominante, et contrôlant l’essentiel de l’éducation et du placement des cadres techniques et administratifs “à haut potentiel”. Le président en exercice depuis trente ans, Calfin Trifoux, décéda à l’âge de 76 ans en 48, et, à l’issue d’une bataille homérique,  Brovet lui succéda en dépit de sa position “connexioniste”, encore davantage minoritaire dans la Guilde que dans les instances électives de l’ordre.       <br />
       Là encore, son charisme personnel, son énergie indomptable, son aptitude à s’adapter à toutes les conjonctures et à charmer ses ennemis les plus résolus, lui permirent en quelques années de placer la Guilde  sous sa seule autorité incontestée.       <br />
       Depuis trois ans, Arlouan Bovet -qui est devenu entre temps chef de la délégation Mer à l’ASSU.- tente de rénover en profondeur le Mer pour lui donner une plus grande souplesse et une capacité plus forte de s’adapter aux besoins du public. Il s’affronte à l’inertie traditionnelle des Corps techniques, où se recrute la base du peuple Mer.  Il peut compter, en revanche sur l’appui -parfois mesuré- des Administratifs Organiques (AO), qui ont toujours recherché la modernisation de l’ordre. Il a créé, sur ses propres deniers, un centre de formation pour l’élite dirigeante, basé dans la petite ville nortaméricaine de Langloch. Ouverte sur toutes les questions stratégiques, cette “école” où enseignent les plus distingués Merchans, permet aussi à Brovet d’approfondir les thèmes connexionistes les plus audacieux.       <br />
       Cependant, la magistrale carrière d’Arlouan Brovet ne se poursuit pas dans un ciel sans nuages. Récemment, s’est cristallisé le problème dit de la “Caisse d’entr-aide” de la Guilde Mer, présidée par Philotal Mercer. Brovet qui en est Administrateur-adjoint, n’a pas pu empêcher une enquête menée par la Panose, concernant l’origine de ses fonds de plus en plus massifs. L’interrogation des Panostes porte sur la différence entre les chiffres des encours et ceux des  cotisations et souscriptions, dont le compte semble beaucoup plus faible. Jusqu’à présent, toutefois, l’utilisation des fonds ne semble pas concernée par l’enquête, diligentée à partir d’une saisine du Tetrapanide Meredith Ilno.”       <br />
              <br />
              <br />
       Vadiah Skoule sourit intérieurement des euphémismes prudents du rédacteur chan. L’affaire de la caisse pouvait, d’un moment à l’autre, devenir le scandale majeur de l’époque et ce n’était sûrement pas sur ce point qu’elle chercherait noise à Brovet. Comme tous les AO et les hauts Cadres du Mer, elle s’en remettait entièrement au génie de leur leader pour interdire toute incursion fâcheuse d’étrangers dans les activités Mers, et même, pour renverser le courant et transformer une suspicion de malversation en un titre de gloire... Il en était bien capable, le bougre.       <br />
       Ce que Vadiah cherchait, ce n’était pas à détruire Brovet, bien trop irremplaçable en cette conjoncture, ni à contester son pouvoir en général, mais à trouver un moyen d’avoir barre sur lui dans un certain domaine : celui de la fameuse école privée de Langloch.         <br />
              <br />
       Officiellement, elle y était invitée. Elle possédait même le titre ronflant de directrice (teur) du Groupe Rapproché, une sélection de jeunes fidèles de Brovet, tous mâles, tous athlétiques, et tous disposant d’un QI supérieur à 140.       <br />
       En réalité, elle n’avait aucun contrôle sur cette centaine de têtes brûlées, complètement et exclusivement loyales à leur maître et héros –Arlouan- , bien que celui-ci n’ait pour seule fonction officielle que “membre fondateur”.       <br />
       C’est pourquoi, à défaut de pouvoir introduire un partisan des AO dans le groupe -ce qu’elle avait essayé à trois reprises, chacune sans succès-, il lui faudrait amener Brovet lui-même à la laisser participer aux conférences secrètes, et à en apprendre davantage sur les “actions spéciales” dont la rumeur disait qu’elles étaient directement décidées entre quelques-uns des plus proches amis du “fondateur”, comme Meruch Remuche, Loah Vank Essem ou  Sylen Gombat. Il y avait aussi ce petit Agonem Trillard, qu’il faudrait surveiller de près.  Elle avait cru un moment pouvoir l’amadouer -sur la base d’anciennes expériences communes-, mais, depuis quelque temps, Trillard s’était renfermé dans un silence borné. Etait-ce l’aveu de sa nature non-S qui l’avait refroidi ? Vadiah en doutait.           <br />
       Tandis que l’holo se mettait en veille, libérant la ligne de la World Library, distribuant dans l’espace d’étranges bulles grises allongées, elle continua longtemps à méditer, retournant le problème en tout sens.       <br />
              <br />
       Et soudain l’idée machiavélique lui apparut, en toute clarté.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       9. La quête sépulcrale        <br />
              <br />
       Catharelande, Domaine Ar de Chamb, 27 Septembre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Quand le Surv'ar Brar apprit que Phil Gillon, frais comme un gardon, avait quitté le château au petit matin, accompagné de Lyseange et de Kando Thiony, il avala de travers son café.       <br />
       Tout congestionné, il se renseigna sur la destination prise par les “randonneurs”, mais personne ne put satisfaire sa curiosité. Ils avaient tourné quelque temps à la verticale du haut lieu, le temps, sans doute de se familiariser avec le maniement d’un dirigeon sans échauffeur. Ensuite ils avaient disparu au dessus des falaises, et bien malin qui aurait pu dire pour quelle direction ils s’étaient enfin décidés.       <br />
       Brar n’osa pas interroger le Médic'ar Tousseugle sur le traitement des migraines du chan nortamère. Il en parlerait directement avec l’herboriste Ar qui fournissait les ingrédients. Mais il était clair que la tisane n'avait pas atteint son objectif ! Si, toutefois le Nortamère en avait avalé la moindre gorgée...       <br />
              <br />
       Pas moyen, non plus de lancer la troupe à leurs basques : ils étaient passés sous la juridiction de Tiz d’Armignace, et celui-ci avait laissé des consignes très explicites leur accordant la liberté de déplacement sur tout le domaine Ar de Catharlande.       <br />
              <br />
       Brar contint sa rage, et puis se calma. Au fond, il n’avait pas vraiment besoin de vérifier que le trio se dirigeait vers Aragnol. De deux choses l’une : où bien le Patron était mal renseigné et ce  “Phil” n’avait rien à voir avec leur affaires. Dans ce cas, il n’avait aucune raison de se rendre dans la vallée pyranéenne, et les surv’ars signaleraient bientôt sa présence ici ou là, sur un site de valeur historique, sans enjeu réel.        <br />
       Ou bien, ces gens étaient une équipe décidée à mener l’enquête sur  les “obscurités”  laissées en suspens à l’époque, auquel cas, on les retrouverait avant trois jours  dans le vallon macabre, en train de retourner les pierres et les cendres, maintenant enfouies sous les plantes nouvelles.       <br />
       Dans les deux cas, le plus simple était de se rendre lui-même à Aragnol et d’attendre. Si les emmerdeurs ne venaient pas, cela lui donnerait l’occasion, en prenant son temps, de faire disparaître les traces ultimes, celles qui remontaient à la surface après les pluies, quoi qu’on fasse. Si, en revanche, ils survenaient, il leur tendrait un piège  fatal imparable.       <br />
              <br />
       Brar remonta dans sa vaste chambre circulaire, et actionna un flambeau mural. Une pierre du grand appareil des murailles d’origine avança en surplomb puis se déboîta et parut descendre et se poser sur le parquet, sans l‘aide d’aucun artifice. Le Surv’ar fouilla dans la cavité mise à nu et saisit deux tubes de métal mat, plus pesants que des lingots de plomb.       <br />
       Il vérifia l’état de marche des objets et les enfouit dans un grand sac de peau. Il rajouta deux vêtements complets de fourrure, des armes de petit calibre, une minuscule arbalète et son jeu de carreaux. Puis il lança le sac en travers de son large torse, commanda d’un geste la fermeture de la cache, et descendit quatre à quatre l’escalier en colimaçon. Sur le seuil de la tour, il hélà les gardes en faction.       <br />
       —A tes ordres, Pehr ! s’écria Pielt’ar, toujours empressé.       <br />
       —Je pars en mission secrète. Vers le sud. C’est Jon qui prend le commandement, et toi en second. Faites-moi suivre les messages normaux aux télébornes 12 et 18. Je les consulterai quand il faudra. Quant aux urgences, adressez-les moi par Véloce.        <br />
       —Ce sera fait...        <br />
       L’intérêt de Véloce, son faucon-pluvier personnel, c’est qu’en dehors de sa capacité à le retrouver en toutes circonstances, et de sa complète sûreté comme moyen de transport de messages, l’animal pouvait aussi servir d’arme pour le crime parfait : pousser un alpiniste dans le vide, par exemple, en lui crevant les yeux de ses serres enduites de curare. Ou agresser un dormeur qui se réveillerait avec quelque centimètres de carotides en moins. Tout cela sans que les compagnons de la victime puissent supposer le volatile téléguidé par une volonté humaine.       <br />
              <br />
       —Pehr ?       <br />
       —Quoi encore ?       <br />
       —Le Chan Tiz retourne sur les lieux de l’enquête cet après-midi après ses cours. Il a dit que ta présence serait nécessaire...       <br />
       —Plus aucune importance, dit Brar. Dites-lui que je m’en remets à son jugement.       <br />
              <br />
       Le chef Surv’ar se mit à courir en petite foulée, et disparut dans l’épaisse broussaille. Son sourire carnassier releva ses pommettes proéminentes et enchâssa ses petits yeux perçants. Il aimait ces courses solitaires. Dans la grande tradition des ancêtres.       <br />
              <br />
               <br />
       Europe, Parc Béarn, Aragnol, 30 septembre       <br />
              <br />
              <br />
       Les innombrables collines rondes du pays béarnais avaient succédé aux rudes chaînes rocheuses de Catharelande. Et bientôt surgit de la brume bleue des confins la barrière des Pyrannes, d’où émergeaient des sommets enneigés à la découpe incisive sur un ciel pur.       <br />
       Sous le dirigeon des trois compagnons le relief se creusa soudain comme une mer de tempête subitement arrêtée par la baguette du mage : lourdes vagues de sapins retombant sur des pierriers, croupes de sombres forêts de pins, levées plus claires de chataîgners aux ramures désordonnées. Puis des falaises plus hautes, telles des déferlements figés, et enfin la majesté des piémonts s’élançant à l’assaut des paysages alpins.        <br />
       Loin au dessous d’eux naviguaient vers le sud les formations triangulaires de grands oiseaux, dont les ombres, parfois, étaient reportées sur les prairies, quelques centaines de mètres plus bas. Ici et là des troupeaux vaquaient en liberté. Des hardes de sangliers noirs cotoyaient sans peur de petites bandes de loups, encore repus des munificences d’un été généreux en pullulements comestibles sans effort : ragondins des gaves, souriceaux et loirs de fourrés, mulots et rats des champs ou des ruines.       <br />
              <br />
       Conduit de main de maître par l’homme sans nom, le gracieux appareil ne dérivait pratiquement pas dans l’air calme. Les parascendants s’élevaient ou se déplaçaient doucement, semblant chercher par eux-mêmes les courants, comme les mains habiles d’un alpiniste au flanc d’une paroi invisible. Le spectacle laissait ravis et passifs les deux autres aéronautes suspendus assez confortablement aux ballons inférieurs.           <br />
              <br />
       L’homme-sans-nom se surprit à regarder les formes harmonieuses de Lyseange, paresseusement allongée à quelque distance au dessous de lui dans l’espace et nimbée de soleil, chevelure flottant en oriflamme.  Il appréciait sa joie juvénile à participer à l’accord grandiose des éléments, et de ce commun ravissement, il devait bien conclure que du désir renaissait dans son propre corps fatigué. La jeune fille se tournait de temps en temps vers lui, main en visière, souriante, et bien qu’il sache qu’il était pour elle à ce moment une silhouette obscure découpée dans le ciel limpide, il aurait juré qu’ils partageaient quelque chose d’intime.       <br />
              <br />
       Le val d’Aragnol s’ouvrit enfin dans le mur des Pyrannes. C’était un couloir de roches rouges éboulées, dans les interstices desquels se dressaient des troncs tordus en tous sens, brûlés ou encore vivants. Parfois des touffes de repousses indiquait la présence stimulante de sources : jeunes chênes et pins d’Alep semblant engagés dans une course immobile mais sans pitié pour la domination végétale.       <br />
              <br />
       Au fond de la triste ravine, une rivière mousseuse dévalait des étages de gros galets. Un chemin de cailloux serpentait à flanc de côte, pour le moment arpenté par des mouflons, qui arrachaient avidement l’herbe des mottes en surplomb, comme pressés de ne rien laisser. Dès que le mâle vit l’ombre du silencieux aérostat, il se cabra et s’enfuit. Cela évoquait sans doute pour lui le gypaète géant , implanté  dans la région il y a trois cent ans déjà. Toute la troupe s’élança à sa suite, bondit de faille en faille, puis disparut au delà d’une crète.        <br />
              <br />
       —Là bas !       <br />
              <br />
       Le doigt de Kando désignait un étrange dôme surmonté d’une pointe effilée à l’angle de la vallée, à quelques kilomètres en avant.  Plus on s’approchait et plus l’édifice, d’abord minuscule, dévoilait sa taille réelle, massive, gigantesque, sculpture monumentale de pierre noire, émergeant d’une profusion de chênes torturés et de pins arqués par le vent.        <br />
       La coupole barrait maintenant toute la vallée, et l’on pouvait voir que sa paroi de granite pailleté était percée d’un tunnel par lequel s’écoulait un torrent violent et chaotique, à travers les dents d’un sombre déversoir.        <br />
       La surface supérieure du dôme se rétrécissait autour d’une corniche imposante qui soutenait une sorte de clocher octogonal, creusé de fenêtres rondes aveugles, et dressé sur huit énormes piliers sculptés, taillés dans le même granit noir argenté. Du côté sud, la corniche s’ouvrait sur une terrasse longiligne qui se détachait bientôt de la courbure de l’hémisphère, portée par un viaduc de blocs géants, rejoignant le flanc de la vallée. Une porte monumentale le séparait d’un village montagnard, regroupé autour d’une petite place ronde.        <br />
              <br />
       Phil y laissa descendre lentement le dirigeon. Parvenu au ras du sol, Kando et Lysange en sautèrent comme  les matelos d’un esquif tiré par la marée, et l’attachèrent à une rembarde de fer, tel un cheval à l’abreuvoir.        <br />
              <br />
       Tout était désert. Les masures qui entouraient la place étaient mangées de mousse noirâtre, leurs portes pourries, d’autres barricadées, les carreaux cassés ou absents. Seules les toitures de lauzes grises étaient régulièrement entretenues, par une programme chan, sans doute.        <br />
       Un lumignon solaire vacillait indéfiniment, signalant cependant la présence symbolique de l’homme, au flanc d’une grande maison mieux crépie, un peu en contrebas. Un haut tas de bois bien coupé, était soigneusement rangé sous l’appentis. Mais elle était également fermée.       <br />
              <br />
       —C’est probablement là que les bergers viennent vivre pendant la vente des moutons, dit Kando. Ils sont dans les alpages en ce moment, et la maison est sans doute sous tension, à l’épreuve de voleurs et des vagabonds.       <br />
       —Faudra-t-il donc bivouaquer dans ce sinistre château ? gémit Lyseange. C’est à vous foutre des cauchemars.       <br />
       —Il a été sans doute construit pour çà...       <br />
       —Kando a  raison, confirma « Phil ». Pendant la mode post-gothique, des mécènes édifiaient des lieux comme celui-là. Ils y attiraient leurs amis et leur clientèle dans des rêves-parties. On y jouait des pièces de théâtre, on mangeait et on buvait. On dansait. Plus le lieu était éloigné de tout, plus il était romantique ou tragique, plus il avait de succès à condition que les généreux propriétaires acceptent d’affrêter des flotilles d’héliopans pour transporter les gens.        <br />
       Par la suite, les Districts Chans ont racheté certains des lieux les plus beaux, ou les plus étranges. Mais, lorsqu’ils étaient trop reculés, ou subissant des micro-climats trop froids, il était difficile d’en faire des hauts-lieux avec résidences chanales permanentes. Les jeunes Ars, de toute-façon, les auraient boudés. Alors certains sont tombés en ruines, ou ont été entretenus a minima.        <br />
       —Tu crois que cette espèce de tour dépend du chanat de Chamb ? demanda Lyseange       <br />
       —C’est bien possible. Mais il ne semble pas avoir été réhabité depuis l’incendie de 50. Regardez ces épaisseurs de suie dans les ouvertures et les angles... Rien n’a été nettoyé.       <br />
       —En tout cas, cria Kando qui s’était approché de l’immense porte ogivale, plusieurs personnes sont venues ici il y a peu de temps, si j’en juge par la boue remuée sur les pavés... Et ce genre de... traineau.       <br />
              <br />
       Un huis plus petit se découpait dans la porte d’orme massif armée de gonds monstrueux qui fermait le viaduc. Le jeune homme exerça une poussée, et, à la surprise de tous, il s’ouvrit sans résistance.       <br />
       —Allons-y, encouraga l’homme-sans-nom. Mais prudence !        <br />
       —Que cherchons-nous ? demanda Lyseange. Vous ne nous avez pas dit grand chose sur votre enquête.       <br />
       —C’est que je n’en retrouve pas encore clairement moi-même le propos. Je sais seulement qu'un ami nommé Cardoy est venu ici, probablement pour tenter de surprendre des agissements scandaleux, perpétrés par certaines bandes Ar, et qu’il a péri dans l’incendie.       <br />
       —	Ceci ayant à voir avec cela, je suppose ? dit Kando, les mains sur les hanches.        <br />
       —	Tu veux dire : les agissements scandaleux, et le feu tuant les enquêteurs ?       <br />
       —	C’est bien ce que je veux dire.       <br />
       —C’est ce que j’aimerais savoir, en ayant en tête le mot énigmatique que Cardoy  m’a laissé sur ce billet.       <br />
       —Une investigation avait été menée en son temps, n’est-ce pas ? demanda Lyseange.       <br />
       —Il y a eu investigation de routine sur l’origine de l’incendie. Mais à ma connaissance, du moins pour ce que j’ai retrouvé, depuis quelques jours, de bribes cohérentes de mon travail sur le sujet, aucune démarche spéciale n’a été tentée sur la mort des cinéastes. D’après les holomédias de l’époque, ils ont tenté de fuir, en descendant la vallée, puisque les feux montent toujours vers les crètes. Mais ils ont malheureusement été pris à revers par un contrefeu spontané qui s’était créé en aval. Ils ont été grillés entre les deux vagues, à l’endroit où gisaient les carcasses de leurs électros. La flambée a été si violente qu’on n’a rien retrouvé de leurs effets ni de leurs corps.       <br />
       —C’est cela qui est bizarre, dit Kando. Il y a toujours des restes, des indices, aussi petits soient-ils.        <br />
       —Certes, jeune homme, en principe. Mais il faut aussi tenir compte des pluies diluviennes qui ont succédé immédiatement à l’incendie et ont perturbé le travail des enquêteurs. Je crois aussi qu’ils avaient peur des coulées de boue qui se déclenchent dans ce genre de circonstances.       <br />
       —Mais alors, les chances de trouver quelque chose aujourd’hui sont minimes, pour ne pas dire nulles, estima Lyseange.       <br />
       —D’ailleurs, renchérit Kando, si vous trouvez des preuves de leur mort, qu’en ferez vous ?       <br />
       —Je ne sais pas, avoua « Phil » en secouant la tête. Je ne sais absolument pas.         <br />
       —Peut-être, ajouta-t-il en s’engageant le premier sur la voie conduisant  au sombre édifice, que je ne cherche pas une preuve de leur mort...       <br />
              <br />
               <br />
       10. Langloch       <br />
              <br />
       Northamerica,  Langloch, Saratoga Lake County, 30 septembre   251       <br />
              <br />
       Blotti sur le replat d’une des dernières collines boisées au sud des Adirondacks, Langloch était un charmant petit bourg aux maisons de bouleau blanc à clains de style Nouvelle Angleterre, préservé comme si rien ne s’était passé depuis un demi-millénaire dans ce lieu de ce qu’on appelait jadis le nouveau monde.       <br />
              <br />
       Fallait-il s’y fier ?       <br />
              <br />
       Boscione et Hatzik  laissèrent Ilnara en faction dans un bosquet opaque, avec du matériel et des instructions précises. Parvenus au panneau fleuri indiquant &quot;Langloch, 350 habitants&quot;, ils enfilèrent des vêtements typiques de Vics de province profonde, achetés non loin à une vente de garage, et se présentèrent en toute innocence à l’hôtel de ville pour demander l’adresse du campus Mer qui se trouvait, leur avait-on dit, sur le territoire.  Ils furent aussitôt pris en charge par un flic géant et débonnaire.       <br />
       —Bonjour, Messieurs-Dames, en quoi puis-je vous être utile ?       <br />
       —Bonjour, Shériff. Nous sommes de passage, le garçon et moi. On nous a beaucoup parlé d’un… centre secret Mer. Le petit insiste en prétendant que l’on peut visiter. Je lui ai dit, certainement pas. Mais il est fanatique de Maître Brovet..       <br />
       —Il a raison, votre charmant bambin. Nous prévoyons effectivement l’accueil des visiteurs souhaitant s’informer sur les activités du Centre Mer. Suivez-moi. On vous en dira davantage au poste d’entrée.       <br />
       —Euh, dit Boscione, la mine enfarinée. Je ne voudrais pas vous déranger pour un caprice d’adolescent…       <br />
       —Ne vous inquiétez-pas, dit le flic, les gratifiant d’un large sourire rempli de dents d’acier.        <br />
       Au lieu de monter vers l’étage d’apparat, l’ascenseur minuscule coincé entre deux séries de colonnades de bois s’enfonça interminablement.       <br />
              <br />
              <br />
       Quand ses portes s’ouvrirent enfin, le comité d’accueil se tenait  devant eux…  microlasers nonchalamment braqués.       <br />
       —Bonjour, M. Boscione, dit un être squelettique au deuxième rang du groupe de paramilitaires de noir vêtus, nous vous attendions. Ne tentez rien  d’irréfléchi...       <br />
       —Merde, trahis ! gronda l’interéssé esquissant un recul.       <br />
       Mais derrière eux, le flic massif souriait plus que jamais, arme également au poing.       <br />
       Hatzik était trop subjugué par le spectacle des immenses avenues souterraines en arrière-plan, pour bien prendre la mesure de leur arrestation. Partout, jusqu’à l’horizon se croisaient des lignes lumineuses superposées, où glissaient de petits électros silencieux. Partout allaient et venaient des hommes en noir bottés de rouge.       <br />
       —Nous avons quelque questions à vous poser, avant de recycler vos amas moléculaires, dit doucement le grand personnage pâle  au sexe indéfinissable.       <br />
       —Classique, j’ai déjà vu l’holofilm, ricana Boscione.       <br />
       —Ne vous méprenez pas. Ce qui vous arrive est réel.       <br />
       —J’espère bien, dit Boscione. Moi, aussi, j’ai des questions.       <br />
       —Vous me pardonnerez de vous imposer des priorités en la matière.  Suivez-nous au salon de conversation.       <br />
              <br />
       Ledit salon ressemblait à un tribunal miniature. L’échalas s’installa sur une estrade dont l’imposant bureau arborait l’écusson au trident, - le sigle de l’école-, et indiqua deux petits tabourets en contrebas, tandis que les gardes se plaçaient derrière les épaules des “prévenus”.       <br />
              <br />
       —Je suis Loah Vank Essem, assistant de la Présidente du Groupe Rapproché, une importante initiative de la Guilde des Mers. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus pour le moment, mais sachez que nous avons délégation pour des procédures judiciaires. Vous êtes fortement soupçonné d’une rupture de contrat passé avec des commanditaires qui nous sont affiliés.       <br />
       —Je l’ignorais.       <br />
       —Cela n’a aucune importance, car nous prenons en charge les intérets de ces clients, qui nous font pleinement confiance. Par ailleurs, nous enquêtons sur la mort accidentelle de deux de nos étudiants en voyage d’étude...       <br />
       —Munis de bombes à souffle... Sans doute pour mieux étudier les papillons.       <br />
              <br />
       Loah semblait imperméable aux sarcasmes.       <br />
       —Toutefois, nous nous contenterons aujourd’hui de traiter le première affaire.        <br />
       Il (elle) enleva ses lunettes et regarda le Frangin, de ses  minuscules pupilles d’un  gris de plomb :       <br />
       —M. Boscione, jouons franc-jeu. Que vous arrive-t-il ? Nos correspondants font état de bonnes relations avec vous depuis des années. Jamais aucun problème. Vous avez toujours rendu des rapports utiles et intéressants. Je ne comprends pas quelle mouche vous a piqué.       <br />
       —Il se passe que vos sbires ont commis une descente chez moi. Qu’ils ont failli tuer mon jeune adjoint, et, voyant que je prenais sa défense, il se passe qu’ils ont simplement fait sauter mon laboratoire, en sachant que nous y étions. Voila ce qui se passe.  Bizarre manière de rester en bons termes avec un partenaire fidèle...       <br />
       Vank Essem haussa les épaules.       <br />
       —Bavure. Nos jeunes font régulièrement des raids en pleine nature...       <br />
       —avec des armes illégales..       <br />
       —pas plus que les vôtres, M. Boscione. Et même bien moins. Ils n’ont jamais tué personne et n’avaient aucune intention de nuire  à votre... petit camarade. Mais, comme nous préférons garder nos opérations discrètes, ils ont sans doute tenté de lui faire peur. Le chef de commando a commis là une erreur, qui a d’ailleurs été lourdement sanctionnée.        <br />
       —Mais alors pourquoi ont-ils  envoyé une bombe sur mon labo ? Pour me faire peur aussi, sans doute ?       <br />
       —Ils ne savaient pas que c’était votre maison. Votre bluff a trop bien marché : ils ont vraiment cru que vous étiez un garde forestier en vigie, pour le compte du Vic voisin. Voyant que vous preniez sa défense, et que vous vous prépariez -croyaient-ils- à communiquer avec vos autorités, ils ont préféré faire disparaître toute possibilité d’identification. Nous avons autorisé le largage de la bombe, sur la foi de ce qu’avançait le chef de commando. L’erreur de celui-ci a été de ne pas éventer votre ruse. Il a été sanctionné.       <br />
       Notre erreur à nous a été d’accepter que vous passiez contrat sans déclarer votre véritable résidence...       <br />
       —Convaincant, je dois dire, admit Boscione. Nous sommes donc sur la voie de reprendre d’excellentes relations. Le problème est que je n’ai plus de labo.       <br />
       Loah eut un petit rire, ressemblant au frottement du papier de verre.       <br />
       —Soyons sérieux... Vous savez comme nous que votre véritable local expérimental est demeuré à l’abri, à quelque distance.       <br />
       —Je ne vois pas de quoi vous parlez.       <br />
       —Il le faudra pourtant, car nous voulons désormais vous employer directement comme “chercheur dirigé”. Ce sera beaucoup mieux pour vous et pour nous.  Nos techniciens sont avides d’aller constater de visu l’état de vos progrès. Je suis sûr qu’entre collègues, vous vous ferez un plaisir de leur faire visiter vos merveilleuses installations.       <br />
       —Il n’en est pas question.         <br />
       —Nous allons voir. Bien entendu, nous ne voulons pas que des informations puissent à nouveau filtrer sur votre “hiérarchie”. C’est pourquoi nous traiterons votre petit compagnon.       <br />
       —Vous voulez dire que vous allez le... tuer ?       <br />
       Hatzik se leva, éploré, et s’agenouilla contre Boscione.       <br />
              <br />
       —Allez vous  collaborer de votre plein gré ?       <br />
       —Dans ces conditions, moins que jamais.       <br />
       Le grand personnage maigre ne cilla pas des yeux et demeura parfaitement poli.       <br />
       —Alors, nous allons élever le niveau de direction de la recherche. Suivez-nous à la section cognitive.       <br />
              <br />
       Parvenus dans une pièce ronde entourée de murs métalliques de texture mate, on le sépara de Hatzik pour l’installer sur le fauteuil central, auquel on l’attacha. Puis deux jeunes hommes se penchèrent sur lui. Après un enchaînement bien rôdé de gestes précis, le Frangin se retrouva tondu en une dizaine d’endroits du crâne, et hérissé d’autant de contacts en forme de baguettes chinoises, reliés sans filage à un large échiquier renversé à un mètre au dessus de sa tête.       <br />
       Plusieurs moniteurs s’allumèrent et Hatzik reconnut la boîte crânienne multipliée de son ami, parcourue de divers contrastes de couleurs vives.        <br />
       —Recherche en contrat... dit doucement la haute silhouette, et aussitôt les taches de couleurs changèrent d’emplacement en une sarabande effrénée.       <br />
       —Ne vous défendez pas, cela ne sert à rien, reprit la silhouette. Cela prolongera simplement la séance et l’ordi disposera de davantage de paramètres pour cerner vos arcs-pensée.       <br />
       —Il y en a déjà un, dit un technicien en noir, coiffé d’un casque étrangement bosselé, assis devant un autre écran. Il semble se former de façon récurrente autour de l’écho du mot “contrat”. Posez une autre question, Eminent AO, on va établir un premier recoupement.       <br />
       —”Monde intérieur”... énonça distinctement la silhouette.       <br />
       Un deuxième pôle de pulsation régulière apparut ur plusieurs écrans, tandis que des arborescences aléatoires le reliait au premier, comme des éclairs intermittents.       <br />
       —Voila, Eminence. Nous avons une bonne association avec “recherche”, et une série de plis avec la zone “contrat”. Je vais voir ce que l’ordi nous propose comme univers sémantiques stratégiques.       <br />
       —interprête, dit-il sur un ton plus élevé.       <br />
       —Au point. Achevé. Réglages., dit une étrange voix féminine aux accents veloutés.       <br />
       —Précisez, confirmez : programme de recherche sur le monde intérieur achevé  ? Il ne reste que des réglages ?       <br />
       —Interprétation correcte, confirma la voix sirupeuse. Zone de réticence sur contrat indiquant un recul du sujet en termes intentionnels.       <br />
       —Précisez, confirmez : le sujet n’est plus désireux de tenir ses engagements sur le projet de recherche “monde intérieur” ?       <br />
       —Interprétation correcte. Rejet massif. Récusation, haine....Non. Jamais. je garde le monde intérieur. Vous ne l’aurez jamais. Allez vous faire foutre...       <br />
       L’ordi se mettait à parler comme s’il devenait peu à peu l’organe même du cerveau de Boscione.       <br />
       —schéma de structure, dit la silhouette pâle .       <br />
       —va te faire foutre, répondit la voix sirupeuse.        <br />
       —décryptez cerveau imaginant, dit la silhouette.       <br />
       —A vos ordres, Eminence, s’empressa un autre technicien, qui analysait une superposition de la représentation du cerveau et certaines constructions rapides d’images en relief .       <br />
       —Il y a une tentative de faire émerger un certain dipositif en réseau, mais la résistance du patient rend l’image floue, dit-il.       <br />
       —Association ?       <br />
       —Plaque. Plaque. Plaque quantique et concentrateur...dit Ordi empruntant un timbre de voix de plus en plus hystérique. Nanoréacteurs. Nouvelle procédure d’injection des données.       <br />
       —Je ne comprends rien, dit le technicien “Mots”.       <br />
       —Moi, non plus dit le technicien “Images”. çà ne correspond à rien en arcs-schémas.       <br />
       —Essayez encore, suggéra calmement le maigre hermaphrodite sans âge.       <br />
       La nouvelle tentative se révéla sans succès, l’ordi semblant battre la campagne dans toutes les directions sémantiques. A croire de Boscione était subitement devenu schizophrène.       <br />
       —On fera appel à un spécialiste « monde intérieur », soupira l’AO. Peut-être saisira-t-il où Boscione veut en venir avec sa “nouvelle procédure”.       <br />
       Passons à autre chose.       <br />
       —Bottes rouges, dit-il.       <br />
       Hatzik  reconnut  immédiatement sur les écrans “images” l’enfer de l’incendie de leur maison suspendue, et le clip où Boscione fauche les assaillants au fusil protonique.       <br />
       —Bon, ils sont bien morts, commenta sobrement l’Eminence. çà justifie une exécution formule B5. Essayons un glissement : cache, local secret.       <br />
       Sur son fauteuil, Boscione se cabra, du sang sur les lèvres qu’il venait de se mordre férocement.       <br />
       La douleur irradia sur tous les écrans, rendant les interprétations impossibles.       <br />
       —Empêchez le de se mordre, dit l’Eminence, agacée. Vous auriez-du lui mettre une poire d’angoisse. çà nous fait perdre du temps.       <br />
       —Le signal redevient consistant, constata le technicien “mots”. La résistance elle-même désigne le mot “falaises”.        <br />
       —Quelle falaise ? demanda doucement l’AO.       <br />
       —Maison-arbre, tout près, regard falaise, dit l’ordi comme un enfant, avant d’articuler plus souplement :        <br />
       —Presque en regard de la maison-arbre. La falaise-carrière.       <br />
       —Bon Dieu, râla dans la pénombre un homme en noir. On y était !       <br />
       Tous les présents se tournèrent vers l’intervenant.       <br />
       —Que voulez-vous dire, Monsieur ?       <br />
       —Que c’est exactement l’endroit, Eminence, où nous-nous exercions au tir quand le gamin nous a surpris, dit l’homme.       <br />
       —Parfait, dit l’AO. Il n’y a plus qu’à chercher l’entrée.       <br />
       —Entrée, répéta-t-il pour l’appareil de vérité.       <br />
       —Bottes, bottes foin dessous.... sous les bottes de foin, dit l’ordi  d’une voix harmonieuse.       <br />
       —Il y a du foin dans cette carrière ?        <br />
       —Oui,  Monsieur. Des vics utilisent la carrière pour jeter du foin pourri.        <br />
       —Parfait, dit l’AO froidement, nous pouvons tuer ces individus.       <br />
       —Hmm, Eminence, je ne voudrais pas abuser, dit le technicien. Mais ...       <br />
       —Vous souhaitez formuler une objection à l’exécution ?       <br />
       —Non. Mais je crois qu’il faudrait vraiment prendre le temps de plusieurs séances sur la description de la machine à produire du monde intérieur.  Sans cela, nous risquons le pépin, quand nous tenterons de la mettre en marche. Même s’il n’y a pas de piège, ce qui est probable, car il n’y a pas d’arc-pensée sur les constellations ruse-piège-danger-risque, que j’ai stimulées. En revanche, on peut détruire le garçon.  Il n’est d’aucune utilité.       <br />
       —Vous avez raison. C’est bien ce que je veux dire.        <br />
       Si l’AO, surpris en flagrant délit d’impatience vengeresse, était un peu vexé, cela ne transparaissait nullement.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       La salle de “déplacement moléculaire” (un charmant euphémisme pour “mise à mort par annihilation instantanée”)  n’était heureusement pas prête et l’on enferma pour un moment Hatzik avec Boscione dans un cagibi métallique sans ouverture visible. C’était ce qu’attendait le Frangin.       <br />
       Les  AO leur avaient enlevé tout ce qu’ils avaient pu (ustensiles et armes variés, lunettes, ceintures, boutons,  etc.), mais ils n’avaient pas encore pris le temps de déconnecter ses nanogreffes, trop confiants dans l’épaisseur de leurs murs, truffés d’entiémetteurs.        <br />
              <br />
       Boscione en profita pour lancer l’appel prévu à Ilnara, en espérant qu’elle saurait manoeuvrer les commandes de la petite machine qu’il lui avait confiée.        <br />
       Il y eut un bruit de déchirure, et la jeune princesse Ar se matérialisa dans le réduit, tout contre Boscione. Elle s’écarta aussitôt, les sourcils froncés, se heurtant à Hatzik :        <br />
       —Vous avez fait exprès !       <br />
       —Votre mâtre ne vous a pas assez dit de vous méfier des hommes, ironisa Boscione.         <br />
       Ce qui était formidable avec cette fille, c’est la rapidité avec laquelle elle se familiarisait avec les dispositifs les plus fous.        <br />
       —Serrez-vous contre moi.        <br />
       —Non !       <br />
       Il saisit de force Ilnara et Hatzik entre ses bras et pria que le collecteur, programmé sur une minute, veuille bien se déclencher. La faille se déchira à nouveau, juste à l’instant où le panneau glissait derrière eux, laissant place aux techniciens de DM. Ceux-ci n’eurent pas le temps d’asister à la dématérialisation, et furent seulement ébahis par le vide parfait de la petite  loge d’attente.       <br />
              <br />
       A quelques kilomètres de là, sous de beaux ombrages, trois formes humaines se concrétisaient, à côté d’un petit appareil noir juché sur un trépied.       <br />
              <br />
       —Crénom, jura Boscione, c’était moins une.       <br />
       —Comment as-tu fait pour ne pas associer sur “collecteur” , dématérialisation, ou faille, demanda Hatzik, aussitôt.       <br />
       Boscione sourit de toutes ses dents irrégulières.       <br />
       —Pour ne pas associer sur certains mots, il faut en associer d’autres. Par exemple, je les ai bassinés avec l’idée de réseau, et celle de monde intérieur. çà m’a permis d’éviter la “dématérialisation intermédiaire”, et surtout de ne pas produire d’image du collecteur.       <br />
       —formidable, dit Hatzik. Je n’en reviens pas.       <br />
       —Je ne comprends  rien , gromella Ilnara. J’aimerais bien que quelqu’un m’explique.       <br />
       Hatzik sauta au cou de la jeune fille  et lui colla deux patins mouillés sur les joues :       <br />
       —tu as été parfaite...  Sans toi, j’y passais tout de suite, et le Patron un peu plus tard.       <br />
       —Mais expliquez-moi, putevierge !       <br />
       —Oh, c’est la mâtre qui t’apprend  ces mots ?       <br />
       —La petite a droit à une explication , reconnut Boscione en riant.  Qu’est-ce que tu veux savoir, princesse ?       <br />
       —Ne m’appelez pas princesse. Je ne le suis pas vraiment encore, et le serai peut-être jamais...  D’abord, qu’est-ce que c’est que cette machine qui vous a fait apparaître... C’est de la magie, ou quoi ?       <br />
       —Pas du tout. C’est de la science, et de la meilleure que celle que pond la bureaucratie Mer, devenue idiote à force de se mettre au service du pouvoir.  J’ai appelé çà un collecteur. Le principe physique est un développement des lois d’Aspect, connues depuis déjà trois cent ans, et des équations de Torghan. En gros, tu peux créer un champ où tu isoles toute la matière qui s’y trouve, par exemple toi, moi, Hatzik, et l’air qui nous enveloppe. Ce “paquet”  est ensuite attiré, par tunnel subquantique, vers d’autres coordonnées spatio-temporelles. A ce nouveau point, un champ analogue est constitué. Les champs de départ et d’arrivée sont alors littéralement échangés, et si le contexte n’est pas trop différent, les objets organiques, comme les corps vivants, se retrouvent transportés.       <br />
       —Est-ce que les molécules sont détruites au départ et recopiées à l’arrivée ?, demanda Hatzik, que Boscione n’avait pas encore initié à ces arcanes.       <br />
       —Pas du tout. Les auteurs de science-fiction avaient inventé cette solution avant qu’on comprenne que c’est l’espace-temps qui se déplace tout entier à chaque fois (ce qu’on nommait autrefois les “variables non-locales”), même si çà a l’air impossible, et que le problème n’est pas  tant de transporter les ensemble organiques que d’isoler des segments d’espace-temps de leur contexte, et de les faire se rencontrer dans une dimension commune. Personne n’avait avancé sur ce problème depuis 10 ans, sauf un vieux chercheur de mes amis, qui a déserté le Mer sans être poursuivi, en trompant les ordis.       <br />
       J’ai réussi à stabiliser les champs de cotransfert par une intervention que j’ai appelée “machine intermédiaire”, dont tu as ici un modèle bien développé.  Que je porte toujours sur moi... avec quelques autres petites choses amusantes.       <br />
       —Dites, susurra Ilnara avec une nuance de respect nouveau dans la voix, vous êtes une espèce de.. savant ?       <br />
       —Si tu veux. Ce n’est pas ma faute. La condition frangine oblige souvent à faire preuve d’imagination...       <br />
       Et là, Boscione leva un doigt sévère.       <br />
       —Autant vous dire, mes amis, que c’est la première fois que je parle un peu de çà à d’autres, depuis la mort de mon vieux maître. Je veux un silence total.        <br />
       —Mais, s’écria Hatzik, les Mers sont au courant, maintenant qu’on a disparu...       <br />
       —Pas du tout, mon bonhomme ! Ils croient que nous pouvons débloquer les portes et que nous sommes en train de courir dans les couloirs et les coursives de leur fourmilière. Je ne te dis pas quelle chasse ils ne sont pas en train d’organiser là dessous.       <br />
       —Au fond, dit Ilnara boudeuse, je ne comprends pas pourquoi vous avez pris tous ces risques.  Vous êtes entrés, ressortis... Maintenant ils sont surexcités et vont nous poursuivre partout dans le monde, même si vous passez votre temps à faire des sauts de puce... Qu’avez-vous gagné  au juste?       <br />
       Boscione caressa les cheveux flamboyants de la jeune Ar, qui eut un sursaut de recul.       <br />
       —Il y en a dans cette petite caboche !  Bon, regarde.       <br />
       Le Frangin déscratcha sa contre-manche et fit apparaître le tabulateur numérique textile.       <br />
       —J’appuie sur 1.       <br />
       —Bon, et alors ? dirent ensemble les jeunes gens, penchés sur la manche.       <br />
       —Et bien, la porte de l’ascenseur de la mairie vient de sauter.. avec j’espère le maximum de bottes rouges...  Bon attendons un  peu... et j’appuie sur 2.  Vlan, plus de “salle cognitive”, et j’espère que la cervelle des techniciens “Image” et “Mot” est bien répandue au plafond. Elle sera plus difficile à interpréter, je présume...       <br />
       Ils ne vont plus savoir où donner de la tête, mais il y a une chose, mes enfants, que je vous garantis...       <br />
       —Quoi ? dirent les deux visages aux yeux écarquillés comme  ceux des badauds devant la démonstration d’un taille-crayon électronique.       <br />
       —Eh bien, c’est qu’ils ne se doutent aucunement que nous sommes là dehors, à plus de trois kilomètres de leur base et que nous pouvons envoyer des messages de mise à feu à travers leurs tonnes de murs d’acier tramés de résilles anti-communication. En fait, tu vois, Hatzik : cette invention là est encore plus forte que la précédente. Elle n’est pas de moi, je vous le dis tout de suite...       <br />
              <br />
       —Et, c’est quoi cette histoire de techniciens “image” et “mot” ? demanda Ilnara qui ne perdait pas le nord.       <br />
       Boscione soupira.       <br />
              <br />
        -Bon, après je ne réponds plus à aucune question, et on se tire... Voila : ces salopards mettent au point depuis de dizaines d’années une machine à lire directement les pensées. En un sens, c’est un avantage, car cela dispense de torturer les gens pour qu’ils avouent. Mais  c’est aussi horrible, car après dix minutes, les patients s’entendent littéralement parler à travers la bouche de l’ordi. En fait celui-ci pense même avant que les paroles ne se forment dans la tête de la personne. Il anticipe les “aires sémantiques”, c’est-à-dire les associations de significations organisées autour d’un “axe stratégique”. Celui-ci est souvent confirmé par les images produite en même temps par l’autre partie du cerveau, mais pas toujours.  La grande trouvaille de cette machine est de relier les cerveaux des participants, tortionnaires et patients, et de comparer leurs styles d’excitation. Autrefois, dans les moutures archaïques du détecteur de mensonges (appelé polygraphe par les uns, ou électromètre par les autres), on se contentait de fouiller dans les réactions de la pauvre victime, sans se rendre compte d’un fait élémentaire : c’est précisément sur ce qui intéresse simultanément l’analysé et les analystes que se forment les associations signifiantes.        <br />
       —Je ne vois pas ce que cela veut dire, dit Ilnara.       <br />
       —Eh bien par exemple, si on veut vous faire avouer où vous avez caché un bijou, l’image du bijou est la même chez vous et chez  celui qui le cherche, du moins si c’est vous qui l’avez réellement caché, et que votre interrogateur l’a déjà vu. Non seulement l’image mais aussi la plupart des mots associés comme or, argent, diamant, parure, etc., sont également partagés par les gendarmes et par les voleurs.  Et encore les mots  cachette, secret, etc.       <br />
       —oui, çà semble évident...       <br />
       —Pas tant que çà, petite fille. La science a longtemps cru bêtement que chaque organisme avait un stock de mots quelque part rangé dans la matière grise, mots prêts à porter, ayant chacun leur vis-à-vis dans la réalité...       <br />
       —comme un stock d’étiquettes, dit Hatzik.       <br />
       -Exactement. En fait, en relançant chez l’analyste les significations adjacentes, on suscite toutes les correspondances chez l’analysé. On a donc beaucoup plus de chance de l’entraîner à produire malgré lui une image de plus en plus précise, sans même poser de question, ce qui lui donne toujours une possibilité de résister.       <br />
       —Je vois.       <br />
       —Ce système de résonnances mentales entre participants est surtout utile lorsque les analystes ignorent beaucoup de choses, sauf les enjeux généraux qui les relient aux analysés, comme l’espionnage ou l’intention de nuire. Très vite se constitue un univers commun de références qui piège le patient, parce que celui-ci appartient, plus qu’il ne le croit,  à l’univers de ses tortionnaires.  Il finit par ne plus savoir qui il est, s’il n’est pas lui-même le manipulateur... Si celui ci est “innocent”, s’il n’a rien à voir avec ce qui intéresse le manipulateur, alors au contraire, les univers mentaux demeurent indépendants, sauf  brassages aléatoires san conséquences.       <br />
       —Mais vous avez aussi parlé de “monde intérieur” ?       <br />
       le visage de Boscione se ferma.       <br />
       —Ah, çà,  je ne vous en parlerai pas....       <br />
       —C’est plus secret pour nous que pour les salauds de bottes rouges ? provoqua Hatzik.       <br />
       —C’est pas çà. Il vaut mieux que vous n’ayez rien dans la tête sur ce sujet. C’est mieux pour tout le monde...       <br />
       —Pourtant, insista l’adolescent, tu leur a dit que ça se trouvait sous les bottes de foin de la carrière....       <br />
       —Qu’ils y aillent donc, railla Boscione en haussant les épaules.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Europe, Aragnol, 30 septembre 251       <br />
              <br />
       Perchée sur le dôme de basalte massif, la partie découverte de la corniche formait une terrasse circulaire d’où l’on disposait d’une vue imprenable. Elle était creusée, à intervalles réguliers, de puits destinés à recevoir l’eau tombant du clocher. Quelques maigres arbustes avaient réussi à survivre à l’intérieur de plusieurs, tentant désespérément de s’élever entre les murailles aveugles pour trouver le soleil. Au delà des piliers, la large base évasée du clocher abritait une sorte de place couverte, au milieu de laquelle s’enfonçait un escalier en courbe, dont les dalles étaient couvertes d’une épaisse croûte de cendre sêchée.        <br />
       Lampes autonomes au front, les compagnons y descendirent avec précaution, dans un silence sépulcral.        <br />
       Les faisceaux lumineux fouillaient une pénombre de plus en plus épaisse, mais les surfaces vaguement luisantes qu’ils caressaient de temps en temps livraient quelques indications étranges : les visiteurs s’apercevaient que l’hélice formée par l’escalier décrivait un arc trop large. Il s’appuyait en effet sur la paroi intérieure non pas d’un puits cylindrique, mais plutôt d’une immense cave sphérique.        <br />
       Kando, Lyseange et Phil étaient en train de s’enfoncer dans le ventre d’une citerne géante, dont ils devaient bientôt se rendre compte qu’elle était à demi-comblée par une terre poussiéreuse .        <br />
       Parvenus sur ce sol, les visiteurs constatèrent qu’il était constitué d’une poudre fine et régulière, dans lequel les pas marquait fortement, laissant une empreinte parfaite. Personne n’avait dû y poser le pied depuis longtemps avant eux, car il n’existait aucune autre trace humaine. Seules quelques sinuosités fuyant vers les murs  évoquaient la reptation d’un petit serpent.       <br />
       —Nous sommes les premiers hommes à fouler cette planète, plaisanta Kando,  qui n’entraîna aucune hilarité de la part de ses compagnons attentifs à toute anomalie possible.       <br />
              <br />
       Au milieu de la salle hémisphérique, se tenait un îlot de grands carreaux de marbre, polis par endroits, plus rugueux à d’autres, mais que la poussière paraîssait épargner, sauf de petites dunes formées en périphérie.       <br />
       Au centre s’évasait une large vasque du même granit noir semé d’étoiles que celui qui revêtait le dôme. Pas trace d’eau, sinon de vagues traînées, sêches depuis longtemps.       <br />
       —Eh bien, dit l’homme sans nom, voila un site bien théâtral ! Sa voix se multiplia  aussitôt sous la coupole en curieux échos assourdis.       <br />
       Apparemment, il n’était guère sensible au côté effrayant du décor, songea Lysange.       <br />
       —Je me demande à quoi l’endroit pouvait bien servir, dit Kando, traduisant tout haut les pensées de chacun.       <br />
       Le timbre plus aigu de la voix du jeune homme se scinda en trois ou quatre répons fidèlement identiques à l’original.       <br />
       —Je n’en sais rien, dit Lyseange, mais c’est vraiment un lieu horrible. Il suinte de ses murs un je-ne-sais quoi de répugnant. Je propose qu’on ne s’y attarde pas...       <br />
              <br />
       —Bien, approuva “Phil”. Remontons. Je voudrais faire un tour du village  et des environs. Et aussi mettre le dirigeon à l’abri des regards.       <br />
       —Moi, je suis bien ici ! fanfaronna Kando. çà me fait penser au niveau 14 de “Horrid VI”, le holojeu que je préfère... D’ailleurs, si on veut faire la cuisine, on ne risque pas de produire une trace thermique sensible de dehors.       <br />
       —Ce n’est pas faux.. Restez-là si vous voulez, avec les sacs. Je vous rejoins tout à l’heure.       <br />
              <br />
       Lyseange s’empressa de rattraper “Phil”. Ils remontèrent sur la plateforme et cherchèrent d’autres entrées dans le  bâtiment massif. En vain.        <br />
       —Ce cercle de puits ne semble pas communiquer avec la salle en dessous. A quoi pouvaient-ils donc servir ? s’interroga la jeune femme.       <br />
       — En tout cas, les puits transversaux à la vallée doivent déboucher sur la rivière.   Entendez-vous ?        <br />
       —Oui. Ce bruit en saccades régulières me fait penser à un moulin. Je suis sûre qu’il y a une roue à godets là-dessous. Peut-être pour produire l’électricté de ces vieilles lampes rouillées, encastrées dans les piliers.       <br />
       —Soit, mais où  passaient donc les propriétaires pour s’y rendre ?       <br />
       —Par un passage aujourd’hui scellé, rendu inaccessible aux petits curieux dans notre genre, supposa Lyseange, dubitative.       <br />
              <br />
       Ils sortirent du bâtiment puis retournèrent sur la place du hameau. En une demi-heure, ils replièrent les superstructures du dirigeon et tirèrent l’appareil sous l’auvent de la grosse maison. L’homme sans nom plaça par devant quelques grandes planches, roula deux fûts, et le dirigeon, ainsi camouflé à peu de frais se transforma en un fort anonyme  bric-à-brac de ferraille et de toile.       <br />
              <br />
       —Lyseange, je sais que vous n’avez pas très envie de retourner dans la salle souterraine... Mais je voudrais effectuer seul ma recherche.       <br />
       —Je comprends, vous voulez vous plonger en état de concentration.       <br />
       —Oui, je vais mettre tous mes sens en éveil sur les détails de l’environnement. Et pendant cette phase délicate, je préfère franchement vous savoir à l’abri avec Kando.       <br />
       Il lui serra les poignets affectueusement, et sans l’avoir voulu, leurs mains se cherchèrent. Un peu surpris, “Phil” retira les siennes, pour, aussitôt, dans un élan qu’il ne réprima pas, caresser tendrement la joue de la jeune fille.        <br />
              <br />
       Lyseange n’eût pas l’air choquée. Elle accepta le geste avec une candeur enfantine et offrit en retour un sourire à peine gentiment moqueur.       <br />
              <br />
       —J’y vais.... Le jour ne tardera pas à se retirer du fond de vallée. S’il y a quelque chose, j’utilise le signaleur Mer..       <br />
       —D’accord.        <br />
              <br />
       Lyseange décrocha le petit multimicro de sa boucle d’oreilles droite et l’enfonça dans son conduit auditif. Les fibres internes de la minuscule coquille se mettraient à vibrer si son interlocuteur déclenchait le signaleur, même à plus d’un kilomètre.       <br />
       Puis, à contrecoeur, elle retourna au viaduc conduisant au morne édifice.       <br />
              <br />
       “Phil”, de son côté, emprunta un sentier à flanc de vallée. Il descendit en contrebas de l’énorme dôme vers la ruine d’une bergerie et traversa le petit pont rustique qui y enjambait le torrent. De l’autre côté, il avait  repéré vers l’est une proéminence grise et noire, d’étrange aspect. Cela évoquait un cône de scories qui auraient brûlé depuis longtemps, ou encore une masse compactée de caillasses, de branchages et de détritus organiques, roulé par la crue ou l’avalanche et maintenant échouée au dessus du lit à faible débit.        <br />
       Recuit de soleil depuis le matin, le monticule restituait maintenant sa chaleur comme les pierres d’un brasero éteint, ainsi qu’une âcre puanteur. En approchant, l’homme-sans-nom dérangea des vautours qui se repaissaient de la carcasse disloquée d’un bouquetin. D’autres squelettes cornus avaient déjà été nettoyés par les grands oiseaux aux ailes poussiéreuses.       <br />
              <br />
       “Phil”  n’aurait su dire pourquoi il était attiré par ce spectacle morbide. Peut-être justement parce que sa quète avait à voir avec la mort. Celle d’un ami, la sienne. Et... celle de sa mémoire.       <br />
              <br />
       Sans se soucier de se salir, il escalada le tertre. Il trébucha dans les scories, et dérapa sur la matière dure et grumeleuse, telle le fond d’une casserole brûlée, s’accrochant ici ou là à une branche carbonisée, changée en pierre noire.       <br />
       Parvenu au sommet, il examina l’ensemble de la masse de conglomérat disparate. Il était certain que bien des structures longilignes concassées, pressées en une même croûte par des forces géologiques récentes, n’étaient pas des branches lyophilisées, mais des ossements.        <br />
       Quelques fémurs étaient d'ailleurs parfaitement reconnaissables, mais le savoir de “Phil” en matière d’anatomie animale et humaine était trop faible pour identifier l’espèce à laquelle ils appartenaient.        <br />
       Quelque chose glissa sous son pied, se détachant d’un fond de cendre argileuse dessiquée : une sorte de cadre entoilé.       <br />
       L’origine manufacturée de l’objet n’était pas douteuse, mais ce fut seulement en le prenant en mains pour en secouer les écailles d’argile que l’homme  comprit ce que c’était.       <br />
       Un déflecteur en siliconel : un  pare-reflets artisanal utilisé par les petites équipes de documentaristes dans l’éclairage de scènes d’intérieur. Fabriqué dans une matière résistante aux hautes températures des projecteurs, et pourtant fragile, aisément cassable ou déchirable.       <br />
              <br />
       Ce reste pitoyable constituait la première preuve tangible du destin fatal de son ami. Il ne disait rien des circonstances de l’accident tragique, mais il déclencha chez l’homme sans nom une vertigineuse spirale d’émotion. Il dût s’asseoir sur un tronc pétri dans la boue.        <br />
       Et soudain il se souvint.       <br />
              <br />
       De son nom, d’abord. De sa fonction et de sa mission, ensuite. Et puis tout, passé, présent, questions, réponses foisonnèrent et explosèrent en lui. Idées et images proliférèrent, se croisèrent en un carrousel effrayant, comme si elles voulaient rattraper en quelques instants l’amnésie de ces longs jours.       <br />
       Epuisé, il s’affaissa  sur lui-même, mains tentant de protéger sa pauvre tête. Puis il se releva lentement, nez redressé comme une bête à l’affût, et, littéralement, sentit le danger.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
        Lyseange descendait les larges marches avec précaution, sans  oser regarder la luciole qui bougeait très loin au centre du gouffre obscur.       <br />
       Même le gaillard sifflotement qui lui parvenait de Kando, réverbéré par la voûte géante ne parvenait pas à la rasséréner. Enfin, elle rejoignit le garçon qui avait installé sans vergogne le réchaud et les sacs de bouffe sur la vasque centrale, comme sur une paillasse de cuisine.       <br />
              <br />
       —Ah te voila ! Ton ami Phil ne revient pas ?  Les galettes sont réhydratées et cuites...  Deux chacun. J’en garde deux autres pour Phil.       <br />
       —Tu crois que c’est prudent de faire chauffer quelque chose sur ce truc... cette plaque ?       <br />
       —Où est le problème ?...  C’est juste une fontaine vide et...       <br />
              <br />
       Comme si l’esprit de lieux avait attendu cette remarque précise pour en souligner la sottise irréparable, un râclement caverneux se fit entendre, venant de partout à la fois.        <br />
       Il fallut quelques instants aux occupants, tétanisés, pour se rendre compte que la circonférence bleue-grise qui formait l’ouverture du plafond, très haut au dessus d’eux, était en train de se réduire, comme une lune qui aurait décru en accéléré, avalée par l’ombre.       <br />
       Et le couvercle se referma, avant qu’ils aient eu le temps de bouger.       <br />
              <br />
       La nuit était maintenant totale dans le caveau géant, sauf la lueur tremblotante du réchaud. Lyseange, la première, dompta sa terreur pour ne pas cèder à la folie de l’enfermement.       <br />
       —J’étais sûre qu’il existait une machinerie.       <br />
       —Tu... tu crois que c’est à cause de moi... bredouilla Kando en avaçant la main pour déplacer  le foyer.       <br />
       —Ne touche plus à rien, c’est trop tard, de toute façon. Et puis rien ne prouve que ce soit çà. Il se peut que le mécanisme rouillé depuis longtemps ait fini par se déclencher au  troisième passage.       <br />
              <br />
       Lysange se leva d’un bond et courut vers l’escalier qu’elle remonta rapidement, jusqu’à toucher la trappe de pierre qui obturait désormais l’ouverture. Elle descendit et remonta ensuite à plusieurs reprises quelques marches, dans l’espoir qu’un enclenchement aurait lieu dans l’autre sens, entraîné par son poids sur un levier caché.       <br />
       Elle examina enfin attentivement la lisière du “couvercle”.       <br />
       —C’est parfaitement jointif ! Du travail magistral. Et c’est sans doute épais d’au moins un mètre... j’espère que...       <br />
              <br />
       La jeune fille saisit son multimicro et l’utilisa en position d’émetteur, produisant le classique signal “mayday” (trois longues, trois brèves). Puis elle bascula en réception et attendit. Après avoir réédité trois fois l’opération, elle s’assit, découragée, sur la plus haute marche, où  Kando vint la rejoindre.       <br />
       —De toutes manières, dit le garçon. Phil va nous rejoindre avant la nuit. Il verra bien que le puits est fermé. Il aura peut-être une idée, de l’extérieur.       <br />
       —Tu as dit que Phil était mon ami , attaqua Lyseange. Que suggèraiss-tu ?       <br />
       —Tu crois que c’est le moment de...       <br />
       —Et pourquoi pas, il n’y a rien à faire qu’à attendre. Alors ?       <br />
       —Eh bien, je...       <br />
       —Je te prie de considérer que c’est notre ami..., pas seulement le mien.       <br />
       —Cela va sans dire..., mais..       <br />
       —Descendons manger tes galettes. Elles sont à peine mangeables chaudes. Mais froides, il vaut mieux s’en servir pour boucher les trous des semelles.       <br />
              <br />
       Et le temps passa, apportant somnolence glacée et désespoir  insinuant.         <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Northamerica,  Langloch, Saratoga Lake County, 1er octobre  251       <br />
              <br />
       La grande forêt échevelée enveloppait Boscione, Hatzik et Ilnara de son vert émeraude intense, bruissante de mille espèces d’oiseaux. On aurait pu se croire dans une région tropicale si les sapins sombres, les bouleaux feuillolants et les érables diaphanes ne peuplaient la haute fûtaie de leurs essences nordiques.       <br />
       —Voila, déclara Boscione en tendant à ses compagnons la broche où grésillait la chair écorchée d’un gros rat musqué. J’ai une solution : nous cacher quelque temps chez les Frangins des  îles côtières. Ils constituent un réseau très indépendant et très vigilant. Personne ne viendra nous chercher chez ces pêcheurs.        <br />
       —Je ne veux pas aller vivre chez des Frangins ! déclara Ilnara avec véhémence. Ils n’ont aucun code d’honneur et vivent dans l’huile de machine !       <br />
       —Résumé peut-être un peu excessif, jeune Dame ! dit Boscione sans s’arrêter de manger à belles dents. Et d’abord, dans la Frange, il y a toutes sortes de gens. Je vous emmène chez des amis très sûrs. S’il ne l’étaient pas, je ne m’y risquerais pas : c’est tout de même moi qui est recherché par les Mers et pas vous.        <br />
       —Il n’en est pas question, je..       <br />
       —Mais vous êtes libre d’aller où bon vous semble, jeune Dame, coupa Boscione un peu excédé.       <br />
       Le ton d’Ilnara se radoucit quelque peu .       <br />
       —Ne puis-je pas  au moins donner mon opinion ?  Vous savez qu’une Noble Ar n’a pas droit dans la Frange à tout le respect qui lui est dû. La rumeur court sur des cas de filles enlevées et vendues...       <br />
       L’éclat de rire tonitruant de Boscione l’arrêta dans son élan rhétorique.       <br />
       —Vous n’en croyez rien vous-même.  D’ailleurs, ne m’avez vous pas dit que vous risquiez d’être  vendue par votre propre Pehr pour avoir transgressé les règles sacrées de la chasse initiatique ?       <br />
       Ilnara s’enferma dans un silence boudeur.       <br />
       —De plus, je ne propose pas de vous livrer aux Frères de la Côte, mais de vous  cacher chez eux quelque temps, sous ma protection et ma responsabilité.  J’ai besoin  d’un peu de tranquillité pour envisager la suite des événements.       <br />
       —Que compte-tu faire ? demanda Hatzik, regardant avec suspicion l’épaisse forêt inconnue qui les entourait.       <br />
       —Simple : réunir de l’argent et des gens, acheter des armes perfectionnées et me dépêcher de retourner à la Falaise pour interdire à ces bandits de disposer du Laboratoire secret.       <br />
       —Il n’est plus si secret, semble-t-il, remarqua Hatzik.       <br />
       —C’est vrai. C’est pourquoi je dois engager le combat sur un autre plan : celui de la propriété légitime de ce local et des équipements qui s’y trouvent...       <br />
       —Mais n’avez-vous pas dit que la recherche était réalisée pour le compte des Mers ?       <br />
       —Non. Une recherche spéciale était entreprise par contrat avec une société de Frères Urbains, dont j’ignorais qu’elle était affiliée au Mer. Cela retire toute valeur à une prétention quelconque de celui-ci sur mon invention. Par ailleurs, le labo contient bien d’autres expériences.        <br />
       —Mais comment compte-tu faire valoir tes droits, alors que sur la Frange, il n’y a d’autre propriété légitime que le domaine Ar, en dehors des hauts lieux appartenant au Chan, et des villages-vigies relevant des Vics ?        <br />
       —Je ne sais pas. Je dois trouver un avocat qui plaide bien ma cause.       <br />
       —Auprès de qui ? demanda Ilnara.       <br />
       —Du Tetrapan, directement.       <br />
       Hatzik haussa les épaules.       <br />
       —çà te prendra trois ans !       <br />
       —Non, répliqua Boscione en éteignant la lampe-tempête.       <br />
       Je crois que j’ai une ligne directe.       <br />
              <br />
       Ilnara aurait eu trop honte d’avouer qu’elle avait peur de la nuit noire en pleine forêt, et que la forme massive de l’homme couché près d’elle, se découpant dans la lumière des dernières braises, la rassurait un peu.       <br />
              <br />
               <br />
       Europe, Aragnol       <br />
              <br />
       Cela faisait des années que  Fran Millegrain n’avait pas combattu au corps-à-corps, préférant toujours la conciliation ou la ruse au stupide affrontement physique.        <br />
       Mais en voyant le sourire éclatant de l’athlétique surv’ar qui l’attendait en bas de la colline-charnier, il regretta amèrement son manque d’entraînement. Cette fois, il n’échapperait pas à une lutte à mort, et serait probablement battu et tué par la bête fauve qui l’attendait tranquillement. Au moins, le surv’ar, tout meurtrier professionnel qu’il fût, devrait-il compter sur la rage qui s’emparait de Fran. Une irrésistible envie de vengeance lui montait à la gorge. Cet Ar allait payer pour tous ceux qui lui avaient volé -ne fut-ce que quelques jours-  les racines de son être même.       <br />
              <br />
       L’alarme audio résonna dans son oreille mais il ne répondit pas. L’émission aurait immédiatement renseigné le robocom des appareils dont Brar Sudarth’ar était sûrement pourvu, sous ses  oripeaux de faux sauvage. Il valait mieux, malgré tout, laisser Lyseange et Kando, en dehors de cette confrontation, en espérant qu’ils aient, de leur côté, une chance de s’en tirer.       <br />
       Provoquer l’ennemi était toujours une bonne tactique, à la fois pour gagner du temps et le déstabiliser psychiquement, autant que faire se pouvait.       <br />
       —Tiens ! railla-t-il, assurant sa voix, M. le Surv’ar utilise des moyens illégaux pour parcourir son domaine ? Etrange pour quelqu’un qui condamne férocement ceux qui font comme lui...       <br />
       Le regard de Brar avait imperceptiblement dérapé vers la gauche et Fran utilisa aussitôt ses anciennes compétences en science des Signes pour en déduire que l’Ar se demandait comment le Nortamère avait pu savoir où il avait planqué son engin. Il pénétra immédiatement dans la brêche ouverte :       <br />
       — Bien belles, d’ailleurs, ces machines de contrebande reconstruites par les Frangins !       <br />
       Il avait frappé un peu au hasard, et avait fait mouche.       <br />
       Le Surv’ar se rengorgea, enfouissant le déshonneur sous un regain de morgue :       <br />
       —Rien n’est trop beau pour aller à la chasse au fouineur...       <br />
        même si c’est un vieux débris, qui va rejoindre ceux sur lequel il marche, d’ailleurs sans aucun respect.       <br />
              <br />
       Sans quitter des yeux Fran, Brar s’engagea dans l’escalade des scories, tout en dégaînant une longue verge électrique. Son adversaire savait  qu’un seul contact sur la peau, le tuerait ausi sûrement que s’il avait plongé les mains dans un flux hyperconducteur.  Il serait réduit en fumerolles avant d’avoir pu pousser un cri.       <br />
       Fran se saisit d’un  solide rameau de châtaigner à la forme torturée, mais de portée supérieure à l’arme d’électrocution, si l’on prenait en compte l’allonge de son bras dégingandé. Le bois, durçi par la combustion superficielle et la lente imprégnation argileuse qui l’avait suivie, était lourd dans ses mains. Se souvenant que la meilleure défense était dans l’attaque, il fonça dans la pente, hurlant et pointant sa lance improvisée.        <br />
       Riant de plus belle, Brar prétendit jouer au torero en s’effaçant légèrement pour banderiller mortellement le taureau au passage. Mais il trébucha dans un fouillis de ronces amoureuses de vieux circuits électriques, et, comme il avait sous-estimé l’allonge de Fran, son bras fut emporté dans  la courbe du bâton tordu. Il lâcha son engin mortel.  Celui-ci vint toucher en tournoyant la jambe du Chan nortamère, qui hurla, se croyant mort.... avant de se rendre compte qu’une fois abandonné par son manipulateur, le poussoir de mise en tension était revenu en position de sécurité.       <br />
       Brar et Fran plongèrent en même temps sur l’arme, mais se cognèrent durement la tête et  roulèrent chacun de leur côté.       <br />
       Le puissant Surv’ar devint tout d’un coup furieux. Il se releva le premier et se jeta sur son adversaire pour l’étrangler sans plus de préliminaires. Il écrasa Fran sous son poids et ses pouces commencèrent à disloquer sa pomme d’adam.       <br />
       Déjà étourdi par le choc frontal avec la dure ossature de Brar, Fran s’évanouit presque de douleur et  d’effroi. Son pied se propulsa dans un  arc-réflexe involontaire sur le tronc d’un maigre arbre mort qui, dans sa chute, déclencha la verge électrique enfoncée  au milieu d’un enchevêtrement d’objets.       <br />
       Une monstrueuse secousse arqua le Surv’ar, tandis que d’insupportables grésillements se propagèrent sous le dos de sa victime, le forçant à se contorsionner sur place.       <br />
       Puis le courant baladeur se perdit dans les profondeurs incertaines du monticule, et les adversaires, durement éprouvés, se retrouvèrent en chiens de faïence.        <br />
       Brar en avait plus qu’assez. çà tournait au ridicule. Il se releva en chancelant, saisit Fran au collet et le traîna au bas du tumulus, incapable d’aucune résistance.       <br />
       Ce fut cette faiblesse, cette fois, qui lui valut un sursis.       <br />
       —Pour qui travailles-tu ? demanda le Surv’ar, le tenant par les oreilles, prêt à marteler l’arrière de son crâne contre une  pierre.       <br />
       —Vous le savez bien, souffla  Fran.       <br />
       —J’aimerais te l’entendre dire...       <br />
       —Pour le Tétrapan, chuchota Fran, pensant vaguement que l’autorité invoquée pourrait impressionner son tortionnaire. On vous surveille. Si vous me tuez, vous serez jugé et exécuté .       <br />
       Le gros rire de Bra’r reprit de plus belle et Fran serra les paupières pour mourir sans permettre aux postillons de ce rustre de lui entrer dans les yeux. Le surv’ar se remit en devoir de l’étrangler posément, mais la bouche de Fran s’arrondit pour une ultime expression, et l’autre desserra un moment son étreinte.       <br />
       —Tu veux encore te confesser à Oncle Bra’r ?       <br />
       —Non, râla Fran. Je veux te retourner la question : pour qui travailles-tu ?       <br />
              <br />
       Le sang-froid du vaincu au bord de l’agonie estomaqua le vainqueur. Et, après tout, il emporterait le secret dans la tombe.       <br />
       —Pour moi, d’abord, comme tout vrai guerrier Ar. Mais je passe des alliances, je rends des services à ceux qui m’en rendent. Nous échangeons nos dettes. Et là, je dois ta mort à une personne fort importante, qui ne doit pas apprécier que tu fouines dans ses affaires.       <br />
       —Un Mer ?       <br />
       —Oui.        <br />
       —Et qu’avez-vous à cacher, lui et toi ?       <br />
       La question prit de court la brute qui se décida à en finir.       <br />
       —Tu vas trop loin, mon mignon. Tu demanderas la réponse à ton dieu.        <br />
       Il coinça les bras de Fran sous ses genoux, pour être moins dérangé, et, cette fois, écrasa les artères cérébrales à la base du cou.       <br />
       Fran perdit immédiatement conscience.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Et se réveilla, après un temps indéfini, entre chien et loup. Bras et jambes tremblants, battant la mesure de son influx nerveux ramené à la vie. Ce ciel rouge sang, était-ce-ce la couleur de l’enfer ?       <br />
              <br />
       Pour Bra'r,  la réponse était positive. Il gisait sur le ventre au milieu des bizarres déchets, un piolet d’escalade enfoncé dans le crâne avec une telle violence que sa pointe, ressortie par la bouche, était plantée dans la croûte grumeleuse du sol.       <br />
              <br />
       Fran s’accroupit et se gratta la tête. Visiblement, il disposait des services gratuits d’un ange gardien. Assez bien équipé. Mais le sympathique salopard n’avait pas attendu son réveil.       <br />
               <br />
       En remontant à petits pas vers le village, tel un vieillard convalescent, il pensa à appeler Meredith sur sa ligne personnelle.       <br />
       —J’étais inquiet, dit simplement celui-ci. Je te rappelle, ce sera plus sûr et je suis en session.       <br />
              <br />
       Un instant plus tard sa voix résonnait à nouveau, beaucoup plus chaleureuse.       <br />
       —Mon Vieux Fran. je te croyais dissipé dans l’atmosphère...       <br />
       —Pour ne rien te cacher, moi aussi…       <br />
        —Je suis bien  heureux de t’entendre. Tu as une drôle de voix, un peu cassée.       <br />
       —Ils ont cherché à me tuer, à deux reprises. Enfin, la première fois, il s’agissait de me rendre amnésique. çà a bien failli réussir.       <br />
       —Qui çà, ils ?       <br />
       —Je pensais que tu pourrais m’aider à le découvrir. La petite main qui a voulu m’exécuter était le Surv’ar du haut lieu de Chamb, en Europe  occitane. Un Certain Brar Sudarthar... Je dis était, car il est mort .       <br />
       —Tu l’a eu ? Bravo. Je savais que...       <br />
       —Non, Meredith. J’ai été à deux doigts de crever. Et je pensais que tu saurais qui est venu à ma rescousse pour lui régler son compte.       <br />
       —Moi ?       <br />
       La mauvaise foi du Tetrapanide était évidente. Fran n’insista pas. Il n’avait pas de temps à perdre.       <br />
       —Je ne comprends toujours pas pourquoi ils m’en veulent à ce point. Je ne parviens pas à démèler si c’est le principe de l’enquête qui les a déclenchés, auquel cas cela signifierait qu’ils m’ont pisté depuis chez toi...       <br />
       —Improbable. Nos protections audio sont les plus efficaces qui soient..       <br />
       —Ou si j’ai mis le nez dans une fourmilière à Chamb, continua Fran.       <br />
       —Qu’allais-tu faire là bas ? Tu ne m’as rien dit.       <br />
       —Pour moi, Chamb n’avait aucune importance. C’est l'ancien haut lieu d’Aragnol, qui compte.       <br />
       —Tu ne m’as rien dit non plus sur ce cimetière...       <br />
       —Je n’allais pas te tenir au courant de mes intuitions les plus diverses.  Quand tu as tracé le cadre de l’étude -les incidents sur la Frange mettant en cause les Ars depuis plusieurs années-   il me fallait un point de départ. J’ai pensé... Mais tu es sûr qu’on peut parler de tout ?       <br />
       —La ligne  est parfaitement sûre. Tu peux y aller.       <br />
       —çà existe, une connexion parfaitement sûre ? ironisa Fran. Il soupira et continua.       <br />
        -Bon, dans les grandes lignes, çà donne ceci : j’avais un ami cinéaste très friand de ce genre d’incidents. Je me suis souvenu qu’il m’avait parlé d’un scandale dans une frange européenne : des orgies Ar, dans un site étrange.       <br />
       —Aragnol...       <br />
       —Exactement. J’ai voulu aller y voir de plus près. D’autant que mon ami y est mort, apparamment dans un incendie naturel.       <br />
       —Avait-il filmé quelque chose ?       <br />
       —Oui, je crois.  Toute la question est maintenant de savoir s’il est resté quelque chose du film. Si j’en crois ce que j’ai vu, la réponse est non : tout est parti en fumée avec les témoins eux-mêmes.  Sauf si...       <br />
       —Sauf, si ?       <br />
       —Je ne t’en dis pas plus, Meredith. Je ne crois pas aux lignes sûres et j’en ai déjà beaucoup trop dit.       <br />
       —Attends... Tu reviens à Dicee ?        <br />
       —Bientôt...       <br />
       —je dois te prévenir : il y a eu d’autres incidents. Récents, je veux dire. On dit que des Amazon’ars ont attaqué un village près de la collurbe de Medeiros. Une querelle entre Australocaucasiens et Aborigènes a dégénéré, à propos de l’extension d’un agripage. Trois morts, six blessés. Une installation frangine clandestine a été détruite par une bombe à souffle dans le nord du Vermont... Les Ars de la région ont déposé une plainte officielle pour violation de la sixième loi du Livre...       <br />
       —Merci de me tenir la gazette des nouvelles, Meredith. Il faut que j’y aille, j’ai charge d’âmes. Je te rappelle...       <br />
       —Attends...       <br />
              <br />
       Fran ferma la ligne d’un coup de glotte. Il franchit la corniche sous le clocher, s’apprétant à descendre l’escalier monumental. Mais il n’y avait plus d’escalier. Seulement une terrasse maçonnée parfaitement lisse, légèrement bombée, tel l’occiput d’un gigantesque crâne. De la mousse courait dans les interstices des pavages : jamais il n’y avait eu là de puits. Il avait rêvé que ses amis s’y  soient rendus. Il avait peut-être aussi rêvé avoir rencontré Lyseange et Kando... Juste de faux souvenirs qui avaient disparu avec la réapparition de la vraie mémoire.        <br />
               <br />
              <br />
       Dans la pesante obscurité, Lyseange et Kando se morfondent, serrés l’un contre l’autre. Ils s’échangent les dernières taffes d’une cigarette de mujafe. Un excellent coupe-faim.  S’il n’y avait pas la montre d’Ando, consultée à intervalles de plus en plus étirées, ils auraient l’impression d’être là depuis un temps infini. Plusieurs jours ? Une semaine ? Non, seulement une trentaine d’heures maintenant.       <br />
       Ils ont passé en revue toutes les hypothèses, sauf celle selon laquelle il serait arrivé malheur à l’homme-sans-nom.       <br />
       —Il n’a pas pu nous abandonner, tout de même, dit rageusement Lyseange en un enième sursaut.       <br />
       —Non. Mais peut-être est-il tout simplement impuissant à nous apporter la moindre aide.       <br />
       Le silence retombe, gluant, noyant les esprits.       <br />
              <br />
       Kando consulte sa montre auto-éclairante de plus en plus souvent, presque mécaniquement.       <br />
       —Arrête, çà ne sert à rien, tu uses la pile.       <br />
       —Attends... Je suis peut-être sur quelque chose.       <br />
       —quoi ?        <br />
       Maussade et lasse, la jeune fille s’intéresse pour la forme aux inutiles excitations de son jeune compagnon.       <br />
       —Tu entends ce frottement sourd ?       <br />
       —Non.       <br />
       —Mais si. çà revient  régulièrement.         <br />
       Ecoute bien.       <br />
       Chacun suspend son souffle, jusqu’à ce qu’un léger crissement se fasse entendre.       <br />
       —Là...       <br />
       —ah, oui, je croyais que c’était toi.       <br />
       —Non, c’est au delà de la paroi. Je pense que ce son ténu revient de plus en plus vite. Le battement est maintenant de 2 mn.       <br />
       La lointaine friction se manifeste à nouveau.       <br />
       —I mn 45, plus de doute.       <br />
       Bientôt, un rythme se laisse percevoir.       <br />
       —Tu as raison. Quelque chose s’accélère.. Il va peut-être se produire...       <br />
       —Je ne remonte plus au “couvercle”, c’est trop décevant.       <br />
              <br />
       Le rythme des bruits se condense, devient un tic-tac, puis se fond dans un grondement continu, toujours très faible. Et il se passe quelque chose. Kando a l’impression de recevoir une goutte de pluie sur la joue. Non, c’est une minuscule tas de poussière. Puis il en reçoit un autre, sur le dos de sa main.       <br />
       —Lyseange ?       <br />
       —Oui, il pleut de la cendre...       <br />
       Les deux lampes frontales s’allument au maximum, mais leur faisceau se perd toujours avant d’atteindre la voûte.       <br />
       Le bruit s’accentue, prenant une tonalité vaguement métallique.        <br />
       —regarde !       <br />
       Le sol  de poudre grise parfaitement plane est traversé en flèche par de minuscules insectes. Leur nombre grandit, se multiplie. Le tracé parallèle et rectiligne de leur course est étrange.       <br />
       —pas des puces... Ce sont bien de gouttes de poussière.       <br />
       —Tu sens ? dit Lyseange.       <br />
       —Quoi ?       <br />
       —çà bouge... Le sol s’incline.       <br />
       —Tu es folle.       <br />
       Quelques minutes suffisent à confirmer l’hypothèse de la jeune fille. Ils doivent maintenant compenser légèrement la pente.       <br />
       —La sphère est en train de se renverser... dit froidement Lyseange.       <br />
       Comme si le bâtiment l’avait entendue, le mouvement jusque là imperceptible devient brusquement sensible. La salle bascule lentement mais sûrement sous leurs pieds tandis que le bruit continu est remplacé par un staccato de chaînages plaintifs.       <br />
       —On suit le mouvement ... propose Lyseange. Ou ce sera la chute.       <br />
       —On a encore du temps, dit Kando aux abois. Attends..       <br />
       Il installe les sacs dans le creux de la vasque et tente de décrypter les bruits complexes qui résonnent maintenant autour d’eux, dévoilant une vaste machinerie cachée au delà des parois.       <br />
       —Il y a un axe de renversement, comme sur une bétonneuse...  On entend la crémaillère.       <br />
       —Elle a dû se déclencher une fois atteint un certain niveau d’énergie. Un bassin de remplissage, par exemple, avec une bonde qui ouvre une chute d’eau...       <br />
       —on peut tout conjecturer, mais çà ne nous mène nulle part...       <br />
       —Viens, Kando. Tu ne vas pas rester accroché à cette vasque. Tu as vu la hauteur de la salle ? Trente mètres au moins.       <br />
       —Non, je ne viens pas. Réfléchis une seconde.       <br />
       —je ne vois pas.       <br />
       —Quand la pente du sol aura atteint 40 ou 50 degrés, tu vas assister à la plus belle avalanche de poussière de ta vie... Et tu seras dessous.       <br />
       —Tu crois ?       <br />
       —A l’évidence.        <br />
       —Mais peut-être que tout çà sortira par le couvercle qui va s’ouvrir...       <br />
       —Tu rêves. Et quand bien même. Il vaut mieux ne pas être expulsé d’ici sous des milliers de tonnes de poudre.       <br />
       —Tu préfère vraiment rester accroché à la vasque, comme une chauve-souris ?       <br />
       —Oui. je risque également moins d’être asphyxié par le nuage, quand tout va s’écrouler.       <br />
       Lyseange hésite un moment, mais quand le sol farineux se dérobe sous ses pas, elle se dépèche de remonter vers Kando qui lui tend la main et l’aide à s’installer sur le rebord  précaire.       <br />
       Un peu plus tard, ils se nichent à l’intérieur de la vasque et constatent que le retour interne de la corniche est assez large pour y tenir allongé, en cas de retournement complet.       <br />
              <br />
       L’occasion de vérifier cette hypothèse leur est bientôt donnée, le renversement s’accélérant de plus en plus.       <br />
       —Attention à ne pas être éjectés au moment de l’arrêt, hurle Kando, griffant la pierre à pleines mains.       <br />
       Mais lorsqu’ils parviennent au milieu du nouveau plafond, à des dizaines de mètres au dessus du tourbillon obscur, il n’y a pas de choc.        <br />
       Ce qui arrive alors est sans doute bien pire.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Fran Millegrain sortit rapidement de sa torpeur et se dirigea vers l’un des puits trouant la surface de la terrasse, à l’aplomb des colonnes soutenant le bizarre campanile. Il enjamba la margelle et entreprit la périlleuse descente. Les moellons humides se descellaient, et s’aider des arbustes qui avaient poussé dans la paroi était trompeur et dangereux.  De bonnes prises, profondes, pouvaient néanmoins être trouvées en tâtonnant prudemment, et il parvint assez rapidement sur un palier donnant sur un bassin circulaire d’eau vive. Face à lui s’ouvrait une haute porte à la voûte de plein cintre, occupée sur presque toute sa hauteur par une roue à aubes couverte d’algues. La machine tournait lentement sur un axe dont les extrémités s’enfonçaient dans les parois latérales de son logement, juste en arrière du chambranle de pierres. Passer entre la roue et la porte s’avéra impossible. Le regard de Fran s’attarda sur les murailles du puits, de part et d’autre. Et découvrit ce qu’il cherchait : sous des coulées de calcaire gluant festonnées de végétaux, se dessinait la forme d’une petite entrée de service. On pouvait probablement accéder par là aux organes de transmission, et peut-être à toute la machinerie.  Bien entendu, il ne faudrait toucher à rien avant de comprendre l’ensemble des enchaînements mécaniques. Car on pouvait supposer que le sinistre édifice n’avait pas seulement pour fonction de s’ouvrir et de se fermer. Cet effet, déjà utilisé pour les vantaux des temples antiques, n’aurait pas suffi aux foules modernes.       <br />
              <br />
       Fran sortit le lazerpoche ramassé sur le corps du surv’ar et commença à dégager le pourtour de la petite porte d’acier.       <br />
       Celle-ci libérée des plaques de tartre qui lui donnaient le relief d’un visage de faune pleurnicheur, il lui fut aisé de découper l’emplacement du verrou.        <br />
       Le Chan pénétra dans un couloir bas, aux murs de tôle gondolée, suintant de goudrons et d’huiles épaissies. Le vacarme y était infernal : C’était celui d’énormes engrenages qui s’emboîtaient sur l’axe, au dessus de lui. Une échelle de barreaux se présentait devant lui. En se hissant péniblement, il se rendit compte que la cheminée était ouverte, d’étage en étage, de fenestrons donnant sur différents niveaux de la machine. En observant attentivement les structures, il parvint à la conviction que l’énergie mise en jeu dépassait largement le seul apport d’eau qu’il avait vu.        <br />
       Il en existait sans doute d’autres. Mais l’hydraulique n’était elle-même qu’un élément du complexe appareillage développé entre les deux peaux, interne et externe du dôme. Des tuyaux  blindés perdant leur vapeur brûlante, en témoignaient suffisamment. Eau chaude d’origine géothermique ? Centrale nucléaire passive ayant résisté aux décennies ?        <br />
       Fran avait de plus en plus l’impression d’être englouti dans la gluante chaleur d’un ventre géant, au milieu de la vie grouillante et monstrueuse de viscères  ballonnés, de réseaux nerveux, sanguins et lymphatiques anarchiques, et pourtant tendus vers l’exercice d’actions précises. Lesquelles ? Qu’était-il en train d’arriver à ses jeunes compagnons ?  Quel sort subissaient-ils, réservé à d’anciennes victimes par d’anciens tortionnaires épris d’industrialisme gothique ? S’il pouvait parvenir à une salle de commandes, il serait probablement plus aisé de déchiffrer le sens de ce mystérieux fonctionnement organique.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Langloch, 1er octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       En général, Arlouan Brovet  réprimait mal sa fureur. Sauf envers Vadiah Skoule dont la froideur hautaine l’impressionnait quelque peu, et même s’il ne se l’avouait pas, le terrifiait secrètement.         <br />
       Pourtant cette fois, la coupe était pleine. Le contraste entre le chaos qu’avaient semés les Frangins dans les galeries de l’Ecole et le calme placide de l’AO, présente sur les lieux au moment des faits était insupportable.       <br />
       Le massif  chef Mer se contint encore pendant que la Skoule terminait son compte-rendu détaillé des événements et de leurs conséquences. Il y avait eu un mort- un agent technique écrasé contre un mur par l’explosion d’une des bombes, dix  “cadets” pratiquement axphyxiés. Huit agents étaient traités en chirurgie dont  trois dans un  état de choc grave et un en coma profond... sans parler des dégats multiples et des évaluations exorbitantes pour leur réparation...       <br />
       —Il suffit, Directrice ! aboya Brovet en frappant le marbre noir du plat de la main.       <br />
       La sombre silhouette vaguement féminine se plia comme un roseau sous le vent , mais la voix de glace continua :       <br />
       — Les étages supérieurs ont aussi été atteints par la propagation de l’impact de de nombreuses structures devront être à terme remplacées...       <br />
       —Il suffit, vous dis-je.        <br />
       Brovet s’était levé. Amplifiée par les plis de son poncho gris, sa puissante envergure occupait tout le champ visuel de l’AO. Il se pencha vers elle, son gras visage grimaçant de haine à quelques centimètres des traits oblongs et ternes, assombris par la capuche.        <br />
       —Les intrus ont nécessairement bénéficié de complicités dans nos rangs. Ils n’auraient tout simplement pas pu approcher du couloir d’entrée sans avoir été mille fois acquis et scannés par caméras, sondeurs et palpeurs. Or, ils sont perdus par la surveillance dans leur lieu de détention même !  Pourquoi ne me présentez-vous pas un plan d’examen immédiat de tout notre personnel ?       <br />
       —Parce que, dit posément la Skoule sans hausser le ton, cela serait parfaitement inutile.       <br />
       —Cel veut-il dire, rugit Brovet, que vous contestez mon autorité ?       <br />
       —Certes non, Maître Brovet.  Et je partage votre suspicion. Mais si traîtrise il y a probablement, ce n’est pas à chaud, ainsi, que nous en découvrirons les auteurs. Il est plus urgent de faire revenir notre institution à son fonctionnement normal. En même temps, j’ai pris personnellement en charge l’enquête et mes labos travaillent déjà sur toutes les traces laissées par les explosions.        <br />
       —Que pensez-vous trouver ? Des restes génétiques de ceux qui les ont déclenchées ? se gaussa le gros homme.       <br />
       —Non, répliqua la Skoule avec un aplomb imperturbable. des détails sur le type d’explosif utilisé et surtout sur les dispositifs de commande de mise à feu à distance. Cela peut nous donner de précieux renseignements, par exemple sur la distance à laquelle ont été déclenchées les bombes.  Mais aussi, le genre d’engins miniature dont il s’agit, et ce qu’on  peut en déduire quant aux marchés clandestins où ils peuvent être acquis... Nous avons nos correspondants, vous le savez, dans tous les réseaux de la Frange.       <br />
       —Je sais, fit Brovet en se calmant un peu. Mais pourquoi n’avez-vous pas immédiatement organisé une chasse à l’homme ? Ces... terroristes on dû sortir très peu de temps après avoir  déclenché les déflagrations. Il devait être possible de réaliser une battue très efficace dans un rayon de quelques kilomètres.       <br />
       —La désorganisation était trop grande, Maître. Et votre groupe d’élite était... indisponible. Je n’ai pu contacter personne dans le secteur spécial pendant près d’une heure. Ensuite, je pense que cela devenait inutile. Les coupables n’étaient certainement pas venus à pied, et munis d’électros, ils pouvaient déjà avoir atteint  une grande collurbe et emprunté un transcité, en trafiquant leur identités. Vous savez que les implants falsifiés peuvent être aujourd’hui achetés pour quelques universos, et greffés pour  un  petit millier...       <br />
       Brovet rougit et se mordit les lèvres au sang.       <br />
       Cette sorcière asexuée avait réponse à tout. Elle lui avait renvoyé la balle  avec une aisance stupéfiante, intolérable.       <br />
       Il fit effort sur lui-même et retourna s’asseoir en bout de table.       <br />
       —Vous savez, Mme la directrice, que notre groupe travaille d’arrache-pied sur le grand simulateur situationnel. Nous préparons un événement qui, vous ne l’ignorez point, sera crucial pour tout le Mer, et pour chacun dans le Mer.  C’est la raison pour laquelle nous sommes contraints de nous isoler de temps en temps dans des locaux situés, proprio motu, hors des contingences actuelles.        <br />
       —J’en suis consciente dit tranquillement l’AO. Je me bornais à rappeler que nos éléments d’élite n’étaient pas disponibles au moment d’une situation post-accidentelle réelle.       <br />
       La salope enfonçait le clou.        <br />
       Brovet émit un soupir tremblé, mais se contrôla :.       <br />
       —Oublions tout çà. La seule chose à faire maintenant, c’est de mettre la main sur les installations secrètes de ce ... Boscione.       <br />
       —Certainement, c’est pourquoi, j’ai immédiatement demandé au chef des opérations spéciales,  Meruch Remuche, de prendre la responsabilité d’un raid urgent dans la région du lac Champlain. Il est désormais sur place, mais me demande de l’aide car la Frange est difficile dans cette zone, et les Ars très présents dans la période des chasses. Il demande que Sylen Gombat ou Loah Vank Essem viennent l’appuyer..       <br />
       —Attendez. Je veux savoir qui a conduit la manoeuvre désastreuse qui a poussé ce… Boscione à la vengeance. Ce type n’était pas un inconnu de nos services, si j’ai bien compris.       <br />
              <br />
       Cette fois, l’Administrateur(trice) organique se tut. Brovet avait réussi à la réduire momentanément au silence. Il fallait en profiter.       <br />
       —Ce ne pouvait être aucun des mes hommes, que j’avais réuni en stage interne. Or il semble, d’après mes informateurs, que les agresseurs portaient l’uniforme des cadets de l’Ecole, et les bottes au trident, qui ne trompent pas.        <br />
       —Il y a les gens de la brigade de veille. Ils vont parfois faire des virées nocturnes, tirer sur les boîtes de conserve ou sur un malheureux élan , susurra le grand Sylen, caressant ses tempes argentées.       <br />
       —Brigade qui est sous votre responsabilité directe ! triompha Brovet en pointant son index accusateur sur la silhouette encapuchonnée.       <br />
              <br />
       Vadiah demeura silencieuse quelque temps puis elle se leva, ramassa ses dossiers, et se dirigea vers la porte dans l’attitude de la vertu offensée.       <br />
       —Vous ne vous en tirerez pas comme cela, avertit Brovet. je vais proposer votre démission au conseil. Vous avez intérêt à préparer une défense en béton pour la brigade.        <br />
       La Skoule ne répondit pas, disparut et laissa la porte se refermer sur elle.       <br />
       —Maintenant que nous sommes entre nous, dit  Vank Essem, nous pourrions reconnaître que la brigade ne s’est pas comportée différemment des unités homologues en de pareilles circonstances.        <br />
       —Bien sûr, admit Brovet en allumant un cigare. Mais il est bon de contenir l’énergie de cette AO, dont vous savez à quel point elle peut être dangereuse. De plus, imaginez que la brigade soit tombée sur nos agents en train de déposer le “matériel”. Vous imaginez l’imbroglio ?  Les Ars de la zone n’auraient pas manqué de se demander pourquoi nos Mers  se tiraient dessus entre eux.  Et s’ils avaient mis le nez dans les caisses avant que les destinataires ne les trouvent ?       <br />
              <br />
       —Mais qui vous dit qu’ils ne l’ont pas fait ?       <br />
        Agonem Trillard s’était déplié comme un serpent à l’attaque. Brovet admira en silence la capacité de son jeune fidèle, mince, le visage en lame de couteau, à passer d’une apparence anodine d’étudiant  fragile à la prestance d’ une bête féroce.       <br />
       —Qu’est-ce qui te fait dire çà ?       <br />
       —Rien de concret, mais nos observateurs ont relevé la présence d’une jeune Ar de haute naissance aux côtés de Brovet et de son protégé. Cela ne m’inspire pas confiance.       <br />
       —Bah, il met une Indienne dans son lit. C’est banal chez les Frangins.       <br />
       —D’après le témoignage, ce n’est pas une jeune fille de basse extraction, mais une princesse de haut lignage. Si elle sait quelque chose sur nous, toute la Nation Ar sera bientôt au courant et nous serons assignés en tribunal universel...       <br />
       —N’allons pas trop vite en besogne, le calma Brovet. La découverte d’un paquet de nippes Ar de mauvaise facture dans des caisses Mer ne signifie absolument rien en soi. On se perdra en conjectures, ce qui nous laisse du temps. D’ailleurs, si la commande n’était pas parvenue à ses destinataires, nous l’aurions su immédiatement et croyez que je ne néglige pas ce genre d’information dans la période actuelle. Il n’y a pas de motif d’inquiétude de ce côté là.        <br />
       Brovet soupira.       <br />
       —Maintenant que la Skoule est un peu refroidie, je crois que Sylen et Loah peuvent effectivement se coordonner avec Rémuche pour quadriller le secteur  Champlain. Je pense même qu’il serait avisé qu’ils discutent avec la brigade qui a essuyé le contact. Faites leur comprendre qu’il n’y aura pas de sanctions s’ils nous donnent les détails nécessaires.       <br />
       —Bien, Maître.       <br />
              <br />
       Les deux hommes se levèrent sans plus attendre. Trillard voulut les suivre mais Brovet le retint d’un regard.       <br />
        Quand ils furent seuls, Brovet croisa les bras et plissa les yeux d’un air préoccupé.       <br />
       —Agonem. Tu sais que tu as raté ton coup ? dit-il très doucement.       <br />
       —Avec Millegrain ?       <br />
       —Oui.        <br />
       —Je ne sais pas comment le vieux singe s’en est tiré, avec un autoinjecteur dans la tempe, mais...       <br />
       —Je ne te reproche rien. Il y a des impondérables. Le fait est que j’ai été obligé de réveiller le réseau local, non sans risque. Il faut que tu prennes tes dispositions pour qu’il  ne voie personne de ce côté-ci de l’atlantique, s’il parvenait, par miracle, à y revenir.        <br />
       Tu crois que ta couverture est brûlée  auprès de lui ?       <br />
              <br />
       Agonem grimaça :       <br />
       —Je ne crois pas. Il ne m’a pas dit qu’il partait et il ne m’a pas quitté d’une semelle pendant le quart d’heures où nous avons discuté de la thèse. Il n’a pas vu la micro-caméra, et je ne vois pas comment il aurait pu savoir que j’analyserai tous les détails du vidéo sur son appartement, et que les trois derniers chiffres de son code secret d’usager Mer me suffiraient pour connaître la destination et la date de son voyage.  Ensuite, dans le maquis cathare, j’ai attendu qu’il s’asseye sur un rocher et je l’ai tiré à la lunette acquisitrice à près de huit cent mètres, en “cible immobile”. A priori, c’était vraiment sans risques.        <br />
       —Bon. Dans ce cas, laisse un message chez lui, et nous te préviendrons de son retour. Il faudrait que tu te fasses installer un com sous-cutané de dernière génération. Tu n’as pas besoin de sonoriser les phonèmes pour qu’on comprenne ce que tu dis.       <br />
       —Si vous voulez... Que devrai-je faire ? je n’ai guère envie de recommencer.       <br />
       —Rien de violent.       <br />
       —Pourquoi vous gêne-t-il tant ?  Que sait-il sur nous ? En quoi est-il dangereux ?       <br />
       Brovet le regarda placidement, ses grands yeux noirs sur l’insondable :       <br />
       —Il est excessivement dangereux. Moins par ce qu’il sait que par ce qu’il ignore de nous.       <br />
       —Vous allez le tuer ?       <br />
       —Non, si nous pouvons l’éviter. Mais il est impératif qu’il ne découvre pas ... ce qu’il ne sait pas.       <br />
       —Et que ne sait-il pas ?       <br />
       —Cela, mon ami, je ne te le dirai que plus tard.       <br />
              <br />
       Agonem balançait la tête doucement, ses yeux verts brillant de manière inquiétante :       <br />
       —Vous ne me faites pas confiance ?       <br />
       —Une totale confiance, mon garçon.  Mais il y a des charges que je préfère porter seul.       <br />
       —Comme vous voudrez, dit le jeune homme qui redevint aussitôt  le blond étudiant boutonneux anodin à la barbichette clairsemée.       <br />
              <br />
       —Puis-je vous poser une autre question, Maître ?       <br />
       —A tes risques et périls…       <br />
       —Pouvez-vous m’en dire plus sur le « monde intérieur » ?       <br />
       —Ah.. « le monde intérieur »… Jolie expression, très contemplative. En réalité, c’est l’invention la plus terrible qu’on puisse imaginer.  Enfin, ce serait l’invention la plus terrible, si nous étions sûre qu’elle a bien eu lieu.  Personnellement, je n ‘y crois guère. C’est une histoire qui préoccupe beaucoup les technos et les AO.       <br />
       —Mais encore ?       <br />
        -As-tu entendu parler des équations de Zmylovski ?       <br />
       —Mm. N’est-ce pas ce chercheur subversif légendaire, créateur de la la physique métacosmologique ?       <br />
       —Oui. Le Chan officiel l’a depuis longtemps marginalisé, et plusieurs thèses ont démontré que c’était un charlatan. Mais certains secteurs ont continué à travailler sur ses hypothèses  et ont surtout financé des recherches occultes dans la Frange.  C’est moins compromettant…       <br />
       —Il paraît que ce Boscione a beaucoup progressé dans ce champ. D’après certains, la connerie de nos amis en ballade sportive peut remettre en cause un collaboration féconde.       <br />
       —Possible. Mais c’est surtout le danger de scandale qui doit dicter notre action sur cette affaire.       <br />
       —Vous ne m’en avez toujours guère dit sur le « monde intérieur »…       <br />
              <br />
       Brovet sourit et décapita un cigare.       <br />
       —Tu y tiens vraiment ?  Je ne suis pas scientifique, tu sais…       <br />
       —Tout de même.       <br />
       —Eh bien, l’enjeu est la fabrication de la prison absolue. On ouvre un lieu viable dans un  espace-temps parallèle et l’on y enferme tous ceux dont la présence n’est pas souhaitée ici. Aussi nombreux soient-ils , même des millions !       <br />
              <br />
       Agonem Trillard eut une petite moue.        <br />
       —Ce n’est pas très intéressant : la moindre épave de vaisseau spatial peut servir à la même chose.       <br />
       —Tu n’as pas compris, Agonem : un « monde intérieur »  n’est pas une prison intime. Il pourrait contenir des populations en nombre illimité. En tout cas aussi peu limité qu’une planète ou qu’un système planétaire.       <br />
       —On pourrait fabriquer des « failles » spatio-temporelles aussi vastes, sans apport énergétique infini ?       <br />
       —Il semble que oui, si l’on suit  Zmylovski.       <br />
       —Et malgré tout… je n’en vois pas l’intérêt, sinon de réduire à néant les idéaux de colonisation spatiale du DIEU en offrant une perspective identique sans déplacement et sans avoir besoin de chasser d’éventuelles populations indigènes…       <br />
       —L’intérêt principal, selon le bruit qui court, ne réside pas tant dans l’ouverture d’un monde vierge à coloniser, mais dans la possibilité d’y projeter à sa guise tout être tombant sous le faisceau d’une espèce de transporteur instantané., et cela sans aucun espoir de retour...        <br />
       —Un grand classique des jeux de rôle depuis deux siècles, ironisa Trillard. Et vous pensez que ce Frangin est sur la piste d’une telle découverte ?       <br />
       —Certainement pas. Ces gens de la frange sont des embobineurs nés.        <br />
       —Probablement, susurra le jeune homme, rêveur. Cependant…       <br />
       —Cependant ?       <br />
       —Ne trouvez-vous pas qu’il a conduit l’attaque de l’Ecole d’une façon trop magistrale pour un simple amateur d’arnaques ?        <br />
       —Tu crois? s’enquit poliment Brovet, haussant un sourcil perplexe. Suggéres-tu qu’il dispose déjà d’un translateur et s’en est servi pour disparaître du Bunker de Langloch ?       <br />
       —Je n’irai pas jusque là, sourit Trillard. Mais ce type dispose au moins de techniques de brouillage sophistiquées. Il faut peut-être prendre davantage au sérieux ses capacités technoscientifiques. J’aimerais interroger ses commanditaires directs,  et…       <br />
       —Non, Agonem ! Occupe-toi de ce que je t’ai demandé. Concentre-toi là dessus. Les relations avec la Frange ne sont pas de ton ressort.       <br />
       Brovet ramassa ses dossiers, ajusta son poncho sur ses larges épaules et quitta la pièce sans un mot, laissant son affidé vaguement humilié.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       Aragnol, 1er octobre 251       <br />
              <br />
       Ce fut Kando qui, le premier, comprit ce qu’était la salle aveugle.       <br />
       —Un four.       <br />
       Lyseange, recroquevillée sur son rebord, redressa la tête.       <br />
       —Quoi ?        <br />
       —Tu sens la chaleur qui émane du centre de la “fontaine” ?       <br />
       —Oui... Tu crois que...       <br />
       —C’est la résistance magnétique d’un gigalazer. On va être grillés. La salle est un four. La poudre : c’est la cendre de tout les gens qui ont déjà été brûlés dans le passé. Tu comprends ?       <br />
       —Tu déjeantes...       <br />
       —Tu vas voir.        <br />
       Brusquement, une lueur rouge jaillit au coeur de la boule de pierre qui couronnait la petite colonne centrale de la vasque. Elle devint étincelante, blanchit, bleuit, et ils se mirent la tête dans les bras pour ne pas être aveuglés par l’insoutenable lumière. Une détonation retentit, suivie d’une intense vibration crépitante. La chaleur s’éleva immédiatement, devint brûlante, déssêchant tout autour d’elle. Suivie aussitôt d’un vent plus frais mais plein de poussière.       <br />
       —C’est le contrecoup, dit Kando en toussant. On a un  sursis de quelques minutes, le temps que toute la sphère s’échauffe.       <br />
       —Je ne veux pas mourir comme çà, hurla Lyseange. Comme un insecte coincé dans un abat-jour !       <br />
       —moi non plus, s’égosilla le garçon, saisi dans la spirale de l’horreur.       <br />
       Et ce fut un concert de cris atroces, où l’emporta bientôt le timbre suraigu de la voix féminine.       <br />
       Bientôt la vague suffocante les enveloppa, arrachant l’eau de leur corps, fissurant leur peau dessêchée.       <br />
       Et puis quelque chose claqua, et le rayon bleu qui traversait la sphère disparut. La tête du lazer s’assombrit encore plus vite qu’elle ne s’était allumée, et tout plongea dans une épaisse purée traversée successivement de phases brûlantes et de langues plus fraîches.        <br />
       Quelques instants plus tard, il y eut un chuintement suivi d’un sonore râclement métallique. Une corolle d’or apparut dans l’obscurité, autour de la colonne de la vasque. Celle-ci se retira ensuite au fond, dégageant un orifice parfaitement circulaire, cerclé d’une rampe lumineuse jaunâtre. Toussotant sans fin, les yeux secs et injectés de sang ayant bien du mal à se fixer,  Lyseange et Hatzik devinèrent plus qu’ils ne virent la silhouette  se pencher sur le vide et appeler leurs noms, d’une voix pleine d’angoisse.       <br />
              <br />
       —Nous sommes là, chevrota Kando, la bouche aride. Encore cinq minutes pour la cuisson à point...       <br />
       Et il  fut submergé d’une atroce quinte de toux qui  libéra ses poumons d’une incroyable quantité de poussière.       <br />
              <br />
       Fran débloqua sans difficulté la nacelle d’aluminium servant aux interventions techniques, et s’y installa. Le petit moteur électrique sentait l’ozone et fonctionnait par accoups, mais cela suffit pour amener la  plateforme au dessus du vide et la faire descendre à hauteur des rescapés. Ils avaient encore la force d'y grimper.       <br />
              <br />
       Ensuite, il lui suffit de la faire monter d’un étage supplémentaire pour se retrouver sur la terrasse au clocher, sous une rondelle de pavés maintenue en l’air par des stabilisateurs de supraconduction. Les jeunes gens épuisés rampèrent sur la pierre froide et demeurèrent étendus. Fran se saisit d’une crème réparatrice pour peaux malmenées, et enduisit visages, cous  et mains. L’absence de cloques ou de lésions ouvertes le rassura. Ils n’avaient pas été davantage brûlés que d’imprudents plagistes sous le soleil des  tropiques.        <br />
              <br />
       Après avoir ingurgité le cocktail de survie, ils se sentirent un peu mieux.       <br />
       Le doigt de Fran, trrès doux, hésitait un peu en passant sur la lèvre supérieure écorchée de Lyseange dont les grands yeux le suivaient, brillants de fatigue… et d’autre chose.        <br />
       Elle le surprit totalement en le happant entre ses dents.       <br />
       —Aïe, tu m’as fait mal…       <br />
       —Ce n’est pas vrai, dit Lyseange.       <br />
       Il la regarda. Ils éclatèrent de rire, et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, se mangeant de baisers, sans se soucier de Kando qui les regardait, attendri.       <br />
       —Qu’est ce qui nous arrive ? dit Fran, se passant la main sur le front.       <br />
       —Tu ne sais pas comment cela s’appelle ? demanda Lyseange.       <br />
       Il ne répondit pas tout de suite, la serrant contre lui, se sentant comme une statue s’effritant pour laisser s’épanouir le feu vivant en son centre, la plante vivace de son désir.       <br />
       Kando s’éloigna pudiquement, mais rien n’aurait pu arrêter la passion qui se déchaînait chez les deux , avides de se fondre, de se creuser, de tout déchirer de ce qui séparait encore leurs nudités. Fous de se retrouver après, peut-être des millénaires d’abstention, d’anesthésie, d’ennuis doux et secs. Il la mordit en jouissant et elle mourut deux fois en hurlant.        <br />
       Puis ils revinrent lentement.        <br />
       —L’amour, dit-il.       <br />
       —Quoi, l’amour ?       <br />
       —Je réponds à ta question de toute à l’heure. Je sais comment cela s’appelle.       <br />
       —ça vous prend sans avertir..       <br />
       —Tu m’as plu tout de suite, guerrier battu tout encroûté de boue et de sang.       <br />
       —Et toi l’ange..        <br />
       Le froid montait maintenant des pavés, assez pour qu’ils s’en rendent compte.       <br />
       —Il faut y aller…       <br />
       —Ne bouge pas, je reviens,  dit Fran en se dirigeant vers l’ouverture de l’horrible four géant.       <br />
       —Non ! cria Lyseange d’une voix blanche. Ne descend pas encore dans ce chaudron. Nous ne savons pas comment...       <br />
       —Sois sans inquiétude. J’ai stoppé la centrale d’énergie. Tout est bloqué. Mais il faut que je vérifie quelque chose, maintenant.  Dans une heure ou deux, nous devrons avoir disparu. Crois-moi, çà va grouiller de monde pas très sympathique...       <br />
       —S’il le faut, gémit la jeune femme.        <br />
       —Il n’y a pas de risque, dit Fran en embrassant doucement son front. On ne va pas se perdre tout de suite.       <br />
              <br />
       Fran vérifia que le treuil de la nacelle descendait bien jusqu’au sol de la salle. Il semblait, en fait avoir la longueur du diamètre complet de la sphère : c’était conçu pour plonger jusqu’ au fond de celle-ci, étant vide.       <br />
       Il en déduisit que le grand orifice, maintenant placé au pôle inférieur, devait normalement se vider des cendres dans la rivière. S’il ne se trompait pas, le tumulus de matières carbonisées sur lequel il avait retrouvé l’ustensile de tournage, était constitué d’une de ces monstrueuses déjections. Il s’y trouvait sans doute aussi d’autres produits du nettoyage du four, comme autant de pelotes déféquées par un gigantesque oiseau de nuit.       <br />
       Mais alors, pourquoi le précédent contenu était-il resté à l’intérieur, sous forme de cette poussière fine ? Le mécanisme d’évacuation s’était-il enrayé ?        <br />
       Il laissa la question de côté, et reprit sa méditation.        <br />
       La grande cuve était-elle seulement une fournaise où l’on avait peut-être jeté un grand nombre de cadavres ?       <br />
       D’ailleurs, était-ce bien des corps déjà morts qui avaient été incinérés ? Le piège qui avait si bien fonctionné pour Lyseange et Kando, malgré la vétusté des mécanismes, avait fort bien pu jouer aussi pour d’autres victimes, lesquelles, n’ayant pas eu la possibilité de s’accrocher à la vasque, avaient été consumées vivantes...       <br />
              <br />
       Fran fit effort d’imagination : il était John Cordoy et dirigeait une petite équipe d’holovidéo sur le tournage de cérémonies étranges de bizarres peuples sauvages. Danses en forêt, bourrés de mujafe, corps peinturlurés, concours de flêchage  de cibles tenues par des enfants...  Poteaux de torture, etc.        <br />
       Bref toute l’imagerie qui plaisait tant au grand public des Vics, tout en entretenant des stéréotypes à la limite d’un racisme anti- Ars, pourtant fortement blâmé.       <br />
       Cordoy  avait sans doute accepté de passer contrat avec une maison de production vaguement véreuse, du genre de celles qui cherchent à réaliser le maximum de profit sur ce type de spectacle sulfureux. Pour autant, Fran Millegrain le savait fort bien, ce qu’il cherchait lui-même et ses amis, ce n’était pas à en rajouter dans le mépris du sauvage emplumé, mais bien à repérer quels étaient les vrais metteurs en scène de ces sinistres mascarades. Combien de fois, tournant de bar en bar entre copains, Cordoy n’avait-il pas échaffaudé devant son ami les plus folles hypothèses quant aux généreux donateurs pourvoyant à ce type de tournage...          <br />
       Et soudain l’évidence s’imposa : quel meilleur site pour monter une scène pleine de mystère que cette salle sphérique et cette colonne centrale s’abaissant pour former une vasque, propre à des ablutions magiques... ?       <br />
              <br />
       La cérémonie se déroule donc autour de la vasque. Haute en couleur, riche en cris et en chants, au rythme heurté des tambours, répercutés en tous sens par l’écho. Au coeur de ce vacarme, Cordoy filme comme un fou.  Soudain, quelque chose tourne mal. Le réalisateur continue à filmer, de plus belle. Le document devient compromettant pour les organisateurs et l’équipe est sommée de remettre la pellicule. Les rapports entre protagonistes s’enveniment, et les cinéastes eux-mêmes deviennent témoins génants. Une bagarre se déclare. Dans la mêlée, voyant que toute retraite est coupée, Cordoy scelle la pastille-mémoire de la caméra dans la coque indestructible qui sert aux correspondants de guerre à laisser derrière eux des témoignages intacts lorsqu’eux-mêmes ont été anéantis.         <br />
       Puis il la cache quelque part.  Où ?  S’il l’avale, comme cela arrive parfois, il n’est pas sûr que la pastille sera retrouvée... si l’on fait aussi disparaître son corps. Or la valeur de la prise est telle, les images qu’il a capturées sont si étonnantes ou terrifiantes, ou encore simplement instructives qu’il fait passer leur préservation avant  sa vie même. Il la cache donc. Mais où ?       <br />
       Sans doute à hauteur d’homme, dans une minuscule anfractuosité de la paroi, ensuite bouchée d’un chewing-gum enduit de poussière grise…       <br />
              <br />
       Fran chaussa ses lunettes et les régla sur la vision de nuit, type thermoline. Changés en cubes flamboyants, les pavés parfaitement jointifs de la sphère semblaient osciller et se dilater sous l’emprise de la chaleur qui s’échappait d’eux. Les scellements, encore plus chauds, rougeoyaient plus vivement devant les lentilles. Mais rien de significatif n’apparut, pas même un clou.       <br />
              <br />
       Fran se frappa soudain le front .       <br />
       —Suis-je idiot ! le sol .... c’est le plafond avant son renversement.       <br />
       Il fit remonter la nacelle presque au niveau de la vasque, et inspecta scrupuleusement toute la zone “polaire” de la paroi.       <br />
              <br />
       Et son coeur battit bientôt la chamade. Un seul point semblait réfractaire aux fluctuations caloriques : à l’angle de quatre moellons, un miniscule cercle noir formait le coeur de diffractions jaunes orangées, pulsant lentement en se propageant dans toutes les directions.        <br />
              <br />
       Fran actionna le levier pour obtenir une translation horizontale de la nacelle, et s’approcha du point à le toucher.       <br />
       En réglant ses lunettes sur la vision normale, tout disparaissait derrière un poli de porcelaine grise, mais Fran avait paramétré l’emplacement. Le lazerpoche délivra ses derniers soubresauts d’énergie en cassant la surface à la jonction de pierres. La chose apparut, telle une balle de gros calibre plantée dans le mur. Fran crut un instant qu’il s’agissait d’une vraie balle, perdue lors d’un conflit bien plus ancien.       <br />
       Mais un coup de canif le persuada qu’il n’en était rien : c’était bien une capsule indestructible, enveloppée d’une coque carbonisée, qu’il décortiqua comme un noix.  Un  coup d’oeil lui suffit pour deviner que les miniscules lettres gravées  à la limite des deux cupules formaient le mot “Cardoy”, puis parallèlement sur la partie inférieure, la phrase  : “si vous me trouvez, prière de téléphoner au 1 715 57 43”. Les six premiers chiffres étaient ceux du Chanat de Cornelia, et Fran en déduisit que les deux derniers devaient appartenir au département d’arts  holovidéographiques.       <br />
              <br />
              <br />
       Lorsque Fran remonta sur la terrasse, face aux yeux pleins de questions de se deux compagnons, il se laissa tomber à leurs côtés.       <br />
       Un rire, nerveux, s’empara de lui sans qu’il puisse s’arrêter. les larmes coulaient, abondantes, sur ses joues.       <br />
       —Tu as trouvé ce que tu cherchais ?, demanda doucement Lyseange en caressant l’épaule de l’homme.       <br />
       —Oh oui, j’ai même trouvé au moins quatre choses de grande valeur pour moi aujourd’hui... Mon nom, un holovidéo qui est probablement une bombe médiatique, l’amour et ...ah oui,  j’oubliai, la vie.       <br />
       —Tu te souviens de ton nom ? se réjouit Lyseange. C’est merveilleux.  Peux-tu... nous le dire ?       <br />
       Fran se fit un peu prier.        <br />
       —Et mon incognito ?       <br />
       —Non, dis le moi, dit-elle plus grave.         <br />
       Et il n’osa pas la contrarier davantage.       <br />
       —Fran ?  C’est un beau prénom...  çà vous va mieux que Phil. Je n’arrivais pas à m’habituer.       <br />
       —Fran Millegrain répéta Kando. C’est un nom connu en histoire politique. J’ai dû m’en farcir des pages...       <br />
       —C’est bien possible, mon jeune ami.       <br />
       Il se leva d’un bond.       <br />
       —Ne tardons plus. Il faut tout de même que je vous montre à quoi je dois la vie.       <br />
              <br />
       Il les emmena sur le tumulus macabre où Brar Surdarthar avait, lui, trouvé la mort. Lyseange regarda le cadavre au crâne traversé comme une olive embrochée sur un cure-dent, puis Fran, et demanda :       <br />
       —Tu l’as tué ?       <br />
       —Eh non ! Ce n’est même pas moi.  je dois la vie à un inconnu qui est intervenu in extremis quand cet horrible était en train de m’étrangler. Je dois reconnaître qu’il manie le pic avec efficacité.       <br />
       —un inconnu ? s’écria Kando en regardant autour de lui.       <br />
       —Enfin , j’ai ma petite idée. Mais je ne crois pas qu’il faille compter sur un tel garde du corps clandestin contre l’armée qui est peut-être en marche contre nous.       <br />
       —une armée ?       <br />
       —Possible. je soupçonne les commanditaires de ce pauvre Surv’ar de ne pas s’être contenté d’utiliser ses services, si l’enjeu est bien celui auquel je pense. Ils l’auront délégué en avant-garde, pour ainsi dire, pour  parer au plus pressé. Surtout s’il n’a pas contacté ses maîtres depuis longtemps, il est certain qu’il vont réagir, et en force.  Et ne comptez pas sur moi pour assurer votre protection. Je ne suis pas même capable de tenir deux minutes devant un surv’ar entraîné...        <br />
       —La providence veille. Et je préfère la chance à l’assassinat.       <br />
              <br />
       Lyseange  était heureuse que Fran en ait réchappé mais elle semblait aussi soulagée qu’il n’ait pas lui-même ôté la vie de Brar.        <br />
       —Quel  est enjeu de tout ce truc ? demanda Kando, confondu, je n’y comprends rien.       <br />
       —Pour vous en parler, je préférerais d’abord visionner l’holo de mon ami Cordoy. Il faudrait pouvoir disposer d’une visionneuse d’un type ancien, holocam 30X3, je crois.       <br />
       —Ils auront cela dans n’importe quel haut lieu, ou dans un Vichanat, affirma Lyseange.       <br />
       —Mais je ne peux pas avoir confiance dans ce genre d’institutions où les Mers disposent de ramifications occultes.       <br />
       —Croyez vous être devenu l’Ennemi n° 1 des Mers ?       <br />
       —Quelque chose d’approchant, sans nul doute.       <br />
       —Alors, nous sommes perdus...       <br />
       —Nous allons retourner au Haut lieu de Chamb. Je crois que nous avons une chance avec ce Tiz de Ramignace.       <br />
       —Comment ? s’écrièrent Lyseange et Kando avec un touchant ensemble.       <br />
       Fran Millegrain déplia  successivement ses doigts .       <br />
       —Un, nos ennemis ne s’attendront pas à ce que nous y revenions. Ils nous chercheront plutôt en fuite en Castilla.       <br />
       Deux : je suis persuadé qu’on pourra convaincre Tiz de ne pas nous trahir. Je ne sais pourquoi, mais je fais confiance à ce type qui déteste visiblement les Surva’rs corrompus de la région.       <br />
       Trois : nous ne prenons pas le dirigeon.       <br />
              <br />
       —Nous rentrons à pied ?       <br />
       —Non, Kando. En électro.       <br />
       Le garçon le regarda, bouche béante, se demandant où était la plaisanterie.       <br />
       —Nous allons rentrer au château de Chamb sur l’électro furtif de Brar Surthatar.       <br />
       —Quoi ? Un surv’ar en électro ?       <br />
       La chose était tellement impensable pour le le jeune Vic qu’il roula sur l’herbe, en proie à un rire nerveux.       <br />
       —Eh oui. pour ce type de personnage, la loi est bonne pour les autres. Pas pour soi. Je pense qu’il l’a caché sous les ombrages, près de l’entrée de la vallée.        <br />
              <br />
       Ils ne tardèrent pas à découvrir l’engin, posé sur son élégant tripode : un superbe trois places noir ébène, aux tournefouquets étincellants.       <br />
       —Kando, voulez-vous piloter ? Je ne contrôle pas très bien l’ordi de vol sur ces bécanes.       <br />
       —Volontiers ! s’enthousiasma Kando.  Je n’ai jamais vu une aussi belle carène.       <br />
       —Vous suivrez le fond des gaves. Ce n’est pas la peine de tenter le diable.        <br />
       —Les absorbeurs de rayonnement sont énormes. Le propriétaire les a visiblement fait installer pour passer totalement inaperçu à quelques mètres d’une patrouille.       <br />
       —Parfait pour la contrebande. Je n’ose pas imaginer la montagne d’Universos qu’il lui a fallu débourser pour faire construire cette machine de luxe.       <br />
               <br />
       11. Meredith Ilno       <br />
              <br />
       NorthAmerica, New Baltimore,        <br />
       résidence Goldschalk, le 2 Octobre 251       <br />
              <br />
       Le très vieil homme semblait transparent dans la lumière des projecteurs. Mais sa voix restait ferme et claire.        <br />
       Lorsqu’il se tut enfin, il y eut d’abord un long silence, comme si se dissipait lentement l’image qu’il avait rendu cohérente dans les esprits composant son jeune auditoire. Puis ce fut un tonnerre d’applaudissements, auquel l’orateur, riant comme un enfant, n’était visiblement pas indifférent.       <br />
       A son côté, jubilait le petit Chan à la calvitie polie comme du marbre, qui représentait le Chanat de New Baltimore, puissance invitante. Il parvint enfin à imposer le calme.       <br />
       —Je remercie le Maître Meredith pour cette superbe causerie sur le douloureux problème de la démographie planétaire. Y-a-t-il des questions ?        <br />
       —Sans cela, s’empressa-t-il, nous allons pouvoir lever...       <br />
       Il ne put s’opposer à son invité dont la myopie légendaire n’avait pas diminué avec l’âge, mais qui avait néamoins distingué un bras levé au fond de l’amphi :       <br />
       —Oui ?       <br />
       Une étudiante à la peau dorée se leva, moulée dans une robe soyeuse à la diaprure changeante .       <br />
       —Maître Tétrapanide, vous nous avez rappelé que l’équilibre des populations entre les Ordres-Mondes est crucial pour la paix universelle.  Pourtant, vous savez que la population des domaines Ar est toujours bien plus faible que celle des autres. Ce qui entraîne en permanence une pression pour s’emparer de ces domaines afin de les transférer à des colons appartenant aux autres ordres...       <br />
       —Mm, Sorelle, quelle est votre question ? intervint le président de séance.       <br />
       —J’y viens, dit calmement l’intervenante. Pensez-vous qu’il y ait une solution à ce dilemme ?       <br />
       —Merci de votre intéressante question, Damoisielle. (Le tétrapanide Meredith utilisait l’ancienne formule de politesse en cours au Congrès, et non l’expression de “sorelle” désignant les AO femelles, auxquelles appartenait visiblement la jeune fille).  En réalité, c’est l’ensemble de la population universelle qu’il est important de conserver en dessous d’un nombre correspondant à la possible reconstitution des ressources dans chaque ordre-monde.  Ce chiffre, on le sait aujourd’hui grâce aux savants calculs de nos amis Chans,  est de moins d’un milliard de personnes pour le Vic, de quelques dizaines de millions pour l’Ar , de quelques centaines de milliers pour le Mer, et enfin d’une population négligeable pour l’ordre Chan, qui se reproduit par recrutement extérieur. Ces différences se reflètent dans les trois derniers espaces-temps, respectivement entre vastes domaines, réseaux plus restreints et hauts lieux ponctuels. En revanche, le Vic représente à lui seul l’essentiel de la population humaine en tant que résidente. Le problème n’a aucune consistance pour les autres. Le système Mer s’autorégule parfaitement en fonction de ses besoins en techniciens, et l’Ar  parvient à la stabilité dans la complexité de ses conflits rituels internes.        <br />
       Mais, pour le Vic, existe-t-il vraiment un problème ? Mon confrère représentant cet Ordre éminent n’est pas ici, mais ce qu’on lui rapportera de mes propos ne l’étonnera pas, puisque nous en discutons presque chaque semaine depuis plus de vingt ans, en général entre le 6e et le douzième trou de notre terrain de golf : le Vic est fondé sur une certaine parcimonie des ressources et tire tout honneur d’y vivre de l’ingéniosité qui en découle. On met donc l’accent sur l’intelligence des savoirs transmis dans les familles, et non sur le nombre d’individus à reproduire. L’astuce, l’esprit d’initiative sont plus prisés que la force brute. Du même coup, les Vics réellement autonomes, ceux qui ne tirent pas sur leurs  droits de crédit, et qui sont tout de même la majorité, ne sont pas à l’origine d’une tension démographique. Ils ne développent aucune revendication territoriale,  pour ce motif  tout au moins, car la plupart des affaires que je traite relèvent essentiellement du combat de prestance.        <br />
       Non, Damoisielle, si les conflits s’aggravent , c’est parce que certains ont intérêt à les envenimer et à faire valoir, pour ce faire, des arguments sentimentaux, mais qui n’ont aucune réalité.       <br />
       —Pourtant, persista la petite silhouette brune, la révolte des Vics, en 145, avait bien pour cause la reprise démographique qui s’était manifestée depuis 110, avec le doublement des deux milliards en 114...       <br />
       —Vous avez raison.. au moins en partie. Le problème démographique était alors réel. Les terres mondiales étaient de plus en plus fréquemment l’objet de disputes de la part des délégués Vics, faisant état de l’impossibilité de développer des collurbes nouvelles, pour faire face au nouvel accroissement de leur population. Mais vous conviendrez que les violentes tensions qui culminèrent avec la révolte des Jeunes Vics, que vous évoquez, n’eurent pas comme objet les domaines Ar, mais “la dictature Chan” accusée de maintenir les esprits dans un ultraconservatisme basé sur l’abus des “fééries pluralitaires”.       <br />
       Les jeunes Vics, qui prônaient alors la grève des votes, avant de proposer eux-mêmes des candidats à l’Assemblée Internationale (l’équivalent du Congrès Universel d’alors),  plaidaient pour la prépondérance des voix du “peuple urbain” sur les voix trop rares des Ars et sur la richesse des Mers.  Ils se voulaient partisans d’un communalisme de démocratie directe et récusaient carrément la souveraineté territoriale intégrale des ordres-Mondes.  Une position qui avait le mérite de la  franchise, presque impensable auhjourd’hui.       <br />
              <br />
       Leurs premières initiatives agressives se multiplièrent vers 135-140 sur un plan culturel, au titre de la liberté de création, et contre les orthodoxies Chan. On assista alors à une floraison néoclassique vantant les valeurs de la citadinité, opposée aux “fausses valeurs” de la gestion abstraite ou de la sauvagerie naturelle... Paradoxalement, cette affirmation culturelle contribua plus tard à renforcer la différenciation profonde de nos quatre grandes identités actuelles, mais à l’époque, elles nourrirent  surtout les théories de “la réunification”, selon lesquelles il fallait en finir avec le partitionnisme. Marcil Paulino devint l’intellectuel militant des jeunes Vics, et proposa une “fusion équilibrée” des ordres, au nom de l’unité du genre humain artificiellement contrainte par le système cardinal.        <br />
              <br />
       Comme toujours, une parole libre, même fausse, voit son audience multipliée par la répression stupide. Arrêté en 140 pour “insulte aux principes sacré du Livre”, Marcil Paulino est exilé sur une île flottante du Pacifique.  Aussitôt se forment un peu partout, mais surtout parmi la jeunesse Vic, des groupes unicistes occultes. Des rituels “fusionnels” se multiplient, qu’alimenteront aussi le suicide suspect de Paulino..       <br />
       Vous voyez donc que la question de l’équilibre des populations n’était pas à l’époque la motivation apparente. Et je n’ai aucune raison de penser qu’elle ait pu constituer une motivation cachée, car l’économie Vic n’a jamais été extensive !       <br />
       Non, tout était affaire de croyance dans une représentation de la société universelle.       <br />
              <br />
       Notez que les Chans de l’époque n’étaient pas autant convaincus des vertus du système pluraliste que ceux d’aujourd’hui. Ils hésitèrent devant la vivacité du mouvement, et en leur sein, les jeunes Chans, longtemps bloqués dans les carrières par des règles tortueuses de promotion, sympathisèrent  avec le mouvement Vic.        <br />
       Il fallut que les leaders de celui-ci, emportés par l’enthousiasme, décrètent le contrôle politique des chanats et la souveraineté Vicinale sur les hauts-lieux, pour qu’ils cessent de soutenir  la révolte. C’est alors que les Vicpols les plus avancés dans la marche révolutionnaire (Collurbes de Rio, de Mexico, de Shanghai et de Naïrobi) furent attaqués par des groupes alliés de Chans, de Mers et d’Ars, offusqués par la prétention des Vics à représenter le peuple au seul titre du nombre.  Certaines collurbes furent détruites à coups de bombes neutroniques (146, 148), sans doute reconstituées à partir de stocks de combustibles secrets accumulés... lors des désordres du siècle précédent.        <br />
        De tels massacres de masse (à peine cent soixante ans après ceux du terrible XXIe siècle) firent choc : ils rappellèrent que dans le monde de la maîtrise technique, le nombre ne peut plus prétendre faire la loi. De petits groupes décidés peuvent exterminer un grand groupe, l’inverse n’étant guère possible, du fait de la dispersion des attaquants. Les extrémistes seront, pour certains, rattrapés et condamnés, mais les Vics n’oublieront plus la leçon. Plus jamais cet ordre fondé sur le nombre n’en usera désormais pour s’imposer par la force.        <br />
              <br />
       Un jeune adulte de haute taille et de massive corpulence se leva au dernier rang , sans laisser le temps au président de séance de l’arrêter .       <br />
       —Maître Tétrapanide, pouvez-vous nous rappeler quand la question de la Frange apparut liée à la revendication de changement des espaces-mondes ?       <br />
       Un silence glacial accueillit la question qui dérogeait visiblement à un profond tabou. Mais le vieil orateur n’eût pas l’air une seconde d’être gêné.       <br />
       —Votre question est passionnante, Monsieur. C’est précisément quand la révolte Jeune Vic fut étouffée qu’apparut le thème étrange d’une population fantôme supposée occuper illégalement les territoires ambigus. On commence alors à parler des habitants illicites des “Franges”, ces zones insalubres et incontrôlées des terre mondiales, normalement gérées par les Ars. Ce sont ces pauvres “Frangins” qui devront subir la hargne mal résorbée des Vics les plus belliqueux.  Bagarres et affrontements, manifestations de haine se multiplient entre eux et des groupes disparates et hors normes, bientôt accusés de tous les maux. Ceci d’autant plus qu’ils font désormais l’unité d’au moins trois ordres contre eux : les Vics, qui les ont expulsés et qui se sentent honteux, tournant leur honte en haine, les Ars qui doivent subir l’occupation illégale de gens qui ne partagent pas leurs valeurs et introduisent en terre mondiale le trafic de machines, de produits chimiques obsolètes, d’armes, de drogues et d’alcool; et enfin des Chans, qui n’y voient que des voyous parlant d’insupportables sabirs, et mélangeant les nobles mythes ancestraux dans de nouveaux syncrétismes “vulgaires”.        <br />
        Seuls les Mers considèrent dans les Frangins un intérêt : celui de défricher des terres qu’il convoitent depuis longtemps pour leurs propres installations.        <br />
        Comme vous le savez, Monsieur, c’est encore aujourd’hui l’un des problèmes les plus explosifs de la vie politique . C’est pourquoi vous me permettrez de ne pas trop aborder ici les aspects douloureux de cette question d’actualité, qui donne lieu, en temps et place opportuns, aux négociations les plus délicates.       <br />
              <br />
       Un autre homme jaillit brusquement d’un fauteuil de premier rang, et prit encore une fois de vitesse le petit président débordé et excédé.       <br />
       —Maître Meredith, Croyez vous que le “programme extérieur” du DIEU puisse être une solution aux problèmes démographiques de la planète ?       <br />
       —Je crois avoir montré, dans cette conférence, que la question démographique n’est pas un problème isolable du reste. Non Monsieur, l’aventure du “programme extérieur” ne se justifie que par l’insatiable curiosité de notre espèce, par cet amour de l’inconnu qu’il nous est loisible de satisfaire quand les questions plus terre-à-terre sont temporairement résolues.        <br />
       —On dit que nous n’avez jamais été dans l’espace ...       <br />
       —Il est vrai que j’aime plus que tout cette vieille terre, mais ce n’est pas une raison pour ne pas vibrer d’émotion avec ceux qui, en ce moment, s’éloignent de nous définitivement, et portent l’humanité ailleurs dans les planètes creuses. On dit parfois que le Programme extérieur, qui est conduit par le Congrès Universel, dépense de l’argent qui devrait revenir au Tétrapan. Je crois cette critique absurde, car on ne compare pas une immense migration spatiale avec une instance de juridiction suprème.        <br />
       Quoi qu’il en soit, les “planètes creuses” sont en route, pour la dernière depuis plus de dix ans et ne pèsent plus guère sur le budget terrestre, sauf navette impromptue. Les programmes d’autonomie ont fonctionné et trois de nos “mondes errants” ont  déjà commencé  le voyage sans retour hors du système solaire... vers l’éternité.       <br />
              <br />
        Les populations “néo-monacales” (dont je vous rappelle quelles furent nommées ainsi à cause de la réclusion à vie à laquelle elles se promettaient volontairement, ainsi que pour les générations qui en seraient issues) ne furent jamais constituées sur des excédents de populations, mais à partir d’une sélection drastique et furent entraînées au sol dans des cités fermées, coupées depuis longtemps des flux démographiques ou économiques. Certes, je vous le concède, en 75, le départ des deux premières planètes creuses  montées sur les bases lunaires, était effectivement destiné à accompagner la colonisation de peuplement des périphéries de Jupiter. Mais on abandonna rapidement ce propos car, contrairement à ce qu’on croyait, la vie était bien plus insupportable sur ces satellites aux climatologies impossibles, que sur les planètes artificielles elles-mêmes.       <br />
       Vous savez tous -certains pour avoir des membres de leurs familles sur  « Terre II », “Ocean” ou “Endymion”- que ces “villes” de  30 000 et 120 000 habitants  sont d’immense cylindres tournant sur leur axe sur une période  chronobiologique de vingt-quatre heures. Ce sont des mondes réellement humains, éclairés par des micro-soleils à fusion placés à l’extérieur, derrière des fenêtres géantes se fermant alternativement, pour donner l’illusion du lever et du coucher.  L’intérieur des cylindres, soumis à gravitation réelle constitue un “sol” réaliste où alternent rivières, collines, plaines, montagnes, forêts et même des lacs assez vastes pour qu’on ne voie pas une côte depuis l’autre.  Ces merveilles, je le suppose, n’entraîne pas la claustrophobie qui tua tant de cosmonautes du 22e siècle. Il m’arrive souvent de penser, avec une sorte d’envie, à ces maisons de l’humanité lancées dans l’infini...         <br />
              <br />
       La séance fut définitivement levée sur cet appel au rêve.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Boscione n’était pas à son aise à la ville. La grand cité l’étouffait et l’ambiance sophistiquée d’un grand Chanat urbain le mettait encore davantage en difficulté. Pourtant il connaissait les lieux pour y avoir, trente ans auparavant, passé des examens, suivi des cours pendant près de trois ans.  A l’époque déjà, produit hybride d’un Frangin musicien d’origine sarde et d’une jeune Agrovic de Yucatan, il n’avait pas supporté le climat confiné, les milliers de présences bavardes, les cris et les rires factices d’une compétition sauvage et sans pitié. Il aimait réellement la théorie infraquantique et ses professeurs reconnaissaient ses capacités intuitives extraordinaires. Mais il n’avait pas tenu. Le chan ne bénéficierait pas de ses qualités. L’attrait pour la vie sauvage et surtout pour la solitude l’avait emporté. Il était parti, sans prévenir, pour les forêts du nord, et pour les zones les moins balisées de celles-ci, au confluent de territoires contestés.       <br />
       Maintenant il revenait dans ces locaux clairs, vastes, à la peinture réglable légèrement fluorescente, sur ces gradins étroits de bois précieux, sous ces grandes mains de bronze symbolisant l’unité planétaire.  Et immédiatement, le malaise avait repris.         <br />
       Boscione serra les dents et se concentra sur son objectif immédiat : franchir les barrages de gardes en complet bleu horizon, bousculer les dizaines d’étudiants enthousiastes qui s’arrachaient la signature du grand homme ou un commentaire qu’il aurait la bonté de prononcer à propos d’une de leurs questions maladroites ou conventionnelles.       <br />
       Il espérait que le vieux Mérédith, fripé comme un tas de pommes rainettes, le reconnaîtrait à distance, peut-être à sa taille, à sa stature, et commanderait qu’on le laisse approcher, ne serait-ce que parce qu’il avait apprécié sa question sur la Frange. Il le faudrait, car il était sûr que son seul nom n’évoquerait rien pour le Tétrapanide. Et ce serait seulement après avoir renoué contact qu’il pourrait rappeler au vieil homme dans quelles conditions ils s’étaient jadis rencontrés.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       12. Transports       <br />
              <br />
       Europe, Catharlande, 1er Octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Entre un ciel lourd de nuages refoulés et un sol de broussailles indistinctes, la machine filait son chemin sans accoups. Appuyés les uns sur les autres, les quatre passagers se laissaient aller à la somonolence qu'autorisait le pilote automatique.       <br />
       —Je... je crois que l’électro ne répond plus... dit  soudain Kando.       <br />
       —Que veux-tu dire ?       <br />
       —Je l’ai reprogrammé pour l’approche du haut lieu, mais il n’a pas tourné dans la bonne vallée. J’essaie en manuel : çà fonctionne pour les obstacle locaux, mais pas pour le cap. Il revient  toujours à un programme que j’ignore...       <br />
       —Il retourne au bercail, soupira  Fran. Il a senti l’écurie. Et ce n’est pas le château, c’est évident. Brar doit avoir une cache, quelque part. Pas trop loin, probablement.  De toutes façons, on attend un peu. Si çà se prolonge trop, on sautera en marche au dessus d’un trou d’eau...       <br />
       —Tu veux aller au repaire du Surv’ar ? Ce n’est pas dangereux ? s’inquiéta Lyseange.       <br />
       —Pas plus que  Chamb. Et personne  ne nous y attend, alors qu’il y a certainement des vigiles aux portes du haut-lieu, ce qui nous obligerait à quelques acrobaties pour atteindre directement une fenêtre de l’appartement de Tiz.       <br />
       —Mais Brar a sûrement truffé sa tanière de systèmes anti-intrusion, gémit Kando.       <br />
       —Avec  un peu de chances, ils resteront tranquilles en reconnaissant son électro...  Par ailleurs, si  son antre est bourré de marchandises de contrebande, comme je le crois, il a peut-être aussi des holovisionneurs...       <br />
       —Vous avez réponse à tout, Maître.       <br />
              <br />
       L’électro vira soudain sur l’aile et grimpa la pente raide d’un pierrier . Il s’enfonça bientôt dans un maquis serré de buis où il godilla de petits tournants rapides, qui donnaient la nausée aux passagers, penchés les uns sur les épaules des autres pour ne pas être balayés par les feuillages durs. On parvint au sommet dégagé d’une colline où les attendait le surplomb d’une large esplanade artificielle. L’électro freina pour s’engager sous une légère colonnade couverte menant à un portail de ferronneries baroques qui s’ouvrit devant eux en silence.        <br />
       L’engin vint se garer doucement sur le côté d’un vaste patio orné d’une belle fontaine carrée. Son tripode se déploya et le moteur s’arrêta, laissant quelque temps percevoir le sifflement des tournefouquets.       <br />
       —Mince, il ne se refusait rien ! Une vraie villa romaine...       <br />
       Les intrus mirent pied à terre et avancèrent prudemment dans de larges couloirs revêtus, du sol au plafond, de marbres roses, et éclairés faiblement par des rampes invisibles. Ils débouchèrent sur une enfilade de pièces luxueuses, emplies d’un capharnaüm d’objets rares ou clinquants. Tapis d’orient, pianos à queue, bronzes de toutes tailles, miroirs vénitiens, meubles de haute époque, machines inconnues en tous genres, produits de pillages multiples dans les plus beaux hauts lieux de toute la région .       <br />
       La maison s’étendait sur un étage de surface formant une croix, chaque aile disposant d’un patio et d’une piscine. Elle possédait une quarantaine de chambres inoccupées qui étaient utilisées comme autant d’entrepôts pour un genre d’objets : munitions dans une, tableaux anciens dans une seconde, vaisselle en entassements précaires dans une troisième, etc.  En sous-sol, on comptait trois cuisines, deux salles de jeux, une vaste bibliothèque emplie d’ouvrages anciens, visiblement recueillis exclusivement pour leur valeur marchande. Un album de Benjamin Rabier traînait sur une table basse, en compagnie d’ une première édition des Confessions de Rousseau, et d’un manuscrit original de Jean Michel Truong, parfaitement introuvable depuis trois cent ans.       <br />
       Personne, néanmoins pour garder la caverne d’Ali-Baba et la poussière répandue partout montrait qu’elle n’était pas vraiment habitée, sauf  un coin de bar, d’ailleurs jonché des cadavres de bouteilles des meilleurs crus de vin et de whisky.       <br />
       —Incroyable, s’exclama Fran. Le rêve d’un milliardaire d’autrefois !          <br />
       —Où a t-il trouvé tout çà ?       <br />
       —Dans des hauts-lieux déclassés ou des maisons abandonnées probablement.        <br />
       —Les objets sont trop nombreux pour qu'il les aie lui-même apportés, dit Kando. Je crois que Bra'r était un fourgue... Pour le compte de plusieurs bandes. Çà en dit long sur l'état moral des Ars de la région !       <br />
       —Tu as raison. Il devait rassembler les objets ici avant de les vendre à des amateurs. J’avoue qu’il a fait fort ! J’ai rarement entendu parler de tels trésors, même chez les Frangins les plus renommés. Il est vrai que les Surv’ars sont d’ordinaire au dessus de tout soupçon. Ils disposent des clefs de beaucoup d’anciennes demeures protégées, trop petites pour être utilisées comme hauts lieux. Il leur est bien trop aisé d’y pénétrer et de piller. Il suffit qu’ils achêtent le silence de leurs congénères et de leurs clients...  Il faut tout de même un beau culot et une sacrée dose de cynisme, pour aller ainsi à l’encontre de toutes les valeurs reçues.       <br />
       —Il n’avait pas l’air de vivre ici... constata Kando.       <br />
       —Il devait faire acte de présence à Chamb. mais je suis sûr qu’il existe une pièce secrète où il venait s’isoler en comptant des numéraires d’or ou d’argent... On doit aussi y trouver un monceau d’universos. Car il ne devait pas faire tout çà pour rien, j’imagine ! Je parie qu’il y a également entreposé les documents qui le compromettraient. Un communicateur direct avec ses “maîtres”, par exemple.  Si nous pouvions mettre la main dessus, nous remonterions la filière...       <br />
       —Où cette pièce pourrait-elle être ?  dit Kando, très excité .       <br />
       —Nous n’avons guère de temps pour la chercher, c’est le problème. Je voudrais d’abord visionner l’holofilm.        <br />
       —J’ai repéré une chambre avec un entassement de matériel holo, dit Kando. Au bout de l’aile nord. Vous devriez y trouver votre bonheur..       <br />
       —Accompagne-moi. Lysange, puis-je te demander de rester dans le patio central, pour surveiller d’éventuelles arrivées ?       <br />
       —Bien sûr.  Je vais me regarder dans tous ces miroirs à facettes. J’ai toujours rêvé d’être courtisane dans un de ces palais...       <br />
       —Jette tout de même un coup d’oeil de temps en temps vers la cour d’entrée.       <br />
              <br />
        Kando dénicha un vieux plateau holo dans une caisse de matériel antique, enveloppé de vieilles connectiques comme d’un écheveau de spaghettis.       <br />
       L’appareil s’alluma et trouva de lui-même la téléprise, dont il changea automatiquement le voltage. Encore un petit miracle.       <br />
              <br />
       Fran glissa la pastille dans l’encoche latérale qui l’avala avec un bruit glouton.  Et aussitôt apparut sur le plateau une miniature parfaite du village d’Aragnol, dont la place était emplie d’une foule chantante et vociférante.       <br />
       C’était incontestablement des Ars, tournoyant sur eux-mêmes et se poursuivant dans une ronde endiablée. Il n’y avait que des hommes, en tenue de chasse traditionnelle. Non : u milieu du cercle, il y avait des femmes et des hommes beaucoup moins mobiles, et qui souriaient, certains en frappant dans leurs mains. Ils étaient aussi vêtus de vêtements Ars, mais il fallait peu de temps pour se rendre compte qu’ils avaient été enfilés maladroitement, sur des tunits vics, avec parfois de lourdes fautes de goût, comme ce gros bonhomme portant le bonnet de fourrure à l’envers, la queue de renard lui battant la joue.       <br />
       —Des  Videts !  Ce sont des Videts, s’exclama Kando.       <br />
       —Je vois bien. Il doit y en avoir une centaine. Ils ont l’air ravi, mais ils n’osent pas encore danser... Ah, les sorciers commencent à entraîner la foule vers le...       <br />
       Fran buta sur le signifiant qui précipitait de lui-même le destin de ces gens dans l’horreur. Mais  aucun mot ne vint à la place.       <br />
       Toujours encadrés par deux rangées d’ars “réels”, les videts avançaient docilement, esquissant un pas de danse, mains en cadence en hululant. Toute la foule s’engagea sous le campanile et descendit lentement dans l’orifice du sommet. Le cinéaste avait coupé le plan à la disparition du dernier danseur.  Le plan suivant était filmé au fond de l’immense hypogée cylindrique, dont la forme était bien illuminée par le centaines de flambeaux agités, et comme comblée par la brume cotonneuse de leurs panaches de fumée.       <br />
       Le cameraman était probablement monté sur les épaules d’un camarade car, après quelques accoups, la source de l’image s’éleva au dessus de la foule, et le zoom plongea sur elle, permettant de détailler tel ou tel personnage, sur lequel l’ombre de la perche à son et de son micro poilu flottait parfois. Une technique qui n’avait pas évolué depuis 300 ans, pensa Fran. A cause, sans doute de la nature du son lui-même : on ne pouvait pas doter de minimicros les membres d’une foule qui n’étaient pas des figurants, mais de farouches guerriers ennemi des techniques “extracorporelles” .        <br />
              <br />
       La danse devint plus lourde, plus lente, plus marquée. Les Ars piétinaient le sol poussiéreux comme des taureaux renâclent dans l’arène. Les videts les imitaient tant bien que mal, et  bientôt toute la salle résonna d’un battement puissant, comme un énorme coeur.  Diastole, systole, diastole, systole.       <br />
       Le rythme étrange et familier traversait chacun, provoquait une émotion intense et inexprimable.       <br />
       Et les Ars rompirent la ronde, formant de petits groupes de deux ou trois, échangeant des sortes de saluts, des ébauches de passes d’armes. Plusieurs rabattirent leurs masques de bêtes fauves sur les yeux et saisirent d’une main un  faisceau de flèches dans leur carquois. Ils les pointèrent contre leurs vis-à-vis, en un simulacre de combat d’animaux. Parfois la peau de l’adversaire était éraflée, et de spectaculaires traînées de sang parallèles apparaissaient sur un bras, sur un flanc, plus rarement sur une joue. Peu à peu la plupart des combattants furent ensanglantés, ce qui sembla exciter au plus haut point les videts, qui furent invités à entrer dans la “danse animale”.       <br />
       Bientôt chaque groupe tournoyant comme une planète autour du centre vide de la salle, on ne distingua plus les touristes des vrais Ars. Les premiers n’étaient plus épargnés, et subirent maintes petites griffures, rendant la pareille avec une fureur enfantine. Puis, le rythme s’accéléra et les gens entrèrent dans une sorte de transe effrénée.       <br />
       A ce moment, la caméra fut bousculée et le film, coupé, reprit sur une scène beaucoup plus calme. La plupart des Videts étaient maintenant assis ou couchés, dans toutes les positions, souvent les yeux exorbités, de la mousse aux lèvres.  Plusieurs zooms mirent en évidence des visages tordus, crispés, des langues saignantes entre des dents serrées.        <br />
       —Où bien ils jouent la comédie, ou bien ils sont drogués...       <br />
       dit Kando.       <br />
       —Je penche pour la deuxième hypothèse, dit doucement Fran. Regarde : les seuls qui sont à terre sont des touristes : les vrais Ars se relèvent... Mon Dieu...       <br />
       —Quoi ?, s’alarma Kando.       <br />
       —Je... je crois qu’ils les ont tués...        <br />
       —Vous êtes fou ..       <br />
       —Non... Regarde à droite, les corps sont immobiles, mous et des hommes les tirent par les bras, sans ménagement.       <br />
       —Ils les tirent vers le centre... Oh, c’est horrible...       <br />
       Kando devait se rendre à l’évidence : on n’entasse pas des êtres humains vivants –même endormis- comme des bûches, pieds des uns sur visages des autres, autour de la vasque. Et cet homme qui tentait de fuir en titubant était rattrapé par deux Ars qui le rouèrent de coups de pieds, jusqu’à lui faire craquer la nuque. Une femme hurla, en transe terminale, puis s’écroula, un air extatique répandu sur les traits. Au sol, sa bouche s’ouvrit et un flot de liquide épais, rouge sombre, en jaillit pour former une flaque luisante.       <br />
       —Vous croyez qu’elle est morte ?       <br />
       —Oui...       <br />
       —mais comment les autres ont-ils fait pour rester vivants ?       <br />
       —Un truc... Parmi les pointes de flèches, une ou deux étaient empoisonnées. Tant qu’ils se sont éraflés entre eux, ils tenaient ces flèches en retrait, sans le montrer. Quand les Videts sont entrés dans la danse, ils ont au contraire poussé les flêches mortelles en avant.        <br />
       —Risqué...       <br />
       —Facile pour des gens entraînés...       <br />
       —Mais pourquoi ?       <br />
       —Regarde... le caméraman tremble, mais il continue de filmer. Il a été invité par les Ars meurtriers pour assister à çà...       <br />
       —C’est fou !       <br />
       —Peut-être pas. Ces gens veulent montrer au monde qu’ils sont vraiment féroces et que personne ne doit s’aventurer dans leurs terres. Ou encore...       <br />
       Fran suspendit sa phrase et regarda plus attentivement.       <br />
       Les cadavres étaient maintenant rassemblés en un tas compact. Le cercle des Ars les entourait, chantant à bouche fermée une sinistre mélopée. Puis ils formèrent un long serpent humain dont la tête commença à s’élever vers l’escalier. Bientôt la spirale des guerriers se tenant aux épaules  disparut par l’orifice supérieur.        <br />
       Le caméraman fit retour sur le centre de la salle et fixa un gros plan sur la dizaine d’Ars restés sur place et qui étaient montés sur la vasque. Ils avaient commencé une lente incantation  en tournant sur eux mêmes. Le gros plan dura, se focalisa sur l’un des hommes en pagne noir, porteur d’un magnifique masque de tigre.       <br />
              <br />
       Il y eut alors un cri indistinct poussé probablement du côté des cinéastes. Les Ars officiants se tournèrent de face vers la caméra et pointèrent un doigt vengeur. La caméra trembla, tomba, et se retourna.        <br />
       C’est à l’envers qu’on put assister à la fuite et l’arrestation de deux hommes vêtus en Vic, qui furent aussitôt couchés sur le ventre tandis que l’Ar au masque de tigre ordonnait de les mettre à mort. Kando, pourtant habitué aux scènes d’holoviolence faillit vomir en voyant qu’on leur tenait la tête en leur enfonçant dans la nuque une flèche pour la faire ressortir par la bouche. On les laissa ensuite agoniser.        <br />
       La caméra fut un moment reprise en main et le mouvement rapide témoigna de la fuite de son porteur, puis, les marches glissant rapidement sous l’image, on pouvait supposer qu’il les grimpait quatre à quatre.       <br />
       —John a réussi à leur échapper un moment...       <br />
       Soudain la course s’arrêta et l’on vit le bras du porteur tenter de s’arracher quelque chose. Il y eut plusieurs hurlements confus, et comm distants, probablement à cause de l’éloignement de la perche tombée au sol. L’oeil de la caméra vint épouser la poussière, au milieu de jambes et de pieds. Et il n’y eut plus rien au milieu du plateau holo, sinon les chiffres de l’identifiant du film dansant sur fond gris. À 10, le film s'interrompit.       <br />
              <br />
       Sous le coup du tragique spectacle, Kando et Fran demeurèrent figés.       <br />
       Fran se ressaisit le premier .       <br />
       —Je me demande quand il a eu le temps de planquer la pastille dans le mur...       <br />
       —Dans ces modèles, je crois qu’il y avait une mémoire expulsable. Il l’a peut-être mis dans sa bouche pendant que les Ars détruisaient la caméra et  la pastille principale.  Ensuite, le temps qu’ils décident de son sort, il a pu être collé contre le mur, et là...       <br />
       —On peut tout conjecturer, mais c’est un véritable miracle s’il a pu sauver cette pastille de sauvegarde.        <br />
       Kando se leva et se mit à tourner comme un ours en cage, les mains derrière le dos, louchant presque sous un effort de questionnement intensif.        <br />
       —Si ces Ars avaient invité des cinéastes à filmer le sacrifice des videts, pourquoi ont-ils subitement décidée de les tuer ?       <br />
       —C’est bien la question, mon ami.       <br />
       —D’ailleurs, pourquoi ce sacrifice monstrueux... ? Des dizaines de pauvres gens ont été abattus comme des moutons. Ils ne se doutaient de rien, et ils sont morts sans en savoir plus.       <br />
       —Pas toutes les questions à la fois, jeune homme...       <br />
              <br />
       Fran repassa plusieurs fois la séquence à partir du cri indistinct peut-être poussé par le caméraman. Puis il mit le seul son en répétition pour essayer de comprendre les paroles. Impossible ! L’écho multiple brouillait le propos,  interdisait toute analyse.       <br />
       —Il faudrait une analyse phonique, dit Kando.       <br />
       —J'ai mon idée sur ce que la personne est en train de crier, dit lentement Fran.       <br />
       —Ah ? fit Kando impressionné. Et que crie-t-il d'après vous ?       <br />
       —Je crois qu’un des membres de l’équipe de tournage a identifié la véritable personnalité d'un de ces Ars. Sous le coup de la surprise, il n’a pas pu se retenir de crier le nom, et du coup, les autres n’ont eu d’autre possibilité que de les liquider...        <br />
       —C’est ce simple cri qui les a condamnés ?       <br />
       —Oui. On peut supposer que les assassins avaient invité les cinéastes pour publier le film dans des réseaux de &quot;snuffing&quot;, ou même à destination du grand public; et n'avaient donc pas l'intention de les tuer. A condition, évidemment, qu'ils restent eux-mêmes incognito, ce que les masques, les tatouages et les vêtements devaient permettre avec assez de sécurité. Mais personne n'avait prévu qu'un des invités reconnaîtrait un homme, et encore moins qu'il serait assez stupide pour le faire savoir à haute voix ! Cela dit, si c'est le bon scénario, quelque chose ne colle pas...       <br />
       —Quoi ?       <br />
       — Eh bien, en première approximation, la suite de sons correspondant à cette nomination ne se rapproche absolument pas de ce que j’aurais pu imaginer...       <br />
       —Et vous pensiez à quoi, ou plutôt à qui, par exemple ?       <br />
       —Je ne veux pas t’en dire plus là dessus. Ces hypothèses sont trop folles. Je préfère avoir un peu plus de biscuit d’abord...       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       L’électro de Brar commença à montrer des signes de faiblesse  sur l’une des pistes sablonneuses qui traversaient les Landes en ligne droite. Il eut d’abord d’imperceptibles hoquets, puis perdit de la hauteur et les passagers durent lever les pieds pour ne pas être happés par le sol. L’engin ralentit en sifflant comme une bouilloire et finit par s’échouer sur un tapis d’aiguilles de pin qui se mirent à fumer et à crépiter dangereusement.       <br />
       —Merde, s’écria Kando, les tournefouquets sont naze. Et le jour va se lever. Il vaudrait mieux qu’on ne nous trouve pas à côté de cette machine de malheur. Surtout si elle met le feu à la lande !       <br />
       —Où sommes-nous ? s’informa Fran qui s'était assoupi en entourant la taille de Lyseange.       <br />
       —Oh, à quelques kilomètres de la mer. Enfin du “Grand Bassin” qui a réuni Arcachon et les étangs, après le réchauffement des siècles passés.        <br />
       —Existe-t-il des navettes pour Burdigal ?       <br />
       —Certainement, soutint Lyseange. Mais si vous pensez que notre signalement a pu être diffusé chez les Mers, ce n’est pas une bonne idée : tous les roboducteurs nous reconnaîtront au premier regard. Le train se bloquera, toutes portes fermées, et on viendra nous cueillir. Ou encore, variante...       <br />
       —J’ai une meilleur idée, dit Kando.  Dès la fin de la frange, je com à mes copains  Barons Gris. Ils viendront nous chercher , j’en suis sûr.       <br />
       Fran demeurait méditatif.       <br />
       —Je dois prendre le transcités pour Dicee. C’est le seul endroit que je connaisse où analyser le film sérieusement. Et il vaut mieux que je fasse mon rapport à mon commanditaire de vive voix. Je n’ai pas le temps de prendre un dirigeon...       <br />
       —Il y a des cargos à vent, qui mettent 10 jours pour traverser l’atlantique, dit Lyseange.       <br />
       Kando claqua dans ses doigts :       <br />
       —Il y a mieux, je vous dis. Mes Barons Gris font du trafic avec des Nortamères Frangicôtiers, qui viennent ici en trimarans rapides : ils descendent la course intercontinentale en sept jours !       <br />
       Fran secoua la tête :       <br />
       —Trop long ! j’ai besoin d’y être dans quelques heures. Sans quoi les adversaires vont établir un barrage efficace entre mon “client” et moi.        <br />
       —Hélas, soupira Kando découragé, le transfert subquantique n’est pas encore au point, et il sera, de toutes façons, contrôlé par le Mer.        <br />
       —Est-ce qu’il n’y a pas moyen de tromper la vigilance des roboducteurs ?       <br />
       —Non, dit Lyseange, hélas. Ils ont une vision panoramique interprétée en temps réel par un collectif d’ordis interconnectés.  Et ce n’est qu’un petit maillon de la chaîne de surveillance.       <br />
       —Tu crois trop aux cours officiels, s’écria Kando. Comment crois-tu que la plus grande quantité de mujafe parvient à Burdigal ?        <br />
       —Je ne veux pas le savoir.       <br />
       —Eh bien par les Transcités !        <br />
       —Je ne te crois pas : les roboducteurs repèrent la mujafe dans l’atmosphère d’une station pour une partie par million. Mieux que les chiens policiers !       <br />
       —Oui : quand leur programme de surveillance se déclenche, à savoir  vingt secondes seulement avant les entrées en gare...       <br />
       —Ah ?       <br />
       —A H. moins une minute cinq, leur mémoriel est occupé par d’autres programmes très importants : évaluation des passagers à prendre et à déposer, données permettant le meileur freinage, etc...  Tu as donc exactement 45 secondes pour  monter dans le train avec ta mujafe et pour en descendre et disparaître.        <br />
       Lyseange se mit à rire.       <br />
       —Mais puisque tu es à 55 secondes du quai... tu fais  donc toutes tes petites affaires en plein tunnel...       <br />
       —Tu ne crois pas si bien dire. Car il existe une entrée de service dans le tunnel correspondant -est-ce un hasard- à ce moment privilégié, ces quarante cinq secondes de libre folie...       <br />
       —Une ouverture dans le tunnel... avant la gare ?       <br />
       —Oui.. çà n’a rien d’extraordinaire. Mais ce qui l’est davantage, c’est que l’essentiel du freinage ayant eu lieu avant ce moment, on peut stopper le train 45 secondes  sans inconfort excessif.       <br />
       —Tu ne vas pas me dire que le roboducteur ne se rend pas compte de cet arrêt.       <br />
       —Si, bien entendu. Mais on peut lui envoyer un message qui l’oblige à interpréter cet arrêt comme réponse à un signal d’attente, chose qui se produit souvent normalement, dès qu’il y a un peu trop de monde sur le quai. Les Barons gris utilisent ce phénomène pour transiter des quantités importantes de bonne mujafe, et surtout celle qu’ils dont dû larguer aux Forestiers.        <br />
       —Comment font-ils ? demande Fran intéressé.       <br />
       —Je ne sais pas très bien. D’après ce que j’ai compris la dope arrive seule, cachée sous un siège. Les “Barons”, cachés dans le couloir de service, déclenchent l’arrêt prématurédu train, le valident, débloquent les portes, et s’emparent du produit. Puis repartent par où ils sont arrivés, tout çà en moins de 45 secondes évidement ...       <br />
       —Et le fameux odoradope des Ordis ? s’interroge Lyseange, sceptique.       <br />
       —La dope est conditionnée sous vide, ce qui diminue la capacité de l’ordi renifleur de l’ordre d’un facteur 12. Il n’a pas le temps matériel de suspecter la présence de mujafe pendant sa mise en place dans le train. Ensuite, pendant le trajet, ses fonctions sont accaparées par la conduite et il n’est pas programmé pour déclencher une alarme à de trop faibles doses : la plupart des passagers en transportent sur leurs vêtements, en traces infinitésimales, et il faudrait arrêter tout le temps tous les trains !       <br />
       —Si je comprends bien, dit Fran, tu me proposes de voyager avec un paquet de came !       <br />
       —Oui. Encore faut-il qu’il y ait un transport prévu ce soir ou cette nuit, et que surtout, les copains soient d’accord pour exposer tout leur système, pour vos beaux yeux !       <br />
              <br />
               <br />
       New Baltimore, le 1er Octobre 251       <br />
              <br />
       Pas moyen  d’approcher du grand homme. Les gardes de sécurité de l’ASSU, souriants et efficaces, opposaient un rempart souple mais infranchissable, tout en emmenant le Maître, bon gré mal gré vers la porte arrière de l’estrade. Boscione ne pouvait tout de même pas les inciter à dégaîner au milieu de cette foule juvénile et rieuse, avec laquelle d’ailleurs Meredith Ilno, enchanté, ne cessait de dialoguer par dessus l’épaule des malabars.        <br />
       Boscione remonta l’allée, déçu et perplexe. Le vieillard ne se souvenait-il vraiment pas de lui ? Son passage devant la commission pédagogique avait pourtant fait du bruit à l’époque, et comme le Tétrapanide était le seul Chan qui l’avait défendu, il était difficile de croire, qu’à moins d’être décérébré (chose devenue presqu’impossible), il ait complètement oublié cet épisode mouvementé de sa carrière.       <br />
       Maintenant il serait encore plus difficile de l’atteindre et les courriels étaient probablement tous interceptés par le Mer, sauf la codification spéciale que bien entendu, il ignorait. Il faudrait tout de même en passer par là, lui envoyer des messages assez sibyllins pour intriguer le vieil homme, mais pas trop étranges pour ne pas attirer l’attention des robodécrypteurs. Une galère...       <br />
       Boscione sortit dans la nuit moite, un peu envieux de ces étudiants qui s’égayaient comme des oiseaux, heureux de vivre et d’apprendre. Il n’avait pas envie de descendre dans la fraîcheur artificielle des tunnels du Mer, même doté d’identifiants parfaitement au point. Il rallierait sa piaule sordide en vrai sauvage, en empruntant les bords des canaux et les pistes agroforestières, quitte à devoir se jeter dans les buissons au passage d’une barge électro, transportant sa cargaison de maïs à la vitesse d’un transcité.       <br />
       Un véhicule noir, serti des lumicolors de l’ASSU, déboucha brusquement des voies de service souterraines du Chanat et vint s’immobiliser en silence près de Boscione.       <br />
       La porte arrière se dématérialisa, laissant apparaître le visage hilare du vieux Maître,et une main tendue dans sa direction.       <br />
       —Boscione, viens ici, je t’emmène !       <br />
       —Oh, vous m’avez fait peur....       <br />
       —Tu croyais à un enlèvement ! Il est vrai que tu es encore un fringant jeune homme !       <br />
       —Non, dit Boscione en s’empressant sur le siège de cuir profond.  J’avais peur que vous ne m’ayiez pas reconnu. cela fait tout de même 25 ans que...       <br />
       —Me prends-tu pour un Alza ?  Non, mais je ne pouvais pas te saluer comme il convient avec cette bande de marmots... Je suppose que tu viens me voir pour une chose sérieuse.       <br />
       —Oui.  En fait..       <br />
       —Nous en parlerons tout-à-l’heure, je t’invite à dîner. Du homard du Delaware, çà te dirais ? Je connais une ferme marine qui en a sélectionné avec des pinces démentes.       <br />
       —Je vous fais confiance.       <br />
       Ils se regardèrent.       <br />
       —Tu n’as pas vieilli, Emiliano. Toujours ce visage lisse et cette carrure athlétique qui brisaient surtout... les coeurs. Je te dispense de me retourner le compliment sur l’âge. Je sais que, malgré la consommation abondante de réjuvénants télomériques, ma vieille carcasse est de moins en moins solide. Mais j’ai au moins une consolation : j’ai toujours été moche, et jeune, çà se voyait beaucoup plus. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas de clone : je ne me vois pas subir deux fois l’épreuve du mépris !        <br />
       —Vous êtes dans une forme incroyable !       <br />
       —C’est bizarre, admit le vieil homme. Tout s’écroule, sauf un certain feu intérieur. Mais la machine ne suit pas, ajouta-t-il en montrant ses mains gantées et recroquevillées.       <br />
       Chauffeur, à la Ferme, s’il vous plaît.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       Burdigal, Europe, le 2 Octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Tout s’est bien passé jusqu’ici.        <br />
       Une suite de petits miracles : Burdigal rallié en deux heures sur glisseur rural automatique (certes chargé d’oeufs encore encroûtés de paille et de fiente). Guy Tischan contacté chez lui après une brève course furtive dans une collurbe déserte, et sans vicpols attardés. Le Baron, un peu bourré (“y a plus qu’à mettre le bouchon”, plaisante-t-il), est fort réjoui de revoir Kando qu’il croyait mort.        <br />
       —Sympathique ! apprécie le jeune homme, tu me veux du bien.       <br />
       —Je t’aime, blanc-bec dit l’athlétique bonhomme en l’embrassant sur les deux joues, mais je croyais que les Czars avaient eu ta peau dans une contrée lointaine, où on ne pouvait pas même rêver d’aller te chercher...       <br />
       —On n'a pas trop de temps pour les retrouvailles, susurre Fran, rabat-joie. Peux-tu expliquer à ton ami notre requête ?       <br />
       —Je vous écoute, parlez sans crainte, on peut tout dire à Tonton Tischan..        <br />
              <br />
       Après explication, le Baron trouve l’idée de profiter du transport de mujafe très amusante.        <br />
              <br />
       —Çà n'est pas la première fois, avoue-t-il, que nous avons envoyé des gens avec la dope. Et çà tombe bien, je m’occupe d’un “postage” ce soir. Si vous voulez en profiter ! On pourra vérifier si Gus-150 (le nom du roboducteur de ce train de nuit) est équipé ou non de repère-homme.       <br />
       Aussitôt dit, aussitôt fait, il jette sur son dos le gros sac verrouillé qu'il avait préparé, invite ses amis à le suivre dans l'arrière-cuisine, où il déclenche la levée d’une trappe secrète revêtue de carrelage, et s’engouffre le premier dans une galerie verticale. Huit étages et deux centaines d’échelons plus bas, les compagnons se retrouvent serrés dans un réduit de béton dont un mur arbore une porte de sas en forme de bouclier de viking.        <br />
       —çà donne sur la voie de garage, deux cent mètres avant la station Burdigal-Europe, direction Amérique, explique Tischan.        <br />
              <br />
       Il arbore maintenant un innocent boîtier de commande noire du type  domotique universelle, et, dès qu’un clignotant couleur rubis s’allume à sa surface, il déclenche l’ouverture.       <br />
       —Bien sûr, on a des copains à la salle de préparation du train. C’est eux qui nous avertissent de l’arrivée de Gus.       <br />
       La grosse roue métallique tourne sur elle-même puis s’enfonce dans l’orifice avant de glisser sur le côté dans la paroi, comme l’éclipse d’une lune noire.       <br />
       Le rail unique en matériau supraconducteur luit doucement dans la quasi-obscurité, tenu de loin en loin par des plaques magnétiques fortement électrifiées.       <br />
       —Prépare-toi, le train sera là dans 20 secondes, et la porte se présentera devant nous, ouverte, dans 29 secondes. Je te laisse monter. Tiens, n’oublie pas le sac... Tu le laisseras dedans en sortant.       <br />
       Fran hésite un moment, puis sourit. A peine le temps d’un adieu à ses jeunes amis, une embrassade fougueuse avec Lyseange, une accolade virile à Kando, et il bande ses muscles pour bondir, comme on se lance en parachute de la trappe d’un aéronef.       <br />
       Une main lui serre le bras, les ongles pointant à travers le tissu. C’est Lyseange, le visage défait.       <br />
       —On... on se reverra ?       <br />
       —Pas tout de suite. Quand tout cela sera terminé...       <br />
       —Alors.. je viens avec vous...  avec toi.       <br />
              <br />
       Fran la regarde attentivement. Les mâchoires de la jeune fille se contractent, ses sourcils se froncent dans une résolution farouche.       <br />
       —Il y a des risques, que je ne peux me permettre de te faire prendre. Je te com. Dès que..       <br />
       —Je m’en fous... Je viens.       <br />
       —Vous pouvez monter à deux, en vous serrant, dit le Baron.       <br />
       Fran hausse les épaules, fataliste.       <br />
       —Oh, après tout.       <br />
              <br />
       Elle se jette entre ses bras.       <br />
              <br />
       La paroi miroitante du transcité emplit bursquement le tunnel, dans le plus grand silence, et seule une imperceptible variation dans le grain de la surface laisse percevoir qu'il s'immobilise.  Une ouverture carrée se dessine à la place où le condensateur moléculaire, déclenché par les pirates, a décidé de matérialiser une porte.        <br />
              <br />
       Fran et Lyseange sautent dans l'ouverture et se recroquevillent dans l'espace disponible.       <br />
       —Bonne chance aussi pour ton Voyage, Kando ! lance Lyseange~; tu choisis toujours  l‘Armen ?       <br />
       — Cruelle Dame ! rétorque le jeune Vic en riant. Je ne suis pas découragé par une si petite épreuve …       <br />
       — Une princesse Ar t'attend quelque part, Courage !       <br />
       — Sûrement, ironise Kando, montée sur un char de pignes tiré par seize putois !       <br />
              <br />
       Lyseange va ajouter une précision, mais déjà l'issue se referme, suturée comme une culture de peau repoussant en accéléré. A peine le temps  d’un geste  d’adieu aux deux Burdigaliens demeurés derrière le sas.       <br />
       — Derme ! soupire Kando, j'aurais dû partir aussi.       <br />
       — Pas possible, le console Tischan, cette fois l'habitacle était plein.       <br />
       — çà  s'est passé si vite...       <br />
       — C est comme çà. Si tu veux les rejoindre, tu as le prochain transcité de  10 h.       <br />
       — Oh, dit Kando, découragé, je ne serais pas sûr  être utile là-bas...       <br />
       — Tu peux toujours partir quand tu veux, gamin. Mais il faut sortir des locaux de maintenance. Il est trop dangereux de s'attarder ici avec les nettoyages à l'azote lancés en aléatoire...       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Dans le compartiment de service, Fran et Lyseange se poussent l’un contre l’autre, s’embrassent et se caressent. Mais l'angoisse est là, et contexte n’est guère érotique.       <br />
       —Sommes-nous repartis ?       <br />
       —Difficile à dire avec ces compensateurs d’inertie.       <br />
              <br />
       La jeune femme, soudain figée, éprouve la plus grande peur de sa vie. Une braise de cigarette de mujafe, allumée de temps en temps, trahit une présence . Quelqu’un est là, quelques mètres en avant du réduit, dont un panneau s'est ouvert dans l'obscurité.        <br />
              <br />
       Lyseange frappe le bras de Fran, mais celui-ci lui chuchote à l’oreille :        <br />
       —Je l’ai vu. Peut-être qu’il ne nous a pas remarqués...       <br />
              <br />
       Le silence semble lui donner raison. Puis une voix grave aux inflexions maîtrisées s’élève, à peine assourdie par le sifflement discret de la grande vitesse.       <br />
       —M. Millegrain, Damoiselle, inutile de voyager aussi inconfortablement. Venez donc me rejoindre.        <br />
              <br />
       Lyseange serre le poignet de Fran à le lui briser.       <br />
       —N’aie pas peur. Je crois que nous ne courons aucun danger...       <br />
       Puis, à voix haute :       <br />
       —Vous êtes l’ange gardien ?       <br />
       —Cela même. J’ai récemment atteint le grade d’archange, mais toujours pour la même rémunération misérable.       <br />
              <br />
       Debout dans l’étroite coursive courant le long du wagon, un homme maigre, vêtu d’un complet noir sans couture au col militaire, les attend, un lazerpoche en main. Noirs de jais sont aussi ses cheveux très courts, ainsi que ses prunelles légèrement dilatées. Un mince sourire tend ses joues creuses sous des pommettes presque mongoles.        <br />
       —Tenez, dit-il en tendant l’arme à Fran. Je n’en ai pas d’autre pour votre amie, dont je n’avais pas prévu la présence, continua-t-il en soupirant. Elle fera une excellente cible supplémentaire pour le comité d’accueil new-yorkais.       <br />
       —Puis-je savoir votre nom ?       <br />
       —Geörgy Zgavaw...  Zgav pour les intimes.       <br />
       —C’est  Meredith qui vous envoie ?       <br />
       —Qui voulez-vous que ce soit ? Pour ne rien vous cacher, je suis son garde du corps depuis des lustres. Mais il préfère garder le corps des autres, le votre par exemple. Le vieux bougre se sent en sécurité chez lui, et il est vrai que les protections fournies par l’ASSU ne sont pas négligeables. Toutefois, dans les circonstances actuelles, je me sentirais moins à l’aise.       <br />
       —C’est vous qui avez tué le surv'ar dans les Pyrannes ?       <br />
       —Vous avez une grande chance que j’ai suivi sa trace depuis le haut lieu de Chamb.  Car j’avais perdu la vôtre. Votre petit copain de Burdigal avait sur lui un brouilleur bricolé d’une grande efficacité.       <br />
       —Vous ne m’avez pas répondu.       <br />
       —Bien sûr, dit l’homme en haussant les épaules d’un air triste. Je ne pouvais pas faire autrement. J’arrivais trop tard pour le paralyser et j’avais cette arme primitive en main. Vous ne m’en voulez pas,  j’espère ?       <br />
       —Vous m’avez sauvé la vie, bredouille Fran. Il n’y a rien à dire d’autre. Mais pourquoi n’avez-vous pas attendu que je sorte de mon évanouissement, pour vous présenter ?       <br />
       —Meredith n’aime pas que je me fasse connaître inutilement. Par ailleurs je devais aller me poster sur une éminence pour capter les émissions ennemies et savoir ce qu’ils projetaient.       <br />
       —Ils ? Vous voulez dire le Mer ?       <br />
       —Certaines forces dans le Mer, incontestablement. Mais elles travaillent sous cryptage invulnérable. J’ai beaucoup de mal à savoir qui est derrière.       <br />
       —Comment avez-vous fait pour nous retrouver ?       <br />
       —Toujours par l’électro de Bra'r, sur lequel j’avais collé un micro, tout simplement.  J’ai compris que vous alliez suivre l’idée un peu démente de ce petit Kando.       <br />
       —Et.. et maintenant, avance Lyseange. Vous dites qu’on nous attend ?       <br />
       —C’est certain. Vous ne croyez pas qu’ils vous ont laissé embarquer dans ce train comme çà ! Ils savent que vous êtes dedans depuis le départ et même avant.       <br />
       —Tischan nous a trahis ?       <br />
       —Le Baron travaille pour eux depuis longtemps, mes amis.. La contrebande de mujafe européenne est un élément important dans la politique Mer d’achat des populations frangines. Il n’est même pas sûr qu’il ait parlé de vous à d’autres personnes que ses complices techniciens, qui eux, sont en relation avec certaines personnalités agissantes au sein du Mer.       <br />
       —Mais alors... s’écria Lyseange, Kando est en danger !       <br />
       —Je ne crois pas, Damoiselle, il fait déjà un peu partie de leur sérail, vous savez. Ils ne le mettront pas au courant de votre sort, c’est tout. C’est pour vous que je m’inquiète.       <br />
              <br />
       —Ils vont nous arrêter à New York ?       <br />
       —C’est le plus probable. Ils feront stopper le train dans l’atelier habituel, sur Ellis Island, l’ancienne île de réception des immigrants, et là, ni vu ni connu, ils vous installeront dans une petite salle de... enfin de torture.  Voila. Et naturellement vous direz tout ce que vous savez, et tout ce que vous ne savez pas que vous savez...       <br />
       —C’est atroce, se récrie Lyseange. On ne va pas se laisser faire. On peut changer de wagon, se déguiser...       <br />
       L’homme en noir sourit encore.       <br />
       —Charmante, votre amie. Hélas, son projet est plutôt impraticable. Sachez déjà que vous êtes -et moi par la même occasion-, prisonniers de ce compartiment spécial.  J’ai un peu trafiqué l’apport d’air conditionné, sans quoi ils nous auraient déjà endormis en injectant du gaz soporifique. Nous pouvons seulement compter sur leur surprise quand la porte s’ouvrira et que les lazerpoche tireront dans le tas. Je suppose qu’ils ne seront pas plus de trois, dont un seul Polmer, ce qui nous laisse une chance de nous perdre dans l’atelier qui est vaste. Ensuite, il nous faudra trouver une sortie déverrouillée, courir dans un no man’sland des plus pollués, parvenir quelque part où appeler un taxi sur ligne privée, ou une locarstation pour nous rendre au centre de la Gigacollurbe.  Après quoi, ce sera un vrai enfer pour trouver un transcité pour Dicee qui ne soit pas fliqué. Dans le meilleur des cas, et en misant sur mon réseau de brouillage, on sera à Dicee demain matin. Sans garantie, naturellement, et avec 24% de chances d’être blessés gravement pour au moins l’un d’entre nous, selon les stats de Jojo, mon simulateur d’action.       <br />
              <br />
       —Monsieur Zgav... susurra Fran après un long silence.       <br />
       —Oui ?       <br />
       —Deux points : d’abord merci. Pour tout ce que vous faites pour nous. Ensuite, voila : je n’irai pas à Dicee.       <br />
       —Ah ?        <br />
       —Non. Si l’ennemi, pour employer ce mot en l’absence de connaissance sur son identité précise, est aussi influent dans le système Mer que vous semblez le suggérer, nous n’avons aucune chance de passer à travers les barrages qui vont être établis dans la direction de Dicee. Car je suppose qu’ils savent que je travaille pour le Tétrapan ?       <br />
       —Cela va sans dire, M. Millegrain. J’ai décrypté des messages explicites en ce sens.       <br />
       —Donc, je préfère d’abord me cacher quelque temps, et m’atteler du même coup à une certaine tâche que...       <br />
       —Vous voulez parler de l’infopastille que vous avez trouvée chez le Surv’ar de Chamb ?       <br />
       —Oui. Vous êtes bien renseigné, décidément.       <br />
       —Pas de mystère, vous n’avez pas cessé d’en parler à portée de micro...       <br />
       —Donc, vous voyez l’intérêt de réaliser ce travail ...       <br />
       —Pas très bien, je l’avoue.  Vous croyez vraiment qu’une preuve décisive concernant les auteurs du crime rituel collectif se trouve cachée sur ce film ?       <br />
       —J’en suis persuadé, bien que je ne sache pas de quelle nature est cette preuve.       <br />
       —Je peux vous proposer une cachette, dit l’homme maigre après réflexion. Chez moi. J’ai une “bulle” à New-York. Je veux dire un local isolé de toute com.       <br />
       —Disposez-vous d’un équipement vidéotronique ?       <br />
       —Et de bien d’autres choses encore. Vous savez à quel point nos professions dépendent aujourd’hui de ce genre de technobabioles.        <br />
       —Serons-nous à l’abri ?        <br />
       —Je ne m’y attarde jamais plus de trois ou quatre jours. Mais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais détecté aucune présence suspecte tournant à proximité.        <br />
       L’homme leva les yeux au ciel dans une attitude de respecteuse contrition.       <br />
       —Et Dieu sait qu’il existerait des raisons pour qu’on s’intéresse à moi !       <br />
              <br />
               <br />
       Atlantique nord       <br />
              <br />
       Malgré l'inconfort de la banquette de service, Fran dormit comme une souche plusieurs heures d'affilée. Quand il se réveilla, Lyseange était appuyée contre son épaule, lovée autour de lui et paraissait en proie à des rêves tumultueux. A même le sol de métal, le garde du corps semblait être un gisant médiéval, droit comme un i et la mâchoire en avant, les paupières entr-ouvertes, même dans le plus profond sommeil, crosses de ses armes dépassant à peine de la veste impeccable, à hauteur de la ceinture.        <br />
              <br />
       Au dessus des trois passagers, le toit du train était devenu transparent : des projecteurs animaient au loin le paysage lunaire de la faille océanique, laiteux et chargé de poussières en suspension. Ici et là s'élevaient de lentes grappes de bulles, témoignant de l'activité volcanique abyssale. Bientôt la paroi s'opacifierait à nouveau; on entrerait dans le tunnel qui remontait lentement vers la plateforme continentale américaine, peut-être à seulement quelques dizaines de mètres sous la dépouille enfouie et corrodée du Titanic. Il resterait environ trois heures avant l'émergence au large de New York.         <br />
              <br />
       Fran n'avait plus envie de dormir. Il ne pouvait s'empêcher de penser à l'absurdité des manoeuvres criminelles qu'il était en train de mettre à jour, enquêteur malgré lui.  Il avait beau savoir que la nature humaine poussait depuis toujours les générations successives à se satisfaire en dominant autrui, en créant des pyramides de pouvoir, toujours imaginaire, il s'étonnait malgré tout.  Comment les plus hautes autorités de l'ordre Mer, s'il s'agissait bien d'elles, avaient pu s'abaisser à de tels agissements ? Comment des gens supposés aussi intelligents avaient-ils pu supposer que quelques provocations meurtrières suffiraient à ébranler le pluralisme choisi par l'humanité après tant d'expériences massacrantes subies sous le régime des monarchies ou des totalitarismes ?       <br />
              <br />
       Il existait certes un racisme anti-frangin en pleine expansion, mais il ne correspondait pas encore à une exaspération telle qu'elle remettrait en cause le système-monde.  Le problème était d'ailleurs qu'il déclenchait plutôt les discours routiniers de défense des quatre grands ordres, alors qu'il aurait peut être été avisé de reconnaître que quelque chose de légitime pointait là, même si personne n'était capable de dire quoi, et surtout pas les Frangins eux-mêmes, préférant qu'on ne parle pas d'eux.       <br />
              <br />
       La nostalgie puissante pour un ordre planétaire unique n'était plus capable, selon la théorie, de fasciner l'humanité : d'abord parce que, déjà unie de fait, son problème principal était plutôt de préserver sa propre diversité interne, et également de protéger les individus contre les tendances immémoriales de tout pouvoir à les écraser de plus en plus, jusquà l'implosion ou la révolution.  Et ensuite, parce que l'idéologie, la culture, la religion ayant jadis soutenu les grands élans homogénéisateurs,  manquaient désormais pour entretenir la flamme.       <br />
              <br />
       Fran Millegrain se souvenait de ces vieux manuscrits étranges, peut-être écrits de la main même de Léandre Boucquard, et pieusement conservés dans sa famille de père en fils : en particulier un opuscule nommé &quot;de la quatrième religion&quot;.        <br />
       L'auteur y développait la thèse, à l'époque inédite et provocante, selon laquelle il n'aurait existé dans le passé que trois grandes religions, correspondant chacune au traitement d'un grand problème irrésolu de l&quot;humanité  : la première, celle de la déese-mère, aurait duré des dizaines de millénaires, sous des formes diverses, en général mélées d'animisme. Cette métaphore de l'amour maternel aurait été rendu nécessaire par la question cruciale de l'unification, du rassemblement des frères ennemis, question dont dépendait la survie de la plupart des groupes humains pendant la très longue période préhistorique s'étendant jusqu'au néolithique.        <br />
              <br />
       La seconde religion, celle du Père tout puissant, aurait supplanté et détruit la première, effaçant souvent jusqu'à son souvenir, et régné dans la plupart des premiers empires historiques. Elle aurait eu pour objet le problème de la justice entre les sujets, problème qui n'a pu longtemps trouver de solution que dans l'arbitraire absolu du souverain au dessus de ses fonctionnaires concussionnaires, prévaricateurs et népotistes.        <br />
              <br />
       Lorsqu'il est devenu évident –à la fin de l'empire romain en Occident- que la justice royale ne suffirait plus à accorder la reconnaissance aux multitudes de citoyens pauvres, on est passé à une religion plus moderne, celle où la loi s'impose même à Dieu afin que la justice vienne de son fils, c'est-à-dire tout simplement de  l'homme lui-même, justicier en même temps de justiciable.         <br />
              <br />
       Le refus de cette limitation de la liberté de Dieu a entraîné la grande réaction islamiste, réaffirmant pour un temps et pour toute une zone de la Terre le message plus ancien du Dieu de Justice et de son représentant, l'homme de pouvoir.  Mais cette réaction a tout de même fini par disparaître, d'ailleurs en même temps que la troisième religion se &quot;laîcisait&quot;, c'est-à-dire trouvait sa véritable expression dans l'idée d'un Etat moderne, réglé à la fois par la loi et par la technique, les deux mis en relation intime, notamment dans l'idée d'une politique réglée par la mesure scientifique.       <br />
              <br />
       Après la religion de la mère unifiante, celle du père justicier et celle enfin du fils égalisateur écartant les figures divines pour adopter celle de la Machine, le mystérieux auteur de l'opuscule, se demandait si l'humanité allait encore connaître d'autres religions.  Pour répondre à cette question, il se tournait vers l'aire culturelle dominée par la Chine, car, disait-il  : &quot;seule cette partie de l''humanité a connu longtemps avant les autres l'unification sous égide d'une culture unique très puissante&quot;.        <br />
              <br />
       Or, constatait-il, la Chine et toute son immense zone d'influence, avaient bien depuis longtemps été caractérisées par une tendance forte à juxtaposer une pluralité de religions. Pour simplifier, un Chinois avait à sa disposition au moins trois cultes pour trois aspects différents de sa vie : il pouvait rendre hommage à la nature et aux anciens thèmes animistes par le biais du Taoïsme; il pouvait ritualiser ses rapports à la famille et au prince en utilisant les codes confucéens; il pouvait enfin ne se préoccuper que de sa destinée singulière en méditant sur un mandala bouddhiste.       <br />
              <br />
       L'avenir de l&quot;humanité devait-il donc ressembler au passé de la Chine –depuis frénétiquement convertie au culte de la religion occidentale de la technique et de ses disciplines ?-  Non répondait finalement l'auteur de l'opuscule, qui justifiait enfin le titre de celui-ci en avançant l'hypothèse d&quot;une &quot;quatrième religion&quot;.         <br />
              <br />
       Pour lui,  chacune des religions chinoises correspondait à peu près aux trois moments occidentaux : le taoïsme était une mise en forme des animismes, le confucéisme organisait vies publique et privée autour du mêmeprincipe de la hiérarchie absolue (même cyclique), et le bouddhisme cherchait à anéantir la souffrance résiduelle du social par la résistance de l'individu. L'articulation des trois n'opérait donc pas un saut vers la nouveauté, mais plutôt une sorte de réglage général, en termes de facettes identitaires, là où l'Occident avait choisi plutôt la loi mécanique.        <br />
       Au fond, la culture orientale mûre n'était pas très différente de son homologue occidentale, même si ses méthodes semblaient différentes : mécanique des équations (des rapports égalitaires) dans l'un, organisation des disciplines hiérarchiques dans l'autre. Et l'histoire avait même démontré au début du XXI siècle que les sociétés extrème-orientales fonctionnaient même bien mieux comme des machines que celles qui avaient inventé la généralisation du principe mécanique !       <br />
              <br />
       La nouveauté ne pourrait donc venir que d'une quatrième religion, non encore née, et dont le propos serait précisément de répondre à la question : &quot;comment rester des hommes libres quand l'humanité s'est donnée un seul pouvoir souverain, coextensif à l'espèce humaine ?&quot;       <br />
              <br />
       L'auteur ne donnait pas réellement de réponse convaincante à ce problème, pourtant posé de manière rigoureuse.       <br />
       Il laissait cependant le lecteur méditer sur la dernière sentence, un peu opaque, de son livre.  De cette longue phrase, Fran Millegrain se souvenait très exactement :       <br />
       &quot;Là où les divinités se sont dégradées en mécanique et en hiérarchie, les principes religieux de l'avenir devront maintenir le respect d'un antagonisme entre les grandes passions de l'homme; car, en un sens profond, l'homme n'est pas un être unique ou unifié, mais la réalisation dans son espèce de la possibilité d'une lutte des contraires, lutte dont la vie est issue et qui demeure une condition de la vie&quot;.        <br />
              <br />
       Or, Fran vivait dans une société où cette idée s'était réalisée, au point qu'elle formait une évidence de base pour pratiquement tous les Humains : même le Mer le plus imbu de la supériorité de son ordre technophile ne pouvait plus prétendre que sa passion du rapport et de la mesure pouvait concerner tous les hommes.  Il était plutôt enclin, au contraire, à ruminer son élitisme en se croyant génétiquement exceptionnel.        <br />
              <br />
       Dès lors, la croyance fondamentale manquant nécessairement, comment était-il donc possible que des menées capables d'ébranler la paix du monde soient lancées, ici et là, complotent, tuent, mobilisent ?       <br />
              <br />
       Ne fallait-il pas chercher la cause de tout cela tout-à-fait ailleurs ? Mais où ?       <br />
       Peut-être dans les étoiles : Fran s'était souvent demandé si les mystérieux agissements du D.I.E.U, au sigle si évocateur, ne déboucheraient pas un jour ou l'autre sur une découverte remettant complètement en cause le fragile équilibre politique de la planète-mère.  On pouvait imaginer par exemple un système de transport instantané dans la galaxie, ou même entre galaxies. Un tel système, en mettant de nombreux mondes à la portée d'une nouvelle colonisation, ferait éclater le carcan du monde unique –la Terre- qui avait été la condition pour parvenir à l'entente forcée sur le pluralisme.  Et si l'ordre Mer, déjà au courant d'une telle fantastique innovation, de par ses fonctions et son habitude des processus scientifiques, était en train de préparer l'adaptation de notre planète à ces conditions nouvelles, en fait retour à celles de la colonisation primitive de la terre elle-même par d'innombrables hordes dispersées ?       <br />
              <br />
       Il lui faudrait en effet alors tenter de maîtriser  ce nouveau déploiement humain en se posant en ordre organisateur, au dessus de tous les autres.  Le Mer deviendrait un nouvel ordre de templiers, chargés d'assurer la sécurité des déplacements dans les contrées éloignées. A condition d'obtenir sur terre même un mandat exclusif de gouvernance absolue.       <br />
              <br />
       Fran soupira : il savait que ce délire n'existait probablement que dans son imagination fertile. Mais il fallait sûrement quelque chose d'exceptionnel pour expliquer l'agressivité extraordinaire qui semblait  agiter l'Ordre chargé des transports publics.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       Green mounts, Northamerica,        <br />
       le 2 Octobre 251       <br />
              <br />
       L'ordre de recherche du &quot;trésor de Boscione&quot; avait été solennellement délivré à toute l'équipe d'élite par la Skoule et par Brovet au cours du même briefing. Il avait été accueilli avec enthousiasme par des hommes encore blessés –physiquement pour certains,  et surtout moralement pour la plupart- par les explosions  déclenchées dans leur &quot;sweet home&quot; par ce &quot;dangereux terroriste&quot;. Il fallait  le &quot;frapper là où il avait laissé son âme&quot; avait dit Brovet, et probablement là où il reviendrait tôt ou tard. Il serait toujours temps alors de s'en saisir pour lui régler son compte, mais pas sans avoir auparavant mis la  main sur les précieux équipements et dispositifs, et tenté de les maîtriser autant que faire se pouvait. On comptait pour cela sur la grande compétence des jeunes officiers de la garde secrète.       <br />
              <br />
       Il n'avait pas été très difficile aux cadets de Langloch de retrouver la carrière où ils procédaient à des exercices quand le jeune Hatzik Shtioh leur était tombé entre les mains comme un oisillon dans la gueule d'un chat. Cela avait été ensuite un jeu d'enfant que de paramétrer l'entrée du labyrinthe de Boscione, à partir des données recoupées par les ordinateurs indemmes de l'Ecole.        <br />
              <br />
       Une fois la porte dégagée des tonnes de foin qui l'encombrait, les deux officiers Remuch et Vank Essem avaient décidé de tenter en personne l'aventure, ne serait-ce que pour s'assurer de la confidentialité absolue de leurs découvertes éventuelles. Ils firent seulement installer un poste de com. à l'entrée, et, ayant fait vérifier le bon fonctionnement de leur liaison-radio,  se laissèrent glisser en rappel dans la faille exhalant des relents froids et tristes.        <br />
              <br />
       Après des centaines de mètres de descente abrupte, le long de roches  dégoulinantes et friables, les deux Mers parvinrent à une plate forme aménagée. Ce parvis bétonné s'ouvrait sur une suite de galeries. Ils s'y engagèrent à la lumière de leurs lampes frontales.        <br />
              <br />
       Meruch Remuch semblait infatigable. Loah s’essouflait derrière lui à grimper un interminable escalier de marches irrégulières et ruisselantes taillées directement dans la vieille roche métamorphique du bouclier canadien. Il était tenté de croire que son coéquipier était, sous son apparence de bon petit gros, en partie constitué d’acier et de titane. Un cyborg : seul un cyborg pouvait marcher aussi longtemps sans présenter des signes d’épuisement.        <br />
              <br />
       —Me..Meruch... croyez-vous que Boscione ait installé (hh) son laboratoire (hh) aussi loin ?   Ce n’est pas pratique pour amener du matériel...       <br />
       —Certes. Il doit y avoir une entrée plus directe quelque part. Mais nous n’avons rien décelé au lithographe. La galerie est ancienne. Elle devait jadis permettre de relier la carrière extérieure à un filon souterrain.  A moins qu’elle ait simplement servi à faire passer les tuyauteries dont on voit les restes rouillés ici et là.  Peut-être un dispositif de lavage de minéraux  utilisant l’eau d’un lac en amont.       <br />
       En tout cas, ajouta le corpulent personnage en sautant trois marches d’un coup, l’endroit n’est pas très sain. La radioactivité est élevée. Je pense qu’elle est naturelle mais...       <br />
       —hhhh… Vous pensez à.. hhh… un ancien laboratoire souterrain d’entrepôt de déchets nucléaires, n'est-ce pas ? On en a parlé.       <br />
       —C’est possible. Ces lieux dangereux n’ont pas tous été recensés après le Grand Désastre.        <br />
              <br />
       L’officier Mer et l’AO débouchèrent enfin sur un palier plus large, cette fois éclairé par une rampe de lampes blafardes, antédiluviennes à en juger par leur robe de tartre, parfois prolongée de stalactites de bonne taille. Il s’ouvrait sur deux portes parallèles, cerclées d’un épais montant de fonte noircie. Meruch explora de son faisceau frontal l’ouverture de droite, faisant venir à la lumière un étrange entassement de gravats verdâtres, traversé par plusieurs tuyaux coudés, ainsi que par des câbles de cuivre rigides, qui disparaissaient des deux côtés dans les murs  de béton d’une grande pièce cubique.       <br />
              <br />
       —Qu’est-ce que c’est ?       <br />
              <br />
       Meruch éteignit sa lampe et une vague luminescence verte se dégagea du tas de pierres.        <br />
       —Je pense que c’est sa bouilloire...       <br />
       —Que voulez-vous dire ?       <br />
       —Ce sont des actinides radioactifs, probablement encore très irradiants . Ne prenons pas de risques.       <br />
              <br />
       Il s’avança et débloqua la porte massive pour la refermer.       <br />
              <br />
       —Si je ne me trompe pas, en ayant  laissé ces radiations nous atteindre directement, nous connaîtrons les premiers symptômes d’ici deux heures. Vomissements, étourdissements, diarrhées. Si nous insistions un peu, nous subirions un joli “bronzage nucléaire”, et nous mourrions, leucocytes détruits, foie éteint, dans quelques soixante heures, après avoir connu de bons moments en regardant notre peau fondre et notre sang sourdre de partout.       <br />
       Même après ces quelques minutes d’exposition, nous devrons passer au circuit de décontamination et suivre un traitement contre-radiatif, pour éviter une dégénerescence cellulaire...       <br />
              <br />
       —Un piège, dit pensivement Loah, que cette description sinistre ne semblait pas atteindre.        <br />
              <br />
       —Pas vraiment. N’oubliez pas que ledit Frangin n’a pas eu le temps de mettre son installation en ordre avec son départ précipité. Mais je crois que cet entassement de matériau fissile avait une autre fonction ; il alimentait une petite centrale “sauvage” qui lui permet , en induisant une réaction nucléaire, de chauffer les conduites d’eau ou de gaz qui la traverse.  Regardez...       <br />
              <br />
       Le faisceau lumineux  dégagea dans l’ombre de la pièce de gauche un assez vaste bassin de béton, d'où émergeaient des formes rondes ou torsadées.       <br />
              <br />
       —C’est ce que je pensais. C'est un mini-réacteur. Notre homme fabriquait son électricité. Tout ce circuit converge vers l’entrée de ce qui doit être une turbine. Venez.       <br />
       —Il n’y a pas de danger ?       <br />
       —Si. Mais le traitement y remédiera. Nous avons un peu de temps devant nous.       <br />
       —Boscione travaillait dans ce milieu contaminé à haute teneur ?       <br />
       —Je ne peux pas vous le dire. Il existe des combinaisons très légères et très efficaces.  Mais il est aussi possible qu’il ne venait que très rarement dans cette partie  de son antre. Je subodore qu’il existe une trappe étanche par laquelle on communique avec des locaux bien plus “propres”.        <br />
              <br />
       Meruch ne se trompait pas. La trappe n’était pas codée et ils passèrent sans difficulté dans une longue salle qui s’éclaira automatiquement à leur entrée. Des jets de liquides diversement colorés les aspergèrent, suivis d'air chaud propulsé.        <br />
              <br />
       -Il semble que le sas de décontamination fonctionne encore, dit Meruch, les cheveux violets.       <br />
       -Oui, renchérit Van Essem, la barbiche teinte en rose. Mais nos corps sont déjà irradiés.        <br />
       -Ils ne le sont plus, constata Meruch : regardez, ces compteurs demeurent inertes.        <br />
       -Je ne sais pas si nous pouvons nous y fier.  Quittons ces lieux au plus vite.       <br />
              <br />
       L’Officier referma soigneusement la plaque plombée derrière eux  et s’avança prudemment entre des paillasses étincelantes et des machines vrombissantes.  Malgré sa formation d’ingénieur-systèmes, il ne reconnaissait pas les structures ni les fonctions, sauf celles de petits moteurs accessoires ou de boîtiers d’apports de flux.        <br />
       —Que... que cherchons nous exactement ? demanda l’AO, les yeux arrondis de curiosité.        <br />
              <br />
       —Le “territoire intérieur” n’a probablement aucune matérialité extérieure, sauf celle d’un canal de transfert, capable de saisir les corps dans ce monde-ci. Je crois qu’il faut d’abord trouver un certain agrégat de machines de calcul. Guère volumineux, d’ailleurs, car la puissance n’est plus une question de taille, vous le savez, mais d’utilisation des réseaux nanoctroniques possibles dans une unité mémorielle active. En revanche, même si la liaison physique entre le translateur et l’ordi est minime ou virtuelle, le bloc d’apport énergétique  pour le transfert doit être obligatoirement  assez grand pour supporter des puissances électriques considérables...        <br />
              <br />
       —Cette machine, par exemple, qui ressemble à une cabine téléphonique antique, est intéressante pour loger un corps à transférer, mais c’est probablement seulement une douche, car elle ne peut être reliée à aucune enveloppe surmagnétique. On peut donc assurer avec une certaine marge de sûreté que ce n’est pas le transla...       <br />
              <br />
       Meruch avait avancé la main vers ce qui pouvait effectivement passer pour un robinet de douche, et avait disparu. Instantanément, comme dans un holofilm.        <br />
              <br />
       Le choc cognitif mit un certain temps à rattraper Loah qui  voulait inconsciemment continuer à croire que son compagnon avait simplement connu une éclipse passagère. Une éclipse de son être, cependant, et qui durait maintenant depuis quelques secondes impensables.       <br />
              <br />
       Loah n’était pas conçu pour ressentir l’émotion, pourchassée dans toutes ses racines génétiques par ses concepteurs et par ceux de ses générations plus anciennes. Mais l’impossible, l’inconcevable, le poussèrent immédiatement au délire. Il s’inventa un Meruch qui réapparaissait derrière lui pour lui dire :       <br />
       —Voila l'accès du “territoire intérieur”.        <br />
       —Quoi, cette douche ?       <br />
       —Oui, dit le Meruche imaginaire, tout aussi rondouillet que l’original. Tu vois bien, elle m’a avalée.       <br />
       —Mais non, puisque vous êtes là.       <br />
       —Non, je ne suis plus là. Tu le sais. Viens donc me rejoindre.       <br />
              <br />
       Loah se laissa tomber sur le sol contre le pied d’un autre dispositif, ses grands bras affaissés de part et d’autre de son corps osseux, et regarda fixement l’endroit où son compagnon s’était esquivé, tel un chien se préparant à attendre son maître, parti  pour l’éternité .       <br />
              <br />
       Au bout d’un temps indéfini, il défia le silence :       <br />
       “Ce n’était pas Méruche. Jamais il ne se serait permis de me tutoyer.”       <br />
       Il se releva, balaya dignement la poussière de sa robe, rajusta son capuchon et s’avança dans l’allée aux appareils bizarres, espérant que rien ne se passerait jusqu’à ce qu’il ait rejoint la porte principale; et aussi que celle-ci donnerait sur un ascenseur qui le ramènerait à la surface, seul endroit d’où il pourrait utiliser son com.        <br />
              <br />
       Son espoir parut devoir être exaucé :         <br />
       L’ascenseur était bien là, sur un petit palier, avec sa plaque standard, si rassurante. Il avança la main et la plaque vira miraculeusement au vert.  Mais rien ne se passa d’autre, pas même un souffle derrière la paroi d’acier.  Loah ferma les yeux et compta mentalement, comme il le faisait à Dicee dans les tours Mer aux ascenseurs express. Cela n’avait  rien de scientifique, mais on lui avait dit qu’il fallait compter 1 seconde par étage, en moyenne, et ici cela pouvait être profond, peut-être une dizaine...       <br />
       Quand les deux battants s’écartèrent, il poussa un cri de joie. Mais il ne pénétra jamais dans la cabine, qui, au bout d'un moment, se referma vide.       <br />
              <br />
       Loah  ne sut jamais que son cri s’était suspendu, gelé à peine sorti de ses lèvres. En provenance du laboratoire rampait derrière lui une forme blanche qui s’était dressée comme une vague silhouette humaine. A l’instant même où la porte de l’ascenseur se refermait, Loah avait été aspiré en arrière, ou plus exactement lappé, avant que la langue diaphane ne retombe mollement sur le sol et ne se rétracte jusqu’à la “douche”, telle une improbable traînée de latex translucide.        <br />
       Le “monde intérieur” savait, quand il le fallait, aller chercher ses habitants à l’extérieur. Boscione l’avait programmé pour çà.       <br />
               <br />
              <br />
       New York, le 2 Octobre 251       <br />
              <br />
       Quand une portion de la surface métallique du train s’était dissoute pour former l’ouverture du local de service, Lyseange avait failli tirer dans le visage blafard qui lui faisait face.         <br />
       Mais Zgav l’avait retenu à temps : ce n’était qu’un simple techno, seul, effaré, attendant l’ouverture, tenant une civière et des couvertures d’urgence.  Les Mers ne s’attendaient pas à trouver debout les passagers clandestins, et il y avait beaucoup de monde dans cette station où la plupart des Européens descendaient alors que les Nortamères y montaient pour le voyage continental que permettait cette ligne. Ils avaient tenté de faire les choses discrètement, mais ils attendaient probablement , un peu plus loin, avec des électros et des armes.        <br />
       On ne leur laisserait pas le temps de réagir, avait décidé Zgav en happant le techno par la nuque et en le propulsant à l’intérieur du réduit où il l’avait assommé contre la paroi interne.       <br />
       —Vite, on repart dans le tunnel. Je connais une autre issue technique déplombée.       <br />
       La foule génait les caméras  et les Mers ne purent sans doute pas interpréter clairement ce qui se passait. Quand l’alerte fut donnée, les trois fuyards s’étaient déjà fondus dans l’obscurité glauque du tunnel, longeant le mur pour éviter d’être vaporisés par le courant du linéaire  supraconducteur.       <br />
       Zgav n’arrêtait pas de titiller sa commande et un clignotant vert finit par répondre à quelque mètres au devant d’eux.  Cette fois, le couloir de service débouchait rapidement sur le réseau des égoûts, véritables fleuves souterrains bordés de larges trottoirs où cheminaient divers engins automatiques.       <br />
       Fran pria qu’ils ne soient pas connectés au polnet, car il serait pire d’être écrasé par une robopelleteuse à merde, où cisaillés par une récureuse, qu’arrêtés directement par les officiers de sûreté.  Mais aucun changement suspect de comportement ne se manifesta parmi les paisibles herbivores mécaniques.       <br />
       —Par ici ! accostage !  cria Zgav  à l’adresse d’un bac à godets qui désincrustait le fond  du fleuve noir et visqueux, entassant d’immondes scories gélatineuses sur un “tandem” creux.       <br />
       La machine ne réagit pas, continuant son peu ragoutant travail. Puis elle toussa, son moteur se mit en sourdine et un vieux haut parleur grésilla.       <br />
       — Confirmer accostage, moussaillons, la collecte n’est pas terminée.        <br />
       On lui avait donné la voix d’un capitaine au long cours, mais sans modulations. Bizarre.       <br />
       —Accostage confirmé, suspendre le travail, énonça Zgav de la voix hâchée destinée aux robots primitifs.       <br />
       Comme à regret, des bras se replièrent, des griffes remontèrent à  la surface, éclaboussant tout autour d’elles, mais l’engin finit par glisser vers le quai avec une lenteur d’énorme tortue.       <br />
       —Plus vite, cria Lyseange.       <br />
       —Il ne gobe pas l’accent français, dit Zgav. Laissez-moi faire.       <br />
              <br />
       La petite plateforme au dessus de la montagne de fange puante semblait un abri bien précaire à leurs occupants, qui serraient autant qu’il le pouvaient les rampes sommaires les séparant d’une mort certaine par emmerdement complet.       <br />
       Le roboducteur de la drague avait fini par comprendre que Zgav ne voulait pas seulement aller de l’autre côté, mais rejoindre le grand collecteur central, et cela à la vitesse la plus élevée possible.       <br />
       —Vitesse douze, et vogue la baleine avait traduit l’ordicapitaine, sur un ton toujours parfaitement monotone.       <br />
       Le  diesel était progressivement monté en puissance et  les six hélices battaient allègrement le flot en mousse presque solide, expédiant généreusement des paquets noirâtres sur les parois concaves à plus de dix mètres de hauteur.       <br />
       —On s’amuse, hein ? fit Lyseange en se serrant contre Fran.       <br />
       —Pour faire un jeu de mot idiot, je dirai plutôt qu’on s’amouïse...  Mais je ne voudrais pas finir dans un bac d’épuration. Avec ces volumes, les flux d’oxygénation doivent produire de vrais raz de marée. ...       <br />
       —Ne vous inquiétez pas, dit Zgav, tranquille comme un sage asiatique, je me sens chez moi ici. Je crois qu’on va sortir sur l’Hudson sans qu’ils nous repèrent. Mais il vont filtrer toutes les entrées de la ville. Il faudra trouver une solution.       <br />
       —On est au niveau de l’Hudson ?       <br />
       —A cent mètres au dessous au moins, mais il existe des ascenseurs à bateaux... Tenez, vous voyez cette balise rouge et verte, avec ce grand “L” noir ? Elle devrait nous y mener. Je pense que Capitaine Lamerde peut ouvrir le sas sans problème. Il peut avoir besoin de se rendre aux cales sêches de la 46 eme.       <br />
       —Mon nom n’est pas Capitaine Lamerde, grésilla le haut parleur sur le capot de l’échappement.  Je suis “Senteur du Soir 821”.        <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       13. La question de Boscione       <br />
              <br />
       Slaughter Beach, Estuaire du Delaware,        <br />
       le 2 Octobre 251        <br />
              <br />
       Les gracieuses nortamères blondes vêtues en danseuses orientales  semblaient réjouir Meredith au plus haut point, mais laissaient Boscione de marbre. Elles fluctuaient, vrillaient, spiralaient, en écho vaporeux d’un Raï endiablé, provoquaient, refluaient, hélicoïdaient, poitrines et hanches lancées puis dérobées en armes suprêmes, tantôt montrées scintillantes, tantôt soustraites, happant le désir, ne cessant d’évoquer (quoi ?), prolongeant l’émerveillement.         <br />
       Enfin, le vieux sage un peu lubrique détourna son regard et revint à son interlocuteur.       <br />
       — Habiles à la danse du ventre, ces descendantes de pionniers Amish, vous ne trouvez pas ?  Un peu appliquées, mais vives et mignonnes.       <br />
       Boscione ne répondit pas. Son calme apparent cachait un sombre bouillonnement. Il se demandait s’il avait bien fait de contacter le tétrapan, peut-être perdu dans un joyeux gâtisme.       <br />
       —Vous travaillez toujours au Monde Intérieur ?       <br />
       La question en forme de flèche le surprit quelque peu. il sourit enfin, rassuré. Le vieux bougre cachait son jeu, mais sa mémoire n’avait rien perdu de son acuité.       <br />
       —Bien sûr. En fait, j’ai réussi certaines.. percées, depuis déjà plusieurs années. J’ai malheureusement été obligé d’utiliser des financements occultes.       <br />
       —Souvenez-vous, Emiliano, je vous l’avais dit, au moment de votre  procès. Aucun Chanat n’accepterait de jouer sa réputation en ouvrant un labo sur des recherches aussi sulfureuses !  Ni aussi coûteuses…       <br />
       —Je me souviens, Maître.  A l’époque, je ne croyais pas avoir besoin de niveaux d’énergie si intenses. De toutes manières, vous m’avez défendu.       <br />
       —Pas exactement, jeune homme. En tant que votre directeur de thèse, je me devais d’empêcher les instances Chan d’être influencées par des autorités alors aux mains des idéologues anti-science, en acceptant de vous interdire de carrière.. Mais je ne vous approuvais pas.  Non pas que votre projet me semblât immoral. Mais j’étais déjà averti à l’époque des formidables enjeux qu’il pourrait soulever. Je me doutais que des forces obscures pourraient trouver intérêt à vous faire bannir du Chan afin de vous récupérer en sous-main, hors de tout contrôle public. Me suis-je trompé ?       <br />
       — En partie, oui. J’ai pu échapper longtemps à la mainmise de quiconque sur mes recherches. Mon erreur a été de croire qu’après une dizaine d’années,  j’étais oublié des protagonistes.  Lorsque j’ai contacté une compagnie de Frères à Burlington, je n’ai pas pensé une seconde qu”ils puissent être contrôlés par le Mer depuis déjà longtemps. Comment une zone forestière aussi archaïque aurait pu intéresser l’ordre le plus avancé en matière technique ?       <br />
       —Vous auriez dû vous demander comment ils disposaient de sommes aussi considérables que celles que vous demandiez..       <br />
       Boscione sourit .       <br />
       —Là, c’est vous qui vous trompez, Maître. Le réseau Frangin fonctionne comme un immense filet de recyclage de l’argent illicite. Il y a toujours trop d’universos dans les cassettes, et cela chez les compagnies les plus frustres, plutôt que pas assez. Le commerce frauduleux de la fourrure est extrèmement lucratif, vous savez. Sans parler du trafic de mujafe, dont les meilleures plantations se cachent sous les arbres de nos forêts. Tout cela chiffre vite en millions d’Universos, qu’il est ensuite difficile de remettre rapidement dans les circuits de la masse monétaire officielle.       <br />
       —Admettons, admettons. Mais au fait, quel est votre problème, maintenant ? Je vous dis tout de suite que je ne suis pas acheteur de votre étrange invention...  Ne comptez pas non plus sur moi pour tenter de le promouvoir auprès de l’Autorité Spatiale. Je ne comprends rien à ces choses et ...       <br />
       —Attendez, Maître, il ne s’agit pas de cela. Si je voulais vendre le “Monde intérieur” à l’autorité, ce serait déjà fait. Cela les intéresserait certainement pour la simulation des nouvelles planètes à terraformer. Ou pour la création de nouveaux bagnes spatiaux, où l’on s’empresserait d’entasser tous les Frangins détenus aujourd’hui, à grands frais de gardiennage… Mais ce n’est pas du tout la raison de ma venue.       <br />
       —Alors quelle est-elle ? demanda distraitement le vieil homme dont le regard glissait à nouveau du côté des danseuses, plus menues, qui s’avançaient sur l’estrade dominant le restaurant.       <br />
              <br />
       —Je voudrais que vous m’aidiez à châtier les Mers qui ont voulu me tuer ainsi que mon fils adoptif, et ont provoqué la destruction de ma maison et de précieuses installations .       <br />
              <br />
       Meredith le regarda de ses yeux gris, mâchouillant impassiblement un cure-dents parfumé à la menthe.       <br />
       —Ecoutez, finit-il par dire, je compatis à vos malheurs, et j’avoue que vos aventures rocambolesques dans le repaire de Langloch m’ont diverti, et m’ont conforté dans une opinion que je nourrissais depuis longtemps. Mais tant que la délinquance Mer se développe à l’intérieur  de leur ordre sans  trop déborder à l’extérieur, non seulement je n’y peux absolument rien, étant donné le principe de souveraineté ordinale, mais je vous dirai même que j’y vois un certain intérêt.         <br />
       —En quoi ?       <br />
       —Eh bien, plus de rumeurs courront sur les choses bizarres qui surviennent chez les Mers, plus cela donnera d’aplomb à la commission d’enquête sur l’affaire de la “caisse noire” de Brovet, dont vous avez sûrement entendu parler, et plus le Mer sera en mauvaise position pour exiger les changements constitutionnels qu’il concocte pour la prochaine assemblée du Congrès universel.        <br />
       Pour toutes ces raisons, il est hors de question  que je me mèle d’intervenir directement dans ces histoires, simplement parce qu’un ami a décidé de conduire une vendetta contre des bandits Mers.       <br />
       —Je comprend, dit calmement Boscione, et je m’attendais à votre réaction. Mais je voudrais attirer votre attention sur deux points, Maître.  Tout d’abord, j’ai la preuve que les Mers sont en train d’intervenir massivement non plus seulement dans la Frange, mais aussi, dans votre domaine, l’Ar. Ensuite...       <br />
       —Comment cela ? coupa le Tétrapan d’une voix soudain changée en scalpel.       <br />
       —Nous savons que Langloch, et plus précisément le groupe rapproché de Brovet, a fait déposer dans plusieurs domaines Ars, en Nortamérica et en Europe, des caisses de vêtements et d’armes de parade pour les fêtes de la Chasse. Un raisonnement simple nous a permis de comprendre la raison probable de ces étranges dépôts. Ils ne sont pas destinés à revêtir des Ars, mais des auxiliaires Mers, ainsi déguisés en Ars....        <br />
       —Quel serait le but de cette mascarade imbécile ?       <br />
       —On est désormais en droit de supposer qu’il s’agit d’organiser, dans la période des fêtes, des provocations de grande échelle, au cours desquelles il y aurait des morts, par exemple, parmi les populations Vics en visite, les incorrigibles curieux qu’on appelle “videts”. Nous avons fait examiner certaines des lances et des épées d’opérette entreposées dans des caisses. Elles sont toutes enduite d’un poison mortel, qui a l’apparence du curare, mais dont l’efficacité a été décuplée par manipualtion génétique.       <br />
              <br />
       Meredith demeura impassible, mais sa frèle silhouette  immobile avait soudain augmenté de densité. La puissante personnalité qu’elle cachait si bien était désormais toute entière présente à Boscione, l’enveloppait comme un champ électrostatique.        <br />
       —Vous pensez que des Ars sont complices de cela ?       <br />
       —J’allais y venir, Maître. En recoupant des informations en provenance de plusieurs régions de la Frange, nous avons acquis la certitude que des tribus entières ont été soudoyées par les Mers. Je peux bien vous le révéler, vu l’urgence de la situation : nous avons nous-mêmes été utilisés depuis des années comme intermédiaires entre les Mers et les Ars pour amener certains Surv’ars à collaborer, notamment pour des activités de recel de marchandises. Des secteurs entiers de l’Ar sont, de fait, corrompus, et cela depuis bien des années.       <br />
       Meredith avait l’air consterné. Il secoua tristement la tête .       <br />
       —Hélas, ce que vous me dites ne m’étonne pas vraiment, mais jusqu’ici, il était très difficile d’obtenir des preuves. J’ai lancé une enquête, mais avec peu de résultats…       <br />
       —Parce que la Frange, elle-même fort divisée, ne voulait en aucun cas se ranger du côté d’un Congrès qui n’a cessé par ailleurs, de voter des lois répressives à son endroit.       <br />
       —C’est vrai, concéda Meredith, j’ai toujours essayé de m’y opposer, mais sans succès car il n’est guère possible, pour les mentalités actuelles, d’admettre que la Frange puisse avoir une existence reconnue. Ce serait un véritable crime conceptuel au regard de la doctrine tétralogique. Que je pense différemment n’a aucun poids, même parmi mes vieux complices du tétrapan.       <br />
       —Nos ne faisons pas votre procès, Maître. Bien au contraire. Mais l’histoire explique que la Frange ait le plus souvent décidé de suivre les Mers dans leurs initiatives. Encore aujourd’hui, je ne suis pas sûr que la majorité de mes frères serait favorable au rejet de leur alliance traditionnelle, plutôt lucrative.  Je suis un des rares à avoir compris que le projet Mer comporte un danger crucial pour la Frange, puisqu’il consiste, en fin de compte à s’en emparer.       <br />
       —Je suis heureux que vous ayez pris conscience de ce but stratégique, qui est, remarquez-le, parfaitement explicite dans tous les documents de travail des instances Mers. Elles se prétendent seules capables de “nettoyer” les Franges, et de les transformer en réseaux de communication sûrs, en particulier pour garantir la sécurité de nos charmants bambins, lors du Voyage initiatique. Cette propagande officieuse a déjà convaincu une grande partie des parents Vics, et  les provocations dont vous parlez, en démonisant les “sauvages” Ars, supposés coupables de régressions agressives, ne peuvent que renforcer son efficacité et conduire tout le monde à une proposition “évidente” :  assurer un meilleur fonctionnement de la logique du Quatre en accordant aux Mers le contrôle de la Frange, même si cela doit se faire en redécoupant les domaines, ce qui implique la tenue d’une assemblée consitutionnelle universelle.         <br />
       —Je partage votre mise en perspective, maître. Et je ne comprends pas pourquoi nombre de mes frères, largement informés de ces menées, ne voient pas où elles conduisent  : à une véritable expulsion de nos propres territoires, un exode forcé, des réimplantations contrôlées, une dictature policière épouvantable au nom de la “transparence” et de la “démocratie”.        <br />
       Je crois qu’ils sont aveuglés -comme je le fus longtemps moi-même- par les promesses réitérées du Mer; qui ne sont peut-être pas totalement fausses, d’ailleurs : les Frangins, nous assurent-ils, seront les véritables acteurs du “nettoyage” de la Frange, et ce seront eux qui seront nommés aux postes de responsabilité dans la gestion des nouveaux réseaux. Je dois malheureusement admettre qu’un rôle de flic de bas-étage apparaît à certains plus enviable que leur sort de perpétuels clandestins.       <br />
       —Dites-moi, Boscione, pensez-vous pouvoir m’envoyer des documents probants, utilisables en commission des litiges ?       <br />
       —J’ai pris personnellement des photos. D’autres frères m’ont remis des échantillons films tridi. Je tiens tout cela à votre disposition.       <br />
       —Fort bien...         <br />
       Le regard du vieillard avait repris un peu de sa  malice coutumière.       <br />
       —Si je comprend bien, vous n’attendez que cela de moi : contribuer à la vérité… pour  préserver votre opacité ?       <br />
       —En fait, oui, répondit Boscione. Je ne veux pas d’un nettoyage Mer de la Frange.  Je ne veux pas de « transparence » gestionnaire ni de démocratie policière...       <br />
       —Vous voulez, en somme, continuer tranquillement vos combines louches.       <br />
       —Oui, admit Boscione en riant. La frange est une aire de liberté, bien plus autorégulée que vous ne le pensez.  Tout en souplesse, et pratiquement jamais de crimes de sang. C’est glauque, c’est sale, c’est confus, c’est incertain, mais tout cela est souvent bien plus humain  que les ordres  stricts  du théâtre officiel.       <br />
       —Vous avez peut-être raison, dit Meredith en brisant son cure-dents.         <br />
       Il se raidit soudain et ferma les yeux, puis se détourna.       <br />
       —Une com., songea Boscione qui se détourna de son côté par politesse. “Zgav ? “ entendit-il tout de même avant que la voix de son interlocuteur ne s’abaisse jusqu’à n’être qu’un murmure indistinct. Puis le Frangin se perdit dans la contemplation de l’Atlantique, où se levait une lune énorme, au delà de la dernière courbe du fleuve.       <br />
              <br />
       La main noueuse de Meredith, debout, se referma sur son épaule.       <br />
       — venez avec moi, Boscione, il y a du nouveau ...       <br />
               <br />
       NorthAmerica, Dicee, 2 Octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Dans la petite pièce aux murs de métal gris, douze hommes en noir semblaient recueillis dans une méditation profonde. A une extrémité de la table, le grand personnage corpulent aux yeux légèrement exorbités  se redressa soudain.       <br />
       —Ma décision est prise, l’opération “As de carreau” doit être déclenchée.       <br />
       La femme placée en vis-à-vis releva lentement son visage oblong et glacial, auréolé négativement de la lourde capuche des Administrateurs Organiques :       <br />
       —Vous êtes sûr de vous, Arlouan ? Les conséquences en seront incalculables en cas d’échec.       <br />
       —Il n’y aura pas d’échec. Cela fait des mois que mes hommes s’entraînent. Il n’y aura pas deux occasions comme celle-là, et nos conditions politiques risquent alors de s’être fortement dégradées. Il nous faut utiliser le créneau, comme on lance un vecteur spatial en tenant compte des vagues de vent solaire et de la conjonction des attractions planétaires. Nous n’avons pas le choix, ma chère Vadiah. Ou dois-je dire mon cher  Vadiah ?       <br />
       La skoule se replia, dans un froufrou de crotale, et demeura immobile, le regard fixé sur le bouquet de camicros qui enregistrait la conversation pour les archives du Mer.       <br />
       —De plus, plusieurs indices se recoupent : d’une part nos chers inspecteurs sont plus virulents que jamais, ce qui nous oblige à leur ouvrir des archives plus délicates, certes habilement truquées, mais tout de même nos AO sont à rude épreuve sur ce point, qui est sur haute surveillance médiatique. Le moindre dérapage nous serait fatal.       <br />
        D’autre part, l’émissaire du tétrapanide de l’Ar a effectué un retour d’urgence et  nous savons maintenant pourquoi. Il dispose d’un document important qui pourrait, s’il était divulgué et mal interprété, gêner  notre action ou la retarder de plusieurs années.        <br />
       —Ne devait-il pas être éliminé ? s’informa Hemirah Padar, le superviseur général de la Polmer.        <br />
       —Neutralisé. Mais je crois que maintenant, ce serait une erreur d’intervenir. Sauf si le document contient des éléments absolument indésirables, ce que je ne crois pas. Je pense qu’il vaut mieux, au fond,  laisser Meredith essayer de ronger cet os, plutôt qu’autre chose.       <br />
       —C’est risqué, dit le Polmer.       <br />
       —Tout est sous contrôle, ne vous inquiétez pas. Et tenez vos troupes. Pas de bavure !       <br />
       Padar, vexé, se récria :       <br />
       —Nos hommes sont constamment branchés sur les dernières procédures. Ils suspendraient une exécution à un dixième de seconde près s’ils recevaient une com de contre-ordre.       <br />
       —Je ne mets pas en doute vos compétences, dit Brovet qui se leva en baîllant.       <br />
       —Allons, il faut nous préparer maintenant à des affrontements publics.       <br />
              <br />
       —Où est Agonem Trillard ? demanda la Skoule toujours immobile. Il est curieux que votre favori n’assiste pas à une réunion aussi importante.       <br />
       —Il est là où il doit être.        <br />
       —Mm, Vous aviez donc tout décidé avant notre rencontre...       <br />
       —Vos allégations sournoises n’ont aucune importance, madame la directrice, dit le Haut Maître du Mer d’un ton indifférent, démenti par un regard grésillant.       <br />
       —A propos, brusqua Brovet, a-t-on des nouvelles de la chasse au trésor ?       <br />
       —Vous voulez dire de l’affaire du “monde intérieur” ?       <br />
       —Bien sûr.       <br />
       —Ecoutez, soupira Padar, Sylen campe toujours dans le Champlain. Je crois qu’il y a un problème.        <br />
       —Quoi encore, gronda le gros homme, que me cache-t-on ?       <br />
       —Eh bien, Loah et Meruch  n’ont pas réapparu depuis deux jours. Ils avaient décidé de forcer eux-mêmes, et seuls, l’entrée du laboratoire de ce Frangin, pour des raisons de secret. Leurs dernières coms, très brouillées à cause d’un haut niveau de radioactivité souterraine, remontent à l’approche des galeries centrales. Ensuite, silence complet, sauf une espèce d’exclamation que nos technos tentent de décrypter...       <br />
       —Vous croyez que ce Boscione les a eus ?       <br />
       —C’est bien possible, Maître.        <br />
       —Envoyez-lui une délégation. Il faut discuter.       <br />
       _-Mais je croyais que..       <br />
       —Vous avez lancé une mission de destruction sur lui ? C’est bien çà ?       <br />
       —Oui. Comme c’était...       <br />
       —Eh bien arrêtez vos tueurs ou bien transformez-les en diplomates.       <br />
       —Négocier avec ce ...       <br />
       —Pas de racisme intempestif. L’enjeu pourrait être de grande portée. Et nous ne disposerons jamais d’assez de cartes dans la partie que nous avons engagée.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       New York,        <br />
       2 Octobre 251       <br />
              <br />
       Zgav ne comprenait pas encore comment il avait été si facile de loger une balle explosive dans la tête du robot surveillant les autopéages du tunnel de la Licorne, et cela sans déclencher une massive arrivée de polmers de toute nature.  Quoi qu’il en soit, les trois fuyards étaient maintenant en bien plus mauvaise posture qu’au milieu des égoûts géants. Les huit voies de l’autoroute réservée aux camions  n’étaient encadrées que de chemins étroits, encombrés de déchets et de projections de toutes sortes, bidons d’huile écrasés, diamants énergétiques usagés, cadavres déchiquetés d’animaux et sans doute d’humains, le tout balayé en permanence par l’ouragan déclenché par les lourds véhicules déjà en pleine vitesse, dans le parfum âcre d’une atmosphère massivement changée en ozone, et dans le vacarme épouvantable des tournefouquets portés à incandescence. L’enfer ! On enviait comme des malades les joyeuses compagnies qui buvaient de la bière en se tapant sur les cuisses dans les habitacles illuminés aux décors chaleureux, de l’autre côté des pare-brise indestructibles des énormes machines lancées à tombeau ouvert.       <br />
       Pour survivre quelque temps, il fallait se déplacer comme des dessins égyptiens, aplatis le long de la muraille d’hyperacier, car les systèmes de guidage nanoctronique des véhicules de fret étaient souvent assez approximatifs, entraînant d’assez nombreux carambolages-monstres, peu graves pour les engins protégés par leurs boucliers magnétiques, mais fatals pour les pauvres organismes biologiques aventurés par malheur sur ce gigantesque boulodrome.       <br />
       L’enquêteur patenté du tétrapan (et tueur assermenté) se sentait misérable, car il savait que, contrairement à ce qu’il avait affirmé à ses compagons, il ne s’ouvrait aucune porte de service dans la muraille avant plusieurs kilomètres. C’est pourquoi il s’était résolu, en désespoir de cause, à contacter celui qu’il appelait par gentille dérision “le père des peuples”.        <br />
              <br />
       Zgav savait quelle était l’étendue des prérogatives du Tétrapan , mais il fut tout de même étonné de voir le long véhicule noir qui les attendait à la bretelle du New Jersey, dont la rampe semblait avoir été étrangement désertée pour l’occasion.        <br />
              <br />
       Il avait aussitôt rassuré Millegrain et son amie, alarmés par cette présence incongrue. Le sceau pulsatile du tétrapan qui brillait à l’emplacement des plaques identifiantes ne pouvait pas tromper. Il s’agissait bien de Meredith Ilno.       <br />
              <br />
       Ils s’engouffrèrent dans la luxueuse Limo suspendue en l’air sur ses coussins nanoctroniques invisibles, et se pressèrent sur les strapontins alignés au dos des fauteuils de conduite.       <br />
       Meredith, souriant, leur faisait face, un verre à la main, ainsi qu’un grand type sombre et mal rasé.       <br />
       —Bienvenue à bord de l’Etat dans l’Etat. Vous êtes sous immunité, ici. Aucune com Mer ne peut pénétrer ce véhicule.       <br />
       —Je ne t’embrasse pas, dit Millegrain que la détente inattendue faisait pleurer nerveusement. Tu dois sentir pourquoi.       <br />
       —Mes amis prennent des bains de boue dans les égouts de New York, expliqua le Tétrapanide à son compagnon. Curieuse habitude, non ?  Je vous présente Emiliano Boscione, l’un des grands génies méconnus de l’époque.  Emiliano, voici Fran Millegrain, un ami fidèle qui en sait énormément sur vos ennemis. Je n’ai pas l’honneur de connaître cette jeune dame qui vous accompagne...       <br />
              <br />
       Millegrain présenta brièvement Lyseange. Zgav, aucunement étonné d’être apparemment  considéré par son vieux chef comme un meuble, un accessoire évident et non présentable, n’en résolut pas moins d’exiger une juste augmentation de ses appointements d’esclave, en proportion de ce genre d’humiliation. Bof. Au fond, pourquoi était-il si susceptible, lui, le baroudeur impassible ? Cela demeurait tout de même une énigme.  Zgav se laissa aller dans le cuir confortable, et se lança dans une interminable auto-analyse, vaguement teintée de mélancolie, à l’unisson des vitres à lumière variable derrière lesquelles défilait le sinistre paysage .        <br />
       —Où va-t-on ? demanda Fran quand les échanges préliminaires se tarirent, j'ai reconnu des paysages de la côte Est.       <br />
       —Vous avez l'oeil. Nous allons en effet chez vous, à Hatteras. C’est plus discret.        <br />
       —Vous croyez ? Tout le Mer doit nous attendre là-bas, en compagnie d’autres requins.       <br />
       —C’est  effectivement un bon piège.       <br />
       —Pour nous, ou pour eux ?       <br />
       —Les deux. Enfin, le guet-appens qu’ils croient nous tendre va se retourner contre eux.       <br />
       —Vous êtes bien optimiste, votre Excellence. Si la vidéopastille contient ce que je crois, ils préfereront nucléariser mon îlôt plutôt que de laisser se répandre l’info.       <br />
       —Si tu le permets, Fran, je vais expliquer de quoi il retourne à notre ami Emiliano...        <br />
       Meredith résuma la situation à l’attention de Boscione et conclut  par une question qu'il adressa au Chan :        <br />
       —Tu sembles donc penser que le film pris par les cinéastes lors du massacres des Videts dans la salle cultuelle d’Aragnol, contient bien des identifications précises des meurtriers ?Et, pour tout dire, qu’il s’agit, non pas de gens de l’Ar, mais de Mers très proches de Brovet, n’est-ce pas ?       <br />
              <br />
       Millegrain hocha la tête d'un air perplexe :       <br />
              <br />
        —Il aurait pu commettre, en effet, une telle erreur, aux débuts de sa carrière à la tête du Mer, lorsqu’il s’est lancé dans une campagne clandestine de dénigrement des Ars. Mais d’autres instances, plus accoutumées au crime, l'ont peut-être devancé dans la chose.        <br />
       —Et vous pensez qu’en analysant le film, on pourra trouver  un détail  qui permettra de faire preuve ? demanda Boscione. Vous savez que ce n’est pas recevable devant les tribunaux, étant donné la sophistication des méthodes de trucage tridi.       <br />
       —Je sais, maugréa Fran. Je sais. mais il y a d’autres utilisations possibles. Je veux d’abord étayer mon intime conviction. Mais il me faut travailler les sous-couches de chaque image. Si je me souviens bien, la résolution de ces films était vingt fois supérieure à celle de la vision humaine. On devrait pouvoir voir chaque pore de la peau de chacune des personnes apparaissant sur tridi.       <br />
       —J’espère que votre ordi peut vous assister dans la sélection d’indices, dit Boscione. J’ai des programmes qui font çà, si vous voulez.       <br />
       —J’ai d’autres projets pour vous, mon ami, trancha Meredith. Il faut que vous me mobilisiez les Frangins contre ces vipères lubriques.       <br />
       —Les vipères ont disparu depuis deux siècles, intervint Lyseange, comme dans un rêve.       <br />
       —Vous avez raison, Damoisielle, l’expression est désuète.       <br />
       —Et inadéquate, renchérit Millegrain. La lubricité de ces reptiles  n’a jamais été établie.       <br />
       —Bon, pressa le Tétrapanide, qui préférait ses propres blagues à celles des autres, si vous le voulez bien, on va plutôt discuter de mon piège.       <br />
              <br />
               <br />
       14. Le destin d’Ilnara       <br />
              <br />
       Northamerica, Narragansett Bay,        <br />
       Le 3 Octobre 251       <br />
              <br />
       Ce qui avait révulsé Ilnara, c’est d’être traitée par Boscione comme une petite fille, écartée de l'aventure comme si elle n'était qu'une petite chose fragile, à ranger sur une étagère, pendant que les vrais hommes menaient la vraie vie... Elle, une princesse Ar de haut rang, considérée à l’égal de ce singe déluré de Hatzik ! A qui elle ne pouvait d’ailleurs pas confier ses sentiments, car le Frangin était pour lui plus qu’un dieu.        <br />
       Elle avait un temps cherché à apaiser sa fureur en regardant l’immensité grise qu’elle n’avait jamais vue aparavant. Vêtue seulement d’une tunique de peau, elle restait des heures au bord des falaises de granite érodé, à contempler le spectacle indicible des deux infinis forestier et marin, qui cachaient leur rencontre sous le même manteau de brume blème. Le froid ne piquait pas encore mais les rafales presque chaudes de l’ouragan atlantique qui n’en finissait pas de mourir alternaient déjà avec les bises continentales annonciatrices de l’automne.         <br />
       La jeune fille pensait à son destin d’exilée.  Pas question de revenir au Vik sous la coupe de la monstrueuse mâtre, qui n’était probablement pas sa mère.  Quant au clan de Pehr, où se trouvait-il aujourd’hui ? Sans doute au marché de Burlington, occupé à vendre à la sauvette une partie de sa chasse. Quelle dérision pour un noble clan ! Mais cela convenait bien à ce pleutre de Jebhar, auquel elle promettait une revanche pour sa trahison.        <br />
       Ilnara se sentait mal à l’aise. Les Frangins de la côte l’avaient recueillie avec gentillesse et la laissaient libre d’aller et venir à sa guise, mais  quelque chose la retenait de se confier à eux.  Elle n’avait pas non plus envie de participer à leurs mystérieuses activités nocturnes -de la contrebande de mujafe, sans doute- auxquelles Hatzik avait fini par être invité. Elle aurait voulu partager sa peine avec de jeunes Ars, mais ceux-ci ne s’aventuraient pas en vue de Providence et contournaient Block Island, trop fréquentée par les polices intégrées MerVic de la zone orientale. Avaient-ils renoncé à leurs missions officieuses de protection littorale ? Les déclarations de leurs représentants lors des rassemblements intertribaux étaient-elles surfaites sur ce point ? En tout cas, Ilnara souffrait de ne pouvoir se confier à ses compatriotes.  Elle résolut de partir plusieurs jours faire le tour de la contrée, sans Hatzik avec lequel elle ne se sentait, finalement aucune affinité. Comment faisait-elle pour se retrouver toujours avec de petits blancs-becs, la morve encore au nez ?       <br />
              <br />
       Elle abattit en plein vol un grand oiseau blanc qui se révéla immangeable. Des lièvres géants détalaient en pleine lande à quelques dizaines de mètres, mais elle les rata tous et maudit le vieil amant de la mâtre qui servait de mentor aux princesses du clan : il était maintenant clair pour Ilnara qu’on ne l’avait pas élevée pour se débrouiller vraiment dans la nature. Pourtant elle n’avait pas peur et les chiens de prairie qu’elle entrevoyait parfois, filant entre deux buissons rabougris l’amusaient plutôt malgré leur sinistre réputation.        <br />
       Pour dormir ce soir là, elle choisit un vieux pin isolé, à la forme torturée, d’une espèce peu fréquente dans la région, semblait-il. Un rescapé d’une époque révolue ?  Elle se sentit des affinités avec ce solitaire et lui parla, tandis qu’elle accrochait avec soin les attaches de son hamac à deux hautes branches formant un V. Au moins les animaux ne la dérangeraient pas, à moins qu’un ours ne la prenne pour une ruche !       <br />
              <br />
       Le soir magnifique  répandit des draperies sanglantes sur le moutonnement forestier, tandis qu’à l’Est l’océan qui lui faisait face endeuillait  le premier son ciel pourpre comme pour l’attirer au fond des abysses .        <br />
              <br />
       Suspendue au milieu des étoiles naissantes, Ilnara, chaudement pelotonnée dans sa pelisse se sentait glisser dans le vent des rêves, au milieu des feuilles emportées par la brise de mer, comme autant de minuscules tapis volants. Ses paupières alourdies identifiaient déjà les lointaines frondaisons à une armée de géants en marche immobile vers le nord. Plus rien, même le fauve le plus féroce, ne pourrait l’empêcher de s’endormir. Pourtant un vif éclair doré dans la haute herbe, lui fit ouvrir les yeux. L’animal était mince, le poil rouge : ce n’était pas une marmotte montant le guet près de sa tour d’entrée, ni une loutre, ni un renard, ni même une belette.  Il poussa un cri perçant et fonça vers l’arbre de la jeune fille, s’arrêtant à quelques mètres pour se dresser sur les pattes de derrière comme un humain de trente centimètres de haut.        <br />
       Cherioh ?   Impossible !        <br />
       Pourtant, malgré la lumière atténuée, Ilnara reconnaissait  une mangouste, ce qui était très improbable, cette espèce ne s’étant pas acclimatée au continent nortamère malgré les tentatives de l’implanter pour faire face au pullulement centenaire des crotales.        <br />
       Cherioh, de son côté, l’avait reconnue, et cela éliminait tout doute.  Le tronc d’un vieux pin n’était pas pour rebuter l’habile petit être à mi-chemin entre le singe et la fouine. Cherioh marqua par principe le tronc des secrétions de sa glande anale, grimpa lestement, passa entre les larges mailles du hamac, et, bataillant des pattes pour ne pas se retrouver suspendue  comme à un collet, finit par grimper sur le ventre d’Ilnara où elle  s’installa pour la sieste comme si elle avait toujours été là.        <br />
       La jeune fille la caressa distraitement car son attention était ailleurs. Si Cherioh était parvenue jusque là, il était hautement probable que le nain Bohdur ne soit guère loin. Et si ce dernier était dans les parages, il y avait tout à craindre que la Mâtre et sa cour le soient aussi.       <br />
              <br />
       Comment était-ce possible ?  Jamais la reine Ar ne déplaçait son camp loin du lac Champlain, et elle ne partait en caravane que lors d’occasions exceptionnelles, comme l’organisation de joutes continentales pour le choix de Princes héroïques et surtout de beaux mâles.  Ilnara se perdait en conjectures, mais il y avait plus urgent que de résoudre le mystère : trouver la Mâtre avant que celle-ci ne la trouve et ne lui fasse subir les pires humiliations. Eviter que Bohdur ne la capte grâce à ses antennes mentales à la sensibilité surnaturelle.       <br />
              <br />
       Elle se hissa doucement contre le tronc, au grand désappointement de Cherioh qui la suivit néanmoins, curieuse de savoir où allait ainsi la jeune maîtresse.       <br />
       Au pied de l’arbre, Ilnara attendit, un genou au sol, armant son arc. Mais rien n’attira son attention. Elle demeura impassible, attendant que Cherioh se décide à la quitter pour rejoindre son maître. L’animal la regardait de ses yeux d’or, toujours humides, guettant un signal de sa part. Les choses auraient pu durer longtemps et l’obscurité tomber, lorsque la mangouste entendit quelque chose d’inaudible pour la jeune fille et  se précipita dans l’herbe, en direction de l’ouest. On pouvait suivre son tracé entre les mottes remuées successivement, aussi facilement que  le sillage d’un canard sur un étang. Le camp volant des Gens de l’isle aux Noix devait  donc se situer quelque part derrière un premier bosquet de gros érables, déplumés par les tempètes successives.        <br />
              <br />
       Ilnara décida d’attendre la nuit. Elle ne voulait pas que l’excitation de Cherioh n’éveille la méfiance de Bohdur.        <br />
       Bien plus tard dans la nuit froide, elle rampa dans les longues herbes mouillées, et vint se poster entre des chablis à demi changés en termitières. Devant elle tremblaient les ombres chinoises d’une vingtaine de voyageurs autour d’un grand feu. Les chariots à quatre roues de bois formaient l’arrière-plan, dont un , de taille plus imposante, était drapé de manière extravagante de somptueux voilages d’organdi et de taffetas. Aux véhicules de la cour de la Mâtre s’ajoutaient une dizaine de dirigeons  dont Ilnara reconnut seulement trois. Les autres, stationnés un peu à l’écart, étaient probablement ceux de la tribu d’accueil.        <br />
       Ilnara recula instinctivement en reconnaissant la Mâtre en personne dans l’énorme silhouette que lui dérobait en partie le feu, entourée de plusieurs jeunes hommes au torse nu bariolé des symboles de la joute.        <br />
       La jeune fille trouva curieux qu’elle n’ait pas entendu parler d’une manifestation de ce genre, dont elle était toujours friande.  Mais comment en savoir plus ? La plupart des Ars qui accompagnaient la Mâtre étaient de dangereux individus, aussi aptes à la délation qu’à tuer sans prévenir. C’était aussi de forts bons combattants qu’il aurait été fou d’affronter, même un par un.  Ilnara se surprit à regretter que Hatzik ne soit pas là. Elle l’aurait envoyé prévenir les Frangins.       <br />
       Mais, pensa-t-elle soudain, peut-être sont-ils au courant ?        <br />
       Prenant des risques inconsidérés, elle s’approcha un peu plus, à peine cachée par quelques branches entrecroisées. Un chien se mit à aboyer, et quelque chose commença à pleurer à la mort. Quelque chose d’emprisonné dans une cage en bois suspendue à quelques pas du feu.       <br />
        De ce nouveau poste d’observation, Ilnara réussit à distinguer les traits de certains des personnages enveloppés de lourdes houppelandes. Pour l’un d’entre eux au moins, à la peau très blanche, souriant de toutes ses dents, elle n’avait aucun doute  : il s’agissait bien d’un “côtier” de la Frange, un homme épais qu’elle avait souvent vu vaquer dans la grande ruine de béton verdi qui servait de repère aux amis de Boscione, derrière le hameau fossile de Quonset  Point.       <br />
       Ilnara n’entendait que des bouffées de paroles portées par le vent de chaleur, mais elle comprit assez vite qu’il s’agissait d’une transaction importante, ce que confirmait les ballots imposants qui avaient été déchargés à proximité des chariots.        <br />
       Il lui suffit aussi d’entendre le mot “fille” prononcé par l’homme en pointant la direction du refuge Frangin  pour comprendre qu’il l’avait vendue, elle, Ilnara, à la Mâtre dont le sombre sourire confirma ses pires craintes.  Ensuite, voyageurs et hôtes se passèrent la pipe de mujafe et Ilnara, décida de se retirer avant que des guerriers ne se lèvent et n’aient l’idée de venir de son côté.        <br />
       Elle n’eut pas le temps de bouger  un muscle. Le sifflement strident retentit au dessus d’elle et la toile d’acier du filet de Bohdur la plaqua au sol. Elle se releva aussitôt, luttant furieusement pour se débarrasser de l’engin, mais le nain ricanait tranquillement en la regardant, assis sur une souche, les pieds battant la mesure de son hilarité. Lorsqu’elle commença à se dégager, il lui suffit d’appuyer sur le bouton du manche souple d’où avait jailli le filet, et le courant électrique parcourant les mailles figea Ilnara comme une statue.       <br />
       —Arme prohibée.. parvint-elle à mugir, les dents involontairement serrées, avant de s’évanouir.        <br />
               <br />
              <br />
       16. Les embarras de Fran       <br />
              <br />
       Le 3 Octobre 251; Hatteras Inlet,        <br />
       Pamlico Sound       <br />
              <br />
              <br />
       Zgav aimait bien se déguiser en plombier. Il avait ostensiblement déposé des outils et la nouvelle cuvette de chiottes à l’extérieur de la palissade, pour attirer l’oeil des passants, pêcheurs ou touristes.  Il avait été plus délicat de faire entrer les plaques de blindage, mais en les peignant en blanc, elles passaient assez facilement de loin pour des carreaux d’isolant d’une cloison, effet qu’avait amplifié l’accollement d’affichettes pour une marque connue de panneaux sanitaires.       <br />
       Zgav soignait les détails. Il se demandait parfois pourquoi il n’était pas devenu réellement artisan, au lieu de prendre plaisir à feindre de l’être. Il remonta dans l'électrovan et attendit d’être au pont de Rodanthe pour arracher les favoris et les moustaches postiche qui lui tenaient chaud.         <br />
       Le piège était en place. Fran arriverait le lendemain et recevrait sans doute très vite un appel.  Qui en serait l’auteur serait automatiquement suspect, que ce fût la voisine à la retraite ou le pasteur évangéliste de False Cape, où même les agents électoraux du Vic venant vérifier les listes d’inscription (Zgav savait que c’était l’un des prétextes faciles utilisés par les tueurs sur un contrat).         <br />
              <br />
       Il reviendrait cependant à Fran de démasquer l’agent Mer. Au cours de leur rencontre, les toilettes blindées pourraient se révéler un refuge indispensable pour le Chan si l’ennemi avait l’intention de le photoniser. Aurait-il cependant le temps de s’y rendre ?  Le coup était risqué et supposait qu’ils laisseraient vivre Millegrain le temps d’apprendre de lui ce qu’il savait de leurs affaires.  Certes, ils pouvaient tout de suite le maîtriser au “teaser” et le torturer ensuite, mais alors le senseur greffé sous la peau du front de Fran le renseignerait instantanément sur la souffrance ou la condition de stress anormale, et Zgav, planqué non loin, interviendrait immédiatement.   Tout de même : risqué, le coup. Courageux, le bonhomme.  Zgav aussi, après tout :  il serait seul à intervenir car on n’avait pas jugé prudent de mettre la police du tétrapan au parfum, en suspectant leurs réseaux com. d’être vaguement poreux.         <br />
       L’homme arrêta le Van sur le terre plein étroit près d’un canal d’où s’élevait un nuage de ce qu’il préféra ne pas savoir être cosntitué de moustiques. Un jeune marchand de légumes biologiques avait déployé ses casiers et Zgav lui acheta quelques melons mûrs.       <br />
               <br />
       Dicee,        <br />
       le 3 Octobre 251       <br />
              <br />
       Millegrain, s’éveillant d’un sommeil de douze heures, se traîna vers la cuisine minuscule où Lyseange avait mis en marche le café avant d’aller visiter la grande ville “qu’elle n’aurait sans doute plus jamais l’occasion de voir”. Le regard du Chan tomba par hasard sur l’agenda manuel qu’il avait abandonné là avant son départ. Au milieu des pages blanches, celle du jour même était griffonée d'initiales : A.M.         <br />
       Zut, le rendez-vous avec l’étudiant blondinet datait de plusieurs mois et Fran, la cervelle malmenée, l’avait complètement oublié. Il en éprouvait du remords. Aussi décida-t-il de différer d’une heure son départ pour Hatteras et d’attendre le jeune homme qu’il recevrait en vitesse d’une tasse de café, en le priant de lui laisser le morceau de manuscrit sur lequel il voulait avoir l’opinion éclairée de son vieux maître.       <br />
              <br />
       Il se souvint ensuite que son vocoportable le plus performant était ici et non à Hatteras. A tout hasard, il alla le chercher dans le fouillis du bureau et l’installa sur la table de cuisine avant d’y insérer la pastille. Le réceptacle universel l’avala avec un bruit de succion goulue (quel humour, ces designeurs !).       <br />
       Miracle, l’image  tridi se déploya instantanément à la place du beurre et des croissants, que Fran ôta du foyer  holo pour les dévorer sans façons en assistant une pénultième fois au spectacle morbide.       <br />
              <br />
       Le Chan joua avec la manette de zoom, très “conviviale” sur cet appareil, mais les gros plans démesurés des peaux pleines de sueur des prétendus Ars des Pyrannes, et des trames de tissu de leurs vêtements, n’apportaient aucune information supplémentaire. Il se concentra sur un personnage dont il pensait que, s’il y avait un “faux” Ar en scène ce jour-là dans le tombeau sphérique d’Aragnol, ce devait être celui-là, peut-être à l’espèce de raideur qui caractérisait sa danse.         <br />
       Il détacha le sujet  en solo, le dupliqua,  le fit tournoyer sur lui-même  dans l’espace en simulant ses “faces invisibles”, et lui donna finalement une taille réelle.  Puis il considéra ce pantin écorché qui gesticulait sur sa table. Il allait éteindre cette vision grotesque quand son regard fut attiré par une impureté du graphisme photo, un peu au dessous de l’épaule de cuir noir.  Il demanda un grossissement maximal, une virtualisation de l’objet et fut étonné de constater qu’il s’agissait d’un chiffre  tatoué au haut de l’épaule musclée de l’homme.  Il ordonna un complément de virtualisation sur l’ensembles des images disponibles du personnage mais celle-ci confirma seulement qu’il s’agissait d’un “8” gravé dans la peau blanche de cet “Ar” de pacotille,mais néanmoins athlétique. Jamais un véritable Guerrier de l’Ar se serait fait tatouer un chiffre. L’indice était intéressant. Il fallait parvenir à préciser.        <br />
              <br />
       Fran passa un peu de temps avec l’assistant de manipulation d’image et finit par déboucher sur une possibilité : interpréter les variations de la réfraction lumineuse à la surface du tissu recouvrant l’épaule et le cou en termes d’infimes différences thermiques. Or il suffisait que le tatouage soit, avec un peu de chance, récent, pour que la zone tatouée soit légèrement plus chaude que le reste de la peau. Des informations numériques témoignant de ces différences entre la surface visible et les couches sous-jacentes étaient disponibles pour les experts, et l’assistant lui demanda s’il  voulait les voir.       <br />
       Fran répondit affirmativement et se battit un quart d’heure avec le logiciel de sélection statistique des variations, qui ne parlait que la langue Mandarine. Et puis, brusquement, un numéro à  douze chiffres et trois lettres apparut dans l’air à côté du beurre entamé, tournant et retournant sur lui-même. Au même moment, la porte d’entrée annonçait un visiteur, d’une délicate voix d’hôtesse de l’air des siècles passés.       <br />
       —Voila ! songea Fran, j’y suis. Ce sacré film a enfin parlé !       <br />
       Il nota le numéro au revers de son éternel bout de billet de théâtre, témoin de tant de tribulations, et le rangea dans sa poche de chemise, avant d’aller ouvrir.       <br />
              <br />
       C’était Ménanchton, qui lui souriait de toutes ses petites dents poupines.       <br />
       _M. Millegrain, çà fait si longtemps !       <br />
       —Ah, vous êtes en avance...       <br />
       —Oh, je vous dérange, dit le juvénile visiteur, l’air affreusement contrit.       <br />
       —-Non, au contraire, c’est mieux ainsi. Je dois partir plus tôt que prévu et..       <br />
              <br />
       L’étudiant avait l’air si déçu que Fran, apitoyé, s’effaça pour lui laisser le passage.       <br />
              <br />
       —Bon, vous prendrez bien une tasse de café, et on parlera un peu. Je suppose que vous avez encore beaucoup de travail ?       <br />
       —Oh oui, dit Ménanchton en se dirigeant vers la cuisine, je n’en suis qu’aux examens de synthèse. Le mémoire proprement dit n’est pas encore en vue...       <br />
       —Vous prenez votre temps, dites-moi. C’est bien, et préférable à un travail bâclé, je...       <br />
       Fran se rendit compte trop tard que l’image tridi  grandeur nature s’était redéployée par défaut au dessus de la table et tournait sur elle-même comme une légère baudruche.       <br />
       —Mm, s’étonna Ménanchton, c’est un nouveau jeu ?       <br />
       —Oh, non, je regarde une vente de vestes de style “ar”. C’est à la mode.        <br />
       —Je croyais que c’était vraiment un Ar, mais maintenant que vous me le dites, effectivement, les coutures sont faites au lazer... C’est un joli déguisement...       <br />
       —Excusez-moi...        <br />
       Fran éteignit l’apparition flottante et servit à l’étudiant une tasse de liquide noir pratiquement solide. Et se détendit sur sa chaise pour écouter les plaintes, complaintes et soupirs de la thèse ordinaire, cet affrontement solitaire avec un objet d’étude jamais fixe et tendanciellement fuyard. Mais il ne put se concentrer longtemps sur les paroles de l’étudiant et son regard s’échappa par la petite fenêtre vers le dôme où tournoyaient les oiseaux prisonniers, avant l’heure de l’ouverture automatique du sas sommital de Dicee qui les rendrait à la liberté.        <br />
              <br />
       Lorsque son attention revint au jeune homme, il eut la vision brêve , fugitive, d’un trait obscur à la base de son cou, dans l’ombre de la chemise rose échancrée. Un trait ? Et soudain ses neurones fatigués “virent” la réalité. Ce trait était… un numéro d’immatriculation mer.  Ménanchton était un agent. Peut-être celui qui l’avait tiré comme un animal de safari, dans le maquis pyrannéen…       <br />
       Fran, en un instant, anticipa le proche avenir. L’ange blond -dûment numéroté comme assassin du Mer- allait continuer à babiller gentiment, tout en télégraphiant, la main dans la poche, un message d’urgence à son instructeur. Il attendrait, toujours en pépiant comme un oiseau, l’ordre d’agir et le Chan verrait soudain apparaître dans sa main menue un lazerpoche. Il émettrait alors un mince rayon rouge qui lui percerait chirurgicalement le coeur, tout en lui servant un “je suis désolé, maître Millegrain, ne le prenez pas personnellement...  je ne fais que mon travail..“. Voila ce qui allait se passer, aussi sûrement que lui, Fran, était un double imbécile, voire un triple, puisque 1 : il n’avait jamais suspecté Ménanchton, ni -2.- averti Zgav de la venue du bonhomme, contrevenant ainsi à toutes leurs consignes, ni, enfin, 3., supposé que le danger pourrait venir aussi vite à Dicee où personne ne savait sa présence. Pendant ce temps-là cet idiot de garde du corps du Tétrapan lui fabriquait des chiotards blindés sur mesure, à trois cent kilomètres de là !       <br />
              <br />
       La com murale emprunta la voix de Lyseange :       <br />
       —-Fran, tu es là ?  C’est vachement beau....       <br />
       Fran se leva, un peu trop brusquement.       <br />
       —Attends, je te prends au salon...       <br />
       —-Tu me prends où tu veux, vieux satyre...       <br />
       Fran eut un geste d’excuse à l’adresse de &quot;l’étudiant&quot; interloqué et se rua vers la pièce principale dont il referma la porte sur lui, le plus silencieusement possible. Tout en encourageant son amie à décrire les merveilles architecturales renfermées dans le bocal géant qui tenait lieu de capitale d’Améranglie, il se dirigea vers la fenêtre de façade qu’il ouvrit et enjamba, avant... de se jeter dans le vide sans plus de manières.        <br />
              <br />
               <br />
       17. La gloire de Tlanhar       <br />
              <br />
       Northamerica, Narragansett Bay,        <br />
       Le 4 Octobre 251       <br />
              <br />
       Ils avaient enfermé Ilnara. Elle gisait, encore paralysée et presque nue, dans la cage suspendue du monstrueux Tlanhar, qu’ils avaient rapprochée du feu pour jouir et plaisanter de son malaise.         <br />
       Ils ignoraient que la jeune fille n’était en aucune manière effrayée par Tlanhar. Elle n’avait jamais été dégoûtée par le contact de la fourrure puante de la pauvre créature, qui, loin d’être agressive à son égard, semblait à demi-inconsciente, perdue dans un cauchemar encore pire que celui que la Princesse était supposée vivre.        <br />
       Les Guerriers-Amants avaient brocardé Ilnara de quolibets infâmants, avant de laisser la Mâtre se dresser pour déverser sur elle son insondable haine. Mais la jeune fille s’était murée, n’entendant pas ses paroles, considérant ses grimaces bouffies comme celles d’une sorte de pachyderme sénile.  Par bonheur, son Napâtre n’avait pas rejoint le clan, et Jebhar était probablement resté avec lui, loin vers l’Ouest. Au moins ne connaîtraient-il pas la honte de la voir en cage, et elle n’aurait pas celle de les voir se courber sous le joug de la terrible cheftaine, n’osant pas même intercéder en sa faveur.        <br />
       Ilnara avait décidé de s’en tenir à une certitude folle : Boscione saurait qu’il lui était arrivé malheur. Il ne la laisserait pas repartir vers la geôle du clan de l’îsle aux noix.        <br />
              <br />
       Plus tard dans la nuit glacée, alors que la seule chaleur  provenait du corps agité de soubresauts de son horrible compagnon d’infortune, elle se reprocha cet espoir déraisonnable. En quoi le grand ours des Franges pouvait-il bien se préoccuper de la petite princesse Ar et de son triste destin ?  Elle ne devait compter que sur ses propres forces, comme à l’accoutumée. Elle s’aperçut alors que dans l’obscurité, Tlanhar était éveillé et la regardait, souriant et bavant.       <br />
       Le monstre ne parlait pas, mais ses gestes étaient très expressifs. Il posa doucement sa paume crevassée sur celle d’Ilnara qui la serra chaleureusement. Des larmes coulèrent en abondance de ses yeux châssieux venant se mèler aux détritus qui s’accrochaient en grappes à sa fourrure de filasse.  Une âme légère et tendre dans une carapace affreuse. Ilnara se pencha sur lui, le serra dans ses bras et l’embrassa. La Bête du conte de fée, à ceci près qu’il y avait, hélas, fort peu de chances, pour que Tlanhar se transforme en prince charmant…       <br />
       —Ils t’ont fait souffrir, les salauds. Mais ils ne l’emporteront pas au paradis AR  Attends que...       <br />
       Tlanhar tapotait gentiment son poignet, puis il lui indiqua les braises au dessous de leur cage.        <br />
       —Oui ? Tu as une idée.       <br />
       Tlanhar commença à s’arracher la toison du ventre par poignées et Ilnara crut un moment qu’il était devenu fou.  Mais le regard vif et résolu démentait cette hypothèse. Une fois le tas de cheveux roussâtres assez volumineux pour constituer une pelote consistante, l’être difforme commença à pincer une poignée dans ses doigts habiles. Peu à peu, en tordant et tressant, apparut le début d’un lacet.   Ilnara comprit : il voulait faire de ses longs poils feutrés une sorte de cordage. Elle l’imita, sans chercher à savoir où il voulait en venir, et, piochant sans dégoût dans le tas de poils, elle  fabriqua elle-aussi une espèce de ficelle. Au bout de deux heures, ils disposèrent d’un cordon assez long pour aller jusqu’au sol. A quoi bon ? se disait Ilnara Même en formant un noeud coulant, il faudrait encore des heures pour parvenir à “piéger” un objet dur, le ramener dans la cage et l’utiliser pour tordre un barreau...  Dès le lever du jour, la garde s’éveillerait et viendrait les surprendre. Mais le brave Monstre avait peut-être une autre idée…       <br />
       Tlanhar sortit alors d’un repli secret de sa fourrure un morceau de cuir plié d’où il tira une alène métallique fortement recourbée. Fascinée, Ilnara le vit la nouer solidement au bout du lacet, puis se servir de la ligne improvisée pour tenter d’accrocher quelque chose d’invisible dans l’herbe. A sa grande surprise, Tlanhar réussit en quelques secondes à pêcher...  le couteau de chasse abandonné par un guerrier trop imbibé de mujafe.        <br />
       —Que vas-tu faire ? chuchota-t-elle quand il lui montra l’arme en gloussant de joie.  Les barreaux sont de métal et les planches  bien trop épaisses !       <br />
       La mimique qu’il lui adressa en réponse signifiait sans conteste : “Attends, tu vas voir !”       <br />
       Il inséra la lame massive sous l’une des planches formant une paroi verticale de la cage et força le passage jusqu’à ce que  le métal rencontre le bois d’une grosse clanche latérale empêchant les barreaux de remonter. Il la tira en arrière , libérant la façade plantée de barreaux.       <br />
       —Comment as-tu fait çà ? Tu avais déjà creusé la planche, c’est çà ?       <br />
       Tlanhar acquiesca, ravi.       <br />
       —Mais, le couteau .. ? Tu ne pouvais pas le prévoir…       <br />
       Le monstre haussa les épaules et sa mimique afficha le plus profond mépris.       <br />
       —Tu veux dire qu’il y a toujours des objets coupants que ces crétins laissent ici ? Pas idiot… Maintenant, aide-moi à soulever le panneau sans bruit.       <br />
       Ilnara se retint à bout de bras avant de se laisser tomber au ras des braises, Puis elle tendit les bras pour inciter Tlanhar à s’y jeter, mais celui-ci hocha la tête négativement et lui fit un geste d’adieu.       <br />
       —Tu restes ? Tu es fou ?       <br />
       Il lui intima le silence et, en quelques mimiques bien marquées, lui expliqua qu’il mourrait sûrement s’il partait avec elle.. à cause de son coeur trop fragile qui... exploserait.  En revanche, ils le prenaient pour un idiot absolu et ils ne lui imputeraient certainement pas sa libération. Enfin, il lui lança le couteau. Elle lui adressa un baiser et... et en défaut de promesse de récompense possible, elle le regarda longuement avant de s’enfuir, ramassant au passage sa pelisse que les chiens avaient laissée, toute mordillée, sur le sol givré.        <br />
       Ilnara rejoignit rapidement l’arbre où elle avait laissé le hamac et plusieurs objets utiles, et s’enfuit à tire d’aile en direction du camp de la Frange. Elle comptait y entrer discrètement, réveiller Hatzik et partir avant que le traître ait eu l’occasion de vendre la mêche. Où se rendraient-ils ?        <br />
       En un lieu où Boscione pourrait sûrement être joint.       <br />
               <br />
       18. Zgav, Boscione, Fran et d’autres.        <br />
              <br />
              <br />
       Northamerica, Pamlico Sound,        <br />
       Le 4 Octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Le “Nixie” est un rade installé à la sortie du village, près de la plage au nord.  C’est un antique wagon de train, dont les planches ne tiennent plus que par les plaques d’aluminium qui les recouvrent. Angie, l’ancienne putain, surveille son petit monde en rinçant ses verres. Une bonne moitié de la clientèle est composée de mariniers, et l’autre de vieux trop pauvres pour vivre ailleurs que planqués dans la forêt. On peut aussi compter autrement les habitués : il y a les Fous ou les débiles, détruits par l’alcool de patate ; les Racistes, et enfin les Ethnicos, trois catégories qui se reconnaissent et s’apprécient mutuellement, tout en se menaçant réciproquement en permanence de roustes mémorables.         <br />
       La répartitition sexuelle est simple : des hommes, des hommes et encore des hommes, sauf Angie et Marge, la vicpol détachée de la Collurbe de False Cape. De temps en temps des jeunes autostoppeurs égarés, en ont assez d’être mangés de moustiques et passent la porte pour prendre une bière. Ou parfois des Videts, mais plus rarement : bien qu’avides de scopes, ils ont trop peur de ce genre de bars et de leur population sortie de la préhistoire, ou d’un musée de cire sur le XXe  siècle.        <br />
       Boscione et Zgav sont assis dans un coin sombre, muets devant leurs Formidables, plus couleur locale que tout le monde. Quand les ombres commencent à s’allonger, Zgav soupire :       <br />
       —C’est pas normal, ces coms silencieux. Le Chan aurait dû partir depuis une heure, et nos gars de Dicee auraient dû m’en informer.        <br />
       —Si rien ne se passe avant demain dit placidement Boscione, je vous abandonne. On m’attend dans le nord.       <br />
       —Je sais, dit nerveusement Zgav, je vous remercie de votre patience. Normalement, je devrais disposer de l’appui des Pangov, mais ils n’ont personne : tout le monde est débordé par la préparation de l’Assemblée. On attend des manifestants et des provocateurs.        <br />
       —De toutes façons, nous n’aurions pas confiance, n’est-ce pas ?       <br />
       Zgav regarde l’homme massif, tout en muscles et en poils, qui lui renvoie le miroir de ses yeux clairs.       <br />
       —Vous devancez ma pensée. Mais il faut croire que j’aime me plaindre. On ne peut pas travailler dans des conditions pareilles ! Même les Vicpols de la région n’ont rien remarqué.  Pourtant un dirigeon multiplar, çà se voit de loin, surtout au dessus des lagunes !       <br />
       —Votre Chan a l’air d’un joyeux gusse. Et il se refait une jeunesse avec son amie. A mon avis, il n’est pas encore parti, tout simplement.       <br />
       —Il y a aussi l’hypothèse qu’il ait des séquelles de la flèche amnésiante qu’il a encaissée en Europe. Il a peut-être oublié notre rendez-vous !       <br />
       —Je ne crois pas. Cet homme est parfaitement éveillé, croyez-moi...       <br />
              <br />
       Une vibration caractéristique stimula son poignet. Une com sur la fréquence secrète. Boscione se leva pour aller aux toilettes, puis, devant l’état des lieux, préféra ne pas s’y aventurer et sortit du bar.        <br />
       D’une pression sur le pavé numérique de sa manche, il ouvrit la ligne en attente et la voix d’Hatzik retentit directement dans le pavillon de son oreille droite.        <br />
       —Il faut que tu viennes immédiatement.. C’est un complot et  il y a des traîtres parmi tes amis.       <br />
       —Les Frangins de la côte ?       <br />
       —Oui. un certain Pognace. Tu connais ?       <br />
       —Non.       <br />
       —C’est un cousin de ton copain Frituh. Un gros type gluant.  Il collabore avec les Mers et dirige tout le groupe, peut-être majoritaire, des collaborationnistes.  Je ne crois pas que Frituh soit au courant.       <br />
       —Et toi, qu’est-ce qui te fait dire cela ?       <br />
       —Eh bien, il est arrivé quelque chose à Ilnara. Elle s’est fait enlever par une tribu Ar en déplacement, son clan maternel d’origine, je crois . Et c’est ce Pognace qui l’a vendue.       <br />
       —Ilnara ? Mais que fait sa Mâtre dans les parages ?  Je ne comprends rien. Elle n’est tout de même pas venue sur la côte avec tout son clan, rien que pour récupérer sa fille vagabonde...       <br />
       —Ilnara ne le savait pas.       <br />
       —Attends, tu veux dire qu’elle t’en a parlé ? Elle est allée se livrer à sa Mâtre ?       <br />
       —Non, c’est le contraire. Elle s’est libérée, je ne sais comment, et elle s’est cachée. Mais elle est venue de nuit en rampant, et m’a réveillé en douceur, pour tout m’expliquer.       <br />
       —Elle ne fait plus confiance à mes amis. Elle a tort, mais on ne peut lui en tenir rigueur.       <br />
       —Elle m’a dit de te dire, si jamais je pouvais te joindre malgré les consignes,  qu’elle essaie de se rendre au “lieu qui te tient à coeur”. Tu vois ce que je veux dire ?       <br />
       —Oui. Tu ne lui a pas expliqué comment s’y rendre, j’espère !       <br />
       —Euh, et bien si. Je....        <br />
       —Congélation ! ça urge. Si elle est bien partie là-bas, çà va secouer. Je  vais couper, Hatzik, ils sont en train de te repérer. Tu n’as besoin de rien ?       <br />
       —Si, Maître, de votre présence...       <br />
       —Il va falloir que tu passes un cap, petit. Tu dois te rendre compte que l’humanité est une espèce de singes solitaires, finalement.  La culture nous désigne comme des individus, des “Uns”, qualcuno,  somebody,  et donc, c’est seuls que nous cherchons  la clef de notre destinée, comme si elle était celle de... chacun .       <br />
       Hatzik ne comprenait pas, mais il aimait que son protecteur philosophe ainsi, comme indifférent à toutes les intempéries.        <br />
       Le sens de ses paroles finit tout de même par lui parvenir et lui mit alors l’angoisse au coeur. Son désir d’affronter la vie était heureusement assez fort. Il n’attendrait plus le retour de Boscione, mais travaillerait le destin à sa manière.       <br />
       Boscione entendit tout cela dans le souffle un peu accéléré du garçon et l’encouragea chaleureusement.       <br />
       —Tu deviens un homme, Hatzik.  Je t’aimerai plus encore pour cela. Nous nours reverrons bientôt et tu auras beaucoup de choses à me dire.       <br />
       Rien ne vint cette fois troubler le bruit de fond hertzien et Boscione se demanda si le jeune homme l’avait entendu.       <br />
              <br />
       De retour auprès du Garde du Corps, il comprit que quelque chose s’était passé entre temps.        <br />
       Zgav, blanc comme un linge se martelait le front de sa choppe de bière en carboplastique, heureusement vide.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Dicee, le 4 Octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Un jour, c'est sûr, il tuerait Vadiah.       <br />
       A moins qu’elle ne devance assez son action en le liquidant lui-même.        <br />
       En attendant, Arlouan Brovet devait bien reconnaître que l’AO était une organisatrice hors pair. Sachant parfaitement maîtriser l’apparence de ses sentiments à l’égard du patron de de la guilde Mer, la Skoule avait construit une opération médiatique d’envergure. Un plateau holo constitué des plus hautes personnalités  serait réuni pendant le vote du Tétrapan. Ainsi le public universel disposerait-il des commentaires les plus éclairés en temps réel. Parmi les invités, Brovet figurait en bonne place. Mais c’était au cours de l’émission retransmise par dix bouquets multi-médias, que le présentateur, soudoyé ou convaincu, se mettrait progressivement à flatter l’image du chef de la guilde, au détriment des autres participants, bien  plus falots.        <br />
              <br />
       Vadiah haïssait Arlouan plus que tout, mais son devoir de membre de la haute administration Mer  passait avant toute autre considération, et son devoir lui dictait de promouvoir Brovet comme un chef charismatique. Il devait être l’incarnation même de la puissance Mer, suggérant par sa seule présence physique une sorte d’incontestable autorité, supérieure à tout que les autres Mondes pouvaient trouver dans leurs représentants respectifs.        <br />
       Le vieux Meredith, par exemple, ne passait pas à la holo à cause de son âge, de ses allures un peu ahuries, de sa voix parfois perchée et de sa façon brusque d’aller chercher sa dernière mèche sur son crâne,  caramélisé par la pratique intensive du golf en tous temps et lieux.        <br />
       Certes, il était assez bon conférencier, avocat efficace de ses causes dans les enceintes parlementaires, les auditions publiques, et surtout devant un parterre d'étudiants adorateurs. Mais  à la Tridi, il ne rivaliserait pas trois minutes  avec le massif et bienveillant Brovet, tout en rondeurs dynamiques, en sourires avenants et en regards visionnaires et sympathiques, franchement tournés vers chacun et vers tous... pour leur vendre la lune à crédit.       <br />
              <br />
       Vadiah, quant à elle, ne disposait au naturel d’aucun charme qui dépassât celui d’un rollmops enfoncé dans une serpillière, mais elle savait s’imposer souffrance et parvenir même, quand il le fallait absolument, à déployer à une certaine séduction androgyne. Quitte à subir pendant un mois une crise de zona insupportable, réponse automatique d’une phobie incurable et inexplorée, les derniers “psychanalystes” ayant été exterminés par Lankou plus d’un siècle auparavant (au nom de la vraie science).        <br />
              <br />
       La Skoule avait immédiatement perçu le penchant homosexuel pourtant latent et profondément refoulé de Kiwa Ordeen, la célèbre présentatrice d’Univers III, et avait su jouer de ses propres tendances féminines pour obtenir sur elle une influence subliminale puissante. Quand elle avait suggéré à Kiwa d’organiser une grande émission de confrontation pendant la tenue même du Tétrapan, celle-ci avait immédiatement renchéri, comme si l’idée venait d’elle-même.       <br />
       —Oh, oui, s’était-elle écrié, enthousiaste, nous allons inviter  Arlouan Brovet en partenaire permanent. Cela incitera les Tétrapanides à venir à la caméra quand ils le pourront, même entre deux séances, pour tenir la dragée haute à votre président.       <br />
       —Je crois que c’est une excellente idée, approuva Vadiah en se frottant les mains, cachées par le manchon de sa bure.  Mais, ajouta-t-elle, en souriant pulpeusement (dans lamesure de ses moyens) à la médiologue, il ne faudra tout de même pas lui accorder un temps de parole exorbitant. Cela pourrait  indisposer nos électeurs.       <br />
       —Vous avez raison, admit Kiwa, notre éthique journalistique nous l’interdit, de toute façon.        <br />
       —Ah bon ?       <br />
       —Oui, affirma Mlle Ordeen, sans entendre la nuance sarcastique dans la question innocente de Vadiah. Nous tenons à paraître aussi objectifs que possible.       <br />
       —C’est parfait.  Je ne l’ai jamais entendu autrement.       <br />
              <br />
               <br />
       Central Dicee; 4 0ctobre 251       <br />
              <br />
       Fran avait prévu que le ballon central du dirigeon stationné une dizaine de mètres au dessous de ses fenètres amortirait sa chute. Mais il n’avait pas imaginé qu’il s’enfoncerait dans un traversin à demi-dégonflé, et qu’il éprouverait la plus grande difficulté à en émerger, englouti dans la surface totalement instable d’un immense “floating bed”.         <br />
              <br />
       Quand le fil écarlate du pistolazer creva la toile à côté de lui, il crut que tout finirait dans l’instant, dans un souffle de feu. Mais il n’en fut rien : le tétraotane était inerte et s’échappa du ballon avec un son grave, comme de la bouche d’un ténor expérimenté.  Le dégonflage s’accéléra quand le lazer découpa une nouvelle blessure dans le flanc du gros poisson de gaz, et Fran tomba à l’intérieur, en apnée. Il était sûr, cette fois, de mourir au fond du grand sac impossible à déchirer de ses mains, et qui devait être de surcroît s'approcher à grande vitesse du sol de carbobéton.        <br />
       Mais il survécut à un choc modéré et rebondit comme sur un matelas pour se retrouver finalement le nez contre le zip de la trappe de sûreté.        <br />
              <br />
       Un geste et il fut libre, expulsé du ballon comme un mort hors de son linceul, au grand étonnement du robogarde taiwanais qui émit un son musical difficile à interprêter et fit tourbillonner sa multitête sur son mince cou rigide.         <br />
              <br />
       Mal lui en prit : Agonem Trillard, alias Menanchton, exaspéré par la résistance féline de son vieux maître, tirait maintenant à tort et à travers, et ce fut la bavure.       <br />
       Tranchée net , la multitête s'en fut voleter à distance, avant de revenir comme un boomerang atterir aux pieds du garde décapité.        <br />
              <br />
       Fran ne chercha pas à s’échapper dans la bulle-capitale presqu’entièrement aux mains du Mer sauf les délégations intermondes, chez qui il ne connaissait plus personne depuis son stage de service, trente ans auparavant.        <br />
              <br />
       Il fallait tenter coup double.        <br />
       Douloureusement contusionné, le Chan remonta dans son immeuble par une porte latérale,  indiqua au roboscenseur la terrasse du sommet et  éprouva la terreur de sa vie en voyant clignoter l’étage où le jeune tueur devait l’attendre.        <br />
              <br />
       La porte s’ouvrit ... sur un palier vide et Fran supposa que Ménanchton avait impatiemment emprunté l’autre cabine descendante avant que la sienne n’arrive à l’étage. La course continua, et parvenu sur la plateforme, enveloppé du vent chaud qui tournoyait toujours à la surface extérieure de la bulle, il courut vers son propre dirigeon qui l’attendait sagement, ballons gonflés à craquer.        <br />
              <br />
       Il maudit le temps nécessaire à amener l’engin sur la baliste de départ, mais son ennemi, dérouté, n’était visiblement pas informé de cette ressource, pourtant évidente. En s’envolant enfin, cap au sud-Est, Fran se félicita d’avoir toujours tenu Ménanchton à l’écart de ses activités de vol à voile. Plus tard, il songea que la surcharge com. à cette heure de pointe était sans doute pour beaucoup dans le désarroi du jeune tueur, car ceux qui l’envoyaient connaissaient parfaitement ses habitudes. Il était d’ailleurs bien possible qu’un missile parte soudain d’un marais ou d’une crique et se dirige droit sur lui, ne lui laissant pas la moindre chance d’échapper à une somptueuse annihilation, au milieu du ciel limpide.         <br />
              <br />
               <br />
       19. Le monde intérieur       <br />
              <br />
       Green Mounts, le 7 Octobre 251       <br />
              <br />
       Ilnara aperçut enfin l'arbre de boscione. Le grand cèdre brûlé dressait encore vers le ciel lourd deux pauvres bras dénudés. Ils semblaient inviter à déplorer la désolation de poussière charbonneuse qui les entourait sur une centaine de mètres carrées.        <br />
              <br />
       Au delà, la jungle nordique reprenait son règne, comme si de rien n’était : immenses mélèzes, sapins touffus, gigantesques bouleaux, déferlements de lianes mousseuses, grands bosquets d’érables royaux, épinettes nombreuses et droites comme de petits soldats.        <br />
               <br />
       Loin derrière l'arbre vers l'Est, Ilnara reconnut l’avancée rocheuse en mâchoire prognathe, dont Hatzik lui avait parlé et s’avança résolument vers elle au travers des débris carbonisés. Le chemin de la colline n’apparaissait pas immédiatement mais le jeune Frangin avait expliqué à la princesse Ar sur quelles souches à demi-immergées dans le marais fétide elle pourrait marcher sans péril pour rejoinde l’étroite coulée de pierres  qui rejoignait la falaise, telles les vertèbres d’un dinosaure ayant sauté du sommet, il y a des éternités.        <br />
              <br />
       Hatzik Shtio l’avait mise en garde contre les effondrements de la crète et lui avait indiqué le sentier de traverse qui la conduirait sûrement à l’ancienne carrière. Elle avait laissé en bas de la colline les chevaux volés à Friuh, et totalement épuisés par trois jours de galop et 130 miles presque sans repos.       <br />
       Elle-même avait atteint un état de fatigue extrême, mais il valait mieux exécuter son plan sans délai.  Bien sûr, le petit Hatzik avait astucieusement saboté les roboveilleurs de Quonset Point, en remplaçant leurs cerveaux par ceux d’un tripot de jeu. A cette heure, les veilleurs devaient être en train de jouer leur propre cerveau au poker virtuel, mais il valait mieux prendre plus de précautions que pas assez, et mettre autant de distance que possible entre elle et les gadgets intelligents de Friuh. D’autant que la moindre alerte serait répercutée sur les réseaux Mer qui pourraient anticiper son objectif et venir la cueillir là où elle se rendait.       <br />
              <br />
       Parvenue sur le replat supérieur, elle savait qu’elle devrait se glisser entre une paroi taillée et un vaste agglomérat de déchets agricoles, cachés là par des paysans Vics indélicats, sans doute pour soustraire aux inspections chanales leur emploi de certaines variantes génétiques interdites.        <br />
       Le long de ce foin pourri, elle trouverait bientôt une faille rocheuse. Elle ne devrait pas s'y risquer, mais emprunter une rampe descendante, cachée non loin. Elle n’hésiterait pas à traverser prudemment de malodorants bouchons végétaux en liquéfaction. Enfin, au bas de la pente de plus en plus étroite, elle trouverait une porte basse, au battant rouillé maintenu depuis toujours en position ouverte.        <br />
       Et ensuite, c’était l’inconnu… le petit Hatzik ne s’était guère aventuré plus loin que la première salle, en allumant un brandon de foin et n’avait guère osé exploré des départs de galeries mal étayés. Boscione le lui avait d’ailleurs strictement interdit.       <br />
              <br />
       Ilnara plaça la petite lampe frontale “éternelle” qu’elle avait acheté, avec deux ou trois bricoles indispensables, à ce truand de  Frituh, pour un prix exorbitant : l’opale de son bracelet clanique. Elle examina la vaste salle basse : un front de mine très ancien, et proche de la surface si l’on en jugeait pas les cônes de ruisselement qui s’étaient formés le long de dalles laissées en place pour le soutènement. Elle s’étendait en revanche bien plus loin en avant, pour ce qu’elle pouvait en apprécier au  faisceau aigu qui se perdait dans l’obscurité dans toutes les directions.        <br />
       Par où se diriger, maintenant ?  Il valait mieux examiner patiemment chaque pierre et chaque mur, afin de découvrir un indice, et prendre des repères qui lui éviteraient de s’égarer.        <br />
              <br />
       Près d’une piste humide sillonnant entre des stalagmites verdâtres, elle aperçut plusieurs empreintes de pas. Elle mit un genou à terre et les étudia. Il était beaucoup plus difficile de les dater qu’au dehors, car les intempéries ne travaillaient pas le sol, mouillant, sêchant, gelant, cuisant, disséminant les marnes fragiles.        <br />
       Mais au moins une chose était-elle claire : l’eau qui avait empli les fines stries parallèles laissées par les semelles avait tout juste commencé à en dissoudre le contour, encore bien net, à la différence de la plupart des empreintes des petites pattes de rats-taupes, habitants ordinaires de ces lieux. On pouvait en déduire que le passage des deux personnes était récent. Quelques jours tout au plus. Pouvait-il s’agir des agresseurs de Boscione ?       <br />
       En tout cas, le relief des semelles était le même que celui des nombreuses empreintes humaines laissées dans la carrière.  Ce n’était pas de grossières chaussures de marche mal réparées, comme en portaient beaucoup de Frangins, mais d’élégantes chausses moulées comme Ilnara en avait vu portées par les Admiistrateurs-Cadets  Mer en vadrouille à Burlington.        <br />
       La pointure donnait aussi à penser qu’il s’agissait d’hommes plutôt que de femmes, mais Ilnara, en les suivant dans la direction opposée à l’entrée, observa que la démarche de l’un semblait étrange : sa foulée avait le double de la taille de l’autre, et le pied semblait s’enfoncer rigidement d’un bloc, sans adaptation de la plante et des orteils.        <br />
       Autour des traces, la salle se transformait en couloir plus étroit, puis en boyau suivant une pente accentuée. Malgré une sensation d’étouffement de plus en plus éprouvante, Ilnara décida de s’y engager.        <br />
       N’était-ce pas participer au viol de sa mère la Terre que d’emprunter ainsi ces creusements obscènes que les “Industriels”, ces grands criminels du passé, avaient perpétré ?       <br />
       Certes, elle avait appris à l’école Chanale du Haut Lieu de L’îsle aux Noix, que les populations antiques qui vivaient à la manière des Ars avaient aussi creusé des mines, et cela depuis des dizaines de millénaires. Au moins prenaient-ils des risques personnels à l’échelle de leur infraction à l’ordre naturel : le Chan avait montré des holofilms où l’on voyait des hommes descendre sans échelle ni corde dans des puits étroits de centaines de mètres de profondeur, en opposant leurs pieds et leurs épaules. Ils remontaient de la même manière après avoir entassé le fruit de leur travail dans des paniers d’osier hissés au bout de cordages si longs que leur propre poids excédait largement le contenu minéral des récipients. Nombreux étaient ces mineurs préhistoriques qui, épuisés, se laissaient tomber, entraînant parfois un compagnon dans leur chute.       <br />
       Ilnara parvint à un petit palier cylindrique où se marquait la forme concave d’une porte de métal plein. Cela évoquait un un ascenseur. La petite plaque latérale divisée en deux carrés confirmait cette impression. Mais quand Ilnara appuya successivement sur l’un et l’autre, rien ne se manifesta d’un quelconque mouvement.        <br />
       En revanche, elle prit conscience d’une luminosité diffuse qui ne provenait pas du faisceau de sa lampe frontale.  Cela venait du sol lui-même. Elle éteignit et eut l’impression d’être suspendue sur un plancher de roche transparente au dessus d’un gouffre empli d’une ouate luminescente, vaguement rougeâtre.  Mais cette impression était fallacieuse : c’était la roche elle-même qui rayonnait. En posant la main sur le sol, la jeune fille s’aperçut qu’il était chaud, comme la peau d’une bête vivante. A ce moment, la porte de l’ascenseur s’ouvrit.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Hatteras Inlet, le 5 Octobre 251       <br />
              <br />
       Zgav attendait Fran au milieu de la pelouse qui surplombait la grève du Sound, fragilement protégée par un lacis de roseaux. Le garde du corps était impressionnant avec ses deux fusils photoniques appuyés sur ses hanches, et le Chan eut un moment la désagréable impression qu’il allait le flinguer, lui,  et descendre en flamme le dirigeon, juste par colère. Au fond, il se sentait coupable d’avoir failli et peut-être d’avoir désorganisé un plan soigneusement préparé.       <br />
       Mais Zgav, impassible, l’aida à descendre de la nacelle de son engin compliqué.       <br />
       —Boscione n’est pas avec vous ?       <br />
       —Il a rejoint ses partisans.  Et votre amie  Lyseange ?       <br />
       —Elle est restée à Dicee. Elle a renoué des liens avec des amis sûrs, dans le milieu holo. Je lui ai transmis un message d’alerte. J’espère qu’elle a pu se mettre à l’abri.       <br />
       —Venez, ne restons pas ici. Je n’ai aucune idée de l’apparence que va prendre votre ennemi, mais quand nous le saurons, il sera trop tard.       <br />
       —D’accord. Où allons-nous ?        <br />
       —Le pire, c’est que je ne sais absolument pas, avoua Zgav en secouant la tête d’un air désemparé. Je sais seulement qu’il faut nous tirer d’ici, et vite.       <br />
       Il entraîna son compagnon vers la Qwap amphibie qu’il avait “empruntée”  aux vicpols de False Cape.        <br />
       —Meredith est-il rentré en séance ?       <br />
       —Non, la conférence de presse inaugurale du tétrapan a lieu ce soir à sept heures. Après quoi,  un monstrueux buffet est offert à tout le gratin mondial, et les Sages se retirent alors en session. Ils n’en sortent pas avant le vote final et définitif.       <br />
       —Nous avons donc quatre jours devant nous...       <br />
       —Que voulez-vous dire  ?       <br />
              <br />
       Sans attendre la réponse, Zgav  mit le moteur en marche et dirigea l’appareil vers les frondaisons lointaines du Matamusket, sur une lagune couleur acier et presque sans vagues. Derrière eux un petit soleil se leva, aussitôt suivi d’une déflagration qui les assourdit et créa une tempête instantanée jusqu’à la rive continentale, vingt kilomètres devant eux. Le garde du corps, qui avait poussé Fran au fond du véhicule, passa une dizaine de minutes à éviter de chavirer en slalomant entre de courtes  lames déferlantes.       <br />
       Fran releva enfin le nez, couvert de cambouis et trempé de saumure.       <br />
       —C’était ma maison ?       <br />
       —J’en ai bien peur, admit Zgav. J’espère que vous n’y étiez pas trop attaché. L'équivalent 15 kilotonnes a dû creuser un joli cratère, que l'eau a aussitôt rempli.       <br />
       Fran ne répondit pas. Il se passa la main dans les cheveux, leva les yeux au ciel pour accueillir la fatalité, puis s’assit sur la banquette avant, l’air passablement accablé.       <br />
       —Je comprends... compatit Zgav. J’ai eu aussi une maison, jadis, et...       <br />
       —Attendez, j’ai une idée, le coupa Fran. Les Tétrapanides  peuvent bien communiquer par les médias avant le vote, n’est-ce pas ?       <br />
       —Je crois. Vous savez sans doute mieux que moi le droit exact en la matière. Je n’ai jamais regardé les émissions politiques...        <br />
       —Vous avez la ligne de Meredith ?       <br />
       —Bien sûr, mais  il ne veut pas que je le joigne pendant l’opération, par crainte d’être aspiré dans un scandale en cas de bavure. Les ennemis doivent être à l’affût de tout ce qui pourrait le déconsidérer.       <br />
       —Cas de force majeure, Zgav.  D’abord, il faut lui dire  que nous sommes vivants.       <br />
       —Ce qui renseignera aussi le Mer, ne l’oubliez pas, car la longueur d’onde protégée ne doit plus jouer en des circonstances aussi dramatiques. C’est la guerre déclarée entre eux et le Tétrapan. Et il ne leur faudra dès lors que quelques calculs pour ajuster leur tir.  Certes, la lagune nous fera un beau tombeau...       <br />
       —Vous avez raison. Il reste une solution : nous rendre directement à Lake Land.       <br />
       —Vous voulez joindre Meredith pendant la “party”  d’entrée en session ?        <br />
       —Oui.       <br />
       —Vous savez qu’il y aura un mur de polmers ! Et que, de toutes façons, Meredith ne fera qu’une brève apparition publique, en montant directement sur le podium, sans contact direct avec la foule des invités. J’ai fait jadis partie des services de sécurité d’un Congrès, je peux vous dire que c’est du travail professionnel.        <br />
       —Je vous dis que j’ai une idée !       <br />
       —Pour obtenir une entrevue avec un Tétrapanide qui va entrer en session ?  Vous plaisantez ?       <br />
       —Non, je crois que j’ai une chance.       <br />
       Zgav haussa les épaules, renouant avec son habitude de desespérance profonde dans la nature humaine en général et dans celle des Chans en particulier.        <br />
       —Après tout, vous avez un rôle plus important que moi dans ce scénar, lâcha-t-il, désabusé. Et il tourna le volant de la Qwap de 40 degrés vers le nord-est.        <br />
       Il mit les gaz à fond, transformant l’engin en une sorte de cormoran filant au ras des flots sans jamais vraiment s’envoler.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       L’idée de Fran était de s’insinuer auprès du service Médias, en profitant de sa connivence de longue date avec Erwin Martella, le directeur des relations publiques de l’Assemblée Universelle, généralement au centre du dispositif des interviews et conférences de presse établi lors des séances importantes.         <br />
              <br />
       Il était très probable qu’au cours des trois jours de délibération intensive entre les quatre hommes, chacun des Tétrapanides offrirait une ou deux interviews auprès de chaînes choisies, en relatant à leur manière le progrès de leur discussion, sans toutefois en révéler la teneur précise, ni sans préjuger de leur vote final. Ces interventions très attendues auprès de l’opinion mondiale alimenteraient ensuite la délibération de l’Assemblée elle-même, la décision du Tétrapan n’étant officiellement que purement consultative. De fait, il était extrèmement rare qu’une Assemblée se soit dressée contre l’avis d’un Tétrapan, mais la conjoncture était particulièrement explosive et des forces pouvaient se révéler assez puissantes pour oser remettre en question une tradition jusque là respectée.       <br />
       Meredith répugnait généralement  à s’offrir en pâture au public avant la décision finale d’une session, mais Fran misait sur le fait qu’en cette occasion, se trouvant pour la première fois en situation très minoritaire, il pourrait juger opportun de justifier un comportement de blocage, éventuellement considéré par la suite comme un véritable “sabotage” du progrès  “attendu de la majorité”.        <br />
              <br />
       Le Chan  devrait maintenant  se rendre compte qu’il avait sous-estimé la puissance de persuasion des Mers. Les quelques moments où il aurait pu écouter les médias pendant son aventure, l'auraient probablement conduit à admettre que la plupart des thèmes Mers étaient devenus populaires et que la haine envers les Ars &quot;sauvages et corrompus&quot; était désormais relayée par beaucoup d’organes de mouvements divers. Meredith devrait donc jalonner ses prises de positions d’explications réitérées, en vue de désamorcer une hostilité sourde de plus en plus affichée, y compris dans les milieux “libéraux” ordinairement favorables à ses orientations.       <br />
       —J'en déduis, conclut Fran, que Meredith –contrairement à ses habitudes - va intervenir auprès des médias. Et s'il a programmé une intervention, Martella va me le dire.       <br />
       —Vous pensez ? Il est tenu par le secret.       <br />
       —Il connaît mes liens avec Meredith et je le convaincrai du sérieux de la chose.       <br />
       Zgav haussa les épaules.       <br />
       —Vous avez confiance en lui ? Un Mer est d’abord loyal envers...       <br />
       —Il n’est pas Mer.         <br />
       —Mais les réalisateurs le sont, le plus souvent.       <br />
       —Justement, il y a plusieurs pouvoirs représentés dans la hiérarchie de production, en vertu du principe de Pluralité. Le directeur des relations publiques n’est jamais Mer.       <br />
       —Si vous avez confiance... soupira Zgav. Mais Meredith ne pourra pas, de toutes manières, vous faire entrer sur le plateau. Seul l’organisateur de l’émission peut vous autoriser, et ce sera lui, un Mer, presque à coup sûr.       <br />
       —Quand bien même, insista Fran. Je crois que Martella peut m’aider à participer... comme observateur-plateau.       <br />
       —Vous croyez ?  Les producteurs ne vont pas se méfier ?       <br />
       —Si je rentre pendant l’émission, ce sera trop tard.       <br />
       —Admettons, mais vous ne pourrez toujours pas approcher Meredith, sans être étendu raide mort par la police Pangov avant d’avoir esquissé un seul mouvement en ce sens.       <br />
       —Je me contenterai de prendre la parole...       <br />
       —Je ne veux pas vous décourager, mais les camicros se couperont automatiquement au mixage. Vous croirez vous agiter et crier pour quelqu’un, mais ce sera comme si vous n’existiez pas.  Parfois même l’intrus est enregistré en réel, mais le filtrage le fait disparaître dans la transmission publique, son et image ! Et nous retardons seulement de quelques secondes le retour au cas précédent. Le système peut même modifier votre image en mouvement, et vous montrer en train de repartir tranquillement sous les commentaires du genre “un pétitionniste a tenté de monter sur le plateau, mais il a décidé de ne pas faire de scandale”, alors qu’en réalité les polmers seront en train de vous tabasser en direct, sans que personne ne le voie sur sa plaque holo !       <br />
       —Je sais tout cela, dit Fran, écartant l’objection d’un geste.        <br />
       Zgav regarda, incrédule, le chan impassible.       <br />
       —Bon, alors vous me cachez un talent de magicien !        <br />
       —Peut-être, sourit Fran. Peut-être bien.        <br />
               <br />
       20. Tournoi holomédiatique       <br />
              <br />
       Lake Land (ASSU district),         <br />
       Rappahannock River, le 6 Oct 251       <br />
              <br />
       La mince jeune femme blonde au visage trop lisse regarda le public droit dans les yeux, et lui fit partager une fois de plus sa tendre souffrance d’exister. Ses intenses pupilles océaniques captivèrent  une audience déjà acquise, dont nombre d’hommes qui appréciaient en outre les formes harmonieuses de son petit corps voilé d’un surplis blanc.       <br />
       Kiwa Ordeen attrappa immédiatement ses tridispectateurs entre ses jolies lèvres siliconées, et les enlaça dans les rêts de sa voix voluptueuse. Elle souligna l’enjeu extraordinaire de la session en cours -le maintien du principe de Pluralité, rien de moins, la base même de notre civilisation-. Elle se tourna ensuite vers ses invités, non moins extraordinaires que l’enjeu : à sa gauche, vêtu de velours gris scintillant le grand et vaste Arlouan Brovet, chef suprème de la guilde des Mers. A sa gauche, en bleu le frèle et nerveux Meredith, le Tétrapanide représentant le domaine Ar, et partisan le plus résolu du maintien de la partition actuelle et de l’intégrité des territoires, même occupés depuis longtemps par les peuplades de statut indéfini nommées  “habitants de la frange”, plus connues sous le sobriquet de “frangins”.        <br />
       En face d’elle, trois autres personnages passablement plus falots : Didiane  Zb’el, la nouvelle directrice de la délégation Vic au Congrès Universel, Vlath Khobar, le vieux journaliste parlant ordinairement du point de vue des Chans (qui boudaient les médias depuis au moins deux cent ans), et un frèle jeune homme blond en uniforme noir, dont Brovet avait tenu à ce qu’il vienne apporter un témoignage direct du “terrain” :  Agonem Trillard.       <br />
       Normalement, Kiwa n’aurait pas dû accepter la présence de ce nouveau venu, qui déséquilibrait la représentation proportionnelle des forces en débat, mais Vadiah la Skoule, l’étrange et attirante adjointe du Mer avait su la convaincre que ce simple témoignage sur “la réalité vécue de la frange” viendrait enrichir le débat sans que les “grands” dussent en souffrir.        <br />
              <br />
       La présentatrice avait néanmoins, par acquis de conscience, demandé aux autres participants si la présence de Trillard ne les dérangeait pas. A sa grande surprise, même Meredith avait applaudi à l’idée.       <br />
       —Si ce jeune homme nous ramène une expérience vécue, même un peu partiale, cela ne peut qu’enrichir le débat ! avait-il dit, quasiment enthousiaste.       <br />
              <br />
       Les lampes rouges à peine rallumées après une pause de “timeless celestial music”, Kiwa attaqua  Meredith, jouant sur les riches harmoniques de sa gorge pour se rendre irrésistible :       <br />
       —Votre Excellence, êtes-vous en faveur de l’expulsion des Frangins des zones qu’ils occupent dans votre domaine ?       <br />
              <br />
       Meredith ne cilla pas et son sourire s’accentua.       <br />
       —Les gens de la Frange sont des êtres humains comme les autres. Ils ont choisi, mais le plus souvent ont été contraints, de vivre précairement dans des espaces où ils peuvent échapper aux contrôles tatillons de certaines administrations Vics et Mers. Je suis plutôt fier d’appartenir au parti souverain qui a su les accueillir sans exiger d’eux de se renier. Il vaut mieux organiser cet accueil, ou permettre à ces gens de gagner d’autres lieux plus adaptés, selon leurs désirs propres, mais tout cela n’implique pas de bouleverser notre univers actuel, ni de déstabiliser les Ordres en humiliant plus particulièrement le plus fragile d’entre eux, le monde Ar.       <br />
       —Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question, Excellence, sourit mutinement Kiwa qui enchaîna en se tournant vers Brovet, immédiatement suivie des camicros serviles :       <br />
       —Maître, vous semblez proposer des mesures plus décisives pour soutenir la cause “frangine”, et lui éviter les humiliations de plus en plus fréquentes de la part d’éléments Ars supposés incontrôlés, c’est bien cela ?       <br />
       Brovet trouvait que cette petite chaussette médiatique en faisait un peu trop, mais il n’allait pas cracher dans la soupe.       <br />
              <br />
       Il découvrit son sourire débonnaire dissymétrique et exagéré, vaguement inquiétant, et que les camicros étaient programmés pour estomper.       <br />
       —Je crois que son Excellence Meredith Ilno vous a fort bien répondu au contraire, se paya-t-il le luxe d’affirmer. La politique Ar est effectivement, et sans ambiguité sauf au niveau de quelques  fous racistes, de bien accueillir les Frangins sur leurs terres. Le problème, voyez-vous, est qu’en l’affaire la bonne volonté ne suffit pas.        <br />
       A moins de transgresser les lois de propriété et de transmission intertribales, le monde Ar ne peut d’aucune manière intégrer la population des franges dans ses rangs, de telle sorte que celle-ci devient inéluctablement une sorte de groupe hors caste, voué nécessairement à la marginalité, et contraint de se contenter des terrains les moins hospitaliers, les plus malsains.  Nous voulons remédier à cet état déplorable qui devient maintenant un véritable problème de l’humanité. Déjà, les autorités Chans nous ont fait savoir que le population des franges dépassait la dizaine de millions d’individus. Rien de grave du point de vue démographique, mais vous rendez vous compte du potentiel déstabilisateur que porte en elle cette présence ?  On comprendrait, à la limite, le désir de vengeance de quelques jeunes Ars se sentant dépossédés de leur droit à la chasse, ou même à la simple présence dans des zones où les Frangins sont devenus, de fait majoritaires...       <br />
              <br />
       Vlath Khobar, invité ensuite à prendre la parole, bredouilla quelques platitudes académiques sur le rôle initiatique de la rivalité chez les jeunes Ars et Didiane Zb’el s’emberlificota tellement dans des phrases préparées qu’elle  fut habilement éconduite et se rabattit sur la rassurante bouteille de vivendelle pure, placée devant chaque participant.         <br />
       Quant à Trillard, il n’était pas question de l’interroger sur ses opinions générales, mais seulement sur le témoignage qui accompagnerait un petit clip-relief. Son tour fut donc passé.       <br />
       —Croyez-vous à la vengeance de vos frères Ars ? demanda abruptement Kiwa en se retournant vers Meredith.       <br />
       Celui-ci se tut assez longuement pour obliger les camicros à saisir son image de plus près, scrutant son visage calme, sculpté par l’intériorité.        <br />
       Il eut alors un sourire d’enfant.       <br />
       —Aimez-vous jouer à cache-cache , Mademoiselle Kiwa ?       <br />
       —Euh, je...  ne sortez-vous pas du problème, votre Exc..       <br />
       —Je crois que certains ont intérêt à faire croire à l’esprit de vengeance. Je crois que derrière l’image des “Ars en colère” se cachent des personnes qui ne sont pas en colère, mais qui sont très froidement capables de faire croire à la colère des Ars, par exemple en organisant des provocations. Non seulement je le crois, mais je dispose de preuves consistantes à ce sujet. Et je rajouterai encore un point à ce propos : je dispose de preuves consistantes quant à l’appartenance de ces personnes à un certain ordre, représenté à un haut niveau dans cette émission, et qui n’est évidemment pas le mien.       <br />
       Kiwa Ordeen, ébranlée par le tour inattendu que prenait le débat, hésita quelques dizièmes de secondes et décida de jouer le jeu.       <br />
       —Votre Excellence, si j'ai bien suivi, vous semblez vouloir porter des accusations graves.  Si j’ai bien compris votre propos, et pour le traduire en clair, vous nous dites que l’ordre Mer, ici représenté par maître Brovet, connu de tous, est responsable de provocations montées contre les Ars et tendant à prouver leur agressivité envers les Frangins ?       <br />
              <br />
              <br />
       A quelque distance de la “bulle-plateau”, dans la chaude pénombre des dispositifs robotisés de prise de vue, quelques hommes s’affairaient devant des tables de contrôle. Parmi eux, un homme  mûr, aux tempes argentées et à la moustache en balai, paraissait manquer de familiarité avec les ustensiles de  monitoring sonore. Lors de la déclaration du Tétrapanide, il laissa tomber un rouleau de câbles, et se redressa, soudain totalement accaparé par la scène en cours. La sueur dégoulinant de son cuir chevelu sous la chaleur éprouvante des projecteurs, Fran -car c’était lui-  bandait ses énergies pour faire face à l’événenement à venir.       <br />
       —Encore un pas et Meredith ne pourra plus faire machine arrière.        <br />
              <br />
       —Oui, répondait à cet instant le Tétrapanide à la question-piège de la présentatrice blonde. C’est exactement cela. Je...       <br />
              <br />
       Semblant se dilater à gauche de Kiwa Ordeen, le chef de la guilde Mer partit aussitôt d’un éclat de rire homérique mais calculé, et se calma aussitôt pour s’excuser.       <br />
       —Ma réaction intempestive s’explique trop aisément, Mademoiselle Ordeen. Ce type d’accusation est si banal que j’hésite à croire que son Excellence lui porte le moindre crédit. Le genre de preuves dont de faux journalistes abreuvent tous les jours les médias du monde entier ne peuvent convaincre personne, pas même les plus naïfs...       <br />
       — Les preuves ordinaires, oui, dit calmement Meredith. Pas celles concernant le dépôt en territoire Ar de flèches empoisonnées manufacturées dans des laboratoires Mers.       <br />
              <br />
       Il y eut soudain un grand silence, et tous les participants au plateau regardèrent Meredith consternés, comme si ce dernier avait transgressé un tabou absolu. Littéralement écrasée sur le bureau, la jeune Kiwa Ordeen se sentit perdue. Puis, lentement, elle revint à la surface et décida d’assumer la scène, désormais placée sous le signe de la tragédie et du sacrifice. Si elle s’en sortait, ce serait le rôle de sa vie.        <br />
              <br />
       Au delà de la grande pièce, elle pouvait presque palper le vaste vortex de passions médiatisées qui était en train de se constituer dans l’éther autour du centre vide qu’elle formait avec ses invités, et de se déployer sur la planète entière. Partout, les gens faisaient taire leurs voisins ou leurs enfants pour venir s’agglutiner autour des holos, et les régler en grandeur maxi pour assister à une mise à mort grandiose. La victime n’en était pas encore connue, mais ce ne pourraient être que l’un des deux grands mastodontes en présence : Brovet ou Meredith, le hérault Mer ou le héros des Ar. Les autres n’existaient déjà plus, transformés en simples motifs de texture, plats et sans voix.       <br />
       —Que voulez-vous dire ? demanda tranquillement Brovet, souriant plus que jamais.       <br />
       —Oui, votre Excellence, il faut vous expliquer, renchérit Kiwa Ordeen la voix enrouée, dépouillée de toute sa fausse assurance voluptueuse habituelle. Nos tridispectateurs attendent avec nous tous de savoir ce que sont ces flèches empoisonnées, une figure de style sans doute, et les laboratoires Mers qui les auraient... manufacturés ? Vous nous faites languir.       <br />
              <br />
       Fran se demandait comment Meredith avait osé se lancer dans ce procès en ne disposant que des quelques informations dispensées par Boscione et lui-même.  S’il pouvait maintenant intervenir, tout serait différent...  Il serra les poings, enragé, mais impuissant.  Zgav avait raison : impossible, même d’un poste d’ingénieur du son situé à quelques mètres du plateau de se faire voir de participants éblouis par l’embiance lumineuse. Le regard de Meredith avait plusieurs fois paru traverser l’épaisseur des rayonnements étincelants, mais ce n’était qu’illusion. Pour le tétrapanide, l’au-delà du plateau n’était qu’un trou noir, une absence de réalité, seulement occupée par le mystérieux appareillage des camicros multiples. Quant à crier pour se faire reconnaître du tétrapanide, c’était peine perdue : les rangées d’absorbeurs soniques disposées en chicane autour de la table ronde avalaient plus sûrement les bruits extérieurs qu’une plaque de verre épais. La sympathique connivence de Martella (qui détestait cordialement l’ambitieuse présentatrice d’Univers III) n’avait servi à rien.        <br />
              <br />
       Meredith semblait savourer le suspens qu’il avait déclenché. On attendait de lui qu’il parle de preuves, qu’il détaille son accusation. Eh bien, disait déjà son regard amusé, voila qui sera fait, et bien fait.       <br />
              <br />
       Ce fut seulement après quelques minutes que Fran s’interrogea sur l’identité du jeune homme blond qu’il ne voyait que de dos et dont le nom -Trillard- ne lui disait strictement rien.  Il se déplaça de quelques mètres pour voir le tridi de contrôle qu’un technicien du mixage observait en permanence et son coeur eut un raté : Trillard était Ménanchton, son étudiant-espion... et assassin virtuel !        <br />
              <br />
       Sous les assauts croisés des autres participants, complices ou effrayés, Meredith ressemblait à un vieil olivier sous l’orage. On eut dit qu’il allait se briser, se consumer de l’intérieur, mais non : il demeurait placide, pliait en souriant, feuillolait, plaisantait, puis revenait à sa présence ordinaire.        <br />
       Il leva le doigt timidement et le vacarme s’apaisa comme par miracle.       <br />
       —Mademoiselle Ordeen, puis-je vous demander une faveur ?       <br />
       —Bien sûr, dit Kiwa, complètement dépassée. Je vous en prie.       <br />
       —Puisque Maître Brovet a utilisé le concours de ce jeune cadet, j’apprécierais que vous acceptiez le témoignage d’un ami qui m’est cher.       <br />
       —Aucun problème assura généreusement Kiwa, nous structurons une com avec qui vous voulez. Va-t-il nous appeler ?       <br />
       —Je ne crois pas, dit doucement  Meredith, je crois qu’il est ici, dans cette salle, avec nous.       <br />
       —Comment ? coassa Kiwa , je ne comprends pas.       <br />
              <br />
       Le coeur de Fran battit encore la chamade.       <br />
       —Bon d’la, ils veulent tous ma mort ce soir, songea-t-il en s’avançant au devant de l’appel, aussitôt contré par deux Polmers farouches.       <br />
       —Je vais vous expliquer, chère mademoiselle. Mon ami Fran Millegrain, bien connu de nos milieux académamiques, enfin chanaux comme on dit aujourd’hui, est parti en mission pour moi sur ce sujet, et le voila revenu avec une moisson impressionnante de données factuelles. Je suis sûr qu’il a réussi à nous rejoindre. Fran, êtes-vous là ? Venez donc nous retrouver  !       <br />
       —J’arrive, répondit Fran, écartant sans ménagement les bras soudain immobilisés des deux malabars  abasourdis.       <br />
       —Mm, je vous en prie, prenez place, dit Kiwa Ordeen se raccrochant désespérément à son rôle d’animatrice “in”. Les invités de mes invités sont ... mes invités, acheva-t-elle avec effort, laissant transparaître  du même coup sa réticence à prononcer le mot  mot “ami”.       <br />
               <br />
       Fran s’assit au bout de l’ovale, le plus loin possible de Trillard, et, tandis que Kiwa tentait de récapituler l’enchaînement des coups de théâtre pour un public en hausse d’audience de plus en plus vertigineuse, il interrogea du regard avec insistance Meredith qui se contentait de sourire sans paraître comprendre.       <br />
              <br />
       —Attendez, dit Brovet d’un ton souverain. J’ai accepté de participer à une émission d’échanges d’opinion. Pas de répondre d’accusations...       <br />
       —Qui a dit qu’il s’agissait d’un procès, Maître ? dit Méredith. Appréhenderiez-vous les éclaircissements que pourrait apporter M. Millegrain ?       <br />
       Brovet sursauta. Il n’était pas accoutumé à la tonalité métallique dans la voix du vieux Tétrapanide.  Son hésitation d’une fraction de seconde lui enleva la chance d’occuper le terrain par la diversion. Déjà  Fran prenait la parole, cornaqué par Meredith comme par un avocat. Il exposa un certain nombre de cas concrets de provocations par de prétendus Ars, puis afficha ses doutes sur l’authenticité des agresseurs.       <br />
       —Parlez-nous de votre mission à Aragnol.       <br />
              <br />
       Brovet, qui attendait cela, demeura impassible mais Fran remarqua que Trillard, qui évitait son regard depuis le début, s’agitait, mal à l’aise, et essuyait les grosses gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues hâves.       <br />
              <br />
       Fran détailla l’affaire aussi concrètement que possible et demanda à Kiwa de pouvoir utiliser le logement de pastille tridi qui se trouvait devant lui.       <br />
       —Faites, Monsieur, mais si la scène que vous allez nous montrer est trop violente, la censure automatique peut s’exercer, et..       <br />
       —Je demanderai aux organisateurs de l’émission de suspendre toute censure, intervint le Tétrapanide.  J’engage ma parole sur le sérieux de l’information apportée par Fran Millegrain. J'ajoute que des documents très semblables ont été diffusés en leur temps sur d’autres massacres. Celui-ci ne présente aucune originalité de ce point de vue. Sa spécificité réside ailleurs.       <br />
              <br />
       La danse n’avait en elle-même rien de terrible et il fallut que Fran explique que les danseurs en transe en train de s’écrouler ne se relèveraient pas, pour laisser le côté tragique s’imposer aux esprits blasés de tridispectateurs, jusqu’à la séquence de la femme crachant le sang, puis celles, horribles, d’enfoncement des flèches dans les nuques des videts agonisants.       <br />
       —C’est abominable ! s’écria Didiane Zbel, et elle rejeta son beau voile  d’organza jaune sur son visage. Je ne veux pas en voir davantage. Que fait le Censuromat ?...       <br />
              <br />
        Quand certains protagonistes commencèrent à s’en prendre rageusement à Cordoy, les questions affluèrent à l’esprit de millions d’holospectateurs : pourquoi attaquaient-ils brusquement ce type qui filmait tranquillement depuis déjà longtemps ?         <br />
       Puis la caméra bascula sous l’effet d’un coup violent, et les holoplateaux se vidèrent. Mais immédiatement après la fin du rush, Fran programma le pilote de lecture sur l’image qui l’intéressait. Il fit grandir le personnage qu’il avait déjà sélectionné chez lui et, le faisant tourner sur lui-même,il  montra en gros plan l’épaule tatouée du numéro à douze chiffres et trois lettres.       <br />
              <br />
       —Vous avez déjà pu constater à quel point était grossière l’imitation des vêtements Ars, non seulement ceux portés par les videts, victimes de cette atroce cérémonie, mais aussi ceux de leurs agresseurs, dit Meredith. Je peux vous assurer que personne, parmi les gens du Domaine que je représente, n’oserait porter de tels déguisements. Mais peu importe : une chose est encore plus évidente. Aucun Ar ne s’abaisserait à inscrire dans sa peau une immatriculation typiquement Mer.       <br />
       —Mais rien ne dit que ce numéro soit une immatriculation Mer ! s’insurgea brusquement Brovet, blème. C’est une invraisemblable comédie ! Sont-ce là toutes vos “preuves” ? Je veux bien croire que M. Fran Millegrain est de bonne foi, mais il s’est laissé abuser. Il est extrèmement aisé de truquer un tel film d’un bout à l’autre. Des experts vous démontreraient en quelques instants qu’il s’agit d’une production de synthèse !       <br />
       —Ah mais c’est bien vrai, dit Vlath Khobar qui se demandait depuis quelque temps comment arrêter de faire tapisserie, plusieurs études Chan montrent que le trucage de documents visuels est devenu un véritable sport..       <br />
       —C’est justement pourquoi ce numéro est important, Maître,  l’interrompit calmement Meredith.  Pouvez-vous nous garantir la libre interrogation des fichiers, sans filtrage ni surimposition ? continua-t-il en regardant Brovet dans les yeux.       <br />
       Interloqué, celui-ci s’entendit répondre :       <br />
       —Mais bien entendu, l’ordre Mer n’a rien à cacher.       <br />
       —Surtout au Tétrapan, renchérit Kiwa.        <br />
       —Notez bien que nous n’avons aucune obligation, répondit Brovet, mais je ne vois pas pourquoi nous nous opposerions à la requête. Puisqu’il ne s’agit pas, de toute manière, d’un chiffrage Mer.       <br />
       —Je n’en suis pas aussi certain que vous, dit Fran qui lança l’interrogation immédiatement. Les robots virtuels commencèrent le tri de milliards de données  et se heurtèrent tous au portail de l’institution de Langloch, avant que certains ne soient redirigés vers d’autres hypersites, probablement créés dans l’instant, par les ordis de contre-offensive.       <br />
       —Mm, vous voyez, dit Meredith, ravi d’avoir pris son adversaire de vitesse. Il y a tout de même de sérieuses préventions contre l’info Mer. Toutes les demandes sensibles d’images sont bloquées devant le site de ce groupe spécial, une fameuse école de formation des élites Mer, puis déroutées. Cela me renforce dans l’idée que votre agence éducative est peut-être pour quelque chose dans cette affaire.       <br />
       —Certainement pas, je ne vous permets pas de..       <br />
       Brovet avait de plus en plus de mal à se contenir, mais il savait que sembler irrespectueux envers le vieillard serait pire que tout. Il se força à se calmer et à sourire, ce qui aggrava son cas, car le tremblement de ses larges mâchoires de carnassier, aussitôt saisi par les camicros, laissa une impression durable sur les tridispectateurs.         <br />
       C’est à ce moment qu’Agonem Trillard, impassible, demanda la parole d’une voix douce.       <br />
       —Son Excellence Meredith Ilno a peut-être raison, dit-il.  Maître Arlouan a sans doute oublié que certaines brigades de Cadets ont été immatriculées de cette façon il y a quelques années, lors de stages extrêmes au DIEU. La raison alléguée était, je crois, que ce contrôle classique des identités et d’informations jointes était finalement plus fiable que par des implantations sous-cutanées de nano-identifiants, souvent brouillés par la prolifération de nano-virus artificiels.        <br />
              <br />
       Brovet regardait le jeune homme, les yeux un peu exorbités, se demandant si oui ou non ce blanc-bec était en train de le trahir.       <br />
       —Or, continua Trillard, vous savez que dans la première génération d’occupants des planètes-vaisseaux, beaucoup de jeunes pionniers ont été atteints d’affections psychiques graves.  Nombre d’entre eux n’ont jamais guéri et plusieurs ont fini leur carrière comme mercenaires, notamment dans les rangs de bandes frangines incontrôlables.       <br />
              <br />
       Brovet soupira et son petit oeil d'ours kodiak brilla un instant de reconnaissance : la manoeuvre de son poulain était suprêmement habile.       <br />
              <br />
       Pendant que Trillard essayait d’intoxiquer tout le monde, Fran tentait désespérément de contacter  Zgav, mais le Mer était en train de dresser un véritable mur de filtrage et de reconstruction virtuelle autour du studio tridi, et rien ne passait, en dehors des signaux de l’émission en direct à laquelle l’Ordre n’osait pas toucher.       <br />
              <br />
       Soudain Meredith se raidit et prit l’air absent caractéristique de la personne qui reçoit une Com interne. Il eut un geste d’approbation et leva la main.       <br />
       Le petite Kiwa s’empressa de faire taire les autres interlocuteurs, et Trillard lui-même fut obligé d’interrompre son long exposé séducteur.       <br />
       —M. Trillard, je suis désolé, mais un informateur personnel me dit que vous êtes vous-même la personne qui, dans le film, porte le tatouage en question.. Est-ce vrai ?       <br />
       Agonem se figea, instantanément changé en statue de cire blanche.  Son regard trembla puis se fixa désespérément sur son protecteur, Brovet.       <br />
       Il y eut un silence d’acier liquide.       <br />
       Et lourdement, le maître Ar prit, comme à regret la posture du défenseur :       <br />
       —Voyons, votre Excellence, vous ne suggérez tout de même pas que ce jeune homme dénude son épaule devant les camicros ?       <br />
       —Je crois que si, Maître. Ce serait la manière la plus simple de démontrer à tout le monde que son accusateur a tort.       <br />
       —Mais enfin, cet accusateur...       <br />
       —Faites comme ‘il s’agissait de moi-même, continua Meredith impitoyable.        <br />
       Agonem se leva brusquement :       <br />
       —Per... personne ne peut m’obliger à une telle indignité. Au revoir Messieurs.       <br />
              <br />
       Ce fut son tour d’être stoppé dans son élan par les mastodontes, mais un geste de Meredith le libéra. Mieux valait qu’il soit arrêté dehors.       <br />
              <br />
       —Il doit être bien clair que ce départ précipité ne peut valoir pour une preuve de culpabilité, tonna Brovet. Chacun peut comprendre à quel point notre jeune cadet a été saisi et choqué.       <br />
       —Il n’en subsiste pas moins un certain doute, dit Meredith. Je crois qu’il serait juste que M. Arnem Trillard accepte une vérification de la part d’une police Pangov de son choix.  Dans le cas où il est innocent, je lui fais mes excuses d’avance et le Tétrapan envisagera évidemment les dédommagements d’usage. Mais s’il se révèle qu’il a réellement participé en personne au massacre d’une centaine de personnes en visite dans les Pyrannes, et cela déguisé en guerrier Ar, personne ne pourra plus empêcher de penser qu’au moins une provocation a été ainsi montée pour faire croire à la criminalité de mes concitoyens.  Et que cette provocation a été le fait de personnes très proches de la haute direction de l’ordre Mer.  Car enfin, Maître, n’est-ce pas vous-même qui nous avez recommandé ce jeune homme  comme l’un de vos disciples, et particulièrement digne de votre confiance ?       <br />
              <br />
       Brovet s’étrangla et ce fut d’une voix blanche qu’il réussit à objecter :       <br />
       —Comment pouvez-vous .. ?  Votre Excellence, permettez-moi de ne.... pas partager votre point de vue...       <br />
       Libérant les veines de son cou taurin des plis trop serrés de son poncho anthracite, il secoua sa grosse tête congestionnée et se tut.       <br />
       Le désarroi même de cette forte personnalité (dont on aurait pu attendre une esclandre sauvage et des promesses de représailles) fit naître une question dans l’esprit de Fran : et si Brovet avait réellement été tenu à l’écart des opérations de ce genre ? C’était presque inimaginable, mais pas totalement impossible .       <br />
              <br />
       Quand elle fût sûre qu’Arlouan Brovet, sonné pour le compte, ne répliquerait pas, Kiwa Ordeen, accablée de la certitude que le ciel de l’univers venait de s’écrouler, termina l’émission d’un commentaire aussi neutre que possible. Son sourire aguichant mais factice s’éteignit en même temps que la lampe témoin des camicros et elle s’effondra , tête dans les mains, sanglotant sans fin.        <br />
       _Voyons, dit Meredith en lui caressant gentiment les cheveux, ce n’est pas si grave.  Vous vous en êtes très bien tirée ! Vous en verrez d’autres !       <br />
       —Vous croyez, votre Excellence ? chevrota la présentatrice, éperdue de reconnaissance.       <br />
              <br />
       Epuisé, Fran s’endormit sous les spots, et le confortable robofauteuil se transforma sous lui en une agréable couchette enveloppante. Lorsqu’il se réveilla au bout d’une heure, le gardien lui remit une enveloppe de la part de Meredith.       <br />
               <br />
       Green Mounts, Le 7 Octobre 251       <br />
              <br />
              <br />
       Ilnara hésita un moment devant l’ascenseur ouvert, comme on hésite devant l'invitation trop insistante d'un bateleur.        <br />
       La boîte oblongue lui apparaissait comme un cercueil automatisé, prêt à prendre livraison d’un cadavre consentant. Mais avant que la panique ne la gagne, elle ferma les yeux et se lança.        <br />
       Les portes se refermèrent sur elle comme les manches de la Mort et, sans qu’elle ait touché à rien, l’engin se mit à descendre.        <br />
              <br />
       Non, à TOMBER.        <br />
       Ilnara hurla, hurla jusqu’à ce que son cri la rende aphone. Alors, elle entendit, interminablement, le sifflement de l’air enveloppant la cabine et sa rappela vaguement des souvenirs scolaires sur les puits de mine et les vastes plateformes chargées d’hommes noircis croisant à toute vitesse celles qui portaient la relève.. la peau encore blanche. Très progressivement, l’ascenseur ralentit sa course folle et lorsque la porte s’ouvrit, Ilnara, enivrée de vertige et de panique, croyait être encore en mouvement.        <br />
              <br />
       Le nouveau palier était immaculé, cerné à hauteur de plafond de minces rampes luminescentes. Le revêtement de sol d’un noir mat était éclaboussé d’une grande tache circulaire rousse.        <br />
       Au delà d’un coude, la jeune fille s’avança vers la seule ouverture  : une large portière dotée d’un oeilleton semblable aux hublots des barges du lac Champlain. Peut-être un emprunt. Emiliano Boscione était  un sacré bricoleur.       <br />
              <br />
       La salle oblongue était baignée d’une lumière bleuâtre, foetale. De part et d’autre d’une “voie” marquée au sol, diverses machines étranges se succédaient, proposant des gammes variées de vibrations, de bruits liquides et de ronronnements. Ilnara ne parvenait pas à les trouver impressionnantes. Elle était même portée à trouver tout cela plutôt drôle, comme des imitations ratées d’animaux familiers ou même de gens. Cette chose par exemple, avec deux grosses joues à soufflets, lui rappelait l’Ours Grulik, toujours en train de mâcher des détritus.  Et ce machin rose, enveloppé de voilages légers dansant dans le courant d’air. On aurait dit Nij’ra se mirant devant sa glace, en se croyant seule.       <br />
       Ilnara approcha du truc rose qui l’entoura gentiment d'une dizaine de tentacules flous... Et elle se retrouva couchée dans les feuilles mortes d’une forêt d’automne.       <br />
              <br />
       —Salopard de Boscione, cria Ilnara en se frottant un genou, quelque peu irrité par le transfert. Il m’a renvoyée dehors ! J’aurais dû m’en douter. Il doit éjecter comme çà les visiteurs importuns.        <br />
       Elle se représenta la Frangin en train de rire.       <br />
       —Salaud, je croyais que tu.. que vous ....       <br />
       —Et pourquoi le système t’aurait-il distinguée, toi Ilnara, de n’importe quel intrus ? demanda le Boscione imaginaire, la considérant les bras croisés, un sourire ironique aux lèvres.       <br />
       L’argument -pour imaginaire qu’il fut, était de poids. Mais Ilnara congédia rageusement l’apparition.        <br />
              <br />
       C’est en se levant qu’elle ressentit l’impression de quelque chose d’anormal. Les feuilles sur lesquelles elle marchait semblaient former un tapis solidaire et élastique.        <br />
              <br />
       —Où  m’a-t-il expédié, le monstre ? Où diable suis-je ?       <br />
              <br />
       Elle se baissa pour en soulever une, mais la feuille ne suivit qu’une partie du mouvement et lui échappa des doigts pour revenir se coller exactement à son emplacement de départ.        <br />
              <br />
       Elle recommença : même effet. Elle froissa regeusement la coupable, mais au bout d’une fraction de seconde, la feuille se déplia et redevint exactement ce qu’elle était avant le geste de colère.  Ilnara s’en prit aux basses branches pourries d’un arbre proche... qui se désagrégèrent sous son pied, mais seulement le temps d’aller rechercher écorces et débris épars et de se réassembler comme précédemment et cela jusqu’à la moindre poussière.       <br />
              <br />
       Quelque chose de ce monde n’allait pas. L’angoisse étreignit la jeune fille : n’avait-elle pas été piégée dans une sorte de photo numérique de l’environnement ? Un holo grandeur nature ? Elle se mit à courir et dévala le bois qui évoquait pourtant les monts de la rive orientale du Champlain. En bas, un cours d’eau semblait figé comme de la glace. Mais ce n’était pas de la glace et de toutes façons, c’était impossible avec la chaleur douce qui régnait. Machinalement, elle abattit une araignée assez audacieuse pour être descendue à hauteur de son nez. Mais l’insecte qui revint à la place d’où elle l’avait chassé n’était pas une araignée, ou ce qu’elle avait pris pour telle. C’était une grosse mouche à viande, immobilisée en plein vol !       <br />
       Les craintes terrifiantes d’Ilnara se précisaient. Boscione l’avait fixée dans un monde-holo, seulement libre d’osciller sur quelques degrés de liberté.        <br />
       Elle s’effondra en sanglotant, mais releva bientôt la tête.       <br />
       —Si le monde était un cadrage virtuel tridi, pourquoi, elle, pouvait-elle bouger, se déplacer ? Il fallait bien que l’air, l’atmosphère, eux, fussent réels ! Ce raisonnement encourageant  lui permit de repartir plus calmement.  Il était possible qu’elle atteigne brusquement la bordure invisible de ce monde et se retrouve d’un seul coup dans le studio de travail de ce fou de Boscione ! Il suffisait de marcher assez longtemps en ligne droite dans la même direction.       <br />
              <br />
       Au bout d’une demi-heure, elle crut constater, à l’envers de ce qu’elle attendait, que les objets semblaient disposer d’une marge d’indépendance plus grande. C’était incontestable : elle pouvait lancer un bout d’écorce à plus d’un mètre de son arbre et celui-ci, au lieu de revenir se coller comme un enfant dans les jupes de sa mère prenait désormais tout son temps, et circulait par le chemin des écoliers : on aurait dit une grosse limace rigide rampant sur le sol, comme tendu vers un but unique mais si difficile à atteindre !          <br />
       Dans un arbre, Ilnara repéra soudain un gros geai animé d’un mouvement mécanique : il n’arrétait pas de sauter sur la branche voisine, de s’y frotter le bec, de revenir à son précédent perchoir... avant de recommencer son manège à l’identique. Il existait donc des variations spatio-temporelles locales dans ce monde ?  Ilnara n’avait pas été assez attentive aux cours de physique du Chanat de Burlington pour se rendre compte si ces effets bizarres relevaient d’erreurs ou d’équations sciemment modifiées. Bref, Boscione était-il un artiste ou un maladroit apprenti-sorcier ? Voila ce qu’elle était bien en peine d’affirmer.  Dans les deux cas, elle l’envoyait aux gémonies et se promettait une vengeance raffinée.        <br />
       Ilnara commençait à avoir faim et elle ne voulait pas voir ressortir de sa bouche un morceau de champignon prélevé dans la nature un quart d’heure ou même une heure auparavant !       <br />
       Ses réservoirs dorsaux étaient encore bien chargés en eau, et le goutte-à-goutte-vitamineur de Friuh lui avait permis de conserver son tonus jusqu’ici, mais désormais, c’était de bonnes protéines animales qu’elle avait besoin.  Si elle ne découvrait pas la limite de ce “virtualoc”, elle pourrait être assez vite en danger. Raison de plus pour continuer dans la même direction.       <br />
              <br />
       Un peu plus tard, Ilnara découvrit que l’atmosphère n’était pas seule à être “réelle” : les ombres s’allongeaient, et les nuages uniformes s’étaient changés en rangs pommelés qui... incontestablement, avançaient ! Le soleil se dégagea enfin, désignant un Couchant très familier, qu’un vol d’outardes vint croiser.  Ilnara ne comprenait plus rien. Etait-ce ou n’était-ce pas un monde réel ?  Elle réédita plusieurs fois l’expérience du lancer de bâton, et chaque fois l’objet s’envola plus loin, tandis que son retour s’effectuait de plus en plus lentement, ou pas du tout.        <br />
       Fallait-il abandonner l’hypothèse du virtualoc ?  Pourtant elle n’avait pas rêvé, et elle savait que des machines perfectionnée permettaient à des compagnies de petits Vics complètement dégénérés  de “vivre les mondes  de leurs jeux en espace-temps réel” comme disaient les pubs captées sur les coms accessibles au Clan.         <br />
       Il était possible que Boscione ait manipulé l’un de ces jeux pour y crucifier  ses ennemis. Mais était-il assez inventif pour transformer un tel holomonde en véritable univers vivant ? C’était fort improbable. Impossible, plutôt, si elle se souvenait correctement de quelques lois fondamentales, dites “d’hypercomplexité à paliers multiples”.        <br />
              <br />
       Quand le soir tomba, elle arriva sur la berge ravinée d’un vaste fleuve qui coulait à toute puissance, et, comme elle put le vérifier en fixant une petite anse, de manière non répétitive.         <br />
       Elle aurait voulu se rendre à l’évidence : ce monde était réel, car programmer sur d’aussi vastes masses tridi  des mouvements non répétitifs aussi compliqués était hors d’accès de n’importe quelle machine  (selon le principe de Kovalski-Brahms, qui avaient formulé l’équation de cette impossibilité).       <br />
       Ilnara fit un feu. C’était imprudent, mais le fait même de pouvoir faire brûler dans une fumée âcre ces bâtons tordus lessivés par le fleuve  l’obligeait à admettre la pleine réalité de l’univers où elle était perdue. Et puis si quelqu’un la voyait, pourquoi serait-ce un ennemi ?       <br />
       —Parce que les amis de mes ennemis sont mes ennemis, murmura le vent dans un buisson qui prit, pour l’occasion, la forme de Boscione.        <br />
       —D’accord, d’accord, mais tes ennemis sont-ils les miens, railla la jeune fille, amère. Je n’en suis pas sûre.  Et puis j’ai toujours faim.       <br />
              <br />
       Comme si le fleuve l’avait entendue, un poisson sauta hors de l’eau, toute voilure dehors, et vint se planter dans un trou vaseux au pied d’Ilnara qui n’eut qu’un geste réflexe à faire pour assommer la bête d’un coup de bâton enflammé.        <br />
       L’énorme brochet aurait bien nourri deux ou trois Ilnara affamées, à condition.. d’être réel. Anxieuse d’avoir à en régurgiter la chair délicieuse, la jeune Ar serra les dents et attendit patiemment, jetant de grosses pignes noires dans le feu qui s’en régalait. Au bout d’une heure, elle s’endormit sans sans rendre compte, et sans que le poisson en profite pour ressortir de sa bouche. Aussitôt elle rêva au mythe indien correspondant.  Une très ancienne histoire huronne qui avait été transmise aux nouveaux Naturels deux ou trois cent ans auparavant, lors de la grande constitution.        <br />
       Le grand Esprit Cahagj était tombé amoureux de la Lune, maisd celle-ci le fuyait toujours, de l’autre côté du fleuve. Alors L’Esprit avait  formé Bih, le poisson-argent, avec de la vase de la berge et l’avait envoyé vers sa belle avec un message.  Mais Bih avait été à son tour charmé par Lune et, prenant son élan, avait sauté jusquà elle, l’étreignant à ce point que leurs deux visages demeurèrent unis à la surface lunaire, désormais toujours marquée par l’image de cette étreinte, si on sait bien la regarder.  Cahagj attend toujours le retour de Bih. Il dort, bercé dans la chevelure des arbres, et dans son rêve, il conduit la lune vers un lit d’étoiles où...        <br />
       Quand Ilnara se réveilla, il était trop tard. Un grand bras de métal serrait sa gorge sous son menton.  Elle se débattit, mais la force de l’agresseur était trop grande.       <br />
       —Loah, regarde !       <br />
       L’exclamation attira le regard d’Ilnara au delà du feu encore rougeoyant. Dans l’ombre un relief de pommettes  surgit fugacement, sous une tignasse obscure, tandis qu’un doigt ganté se tendait vers elle.       <br />
       —Tu ne l’as pas reconnue ? C’est la fille qui était avec le Frangin, quand ils ont attaqué l’Ecole !       <br />
       —Ah, dit une voix glacée au dessus d’elle. Tu as raison. Excellente prise. Elle va pouvoir nous dire ce qu’elle sait du “monde intérieur.”       <br />
               <br />
       Le 7 octobre, Lake Land, ISSU district.       <br />
              <br />
       L’invitation que Meredith avait laissée à Fran Millegrain était du type formaté pour les ambassadeurs Vicinaux. C’est mieux que rien, se dit le Chan, mais pourquoi le vieux bougre ne m’a-t-il pas délivré de passeport de proximité ? Peut-être n’avait-il rien d’autre sous la main...       <br />
              <br />
       Il sortit du bâtiment HoloCom et se dirigea vers le Palais des Méditations, où convergaient beaucoup de piétons, invités à la fête d’ouverture de la session tétrapanale. La plupart était des couples élégamment vêtus. Certains venaient en groupes représentatifs, plus timides malgré leur nombre.        <br />
       L’accès à l’îlot de Lake Land, qui forçait la petite rivière Rappahanock à se distendre autour de lui comme un boa ayant avalé un cheval, était fort contrôlé. Cela expliquait l’absence apparente d’agents de sécurité du Palais, mais Fran savait que sous chaque herbe alentour se cachait une compagnie de Pangov. C’était d’ailleurs inutile car les lazers de la ceinture spatiale étaient pointés sur les visiteurs et il y en avait sûrement assez pour les cibler en groupes, pour parer une attaque massive déguisée en somme de visites individuelles.        <br />
       Mais ceci aussi était devenu totalement utopique depuis l’assaut et le saccage de la Maison Blanche américaine par une foule en colère de fleuristes syndiqués, deux cent ans auparavant.       <br />
              <br />
       Le public s’accumulait  maintenant dans l’immense hall du Palais, dont le plafond représentait une section entière dépliée  de l’Univers “chiffonné” (et des 3480 galaxies réfléchies des milliers de fois qu’il contenait), mis en musique perpétuelle par Ignazio di Ramonetti, l’ensemble donnant aux hôtes l’impression d’être propulsés au beau milieu de l’espace interstellaire en folie.       <br />
       Les humains, vite blasés, ne regardaient pas la merveilleuse fresque mouvante, mais formaient l’ordinaire attroupement empressé et bruyant à proximité d’un buffet gargantuesque servi par des policiers en livrée, aussi capables  de vous verser une flûte de champagne et de s’incliner devant vous d’une élégante courbette, que de vous sabrer le cou et d’emporter aussitôt votre tête pour “analyse subsidiaire”.        <br />
              <br />
       —Oh , Fran !       <br />
       Lyseange, déjà bien éméchée, s’était assise sur un socle, entre les jambes d’une “Vénus au fou rire”, oeuvre d’un sculpteur heureusement très retenu. Un grand majordome Noir tentait de l’en déloger, mais comme il procédait en riant, ses semonces n’étaient guère efficaces. Quand il vit que Fran saisissait le mollet de la jeune fille sans provoquer d’autre réaction de sa part qu’un grand sourire alangui, le majordome s’esquiva poliment, mais l’air déçu.       <br />
              <br />
       Elle se projeta littéralement dans les bras de son Chan préféré, et il dut en appeler à toute sa robustesse pour éviter d’être ignominieusement déséquilibré sous le poids de la belle. Il la déposa finalement en douceur, sous le regard courroucé ou clément de quelques “serviteurs” musclés, que la scène divertissait fâcheusement de leur vigilance.        <br />
       —Tu me trouves comment ?       <br />
       —Euh, pas très sobre...       <br />
       —Je veux dire, cette robe moulée en écailles de slézilard ?       <br />
       —Très belle, mais  comment as-tu réussi à entrer ici ?        <br />
       —Oh, simple. Le Tétrapan Ilno m’a reconnue et m’a prise sous sa protection. Super-adorable, ce vieillard ultime. On a beaucoup parlé. Il aime les femmes, même s’il ne peut plus bander depuis au moins cent ans… J‘ai même pu accéder à la garde-robe d’une ex-amie, à son bureau. Regarde… çà brille !       <br />
       —Lyseange, je t’en prie, la soirée peut encore finir très mal ...        <br />
       —C’est tout ce que tu trouves à me dire ? rétorqua Lyseange en lui taquinant le nez. On ne dirait pas que tu prends plaisir à ma compagnie.       <br />
       —Tu  as entendu les nouvelles ?       <br />
       —Evidemment…       <br />
        La jeune fille avala son quatrième kir et soupira :       <br />
       —bon !  Que veux-tu savoir ?       <br />
       —Ce qui s’est passé dans le monde depuis une heure ! J’ai commis l’imprudence de m’endormir et...       <br />
       —Après ton émission, tu veux dire ?       <br />
       —Oui.       <br />
       —Brovet a réussi à convoquer tous les médias sous autorité Mer pour une holoémission commune. Et il a martelé, il a accusé nommément Meredith de manipulation. Il a appelé à une grande manifestation devant le Congrès pour après demain.        <br />
       —Mais, tu veux dire que la révélation sur la provoc meurtrière par les Mers n’a pas produit d’effet ?       <br />
       —Si, mais confus et contradictoire. Il y a plein de gens qui ont cru au film au premier degré et n’ont tout simplement pas compris l’histoire du tatouage numérique. Le temps que les médiatistes plus objectifs relaient l’essentiel de l’information, la rumeur s’est enflée et pour un peu Meredith serait accusé d’avoir payé ce... type, ce Trillard, pour avoir organisé le meurtre des videts avec les Ars !       <br />
       —Mais c’est insensé !       <br />
       —Non, Fran. Si tu connaissais les règles Com, tu saurais qu’on n’amène pas un fait comme celui-là sans préparer longuement l’opinion.  Cela dit, ce n’est pas une complète catastrophe : la vérité est en train de cheminer, mais Brovet  a profité pleinement de la confusion et passe pour le moment pour une victime.        <br />
       —Incroyable !        <br />
       —A la fin de l’émission, il avait l’air tout décontenancé et les gens ont eu pitié de lui. Par contraste, Meredith a eu l’air d’un accusateur implacable. D’ailleurs, moi aussi je me pose la question : crois-tu vraiment que Brovet soit coupable ?       <br />
       —Coupable de quoi, Chérie ? Peut-être pas d’avoir commandité ce massacre là. Mais  tu ne crois tout de même pas que le Grand Maître Mer n’est pas au courant de la politique de provocation et de dénigrement systématique des Ars qu’il a lui-même inventée et réalisée pour parvenir à ses fins : obtenir un démembrement des domaines Ars aux périphéries ?        <br />
       —Non. Mais, il  n’avait vraiment pas l’air d’avoir...       <br />
       —A-t-on arrêté Trillard ?       <br />
       —Je ne crois pas. Personne ne comprend comment il a réussi à sortir de l’île.       <br />
       —Moi je crois que c’est la police qui l’a escorté à la sortie !       <br />
              <br />
       Des regards suspicieux se tournèrent vers eux de la part d’invités un peu plus costauds que les autres.       <br />
       —Viens, ne restons pas là...       <br />
       —Tu es très belle, même un peu alcoolisée..       <br />
       —Ah, enfin. Regarde, tu pourrais presque refermer tes deux mains sur ma taille.       <br />
       —Pas presque…        <br />
       —On y va.       <br />
       Fran et Lyseange se faufilèrent vers les barrières, pour mieux voir les officiels. Fran ne savait pas très bien quoi tenter pour aider Meredith à renverser la vapeur. Peut-être d’ailleurs n’y avait-il plus grand chose à espérer, sinon que deux jours suffiraient à solidement ancrer la signification des révélations des derniers temps dans l’esprit volatil du grand public. Ce n’était pas certain, et désormais, défiant la loi de Pluralité, Brovet utilisait à plein la force de sa puissante organisation pour déformer subtilement les faits.        <br />
              <br />
              <br />
       Elégant comme on ne l’avait jamais vu, Meredith s’avançait tenant familièrement au bras son ennemi le plus intime, le Tétrapan Mer Firtano Tzatsiki, grand vieux bonhomme replet en forme d’amphore antique.  Derrière eux,  marchait en solitaire le maigre  Louis Papiot, génial physicien du Chiffon spatial,  qu’un souffle de vent aurait sans doute balayé à l’autre bout du hall, et Marylin Gustave-Truble, l’auguste représentante des Vics et de leurs myriades de familles urbaines, dotée d’un chignon massif, refusant absolument de blanchir depuis plus de cent ans.       <br />
       Les quatre personnages montèrent, chacun à son rythme, sur la tribune inondée de lumière bleue, rehaussant les effets tridi, et chacun devant sa propre tribune de pierre gravée des insignes sacrés de son Ordre, dit quelques mots de bienvenue et d’espoir.  Puis la petite porte du sanctuaire tétrapanique s’ouvrit en silence derrière eux et ils y disparurent, tandis que l’hymne “du Genre Humain” retentissait, venant des trois dimensions à la fois, l’orchestre étant dispersé dans le plafond complexe, autour du chef debout sur un lampadaire géant.       <br />
       —Dis, tu as vu Meredith ? susurra Lysange.       <br />
       —Bien sûr, dit Fran, la biglerie m’épargne encore.        <br />
       —Je veux dire, tu as vu son geste quand il est entré dans la salle de délibération ?       <br />
       —Non, il a fait un geste ?       <br />
       —Il a porté la main à sa nuque, d’une façon bizarre.       <br />
       —Il devait exprimer à Tatziki que la bataille allait être dure..       <br />
       —Non, il s’est carrément frappé la nuque.       <br />
       —Je ne sais pas, moi : une façon de dire que les ancètres de Papiot avaient inventé la Guillotine, que sais-je. Ou qu’il ne voulait pas que Marylin lui fasse le coup du lapin !       <br />
       —Tu vois, insista Lyseange, songeuse, moi j’ai eu plutôt l’impression qu’il s’écrasait un moustique...  violemment.       <br />
              <br />
       Au moment où Lyseange imitait le geste qu’elle avait saisi, Fran se figea. Ses pupilles agrandies fixaient, à quelques dizaines de mètres devant lui un jeune homme de l’équipe Com, en train de siffler une goupette de Vivendelle. Rien de répréhensible à cela. Mais deux points, tout de même, pouvaient éveiller  l’attention : d’abord ce jeune homme, bien que brun, ressemblait vraiment comme un jumeau à Agonem Trillard, alias Ménanchton. Ensuite, il tenait sa paille comme une cigarette, dirigée non vers la goupette mais vers le haut, droit devant lui. Il ne tint pas la posture très longtemps, mais cela suffit à Fran pour former une série d’associations qui le poussèrent, une fraction de seconde plus tard, à passer sous la chaîne de bras du service d’ordre et à bondir vers l’estrade en hurlant : “arrêtez ce type ! Il vient d’agresser un tétrapanide !”       <br />
              <br />
       Une autre fraction de seconde plus tard, Fran, la langue bloquée par un aérosol, tentait, à plat ventre, de continuer à respirer, tandis que trois hommes assis sur lui, le fouillaient méthodiquement. Lyseange aurait dû être en train de les déchirer à belles dents, mais elle avait disparu.        <br />
       “Traitresse”, songea Fran avant de s’évanouir.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       22. Monsieur X       <br />
              <br />
       Depuis un moment déjà, Fran tentait de saisir la portée profonde du graffiti calligraphié en petites lettres rondes  dans le bois noirâtre, au dessus de ses pieds :       <br />
              <br />
       “Il est difficile de convaincre un âne de se cogner la tête contre un mur, mais il est aisé d’amener une grenouille à sauter dans une poële.”         <br />
              <br />
       Etait-il lui-même plus âne que grenouille, ou l’inverse ?  Au bout d’un moment, il décida que la sentence obsédante n’avait finalement aucun sens et tenta de soulever la tête, ce qui entraîna aussitôt une chaîne de douleurs aigues assez bien réparties pour lui suggérer qu’il venait de passer sous un électro avant de rouler-bouler sur plus de cent mètres.       <br />
       Mais il ne se souvenait de rien.  Encore ?  L’indignation fut assez forte pour obliger l’amnésie rampante à s’éloigner en tremblant, tel un vil chacal devant renoncer à une appétissante charogne. Il se dressa sur son séant, pour s’apercevoir que son cou, cerclé d’un collier de métal, ne pouvait pas  s’écarter du mur de plus d’un mètre. Une chaîne magnétique invisible le retenait d’aller plus loin sans s’étrangler.        <br />
       —Attendez, dit une voix. Je vais vous régler pour que vous puissiez atteindre votre dîner.       <br />
       —Mon dîner ?       <br />
       —Sur le guichet de votre porte.       <br />
       —Je suis en prison ?       <br />
       —Je crois, dit la voix. A moins que ceci soit un palace et moi un groom. Mais on m’aurait prévenu, je pense.       <br />
       —De quoi suis-je accusé ?       <br />
       —Je n’en sais rien, mon bon Monsieur. Je m’occupe juste de l’accueil des pensionnaires.        <br />
       —Et où suis-je ?       <br />
       —Ah çà, je peux vous le dire : à la maison d’arrêt de Morattico, Richmond County. C’est la Pangov vicinale qui vous a amené ici.  A mon avis vous avez dû foutre le bordel à la cérémo..       <br />
       —Puis-je utiliser ma com ?       <br />
       —Essayez toujours. je ne garantis pas que le Pangov ne vous ait pas placé en isolation, mais...       <br />
              <br />
       Le déclenchement de la com interne ne donnait que sur du bruit. Il était sous cloche.       <br />
       —çà ne marche pas. Pouvez-vous me prêter un poste ?       <br />
       —Je ne crois pas. Les détenus..       <br />
       —Et les droits fondamentaux ? Vous ne savez pas que j’ai le droit d’appeler un avocat ?       <br />
       —Vous ne l’avez pas déjà fait ?  Avec les Pangov ?       <br />
       —Non, vous voyez bien que j’étais évanoui ?       <br />
       —Ils ont très bien pu vous “pacifier” juste après votre com. Je n’ai aucune preuve.       <br />
       L’imbécile se doublait d’un sadique. Fran ne vit qu’une solution : l’être plus que lui.       <br />
       —S’il s’avère que vous ne m’avez pas laissé passer mon unique com légale, vous êtes passible de la loi 56-B-67 du “Human Freedom Act”.        <br />
       —Mmm ?       <br />
       —La loi 56-B-67, insista son interlocuteur, vous connaissez ?       <br />
       —Non, parce que vous venez de l’inventer. Je suis des cours de droit pénal par correspondance, Monseigneur.        <br />
       La voix, indifférente et lasse du gardien exprimait son mépris d’une manoeuvre si coutumière.       <br />
       Exaspérés par ce ton, les détenus aux abois étaient incités à commettre une erreur grossière, comme vouloir l’acheter, ce qui déclencherait alors quelques possibilités amusantes... tel le resserrement du collier en “respiration minimale”. La vie du bougre n’était pas menacée mais il croyait, pendant une heure, qu’il ne serait jamais capable de trouver son prochain souffle.       <br />
       Millegrain ne semblant pas vouloir tomber dans le panneau, le gardien coupa la com, et revint à la réussite ou aux mots croisés qu’il avait interrompus pour  cet emmerdeur. La com. Intérieure sonna de nouveau         <br />
              <br />
       —Qu’y-a-t-il encore ?       <br />
       —Quel est votre nom ?       <br />
       Là, le type passait la ligne. Le gardien se redressa, nettoya sa panse des miettes de cake qui s’y étaient accumulées et pris son ton des grands jours.       <br />
       —Détenu Millegrain, si vous manquez de respect au personnel d’accueil, je vais être obligé de vous appliquer un traitement d’apaisement complémentaire.        <br />
       —Je ne suis pas le détenu Millegrain, lui fut-il répondu. Je suis le SurInvestigateur  Milon Zgavaw, ma signature officielle va apparaître sur votre écran dans une seconde. Je suis chargé par le Tétrapan de prendre en charge votre pensionnaire, accusé de comportements agressifs attentatoires à la sûreté des représentants des Instances Universelles. Je suis en train d’arriver à votre porte, pour prendre livraison du colis. Voulez-vous la déverrouiller s’il vous plaît ?       <br />
       —Oh, pardonnez-moi, Sur’inv, j’avais confondu votre voix avec celle du prisonnier.        <br />
       —Il est vrai que  votre réseau n’a pas l’air bien entretenu. Les coupes budgétaires du Vic, sans doute. J’en référerai.  Ouvrez-vous la porte, oui ou non ?       <br />
       Le gardien était hypnotisé par l’étoile de bronze virtuelle qui s’affichait en avant de l’écran et tournait sur elle-même à mesure que les scanners de contrôle vérifiaient les identificateurs. La photo du super-policier s’incrusta bientôt  en tridi, et la silhouette svelte et puissante, typique des entraînements de catégorie supérieure ne fut pas pour réjouir le grassouillet préposé, déjà au bord du diabète sucré.       <br />
       —Mais, Sur’inv, d’ordinaire il y a une procédure hiérarchique, se plaignit-il pour la forme. Mes supérieurs ne m’ont pas prévenu de votre venue.       <br />
       —Et pour cause, ils ont d’autres préoccupations. Mais la doc qui s’enregistre actuellement  vaudra pour une demande officielle, soyez sans inquiétude.        <br />
       —Bien, je vous ouvre. Faites attention, le bonhomme a l’air sournois.  Vous ne voulez pas que je l’apaise ?        <br />
       —Je suis assez grand pour me débrouiller. De votre côté, vous devriez réviser votre style de com. avec les détenus. La loi invoquée par M. Millegrain est en vigueur et, en cas de procès, mes enregistrements de votre réaction pourrait vous valoir une condamnation, dont découlerait automatiquement une mise à pied définitive.       <br />
       —Vous... vous feriez çà ?       <br />
       —Sans hésitation, Monsieur. J’aime que les lieux de détention que je visite soient propres. Moralement, j’entends. Vous me suivez ?       <br />
       —Oui, s’empressa le gros gardien, le colis est à vous. Aucun problème. tout est en règle. Dépéchez-vous de sortir du couloir, les grilles se referment automatiquement au bout de deux minutes et il faut attendre ensuite tout un check-up pour réintroduire une demande d’ouverture.        <br />
       —Ne vous inquiétez pas, dans deux minutes, nous serons loin.        <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       Lake land village, Rappahanock River,        <br />
       le 7 octobre 251       <br />
              <br />
       Fran  eut à peine le temps de reconnaître –à leurs cahots innimitables- la suite de ponts de bois qui traversaient les bras de la rivière Rappahanock, vers Lake land river, quand Zgav effectua un virage sur les chapeaux de tournefouquets et s'engouffra dans une propriété boisée. Il roula à tombeau ouvert sous des feuillages denses, puis déboucha devant une maison basse, évita de peu une longue voiture stationnée devant la véranda et  freina pratiquement dans la porte de la cuisine.       <br />
       Lyseange sortit de l’ombre de la véranda et s’avança en souriant.       <br />
       —Que de mystères ! fit Fran essouflé. Je suis bien content de te revoir .       <br />
       Lysange ne dit rien, mais s’élança vers lui.       <br />
       Ils s’étreignirent, bridant mal une fougue trop longtemps retenue.        <br />
       —Venez, mon invité ne peut pas rester plus d’une heure. Il n’est pas censé être ici et court un grand risque. Il me demande de ne pas dévoiler son identité et restera assis derrière un paravent pendant que je vous poserai les questions qu’il m’a demandé de vous transmettre.       <br />
       —D’accord, je comprends.       <br />
              <br />
       Les rideaux tirés, la pièce était sombre et le haut paravent de bois sculpté en moucharabieh, ne laissait rien deviner de la personne qui se trouvait de l’autre côté. Zgav et Fran s’assirent dans des fauteuils coloniaux, autour d’une table de rotin basse où des cocktails avaient été préparés, probablement pour d’autres occupants.         <br />
       —Je vous appelerai M. X., dit Lyseange en frappant du plat de la main sur le paravent d’acajou. Si vous voulez des précisions, ou poser une autre question,  écrivez-les sur votre bloc, et passez moi la page, je les transmettrai à nos invités. Et je vous rendrai les messages à la fin de la réunion.        <br />
       Bon, M. X. sait qui vous êtes, car je vous ai déjà présentés, mais vous confirmez bien être Fran Millegrain, Chan enseignant  en disponibilité pour mission spéciale auprès du Tétrapanide, mission portant sur les “fausses agressions Ar” ?        <br />
       —Oui.       <br />
       —Et vous êtes bien M. Zgavaw, le garde du corps privilégié de M. Meredith ?       <br />
       —Oui. Je crois que M. X. me connaît très bien...       <br />
       Du rotin bruissa de l’autre côté du paravent, et on étouffa une toux sêche.       <br />
       —Bon, dit Lyseange. Mais gardons les apparences. M. X veut savoir ce que vous avez vu exactement lors de la cérémonie d’accueil.       <br />
       —Zgav n’a rien vu, car il n’était pas là. Moi, j’ai cru voir Agonem Trillard, teint en brun, parmi les  agents de sécurité.  Vous n’ignorez sans doute pas, M X. que Trillard est ce cadet de l’Ecole Mer qui est suspecté d’avoir participé à des meurtres de videts en visite en domaine Ar, afin d’en accuser les Ars. Il s’est fait par ailleurs connaître de moi sous un autre nom : Sachm Menanchthon, étudiant de doctance…       <br />
       —       <br />
       Un poing frappa une fois contre la paroi du paravent.       <br />
       —Attendez, dit Lyseange, nous avons convenu d’un code pour les réponses simples de M X. à vos questions. La réponse est “oui” . Mais à quelle question, je suppose que vous voulez dire, M. X. , que vous savez  qui est cet Agonem.        <br />
       Un autre coup confirma l’interprétation de Lyseange.       <br />
       —Bien, je poursuis, dit Fran. Agonem était là, dans la foule des gens attendant le passage des Tétrapanides, quand ces derniers  allaient entrer en séance. Il y a eu alors coïncidence de deux faits  anodins, qui, mis ensemble, pouvaient prendre une signification grave ou tragique. D’une part, Agonem semblait tenir sa paille de vivendelle comme une cigarette ou plus exactement comme une petite... sarbacane. Et d’autre part, Meredith Ilno parut soudain réagir à une piqure au cou et se plaqua la main sur la nuque, comme pour écraser un moustique.  je peux évidemment me tromper mais j’ai l’intime conviction que ce jeune mais fort endurci criminel a lancé une fléchette minuscule en direction de Meredith.       <br />
       Un bruit de griffonnement rageur, suivi d’un déchirement, et un papier froissé apparut au sommet du paravent. Lyseange s’en empara et lut :       <br />
       —Dans quel but aurait-il fait cela ?       <br />
       —Je n’en sais rien, mais je peux vous dire mon idée. Il a, selon moi, tenté d’injecter une substance modifiant le régime mental de Meredith. Dans un léger état de confusion, ce dernier pourrait devenir soudain moins résistant aux arguments de ses trois homologues... et adversaires.       <br />
       Un  soupir rageur se manifesta de l’autre côté du paravent, mais  Zgav ne parvint pas à en déduire le sexe de son auteur.       <br />
       —Meredith pouvait aussi... mourir de mort apparemment naturelle au beau milieu de la session, mais je ne vois pas l’intérêt que ses ennemis avaient à le tuer dans de telles circonstances, car cela aurait repoussé de plusieurs mois la tenue de nouvelles assises portant cet ordre du jour, et personne ne peut dire qui serait appelé à remplacer le représentant Ar.         <br />
       Non, je suis plutôt porté à supposer que Trillard a cherché à provoquer la somnolence chez Meredith, ou au moins une sorte d’indifférence artificielle, afin que le vote puisse se dérouler sans objection majeure de sa part.  Pour tout vous dire, je suis d’autant plus porté à cette hypothèse que je soupçonne fort Trillard d’avoir usé d’un procédé très semblable avec... votre serviteur.        <br />
       —”comment çà ?”  dit le message suivant.       <br />
       —Lorsque je suis parti en mission européenne sur l’affaire d’Aragnol, la dernière personne à m’avoir vu à mon domicile de Washdicee était... Trillard, sous son identité d’étudiant inscrit en thèse avec moi depuis des années !  Or, peu après, dans le domaine Ar des Pyrannes, quelqu’un m’a “tiré”, comme à la chasse aux fauves, avec un fusil à seringue. Le but était probablement alors de me faire perdre la mémoire, afin que je ne puisse plus utiliser certaines intuitions personnelles dans l’enquête que je menai sur les massacres de videts. Un de mes amis était en effet mort dans le faux incendie d’Aragnol et les organisateurs de la macabre mise en scène pouvaient penser que sur place me reviendrait quelque souvenir me mettant sur leur piste.  Par un concours de hasards bénéfiques, il se trouve que je n’ai perdu la mémoire que pendant une courte période. Lyseange, qui était présente, en témoignera.       <br />
       — Oui, mais je ne veux pas en parler, c’est devenu une affaire personnelle.       <br />
       —Tu as raison. Quoi qu’il en soit,  on peut raisonnablement déduire maintenant de ces faits que Trillard est une homme de main du Mer,  spécialisé dans certains “tirs” discrets, ne visant pas toujours la mort. On a voulu l’utiliser pour me faire taire, et il est très vraisemblable qu’on l’a également engagé pour “endormir” Meredith pendant cette séance cruciale.       <br />
       —”Sauf pour le massacre d’Aragnol”, dit le papier tombant cette fois d’une rainure du paravent.       <br />
       —Que voulez-vous dire ? Ah oui... je vois : que Trillard, en cette occasion n’a pas été utilisé comme tireur d’élite, mais comme massacreur au corps-à-corps ?  C’est bien ce que vous impliquez ?       <br />
       Un coup.        <br />
       —Eh bien, M. X, c’est justement ce qui me pose problème. Je pense en tout cas que Brovet ignorait que son protégé avait joué les égorgeurs collectifs dans l’histoire, après tout ancienne, d’Aragnol. Pendant l’émission de Madame Nasdeen, il avait l’air aussi étonné que nous de la révélation de Meredith. Soit Trillard est bien moins jeune qu’il n’y paraît, soit il s’y est mis dans l’adolescence.       <br />
       “Car, pour vous, Brovet était au courant pour le .. reste ?” décrypta Lyseange sur le papier suivant, gribouillé à toute allure.       <br />
       —J’en suis à peu près convaincu.       <br />
       —Donc, dit un autre papier, rédigé de plus en plus furieusement, vous croyez que Meredith n’est toujours pas dans son état normal , parce  qu’il a été “changé” par un tireur au service de Brovet ?       <br />
       —C’est parfaitement résumé, M. X.        <br />
       Un dernier papier mit un certain temps à apparaître.       <br />
       —Je vous remercie, y était-il écrit d’un graphisme pacifié. Je ferai le meilleur usage de vos informations. Retirez-vous maintenant, je veux mettre au moins une demi-heure entre vous et moi.       <br />
       —A vos ordres, dit respectueusement Lyseange en se levant, je les raccompagne à l’hôtellerie du Palais.        <br />
       La limo aux tournefouquets imitant des roues aux enjoliveurs baroques obliqua sur le fleuve en direction d’une rade emplie de roseaux qui s’aplatirent sous elle comme des courtisans zélés. Puis le véhicule ayant retrouvé la terre ferme,  traça au dessus des buissons une diagonale vers la piste routière, où elle prit une vitesse de croisière.       <br />
       —Bon, dit Fran. Maintenant tu peux nous dire qui c’était ?       <br />
       —Non, répondit Lyseange, un sourire buté sur les lèvres. J’ai promis. Je suis incorruptible.       <br />
              <br />
       Fran, complètement amoureux, l’attira à lui pour un baiser dément.       <br />
              <br />
               <br />
       23. Fin de partie       <br />
              <br />
       Centre Mer de Langloch,         <br />
       SouthernAdirondacks,        <br />
       le 8 Octobre 251       <br />
              <br />
       L’opération “as de pique” avait parfaitement fonctionné. Brovet s’était réfugié dans sa chambre souterraine de l’Ecole de Langloch, tel un ours qui a décidé de poursuivre l’hivernage. Il s’enferma et n’accepta aucun autre message que ceux de Trillard.       <br />
       Le jeune tueur entra en contact dans la soirée.       <br />
       —Maître, dit-il, mission accomplie. Millegrain est sous les verrous. Il s’est douté de quelque chose et a tenté de provoquer du scandale, mais il a été arrêté immédiatement. Le temps qu’il se sorte des pattes du Pangov, on devrait être assez tranquilles.       <br />
       —Bravo, petit. Je commençais à douter de nous, avec ces revers successifs.  Reste à espérer que nos technomédics ont été à la hauteur.        <br />
       —Nous devrions le savoir d’ici la suspension de séance.  Ils ne diront pas la teneur des votes, bien sûr, mais s’il s’est passé quelque chose, il y aura des consultations, des mouvements bizarres. Car aller vers une unanimité favorable à la constitutionnalité des changements territoriaux, ce serait absolument nouveau.        <br />
       —Les autres Tétrapanides sont sûrs ?       <br />
       —Tout à fait. Nous avons des engagements trés clairs. Marylin nous est acquise à cause de l’hostilité traditionnelle des Vics envers les Frangins, que le changement va mettre enfin sous contrôle. Quant au vieux Chanar, il a même écrit une thèse sur “l’assainissement nécessaire de la Frange”.        <br />
       Le maître du Mer se rendit aux sollicitations de ses partisans et les rejoignit dans la salle d'audience où serait projetée la session décisive. En attendant chacun buvait et dévorait de petites mignardises, mais Agonem, riant plus fort que ses camarades, cachait mal sa nervosité.       <br />
              <br />
       La table s'éclaira soudain devant eux tandis que l'ordi zappait jusqu'à la bonne émission avant de créer le plateau tridi. C'était l'heure de la vérité       <br />
              <br />
       Dès que Brovet vit les Tétrapanides prendre place sur le podium,  il sut qu’il avait gagné : Tzatziki se dirigeait vers la chaire des sentences officielles. C’était donc sa proposition qui l’avait emportée. En l’occurence, elle impliquait l’unanimité des votes. Il n’avait aucune envie d’entendre le pénible défilé des “attendu que”, récité par son vieux barbon de complice, et baissa le son du tridi pour inciter la compagnie à lever son verre à la victoire. Les jeunes officiers de la garde rapprochée exultaient et portèrent Trillard en triomphe. Seule la Skoule ne toucha pas au champagne et se baissa sur la table holo pour entendre le discours du Mer.       <br />
       Son visage terne et impassible ne bougeait pas, et Brovet ne put se retenir  de tourner l’AO en dérision.       <br />
       —Regardez, les amis : voila pourquoi l’ordre Mer ne doit jamais être dirigé par des AO asexués : ils ne sont même plus capables de distinguer les événements importants de la routine bureaucratique !  Vous avez supprimé le rire de votre matériel génétique, Madame la directrice ? Détendez-vous donc un peu. Nous avons gagné que diable ! Et je veux bien vous accorder que c’est aussi un peu votre victoire !       <br />
       —Non, votre excellence. Nous avons perdu.       <br />
       —Décidément votre humour est insondable, Madame l’AO.         <br />
              <br />
       Brovet éclata d’un rire gras qui se poursuivit d’une quinte hystérique l’obligeant à déployer un vaste mouchoir de soie pour accueillir quelques éructations.       <br />
       —Vous me dépassez, finit-il par dire, les yeux embués.       <br />
       —Je ne plaisante pas, dit la Skoule en se levant, nous avons perdu. Firtano Tzatziki est venu annoncer qu’il avait voté contre la légalité de toute proposition réformant les frontières domaniales.       <br />
       —Quoi ? s’étrangla Brovet.       <br />
       —Voulez-vous que je repasse la séquence ?       <br />
       Devant l’assemblée figée, encore vaguement hilare et incrédule, l’orateur tridi prit une place grandeur nature. L’ample bedaine du tétrapanide Mer se soulevait comme sous l’effet d’une respiration hâchée, presqu’au bord de la convulsion.  Sa petite face plate sous un bérêt rond s’était dilatée pour déployer toutes les ressources d’une bouche ordinairement avare en paroles.       <br />
       —J’ai le désagréable devoir d’avertir l’opinion de mon refus de vote.       <br />
       —Un refus de vote ? Il n’a donc pas voté contre, chuchota une voix.       <br />
       Personne ne releva et Brovet moins que quiconque, qui savait que le refus de vote invalidait sans recours toute la session.       <br />
       —Chacun sait, continuait Tzatziki que je suis favorable à la modification de la constitution humaine concernant certaines franges des domaines, aujourd’hui hors contrôle manifeste de la souveraineté de l’ordre qui en est normalement responsable.       <br />
        Chacun sait aussi que j’ai même beaucoup agi et organisé pour promouvoir un tel changement. Mais, il s’est passé quelque chose, chers concitoyens, qui me donne à penser, ainsi qu’à mes confrères, que le vote ne se serait pas déroulé dans des conditions normales. Un épisode inexplicable a eu lieu au cours de notre session, qui a rendu cette procédure très suspecte à mes yeux. Mes collègues et moi-même avons convenu de ne pas exposer puibliquement cet incident qui nous a affectés personnellement et solidairement. Plutôt que d’annuler une séance, au risque de complications juridiques  sans fin, j’ai simplement décidé de me soustraire à cette consultation. Cette décision pourra vous sembler d’autant plus paradoxale que, sans mon retrait, le Tétrapan aurait opté à l’unanimité pour le changement constitutionnel.        <br />
       Le camicro en incrustation fit aussitôt un plan des trois autres Tétrapanides, debout, tête baissée, puis se centra sur Meredith, plus pâle et exangue que d’habitude. Le déplacement de la machine voyeuse valait question : si la phrase de Tzatziki avait un sens, cela voulait dire que “même” Meredith aurait voté contre son orientation. Ou bien s’agissait-il d’autre chose ?       <br />
         La perplexité publique se reflétait, en temps réel, dans les mouvements saccadés et contradictoires des robots de plateau. L’instant sembla s’éterniser, puis l’holoplateau se vida de substance pour laisser très vite place au commentateur officiel, qui avait visiblement voulu rassembler ses esprits avant de prendre le direct.        <br />
              <br />
       La Skoule coupa et prit la place des images holo disparues.       <br />
       —Tout est-il clair, maintenant ? Il semble bien que l’opération “as de pique“ n ‘ait pas fonctionné comme prévu.        <br />
       Le silence de mort qui accueillit ces paroles semblait moins refléter la consternation que la terreur de la réaction de Brovet, seul responsable de l’opération en question. La skoule avait déclenché les hostilités finales. Brovet, assis, le front dans les mains, laissait percevoir une respiration sifflante du plus mauvais augure. Aussi les participants furent-ils surpris  quand il sortit de son abattement  pour prendre la parole d’une voix égale et polie :       <br />
       —Je vous accorde qu’il s’agit là d’un contretemps fâcheux.  D’autant que si nous souhaitons invalider cet imbécile de Tatziki, la procédure sera encore plus longue.        <br />
       —La question n’est pas là, l’interrompit la Skoule -dont l’audace glaça le sang des participants-. Vous savez bien qu’il va y avoir enquête et que votre agent exécutif, ici présent, sera d’autant plus aisément mis en cause que des poursuites sont déjà engagées contre lui pour d’autres affaires, plus anciennes.       <br />
       Agonem Trillard, le front pâle et couvert d’une fine sueur luisante,  bras convulsivement serrés, arborait un sourire sans lèvres, et se balançait légèrement d’avant en arrière, dans la posture oscillante d’un autiste.       <br />
       Brovet  se leva, grondant comme un molosse .       <br />
       _Si vous avez l’intention d’en dire plus, Madame la Directrice, sachez que vos paroles seront retenues contre vous, car il s’agit de secrets de niveau 1.       <br />
       —Certainement, votre Excellence. mais les crimes dont il s’agit sont de même niveau, et passibles d’exécution sommaire de la part de tout membre loyal de notre guilde.  Agonem Trillard a attenté à la personne d’un Tétrapanide. Il a également par le passé, participé à des meurtres rituels collectifs. Il a agi dans toutes ces circonstances en obéissant à des ordres directs, donnés hors hiérarchie de l’AO, ordres dont la source ne peut donc  être que votre Excellence en personne.        <br />
       Brovet fit face , un vague rictus à la bouche.       <br />
       —Madame la Directrice, peut me chaut que vous ayez aujourd’hui l’âme accusatrice. D’autant que les services de l’Ecole disposent sur vous d’informations précises concernant vôtre rôle dans l’organisation des provocations sanglantes dans plusieurs domaines ars.  Dans le cas même d’Aragnol, je vous soupçonne d’avoir tramé toute la chose, y compris la présence de l’équipe de cinéastes qui devait y mourir en pleine action. Vous n’aviez pas prévu que la pastille-vidéo laissée  dans son camicro par le réalisateur assassiné ne serait pas la bonne, ni surtout que l’incendie finale laisserait la véritable pastille indemme.        <br />
       —Vous semblez très au courant, votre Excellence, sur un épisode mineur et lointain de notre histoire commune.       <br />
       —Et pour cause. A l’époque, j’étais fort hostile à ces provocations, trop sanglantes et finalement peu rentables sur le long terme, et je n’avais aucune intention de me laisser dicter la politique de la “Frange” par vos semblables. Si par la suite, j’ai accepté d’en cautionner certaines, c’est parce que la machine était rôdée, et que cela permettait un bon entraînement de nos volontaires.        <br />
       —Aussi bien informé que vous avez cru l’être, susurra la Skoule avec un  léger tremblement pouvant passer pour un rire, vous n’avez néanmoins jamais su qu’Agonem Trillard avait travaillé sous mes ordres.       <br />
       —Je l’avoue, soupira Brovet, et j’en suis déçu.       <br />
       —Mais quelle importance ? hurla l’interessé. C’était de l’histoire ancienne, et je n’avais aucune intention de jamais retravailler avec ce monstre,  Excellence. Surtout  du jour où vous m’avez fait l’honneur de m’accueillir dans la garde rapprochée.       <br />
       On sentait une sorte de désespoir enfantin dans la voix creuse d’Agonem.        <br />
       —M. Trillard, restez immobile, dit la Skoule en laissant ses mains sortir des longues manches de sa tunique.       <br />
       La plupart des officiers s’écartèrent vivement des deux protagonistes. Agonem, qui avait tenté de se rapprocher de la porte, se figea sur place.       <br />
       —Le pire, Agonem,  dit Brovet est que je te crois sincère. Tu as vraiment cru que tu pourrais ainsi changer de camp...       <br />
       —Je n’ai jamais fourni aucun renseignement sur vous et les missions en cours, hurla à nouveau le jeune homme. Je ne vous ai pas trahi.       <br />
       —Sans doute, fit Brovet, hochant tristement la tête, sans doute.       <br />
       Il se leva, bras ballants, et se dirigea vers la porte comme un massif zombie, abandonnant son protégé à son sort désormais scellé.        <br />
       La skoule  tendit les mains et les manches découvrirent une double rangée de minuscules tubes sertissant ses poignets, qui s’écartèrent en un cercle de pure lumière blanche autour des doigts pointés.        <br />
       —Non ! cria Trillard qui bondit sous une table, mais aussitôt la surface qu’il  y occupait se changea en un monolithe pourpre. Il y eut à peine un grésillement et la forme du corps du jeune homme s’estompa. Il ne resta que ses deux bottes d’où s’écoulait un liquide sombre.       <br />
       La skoule se redressa de toute sa hauteur.       <br />
       —Il est sans doute parfaitement clair dans vos esprits, Messieurs, que nous devons maintenant procéder à l’arrestation du président de la Guilde.  Je pense ne pas avoir à préciser que je ne tolérerai aucun manque de diligence dans cette inévitable tâche. Mais, d’autre part, nous devons naturellement laisser à son Excellence le choix du suicide.       <br />
       Vite, suivez-moi, il ne doit pas avoir rejoint le palier.       <br />
       Sans aucune hésitation, le groupe d’hommes au visage fermé emboîta la foulée allongée  de l’AO.         <br />
               <br />
       21. Congélation !       <br />
              <br />
       Date inconnue,        <br />
       lieu inconnu       <br />
              <br />
       Ilnara se tortilla soudain comme une anguille électrique entre les mains froides de Loah Vank Essem. Elle fut elle-même étonnée de parvenir à glisser hors de l’étau, roula-boula entre les jambes de l’autre Mer et se lança dans le flot tumultueux du fleuve, où elle fut emportée au loin en un instant. L’eau était froide, brassée de courants glacés et ses chances de survie n’excéderaient pas vingt ou trente minutes. Elle tenta une brasse coulée vers la rive, mais le courant se décalait vers le mitan, frayant sa voie à travers d’étranges effets de mascaret, des crénelures de petites vagues explosives  qui obligeaient à respirer au travers d'un aérosol écumant.        <br />
       La jeune fille sentait déjà ses membres s’engourdir et tenta de rattraper une souche animée d’un mouvement parallèle au sien. Mais quelques mètres de décalage suffisaient à lui assurer une vitesse supérieure, et  elle vit la forme  torturée  s’éloigner d’elle  et disparaître dans le brouillard blanchâtre qui avalait maintenant la vaste surface liquide.        <br />
       Une intense angoisse de mort saisit Ilnara. Elle s’était préparée à mourir héroîquement,  terrassée par une bête sauvage ou un implacable ennemi. Mais pas à se dissoudre dans un néant glacé  sans repères.  Bientôt l’univers entier, fleuve et air,  se confondit  dans une épaisse nuée grise  où Ilnara filait en silence, déjà presque vaincue par son cocon de froid.         <br />
       Elle vit alors  une forme verticale  venir à elle.  De plus près, le remous qui la contournait indiquait , par contraste,  la résistance d’un éperon rocheux.  Ilnara nagea avec l’énergie du désespoir vers cette dernière chance, tout en se disant que la force du courant l’en détournerait au dernier moment , telle la vague qui se forme au devant d’une pile de pont.  Elle prit son élan comme pour bondir hors de l’eau et embrasser la surface solide, au risque de s’y briser.  Mais la roche sculptée par l’érosion était parfaitement lisse et ses songles ne parvirent pas même à l’effleurer en retombant sur le coté. Ilnara poussa un cri de rage et continua, telle une chatte tombant d’un  toit, à labourer la paroi glissante. Son effort eut un effet miraculeux : Ses doigts retombèrent dans une anfractuosité à la surface même du fleuve, où plusieurs objets s’étaient trouvés retenus, dont une grosse liane rugueuse. Elle parvint à s’y agripper et le courant la rabattit aussitôt dans le remous qui se creusait en aval du rocher.  Elle suffoqua, expectora , redressa le torse et parvint, centimètre après centimètre à se rapprocher du rocher. Elle sentit alors que l’aileron basaltique se prolongeait sous ses pieds et, tenant fermement la liane, elle finit par se retrouver accroupie sur un replat immergé, momentanément à l’abri de la force énorme du fleuve. Elle prit un court instant de repos, puis, taraudée par le froid, elle se hissa sur la roche. Mais elle n’avait  déjoué le destin que pour mieux devoir l’accepter un peu plus tard, inexorablement : autour de cette sorte de proue isolée, elle ne voyait rien que le contact flou entre deux infinis brumeux et mobiles.       <br />
              <br />
       Secouée d’un grelottement incoercible, Ilnara se collait aussi fort que possible contre le basalte, pour conserver un peu de chaleur. Elle ne pensait pas. Ne voulait rien imaginer. Elle attendrait, des heures s’il le faut, qu’un jour se lève. Ou bien d’être emportée comme une écharpe dénouée, et de se noyer sans s’en apercevoir, déjà morte de froid et de terreur gelée.         <br />
              <br />
       Les nuées, traversées de vagues luminescences, se déplaçaient plus vite autour d’elle, comme les ondulations d’un fleuve inversé.  Elle croyait y voir des silhouettes pressées, des esprits ricaneurs venant la caresser, sans le pouvoir vraiment. Etait-ce des sogromes, ces esprits de l’enfance mort-née, que contrôlaient les mâtres à distance ? Etait-ce les rejetons avortés de la mâtre de l’îsle aux noix qui venaient jusqu’ici la hanter et la poursuivre, dévoiler sa présence à sa massive ennemie, et enfin la punir en l’égarant ?       <br />
              <br />
       L’air au dessus d’elle fut soudain parcouru de détonations. Comme si d’immenses cordes de métal se brisaient de loin en loin, sifflant en passant pour rejoindre leurs origines. Le ciel prit une teinte plus claire, et se divisa en portions régulières de zones plus denses, telles la succession des lames de fond laisse des rangées d'écume sur la plage de sable gris.        <br />
       Ilnara releva la tête, accablée, mais attentive. Quelque chose se passait. Quelque chose qui était en train de modifier la texture même de la surface du fleuve, du côté de la rive qu’elle supposait encore être la plus proche. Quelque chose qui courait comme un arc électrique invisible. Une trombe horizontale et sans épaisseur travaillait l’onde.        <br />
       Ilnara se haussa encore sur le rocher et comprit : tout se figeait entre la berge qu’elle pouvait maintenant deviner une centaine de mètres à sa gauche, et le rocher solitaire.        <br />
              <br />
       Il était difficile de croire que la glace pût prendre une eau en mouvement aussi ample, mais c’était un fait : une sorte de banquise basse se construisait par apports successifs, par accrétion de lames liquides, et se rapprochait, tout en se remaniant, en craquant et en vibrant, du fragile refuge où Ilnara se tenait, terrifiée mais fascinée. Enfin le bord de l’embâcle ne laissa plus passer qu’un torrent sur la gauche de l’éperon et en quelques instants, tout se sutura, se figea, écume et eau se fixant dans une structure minérale nouvelle, crissante, curieusement écailleuse, liée d’étranges poinçons géométriques,   transparente et vaguement bleutée.       <br />
       Ilnara descendit immédiatement de son perchoir de désespérance, et posa un pied prudent sur le pont de cette curieuse glace tiède, balayé d’un brouillard filant. Rien n’indiquait la moindre fragilité et la jeune fille s’élança en direction du bord.        <br />
              <br />
       Quelqu’un l’y attendait. Massive silhouette aux bras croisés.        <br />
       Ilnara se précipita vers Boscione. Les bras de celui-ci s’ouvrirent pour l’accueillir, la serrer, la réchauffer, la protéger. Les visages se cherchèrent, les bouches s’ouvrirent et se soudèrent.  Et le monde, aussi glacé fût-il,  fondit en un instant autour de l’amour révélant deux êtres à eux-mêmes.       <br />
       Au bout d’un long moment, Ilnara s’arracha au baiser et regarda  son vis-à-vis, un air de colère enfantine répandu sur ses traits.       <br />
       — Pourquoi as-tu tant tardé !       <br />
       —Tais-toi, Petite, répondit tendrement le géant en reposant la jeune fille. Tu ne te doutes pas dans quel merdier tu nous a plongés !       <br />
       —Peu importe, maintenant, dit Ilnara, nous sommes ensemble.       <br />
       —C’est exact, admit laconiquement Boscione. Peut-être pour toujours.       <br />
              <br />
       Ils marchèrent sur le sol poudreux, mains unies, et leurs traces ne s’enfonçaient pas dans la neige.        <br />
              <br />
              <br />
       Ilnara ne voulait pas savoir où ils allaient dans les immenses allées boisées tapissées de neige crissante. Elle éprouvait un bonheur parfait et le savait partagé, sans avoir besoin de regarder l’homme qu’elle s’était donnée.       <br />
       Ils s’arrétèrent près d’une petite anse où Boscione fit un trou dans la glace pour y pêcher.       <br />
       —Une planque à carpes... Tu peux nous faire un feu ?       <br />
       Un quart d’heure plus tard, ils se régalaient de deux gros poissons dodus agrémentés d’herbes odorantes et de champignons grillés.       <br />
       —On arrive bientôt ? s’enquit Ilnara.       <br />
       Boscione demeura silencieux quelque temps, se curant élégamment les dents à l’aide une longue arête.       <br />
       —où çà ? dit-il enfin.       <br />
       —Je ne sais pas, moi, à l’orée de ce monde...       <br />
       —Ah, tu as au moins compris çà. Pas bête, la petite princesse.  Mais vois-tu, tout le problème est là : pour tout être attiré dans le monde intérieur, il n’existe plus aucune extériorité. Autrement dit, nous ne pouvons plus ressortir.       <br />
       —Quoi ?  Tu  veux dire que nous sommes coincés dans ce bois gelé ?       <br />
       —Oui. Et le pire est surtout que nous y sommes coincés avec beaucoup de mes ennemis. Tout ceux que j’ai attirés dans le piège de la carrière pour m’en débarrasser à jamais.       <br />
       Boscione éclata d’un rire homérique  et se mit à danser sur la neige.       <br />
              <br />
       Ilnara, dont le visage passait par diverses expressions mitigées ou sombres, finit par se rendre à la joie de son ami. Boscione la saisit au vol et improvisa un rythme de tango où il entraîna Ilnara, qui l’accompagna de sa voix un peu cassée. Puis ils roulèrent dans la mousse, pris de fou-rires.       <br />
       —Dis, tout de même, combien d’ennemis ? reprit-elle  au bout d’un moment, tout essouflée.       <br />
       —Je ne sais pas. Le “monde intérieur” fonctionne depuis quatre ans. Il doit bien y avoir quelques centaines de personnes à y avoir été projetées. Elles ont peut-être déjà fabriqué une société ?  Tu vois çà d’ici ?        <br />
       — Non, je ne comprends rien, mais je sais que je suis heureuse d’être avec toi ....  D’ailleurs, si tu a réussi à inventer un tel monde, pourquoi ne pourrais-tu pas en former un autre ?       <br />
       Il lui caressa la tête : -ta confiance est infinie, petite femme.  Mais il n’y a ici aucune des machines d’énergie nécessaires, aucun dispositif sophistiqué.       <br />
       —Sauf si les gens tombés dans le piège par inadvertance ont apporté avec eux quelque invention moderne .       <br />
       —Peut-être,  mais il nous faudrait nous battre contre le grand nombre pour les obtenir, car je te rappelle que la plupart des habitants forcés de cet monde étaient, sur terre, des gens qui me connaissaient et m’étaient plus ou moins hostiles.       <br />
       —Pas tous , peut-être.       <br />
       —Tu  as raison. Et même pour les pires ennemis, la vengeance ne peut être le motif de toute une existence.       <br />
       —la plupart doivent être occupés à tenter de chercher une issue.       <br />
       —Il n’y en a pas. Le monde intérieur est la copie d’une vaste région de NorteAmérique. On peut largement s’y perdre avant de rencontrer les zones intermédiaires. Celles-ci forment encore de larges espaces avant le lieu du Mur.       <br />
       —Tu veux dire là où.. les choses deviennent immobiles ?       <br />
       —Exactement.  Normalement, la vie n’est possible que dans « le coeur réel » qui représente quelques centaines de milliers de km 2.        <br />
       —Tu as reproduit le climat ? C’est une modélisation ?       <br />
       —C’est plus compliqué. Il y a un point de franchissement où le modèle devient réel, mais toujours en fonction des conditions données. Le climat est limité à une fraction d’automne, la période où pullule le gibier.       <br />
       —Il n’y a pas de saisons, ici ? Pas de printemps ni d’été ?       <br />
       —Non.  Rien qu’un éternel automne, assez doux.       <br />
       —C’est affreux; décida Ilnara. Il faudra que tu te décides à nous tirer de là.       <br />
       Boscione soupira et l’embrassa sur le front.       <br />
       —Si tu veux. Mais en attendant, il faut qu’on se construise une maison.       <br />
       —Une maison dans les arbres ?       <br />
       —Tes désirs sont des ordres, Princesse d’amour.       <br />
       Il l’enveloppa, la pressa, sentant les rondeurs fermes de ses reins se cambrer contre lui. Il la retourna, pointé vers elle de tout son corps mâle enfin éveillé. Il la pétrit, l’ajusta à lui et ouvrit sa chair dense et odorante.        <br />
       Le véritable monde intérieur. C’était elle.       <br />
               <br />
              <br />
       25. Rétrospective       <br />
              <br />
       —Monsieur Fran... Millegrain (la voix du jeune homme s’était peu enrouée, l’émotion sans doute, de son premier entretien avec une personnalité), pourriez-vous raconter à nos lecteurs votre version de la grande saga du complot Mer ?  Nous sommes fiers que vous ayez accepté d’en accorder la primeur à notre journal, l’Espace-Temps Universel. Il y a deux ans maintenant que l’âme de la conspiration, Arlouan Brovet, est mort, et vous n’avez jamais parlé sur aucun média. Pourquoi ?       <br />
       (Immanuel Dubouton fit signe à Millegrain que l’enregistrement numérique fonctionnait, une simple épingle clignotante sur son col de gilet).       <br />
       —Mm, je ne sais par où commencer... En réalité  vous me donnez une occasion de rassembler mes souvenirs, de leur donner un sens. J’ai envie de vous rappeler le contexte de tout çà, sans quoi  l’on ne comprend rien.        <br />
       —Comme vous le souhaitez, Monsieur.       <br />
       —Vous deviez avoir à peine quinze ans quand les choses se sont nouées. Je dirai qu’il y a eu deux ingrédients à la bombe, non , trois. Il y a eu d’abord les pratiques déplorables des Mers, depuis déjà bien des années, leur monstrueuse caisse noire.       <br />
       —J’ignorais...       <br />
       —Ah, vous voyez, vous avez beau avoir été un brillant étudiant d’histoire contemporaine.       <br />
       ¬—Non, de biologie moléculaire...       <br />
       —Et vous faites du journalisme ?       <br />
       —Oui, la Biotech m’ennuie au plus haut point...       <br />
       —C’est à votre honneur, mais çà explique peut-être votre ignorance. Non, je suis méchant. En réalité l’affaire n’a pas été publicisée car elle mettait aussi en cause le laxisme de l’Assemblée Universelle qui connaissait les choses depuis une éternité. C’est d’ailleurs là une partie du problème, et qui a envenimé les rapports jusqu’à les rendre intenables.       <br />
       Donc (Fran prit une grande respiration et se lança, se mettant à marcher plus vite obligeant le jeune pigiste à trottiner derrière lui dans les herbes hautes d’un printemps  atlantique précoce), rappelons que le grand problème des Mers, c’est qu’ils ont toujours amassé trop d’argent et n’ont jamais su vraiment comment le dépenser. L’IEM a toujours bien filtré toutes leurs activités, mais la caisse noire est apparue très lentement, comme une bulle, d’abord anodine, une annexe cachée des budgets annuels de la guilde, qui servait à des peccadilles, comme offrir un cadeau à un gros Vic, ou des choses comme çà. Et puis les présidents successifs de la Guilde, au lieu de liquider le bébé qui prenait du poids, ont toujours reconduit ce poste secret, enfin, secret de polichinelle, une tolérance. Un pas a été franchi, il y a dix ans, quand Saflon Butel, un éphémère président de la Guilde a décidé d’affecter la caisse noire à une activité “sérieuse”.       <br />
       —Mais je croyais que c’était Arlouan Brovet qui avait corrompu les Mers, et...       <br />
       —Encore un effet de votre crédulité, mon jeune ami. Cette activité sérieuse, -notre deuxième ingrédient du détonateur, si vous voulez-, c’était le soutien politique des Frangins.       <br />
       —Le habitants des Franges ?       <br />
       —Oui, on les appelait les Fringers , mais je trouve çà drôle, en Français, de les appeler comme çà, surtout que cela colle bien avec ce qu’ils sont.       <br />
       —Et le troisième élément ? Que le lecteur sache tout de suite où vous l’emmenez...       <br />
       —Eh bien, c’est une loi passée par l’Assemblée Universelle en 247, tout à fait anodine, la loi Cotigry-Valpijy, du nom des délégués qui l’ont proposée au bureau. Vous n’avez pas entendu parler de cette loi non plus je parie ?       <br />
       —J’ai un peu honte, Monsieur Millegrain.       <br />
       —Pourtant votre oeil vif me dit plutôt que vous vous êtes débarrassé de votre timidité. Le contact des grands hommes est moins impressionnant quand on discute vraiment...       <br />
       —Oui (Dubouton rougit un peu tout de même), continuons.       <br />
       —Alors voila : la loi Cotigry-Valpigy stipulait des sanctions sévères et la mise en tutelle pour les organisations Mers se rendant coupables de mauvaise gestion. Elle créait une procédure automatique de répression, extrêmement tâtillonne.        <br />
       —Mais il y a eu pas mal de lois “vertueuses” comme çà, jamais vraiment efficaces, d’ailleurs.       <br />
       —Bien sûr, mais le vice de Cotigry-Valpijy venait précisément de son excès de vertu : la précision de la procédure plût immédiatement aux administrations susceptibles de l’appliquer. Bref, dès 248, les juridictions commerciales attendaient n’importe quelle association Mer au tournant,  la gâchette armée. Or cela tombait au plus mauvais moment pour l’Ordre .       <br />
       —Comment cela ?       <br />
       —Eh bien, la caisse noire Mer avait atteint alors des sommes fabuleuses, astronomiques, on parle de 565 milliards d’Universos. Affolées, les présidences de la guilde essayaient  de la négocier, même avec les Tétrapanides, avec le Chanat, avec le Vic, avec les Juges des Pangov, pour en reverser la majeure part dans des œuvres licites, où même complètement à perte, à condition qu’on ne vienne pas les déshonorer avec une enquête IEM. Vous suivez ?       <br />
       —Très bien : ils essayaient de régler la question à l’amiable, quand, patatras, la loi Machin est arrivée, Cotillon-Walpurgis, là,        <br />
       —Cotigny-Valpijy…       <br />
       —Comme vous dites, et tous leurs plans pour redevenir blancs comme neige se sont plantés.        <br />
       —Et comme toujours dans ces cas-là, ce sont les coquins qui se sentent atteints dans leur vertu : “nous avons voulu tout tenter pour régler le problème, mais ces salauds d’Elus, pour des motifs purement électoraux, nous en ont empêchés ! etc. Que le sang retombe sur eux et leurs enfants ! etc.”       <br />
       En réalité ce n’était pas si simple : car, comme je vous l’ai dit, , la majeure partie de la bulle était investie depuis déjà un certain temps dans une activité hautement stratégique : le soutien des Frangins. Non seulement ces derniers étaient maintenant habitués à têter la manne venant de la guilde, mais en plus il était sorti de tout çà un nouveau commerce rentable ... qui alimentait la caisse noire ! C’est le complexe de Midas : tout ce que touchent les Mers se transforment en universos, même quand ils veulent seulement dépenser leur argent sans contrepartie !       <br />
       —C’est assez obscur, Monsieur Millegrain. Pitié pour nos lecteurs.       <br />
       —Je vous expliquerai en chemin (Fran fonçait maintenant entre le blé et la prairie, vers le petit pont rouillé enjambant un ruisseau aux eaux jaunâtres). En gros, le scénario est celui-ci :       <br />
       1. Les Mers ont un énorme trésor de guerre qui fait peser sur eux une menace d’humiliation publique  inimaginable. 2. Ils ne peuvent pas le résorber parce qu’il s’alimente automatiquement du revenu illégal des biens achetés aux Frangins. 3. S’ils arrêtent de soutenir les Frangins, ceux-ci déclenchent un scandale épouvantable qui éclaboussera les Mers encore plus.       <br />
       Tout ceci vous indique au moins l’état de panique où se trouvent les cercles dirigeants Mers au moment où Brovet va les prendre en mains. En réalité, il apparaît comme un sauveur parce qu’il propose d’aller de l’avant. Sa proposition est simple : dès qu’il est élu président de la guilde, il commence un travail de réforme législative, immédiatement discutable par le groupe Mer de l’Assemblée Universelle. Ce projet de réforme vise le statut des Franges. Selon Brovet, qui reprend une vieille revendication Mer, les Franges doivent devenir les routes frontalières des Terres mondiales...       <br />
       —Cela, je le sais, c’est le serpent de Mer, si j’ose dire, le genre de truc qui n’est jamais passé et ne passera jamais...       <br />
       —Vous avez sans doute raison, bien que cela ait failli arriver. Si le complot avait réussi... Mais plusieurs choses avaient rendu la chose crédible pour les assemblées Mers, toutes tremblantes de la menace de scandale  suspendue au dessus de leurs bonnes têtes laquées et fardées à la mode : Brovet proposait d’officialiser l’existence de la caisse noire (ou du moins du trésor Frangin) en prétendant qu’elle était une contribution volontaire de tous les Mers, une sorte d’énorme cotisation, dans le louable but de susciter le développement des Franges, en remettant solenellement tout cet argent à l’Assemblée Universelle, à charge pour cette noblissime institution humaine de créer les conditions du bonheur des Frangins. Modestement, les Mers, à l’origine de cette initiative généreuse, prendraient volontiers sous leur responsabilité l’aménagement et l’équipement des nouvelles zones de développement.  Vous voyez  la chose ? Un énorme coup de bluff qui était supposé démotiver toute enquête sur l’origine des fonds secrets, montrer les Mers  en  bienfaiteurs, et surtout comme des citoyens responsables enfin décidés à assainir la lancinante question des Franges.        <br />
       On pouvait certes prévoir une opposition franche et massive des délégués Chan, Vics, et surtout Ars, que la seule idée de voir prélever sur leurs domaines des “routes frontalières” au bord des Terres mondiales  fait hurler de rage, mais dans tous les cas, l’opinion publique serait ébranlée, et il serait difficile à l’Assemblée d’éviter que la motion soit au moins portée à l’ordre du jour.       <br />
       Il y avait, en revanche, une objection plus solide : toute proposition visant à changer les frontières “sacrées” de l’ordre mondial centenaire devait d’abord être examinée par le Tétrapan, qui devait décider ou non de laisser l’Assemblée le droit d’en discuter ou non. Or les Tétrapanides, nommés à vie, sur des positions programmatiques conservatrices ne se seraient jamais entendus à l’unanimité (condition requise) sur un tel sujet.  Interrogé,  Brovet affichait une confiance paisible.  C’est ce qui aurait dû mettre la puce à l’oreille de certains Mers avertis des subtilités politiques. Il n’en fut rien : tout le monde était tellement content d’avoir trouvé un sauveur ! On lui accordait crédit illimité ! Il saurait bien trouver une solution avec le tétrapan.       <br />
       —Les gens devaient se dire que créer un événement sur “la question frangine” était un résultat déjà largement suffisant, pour qui concernait le passage à l’as du trésor de guerre.        <br />
       —Exactement. Au fond, peu de Mers pensaient qu’il s’agissait vraiment de créer un “cinquième ordre” à partir des pauvres hères de la frange, idée qui dégoûtait un peu tout le monde, à commencer par eux-mêmes.  Du moins, l’idée n’en fut pas prise au sérieux tout de suite.... Parce qu’au bout de trois ans de présidence de Brovet, les gens commencèrent à y croire dur comme fer.        <br />
       Il était devenu un chef charismatique, une sorte de dieu pour les Jeunes. Un cercle de plus en plus grand de gens d’affaires se mit à soutenir avec ferveur une sorte de croisade de la Frange. Sauver les pauvres et les inoccupés, bâtir une nouvelle économie, pacifier les frontières entre Vics et Terres Mondiales, nettoyer des zones devenues les “parties honteuses” de la planète, etc...  Tout çà excitait beaucoup de monde, et le pouvoir de conviction de Brovet était tel, avec sa voix de ténor chaude et vibrante (qui vous descendait droit dans le ventre, me dit une fois une de ses admiratrices),  qu’il avait réussi une sorte d’intoxication collective.        <br />
       Représentez-vous : au lieu d’être penauds, la queue basse, traînant toujours la casserolle de leur caisse noire, les Mers étaient devenus de fiers militants d’une cause humanitaire mondiale. D’accusés, en instance de se voir étudiés comme des insectes par les fonctionnaires des Panoses, ils étaient passés en position d’accusateurs, brandissant leur énorme trésor comme acte sacrificiel, attendant le bon vouloir des politiciens pour répandre ses bienfaits auprès de ceux qui en avaient le plus besoin.       <br />
       —Je me souviens très bien de la pub Mer sur ce thème, quand j’étais jeune. Partout, dans le intermétros, de grandes affiches matricielles vantant la bonté des jeunes Mers s’occupant de petits frangins pleins de pustules...       <br />
       —Oui, c’est çà. Et petit à petit, le grand succès de Brovet fut d’obtenir que le monde se pose finalement une  seule question : Mais qu’est-ce que les Délégués universels attendent donc pour accueillir la généreuse offre  des Mers ?        <br />
       Tant que l’opinion fut dans cette disposition, les chiens de l’administration fiscale rongeaient leur frein : ils ne pouvaient pas attaquer la guilde, alors que celle-ci, à toute vitesse, était en train de blanchir ses cinquante milliards en les déguisant en dons privés qui n’arrêtaient pas d’arriver.       <br />
       ¬—Sur ce point, Monsieur Millegrain, permettez moi de m’interroger. Comment ce blanchiement massif a-t-il été possible, étant donné la surveillance électronique de toutes les opérations Mers ?       <br />
       —Oh, simple. Dès le début, Brovet a imposé son action comme exigeant un véritable militantisme de corps. Il a “levé” une armée de partisans enthousiastes, qui ont été trop heureux de jouer un bon tour à l’administration et aux panoses en déclarant à leur nez et à leur barbe tirer ces dons de leurs bas de laines, alors que l’argent était apporté par le trésorier... qui le remportait aussitôt  contre un certificat fictif de don !  Personne n’était dupe, et il y eut bien quelques articles dans la presse “sérieuse” comme le New York World, ou même votre employeur, mon cher ami.  Mais personne ne suivit ces barbons. Même si le public se doutait qu’il y avait quelques jeux en coulisse, la constitution d’un fonds de solidarité avec la Frange satisfaisait tellement la bonne conscience des Civils (Vics ou Chan) qu’elle ne pouvait être suspectée, d’autant que les Mers tenaient clairement au moins une majorité de la somme à la disposition des autorités. Le plus drôle fut que, comme toujours avec les Mers, l’argent donné produisit de l’argent nouveau : une immense souscription fut organisée dans tous les milieux par ce génie de Brovet, et le trésor illicite de 50 milliards passa à un fonds quasi-licite de 150 milliards.        <br />
       C’est dans cette embiance “hype”, Brovet commença à s’engager sur une pente dangereuse, ce que personne ne vit tout d’abord.       <br />
       —Expliquez vite, dit Dubouton, le yeux comme des soucoupes.       <br />
       —Vous pensez bien qu’il était tentant d’utiliser une partie de ces fonds miraculeux, surgissant comme s’ils étaient gratuits.  Brovet constitua une Association des donateurs pour le développement de la Frange, la réunit à plusieurs reprises, se fit confirmer comme son unique responsable, et commençà à rémunérer sur les fonds de cette association des personnes chargées d’assurer le succès de projets.  Cette association joua le rôle d’un lobby puissant auprès de la guilde et des délégués Mers à l’Assemblée mondiale.  Elle dépensa notamment des sommes considérables en “recherche” et  en “formation”, souvent en lien avec les universités chanales du monde entier. Officiellement, ces formations avaient pour objet de préparer le développement des zones de franges, et d’avertir de futurs “médiateurs” de ce qu’ils devaient attendre en matière de moeurs des Frangins.        <br />
       D’autres fractions de l’argent de l’association allèrent subventionner des groupes d’opinion, de maisons d’éditions, des bouquets multimédias, chargés de promouvoir les idées de Brovet.  Une dernière part, invisible celle là, fut utilisée pour des “actions directes”. Ces actions recouvraient deux choses : d’une part la continuation des pratiques de contrebande qui formaient le volet concret de l’aide aux Frangins depuis des années. D’autre part, et c’était là une sulfureuse innovation, il s’agissait d’opérations de commando, visant à créer des incidents ou des événements frontaliers, alimentant la préoccupation de l’opinion pour la résolution de la “question frangine” (the Fringe Problem).       <br />
       —C’est là que ce situent les premières activités criminelles proprement dites de Brovet, n’et-ce pas ?       <br />
       —Eh bien.. Oui et non, dit Millegrain en frottant sa barbe de deux jours, genre de toile émeri aux grains blancs. Une telle politique de provocations larvées existait depuis presque aussi longtemps que l’intention des Mers de s’emparer des Franges. Elle avait aussi une fonction de régulation : par exemple, en aidant quelques Frangins à tabasser une bande d’Ars, on prouvait aux autres qu’on était des clients sérieux, et on décourageait davantage les Ars de mettre leur nez dans ces périphéries un peu pourries de leur domaine, périphéries, où, de toutes façons ils n’aimaient pas trop mettre les pieds. Il faut dire que pour un puriste de la nature, la Frange ressemble à une poubelle interminable. Les fermiers vics y déversent leurs excédents d’OGM ou de pesticides organiques, laissent partir leurs vieux sacs recyclables, y enterrent de vieilles machines trop lourdes à ramener aux collurbes, etc. Sans parler des animaux bizarres qui se sont enfuis des maisons et vont traîner dans les marécages mal draînées des fins de vics.        <br />
       Je ne sais pas si vous connaissez la Frange... (non ! c’est bien ce que je pensais), mais autant le Vic est cultivé jusqu’au dernier millimètre de son domaine, jusque aux racines des arbres des terres mondiales, autant ces dernières ne sont pas contrôlées par les Ars de façon aussi parfaite. C’est dû à leur différence de fonction : un fermier passe un sillon qui marque son territoire en son absence. Un chasseur ou un cueilleur viennent butiner, puis ils s’en vont ailleurs. Et comme le descendants des fiers éco-guerriers détestent tremper les pieds dans les  vases pisseuses au pied des champs et dans les proliférations de plantes modifiées, et qu’ils détestent encore plus voir les frondaisons  dépérir empoisonnées, ils préfèrent... ne jamais y venir. D’où, l’apparition de nos champignons humains, les fameux Frangins, dans ces aires dédaignées par tout le monde.       <br />
       —Vous me direz que c’est un stéréotype, mais on dit que les Frangins sont surtout des marginaux ayant refusé le Décennal, ou des joueurs ayant mangé tout leur salaire de vie, et qui se retrouvent sans emploi ni ressource, vivotant dans la pollution. Des clochards apatrides, quoi...       <br />
       —Tout le problème, vous le savez comme moi, car les médias nous en rebattent les oreilles depuis cinquante ans !, c’est que les Frangins, il y en a de plus en plus, et de toutes provenances. Ce qui est terrible avec eux, c’est qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’ils représentent un excès de population, l’excédent, en gros, qui correspond à la reprise démographique depuis “le fond du panier” en 100-110. Comme si l’humanité, qui a connu des nombres pharamineux, peut-être une dizaine de milliards d’individus il y a deux cent ans, ne pouvait plus supporter de passer de 2 milliards  de personnes à 2 et des poussières !       <br />
       —Vous pensez que ce n’est pas un problème ?       <br />
       —Par rapport aux richesses de la planète, absolument pas !       <br />
       Mais si vous considérez la rigidité des domaines mondiaux en vigueur depuis la grande constitution, alors toute oscillation microscopique de la population devient un problème, et ce n’est pas normal.       <br />
       —Donc, vous êtes d’accord avec Brovet ?       <br />
       ¬—Ah, ces journalistes et leur provocations! Mon jeune ami,  je n’ai jamais été d’accord avec Brovet, sur rien. Brovet était un dangereux maniaque  de pouvoir qui...       <br />
       —Vous l’avez connu ?       <br />
       —Oui, je sais que cela fascine vos lecteurs -du moins le supposez-vous. Pour Brovet, peu importait le destin des Frangins. Il n’y avait rien dans ses programmes qui soutenait l’existence des ces gens, en les respectant. Il comptait les utiliser dans les chantiers géants de son “aménagement de frontières”, et puis les assimiler ou les éliminer d’une façon ou d’une autre. Il méprisait profondément les Frangins, et en privé, n’avait pas de mots trop durs pour ces “voyous dégueulasses”.         <br />
       —Nous savons que le Tétrapanide Ar vous avait commandé une vaste étude pour une réforme prochaine des Franges...       <br />
       —Je ne peux rien vous dire car je suis en pleines consultations.  A travers les programmes de formation de son association, Brovet filtrait en réalité les partisans les plus convaincus de son action. Il  sélectionnait les jeunes gens les plus résolus, et les plus attachés à sa personne et se constitua ainsi en quelques années une garde rapprochée de quelques centaines de fidèles. A ces “happy few”, il en disait plus qu’à quiconque. Et il leur proposait aussi des actions qui allaient plus loin. Il les testait personnellement, leur laissait  organiser de petites provocations ...       <br />
       —Comme quoi, par exemple ?       <br />
       —Attaquer des Frangins en se déguisant en Ars, pour leur imputer un racisme invétéré, ou inversement, pour montrer la vaillante résistance des Frangins au “primitivisme” Ar. Diriger une grosse opération de contrebande, un débarquement de drogue, une récupération d’armes artisanales, etc.       <br />
       —Et les jeunes Mers commettaient tout cela de bon cœur ?       <br />
       —Oh oui ! Ils étaient persuadés que c’était pour la bonne cause, car sans maintenir un véritable abcès de fixation sur les franges, Brovet les en avait persuadés intimement, il n’y aurait pas moyen de créer un courant d’opinion assez fort pour influencer l’ASSU et surtout le Tétrapan. Et puis, cela le amusait : la jeunesse, quoi ! L’aventure, la bagarre ! le mystère!  Il y eut quelques blessés et même des morts. Les Ars ont beau ne pas avoir d’armes à feu, une flèche d’obsidienne dans l’oeil, un piège à dents curarisées, cela ne pardonne pas.       <br />
       Mais il y a pire...       <br />
       —Ne nous faites pas languir, Maître Millegrain !       <br />
       —Eh bien,  parmi la centaine de fidèles absolument sûrs, Brovet s’était choisi une “famille”, comme il disait. Une dizaine d’âmes damnées, prêtes à tout.  Huit homme, deux femmes, totalement dévoués, qui se seraient tués sur place s’il le leur avait commandé, ce qu’il fit d’ailleurs en certaine circonstances. Mais auparavant, il leur avait demandé d’en tuer d’autres, pour son compte. Il les engagea dans des assassinats sélectifs, dont certains sont seulement encore soupçonnés. En général, Brovet répugnait au sang, mais il pensait que, dans certains cas, il n’y a aucun autre moyen d’éliminer un obstacle de sa route, surtout dans les échéances courtes qu’il se croyait fixées. Il fit ainsi tuer certains Vicmers qui manifestaient l’intention de s’opposer à lui, en s’appuyant sur des dossiers “Franges”.         <br />
       Une fois rôdés dans des opérations sans problèmes, ses quelques assassins de haut vol prirent, eux, le goût du sang. Ils en redemandèrent. Il y eut même des dérapages. Brovet dût trouver quelque chose pour les satisfaire, qui soit utile à la cause. Il trouva cette idée du sacrifice rituel.       <br />
       —Pour nos  jeunes lecteurs, rappelons qu’il s’agissait, pour Arlouan Brovet, de semer partout la rumeur que les Ars, revenus à la vie sauvage, pratiquaient les sacrifices humains... Ce qui était, bien sûr, absolument faux.       <br />
       —Pour qui connaît un tant soit peu les Ars, cette accusation est ridicule. Nos Ars ressemblent plus à une vieille noblesse féodale pleine de morgue qu’à une bande de Bororos réducteurs de têtes, même s’ils préfèrent souvent la nudité aux côtes de maille, et pratiquent quelque fois la scarification ou le tatouage. L’Idée même qu’ils puissent s’intéresser à des cultes orgiastiques cannibales est parfaitement risible.        <br />
       Pourtant l’idée était bonne pour une propagande anti-Ar, car le stéréotype de l’anthropophage est sans doute inextirpable. Il est dans tous les rêves des  petits Vics. Il est en nous. Brovet jouait sur le velours de nos phantasmes les plus communs, mais il ne perdait jamais le but pratique de cette campagne systématique de dénigrement : déstabiliser la position politique  des Ars, dernier rempart au maintien des franges dans leur Domaine. Tant que ceux-ci se sentaient  sûrs de leur bon droit (protection de la nature sauvage, entretien d’une humanité en contact physique avec la nature, etc.), il était difficile de leur contester la pleine souveraineté sur les lisières des Terres Mondiales. A partir du moment où s’accumulaient les rumeurs sur leur violence, leur dépravation ou leurs moeurs “primitives”, il pouvait devenir concevable de remettre en cause le monopole de cet Ordre sur les domaines sauvages. Cela permettait d’ouvrir le vannes des critiques classiques, alimentant la haine des autres groupes : les Ars sont trop peu nombreux  pour occuper seuls d’aussi vastes contrées, on ne sait pas ce qu’il font dans leurs forêts, ni ce qu’ils apprennent à nos jeunes en stages d’initiation naturelle.  Ils ne valent guère mieux que les Frangins, mais on ne peut pas laisser ces derniers servir de chair à pâtée pour les orgies Ars, etc.        <br />
       Dans l’ensemble, les médias sont restés prudents face au gisement de ragots saignants, mais cela même a incité les têtes à  s’échauffer et les bruits à courir, à se répéter. C’est exactement là dessus que comptaient Brovet et ses sbires. En programmant enfin quelques vrais-faux massacres sacrificiels, et en laissant circuler des copies clandestines de vidéos sur ces massacres, ils ont  réussi à placer le Conseil Ar sur la défensive.       <br />
       —On a dit que de véritables Ars étaient partie prenante des massacres.       <br />
       —C’est vrai. Mais qui étaient-ils ? Les quelques dizaines d’Ars qui ont accepté de courir le risque d’activités criminelles commanditées par “la famille” de Brovet travaillaient depuis déjà plusieurs années avec lui, recélant des marchandises ramassées par les Frangins. Le profil  idéal du “traître” Ar était  un Surv’ar  responsable d’une zone frontalière, éliminé de la course au pouvoir dans des conditions qui avaient attisé sa haine des Tribus,  et qui ne se contentait pas de la confortable  retraite des candidats malheureux. Plusieurs fois contacté par les Mers pour servir de médiateur avec les Frangins, ce mécontent finissait par accepter de l’argent. Quand la police de la Panose fouillait les repères frangins de son secteur, il acceptait de servir de fourgue, car jamais les flics n’étaient autorisés à visiter les maisons des Surv’ars.        <br />
       —Vous parlez d’une vraie personne ?       <br />
       —Un exemple imaginaire, mon jeune ami. Mais disons, très réaliste… Ayant donc touché le pactole pour ce fier service, il était dés-lors considéré comme un agent actif du réseau Mer. Si sa haine de ses compatriotes était jugée assez authentique et forte, on lui proposait alors de participer à une provocation : de trouver de “mauvais” Ars pour attaquer injustement de “bons” Frangins, par exemple, ou au contraire pour se faire battre par les “éboueurs des lagons”, à la grande honte de la communauté Ar.  En fin de compte, s’il s’avérait un allié fidèle, Brovet le convoquait secrètement, le flattait et lui proposait un poste important dans la future organisation des Franges. Les Mers n’avaient aucune intention, lui confiait-il de laisser les Frangins maîtres des Franges : “Seuls de vrais Ars “comme toi”, sont capables de diriger ces peuples abâtardis et sans patrie !” lui était il affirmé, comme en confidence.. Les nouveaux “Ars des Franges”, ainsi promus maîtres des nouveaux espaces, devraient seulement adopter un code de moeurs différents de leurs “cousins” des domaines sauvages : ils devraient accepter la présence de techniques modernes, le percement de routes parcourant les zones frontalières et la mise en place, de loin en loin, de zones hortaxe pour loger les visiteurs.       <br />
              <br />
       —Ne me dites pas qu’aussi corrompus qu’ils soient,  des Ars aient ainsi pu accepter  la violation de la Peau Sacrée de la Terre !       <br />
              <br />
       —Eh si, mon jeune ami ! L’avidité, la vénalité, la jalousie, la perspective de devenir de “grands chefs de la frontière”, tout cela a vaincu les plus grands principes chez certains Ars. Une fois parvenus à ce point de non retour, il est donc compréhensible qu’ils aient accepté des besognes obscures.       <br />
       —Telles la participation à des massacres rituels, attribués prétendument à leurs frères...       <br />
       ¬—Exactement.        <br />
       Dubouton se permit d’allumer une longue mujafette mauve et changea la pastille nanoctronique.       <br />
       —Passons maintenant, si vous le voulez bien, aux événements eux-mêmes.  Comment s’est cristallisé le complot ? Et surtout, comment a-t-il été déjoué ?       <br />
       Le regard de Fra, se perdit dans les lointaines frondaisons vaporeuses.       <br />
       —Cela s’est passé si vite qu’encore aujourd’hui,  j’ai quelque difficulté à bien recomposer le faisceau des enchaînements. Disons qu’il y a eu une interférence : des gens ont commencé à s’inquiéter.       <br />
       —Vous avez été de ceux-là...       <br />
       —je ne le cacherai pas. Mais l’inquiétude était diffuse. Le Tétrapan lui-même était sensible à quelques mauvaises vibrations et notre regretté Meredith Ilno, décédé à la suite de l’agression qu’il a subie, se doutait de quelque chose. C’est lui, vous ne l’ignorez pas, qui m’avait confié l’enquête sur le lien possible entre les agissements Mers et l’affaire des meurtres rituels.        <br />
       —Bien sûr. A ce moment là, nous étions à quelques mois du jugement du Tétrapan sur la proposition Mer à l’ASSU., n’est-ce pas ?       <br />
       —Oui, c’est vrai. Il avait fallu que le groupe Mer dépose sa Question au bureau de l’Assemblée Universelle pour que se déclenche quelque chose. Jusque là, tout était vague rumeur, que l’histoire emporterait comme feuilles au vent, pensait-on.       <br />
        Mais le dépôt de la question, du jamais vu dans les annales des institutions planétaires, ce fut vraiment le coup d’envoi .        <br />
       —8 Juin 251, c’est cela ?       <br />
       ¬—Oui, date  historique. Quelques jours après, je recevais un coup de fil de Meredith Ilno, que j’avais connu dans plusieurs commissions  qu’il présidait. Il savait que je partais à la retraite de mon poste de Chan à l’université chanale de Corneille, et il me cueillit littéralement au vol.       <br />
       C’est comme çà que j’ai commencé à mettre mon nez dans les affaires d’Arlouan Brovet. Il semble qu’il m’avait à l’oeil car dès que je décidai d’enquèter en Europe sur la tragédie d’Aragnol -le seul fil que je pouvais tirer- le chef de la guilde Mer me fit suivre et abattre. Enfin, plus précisément, mon agresseur a tiré sur moi une balle hypnotique qui devait liquider ma mémoire.       <br />
       —Le criminel, a-t-on dit, était le même que celui qui envoya une fléchette dans la tempe de Meredith Ilno .       <br />
       —Exactement. Ce jeune homme dont je ne me méfiais pas parce qu’il prétendait faire sa thèse sous ma direction, était un officier du groupe rapproché de Brovet, qui s’était spécialisé dans les crimes “sélectifs”. Hélas, le projectile qu’il  destinait à notre pauvre Meredith fonctionna mieux qu’avec moi.        <br />
       —Vous voulez dire qu’il a tué le Tétrapanide en lui injectant une substance toxique  ?       <br />
       —Non, pas directement. je crois que Meredith est mort de honte. Son coeur a commencé à céder à la fin de la séance où il se rendait compte, sans pouvoir le dire, qu’il s’était déshonoré. La substance, préparée par les technologues Mers, était censée modifier l’opinion la plus intime du représentant Ar, afin de le pousser à voter comme ses confrères. Ce qu’il fit, à sa honte la plus grande. Il était devenu incapable de soutenir le moindre argument en défaveur du changement de statut des domaines. Des phrases entières lui venaient, avec la plus parfaite conviction, qu’il n’avait jamais prononcées, parce qu’elles é”taient opposées à ce qu’il avait toujours cru et professé.        <br />
       L’unanimité était donc acquise, et tout se serait passé selon, les voeux de Brovet si le représentant Mer, Tatziki, n’avait pas été alerté par un membre de la sécurité attaché à Meredith Ilno. Parce qu’il avait lui-même senti que la position de Meredith, son vieil “ennemi intime”, était anormale, il accepta de suspendre une heure la séance avant le vote final pour prendre connaissance d’informations nouvelles. Je le rencontrai ainsi  incognito  (sous le nom de M. X) dans un petit bungalow des bayous avoisinants, et il me demanda de raconter ce dont je croyais avoir été témoin.       <br />
       —Vous voulez dire : le fait que Trillard était présent dans l’antichambre de la salle de réunion du Tétrapan et avait eu un geste étrange, qui pouvait interprété comme la propulsion d ‘une fléchette par le moyen d’une petite sarbacane ?       <br />
       —Oui, ce geste était d’autant plus curieux qu’il correspondait à une bizarre réaction de Meredith, un recul brusque de la main vers sa nuque, comme lorsqu’on a senti la piqure d’un insecte.       <br />
       —Vous aviez donc convaincu Tatziki de l’agression de Meredith par Tillard, lequel décida alors de déjouer tous les pronostics et de s’opposer ... à sa propre proposition !       <br />
       —Exactement. Il lança immédiatement une enquête officielle dans le monde Mer, suspecté de cacher l’assassin, l’homme même du scandale d’Aragnol, récemment mis à jour sur le tridi par Meredith.  Mais la police Pangov n’avait pas atteint les portes de l’immeuble Mer de Washdicee, que le corps de Brovet, projeté du 44e étage, venait exploser à leurs pieds.  Il fut établi que l’homme n’avait pas été poussé, et que le suicide était l’hypothèse la plus vraisemblable.  On n’a, en revanche, pas retrouvé Tillard. Il court peut-être encore.       <br />
       —Depuis, le Mer semble adopter le profil le plus bas possible devant les commissions d’enquête successives.        <br />
       —Certes, M. Dubouton, mais n’ayez aucun doute : cet ordre n’a renoncé à aucune de ses ambitions. Sous la poigne de fer de l’AO, Vadiah, je crois que nous pouvons en attendre de nouvelles prochaines. La plus grande vigilance s’impose.       <br />
       —Vadiah ? mais elle est charmante, dit Dubouton, en coupant le son. Elle m’a très bien reçue et...       <br />
       —Comme le néocrotale des marais.  Attention, mon garçon, elle pourrait bien ne faire qu’une bouchée de vous.       <br />
       —Moi ? mais...       <br />
       —Tout comme elle a vraisemblablement  liquidé Agonem Tillard, ce malheureux apprenti-assassin.       <br />
       —Mais vous disiez à l’instant qu’il courait encore …       <br />
       —Jen’en suis pas à une contradiction près. Méfiez-vous de toute façon. La Skoule est mortelle.       <br />
       —Le café est prêt, fit la voix enjouée de Lyseange derrière le rideau de roseaux-chats. Et il y a un vol d’outardes qui s’est abattu sur le Sound. Venez voir comme elles sont belles !       <br />
       —Visitons la maison; proposa gentiment Fran en posant sa large main sur l’épaule du journaliste. J’en suis très fier. Je l’ai bâtie de mes mains, sur l’emplacement même de celle de mes parents, que firent exploser les hommes de main de Brovet.       <br />
       Dubouton regarda Fran , incrédule.       <br />
       —Ils ont osé ?       <br />
       —Cela et bien davantage... mais vous avez déjà votre content d’anecdotes, jeune homme. Je vous rappelle à la déontologie du bon holoscripteur !       <br />
       Lyseange passa part l’embrasure sa tête charmante couverte de nattes savamment tortillées .       <br />
       —Dis , Amour, Mc Grégor vient encore de planter son domordi. La machine n’arrête pas d’éteindre et d’allumer ses lampes,  de chiffonner les lits, de goûter les crus millésimés et de mettre le feu au grille-pain. Qu’est ce que je lui dis ?       <br />
       —Tu lui dis merde. Je comprends pas comment ce vieux singe a pu survivre à l’explosion de la maison, puisqu’ il est toujours fourré ici.        <br />
       Le com. se matérialisa en bulle transparente à côté de la joue de Lyseange.       <br />
       —M. Mc Grégor ? Fran est d’accord. Il viendra vous dépanner dans une petite heure, le temps de se débarrasser d’un journaliste… Quoi ?   Non pas un portefeuille, M. Mc Gregor , un JOURNALISTE.       <br />
       Fran, sans souci de respectabilité, la poursuivit, mains en avant… Mais elle avait déjà sauté toute habillée dans l’océan, pourtant encore glacé à cette époque de l’année.       <br />
       —C’est çà l’amour, M. Dubouton. Vous connaissez ?       <br />
              <br />
               <br />
       Postface       <br />
              <br />
       Le roman que l’on vient de lire est basé sur une réflexion de prospective sociologique selon laquelle, une fois parvenue à l’universalité concrète dans la plupart de ses champs d’activité et de création imaginaire, l’humanité sera confrontée à la nécessité de produire de nouveaux critères de pluralité, afin de ne pas écraser les individus sous un excédent de civilisation.         <br />
       Or, si l’on exclut les références purement locales ou nationales obsolètes, il semble qu’il n’existe pas de très nombreux systèmes consistants qui puissent soutenir plusieurs principes de souveraineté en même temps. On peut, certes, temporairement, tenter de fabriquer des repérages paradoxaux : ainsi des Indiens d’Amérique qui ont négocié à la fois l’appartenance à la citoyenneté états-unienne, et le refus de renoncer à leurs souverainetés nationales leur permettant de signer des traités... avec les Etats-Unis ! Mais ce sont des situations et des solutions instables.         <br />
              <br />
       Nous avons supposé que, dans cette Terre du futur, profondément unifiée par le tragique même de son histoire commune, avaient seulement été retenues en références pluralistes quatre polarités irréductibles les unes aux autres, aussi bien dans chaque humain que dans la collectivité dite “humanité”.  Il ne s’agit pas là d’un simple chiffre empirique :  les quatre polarités du “corps localisé”, de la “communication universelle”, de la “nature sauvage” et de la “culture transmise” se déduisent elles-mêmes d’un essence générale de la culture humaine. On peut en effet considérer que celle-ci, en forçant l’homme à parler avec ses semblables, en l’aliénant à l’altérité, crée un traumatisme dynamique dont on peut décrire les phases nécessaires : en premier lieu, nous nous opposons à l’Autre pour survivre comme personnes, et toute image de l’entité “autre” sur laquelle nous émergeons  aura tendance à produire des idées associées à la nature et à la mort qu’elle nous donne (après la vie), et contre laquelle nous nous insurgeons.        <br />
       Ensuite, pour supporter cette totale dépendance envers notre monde, nous inventons de le doubler d’une instance collective, la plus puissante et la plus universelle qui soit : nous renversons ainsi le rapport de maîtrise (croyons-nous). Mais le monde humain ainsi créé comme giga-organisation écrase chacun d’entre nous en assurant la force commune. C’est pourquoi, nous sommes dès lors obligés d’accepter une médiation entre l’affrontement et l’englobement  : ce sera la cité politique, où, dans la proximité, nous fabriquons de petits territoires acceptant la part de la controverse humaine, de la compétition et de l’échange civilisés.         <br />
       Pourtant, cette solution, précaire et mobile, ne prend son sens que si nous ne perdons pas de vue dans quelle grande guerre des passions elle se situe : il nous faut donc maintenir, en dehors des conflits directs ou médiatisés, une bibliothèque de nos savoirs et de nos références.        <br />
              <br />
       Bien entendu, il existera toujours nombre de personnes qui ne voudront ni se trouver fixées dans l’une de ces positions du “champ du jeu de l’homme”.  Tout simplement parce qu’entre la manière dont nous vivons singulièrement, intérieurement, le mouvement entre les quatre grandes polarités de l’identité, de l’universalité, de la convivialité et du savoir n’est jamais exactement calquée sur la fixation imaginaire collective des mêmes pôles. Jamais notre jeu interne ne se raménera à une pluralité fixée, octroyée, obligatoire. C’est pourquoi les rebelles se manifesteront immanquablement contre un ordre, pourtant aussi diversifié que possible.        <br />
              <br />
       Il est même plausible que, dans un monde où l’extériorité aura disparu (plus de Barbares aux frontières de l’Empire-Planète), la pluralité interne devenant la seule structure perceptible et concevable (du seul fait que la légitimité d’un Etat-Monde centralisé serait détruite par l’absence d’ennemis externes), elle donne lieu alors aux révoltes qui caractérisent aujourd’hui au contraire l’émergence d’un centre universel (et qu’incarne assez bien le surgissement d’un terrorisme mondial).  C’est ainsi que j’en suis venu à inventer les “Frangins” (les habitants des franges, circulant entre les quatre grands espaces-temps psychologiques alors au pouvoir), comme d’éternels réfractaires, incarnations de la singularité et de la liberté non octroyée.  J’ai également été bien obligé de supposer que leur révolte chronique susciterait un dégoût de la part de la plupart des autres citoyens normalisés, fût-ce dans la “vie sauvage”.       <br />
              <br />
       Le livre ayant été rédigé, je suis tombé par hasard sur un article décrivant la culture immémoriale du Japon, dont on sait qu’il a été -plus encore que la Chine constamment menacé par les Barbares des quatre points cardinaux- une sorte d’univers isolé, unique et solitaire pendant des siècles. Dans cet article (“La discrimination visant les gens des hameaux reste un secret de famille au Japon”, Le Monde, 3 septembre 2001) M. Philippe Pons rappelle que le Japon féodal connaissait quatre castes -les guerriers, les paysans, les artisans et les marchands- . Mais on y stigmatisait en plus les “immondes” (vivant de   métiers “sales” comme la tannerie, l’équarrissage ou le soin des morts) et les “non-humains” (déchus, mendiants, criminels).  Immondes et non-humains étaient regroupés dans la catégorie des “gens des rives” , qui  a survécu à elle-même sous l’appellation “gens des hameaux”, toujours utilisée dans certaines statistiques illégales.        <br />
       J’avoue que cette lecture m’a poussé à m’interroger sur mon travail :  est-ce que, en imaginant la Terre de l’avenir comme un genre d’immense Japon isolationniste, je n’avais pas, tout simplement réinventé le système de castes qui semble aller de pair  ?  Y compris les “Immondes”, renommés “Frangins” , avec presque les mêmes fonctions?   Et si n’importe quelle société humaine confrontée à l’absence d’extériorité était destinée à produire ce genre d’évolution ?       <br />
              <br />
       Au  moins, songeai-je, soyons avertis que la meilleure des pluralités peut se figer en catégories rigides secrètant leur propre haine du “hors catégories”.  La caste est probablement (comme en Inde d’ailleurs, si  l’on en croit Jean Baechler)  l’horizon naturel d’une société non contrôlée par une constitution centrale, et elle est sans doute le revers d’une absence de centralité et d’une absence concomitante de monde étranger. Peut-être l’inventeur des trois grandes “jati” védiques (castes liées à la naissance et proches des trois ordres indo-européens vus par Dumézil : prêtres, guerriers, travailleurs)  était-il même une sorte d’auteur (préhistorique) de science fiction ?   En ce cas, aurait-il pu prévoir les effets de son imagination poétique ?  Les aurait-il d’ailleurs voulus ?       <br />
              <br />
       Pour ma part, en tout cas, j’insiste à préciser ma position sur ce point : ce n’est pas parce que me semble prochain le passage d’un futur monde-Etat (presqu’inéluctable dans la mondialisation des violences et des liens) à une Pluralité de l’après-futur… que je n’en vois pas les défauts possibles. Il ne s’agit pas d’un idéal : peut-être d’avantage est-il question d’une destinée à envisager sérieusement, pour mieux en pallier les dérives mortifères.       <br />
              <br />
       Les deux autres tomes (La Présence et Hatzik et ka connaissance) mettront la question de la pluralité humaine en rapport avec deux classiques perspectives de la science-fiction (voire de la littérature générale) :       <br />
       Le confinement (ici celui du voyage spatial, même élargi à des vaisseaux grands de plusieurs km carrés), et le mystère de la bibliothèque infinie .  Deux artifices merveilleux pour réfléchir sur le rapport intime de peur et de désir qu’entretient l’humain avec l’aventure, l ’ouvert, l’indéfini, la liberté.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Extrait de l’Article “Terre” du Guide Spatial Officiel du D.I.E.U.       <br />
       Actualisé le 3 juin 251 n.e. (nouvelle ère, soit  2351 après JC.)       <br />
              <br />
       “Après les terribles guerres ethno-culturelles qui ont décimé l’humanité au XXIeme siècle, cette dernière s’est orientée vers un régime universel «métastable », c’est-à-dire employant l’énergie de ses propres antagonismes pour empêcher l’autodestruction collective. Avertis de l’impossibilité d’éradiquer leur haine fondamentale, les Humains ont choisi de s’entendre sur les règles à respecter dans un « combat  pacifique » sans fin. Ainsi, la population résidant sur Terre se partage-t-elle aujourd’hui (et depuis 101) en quatre Ordres souverains qui ont remplacé toutes les anciennes divisions nationales ou internationales, et règnent sur quatre espaces-temps se distribuant la surface de la planète bleue, et en constant –mais inoffensif- conflit homéostatique.        <br />
              <br />
       Ces quatre ordres sont :        <br />
              <br />
       -Les Mers, ou ordre des Médiateurs. Maîtres de la circulation des personnes, de signes et de marchandises, ils régissent l’économie monétaire (libellée en Universos) mais leur domaine physique se limite aux axes de déplacement (réseaux souterrains) et de transport d’information, à leurs locaux techniques, ateliers et laboratoires et aux magasins et hostelleries annexes (hortaxes), ainsi qu’aux postes de transfert des signaux. Du fond de leurs vastes hypogées, ils contrôlent les centrales d’énergie, et les usines souterraines fabriquant et modernisant en permanence les systèmes de transport et de communication. La majorité des Mers pratiquent la sélection génétique, et leur élite administrative promeut en son sein le clonage ectogénétique remplaçant la reproduction sexuée. Mais ils n’ont aucun droit d’interdire à leurs membres une autre morale, ni à fortiori de propager leur style d’existence aux autres espaces-temps ordinaux. Ils ne disposent que d’un recours limité à la propagande commerciale pour vendre leurs innovations techniques au reste de la population humaine.       <br />
              <br />
       -Les Ars, ou ordre des Hommes-nature. Ils ont la garde d’immenses espaces sauvages ouverts (les Ardoms) qui sillonnent la planète bleue. Seuls peuvent y pénétrer des individus se libérant des technologies industrielles, pour y vivre de cueillette, de pêche ou de chasse (augmentées d’un peu d’agriculture vivrière) ou s’y rencontrer en de romantiques combats d’honneur. Les Ars ont choisi de retrouver d’anciens et complexes systèmes de parenté clanique garantissant la séparation et la rencontre des fonctions féminines et masculines en sociétés semi-nomades. Ils en assument généralement les injustices et les rigueurs, tout comme ils affrontent la nature en un perpétuel défi.       <br />
              <br />
       -Les Vics, ou ordre des Collurbains. Ils représentent les peuples assemblés sur un lieu de vie sédentaire. Ils valorisent l’autonomie des productions solidaires et des modes de vie locaux, essentiellement centrés par la maison de la famille nucléaire dite “moderne” (pour référer à un mode supposé dominant il y a trois cent ans). La majorité de leurs besoins doivent être couverts par l’agripage entourant chaque collurbe, ainsi que par les artisans du Vic. Toutes leurs activités et leurs choix techniques doivent se plier à certaines règles d’économie d’énergie et de respect de l’environnement.        <br />
              <br />
       -Enfin, les Chans ou ordre des Conteurs ont la charge de l’enseignement, de l’enregistrement des savoirs et de la culture commune. Subvenant à leurs besoins dans des “hauts-lieux” disséminés sur les domaines Mer, Ar et Vic, ils pratiquent leur art dans les langues “maternelles” de chaque aire culturelle régionale, car il n’existe pas de langue universelle, hors du langage de commerce Mer, (l’amerangle standard). Ils sont chargés de transmettre la diversité de ces langues –considérée essentielle pour la créativité humaine- et du raffinement des cultures qui y correspondent. De manière discrète et mystérieuse, les Chans enseignent leur façon d’être de maîtres à disciples, recrutant ces derniers parmi des candidats issus des autres ordres.       <br />
              <br />
       Tout être humain naît dans l’un de ces Ordre-mondes, mais peut  décider d’en changer, en toute liberté, à l’issue du Voyage initiatique de deux ans qui l’introduit à l’âge adulte. A la fin de sa vie active, il peut à nouveau modifier son choix. Par ailleurs, le Voyage se prolonge d’un Service Humain de trois ans qui doit nécessairement s’effectuer dans un autre ordre que le sien, mais dont l’utilité concerne l’humanité : par exemple, la protection de l’espace naturel chez les Ars, l’accès plus équitable aux biens générés par les Mers, l’autonomie du mode de vie Vic, ou enfin la puissance spirituelle de la culture Chan. Cette volonté d’échange et d’ouverture permet un mouvement de population substantiel entre les ordres, mais on observe que des noyaux stables tendent à organiser ces derniers autour de leurs codes identitaires spécifiques.       <br />
              <br />
       Chaque ordre possède son gouvernement mondial (son pangov), élu par l’ensemble de sa population. Les Pangov sont souverains, et leur loi est autonome par rapport à celle des autres, mais cette loi est censée refléter au mieux le « principe fractal » selon lequel les façons d’être relevant des trois autres ordres doivent être assurées de pouvoir exister comme minorités, mais aussi comme inflexions du mode dominant. Par exemple, le mode de vie des Vics vivant en domaine Ar doit être respecté, de même qu’il doit exister une tendance « vicar » organisant l’existence civile dans les petites aggolmérations subsistant dans le domaine ar. Les légistes de chaque Pangov sont donc en contact, sur le base des procès engagés à partir de chacune des  quatre lois.       <br />
              <br />
        Les pangov dialoguent dans l’Assemblée Universelle (ASSU), organe de « rencontre » entre les composantes souveraines de l’humanité, et non pouvoir universel supérieur. L’ASSU ne dispose que d’une seule activité non délibérative : il assure la gestion du District Extraterritorial Universel, le DIEU, dont le siège terrestre se situe sur Pax Islands, une constellation d’îles artificielles flottant au milieu du Pacifique. Le DIEU –qui dispose de savoirs et de techniques indépendants de l’ordre MER- est responsable de l’organisation de voyages interstellaires habités (dans les planètes creuses, sortes de gigantesques vaisseaux terraformés). Il est chargé de redéployer la séparation interordinale –suspendue pendant les périples- sur toutes les planètes où l’humanité s’implante.       <br />
              <br />
       L’ASSU élit en son sein quatre hommes sages composant le Tétrapan, indépendant des Pangov. Les Tétrapanides, nommés à vie, se saisissent de toute question leur paraissant mettre en cause la constitution universelle. Aucun changement de celle-ci n’est possible sans leur accord unanime. Leur « conversation » est de fait l’instance suprême de la politique planétaire, bien que leurs « conseils » ne prennent force de loi que si les Pangovs les confirment, ce qui peut allonger considérablement le temps de la décision.       <br />
              <br />
       A la question -fréquemment posée par les enfants nés en voyage stellaire- de savoir s’il existe d’autres ordres humains sur Terre, la réponse officielle est : « Non ». L’honnêteté nous oblige cependant à mentionner l’existence de personnes non-recensées par le Tétrapan. La coutume veut que, survivant généralement dans les zones interordinales surnommées « franges », ces gens sans foi ni loi soient affublés du sobriquet de « frangins » (« fringers » en Amérangle standard). Mais cette étiquette unique, souvent méprisante et raciste, ne signifie pas que les intéressés s’y reconnaissent. Considérés de leur propre point de vue, les Frangins constituent plutôt une infinité de groupes, bandes ou nations, tous différents les uns des autres.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
   ]]>
   </description>
   <link>http://www.capitalism-end.com/Tome-II-Les-forets-de-Boscione_a3.html</link>
  </item>

  <item>
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   <title>Tome 1  La Présence</title>
   <pubDate>Sat, 20 Jun 2009 01:34:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Terre 2351 : histoires des 5 peuples]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   (Extrait de « Spatiatrie et bien être psychique des spationautes » Par le Dr Régis.G. Kalababou, ) P 23 : tableau des symptomes et syndromes en pathologie spatiale 1.	L’évolution de l’humeur chez le spatiopathe -brève phase de découverte (euphorie, excitation), -phase de réaction (que suis-je venu faire dans cette galère ?) avec anxiété, irritation (mission monotone, les diverses nationalités ne se comprennent pas…), troubles du sommeil, symptômes psychosomatiques, etc. phase de tolérance : apathie, suspicion, rumination, symptomes dépressifs. phase d’épuisement : diminution de l’efficacité, ralentissement, attitude immature, conduite hypomaniaque, manifestations agressives et critiques En enkystement chornique, on a affaire à deux syndromes majeurs : -un pôle psychasthénique obsessionnel (repli sur soi, préoccupation), -un pôle paranoïaque (méfiance, agressivité), bouffées délirantes aiguës (bda de Krapoutine) ; dépression, épisodes maniaques. 2.	Symptomes usuels en spatiopathologie fatigue troubles de la vigilance perturbations cognitives difficultés d’évaluation du temps troubles du sommeil diminution des performances individuelles anxiété troubles de l’humeur baisse de la motivation tendance dépressive comportements aberrants ou modification de la personnalité somatisation irritabilité hostilité entre membres d’équipage hostilité entre équipage et centre de contrôle au sol hostilité envers les animaux domestiques diminution des performances de l’équipage 3. causes alléguées par les patients :  privation de relation et de stimulation issues du monde extérieur soustraction du sujet à son milieu ou réseau familial ou social confinement, étroites limites forte limitation de l’espace disponible sorties quasi-interdites promiscuité faible territoire privé manque d’intimité groupe imposé auquel l’on ne peut échapper sujet prisonnier du lieu et du groupe tout se fait sous les yeux de l’autre absence de relations affectives privations matérielles, alimentaires, hygiène regroupement d’individus dans un espace étroit séparation matérielle avec la terre des hommes isolement physique très important hypostimulation physique et sociale exclusion du monde auquel on appartient et dans lequel on ne peut plus intervenir on est privé de sources de gratifications habituelles on n’est pas vraiment maître de ses décisions on subit une privation affective on se sent dépersonnalisé on a le sentiment qu’une PRESENCE se manifeste ici et là. Oui, elle est là !!!     <div>
      TOME I       <br />
              <br />
       La Présence       <br />
              <br />
        “Toutes les conditions nécessaires pour effectuer un meurtre sont réalisées en enfermant deux hommes dans une cabine spatiale de 18 pieds sur 20, et en les laissant ensemble pendant deux mois.”        <br />
              <br />
       Groupe Vols Habités, Centre National d’Etudes Spatiales, Paris, le 13 05 1998.       <br />
              <br />
       « Embarquez dix-mille personnes humaines non génétiquement modifiées pour un voyage au long cours dans une Creuse de volume IV, et vous obtenez une extermination mutuelle en moins de 24 mois »       <br />
              <br />
       Cellule Anthropos du DIEU, 11.04. 248 N.E.  (2348 A.C.)       <br />
              <br />
               <br />
       « Le problème principal de tous les mondes clos, c’est qu’ils doivent s’inventer une pluralité intérieure. »       <br />
              <br />
       Skodan Milosich, Après l’Empire , Les Presses de la fondation des sciences spatiopolitiques, Paris, 2010, p. 25.       <br />
              <br />
       « L’opposition entre les défenseurs de la nature et ceux de la société, entre les supporters de la mobilisation poétique et ceux du calcul économique, a depuis longtemps remplacé la guerre des religions, celle des classes et celle des nations »       <br />
              <br />
       Joseph Gandois, fragment d’un cours d’anthropologie politique retrouvé dans les décombres de la Sorbonne,       <br />
       Paris, 2017       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
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              <br />
       1       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       La masse grandit, obscure sur le semis d’étoiles. Quand elle atteignit la taille d’une falaise, Sahul distingua les fissures vaguement lumineuses courant dans la roche métallique, comme si un immense vase avait été fragmenté puis réparé, avant d’y cacher une flamme pâle.        <br />
              <br />
       L’effet s’estompa à mesure que le modex (module d’exploration extérieure) approchait. Sahul visa un moutonnement de replats de bronze, et l’engin vint se plaquer contre l’un d’eux, arasé en un cercle approximatif. Le sol lisse aurait pu découler d’une cristallisation géologique ou d’un impact de météorite. Mais la nature ne pouvait être l’auteur des grandes lettres romaines parfaitement régulières qui y avaient été gravées :       <br />
              <br />
       TERRA XII       <br />
              <br />
              <br />
       Trois griffes de titane jaillirent du bord de la plaque et saisirent aussi délicatement le modex que les doigts d’un gourmet autour d’une cerise confite. Une bouche avide s’ouvrit sous le petit véhicule, découvrant les sinuosités d’un profond gosier, creusé dans la masse rocheuse. La pesanteur artificielle s’activa, et le jeune homme éprouva une fois de plus l’illusion de tomber dans la torpeur d’un ventre de géant. Le modex sombra dans le puits sans fond, sa chute soigneusement contrôlée par trois rails magnétiques jalonnés de numéros fluorescents, qui montaient maintenant vers Sahul à la vitesse de l’éclair.        <br />
              <br />
       L’interphone virtuel grésilla. La voix de sa mère émergea du bruit.        <br />
       -Enfin, tu es là !       <br />
              <br />
       Sahul prit les devants :       <br />
       -Ne me dis pas que tu as eu peur !       <br />
       Un soupir lui répondit. Il sentit qu’elle se maîtrisait.       <br />
       -Je n’arrive pas à prendre l’habitude.       <br />
       -Il n’y a pas de risques... Enfin, seulement une chance sur 10-2.       <br />
       -Tu te souviens comment a fini Terra II avec 99,6 % de fiabilité de tous ses composants ? Elle s’est désarticulée à quatre-cent jours de Planète, et à deux cent quatre vingts de Mars!       <br />
       -Mère, je suis las de ces vieilles histoires. Le modex n’a pas la complexité d’une Creuse. Et les Ordys ont engrangé trois siècles de perfectionnement. Ils ont laminé l’erreur technique résiduelle !       <br />
              <br />
       Il savait l’argument faible. Ilnara ne lâcherait pas prise aisément.       <br />
              <br />
       -La statistique n’a pas changé, reprit-elle. 2% de chances de se volatiliser, ce n’est pas négligeable ! Surtout si l’on y ajoute les incertitudes d’une possible… réussite.       <br />
       Sahul se fit sarcastique.       <br />
       -Aurais-tu cru une seule seconde à la possibilité d’un Passage ?       <br />
       -Je t’accorde que ce n’est pas rationnel, Fils. Mais il faut compter avec le charisme de la lignée de ton père.       <br />
       -Tu veux dire que...       <br />
       La décélération écrasa le jeune homme dans les profondeurs du fauteuil ergodynamique. Le temps de passer en contrôle externe, les équipements du modex s’éteignirent.       <br />
              <br />
       Sahul reprit son souffle.       <br />
       -… que tu pensais vraiment...       <br />
       -Ne t’emporte pas. Je suis à la bibliothèque Fortenot avec Volpol. Il a des informations à te confier.       <br />
              <br />
       Le jeune homme serra les mâchoires.        <br />
       -… importantes, je présume.        <br />
       Il coupa la com.        <br />
              <br />
       La haine qu’il portait à son “beau-père” ne passait pas inaperçue d’Ilnara, mais il souhaitait lui montrer aussi la maîtrise dont il l’enveloppait, la sculptant telle une arme de glace.       <br />
              <br />
       Le modex s’ouvrit en quartiers, fruit d’argent posé sur un lit sablonneux. Sahul demeura ébloui quelques secondes. Puis ses yeux distinguèrent les détails familiers du paysage interne où il avait émergé. Les entrailles de Terra XII ; son monde maternel ; son monde tout court.       <br />
              <br />
       Terra XII était sans conteste le plus vénérable des vaisseaux spatiaux de type 2xPC (Planète Creuse à Population Civile). De l’extérieur, cela ressemblait à un colossal menhir grumeleux. Ou bien à une gigantesque amphore noyée, bosselée par des centaines de coquillages fossiles. Certains constructeurs concurrents avaient créé la rumeur selon laquelle la référence esthétique de son créateur était  plutôt le produit fécal d’un gigantesque saurien. Plus poétiquement, on l’avait enfin comparé à une île grecque oblongue,  tout en rocailles et falaises, qui se serait arrachée à la mer pour fuir dans l’espace.         <br />
              <br />
       Sous cette rude apparence, il s’agissait de deux vastes cylindres carbométalliques longs…  de 20 km, le plus étroit (tout de même 8 km de diamètre) emboîté dans le plus large, et séparé de sa face intérieure par une couche d’eau de deux cent mètres d’épaisseur, suffisamment réchauffée pour ne pas geler près de la paroi externe. Le « petit » cylindre tournait sur son axe longitudinal, entraîné par le mouvement du liquide sur lequel il flottait, de manière à produire sur sa surface interne habitable une gravité de trois quarts de G         <br />
              <br />
       Les deux volumes étaient obturés par des couvercles de même matériau. A l’extérieur, ils étaient convexes et protégeaient sous leur courbure les complexes appareils disposés autour des moyeux du cylindre « gravitationnel ». Vers l’intérieur, ils étaient doublés d’immenses murs circulaires plats, peints en bleu-ciel.       <br />
              <br />
       Vu du point où le Modex avait émergé, l’horizon artificiel était camouflé par un habile mélange de reliefs réels et virtuels évoquant une cordillère désertique, rappel du bouclier extérieur de l’astronef. Le « ciel » couleur cobalt était adouci vers le zénith par un embrun perpétuel. Celui-ci contribuait à l’illusion du cycle nyctéméral et cachait les origines de « l’axe solaire » qui traversait Terra XII de part en part.       <br />
              <br />
       Pour Sahul Fraga comme pour la plupart des habitants de la Creuse, ce trompe-l’œil ne fonctionnait pas. Il reconnaissait les lignes des gros rivets sous la nuée factice et pouvait en déduire l’heure locale, comme autrefois les marins lisaient la voûte céleste. D’autant que, depuis quelques années, une vilaine blessure de rouille cisaillait le mur Sud, telle l’aiguille d’une sinistre horloge. Elle semblait vouloir indiquer le temps qui restait à vivre au Vaisseau. Une décennie, peut-être ?       <br />
              <br />
       Le survêtement-palpeur de gravité 0, était un organe appartenant davantage au Modex qu’à son passager. Il se rétracta en langues de tissu ensommeillé. Sahul, libéré, se leva, étirant sa mince silhouette athlétique, débroussailla ses cheveux noirs qui reprirent leur volume, et examina les alentours. Pas de drone en vue : les relais de robpolice étaient inactifs dans les zones non prioritaires sur l’agenda des reconstructions. Il pourrait encore utiliser plusieurs fois le même puits d’extraction avant d’attirer l’attention des services du Censor.       <br />
              <br />
       Le jeune homme sortit de l’habitacle et se laissa glisser sur les échelons de titane sans craindre la chute d’une dizaine de mètres. Au sol, un vent insistant couvrit de sable ses chaussures. Il laissa le modex rentrer seul au bercail comme un vieux cheval, rétablit toutes ses connexions Com, et se mit en marche en direction du centre de commandement que signalait au loin un échaffaudage télescopique démesuré, rejoignant la rampe solaire au niveau d’un segment obscur.       <br />
              <br />
       -Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? Une semaine qu’ils sont sur cette fichue lampe… Je me demande s’il n’y a pas une défaillance-moteur. Cela ne serait que la troisième cette année !         <br />
              <br />
       La Creuse était propulsée par un bloc nucléaire détachable, fixé en général sur l’un des dômes. Sa vaste corolle était montée sur une arche, isolée du vaisseau par des matériaux bloquant l’irradiation. La chaleur intense du circuit primaire était réutilisée pour élever la température de la « mer » (le cylindre liquide intermédiaire entre la peau de roches et le « sol subjectif » intérieur), induisant un climat soigneusement contrôlé. Le moteur se nourrissait de lui-même en régénérant son plutonium, ainsi que de matériaux fissiles récoltés sur des météores ou des comètes. Cette collecte était l’occasion d’expéditions d’approvisionnement  pour lesquelles les candidats se battaient. Tout était bon pour sortir d’une mortelle routine. En l’absence d’astres utiles, on pouvait encore procéder au filtrage magnétique des poussières du vide, l’équivalent cosmique – disaient les Pédagos - « des fanons des baleines retenant le plancton pélagique. »       <br />
              <br />
       Car les Pédagos (relevant de l’ordre Chan, et indépendants de l’autorité de commandement Ar) adoraient filer la métaphore maritime. Ainsi expliquaient-ils encore aux enfants que leur patrie avait effectué son premier voyage tel un gigantesque crabe mou, démuni de carapace. Sa surface externe n’avait d’abord été qu’une simple cuirasse de carbone d’un mètre d’épaisseur appliquée sur une armature de pylones. Elle était alors seulement recouverte de sacs géants emplis de régolithe (le sol meuble et poussiéreux de la Lune), la protégeant tant bien que mal des micrométéorites .       <br />
              <br />
       La première destination du vaisseau inachevé avait été Saturne. Il s’agissait, pour les virtuoses de la terraformation, de recouvrir le cylindre extérieur d’une massive armure d’écailles de roche, soustraites aux satellites de la ceinture de l’astre, et qu’on assemblerait de manière à former une coque autoportante, indépendante du squelette originel. Celui-ci, lentement réchauffé, serait noyé dans l’eau se dégageant d’une multitude de blocs de glace extraits du satellite saturnien Titan, jusqu’à ce qu’on puisse déverrouiller le cylindre intérieur qui flotterait librement « tel un sous-marin géant ». Alors seulement commencerait l’aménagement du bioespace sur la surface interne de celui-ci, la vie végétale ne supportant guère le froid, l’absence de gravité, ni a fortiori l’absence de fluide nutritif.        <br />
              <br />
       La « mer », possédait une autre fonction vitale : elle défendrait efficacement les habitants de la Creuse contre les terribles vents stellaires, infiniment plus chargés de radioactivité que des myriades de centrales nucléaires accidentées.       <br />
              <br />
       Cependant, plusieurs décades passeraient encore avant que l’on achemine à bord les dizaines de milliers de volontaires qui formeraient sa population. Ils se voueraient à y accomplir toute leur vie, et à y préparer à l’existence confinée plusieurs générations de leurs descendants, lancés vers des exoplanètes  de colonisation, plus improbables les unes que les autres.       <br />
              <br />
       Après coup, la folie de ce projet était apparue à tous, et – la fabrication de quinze vaisseaux jumeaux ayant ruiné le DIEU - on avait renoncé à vouloir « ensemencer les étoiles ».        <br />
       Une fois recapitalisés par une collecte mondiale de fonds publics, les programmes dudit DIEU avaient été massivement réorientés vers l’aménagement du système solaire, tout en bases lunaires, en navettes interplanétaires et en satellites péri-planétaires. Malgré cela, le coup parti des « Terres » ne pouvait plus être rattrapé, ni conjurée la cohorte des tragédies qu’il continuait à entraîner, à des distances toujours plus vertigineuses, dans une indifférence grandissant à la mesure de l’éloignement de ces ambitieux et désuets « mondes creux ».        <br />
              <br />
       Bientôt, près de la moitié d’entre eux ne répondirent plus aux appels de routine qui les rejoignaient en quelques années.  Certains avaient explosé, tels de minuscules feux d’artifices solitaires et s’étaient changés en grappes de glaçons immuables, emplis de débris figés parmi lesquels des milliers de victimes de leurs guerres internes, ces suicides collectifs déguisés.        <br />
              <br />
       D’autres Creuses avaient subi des épidémies fatales -grippe improgrammable, mutation mortelle d’un innocent virus du rhume, ou simplement maladie bénigne devenue dangereuse en confinement de longue durée.  Les survivants n’étaient pas assez nombreux pour gérer le vaisseau. Ils étaient devenus fous avant de se donner la mort ou d’errer dans les couloirs en ayant oublié le fonctionnement des Coms. D’autres Terres enfin s’étaient éteintes en silence, sans aucune explication plausible.       <br />
              <br />
       Cependant une demi-douzaine de vaisseaux-planètes avaient persisté dans l’Etre, cahin-caha. Elles étaient toujours plus seules et taciturnes, mais vivantes comme en témoignait de temps en temps un improbable message de leurs capitaines.        <br />
              <br />
       La témérité ancestrale qui avait ainsi produit Sahul Fraga et les siens sidérait toujours le jeune homme, pourtant enfant de troisième génération et aussi parfaitement accoutumé que possible à la pratique du voyage interminable. Comme beaucoup de ses compagnons d ‘errance interstellaire, il n’était animé que par une idée fixe : comment échapper à sa prison de roc, d’eau et de métal ? Cette obsession hantait l’histoire des Creuses, histoire qui, d’un vaisseau à l’autre, -pourtant distants de trillions de kilomètres- peuplait le vide astral de légendes croisées : mutineries, débarquements sur des planètes hostiles, rencontres avec de fantômatiques espèces étrangères, etc.        <br />
              <br />
       Sahul emprunta un sentier creusé dans le gypse durci. De gros palmiers torts s’y abritaient, leurs racines trempant dans un réseau de canaux. Plusieurs agonisaient, et leurs palmes blanchissaient en longs os courbes. Ici et là, des jujubiers s’étaient allongés en profitant de la faible gravité. Puis, ils avaient perdu feuilles et branchages, tels des cure-dents géants.       <br />
              <br />
       C’était là quelques-uns des stigmates du mal qui frappait de langueur les décors vivants de Terra XII. Peut-être était-ce mieux ainsi : l’artifice qui les maintenait se révélait enfin. Sa prétention à imiter la vie s’épuisait. L’ordy général n’avait plus la force de s’occuper de futilités, et la population végétale qui n’avait guère profité du siècle d’existence de la Creuse pour se débrouiller dans des interstices illégaux périrait. Tôt ou tard.       <br />
              <br />
       Sahul se faufila dans le dédale de ponts et de digues séparant des potagers paradisiaques semés à l’ombre des dattiers. La mesa rougeâtre émergea des frondaisons de la palmeraie : elle cachait le môle de commandement, ainsi que l’accès à l’un des blocs de propulseurs nucléothermiques, en panne depuis maintenant six années standard. Probablement irréparable, surtout après l’accident survenu à Nucléocrator, le technorob spécialisé du secteur.       <br />
              <br />
       Le jeune homme atteignit la caverne d’où jaillissait un flot d’émeraude bruissante. Il longea la rivière souterraine à la lueur verdâtre des rampes de bactéries photogènes. La fraîcheur le cerna et il resserra le col de sa tunique noire, ornée du seul parement d’or de Haut Dynaste Ar.  Ses amis se moquaient de sa persévérance à revêtir ce vieil uniforme sans thermorégulation, mais Sahul voulait encore croire à la prééminence légitime de l’Ar dans la gouvernance des Creuses.        <br />
              <br />
       Bien sûr, celle-ci n’englobait pas les enseignements Chan, ni les affaires civiles, ni même les questions spécifiquement techniques , et elle disparaîtrait quand serait atteinte une planète vivable. Mais en attendant, les lourdes responsabilités du commandement étaient dévolues à la petite tribu Ar liée par le sang à l’existence de la Creuse, et Sahul estimait que, contrairement aux modes visant à l’effacement des Ordres, ces charges exigeaient une apparence respectable et respectée.        <br />
              <br />
       Une faille béait dans la paroi de droite du tunnel. Sous une voûte inégale, dans un fouillis de conduites, de fils et de longerons, une lampe de service éclairait un escalier raide. Le premier palier donnait sur une porte d’acier poli, comme celled’un coffre-fort, qui ne s’ouvrait que devant un badge de la Garde noire, la milice de Volpol. Au second palier, le marbre remplaçait le matériau grossier. Des stucs armoriés jalonnaient la montée, encadrant les bustes des anciens Officiers de Terra XII, aux cendres aujourd’hui dispersées dans l’espace infini.        <br />
              <br />
       Sahul s’arrêta devant la dernière statue. Il adressa un clin d’œil à la tête massive au regard rêveur, dont le support portait le nom - Liandro Fraga -du Commandeur disparu sans laisser de trace, le jour même où son fils atteignait l’âge de cinq ans.        <br />
              <br />
       L’inscription était suivie de la triple croix céleste d’or et de la mention classique pour les marins de l’espace :  Sic itur ad astra  (Ainsi s’en alla-t-il vers les étoiles ).       <br />
              <br />
       - Père, je crois que les choses avancent pour nous...  chuchota Sahul.       <br />
              <br />
       Comme toujours, la statue cligna de l’œil en retour, un vague amusement flottant sur ses lèvres de pierre charnues. Du moins, le jeune homme entretenait-il cette conviction.        <br />
              <br />
              <br />
       L’antichambre s’était embrasé des éclats de la hampe solaire. Sahul faillit se heurter à Volpol qui sortait de l’ascenseur. L’homme – maigre et flasque à la fois - recula et haussa un coude chamarré devant son visage. Il se reprit et découvrit de longues dents jaunes.       <br />
       -Vous avez été rapide, mon jeune ami. J’ai eu à peine le temps de passer à mon bureau... prendre ceci.       <br />
       Les doigts déformés tapotaient la couverture rugueuse d’un dossier autoscellé. Un rictus figeant son visage émacié, Volpol semblait attendre la réaction du jeune homme. Déçu, il toussa et fit disparaître le dossier dans les plis de sa houppelande brune.        <br />
       -Votre mère nous attend.        <br />
              <br />
              <br />
       2       <br />
              <br />
              <br />
       Les jeunes gens affaissés sur le comptoir de cuivre semblaient mourir d’ennui. Les bocks de Délisse déversaient leur mousse bleutée, la lumière noire étincelait, stroboscopait, syncopait les silhouettes, l’AntiRock faisait trembler les tripes à l’intérieur des ventres. La foule d’allumés vrombissait partout alentour, les serveuses nues, vêtues de tatouages chaloupaient des hanches, les grands vitraux coloriaient toutes les salles de riants bariolages.        <br />
       Et pourtant, ceux du comptoir avaient le regard vide, la lippe pendante, le museau triste, les cheveux électriques retombés sans ardeur.         <br />
              <br />
       La tête entre les mains, une ravissante Rousse à la chevelure en tour bifide semblait désespérée. Elle secouait tragiquement tout cet appareil, épongeant de gros motons de mousse.       <br />
       -Solaine, tu vas te noyer dans le Délisse, hoqueta une fille blonde,  que le dossier d’un haut tabouret maintenait droite comme un i.       <br />
       Sur ce, elle éclata d’un rire strident qui se confondit avec les fausses sirènes de police de la musique.       <br />
       -Mais non, Carda, répondit l’interpelée d’une voix oscillante. C’est très bon pour les cheveux. Par contre, toi, tu devrais remettre ton slip…       <br />
       Appréciant les gestes affolés de vérification que sa remarque avait provoqués, Solaine éclata d’un rire tonitruant, qui jurait avec son allure raffinée de jeune Ar.       <br />
       -C’est malin, dit Carda en se mettant à rire aussi. Le fait est que j’aurais pu l’oublier aux toilettes..       <br />
       -Çà vole haut, remarqua pensivement un garçon aux grosses lunettes. Le Délisse ne vous réussit pas, les filles.        <br />
       -Ne nous rabats pas la joie, Nikios, c’est assez la merde comme çà sur la Creuse. Une heure de Stockenberg ne nous détruira pas. Allez, je lève mon verre à la jeunesse de Honshin !       <br />
       Personne n’accompagna Solaine qui, après avoir constaté ce manque désolant de solidarité, avala le reste de sa choppe dégoulinante.       <br />
       -De toute façon, il faut que j’aille bosser, les Chéris. Je vais vous laisser à votre triste sort !       <br />
       -Ne pars pas dans cet état ! s’insurgea Carda. Attends-moi au moins !       <br />
       -Alors dépèche-toi…       <br />
       -Mademoiselle ?       <br />
       -Oui, dit Solaine tentant de focaliser son regard sur un point correspondant au visage du nouvel interlocuteur. On se connaît ?       <br />
       -Non. Mais j’ai beaucoup entendu parler de vous.        <br />
       La vision troublée de la jeune fille finit par s’ajuster sur un homme maigre, sombre, aux traits marqués, en uniforme d’officier de la sécurité.       <br />
       -On vous a laissé entrer ici ? ironisa-t-elle. C’est le monde renversé.       <br />
       -C’est le bock renversé, tu veux dire, gloussa Carda. Excusez-nous monsieur, mais on s’en allait juste bouffler dans le salon. Je veux dire souffler dans le ballon…        <br />
       -Juste une seconde, Mademoiselle. J’ai un mot à dire à votre amie.       <br />
       -Je.. je vous en pire,.. enfin, prie, dit Carda, désemparée. C’est curieux cette expression de souffler dans le ballon, ajouta-t-elle en regardant fixement son verre. Çà fait au moins trois cent ans que l’alcoolémie se calcule directement.       <br />
       -Oui, renchérit l’étudiant aux lunettes. C’est comme « décrocher le téléphone », alors qu’on devrait dire « ouvre ta com »…       <br />
       -Ne sois pas vulgaire, se renfrogna Carda.       <br />
       -Mais… se défendit le garçon, interloqué.       <br />
              <br />
       Solaine et l’inconnu s’étaient un peu éloignés. La jeune fille était vaguement inquiète de l’allure solennelle du bonhomme. Qu’avait-il donc à lui dire ?       <br />
       -Cela tient en peu de mots, dit l’homme lisant dans ses pensées. Votre ami est en danger…        <br />
       -Mon ami, quel ami ?       <br />
       -Vous savez très bien de qui je veux parler.       <br />
       Solaine se dégrisait rapidement.        <br />
       -Mais de quel danger parlez-vous ?       <br />
       -Disons que les autorités s’intéressent à ses agissements.       <br />
       -Quelle autorité ?        <br />
       -Je ne vous dirai rien de plus. Mais vous aussi, risquez gros…       <br />
       -Que voulez-vous dire ?       <br />
       -Là encore, vous le savez mieux que moi. Zmylovski est un nom qui cache des périls redoutables… Il faut absolument vous calmer.       <br />
              <br />
       A la faveur d’un mouvement de foule, l’homme s’esquiva sans qu’il fût possible à Solaine, trop émêchée, de songer à le suivre.       <br />
       Elle revint vers ses amis, embarqués dans une conversation oiseuse.       <br />
       — Qui était-ce ? interrompit le jeune homme aux binocles.       <br />
       — Je ne sais pas.       <br />
       — Moi je sais, moi je sais !  frétilla Carda..       <br />
       — Eh bien, renseigne-moi, alors, dit Solaine.       <br />
       — En fait je ne connais pas son nom. Je sais qu’il tourne autour d’Ilnara, c’est tout. C’est un policier du palais.       <br />
       — Ah bon. dit Solaine.        <br />
       La mise en garde de l’homme sombre ne l’impressionnait pas. Elle était bien décidée à tenter l’action qu’elle s’était promise d’accomplir. Il n’y avait aucune raison pour que certains puissent garder pour eux des secrets merveilleux. Elle voulait sa part d’aventure, et il valait mieux laisser ces crétins du comptoir à leur Délisse et à leurs médisances.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       3       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Sahul ne supportait pas l’autorité vaguement paternelle du Censor, mais il ne lui accorderait pas le loisir de pointer chez lui une trop évidente puérilité.        <br />
              <br />
       Il y avait autre chose dans l’hostilité qu’il ressentait à l’encontre de “l’ami de sa mère”. Une certitude - injustifiable mais plus forte que le carbométal - résidait à l’arrière-plan de sa conscience : Volpol n’était pas un ami, mais l’agent résolu d’un plan élaboré à l’encontre de sa mère et de lui-même.        <br />
              <br />
       Comment le prouver ? Jamais Ilnara ne se contenterait de présomptions, et ce Mer ambitieux – qu’on avait incompréhensiblement laissé accéder à une fonction Ar - était d’une habileté diabolique. Il n’avait pas commis la moindre erreur; il n’avait manifesté envers Sahul qu’une imperturbable bienveillance, et avait toujours assisté la Commanderesse de ses avis judicieux et efficaces. Il l’avait abreuvée d’attentions, de consolations, de délicates prévenances. Sahul ne voulait rien savoir de ses talents amoureux, mais il devait s’avouer que sa mère semblait plutôt épanouie de ce côté là.        <br />
              <br />
       Ilnara les attendait, assise à une table de lecture, sous une arche imposante d’étagères de livres anciens. Pâle, mince, drapée dans la toge de Nuit, ses cheveux de jais tirés sur les tempes et rassemblés sur la nuque en un chignon sévère, la commanderesse en imposait à ses concitoyens par l’élégance de son port et la douceur de sa voix aux inflexions graves.       <br />
       Devant son fils, toutefois, elle fondait, devenait chaleureuse et véhémente. Lors de retrouvailles en présence de Volpol, Sahul pouvait parfois capter chez le Censor de fugaces tremblements de paupières, qu’il interprétait -avec satisfaction- comme les indices inconscients de la contrariété jalouse.       <br />
              <br />
       Cette fois-là, pourtant, nulle trace de connivence maternelle dans l’attitude d’Ilnara, qui leva vers les arrivants un visage soucieux.       <br />
       -Ne tardons pas. S’il te plaît, Volpol, montre à ce jeune imprudent ce que nous savons des risques qu’il encourt à poursuivre une chimère.       <br />
       -Volontiers, Madame, dit onctueusement le Censor.        <br />
       Il posa le livre sur la table et le tourna vers Sahul, l’ouvrant à l’aide d’un onglet de cuir. Le jeune homme s’obligea à considérer avec un intérêt poli la technocarte en trois dimensions.       <br />
       -Je suppose que tu as déjà vu ce document ? demanda Ilnara d’un ton imperceptiblement accusateur.       <br />
       -Bien sûr, railla Sahul, l’interdit de Barbe-Bleue sur la chambre secrète n’a pas fonctionné sur moi ...!       <br />
       -Je suis déçue, dit la Commanderesse, mais tu n’es plus un enfant. L’unique raison d’interdire la consultation des ouvrages Fortenot B, est qu’ils recèlent des dangers mortels, et cela d’autant plus que personne ne sait vraiment en quoi ils consistent.       <br />
       -Alors comment sait-on qu’ils sont mortels ?       <br />
       Le vieux Mer s’éclaircit la gorge. Ses incisives jaunâtres réapparurent.       <br />
       -L’impertinence envers votre mère est inutile. La réponse est simple : nous avons la liste des personnes qui, en douze ans, ont disparu du vaisseau, après avoir pénétré dans le local B.        <br />
       Vous me demanderez comment on sait qu’elles y sont entrées, et qu’elles n’en sont pas ressorties vivantes. Simple et certain : c’est le seul local dont nous ayons laissé activé le contrôle génométrique. Ainsi sommes-nous en possession des identités génétiques de douze personnes, pas moins, pas plus, qui soit ont été retrouvées mortes à l’intérieur –ce qui fut le cas pour dix d’entre elles- soit, pour les deux dernières, se sont littéralement évanouies !       <br />
       -Vrai ? s’étonna Sahul, tout de même impressionné. Vous ne savez rien de plus sur ces disparus ? Ont-ils laissé des écrits, des objets ? Il y a peut-être un passage...        <br />
       -Intéresse-toi plutôt aux morts avérés, l’interrompit Ilnara : à chaque fois, nous avons trouvé un vrai carnage. Quelque chose leur a sauté au visage et les a déchiquetés, littéralement .        <br />
       -Un peu comme s’ils avaient été aspirés au fond d’un broyeur organique, renchérit Volpol. Seuls les jambes et les pieds restaient intacts.        <br />
       -On dirait un film gore des anciens temps, ricana Sahul.       <br />
       -Mais, ajouta froidement Ilnara, l’agresseur –s’il y en a un- n’a laissé aucune trace génétiquement identifiable. Pas une cellule de peau ou de corne, pas non plus de débris métalliques.       <br />
               <br />
       Sahul sentit un frisson rétrospectif lui parcourir l’échine et demeura silencieux un moment.       <br />
       -Est-ce que les visiteurs avaient consulté des ouvrages particuliers ?       <br />
       -On n’a pas pu le savoir. Ils ont tous rencontré la mort dans l’antichambre du local B, probablement en sortant. La plupart avaient pris le temps de ranger soigneusement les documents en brouillant les historiques de consultation, et ne semblaient pas en avoir subtilisé, en entier ou en partie. Les vérifications sur les demandes de présentation ont toujours été négatives. Et les victimes n’avaient jamais d’objets personnels qui auraient pu nous mettre sur la piste de leurs intentions : appareils d’enregistrement audio, imago ou info.        <br />
       -Etrange. Mais a-t-on enquêté sur ces personnes ? Elles auraient pu avoir des traits communs.       <br />
       La mère de Sahul ébaucha un sourire.       <br />
              <br />
       -Non. Rien, en dehors de la curiosité malsaine, probablement liée aux rumeurs récurrentes sur le Point de Jonction. N’oublie pas que les décès s’échelonnent assez régulièrement sur douze ans.        <br />
              <br />
       Sahul demeurait immobile, le regard dans le vague, et Ilnara dissimula un sentiment attendri . Petit, il prenait déjà cette attitude quand il écoutait les contes qu’elle inventait pour lui. L’air de ne prêter attention à rien, tout en enregistrant le moindre détail, la moindre phrase, qu’il ne manquait pas de lui restituer la semaine ou le mois suivant. Drôle de petite machine cérébrale.       <br />
              <br />
       Les yeux de Sahul redevinrent vivants, et il fit claquer ses doigts, à la façon des gouapons de Honshin-sud.       <br />
       -Attendez !  Si vous possédez les données des entrants, vous avez donc les miennes... et celles de tous ceux qui ont pénétré le local-autorisés ou pas- et en sont ressortis indemnes.       <br />
       -Bien sûr, admit Volpol avec componction. Cela donne 132 demandes d’entrées clandestines et 346 officielles, concernant respectivement 110 et 69 personnes. Ce qui veut dire que les officiels sont revenus trois fois plus que les clandestins, dont la plupart n’ont tenté qu’une seule incursion.       <br />
       -Des étudiants, je présume.       <br />
       -Oui. La fameuse épreuve du “livre sacré” du bizutage de première année. La quête des célèbres mémoires secrètes de la femme de Platon !       <br />
       -Bien, mais il reste 22 entrées clandestines multiples. Savez-vous comment elles se distribuent ?       <br />
       -Précisément, dit Ilnara : il y a TOI qui est revenu 8 fois, dont 6 cette année. Cinq personnes on récidivé deux fois. Reste, un dernier visiteur, venu quatre fois...       <br />
       -Et qui est ?       <br />
       Le visage de la Commanderesse se ferma, devint énigmatique.       <br />
       -Je n’ai aucune raison de te le dire. Tout du moins maintenant.       <br />
       Sahul demeura de marbre.       <br />
       -Bien, Mère. Si tu l’estimes préférable.        <br />
       -Je l’estime beaucoup plus sûr pour ta santé ou ta vie.         <br />
       -Tu suspectes donc cette personne d’en vouloir à mon existence ?       <br />
       Ilnara sourit, cette fois plus détendue.       <br />
       -Tu prêches le faux pour savoir le vrai. Je peux au moins te dire ceci : je redoute surtout la combinaison de vos deux témérités. Mais cela n’exclut pas une méfiance sur les motivations spéciales que cette personne pourrait nourrir sur des sujets tabous. je veux dire, des questions relevant de notre sécurité collective, et donc de mes compétences exclusives.       <br />
       -C’est bien mystérieux. Mais revenons à un autre mystère : celui des deux personnes entrées dans Fortenot B et dont on a plus retrouvé aucune trace biométrique. C’est bien cela ?       <br />
       -Exact, soupira Volpol. Votre mère m’a autorisé à vous révéler leur identité. Il s’agissait de Gandril et d’Olnah, deux Mers de troisième génération, en visite sur le vaisseau depuis trois mois. Ils devaient en principe en repartir quelques semaines plus tard, sur la navette transluminique.       <br />
              <br />
       Une moue méprisante se forma sur le visage juvénile de Sahul :       <br />
       -Ces deux singes froids ?       <br />
       Ilnara sourit encore. La formule synthétisait une impression proche de la sienne.        <br />
       -Tu sembles te les rappeler précisément. T’auraient-ils causé quelque souci ?       <br />
       -Non, mais j’ai un souvenir désagréable des conférences qu’ils ont données dans la section des Etudes Inter-mondiales. Je croyais vraiment qu’ils étaient partis.       <br />
       -Nous l’avons laissé entendre, admit le Censor. Ceci en accord avec la Sécurité. Nous avons fouillé soigneusement le vaisseau. Leurs seules empreintes dataient d’avant leur passage au fonds Fortenot, où leurs pas semblaient brusquement s’arrêter, un peu comme devant une plaque de transfert. Mais il n’y a aucune installation de transfert dans la bibliothèque. Nous sommes extrêmement perplexes.       <br />
       -Est-ce que les morts violentes ont précédé ou suivi le passage de ces deux personnages ? demanda Sahul soulevant un sourcil inquisiteur.       <br />
       -Ils sont entrés deux jours après votre cinquième visite, pour être précis, et il y a encore eu quatre entrées fatales après leur ... disparition. Mais la majorité des morts sanglantes avaient eu lieu bien avant.        <br />
       -Et vous dites qu’aucun document n’a été dérobé ?       <br />
       -Non, les registres automatiques l’auraient signalé.       <br />
       -Ni… modifié ?       <br />
              <br />
       Volpol marqua un temps d’arrêt, triturant des mêches vaguement rousses de sa rare chevelure.       <br />
       -Cela est fort improbable, à moins qu’ils ne nous aient caché des talents de reprogrammeurs hors pair.        <br />
       -Et l’ordre Mer ne s’est pas plaint de la disparition soudaine de leurs ressortissants ?       <br />
       -Non, et c’est sans doute cela le plus étrange, remarqua Ilnara, le regard rêveur. J’espère qu’ils n’ont pas inventé une technique de transfert incontrôlable. Ce serait assez grave.        <br />
       -Sans compter, renchérit le Censor, qu’ils auraient pu aussi imaginer dans la foulée un nouveau mode de capture de données.        <br />
       -Mais Satreloppe ! rugit Sahul, qu’avez-vous donc à cacher dans Fortenot B, que l’ordre Mer n’ait déjà dupliqué et analysé mille fois ?       <br />
       -Du calme, Garçon, il ne sert à rien de…       <br />
       -Volpol ! cria Sahul le doigt pointé, vous souvenez-vous de l’endroit exact où s’arrêtaient les empreintes thermobiotiques des deux crétins Mers ?       <br />
       -Non, hésita l’interpelé, mais je vais consulter les archives, si tu penses que cela a du sens.        <br />
       -Tout de suite, s’il vous plaît !       <br />
       -Tu as une idée? fit Ilnara, interessée, tandis que Volpol, la mine renfrognée, tapotait sur son poignet une suite de codes ouvrants.       <br />
       -Oui, et, hélas, je devrai la partager avec vous. Ce n’est sans doute guère prudent, mais au point où nous en sommes...        <br />
              <br />
       La table se changea en écran tridi, et sembla se creuser sous le regard plongeant d’une caméra de surveillance de la bibliothèque. Le noble carrelage de marbre noir et blanc était éclaboussé de sang sombre et de misérables déchets organiques formaient un vague cercle autour d’un impact brûnatre. La légende en surbrillance suspendue en l’air, en bas et à droite, indiquait : 3 mai 250 N.E. (2350 AC) ; im. 54/02H.25M.34SEC.6D.4C.32M.360 N.       <br />
       -La pièce 56 B s’exclama impatiemment Volpol, exhibant son rictus safrané, pas la 54.       <br />
       Les sinistres débris disparurent comme par enchantement pour laisser le damier de sol parfaitement lisse et propre, vaguement diaphane.        <br />
       -Nous y voilà. Rien n’est visible sur l’image, et la caméra n’a rien enregistré pendant 5 minutes 6 dixièmes 4 centièmes 32 millièmes et 320 nanosecondes avant cette scène. A 319 nanosecondes, nous voyons ceci.       <br />
       Docile à la moindre impulsion mentale du Censor, le mémoriel recula à l’image prescrite, et l’on vit distinctement deux ombres projetées, l’une grande et maigre, l’autre plus petite et rebondie, se déplacer latéralement, à mesure, interpréta Sahul, que la lumière intégrée à la porte d’entrée glissait derrière leurs propriétaires, en eux-mêmes invisibles.        <br />
       -Ce sont bien Olnah et Gandril. La caméra du couloir a effectivement enregistré leur image. Je peux vous...        <br />
       -Inutile, trancha Sahul, c’est évident. Pouvez-vous magnifier la prise 56 B ?       <br />
       -Sur quel secteur jeune homme ? demanda aigrement Volpol, qui détestait être traité en serviteur par ce jeune aristocrate-né.       <br />
       -Je ne sais pas. Explorons.       <br />
       L’ordy se mit en pilotage automatique, décrivant de larges cercles concentriques, tels ceux d’un oiseau de proie.       <br />
       -Arrêtez ! s’écria Sahul. Remontez d’un cran ... Voilà.       <br />
       -Je ne vois rien, dit Ilnara.       <br />
       -Si, regarde ! Un éclair brumeux sur la droite. Agrandissez un peu... Regardez le vieux clavier de bois lustré du poste de consultation. Je suis pratiquement sûr que l’éclair est la trace fugitive du mouvement d’une des touches. Oui...        <br />
       Sahul se saisit du poignet osseux du Censor et cliqua en expert sur la plaque tactile.       <br />
       -Mais, je ne vous permets pas…        <br />
       -Regardez donc ! La touche Z. Vous ne voyez pas qu’elle produit cette lueur en remontant ? Ce qui veut dire que quelqu’un a appuyé dessus l’instant d’avant, même si toute la séquence qui le prouverait a disparu. La personne ou le mécanisme qui ont supprimé ces informations n’ont pas été assez précis. Ils ont laissé passer cet ultime indice. Nous pouvons en conclure que l’un des deux Mers a appuyé sur la touche Z avant de disparaître !        <br />
       Sahul, très fier de lui, croisait les bras en défiant ses interlocuteurs.       <br />
              <br />
       Ilnara se tourna lentement vers Volpol.       <br />
       -Sais-tu ce que pourrait être un code finissant par Z ?        <br />
       Le Censor, ravalant son agacement, secoua la tête.       <br />
       -Hélas, Signorella, cela pourrait être n’importe quoi ! D’ailleurs, le scripteur n’avait peut-être pas terminé son message. Enfin, rien ne nous certifie que ce soit le mouvement des doigts sur les touches qui ait entraîné, enfin, déclenché la mort des intrus.       <br />
       -Non, rien ne nous le certifie. Mais avoue que l’hypothèse est tentante.       <br />
       -Quoiqu’il en soit, dit Sahul, nous sommes au moins certains que ces abrutis s’intéressaient au poste B, c’est-à-dire, si je me souviens bien de ce dont j’aurais toujours dû ignorer l’existence, à la bibliothèque de physique méta-cosmologique théorique (PMCT, pour les intimes). Un ancien domaine, oublié et méprisé par nos terraformateurs locaux, au nom de la sacrosainte “ utilité “.       <br />
       -Du calme, Sahul, intervint doucement Ilnara. La polémique académique n’est guère de circonstance, et..       <br />
       -Au contraire, Mère. Rien n’est plus d’actualité ! Messire Volpol, le parti sur lequel vous vous appuyez pour gérer notre vaisseau a réussi à étouffer toute recherche sérieuse, voire à tourner en dérision toute vocation dans le domaine, dont les derniers modules universitaires ont été éteints, si je ne me trompe, il y a une décennie.        <br />
       Je ne  sais comment vous avez obtenu l’accord des Maîtres pour ce véritable suicide collectif des prérogatives Chan sur le vaisseau, mais le prétexte en était puissant : ne fallait-il pas réunir les énergies et les consacrer à la découverte exclusive de solutions à la dégradation de Terra XII ?       <br />
       Le ton railleur du jeune homme comportait une dose de haine convulsive, mais Ilnara ne jugea pas utile de l’arrêter sur sa lancée. De la colère pouvait parfois sortir du bon.       <br />
       -Or, rien ne « certifiait » -comme vous aimez tant à dire- que la meilleure méthode pour sauver Terra XII ait consisté à éteindre la PMCT ou la théologie, voire l’art galaxial, pour se contenter de quelques ateliers de soudure, d’observatoires du bombardement granulaire ou de séminaires sur les colles quantiques ! Je suis de ceux, au contraire, qui pensent depuis longtemps (le vilain sourire de Volpol à ces mots faillit l’entraîner à hurler, mais il se contînt) que c’est dans l’avancement constant de la théorie de pointe que nous aurions pu, que nous pourrions enfin trouver un moyen de sortir de ce ... tombeau !       <br />
       -Maintenant, Sahul, change de registre, dit durement Ilnara, je n’aime pas que tu..       <br />
       -Que je dise la vérité, Mère ! Cela te gêne aussi, et je le comprends, puisque c’est avouer ton impuissance à être autre chose qu’une gardienne de cimetière !       <br />
       Ilnara se leva, l’oeil étincelant.       <br />
       -Je ne te permets pas. Retire ces mots !       <br />
       Mais Sahul était submergé pas l’intensité de ses sentiments, et en était lui-même surpris. Ses mâchoires se serrèrent et il eut un haut le coeur. Un instant, il plongea ses yeux dans les pupilles pâles de Volpol, et en soutint le regard jusqu’à ce que le vieux Censor baissât les paupières, secouant le cou.        <br />
       Le jeune homme tourna les talons et s’éloigna.       <br />
       -Sahul, reviens !       <br />
       L’interpelé ne se retourna pas et sortit. Mais quelque chose lui traversa l’esprit, et il fit volte-face, revenant se planter sur le seuil.       <br />
       -Je ne te hais pas, Ilnara, dit-il en détachant les syllabes. Mais je crois que je dois travailler seul sur cette affaire. C’est peut-être encore bien plus vital que tu ne le penses. Puis-je espérer que tu ne feras pas désactiver mes passes ?       <br />
       -Bien sûr que non, Sahul. Tu sais bien que je ne peux pas te faire une chose pareille. Tu es l’héritier dynastique en titre, après tout. Mais pourquoi es-tu si... emporté ?       <br />
       -Les points de vue sur le monde sont variés, Mère. Pourquoi crois-tu que seul le tien est réaliste ?       <br />
              <br />
       Ilnara leva les yeux au plafond, et quand elle les rabaissa, son fils avait disparu, cette fois pour de bon. Elle demeura silencieuse et rêveuse.       <br />
              <br />
       Volpol arpentait nerveusement la pièce. Il interrompit sa méditation.       <br />
       -Maintenant que ce jeune intrépide est parti, je peux bien vous dire une chose, Madame.       <br />
       - Qu’attends-tu ?       <br />
       -Z est l’initiale de Zmylovski, l’un des plus grands théoriciens de la physique métacosmologique. Un chercheur subversif, mis à l’index depuis longtemps.       <br />
       -Il est probable que Sahul a fait le même raisonnement que toi.        <br />
       -Bien sûr, Madame. D’autant que c’est précisément l’oeuvre de cet auteur que notre garçon a consulté intensivement les huit fois où il est venu en Fortenot.       <br />
       Ilnara se retourna, stupéfaite.       <br />
       -Et c’est maintenant que tu me le dis, Volpol ?       <br />
       Le Censor haussa les épaules.       <br />
       -Etait-ce si important ? En revanche, je ne savais pas que Gandril et Olnah avaient fait de même. C’est Sahul qui vient de le découvrir, faisant preuve, je l’avoue, d’une surprenante sagacité...        <br />
       -Tu as raison. Mais je trouve çà inquiétant, et même effrayant.       <br />
       -En quoi, Madame ? Ces vieilles idées n’ont pas de portée...        <br />
              <br />
       Ilnara se leva, remontant sur son épaule le drapé couleur nuit.       <br />
              <br />
       -As-tu remarqué une chose ?       <br />
       -Quoi, Madame ?       <br />
       -Sous la colère de Sahul ?       <br />
       -... ?       <br />
       -Il y avait de la peur, Volpol. Je lis dans l’âme de mon fils à ciel ouvert. Et je peux te dire ceci : sous ses airs bravaches, je sais qu’il a peur. Je me demande si...       <br />
       -Quoi, Madame ?       <br />
       -Rien, juste une idée bizarre.       <br />
       La porte ovale des appartements privés se déroba dans sa rainure dorée et aspira la grande femme dans une pénombre ouatée.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
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       4       <br />
              <br />
              <br />
       Sahul courait à longues foulées sur la chaussée métallisée.  La route de douze kilomètres en ligne droite menait du “Sahara“, la zone désertique entourant le môle de commandement, au groupe des Trois Villes situées au « Nord » du cylindre : Dicee, Ildefre et Honshin.        <br />
              <br />
       D’habitude, le sport calmait son corps et son esprit. Mais la boule d’angoisse persistait ; Elle s’était formée sous son plexus solaire, quand il avait perçu le bref reflet mouvant sur la touche Z, et n’avait cessé de se durcir depuis. Il n’avait pas peur pour lui-même, bien que s’étaient succédés les souvenirs des consultations qui auraient pu lui être fatales, tout comme l’une d’elles l’avait été, il en était convaincu, pour les deux Mers, évidemment en mission de police terrestre. Son inquiétude allait au fameux visiteur que sa mère n’avait pas voulu nommer. Il en était sûr, ce visiteur dont Ilnara craignait qu’il ne partage avec lui des informations dangereuses, était une visiteuse. C’était Solaine. Et sa mère le savait. Et c’était pour elle qu’il se rongeait les sangs, ce qui était sans doute idiot, étant donné l’incroyable capacité de cette fille à se tirer des plus mauvais pas…       <br />
               <br />
       Il s’en doutait depuis déjà quelque temps, mais la « touche Z » avait établi dans son esprit un rapport nécessaire avec la jeune fille. C’était Solaine qui avait trouvé la première, en faisant des ménages à Dicee deux ans auparavant, un vieux cours de Zmylovski coincé dans la couchette d’un prof depuis longtemps parti en retraite. C’était Solaine qui lui en avait parlé, et c’est avec elle seule qu’il en avait discuté des heures après les séances de maths, parce qu’ils se plaisaient, parce que leur plaisir d’être ensemble était à la fois érotique et intellectuel : en amour comme en pensée, ils aimaient l’aventure et se retrouvaient en ceci différents de la plupart des Jeunes citadins, trop amollis à leur goût, excepté leur passion de chasser les rats-de-structures.        <br />
              <br />
       Maintenant, Sahul se reprochait amèrement d’avoir provoqué son amie en lui affirmant que jamais il ne la laisserait approcher de la Balise, cette compagne secrète de la Creuse dont il avait finalement révélé l’existence à Solaine. Il était certain qu’elle avait relevé le défi après leur dernière dispute : elle avait tenté quelque chose, la folle, il en était sûr. Il aurait mieux fait de l’inviter à partager au moins une visite à la Balise. Il aurait suffi de ne pas la mettre sur la piste des capacités étranges et extraordinaires du satellite.  Elle se serait vite lassée, ennuyée. Au contraire, aujourd‘hui sa curiosité était exacerbée, et elle s’était jetée dans la première bêtise venue…       <br />
              <br />
       Que l’orpheline n’ait pas été déchiquetée par les pièges du Fabriquant ne l’étonnait pas outre mesure. Ils avaient souvent discuté de la défense naturelle que représentait ce qu’ils appelaient, d’après Zmylovski, “ l’intermède “. Il suffisait que l’espace de transformation fût mal réglé, fût-ce de façon infinitésimale, pour que l’intrus implosât jusque dans l’intimité de ses plus petites molécules organiques. Mais Solaine était une excellente informienne.        <br />
              <br />
       La contribution théorique principale du vieux Polonais portait précisément sur le concept de « transformation parfaite », et Solaine n’avait certainement pas exécuté ses raids nocturnes en Fortenot sans manifester une prudence minimale vis-à-vis de la possibilité de réglages imparfaits. Or la solution était relativement facile, au moins dans le principe : il suffisait de laisser l’onde d’adaptation frapper un écran d’eau épais. L’un des écrans qui servaient à blinder les Modex contre les vents radiatifs, pouvait convenir. Certes, ils étaient encombrants, et on ne pouvait pas les transporter d’un secteur à l’autre sans se faire remarquer. A moins d’obtenir la complicité d’un technicien de paroi, chose bien trop aisée pour la séductrice impénitente qu’était Solaine.        <br />
       Non, ce n’était pas le danger d’être repoussée ou blessée par l’Intermède qui menaçait Solaine...        <br />
              <br />
       En réalité trois périls se croisaient au dessus de sa jolie tête aux tresses rousses tarabiscotées. D’abord le plus improbable : cette folle avait pu tenter le transfert vers la Balise, sans prévenir personne, et le réussir. Il avait lui-même trafiqué le code dès qu’il l’avait découvert, de façon à être désormais le seul à pouvoir le débloquer. Mais qui lui disait, après tout, que la petite fûtée n’avait pas enregistré les données utiles avant lui et sans lui en parler ?       <br />
              <br />
       Toutefois, comment aurait-elle pu accéder à la Balise sans laisser d’info identifiante ? Ou sans le croiser, lui, lors d’une de ses fréquentes navettes ? Et puis, en imaginant même qu’elle ait réussi à y monter sans qu’il s’en rende compte, il ne pouvait pas accepter l’idée qu’elle ait pu débarquer dans ce qu’il appelait « le monde étranger… », monde probablement virtuel dont la Balise s’entourait parfois. Mais, à supposer qu’elle ait franchi la première barrière, et se soit balladée dans la première circonférence, elle pouvait avoir rencontré les Passeuses, ou, pire, ramené avec elle un intrus. Sans s’en douter, bien-sûr. Il était bien placé pour savoir que ces horreurs pullulaient dans les couloirs parallèles du « monde étranger » , même si chaque couloir était étanche et contenait une faune spécifique, inconnue des cercles voisins.        <br />
              <br />
       Sahul n’avait pas pu dire la vérité sur la Balise à sa mère. C’était son jardin secret, et le seul lien qui l’unissait à son père disparu, dans une sorte de connivence posthume. Mais la seule idée qu’il puisse arriver à Solaine le genre de choses dont il connaissait le résultat horrible sur les animaux qu’il avait laissés comme appâts sur les confins de la Balise, le rendait malade.       <br />
              <br />
       Le deuxième péril était pourtant plus sérieux. Il venait du réseau de Volpol, et il s’amplifiait de minute en minute depuis que sa mère avait fait allusion à la proximité d’idées entre lui et « l’autre visiteur » indemne. Le vieux Censor n’était pas idiot, et si lui, Sahul, avait pu comprendre à mi-mot qu’il s’agissait de la jeune fille, il était plausible que Volpol en eût fait autant. Ce décadent nuisible –malin comme une fouine des poutrelles- était peut-être en train de tirer sur les fils de sa toile pour coincer Solaine, la brillante orpheline. Il la surveillait depuis longtemps, et elle avait sans doute déclenché un mouchard de trop, ces derniers temps.        <br />
       Sahul se demandait rétrospectivement si le Censor ne l’avait pas fait convoquer par sa mère afin de provoquer des révélations sur les archives Fortenot, et de brusquer une enquête en cours sur Solaine, quitte à bousculer les impavides fonctionnaires du Centre Parental.       <br />
              <br />
       Le plus terrible des dangers, cependant, était le plus impalpable, le plus incertain. Il résidait dans la PRESENCE qu’il avait toujours subodorée en consultant les archives Fortenot. Quelqu’un ou quelque chose surveillait subtilement l’accès aux données. Un retard d’une fraction de seconde survenait souvent dans l’accès à certains documents, surtout ceux qui concernaient son père, jusqu’à sa soudaine disparition. Sahul en avait pris conscience le jour où il était tombé sur cette curieuse histoire de robot-médic qui avait refusé de soigner le commandant Liandro Fraga pour un vulgaire bobo au doigt. Le Fonds avait bien mis un quart d’heure avant de le laisser regarder les archives, et avait même interdit toute relecture !        <br />
       C’était un détail, mais Sahul connaissait assez les structures informatiques du vaisseau pour savoir que CELA disposait d’une puissance de manipulation qui dépassait de loin les capacités classiques de l’élite robarmée de Volpol. A moins, bien sûr que le vieux Censor ne soit qu’un larbin au service de la PRESENCE. Ce qui, pour réduire à deux le nombre des périls distincts, ne ferait que les rendre plus menaçants encore !       <br />
              <br />
       Sahul tenta une connection mentale avec son amie. La transmission de pensée était une vue de l’esprit, mais la technologie Creuse avait tout de même fait progresser la Com au point d’utiliser les micro-mouvements silencieux de la glotte et du larynx pour reconstituer la sonorité d’une voix. Ce qui suggérait irrésistiblement que la pensée passait directement d’un corps à l’autre, aussi distant fût-il.       <br />
              <br />
       Silence complet. Il demanda le dépôt de message, se présenta comme « Zonchobar »,  laissa quelques mots anodins, et attendit que Solaine réagisse. Même dans un lieu où elle ne pouvait pas parler, elle finirait par répondre. A moins qu’il y ait eu un malheur, une seule chose pourrait la dissuader de répondre : la certitude que les « oreilles » de Volpol la localiseraient immédiatement. Il fallait s’accrocher à ce mince espoir avant d’envisager le pire.       <br />
              <br />
       En passant, Sahul montra le poing à un vieil électrovan carbonisé le long de la piste, séquelle de la grande Panne de l’année locale 23, quand tous les servordys des véhicules autonomes avaient été foudroyés. Heureux les conducteurs qui n’avaient pas fini contre un mur ou au fond d’une des profondes travées qui divisaient le cylindre intérieur en tranches de saucisson. Chanceux avaient été ceux qui ne s’étaient pas retrouvés bloqués dans leur véhicule, bientôt en proie à l’asphyxie. Presque huit cent personnes avaient ainsi succombé à l’impéritie des Technomers (depuis appelés technocs, avec une once de mépris).        <br />
       Plus tard, ceux-ci n’avaient pas même été capables de substituer aux autos un train, ou autre chose. Ils se perdaient dans des projets fous, expérimentaient des systèmes magnétiques jouant sur la rotation du cylindre interne par rapport au cylindre externe, mais rien n’avait marché. Certains avaient même proposé des caravanes d’autruches, mais la variante sélectionnée de ces succulents animaux n’aimaient pas porter les humains. Elles s’effondraient sous leur poids au bout de quelques centaines de mètres. On avait aussi calculé qu’il faudrait des attelages de 3000 rats-de-structures pour tirer une personne moyenne (portée sur patins rouleurs) sur 20 km, à la vitesse de 7 km/h. Bonjour, les pelotes de rongeurs ! La Commanderie avait annulé ces plans fuligineux, puisque, de toutes façons, les convois propulsés dans les couloirs de la “peau“ suffisaient aux nécessaires échanges physiques rapides, de fret et de personnel. Les voiturettes électriques non guidées étaient parfaites pour les villes, et pour le reste… autant aller à pied ! Ce qui donnait d’ailleurs à Sahul une chance d’arriver à la Cache avant les sbires de Volpol.       <br />
              <br />
       Sahul obliqua à gauche, le long du canal médian qui recueillait les eaux de ruissellement sur la longitude 8. Le rebord de bêton était jalonné d’arbustes malades qui perdaient leur écorce par lambeaux enroulés sur eux-mêmes. Plus loin, les berges devinrent irrégulières et derrière un rideau d’ajoncs apparut une vraie forêt sauvage, enveloppée d’une brume spongieuse.        <br />
              <br />
       La forêt avait poussé dans une dépression accidentelle, au pied d’un monticule incongru. Aux dires des anciens habitants de la Creuse, celui-ci s’était formé par contrecoup d’un choc extérieur dû à un éclat de météorite ayant traversé le barrage antimissiles, une centaine d’années auparavant. La paroi rocheuse s’était condensée sous l’impact sans s’effriter, mais  elle avait attiré le sol à sa périphérie, comme une pierre tombée dans un trou sur lequel on aurait tendu un tapis.        <br />
              <br />
       Les ingénieurs avaient jugé bon de conserver ce défaut en l’état, en l’isolant du reste de l’armature. D’un mélange de ciment, d’acier et de roche concassée était ainsi né un écosystème local. La fondrière entourant la bosse s’était emplie de débris organiques et gorgée de vase aqueuse : le Lac Puant. Le dit lac  -épaisse soupe marécageuse- s’était peuplé de plantes bizarres et de bestioles réchappées de manipulations de labo.  La réputation de l’endroit étant exécrable, et l’élégante jeunesse de la Creuse ayant un goût modéré pour les épidermes agrémentés de champignons inguérissables, peu de visiteurs avaient osé l’approcher, et encore moins cisailler la barrière métallique qui en interdisait l’accès.        <br />
              <br />
       Certains avaient néanmoins tenté l’aventure et les services de réparation, débordés, avaient fini par déconnecter les alarmes. C’était plus facile que de refermer des brèches avec du matériel coûteux, au risque de ne pas récupérer  leurs robots, ou de les voir rentrer à l’atelier avec une caméra manquante ou un servordy vidé de ses logiciels d’attaque par quelque habile terroriste en puissance.       <br />
              <br />
       Au milieu du Lac Puant , l’ilôt émergeait sur un glacis de boue et de rouille, compost idéal pour la flore arborée dont les semences avaient pris le large des pépinières officielles. Un bouquet de chênes s’y était épanoui. Il abritait une cabane calfatée sur pilotis, plus ou moins isolée des remugles gargouillants échappant de trous profonds. Elle était connue des pêcheurs de truites cancérisées et de saumons tératogènes, ou des observateurs d’oiseaux monstrueux, de grenouilles à cornes ; ou encore tout simplement des amoureux éperdus, à court de refuges intimes.        <br />
              <br />
       Mis à part l’odeur pestilentielle qui s’insinuait entre les parois composites, la survie y était presque agréable, quasi baroque avec les tentures, les fauteuils de vieux cuir dépareillés, les divans construits de matériaux étranges, les bibliothèques de ginguois, les lampes éternelles et les réchauds à huile essentielle. Surtout, la cabane comportait coins et recoins, salles et arrière-salles, dont certaines n’étaient connues que de leur propre constructeur.       <br />
              <br />
       Ainsi de la Cache que Sahul et Solaine avaient fabriquée de leurs mains, lors de leur première « mise en ménage » d’adolescents. On y accédait sous un jeu de lames de parquet de la grande salle. C’était un réservoir métallique que les jeunes gens avaient arraché à un ancien massif hydroponique, et qu’ils avaient tiré comme une barque sous la maison, dans l’eau noire et turbide. Ils l’avaient ensuite scellé au plancher, en utilisant des matériaux d’étanchéité si efficaces que l’odeur méphitique du marais y était moins perceptible à l’intérieur que dans le reste du refuge.       <br />
       Le plateau de planches qui formait le couvercle du sas d’entrée était commandé par un code connu des deux « propriétaires ». Une fois refermé, rien ne pouvait laisser penser qu’un local se cachait sous les pieds, lieu où l’on imaginait seulement la surface fétide et clapotante et des pilotis plus ou moins pourrissants.       <br />
              <br />
       Pour Sahul, c’était une évidence : si elle n’était pas dans la Balise… Solaine DEVAIT être dans la Cache.       <br />
              <br />
        	       <br />
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       5       <br />
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       Volpol était affalé dans le fauteuil de commandement de la passerelle. Il était seul, hormis les deux hommes de quart, à demi-cyborgisés pour conserver une vigilance maximale, malgré la faible chance qu’un événement quelconque ne survienne. Mais ils ne comptaient pas.        <br />
              <br />
       Le Censor mâchonnait le bâton de trissol safrané, qui lui tenait lieu de repas du soir. Il regardait l’écran tridi étoilé et dépourvu d’intérêt, et cela pour la quasi-éternité de ce voyage sans but. Mais il ne le voyait pas. Son attention était concentrée en lui-même. Il tentait de résoudre une énigme. Une sorte de rébus.       <br />
              <br />
       Il y avait cette touche Z ; ce fou de Zmilovsky dont il avait relu le manuscrit ; il y avait les deux jeunes étourdis qui ne savaient visiblement pas où ils mettaient les pieds, mais commençaient à en savoir beaucoup trop ; et bien sûr, le rapport secret de Gandril et d’Olnah, qu’il ne montrerait jamais à Ilnara. Il y avait tout ce qu’il avait dû détourner ou truquer et que, par miracle, l’horripilant petit présomptueux qui servait de fils à la Commanderesse, n’avait pas encore percé à jour dans les archives Fortenot.       <br />
              <br />
       Mais lui non plus n’avait pas tout compris, ni tout découvert. Loin de là. Volpol pressentait qu’il y avait autre chose. Evoluant depuis toujours dans un monde d’intrigues où tout pouvait arriver, et de la direction la plus inattendue, le Censor avait développé un sixième sens quant aux intentions que quiconque pourrait manifester sur des domaines touchant ses affaires. Un peu comme ces gens qui savent qu’un regard pèse sur leur nuque, même s’il n’ont vu venir personne.        <br />
              <br />
       « Syndrome paranoïde » avait osé dire un jour un robopsy, avant qu’il lui arrache son herménogramme. Au fond, la brave machine n’avait pas tort, il le savait. Mais si la folie seule lui permettait une telle acuité mentale, pourquoi ne pas accepter cette folie ? D’ailleurs, il n’avait pas halluciné la mention écrite à son sujet par les deux inspecteurs Mers : « Le censor Volpol cache une personnalité négative, probablement inscrite aux registres judiciaires de la Planète, et habilement reformatée. Une psy-enquête serait souhaitable. »       <br />
              <br />
       Eux, en revanche, n’avaient guère été habiles en laissant une trace thermique de cette évaluation traîner dans un rapport codé de façon succincte, pendant qu’ils dînaient au restaurant Ar de Dicee-Terra XII. Cela leur avait coûté la vie. Volpol ne pouvait se permettre de laisser un soupçon peser sur lui, ni même qu’il fût évoqué, ne serait-ce qu’un instant devant Ilnara.         <br />
              <br />
       L’ imprudence de Gandril et Olnah s’était redoublée du fait qu’ils ne maîtrisaient pas les solutions zmylovskiennes du transfert imparfait. Il avait été d’une facilité déconcertante de les tuer. En réalité, il avait suffi de leur suggérer  –via l’un de ses agents- l’idée d’inspecter le fonds B à la lettre voulue, et lls s’étaient eux-mêmes liquidés. Au sens propre… enfin au sens sale, plutôt.        <br />
              <br />
       Volpol esquissa une grimace vaguement souriante au souvenir jouissif de l’implosion de ces deux pantins, telle qu’il l’avait observée par l’entremise des caméras Fortenot. C’était, en fait, moins spectaculaire que les débris sanglants de chair et de peau pouvaient en donner l’impression après coup. La chose elle-même ressemblait à la dégoulinade subite de gros sandwiches trop remplis, les têtes s’éparpillant vers le haut, et le reste vers le bas, tandis que les vêtements retenaient un semblant de forme sanglante, avant de s’affaisser à leur tour dans une mare fumante.       <br />
              <br />
       Le Censor se reprit. Il y avait des choses plus importantes à penser que ces trop rares plaisirs. A commencer par l’inquiétude que Sahul Fraga lui inspirait de plus en plus. Le garçon était intelligent et vif, ce qui n’était pas en soi condamnable. Il ne le détestait pas, malgré la jalousie infantile que le jeune homme éprouvait envers lui. Il ne parvenait pas à reporter sur lui la haine qu’il avait autrefois entretenue envers son père, lorsque ce dernier avait anéanti sa carrière dans un autre monde. Il n’en avait pas non plus voulu à Ilnara pour le concours qu’elle avait –innocemment- apporté à celui qui avait emprunté l’identité de Liandro Fraga. Tout cela était révolu, et en un sens il s’était bien vengé en prenant sur elle un ascendant sexuel et moral toujours plus assuré.  Mais Sahul était en train de devenir un problème.       <br />
              <br />
       Le rictus inconscient –qui travaillait son visage depuis le fameux soir de sa première « mort »- découvrit à nouveau les gencives supérieures de Volpol.        <br />
              <br />
       S’il n’y avait que Sahul en jeu, il aurait pu mettre un terme à sa curiosité malsaine depuis déjà un certain temps. En l’envoyant dans une équipe extérieure, par exemple, explorer les lunes de Sigma 34. Ilnara n’aurait pas pu refuser cette affectation, effet en apparence démocratique de la machine à distribuer les services sociaux. D’autant que le gamin avait déjà réussi –dynastie oblige- à différer de deux ans son engagement. Mais une procédure normalisée prendrait du temps. De plus, il y avait la petite Solaine, avec laquelle il ne pouvait pas employer les mêmes méthodes, pour plusieurs raisons, dont l’une au moins était parfaitement inavouable. Or, Sahul et Solaine étaient complices. Ils partageaient visiblement beaucoup d’infos, et disposaient de réseaux sur lesquels il n’avait pas encore mis la main. Et ils allaient très vite, trop vite. S’ils effectuaient une percée, ils pouvaient mettre leurs vies en danger, voire créer les conditions d‘une catastrophe locale. Encore, pour le Censor, racorni par l’adversité dans un égoïsme d’acier, cette perspective était loin d’être la pire : ils pouvaient tomber sur des documents qui le mettraient en cause, lui Volpol, et réduiraient son avenir en cendres… en ressuscitant son passé.        <br />
              <br />
       Le Censor avait donc décidé de lâcher ses limiers en roue libre. Bon, pas en première ligne tout de même. La police urbaine de Honshin avait reçu une dénonciation anonyme qui lui permettrait de se rendre chez Solaine. Peut-être son mouchard de la PUH aurait-il très bientôt quelque indice à lui communiquer, à supposer qu’ils l’avaient déjà attrapée à cette heure tardive, sans doute à la sortie d’une boîte à la mode, la tête chargée d’esthers de délisse. Volpol savait que Sahul avait essayé d’appeler Solaine sous un pseudonyme ridicule, mais il avait renoncé. Il ne recommencerait pas de sitôt, ce qui laisserait au Censor le loisir de placer la fille une semaine ou deux à l’abri d’une cellule capitonnée (sans qu’elle sache, bien sûr, qu’il était derrière la décision).        <br />
              <br />
       Quant au gamin, il ne pouvait pas y toucher immédiatement, ni mettre ses Coms en observation suivie, à cause d’Ilnara, très sensible en ce moment. Il ne pouvait pas se le permettre. L’enjeu de sa relation à la Commanderesse devenait bien trop important pour commettre le moindre impair du côté du fils chéri. Bref, il valait mieux tendre un filet passif qui ne retiendrait du parcours du jeune homme que les points de contact qu’il voudrait lui-même fournir. Aux ordys de lui délivrer les meilleures interprétations de ses actes et de ses destinations probables. Ce ne serait d’ailleurs pas facile, car Sahul était, en dépit de son jeune âge, un vrai maître de la com et de l’analyse d’info.       <br />
              <br />
       -Grydian ! aboya soudain Volpol, tu dors où tu ne vois pas que le quadrant G 1 nous descend au dessous de 3.996 ?       <br />
       — Pardonnez moi, Excellence dit l’homme de sa voix recalibrée, j’étais en train de vérifier les interférences solaires. Je m’en serais occupé immédiatement après.       <br />
       — Oui, et les économistes vont encore nous reprocher un vent photonique pas assez énergétique sur les hydroponiques. Vous savez que çà peut coûter 20 000 tonnes de patates en moins, votre nanoseconde d’inattention ?       <br />
       — Je sais,  Excellence, dit la voix de feutre, pas vraiment contrite.       <br />
       — Mais peut-être n’aimez-vous pas les frites, Grydian ? Il est vrai qu’elles sont surtout réservées aux cantines scolaires et que vous ne pouvez pas avoir d’enfant !       <br />
       — C’est méchant ce que vous dites là , Excellence, dit placidement l’interpelé.        <br />
       — Je peux l’être bien plus, tu sais.       <br />
       — Je sais, Excellence.       <br />
              <br />
       Ces robhommes étaient d’un ennuyeux ! Pas moyen de satisfaire un peu de pulsion sadique sur leurs dos de cuir métallisé !         <br />
              <br />
       Volpol rangea son rictus et revint à ses pensées. Il faudrait interroger soigneusement la fille... Solaine avait déjà été se promener dans les pourtours. C’était évident sur les croquis de Terra XII dont elle avait laissé la thermo-trace dans la texture de la table de sa chambre. Personne ne pouvait dessiner de cette manière la perspective des rocailles en contrejour de la comète, s’il ne l’avait aperçue lui-même. Mais y avait-elle rencontré quelque chose ou quelqu’un ? Quelqu’un l’avait-il suivie à son retour ? Volpol n’était pas dupe : il savait parfaitement que Solaine était l’objet d’attentions précises, de la part d’une présence qui n’était pas limitée à la Nef. Il était lui-même bien placé pour savoir que la jeune fille n’était pas l’adolescente-type des classes terminales de Honshin ou même de Dicee.        <br />
              <br />
       Le Censor s’ébroua, se leva et s’enfonça dans un couloir interminable à l’éclairage parfois vacillant, dont le sphincter de titane se referma sur lui, avant de s’entourer d’une luminescence rouge indiquant le niveau maximal de sécurisation.        <br />
              <br />
       Il se sentait amer. Il n’avait pas usé dix ans de son « nouvel » âge d’homme en ruses et en précautions infinies, pour devoir un échec à la curiosité de deux enfants irresponsables. Il ne les laisserait pas ruiner sa patiente entreprise. Peut-être faudrait-il que ses rapports avec la commanderesse fraîchissent jusqu’au point de rupture, ce qui l’obligerait à baisser le masque.        <br />
              <br />
       Une chose était certaine : si le jeune homme et son amie découvraient au cours de leurs jeux innocents un portail extérieur incontrôlable, il passerait à l’action immédiatement, et saisirait brutalement les rènes du pouvoir de Terra XII.         <br />
       Volpol ne pouvait permettre l’invasion de la Nef… par n’importe qui. Il tendit son poing osseux à l’adresse d’ennemis invisibles, et éclata d’un rire dément.        <br />
       — Qu’ils viennent ! çà fait dix ans que je les attends dans cette tanière immonde !        <br />
       Il grimpa sur un caisson oublié par des ouvriers technocs. Torturant ses mèches rousseâtres, il s’adressait maintenant à un auditoire imaginaire, supposé subjugué.       <br />
       —	Dix longues années de préparation secrète minutieuse ! Tout est prêt pour les accueillir. Mais qu’ils aient donc l’amabilité de se laisser piéger ! Ils doivent en passer par où je veux… Le tunnel qu’ils auront creusé dans l’espace-temps doit me servir à l’instant même où il s’ouvrira. Et c’est dans l’autre sens qu’il sera utile…        <br />
       Il tendit la tête en arrière, les yeux révulsés, dans l’expression d’une extase parfaite.       <br />
              <br />
       — Enfin libre ! et surtout, enfin en mesure d’imposer à l’univers humain la règle de bon sens que j’ai depuis si longtemps établie. ...       <br />
              <br />
       Inconscient de la grande solitude pyschique que dévoilait tout ce théâtre, il fit mine d’écouter une objection venue du fond d’une salle remplie de partisans, et approuva de la tête.       <br />
       —	Bien sûr, Messire, vous avez raison. Tout le monde –sauf Ilnara qui ne veut pas y croire- se doute que les transferts rapides sont en cours d’expérimentation finale. Les Creuses –ces vieux vaisseaux-prisons misérables- en seront évidemment les cibles privilégiées. Et, je vous le demande, peut-on compter sur les gens qui maîtrisent déjà la technique des retours, pour nous en faire bénéficier ? Tout du moins sans exercer sur nous un humiliant chantage ? Nous en serons donc réduits à les empêcher de mettre pied ici, jusqu’à ce qu’ils daignent nous avertir qu’ils désirent négocier quelque chose d’acceptable…        <br />
              <br />
       Les derniers échos de ces nobles paroles se perdirent dans des arcatures sans fin. Le menton de Volpol retomba sur sa poitrine, il se laissa glisser au bas de son estrade improvisée, et son ton revint à la normale.       <br />
              <br />
       —	Mais pour le moment, nix, nada, niente ! Pas le moindre indice précis sur un point d’émergence, ni même des messages annonciateurs. Rien que de la rumeur et des phénomènes bizarres…       <br />
              <br />
       Le monologue plaintif de Volpol résonna dans la coursive secrète, réveillant seulement un robot nettoyeur assoupi contre une fenêtre aveugle.        <br />
              <br />
        	       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       6       <br />
              <br />
       Dimanche 17 Septembre 2011, 7 PM.        <br />
       Le capitaine Harry Brandstone rentre chez lui, un panier grouillant d’écrevisses sur le plancher rouillé du pick-up Ford 1985. Le portable grésille dans sa poche de poitrine. Mammy s’impatiente… ou bien la tarte aux myrtilles a brûlé. Pas la peine de décrocher : il arrive. Enfin, si le vieux camion supporte sans caler l’humidité envahissant la vallée, comme si celle-ci devenait tous les soirs un immense aspirateur avalant le brouillard se levant sur le lac Tikopia, pour l’entasser comme du coton épais dans ses replis les plus encaissés.        <br />
       Le machin insiste. Trois séries longues, une série brève. C’est Tally qui l’appelle du poste de garde.       <br />
       - Bordel, je suis en vacances encore trois heures, tu peux pas me foutre la paix ?       <br />
       -Ecoutez chef, on a l’appel d’un fou, là…       <br />
       -Et tu peux pas gérer çà tout seul, comme d’habitude ?       <br />
       Le grand Indien impassible ne répond pas à ce genre de questions. Il n’est pas dans sa coutume de le déranger pour rien.       <br />
       --Chef, c’est un fou. Enfin, un vrai.       <br />
       -Et tu peux pas m’appeler « mon Capitaine », pour une fois ? çà t’arracherait la langue… Bon, passe-le moi !       <br />
       -Il n’est plus en ligne, mais il a laissé un numéro où le rappeler. Çà ressemble à un numéro de la base, c’est curieux.       <br />
       -Et qu’est-ce qu’il dit, ce fou ?       <br />
       -Que la base va disparaître dans 18 minutes, et que les occupants ont juste le temps de monter dans leurs bagnoles et d’aller s’abriter derrière Moonly Mount.       <br />
       -Il va fort celui-là. Un gibier d’asile. D’habitude, ce sont plutôt les mecs qui se plaignent du bruit des générateurs par vent d’ouest. Bon, appelle-le et passe-le moi. Et en même-temps tu bascules en télésurveillance tous les postes d’où l’on téléphone. Si le plaisantin est quelqu’un de chez nous, on va lui faire morfler un mois de cachot.        <br />
       -D’accord, Patron ; mais faites gaffe… Quelque chose me dit que...       <br />
       -L’esprit de tes ancêtres te souffle quelque chose dans le tuyau de l’oreille, Tally ?       <br />
       -Oui, fit simplement l’Indien avant de raccrocher.       <br />
              <br />
       Harry soupira. Que des emmerdes. Il poussa cahin-caha jusqu’en haut de la côte et entreprit un virage sur l’aile qui faillit l’envoyer dans le ravin à cause d’un épais tapis de gravillons.       <br />
       Il appela finalement Mammy qui était quelque part hors de portée de sonnerie (probablement à bavasser avec la voisine Charleen), et laissa sur le répondeur l’annonce de son retard de peut-être.. une heure. Puis il attendit l’appel de la base, tout en travaillant le frein-moteur pour éviter de finir dans le trou à écrevisses, là bas, au bas de la descente.        <br />
       Contrarié par un passage en roue libre entre deux vitesses, le vieux V8 cala, en même temps que sonnait le portable. Harry négocia péniblement l’arrêt sur un bas-côté de boue schisteuse et prit l’appareil. L’écran n’indiquait aucun numéro connu.       <br />
       -Ici Capitaine Brandstone, qui me demande ?       <br />
       Il n’y eut aucune réponse.        <br />
       -Allo ? Répondez, je vous écoute…       <br />
       Juste un chuintement prolongé, qui fit penser à Harry qu’un relais était en train de s’installer avec une source de longue distance, mais prenant appui sur le réseau de la base.       <br />
       -Allo ?       <br />
       -Capitaine Brandstone ?       <br />
       -Moi-même.       <br />
       La voix avait une tonalité métallique, sans accent étranger. Un homme ; éduqué ; une touche de snobisme de l’Est, peut-être.       <br />
       -J’ai déjà averti votre sergent. La base Teagle I7, localisée à Lake Tikopia aura disparu de la carte dans seize minutes. Dites à vos hommes de grimper dans leurs véhicules et de s’éloigner le plus possible, de préférence vers l’Ouest.       <br />
       Harry s’efforça de mâchonner tranquillement son chewing gum.       <br />
       -Quelle est cette plaisanterie ? Elle est de mauvais goût.       <br />
       -Je suis absolument sérieux, dit l’homme d’un ton froid. J’essaie de sauver votre centaine de Jeunes. Je n’ai rien contre eux.       <br />
       -Vous voulez dire que vous décidez.. que c’est vous qui voulez détruire la base ?  Est-ce que vous êtes une organisation terroriste ou .. enfin, de contestation ?       <br />
       Harry se souvenait ses cours de prise en main des situations de crise. Ne pas fâcher un forcené. Il n’avait pas envie que deux bâtons de dynamite fassent sauter un pylone ni même les chiottes du local des visiteurs, bien qu’elles méritent une réfection.       <br />
       -Non. Vous aurez été prévenu, et ma conscience est tranquillisée. J’ai aussi prévenu le rédacteur du Tikopia Clarion.       <br />
       -Attendez, attendez… Si vous parlez sérieusement, vous devez pouvoir ralentir la chose, me donner un délai, le temps que j’avertisse mes gens. On est dimanche, vous savez…       <br />
       -Oui, mais la plupart sont déjà rentrés et les autres cuvent la soirée de samedi. Par ailleurs, je ne peux pas arrêter le mécanisme. Tout ce qui se trouve dans un rayon d’un km du centre géométrique de votre base sera simplement soustrait à l’existence, sur 40 mètres de profondeur. A maintenant H – 14.34, vos hommes seront annihilés ainsi que tout le matériel et les armes, opérationnelles ou non.  De plus, l’effet d’aspiration couchera les arbres sur trois ou quatre kilomètres alentour et il y aura aussi des victimes si vous n’incitez pas les résidents civils à fuir avec vous. Tout le monde devrait être à l’abri une fois passé le tournant qui mène à Moonly Mount. Il est encore juste temps.       <br />
              <br />
       Le sérieux et la précision du bonhomme lui firent soudain ruisseler de la sueur glacée au creux du dos. Un vrai cinglé.       <br />
       -Vous avez placé une charge explosive ?        <br />
       -Non. Pas une charge explosive. Juste un calcul des variables non locales correspondant à un cercle autour de votre base.       <br />
       Harry se sentit curieusement soulagé. Il attendait avec appréhension la description de charges téléguidées qu’il connaissait bien, et qu’il était toujours possible de dérober, notamment avec des acquointances parmi les militaires. Mais ce taré donnait dans le genre rayon cosmique.        <br />
       Il s’agissait maintenant de laisser le temps à Tally de repérer la provenance de l’appel en recourant aux réseaux multinets de l’armée.        <br />
       -D’accord, je vais faire quelque chose. Mais dites-moi, c’est quoi cette histoire de rayon ?       <br />
       -Je n’ai pas parlé de rayon, M.Brandstone. Seulement de calcul. Je ne vous en dirai pas plus. Sachez que vous prenez la responsabilité d’une centaine de morts inutiles si vous ne décrétez pas l’urgence immédiate et l’ordre d’évacuer la base dans quelques secondes. A mon avis, vous n’avez déjà plus le temps de sauver les retardataires.         <br />
       Et la voix fut remplacée sans transition par un chuintement continu.       <br />
       -Allo ? Allo ?        <br />
       Salopard.       <br />
       Le capitaine composa fébrilement les 4 numéros du poste de garde et demanda à Tally où il en était.       <br />
       -Nulle part,  Chef. Les gars me disent qu’il y a un mur de feu de nature inhabituelle ; un modèle illégal qui ne laisse pas passer les requêtes de poursuite de l’armée.       <br />
       -Ah, c’est emmerdant.       <br />
       Harry se surprit à regarder l’horloge chromée du tableau de bord.       <br />
       Merde, il n’allait pas se mettre à croire ce type.       <br />
       -Qu’est ce qu’on fait, Chef ?       <br />
       -Ben rien. Enfin non. Tu sonnes l’alerte verte et tu demandes aux gars de s’enfermer dans le silo. Qu’ils descendent au troisième étage et se bouclent à triple tour dans le bunker de contrôle, on ne sait jamais.        <br />
       -Vous.. n’avez pas d’ordres pour le pas de tir ?       <br />
       -Il ne manquerait plus qu’on déclenche la guerre mondiale à partir de Tikopia. Que les gars vérifient les sécurités en double-aveugle, des fois, mais c’est bien improbable, que des gens essaient de profiter de la panique pour nous chouraver une tête de nuke…       <br />
       -Et.. et moi Chef ?       <br />
       -Tu te barres. Viens me rejoindre à Dammer Point. Essaie d’y être avant 10 minutes.       <br />
       -Vous croyez qu’il y a un risque ?        <br />
       -Un fou qui a la haine peut très bien mettre un paquet de TNT n’importe où.        <br />
       -Et la hiérarchie ?       <br />
       -Je m’en occupe. T’inquiète.         <br />
              <br />
       C’était chiant : le camion au gros muffle carré, littéralement imprégné de buée, ne repartait pas. Harry dut soulever le capot, démonter la bobine, la sêcher, bricoler une espèce de sac étanche protégeant les contacts. Puis il essaya de redémarrer, sans pour autant tuer la batterie, déjà bien amortie. Quand le lourd V8 toussa, larguant un voile de fumée rousse à l’arrière du Pick-up, Brandstone avait perdu dix minutes. Il fonça sur le goudron sinueux et luisant comme une peau de serpent, frôlant l’accident à plusieurs reprises et parvint à l’entrée de la vallée alors que l’aiguille des secondes franchissait le seuil annoncé par le cinglé.        <br />
       Rien. Rien ne se passait. Il continua à rouler à tombeau ouvert, lâchant le véhicule sur la dernière pente avant la longue ligne droite rejoignant le camp. C’est alors qu’il vit, médusé, l’ensemble des nuages gris qui rôdaient au dessus de la base repoussés de côté d’un coup, comme si l’on avait frappé en leur milieu un gigantesque coup de cymbale. Le camion ralentit sous la force d’un vent contraire d’une violence inouie, chargé de goutelettes transformées en aiguilles minuscules et devenant plus meurtrières à chaque instant. Il s’arrêta et se mit à reculer de plus en plus vite, malgré le moteur rugissant en quatrième. Le frein ne servit à rien et Brandstone se jeta hors du véhicule, en roulé-boulé.        <br />
       Le roulé-boulé s’éternisa contre sa volonté. Il continua de rouler comme un balle de mousse, remontant vers le Moonly Mount, tel le personnage d’un film tourné à l’envers, enveloppé d’un vacarme  hallucinant. Puis le vent se calma, et il termina sa trajectoire étrange dans un marigot .        <br />
       Aussitôt, dans un effroyable rugissement sorti de la gorge de l’univers lui-même, des objets variés commencèrent à filer autour de lui. Des branches, puis des troncs entiers pleuvaient du ciel, roulaient, se brisaient ou s’enfonçaient dans le sol. Un peu plus loin, son pick-up, transporté à une centaine de mètres à la verticale, s’écrasa dans un fracas de ferrailles, laissant ses quatre roues rebondir chacune dans un horizon différent. Longtemps des débris de toute nature crépitèrent çà et là, en rafales, suivis de molles descentes de matériaux plus légers : paille, herbe, incroyables enchevêtrements de feuillages, de lianes, de filaments intriqués, de fils de fer barbelés arrachés à des  clôtures, cinglant le paysage et chantant dangereusement en fauchant ce qu’ils attrapaient.        <br />
       Puis tout se tut et s’immobilisa, sous un ciel purifié où claquaient encore des séries d’échos faiblissant du « hurlement du monde ». Miraculeusement épargné, Harry se redressa sur les genoux, hébété, et regarda dans la direction de la base. Rien à voir. Proprement rien.       <br />
       Une vaste circonférence au contour parfaitement net avait été scalpée, érodée jusqu’au rocher sous-jacent à l’humus. Mais la surface enlevée comme au scalpel n’était pas une simple pellicule d’épaisseur égale. En s’approchant, hébété, de la lisière du cercle, Harry s’aperçut que cela descendait en pente douce jusqu’au centre géométrique d’un vaste dépression conique. On n’y distinguait aucune trace d’infrastructure dans la masse de granite noir, taillée comme par une meule géante. Cela ne signifiait qu’une chose : la base avait été entièrement éradiquée, chirurgicalement enlevée, depuis les bâtiments hors sol jusqu’au fond des silos contenant les fusées et les conteneurs de combustibles, et même plus bas, jusqu’à la plaque de bêton ancrée sur la roche par le biais de poteaux antisismiques.       <br />
       D’ailleurs, il pouvait maintenant distinguer les dix huit forages de mine marquant l’emplacement des piliers comme les traces d’un très ancien chantier archéologique.       <br />
       -Chef !       <br />
       Harry se retourna. Tally, le cul à l’air, descendait vers lui, un semblant de chemise d’uniforme encore accrochée à ses poignets.        <br />
       Un peu plus loin, la Jeep du poste gisait, écrasée sous un groupe de sapins décapités.        <br />
       Harry trouva brusquement tout cela parfaitement burlesque.       <br />
       Il se mit à pleurer de rire.       <br />
       -Tally, je t’ai toujours dit de mettre les boutons de manchettes de ton uniforme de garde, mais pas de mettre seulement des boutons de manchette en guise d ‘uniforme !       <br />
       Cela ne l’empécha pas de recevoir le grand Indien dans ses bras, et de se mettre à sangloter avec lui dans une sorte de double hennisssement nerveux, automatique et sans fin.       <br />
        	       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       7       <br />
              <br />
       —	Terror One  a encore frappé !        <br />
       L’homme en noir s’était brusquement levé, serrant la liasse de photocopies, les yeux dardés sur la Maison blanche dont il voyait de son petit bureau le toit bardé d’antennes.        <br />
       —	Les crétins ne m’ont prévenu que maintenant, alors que le moindre doute n’est pas permis. Même pour des assistants néophytes !        <br />
       —	Mais, objecta un jeune bureaucrate enveloppé de gris anthracite –et qui se sentait probablement visé par ricochet-, cela fait quinze ans qu’il n’a pas attaqué. On est en droit de s’interroger sur d’autres pistes. Les  Objecteurs de Thulé…       <br />
       —	Ne dites pas de sottises, Maximilien, le O.T. ne disposent pas d’une pareille force d’intervention. Vous avez vu la netteté des bords ? Et l’absence totale de gravats ? C’est signé Terror One, je vous dis. Et cette voix…       <br />
       —	-On a pu l’imiter, çà s’est déjà produit, osa encore objecter l’apprenti-bureaucrate.       <br />
       L’homme en noir haussa les épaules et se retourna vers la fenêtre.       <br />
       —	Allez me chercher trois exemplaires du dossier complet et je vous attends chez son Excellence dans cinq minutes.       <br />
       —	Je.. n’aurai pas le temps de sortir la presse sur Teagle 17, je...       <br />
       —	-Mais non, imbécile, je veux seulement l’historique de Terror One.         <br />
       —	Absolument, absolument, Monsieur, dit le jeune homme comme si le signifiant « terror » suffisait à lui transir les os.         <br />
              <br />
              <br />
       Sur un coup pareil Anthès pouvait l’éjecter du service d’un geste, mais cela représenterait aussi bien la chance de sa vie. Il aspira une grande goulée d’air conditionné et se lança dans les couloirs de la même couleur que son complet, et seulement égayés (si l’on peut dire) de grandes lettres de bronze échelonnées tous les deux mètres : A. M. Les initiales de l’Autorité Mondiale.  Enfin, de cette institution qui aurait été réellement mondiale si l’hôte de la Maison Blanche ne lui menait pas une guerre sournoise de tous les instants.        <br />
              <br />
              <br />
       6        <br />
              <br />
              <br />
       T       <br />
              <br />
       rès loin – ou très près de la Terre - et à une époque d’autant plus indéterminée que le temps y avait été étiré comme de la guimauve cosmologique, un étrange tableau se serait présenté au bien improbable visiteur. Au premier plan de moutonnements forestiers qui disparaissaient dans la brume lointaine, la neige sertissait un ensemble de planches brisées et de branches tordues, abattues au sol autour d’un énorme tronc pulvérisé. Le silence était total sous un ciel de plomb, fixe comme une image. Rien ne bougeait. Pas un souffle n’agitait les épais feuillages roux qui paraissaient gelés pour l’éternité, ni les câbles qui pendaient, çà et là, haubans d’ un navire naufragé. Une loque de drapeau, trouée, ornée d’un soleil pâle, semblait moulée dans du carton.       <br />
              <br />
       Cependant, qui se serait attardé à considérer la souche éclatée à quelques mètres du sol comme un affût de canon détruit par l’explosion de son propre obus, aurait entrevu une vague fissure lumineuse serpenter dans l’écorce. On se serait approché, pour constater qu’elle courait en formant un vague rectangle oblong… le contour d’une porte ?  Et si, la curiosité l’emportant, l’on avait posé la main sur la surface découpée par la fente, on aurait été étonné de ce qu’elle disparaisse instantanément, dans l’éclair vert dénonçant une simple image holo. A sa place, on aurait vu un kiosque aménagé dans le tronc, ayant toutes les apparences d’un petit ascenseur ou d’un monte-charge. Et si l’on avait alors écouté sa témérité, on se serait engagé dans le réduit, et l’on n’aurait guère été surpris outre mesure du fait que la plateforme se mettait doucement à descendre à l’intérieur de l’arbre, au travers d’un réseau de grosses racines inextricablement tressées, lovées et relovées autour de creux où poussaient des gerbées de champignons lactescents. Une douzaine de lampes bleues, installées dans des anfractuosités, auraient défilé derrière la structure portante, à intervalles de deux mètres environ, et l’on se serait enfin immobilisé dans un sous-sol chaud et nimbé d’une clarté d’aurore.        <br />
              <br />
       On se serait alors trouvé dans une salle circulaire, au centre de laquelle on aurait admiré une ronde de piliers romans, formant un petit cloître, égayé par une vasque pentagonale où paressaient d’énormes carpes noires, conversant par filets de bulles interposés. Sous les arcades, on aurait entrevu une grande table de chêne sombre, et, au delà, des rayonnages de bibliothèque construits en demi-cercle.        <br />
              <br />
       Entre les piliers et la bibliothèque, une silhouette était penchée sur un lutrin, un lourd visage concentré, un nez massif chaussé de verres épais. Recroquevillé dans l’Antre de Silence, Emilio Boscione étudiait les anciennes cartes stratégiques dérobées à La Bibliothèque Venturine. Le papier de mauvaise qualité en était devenu cassant comme du verre et de grosses taches, parfois confondues comme un filigrane avec les motifs imprimés, rendait la lecture difficile. Mais Emilio pouvait recouper les informations avec les archives électroniques, encore surabondantes grâce aux duplications arborescentes depuis le premier âge informatique. Un cube de mémoire quantique lui suffisait à représenter l’ensemble des informations échangées aux XXIe siècle par les institutions militaires du monde entier.        <br />
              <br />
       La difficulté ne résidait pas tant dans les surcodages presqu’instantanément décryptés malgré leur variation fréquente, que dans la masse de documents inutiles ou redondants. Mais Emilio disposait maintenant d’un planisphère assez précis de l’ensemble des bases militaires des années 1990 susceptibles d’entreposer ou de faire fonctionner des équipements nucléaires opérationnels, ou encore des quantités militairement utilisables de germes pathogènes manipulés. Il s’était concentré sur ces deux points au potentiel catastrophique majeur, et avait délaissé l’ensemble des autres armes, y compris les satellites lasers.        <br />
              <br />
       L’âge était en train de bloquer ses doigts et de détruire le réseau vasculaire de ses cuisses affaiblies et empâtées par l’inaction. Il n’y voyait plus qu’avec des lunettes à grossissement important. Mais il lui restait assez d’énergie et de temps pour réaliser le programme qu’il s’était fixé. Sa solide et massive carcasse avait résisté au temps, certes en se tassant pour devenir plus compacte et plus rigide ; son visage jadis racé d’homme de la méditerranée s’était sculpté tel celui d’un de ces antiques sénateurs romains tout en nez, en pommettes émaciées, en creux et en tendons.       <br />
              <br />
       Le plus dur était la solitude dans laquelle il s’était muré, sans espoir de retour. C’était la logique même de l’Antre de Silence. Il était réel et soutenait la vie, mais il ne fonctionnait que dans une totale séparation d’avec le reste du Monde Intérieur. Il rassemblait presque toute l’antimatière manquant à l’univers positif dans une étrange spirale de pouvoir absolu, mais il ne pouvait lui-même émerger à proximité de sa matière-sœur sans une autodestruction complète du REEL lui-même.        <br />
              <br />
       Emilio avait fait le choix de la solitude pour une autre raison : n’importe quel « maître du monde » (l’expression était risible) serait l’objet, si l’on soupçonnait seulement son existence, de recherches acharnées, d’explorations virulentes destinées à se saisir des sources de son pouvoir. N’importe quel Jeune avide d’aventure se lancerait dans la quête, armé par des sponsors        <br />
       Un peu comme dans le Far West du XIXe siècle, il se trouvait toujours quelqu’un par répondre au défi du tueur le plus invincible, et finir par l’abattre comme un chien dans l’arrière-cour d’un saloon. Rien ne fascinait davantage l’humanité que l’illusion du pouvoir absolu rassemblé entre les mains d’un SEUL. Le seul véritable maître du monde qui pourrait l’être durablement serait donc celui qui resterait à l’abri de poursuites incessantes et de conjurations sans fin. Un maître, certes, mais caché, inconnu, indécelable. Un maître MUET, qui ne parlerait à ses frères humains que par l’intermédiaire d’actes monstrueux, dont la progression formerait une sorte de message, du genre : « voilà ce qui vous guette si vous continuez dans cette voie ! »       <br />
               <br />
       Tout devenait dérisoire là dedans : qu’est-ce qu’un pouvoir absolu ne pouvant être obéi qu’en prononçant des oracles meurtriers mais toujours énigmatiques, imprécis, pouvant pousser la masse des assujettis à des comportements exactement contraires à ceux qu’il attendait d’eux  ? Qu’est-ce qu’un maître dont les sentences ne sont que des borborygmes indistincts autant que destructeurs…       <br />
              <br />
       La seule fantaisie que Boscione se permettait était le message d’alerte aux victimes. Porté par un paquet d’ondes émergent en avant-garde du « scalpel », sorti littéralement de nulle part avant de se rattacher à un réseau satellitaire terrestre, ledit message ne pouvait pas être remonté à la source. Il n’existait aucun moyen dans les technologies existantes –et pour longtemps dans l’avenir- pour tenter l’exploit de passer dans l’espace antimatériel et dans ses domaines précurseurs. Cette totale sécurité permettait un court dialogue, le seul qui le reliât désormais à ses frères humains.        <br />
              <br />
       Il y avait un côté triste à la chose : il ne parlait que pour annoncer le pire, et dans la plupart des cas, à des gens incrédules, sauf pour les rares élus qui avaient été tenus au courant des autres affaires par les services mondiaux compétents.       <br />
              <br />
       C’était de plus en plus le cas, bien sûr. Ce qui signifiait que grandissait la valeur pédagogique des catastrophes qu’il déchaînait. Déjà deux fois, le poste militaire local visé l’avait directement mis en relation avec un ministre des armées, qui l’avait alors connecté à un fonctionnaire international mystérieux, un nommé Anthès, en charge spéciale du dossier rassemblant les événements de même nature, mais dispersés sur plus de cent ans, et dont le nom de code ultra-secret était TERROR 1.       <br />
              <br />
       Terror 1, c’était lui. Au moins pour ce qui concernait les événements déclenchés jusque dans les années 2080, aux alentours de la grande crise énergétique et des guerres terribles qui l’accompagnèrent. En fait, même à ces époques, très peu de gens avaient été mis réellement au courant de la continuité des actes destructeurs qui devaient amener les dirigeants à se méfier de leur propre folie. Les implosions de sites militaires et de satellites espions avaient été tenues secrètes au plus haut niveau, celui de l’A.M., l’autorité-monde créée à la présidence générale de l’ONU en 2009, après la première pandémie de rhume manipulé. Et même dans ces élites, seuls quelques personnages-clefs avaient été jusqu’à se douter de l’existence d’une volonté politique derrière l’organisation d’un terrorisme si spécial.        <br />
       Et puis, il y avait eu ensuite plusieurs décennies d’interruption complète de la mémoire sur TERROR 1 au XXIIe siècle et au siècle suivant. Et à chaque fois, il repartait dans un incognito absolu, les archives secrètes ayant été détruites par ses soins, dès que localisées par ses mouchards informatiques insérés dans la trame temporelle depuis le futur. Le problème principal restait cependant le déroulement erratique du XXIe siècle, le plus difficile à corriger sur les points précis qui l’intéressaient, et le plus rétif à orienter vers les actes  nécessaires à son plan. Les siècles plus proches constituaient en un sens la gratification de son atroce destinée de pétrification, car, grosso-modo, la voie de la sagesse avait fini par être découverte et acceptée avec de plus en plus d’enthousiasme par une humanité jusque là plus que rétive. C’est pourquoi Emilio-le-maître-muet, Emilio-la-statue-du commandeur- essayait de s’y faire oublier le plus possible.         <br />
              <br />
       Sauf dans quelques circonstances proches du présent, assez inquiétantes d’ailleurs : dès 2250, le contexte technologique s’était remis à évoluer rapidement et il sentait qu’approchait le temps où sa cachette serait presque certainement décelée et investie par l’Ennemi. A tout le moins, les techniques faisant barrage à la propagation guidée de variables non locales (Progvénol était le nom assez laid qu’il avait donné à son dispositif) étaient-elles en train d’émerger. L’efficacité d’attaques ciblées diminuait.        <br />
              <br />
       La capacité des défenseurs à saisir les signes précurseurs augmentait. On n’était pas non plus très loin de découvrir le principe pratique de la translation smylovskienne (qui relevait d’une simple dérivation de ses concepts théoriques). Encore une vingtaine d’années et les habitants des anciennes Creuses en dérive éternelle entre deux sytèmes solaires seraient peut-être délivrés du fardeau de leur errance, et reliés au reste de la galaxie. Leurs mondes perdraient toute signification utilitaire, devenant d’un coup des musées flottants, ou peut-être même des stations de Jeu pour de riches voyageurs oisifs...         <br />
              <br />
       En attendant, et seulement à cause de la PRESENCE, il devait rester immobile à son poste pour surveiller et réformer chirurgicalement la fondation du passé, pour empêcher toute repousse sauvage d’une lignée de découvertes fatales. Il devait travailler à ralentir l’histoire, à détourner le fleuve immense des curiosités humaines, ou plutôt à en diviser le flot irrésistible autour d’un ilôt de non-savoir, tandis que ses congénères vivaient et mouraient en accéléré.        <br />
       Il était figé, seul, percé des mille aiguilles de sa couronne chimique l’empêchant, par des dosages précis de neurotransmetteurs, de devenir irrémédiablement fou, ou de voir dégénérer ses tissus cérébraux. Au moins pouvait-il se permettre, en jouant sur son clavier de mixage biochimique, de produire à sa fantaisie des variations dans sa perception de la durée. Il pouvait dilater une micro-seconde à l’échelle d’une journée, se promener dans les sinuosités infinies d’un seul mot prononcé, comme une onde orageuse répercutée interminablement, ou au contraire, s’éveiller après plusieurs années d’hypothermie, nourri par les machines attentives, comme s’il ne s’était écoulé que quelques heures. Mais ces jeux aussi connaissaient une limite.       <br />
              <br />
       Il y avait aussi la culpabilité. En fait elle était bien moindre que ce qu’en percevaient les institutions terrestres aux abois : les personnels des bases annihilées n’était pas –contrairement à ce que tout le monde croyait- tués en masse. La majorité des victimes, brusquement transportées dans une circonférence du Monde Intérieur, s’en tiraient sans la moindre égratignure, si elles n’avaient pas été immédiatement coupées en deux sur l’axe de la translation. Ensuite seulement commençaient les guerres intestines et les massacres entre anciens et nouveaux arrivants dans ce vaste camp de déportation. Boscione pouvait ainsi partager la faute avec ces imbéciles incapables de s’entendre, et préférant toujours le conflit à l’entente.         <br />
              <br />
       Il est vrai qu’une population sans cesse croissante mais composée en très grande majorité de jeunes mâles guerriers n’était pas encline à se stabiliser dans la paix ! Boscione reconnaissait qu’il créait les conditions du conflit, et, même si c’était mieux que de tuer les gens, il n’y avait pas de quoi être fier. Mais comment faire autrement ?       <br />
              <br />
       Au moins existait-il un avantage à sa situation étrange : il ne pouvait pas profiter de son pouvoir pour se satisfaire, à la ressemblance de tous les tyrans historiques, de la ridicule jouissance narcissique à s’entourer d’auxiliaires obséquieux et de subordonnés serviles.  Il ne pouvait pas se rengorger de la gloire lue dans le regard ébloui d’adeptes et de sujets. Rien de tout cela.       <br />
              <br />
       Ce n’était pas ce qu’il regrettait d’ailleurs. Pas le moins du monde.       <br />
       Il éprouvait plutôt de la tendresse nostalgique pour la boulangerie clandestine de son quartier natal, dans un faubourg « frangiste » de la petite ville de Burlington (Borough du Lake Champlain). Il se souvenait aussi du terrain communal de boules de Honshin-Sud, sur la Creuse où, sans se faire reconnaître, il avait pu se lier d’emblée avec des inconnus dans une connivence débonnaire ; ou du pastis avalé subrepticement dans un café de Village-Vigie, au bas de la Mesa, le môle de commandement. Et puis, des courses au marché interlope de Honshin, le vendredi matin, avec Ilnara « incognito », et le petit Sahul sur ses épaules, qui jubilait de tout ce qu’il voyait.        <br />
              <br />
       Mais de plus en plus, la mémoire lui revenait de sa propre enfance dans les Franges de Nortamérique, jusqu’au départ précipité de sa famille vers les cases clandestines des chutes du Niagara, quand son oncle et son père avaient été mis à l’index des polices Mers pour « usage illégal et contrefaçon de matériel stratégique ». Mais pour lui, cela avait été l’occasion de sortir du monde de la Frange, grâce au platine accumulé pour faire « faire ses études au Petit ». Il ne devait plus jamais revoir ses géniteurs, mais il avait eu la chance de tomber à Baltimore sur une monitrice Mer qui l’avait adopté et l’avait guidé ensuite avec une fidélité indéfectible dans les labyrinthes de la formation technoscientifique de l’Ordre.        <br />
              <br />
       Conserver l’incognito du maître suprême, mais rester au milieu des siens, voilà ce qu’il aurait aimé plus que tout. Savoir ce qu’il était, sans que personne d’autre ne s’en doute, tout en disant « bonjour » tous les matins, tel le héros d’un antique film se changeant, dans un coin discret, de modeste bureaucrate en superman. Il lui aurait plu aussi, de mettre de temps en temps quelqu’un dans la confidence, sans être cru de lui, évidemment. Un peu comme ces déments discrets qui avouent un jour en confidence à leur psychiatre qu’ils sont Jésus, Napoléon ou le général Lankou, à condition que leur bon Docteur accepte de n’en parler à personne…       <br />
       Sauf qu’il était vraiment Jésus, Napoléon, Lankou et bien plus encore, et qu’il était effectivement seul à le savoir, bien trop seul. La folie, au moins, l’aurait emporté dans l’aventure imaginaire, l’aurait aidé à chevaucher les hallucinations.  Mais que faire contre l’évidence des documents historiques qui remontaient d’une vaste foison d’archives, pour prouver les traces passées de son action actuelle et à venir ? Que faire contre les cartes anciennes qui indiquaient avec une précision quasi-quantique la configuration des dégats qu’il programmait lui-même au jour le jour, en calculant les résultats à l’avance ?       <br />
              <br />
       Il fallait bien qu’il se rende à la réalité trop riche et trop matérielle des preuves accumulées : ses actes ne relevaient pas de l'illusion et leur efficacité n’avait été que trop éprouvée.  Il avait influencé l’histoire ; l’avait amenée, bonne fille, dans la direction qu’il souhaitait entre les possibles. Il avait réellement été le César, l’Alexandre, l’Auguste, seul capable dans une période de fatale anarchie en proie aux puissances d’argent et de folie autodestructrice, d’orienter la société-monde vers un destin plus ouvert. Il avait été celui qui tirait l’humanité de l’ornière, l’enlevait à la fascination du suicide collectif. Un héros surhumain, pratiquement un Dieu.        <br />
              <br />
       A une nuance près, peut-être : un Dieu n’était pas censé créer ou contrôler tout un univers pour un motif purement égoïste. En tout cas, certainement pas pour obtenir qu’une porte demeure ouverte dans le monde, pour les quelques instants nécessaires à ce qu’il s’y faufile lui-même. On n’imaginait pas un Dieu réduit à de tels expédients pour un aussi misérable effet.        <br />
       Mais, après tout, qui pouvait le savoir ? Il était même possible que le créateur de notre univers standard ne l’avait inventé que pour disposer d’un passage en vue d’une petite promenade ailleurs ? Une divine envie d’aller pisser dehors ?       <br />
              <br />
       A propos…. Emilio-Dieu se leva péniblement et grimpa le minuscule escalier en colimaçon qui débouchait sur l’étage d’habitation de l’Antre de Silence. Il se rendit à la toilette du salon de bains, tout de marbre noir et attendit que sa prostate daigne le laisser se soulager. Puis il erra dans l’espace-cuisine, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Il était en tout cas trop épuisé pour une récolte de riz dans la plantation murale entourant la pièce ovoïde.        <br />
              <br />
       Il se laissa tomber sur la couchette étroite et la paroi se changea automatiquement en ciel d’automne immense. Une odeur de bois mouillée emplit ses narines. La caméra multidim repéra un grand corbeau filant au dessus des frènes. La cam se précipita sur l’oiseau et pénétra sans effort son minuscule cerveau.        <br />
       Emilio voyageait maintenant en battant de ses ailes bleues d’encre. Il réorienta le vol vers le sud où miroitait le lac oblong dans son écrin de sapins sombres. Le lieu de l’attaque apparut enfin derrière les arbres, cercle parfait presque noir au milieu d’un carrefour. Il vit les deux petites silhouettes de Harry Brandstone et de Tally Soir-de-feu marcher cahin-caha, bras dessus bras dessous, en direction de San Isidro. Il leur adressa un coassement de compassion et retourna vers la voûte céleste.  Enfin, son esprit put abandonner l’oiseau et se dissipa dans le néant, quand l’onde de portage résiduelle croisa les dimensions alternes et dépassa l’univers « Alpha », pour s’éloigner vers des sphères inconnues.        <br />
        	       <br />
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       L       <br />
       a grande terrasse palatiale n’était pas visible du sol. Seul était perceptible d’en bas le surplomb rocheux qui soutenait la partie supérieure de la Mésa, tel une mâchoire prognate. Son pied était formé d’un bloc d’imposantes roches rouges émergeant d’une végétation foisonnante. Pour l’heure, on entendait là-haut les cris joyeux des enfants auxquels répondaient les trilles perçantes des alouettins jouant en altitude.        <br />
              <br />
       Ilnara tenait à ce que les dignitaires Ar vinssent en famille aux Rencontres mensuelles, égayant ainsi les sinistres salles du palais, leurs progéniture jouant sur les genoux des gardes ou leur tirant les cheveux. Elle se sentait moins seule. La vie continuait pour son petit monde, même si –encore jeune et belle- elle s’était elle-même en partie retirée.       <br />
              <br />
       -Tu n’es pas Pénélope, lui reprochait Carda, la jeune femme d’un ingénieur du Confin nord, et ton mari n’est pas Ulysse. Tu sais bien que s’il revient un jour, nous serons de la poussière depuis longtemps, et déjà recyclés un milliard de fois. Pourquoi ne peux-tu en faire le deuil ?        <br />
       Ilnara ne faisait rien pour empêcher que la conversation avec elle ne revienne sur le sujet. Il faut croire que cela lui plaisait quelque part.       <br />
       -Je sais.       <br />
       -Et tu sais aussi que Zgav se morfond. A force d’être amoureux de toi sans le moindre espoir, il est devenu maigre comme une baguette de cuisine de Honshin. C’est cruel. D’autant que…       <br />
       Ilnara, impassible, choisit une perle dans sa boîte aux merveilles et en vérifia l’effet sur le tissu ancien dont elle restaurait la parure brodée.       <br />
       -D’autant que ? encouraga-t-elle doucement.        <br />
       Carda partit de son rire de gorge.       <br />
       -Tu n’es pas indifférente à son charme. J’ai surpris ton regard l’autre soir.       <br />
       -Quand çà, fille perverse ?       <br />
       -Tu le sais bien. Au  Stockenberg, après le marché de recyclage d’Ildefre.        <br />
       -Je ne t’ai pas vue.       <br />
       -Normal, j’étais avec des copains dans l’arrière-salle. Mais, moi, je t’ai très bien vue regardant Zgav au comptoir. Tu n’avais d’yeux que pour lui, mais il te tournait le dos en faisant la gueule.       <br />
       -Tu crois ?       <br />
       Carda rit encore, secouant sa toison blonde savamment  en bataille, sauf les tresses serrées à hauteur des oreilles (signe distinctif des filles de classe Ar+).       <br />
       -Tu me prends pour une idiote ?       <br />
       -Non. Pas avec un doctorat d’ordinarectrice. Mais pour les choses de… du sentiment, je me demande si tu es apte à juger. On dit que tu es toi-même fort sage…       <br />
       La jeune femme rougit et se mordit les lèvres.       <br />
       Il était si facile de la faire tomber dans les moindres panneaux.       <br />
       Ilnara sourit, triomphante et lui caressa l’épaule.       <br />
       -On parle d’autre chose, ma Chérie ? Par exemple, du concours hippique de Janvier ?       <br />
       Carda se renfrogna.       <br />
       -Bof !        <br />
       Si encore il s’était agi de véritables chevaux  terrestres dont on pouvait admirer les holoanimations un peu partout. Mais hélas, ces répugnantes autruches leur en tenaient lieu. Pourquoi avait-on conservé ce vocable de « hippique » ? s’était toujours demandée Carda. Peut-être parce que c’est plus beau « qu’autruchique »…       <br />
              <br />
       Les femmes furent interrompues par deux trombes roses se poursuivant en hurlant : Satys, 8 ans et Jérob, 5, respectivement fille et fils de Martin Gand, le responsable Eau Pure de Nouvelle Dicee. Ils étaient eux-mêmes suivis d’un affreux corniaud noir, le chien de Malek, le chef-cuisinier du Palais, qui aboyait avec enthousiasme.       <br />
       -M’a tout l’air dit Carda, que ces deux gamins n’ont pas l’occasion de se défouler à la maison. Ils sont infernaux dès qu’ils sont ici.       <br />
       -Infernaux ? Des anges, plutôt. Comparés à certaine personne dont je me souviens de l’enfance comme si c’était hier…       <br />
       -Moi, s’exclama Carda faussement indignée, tu veux parler de moi ?       <br />
       -Oui, une véritable petite guerrière guettant, avec son amie Solaine, le moindre coup pendable à faire aux marchands-récupérateurs. Tu te souviens ?       <br />
       -Oui, fit Carda, avec un grand sourire attendri.       <br />
       -A propos, que devient Solaine ?        <br />
       -Oh, mentit distraitement Carda en se triturant une tresse, je ne l’ai pas vu depuis un bon mois. Elle bûchait un diplôme, je crois.       <br />
       -Elle vit toujours à la cité des Jeunes ?       <br />
       -Oui , mais pas en mixte. C’est une pouliche sauvage. Très solitaire. Et je ne sais pas ce qui lui a pris de se passionner pour ces histoires de modules. Ce sont des trucs de bonshommes, çà. On sait bien qu’il n’y a rien à voir dehors. Il n’y a que les ingénieurs de surface ou les .. ermites fous qui s’y intéressent encore. Bon, si on arrivait en vue d’un système, je ne dis pas, tout le monde serait dehors. Mais là… D’autant qu’il y a des accidents. Des trucs qui se détachent. On en parle dans les infirmeries et les quartiers.       <br />
       -On n’a rien de remarquable en statistique dit Ilnara. C’est de la rumeur.. Il n’y a pas plus d’accidents que dans la dizaine d’années passées.       <br />
       -Ah bon, fit Carda, perplexe.        <br />
       -Mais pourquoi t’intéresses-tu à Solaine, reprit-elle au bout d’un silence. C’est à cause de Sahul ?       <br />
       -Evidemment, soupira Ilnara. Je crois qu’il l’a toujours dans la peau.        <br />
       -Er çà te préoccupe ?       <br />
       -Oui. Elle a en elle quelque chose qui va vers les ennuis. Je ne sais pas si c’est courant chez les autres orphelines. Elle s’affronte… Elle résiste, elle cherche.       <br />
       -Ce sont des qualités, non ?       <br />
       -Sauf si l’on est pas préparé à ce que l’on va, à force, parvenir inévitablement à rencontrer.       <br />
       Carda secoua la tête :       <br />
       -Je ne vois pas à quoi tu fais allusion.       <br />
       -Moi non plus, en fait »  reconnut Ilnara, concentrée sur la fixation de la perle.       <br />
              <br />
       Plus tard, elle choisit une agathe enchâssée dans un ovale d’argent et tenta plusieurs  emplacements, avant de se décider pour le col.       <br />
       -Et toi, Carda Asdro, tu es heureuse ? dit-elle sans lever la tête.       <br />
       -Oui. Jevon est un homme... enfin un homme agréable. Mais il passe un peu trop de temps à mon goût, sur la Peau. Quand il était jeune, il pratiquait beaucoup la voile solaire. Il a perdu pas mal de copains...       <br />
       -Quel fléau ! Arrêter ces folies a été l’une des tâches les plus pénibles…       <br />
       -Oui. Je ne crois pas que les équipes des Confins osent transgresser le tabou, mais je soupçonne qu’ils vont plus souvent sur la Peau que nécessaire, et …       <br />
       Ilnara s’arrêta de coudre et regarda son interlocutrice d’un air sévère.       <br />
       -Tu penses qu’ils font des paris, c’est çà ?       <br />
       -Je n’irais pas jusque-là.       <br />
       -Je prends ce genre d’intuitions très au sérieux. J ‘en dirai un mot à Volpol.       <br />
              <br />
       Carda fit la grimace.       <br />
       -Je t’en prie ! Si tu mets tes molossoïdes sur l’affaire, ils vont faire une vie d’enfer à Jevon et ses potes. Je regrette déjà ce que je t’ai dit. J’oublie toujours que l’âme de la patronne reste en éveil en toi.       <br />
       Ilnara haussa les épaules.       <br />
       -Bien sûr, il ne peut en être autrement. Te rends-tu compte du drame s’il y avait des blessés ou des morts ? Mais ne t’inquiète pas pour ton homme et ses amis, Volpol aura un mandat d’information strictement limité. Je ne crois pas que la répression soit bonne en ces matières. Il y a d’autres solutions.       <br />
       -Lesquelles ?        <br />
       -Oh, c’est simple : si les gars veulent affronter un péril mortel, il faut les mettre en situation de croire qu’ils le font.       <br />
       -Croire seulement ?       <br />
       -Le risque met du sel dans la vie. Mais ne t’inquiète pas. Je ne compte aucunement mettre Jevon en danger. A moins…       <br />
       -A moins ? répéta Carda vaguement mal à l’aise.       <br />
       -A moins que vous décidiez tous d’un commun accord qu’une existence plus aventureuse vous agrée plus que la routine actuelle !       <br />
               <br />
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       8       <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       Sahul glottalisa le code mental du parquet mobile qui se souleva en déversant la vaisselle sale laissée par de peu élégants visiteurs.        <br />
       -Solaine, c’est moi !        <br />
       Pas de réponse.       <br />
       Cela ne pouvait être que lui, mais il pensait qu’elle craignait que la police du Censor ne la découvre. Il se glissa dans le sas oblong et se laissa descendre au jugé jusqu’au premier échelon.        <br />
       L’intérieur de la Cache ressemblait au carré d’un ancien sous-marin, couvert de strates d’isolant thermique posées à la va-vite, sillonné de tuyauteries et de plinthes filaires, qui venaient d’un groupe de distillation, d’un générateur d’oxygène ainsi que de panneaux solaires soigneusement dissimulés dans une vasière voisine (et qu’il avait fallu  enduire d’une substance répulsive pour les canards.) Une sorte de périscope permettait d’espionner la grande salle du dessus à travers l’œil pratiqué dans un pilier évidé.       <br />
              <br />
       Il n’y avait que deux endroits où Solaine aurait pu se cacher en dehors du carré : une minuscule chambre à deux lits superposés, et la toilette attenante, munie d’une chiotte à broyeur approximatif. Et la jeune fille n’était ni dans l’une ni dans l’autre. Pourtant, le pot de crème de riz à la cannelle entamé sur la table pliante était bien un symptôme solainien. Il le renifla : pas plus d’un jour d’âge, pas même d’odeur acide. Son amie était passée par ici. Elle lui avait peut-être laissé un message.       <br />
       Pas de message, conclut-il après avoir brassé l’invraisemblable empilement de babioles, de stylos baroques, de papiers et de livres qui s’était formé sur le coin-bureau qu’elle s’était réservée.        <br />
       Sahul s’assit et reprit la fouille posément. A défaut de message, il y aurait peut-être une lettre de rendez-vous en ville, ou un indice quelconque.         <br />
       Une série de trois photo-tridi récentes attira son attention : Solaine y faisait le clown en tirant sa jolie langue, capable, il le savait, de s’incurver en une étrange gouttière. Un trait génétique qu’il ne partageait pas, semblait-il. Elle était attifée en cantonnière –une tenue jaune serin visible dans l’obscurité- et avait noué sa tignasse rousse en deux couettes infantilo-perverses du plus bel effet. Ses yeux en amandes sombres pétillaient de malice comme à l’accoutumée.       <br />
              <br />
       -La soirée du Signal ! pensa-t-il soudain. La fofolle participait aux mondanités ildéfriennes il y a trois jours. Pas vraiment un signe de peur ou d’angoisse. Mais avec Solaine, çà ne veut rien dire. Plus elle a la trouille à la couenne, et plus elle fait la matamore.        <br />
              <br />
       L’un des tirages attira son attention : à qui était donc le pied chaussé d’un escarpin excessif, aux reflets chromés, digne d’une putain du bas Honshin, et qui paraissait prolongé d’une jolie jambe tenue en l’air depuis un point situé… sous la table chargée des victuailles de la soirée ? Sur une autre photo, on entrevoyait le mouvement d’une mêche très blonde au dessus de la chaussure, comme la chevelure d’une tête repliée, ou rapprochée du pied par la perspective. Carda ? Non pas Carda tout de même ! ou alors complètement émêchée. La gentille chérie se dévergondait… Il faut dire que son Jevon était particulièrement rabat-joie.       <br />
              <br />
       L’ espoir abandonna Sahul qui laissa retomber le tas de farfouilles en pluie sur la table. Il ferma les yeux et s’abandonna au flottement mental. Il avait peut-être entrevu quelque chose. Un détail lui trottait dans la cervelle comme une souris incognito. Lequel ?        <br />
              <br />
       Un antique haut-parleur à face soyeuse crachota. Le vent, capté par un micro d’alerte installé dans le marais ? Ou plus grave ?        <br />
       Quelques mots émergèrent du bruit, émis par une voix rauque.        <br />
       « C’est par là, crrr… ».       <br />
              <br />
       Personne d’autre qu’un flicaillon n’aurait ainsi parlé parmi les habitués ou les candidats invités… Et la voix cyborgisée ne trompait pas non plus. Sahul n’avait personnellement rien à craindre des brutes de la Sécurité, mais il ne fallait surtout pas qu’ils trouvent la cache, et il ne voulait pas être coincé là quarante-huit heures, avec des puces mouchardes collées partout.        <br />
              <br />
       Le jeune homme retourna dans le manchon d’entrée, en gravit les échelons et jaillit trois mètres plus haut dans la grande bâtisse vide. Il prit le temps d’ordonner au parquet de se refermer. Ce à quoi ce dernier obéit en chuintant comme à regret.         <br />
              <br />
       Sahul sortit par une fenêtre et joua les équilibristes sur vingt mètres de longeron au dessus du liquide huileux. Puis, du bout du pied, il tâta une motte qui semblait ferme, et s’y appuya pour gagner un chaos de béton brisé, rendu glissant par la mousse noirâtre qui le mangeait. Il dérapa dans la fange mais parvint à gagner le talus de l’ancien enclos électrique. Il y connaissait une large brêche mais, chiaque, ne la retrouvait pas.        <br />
              <br />
       Des silhouettes floues émergaient déjà du brouillard de pollution en provenance de la route. Sahul s’aplatit dans la boue d’hydrocarbures, tuant définitivement son bel uniforme de dynaste.       <br />
              <br />
       Tandis qu’il méditait sur son triste état, tremblant de froid et de dégoût, la souris mentale traversa à nouveau son esprit. Cette fois, il eut le temps de rabattre sur elle une main virtuelle.       <br />
       -Parle, souris, chuchota-t-il en grelottant. Dis-moi ce que tu as dans le ventre !       <br />
              <br />
       La méthode mnémotechnique était éprouvée : on accrochait un souvenir incertain à une image, puis on travaillait cette dernière pour donner forme au souvenir ou à l’idée. La souris imaginaire se fit prier, chouina, puis lâcha son secret : il y avait quelque chose dans le bureau de Solaine. Sainte Creuse ! mais bien sûr, quelque chose d’absent : ce qui manquait au désordre de la Cache, c’était… le passe électronique qui leur servait à inhiber les défenses de Fortenot.       <br />
              <br />
       Solaine était donc à la bibliothèque Fortenot … Ou pire, elle était partie à… Oh, Chiaque de chez Chiaque ! C’était tout elle : courir se fourrer entre les mâchoires même du monstre ! Et lui qui était immobilisé dans la merde –au sens propre si l’on peut dire-, pour échapper au flair des molosses humains et canins de Sécurité -Terra XII. Sécurité, mon derche !       <br />
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       9       <br />
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              <br />
       Les mots « Jevon Asdro » étaient imprimés en larges lettres noires sur le phylactère dorsal du ScA (scaphandre assisté). La grosse poupée articulée qui portait ce nom était immobile dans l’espace à quelques mètres d’une porte massive de rocher  métallifère. Penchée sur un câble épais qui sortait des entrailles du vaisseau comme un bout d’intestin, elle semblait concentrée sur un travail de soudure, dont les éclairs bleus illuminaient sporadiquement son œil bombé d’énorme mouche borgne.        <br />
              <br />
       Un peu plus loin, un modex paraissait jouer aux montagnes russes en rasant le relief tourmenté, ses projecteurs orientables éclairant successivement les obstacles en une fantasque danse lumineuse.        <br />
       -Salut Jevon, crépita la voix du conducteur dans le casque du grand poupon blanc ; çà va comme tu veux ?        <br />
       -Salut, mon grand, répondit une voix outrancièrement déformée dans les graves. Oui, encore deux jours et l’on viendra à bout du chantier.        <br />
       -Tu nous a pas habitués à faire du terrain comme çà, dis-donc…       <br />
       -Je veux moi-même échantillonner ces épissages. Je ne comprends pas pourquoi un doublage qui n’a jamais servi casse à la première dérivation. Une  vierge qui aurait une crise cardiaque à la première baise !       <br />
       -J’aime tes comparaisons. Çà ne plairait peut-être pas à Carda, mais tu peux te le permettre depuis que tu es passé chef… Bon je te laisse. On se retrouve aux « Confins » à la pause ? Il y a un arrivage de bière blonde en « heure heureuse ».        <br />
       -D’accodac, gronda la voix , j’y serai.       <br />
       -Et règle ton vidphone, on entend très mal, Jevon.       <br />
              <br />
       Le modex tourna sur lui-même comme un robot saoul et se mit en devoir d’escalader une série de monticules aux reflets ferrugineux, avant de disparaître derrière « l’horizon » si proche, bosselé comme la crête d’un énorme dragon.       <br />
       Le ScA « se pencha » sur son travail, si l’expression peut décrire une silhouette humaine suspendue dans le vide, les pieds vers l’infini. Puis il lâcha posément le fer à souder. Propulsé par sa flamme bleue, celui-ci s’enfuit à reculons vers les étoiles, telle une crevette de l’espace.        <br />
              <br />
       Les miniscules rétrofusées des talons du scaphandre de Jevon rougeoyèrent et il s’éloigna à son tour lentement de Terra XII, soudain illuminé sur sa gauche par le jour de la comète Bertrandi.        <br />
              <br />
       L’occupant de l’habitacle coupa le son pour mieux rager contre ce crétin de rondier des Confins qui avait failli le surprendre en train de s’envoler. Heureusement que l’indicateur de présence était branché et que son image fluo verte s’était affichée dans l’épaisseur de sa visière. Cela lui avait à peine laissé le temps d’allumer le poste de soudage et de se composer une attitude crédible.        <br />
              <br />
       En réalité, le locataire du SCA n’était pas rassuré. La micro-propulsion cryogénique H2+02 assurait officiellement 26 heures avec une bonne impulsion spécifique, mais la perte d’ergol par évaporation était importante pour un moteur aussi petit, et le ScA, utilisé normalement à de courtes tâches de surface, pouvait avoir été stocké sans reliquéfaction des gaz perdus depuis plusieurs mois. De plus, les maigres ressources électriques de l’engin étaient presque entièrement consacrées à fabriquer un écran d’invisibilité pour les palpeurs de la Creuse. Il espérait enfin que le cap enregistré par l’ordy de bord était exact, car la moindre erreur le changerait en météore éternel, ou plutôt en fine poussière tombant au fil des siècles dans les chaussettes du ScA. Mieux valait ne pas y penser et se concentrer sur l’objectif.        <br />
              <br />
       D’après l’annexe secrète au mémoire de Zmylovski – signée par Liandro Fraga -, la faille temporelle se manifestait au croisement de deux vagues gravitationnelles qui fonctionnaient un peu – à une échelle gigantesque - comme des franges de Young pour les interférences lumineuses. Mais sur les « seuils gravifiques », ce n’étaient pas des photons qui se matérialisaient en même temps dans des lieux différents, mais des « porteuses de temps ». Cette expression  poétique référait à un phénomène encore largement controversé, selon lequel, dans ces conditions, le temps pouvait « hésiter » entre plusieurs dimensions, et former un vortex d’éternel présent. Les équations paraissaient justes, mais jamais une telle conjoncture n’avait pu être observée.  Elle ne correspondait vraisemblablement qu’à une élucubration, parmi celles qui fleurissaient dans l’atmosphère délétère de la Creuse. Le voyageur occupant le scaphandre ne comptait pas sûrement pas sur sa réalité, d’ailleurs !  Il aurait été comique de fuir les désordres de la Creuse pour se retrouver propulsé dans un passé chaotique ou un avenir incertain !        <br />
              <br />
       Mais, d’après les notes de Liandro, la Balise Schnetz qu’il avait achetée, installée et bricolée dans le plus grand secret pourrait constituer un observatoire idéal pour saisir la « porteuse », si celle-ci devait vraiment croiser le sillage de la Creuse, comme le prévoyaient les équations zmylovskiennes. Cette Balise, ancien camp mobile standard usité pour la reconnaissance minière des satellites de Pluton, était en elle-même un refuge sûr, doté de bonnes ressouces énergétiques et vitales. Installation clandestine bien protégée, elle ne ferait pas l’objet de recherches programmées. Même si le passager du ScA attendait un mois pour revenir sur Terra XII, la Balise se déplacerait parallèlement au vaisseau avant de lentement diverger pour accomplir son propre périple circulaire. Encore fallait-il ne pas rater le créneau !       <br />
              <br />
       Si le vide sidéral avait transmis le son, le ScA aurait résonné d’un grand cri de joie: la lueur violette  intermittente qui grandissait droit devant ne pouvait être que la Balise. La connexion était réussie . Le voyage en banlieue ne se terminerait pas en disparition éternelle.        <br />
              <br />
       Dix fois plus grosse qu’un Modex, ladite Balise ressemblait à un énorme verre à bière opacifié, dans lequel on aurait planté une forêt de pailles de tailles différentes.  Le Sca demanda poliment à passer en manuel et « Jevon » dirigea la manœuvre à la voix. L’opérateur humain, visiblement néophyte, se cogna deux fois, confondant décimales et unités. Mais en fin de compte le ScA pénétra dans le sas qui pendouillait, telle une sorte de jupon de soie amiantée. Les voilures enveloppèrent l’intrus et le palpèrent, le guidant vers un plancher tournant.        <br />
              <br />
       Sacro-sainte gravitation ! Obsession des ergonomes de l’espace, sans laquelle les hommes mouraient tout simplement, le cœur trop gros, plus de sang dans les cuisses ou la tête, les os friables, les muscles atrophiés. Ce serait la première fois que le visiteur soutiendrait aussi longtemps un G comme sur la Planète-Mère qu’il n’avait jamais connue. Voilà au moins un usage qui rendrait populaire la Balise : elle pourrait permettre aux retraités de suivre une cure gravifique « terrestre » ! Ouais, quelle idée commerciale géniale !       <br />
              <br />
       Les voyants d’ouverture s’allumèrent à hauteur des yeux du voyageur, tandis que commençait le décompte de décompression. Moyennant force petits bruits de succion, le casque tourna d’un quart puis accepta de se décoller.        <br />
              <br />
       Solaine – c’était évidemment elle - ébroua sa tignasse rousse, seul geste qu’elle pouvait faire en attendant l’épluchage programmé de sa carapace. Trépigner ne servirait à rien qu’à retarder la procédure.       <br />
       Elle éprouvait de vagues remords envers le véritable Jevon Asdro qui perdrait probablement sa place avec ce coup-là. Elle l’avait dragué chez lui, pendant que Carda était invitée à la terrasse palatiale. Amusé, il avait accepté de prendre un pot avec elle, mimant un flirt, plutôt que vraiment convaincu, puis il l’avait raccompagnée à l’auberge Chan de Honshin, où elle disposait d’une petite piaule estudiantine – pour les siestes - . Il n’avait pas cherché à monter. Heureusement : elle ne se voyait pas inventer quelque chose pour expliquer un brusque changement d’humeur. Elle avait marché lentement jusqu’au portail, de peur que la carte d’accès aux parkings professionnels-Confins ne tombe d’entre ses seins. En fait, elle avait profité de la nécessaire visite de Jevon aux toilettes après la quatrième bière pour fouiller son blouson délaissé imprudemment  sur le dossier de sa chaise de bar.       <br />
       Mais l’ingénieur tomberait pour la bonne cause. Car, pour le moment, la qualité principale de la Balise-refuge tenait en quelques lignes de l’annexe du capitaine Fraga : « j’ai construit un petit réseau de consultation secrète de Fortenot depuis B. Je n’aurai pas besoin de rendre des comptes au Censor sur les infos consultées, et je crois que cela s’avérera franchement nécessaire, vu le climat politique qui règne sur cette Creuse. »       <br />
              <br />
        Le même système, - intact , espérait-elle - offrirait à Solaine le loisir de pénétrer tranquillement de l’extérieur les archives de la sécurité de Terra XII, de prendre tout son temps pour monter le dossier des affaires de Volpol, avant de faire éclater le scandale. Elle aurait cet obscène vieillard. Elle se l’était juré. Il serait bien temps, quand tout serait fini, de réhabiliter le brave Jevon. Elle ne voulait aucun mal à Carda. Il y avait plus que de l’amitié entre elles, et Jevon avait beau être profondément ennuyeux, après tout, c’était son mari.        <br />
              <br />
       Solaine arpenta à grands pas les quatre étages/compartiments circulaires du verre à bière. Rien d’intéressant à première vue dans toute cette propreté immaculée. Sauf l’engin lui-même, dont les cloisons intermédiaires diaphanes et chargées de plantes cascadantes semblaient tourner silencieusement sur elles-mêmes. Illusion, puisque c’était la paroi du cylindre qui roulait  sur une armature fixe… ou inversement. Solaine n’avait jamais été très forte en cosmo-dynamique.       <br />
              <br />
       La jeune fille se demandait comment ce béta de Sahul avait réussi à dénicher cette merveille dans les vastes hangars de Terra XII, la faire sortir et la manœuvrer, la mettre en orbite sans alerter quiconque. Il le lui avait expliqué, mais elle était restée sceptique. Ne cachait-il personne dans sa manche ? Ce jeune Ar-de-Frange était né dans le velours et disposait de l’obéissance obséquieuse de centaines de technos. Qu’il ait réussi cela tout seul était presque incroyable ! Mais après tout Sahul était un être de passion, de conviction et têtu comme une robomule, avec çà ! Tout ce qui touchait à son géniteur réveillait chez lui une résolution farouche. Il s’était révélé remarquablement doué dans le travail sur Zmylovski dès lors qu’il s’était aperçu que c’était une ressource majeure utilisée par son père et qu’il pourrait peut-être trouver un indice qui l’en rapprocherait.       <br />
              <br />
       Elle passa dans le diaphragme qui tournoyait comme un œil au centre de la dernière cloison et pénétra dans le  sanctuaire :  le labo d’observation des vagues gravifiques, représentées en six dimensions sur une trentaine d’écrans répartis en quinconce sur le mur-sol. Cela pulsait partout à des cadences variées, comme les courbes croisées d’un cœur ou l’oscillographe d’ondes cérébrales d’un dormeur.         <br />
              <br />
       Sur le bureau baroque espagnol datant de huit cent ans, gisait l’éternel dossier Zmyl, copie de copies d’originaux interdits.  Elle feuilleta les pages bien connues aux écritures nerveuses et emcombrées, aux schémas proliférants, couvrant les marges, aux avalanches d’équations. Sahul ne semblait pas avoir souligné quoi que ce soit de nouveau.        <br />
              <br />
       -SOLAINE, QU’EST-CE QUE TU FOUS ?       <br />
              <br />
       Elle hurla et se retourna brusquement.       <br />
              <br />
       Ce n’était qu’un phone spatial qui s’était ouvert un point à proximité de son oreille.       <br />
              <br />
       -Sahul.. euh Zonchobar.. tu m’as fait peur, où es tu ?       <br />
       -Mais tu es folle…       <br />
       -C’est toi ! Tu vas me faire repérer.       <br />
       -T’inquiète, la com est sûre. Je répète : qu’est-ce que tu fous là ?        <br />
       -Volpol me cherche.       <br />
       -Je sais, gamine..       <br />
       -Gamine, c’est affectueux ,çà ?       <br />
       - Faipache. On n’a pas le temps. Reviens.       <br />
       -Tu peux pas venir, toi ?       <br />
       -Impossible, ils sont sur les dents. Tu m’as fait très peur. Finalement je préfère que tu sois là qu’à Fortenot. Mais reviens maintenant. Tant que tu le peux…       <br />
       Solaine ignora.       <br />
       -Tu croyais que j’avais réouvert le passage de la bibli ?       <br />
       -Oui, et que tu gisais, -aplatie ou pire- quelque part entre deux dimensions zmylovskiennes.       <br />
       -Pas si folle. Mais j’ai ramassé de la doc avant de venir ici.        <br />
       -Quoi ?       <br />
       -Oh rien, un petit truc qui m’intriguait. La formule qu’un lecteur avait laissée à la page 321 de Zmyl. Tu te souviens ?       <br />
       -Très bien.       <br />
       -Tu sais que çà ressemble vraiment à l’écriture de ton père ?       <br />
       -Pas du tout, je la connais.       <br />
       -Laisse-moi finir : de ton père jeune. J’ai trouvé des vieilles dissertes pondues par lui quand il était étudiant au chanat de Dicee.       <br />
              <br />
       Un silence. Sahul était indubitablement surpris et ému.        <br />
              <br />
       -Tu veux dire Dicee, sur Planète Mère ?       <br />
       -Absolument .       <br />
       -Comment as-tu trouvé çà, tu es pas possible !       <br />
       -Les archives chanales sont presque inépuisables, surtout avant 150. Tu sais qu’il faisait sa thèse sur « le concept de monde intérieur » ?       <br />
       -une thèse de philo ?       <br />
       -Non, de physique fondamentale ! Rien que des formules..       <br />
       -Tu crois que mon père a été happé par le trou de Zmyl à Fortenot ?       <br />
       -C’est possible. Mais je ne crois pas. Le bouquin a pu être versé en archives en provenance de ses appartements.       <br />
       -Mère n’aurait pas laissé faire çà !       <br />
       -Bon, je ne sais pas. Dis, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?       <br />
              <br />
       Le silence, cette fois, se prolongea.       <br />
       -Sahul, tu es là ?       <br />
       -Oui, je réfléchissais. Ecoute, finalement, reste là quelques jours, ma poule. Je te tiendrai au courant des développements. Les volpoliens se déchaînent. Il va y avoir des crânes fracassés. Je sens mal tout çà, avec le climat d’exaspération chez les TechnoMers et la folie des Ars.        <br />
       -cot cot codett !       <br />
       -quoi ?       <br />
       -Cot cot, mon coq.       <br />
       -Ah oui , d’accord. De toute façon, je vais pas t’appeler ma girafe ou mon autruche, hein. Poule c’est plus court et plus rond en bouche.       <br />
       -D’ac, mon coq !       <br />
       -C’est une proposition de fondation de basse cour ?       <br />
       -Tu déchoirais !       <br />
       -Rigole, poulette, mais s’il y a une révolte armée , je risque bien plus ma peau que toi, la plébéienne Vic.       <br />
       -Et monc, il est plébéien ?       <br />
       -Tonc aussi, ma princesse. Mais très joli !       <br />
       -C’est sympa de s’entendre dire çà à mille bornes..       <br />
       -Moins que çà, tu es vraiment très près. Trop.  Je te rappelle après avoir avisé.        <br />
       -Avise, mais dis-moi, il y a un écran rouge qui pulse comme un dingue derrière moi, avec un bruit de scie.  Tu sais pas comment arrêter çà ? çà doit-être un espèce de réveil ou quelque chose comme çà ?       <br />
       -Un écran rouge ?  L’écran B4 ?       <br />
       -Euh… Laisse-moi voir. Oui c’est cela. B4       <br />
       -Merde, y a une levée de houle gravifique. On risque de perdre la com pendant vingt à quarante heures. Tuc….       <br />
       -Tuquoi ?       <br />
       Un mur de bruit uniforme avait soudain remplacé Sahul, puis le phone obéissant à la logique utilitaire ferma la ligne.       <br />
              <br />
       Solaine se sentait abattue. Quarante heures sans contact ! Elle s’en sortirait mais il faudrait faire diversion à l’angoisse. Elle se dénuda entièrement, s’étira félinement et s’abandonna aux confortables coussins du carré de repos. Un peu plus tard, elle se laissa tenter par les suggestions du robocuisinier qui s’était matérialisé devant elle sous forme d’une tablée de plats holo. Elle pointa le Sukiyaki et fut légèrement frustrée lorsque la mention « non disponible » apparut à sa place. Mais la choucroute alsacienne ne l’inspirait pas ; guère plus que le palao indien. Tant pis, la faim ne la tuerait pas tout de suite. Elle ferma les yeux et chercha le sommeil.. qui ne vint pas à cause du gratouillement lancinant de l’écran B4.        <br />
              <br />
       Un truc dur entre deux coussins lui agressa une côte. C’était un livre : « Maladies et soins de votre Tragoudon domestique, par le colonel du cadre vert de cosmocavalerie, Jaime Bleime-Seime. »       <br />
              <br />
       Qu’est ce que c’était que ce truc ? Un pastiche de manuel d’élevage de chèvres ? En tout cas, les photomontages étaient très bien faits : on ne voyait pas les trucages qui avaient permis d’assembler et de déformer les membres de cet espèce de gros griffon à tête de bouc. Et il y avait d’horribles photos réalistes de la castration des mâles, ou des vues assez peu ragoûtantes du délivre tombant de la vulve sanglante d’une femelle aux ailes écarquillées.       <br />
              <br />
       « Les tics de votre tragoudon, lut Solaine, vaguement amusée.        <br />
              <br />
       Les vices du nid. Trop inactif, le tragoudon s’ennuie et peut substituer à l’action des comportements tiqueux. Il se cache souvent pour tiquer, mais certains symptomes ne trompent pas.        <br />
       Le tic du fumeur. Le jeune tragoudon qui s’ennuie peut curieusement inhaler la vapeur qu’il produit lui-même dans son pyrogastre. Il prend appui sur sa mangeoire et déglutit l’air chaud qu’il émet en direction de son estomac, tout en contractant le cou et en produisant un son caverneux rappelant le barrissement du tromposophe.       <br />
       Traitement. En général sans effet, mais on peut essayer de retirer les points d’appui de son nid, ou badigeonner de silfure de zoindre les longerons de son ratelier. On peut aussi fixer un collier antitiqueur sur le licol. Deux pièces vulnérantes irriteront les joues du tragoudon à chaque fois qu’il tentera de tendre le cou pour aspirer la fumée. Dans les cas les plus rebelles, on peut électrifier légèrement les pièces. On peut enfin recourir à la chirurgie. Une opération fort simple consiste à percer deux petites fistules à la base des mâchoires, ce qui rendra impossible la succion, la vapeur s’échappant aussitôt sur les côtés de la tête de l’animal. Quelque peu étonné de son insuccès, le tragoudon renoncera vite à sa pratique vicieuse. Il faudra sans doute maintenir les fistules ouvertes pendant quelques mois à l’aide de canules de plastique.       <br />
       Le tic du bol. Le tragoudon paraît au mieux de sa forme, mais il ne cesse de boire à la source de gazole et d’uriner. On réduira l’abreuvement à soixante litres par jour, et l’on placera dans le nid une pierre à lêcher. La mauvaise habitude se dissipe alors en moins d’une semaine.       <br />
       Le tic de l’acquiescement. L’animal agite son cou de bas en haut, avec parfois assez d’énergie pour se déséquilibrer, de sorte qu’il peut tomber du nid, en état d’étourdissement assez prononcé pour ne pas déployer ses ailes. C’est un symptome majeur d’inactivité pathogène et les tragoudiatres recommandent le travail intensif : mener la bête à la piste d’envol et le contraindre à effectuer assez de manœuvres sportives pour le fatiguer, et l’obliger à se reposer au retour.       <br />
              <br />
       Autres maladies fréquentes :       <br />
       La scrime poestreuse. La scrime est moins fréquente chez les tragounidés que chez les poénidés, mais ce parasite peut néanmoins provoquer chez le tragoudon des troubles sérieux et douloureux. Elle pond ses œufs entre les écaillles des épaules, et, une fois écloses les larves du premier âge s’infiltrent dans l’organisme et viennent s’enkyster sous la peau dans les muscles du dos. Elles provoquent de petites tumeurs très sensibles qui rendent le battement des ailes plus saccadé, et vont jusqu’à le paralyser.  Dans la plupart des cas, les choses finissent par s’arranger, à condition de laisser le tragoudon au repos.       <br />
        Il y avait d’autres titres de chapitres évocateurs :       <br />
              <br />
       Les fleignes et la gale des filtres aviaires.       <br />
       Le prurit des griffes et la distension synoviale        <br />
       Le javart nécrotique du paton antérieur       <br />
       Le tendon extenseur du navicula se rétracte tandis que se forme un cartilage  en forme de…        <br />
       Le poids normal d’un tragoudon de 4 ans se situe entre 1200 et 1600 Kilos. Attention à ne pas vous laisser …       <br />
       La colère incendiaire peut débuter….       <br />
       L’emphysème du jeune tragoudon       <br />
       Le tragoudon  souffleur       <br />
       Comment se faire comprendre de son tragoudon…       <br />
              <br />
       Solaine était déjà endormie quand elle lâcha le livre qui se referma doucement.       <br />
              <br />
              <br />
       10       <br />
              <br />
              <br />
       Le timbre grèle du phone d’urgence retentit dans la cabine minuscule que le Censor occupait dans les combles du môle, seulement pour y dormir quelques heures par nyctémère. Volpol se redressa sur les coudes, en sueur. La sonnerie l’avait arraché au cauchemar.       <br />
              <br />
       Toujours le même rêve ; celui qui hante chacune de ses nuits depuis vingt ans : une gigantesque tour métallique ; au sommet, une salle panoramique depuis laquelle il règne sur la terre entière. Seule, une poignée de rebelles lui résiste encore au fond des forêts. Au moment où il se prépare à les exterminer en les bombardant d’œufs chargés de gaz, la tour commence à s’enfoncer dans le sol.  Il a beau crier d’une voix de stentor, il perd de la hauteur et, en même temps, de l’autorité. Sa propre taille diminue, sa poitrine fond ; il devient un nain qui s’égosille d’une voix de plus en plus aiguë et nasillarde. Son cri devient haletant, séquentiel, bizarre. Volpol se réveille en sueur, épuisé. C’est  le phone lui-même qui râle faiblement suspendu dans l’obscurité comme une minuscule étoile au dessus des dizaines de lampes-témoins de divers appareils.        <br />
       Seul  Zgav le chef de la BS (brigade spéciale) a accès à ce numéro secret.        <br />
       -Tu me déranges. Va droit au fait.       <br />
       -Censor, il y a du nouveau. Le petit s’est rendu à l’îlot. Il en est ressorti dix minutes après. On s’est planqués dans la vase pour le filocher. Il a foncé vers Honshin, et là, il a ouvert une com impossible à localiser. Mais, par chance, il s’était placé sous un lampadaire bagué. On a réussi à isoler sa voix dans la foule et on l’a décryptée en partie.       <br />
       -Et alors ? grommelle impatiemment Volpol.       <br />
       -Il parlait à Solaine. Impossible de savoir où elle se trouvait, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle n’était pas sur la Creuse.       <br />
       -Dans un modex ?       <br />
       -Non plus. Tous les modex étaient identifiés.        <br />
       -Alors, il y avait un écho de renvoi dans le signal. Cherchez mieux.       <br />
       -Non, Censor. On a vérifié : aucun écho. C’était une communication directe pour… nulle part.       <br />
       -Il parlait tout seul.       <br />
       -Non, Censor, dit calmement Zgav. Le spectre des réponses correspondait vraiment à la signature vocale de Solaine.       <br />
       -Que disait-elle ?        <br />
       -Elle se comportait comme si elle était dans un lieu inconnu d’elle-même, mais que Sahul connaissait, lui. Elle lui a demandé ce qu’était un écran « B4 », puis la com s’est interrompue dans une vague de bruit.       <br />
       Le Censor réfléchit rapidement.       <br />
       -On demandera aux spécialistes de travailler sur l’enregistrement. Pour le moment, il faut appréhender Sahul. Tout de suite. Amenez-le moi au dépôt de Ildefre, pour un prétexte quelconque, et si les gens d’Ilnara vous demandent des comptes, dites-leur qu’elle me contacte.        <br />
       -Bien, Excellence.       <br />
              <br />
       Les choses s’accéléraient. Peut-être n’était-ce qu’un canular, rendu vraisemblable par le génie du bricolage du petit Fraga. Mais si, par hasard, les Jeunes avaient réellement réussi à contrôler une translation extérieure, il ne pouvait pas les laisser continuer avant qu’une autre instance ne leur mette la main dessus. L’enjeu était trop grand. Même si le choc avec la Commanderesse devait aller jusqu’à un « putsch », il ne pouvait plus reculer.        <br />
              <br />
       C’était l’heure du branle-bas de combat. Le plan 1 était encore applicable : il se rendrait chez Ilnara, et resterait auprès d’elle, faisant filtrer toutes les entrées et le sorties du môle pour qu’il soit assez longtemps impossible à ses ennemis de distinguer ses ordres de ceux de la commanderesse. Certes, l’inquiétude germerait et les rumeurs enfleraient. Mais le temps que les Ar, partisans naturels d’Ilnara se rendent compte qu’elle était sequestrée, les Sécuraptors auraient verrouillé tous les postes de pouvoir sur la Creuse. Le moment voulu, on jetterait en prison les trublions et on impressionnerait les autres. Tout serait consommé en quelques jours. Le pouvoir Mer prendrait les rênes du vieux rafiot cosmique… avant qu’on ne passe aux choses sérieuses.       <br />
              <br />
       11        <br />
              <br />
       Tout était noir dans l’homme noir : sa peau dense, très africaine, son complet, sa chemise même et sa cravate de cuir ; et ce curieux bonnet de soie à motifs floraux noirs sur noir.  Seules étaient dorées les deux petites lettres énigmatiques qu’il portait à la boutonnière : A.M.       <br />
       Harry n’était pas raciste. Non . Mais il aurait préféré que l’huile soit un bon Irlandais de souche, ou à la limite, un Indien comme Tally-soir de Feu. Le type –maigre et taciturne- l’intimidait, tout comme il avait l’air de gêner les bons gros flics pleins de bière de San Isidro et même les gars en gris du FBI et les  officiers « Léopards » de la garde nationale.        <br />
       Il en avait aussi marre de se répéter. Il ne parvenait pas, c’est un fait, - à se remémorer les paroles exactes du cinglé. Mais était-ce sa faute si les enregistrements habituels n’avaient pas fonctionné ?        <br />
       -C’est important, avait dit calmement l’homme en Noir, avec un accent oxfordien particulièrement exaspérant. Vous ne vous imaginez pas, M. Brandstone, à quel point c’est important.       <br />
       -Ecoutez, souffla Harry, je vais vous le dire une douzième fois, mais ce sera la dernière.  Le type a commencé par me demander de faire évacuer la  base. Je n’ai pas pris çà au sérieux, je lui ai  posé des questions  comme çà, un peu au hasard vous savez, surtout pour laisser du temps aux gens de la sécurité de remonter à la source de l’appel suspect . Je me souviens qu’il a dit qu’il avait aussi prévenu les journaux.  Peut-être pourriez-vous …       <br />
       -Est-ce qu’il a dit quelque chose sur la façon dont il allait procéder pour faire sauter Teagle 17 ?       <br />
       -Euh.. Non. Enfin, il a dit que ce n’ était pas des explosifs mais une sorte de rayon…       <br />
       -Attendez. Vous êtes sûr qu’il a prononcé le mot « rayon ? »       <br />
       -Oui. En fait, non, je crois que je l’ai déduit d’un charabia scientifique qu’il m’a sorti. Une histoire de calcul de localité ou quelque chose comme çà.       <br />
       Un léopard plus vieux que les autres se tourna vers l’homme en noir :       <br />
       -Vous croyez que cela pouvait être un tir balistique ?       <br />
       -Non, M. Lewis, répondit posément son interlocuteur. Mais laissez-moi en terminer avec M. Brandstone. M. Brandstone, êtes-vous sûr d’avoir entendu le mot « localité » ?       <br />
       -Oui, enfin, sûrement « local »…       <br />
       -Est-ce que l’homme aurait pu prononcer la formule « variable non locale ? »       <br />
       Harry se leva et pointa du doigt la phrase comme si elle venait de se déposer sur le linoléum gris luisant de propreté.       <br />
       -Ah oui, c’est EXACTEMENT çà ! Je me souviens main…       <br />
       -Je vous remercie M. Brandstone, votre collaboration a été très utile. Messieurs, pourrais-je vous demander de quitter ce bureau, j’ai une importante communication à transmettre.       <br />
       -Tous  ? hasarda le vieil officier Léopard déçu.       <br />
       -Oui, Tous, Commandant. C’est une communication couverte par le secret inter-diplomatique de l’Autorité-Mondiale.        <br />
       -Dans ce cas…       <br />
       L’homme en noir attendit posément que la porte se referme sur le dernier sorti, et déplia un cellulaire de modèle antédiluvien.       <br />
       -Anthès à l’appareil. Nous avons confirmation, votre Excellence. L’homme maîtrise la conjecture d’Aspect/Suarez. Il a réalisé un appareil qui permet son application pratique. La base n’a pas été détruite, elle a été « translatée » chirurgicalement dans un autre espace-temps. Les personnels n’ont pas subi une déflagration nucléaire, ils ont été annihilés sur le coup, ou encore transportés ailleurs eux-aussi. Cela signifie que l’auteur peut à tout moment supprimer les centres de pouvoir, où qu’ils soient..       <br />
       Il marqua un temps d’arrêt pour écouter la question attendue.       <br />
       -Pourquoi ne le fait-il pas ? C’est pourtant évident, votre Excellence. Parce qu’il a besoin que ces centres restent pleinement opérationnels, afin d’opérer son chantage. Ce sont ces centres qui lui serviront d’instruments de coercition indirecte pour des buts positifs. N’oubliez pas que, tout immensément puissant qu’il soit, il ne peut QUE DETRUIRE. Il ne peut en aucun cas amasser de l’argent, investir, ou construire. Il ne peut avoir aucune influence directe sur les gens.  En revanche, il prouve qu’il peut nous infliger des blessures de plus en plus douloureuses, aussi longtemps qu’il le souhaite. Et cela en toute impunité.       <br />
       -…       <br />
       Exact, votre Excellence. Je crois qu’il faut donc lui demander ce qu’il veut. Ce qui ne veut pas dire que nous obtempérerons, bien sûr. Mais nous ne pouvons plus faire comme s’il était ridicule ou impensable de répondre à cette demande. Vous savez que c’est ce que je préconise depuis longtemps. Le fait que ce soit un dément ne change absolument rien à la chose. Ce type maîtrise le paramétrage de variables non locales corrsespondant à n’importe quel point de notre espace-temps. Aussi invraisemblable que cela paraisse, il est un véritable maître de cet univers, même purement négatif.        <br />
       -…       <br />
       -Comment ? Vous avez raison, nous ne sommes sûrs de rien. Mais il est évident que tous les épisodes désastreux que nous avons collationnés dans le même registre, accompagnés ou non de messages explicites, relèvent de l’action de cette même volonté individuelle, même si la majorité des membres de cette Autorité ont toujours refusé de l’admettre, arguant d’une trop grande dispersion dans le temps, et d’une simple impossibilité matérielle.        <br />
       —...       <br />
       Il soupira,  très las.       <br />
              <br />
       -Bien. Votre Excellence, puis-je néanmoins vous demander de transmettre ces conclusions à l’Instance… J’espère que le prochain vote appuiera ma position, car sinon, je vous avoue que j’envisage de démissionner.        <br />
       -…       <br />
       -Bien sûr, votre Excellence. Je connais les risques, mais je  vous assure que je suis parfaitement sérieux.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       12       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Amateurs de la graine de kajoul, les oiseaux-sophores ne s’éloignaient guère du jardin suspendu, égayant l’atmosphère de leurs cris flûtés.        <br />
              <br />
       Ilnara travaillait, penchée sur ses outils d’analyse.        <br />
       Les nouvelles inquiétantes se multipliaient et elle avait décidé de se réfugier quelques heures hors du temps et des soucis. Elle aimait cette terrasse privative secrète qui dominait « le Sahara ». Non loin, mais quatre étages plus bas, les enchères du marché aux autruches se déroulaient bruyamment. De plus en plus souvent, d’ailleurs, avec la crise des transports électriques. Cela lui rappelait les petites villes du lac Champlain où son père allait vendre parfois des daims ou des renards argentés, lorsqu’elle n’était encore qu’une gamine sauvage, vêtue de peaux cousues.        <br />
       Elle considérait parfois rêveusement ces souvenirs perdus, mais rarement, devait-elle s’avouer, avec de la nostalgie. Elle n’avait aucune envie de savoir ce qu’était devenu son idiot de frère, le mauvais chasseur Jebhar d’Harna, ni même son Père-de-horde, bien trop faible devant l’épouvantable Mâtre qui régentait la tribu de l’Isle aux Noix, ni sa tante Nij’ra la commâtre, lâche et méchante. Parfois, elle regrettait le pauvre Tlanhar, être difforme et débile, mais qui l’aimait d’un amour impossible et l’avait sauvée par deux fois de ses ennemis. Tlanhar était mort très jeune d’une crise cardiaque. Ce genre de corps disgracié n’est généralement pas viable…       <br />
       Elle se demandait en revanche ce qu’était devenu le jeune protégé de son mari. Comment se nommait-il déjà ? Ah oui Hatzik ! Le petit Hatzik, qui contre toute attente, était entré en Initiation ches les Chans ! Que pouvait devenir ce vif argent, malin et retors, chez les barbons de la Voie Sage ?       <br />
       Quant aux monstres infernaux qui, elle ne savait trop comment, parvenaient à rattraper le présent du Voyage, elle aurait tout donné pour qu’ils en repartent, morts de préférence !       <br />
              <br />
       -Mère !       <br />
              <br />
       Tout en continuant la greffe de ses rosiers odorants, Ilnara ouvrit une ligne phonique mentale. Seul émergea le bruit feutré du filtrage de censure. En revanche, quelque chose bougea derrière elle : Sahul était là, en chair et en os, l’uniforme maculé de terre rouge, la tignasse sale et collée en épis. Il venait visiblement d’entrer par la fenêtre du parvis.       <br />
       -Sangrediou, que t’es-t-il arrivé ?       <br />
       Elle ouvrit les bras, mais le visage fermé de son fils la dissuada de manifester trop de tendresse effusive.       <br />
              <br />
       -Aucune importance. Mère, raconte-moi en détail le départ de Père. C’est urgentissime.       <br />
       La commanderesse soupira.       <br />
       -Je te l’ai raconté cent fois, si ce n’est davantage et tu connais les détails par cœur, comme un enfant chaque mot d’un conte de fée favori.       <br />
       -Justement, dit Sahul. Il est possible que j’ai enregistré une version légendaire, à laquelle je me suis attaché mordicus. Mais je suis adulte, maintenant, et je suis capable d’endurer des écarts au récit officiel.       <br />
       -Il n’y a pas d’autre version, je t’assure. Je t’ai toujours dit ce que je savais, ce qui est très peu.       <br />
       -Mais tu as peut-être omis ce qui n’avait pas d’importance selon toi, à l’époque.       <br />
              <br />
       Ilnara lançait des regards inquiets vers la rampe de service et sur la courtine de surveillance du môle. Mais il n’y avait personne, et aucune caméra n’avait encore été installée par les sbires de Volpol sur les terrasses de son appartement. Elle se détentit un peu.       <br />
              <br />
       -Je n’ai guère de temps pour cet enfantillage, Sahul. Et puis, cela m’est désagréable.       <br />
       -Je sais , Mère. Mais tu peux penser que je ne viens pas te voir sur un coup de déprime.       <br />
       -Tu as des éléments nouveaux ?       <br />
       -C’est possible. Mais je ne veux pas en parler avant d’avoir quelques confirmations, et j’ai besoin, pour cela, que tu me rappelles ce contexte précis. Je te poserai des questions au fur et à mesure.       <br />
       -Si tu veux, soupira Ilnara. Mais j’ai bien peur que tu poursuives une chimère. Tu as gardé une plaie ouverte au cœur, et j’ai même soupçonné longtemps, tu le sais, que tu croyais être coupable de quelque chose.        <br />
       -Ne t’inquiète pas, le psychodoc Saytré m’a guéri de tout cela depuis des lustres.        <br />
       -Sans doute, concéda la Commanderesse. Mais tu ne peux pas oublier que Liandro a disparu pendant que vous étiez en train de jouer ensemble.        <br />
       - Je pense maintenant qu’il m’avait installé dans la chambre en comptant jusqu’à cent, non pas pour se cacher pendant ce temps, mais pour passer une com., avant de revenir jouer.        <br />
       -Tu veux dire qu’il t’avait planté là pour revenir à une activité sérieuse pendant quelque minutes ?  C’est plausible, étant donné ses occupations. La chose extraordinaire était qu’il ait eu autant de temps à te consacrer. Je dois avouer que c’était un bon père. Mais d’où te viens cette nouvelle intuition ?       <br />
       -Eh bien, j’ai rêvé plusieurs fois ces dernières semaines de ce moment où j’étais en train de compter, les yeux fermés, le front contre le pilier de la chambre. Officiellement, je me concentrais sur le décompte et je ne faisais attention à rien d’autre. Je veux dire que je ne cherchais pas à essayer de surprendre en même temps où Père voulait se cacher. Tu comprends ?       <br />
       -Oui, dit Ilnara. Tu jouais le jeu, quoi.       <br />
       -Eh bien, maintenant, j’en doute. Ces rêves me disent que j’étais en fait en état de vigilance, que j’épiais le moindre son, tout en comptant à voix haute.        <br />
       -Tu n’avais pas dit çà à Saytré, pendant la psychanalyse ?       <br />
       -Non. Et je suis tombé sur ceci : l’impression très vague que mon père parlait à quelqu’un dans le corridor. Je sais que c’est contradictoire avec l’enquête qui a formellement établi que les appartements privés étaient vides, en dehors de Père et moi. C’est d’ailleurs peut-être ce fait, asséné par la Sécu, qui m’a fait oublier cet épisode. C’est pourquoi, je te demande ceci : te souviens-tu si, dans ton entourage au moment de la disparition de Père, quelqu’un aurait pu être en communication avec lui ?        <br />
       Ilnara suspendit son sécateur, réfléchissant avec intensité. Puis elle secoua la tête, perplexe.       <br />
       -Ce n’est pas impossible. Il travaillait sur des lignes hors mémoriels, et l’absence d’historique com. n’est pas une preuve qu’il ne l’ait pas fait. Mais nous avons épluché tous les événements aux alentours du moment avéré de sa disparition, et nous n’avons jamais trouvé la moindre corrélation.       <br />
       -Avez-vous vraiment étrillé tout le monde sur les coms ?       <br />
       -Non, admit Ilnara. Non. Nous nous concentrions sur les actes et les déplacements physiques.        <br />
       -Donc, essaie de te souvenir. Est-ce qu’au moment où s’est brouillée la caméra du corridor de sortie des Apps, -c’est à dire exactement entre 10 h 32 et 10 h 41-, quelqu’un n’était pas entré en com. à portée de vue, sur la terrasse palatiale ? Car tu étais bien là, n’est-ce pas ?       <br />
       La Commanderesse acquiesca distraitement.        <br />
       -Il y a vingt personnes pour en témoigner. Mais comment veux-tu que j’ai pu prêter attention aux gens entrant en com, dans tout le brouhaha qu’il y avait ? On venait de terminer une réunion de chefs de secteurs.       <br />
       -Justement.       <br />
       -Tu veux dire que… ton père aurait pu joindre un responsable de secteur présent à ce moment là  dans notre réunion?       <br />
       -Ou bien, au contraire, un responsable sectoriel aurait attendu la fin de la réunion pour l’appeler. Je sais bien que c’est un lointain passé, trop souvent ressuscité, et de plus un  moment très court de ce passé, mais il y a certains tableaux qu’on n’oublie pas. Il faudrait que tu cherches dans tes souvenirs le visage de quelqu’un qui ne parlait pas, qui se concentrait, peut-être un peu à l’écart, pour ouvrir une ligne mentale. Pas dans le groupe le plus animé, par conséquent, ou alors quelqu’un qui ait quitté ce groupe pour communiquer à l’abri.       <br />
       Ilnara semblait maintenant occupée par la scène, comme si devant elle les rosiers étaient devenus transparents. Ses regards se tournaient de gauche et de droite comme pour fouiller la pénombre des arcades latérales de la grande terrasse, située deux étages au dessous.. Soudain ses yeux se figèrent. Un souvenir prenait forme, tentait de se solidifier.        <br />
       -Oui, murmura-t-elle, oui. Valandin.        <br />
       -Valandin ?        <br />
       -Le techno-chef du secteur confin-nord à l’époque. Il avait été sur la sellette pendant deux heures, et fait une présentation très intéressante. Je ne me souviens plus sur quoi. Il s’était séparé de nous un moment. Je m’en suis rendue compte parce que j’avais besoin de lui à ce moment précis, pour une discussion avec l’architecte-infrastructures. Je lui ai fait signe mais il était plongé dans son affaire. J’avais l’impression qu’il appelait sa femme, tu vois, ou une présence affectueuse, comme lorsqu’on a eu une journée trop chargée en émotions, mais plutôt réussie.  Il nous a rejoints peu de temps après, et nous avons ouvert les agapes.       <br />
       -Ce Valandin avait-il réussi à faire passer un argument ou une décision d’importance  pendant la réunion?       <br />
       -Attends que je me remémore. C’était une discussion technique, je crois, assez barbante, sur les aires de stockage au contact avec la « mer ». Des histoires de pièces noyées avec leur contenu… Un programme de réparation et de restauration… Il faudrait que je relise les mémos.       <br />
       -J’aimerais plutôt contacter ce Valandin directement .       <br />
       -Ce la fait longtemps qu’il est mort.       <br />
       -Quoi ?       <br />
       -Ce fut une des premières victimes de l’épidémie Fortenot. Il a été littéralement pulvérisé. On n’a retrouvé que ses pieds, encore dans leurs chaussures d’apparat !       <br />
       -Des chaussures d’apparat pour lire en bibli ?       <br />
       -Il sortait d’une Conférence Publique de son sous-ordre.       <br />
       -Ah.        <br />
       Sahul cherchait à assembler les pièces du puzzle, mais les protagonistes possibles, eux, se désintégraient à mesure ! Les indices miroitaient un instant puis s’évanouissaient. Pourtant ce Valandin tombait vraiment bien : il téléphonait au moment crucial, après une discussion sur des enfouissements. Il avait consulté Fortenot, d’ailleurs pour en mourir. Une idée vint  au jeune homme.        <br />
       -Mère, réfléchis encore : est-ce que Valandin avait discuté personnellement avec le technochef ? Lui avait-il posé des questions à la fin de sa présentation ?       <br />
       -Je ne me souviens pas. Je crois qu’il était resté silencieux tout le temps.        <br />
       -Bon, mais est-ce que…        <br />
       Cette fois, Ilnara prit les devants et le coupa.       <br />
       -Quelque chose me revient, maintenant. Çà ne s’est pas passé le jour de la disparition de ton père, mais deux ans après, lors du symposium de 21. Ce fut la première grande confrontation sur l’état général de la « peau ». Valandin y intervint de façon marquante. Il y exposa son point de vue –très pessimiste- sur les tubulures externes, qui avaient subi d’importantes surpressions, notamment après l’impact de Cataphote (le surnom d’un météorite, une pure masse de fer de taille respectable). Je m’en souviens très bien car il prônait le remplacement de sections rocheuses entières, ce qui impliquait l’organisation d’une expédition ambitieuse dans les parages de la comète Tycho. Je l’avais défendu bec et ongles contre la Sécu, qui ne voulait pas entendre parler de réouvrir des secteurs interdits, par crainte d’y devoir poursuivre une faune de Jeunes désœuvrés qui ne manqueraient pas d’y créer des planques à délisse.       <br />
       -Déjà ton Volpol ?       <br />
       -Non. « Mon » Volpol, comme tu dis, n’était encore qu’un petit techno d’infra-Honshin. Il n’a rien à voir dans cette histoire.       <br />
       -Je reviens à Valandin. Qu’est ce qui a pu le pousser, selon toi, à aller consulter en Fortenot à l’issue de sa Grande conférence professionnelle ?       <br />
       -Je ne sais pas, mais on pourrait vérifier. J’imagine qu’il voulait récupérer des plans anciens sur les régions qu’il avait acquis le droit de réexplorer.        <br />
       -Je vérifierai, Mère. Mais serait-il possible que, deux ans aupavant, le jour de la disparition de Père, il ait fait un exposé sur le même thème ?       <br />
       Ilnara se redressa, et son beau visage s’éclaira.       <br />
       -Mais oui, tu as raison ! Ce Valandin était obsédé par les secteurs immergés ! Il en avait parlé à la première session du matin, mais son intervention était passée inaperçue. Je n’avais pas fait le rapprochement. Mais… à supposer qu’il ait parlé à ton père de quelque chose, comment est-ce que cela aurait pu influer sur lui … je veux dire…       <br />
              <br />
       Ilnara s’assit sur la margelle et s’abandonna à un flot d’idées et de sentiments.       <br />
              <br />
       -Je n’en sais rien, avoua Sahul. Mais imaginons que Valandin ait appris quelque chose pendant votre petite réunion de travail sur la Terrasse, et qu’il ait attendu la fin pour prévenir Père, il est plausible que celui-ci, alerté pour une raison que j’ignore, ait utilisé un passage secret pour se rendre en un lieu connu de lui seul, afin de régler une affaire urgente.. Il aurait alors rencontré son destin.       <br />
       Ilnara frissonna, ne pouvant s’empêcher d’imaginer le cadavre de son mari sombrant dans les espaces noyés, glauques et empesés d’algues verdâtres, qui séparaient le monde interne des énormes structures extérieures de Terra XII.       <br />
       Elle se secoua.       <br />
       -Non. Ce n’est pas çà. Tu sais qu’on a sondé et démonté toutes les parois des Apps et de leurs couloirs. Pas le moindre passage secret, pas la moindre galerie technique capable de cacher un homme dans ce secteur.       <br />
       -Admettons, dit Sahul. Mais je sens qu’il existe un lien entre Valandin et la disparition de Père. La mort du techno en Fortenot me le confirme. J’y vais immédiatement, et je voudrais que tu m’établisses un passe qui empêche les molosses de m’emmerder.       <br />
              <br />
       -Je ne peux plus, dit Ilnara en baissant la tête. Volpol est déchaîné. La mission Sécu a basculé en mode rouge. Je ne peux pas l’obliger à te laisser passer. S’il t’arrête, je pourrai à peine lui ordonner de te libérer, mais sans éviter les tracas et les délais de levée d’écrou. Je te conseille d’être prudent. Ils ont des oreilles partout.       <br />
       -Mais tu sais bien qu’on ne peut pas consulter à distance les archives spéciales ! Il ne reste qu’une solution.       <br />
       -Laquelle ?       <br />
       -Evidente : tu t’y rends toi-même !       <br />
       -Encore faudrait-il que je sache quoi chercher, ironisa Ilnara, et tu m’as caché tellement de choses ! Comment veux-tu que...       <br />
       -Bon, bon. Je trouverai un autre moyen. Mais je te demande un dernier effort : tente de te remémorer le déroulement de la réunion, quelques heures avant que Père ne disparaisse.       <br />
       -Je t ‘ai dit qu’il s’agissait d’une rencontre technique de routine. Il y en a eu tellement d’autres depuis. Je suis incapable de…       <br />
       Elle  s‘arrêta.       <br />
        -Attends ! Oui. Je me souviens  vaguement : quelqu’un avait rapporté la rumeur selon laquelle des plongeurs auraient trouvé des  caisses… Ah oui ! Tout le monde avait ri, car c’était la légende ordinaire, celle du trésor du premier commandant.        <br />
       -Tout le monde avait ri… même Valandin ?       <br />
       -Et bien, maintenant que tu me le dis. Tu as raison. Valandin avait l’air malade. Blanc comme un linge, il était allé se soulager aux toilettes.        <br />
       -Eh bien voilà ! C’est exactement ce que je voulais savoir, Mère. Et je peux même te dire ce qu’il a fait aux toilettes !       <br />
       -Est-ce intéressant ?       <br />
       -Il a téléphoné à Père, mais comme celui-ci était en train de me lire les aventures du capitaine Space, il a simplement déconnecté la ligne. L’interlocuteur a insisté en appelant sur le port parallèle, mais Père l’a aussi déconnecté. Je me souviens exactement de ses gestes et de sa contrariété. Je suppose que Valandin a attendu la fin de la réunion pour tenter un ultime essai, cette fois réussi, au moment où nous jouions à cache-cache… Et il lui a transmis une information sur la découverte des plongeurs, qu’il ne tenait pas, lui, pour une innocente légende !       <br />
              <br />
       Sans s’égarer beaucoup, on peut même imaginer que Valandin ait averti mon père que des gens –des ennemis- étaient en train de fouiller un lieu secret où il avait entreposé des objets d’importance vitale.  Redoutant les indiscrétions sur la com, Père demanda à Valandin de l’attendre. Il alla le rejoindre immédiatement en empruntant un passage. Il ne l’a peut-être jamais rejoint. Ou alors, sa disparition a eu lieu après leur rencontre.        <br />
       Mais si Valandin est mort quelques années après, ajouta tristement Sahul, il y a fort peu de chances que l’on retrouve trace de quoi que ce soit.        <br />
              <br />
       -A moins que ... commença Ilnara.       <br />
       Elle suspendit sa phrase et se mordit les lèvres. Elle aussi ne se sentait plus totalement libre de parler à haute voix pour évoquer certaines choses, même si elle était pratiquement sûre que le Censor n’avait pas encore osé « sécuriser » ses appartements. C’était intolérable. L’affrontement avec Volpol allait devenir inévitable.       <br />
       Elle  changea brusquement de sujet :       <br />
       -Tu as des nouvelles de Solaine ?       <br />
       -Euh, non, mentit Sahul.        <br />
              <br />
       A la réflexion, ce n’était pas tout à fait un mensonge : il ne pouvait plus communiquer avec la jeune fille depuis quelques heures seulement, mais cela pouvait parfaitement suffire pour qu’il lui arrive les choses les plus dingues !       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       13       <br />
              <br />
       Solaine s’éveilla, mal à l’aise, le visage en sueur. Une intense luminosité l’entourait. Elle mit sa main en visière pour protéger ses yeux, et finit par constater que la lumière envahissait la Balise à partir de l’anneau de fenêtres rectangulaires percées dans la base de la pièce de repos.        <br />
              <br />
       Un véhicule de la Sécu dardait-il ses projos sur le module ? Dans quelques secondes, une com. allait lui ordonner d’enfiler un Sca et de venir se mettre à disposition des autorités. Mais rien ne se passa.        <br />
              <br />
       La lumière venait de partout à la fois, trop diffuse, trop blanche, trop massive ! Solaine se risqua près de l’une des fenêtres et vit un immense paysage maritime, que la Balise semblait surplomber de quelques milliers de mètres, évoluant lentement comme sur une orbite stable.       <br />
               <br />
       Impossible. Elle se mit à rire. Elle avait dû déclencher un programme holo quelconque. Ce qui la conforta dans cette idée fut le point mobile qui se déplaçait vers elle depuis l ‘horizon rosacée. Le point se changea en ombre chinoise de grand oiseau. Le grand oiseau devint une masse étrange aux quatre pattes énormes et au cou puissant. Et très rapidement, la masse devint celle d’un … tragoudon adulte, dont la tête plate et barbue se mit à inspecter chaque fenêtre, jusqu’à ce qu’elle rencontre le visage ébaubi de la jeune fille, derrière le cristal du fenestron rectangulaire.        <br />
       La « bête » ébaucha une moue simiesque qui montrait au moins qu’elle avait vu Solaine, mais n’indiquait rien de ses sentiments ou de son degré d’intelligence du fait. L’énorme animal demeurait là, fasciné, paraissant flotter ou planer dans les vents d’une atmosphère dense, au milieu de nuées mauves et roses se torsadant rapidement, loin au dessus de vagues avançant en houle régulière.        <br />
              <br />
       Ce jeu vidéo –auquel le livre de « tragoudiatrie » appartenait évidemment - était une vraie merveille. Jamais Solaine n’avait vu de réalisation aussi précise ni aussi convaincante. Les coutures du personnage étaient invisibles, et les pixels de bord d’écran n’étaient pas décelables. Une animation parfaite, une profondeur 3D sans défaut. A ce point que la jeune fille eut soudain un doute. Et si … ?       <br />
       Et si tout cela était vrai ? Si la Balise traversait réellement un autre monde ?       <br />
       Elle se ressaisit. Décidément impossible ! Elle subissait sans doute une hallucination, ce qui augurait mal du système de recyclage de l’atmosphère interne. A moins qu’une substance psychotrope n ‘y ait été ajoutée sciemment, comme dans certains jeux illégaux...        <br />
              <br />
       Solaine s’arracha au face à face avec le tragoudon au regard stupide,  qui mâchonnait en bavant une régurgitation, et se leva péniblement. Deux compartiments « plus bas », la grande salle de bain  l’accueillit poliment (bien qu’en lui donnant du « Monsieur ») et elle lui commanda l’ouverture de tous les jets chauds, brûlants et glacés de la  thalasso « sportive ».        <br />
       -Bien, Mademoiselle, dit la domotique, rectifiant le genre de son hôtesse avec plus d’obséquiosité qu’un vrai serveur-masseur de Honshin. Bientôt frigorifiée, ébouillantée, essorée, frottée, sêchée, et finalement revigorée, la jeune fille passa à la piscine en apesanteur.        <br />
       L’énorme bulle d’eau chaude ondulante qui occupait le cœur de la salle l’attendait, telle une matrice mobile, balayée de pluies drues, froides et chaudes, en provenance de plusieurs arcatures de la pièce. Elle s’y glissa et s’y lova en position fœtale, retenant sa respiration longtemps. Puis elle en émergea, laissant la rêverie l’envahir, au rythme du lent tournoiement de la bulle. Subjectivement, c’était la salle qui tournait autour d’elle.        <br />
       Subitement la surface diaprée, réfléchissant mollement les luminaires et les longs filaments lumineux insérés à la frontière des parois, se froissa. Des figures concentriques, des plissements, et finalement de vraies vagues agitèrent la masse tremblotante, répondant à des coups sourds, de plus en plus forts. L’éclairage vacilla. Solaine sortit en hâte du refuge liquide et, toujours nue, se précipita vers le salon de repos d’où les chocs semblaient provenir. C’était bien le tragoudon qui faisait des siennes, balançant son énorme queue rugueuse contre la paroi de la Balise.        <br />
       L’animal manifestait à l’évidence son envie de compagnie. Solaine se plaça devant le hublot à hauteur de son muffle et usa de force mimiques pour lui exprimer son impuissance.        <br />
       -Je ne sais même pas faire bouger ce gros verre à bière, mon chéri, et je ne veux pas que tu rentres… Des fois que tu aies trop faim !       <br />
       Un coup plus fort répondit à cette marque de défiance, comme si la bête avait entendu et compris ce qu’elle disait. Si c’était un effet holo, c’était décidément TROP.        <br />
              <br />
       Est-ce qu’il allait lui falloir vivre encore une trentaine d’heures avec cette tenace illusion ? Elle n’avait aucune envie de jouer aux conneries de Sahul. Sans doute un vidéo-roman hyper-romantique et macho à la fois, avec enlèvement de belles demoiselles à dos de tragoudon et duels au laser avec de méchants Galactos. Elle pouvait s’estimer heureuse s’il n’avait pas programmé des repas totémiques, des viols collectifs ou des dépeçages rituels. On revenait vite aux temps barbaresques dans les fantasmes de vidéauteurs !        <br />
       Ce qui était le plus étonnant, somme toute, était que Sahul n’ait pas créé de personnages intervenant DANS la balise. Elle lui en savait gré : elle n’aurait pas du tout apprécié d’être réveillée par un vieil elfe verdâtre au goître tremblotant, au réalisme poussé jusqu’à la bave gélatineuse tombant, tiède et gluante, sur son épaule !       <br />
              <br />
       Comme il était exclus qu’elle découvre le système actif du jeu, certainement protégé, il ne lui restait qu’à espérer qu’il s’éteindrait de lui-même si elle n’interagissait pas davantage. Elle trouva des isolateurs auditifs et se recroquevilla entre les coussins, les bras entre les cuisses.       <br />
       C’est alors que le tragoudon fit quelque chose qui dépassa les bornes de la décence, mais aussi celles du jeu le plus impressionnant. Il baissa la tête, pointant les proéminences dures et velues qui lui tenaient lieu de cornes, et se précipita sur un hublot, fissurant presque la vitre massive, et ébranlant la balise qui oscilla sur sa base comme une énorme toupie déséquilibrée.       <br />
       Solaine se dégrisa d’un coup et se leva, décidée. Elle se résignait à considérer momentanément tout cela comme vrai, malgré les perspectives insondables que ce choix impliquait. Comme d’être obligée de répondre à la question : la balise avait-elle, oui ou non, vraiment franchi le bord du domaine d’une porteuse de temps ? Dans ce cas, elle pouvait dire adieu à son propre monde, la chance de repasser par le même seuil gravifique étant – selon Zmylovski - infinitésimale. Adieu à Sahul, à Carda, aux  exaspérants gardes volpoliens ! Adieu à sa cour d’admirateurs –et de copines envieuses- de la cité universitaire. Adieu aux flirts avec les ingénieurs des confins. Adieu, surtout, à la présence rassurante –bien qu’immatérielle- de sa « marraine » du Centre Parental.        <br />
              <br />
       En cet instant, c’est à cette dernière qu’elle aurait aimé confier ses angoisses et sa perplexité. Elle ne connaissait d’elle qu’une voix déformée par tradélec, ou les messages écrits répondant fidèlement à ses propres questionnements rageurs. Mais, depuis quinze ans que leurs communications perduraient, Solaine n’avait jamais ressenti d’hostilité ni même de froideur chez sa tutrice anonyme. Nulle trace non plus du pédagogisme emprunté qui tenait lieu de vertu « maternelle » à nombre de marraines d’orphelins avec qui la jeune fille avait confronté ses impressions. Une grande tendresse un peu triste émanait de ses messages, et Solaine n’avait jamais pu se défendre de l’idée que cette femme était VRAIMENT sa mère, ou en tout cas, une personne qui avait avec elle un lien naturel.  Bien sûr, elle savait que c’était hautement improbable, étant donné les règles drastiques du tutorat.         <br />
              <br />
              <br />
       14       <br />
              <br />
       l       <br />
        l y a du nouveau ! annonça essouflée la jeune recrue, l’uniforme rutilant, le soleil brodé sur son épaule encore tout doré (l’or disparaitrait au premier lavage et deviendrait vert fienteux).         <br />
       -Huuu, lui répondit Petit-Chef, en lui soufflant dans la face le contenu de ses poumons chargés du mélange abominablement fruité de son narguilé.       <br />
       -C’est vrai, je suis sérieux, gémit la recrue, toussant, les yeux larmoyants.        <br />
       _On te croit, dit sans se retourner Grand-Chef  assis à son bureau de campagne. Mais dis-nous en un peu plus.       <br />
       -Notre informateur de l’âge atomique… Il nous a envoyé un message.       <br />
       -Très intéressant, dit Petit-Chef. Quelle est sa teneur ?       <br />
       Le gamin montra son bout de papier :       <br />
       -B. 7       <br />
       Grand-Chef, cette fois pivota, son regard noir glacé allant du papier aux yeux du gamin.       <br />
       -C’est tout ?       <br />
       -Oui.       <br />
       -çà va, retourne à ton travail.       <br />
              <br />
       Le vent gonfla la tente bédouine hémisphérique comme une grosse joue noire et les câbles qui l’attachaient aux rembardes de la terrasse chantèrent.       <br />
       -C’est ennuyeux, dit Petit-Chef au bout d’un moment, je ne comprends pas.       <br />
       -B 7, grommelait  son interlocuteur, 7, sept, ou… sait.Voilà : Boscione sait… Mais que sait-il ? Que nous savons ce qu’il fait ? Que nous savons qu’il sait ce que nous faisons?        <br />
              <br />
       Petit-Chef fit la grimace et chassa une mouche de son épaule. Il supportait les digressions compliquées de son collègue depuis tant d’années qu’il ne cherchait même plus à les suivre dans leurs méandres logiques. Il tira encore une bouffée du mélange infect, ressemblant plus que jamais à la chenille  d’Alice au pays des merveilles.       <br />
       -C’est tout de même ennuyeux, finit-il par susurrer. Il va chercher à nous toucher...       <br />
       -Pour se venger ? Absurde. De toute façon, ce message n’a pas de sens. Tant que nous ne savons pas ce qu’il sait…  On va le surveiller davantage, mais inutile de changer notre dispositif, tant qu’on n’a pas d’autre indice.       <br />
       -Si tu le dis, soupira Petit-Chef, qui éjecta plusieurs nuages toriques et toxiques de son narguilé. Mais c’est peut-être un peu imprudent.       <br />
       -Ce qui serait imprudent serait de révéler quelque chose à Boscione en changeant nos habitudes.        <br />
       -Est-ce qu’on ne pourrait pas tout de même… commença Grand-Chef en lançant un calcul complexe sur l’ordinateur.        <br />
       -Quoi donc. Tu ne peux pas finir tes phrases ?       <br />
       -…eh bien, en finir, justement.       <br />
       -Que veux-tu dire, vieille asperge ?       <br />
              <br />
       Grand-Chef avait pour principe de ne jamais réagir aux insultes quasi-automatiques de Petit-Chef, probablement atteint d’un incoercible syndrome de la Tourette, depuis son transfert sur le Monde Intérieur        <br />
       -En finir avec Boscione. On a le matos suffisant maintenant. Deux bombes nucléaires tactiques, et vlan, l’Antre de Silence pulvérisé.       <br />
       Petit-Chef, cette fois cracha le goudron sur le magnifique tapis de Khios, retrouvé naguère dans le salon privé d’un commandant de base d’origine grec.       <br />
       -Et nous avec, par résonance magnétique, ironisa-t-il. Nous en avons cent fois parlé. Pourquoi s’attarder ?       <br />
       -Je sais, mais ce que nous n’avons pas envisagé, c’est le recalibrage d’une bombe pour détruire seulement l’Antre, et cela nos techniciens savent le faire maintenant.       <br />
       Petit-Chef sirota l’embout du narguilé, l’air infiniment perplexe autant que congestionné.       <br />
       -A force d’aspirer ce mélange gazeux, tu vas finir par exploser, remarqua Grand-Chef. D’accord, les parois sont déjà pleines de fiente de mouette. De toutes manières, continua-t-il, ce ne serait pas pour tout de suite, nos expérimentateurs ne sont pas prêts.       <br />
       -J’espère qu’ils travaillent dans un bunker solide, dit placidement Petit-Chef.       <br />
       -Oui, la casemate sous le tas de gravats n° 14.       <br />
       -Bon, çà me rassure.        <br />
       -Le problème avec toi, c’est que tu es prompt à t’enflammer, mais ensuite tu oublies. Or ce Boscione est une véritable plaie. L’Antre de silence n’est pas seulement un défi à notre souveraineté sur ce monde. C’est un danger permanent. Il nous a déjà tués trente hommes...        <br />
       -Certes, mais toujours lorsque nous l’avons l’attaqué de l’autre côté du fleuve. Jamais il ne nous a agressé de ce côté-ci.       <br />
       -Parce qu’il n’est pas prêt. Le temps joue contre nous.        <br />
       -Je sais bien, mon Cher, mais çà me fatigue de me ronger sur des problèmes insolubles…       <br />
              <br />
       15       <br />
       A       <br />
              <br />
              <br />
       u cœur de Dicee bruissait joyeusement le café Stockenberg. Quel endroit plus sûr que cette immense taverne enfumée, bondée, noyée dans le brouhaha et les éclairs de lumière bleue ? D’un autre côté, Sahul ne parvenait toujours pas à retrouver la signature de la balise Schnertz. Cela provenait peut être des systèmes de brouillage qui parasitaient cet endroit public. Il cessa de tripoter nerveusement son multicom, et commanda un Plein Délisse à Jacquemin, l’éternel garçon aux sourcils charbonneux en énormes accents circonflexes. Celui-ci lui adressa une grimace qu’on pouvait prendre pour la bonne réception de la commande, mais Sahul y perçut autre chose.        <br />
              <br />
       Il regarda la foule plus attentivement et trouva qu’au milieu des macs et des putains, des affairistes et des étudiants, des Confinois en visite et des fonctionnaires prolongeant le repas jusqu’à l’heure de rentrer chez eux, il y avait un peu trop de grands trentenaires chauves aux épaules massives cachées par des justaucorps de cuir noir luisant. Certains semblaient absorbés par l’amour porté à des partenaires féminines également chauves, ce qui signait carrément une descente en règle de Sécuraptors. Sahul constata aussi que les « couples » tout comme les « célibataires » aux crânes lisses ne regardaient jamais dans sa direction, ce qui signalait leur proie par défaut encore plus sûrement que s’ils l’avaient tous dévisagée en même temps. Çà sentait le piège, grave.       <br />
              <br />
       Il se leva prestement et glissa vers les toilettes. Il pressa dans sa poche l’électropasse, acheté naguère à prix d’or à Jacquemin et se retrouva sur le caillebotis suspendu qui reliait les immeubles à mi-hauteur en arrière du bloc. Sans attendre que la porte se referme, vibrante comme un gong, il sauta par dessus la rambarde, se rétablit sur la tuyauterie glissante courant en contrebas, marcha prudemment vers la chaufferie et se perdit dans la vapeur qui s’échappait du sol grillagé.        <br />
              <br />
       Derrière lui, la porte se rouvrit et se referma, tout aussi violemment. On le suivait. Cette fois, il était vraiment en cavale. L’adrénaline fit bondir son cœur.        <br />
              <br />
       Volpol semblait décidé à le faire arrêter, en dépit des exhortations d’Ilnara. Quelque chose avait basculé. Sahul ignorait quoi exactement, mais ce n’était peut-être pas étranger à la fuite de Solaine à bord de la Balise. Il ne se risquerait plus à l’appeler dans les prochaines heures, et comme il lui serait tout aussi difficile de s’aventurer du côté de la bibliothèque Fortenot, il ne voyait plus qu’une chose à faire. Il tenterait le transfert à partir de la « mer », en se contentant du maigre renseignement qu’Ilnara avait griffonné en silence sur un bout de papier :        <br />
              <br />
       Secteur IV, sous-Honshin-Nord, Arcade 321.       <br />
              <br />
       C’était un miracle si sa mère s’était ainsi finalement souvenu du lieu exploré par les plongeurs et dont on avait parlé le jour de la disparition de son père. Elle avait tacitement accepté qu’il tentât l’exploration dangereuse de ces parages abandonnés à la rouille et aux coulées de roches, et recélant peut-être des périls bien pires. Mais s’il fallait opérer dans un contexte de cavale policière, cela devenait carrément téméraire.       <br />
               <br />
       Il  se faufila dans l’immonde corridor qui glissait de la chaufferie vers le collecteur et faillit à plusieurs reprises s’enfoncer aux genoux dans des cloaques de boue et de déchets organiques. Parvenu sur le quai encombré de canalisations rajoutées au fil des ans, il rejoignit un poste d’amarrage des barges de service. Là, il débarrassa de caisses vides le couvercle d’un vaste coffre métallique, dont il ouvrit la serrure par reconnaissance de l’empreinte du pouce. La combinaison sous-marine l’attendait bien sagement, neuve comme au premier jour, luisante de graisse. Il se dénuda et l’enfila soigneusement, avant de mettre palmes et masque. Enfin, il ajusta le petit respirateur à sa bouche et sauta dans l’eau noire, talons en avant.        <br />
              <br />
       Il aurait bien nagé sur le premier kilomètre le visage au dessus de la surface, s’il n’avait pas entendu –assourdis par sa combinaison- les siffflets suraïgus du ralliement des Sécu. Ils avaient déjoué sa ruse et rappliquaient en foule. Il fallait plonger dans l’encre, et avancer au jugé, au fil d’une paroi. Il faillit se perdre à un embranchement à six issues, mais les adductions étaient étroites, et il ne quitta pas le canal principal jusqu’à ce qu’il sût, toujours dans l’obscurité totale mais au vaste remous et au courant chaud, qu’il avait atteint une buse d’éjection.       <br />
              <br />
       Sahul s’en remit alors à l’improbable Seigneur des vaisseaux spatiaux en dérive-, d’autant plus terrifié qu’il avait déjà été plongé dans une tuyère semblable lors d’un défi stupide avec des camarades d’université. Lors de cette épreuve initiatique, il était solidement retenu par une corde, et la seule chose vraiment effrayante avait été le mugissement de fin du monde créé par le frottement de la gigantesque paroi circulaire intérieure, sur le volume d’eau la séparant de l’armure rocheuse extérieure.        <br />
              <br />
       Des myriades de résistances visqueuses ou gazeuses s’opposaient en effet au mouvement de cette roue, qui parvenait pourtant à emporter dans sa propre giration une couche liquide d’une centaine de mètres.       <br />
              <br />
       Mais cette fois, aucune corde ne retenait Sahul qui était peu à peu entraîné dans un courant à l’énergie comparable à une dizaine de chutes du Niagara.  La première inconnue était la présence aléatoire d’anciennes grilles courbes interdisant l’éjection de grands débris dans la « mer ». Le jeune homme pourrait être dix fois déchiqueté ou abrasé à mort avant d’être rejeté vers l’eau plus paisible roulant comme un matelas imperceptible à égale distance des deux parois. Il pourrait aussi être plaqué contre un réseau métallique et mourir les poumons aplatis avant d’avoir le temps d’être asphyxié.       <br />
              <br />
       Ensuite, s’il était encore vivant, il lui faudrait sans doute déployer une vigueur et un acharnement peu communs, s’il voulait se diriger dans une masse tumultueuse de flots chauds et glacés, verts ou bleus, glauques ou transparents, continuellement brassés par des convections contraires, même s’ils étaient séparés du 200° négatif de la coque externe par des tuyères de réinjection du liquide de refroidissement du moteur à fusion nucléaire.       <br />
              <br />
       Il tenterait alors coûte que coûte de joindre le massif câble de service qui courait sur la roche, comme une artère de métal, et s’accrocherait au garde-fou qui lui était fixé tout du long. Mais pour l’instant, il s’agissait de survivre à l’accélération de plus en plus oppressante.        <br />
              <br />
       Sahul avait l’impression d’être sucé par la bouche d’un énorme nourrisson avide. Il pensait aussi au livre des Morts tibétains et à son voyage au cœur de tunnels labyrinthiques, avant d’émerger à la lumière d’une nouvelle vie. La pénombre s’atténuant dans un vert maussade, il voyait venir à lui, de plus en plus vite, les structures circulaires de l’énorme viscère où il  était emporté.        <br />
              <br />
       A la première anse, il eut soudain la certitude de mourir épinglé à une pelote de débris métalliques, ouvert, étripé et dévidé, comme ces longues draperies végétales noirâtres qui fasseyaient obstinément à partir des ancrages les plus ténus. Sahul changé en algue…       <br />
              <br />
       Il s’abandonna et ferma les yeux.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       16        <br />
              <br />
       D       <br />
       ans l’Antre de Silence, un cri joyeux avait retenti, inaudible pour tout être extérieur. Emilio Boscione regardait son écran archaïque avec un étonnement fasciné.        <br />
              <br />
       Une courte ligne de mots sybillins s’y était soudain inscrite, passant tous les autres programmes en priorité :       <br />
       Acceptons conditions. Faire suivre instructions techniques.       <br />
       AM  (signature authentifiée).       <br />
              <br />
       AM : c’est-à-dire « l’autorité-monde », sigle du service spécial relevant du plus haut dirigeant des instances internationales, depuis le deuxième tiers du XXIe siècle, lorsqu’avait commencé  le combat planétaire contre le terrorisme, et qu’une partie avait été prise en charge hors du gouvernement américain, après l’expérience malheureuse des présidences Bush.       <br />
              <br />
       Cela faisait si longtemps qu’Emilio n’y croyait plus vraiment ! Le premier résultat d’années-lumières d’exil monastique était enfin là, sous ses yeux. Son terrible séjour au désert spatial voyait un début de récompense : l’autorité terrienne la plus responsable avait finalement décidé de répondre à sa demande, de la considérer comme une réalité. L’explosion de la base du lac Tikopia avait, de façon inespérée, conduit à une réaction en chaîne… cette fois politique dans les instances qui avaient jusque là toujours résisté farouchement au « chantage », cultivant indéfectiblement la théorie imbécile du terrorisme fondamentaliste.         <br />
              <br />
       Emilio ne s’était pas attendu à cette étrange résistance, ni surtout à sa durée. Il ne savait pas si elle était due à la simple bêtise humaine, parfois amplifiée par les institutions bureaucratiques. Face à cela, il était impuissant, tout Dieu qu’il fût. D’un côté, il ne pouvait pas arrêter en route sa tentative, aussi cruelle fût-elle, mais d’un autre, il ne pouvait pas multiplier les messages et, de toute façon, leur accumulation aurait sans doute eu l’effet contraire de ce qu’il attendait. Malgré tout, comment expliquer que sa volonté, clairement exprimée en amérangle standard de l’époque, n’ait jamais été prise en compte jusque là ? Soit, au fond, la paranoïa aveuglait les services spéciaux  internationaux qui avaient soigneusement rassemblé les pièces du dossier depuis plusieurs décennies. Soit, leur méfiance était à son tour manipulée par une puissance occulte, ce qui renvoyait alors à sa propre paranaoïa… Mais pouvait-il sérieusement exclure que la PRESENCE ait répondu à son initiative à la source, et organisé une parade, par exemple, en incitant par avance les Terriens à ignorer ses exigences ?       <br />
       C’était en réalité très plausible, connaissant la nature même des opérations qu’il menait. Dans le circonvolutions du temps, le futur pouvait réapparaître à la fenêtre d’un lointain passé, et devenir prévisible pour les acteurs avertis qui l’observeraient. La guerre avec la PRESENCE était indubitable, tout autant que les indices de sa parfaite connaissance du problème zmylovskien. Seule demeurait énigmatique pour Boscione, ce qui semblait être une limite à son action. La PRESENCE, pour ce qu’il en devinait, était davantage capable de connaissance ou d’information, que d’action et d’intervention directes. Il se pouvait qu’elle ait eu accès à des modes encore plus restrictifs que les siens à la translation non-locale. En tout état de cause, elle était d’une discrétion qui justifiait bien son surnom.        <br />
              <br />
       Boscione se rendit au jardin intime de son refuge aride, et procéda à l’arrosage goutte à goutte de quelques cactées, activité toujours propice à la méditation avant les grandes décisions. Le problème était délicat, même s’il avait eu des dizaines d’années pour le retourner en tous sens.        <br />
              <br />
       Comment amènerait-il cette arrogante « Autorité-Monde » à lui remettre l’archive-clef dont dépendait l’avenir universel, tout en l’empêchant d’en copier les éléments ?  Certes, il avait sans doute réussi à pousser l’AM à croire à sa faculté de voir à travers les murailles les plus épaisses. Mais d’une part, c’était faux : il ne voyait pas à travers les murailles, et il ne serait jamais sûr que l’AM n’ait pas réussi à subtiliser et à dupliquer l’information cruciale. D’autre part, la méthode qu’il avait utilisée pour illusionner les Terriens était faillible : ils pouvaient fort bien s’être rendu compte que sa « voyance » n’était qu’une perception d’événements passés, du moins du point de vue qui était le sien.        <br />
       Quoi qu’il en fût, Boscione devrait jouer le jeu en aveugle. Il aurait au moins un maigre moyen de contrôle négatif a posteriori : s’il ratait, la passe de Lake Champlain se refermerait comme une plaie n’ayant jamais existé, et il en serait aussitôt averti par la destruction d’un senseur.        <br />
       Il revint lentement vers son poste de travail, ou plutôt, de torture.       <br />
              <br />
       Le message qu’il tapa tenait en presque aussi peu de mots que celui qu’il avait reçu :       <br />
       « Abattez la grotesque obélisque de Washington DC. Puis quittez la place, sans laisser aucun moyen d’observation optique ou électronique. En cas de non-application précise de ces consignes, il y aura une explosion nucléaire sur la Maison blanche. »       <br />
              <br />
       Il n’y aurait évidemment pas d’explosion nucléaire, mais en pressant les Terriens de détruire ce symbole politique de l’Amérique ancienne, Boscione pouvait espérer les tromper quelque temps sur la motivation d’un probable terroriste isolé, à la fois puissant, dément, passéiste et sentimental.        <br />
              <br />
       Il pouvait aussi supposer qu’il ne leur laisserait pas ainsi le temps de sonder la colonne de pierre, ni de trouver, sous sa pointe pyramidale, au cœur d’un bloc de granit compact, une certaine ovule de cuivre natif.       <br />
              <br />
       Boscione envoya le message par le translateur et se prit à rire encore de sa propre faiblesse paradoxale : il pouvait réduire une base de fusées à un cratère d’une centaine de mètres de profondeur en jouant sur de minuscules échanges dans le vide quantique dont il avait découvert fortuitement la loi non-locale secrète, mais il était absolument incapable de toucher la moindre molécule complexe, et encore moins de l’égratigner ou de la déplacer. Il lui fallait pour cela recourir à la force animale des habitants du lieu et du temps adéquats, et du même coup dépenser une énergie presque infinie… à tenter de les convaincre de l’aider.        <br />
               <br />
              <br />
       17       <br />
       D       <br />
              <br />
       u bout du gros index assisté, Solaine appuya sur le confirmateur d’ouverture. Elle n’avait pas tenu compte des infos d’ambiance qui prétendaient que l’environnement de la Balise était formé d’une atmosphère et d’une gravité de type terrestre, et le ScA était prêt à affronter le néant. Mais ses indicateurs internes ne changèrent pas quand le diaphragme du sas fût ouvert, laissant apparaître l’armée de nuages moutonnant sur un océan infini.       <br />
       Elle avança et… tomba. Les micro-moteurs antigrav se mirent aussitôt en marche pour la sustenter dans ce qui était donc une véritable  stratosphère.        <br />
       Sur sa gauche, le Tragoudon semblait toujours aimanté par le même hublot –peut-être y admirait-il sa propre image?- et ne la vit pas se rapprocher de lui. Au dernier moment, cependant, il se tourna vers elle et sursauta, rebondissant contre la paroi irisée de la Balise. Il eût un mouvement de tête comique, comme s’il cherchait le meilleur angle de vue pour la saisir dans le prisme étroit de ses deux yeux latéraux et protubérants, puis poussa un barrissement nasal et se laissa choir, littéralement, de plusieurs centaines de mètres. Il freina enfin sa chute en déployant sa gigantesque envergure, s’allongea à l’horizontale et s’enfuit en rasant les vagues.        <br />
       Mais le ScA l’avait « acquis » dès la première seconde. Il le rejoignit presque, en une diagonale parfaitement calculée.  L’animal poussa l’équivalent tragoudesque d’un glapissement de chacal, et se détentit en une accélération éperdue. Solaine fixa à quelques dizaines de mètres la distance qui devrait la séparer constamment de la bête, pour ne pas trop l’effrayer, en espérant qu’elle les conduise quelque part avant de s’épuiser. Au bout d’une demi-heure de vol en tonneaux épuisants, une terre apparut droit devant, longue barre grise et haute émergeant de la brume légère. Elle se découpa bientôt en une multitude de pains de sucre aplatis couverts d’une végétation courte et grumeleuse, retombant en guirlandes spiralées jusqu’à la surface de l’eau.       <br />
              <br />
       Le tragoudon, éructant de panique, s’engagea à grande vitesse dans un dédale de falaises, où le ScA le suivit comme son ombre. Solaine aurait bien ralenti la poursuite de peur que le cœur de l’animal effrayé ne cède, -comme le risque en était mentionné dans le livre du colonel Bleime-Seime- mais elle ne voulait pas gâcher la chance qu’il la mène jusqu’à un maître humain, en tout cas un possible interlocuteur.       <br />
              <br />
       Le ScA zigzagua à lui donner le tournis, mais ne lâcha pas sa proie qui commença à fatiguer, et évita de peu un éperon basaltique. Il ralentissait en laissant pendre la tête, sa longue langue se déroulant à toucher les vagues. Solaine ordonna au scaphandre de laisser filer de la distance, et le tragoudon parut reprendre espoir. Il ne tenta cependant plus de semer sa poursuivante et se dirigea en vol rectiligne vers un mamelon à base plus large et au sommet à nu. Solaine distingua les signes d’un aménagement anthropique. Ce grand carré couvert de tourbe était sans doute le toit d’une habitation d’où émergeait une haute cheminée de briques crues. Un potager et un verger se déployaient sur la pente contiguë. L’amorce d’un chemin carossé se distribuait en deux allées qui en faisaient le tour, débouchant sur des granges, des garages, des puits, un lavoir et de petits bâtiments étroits que Solaine interpréta comme étant des toilettes.       <br />
              <br />
       L’animal  rejoignit une sorte de grenier perché sur une tour mobile, réussit un rétablissement acrobatique, replia ses ailes et s’engouffra dans l’ouverture circulaire assez étroite où il disparut en ronflant comme un vieux poële.        <br />
       La jeune fille s’en désintéressa et laissa le ScA plonger très lentement devant le bâtiment principal. Une longue et basse façade rougeâtre, percée d’une suite de fenètres presque jointives se répartissait de part et d’autre d’un péristyle de bois. La porte-fenêtre centrale était ouverte et deux hautes silhouettes y avançaient, minces, voilées et encapuchonnées de rude tissu gris. Leur pas était étrangement saccadé, mais pas à la façon de robots, plutôt comme celui de vieillards alcoolisés.       <br />
       Solaine s’approcha, ouvrant les grosses paumes métalliques du scaphandre en signe de paix. Puis elle laissa le ScA s’ouvrir comme une chrysalide libérant son contenu vivant : elle-même, terrifiée et vulnérable.        <br />
       Les personnages s’arrétèrent ensemble à un mètre d’elle. Ils ne semblaient pas hostiles. Imperceptiblement hésitants, plutôt. L’un d’eux fit encore un pas. Une longue main diaphane émergea de sa manche droite, et souleva le rideau de bure, dévoilant un visage féminin,  atone, longiligne et pâle.       <br />
       -Nous sommes des Thales Cognitives. Qui es-tu ?       <br />
       La voix était un souffle, le ton flûté, ferme et tremblotant à la fois. Le personnage s’exprimait dans un amérangle parfaitement correct, mais en allongeant curieusement chaque syllabe.       <br />
       Solaine opta pour la franchise. Il s’agissait probablement d’éléments d’un jeu virtuel très sophistiqué et l’information réelle qu’elle livrerait n’aurait pas d’importance. Et s’il s’agissait d’un monde véritable –Ce à quoi elle ne parvenait toujours pas à croire-, et il valait mieux qu ‘elle en vienne tout de suite à l’essentiel. Qu’avait-elle à perdre ?       <br />
       -Je suis Solaine, je viens de la nef Terra XII. J’ignore où je suis, et je n’ai aucune intention à votre égard. Je souhaite seulement retourner d’où je viens.        <br />
       Le visage blanc demeura impassible, puis ses lèvres minces s’animèrent indépendamment du reste de la physionomie.       <br />
       -Terra XII existe dans nos mémoriels. Nous avons eu une connexion spatio-temporelle récente, mais il est impossible que tu en viennes.       <br />
       -Pourquoi ? je suis bien là .       <br />
              <br />
       L’autre personnage s’avança et dégagea à son tour son visage, en tout point semblable au premier.        <br />
       -Tu mens, dit-il en remuant à peine les lèvres. Mais c’est un mauvais mensonge. Un mensonge idiot. Tu as écouté une conversation de Technos, mais tu n’as pas tout compris. Je crois que tu es un exemplaire défectueux de Gnüsel.       <br />
       -Un exemplaire défectueux ? Exemplaire de quoi ? Je vous assure que…       <br />
       -Tu as quitté le Nid avant qu’on t’élimine. C’est évident, dit l’autre d’une voix douce.       <br />
       Solaine, irritée, croisa les bras.       <br />
       -Ecoutez, je ne suis pas décidée à me laisser traiter d’exemplaire défectueux par des clones de jeu vidéo pâlichons. Pouvez-vous me conduire aux autorités compétentes de ce lieu ?       <br />
       Les silhouettes, vaguement surprises, se tournèrent légèrement l’une vers l’autre, puis celle qui s’était avancée en premier dévisagea à nouveau Solaine.       <br />
              <br />
       -Tu es vraiment défectueuse, mais tu as développé le principal défaut de Mère : son arrogance. Il ne sera pas nécessaire d’en référer. Je crois que nous pouvons te liquéfier maintenant.       <br />
              <br />
       Elle leva vers la jeune-fille son autre main cachée sous la longue manche et qui serrait un petit cube transparent entre ses doigts. Elle accentua la pression de ses phalanges et un rayon cohérent, bleu comme l’acier, fin comme un fil, apparut dans l’air, reliant le cube au front de Solaine.       <br />
              <br />
       Celle-ci ne bougea pas. Elle aurait peut-être dû plonger en avant, et s’échapper d’un roulé-boulé. Mais elle pariait que l’opérateur Virtuel qui commandait le jeu était équipé de la sécurité standard obligatoire, et que rien ne se passerait. En fait, quelque chose se passa, mais peut-être pas exactement ce qu’attendaient les créatures. Solaine poussa un cri et porta la main à son front : cette saleté l’avait brûlée. Non, heureusement, seulement un peu « échauffée ». Mais cela suffisait pour invalider sa théorie du jeu. Furieuse, elle fonça sur l’agresseur qu’elle bouscula en hurlant.       <br />
       A sa grande surprise, le grand corps maigre, d’une légèreté improbable, fut projeté en arrière, et s’effondra, lâchant son « arme » qui disparut dans les herbes folles. L’autre personnage recula précipitamment en secouant la tête.       <br />
       -C’est contraire aux instructions. Tu aurais dû te liquéfier.       <br />
       -Et quoi encore ? rugit Solaine, enhardie par le résultat de son geste. Elle prit au collet l’auteur de la stupide remarque et le secoua comme un  prunier. L’étrange personne ne se défendait pas, et la jeune fille avait en fait l’impression de remuer un grand morceau de carton. Elle  l’obligea à s’agenouiller, ce que la chose ne semblait pas encline à faire, moins par mauvaise volonté que par raideur extrême de ses genoux. L’autre individu était resté au sol, tel une haute poupée de chiffons, dodelinant la tête sans conviction.       <br />
               <br />
       Solaine renonça à la violence, croisa les bras et d’un ton sévère, commença à interroger ces copies d’humains, ou plutôt d’humaines, si l’on en jugeait par l’absence de protubérance à l’endroit du sexe et à de vagues ébauches de mamelles, comprimées sous des bandes de tissu.        <br />
              <br />
       -Portez-vous des noms personnels? demanda-t-elle, luttant pour manifester quelque sympathie à ces semblants de femelles quasi-végétales.       <br />
       -Je suis Gamélia, dit la plus grande, et voici ma covigène, Amélia.       <br />
       -Covigène ?       <br />
       -Nous sommes issues du même œuf, chuchota Gamélia en baissant la tête, comme si elle avait proféré là une honteuse vérité.       <br />
       -Quelle est votre fonction sociale, si toutefois vous en avez une ?       <br />
       -Nous sommes des Cognitives, nous te l’avons dit.        <br />
       -Que signifie ce terme ?       <br />
       Amélia répondit à la place de Gamélia, trop étonnée de l’ignorance de la visiteuse.       <br />
       -Cela veut dire que nous répondons aux questions des gens qui viennent consulter Mère sur leur destin ou sur des affaires en cours.       <br />
       -Qui est Mère ?       <br />
       Cette fois, les deux Thales eurent l’air si horrifié que la jeune fille n’insista pas. Il était clair qu’on ne devait pas poser directement ce genre de question sans encourir une grave réprobation.       <br />
              <br />
       Paralysées par la stupéfaction, les « Thales » se recroquevillèrent dans le mutisme. Mais Solaine, patiente, pressa les thales sans répit. De guerre lasse, elles murmurèrent à nouveau quelques réponses. La jeune fille attaqua ces réponses une à une, déclenchant de petits ruisseaux de paroles, puis des rivières, et enfin des tempêtes verbales. Comme entraînées par leur propre souffle, saoûlées par leur propre timbre grêle et flûté, elles surenchérissaient l’une sur l’autre pour offrir à à la curiosité insatiable de la visiteuse inconnue la connaissance de leur univers.        <br />
              <br />
       Quatre heures après, Solaine se sentit suffisamment renseignée sur cet monde -mi-réel-mi-virtuel- pour commencer son exploration. Avant de sortir pour tenter sa chance, elle poussa ses prisonnières dans un entrepôt, et les attacha fermement avec leurs propres vêtements au poteau central. Puis elle plaça sur leurs genoux des pilules d’alimentation et des biberons d’eau verte. Elles pourraient tenir ainsi plusieurs jours, si toutefois personne ne venait les libérer avant.        <br />
              <br />
       Comme elle allait quitter la salle, un scrupule la retint et elle se retourna vers les Thales déconfites.       <br />
       -Pourrez-vous supporter cette situation avant que quelqu’un ne vous trouve ?       <br />
              <br />
       -Oui, dit Gamélia avec franchise, la ronde passera dans huit heures.        <br />
              <br />
       Solaine soupira et franchit la porte ogivale dont elle referma doucement l’épais battant clouté.       <br />
              <br />
       18       <br />
       S       <br />
              <br />
       ahul ignorait combien de temps il était resté inanimé, assommé par sa propulsion brutale contre la tuyauterie de la Peau.        <br />
              <br />
       D’après l’horloge de la visière, il ne s’était passé que dix secondes. Il baignait dans une luminosité d’émeraude, la botte gauche coincée entre deux câbles courant le long du tube principal. Il secoua le pied, en vain. Un bruit de marteaux-pilons irréguliers lui martelait les tempes, mais l’eau paraissait calme autour de lui à en juger par le paresseux mouvement des particules en suspension.        <br />
       Il distingua de gras poissons-chats en planque dans des recoins sombres, entourés des débris de leurs agapes passées. Les plus énormes pouvaient happer une jambe, mais il avait de quoi leur faire lâcher prise. Le danger ne venait pas de là. S’il restait prisonnier trop longtemps, un robonettoyeur le goberait sans état d’âme et le concasserait dans ses entrailles de carboplastique.        <br />
              <br />
       Le jeune homme maîtrisa la panique qui montait en lui. Il se plia pour mieux examiner la situation et constata que la boucle de cheville était aussi coincée. Pas moyen de se débarrasser de la botte. Pourtant, si sa palme s’était prise sous un câble, elle pouvait en être déprise. C’était une loi pratique que lui avait enseigné son moniteur de casse-têtes. Il s’immobilisa et chercha la paix de méditation. Des schémas logiques se mirent à défiler dans son esprit. La solution était toute simple : il devait engager sa jambe jusqu’à l’aine, se retourner contre le tuyau, se renverser dans l’autre sens…       <br />
       Il fallait seulement lutter contre la répugnance spontanée à s’enferrer davantage dans la situation désagréable. Sahul se contraignit aux gestes nécessaires, et se dégagea enfin.        <br />
              <br />
       Maintenant, les choses sérieuses pouvaient commencer. Il disposait exactement d’une heure d’autonomie, et il savait qu’il ne pourrait jamais remonter vers le sol intérieur de la planète creuse, à cause de la force des courants centrifuges. Il n’aurait pas non plus la possibilité de sortir du côté de la peau, car en l’absence de gravité, la mer venait former d’énormes bulles à son contact, sortes de vagues sphériques qui bombardaient la paroi en permanence, moulinant tous les objets flottant entre eau et vide dans ces parages. Le martèlement qui enveloppait Sahul provenait de ce ressac destructeur.       <br />
              <br />
       La solution pouvait résider ailleurs : dans « la chose » qu’avait découverte et utilisée son père tant d’années auparavant, et dont Sahul maintenait l’hypothèse folle qu’elle avait pu lui servir une dernière fois, avant de disparaître en effaçant les traces de son passage.        <br />
              <br />
       Sahul ne disposait d’aucun indice, sinon la vague description des « caisses » que la rumeur avait entretenue dans les milieux portuaires. Mais il possédait un talisman : une petite pièce d’argent de 20 universos, datée de 251 (2351 AC) , soit deux ans avant sa naissance.       <br />
       Son père lui avait fait promettre de ne la montrer à personne.       <br />
       -Pas même à Maman ?       <br />
       -Surtout pas à ta mère ! C’est un secret entre hommes. Garde-la tout le temps sur toi, au contact de ton corps. Elle pourrait t’aider dans certaines circonstances.        <br />
       -Elle est magique ?       <br />
       Boscione avait eu son rire feutré de renard.       <br />
       -Pas exactement, mais elle sait où je suis.       <br />
       -Quoi ?       <br />
       -Si tu as besoin de moi, elle peut me retrouver. Cela dit, ne l’utilise jamais lorsque tu as un autre moyen de m’appeler. D’accord ?       <br />
       -Bien, Père, avait marmonné le jeune garçon en serrant la pièce dans sa petite main moite.       <br />
              <br />
       Il l’avait effectivement gardé contre lui toutes ces années, attachée autour de son cou par une fine chaînette d’or. Il avait abandonné depuis longtemps l’idée qu’il s’agissait d’une véritable clef : c’était un lien symbolique à son père et rien d’autre. Mais maintenant, le soupçon lui revenait qu’il pouvait s’agir  d’un relais réel . En ce cas, il lui fallait trouver à quoi le talisman correspondait d’une façon ou d’une autre : fente d’un antique distributeur de marchandises ? Rainure où il pourrait l’engager comme un tournevis ?       <br />
              <br />
       Mais comment imaginer un emplacement de cette nature dans un chaos de poutrelles et de plaques métalliques submergées et rouillées, revêtu de filaments végétaux comme une immense toison de chèvre verdâtre et rougeoyante ?        <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       19       <br />
              <br />
       Le Censor avait toujours eu en horreur l’outrecuidance Ar. Des dizaines de révolutions, de massacres, avaient eu lieu dans les systèmes humains depuis des millénaires, pour réduire les prétentions des  noblesses et autres aristocraties, mais celles-ci, comme le chiendent, repoussaient. Elles s’insinuaient dans les mécanismes démocratiques les mieux rôdés, modifiaient les examens administratifs pour faire valoir leurs propres compétences, réussissaient dès lors mieux que les autres, roturiers, bourgeois, ouvriers, intellectuels, faisaient accepter peu à peu leur supériorité légitime, et finalement  se retrouvaient aux postes de commandes, pour y exercer une dictature collective de plus en plus féroce…       <br />
       Ensuite commençait une longue période de décadence au terme de laquelle, à nouveau, inévitablement, la noblesse était critiquée, attaquée, détrônée, dépouillée, assassinée avec rage. Mais le cycle recommençait, sans répit, sans leçon apprise du passé.       <br />
              <br />
       Un tel cycle semblait voué à s’accélérer dans un vaisseau comme Terra XII. Hélas pour Volpol, la classe des Ar, dédiée à tous les postes de commandement important, n’y était pas encore assez mûre, corrompue et  exploiteuse, pour avoir nourri une haine assez forte chez les autres classes : Technocs (la branche locale des Mers), Chans, ou même Vics, pourtant poussés lentement vers les emplois subalternes et le chômage.        <br />
       Le Censor n’avait réuni qu’un noyau de Vics envieux et aigris, au sein de la police communale. Il ne disposait dans son propre ordre que de la complicité sans faille d’une trentaine d’Ingénieurs de Secteurs, et d’une cinquantaine d’Ordinaires, pour la plupart relégués dans les Confins (blocs moteurs, stocks, gestion de la peau, etc).  Les Chans, imbus de leurs petits privilèges corporatistes étaient avant tout opportunistes. Ils se plieraient en apparence à son pouvoir, mais la plupart d’entre eux, enfermés dans leur tour d’ivoire et leurs mirages « culturels », étaient profondément conservateurs. Ils le lâcheraient au premier signe de faiblesse.        <br />
              <br />
       Il disposait en revanche d’un atout inattendu. Les Ars, individualistes voire anarchistes, étaient fort divisés entre eux. La vieille devise terrienne du « Divided, we Stand », qui renvoyait à la tradition pluraliste, était surtout utilisée par eux pour se battre en famille, entre tribus, factions, personnes, couples, amis… Tout était bon pour s’engager dans des querelles sans fin, des vendettas insignifiantes, souvent suicidaires, qui conduisaient beaucoup de jeunes noblaillons au pire à la mort infâmante, à coups de pied dans la ruelle derrière un bar, au mieux à la geôle ou à la rééducation. Paradoxalement, les prisons étaient pleines, non de pauvres hères de poutrelles, mais de sémillants jeunes gens qui avaient confondu le café Stockenberg avec une piste d’escrime non moucheté. Le RobExpulseur en avait également largué de nombreux cadavres  déchiquetés dans l’espace, tandis que le crematorium avait réduit en plasma les victimes roturières qui n’avaient pas droit au régîme d’obsèques Ar.       <br />
              <br />
       Or c’était pour beaucoup dans ce petit milieu turbulent que Volpol avait recruté ses plus fidèles alliés, en les tenant à la fois par le chantage et la reconnaissance : chantage à l’application de lourdes peines, ceci à l’appréciation parfaitement arbitraire du Censor ; reconnaissance envers le même Censor pour avoir suspendu leur exécution, voire, dans certains cas, avoir effacé leur dossier criminel. Dans une vingtaine de cas, Volpol avait joué du chaud et du froid, jusqu’à briser la résistance psychologique des imprudents. Il avait été jusqu’à leur permettre de vider leurs querelles personnelles, pour ensuite leur demander un autre genre de violence : meurtres secrets, vols à la tire ciblés, provocations étudiées… Les jeunes hommes qui étaient entrés dans cette logique n’en sortaient plus. Ils devaient tout à Volpol, et, pour se mettre en accord avec leur morale Ar, ils avaient développé une éthique de Samouraïs. Assassiner ou voler pour leur maître n’était plus, dès lors, une lâcheté, mais un service noble, rendu au nom de l’obéissance aveugle au suzerain.       <br />
       Pour rendre cela encore plus légitime, le Censor organisait de petites cérémonies d’adoubement, suivies de soupers masqués de « compagnies », généreusement abreuvés en vins sans prix, accompagnés de jolies filles des faubourgs, et récompensés de primes substantielles.       <br />
              <br />
       Malgré tous ces efforts, Volpol n’était absolument pas certain que son attaque ouverte de l’institution sacrée –la dynastie Fraga- rallierait les suffrages de ses partisans les plus convaincus.        <br />
              <br />
       A moins…. À moins que n’aboutisse enfin une piste qu’il suivait depuis longtemps.        <br />
       -Zgav ?       <br />
       -Oui Censor.       <br />
       L’homme sombre était resté sur la terrasse, absorbé dans la contemplation de la faille de rouille sur le mur sud.       <br />
       Volpol prit sa respiration et se lança.       <br />
       -Je sais que tu es un fervent admirateur de la Commanderesse.       <br />
       -Bien sûr, Censor, vous aussi, je présume.       <br />
       -Zgav, tu sais ce que je veux dire. Tes propres espions t’ont espionné.        <br />
       -Ah, dit placidement l’homme sombre. Il s’alluma un cigarillo et en projeta les ronds parfaits dans l’atmosphère cristalline.       <br />
       -Je ne juge en aucun cas tes sentiments personnels. Je sais que tu ne t’es jamais permis la moindre liberté déplacée. Je…       <br />
       -Au fait, Censor.        <br />
       -J’y viens.  Il est possible que je sois obligé d’en venir à des extrémités…       <br />
       -Jamais.        <br />
       Le mot prononcé doucement avait la netteté d’un rasoir.        <br />
       Vaguement gêné, Volpol ricana :       <br />
       -Tu ne m’as pas compris. Je ne toucherai pas à un cheveu de la tête d’Ilnara, ni, non plus à ceux de son rejeton.        <br />
       L’homme sombre attendait.       <br />
       -Je veux dire que nous pouvons être contraints de destituer la commanderesse à l’issue d’une procédure normale d’empêchement.       <br />
       Tu me suis jusque là ?       <br />
       -C ‘est à voir. Je ne veux pas qu’Ilnara ait à souffrir.       <br />
       -Moi non plus. Je veux bien plutôt la protéger des conséquences de troubles politiques graves.        <br />
       -Dont vous serez par ailleurs l’instigateur, ironisa Zgav.        <br />
              <br />
       C’était le seul à se permettre ce genre de remarques. Mais c’était aussi le libre allié principal, presque unique de Volpol. Le grand maître des cérémonies secrètes, l’animateur officiel des compagnies du Censor, l’organisateur pratique des expéditions nocturnes, le grand responsable des disparitions… Parfois, il effrayait son maître.       <br />
       -Certes, mon ami. Mais tu en jugerais moins défavorablement si tu acquérais la certitude que la dynastie Fraga… est une bande d’imposteurs…       <br />
       L’homme sombre se retourna et darda ses yeux de glace sur le Censor.       <br />
       -Que veux-tu dire ?       <br />
       -C’est simple : il est possible que les Fraga ne soient pas même des Ars. Qu’ils ne soient pas non plus des Mers ou des Chans, ni même des Vics !       <br />
       -Mais alors que seraient-ils, des chenilles de poutrelles ?       <br />
       -J’aime ton humour, Zgav. Mais il reste une possibilité.       <br />
       -Je n’en vois pas, puisque tu as passé en revue tous les genres d’humains.       <br />
       -Tu en a oublié un ….       <br />
       -Tu veux dire… des gens de Frange ?       <br />
       -Exactement.        <br />
       -C’est impossible.       <br />
       -Et pourquoi donc.       <br />
       -Pour au moins trois raisons, Censor. D’une part les Frangins ont disparu de la planète Mère il y a au moins un siècle…       <br />
       -Officiellement, Zgav, officiellement.       <br />
       -Ensuite, jamais des Frangins n’auraient réussi à passer au travers des mailles de la sélection du D.I.E.U, surtout pour la composition des populations des Creuses. Exclu… Et enfin, les Fraga appartiennent à l’une des tribus les plus anciennes et les mieux reconnues des domaines Ar de Nortamérique.        <br />
       -Je me rends à tes arguments, Zgav. Mais tu me permettras une seule objection : si NOS Fraga ont emprunté l’identité d’un Fraga ayant déjà quitté la Terre ou Saturne, ils ont résolu les deux problèmes d’un  coup. Or tu sais très bien que le périple de démarrage de Terra XII a été marqué de nombreuses défaillances administratives, irrégularités, mutineries, corruptions, crimes, et j’en passe. Comment peux-tu affirmer avec un tel aplomb qu’une usurpation n’a pas été possible dans cette période ?       <br />
       Zgav resta muet. Volpol poussa son avantage.       <br />
       -Je n’évoquerais pas une telle hypothèse si je n’avais pas une piste des plus sérieuses. En réalité, j’ai la conviction intime qu’un échange d’identités a eu lieu.        <br />
       -Vous ne disposez donc d’aucune preuve…       <br />
       -Je crois que cette preuve existe et qu’elle est cachée sur le vaisseau. Elle doit être entreposée près des bâtiments de commandement, ou même dans les appartements dynastiques.       <br />
       -Chez la commanderesse, n’est-ce pas ?       <br />
       -Je n’en sais rien, Zgav. Je pense que Liandro Fraga a dû conserver et dissimuler cette preuve avant de disparaître.  Mais ce que je sais, c’est qu’il faut la retrouver très vite, si nous voulons légitimer notre mouvement aux yeux du peuple.       <br />
       -Et moi, ce que je sais, c’est que vous allez me demander de la retrouver…       <br />
       Volpol découvrit ses longues incisives jaunes en guise de sourire.       <br />
       -C’est exact, Zgav, et toutes affaires cessantes.       <br />
              <br />
       L’homme éteignit soigneusement son cigare.       <br />
       -En échange, dit-il enfin, je demande la sauvegarde d’Ilnara. Je demande aussi de pouvoir la mettre à l’abri là où je le jugerai nécessaire, ceci sans aucune interférence des différentes polices. Je demande pour elle et pour moi des identités de rechange de qualité parfaite, et un droit prioritaire à embarquer lorsque la Porte s’ouvrira.       <br />
              <br />
       Volpol encaissa. Comment ce détestable type avait-il eu vent de la Porte ? Il verrait plus tard.       <br />
       -Sauf le dernier vœu, dont je ne vois pas très bien à quoi il réfère, j’avais prévu d’exaucer tous les autres. Je respecte le sentiment que tu entretiens pour Ilnara, et il est clair que tu auras plus de moyens que moi de la mettre en sécurité, une fois les « événements » déclenchés.        <br />
       Zgav demeura impassible       <br />
       - Je sais comme vous, dit-il doucement, qu’un réseau des Portes intersidérales est en construction, et que sa mise en fonctionnement est proche, dans notre espace-temps. Peut-être moins d’un an. Je veux un embarquement prioritaire pour Ilnara et moi.       <br />
       -Co…comment sais-tu tout cela ?       <br />
       -La rumeur, Censor, la rumeur.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       20       <br />
              <br />
       Tally-soir-de-feu fit un rêve. Un grand aigle blessé venait se poser à côté de lui sur la rembarde du point de vue du canyon du Trou, en amont du lac. L’aigle lui parlait, mais Tally  ne le comprenait pas. Il se levait et descendait à pied vers le lac, mais il n’y avait plus à sa place qu’un trou noir, comme une gigantesque dent cariée.       <br />
       -Il faut que tu fasses quelque chose pour moi, Tally  ! dit l’aigle, derrière son épaule, et cette fois l’Indien comprit.       <br />
       Il se retourna.       <br />
       -Quelle chose ?       <br />
       -Tu dois récupérer mon œuf.        <br />
       -Ton œuf ?        <br />
       -L’œuf de mon pouvoir. Il est tombé du ciel et a roulé jusqu’en ville. Je ne peux pas aller le chercher sans être tué. Tu dois le faire, au nom de ton clan.       <br />
       -Mais tu n’es pas  Towie, notre aigle-de-clan.       <br />
       -Je suis son frère du ciel. Il n’y a pas de différence entre nous. Tu dois le faire.       <br />
       La tranquille certitude de l’oiseau contrastait avec son maintien souffrant, son aile gauche déformée, les plumes prises dans un caillot de sang.       <br />
       -Que t’est-il arrivé ?       <br />
       -Je me suis heurté au vent de l’Ombre. Il me tuera si tu ne retrouves pas l’œuf.       <br />
       -Je le ferai, dit Tally au bout d’un long moment. Mais il n’y avait plus d’aigle, seulement un moineau malade sur le rebord de la fenêtre de l’hôpital militaire de Houston, où il avait été admis en observation depuis deux semaines. L’oiseau s’ébouriffa comme dans une flaque d’eau ou de poussière, et disparut dans la nuit, droit vers de grandes écharpes lacérées d’éclairs oranges. Un orage brillait de ses derniers feux, mais les grondements majestueux qui en provenaient témoignaient d’une colère récente.       <br />
       Tally-soir –de feu ne croyait pas aux songes. Il savait qu’ils étaient aussi réels que la réalité. Plus réels même. Il se leva, retira de son bras la seringue de sérum, et s’habilla en silence. En face de lui, Harry ronflait comme un bébé, enveloppé d’une moustiquaire. Il lui parla dans sa tête et lui souhaita bon rétablissement. Par prudence, il emprunta l’escalier extérieur et se retrouva dehors sans avoir vu davantage des gardiens que leurs pieds posés sur le standard téléphonique.        <br />
              <br />
       Tout était mouillé, et les caniveaux peinaient à avaler le flot boueux de la tempête tout juste apaisée. Tally ne savait pas où aller, mais il était empli d’une totale confiance. L’aigle reviendrait. En attendant, il descendrait au bas de la ville, trouverait un rade ouvert et s’enfilerait le plus mauvais bourbon possible. Il n’était pas masochiste mais il avait remarqué que l’alcool frelaté, augmenté d’un peu de shit, produisait chez lui des maux de tête propices aux visions. Il souffrirait, mais il n’aurait pas besoin de s’endormir à nouveau pour obtenir les instructions du grand rapace.       <br />
              <br />
       21        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Solaine avait appris des thales que leur monde se nommait Gâ. Il s’agissait aussi d’une planète creuse. Mais sa conception était totalement différente des Terras construites par le D.I.E.U. On y vivait à la surface externe d’une boule de la taille d’une petite lune, et celle-ci était contenue à son tour, tel le jaune d’œuf dans sa coquille, au centre d’une vaste croûte sphérique roulant dans l’espace intersidéral, et assez résistante pour supporter les impacts de gros objets errants, assez fréquents dans cette zone spatiale. Elle permettait aussi de maintenir en place une atmosphère qui se serait échappée d’un astre beaucoup trop léger. Un dispositif nucléaire posé sur la face intérieure de cette croûte éclairait la « lune » centrale, reproduisant à la fois la course d’un soleil imaginaire et les étoiles nocturnes du ciel terrestre d’origine.        <br />
       Tous les appareils énergétiques et industriels étaient concentrés au cœur de la mini-planète, afin de libérer la surface pour la végétation épurant et reconstituant l’oxygène ambiant. Du même coup, l’on obtenait des aménités plus importantes que sur une Creuse de type Terra XII, lesquelles faisaient presque oublier à ses habitants qu’ils occupaient un monde artificiel. Le génial architecte du vaisseau-planète n’était pas connu, du moins selon Gamélia, et il fut impossible à Solaine d’apprendre quoi que ce soit sur l’époque où avait été construite Gâ, ni pour le compte de quelles autorités terrestres. Il était en tout cas certain que les thales étaient d’origine humaine, peut-être des descendantes lointaines des Mers.       <br />
              <br />
       Solaine avait aussi compris aux récits de ces êtres étranges que ceux-ci, principaux autochtones, étaient bien trop accaparés par leurs problèmes de société pour penser ne serait-ce qu’un instant à leur environnement.       <br />
       D’après ce que la jeune fille avait retenu, il s’agissait d’une communauté de Clones féminines, complètement réglée, et pourtant imprévisible. D’un monde éminemment violent et pourtant presque trop apaisé. Solaine n’arrivait pas à se le représenter, d’après les dires des créatures, autrement que sous les traits d’une espèce d’empire Maya féminisé, régenté par un calendrier lunaire.         <br />
              <br />
       Dans le dortoir des Thales, Solaine trouva un long surplis de bure qui cachait bien ses formes. Recourant aux seules ressources de sa trousse de maquillage, elle confectionna un mélange de rimmel et de fond de teint qui, astucieusement étalé sur son visage, lui donna bientôt la complexion grisâtre qui semblait être de rigueur dans cette caste.        <br />
              <br />
       Il était six heures du soir, temps local, et déjà le jour se mourait pour imiter l’hiver terrestre. Un froid glacial accompagnait la chute rapide de la luminosité. Solaine se lança dans la rue, empruntant le maintien hautain des Thales. Plusieurs silhouettes drapées de bure vinrent à sa hauteur et la croisèrent sans qu’elles semblent remarquer la moindre anomalie. Tenir les yeux baissés ou détournés semblait la norme, et cela arrangea bien la jeune fille. Elle se décrispa un peu et s’approcha d’un marché déjà éclairé de minuscules lampions.        <br />
              <br />
       Les « hommes » étaient plus nombreux qu’on le lui avait dit, spécialement derrière les comptoirs des échoppes, ou parmi les mendiants proprement vétus de bure jaune, et qui tendaient paisiblement leur sébille. Parmi les acheteurs et les badauds, en revanche, les Thales étaient en majorité, mais leurs tenues étaient différentes les unes des autres.       <br />
       Tout en flânant devant les boutiques achalandées d’objets aux fonctions mystérieuses, Solaine remarqua quelques « types » bien marqués : Il y avait des femmes souvent plus grandes que les autres Thales, vêtues des brocards rigides, la tête serrée d’un linge empesé qui formait une fenêtre encadrant leurs longs visages impassibles. Peut-être était-ce les « Passeuses » dont ses prisonnières avaient parlé ? Des espèces d’officiers de justice, avait-elle cru comprendre.        <br />
       Il y avait aussi de nombreuses jeunes femmes, assez « boulottes » en général, engoncées dans des tenues grises au col rouge. Les caractères sexuels n’avaient pas été gommés chez cces dernières, et les rires et gloussements qui s’échappaient de leurs groupes complices évoquaient assez les blagues entre adolescentes de l’école de Dicee. Mais peut-être ne fallait-il pas s’y fier ? Les prisonnières avaient parlé des « Gnüsels »  comme d’une catégorie de Thales très disciplinées, et vouées, après une courte vie d’humbles travaux à une destinée tragique.        <br />
              <br />
       Enfin, Solaine repéra deux des fameuses guerrières Striches qui étaient chargées de réprimer tout signe d’anormalité. D’une taille encore supérieure, elles étaient vêtues de tailleurs moulants, d’un cuir violine sombre, travaillé en volutes saillants. Selon les critères en vigueur sur Terra XII, elles auraient été considérées fort belles, mais leurs visages de marbre diaphane étaient effrayants. Les lèvres noires, bien dessinées, donnaient l’impression d’une suave cruauté, et les yeux magnifiques, d’un bleu profond, pouvaient darder des harpons droit à l’âme de qui leur déplaisait.        <br />
       Solaine frissonna et se détourna, faisant mine de manipuler une sorte de lampe spiralée. Les Striches passèrent derrière elles sans daigner lui jeter un regard.       <br />
       Enfin, Solaine parvint devant l’auberge que les Thales vaincues lui avaient décrite. Le tenancier –un escogriffe aux pommettes couperosées par l’abus de mauvais alcool- la reçut avec déférence et tendit la main. Elle exhiba, en tremblant un peu, le billet « de situation » qui lui permettrait de troquer le gîte et le couvert contre un quantum de services divers aux champs où à la fabrique. L’homme rangea le billet sans même le regarder et indiqua à Solaine l’unique étage, en précisant : « la chambre du fond ». Solaine acquiesca et s’y rendit sans prononcer une parole.        <br />
       La porte ne fermait pas à clef, mais, d’après ce qu’elle avait compris, personne n’oserait déranger une Thale « cognitive », entourée en général du plus grand respect.        <br />
              <br />
       Après un bref sommeil agité, elle finit par ressortir en soirée. Un rassemblement s’opérait sur la place du marché, mêlant indifférement toutes les catégories d’hommes et de femmes. Les gens se tournaient dans une même direction : celle d’un bâtiment pyramidal qui paraissait… oui, s’élever dans le ciel, prenant chaque minute une taille plus imposante.       <br />
       Quand il se stabilisa, Solaine aperçut qu’une terrasse formait surplomb à mi-hauteur et que des marches taillées dans la pierre blanche y conduisaient depuis la base, cachée par un rang de petites maisons. La maison du milieu, à y bien regarder, était seulement une grande porte surmontée de tuiles vernies.        <br />
              <br />
       Sur la place, la foule est maintenant devenue dense. Un grondement indistinct la traverse, chargée d’une violence si intense que Solaine demeure pétrifiée. Lentement, la masse humaine se divise en deux, laissant une allée vide jusqu’à la porte.       <br />
       Les gens n’y tiennent plus, s’excitent les uns les autres, hurlent, lèvent les bras au ciel en gesticulant, encouragés par les guerrières, plus acharnées que les autres. Qu’attendent-ils ?       <br />
              <br />
       Soudain, un bruit de fer résonne : le rideau d’écailles métalliques d’une fenêtre palatiale s’est relevé rapidement, laissant apparaître la silhouette décharnée… d’un homme vêtu de noir.       <br />
              <br />
       Le cœur de Solaine bondit dans sa poitrine : Volpol ! Que fait-il ici ? Figée sur place, elle attend que le regard du Censor, balayant la masse humaine comme un projecteur de mirador, finisse par la fixer. Dans un sursaut, elle décide de le braver. Elle se tourne vers lui et lui fait un bras d’honneur. Avec lassitude, les yeux de Volpol s’arrêtent sur elle…  glissent et passent à d’autres objets. Des yeux morts qui n’ont rien à voir avec ceux du chef de la sécurité. Est-il drogué ? Elle se secoue : non, il est impossible que ce soit lui. Il s’agit d’une incroyable ressemblance, voilà tout ! Guère étonnant, au fond, en ce monde où les clones ont été transportés d’un monde à l’autre par millions.        <br />
       -Vive le Prince éternel ! braille un jeune bourgeois à côté d’elle en adressant à l’homme un salut du genre qui avait autrefois prévalu dans des régimes militaristes européens. Quelques uns l’imitent mais, la plupart des gens semblent bien plus intéressés par  l’agora vide que par le balcon princier.       <br />
       -Le Prince ? s’étonne Solaine.       <br />
       -Bien sûr, dit le jeune homme, se méprenant sur l’ignorance de la jeune fille. Il doit apparaître au 3e décan. C’est obligatoire.       <br />
       -Bien sûr, reprend Solaine avec assurance, j’avais oublié. C’est impardonnable.       <br />
       -Mais non, Chère Cognitive, dit l’autre en s’inclinant devant elle. Le calendrier est si compliqué, moi-même je…       <br />
       Les cris de la foule s’amplifient. A l’autre extrémité de la place apparaît maintenant une silhouette menue, vêtue de gris. Les gens hurlent de plus belle, sans la regarder pourtant. C’est une Gnüsel, très jeune et toute petite. Elle marche à travers la foule qui s’écarte à peine. Le peuple la reconnaît et son cœur s’arrête de battre. C’est elle, c’est la Choisie, la Skola mineure.        <br />
       La foule sent maintenant le vide, perçoit le froid qui la traverse. Et comme les autres, comme la masse vociférante, Solaine ressent aussi le calme lugubre qui se répand sur son passage. La porte s’ouvre sans bruit devant elle. La fille s’arrête, défait les nœuds de sa tunique qui tombe à ses pieds. Nue, un peu grassette, les seins ronds, le pubis rasé. Elle défait aussi ses cheveux et monte les marches du temple, droite et fière, monte vers la plateforme.        <br />
              <br />
       Elle s’y étend, souriante, sur un lit de pierre. Des thales vêtues de voile bleu l’entourent, lui saisissent bras et jambes tandis qu’une autre lui appuie sur la gorge un semi-collier de cuir dur. La Thale-prêtresse qui ne se distingue des autres par aucun signe visible  s’avance vers un trépied en forme de bol, en retire un grand couteau, le lève au dessus d’elle et, d’un geste violent, le plante sous le sternum de la sacrifiée, jusqu’aux trois-quarts de la lame. La chair résiste un peu, les côtes crissent, et elle doit l’enfoncer maintenant en forçant. La jeune fille semble s’être brusquement réveillée pour mourir. Ses cris déchirants, embués de jets de sang, brûlent la place devenue silencieuse. Le peuple lui répond en échos, comme aimanté. Des hurlements de joie qui se perdent dans les sanglots et les larmes, à mesure que la fille se détend en arrière, vomissant un geyser sombre, les yeux révulsés et immobiles. Les visages tout a l’heure cruels prennent maintenant l’accent du malheur.        <br />
       La thale-prétresse fouille dans la poitrine ouverte, arrache nerfs et veines, dégage le cœur, le saisit et le brandit, palpitant, avant de le jeter dans la vasque du trépied, d’où s’élève une fumée grasse et crépitante.       <br />
              <br />
       Solaine ne comprend pas. Elle ne se comprend pas.        <br />
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              <br />
       22       <br />
              <br />
              <br />
       Le couinement du poste de secours s’entendait de loin dans le liquide opalescent, bien avant qu’on puisse voir la lueur de sa lampe.       <br />
              <br />
        Sahul s’orienta d’après le son et nagea vigoureusement dans sa direction. Il distingua enfin, à quelques mètres au dessus de la surface sirupeuse, la nacelle coincée de guingois dans la paroi, enlacée par de puissantes lianes. Il émergea et s’épuisa à remonter le courant pour s’en saisir. Au dessus de la nacelle, un phone clignotait de son gros œil émeraude, gémissant comme quelque batracien au désespoir de trouver compagne.        <br />
              <br />
       Sahul aggrippa enfin les racines gluantes telles d’énormes pâtes et se hissa sur l’étroite passerelle. Chaque cellule du métal déployé abritait une espèce de bigorneau qui crachèrent un jus rose dès que le corps du jeune homme vint s’y appuyer. Il reprit souffle, et ce fut seulement alors qu’il réalisa que la communication devait être pour lui. Pour qui d’autre ? Aucun technicien d’entretien n’était descendu là depuis deux générations, et les échelons encore visibles dans la paroi de centaines de mètres de l’espèce de siphon latéral d’où il avait été expulsé étaient mangés de rouille, jusqu’à n’être plus que des moignons dérisoires.       <br />
       Bien sûr, le signal pouvait être un automatisme déréglé. Mais que risquait-il à répondre ? En quelques coups de pouce vigoureux, le bouton rouge sous la lampe se libéra de sa croûte de tartre et se laissa enfoncer. La voix de sa mère retentit aussitôt dans la pénombre, à peine parasitée.       <br />
       -C’est toi, Sahul ?       <br />
       -Oui, mais..       <br />
       -Pas de temps à perdre, Chéri, Volpol est à tes trousses. Il ne te laissera pas la moindre chance. Cela fait trop longtemps qu’il attend ce coup-là.       <br />
       -Volpol ?        <br />
       -Tais-toi. Laisse-moi te dire ce que je sais, et ensuite trouve le plus vite possible la sortie dont je t’ai donné l’adresse. Advienne que pourra.       <br />
       -Mère…       <br />
       Il n’avait jamais entendu Ilnara parler de ce ton rauque, oppressé.       <br />
       -Ton père ne s’appelait pas Liandro Fraga, mais Emilio Boscione… Pour le reste, c’est bien ton père et mon mari, cela depuis plus longtemps encore que le mariage officiel avec Fraga…       <br />
       -Bos… Boscione ?  Mais… c’est le nom du fugitif terrien que le robomédic avait sorti, quand il avait refusé de soigner Père !       <br />
       -Ne m’interromps pas, pour l’amour de Dieu, nous n’avons que quelques dizaines de secondes devant nous avant qu’ils ne découvrent le poste où tu te trouves. Ton père était bloqué quelque part avec moi dans un espace spécial, appelé le « monde intérieur ». Nous y étions menacés de mort par une bande de rebelles Mers, et il devenait urgent de sortir de ce piège. Ton père, un génie de la télomorphose, a réussi à monter une connexion de transit spatial avec Terra XII, presque par hasard, alors qu’elle était encore en cale de préparation sur Pont Saturne. Nous avons été translatés et , par une chance tout aussi extraordinaire, nous avons pu contacter le commandant Fraga avant qu’il ne prenne ses fonctions.        <br />
              <br />
       Je te raconterai plus tard comment nous l’avons convaincu de laisser Emilio prendre sa place à bord, avec son identité et son statut. Sache qu’il n’y a eu aucune violence. Si Pont Saturne a explosé ensuite, c’est probablement un attentat, mais pas de notre fait. Peut-être, cependant, une vengeance liée à notre départ.        <br />
              <br />
       Quoi qu’il en soit, les Mers ont fini par découvrir où nous nous cachions. Et la traque a recommencé, grâce, en partie à un développement inattendu de l’invention de ton père. Je te passe les détails, mais le vaisseau a été peu-à-peu envahi d’ennemis, sans que nous en rendions compte. Je crois qu’ils comptaient se saisir de ton père sans résistance, afin de le forcer à travailler pour eux à mettre au point un translateur universel, ce à quoi ils ne parvenaient pas, malgré de gigantesques moyens financiers gâchés dans des expériences mal conduites.        <br />
              <br />
       Emilio, doté d’un sixième sens, finit par s’en douter et prépara fébrilement une échappée. Mais ce fut plus difficile que prévu, pour des raisons techniques, et aussi parce que ton père devait emmener hors de portée des équipements de plus en plus encombrants, liés à ses nouvelles expériences. Bref, il semble qu’il ait été pris de court et que, s’il a pu s’enfuir, il ait laissé quelque part dans le vaisseau des labos et des machines.        <br />
       Il a juste eu le temps de me faire comprendre qu’il serait catastrophique qu’ils tombent entre les mains de ses ennemis. Il n’a pu m’informer davantage et je ne savais pas où chercher. C’est la raison pour laquelle, quand il a disparu, j’ai volontairement saboté certains circuits de maintenance, et interdit l’accès au fonds Fortenot.       <br />
              <br />
       Je sais que, par manque de données, il s’en est suivi un véritable délabrement de tissus vitaux de Terra XII, mais j’avais et je garde une confiance aveugle en Emilio.        <br />
              <br />
       Sahul hésita une fraction de seconde et décida de ne pas demander compte à Ilnara de l’ignorance où elle l’avait laissé, et cela encore le matin même, lors de leur ultime rencontre sur la terrasse du Palais.       <br />
                <br />
       -Et maintenant, Mère ?       <br />
       -C’est simple ; Fais ce que tu as toujours rêvé : retrouve ton père ! Coûte que coûte !  Il peut être à l’autre bout de cet univers… Mais mets le plus grand soin à ne pas être suivi ou mouchardé. Il serait tragique que des machines ou des idées révolutionnaires puissent être dérobées par..       <br />
       -Volpol est des leurs… ?       <br />
       -Bien sûr. Je le sais depuis toujours, mais j’ai réussi à l’endormir jusqu’ici. Je crois que c’est fini. Il est en train de piéger tous mes partisans. Il est en train de capturer tous les lieux de pouvoir. Ensuite, il me fera enfermer, ou pire…       <br />
       -Je vais te protéger. Je..       <br />
       -Trop tard, fils. Il est bien trop puissant. De toutes façons, il ne  me fera aucun mal. Il sait qu’il a besoin de moi pour gouverner Terra XII. En revanche, il ne faudrait pas qu’il retrouve Solaine, mais je ne sais pas où..       <br />
       -Je m’en occupe, Mère. Et je reviendrai.  Je…       <br />
       Sahul entendit comme un cri dans le haut-parleur, puis la communication grésilla et coupa net. Il était à nouveau seul, au milieu d’immensités méphytiques.        <br />
               <br />
              <br />
       23       <br />
              <br />
       Le gros livre des Mythologies tomba de l’édredon sur le sol. Emilio se réveilla en sursaut. Depuis quelques nuits, il faisait toujours le même rêve : un homme noir couché sous une couverture de survie en aluminium se dressait brusquement, les ongles en avant et lui crevait les yeux.       <br />
              <br />
       Ce n’était certainement pas un cauchemar. C’était une émanation du temps, le retour d’un futur encore fluctuant. L’annonce d’un danger réel. Mais lequel ?       <br />
              <br />
       Il se leva lourdement, déplia ses doigts immobilisés en position de crochets, s’obligea à une gymnastique élémentaire, puis s’installa à son clavier d’interférence.        <br />
              <br />
       Le problème de Boscione était le suivant : il ne pouvait pas communiquer directement avec les gens de Terre sans utiliser les fréquences associées à une détonation quantique. Il pouvait cacher cette dernière au sein d’un orage, et un environnement rural était bienvenu pour en éviter les conséquences latérales (incendies, boules de foudre, trombe ou cyclone local). Mais en zone urbaine, les dégats seraient nécessairement plus graves. Aussi avait-il attendu que Tally marche en rase campagne, le long d’un autoroute déserté, pour déclencher une connexion directe.        <br />
       Le nuage vert de gris qui chapeautait la plaine stérile face à Tally explosa comme un fruit mûr. Un vent chaud tournant leva du sable, fit rouler des buissons secs et rabattit la capuche de l’Indien sur son large dos. Presque aussitôt des grêlons gros comme le bras martelèrent la chaussée devant lui .        <br />
       -Tally ? dit doucement Boscione.       <br />
       Cette fois, pensa Tally, il n’y avait pas d’aigle, mais c’était la même voix, un peu plus lointaine, peut-être.        <br />
       -Oui, l’Oncle ?       <br />
              <br />
       -Tu dois te rendre à Washington DC. Prend le bus le plus rapide. Tu dois y être avant le matin. Va à la caserne 323 des pompiers au carrefour K Street et 19e, En face, il y a une grande boutique d’équipements de travail. Achêtes-y un uniforme de pompier volontaire à bandes fluo, et une couverture antifeu. S’ils te demandent une carte, tu hausses les épaules. Laisse-les parler, signe la décharge et paie cash. Rends-toi ensuite à la pyramide du monument Washington, et attends en retrait des barrières que les autorités auront installées. Quand un événement se produira, passe ton uniforme et avance vers la pyramide, sans te laisser troubler par quoi que ce soit. Dirige-toi vers la pointe, qui sera au sol, et brisée en plusieurs morceaux.        <br />
       L’œuf devrait être là. Cherche un peu autour si tu ne le trouve pas. Il brille comme de l’or. Ramasse-le et cache-le dans la couverture. Ensuite, pars sans courir vers le bassin des Marées, et longe le Bureau des Gravures et Impressions. Dès que tu vois la douve qui entoure le bâtiment, jette la couverture par dessus la grille, dans le fossé, sans te préoccuper de ce qu’il en advient, même si tu as été suivi. Ensuite, bonne chance. Si l’on te demande ce que tu a ramassé, ne dis rien. Au besoin, joue les fous. Tu ne risques rien, de toutes façons. Tu as compris ?       <br />
       -Oui, Oncle Aigle.       <br />
       -Répète ce que je viens te te dire.       <br />
       Tally, les yeux dans le vide, répéta mot à mot comme une machine.       <br />
       -Parfait, Soir-de-feu ; hâte-toi de te rendre au terminal des bus sur La Branch et McKinney. Tu en as un dans 134 minutes.       <br />
              <br />
       Tel un pesant automate, l’Indien se mit à courir. En restant sur la desserte longeant l’autoroute 59, il serait  à temps en centre-ville.       <br />
              <br />
       Il restait à Boscione à espérer que l’Indien avait bien saisi ce qu’il avait enregistré. L’essentiel était qu’il parviennne avec l’œuf au bâtiment de l’imprimerie nationale, après quoi, il faudrait bien que le relais prévu fonctionne.       <br />
              <br />
              <br />
       24        <br />
              <br />
       Solaine est figée sur la grande place de Gâ, sonnée : elle vient d’assister, passive, au sacrifice, celui-là même dont Gamélia et Amélia l’avaient avertie. Elle n’y avait alors cru que « métaphoriquement ».       <br />
       Pire, elle a goûté le joie, l’excitation, la souffrance, la déchirure, l’arrachement avec le peuple meurtrier.  Elle a furtivement regardé le Prince, pâle comme la mort dans sa loge, guettant de sa part un signe. Mais le personnage est demeuré impassible pendant le meurtre et après, seul le lent battement de ses cils indiquant la vie. Peut-être –elle n’en est pas sûre- le sosie de Volpol a-t-il prononcé quelques mots à voix inaudible. Puis il s’est retiré très lentement dans l’ombre avant que le rideau de fer ne glisse, silencieusement cette fois, pour obturer la fenêtre de l’immeuble gris.        <br />
              <br />
       La Thale-prêtresse lève maintenant les mains au ciel. Elle marmonne une formule absconse, puis la répète à voix haute, et enfin la hurle : « Omphalei ! Omphalei !  Ô Tripodes !, Ô Lavra ! Omphei !  »        <br />
       La Thale altière s’avance face au public, au bord des marches et ôte son voile révélant son visage clair : c’est le même que celui de la sacrifiée. Un « Oh » émerveillé s’échappe de la foule, pourtant habituée, mais que le « miracle » ne cesse d’étonner.       <br />
              <br />
       La prétresse est la jeune femme immolée. Ou bien est-ce la mère ? Est-ce la fille ? Demain, la Skola pourra avoir le même âge, ou plus, ou moins. C’est ce que la thale prisonnière a expliqué à Solaine qui avait cru entendre une légende et n’aurait jamais pensé qu’elle se matérialise sous ses yeux. Mais maintenant, elle sait que la thale exprimait une vérité factuelle : demain le sacrifice reprendrait, à la même heure ou à peu près. Elle. La même, elle toujours la victime, jeune, ressortirait de la foule pour rejoindre l’autel. Elle ou une autre, un peu plus jeune, ou la même l’attendra. La grande prêtresse est interchangeable. La victime est unique. La martyre est née, vit et meurt le moment du sacrifice. Elle sort de l’œuf le jour de ses quinze ans, en même temps que le soleil. Elle vit cette journée comme si elle allait mourir le soir venu. Elle vit cette journée pour le moment du sacrifice.       <br />
       Toutes les Thales-sacrificielles sont les clones de la victime, mais aussi les clones de sa sacrificatrice. La victime est toujours jeune, mais les prêtresses ont tous les âges de la femme. La victime meurt à quinze ans. Tous les quatre ans, cependant, il y a un changement, qui correspond à une addition de jours à l’année : c’est la fille-souche qui meurt en l’absence de ses clones épuisés, et la suivante, le jour suivant, sera une autre Souche, qui ne lui ressemble pas.        <br />
              <br />
       Solaine est mal tombée : les soirs où la lune n’apparaît pas, il n’y a pas de sacrifice. C’est ainsi que sont épargnées les prêtresses qui ne sont que les clones qu’on aurait dû tuer ces jours là. Il n’y a pas non plus de sacrifice lorsqu’une thale-prétresse meurt. Un deuil de 28 jours est alors proclamé. Le temps s’arrête. Tout commerce cesse. A la fin du deuil, un immense brasier est allumé au milieu du monde, sur l’omphalos, l’autel en forme de nombril proéminent. Le corps de la thale embaumé y est juché. Et tous les sujets qui le désirent peuvent l’y rejoindre. Chacun fait une offrande à la défunte : richesses et provisions se consument ainsi les nuits de fin de deuil. On raconte même que lorsque est morte « Skola », l’originale perdue dans la légende, le fils du roi l’a suivie avec toute sa cour et toute sa richesse.       <br />
              <br />
       Ensuite, au matin, lorsque les fumerolles s’éteignent, une nouvelle Thale-prétresse surgit des profondeurs du temple, avec le même visage, le même sourire, le même port svelte et les mêmes seins menus que celle qui a été brûlée. Elle est là. Bien vivante. Le peuple, qui s’éveille, s’étire, se lève, s’agenouille, la reconnaît entre toutes, se prosterne en criant sa joie de l’éternel retour. Retour de la vie, du temps, du calendrier unique, retour du Même et donc de la personne en tant que telle. Enfin, la Skola recueille les cendres de son alter-ego, les place dans le trépied qu’elle fixe lui-même sur le renflement ombilical. Elle tire des bandelettes entre chaque côté de l’omphalos en passant au dessus du trépied peu à peu emmaillotté. Et l’on entend alors la vagissement sauvage d’un nouveau-né, à la fois lointain et proche. Un œuf de thale est éclos, là-bas, dans le Nid. C’est le signal du retour chez soi. La foule se clairsème et la place est bientôt vide.       <br />
              <br />
       -Voulez-vous que je vous raccompagne au Nid ? gente Cognitive, demande le jeune homme demeuré un peu en arrière.       <br />
       -Non, merci, dit Solaine, je vais rentrer seule.       <br />
       -Comme vous voudrez, mais le coin n’est pas sûr après la cérémonie, je suppose que vous le savez…       <br />
       -Oui, répond évasivement Solaine. Accablée, elle se secoue et tente de retrouver la rue par laquelle elle est venue vers l’hostellerie. Les grandes arcades peuvent cacher facilement un groupe d’agresseurs, et elle presse le pas, guère rassurée. Tout à coup, l’éclairage public (de hautes colonnes polies) illumine les moindres recoins et la jeune fille se détend. Au lieu de violeurs avides, ce sont les pensées qui l’assaillent.       <br />
              <br />
       Ses prisonnières avaient mis beaucoup de passion à lui expliquer les rituels comme si elles voulaient la convaincre d’une profonde vérité, d’un phénomène crucial valant également pour elle. Elles lui avaient dit combien « Gâ », (le nom de leur monde) était paisible et terrible. Tout y semblait mesuré, réglé, encadré et pourtant mille-et-un désordres venaient perturber le tout. L’heure n’était jamais précise, pas plus que les comptes. Le fils du Roi Absent n’avait pas de père, ni de femme. Il était prince éternel et figure vide. Il était nécessaire à l’ordre comme un symbole. Il apparaissait sur les pièces de monnaie, au balcon pour le sacrifice rituel, aux événements officiels. Puis il disparaissait dans un grand sarcophage cryogénique.        <br />
       -Il est lui aussi.. tué ? avait demandé Solaine       <br />
       -Oh non, avait répondu Amélia, choquée, il ne peut pas mourir. Il incarne le présent pur.       <br />
       -Comment cela ?       <br />
       -Ici, avait expliqué Gamélia d’un ton monocorde , le temps n’a pas de prise sur les choses. Il n’y a pas d’accumulation possible, ni de connaissances ni d’expériences. Les habitants de notre monde ressemblent à des enfants pour lesquels chaque jour est unique et qui tiennent à ce que le rituel d’accomplissement en soit respecté. Ils veulent jouir et rire tous les jours, mais aussi crier, pleurer et souffrir. Car une journée sans rire, cris et larme ne serait pas une journée complète. Tout est en un, et un jour est un tout.       <br />
       -Est-ce la raison de ce vous nommez « sacrifice de la Gnüsel » avait demandé Solaine, pour qui la chose n’avait encore qu’une valeur abstraite et légendaire.       <br />
       -Oui, avait dit gravement Amélia. L’organisation du sacrifice apaise le peuple enfermé dans cet univers clos. Puisqu’il y a un moment pour la souffrance, un moment assumé par le collectif, chacun peut être en paix le reste du jour. Les grands sacrifices réglent l’économie, et la politique est assumée par notre Prince, assis sur le trône cryogénique, en son cabinet de Conseil.        <br />
       -Est ce que… -Solaine avait eu soudain du mal à poser la question- les femmes portent des enfants ?       <br />
       -Bien sûr, dit Amélia. Il existe, pour les castes inférieures, les « gens des tubes », une reproduction sexuée primitive. Ces gens ne sont pas assignés au clonage sacré, mais certaines de leurs filles seront élues pour renouveler le stock.  Toutefois, chaque « famille » doit conserver un fœtus en plus de leurs enfants. Le fœtus sera développé en cas de dérèglement de la reproduction du collectif.        <br />
       -Dérèglement ?       <br />
       -Oui, avait calmement expliqué la Thale, comme si elle s’adressait à une sauvageonne. Comme la population des Tubes n’excède jamais les mille cinq cent individus, vous comprenez que les mutations défavorables sont fréquentes sur Gâ. Le croisement limité des habitants du monde des Thales entraîne d’autant plus de tares que ces gens –la Thale avait du mal à cacher son dégoût en prononçant ce mot- refusent de surcroît une planification génétique de leurs accouplements, les fœtus sont conservés dans la banque, afin de réparer les erreurs du génotype. Les étrangers qui ont passé l ‘épreuve génomique et qui n’ont pas été liquidés, sont accueillis pour cette raison aussi. Ils peuvent conserver trois fœtus à la première génération, deux à la seconde, avant d’être intégré finalement à la troisième génération et de suivre la loi de la reproduction normale.        <br />
       -        <br />
       Les familles qui n’ont pas d’enfants ou les individus qui ne tiennent pas à se reproduire ne sont pas stigmatisés car la surpopulation est un risque possible. Chacun a une occupation, mais les ressources collectives couvrent les besoins essentiels de toute la population. Les habitants du monde des femmes s’occupent pour ne pas s’ennuyer. Ils produisent, inventent, accumulent et construisent. Mais pour se faire, ils doivent auparavant détruire, oublier, dilapider et consumer, car l’espace est limité. Ils composent, décomposent, recomposent tout dans un espace et un temps finis dont ils connaissent la finitude.       <br />
       Seule la belle « Skola» est clonée. Il s’agit d’un privilège. La cryogénie, de son côté, est le privilège du prince. Skola a mille vies courtes, tandis que le prince dispose d’une seule longue vie ralentie faite de parades et de représentation. Ainsi il peut tout aussi bien la rejoindre chaque fois dans son grand cercueil froid et demeurer le prince par devoir. Ou encore l’a-t-il rejoint dans les flammes et c’est son fantôme que l’on voit apparaître. Mais les gens du monde des thales ne se posent guère ce genre de questions, car ils ne voient pas d’incompatibilité entre les deux propositions.        <br />
       Il n’y a jamais eu la guerre dans ce monde. Chacun est trop versatile pour s’inscrire dans une dispute durant plus d’une journée. Tout les défauts du monde y sont pourtant représentés. Mais la paix est un mode de vie qui s’est imposé de par l’exiguïté du lieu et l’isolement du groupe. Comme il n’y a pas de catastrophe naturelle, puisque le lieu est artificiel, et que, si un dérèglement massif de l’environnement survenait, il serait de toutes façons ingérable, tout désordre ne peut être qu’humain. Or le désordre humain est mis en scène au levé de la lune pour apaiser la nuit et compléter le jour. »       <br />
              <br />
       -Il n’y a pas de délinquants alors, ni révoltés ? demanda Solaine.       <br />
       -« Bien sûr que si, avaient répondu ensemble les deux Covigènes. Puis Amélia, visiblement la plus encline aux développements intellectuels, avait poursuivi :       <br />
       -Bien au contraire. Lors des périodes de deuil, le désordre sauvage ressurgit : viol, agression, vol ou saccage. Les délinquants sont arrêtés. Ils sont torturés et mis à mort dans l’anonymat le plus complet. Leurs noms sont effacés des registres, des boîtes aux lettres, jusqu’à la mémoire de leur famille qui les effacent. Ce désordre sauvage est vertement condamné par la communauté toute entière. La police normalement occupée aux chicanes de voisinages, remplit le rôle du juge et du bourreau. Il n’est jamais arrivé qu’un policier abuse de sa fonction. Sans doute parce qu’il connaît trop la cruauté des siens, il ne prendrait pas le risque de s’y soumettre.       <br />
       Voilà comment il peut y avoir un monde violent et apaisé, un monde artificiel et pourtant imprévisible. Chaque jour est un autre jour, unique. Chaque nuit suit le cycle de la lune. »       <br />
              <br />
       25       <br />
              <br />
       En certains endroits, la forêt semblait dégeler goutte à goutte. Quelques rares oiseaux y pépiaient timidement. Un vent épais comme de la poix détachaient des feuilles des gigantesques arbres roux. Elles mettaient un temps infini à tourbillonner vers une glèbe noirâtre, parfois à des kilomètres de là.         <br />
              <br />
       Tête couverte par un ample capuchon, l’homme en robe de bure était agenouillé derrière un gros rocher sur lequel un chêne avait poussé de guingois, comme fasciné par le vide où semblait l’attendre un méandre du grand fleuve gris charriant lentement troncs et mottes.        <br />
              <br />
       Les yeux pris dans de petites lunettes de thermovision, l’homme observait attentivement l’autre rive.  La forêt y avait été défoncée, les arbres arrachés, brûlés, rassemblés en tas d’énormes allumettes noires.  De paresseux volutes de fumée jaune s’élevaient de plusieurs vastes clairières chaotiques, bourbeuses.        <br />
       L’homme se concentra sur la clairière centrale dont le centre était occupé par un amas de constructions étranges. On aurait dit de vastes blockaus éventrés, juxtaposés ici et là comme s’ils avaient été soulevés puis déposés les uns sur les autres, en équilibre précaire.       <br />
       Une tour de bois émergeait de l’ensemble, bardée d’antennes, hérissée de barbelés. Sur la terrasse sommitale, gardée aux quatre coins par des nids de mitrailleuses, une tente de bédouin avait été dressée.        <br />
              <br />
       L’homme regarda sa montre, puis fixa à nouveau la tente, vaguement éclairée par une lampe-tempête. Il était trop tôt pour que ses occupants se soient relevés de leur cuite quotidienne.  Il fallait agir vite.  Il dévala une combe encaissée, dégagea un petit canot d’un faux taillis de branchages et le poussa dans le courant.  En quelques coups de pagaie bien ajustés, il gagna les remous centraux, utilisa habilement leur énergie et se laissa propulser vers la berge opposée.       <br />
       Là, il ne prit pas la peine de camoufler son embarcation et courut droit vers le tas de blockhaus. Comme il s’y attendait, les gardes avaient déserté leurs casemates de surveillance. Ils devaient cuver dans un sous-sol quelconque, affalés sur des matelas pourris en compagnie de putains malades.  Il avait au moins une bonne heure devant lui avant que le plus résistant ne tente de trouver une douche pour sortir de la gueule de bois. Il fallait tout de même être prudent.       <br />
              <br />
       L’homme encapuchonné se fraya sans hésiter un chemin entre les gravats et les treillis rouillés, les couloirs effondrés et les escaliers branlants. Il grimpa sur les échelles confectionnées à la va-vite, joua l’équilibriste sur des pontons formés d’une seule poutre d’acier riveté, emprunta de curieux monte-charge solaires, et déboucha sur la plate-forme.       <br />
              <br />
       Comme il l’avait prévu, la compagnie des Chefs dormait, liquéfiée par un mélange d’alcools durs et de drogues douces. Dans un coin, un jeune esclave gisait nu, la tête écrasée sous une pierre… Sans doute une frasque nocturne de ce pervers de Gandril, dit Petit-Chef. Le garçon n’avait peut-être pas répondu avec assez d’empressement à la demande… Ou bien au contraire, Petit-Chef s’en était–il débarrassé une fois satisfait.       <br />
              <br />
       Cela entrerait dans le compte à l’heure du jugement. Mais pour le moment, une seule question importait. L’homme devait vérifier quelque chose.       <br />
              <br />
       L’intuition qui l’avait saisi la nuit précédente était sans doute folle, et ne justifiait en rien cette ballade intrépide, sinon suicidaire. Mais…       <br />
       L’homme passa sur la pointe des pieds entre les corps affalés des fêtards, les brassards tissés d’un grand soleil, et les mitraillettes USI enveloppées de colliers de roses et de jasmin (des poètes !), et se coula dans le puits descendant à la salle des Coms. Le cœur battant, il se colla contre le chambranle de la porte, et retint sa respiration. Ici, le risque était bien plus grand de rencontrer un veilleur sobre accroché à ses écrans et à ses calculs. Il jeta un bref coup d’œil : les surfaces transparentes traversées de signaux semblaient fonctionner seules. Les fauteuils ergonomiques étaient vides. L’homme se risqua, la cordelière en mains, prête à étrangler quiconque se mettrait malheureusement en travers de son chemin.        <br />
       Personne, et pas d’autre issue. Les communicateurs devaient passer par la tente pour aller aux toilettes. Ils étaient probablement parmi les gens allongés à l’étage supérieur.       <br />
              <br />
       Il fallait faire très vite. L’homme s’assit sur le fauteuil central et prit en mains le clavier. Il connaissait parfaitement l’ensemble des codes de base utilisés par ses adversaires, bien qu’il ne puisse pas contrôler lui-même tous les flux d’info. Certains étaient « encapsulés » dans des chiffrages qui détruisaient leur contenu très peu de temps après avoir été traduits. Cela suffisait aux Mers pour obtenir les informations désirées (souvent des codes pour d’autres encryptages), mais pas à l’homme, dont les ordys étaient mobilisés par des tâches autrement plus vitales que l’espionnage permanent de ces dérisoires malfaiteurs décadents.       <br />
       Il restait à espérer que les Coms n’étaient pas localement verrouillées. Une seconde suffit à rassurer l’homme sur ce point. Il découvrit la liste des messages de la veille et se concentra sur la tranche dix heures/midi. Sur les 92 messages, 91 relevaient de conversations entre le chantier du tunnel et les chefs. Mais il y en avait un 92ème. Le sang de l’homme se glaça dans ses veines : son intuition bizarre avait été la bonne. Le message n’était composé que de quatre signes : 1. pdt 2 . Insignifiant ou anodin pour l’observateur non averti, il avait sauté aux yeux de l’homme, habitué au style des services secrets d’une puissance ancienne, dans une langue révolue. PDT pour President, 2 pour  « square », c’est à dire « au carré », mais aussi la forme de la place –un square-. Quant au 1, c’était le numéro présidentiel, le premier, c’est-à-dire Georges Washington.        <br />
              <br />
       L’homme s’enfuit comme une ombre en suivant le même itinéraire qu’à l’aller. Un chien hurla au moment où il poussait son esquif dans le fleuve, mais les vigiles étaient trop loin. Ils s’approcheraient trop tard.       <br />
              <br />
       Boscione se débarrassa de sa capuche et respira l’air presque solide mais frais. Il était consterné. L’info avait des conséquences incalculables, et l’obligeait à reconsidérer  des années de travail mal dirigé.  Elle impliquait trois choses majeures :       <br />
       -Anthès était un traître ou il y avait un traître dans son entourage immédiat.       <br />
       -Son maître n’était pas l’Autorité Mondiale de l’époque post-onusienne, mais… la PRESENCE, laquelle en savait beaucoup plus long sur lui qu’il ne l’avait cru jusqu’alors.       <br />
       -D’une manière ou d’une autre, la PRESENCE était liée aux crapules du Monde intérieur.       <br />
              <br />
       Boscione, sonné comme un boxeur vaincu, se débarrassa de sa robe à capuche, rangea mécaniquement le canot sous son tas de branchages et remonta vers l’Antre de Silence.       <br />
       Il ne parvenait pas à croire que les pauvres Merul Gandril et Sidag Olnah, Mers dégénérés, stupides et acharnés, pouvaient servir les desseins d’une immense puissance occulte. Encore moins, bien sûr, qu’ils SOIENT LA PRESENCE.        <br />
       Inimaginable…       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       26       <br />
               <br />
              <br />
       Le bruit soyeux derrière elle a stoppé net la méditation de Solaine. Elle n’a pas le temps de se retourner car deux mains nerveuses l’ont saisie au cou et au menton et l’ont poussée en avant. Tandis que la gauche la maintient front contre le pavé froid, la droite retrousse la bure sur ses reins et lui arrache sa culotte. Bientôt d’autres mains saisissent ses hanches : il y a un second agresseur ! Elle hurle mais son cri est étranglé par les doigts qui se sont resserrés sur son cou. Elle se cabre, se tord, furieuse, l’homme qui lui tient la tête bloque fermement ses bras, tandis que celui qui lui dénude les reins lui semble plus fort encore. Il l’oblige à se cambrer, genoux écartés, et elle s’attend à sentir un sexe dur l’ouvrir et la pénétrer, quand un son métallique résonne, aussitôt suivi d’un râle rauque. Les mains qui la fouaillent deviennent molles et un corps choît derrière elle, tandis que les autres libèrent brusquement sa nuque.  Devant, c’est une fuite éperdue bientôt stoppée par un autre impact et un second cri guttural.        <br />
       Solaine, abasourdie, se relève, titubante. Une grande thale-Striche, un sourire mauvais sur ses lêvres noires, retourne du bout pointu  de sa botte de cuir un homme agonisant traversé d’un carreau d’arbalète au niveau du cœur. Il est nu de la taille aux pieds et sa verge est encore érigée, à moins qu’il ne bande en mourant, comme Solaine l’a entendu dire pour les Cardiaques.       <br />
       Elle enregistre ces détails comme s’ils arrivaient à une étrangère.        <br />
       La seconde Striche revient vers elle après avoir tué le fuyard.       <br />
       -Deux égoutiers. Comme d’ordinaire, ils pensent qu’ils peuvent facilement fuir par les Tubes, après n’importe quel forfait.       <br />
       -Et il faut avouer qu’ils y réussissent fréquemment. Ce soir, ils ont eu de la chance…       <br />
       -De la chance ?, balbutia Solaine.       <br />
       -Oui, si nous ne devions pas vous conduire à Mère, nous les aurions découpés en lamelles en partant des pieds. Ils auraient mis environ douze heures avant de mourir.       <br />
       -D’un autre côté, dit sa collègue aux lèvres minces comme un fil, nous n’aurions peut-être pas eu l’occasion de vous sauver. En ce sens, c’est vous qui avez de la chance.       <br />
       -Ne chicane pas, Thiade, nous n’avons pas de temps à perdre, et elle prend doucement Solaine par le bras.        <br />
       -Où m’emmenez-vous ?        <br />
       -Ne craignez rien, dit la nommée Thiade, nous allons à la Pyramide Inverse. Mère veut vous parler.       <br />
       -Mais qui est Mère, bon sang ?       <br />
       Les Striches ne sont ni froissées ni scandalisées par la question. Simplement, elles ne répondent pas…       <br />
              <br />
       La Pyramide Inverse était imprimée en creux au milieu d’un parc sauvage, tel le sceau d’une gigantesque bague enfoncé dans la cire molle. On y descendait par les escaliers latéraux, dont les marches saillaient, chacune indépendamment des autres, d’impressionnantes parois de basalte. Encadrée par les géantes Striches, Solaine éprouvait néanmoins un léger vertige en regardant ces vides emboîtés qui semblaient s’allonger à mesure qu’elles s’y engloutissaient, interminablement.       <br />
       -Marche contre la muraille, dit une Striche, les dalles sont glissantes… Des visiteurs sont déjà tombés.        <br />
       -Tu veux dire qu’ils ont été poussés, ironisa l’autre.       <br />
              <br />
       En contrebas, émergeait de la brume un jardin carré d’une vingtaine de mètres de côté. Il était couvert d’une petite forêt de bambous bruissants, laissant transparaître un lagon clair et une maisonnette surélevée, en bois de teck. Ce paysage japonais parut incongru à Solaine. De marche en marche, elle avait l’impression de diminuer elle-même de taille pour devenir le personnage d’une coupelle de bonzaï. Parvenue sur le sol, elle se sentit soulagée, mais n’osa pas regarder vers le haut. Les striches la poussèrent sans ménagement sur une allée de gravier menant à la cabane de teck. Celle-ci s’ouvrit en grinçant sur un autre escalier, très étroit cette fois, s’engageant dans un boyau obscur. Descendre, descendre encore !       <br />
       Une lueur bleue se déclara au fond de la pénombre et, grandit à mesure que les trois marcheuses s’en approchaient. Elles débouchèrent sur une caverne crépusculaire au centre de laquelle brillaient vivement les fenêtres de papier huilé d’une maison en rotonde. D’étranges épineux poussaient dans la pénombre, étoilés de miniscules insectes phosphorescents. Du sommet phallique de stalagmites jaunâtres et luisants, coulaient autant de sources d’eau cristalline, dont le liquide, recueilli dans des vasques, rejoignait d’étroites cascades dévalant des gouffres sans fond.        <br />
       La maison-sous-la-maison était ouverte, ses battants immobilisés par des plantes voluteuses. Elle n’était qu’une salle hémisphérique au sol fait d’une seule pierre, si polie que sa couleur noire était parfaitement habitée par l’image inversée des meubles, des pilastres et des lampes. C’est dans ce reflet que Solaine vit le long drapé entourant un corps comme une colonne. Le visage blafard la contemplait à l’envers.       <br />
       Elle releva les yeux : la silhouette était encore plus longue et haute que dans son double. Et le visage encore plus pâle.       <br />
       -Salut à toi, Ô Skoule ! dirent ensemble les striches, s’agenouillant derrière Solaine.       <br />
              <br />
       27        <br />
              <br />
              <br />
       Sahul était pétrifié par l’idée qu’il puisse laisser sa mère entre les mains d’un Volpol démasqué, ouvertement agressif.  Mais il n’y avait vraiment aucun moyen de remonter le courant, même en s’accrochant aux tuyauteries de reprise des eaux. Et il n’avait pas non plus le temps de tergiverser, car un module d’Inspection (Modin) avait déjà certainement commencé son périple vers la borne radio. Dans moins de dix minutes, quinze avec un peu de chance, il serait sous le canon d’un teaser paralysant, s’effondrerait comme un moucheron piqué par une tarentule, et serait halé vers le modin, qui sans même  prendre la peine de le hisser à bord, le tracterait au dessous de lui comme un gibier vers le Censor.       <br />
       Le problème était maintenant de trouver l’adresse indiquée par Ilnara : l’arcade 321 du secteur IV.       <br />
       Les arcades correspondaient aux armatures transversales qui maintenaient la coque interne de Terra XII comme les membrures d’un bateau en bois des temps passés, ou plutôt comme deux bateaux accollés en miroir l’une contre l’autre par leurs ponts, et formant un seul gigantesque cocon.        <br />
              <br />
       Chaque arcade était donc en réalité partie d’un cerclage complet, qui portait un même numéro quel qu’en soit le segment. Les lettres romaines distinguaient ces segments, chacun d’une longueur d’environ un kilomètre. Le n° IV désignait le quatrième à « l’ouest » en partant de la ligne 0, la « base » conventionnelle du vaisseau.  Sahul s’y trouvait sans doute, et pas très loin de l’arc 321. Il se mit à gratter fébrilement la paroi entourant le phone, où étaient généralement inscrits ce genre de renseignement essentiels. Il arracha des lianes d’une sorte de lierre spongieux et toute une plaque rouillée partit avec, en s’effritant.       <br />
              <br />
       -Merde ! Tout est pourri ..       <br />
              <br />
       Le phone lui-même – un bulbe de bronze blindé percé de trous pour le micro et le haut-parleur -, était centré par un large écrou qui portait des chiffres. Le jeune homme alluma sa lampe de poignet et parvint à deviner un 2 et un 1. C’était le bon caisson !        <br />
       Il restait à trouver…. Mais quoi ? et où dans cet immense aquarium ? Le sifflement caractéristique d’un modin lui semblait se détacher progressivement du bruit de cataracte et de remugles brassés. Luttant contre un sentiment de détresse, il chercha encore.        <br />
       Un détail retint son attention : à la place du panneau d’instruction arraché, une dépression circulaire du métal apparaissait, sans fonction apparente. Probablement une prise de travail pour le robot, lors de la fabrication même de la plaque.        <br />
       Le sifflement devenait de plus en plus fort. Un déploiement de lueurs violettes effleura la vaste voûte à 600 mètres au dessus de lui. Le Modin descendrait paresseusement à 50 mètres, et prendrait son temps pour viser.        <br />
              <br />
       Il fallait plonger… et se noyer presque à coup sûr.        <br />
       Taraudé par la panique, le jeune homme se prépara au saut irrémédiable, quand il fut traversé par une idée saugrenue.       <br />
       Il fouilla fébrilement ses poches, sortit sa pièce-talisman et la colla au centre du cercle de cuivre. Il ne se passa rien.       <br />
       Rien, sinon que la pièce, comme aimantée, refusa de quitter la paroi quand il tenta de la décoller.       <br />
       Rien, sauf qu’il n’entendait plus le bruit du modin, peut-être caché derrière un tuyau, une poutre ou un réservoir.       <br />
       Rien, sauf que…                                <br />
              <br />
       28       <br />
              <br />
       Emilio était triste. Il aurait voulu éviter l’exécution. Mais c’était impossible.  Cela faisait déjà dix fois qu’il avait perçu, en halos récurrents, l’image du Noir enveloppé d’une couverture de survie, allongé sur la pelouse bien tondue autour du monument Washington. L’homme travaillait pour lui-même, ou pour la PRESENCE. Il n’avait rien transmis aux instances onusiennes de ce qu’il savait réellement. Il allait tenter de capter l’opération « œuf d’or » à son profit, ou à celui de ses employeurs secrets.  Il faudrait y parer à temps, mais Emilio ne pourrait pas recourir à la translation pour un si petit morceau d’espace-temps.        <br />
              <br />
       La foudre travaillerait pour lui. Anthès –il était sûr maintenant que c’était lui- brûlerait de l’intérieur comme une bougie de Noël.        <br />
              <br />
        Et Emilio était triste car Anthès était l’un des hommes les plus intelligents qu’il ait jamais connu, certes à distance galactique. Peut-être y aurait-il une autre solution, mais il faudrait que l’Aigle ait une vue vraiment perçante pour saisir les détails de la situation cruciale… et découvrir une alternative.       <br />
              <br />
              <br />
       29       <br />
              <br />
              <br />
       -Je t’attendais, Solaine, dit la haute figure d’un ton curieusement métallique.        <br />
       Mais Solaine entendit, sous le timbre inhumain, une voix qu’elle connaissait depuis toujours. Une façon douce et insistante d’espacer les mots.       <br />
       - C’est vous, Marraine ? Je..       <br />
       La jeune fille s’étranglait. Figée. Ls contours de la silhouette tremblaient légèrement dans le vent souterrain. Un élan emporta Solaine qui courut se Baliser dans les bras qui s’ouvraient.       <br />
       Lorsque Solaine eut sangloté abondamment contre la poitrine plate de la grande femme, elle eut envie de regarder son visage. Elle essuya ses larmes et ce qu’elle vit lui donna aussitôt une impression bizarre : émacié, ridé comme une terre cuite, le masque qui se penchait affectueusement sur elle lui paraissait impossiblement familier.        <br />
       Cette impression s’accentua encore lorsque son hôtesse lui sourit, produisant deux lignes de fossettes verticales sous des pommettes saillantes.       <br />
       -Tu… tu es..       <br />
       -Ta mère, bien sûr !       <br />
       Instantanément, quelque chose se révulsa en Solaine. La certitude intime, infaillible, que la femme disait vrai se mélangea de la rancœur immense d’avoir été abandonnée à trois ans. Elle hurla et se recroquevilla à ses pieds, serrant ses chevilles convulsivement, les ongles dardés, au bord de  déchirer la peau sêche.       <br />
       -Pourquoi ?… parvint-elle à dire en un souffle.       <br />
       -Parce que… je voulais que tu vives.       <br />
       Solaine se redressa, se leva et s’écarta.       <br />
       -Explique-toi ! exigea-t-elle durement.       <br />
       Impassible, la grande femme n’avait pas bougé, telle une statue de métal et de tissu.       <br />
       -C’est une longue histoire. Es-tu prête à l’entendre ?       <br />
       -S’il le faut.        <br />
       -N’oublie pas, tout au moins, que durant toutes ces années,  je n’ai cessé de demeurer en contact mental avec toi .       <br />
       -C’est vrai, concéda Solaine.        <br />
       -Je t’ai abandonnée sur Terra XII en fuyant quelque chose d’inexorable. Et une fois ici, je ne pouvais plus, je ne peux plus y retourner. Je m’y dissoudrais.       <br />
       -Mais je suis bien passée, moi. Est-ce que cela veut dire que je ne peux plus y retourner  moi-même?       <br />
       -Tu le peux, mais nous ne sommes pas faits de la même matière, même si je suis ta mère… biologique.        <br />
       -Comment est-ce possible ?       <br />
              <br />
       La femme  sourit encore :       <br />
       -Viens, je vais tout t’expliquer.        <br />
       Solaine la suivit dans l’ombre douce du vaste salon, vers un dais tendu de voilages diaphanes.        <br />
       -Prends-place, je te prépare une thise louvienne. Délicieuse et détendante !       <br />
              <br />
       Solaine s’assit sur un large divan de cuir noir dur et frais et admira les oiseaux installés en liberté sur des perchoirs. Elle crut voir s’affairer des silhouettes plus petites que celle de sa « mère »,  et la grande femme fut bientôt de retour portant deux bols brûlants à la vapeur odorante.       <br />
       -Bois, à petites gorgées, c’est âpre.       <br />
       Le regard de la jeune fille s’attardait sur elle-, insistait.       <br />
       -Voilà, soupira la femme, je suis la Skola originaire, plus exactement la Skoule. Ce nom bizarre ne te dit rien, à moins que tu ne sois une spécialiste d’histoire ancienne.  J’ai commis certaines erreurs, jadis, et j’ai été exilée avec ton père, sur une autre Creuse. Je m’en suis enfuie sur Terra XII, mais je n’ai pu y rester et je suis désormais prisonnière ici.       <br />
       Les yeux de Solaine étaient aussi grands que des soucoupes. Elle attendait la suite, buvant ses paroles comme la thise.       <br />
       -Ton père, lui, est resté sur Terra XII.       <br />
       -Je le connais.       <br />
       -Oui, et cela ne te plairait sûrement pas de savoir qui il est...        <br />
       -Mais tu vas me le dire, fit Solaine d’une voix rauque.       <br />
       -Bien-sûr. Je prends tout de même mes précautions. Je ne veux pas que tu me fasses une crise de folie.       <br />
       -A ce point ? ricana Solaine.       <br />
       -Et pire. Peux-tu attendre quelques minutes ?       <br />
       Solaine haussa les épaules.        <br />
       La femme reprit :       <br />
       -ton père était jadis l’un des personnages les plus éminents de la planète-mère. Dans ce temps là, je.. travaillais avec lui, mais nous n’avions pas de relations intimes. C’est l’exil qui nous a rapprochés.. puis unis. Je dois aussi dire que, sur Terre, je n’étais absolument pas intéressée par la sexualité. J’appartenais aux AO, les administrateurs organiques de l’ordre Mer, qui étaient, et sont toujours parfaitement asexués.       <br />
       -Tu étais un AO ? fit Solaine stupéfaite. Mais alors, comment peux-tu.. être ma mère. Je veux dire avec le concours d’un père ? Est-ce que je serais… ton clone ?       <br />
       -Non, tu n’es pas un clone. Enfin pas un vrai. Tu le vois bien : tu n’‘as pas ma taille, ni ma couleur de cheveux, tu as même un groupe sanguin différent. Tu me ressembles surtout de visage… et il y a certainement dans ton caractère quelque chose du mien ! Tu ressembles aussi beaucoup à ton père.        <br />
       Pour répondre à ta question sur la possibilité que j’ai enfanté normalement, tu dois savoir que les clones S – de première génération étaient issus de cellules germinatives sexuées. Il était ainsi possible de… nous faire pousser un sexe, même tardivement, moyennant de modestes manipulations. Je suis donc devenue femme, pour pouvoir épouser ton père, qui lui, je peux te le dire, avait toujours été un mâle.  Il a dû attendre plus de deux ans que ma maturité sexuelle soit effective, et cela n’a pas été sans difficulté pour moi. Mais je l’aimais.        <br />
       -Et lui aussi ?       <br />
       -Au début, il me respectait et m’admirait même, bien qu’il n’ait pas su alors les sentiments que j’éprouvais pour lui. J’avais réussi à lui sauver la vie dans des circonstances dramatiques. En fait, je lui ai tiré dessus avec un foudroyeur, et en public…       <br />
       -Drôle de façon de sauver la vie !       <br />
       -Je te raconterai un jour. Il s’agissait de faire croire qu’il était mort pour pouvoir le soustraire à la vindicte populaire. J’avais trafiqué la dose du foudroyeur, mais j’ai tout de même presque réussi à le tuer !       <br />
       Le pauvre homme est resté une semaine dans le coma, caché dans un compartiment scellé du Terre VIII. J’étais avec lui et, à force de soins, j’ai évité les séquelles les plus graves. J’ai ensuite acheté deux nouvelles identités, et nous avons commencé à vivre comme technocs  de base. Mais les infos nous ont rattrapé et le commandant de bord nous a fait mettre aux arrêts. Il y a eu jugement à télédistance et nous avons été condamnés à l’exil sur des satellites miniers de Saturne. En attendant, nous avons continué nos services sous surveillance, mais j’ai pu brûler la politesse à nos tôliers alors que la Creuse doublait le chantier de test de Terra XII. J’ai pu nous faire transférer à bord de la nouvelle Creuse avec des identités cette fois bien plus solides… et pour cause.       <br />
       -Que veux-tu dire ?       <br />
       -Oh, ne sois pas naïve, ma petite fille ! Nous avons réduit en cendres deux technos, et pris leur place, voilà tout.        <br />
       Solaine encaissa. L’idéalisation de sa mère était peu ébréchée par la révélation elle-même, mais plutôt par l’espèce de désinvolture avec laquelle elle évoquait les meurtres, et le lien qui s’établissait instantanément avec l’affreuse mécanique des sacrifice rituels quotidiens de Gâ.        <br />
       -Qui est mon père ?       <br />
       -J’y viens. Mais peut-être t’en doutes-tu déjà ?       <br />
       -Non ...        <br />
       Solaine se figea.       <br />
       -Tu ne veux pas dire que c’est… Volpol ?       <br />
       -Si. Bien sûr. Je savais que tu tomberais juste.        <br />
       -C’est affreux !       <br />
       Solaine se plaqua le visage dans les mains, puis les retira, en larmes.       <br />
       -Je ne veux pas y croire, mais je sais que tu dis la vérité, parvint-elle à balbutier.       <br />
       -Cela t’est déjà passé par la tête, n’est-ce pas ? Et puis tu a vu son clone, ce pauvre aphasique qui nous sert de prince…       <br />
       -Oui. Pourquoi a-t-il été cloné ?       <br />
       La Skoule soupira.       <br />
       -C’est lui-même qui l’a voulu. Quand Gâ a été créée. Une sorte de souvenir qu’il désirait me laisser de son apparence physique. Mais c’est une autre histoire. Revenons à ton père. Je sais qu’il  a tenté de te dire la vérité d’ une façon ou d’une autre, sans jamais y parvenir clairement.        <br />
       Solaine secoua la tête :       <br />
       -Non, il ne m’a jamais adressé la parole…       <br />
       -Mais tu t’es sentie concernée par un regard de lui, un geste, une attention qui ne pouvait venir que de lui.       <br />
       Solaine nia mollement.       <br />
       -Il fut un temps, finit-elle par concéder, Volpol était supportable. C’était un bon Sécuriste, surtout avec les jeunes. Pas laxiste, mais humain.       <br />
       -Tu ne t’es pas demandée comment tu avais obtenu ta chambre au cœur de Honshin ?       <br />
       -Si, rougit Solaine. Et je me suis évidemment demandé pourquoi le Censor avait laissé passer çà.       <br />
       -Il n’a pas laissé passer. C’est lui qui l’a choisie pour toi.       <br />
       -Mais en devenant Censor, quelque chose a changé en lui. Il est devenu progressivement un monstre de pouvoir…       <br />
       -Tu n’as encore rien vu, ma fille ! Il n’a pas révélé son jeu. Lorsqu’il le fera, personne ne sera à l’abri sur Terra XII. Il changera le vaisseau un enfer pour chacun, je te le garantis.       <br />
       Solaine sentait la haine implacable dans les propos de « La Skoule ».       <br />
       -Est-ce pour cela que tu l’as aimé ? Suis-je un enfant de la haine ?       <br />
       -Non.        <br />
       La femme baissa la tête.       <br />
       -je croyais qu’Arlouan, -c’est son vrai nom- avait renoncé vraiment à toutes ces folies, tout comme j’y avais moi-même renoncé . C’est d’ailleurs un homme charmant lorsqu’il n’est pas sous l’emprise de sa passion de pouvoir. Mais il a en lui une sorte de virogyre, une maladie récurrente, sans remède, et qui se réveille au moment le plus inattendu.       <br />
       -Je… je ne parviens pas à t’appeler « Mère » avoua Solaine, prise de frissons. Je te préférais en.. Marraine.       <br />
       -C’est aussi bien comme cela, Chérie. Cela rendra les choses plus supportables.       <br />
       -Quelles choses ? s’inquiéta Solaine.       <br />
       -Oh rien, dit la Skoule  d’un air désolé, mais je ne peux pas te garder ici. Ta seule présence peut attirer la conjonction de calculs et permettre qu’il découvre ta trace et détruise mon monde .       <br />
       -Il, tu veux dire, Volpol ?       <br />
       -Oui. Je vais devoir te renvoyer aussi vite que possible sur Terra XII.        <br />
              <br />
       Solaine soupesa ses sentiments contradictoires. D’un côté, elle aurait voulu continuer à explorer ce monde, cette fois en sûreté aux côtés de sa mère-marraine. Elle avait tant de choses encore à découvrir, et à discuter avec elle… D’un autre côté, elle voulait rentrer à la maison, retrouver Sahul qui, elle s’en rendit compte à cet instant, lui manquait bien plus qu’un compagnon de jeu ou un frère. Elle soupira.        <br />
              <br />
       - Je suppose que Volpol n’en veut pas à ma peau, s’il sait qu’il est mon père.        <br />
       -N’en crois rien, ma pauvre chérie : il veut ta peau, parce qu’il se sait ton père. Et il la voudra encore davantage s’il sait que tu le sais.       <br />
       -Mais pourquoi ? s’effara Solaine.       <br />
       -Parce qu’il vise le mariage forcé avec Ilnara et que celui-ci serait invalidé par le Spatio-Chan, si l’on vient à savoir qu’il a une héritière. De plus, un simple test génétique effectué sur lui et sur toi réveillerait la mémoire cosmoPol et il serait immédiatement écroué comme multicriminel planétaire.        <br />
       -Il est recherché ?       <br />
       -Tu ne t’imagines pas par combien de polices, ni depuis combien de temps ! Tant que la question de sa descendance ne se pose pas, il n’y a aucune raison d’effectuer ce test, et une fois époux de la Commanderesse, son information génétique deviendrait d’office tabou. C’est pourquoi tu représentes pour lui un danger absolu.       <br />
       - Dans ces conditions, je ne comprends pas.. pourquoi il ne m’a pas déjà éliminée.       <br />
       -Parce qu’il était certain que tu ignorais ta filiation avec lui. Maintenant, il n’en est plus sûr, il pense que tu as eu accès à certains secrets, et cela suffit à te mettre en danger.       <br />
       -Mais alors, vous n’auriez jamais dû me dire tout cela !       <br />
       -Cela ne t’aurait pas mis hors de péril, et tu n’aurais, de plus, rien compris à ce qui risquait de t’arriver.        <br />
       -Maintenant, je ne mourrai pas idiote, mais certaine d’être tuée par mon propre père ! Si tu… si vous croyez que c’est mieux !        <br />
              <br />
       La jeune fille voulut se lever mais ses cuisses et ses paumes restèrent collées au cuir, malgré tous ses efforts.       <br />
       Elle comprit, en relevant la tête, que l’artifice provenait de la grande femme qui la regardait, presque compatissante.       <br />
       -Laissez-moi partir , hurla t-elle.       <br />
       -Je vais te faire partir, en effet, dit la Skoule. Demain, à l’heure précise de la vague gravifique. En attendant, je ne veux pas que tu bouges. Ce monde-ci n’est pas le tien, et je ne veux pas qu’il t’arrive malheur. Tu as déjà eu l’occasion de constater combien il était dangereux pour les isolés ou les étrangers. Sais-tu que si les Thales que tu a séquestrées ne s ‘étaient pas libérées très vite de leurs liens, et si un jeune homme ne t’avait pas dénoncée aux Striches comme « cognitive non conforme », nous n’aurions jamais retrouvé ta trace à temps ?       <br />
       -Vous préférez que je sois assassinée par mon… père, maugréa Solaine en se contorsionnant inutilement.       <br />
       -Je ne préfère rien. Je ne te veux aucun mal et je vais tenter de te protéger sur Terra XII dans la mesure de mes moyens.        <br />
       Solaine se cabra et regarda la femme dans les yeux :       <br />
       -Mais pourquoi avez-vous si peur que Volpol vienne ici ?       <br />
       Qu’avez-vous à craindre de lui ?       <br />
       -La mort immédiate, d’abord, Chérie. Il me haît pour ne pas lui avoir livré le passage du monde qu ‘il convoitait depuis tant de temps. Mais ce n’est pas tout : si le Censor vient ici, c’est une chance de moins pour l’univers humain de s’en tirer dans l’avenir. Je n’ai tout simplement pas le droit de le laisser investir cet endroit.       <br />
       Solaine secoua la tête, les mêches rebelles dans les yeux.       <br />
       -Je ne comprends rien à vos énigmes !       <br />
       -Je ne ne sais moi-même pas très bien si je les comprends dit La Skoule, pâle comme la mort.        <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       30        <br />
              <br />
       Quand Tally parvint enfin, suant et soufflant, sur la pelouse entourant le mémorial Washington, il crut d’abord qu’il s’était trompé : il n’y avait pas d’obélisque. Mais en regardant mieux toute l’agitation bigarrée derrière les bandes jaunes de la police, il se rendit compte que le fameux monument était à terre, disloqué, divisé en plusieurs longs morceaux.  L’événement annoncé par l’aigle était déjà survenu… Mais il ne pourrait jamais approcher, tant la foule d’uniformes était dense : police du district, garde présidentielle, garde nationale, pompiers de diverses casernes, services médicaux, services techniques de la ville, etc.  Sans parler des hélicos de trois réseaux télé nationaux qui vrombissaient au dessus de la scène, à se toucher, risquant d’ajouter une catastrophe à la première.        <br />
       Tally décida de revétir son uniforme orange et métallisé, à l’abri d’un buisson. Puis il se laissa porter par la curiosité, et traversa la fourmilière de baudauds et de journalistes qui faisaient cercle autour du périmètre interdit, dans un brouhaha sauvage. A son grand étonnement, le service d’ordre s’ouvrit avec empressement pour le laisser passer avec sa grande couverture de survie sous le bras. Il s’avança avec assurance, mais, plus il se heurtait aux professionnels hyperactifs et plus il sentait qu’il risquait d’être démasqué. D’autant qu’un mouvement de repli concerté semblait se dessiner parmi certaines équipes. Quelques personnages en civil, tout de sombre vêtus, discutaient fermement avec les responsables de chaque corps en leur demandant de s’éloigner du lieu. Ils paraissaient convaincre peu à peu les pros, pourtant fort réticents, parfois après des coups de portables auprès d’autorités supérieures confirmant la consigne de retrait, à la grande déception des agents de terrain.  Tally ne comprenait rien à ce mic-mac, mais il sentait qu’il serait bientôt abordé à son tour par l’une de ces éminences grises et qu’il devrait, lui aussi se retirer, sans avoir eu l’occasion de s’emparer de l’œuf de l’aigle.        <br />
              <br />
       C’est alors que se produisit le véritable événement.  Un petit nuage se forma dans le ciel bleu à la verticale de la Maison Blanche, se développa en silence tel un furoncle mauve, noircit, tournoya, puis déchargea son énergie sous forme d’un éclair fulgurant qui frappa la petite pyramide du sommet abattu de l’obélisque. Plusieurs personnes à proximité furent projetées à distance, tandis que d’autres s’effondrèrent sur place. Tally n’attendit pas que la stupeur figeant la foule laisse place à une nouvelle agitation salvatrice. Il se précipita vers la pointe, étendit sa couverture, et se porta auprès des blessés, faisant mine de rechercher la personne nécessitant les soins les plus urgents. Les militaires furent les premiers à sortir de la paralysie, mais ce fut pour se regrouper autour d’officiers téléphonant comme des fous, en pointant du doigt la Maison Blanche. Personne ne se préoccupait de Tally, qui eut tout le temps de fouiller l’herbe rase semée de débris, en cercles concentriques autour de la pointe de métal encastrée dans le sol.        <br />
       Il trouva l’œuf d’or sous un carton à pizza extra-larges, encore plein de son contenu écrasé, et le glissa tranquillement contre son ventre sous le pentalon d’amiante. Il récupéra la couverture, mais un blessé l’appela à ce moment, et il n’eut pas le courage de s’en désinteresser complètement. L’homme –un grand Noir distingué- désignait ses membres inférieurs, qu’il ne pouvait plus bouger. Tally le recouvrit et le borda comme un enfant, l’assurant qu’on allait bientôt le conduire en lieu sûr.        <br />
       -Que s’est-il passé ? demanda l’homme apparemment absourdi.       <br />
       -Je ne sais pas. Une bombe, peut-être.       <br />
       -Un terroriste anti-malbouffe ?       <br />
       -Sans doute, mais ne parlez pas, et reposez -vous.       <br />
              <br />
       Tally ne pouvait guère faire davantage. Il se releva et tourna le dos à la victime qui dressa alors vers lui le muffle d’un silencieux.        <br />
       Mais Anthès n’eût pas le temps d’appuyer sur la gâchette. Un ardent tremblement le souleva de terre et il fut cuit debout, littéralement, avant d’avoir pu esquisser un geste. Ses yeux désormais blancs fumaient. Seulement alors, une lumière aveuglante le relia au ciel et il s’évapora. Tally se retourna et ne vit rien que la couverture de survie emportée par le vent, tandis qu’un formidable coup de tonnerre lui vrillait les tympans, couchant de terreur la foule autour de lui. Où était donc parti le bonhomme ? Pas le temps d’y réfléchir….       <br />
              <br />
       Personne ne le regarda quitter les lieux et il se rapprocha de l’Imprimerie fédérale dans les douves de laquelle  l’oncle Aigle lui avait demandé de jeter l’œuf enveloppé de la couverture. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin, et il parvenait à l’angle de la douve entouré d‘un grillage de fer capitonné de petits aigles américains, serres crispées sur l’écusson yankee. L’œuf ne risquait-il pas de se briser deux mètres plus bas ?  L’Oncle lui avait dit de ne pas s’en faire, mais tout de même, il s’en faisait. Il scruta la pénombre humide qui enveloppait le sévère bâtiment, mais ne vit rien.  Il se décida finalement à se débarraser du pentalon d’amiante. Il en entoura l’oeuf et jeta le tout à l’endroit indiqué. La chose fit un bruit mat. L’Aigle se débrouillerait pour le récupérer. Quant à lui, il avait fait son devoir.       <br />
              <br />
       Tally se gratta la tête : il ne savait plus où aller, maintenant. Il était hors de question de retourner à la clinique. Encore moins au lac Tahoe, verrouillé par les forces de sécurité. On le choperait certainement pour le renvoyer en observation médicale et militaire. Il pouvait toujours rentrer chez lui, au pays Navaho, mais il serait repéré assez vite, même s’il pouvait compter sur sa tribu pour le cacher.       <br />
       Il fallait au moins mettre de la distance entre l’agitation du Mémorial et lui. Il se dirigea vers le coin le plus obscur. Manque de chance, c’était la rive du Potomac, en contrebas d’une coursive pour touristes. Il rebroussa chemin, mais ne fut pas étonné quand un véhicule électrique de la sécurité de la Maison blanche stoppa sur la pelouse face à lui, et que deux hommes en noir le mirent en joue avec d’énormes armes de poing.       <br />
       Le grand Indien s’agenouilla immédiatement et leva les mains au dessus de sa tête.       <br />
       -Ne tirez pas.       <br />
       -Où avez-vous mis l’objet que vous avez dérobé dans l’obélisque ?       <br />
       Tally fit l’étonné.       <br />
       -Quel objet ?       <br />
       -C’est à vous de nous le dire…       <br />
       Il fit semblant de se souvenir.       <br />
       -Ah, oui, une sorte d’éclat d’obus.. Peut-être était-ce un morceau de la bombe qui..       <br />
       -Qu’en avez-vous fait ? coupa impérieusement l’homme le plus âgé se rapprochant de lui, l’arme toujours pointée.       <br />
       L’Indien le regarda dans les yeux, plus innocent que la tourterelle.       <br />
       -Mais je l’ai posée sur un banc, pour aller secourir un blessé. Ensuite, quand je me suis retourné, la chose avait disparu.. Probablement ramassée par un agent de sécurité.       <br />
       -Les agents de sécurité, c’est nous. Et nous savons que vous mentez.       <br />
       -Je ne ..       <br />
       Tally n’entendit rien, mais il sentit deux morsures à hauteur de sa ceinture. Il baissa les yeux et vit les petites fléchettes plantées dans son ventre, reliées à l’arme du plus jeune par deux filaments très fins. Il voulut les arracher mais tomba comme une masse, sans volonté. Il eut le temps de penser : « teaser », puis s’évanouit.       <br />
              <br />
       -Tu as eu tort, Andy, il va falloir le ramener au bercail, et on va perdre du temps pour retrouver le truc…       <br />
       -Il mentait trop bien. Il nous aurait fait tourner en bourriques. On aurait perdu encore plus de temps. On va l’allonger dans la bagnole. Avec deux doses de Penthomythol, il va parler très vite.       <br />
       -çà va le tuer.       <br />
       -C’est un risque, en effet.       <br />
              <br />
              <br />
       31       <br />
              <br />
              <br />
       Zgav était allé droit à Fortenot. Inutile de tergiverser : si des informations  secrètes sur Ilnara et Liandro Fraga étaient entreposées à bord du Vaisseau, ce ne pouvait être que là. Il travaillait avec acharnement depuis quarante-huit heures, cherchant toutes les failles possibles dans les données, toutes les discontinuités dans le biographies, fussent-elles de quelques jours et cela des décades, et même des siècles auparavant. Les ordys surchauffaient, mais rien n’apparaissait. Il fallait bien se rendre à l’évidence : la généalogie d’Ilnara semblait absolument sans tache. C’était bien une princesse Ar de Nortamérique, et du plus haut niveau dynastique, bien que sans rapports d’alliance lointains avec la maison Fraga. Cela suffisait à légitimer le statut de la Commanderesse, mais, du coup le Capitaine Zgavaw était contrarié par cela même qui le réjouissait profondément : il ne pouvait, en effet, plus se placer en position de sauveur incontournable. Il ne pouvait plus proposer à Ilnara de fuir avec lui, sous sa direction. Il pouvait certes, se retourner contre Volpol et dénoncer l’abus de pouvoir de ce Mer, mais ce ne serait pas un scoop et le fait étant accepté depuis longtemps, il ne mobiliserait pas les indignations. Sans compter le grand danger physique où Zgav se mettrait dès l’instant où il manifesterait une attitude hostile envers le Censor.        <br />
              <br />
       Un mince espoir subsistait en revanche, concernant Liandro Fraga. S’il parvenait à démontrer que l’époux disparu d’Ilnara était un imposteur, cela rejaillirait à l’évidence sur sa femme, et sans mettre en cause son propre droit statutaire au pouvoir, cela suffirait à engager une procédure d’empêchement pour comportement  illicite. Il faudrait des années à un tribunal tétrapanique pour prouver qu’elle était complice de l’imposture, mais en attendant, la tutelle avec pleins pouvoirs serait confiée à Volpol. Zgav pourrait alors proposer à Ilnara une discrète évacuation…        <br />
       Tout en triant les fiches qui se présentaient sur les écrans à un rythme accéléré, Zgav soupesait le pour et le contre de cette solution.  Ilnara préférerait-elle devenir une fugitive, traquée par toutes les polices sur tous les mondes, ou attendrait-elle patiemment l’issue de son procès, tout en jouissant des avantages d’une sorte de retraite à domicile ? La réponse était loin  d’être évidente.         <br />
              <br />
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       Sahul restait aux aguets, anxieux de voir surgir le Modin derrière un pilier de la cathédrale d’acier. Mais décidément rien ne venait. L’engin-traceur avait-il rebroussé chemin, trompé par un leurre, un oiseau ou l’un de ces énormes rats mutants presque aussi volumineux qu’un homme ? C’était douteux, étant donné la sophistication extrême de ses systèmes d’analyse des données. Mais cela lui donnerait peut-être un répit.       <br />
       Il se retourna vers le support du phone pour essayer à nouveau de récupérer se pièce collée à la paroi, sans plus de succès. C’était probablement un banal phénomène électromagnétique, tant il y avait de faux-contacts et de déperdition d’énergie dans les coursives abandonnées. Sahul toucha la plaque autour de la pièce et retira immédiatement la main, la secouant pour atténuer la vive brûlure.        <br />
              <br />
       Il regarda son doigt endolori. Il n’était pas orné d‘une belle cloque, comme il s’y attendait, mais saignait abondamment, la peau arrachée au point de contact.  Il tira de sa poche un électrostyle et le posa au même endroit. La pointe s’enfonça comme dans du beurre, mais il ne put la retirer. Il l’enfonça encore un peu, et elle demeura figée, sans retour possible. Il la poussa jusqu’à faire disparaître la moitié du style, et ne put opérer le mouvement inverse, comme s’il était devenu un prolongement de la paroi métallique.       <br />
       A ce moment précis, un terrifiant vacarme emplit l’espace, tandis des projecteurs violets l’aveuglaient. Un souffle le poussa contre la muraille où il resta plaqué.  Il se démena comme un diable, et tenta de sortir de sa combinaison, mais au cours de sa gesticulation désespérée, il toucha la surface métallique de la main. Il s’immobilisa et hurla de peur, mais il ne ressentait aucune douleur. Cela le confirma dans sa déduction : ce n’était pas le contact qui avait attaqué la peau de son doigt, mais son réflexe de rétraction. Il risquait maintenant de s’arracher toute la paume, s’il voulait échapper à l’étreinte amoureuse de la paroi.  A quelques mètres de lui derrière lui, de petits moteurs électriques étaient en train d’effectuer un réglage : celui du canon teaser qui allait planter dans son corps –ou seulement dans ses vêtements- deux électrodes chargées au même influx que son influx nerveux, afin de désorganiser complètement ce dernier, le changeant en chiffe molle.        <br />
       La situation était franchement horrible, car, même s’il se laissait prendre par le Modin, celui-ci l’enlèverait sans ménagement au piège au risque de lui arracher la main. Il parviendrait en lambeaux au QG de Volpol sous le môle.       <br />
       Soudain, il prit une décision, ferma les yeux, retint son souffle et se propulsa contre la plaque. Non : à travers la plaque...        <br />
       Aucune résistance ne lui indiqua qu’il était passé à travers une épaisseur. Il rouvrit les yeux : il flottait,  immergé dans une obscurité glaciale, respirable mais frappée de vents violents. Il n’y avait pas de sol mais en se retournant contre l’obscure muraille qu’il avait traversée, il y prendrait appui pour achever le passage. Advienne que pourrait. Il se récupéra entièrement, tenta sans succès de s’aggripper à une prise et bascula dans le vide.       <br />
              <br />
       Un sol arrêta aussitôt sa chute, et il  s’affaissa de tout son long, faible comme un malade du choléra, sur ce qui semblait bien être du roc ou du béton lissés. Dans la quasi-obscurité, il perçut les lignes d’un espace clos, morne, vide. Un grand hangar ou une cave.       <br />
              <br />
       Sahul se releva contusionné, mais ses gestes lui semblaient trop faciles, comme si ses bras ne pesaient plus que quelques grammes. Son cerveau fonctionnait-il correctement ? La sensation lui était pourtant familière : c’était l’hypogravité qui régnait dans les halls des modex ! Il adopta la posture rigide qui évitait de se propulser par inadvertance contre un plafond, et alluma sa lampe de poignet.         <br />
              <br />
       Dans le faisceau blafard, la salle de roc brut où il venait de se « matérialiser », ne ressemblait à aucun autre endroit de Terra XII. Il se retourna vers une grande porte d’acier qui n’avait pas été ouverte depuis des lustres, à en juger par les coulures calcifiées qui scellaient les battants. S’il était entré réellement par cette porte, elle n’avait pas été pas ouverte pour autant ! Il y avait eu transfert zmylovskien, comme dans les documents rassemblés par son père dans un recoin de la bibliothèque Fortenot.        <br />
       Mais alors, songea le jeune homme, il pouvait aussi bien se trouver à des millions de km de son vaisseau-patrie ! L’idée l’exalta et aiguisa son attention.       <br />
       Par exemple, le panneau de signalisation et d’ouverture présentait des caractères au style archaïque, et les rampes lumineuses grisâtres qui entouraient le plafond de la pièce étaient bactériennes, et non électriques. Or ce système, expérimenté il y avait plusieurs centaines d’années n’avait pas été monté sur les Creuses, pour des raisons de danger biologique. On craignait qu’une mutation et un échange transgénique avec des pathogènes éphémères puissent transformer ces rampes en réservoirs d’épidémies mortelles pour les passagers au long cours.        <br />
              <br />
       Dans un placard mural fermé d’une grosse vitre, Sahul reconnut une chandelle à oxygène et un  récupérateur de C02  à chaux sodée, d’un modèle ancien. Les murs semblaient suinter continuellement, laissant le sol de béton se couvrir d’une poussière pâle, fine comme de la cendre. Du régolithe !        <br />
              <br />
       Il comprit soudain où il se trouvait : dans un hangar de stockage d’une base lunaire du premier siècle du millénaire. Seule, en effet, la surface du satellite de la Terre d’Origine était composé de cette étrange pulvérulence, résultat de l’explosion de millions de météorites de tailles variées. Sahul esquissa un pas de danse, qui l’entraîna presque au plafond : si c’était vrai, il avait réellement échappé à sa prison éternelle ! Et pas pour un monde parallèle, du type de ceux que la PRESENCE avait visiblement su fabriquer dans des replis de l’espace-temps proche de la Creuse, mais dans le VRAI système solaire, et à une portée de navette de la VRAIE Planète Bleue !       <br />
              <br />
       Liandro –il ne se faisait pas à l’idée d’appeler son père Emilio- avait donc réussi à matérialiser ce rêve dont il lui parlait enfant, sous forme de contes qui avaient tous pour motif le voyage instantané.       <br />
              <br />
       Mais, trève d’enthousiasme, une question demeurait, malgré le caractère archéologique du lieu  : Sahul avait-il été seulement transporté dans l’espace ou aussi dans le temps ? Les concrétions calcaires qui enrobaient les boulons de tubulures de soutien en commençant à former de petits stalactites devaient représenter des centaines d’années. Elles militaient en faveur de l’hypothèse d’un présent ayant fossilisé le passé. Mais le mode d’éclairage, lui, était carrément anachronique. Etait-il tombé dans une sorte de musée de l’Espace ?       <br />
              <br />
       Sahul chercha une autre issue, mais ne vit aucune autre ouverture que celle, fossilisée, qu’il avait laissée derrière lui. Peut-être devrait-il parvenir à débloquer son mécanisme de sécurité et à l’ouvrir en manuel, à la force des bras. Il lui faudrait pour cela ôter la couche de tartre qui l’avait changée en pierre translucide. Les vieilles tubulures rouillées ne manquaient pas, mais ne résisteraient guère aux chocs répétés. Il finit par dénicher un pointeau d’acier, qui avait peut-être jadis scellé les planches d’une caisse disparue.        <br />
              <br />
       Montant sur des gravats, il se mit à l’ouvrage. Le plus difficile était d’atteindre la paroi de métal sous sa gangue. Une fois atteinte, il pourrait la frapper pour en détacher des lamelles par résonnance.        <br />
              <br />
       Quelques heures plus tard, il avait dégagé le chambranle de fonte épaisse. Il martela ensuite une proéminence, qui se révéla être un indicateur d’alerte en code universel. Il semblait bloqué sur le symbole à croissants noirs du danger biologique.         <br />
              <br />
       L’imagination du jeune homme fonctionnait à plein régime. Est-ce que la Base avait été fermée suite à une pandémie létale ? A moins, encore pire, que tout le monde soit mort avant d’avoir pu évacuer ?        <br />
              <br />
       Mais alors, comment une chose pareille aurait pu arriver sans que la nouvelle en soit parvenue sur Terra XII ?  Non, il était plus raisonnable de penser qu’il était arrivé sur Lune par des coursives désaffectées, soit parce qu’elles menaient à des puits de mines épuisés, soit parce qu’une politique sanitaire avait condamné des secteurs autrefois contaminés : les Luniens étaient à l’époque complètement obsédés par les épidémies, toujours meurtrières dans des systèmes fermés où le même air circulait rapidement dans toutes les parties.       <br />
              <br />
       Sahul se remémora ses études d’histoire spatiale au Chanat embarqué du DIEU : la première base lunaire avait été construite aux alentours de 2060 (ancien système) dans un cratère du pôle sud, à 1000 km de Tycho. Trente ans plus tard, au bord de la faillite, vendue et revendue, elle avait délaissé ses fonctions scientifiques et industrielles pour se métamorphoser en partie en station de loisirs. Elle  accueillit alors, bon an mal ,an quelques dizaines de milliers de visiteurs “riches”, attirés par la beauté du dôme central et de la tour lunaire de 500 mètres de hauteur. Le personnel d’accueil, les scientifiques et les militaires, sans parler des techniciens, des fourriéristes et des ouvriers des bases de prémontage devaient se compter par milliers : bref, s’il avait été aussi été translaté dans le temps, Sahul devrait tôt ou tard tomber sur une véritable foule, affairée ou nonchalante, gorgée de spectacles intenses…       <br />
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              <br />
       Dans la pénombre douce de la maison-salle, Solaine se morfondait, prisonnière du divan de cuir odorant qui lui semblait vivant :  une sorte d’animal inerte aux facultés de magnétisme étrange. Elle n’était retenue ni par des lanières ou des prolongements apparents, ni par une pression localisée contre son corps. Elle n’avait simplement pas la force de produire le coup de reins qui l’aurait enlevée à cet étrange mobilier, ni celle de se retourner ou de glisser sur le sol. Mordre n’avait servi à rien qu’à se blesser les gencives.        <br />
              <br />
       La Skoule l’avait quittée pour préparer son « renvoi » sur Terra XII. D’après les chuchots inquiets et empressés que Solaine pouvait entendre du côté des Communs, la patronne des lieux n’était pas d’humeur égale. Y avait-il un problème ? Après tout, s’il avait été si facile de créer une conjonction d’onde gravifiques, la présence de la Skoule se serait fait sentir bien davantage –et physiquement- sur Terra XII.        <br />
       Etait-ce elle qui manifestait la PRESENCE dont Sahul ou d’autres lui avaient souvent parlé, mais qu’elle n’avait jamais, pour sa part, ressentie ? Depuis des dizaines d’années, la Skoule lui « parlait dans la tête », mais Solaine savait qu’il s’agissait d’un tout autre canal de communication, exclusivement psychique et instantané. De cette relation ancienne et fréquente, la jeune fille tirait la conviction intérieure que la grande femme sévère ne lui voulait aucun mal, et qu’elle lui vouait même une affection secrète et sans faille. Elle lui était reconnaissante d’avoir adouci ses terreurs d’enfant solitaire, d’avoir bercé son enfance tel l’ange gardien des religions légendaires. Pourquoi donc maintenant cette manœuvre brutale ? Pensait-elle qu’elle se sauverait comme une voleuse, à peine survenue cette rencontre extraordinaire ? La Skoule (quel nom étrange) ne lui avait-elle d’ailleurs pas affirmé qu’elle « l’attendait » ? Elles avaient encore tant de choses à se dire.        <br />
              <br />
       Solaine prit appui sur l’autre cuisse pour éviter la crampe douloureuse qui montait. Les larmes lui vinrent aux yeux. Un sanglot lui noua la gorge, à la fois de dépit et de rage. Elle ne comprenait décidément pas. La nervosité de la Skoule quand elle l’avait quittée semblait indiquer que l’enjeu était plus grave que la jeune fille l’avait supposé. Elle préférait somme-toute la créditer d’un écrasant sentiment de devoir plutôt que d’admettre qu’elle avait été dupée pendant autant d’années.       <br />
              <br />
       La seule chose qui la rassurait un peu dans ce lieu inhumain était, face au divan-prison, une statue familière : Gaïa, haute femme de pierre arrêtée en plein lancer d’étoile. Elle rappelait le bronze qui trônait au centre géométrique de Dicee sur Terra XII. Avait-elle la même fonction ?        <br />
              <br />
       Ses yeux s’accoutumant à l’obscurité, la jeune fille crut apercevoir que l’astre échappant presque à la main de la divinité était subtilement pulsatile. Si elle n’hallucinait pas, ses très faibles impulsions de faible lumière bleue-blanche étaient bien analogues à celles de l’horloge atomique de son vaisseau natal. Il y avait aussi, semblait-il, une petite plaque de platine, soudée sur le poignet de la statue, tout comme sur la Gaïa de la Creuse. Elle se remémora le texte gravé sur la plaque de Gaïa, et que les Chans obligeaient les enfants à apprendre par cœur :       <br />
              <br />
       « Cette horloge froide de microgravité, fonctionne en profondeur linéaire de 60 millihertz. Son décalage fréquentiel est de 10 -18 par jour, synchronisé avec les autres horloges de l’Univers, en accès universel, avec une précision de 40 ps. L’impulsion mesure l’isotrope de la vitesse de la lumière. Cette machine multiplie par 45 la sensibilité de saisie de la dérive au rouge, par rapport aux horloges atomiques de génération précédente. L’approche de la perfection est hautement satisfaisante pour les besoins de nos voyages interstellaires en galaxie locale. »       <br />
              <br />
       Dès que la Skoule lui permettrait de se lever, elle vérifierait l’inscription du poignet de la divinité. Mais d’ores et déjà Solaine se sentait quelque peu soulagée : la Creuse des Thales, aussi étrange qu’elle paraisse, était vraisemblablement d’origine humaine. Et si le même modèle d’horloge y avait été installé, elle datait d’une génération proche de Terra XII. Comment, alors, expliquer la dérive des mœurs vers cette atroce régulation sacrificielle ? Comment des gens aussi « scientifiques » que les Mers avaient-ils pu ainsi régresser vers une société sanglante, tout imprégnée de rituels obscurs ?       <br />
              <br />
       La jeune fille se laissa hypnotiser par le battement bleu : si ce cœur virtuel prétendait accorder les Creuses à tout le système humain de temps universel, cela ne servait à rien face à la passion qui poussait certains à revenir à la sauvagerie. Elle s’assoupit un temps indéterminé et rêva.       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
       34        <br />
              <br />
       Carda était furieuse. Elle n’avait même pas pu obtenir d’entrevue avec Jevon. Son pauvre homme était bouclé  depuis hier soir et sans avocat. Ilnara ne pouvait ou ne voulait rien faire. Elle semblait même cautionner cette arrestation arbitraire, sous le prétexte que « Jevon l’avait tout de même cherché : on ne laisse pas les codes d’un ScA à portée d’un flirt, surtout aussi maline que Solaine Sol ! »  C’était en tout cas ce que Zgav, l’étrange secrétaire particulier de la Commanderesse lui avait transmis de ses propos.       <br />
       -Quoi ? avait hurlé Carda. Elle n’a jamais dit cela, j’en suis sûre. Vous déformez …       <br />
       -Ce sont exactement ses mots.       <br />
       -Alors passez-la moi, elle saura bien me les répéter...       <br />
       -Je ne peux pas, Madame, la Commanderesse est extrêmement occupée...       <br />
       Et l’affreux bonhomme avait raccroché aussi sec.        <br />
              <br />
       Carda se précipita à la Mesa. Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir de s’en prendre au mari d’une amie intime de la Commanderesse. L’ascenseur démarra mais s’immobilisa au passage de l’étage suivant. Carda appuya sur différents boutons, puis, hystérique, frappa le tableau en hurlant.       <br />
       -Du calme, Madame, s’il vous plaît.        <br />
       La voix sortant de l’interphone avait l’autorité de la Sécu.       <br />
       Carda essaya de se détendre .       <br />
       -Je suis coincée. Pouvez-vous régler le problème ?       <br />
       -Le problème, Madame, c’est que vous êtes dans un ascenseur auquel vous ne devriez pas avoir accès.       <br />
       -Comment cela, ma carte…       <br />
       -Votre carte n’a pas été mise à jour, ce qui explique le blocage. Le début du code est valide, mais pas la date.       <br />
       -Ecoutez, je ne comprends rien à ce que vous dites. La Commanderesse me l’a fait remettre personnellement et pour une durée indéterminée… Je...       <br />
       -Il n’existe plus de cartes à durée indéterminée, Madame. Je vais commander la descente de la cabine, et je vous prie de vous présenter normalement au poste de garde.       <br />
       -Je suis Confidente de la Commanderesse. Veuillez l’avertir de ma présence.       <br />
       -Je ne peux pas, Madame, j’ai des ordres stricts.       <br />
       -De qui tenez-vous vos ordres ? Certainement pas d’Ilnara !       <br />
       -Je n’ai aucune information à vous transmettre sur ce point, Madame…       <br />
       Quelque chose se débloqua et l’ascenseur fut ramené assez brutalement à la case départ. Un peu contusionnée, Carda en sortit, écumante, et se précipita vers  le hall d’entrée.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       35       <br />
              <br />
       Environné d’écrans virtuels multicolores, Volpol manifestait de plus en plus d’impatience. Aucune Info ne progressait dans le sens souhaité. Le rapport du Capitaine Zgavaw –reçu en mode hypersécurisé- concluait à l’absence d’indices sur les origines de la famille d’Ilnara. Rien non plus du côté de Sahul Fraga et de Solaine Sol. D’un doigt rageur, il effaça les compte-rendus d’enquête. Le premier était sans doute mort dans les bas-fonds aqueux, avalé par un robonettoyeur. En tout cas, le Modin qui l’avait repéré n’avait conservé que quelques images fugitives d’un corps semblant tomber contre une muraille, suivies d’un blanc, sans doute provoqué par un faux-contact avec une vieille installation électrique.        <br />
              <br />
       Quant à la seconde, il ne pouvait imaginer qu’elle était en train de dériver dans l’espace avec le ScA qu‘elle avait dérobé à l’ingéniorat des Confins. Il avait tenté de faire parler le légitime propriétaire du scaphandre, mais en vain. Cet imbécile ne savait strictement rien. Il l’avait jeté en cellule d’isolement, mais cela ne parvenait pas à calmer son irritation. Depuis que le premier système de représentation tridi automatique de la Creuse avait été détruit lors d’une révolte d’informaticiens, on se retrouvait dans la situation ridicule de marins arpentant leur propre bateau comme une île inconnue ! Le Censor avait certes engagé des cartographes pour reconstruire le système, mais c’était un travail considérable, et dans beaucoup de cas, l’exploration avait démenti la reconstruction théorique : des structures entières s’étaient écroulées, des groupes de compartiments étaient ensablés, d’autres rendus inaccessibles par la rouille ou gorgés de détritus innommables ou dangereux. Pourtant, il faudrait systématiser la cartographie si l’on voulait maîtriser les innombrables cachettes de la Creuse. L’activité clandestine n’était pas tolérable.        <br />
              <br />
       Et puis Volpol devait s’avouer autre chose : il éprouvait de la tristesse à l’idée que cette jeune fille  pouvait connaître un sort funeste. Est-ce cela qu’on appelle « sentiment paternel » ? Il n’hésiterait certainement pas à la faire coffrer un certain temps, pour lui faire la leçon. Mais de là à la pousser vers des dangers mortels, il y avait une marge qu’il ne franchirait peut-être pas. En un sens il espérait sans trop y croire que la PRESENCE s’en occuperait, qu’elle veillerait sur elle. Si toutefois la PRESENCE était bien celle qu’il croyait. Et il avait nombre de raisons de croire que c’était bien elle.        <br />
              <br />
       Le policier qui se tenait immobile à côté de lui toussa discrètement.       <br />
       -Dis ce que tu as à dire, et retourne à ton devoir, fit durement le Censor.       <br />
       -Eh bien, il y a aussi les Jeunes de Dicee qui sont en train de s’exciter à cause de la disparition de Solaine. Elle est assez populaire, et..       <br />
       -Et quoi ? hurla Volpol, ses mèches graisseuses retombant sur ses joues flasques. Tu crois que j’assassine les gens dans les coins sombres ? Que je viole les donzelles dans les Modex ? Trouve un porte-parole parmi eux, une amie intime par exemple, et envoie-la moi immédiatement, sans l’effrayer, si ce n’est pas trop te demander. Je lui expliquerai de quoi il retourne.       <br />
              <br />
       L’homme se fondit au dédale translucide des écrans et son pas hésitant s’éloigna en direction de la station, où un modin attendait en permanence de démarrer à la voix.         <br />
              <br />
              <br />
       36       <br />
              <br />
       La pièce de vingt Universos était parfois presque ardente, mais froide à d’autres moments dans la main de Sahul.        <br />
              <br />
       Il pensa au jeu de la petite enfance : « avance, tu brûles ! Non c’est froid. » Apparemment, il brûlait. Etait-ce l’indicateur d’un passage qui le conduirait à son père ? Le jeune homme décida de s’abandonner à cette magie. Délaissant son travail sur la porte pétrifiée, il arpenta la salle en tous sens, tentant de noter des différences. Il lui sembla que se dessinait au niveau du sol un cercle à l’intérieur duquel la chaleur de la pièce était maximale. Il prit une ferraille comme pioche à régolithe et commença par son pourtour, déblayant soigneusement de petits secteurs. A mesure qu’il creusait, le régolithe prenait une consistance plus dure, un peu comme de la pierre ponce, en plus fragile.        <br />
              <br />
       Enfin, il dégagea dans le sol de roche arasée, la rainure circulaire d’un trou d’homme doté d’encoches pour dn soulever le couvercle à la main. Etonnament, la dalle ne résista pas. Le puits qu’elle fermait se révéla sec et les échelons qui s’y enfonçaient en parfait état.  Sahul n’hésita pas à s’immerger dans la lueur rougeâtre qui sombrait dans l’obscurité. Il avait hâte de parvenir quelque part.        <br />
              <br />
       Les lampes de secours rouge ne fonctionnaient pas sur le segment suivant. Sahul ne sentait plus s’il s’enfonçait verticalement, et il pensa qu’un canard serait le bienvenu. Un canard, comme ceux qu’utilisaient les pilotes de chasse du Xxe siècle, quand, écrasés par 8 G en accélération, ils ne savaient plus s’ils avaient la tête en bas, alors que le volatile embarqué, lui, se retournait toujours dans le bon sens. Sahul n’avait jamais réussi à savoir s’il s’agissait d’une histoire vraie ou d’une blague pour piéger les « rampants ».        <br />
               <br />
       En tout, cas, s’il continuait à progresser interminablement dans les entrailles de cette vieille lune, il ne rencontrerait pas de sitôt la joyeuse foule de touristes.       <br />
              <br />
       A l’instant où il se faisait cette réflexion pessimiste, il y eut un déclic, et une lumière éblouissante nimba ses pieds. Le tube s’arrêtait net, et Sahul dut agripper les barreaux pour ne pas tomber dans le vide. A trois mètres au dessous de lui, il distingua un plancher à carreaux rouges et blancs. Il se laissa chuter et atterrit doucement au milieu d’une pièce circulaire aux parois percées de longues « meurtrières » dont une moitié irradiaient une lumière plus riche que ce que le jeune homme avait jamais vu. Même le bleu insoutenable des réacteurs atomiques de Terra XII ne possédait pas cet éclat.       <br />
       Bien que la précédente impression de descendre dans les profondeurs d’un sous-sol contredisait ce qu’il voyait en ce moment, il n’y avait aucun doute : c’était SOLEIL !        <br />
              <br />
       Une allégresse inexprimable emplit Sahul. Un sentiment d’une force incroyable l’agenouilla contre la vitre filtrante. C’était comme si l’animal terrestre en lui avait reconnu sa parenté avec l’astre. Les sanglots qui le secouaient témoignaient d’un bonheur ineffable. Tout ce qu’on lui avait dit, tout ce qu’il s’était raconté lui-même était vrai.  Ce n’était plus seulement du rapporté, de l’abstrait, du virtuel, du film, de l’imaginaire. C’était  réellement là, dans la caresse de cette intense luminosité baignant son visage, ses mains.       <br />
       Sahul ferma les yeux et joua longtemps à presser plus ou moins les paupières pour ressentir toutes les fragrances de cette clarté, dont il savait pourtant mortel le rayonnement direct sur Lune. Puis il se décida à aller jeter un coup d’œil aux fenêtres opposées, pour distinguer des détails du paysage.       <br />
              <br />
       Contrairement à ce qu’il avait cru, il n’était pas à la surface, mais à quelques centaines de mètres au dessus de celle-ci, enfermé dans une espèce de tour.  Il regarda vers le haut et constata que le ciel noir qu’il attendait lui était caché par le bord d’un vaste chapeau qui, oui, il n’avait pas la berlue, tournait lentement sur lui-même.        <br />
       Le jeune homme se souvint des images enseignées : au sommet de la Tour de Tycho était « posé », presque en apesanteur, un hôtel tournant en forme de champignon géant, d’où l’on pouvait observer le complexe industriel et minier voisin.        <br />
              <br />
       Sahul se déplaça d’un quart de tour. Etincelant dans la lumière impitoyable, obscur dans ses parties à l’ombre, le complexe était bien là. Des bulbes géants, des tubes d’une centaine de mètres de hauteur, des milliers de tuyaux rassemblés sous des boucliers sommaires…  Tout cela en pleine activité à en juger par les points scintillants qui s ‘y déplaçaient à diverses hauteurs et profondeurs. Sous cet horrible site –majestueux dans son horreur même- on extrayait et transformait le fer, l’aluminium, le magnésium et le titane des roches lunaires, ainsi que l’oxygène et l’helium 3 pour les réacteurs classiques et à fusion.        <br />
              <br />
       Tous les autres quartiers étaient occupés par la Ville : Luna proprement dite. Au vu de l’ immensité blanche et noire qui étendait ses tentacules enchevêtrés dans toutes les directions, comme un gigantesque poulpe pétrifié, on était déjà loin des premiers avant-postes installés par l’organisation mondiale de l’espace en 2025 (A.S.), qui ne comprenaient que quelques dizaines de personnes y demeurant seulement 90 à 180 jours. La colonisation n’avait vraiment commencé qu’en 2040, désormais en autosuffisance énergétique et alimentaire complète. On avait habilement utilisé le voisinage d’un « pic de lumière éternelle » (éminence qui ne connaissait jamais la nuit) pour envelopper le premier site souterrain de bienfaisante chaleur permanente.       <br />
              <br />
       La scène qui se déployait devant le jeune homme se situait nécessairement à une date relativement postérieure : de très nombreux modules de tailles et formes variées moutonnaient aussi loin qu’il pouvait voir, reliées par des couloirs et des sas coudés abritaient probablement désormais des dizaines de milliers d’habitants permanents.        <br />
              <br />
       L’aspect pulvérulent des revêtements était dû à la protection contre les éruptions solaires –et contre la simple alternance de 200 ° entre jour et nuit- (- 110°C à + 110°C. Ils étaient formés de tonnes de régolithe. Quant aux écoutilles et aux sas extérieurs, ils s’abritaient sous des parothermes épais en forme d’ombrelles, souvent taillées dans la roche.        <br />
              <br />
       Le jeune homme, la main en visière pour se protéger de l’aveuglante clarté, tentait de retrouver les formes familières des premières casemates semi-enterrées, mais, si elles existaient encore, elles avaient été depuis longtemps absorbées dans le fouillis complexe des structures.       <br />
              <br />
       Sahul regrettait, en un sens, d’être arrivé sur Luna longtemps après que fût révolu le temps où avaient été sélectionnés ses ancêtres. Car, après tout c’étaient eux, les premiers Luniens permanents ! Générations pionnières choisies pour s’adapter toujours mieux aux accélérations et à l’hypogravité, mais aussi à l’absence d’atmosphère, à l’alternance de jours et de nuit quatorze fois plus longue que sur terre, à la lumière solaire aveuglante contrastant tout en noir et blanc, au silence extérieur total.        <br />
       `       <br />
       Au début, toutefois, on n’avait envoyé sur Lune que des équipages jeunes, renouvelés tous les six mois, supposés mieux résister aux chocs physiques et mentaux. Par la suite, on avait rectifié l’erreur : les « Vieux » résistaient beaucoup mieux aux radiations (0,034 minisievert/heure à la surface lunaire), mais aussi aux infections en tout genre et surtout aux traumas psychologiques.       <br />
              <br />
       Soudain, le jeune homme sursauta et esquissa un recul : à quelques mètres de lui de l’autre côté de la vitre épaisse, un homme en scaphandre tombait, souriant au vide. Il dut apercevoir Sahul car il esquissa dans sa direction un bref salut de la main, avant de disparaître.        <br />
       Un moment stupéfait, le jeune homme se souvint encore :  à l’époque « touristique », l’attraction principale était le saut proposé à chacun du sommet du grand dôme vers le sol, 250 m plus bas, l’approche étant freinée au dernier moment par de petits réacteurs attachés aux chevilles.        <br />
       Les vingt premières années, la chose comportait encore un certain suspense. Les modèles n’étaient pas encore au point, et il y avait fréquemment des chevilles pulvérisées ou des jambes cassées, et même quelques suicides réussis, malgré la gravité débonnaire. Par la suite, on avait rendu obligatoire un stage de préparation, mais l’attraction avait alors perdu son charme, et les clients s’étaient faits plus rares.  Le « saut lunaire » avait fermé ses portes vers 2130, si Sahul se souvenait bien de ses cours.        <br />
       Il était donc plausible que le dispositif inventé par son père l’avait « retardé » de deux cent ans.  Etait-ce vraiment possible ?       <br />
              <br />
       Il se ressaisit : tout cela était fascinant, mais il serait temps d’y rvenir plus tard. Il fallait maintenant qu’il trouve son chemin. Il serra convulsivement la pièce-fétiche dans sa paume mais elle ne réagit pas : ni froide, ni chaude.        <br />
        Plusieurs questions d’incidence pratique en profitèrent pour l’assaillir : d’abord, comment se faisait-il qu’il ait eu l’impression de descendre dans le conduit, au lieu de monter ?  Au fond, la solution était simple : la salle rocheuse pleine de régolithe n’était pas souterraine comme il l’avait cru, mais avait été construite dans le blindage sommital anti-météorites de la Tour.       <br />
               <br />
       Deuxième question : pourquoi n’y avait-il personne à cet étage ? Réponse aussi facile : parce qu’il s’agissait d’un niveau de service intermédiaire, que les ascenseurs pour touristes ne s’y arrêtaient pas et que les techniciens d’entretien n’avaient aucune raison de le fréquenter, même pour le nettoyage qui devait être réalisé par des robots, ou même par simple aspiration magnétique.  Bon , mais se reposait alors la question éternelle du voyageur-des-tuyaux : comment sortir de là ?       <br />
              <br />
       Sahul constata à son grand plaisir que la colonne intérieure de transport, collée comme une grosse veine bleue contre une paroi aveugle de la tour comportait, O luxe suprême, des toilettes équipées, des douches, et même des vestiaires où s’alignaient des rangées d’uniformes d’un orange fluo du plus bel effet. Il se déshabilla fiévreusement et se précipita sous le jet d’eau –exactement à la bonne température-.  Vive la civilisation !       <br />
              <br />
              <br />
       37       <br />
              <br />
       Carda savait où trouver Zgav dans la journée : au stand d’entraînement de la police de Honshin-sud. Elle déclencherait sûrement les sifflets appréciateurs sur son passage, mais c’était moins dangereux, à tout prendre, qu’aucun autre endroit sur la Creuse en ce moment.         <br />
              <br />
       Le grand officier à la peau sombre était en train de viser une cible holographique avec une courte arbalète de facture ancienne. L’arme préférée des coureurs de structures : elle était mortelle à moyenne distance mais ne causait pas de dégats majeurs à l’environnement vital.  Il fit mouche au milieu du front.       <br />
              <br />
       -Puis-je vous parler ?       <br />
              <br />
       Il se retourna et fronça les sourcils.       <br />
              <br />
       -Je vous connais ?       <br />
              <br />
       -Oui, on s’est parlé au phone. Et, on est tous les deux plus ou moins des piliers de comptoir au Stockenberg.  Mais c’est pressant. Ets-ce que l’on peut parler sans être inquiétés ?       <br />
              <br />
       -Je crois, oui. Les Sécuraptors ne s’espionnent pas eux-mêmes.        <br />
              <br />
       Du moins en temps normal, ajouta-t-il en reprenant la pause du tireur.       <br />
       -Ecoutez, Ilnara est en danger… Je sais que vous tenez à elle.       <br />
       Le battement de paupière infinitésimal suffit à lui prouver qu’elle avait eu raison.       <br />
       -Prenez une arme..       <br />
       -Quoi ?       <br />
       -Ne vous inquiétez pas. Visez une des silhouettes, là. Continuez à parler. Tirez de temps en temps.       <br />
       -Le Censor est en train de…. Je crois qu’il va la faire arrêter..        <br />
       -Qu’est-ce qui vous fait dire çà ?       <br />
       -On ne peut plus rentrer chez elle. Il ya des Sécu partout… C’ est anormal.       <br />
       Il demeura silencieux un moment, rechargeant soigneusement les six carreaux.       <br />
       -Vous avez bien fait de venir. Je vais voir de quoi il s’agit. Le Censor ne me cache rien.        <br />
       -Vous voulez dire que vous ne savez rien ?       <br />
       -Les choses peuvent aller très vite, vous savez, et j’ai laissé ma com. au vestiaire. Rentrez chez vous maintenant.       <br />
       -Vous me promettez que ...       <br />
       -Ayez confiance. Je ne permettrai jamais à Volpol de causer le moindre mal à la Commanderesse. Est-ce clair ?       <br />
       Carda regarda longuement l’homme et décida de s’en remettre à lui.       <br />
              <br />
              <br />
       38        <br />
              <br />
       Georges Washington Bish jr. passait avec ardeur la serpillière dans le couloir des archives du Bureau des Gravures et Impressions du Congrès des Etats-Unis d’Amérique. Le lino vert olive était déjà parfaitement propre, nettoyé de la veille à la même heure, mais il était payé pour cela, hein ? Pour que çà reluise en permanence sous les néons blafards. A peine deux ou trois personnes descendaient par jour aux archives, mais cela ne le dérangeait pas. Il les saluait d’un hochement de tête bienveillant et  refusait de regarder leurs cartes : qui aurait bien pu s’introduire ici de l’extérieur ?        <br />
              <br />
       Lorsqu’il entendit le bruit provenant du soupirail de sa loge, il était en train de lire pour la sixième fois « la Conjuration des imbéciles » livre d’un génial auteur blanc des années mille neuf cent soixante, livre qu’il déclamait en riant dans la solitude de l’entresol.        <br />
       Il venait de relire un bout de dialogue qui le faisait toujours rire aux éclats :       <br />
       « -N’oublie jamais que ta mère ne veut que ton bien.       <br />
       -C’est bien ce qui m’inquiète, Maman, répondit Ignatius… »       <br />
              <br />
       …Quand un quelque chose cogna-éclata-résonna de l’autre côté de la vitre.       <br />
              <br />
       Il haussa les épaules et reprit sa lecture, mais l’arrêta vite. C’était bizarre quand même : cela n’avait pas explosé comme une bouteille de gin, ni cliqueté comme un container d’alu. Cela n’avait pas non plus fait le « plouch » dégueulasse d’un sac de victuailles abandonnées s’écrasant au fond de la douve. Ni aucun autre son familier. De plus, on n’était pas samedi soir et les Jeunes étaient chez eux ou au boulot.        <br />
       En tout cas, ils avaient déssaoulé depuis la dernière fin de semaine, et les manifestants à la Maison blanche ne faisaient que rarement ce genre de saletés. On les rembarquait en bus aussitôt après leur petit tour des grilles avec leur haut-parleur à pile.        <br />
       Georges Washington aimait bien les certitudes, les objets bien posés, les idées bien à leur place. Il se sentit perturbé et s’il avait eu un anneau pylorique aussi sensible que celui de l’énorme Ignatius, il aurait certainement eu un embarras gastrique.        <br />
       Il ouvrit la fenêtre et ne vit rien.       <br />
              <br />
       39        <br />
              <br />
       Sahul n’avait pas osé enfiler les tenues des techniciens sanitaires : ils se connaissaient sûrement entre eux, et le premier rencontré lui aurait demandé des comptes pour cet emprunt illégitime. Par chance, en ouvrant d’autres vestiaires, il avait finalement déniché un pentalon et une chemise légère aux motifs anodins.        <br />
              <br />
       Propre et vêtu de neuf, Sahul se sentit prêt à affronter la rencontre inéluctable. Il ne savait pas comment se manifesterait le message paternel, et, en cas de besoin, il avait glissé la pièce-fétiche contre son poignet, serrée sous le bracelet de sa lampe-montre. Elle était froide et inerte, mais il savait qu’elle se réchaufferait à proximité d’un signal. Encore fallait-il qu’on ne l’en dépouille pas, ce qui ne manquerait pas d’arriver s’il était considéré comme un intrus. Pour se rassurer, il se dit que les examens et les vérifications étaient tellement exigeants pour être admis sur la Lune qu’il y avait beaucoup de chances pour que le repérage biométrique soit très laxiste sur place, voire inexistant. La vie serait  impossible dans une base isolée, sans un minimum de respect de l’intimité et des libertés personnelles. D’ailleurs, il n’avait pas encore rencontré un seul œil de caméra de surveillance.       <br />
       Il appela l’ascenseur. A vrai dire, il ne savait pas du tout où se rendre. En attendant que quelque chose ou quelqu’un lui fasse signe, il valait peut-être mieux tenter de se lier avec une personne débonnaire ou sympathique, et essayer de « squatter », si c’était possible. Mais aborder quelqu’un au hasard pouvait être dangereux. Avant de tenter le coup, il serait prudent d’en apprendre davantage sur la vie de la base. Il fallait aussi qu’il réussisse à se remémorer un maximum de détails appris sous hypnose dans ses cours d’histoire. Il avait détesté ces séances, et avait tout fait pour en saboter l’efficacité, mais il devait tout de même en rester quelque chose, planqué dans quelques neurones oubliés…       <br />
       Voyons : quel comportement condamnait-on à cette époque ? Quelles étaient les grandes phobies ?  Autrement dit : quelle était la gaffe qui le ferait immédiatement repérer, et celles qui seraient acceptables ? Par exemple, un touriste pouvait-il se perdre et demander son chemin sans se faire automatiquement alpaguer ?       <br />
       Quand la cabine se cala doucement au rez-de-chaussée, il prit une grande respiration, et, dès que la porte eût disparu dans sa rainure, s’avança résolument, calme et décidé –mais le cœur battant.        <br />
       Plusieurs groupes de personnes stationnaient sur le sol dallé d’un poli éblouissant, beaucoup le nez en l’air sous des drôles de parures faciales. Sahul mit quelques secondes à comprendre qu’il s’agissait de visiteurs cornaqués par un guide, celui-ci les incitant à admirer les fines nervures du gigantesque parapluie translucide déployé au dessus d’eux.        <br />
       Catastrophe ! pensa le jeune homme : tout le monde portait un genre de masque à gaz, sauf lui-même !  Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les formes, mais absolument personne n’avait le visage découvert. Le désastre se concrétisa très vite. Une grosse dame masquée de rose frappa de l’épaule le guide de son groupe et désigna Sahul à l’attention générale. Le guide poussa un gloussement horrifié et, intimant à son troupeau l’ordre d’attendre, se précipita vers le jeune homme pétrifié.       <br />
       -Par Vege ! vous êtes fou, Nettoyeur, cria-t-il d’une voix nasillarde transformée par le masque, nous sommes en pleine alerte de grippe néo-porcine ! Vous voulez mourir ? Dépéchez-vous d’aller chercher un masque !       <br />
       -Mais où ? je..       <br />
       -D’où sortez-vous, Monsieur ?  Vous en trouverez un à n’importe quel poste d’accueil de la coupole B ! Tenez, courez là bas, je vais les appeler pour qu’ils vous en sortent un !  Je sais que le modèle standard n’est pas beau, ajouta-t-il comme pour rassurer son interlocuteur, mais votre santé passe avant tout !       <br />
       -D’accord, s’empressa Sahul véritablement impressionné. J’y cours !       <br />
       -Et ne recommencez pas cette imprudence !       <br />
       -Non,  juré-promis !       <br />
       Au fond, les choses ne se passaient pas si mal, à moins, bien sûr, qu’il n’ait déjà choppé un virus mortel.  Tout d’abord, les gens parlaient visiblement un Amérangle standard qui n’avait pas évolué depuis les cent-cinquante ans qui les séparaient de son propre temps. Probablement parce que la crainte d’une dispersion culturelle avait renforcé l’apprentissage de tournures « correctes », et sévèrement éliminé toute déviation locale. (Sahul avait lu que cent ans de séparation pouvaient suffire pour rendre difficile l’intercompréhension entre deux groupes de même origine.) La seule expression un peu obscure était l’exclamation « par Vege ! » que le guide avait prononcée. Etait-ce une déesse locale ? Peu vraisemblable au vu du pragmatisme technologique qui servait de religion suprême depuis le début de l’ère spatiale.       <br />
       Autre élément positif : son apparence n’avait choqué personne.        <br />
       Enfin,  le masque le protégerait, cachant les expressions de son visage ou de sa voix.       <br />
              <br />
       Au poste de garde, une matrone aux mèches blondes dépassant comme autant de tire-bouchons de son masque violine aux ailettes emplumées, le tança encore plus vertement, mais l’aida maternellement à enfiler sa tête dans une véritable cagoule noirâtre.       <br />
       Il se regarda dans la glace et vit un espèce de bourreau de fantaisie. La dame rit à voir ses sourcils écarquillés sous les verres ovales.       <br />
       -Vous pouvez en acheter un plus élégant dans n’importe quelle échoppe, dit-elle. Il y en a de très jolis gravés au sigle de Tycho. Mais, jeune homme ? ajouta-t-elle le doigt dressé.       <br />
       -Oui, Madame ?       <br />
       -Je vous demande de me rapporter celui-ci. J’en ai toujours besoin pour les touristes distraits !       <br />
       -D’accord Madame, fit Sahul contrit et soumis, qui réfréna la question qui le travaillait : où s’adresser pour une chambre ? Mais il valait mieux ne point trop en faire et diviser les risques.       <br />
       Il se confondit en remerciements et ressortit sur le « parvis ». Il n’avait rien de mieux à faire que déambuler en observateur attentif. Peu de gens étaient seuls, mais quelques personnes préféraient, comme lui, la visite solitaire et personne ne le regarda d’un air soupçonneux.        <br />
       Où porter ses pas, maintenant ? Il n’avait que l’embarras du choix : des dizaines de portes donnaient autour de la place, et la règle de leur ouverture semblait simple : où bien elles correspondaient à des passages publics et elles s’effaçaient immédiatement devant lui. Ou bien, elles donnaient sur des coursives techniques ou des couloirs privés, et dans ce cas, elles restaient fermées.  Sahul s’engagea au hasard et s’enfonça peu à peu dans un dédale, chaque segment étant peint d’une couleur différente correspondant à un anneau concentrique autour du parvis de la tour. L’ordre des couleurs était, en fait, celui d’un prisme aux longueurs d’onde allant de l’ultra-violet à l’infra-rouge. Quand aux niveaux, ils étaient numérotés de 0 à – 20. Plus facile que sur Terra XII, mais bien plus vaste également !       <br />
       La chose la plus frappante était la présence envahissante de postes sanitaires, repérables à leur sigle composite fluorescent –une superposition de croix, de croissant et de fleur de lotus-.       <br />
       Sahul se rappela alors que la décennie 150 avait été marquée par une véritable psychose de la maladie. Sur Terre, d’horribles épidémies plus ou moins déclenchées à l’aide de pathogènes fabriqués avaient tué des millions de gens au siècle précédent. Mais dans les bases confinées du système solaire, l’obsession de l’infection avait perduré, et s’était même amplifiée à mesure que sur la Planète mère le risque réel s’était atténué.       <br />
        Tout n’était pas fantasmatique : par exemple, les « Luniens » étaient réellement sujets à des infections respiratoires systématiques qui redoublaient à chaque arrivée de nouveaux venus : salmonelles, staphylocoques cutanés et du rhino-pharynx. D’une façon générale, ils manifestaient une plus grande vulnérabilité aux infections (méningocoques, diarrhées, virus variés) sans qu’on sache exactement pourquoi, et ils développaient aussi quantité de nouveaux cancers (surtout des néoplasies).       <br />
              <br />
       Sahul se souvint aussi que la Lune avait une longue tradition d’hypocondrie. Première base au long cours, elle avait fait l’objet d’observations, d’expériences, de mises au point de soins pour d’innombrables pathologies de l’espace. Ainsi les « Luniens » étaient-ils fréquemment sujets… aux hémorroïdes et aux maladies de la peau, à cause de la macération dans des combinaisons, et des difficultés d’une bonne hygiène corporelle. C’est de cette expérience qu’avait émergé la tradition des grands jeux d’eau et des « solariums » à ultra-violets, comme équipements indispensables des Creuses, ou des vaisseaux de taille plus réduite.        <br />
              <br />
       Aux maladies proprement luniennes (sélénoses disaient les érudits), s’étaient ajoutés les maux que ramenaient tous les équipages au long cours, et notamment ceux qui construisaient les grandes bases péri-saturniennes situées à huit ans de la lune. Même en hypogravité « normale », la force des muscles extenseurs de la jambe sur la cuisse régressait, ce qui produisait une « intolérance orthostatique » au retour, (en clair :  les gens ne tenaient plus debout, même à un demi G) . Et ce n’était pas tout : leur cœur devenait paresseux et fibrillait à la rentrée en pesanteur, sans pouvoir faire face à la demande de sang des extrémités des membres. Beaucoup s’évanouissaient au retour sur terre et un pourcentage non négligeable mourrait. Pour ceux qui ne rentraient jamais, il y avait encore le mal de l’espace  chronique et parfois mortel, que le cocktail SPA (scopolamine, phénothiazines et amphétamines) ne parvenait guère à contrôler longtemps.        <br />
              <br />
       Mais le plus grave des maux restait la décalcification qui atteignait 8% du calcium total du corps après 170 jours de microgravité, l’atrophie musculaire et la déminéralisation osseuse entraînant une fragilisation de la colonne vertébrale, surtout lors des sorties extra-véhiculaires. En même temps, la déshydratation liée à cette hypercalciurie entraînait un étrange retour de la maladie de la pierre des bergers du XVII e siècle (la lithiase urinaire) ! Quant à l’injection de calcitonine, elle provoquait une calcification mal répartie : on se retrouvait avec des phalanges énormes et bientôt bloquées !       <br />
              <br />
       Jusqu’à l’invention des Creuses, on compensait tout cela très insuffisamment par la bicyclette ergométrique, les extenseurs mécaniques, les vêtements “pingouin”, tous les « jeux de mains ». Malgré ces palliatifs, les gens revenaient avec des jambes atrophiées, s’évanouissaient au retour, et pour nombre d’entre eux finissaient leur vie dans des petites voitures.        <br />
              <br />
       Sahul remarqua également que toutes les intersections comportaient de petites Balises  dédiées à un joli visage de femme, et surmontées  des lettres gravées : VEGE.       <br />
       Il se frappa le front : bien sûr !  Vege n’était pas du tout une déesse, mais un mot artificiel composé de quatre lettres : V,E, G, E.       <br />
              <br />
       A force de raisonner sur l’expérience lunaire et interplanétaire, on avait fini par comprendre que l’animal humain ne pourrait survivre à des conditions de vie « non-terrestres » qu’en obéissant à des tables de la loi physiologiques, ainsi résumées dans tous les manuels par les fameuses quatre lettres.       <br />
              <br />
       -V, pour Végétation (assez de plantes pour alimenter une atmosphère saine)       <br />
       -E, pour Espace (pour éviter à tout prix la promiscuité, permettre la variété non contrainte des mouvements, et la vue lointaine)        <br />
       -G, pour Gravité (au minimum égale à 3/4 de G)       <br />
       -E, pour Eau (pour créer un cycle atmosphérique, se baigner et éviter l’épuration chimique).       <br />
              <br />
       Si l’on ne réunissait pas ces quatre conditions, prises en un sens généreux, on allait au devant d’inévitables maladies, d’accidents, voire d’hécatombes ou de massacres consécutifs à des folies collectives.       <br />
              <br />
       Malgré cela, VEGE était une figure idéale, une déité abstraite qu’il était difficile d’atteindre. Par exemple, si l’on parvenait à produire une atmosphère à la pression proche de la Terre (760 mm H G), alors on démultipliait les risques d’incendie ! Créer de vastes volumes rencontraient un autre paradoxe : la moindre avarie, le feu ou la pollution bactériologique endogène pouvaient se transformer en anges exterminateurs. Il fallait des compartiments isolables.       <br />
              <br />
              <br />
       Quelque chose grattait désagréablement les poils de la poitrine de Sahul. Tout à ses remémorations intensives, il n’y prêta, tout d’abord, pas garde. Puis il se frotta machinalement et sentit un objet dur. Il ouvrit le col de sa tunique et saisit… la pièce fétiche collée sur son sternum…       <br />
       Il détacha son bracelet et constata qu’il ne recouvrait plus rien : c’était donc bien le même objet qui avait « sauté » ou s’était translaté  contre son torse. La pièce s’était laissée décoller sans effort, mais elle émettait une chaleur douce, comme par pulsations.        <br />
        Sahul explora des yeux l’environnement, se retourna, esquissa de brêves incursions dans des couloirs collatéraux, mais ne nota rien de remarquable. Des enfants jouaient, sur un banc, à soulever leurs masques et se faire des grimaces, puis à rabattre les masques dès qu’un adulte passait. Ils portaient des uniformes en biparti noir et rouge, différents des tenues bariolées des « touristes ». C’était sans doute quelques spécimens de la jeune génération des Permooners (Luniens permanents), au sortir de l’école ou en stage buissonnier…  Il se sentit immédiatement en complicité avec eux, mais éprouva aussi un brin de jalousie : sur Terra XII, on ne pouvait pas se défouler gentiment sur le dos d’étrangers, ni apprendre d’eux des histoires extraordinaires d’outre-planète.        <br />
              <br />
       Sahul avisa un homme assis sur un siège sculpté dans le régolithe, et qui semblait se morfondre. Le filtre de son masque jaunâtre était encombré d’impuretés et sa combinaison de réglane sale jurait avec la méticuleuse propreté de l’environnement. Etait-ce un… clochard ? ou un fou ? Luna tolérait-elle ce genre d’écart ? En un sens, c’était rassurant. Mû par une impulsion irraisonée, il s’approcha.       <br />
       -Bonjour, monsieur, je suis un peu perdu et…       <br />
       -Te fatigue pas, répondit une voix métallisée. J’suis pas guide à touriss. J’connais pas les musées. J’ai pas assez de crédits pour çà, de toute manière.        <br />
       -Ah ? mais vous vivez sur Luna, tout de même, et vous connaissez…       <br />
       -Non,rien de rien. J’suis même pas du coin, et je suis pas d’ailleurs non plus. Tu as entendu parler des Trangins ?       <br />
       -Les Frangins ? Oui, un peu.       <br />
       L’homme émit le crachotement d’un audiophone défectueux, ce qui pouvait passer pour un rire.       <br />
       -Mais non,  Tran- tran, comme trangin, quoi ! Les Frangins, c’est sur Terre, les gars qui vivent dans l’entre deux. Nous, c’est les gens du transit. On quitte jamais le transit parce qu’on n’a pas de papiers..       <br />
       -Ah bon. Et vous êtes.. nombreux ?       <br />
       Nouveau rire rocailleux.       <br />
       -Non, t’inquiète pas ! On va pas prendre le pouvoir. Sur Luna, nous ne sommes que deux, ma vieille et moi. Mais il y en a plus sur les colonies de Saturne.       <br />
       Je ne sais pas pourquoi les mecs vont là bas, c’est infernal, il paraît, on vous restreint même l’oxygène. Ici, au moins, on respire gratuitement. On craint pas la cyanose. Mais pour le reste, c’est autre chose…       <br />
       -Vous vivez ici, dans la ..rue ?       <br />
       Le rire s’étrangla.       <br />
       -Non, non, Petit ! Tu sais bien que les lois du DIEU sont précises : tout individu résidant dans une Base ultraterrestre doit être logé et nourri à l’égal de tout autre. Pas de problème…. Officiellement ! En fait ils ont des gourbis à côté des postes de sécurité, avec des barreaux et des portes coupe-feu. Pas de table, pas de Com. Rien qu’une plaque de ferraille avec deux couvertures. Et je te parle pas de la ration. De la vraie merde à la spiruline. T’as l’impression de roter de la salade toute la journée… Mais je t’ennuie avec ces bêtises, Petit.. Comment çà se fait que tu t’intéresse à un Trangin ?       <br />
       Personne ne le fait, d’habitude. Les gens sont bien dressés.       <br />
       -En fait, dit Sahul, j’ai …        <br />
       -Bon, vas-y, accouche !       <br />
       -J’ai perdu mes papiers.       <br />
       L’homme enleva son masque pour cracher, et ne le remit pas. Un cercle de crasse entourait sa bouche sinueuse et fissurée. Les rares passants s’écartèrent davantage d’eux, mais il semblait n’en avoir cure.       <br />
       -C’est quoi ct’histoire ? Tu t’moque de qui ?       <br />
       -Mais de personne, je vous assure, je n’ai pas de documents d’identité et je…       <br />
       -Tu peux pas les perdre, coupa l’homme grimaçant, vu qu’il suffit d’un contact avec le doigt ou le fond des yeux pour retrouver ton identité. Moi, c’est du sérieux, on ne sait pas qui je suis. J’étais dans une clinique, après un accident de travail, qu’ils ont dit. Mais pas moyen de retrouver mes coordonnées génétiques ! Depuis, ils m’ont expulsé de l’usine et je dois errer ici, sans même pouvoir aller sur la Terre patrie !        <br />
       Sahul se tut, se mordant les lèvres.       <br />
       -Bon, se radoucit l’homme. Maintenant, dis-moi pourquoi tu me racontes ces charres… Tu cherches de la dope ? Du glimax ? J’en ai pas mais je peux te dire où en trouver ..       <br />
       -Non… Là en fait, je cherche seulement un coin pour dormir et un peu à bouffer, et je n’ai pas d’argent.       <br />
       -De crédit tu veux dire ? Tu parles comme dans les livres d’autrefois. Tu es tombé…de la lune ? De toute façon, t’as pas besoin de crédits pour te servir aux distributeurs de spiru. C’est dégueulasse, mais on n’a plus faim et on reste en bonne santé. Pour le lit, par contre, tu dois demander à un poste de sécu, et ils vont te faire regretter ta mère…       <br />
       Devant l’air abattu de Sahul, l’homme prit un air compatissant.       <br />
       -Bon tu fais une fugue, ou tu suis une amoureuse. Je vais pas te demander de raconter ta vie.       <br />
       Il sauta du siège, bien plus vivement que Sahul ne l’aurait cru possible à l’allure ravagée du personnage.       <br />
       -Viens, je vais te passer ma piaule le temps de te reposer. Je l’occuperai pas avant trois heures…       <br />
       Il se retourna       <br />
       -A moins que tu sois dégoûté et que tu craignes d’attraper des puces ? ou pire, la gastro du siècle ?       <br />
       -Non, non, vous êtes gentil.       <br />
       L’homme se figea.       <br />
       -Gentil ? Bon Dieu, çà fait mille ans que je n’avais pas entendu cette expression !  çà fait du bien !  Serre moi la pince à l’ancienne : je suis Léo The Toto.       <br />
       -Euh, enchanté, Léo !       <br />
       -Allez viens, mon gars. A pied, çà fait bien une heure. C’est au 34e niveau.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       40       <br />
              <br />
       Le Censor éteignit tous les écrans, sortit du bureau des Gardes par la porte d’acier, monta un étage et fonça vers l’appartement de la Commanderesse.        <br />
              <br />
       Il avait pris sa décision, même s’il ne disposait pas encore de toutes les informations souhaitables. Il n’avait plus hâte de connaître les résultats de l’interminable enquête de Zgav, car il avait d’ores et déjà posé des actes irréversibles. Ilnara n’était pas dupe des mesures de « protection » dont elle était l’objet depuis deux jours. Bien qu’il ne lui ait rien déclaré officiellement, elle constatait qu’elle ne pouvait plus en sortir sans son ordre, ni communiquer directement ou seule avec l’équipage et la population.        <br />
              <br />
       Elle ne savait pas, en revanche, qu’il avait fait pré-enregistrer des messages avec sa voix, en les modifiant pour les actualiser et en les mélant à des passages entièrement manipulés. Ces messages un peu monotones suffiraient à calmer les gens pendant une quinzaine de jours. Après quoi... le test de Türing imposerait à nouveau sa loi d’airain : les auditeurs attentifs découvriraient des aspects artificiels, des répétitions incongrues, et feraient analyser le donné. Très vite, les conseillers urbains se réuniraient, prendraient le pouvoir, rallieraient la majorité des casernes. La Mesa serait prise d’assaut, ses soldats d’élite descendus un par un. Enfin, Ilnara libérée, Zgav et sa police arrêtés et lui lynché, d’une façon ou d’une autre. A moins de procéder à un massacre –et à de dangereuses destructions- pour lesquels il n’avait aucun goût.        <br />
              <br />
       Quinze jours donc, pour mener à bien une opération des plus délicates, pour laquelle l’accord d’Ilnara était néanmoins requis, tout du moins, avant que le dossier de Zgav ne soit correctement monté.        <br />
       Il allait falloir convaincre une femme courageuse et décidée, une Ar irréductible, de se plier au bon vouloir de son Vizir de basse extraction Mer.       <br />
              <br />
       Il s’arrêta sur le petit palier de marbre noir et lança, comme à l’adresse d’un fantôme.       <br />
       -Ilnara ? Puis-je entrer ?       <br />
       -Vous savez bien que vous pouvez tout, répondit une voix excédée. Vous avez pris les commandes domotiques de la Mesa. Je ne peux pas refuser.       <br />
       -Non, je n’entre pas chez vous sans votre permission. Je me permets d’insister car nous avons des choses très importantes à discuter.       <br />
       -Entrez donc, soupira la Commanderesse.       <br />
              <br />
       Il s’inclina devant elle selon le protocole habituel.       <br />
       -Faites vite, Volpol, toute cette comédie est inutile.       <br />
       Mais le Censor était décidé à jouer le jeu jusqu’au bout.        <br />
       -Je souhaite seulement que vous m’accordiez les pouvoirs d’Urgence pour un temps limité, Commanderesse ! Rien d’autre. Pourquoi dramatiser ? Je ne comprends pas votre… réticence. Les mesures de sécurité dont vous faites l’objet sont de pure routine, vous le savez bien ! Nous avons déjà fait ce genre d’exercice d’alarme sans que vous vous en offusquiez !       <br />
       -Vous n’obtiendrez rien de moi sinon par la force.        <br />
       -Mais je ne veux rien de vous, sinon une brève délégation, Madame !  Sans parler, bien entendu d’une supplication de ma part, que vous connaissez bien, qui ne concerne que nous, et qui remonte à fort longtemps !       <br />
              <br />
       Patiemment,Volpol joua de tous les registres : séduction, menace, retour au ton mielleux, colère à nouveau, et de nouveau son sourire de vieux félin.        <br />
              <br />
       Ilnara était épuisée. Elle s’était assise sur le bord de la fontaine de la grande chambre, et jouait, résignée avec l’eau pure.       <br />
       -Finalement, que veux-tu de moi ? Je ne comprends rien. Tu me dis que je peux aller où je veux, mais comme par hasard aucun modin ne fonctionne quand j’en demande un. Tu m’a en fait placée en état d’arrestation, mais tu voudrais me faire croire –contre l’évidence- que je suis encore libre. Tu veux me dicter un discours à la Chambre, mais tu crains que je ne lise pas ton papier, alors que je t’ai promis de ne pas déclencher de scandale pour ne pas mettre en danger mes partisans.  Tu me dis que tu m’aimes encore, -comme si tu m’avais jamais aimée- mais j’entends derrière cette affirmation quelque chose de sombre, voire de sinistre… Tu veux m’épouser mais tu reconnais que ta demande en mariage n’a aucun sens, du fait de la disparité de nos histoires familiales. Tu me demandes ce que j’en pense, mais si je te le dis, tu te mets en colère, tu hurles et tu me réduis au silence…        <br />
       Elle se tourna vers lui, son regard le traversant vers un lointain invisible.       <br />
              <br />
       -Je pense que tu veux te débarrasser de moi, Volpol, mais que tu cherches à te convaincre toi-même, à te donner bonne conscience. Tu voudrais pouvoir te dire que je l’ai bien cherché. Et tu enrages, parce que je ne te laisse pas vraiment de prise.       <br />
              <br />
       Volpol secoua tristement la tête, ses mèches rousses balayant ses joues sillonnées d’un réseau de ridules, trop creuses pour être dûes à la seule érosion du temps.       <br />
              <br />
       -Tu ne me laisses pas vraiment le choix.  Mais je ne suis ni un assassin, ni un dictateur, Ilnara. Les choses vont mal, tu le sais. La délinquance explose partout dans les cités. Corruptions, indisciplines, drogues… Ton gouvernement ne maîtrise plus rien. Et cela pourrait être encore supporté s’il ne s’y rajoutait pas maintenant une forte probabilité de danger extérieur…       <br />
              <br />
       Ilnara haussa les épaules :       <br />
       -Tu sais parfaitement que ces rumeurs, délirantes, reviennent environ une fois tous les deux ans. C’est le sort commun de toutes les Creuses. Un phénomène connu, bien qu’inexplicable…       <br />
              <br />
       Volpol la coupa violemment :       <br />
       -Il ne s’agit pas de çà ! Nos corrélateurs ont découvert un écho proche, probablement dans un hyperespace en contact avec notre position. Cela corrobore des rapports plus anciens. Les spécialistes pensent qu’il s’agit d’une balise Schnertz , un modèle construit il y a un siècle environ, pour obtenir des orbites de surveillance discrète autour des Creuses. Officiellement, nous n’en n’avons jamais eu. Comment se fait-il alors que tous les ordys produisent par inférence de belles ellipses qui ramènent immanquablement l’objet mystérieux à proximité de Terra XII ?          <br />
       -Ils sont programmés pour réaliser des figures géométriques, tout simplement !       <br />
       -Absurde ! aboya Volpol. Je crois qu’il y a un engin qui nous suit, ajouta-t-il plus doucement, et qui est probablement empli de gens plus ou moins hostiles à notre égard. Je veux maîtriser parfaitement la situation. Pour régler cette affaire, je veux pouvoir prendre les décisions qui s’imposent : procéder s’il le faut à un assaut, neutraliser les ennemis possibles, et surtout nous emparer de leur véhicule. Tu le comprends ?       <br />
              <br />
       Ilnara resta muette. Il eut une mimique désolée et continua :       <br />
              <br />
       -C’est la raison pour laquelle, je préfère que tu n’intervienne pas, et connaissant ta .. vivacité et ta propension à donner des ordres parfois intempestifs, je prends toutes les précautions pour que tu ne puisse interférer en l’affaire.        <br />
       -Belle périphrase pour justifier que tu m’enfermes dans mes propres appartements.       <br />
       -Tu… tu n’es pas enfermée, balbutia Volpol, mais si tu montres trop de mauvaise volonté, comment veux-tu que je puisse éviter de…        <br />
       -de m’arrêter ?  de me jeter en prison ? Mais dis-le !       <br />
       Qu’est-ce qui te retient, Censor ? Il y aura, en tout cas, une chose que tu n’obtiendras jamais de moi, c’est une approbation officielle de tes agissements !       <br />
       41        <br />
              <br />
       Georges Washington Bish-Jr allait refermer la fenêtre lorsqu’un vague éclat métallique effleura son regard sur la gauche. Il ouvrit en grand le battant et se tordit le cou pour mieux voir. Il y avait quelque chose d’arrondi et de brillant, de cuivré, qui était tombé dans la douve et s’était incliné contre le mur de l’édifice. C’était à portée de main, mais il valait peut-être mieux d’abord reconnaître l ‘objet en question.        <br />
              <br />
       Georges Washington prit tout son temps. Il glissa un dix de cœur en marque-page de la « Conjuration », et avala une gorgée de jus de chaussette yankee. Puis il souleva sa masse flottante et choisit la clef de la petite poterne latérale, bien rangée sur un tableau de centaines de trousseaux. Il enfila des gants de travail de cuir blanc et s’empara d’une grosse lampe-torche. Enfin paré, il se dirigea  lentement vers la conduite de sortie, qui le contenait à peine.        <br />
       La petite porte de fer s’ouvrit en grinçant et George Washington s’engagea dans l’étroite montée, ses pieds dérapant sur les marches gluantes de feuilles d’érable pourrissantes. Il y avait aussi un ou deux rats morts et le gardien se promit de venir nettoyer l’endroit dès le lendemain.        <br />
       La chose luisait doucement dans la pénombre de la douve, reflétant les grands lampadaires baroques de la rue. Il s’agenouilla pour mieux voir et brandit sa torche.        <br />
              <br />
       C’était indubitablement un œuf de cuivre. Tombé du coq de l’église catholique voisine , sans doute !        <br />
              <br />
       George Washington  se baissa et ramassa l’objet qui tenait dans ses main scomme un petit potiron.  Il fut surpris par le poids : l’œuf était plein, et d’un métal lourd. Du plomb recouvert d’une feuille de cuivre ? Ou bien  du platine ?         <br />
              <br />
       La surface était lisse et sans ouverture, ce qui excluait l’hypothèse du gland de grille forgée décapité par le vent, ou celle d’un embout de hampe de drapeau, en provenance d’une des ambassades qui fourmillaient dans le quartier.        <br />
       Le gardien réintégra sa tanière, pour mieux observer la chose à l’abri, au chaud et à la lumière crue.       <br />
       Posé sur le formica immaculé, l’œuf resplendissait d’un éclat tendre. C’était incontestablement un beau travail, même si l’on ne pouvait pas y déceler de signature gravée ou tamponnée.        <br />
              <br />
       Mais, Georges Washington rêvait-il, ou bien l’impression qu’il ressentait au bout de ses doigts quand il le touchait était-elle transmise à travers ses gants ?  Il fallait en avoir le cœur net. Il se débarrassa de ceux-ci et trouva le métal effectivement tiède, presque chaud.        <br />
              <br />
       Le gardien pensa aux histoires de radioactivité et de là aux affaires de bombes, ou d’anthrax. Une angoisse l’étreignit. C’était moins la peur de la chose elle-même, que la quasi-certitude d’être viré, s’il n’avait pas exécuté les consignes d’alerte obligatoires. Il se leva précipitamment et, fébrile, composa le numéro de la garde nationale, responsable de la sécurité des sites officiels.       <br />
              <br />
       42       <br />
              <br />
       Emilio Boscione n’était plus sûr de rien. Il s’était attendu, très vite après la mort foudroyante du sinistre Anthès, à une attaque en règle de son refuge par les troupes de G&amp;0. Bien sûr, une telle éventualité impliquait que tout son raisonnement sur les vrais maîtres de l’agent terrien fût exact. Il avait beau consulter ses archives portables récentes, rien n’indiquait qu’il eut pu délirer lors de son escapade ches les Fourriéristes. Il n’avait pas rêvé la présence du message impliquant son intervention dans la capitale nord-américaine au XXe siècle, sur les écrans com. des gangsters de Fourriéristes. Certes, il était possible que le message codé ne fût accessible qu’à une personne, pour ainsi dire embarquée clandestinement dans la Fourrière. Mais cela ne changeait pas grand chose, car cette personne pouvant accéder au central com. du Q.G, ne pouvait être qu’un personnage capable d’influer –directement ou indirectement- sur les décisions prises par la bande.           <br />
              <br />
       Dans le doute, il avait placé l’Antre de Silence en état d’alerte maximale, ce qui consistait à ralentir le temps réel dans une sphère de vingt km de diamètre. Mais l’opération, fatale pour les êtres vivants passant au voisinage, était instable, imprévisible dans ses conséquences sur les Coms.  De plus, si elle était remarquée par ses ennemis, la Stase pouvait leur mettre la puce à l’oreille.        <br />
              <br />
       Mais, a priori, il restait possible qu’ils ne se doutent absolument pas du rôle réel tenu par le « Fou de Silence » -comme ils aimaient l’appeler - dans la mort d’Anthès. Et, après tout, comment sauraient-ils quoi que ce soit à ce propos ? Ils savaient, certes que Boscione était capable de translater de grands objets – ils en avaient été les victimes directes ! - et qu’il pouvait intervenir dans l’espace-temps au travers d’impressionnantes intempéries induites.        <br />
              <br />
       Et puis, à supposer que Gandril et Olnah aient été tenus au courant de certaines de ses interventions sur Terre, il n’était pas prouvé qu’ils aient compris son « modus operandi ».  Comment auraient-ils pu être absolument sûrs sûrs qu’Anthès n’avait pas été la victime du halo d’intempéries furieuses qui avaient accompagné l’abattage de l’obélisque de Washington ?        <br />
              <br />
       Les heures passèrent, telles de grands blocs de vide gris. Boscione s’ébroua, régla sa couronne d’épines sur « perception temporelle normale », et se transfusa un dopant à la caféine. Au troisième tour de cloître en petite foulée, il reconnut qu’il avait paniqué. Il décida de mettre fin à la Stase. Il tira sur le grand levier de bronze en forme de tête de serpent, ce qui abolit le superchamp magnétique circulant autour de l’Antre. Rien ne se passa. Seuls de petits tas de plumes éparpillés par les migrateurs nichés dans la bruyère témoigneraient d’une fulgurante épidémie de prurit aviaire.        <br />
              <br />
       Emilio pouvait désormais se consacrer à la surveillance du processus de l’Oeuf, au cas où Anthès n’ait pas été seul sur le coup. Tous ses espoirs étaient logés par cette petite chose. Elle le portait lui-même et ses espoirs, comme une équation fractale auto-génératrice.        <br />
              <br />
       Patience ! Il lui fallait probablement discerner plus subtilement les manifestations étranges de la PRESENCE, au fond peut-être pas nécessairement hostile, et le traitement à réserver aux crapules locales. Le moment de réagir à G&amp;0 – qui fomentaient sûrement un mauvais coup - viendrait certainement. Il espérait obtenir pour cela un renfort prochain. Il sentait que l’âme tendre et résolue sur laquelle il comptait pour l’action, s’approchait à tâtons, par essais-erreurs de plus en plus fructueux. Il en était ému. Profondément.        <br />
              <br />
       43        <br />
              <br />
       Léo the Toto avait adopté Sahul comme mascotte. Sorti la « nuit » pour de mystérieuses dérives, il lui ramenait chaque matin un assortiment de délicieux aliments, sans doute –il ne voulait pas le savoir- ramassés à temps dans les poubelles, avant le passage du robonettoyeur. Léo lui avait même cédé le « beau matelas », à peine moins crasseux que la paillasse de plastique où il avait imprimé sa présence en une empreinte noirâtre.        <br />
       Depuis dix jours que le jeune homme était arrivé sur Luna, il avait arpenté toutes les coursives autorisées, exploré tous les recoins, mais chaque soir, il devait revenir bredouille à la tanière de Léo, une sorte de placard métallique coincé entre deux tuyères de chauffage.        <br />
       A défaut du contact espéré avec son père, Sahul n’avait pas réussi à s’engager dans la moindre relation durable avec les « Normaux », et la seule qu’il ait tentée –avec un étudiant terrien à l’allure décontractée-, avait failli tourner à la dénonciation sanitaire.         <br />
       Aussi répugnant fût-il, le clochard était l’humain le plus tolérant et le plus aimable de ce monde bizarre. Sa conversation était  passionnante et il en avait appris beaucoup plus sur la réalité de la Lune que dans ses encyclopédies mémorisées.        <br />
              <br />
       Mais il n’aurait pas fallu pas que cette situation s’éternise.  D’autant que, de son côté, Léo témoignait d’une curiosité de plus en plus dérangeante à son égard. Sahul s’était taillé un récit de vie sur mesure, en rassemblant ses souvenirs scolaires de la vie terrestre. Il avait inventé un village natal du fond de NorteAmérique, aux confins de l’Ardom et du grand Vicdom de New York. Il s’était imaginé un père et une mère agripagistes, un chien courant, une petite sœur Noémie, et tout un chapelet de petites histoires de voisins jaloux et de Frangins dangereux qui sortaient du bois à l’improviste. Léo l’écoutait attentivement en hochant la tête, les yeux grands ouverts, habités par un rêve éveillé. Ensuite, il restait muet assez longtemps, puis il posait une question incongrue, sur la couleur des oiseaux, ou la taille des nuages, ou encore le revêtement des routes, et gobait la réponse comme un enfant.        <br />
       -Une chose m’étonne, Gamin, dit-il un soir, l’air profondément perplexe.       <br />
       -Laquelle, Léo ? demanda Sahul un peu sur ses gardes et se préparant à peaufiner ou à rectifier un mensonge.       <br />
       -Eh bien, tu n’es pas comme les autres .        <br />
       -Que veux-tu dire ?       <br />
       -Tu n’as pas le mal des structures…       <br />
       -Qu’es-ce que c’est ?       <br />
       -Je ne sais pas le nom savant. Claustrofolie ou quelque chose comme çà. Tu n’as pas la claustrofolie.       <br />
       -Eh bien ?       <br />
       -Eh bien, ce qui est curieux, c’est que tous les Terriens qui viennent ici l’attrapent au bout d’une semaine. Ils ont des fièvres, des vertiges, ils sombrent dans les idées noires, ils tournent en rond. Au bout d’un mois, certains font des conneries, comme essayer d’ouvrir des portes de sécurité sur l’extérieur… Il faut les avoir à l’œil. Mais toi, pas du tout… Comme qui dirait que tu aurais passé ta vie ici !       <br />
       -Oui, je m’adapte bien, hein ?       <br />
       -C’est çà qui est pas normal. Il n’y a que les gens nés ici, les permooners, qui n’ont jamais le claustrochose. Et il y a autre chose, Petit. Des fois tu racontes des trucs impossibles.        <br />
       -Co.. comment, impossibles ?        <br />
       -Ben oui, par exemple que tes parents avaient apprivoisé un petit Frangin. Çà, c’est rigoureusement impossible, parce que les gens de Terre, qu’ils soient Ars, Mers ou Chans, détestent les Frangins. Imaginons qu’une personne ait des relations amicales avec un type de la Frange, il serait dénoncé immédiatement par tout le monde. Donc tes parents auraient dû aller en prison, au lieu de nourrir un petit sauvage à la becquée, comme au zoo.       <br />
       _Mais puisque je te dis que…       <br />
       -Te fatigue pas, Petit. Je crois que tu me mens un peu. Je ne t’en veux pas, remarque, tu as tes raisons.        <br />
       Il soupira :       <br />
       -Mais c’est dommage, parce  que je suis ton ami. Si tu as vécu dans l’Usine comme clandestin, ce n’est pas moi qui te dénoncerai.        <br />
       -Hem… Tu sais bien que ce n’est pas le cas, tu connais tout le monde. Et puis pourquoi t’aurais-je raconté des histoires, hein ?       <br />
       Le ton de fausset ne rendait pas le propos très crédible et Sahul, qui en était conscient, déglutit.       <br />
       Léo se leva, et découvrit son sourire à trous.       <br />
       -T’en fais pas ! Ya pas de problème. Un jour, peut-être, tu me diras. Et alors, crois-moi, tu ne le regretteras pas.       <br />
       Le Clochard lunien ramassa les sacs crasseux, l’un pour les objets dont il faisait commerce, l’autre les aliments et le troisième pour sa collecte de rats (2 universos par bête morte ramenée à un poste sanitaire). Il connecta les fils dénudés qui tenaient lieu de bouton de porte et les  battants se désenclenchèrent avec un long gémissement. Léo regarda à gauche et à droite pour s’assurer que la coursive de service était vide et se lança.        <br />
       -A ce soir, Petit. N’oublie pas de fermer le passage B si tu sors…       <br />
       -Léo, attends !       <br />
       -Quoi encore, je vais louper les petits déj, si tu me retardes.       <br />
       -Ecoute, je vais tout te raconter… La vérité vraie .       <br />
       -La vérité vraie ? répéta le vagabond de Luna, et il éclata d’un rire tonitruant qui faillit déchausser ses incisives branlantes.       <br />
       -Bon, dit-il enfin en essuyant les larmes qui coulaient abondamment sur ses joues ravinées. On va se passer de petits déj avariés.        <br />
       Il referma posément les portes en manuel et se rassit.       <br />
       -vas-y, allonge !       <br />
       -Oh, le problème, c’est que c’est encore plus incroyable que les mauvais baratins que je t’ai servis.       <br />
       -Merci de la confiance. De toute façon, j’adore l’incroyable.       <br />
       Sahul se demandait par où commencer. Et puis à quoi lui servirait de dire « toute la vérité » à ce vieux débris ? A rien sans doute, sinon à se défouler. Mais c’était trop tard. Il éprouvait un intense besoin de partager ses souçis. Peut-être Léo, mis au courant de sa quête, pourrait-il lui donner un indice quelconque.        <br />
              <br />
       44        <br />
              <br />
       Solaine, recroquevillée en fœtus dans les plis du divan-vivant, gémissait, pénétrée de rêves réalistes. Volpol se penchait sur elle, puis fondait comme un glaçon, changeant le sol-miroir en piscine agitée de vaguelettes. Un second Volpol émergeait d’un des gouffres voisins, flottait vers elle, se penchait à nouveau, et fondait. Un troisième, un quatrième, un cinquième, sans fin, au rythme même de l’horloge atomique qui pulsait devant elle comme une étoile lointaine. Chaque Volpol essayait de lui dire quelque chose, mais sa bouche se déformait, gouttait, se soudait en glace fondante avant qu’il ait pu articuler quoi que ce soit.        <br />
       Solaine étouffait. Elle aurait voulu se réveiller mais c’était impossible. Elle savait qu’elle serait la prochaine victime sacrificielle, qu’on lui arracherait le cœur, qu’on ferait des bandelettes avec sa peau encore chaude pour les plaquer sur le corps nu de la prêtresse sacrifiante.        <br />
              <br />
       Elle se réveilla en sursaut, hurlante. Le masque de Volpol était toujours devant elle, penché, vaguement souriant, la main lui serrant l’épaule affectueusement. Elle hurla de nouveau, tenta de s’arracher à l’étreinte horrible. Elle enfouit son visage dans le cuir, le redressa : la vision n’avait pas disparu. Ce n’était pas un rêve.       <br />
       -Attends, dit doucement le Prince, n’aie pas peur, je vais te libérer du Divivant, mais il faut un peu de temps. La bête doit être caressée adéquatement.       <br />
       -Qui, qui êtes-vous ? haleta Solaine. Elle voyait avec appréhension  les longs doigts pétrir le cuir, de plus en plus près de son corps.       <br />
       -Je suis ce que tu sais : une image. L’image d’un autre. Mais je vis aussi. La nuit , les Thales croient que je dors en sommeil cataleptique. Mais c’est faux. Je veille. J’écoute.  Je sais.       <br />
       Les doigts osseux se rapprochaient de sa cuisse et soudain Solaine se détendit comme un ressort, se détacha du divivan dans un bruit d’écorce arrachée,  bondit à distance, et s’arrêta à grand peine derrière un pilier.       <br />
       -Où vas-tu, Jeune Fille ?  Si tu dépasses l’enceinte sacrée, tu vas réveiller les Striches. Elles te ramèneront ici, et cette fois je ne pourrai plus revenir.       <br />
       Solaine hésitait, frémissante, frottant la peau de ses cuisses endolories.       <br />
              <br />
       La voix tranquille, feutrée, continua :       <br />
       -Pense-tu que si j’avais voulu te violer, j’aurais commencé par te libérer ? Sois raisonnable. Ecoute ce que j’ai à te dire.       <br />
       -Dites, alors, mais ne cherchez pas à venir près de moi.       <br />
       Le Prince se recueillit en lui-même. Son étrange ressemblance avec le Censor s’atténuait dans cette posture sage.        <br />
       -Je ne parlerai pas plus fort, car les Striches ont l’oreille fine. Sache d’abord que je suis aussi un peu ton père. J’ai été cloné alors que tu avais dix ans. Mes cellules se souviennent de cette paternité, et surtout mes neurones, qui ont gardé une grande partie des souvenirs d’Arlou… deVolpol. Mais je n’ai pas hérité de sa destinée agressive et j’ai été placé d’emblée dans une position de pouvoir mystique, qui comble tous mes désirs. Je ne cultive plus l’ambition. Au contraire, j’aspire au repos, à la contemplation. J’ai été conditionné pour cela, dès ma « conception ».        <br />
              <br />
       -Qu’est-ce que vous voulez de moi ?       <br />
       -Rien. Enfin, je ne veux pas que tu sois livrée à Volpol, comme la Skoule l’a décidé, même si cela lui en a coûté.       <br />
       -Livrée à Volpol ?       <br />
       -C’est le terme. La police de Terra XII a l’ordre de t’intercepter dès que la Balise sera renvoyée dans l’espace 1, à proximité de la Creuse. Elle doit te conduire immédiatement au centre de sécurité de Honshin, où tu seras torturée pour donner toutes les informations concernant la bibliothèque Fortenot et le fonds Zmylovsky. Ensuite les Sécuraptors auront toute licence pour en finir avec toi.       <br />
       -Comment savez-vous cela ? demanda Solaine, médusée.       <br />
       Elle crut voir se dessiner un mince sourire sur la face blème.       <br />
       -Je ne sais pas très bien comment. Mais c’est un fait. J’ai un informateur privilégié.       <br />
       -Vous communiquez avec Terra XII ?       <br />
       -Je n’ai pas besoin de communiquer. Mais laissons cela. Nous perdons du temps. Je dois te convaincre de venir avec moi, je dois te mettre à l’abri.       <br />
       -Où cela ?       <br />
       -Très loin. Dans le Hier-demain.       <br />
       -Je ne comprends pas…       <br />
       -C’est trop difficile et trop long. Fais moi confiance. Viens.       <br />
              <br />
       Une forte envie de nausée envahit Solaine aux abois. Elle ne voulait, en aucun cas, se rapprocher de ce long cadavre à la voix de velours. Mais ce qu’il lui avait appris était horrible.        <br />
       -Je ne vous crois pas. Vous fabulez, pour je ne sais quel motif. Jamais Volpol ne me ferait … tout cela. C’est absurde.       <br />
       -Il devient fou. Il pense que tu sais quelque chose de vital pour lui. Il a séquestré Ilnara, et c’est une course de vitesse pour lui avant que la population de la Creuse ne se révolte. S’il te fait parler avec les méthodes « dures », il ne peut plus ensuite te laisser vivre.        <br />
       - Séquestré Ilnara ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?       <br />
       -Volpol a pris le pouvoir sur Terra XII, soupira le Prince. Il a décrété l’état d’exception. Il dispose d’une centaine d’heures avant de devoir s’expliquer devant le conseil de la Creuse. Ensuite, tout peut très mal tourner pour lui, car la plupart des Ordres, civils ou techniques, ne lui sont guère favorables.       <br />
       -La Skoule est en contact avec lui ?       <br />
       -Pas directement. Il ne sait pas où elle est ni qui elle est. Il sait seulement que tu te trouves dans la Balise et que celle-ci passera à proximité de la Creuse dans quelques heures. Il le sait parce que les instruments de bord lui indiquent le remous gravifique où doit réemerger la Balise.        <br />
       -C’est quoi, cette Balise ?       <br />
       -C’est un ancien satellite technique de la Creuse, produit  pour sa construction sur l’orbite de Titan, et maintenu pour des expériences à distance. Je crois que c’est le premier capitaine de Terra XII, un certain Liandro Fraga, qui l’avait modifiée dans ce but. Comme il n’y a pas de hasard en ces matières, je pense qu’il connaissait un passage physique entre  Gâ et la Creuse. J’ignore comment il disposait de ce savoir extraordinaire, après quoi tout le monde court. Mais il est de fait que la Balise est une sorte de navette matérielle entre nos deux vaisseaux. Elle apparaît à l’intérieur de notre croûte environ une fois toutes les trois années locales. Personne ne s’en aperçoit, sauf la Skoule et moi, qui disposons des outils d’observation nécessaires.        <br />
              <br />
       -La fois précédente, je veux dire, quand la Balise est venue près de Gâ, est-ce que quelqu’un s’y trouvait ?, hasarda Solaine, l’air de rien.       <br />
              <br />
       -Bien sûr, dit tranquillement le Prince, un doux sourire éclairant son long visage. Et tu connais très bien cette personne : c’est Sahul Fraga, le fils de Liandro. Ton ami. Il a emprunté comme toi un scaphandre autonome et a atterri sur une côte sauvage du Continent. Là, il a rencontré plusieurs mécanimaux qui l’ont effrayé et l’ont pris en chasse.  Il est vite remonté dans son engin, je te prie de le croire ! Je dois te dire que je n’étais pas pour rien dans l’affaire. Je suis assez doué dans le contrôle robotique, et mes Rhomards agitaient des pinces réellement coupantes ! Mais si les Thales avaient aperçu Sahul, elles l’auraient tué, dépecé et dévoré, sans même en parler à la Skoule.       <br />
              <br />
       Solaine demeura silencieuse, frappée de stupeur.       <br />
              <br />
       -Allons, viens maintenant, reprit l’homme. Nous devons sortir d’ici avant l’aube automatique.       <br />
       -Ne m’approchez pas, rugit la jeune fille.       <br />
       Le Prince suspendit son souffle, mais rien ne se passait du côté de l’abri des Thale. Ses bras retombèrent le long de son corps.       <br />
       -Je ne peux pas te forcer. Ecoute, tu as une autre solution. Attends le matin sur le Divivan. La Skoule viendra te chercher en personne, très triste, mais résolue. Elle pense ne pas pouvoir agir autrement. Suis-la docilement, et juste avant d’entrer dans le couloir de sortie, jette-toi à droite dans la première cascade. Ne regarde pas le trou, sinon tu ne sauteras pas. N’aie pas peur, il y a un antigrav ascensionnel. Il te prendra en charge et tu descendras doucement jusqu’au centre de la planète. La Skoule ne pourra pas te suivre, à cause de certaines clefs que j’ai positionnées. Une fois arrivée dans l’habitacle central, tu disposeras d’environ une heure pour agir. Je te joindrai sur la com. Intérieure et je te dicterai les gestes à faire.        <br />
              <br />
       -Pourquoi tout cela ?       <br />
       -Tu dois me faire confiance. Je te le dirai dès que tu seras hors d’atteinte de la Skoule.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       45        <br />
              <br />
       -Evidemment ! dit Sahul, en acceptant le joint goudronné que lui tendait Léo The Toto, tu ne me crois pas. Tu dois me prendre pour un menteur professionnel.       <br />
       -Mm, fit l’interpelé en se grattant le crâne entre les mêches tirebouchonnées qui lui servaient de chevelure, je dois dire que tu as frappé fort. Si c’est faux, alors tu dois tout de suite proposer un scénario au Souchan des Divertissements. C’est génial. Mais si tu dis vrai, alors, c’est encore plus fou !         <br />
       Il reprit le joint et en aspira une bouffée goulue.       <br />
       -Remarque que les histoires de portes du Temps pullulent depuis quelques années. Peut-être est-ce une mode, mais au fond, c’est peut-être aussi une rumeur fondée …        <br />
       -Bon, Léo, tu comprends que si je t’ai dit tout çà, c’est aussi parce que j’ai un mince espoir que tu puisses m’aider.       <br />
       -T’aider ? mais comment ? Sainte Lune !       <br />
       -Ben oui. Tu peux m’indiquer, par exemple, comment les plus anciennes structures de la base ont été incorporées dans les nouvelles.       <br />
       Léo réfléchit intensivement.       <br />
       -çà, je peux effectivement dire quelque chose. Mais en quoi est-ce que çà règle ton problème ?       <br />
       -Tu as remarqué que le parcours que m’a indiqué mon père pour le rejoindre semble toujours passer par des endroits délaissés, des caves, des entrepôts, des caissons noyés, des espaces de déblaiement, etc. Et la plupart de ces lieux correspondent à des étapes anciennes de la construction. Sur Terra XII, le point de transfert temporel avec Luna était un poste de communication qui n’avait pas servi depuis la mise en eau. Le point d’arrivée ici est une loge ayant permis aux ouvriers de condenser la couche de régolithe protecteur de la Tour, avant qu’ils n’en sortent par le bas pour ne jamais y revenir…       <br />
       -Ouais, enfin, c’est pas vrai : les gens vont baiser là dedans…       <br />
       -D’accord, mais ce n’était pas l ‘usage prévu, et cet espace n’a plus aucune utilité aujourd’hui en dehors d’abriter les amours coupables.       <br />
       -coupables mon cul…       <br />
       -Bref, voici ma question, Léo : est-ce que tu peux me faire visiter les endroits de la base qui ressembleraient à ces points ? Tu vois, greniers oubliés, vieilles pièces frigorifiques, carrières, etc.       <br />
       -Oh là ! t’emballe pas, petit !  C’est impossible !       <br />
       Sahul croisa les bras, l’air sévère       <br />
       -Et pourquoi je te prie, tu as peur ?       <br />
       Léo évacua la suggestion comme on chasse une mouche.       <br />
       -C’est impossible parce que c’est immense. Rien que les galeries de mine inexploitées et celles où l’on a fourgué le remblai des cavités d’habitat, çà doit faire au bas mot 1300 km ! Et je parle que des tracés principaux, pas des recoins ou des pistes sans issue !       <br />
       Sahul  béa un moment.       <br />
       -Oui, y a un problème ! On va prendre les choses autrement : connais-tu les endroits qui correspondent aux installations les plus anciennes…       <br />
       Léo se figea et l’on voyait littéralement ses neurones surchauffer.       <br />
       -Oui, évidemment.        <br />
       -Super, on y va !       <br />
       -Non !       <br />
       -Quoi, Non ?       <br />
       -Eh bien je ne peux pas y aller. Je suis interdit de passage dans tous les espaces de visites touristiques. Et spécialement au Musée Luna. Or il est justement construit avec les premiers modules en ferrite rouge.. ceux de 2032.       <br />
       -D’accord, je veux bien l’admettre. Mais, Léo, tu ne me feras pas croire que t’es pas capable de bidouiller des cartes d’entrée aussi véridiques que les vraies.       <br />
       Léo sourit, l’air fat.       <br />
       -C’est vrai, foi de Trangin !        <br />
       Il bondit comme sur ressorts et se précipita dans l’angle le plus sous-penté de la pièce sombre, et en tira une grosse caisse de carbutane.       <br />
       -Regarde ce trésor : tout le matos d’un électrobiométricien ! Piqué il y a un an sous ses yeux, pendant qu’il soudait une plaque d’identification !       <br />
       Le clochard ouvrit la caisse et déballa un fouillis de filaments, de puces et de cartes électroniques, de lasers et de cervoblocs d’âges variés. Il exhiba triomphalement un paquet de fiches personnelles d’un modèle antique mais encore valide –utilisés par les personnes âgées de plus de 80 ans- et se mit au travail. Une heure après, il était parvenu à micro-graver des informations à peu près cohérentes que les contrôles du musée ne refuseraient probablement pas. Le seul problème était que les fiches étaient mémorisées aux noms de M et Mme Lenquin, touristes parisiens en retraite, âgés respectivement de 127 et 122 ans.       <br />
              <br />
       -Nous serons obligés de nous déquiser un minimum pour ne pas être piégés par les caméras physiognomes.       <br />
       -Physio quoi ? demanda Sahul       <br />
       -gnomes. Çà c’est un mot que je connais. Il m’a suffisamment emmerdé comme çà depuis dix ans. Mais j’ai aussi tout ce qu’il faut pour nous grimer. Tu préfère faire la vieille ou le vieux ?       <br />
       Sahul haussa les épaules  et persifla.       <br />
       -Tu es déjà un vieux très convaincant. Il me reste à jouer les grand-mères…       <br />
              <br />
              <br />
       46        <br />
              <br />
       L’angoisse avait saisi Zgav au petit matin. Le hublot de sa minuscule cabine était clos, et l’air confiné, mais ce n’était pas cela. Alors que la dictature se mettait partout en place, et qu’il avait envoyé au Censor ses conclusions sur le dossier d’Ilnara depuis déjà plusieurs jours, il n’avait reçu aucune nouvelle consigne du Censor à propos de la Commanderesse. Est-ce que Volpol le soupçonnait de vouloir jouer double jeu et le tenait désormais à l’écart d’une mission qui lui incombait pourtant directement ? Tout était possible avec ce serpent, y compris les plus funestes intentions. Un « accident » pourait arriver si vite. Une chute dans le grand escalier de marbre, le sang de la Commanderesse coulant sur les marches et exhibé par les médiarobs, tandis que le Censor manifesterait sa désolation avec une parfaite sincérité …        <br />
       L’officier rejoignit rapidement les quartiers du Commandement, et passa sans encombre tous les contrôles du rez-de–chaussée. Mais à l’étage, il se glissa prestement derrière une colonne du vestibule,  et se déroba à la vue de l’huissier avant qu’il ait levé le nez de ses registres. Il attendit que l’homme se lève pour distribuer le courrier, espérant que personne n’emprunterait  le couloir principal. Mais toute la vie de la Cour semblait paralysée, et rien ne vint troubler le silence des épais tapis et des fauteuils profonds, des lambris dorés et des péristyles de stuc.        <br />
              <br />
       L’huissier souleva enfin sa lourde masse vêtue de noir et s’enfonça dans des profondeurs vernissées. Aussitôt, Zgav courut vers l’antichambre des appartements d’Ilnara et s’agenouilla à gauche de la grande porte. Il sortit de sa poche de poitrine un petit outil dont il adapta la pointe à une alvéole de la moulure. Après trois tours, quelque chose se débloqua dans l’épaisseur du bois. Une trappe se releva, et il se coula dans un étroit passage, entre la penderie principale et la salle de bains. Sur sa gauche, un bruit d’eau abondante l’incita à regarder par une fente étroite. Ilnara était plongée dans sa baignoire de marbres arrondis, de la mousse jusqu’au cou. Elle ne semblait pas triste, plutôt plutôt résolue. Zgav manquait de temps pour jouer les voyeurs. Il s’assura que personne n’était en faction dans la chambre de la commanderesse, entra et frappa trois coups nerveux à la porte de la salle de bains.        <br />
       -C’est toi, Zgav ?       <br />
       -Oui. J’ai un message urgent…       <br />
       -J’arrive.       <br />
       Elle était magnifique, sa chevelure ébène si rarement dénouée, ses longues jambes nues dégagées du court peignoir de zibeline.       <br />
       -Je t’écoute.       <br />
       Zgav admirait son sang-froid.       <br />
       -Une seule chose : préparez-vous à tout moment à partir. Couchez habillée et même chaussée. Emmenez le strict nécessaire mais n’abandonnez absolument rien qui puisse être utilisé contre vous…       <br />
       -Je n’ai rien de la sorte, que veux-tu dire ?       <br />
       -Je ne sais pas, Ma Dame, mais ne laissez aucun document dans un endroit secret, par exemple, car votre appartement va être fouillé à fond, et probablement dans peu de temps.       <br />
       -Volpol a décidé, alors, de passer à l’acte …       <br />
       -Il ne m’a rien dit, Ilnara, et je pense qu’il ne m’avertira pas, bien qu’officiellement, je sois dans le secret. Je disparais, maintenant, car je ne suis pas supposé être là. Mais je vous en prie, n’ouvrez désormais à personne, sauf à Volpol en personne…       <br />
       -Je ne comprends pas.       <br />
       -C’est simple : il n’osera pas vous arrêter lui-même. Si vous le faites appeler, cela l’obligera à venir, et à vous calmer. Les gens qui vous emmeneront viendront seulement une fois qu’il sera sorti. Si cela arrive, enfermez-vous dans votre salle de bains, et appelez-moi sur le canal privé. J’arriverai le plus vite possible.       <br />
       -Et que ferez-vous ?       <br />
       -J’ai encore quelques cartes à jouer. Ne vous inquiétez pas. A bientôt, Ma Dame.       <br />
       -Zgav ?       <br />
       -Oui ?       <br />
       -Pourquoi faites-vous cela ?       <br />
       -Je n’en sais rien. Peut-être que je tiens à vous.        <br />
       -Je suis une patronne autoritaire, tâtillonne, j’oublie les services rendus..       <br />
       -Et vous faites bien pire encore, sourit-il.        <br />
       … Il retourna vers l’issue secrète, et, avant de partir, testa deux fois le fonctionnement de la moulure truquée. Quand il redescendit l’escalier monumental, l’hussier n’était toujours pas revenu à son bureau. Zgav nota l’heure précise : il se pouvait qu’il puisse bientôt utiliser la faute professionnelle de l’homme, si toutefois celui-ci s’absentait tous les jours aux mêmes heures.       <br />
              <br />
       47       <br />
              <br />
       Sahul était très désappointé. Absolument aucun signal ne s’était manifesté dans le petit musée des premières installations. La pièce-fétiche qu’il tenait précieusement dans son poing ne s’était pas réchauffée malgré son désir. Elle n’avait pas frémi devant les diaporamas en mouvement représentant l’arrivée sur Luna des premières machines à forer la surface. Ni devant la photo de famille des premiers installateurs. Ni encore devant la porte cabossée –véritable et laissée en place- du premier module, qui avait été inopportunément écrasé, non par un météorite (comme les médias l’avaient dit à l’époque), mais par une grue.        <br />
       Léo était aussi triste que le jeune homme, mais il gardait en vue la question de leur sécurité : vingt minutes encore et il leur faudrait ressortir avec les autres visiteurs, sous peine de déclencher l’alarme. Certes, leur déguisement était impeccable et Sahul, les traits fissurés habilement par du blanc d’ œuf sêché, offrait l’image d’une très acceptable aïeule en goguette, dans une combinaison dont le grisé pied de poule cachait assez bien la propreté douteuse.        <br />
       Mais sous l’œil ardent des psychocaméras, cela ne tiendrait que quelques minutes, dès lors que le dispositif d’alerte serait réveillé.       <br />
       D’ailleurs, ils avaient déjà exploré plusieurs fois tous les recoins de cet habitacle réduit, touché tous les objets « sacrés » -antiques pipettes d’alimentation, harnachements de gymnastique, etc.- au risque de déclencher un timbre offusqué. Rien. Décidément rien.       <br />
              <br />
       Il fallut donc se résigner, la mort dans l’âme, à sortir du bunker.       <br />
       Sur la petite place disposée en rotonde devant le musée, les deux hommes s’assirent sur un banc de jade –don de la défunte république Chine aux glorieux pionniers de la conquête spatiale-, et ressemblèrent plus que jamais au couple octogénaire qu’ils étaient censer incarner.       <br />
       -Merde, dit élégamment Léo. Je ne vois pas d’autre possibilité. Tous les autres anciens modules ont été détruits et recyclés au fur et à mesure. Et si l’on commence à se perdre dans les mines, on y sera encore dans trois ans.        <br />
       -Aïe ! répondit Sahul qui se leva en secouant sa main échaudée.       <br />
       La pièce ! La pièce parlait !  Elle fumait maintenant au sol, mangeant en crépitant le grès rose du carrelage. Le jeune homme observa tout ce qui l’environnait et ne remarqua rien de particulier, sinon l’énorme muret de pierres scellées où s’étendait une grande inscription dorée en caractères mandarins.  L’attirance de la pièce venait-elle de là ?       <br />
       Sahul rentra la main sous sa manche et se confectionna un gant grossier en pinçant les deux bords. Il ramassa prudemment son talisman, mais comme celui-ci était déjà brûlant, il serait difficile d’apprécier un changement de température positive, à moins qu’elle atteigne l’incandescence. Mais, brandie devant l’inscription, le petit disque adopta un comportement inattendu : simultanément, elle se refroidit et changea de couleur jusqu’à devenir  vert-de-gris, puis bronze sombre. Son poids également changeait, allant s’alourdissant.       <br />
       Sahul ne résista pas et s’avança vers le muret devant lequel il s’agenouilla.       <br />
       Derrière lui, Léo poussa un cri :       <br />
       -Regarde le dragon-cochon !       <br />
       -Quoi ?       <br />
       -Oui, au milieu des caractères, cet espèce d’ anneau fendu… Tu vois ?       <br />
       -Oui, mais pourquoi as-tu appelé çà un dragon-cochon ?       <br />
       -Parce que c’est comme çà que cette figure était appelée par un touriste chinois. Je m’en souviens, parce que justement, çà ne ressemble pas du tout ni à un cochon, ni à un dragon.       <br />
       -Non… en fait, si un peu, si tu regarde les plis parallèles au dessus de la coupure de l’anneau : on dirait le plissement d’un groin. Et au dessus il y a un œil bien dessiné. Je parle pas du trou central…       <br />
       -Ah oui, j’avais pas remarqué. Le chinois disait que çà représentait la mère primitive..  la déesse mère qui accouche du monde par le trou du ciel.       <br />
       -Bigre… En tout cas, je crois que la pièce vient combler exactement ce trou.. Regarde, elle prend la couleur de cette matière… une sorte de néphrite tachée de rouille.       <br />
       -Tu es savant, dis-donc !       <br />
       -Non, mais je t’ai expliqué qu’on nous injecte l’encyclopédie dans les neurones.       <br />
       -Mais on t’a jamais rien appris sur les déesses cochonnes ?       <br />
       -Non, je le crains.       <br />
       -Et on t’a jamais dit que ce machin est un cadeau des Chinois, un cadeau très précieux qui renvoie à leur propre origine. D’après le touriste lettré en question, le dracochon aurait 5500 ans !       <br />
       -Donc, 3500 ans  avant JC, la culture Hongshan de Chine du nord. Sans doute un objet cultuel Zhulong du Liaoning…       <br />
       -Ben merde, tu devrais passer au QCM du samedi soir. L’animatrice est vraiment choute, mais ses questions sont vicelardes à souhait. Tu te ferais des couilles en or, avec tout ce que tu sais !        <br />
       Il posa la main sur l’épaule de Sahul       <br />
       -Je parle sérieusement, tu…       <br />
       -Ne bouge pas, Léo, tu ne vois pas que je tente une opération délicate ?       <br />
       Plus la pièce se rapprochait du motif sacré enchâssé dans la pierre, et plus sa couleur devenait semblable. Des ajustements moléculaires semblaient se produire en permanence entre les deux objets, de sorte que, quand Sahul posa le disque dans le trou, il s’y plaqua bord à bord. Une seconde plus tard, toute trace de lisière entre les deux avait disparu, et le « groin » descendit alors brusquement contre la « queue », avec un claquement sec et puissant, évoquant le premier son de la foudre. Une odeur d’ozone étouffante se répandit sur la placette et les rampes lumineuses s’éteignirent.       <br />
       -Chiotte ! dit aussi élégamment Léo The Toto, y a du grabuge dans l’air       <br />
       Sahul pressentit ce qui allait se passer       <br />
       -Léo, salut ! on se retrouvera ! mille mercis encore… Tu es un véritable ami, je ne t’oublierai pas…       <br />
       Il eut l’impression que ces derniers mots se prononçaient  tout seuls dans une sorte d’espace solide. Léo était encore là, figé comme une photo. Quant à lui, il était en train de  se décomposer à l’intérieur d’un bloc d’ambre, comme un insecte tissé de poussière.         <br />
              <br />
              <br />
       48        <br />
              <br />
       Le Prince s’était effacé, plutôt qu’il n’était parti. Solaine s’écarta prudemment du pilier en forme de tige de lotus derrière lequel elle s’était cachée, et s’avança vers le divan maléfique. Devait-elle se rasseoir sur ce machin collant ?       <br />
       Jamais !  D’un autre côté,  si elle ne le faisait pas, la Skoule se douterait de quelque chose. Elle ne pourrait pas la convaincre qu’elle s’était elle-même libérée de cette gluante et froide attraction, de cette chose qui lui mangeait les nerfs, la vidait de toute énergie, sans qu’elle ressentit pourtant aucune douleur, aucune fatigue. Elle devrait avouer à Marraine, enfin à cette Mère étrange et morbide que quelqu’un était intervenu.        <br />
       Bon, mais alors ?  Qui lui disait le Prince et la Skoule n’étaient pas de mêche, n’essayaient pas de lui faire perdre pied... ?       <br />
              <br />
       Solaine se mordit les phalanges au sang. Tout ceci n’avait aucun sens. Le Prince n’avait sans doute aucun intérêt à monter un scénario aussi compliqué, s’il s’agissait d’abonder dans le sens de la Skoule.. Et puis d’où tenait-il toutes ces infos incroyables sur Terra XII et Volpol ?  Il ne mentait pas, elle en était sûre. Même si son vrai « père » avait entretenu des sentiments pour elle –ce dont elle doutait fort, puisqu’il avait été capable de l’ignorer à ce point depuis sa naissance-, les circonstances aggravaient encore la chose : que pesait Solaine face à un enjeu qu’elle pressentait plus vaste que le destin de la seule Creuse ?  Le fait même que son sosie, le Prince, soit au courant de détails véridiques concernant des gens vivant à des milliers d’années-lumières prouvait que l’histoire humaine avait outrepassé tout ce qui pouvait être espéré du temps du lancement de Terra XII. Son vaisseau-patrie était devenu un minuscule astre mort, une île où l’évolution avait pris un retard considérable. Elle avait vécu, sans le savoir, dans une société vieillie et ignorante. Elle se sentait sans la moindre importance, mortifiée dans ce qui avait soutenu l’élan de sa parenté depuis près de cent ans. En un sens, elle comprenait Volpol : arracher des informations vitales à une petite femme égarée dans une affaire énorme, quelle importance ? Même si cela devait la tuer…        <br />
       Il y avait un problème, cependant : quelles informations vitales pouvait-elle bien, elle, détenir, que Volpol n’eût pas déjà découvertes ? Que savait-elle qu’il ne savait lui-même, après les milliers d’heures dépensées par ses agents à espionner les usagers de la bibliothèque Fortenot ?  Une équation zmylovskienne lui avait-elle échappé ? Bien improbablement.        <br />
       Solaine se massa les yeux. Longuement. Elle devait se calmer, réfléchir, et puis agir autant que faire en se soustrayant à l’émotion.       <br />
       Elle se força finalement. Le divan amoureux l’accueillit avec un chuintement goulu, et aussitôt toute capacité de bouger lui fut ôtée.  La chose animale l’étreignait sans lui laisser une seconde chance de se dérober à son affection intrusive. Solaine se laissa prendre, et s’abandonna au sommeil. Mieux valait ne penser à rien, avant les épreuves du matin bientôt levé. Elle suivrait sans doute les instructions du Prince. Simplement parce qu’il devait lui en apprendre davantage sur ce qui se tramait. Il lui fallait choisir à qui faire confiance, dans ce monde où tout glissait, tout se dérobait, tout se retournait en son contraire. Le Prince, au contraire de Volpol avait l’air doux, et si tranquille…       <br />
              <br />
       49       <br />
              <br />
       Tout avait disparu, lune, Léo, chose du liaoning. Linueusement, lumineusement, longuement, les rouleaux rimés, lamés de lanoline, s’étiraient dans l’âme de Sahul.        <br />
       Le jeune homme réduit à l’état de poudre d’or dans une atmosphère ouverte, tenta de se rassembler, esprit et corps. Etait-il parvenu enfin sur la vraie Terre ? S’étendaient autour de lui des forêts et des forêts, d’autres frondaisons encore entre des bancs de brume interstitielle et des oiseaux, surtout des oiseaux silencieux…       <br />
              <br />
       Sahul frémit. La présence de son père, vivant ou mort, était toute proche. Mais comment mettre la main sur un indice plus patent ? Cette forêt de jeunes bouleaux, poussée au milieu des troncs cassés d’énormes érables décharnés, était inerte sous sa couche de neige épaisse. Le ciel était bas et gris, s’échevelant lentement aux franges de la canopée. La rivière était gelée, cent fois fracturée par endroits par des pêcheurs, et cent fois reglacée. Sur l’autre rive, des loups hurlaient dans des lointains pathétiques.       <br />
       Pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre ?        <br />
       Sahul décida de marcher en cercle, puis de s’éloigner d’une centaine de mètres et de recommencer autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose d’insolite. Il essayait encore, la pièce d’argent à nouveau dans la main, de sentir des différences ténues de température du métal, mais cela ne donnait pas grand chose.        <br />
              <br />
       Il pénétra dans une zone plus marécageuse, mais tout aussi congelée. Il s’aventura avec précaution au milieu des ajoncs cassants, ralentissant à proximité des ilôts où des marmottes avaient élu domicile.        <br />
              <br />
       C’est alors qu’il entrevit au delà de taillis touffus, la silhouette penchée d’un arbre gigantesque. Il s’approcha. L’espèce n’était pas évidente, entre chêne et cèdre, et les branches monstrueuses étaient tordues, cassées, effondrées, ou pour certaines éclatées. D’autres signes indiquaient que la plante géante avait été victime de la foudre ou d’un incendie qui l’avait creusée comme une bougie. Sahul s’approcha, prenant garde de ne pas s’enfoncer dans des pelotes enneigées d’objets indéfinissables, probablement métalliques. Il y avait aussi des monceaux de planches dont certaines constituaient encore des pans de palissade projetés au milieu des branchages.       <br />
       Peu à peu, Sahul reconstitua l’image mentale d’une sorte de grande cabane autrefois perchée dans l’arbre, ou construite à l’abri de son feuillage et qu’un accident météorologique avait détruite.        <br />
       L’endroit, à coup sûr n’était pas banal. Mais rien –et en tout cas pas la pièce d’argent- n’indiquait un rapport entre lui et Liandro Fraga, géniteur et père de Sahul Fraga, dynaste de Terra XII.        <br />
              <br />
              <br />
       Soudain, Sahul prit conscience de quelque chose d’anormal : au creux de la souche restée debout, comme une énorme dent creuse, il y avait un peu de neige ensoleillée. Il regarda autour de lui : aucun autre endroit n’avait droit à l’éclaircie qui faisait étinceler les cristaux de la poudreuse emplissant la souche comme pour soigner la carie fatale. Il regarda le ciel et vit la trouée : solitaire et immobile,dans le mouvement des nuées,  elle laissait passer un faisceau vertical de lumière dorée. Le cœur de Sahul se mit à battre. Quelque chose se passait enfin. Il entra dans le cercle de lumière, écrasant le bois mort sous la neige et scruta le zénith. Rien ne se passa. Et puis il lâcha la pièce qui l’avait cruellement mordu. Elle s’enfonça dans la poudreuse en laissant s’échapper un volute de vapeur bleutée.       <br />
              <br />
       Sahul se mit à genoux et creusa frénétiquement la neige. Il ne voulait en aucun cas perdre son talisman, dût-il se transformer en rat musqué forant sa tanière dans la terre charbonneuse.        <br />
        Et tout s’effondra.        <br />
              <br />
       Sahul était tombé au fond du puits formé par l’enroulement de monstrueuses racines. Il gisait, assis et contusionné, sur un lit de gravats et de bois pourri, que clôturait une pièce circulaire, très vaguement éclairée par le point gris d’où il était tombé.  Il y eut un grincement devant lui et deux racines moulées s’écartèrent. Dans la vague lueur d’un chambranle gothique, se tenait une silhouette massive et silencieuse.       <br />
              <br />
       -Je… Etes-vous Liandro Fraga.. euh.. Emilio Boscione ?       <br />
       Le silence répondit à la question angoissée de Sahul.       <br />
       L’ombre eut un geste lent, sa main venant se plaquer contre son front.       <br />
       -C’est toi, Sahul ?       <br />
       La voix résonna en lui  comme si elle  ne l’avait jamaids quitté.       <br />
       Sahul s’étrangla.       <br />
       -Oui, Père…       <br />
       -Je savais que tu trouverais enfin !       <br />
       La silhouette laissa tomber dans la poussière l’arme oblongue qu’elle portait et se précipita vers Sahul.        <br />
              <br />
       L’étreinte du père et du fils fut ardente et maladroite, probablement parce qu’Emilio ne s’attendait pas à serrer dans ses bras un homme aussi grand et fort, à la place du mouflet maigrichon qu’il avait quitté quinze ans auparavant.  Et aussi parce que Sahul de son côté, se souvenait d’une montagne humaine, et pas d’un type un peu voûté, encore musclé, mais presque osseux.       <br />
       -Viens à la lumière que je te voie !       <br />
       Emilio attira Sahul le long d’un couloir étroit descendant en une large spirale dans les profondeurs.       <br />
       Il s’arrêta sous une longue applique en forme de flamme et observa son fils.        <br />
       -	Superbe. De la vraie graine d’Ar. Ilnara n’a pas démenti son ascendance princière !  Tu vas leur en faire voir, mon garçon !       <br />
       -	A qui, Père ?        <br />
       -	Je vais tout te raconter, mais tu peux bien attendre quelques minutes de plus, après quinze ans d’absence. Et moi, comment me trouve-tu ?       <br />
       -	Bien Père, tu n’as pas vieilli d’une ride !        <br />
       Sahul réprimait  des larmes de joie. La voix de son père, elle, n’avait pas changé.       <br />
       -Viens, je vais te faire visiter mon Antre.       <br />
              <br />
       50       <br />
              <br />
       Quand Solaine s’éveilla dans le bleu plus tendre du jour artificiel de la bulle centrale de Gâ, une Striche était en train de pousser vers elle la table roulante d’un copieux petit déjeûner. L’autre la suivait, bienveillante et attentive, lourdement armée.        <br />
              <br />
       La Skoule était assise en face d’elle, songeuse, caressant  négligemment le ventre d’une sorte de chien nu, horrible chef d’œuvre de la sélection génétique.       <br />
       -Bien dormi, Petite ?       <br />
       -Non, j’ai fait des cauchemars.       <br />
       -Je te comprends. Tu ne t’es pas promise au destin le plus rose.        <br />
       -Pourquoi voulez-vous me livrer à Volpol ?       <br />
       La Skoule se leva, le visage soudain sombre, convulsif. Rejeté, le chien nu jappa maladivement et se faufila entre des plantes grasses dont les piquants orientables ne semblèrent pas l’incommoder le moins du monde.       <br />
       -Je ne peux faire autrement. En fait, je ne te livre pas. Je te renvoie sur ton vaisseau natal. Et encore, même pas : je me contente de te déposer dans la Balise, exactement d’où tu as débarqué chez nous sans y être invitée. Bien sûr, tu peux penser que cela revient au même, car les coordonnées de la Balise ont certainement été déjà saisies par les ordys de ta Creuse. Je t’accorde qu’il n’est pas certain, mais presque, que les Sécuraptors t’attendront  à la porte dès que le saut quantique aura été effectué. Mais tout réside dans ce « presque ».        <br />
       -Que voulez-vous dire ?       <br />
       -Eh bien, Solaine, il te reste une chance réelle d’échapper aux sbires du Censor : tu peux appeler des amis à la rescousse, dès la première fraction de seconde où la Balise émerge dans ton espace-temps. Il te faudra compter environ dix minutes avant que la police puisse isoler le secteur en com et t’interdire tout contact. Et encore un quart d’heure avant qu’ils puissent cerner physiquement la Balise.  Bref, tu as un peu de temps pour..       <br />
       Solaine explosa :       <br />
       -Mais qui voulez-vous donc que je prévienne ? Si Volpol contrôle tout, il suffit que j’appelle quelqu’un pour qu’il devienne suspect et soit arrêté dans l’instant…       <br />
       -Pas si tu utilise le canal 5, Chérie.       <br />
       -Qu’est-ce que c’est que le canal 5 ?       <br />
       -Un gadget oublié des mécaniciens de l’espace. Des trains d’ondes de haute fréquence qui ne fonctionnent qu’à distance rapprochée. Tu devrais pouvoir émettre deux ou trois fois et atteindre la Creuse. Si les messages sont bien préparés hors connexion, et bien ciblés, tes interlocuteurs les recevront sans être repérables. Mais ne dépasse surtout pas trois émissions.        <br />
       La jeune fille réfléchit intensément, puis secoua la tête.       <br />
       -Je ne vois vraiment pas qui je pourrais prévenir…       <br />
       -Ne mens pas, Solaine. Tu n’as qu’une idée en tête : contacter Sahul Fraga.        <br />
       Solaine rougit.        <br />
       -Mais tu aurais tort. Ton ami s’est absenté…       <br />
       -Comment cela ? s’écria Solaine, se redressant sur les mains, sans pouvoir pour autant s’arracher à l’étreinte du Divivan.       <br />
       -Il a disparu. Les gens de Volpol le recherchent, et ils ont toutes raisons de penser… qu’il a trouvé un moyen de partir de la Creuse.       <br />
       -De partir ?       <br />
       -Oui, un vrai voyage, au lointain.       <br />
       Solaine haussa les épaules       <br />
       -C’est impossible…       <br />
       -Il faut croire que non. J’ai accès aux com. de la Creuse en temps réel, et je peux te dire que les Sécuraptors sont sur les dents. Ils ont dépéché des engins de repérage automatique dans tous les recoins du vaisseau. Tous leurs espions sont sur le pied de guerre. Volpol enrage de trouver un passage vers d’autres mondes et il se doute que Sahul a accédé à une issue secrête. Cette idée l’exaspère : il a l’impression d’avoir été joué, tel un enfant, par des puissances qui ont depuis longtemps résolu les problèmes techniques du transfert.       <br />
       -Peut-être Sahul s’est-il caché sur Terra XII…       <br />
       -Tu penses à votre cache amphibie ? Non, il n’y est pas. J’ai vérifié… Je sais qu’il est parti réellement, parce que sa signature génétique a totalement disparu de nos écrans.       <br />
              <br />
       Décidément, la Creuse était littéralement transparente pour les gens de Gâ ! Mais l’inverse n’était pas vrai.  Le monde de Solaine était encore plus aveugle et sourd qu’elle l’avait cru. La jeune fille devait s’avouer qu’elle était… oui,  vexée, tout comme Volpol.  Ce sentiment était ridicule. Elle le rejeta pour se concentrer sur l’unique problème important du moment : devait-elle faire confiance à la Skoule ou au Prince ? Ou encore ni à l’un ni à l’autre ?  Elle devait reconnaître une autre vérité humiliante pour elle, cette fois à titre personnel : rien que de penser à sauter dans le vide mousseux d’un de ces gouffres lui faisait passer un frisson dans l’échine. Mais la seule question qui la travaillait, ou, oui, la torturait vraiment était : où Sahul était-il passé ? Aurait-il pu succomber dans une fosse profonde ?       <br />
              <br />
       La Skoule, grave et livide, semblait lire dans ses pensées .       <br />
              <br />
       -Non, répondit-elle à sa question muette. Sahul n’est pas mort. Nous aurions sa signature, affaiblie de façon caractéristique.  Tu dois accepter le fait : Sahul est parti de Terra XII pour une destination inconnue. Si tu veux être aidée d’une personne à l’arrivée de la Balise, ce ne peut donc pas être de lui.        <br />
              <br />
       -La Commanderesse…       <br />
       -C’est une idée, si tu peux joindre Ilnara sur sa com. privée, qui –par miracle- n’est pas encore scannée par les agents de Volpol. Mais dis-toi bien qu’elle est, disons le mot, séquestrée. Il lui reste une minuscile marge de liberté à l’intérieur du môle et de ses appartements, mais cela ne durera pas longtemps. Volpol a des projets grandioses qu’il compte mettre en œuvre très bientôt.        <br />
              <br />
       -Comment pourrait-elle me soustraire à l’attaque de Volpol ?       <br />
       -Je ne sais pas du tout. A supposer qu’elle te réponde assez vite, peut-être t’indiquera-t-elle un refuge connu seulement d’elle-même. Il faudra encore que tu rejoignes la Creuse en scaphandre, en déjouant les modules des Sécuraptors. Ce sera du sport, ma Chérie !       <br />
              <br />
       L’espèce de rire sadique qui suivit cette déclaration ironique décida Solaine. La Skoule avait changé : elle ne se comportait plus en Marraine, Dieu sait pourquoi.  Il lui fallait donc se confier corps et âme au Prince, et se jeter dans un vide épouvantable. La sueur lui vint au front, et elle devint plus livide que les Striches. Mais la Skoule se méprit sur la cause de cette émotion.       <br />
              <br />
       -N’aie pas peur, dit-elle, tu conserves toutes tes chances si tu réagis assez vite. Je te montrerai les appareils du canal 5. Et maintenant, je crois que nous devons y aller. La conjonction aura lieu dans moins d’une heure.         <br />
              <br />
              <br />
       51       <br />
              <br />
       Le Censor réunit les chefs de sa « garde noire » dans les lugubres sous-sols du commissariat d’Ildefre-centre, et programma sobrement les détails du coup d’Etat. Un détachement de la garde, sous le commandement d’un Commissaire se présenterait aux premières heures aux portes des principales institutions policières, militaires, parlementaires, médiatiques et technologiques, et en prendrait le contrôle. Tout opposant serait immédiatement appréhendé et transféré en cellule « sanitaire ». Le déplacement forcé d’Ilnara dans un quartier secret des confins Nord était prévue pour six heures précises. Elle dormirait encore. Il s’en occuperait personnellement car il ne voulait pas risquer qu’il lui soit fait le moindre mal et il n’avait aucune confiance dans la délicatesse des brutes de Honshin qui formaient le noyau de la garde.        <br />
              <br />
       Il n’avait pas non plus prévenu le capitaine Zgavaw, envers lesquel il ne pouvait se départir d’une certaine méfiance. Celui-ci n’avait jamais défailli dans sa loyauté à son égard, mais lorsqu’il lui avait dévoilé son plan concernant la Commanderesse, il avait surpris dans son regard une imperceptible lueur, et il avait appris à se fier à ce type de signe. Il tiendrait sa promesse et confierait bien Ilnara au Capitaine, mais seulement lorsque ce dernier lui aurait entièrement révélé son plan, ou lorsque –ce qui revenait au même- il aurait mis au point un suivi fiable de la reléguée.  Volpol ne voulait en aucun cas qu’elle puisse faire un retour-surprise, avec ou sans la complicité de Zgav.  Celui-ci représentait seulement la garantie qu’il ne lui serait fait aucun mal, mais ses sentiments –visibles- pour la Commanderesse rendaient les choses plus compliquées, quant aux conditions d’un ostracisme durable. En attendant de mettre tout cela au point, Ilnara dormirait dans les appartements de Volpol, et sous sa propre surveillance. En cas de retournement de situation imprévu, cela aurait aussi pour avantage de nier la théorie de l’enlèvement : Il semblerait normal qu’elle se repose chez lui des suites d’une maladie éprouvante.       <br />
              <br />
       Ceci provisoirement réglé, tout le reste devrait être rondement et systématiquement mené : convocation des présidents d’associations d’activités de tout ordre, introduction de commissaires dans les ateliers et les bureaux pour anticiper toute tentative de grève, signalement de tout début de révolte et répression maximale, mais circonscrite aux seuls foyers de rebellion ouverte, diffusion massive de thèmes de propagande et d’infos manipulées annonçant « l’agression spatiale imminente », justifiant les pleins pouvoirs à Volpol  et inventant au fur et à mesure les « victoires » de sa garde sur l’ennemi. Quelques provocateurs seraient aussi chargés de faire exploser des bombes très bruyantes (mais peu destructrices) en certains endroits-clefs, afin de permettre aux médias –préparés- de déployer l’arsenal de la peur.        <br />
       Il fallait que les gens rentrent chez eux et y restent parqués au moins quatre jours. Ensuite, si tout se passait bien, le Censor pourrait rendre à la Creuse une apparence de vie normale.       <br />
              <br />
       52       <br />
              <br />
              <br />
       Le Monde intérieur formait une sphère hors espace-temps normal, ce que Boscione appelait une « incise ». Au cœur de ce monde se tenait la « zone de densité maximale » où le père de Sahul vivait en ermite depuis une quinzaine d’années, en dehors de plusieurs brefs voyages « d’affaires ». Elle se présentait comme une aire largement souterraine –un dédale de grandes salles hypogées à la voûte surbaissée- à laquelle correspondait dans l’hémisphère aérien une circonférence au sol de quelques kilomètres de diamètre, et une colonne « émulsive » vaguement lumineuse, se fondant dans un ciel immatériel.        <br />
       L’ensemble était la duplication transposée d’un ancien site terrestre où Boscione vivait et travaillait jadis, « dans une autre vie ». Ainsi de l’arbre mort qui était la copie d ‘un gigantesque cèdre de Norteamérique dans lequel Emilio avait autrefois construit son premier laboratoire.        <br />
       -Il a été détruit pendant la translation ? demanda Sahul.       <br />
       -Non, il avait déjà été bombardé par des hommes de main, des ennemis sans pitié dont je te parlerai un jour. Je n’ai pu translater que sa ruine.. Mais j’y avais trop de souvenirs et j’espérai y trouver des débris qui me seraient encore utiles ici, ce qui se révéla exact. De plus, j’avais calculé la translation à partir de ses coordonnées et il était trop difficile d’en changer.        <br />
       Le cœur du monde intérieur possédait, à son tour son propre cœur :  la « sphère de silence », une salle souterraine de petite taille, protégée par une muraille d ‘ombre ineffable, qui ne s’ouvrait que pour Boscione.        <br />
       -Je ne peux même pas t’y faire encore pénétrer. Elle est un prolongement de mon immunité et elle ne te reconnaîtrait pas, avant de nombreux tests. Mais si tu restes le temps nécessaire, je t’inviterai dans le saint des saints. C’est là que tout se passe.       <br />
       -Tout ?       <br />
       -Tout ce qui fait le sens de ma pauvre existence,  Sahul, et dont je ne peux plus me séparer, désormais. Mais allons dehors. Je ne veux pas fêter ton arrivée en te confinant dans cette taupinière. Çà te dirait de chasser la lignandre ?       <br />
       -Euh, qu’est-ce que c’est ?       <br />
       -Un hybride de diverses races de canards sauvages que j’avais introduits au début du Monde intérieur.  Çà se chasse au lance-pierres. C’est du moins la seule arme que j’ai autorisée ici.       <br />
       -Un peu comme dans un domaine Ar sur l’ancienne terre ?       <br />
       -Exactement.  A la différence qu’ici, les Ars ne sont pas représentés et que les seuls habitants sont une bande de reitres sans honneur qui vivent sur le dos de quelques centaines esclaves. Comme tu as emprunté la passe de la Mer et de la Lune, tu n’as pas dû déboucher très loin de leurs « fermes châtelaines », ou plutôt de leurs blockhaus en ruine. Heureux que leurs molosses ne t’aient pas senti. Tu serais en charpie !       <br />
       -Je suis capable de me défendre de quelques chiens.        <br />
       Boscione sourit .       <br />
       -Je n’en doute pas. Mais nous nous tiendrons tout de même éloignés des aires de maraudage des Fourriéristes.        <br />
              <br />
       -C’est le nom de ces gens ?       <br />
              <br />
       -Oui, en souvenir ironique du fait qu’ils se sentent ici « en fourrière »….       <br />
              <br />
       Ils sortirent par une porte couverte d’un gros cabochon de roche, qui formait le flanc d’une petite éminence boisée.       <br />
       L’air était vif et la luminosité violente. Boscione avançait à grands pas sur une neige un peu cristallisée et Sahul se demandait comment sa grande carcasse semblait glisser à la surface comme si elle n’avait aucun poids.        <br />
       -Allons à l’essentiel, Fiston. Tu dois d’abord savoir que ta mère et moi sommes arrivés sur le chantier saturnien des Creuses à partir d’ici. J’ai réussi à créer ma première passe trans-spatiale, alors qu’il nous était absolument impossible de revenir sur Terre. C’est d’ailleurs encore le cas : bizarrement, la signature d’une planète est bien plus difficile à isoler comme telle du  magma subquantique, alors que celle d’un vaisseau comme Terra XII apparaît avec une netteté parfaite.        <br />
       -Vous étiez... en exil ?       <br />
       -Non.  Ta mère a dû te raconter, je suppose, comment nous avions participé à la victoire du camp pluraliste dans une bataille qui aurait fort bien pu déboucher sur une nouvelle aire d’obscurantisme et de sinistre militarisme. Nous étions donc assez populaires, et nos patronymes renommés, au moins dans les milieux qui connaissaient notre rôle, et jusqu’au Tetrapan, où nous avions des connaissances intimes.       <br />
       -L’instance de direction de la Terre ?       <br />
       -Pas de direction, Sahul, d’arbitrage final. Mais écoute plutôt :  ta mère, très aventureuse comme doit l’être une princesse Ar, me cherchait dans les parages de l’Arbre Mort. Elle trouva par hasard une entrée du Monde Intérieur dont, à l’époque, il n’existait aucun moyen de sortie. J’en fus averti par mon système de com. Et je dus cesser toute autre activité pour tenter de la rejoindre.       <br />
              <br />
       Le regard d’Emilio décrocha, ses yeux devinrent des fentes, et, d’un geste fulgurant, il darda son lance-pierre primitif vers les hautes branches mobiles d’un jeune bouleau. Un sifflement bref, un piaillement aïgu, des plumes voletant alentour, le frou-frou d’un vol lourd.       <br />
       -Sapirouette, je l’ai raté de peu.       <br />
              <br />
       Sahul ne s’intéressait décidément pas à la chasse.       <br />
       -Tu l’aimais ?       <br />
       -Oui. Même si je ne me l’avouais pas encore. Je ne pouvais pas supporter l’idée de ne pas la revoir. Par ailleurs, je savais que quelques-uns de nos plus mortels ennemis s’ étaient également introduits dans le Monde Intérieur. Ils ne tarderaient pas à la rencontrer, et je ne donnais alors pas cher de sa peau, face à ces brutes avides de vengeance.       <br />
       -Pourquoi ne m’as-tu jamais raconté tout cela ?       <br />
       -Tu sais bien que je ne pouvais faire aucune allusion au Monde Intérieur sur la Creuse. Cela aurait attiré immédiatement les concupiscences.       <br />
       -Oh oui, renchérit Sahul, la Sécu t’aurait fait torturer aussi sec, et Mère aussi, toute commanderesse qu’elle ait été !       <br />
       -Tu vois.       <br />
       -Je sais. C’est juste une façon de dire que j’aurais tant aimé être dans le secret.  D’ailleurs, Mère aurait pu me dire qu’elle connaissait la passe du fond marin de Terra XII, puisqu’elle l’avait empruntée avec toi.       <br />
       -Tu te trompes, Sahul, la premiere passe donnait sur le chantier lui-même, sur un satellite portuaire de Saturne, Encelade, je crois. Et je n’ai pas pu la laisser ouverte. J’ai ensuite travaillé sur Terra XII au moment de sa mise en eau, et c’est là que, par miracle, j’ai pu récupérer la piste des coordonnées du M.I.  Je n’ai jamais expliqué à Ilnara ce que j’étais en train de faire ni les résultats de ce travail, car je ne voulais pas l’angoisser davantage. Par ailleurs, dans le secret des dieux… tu y étais un peu, puisque les traces que j’ai laissées (à commencer par les manuscrits de Zmylovsky) ont suffi à te conduire ici, Sahul !` Bon sang ne saurait mentir !       <br />
       -D’accord, admit le jeune homme. Je dois tenir cela de toi : tu as oublié d’être stupide !       <br />
       Emilio Boscione partit d’un rire tonitruant.       <br />
       -Bel autocompliment en forme d’hommage !  Mais revenons à nos moutons : je suppose que tu veux savoir pourquoi je suis parti , le jour même de tes dix ans ?  La réponse est simple, Sahul : parce que j’avais appris de source sûre que quelqu’un était en train de FERMER la passe que j’avais ouverte entre le Monde intérieur et la Creuse.        <br />
       -Comment cela ?       <br />
       -Eh bien, il y a toujours une part de mystère, qui explique également pourquoi je ne suis pas revenu sur la Creuse, malgré le terrible désir que j’en avais. En deux mots, voilà : je ne peux plus m’éloigner plus de quelques heures par jour du « Centre de silence « . Car c’est seulement dans l’Antre que je dois tenter en permanence de rouvrir les passes qu’une entité hostile ne cesse d’essayer de suturer, de boucher à jamais !        <br />
              <br />
       Ton arrivée est donc providentielle, Sahul, car si tu acceptes de m’aider, tu pourras, en t’entourant des précautions les plus extrèmes, ramener ici quelques personnes fidèles que je formerai à la conduite du Centre. Alors, et alors seulement, ma torture finira et je pourrai rejoindre  Ilnara.. si elle m’a attendu, telle Pénélope.       <br />
              <br />
       -Oui. Mère t’attend. Elle est fortement sollicitée par l’actuel chef de la Sécu, un obscur technoc au visage ravagé nommé Volpol, mais elle ne cède pas... vraiment.       <br />
       Sahul semblait un peu gêné.        <br />
       -Enfin, elle résiste à toutes ses propositions de mariage.       <br />
              <br />
       Tout en surveillant la cime des arbres, Emilio restait d’une parfaite sérénité.       <br />
       -Ne t’inquiète pas, Sahul, je ne suis pas jaloux de la vie sexuelle de ta mère. Je l’ai quittée depuis quinze ans et je ne peux rien exiger. Mais cela m’émeut de savoir qu’elle ne veut pas céder sur le partage des charges dynastiques.        <br />
       -Je crois qu’elle a toujours pensé que tu étais vivant. Et elle m’a conforté souvent dans cette certitude, bien qu’elle doutait que tu puisses revenir, étant donné les caractéristiques du Monde intérieur.        <br />
       -Je sais. Sahul, il faut que je t’en dise davantage sur l’étrange guerre qui m’oppose à un ennemi invisible.       <br />
       Pour ce qui te concerne, accepterais-tu de m’aider dans cette tache de Sisyphe ?       <br />
       -Sans hésiter, Père. Mais pourquoi tant tenir à ce Monde intérieur ? Pourquoi ne pas revenir sur la Creuse avec nous, et oublier cette bizarrerie isolée ?        <br />
       -Parce que si nous l’oublions, la PRESENCE ne nous oubliera pas. Je sais qu’elle réside ici maintenant, et concourt avec moi pour utiliser le Monde Intérieur comme base d’influence sur l’univers. Je soupçonne fort cette entité d’être humaine, et de vouloir manipuler les dimensions spatio-temporelles de nos secteurs pour faire émerger un futur qui lui convienne en étouffant les racines passées de notre présent.       <br />
       -Je croyais que la manipulation du temps était impossible, à cause des paradoxes qu’elle entraîne. Les équations de Rand-Braudel..       <br />
              <br />
       Emilio le coupa, vaguement irrité :       <br />
              <br />
       -Ces équations sont fausses, petit. Et il n’y a pas de paradoxes. Le passé n’est pas tout ou rien. On peut en supprimer des aspects, chirurgicalement, sans entraîner de grandes modifications globales.  Mais on peut aussi tenter de faire basculer l’histoire dans une direction différente. Et çà marche, je peux, hélas,  te le garantir.       <br />
       D’après ce que je subodore, la PRESENCE a l’intention de détruire certaines racines qui ont permis à la « Grande Paix » chère aux taoïsmes anciens de triompher sur terre après le dernier grand conflit mondial. Elle tente de miner, de corroder, de saper systématiquement l’instauration du « tétralemme » politique qui régit la planète depuis deux siècles. Pour ce faire, elle remonte dans le temps à l’aide de passes ouvertes depuis le Monde Intérieur, et tue des personnes ou anéantit des situations qui ont été à l’origine de la Révolution Ecologique. Bien plus grave, elle favorise l’agressivité des piliers du pouvoir-monde, et essaie de provoquer l’unification des forces du nucléarisme. Elle semble penser, et je suis hélas d’accord avec elle, que le chantage nucléaire centralisé peut contraindre l’humanité à se livrer à un  pouvoir unique pendant des siècles, interdisant tout mouvement vers une société pluraliste et respectueuse de la nature.       <br />
       -Cette entité, dis-tu, se cache ici, sur le M.I. ?       <br />
       -Sans nul doute, mais je ne parviens pas à la localiser exactement. Elle semble vivre dans une résonance de ce monde, qui peut aussi bien se situer à l’endroit où nous parlons, qu’à des milliards d’éons, sur une résurgence non locale des variables du M.I.       <br />
       -çà me dépasse, mais je te crois.  Et qui est cette entité malveillante, d’après toi ?       <br />
       -Je te l’ai dit : c’est presque sûrement un homme ou une femme, étant donné l’intérêt exclusif qu’elle semble porter à l’histoire planétaire. J’essaie, tout en la contrant coup après coup, de fabriquer des moteurs qui sélectionnent des noms possibles sur deux cent ans d’information électronique, mais je n’y parviens pas. Je n’ai pas assez de temps à m’y consacrer. Par ailleurs, je suis incapable de savoir qui a pu monter « à bord » du MI dans les premiers temps, parce que je laissai, assez vicieusement, les portes fonctionner comme des pièges à passants. Cela pouvait être n’importe qui : des trappeurs Ars, des ermites Chans, des soldats Mer en goguette, ou s’exerçant à la chasse aux sauvages…, des Frangins fouinant toutes les poubelles à la recherche du trésor, etc. Il faudrait prendre le temps d’une enquête parmi les actuels occupants du M.I, mais pour moi, étant seul, la seule voie efficace est de contraindre l’ennemi à déclarer toujours plus précisément ses intentions à travers de nouvelles interventions historiques. L’idéal serait qu’un jour je le rencontre « en flagrant délit ». Alors se jouerait la dernière bataille : ce serait lui ou moi.       <br />
       -Père ?       <br />
       -Oui ?       <br />
       -Je ne comprends toujours pas ce qui te passionne tant dans ce fameux monde intérieur, et depuis si longtemps, bien avant que ton « double » néfaste apparaisse.  Ne pourrais-tu, à la limite, détruire ce monde et en refaire un autre ? çà réglerait tout d’un coup, non ?       <br />
       -Impossible. En un sens, il n’existe qu’un M.I. en vis-à-vis de notre planète-mère.  Et je ne l’ai pas inventé : je l’ai découvert.  Il me fascine parce qu’il représente la voie royale pour comprendre des secrets universels, et qu’il est le palier premier et inévitable si nous voulons construire un réseau trans-stellaire de transports instantanés, condition absolue pour une dissémination de l’humain.        <br />
       -Un rêve magnifique, admit Sahul. Bien qu’il réduise à néant l’espoir porté par les habitants des Creuses, dans leur mouvement si lent vers des étoiles inapprochables…       <br />
       -Inapprochables ? Mais pas du tout ! s’enthousiasma Emilio Boscione. Les Creuses sont des relais irremplaçables pour bâtir le futur réseau. Elles le sont d’autant plus que la passe vers la Terre est irrémédiablement perdue. La seule pulsation utilisable au plus près de notre planète est désormais celle de la base lunaire, par laquelle tu es venu ici, Sahul !       <br />
              <br />
       Cette fois, le canard gris qui partait en fusée d’un gros buisson de houx ne fut pas raté. Il rejoignit lui-même la pierre qui allait fracasser sa tête minuscule, et que le vieil Emilio, rapide comme jamais, avait lancé presqu’un mètre en avant de sa trajectoire possible.       <br />
       L’oiseau tomba sur place et fit un trou dans la neige.       <br />
       -Tu vois, dit Boscione à son fils, le futur va chercher le passé ! ce n’est pas sorcier.        <br />
              <br />
       53       <br />
              <br />
              <br />
       Georges Washington Bish Jr ressemblait à une grosse figure empaillée par un taxidermiste de talent pour un musée des horreurs.       <br />
       Enorme, livide, l’uniforme débraillé, il demeurait parfaitement immobile, le doigt pointé comme collé à l’une des touches de son poste fixe. Ses yeux, légèrement révulsés vers le haut, fixaient un point proche de son nez. De la bave glissait sur son triple menton rond, et gouttait sur le registre des fonctionnaires du Bureau. Il venait de lâcher le vieux combiné téléphonique qui se balançait sous la table, au bout de son fil hélicoïdal, émettant le faible tit-tit d’une ligne occupée.       <br />
       Enfin il déglutit et hocha la tête vigoureusement.       <br />
       -Oui, dit-il d’une voix faible. Oui.       <br />
       Il se retourna mécaniquement et saisit l’œuf de cuivre, l’enserrant entre ses paumes comme dans un nid. Puis il se leva et sortit de la loge. Il hésita un instant dans le couloir, puis, semblant lutter contre lui-même, il revint se saisir du  gros roman de Toole qui lui servait de bible. L’ayant fébrilement mis en poche pour reprendre l’œuf, il se rendit au vestiaire. Posant un moment l’objet avec un infini respect, il s’enveloppa de son parka le plus épais, et enfonça sa chapka sur le front. Il enfouit alors l’œuf contre la peau de sa poitrine et monta le colimaçon qui débouchait derrière deux piliers du hall d’honneur. Il salua d’une main l’hôtesse et l’agent de sécurité qui la draguait, presque assis sur le comptoir d’accueil :       <br />
       -Une petite course à faire à la pharmacie ! s’excusa-t-il, puis il sortit rapidement sans se retourner.         <br />
              <br />
       -       <br />
       54       <br />
              <br />
       Madame ?       <br />
       Ilnara se retourna  sur sa vaste couche.       <br />
       -Madame ?       <br />
       La voix grave l’appelait d’un point situé près de son oreille droite, mais la Commanderesse savait que l’aérophone retransmettait un message en provenance de la porte de ses Apps, l’étage au dessous.       <br />
       -Qui est-ce ?       <br />
       -Zgav.       <br />
       Elle s’assit et se frotta les yeux.       <br />
       -Quelle heure est-il ?       <br />
       -Cinq heures, Madame. Le temps presse .       <br />
       -Que veux-tu dire ?       <br />
       -Pouvez-vous me laisser entrer ? C’est assez urgent et je risque gros en restant devant la porte.       <br />
       Des sentiments contradictoires traversèrent l’esprit d’Ilnara, mais la confiance l’emporta. Zgavaw était une ombre bienveillante qui l’accompagnait depuis toujours, et sa participation aux gardes noirs de Volpol ne pouvait remettre en question cette ancienne connivence.        <br />
       -Entre !        <br />
       -Etes-vous prête ?       <br />
       Ilnara acquiesca : une simple robe de toile, des chaussures de marche, un sac de cuir en bandoulière, les cheveux serrés en chignon, des gants renforcés aux phalanges.        <br />
       Zgav était plus sombre que jamais, des cernes sous les yeux injectés de sang.       <br />
       -Je viens de sortir d’une réunion « de travail » de la Garde.  Ils doivent vous arrêter dans une heure, et  leurs véhicules seront sous vos fenêtres dans un quart d’heure.. Nous devons disparaître.. tout de suite, et ne jamais revenir.       <br />
              <br />
       Ilnara eût un sursaut.        <br />
       -Je n’abdique pas comme çà, je…       <br />
       -Je vous en prie. Votre seule chance d’organiser la résistance, est de leur échapper. S’ils vous conduisent à Ildefre, ils pourront vous mettre sous chimio, et vous faire dire n’importe quoi. Pire : vous faire penser n’importe quoi. Vous serez un jouet docile entre les mains de Volpol. Venez…        <br />
              <br />
       Zgav ouvrit doucement la grande porte et aussitôt entendit le léger bruit de la soie froissée contre une colonne du vestibule. Trop tard : les gens de la Garde noire avaient été plus rapides que lui. Il allait falloir faire preuve de la plus grande habileté, car il y avait sans doute au moins quatre hommes, dont deux en couverture sur le palier, trop près de l’issue secrète.        <br />
       Il referma lentement le battant et actionna les serrures.        <br />
              <br />
       Puis il manoeuvra la moulure entre la penderie et la salle de bains et fit signe à Ilnara, étonnée.       <br />
       -je n’ai jamais soupçonné que…        <br />
       -C’est un passage que j’ai été seul à employer, ne vous inquiétez pas.       <br />
       -vous m’avez regardée prendre mon bain ?       <br />
       -Jamais ! mentit Zgav avec aplomb. Attendez là. Ne faites absolument aucun bruit.       <br />
              <br />
       Il la dépassa dans l’étroit couloir, sentant son corps contre le sien, et s’agenouilla près de la trappe pratiquée dans la moulure du chambranle de la grande porte du palier. Lorsque la trappe s’ouvrit, il constata avec soulagement que l’obscurité régnait de l’autre côté. Il se faufila et se releva, sachant qu’il n’était que de l’ombre dans l’ombre entre deux colonnes. Il demeura immobile attendant que son regard accoutumé distingue les silhouettes des gardes restés à l’extérieur tandis que leurs compagnons étaient en train de crocheter la porte intérieure donnant sur la chambre. Le moment propice serait la seconde où ils feraient irruption dans celle-ci, se précipitant vers le lit afin d’immobiliser Inara et de lui injecter un somnifère puissant. Zgav pouvait maintenant entrevoir deux hommes agenouillés sur le carreau ornementé, le plus proche à peine à deux mètres de lui.        <br />
              <br />
       La scie-lazer émettait un petit bruit régulier et la serrure céderait dans quelques secondes. Zgav banda ses muscles. Il devina que la gestuelle des deux premiers gardes signifiait : un ! deux et… à trois, la porte fut poussée d’un coup d’épaule tandis que la serrure de bronze était projetée sur le marbre de la chambre. En même temps que les agresseurs bondissaient comme des panthères, Zgav bondit sur l’homme à sa portée. Il se contenta de lui pulvériser les vertèbres cervicales d’un coup de talon et arriva sur le second, les poings unis en un marteau qui lui aplatirent le larynx comme un simple tube de carton. Les hommes s’affalèrent sans un râle, chacun joliment positionné dans la mort.        <br />
              <br />
       Zgav ne prit pas le temps de philosopher et se précipita à la suite des intrus sans même chercher à les repérer dans la chambre. Il sauta au jugé en direction du grand lit, trouva les tignasses comme par hasard sous ses doigts et les réunit d’un seul geste, cassant les nez l’un contre l’autre et faisant exploser les tempes sous la pression de cerveaux en brutal déplacement.        <br />
              <br />
       Tout était réglé, mais les oscillographes sanitaires avaient dû bondir eux-aussi à l’étage au dessous. Le Modin qui attendait en bas s’était mis instantanément à couiner sur divers registres, comme une machine à sous éventrée par un gagnant.         <br />
              <br />
       Zgav arracha Ilnara à la trappe et la mena en courant vers la grande coursive.       <br />
              <br />
       -Vous me faites mal… Où m’entraînez-vous ?       <br />
       -Là où on ne vous cherchera pas tout de suite…       <br />
       Ils sortirent sur la terrasse et coururent vers le chantier de l’Antenne.       <br />
       Le pilier d’acier central s’ouvrit sur le monte-charge de service. Ils se serrèrent, la chaleur des corps compensant à peine le froid bientôt glacial des profondeurs des Structures. Zgav déclencha le levier d’urgence, et Ilnara hurla. Elle était devenue un projectile bombardé vers la surface de la Creuse. Ils s’écraseraient bientôt comme des mouches sur la paroi intérieure, ou bien encore seraient crachés comme des pépins dans l’éternité extérieure.       <br />
              <br />
       55       <br />
              <br />
       -	        <br />
               <br />
              <br />
       Les oies sauvages semblaient presque immobiles dans le ciel de plomb. Mais les balles aussi, allaient lentement les rejoindre… ou les rater. Tirer n’était pas si facile, et l’on devait attendre avant de savoir. Sahul passa la matinée à tenter d’abattre une seule lignandre, pourtant grosse comme une petite autruche.        <br />
       Il y réussit finalement mais dût s’escrimer avec un enchevêtrement de branches verglacées avant de pouvoir atteindre le gibier, tombé sur un lac glacé. Epuisé, il la ramena sur l’épaule, la pluma, la prépara, la fit cuire, et enfin la servit avec des pommes de terre du jardin de son père.        <br />
              <br />
       Boscione avait repris appétit et la compétition entre père et fils fut dure pour les moindres parcelles de chair. On compensa le manque par un vin fin, récupéré dans un entrepôt translaté par erreur.         <br />
       Sahul aurait voulu passer à l’action, sortir de ce trou d’univers. Quitte à se battre avec les habitants ensauvagés du Monde Intérieur, à en découdre, à être blessé ou tué : tout plutôt que de demeurer immobile dans cet enfer blanc et vide.       <br />
       -Patience, petit, répétait Boscione. Patience. Je dois d’abord t’expliquer le contexte et les détails. Sans cela, c’est la mort assurée quand nous bougerons…       <br />
       -Parce que nous allons bouger ? Comment ? Pour aller où ?       <br />
       -Attends un peu, sacripoile, mon Fils. Il faut parfois savoir attendre…       <br />
       -Je sais, je sais, mais je ne ne sai…sis toujours pas, dit Sahul en secouant  obstinément la tête.       <br />
       -Quoi donc, jeune homme ?       <br />
       -Comment vous.. tu as pu faire pour conserver une telle avance scientifique. Des milliers de chercheurs sur au moins trois planètes et six Creuses n’arrêtent pas de travailler sur les failles spatio-temporelles. En vain, sauf au niveau de quelques ensembles micromoléculaires.       <br />
              <br />
       Boscione sourit à son fils. Son visage éclairé comme celui d’un enfant. Il vida son verre d’un trait.       <br />
               <br />
       -C’est qu’ils n’ont jamais été forcés de tomber sur la bonne conception cosmologique. Ils auraient dû depuis longtemps se débarrasser de dogmes absurdes comme le « Big bang », mais l’Eglise Scientique en a brûlés suffisamment au cours des siècles pour effrayer ceux qui se risquent à des idées nouvelles. Le Big Bang interdit de penser le « trou du temps », c ‘est à dire la couche d’univers où le temps n’existe pas, et à partir de laquelle le temps est généré. Il n’y aurait pas de temps du tout s’il n’existait pas le Trou du temps.       <br />
       -çà me dépasse.       <br />
       -Mais non. Libère juste ton esprit.        <br />
       -Facile à dire…       <br />
       -Libère-le, pour commencer, de l’illusion spatiale. Ou plutôt essaie de réfléchir à ce qu’est cette illusion. L’espace est seulement un film, une pellicule, une peau sur laquelle émerge non pas le présent, mais la contemporanéité. Ce que Einstein appelait la lumière.        <br />
       -Que veux-tu dire ?        <br />
       -La lumière, Sahul, je veux dire bien sûr toutes les longueurs d’onde même invisibles du phénomène photonique, cela signale l’émergence de notre espace-temps comme monde de la contemporanéité. Même la plus vieille lumière finit par nous atteindre, entrer en interaction avec nous, dans la contemporanéité. C’est à dire que, contrairement à l’étoile dont elle vient et qui a disparu depuis longtemps, cette vieille lumière-là vit à notre contact dans notre présent. On a été fascinés par l’idée que l’étoile lointaine avait disparu dans un passé révolu, mais on n’a pas retenu le plus extraordinaire, qui était juste sous nos yeux : à savoir que la lumière qui a parcouru une telle distance de temps a fini par nous devenir contemporaine, tout comme nos propres molécules sont issues de chaînes de causalité d’une longueur presque impensable, mais finissent tout de même par être présentes « ensemble ». C’est le présent, Ici, qui est le plus extraordinaire, pas le passé là bas…       <br />
       -Je ne sais pas si je te suis…       <br />
       -Laisse-toi aller. N’oublie pas que toutes les grandes découvertes, avant que d’être caparaçonnées de symboles mathématiques, sont d’abord des révolutions dans la perception intime du monde par une personne. Essaie de percevoir le monde autrement. Rêve-le, comme Einstein le faisait depuis l’enfance. Mais il te faut des rêves différents, plus fous encore que du temps d’Einstein, de Planck ou de Schrödinger.       <br />
       Sahul ferma les yeux.       <br />
       -Je veux bien. Que faut-il que je rêve ?        <br />
       -Eh bien, rêve, par exemple, que tu revis en accéléré l’évolution des mammifères et de l’homme… mais de l’intérieur, pas en te distanciant. C’est toi qui évolues… Que vois-tu ?       <br />
       -Euh, je ne sais pas, moi. Les choses deviennent plus précises, et j’accommode mieux de près et de loin. Je me redresse et je vois les choses de plus haut…       <br />
       -Pas mal. Bon, maintenant, reviens en arrière et recommence à partir de la sortie de la mer. Tu es une sorte de poisson-chat qui peut se hisser hors de l’eau et aller d’une flaque à l’autre dans des marécages.       <br />
       -Ils le font encore, non ?        <br />
       -Oui, mais c’est tout de même un réflexe archaïque, datant de quand les premiers batraciens ont émergé des mondes sous-marins.       <br />
       -Je veux bien imaginer çà, mais quel est le rapport avec la physique ?       <br />
       -Tu vas voir. La physique aussi a à voir avec un changement de point de vue. Là, je te demande de t’exercer simplement à changer de point de vue.       <br />
       -Bon, alors d’accord. Je suis au ras du sol, les plantes sont énormes et je n’en vois que le pied. Je suis très con et je ne prévois rien, mais si un insecte se présente à portée, je saute dessus par réflexe.       <br />
       -Pas mal. Tu as dis une chose : tu ne prévois rien. On peut en effet penser que l’évolution a permis à des animaux, en augmentant leur cerveau, de mieux absorber les futurs possibles dans leur présent. L’animal compte moins sur des réflexes automatiques, il commence à « réfléchir » le monde, à sentir ce qui se prépare dans l’esprit de l’ennemi. Avec l’homme, cela sera décuplé par le langage qui permet tout un registre du monde dans les mots. Bref, le vivant, en évoluant, fonctionne comme une éponge à futur. Mais également à passé, puisque la mémoire est utilisée pour replacer des événements vraiment survenus dans le futur possible : ce qui s’est passé déjà a des chances de revenir. Donc, je peaufine ma formule : le vivant évolue en piégeant le temps autour du présent. Il élargit le présent de plus en plus. Il finit, avec l’homme scientifique et technique, par être capable systématiquement de contrôler le proche et même le lointain avenir à partir de la connaissance fine du mode de survenir des événements passés. Nous sommes des monstres de « présentification ».         <br />
       -Je ne vois pas…       <br />
       -Mais si, ne te fais pas plus bête que tu l’es. Je n’ai fait que constater ce phénomène, et je l’ai utilisé pour avancer encore dans le même sens. Le côté technique est secondaire par rapport au principe, comme toujours.        <br />
       -Mais l’absorption du temps dans le présent se fait dans la pensée, pas dans le réel. Non ?       <br />
       -Tu crois que la pensée n’appartient pas au réel ? Regarde la bombe atomique, ou l’invention des Creuses ! Tout cela n’a d’abord été que de la pensée, mais cela a très vite rejoint et modifié le réel. Il faut et il suffit que la pensée soit suffisamment précise et enthousiasmante pour obtenir la mobilisation des crédits et des chercheurs !        <br />
              <br />
       Mais revenons à notre sujet : je t’ai conduit à admettre que ce n’est pas le temps qui gouverne les choses, en les modifiant continuellement sous la loi d’airain de l’irréversibilité. Mais bien plutôt le présent qui absorbe le temps, passé et futur. Tu suis ?       <br />
       -Oui, à peu près, je crois.        <br />
       -Bien sûr, la flèche du temps est irréversible, … mais là où il y a du temps, et seulement là. Cela veut seulement dire la chose suivante : du point de vue du présent, c’est-à-dire, tu le remarqueras, de ce qui est en train de se faire en mélangeant passé et futur dans une combinaison « actuelle », on a besoin de points d’appuis sûrs (ce qu’on appelera le présent en train de passer) et de choisir entre des possibles (le présent en train d’arriver). En un sens la distinction entre passé et futur n’est absolument pas réelle sans le point de vue subjectif –même non réflexif comme celui d’un animal- d’un acte de création du présent, acte qui a besoin, par essence, de lier du passé et de l’avenir, de les rassembler dans une boucle où l’on ne puisse plus les distinguer. Par exemple, lorsque nous prenons du carburant pour un moteur, et que nous avons soigneusement stabilisé sa formule chimique, nous allons l’utiliser sans hésitation comme passé fiable (par exemple du pétrole issu de la fossilisation de forêts préhistoriques) pour produire du présent en le liant à un avenir : la vision que nous formons de la trajectoire à accomplir. Si notre pensée de ce présent comporte le moins possible d’erreurs, ce que nous obtenons par « évolution » de nos savoirs et de nos procédures (en imitant ainsi la nature sur des temps très courts), nous allons vraiment changer le passé (la forêt mésozoïque) et le futur (le projet de voyage) en un présent réel. De ce point de vue, passé et futur sont réversibles comme moyens du présent, bien qu’ils aient obligatoirement une fonction différente : je ne peux pas produire du présent sans que quelque chose soit arrivé ni sans que je puisse en faire advenir une autre. Mais il faut comprendre, là encore, que la flèche du temps n’existe que dans l’acte présent de se propulser du passé à l’avenir. Sans le présent qui les rassemble dans l’acte, ni l’un ni l’autre n’existent. Tu suis toujours ?       <br />
       -J’essaie !       <br />
       -Bon. Allons un peu plus loin : lorsque le présent a réussi à stabiliser l’avenir en répétant un acte qui n’offre pas de risques, l’avenir et le passé se confondent. Imagine que le présent ait tellement absorbé passé et avenir qu’il ne produise plus aucun acte nouveau, mais qu’il se contente d’assister à une sorte de répétition éternelle, quelque chose qui soit toujours totalement prévu et qui fonctionne tout seul. Tu peux voir alors que ce présent de plus en plus fort « immobilise » le temps, le rend si ennuyeux qu’on a l’impression qu’il ne s’y passe plus rien . Tu es d’accord ?       <br />
       -Oui, puisque tu me réduis au rôle passif dans un dialogue socratique . Dis-moi carrément ce que tu veux que je t’objecte !       <br />
       -Rien pour le moment, s’il te plaît répondit placidement Boscione. Mais écoute plutôt, car nous approchons du point crucial : disons qu’un pur présent, qui ne se projette plus vers l’avenir, et qui ne produit que des actes sûrs, totalement répétés depuis un passé certain en faisant surgir de l’avenir de simples copies conformes de ce passé, revient à nier le temps, tout en se niant lui-même. Un présent se vide de tout acte, et finalement de sa nature même de présent. Là où il ne se passe rien, il n’y a ni passé, ni présent, ni avenir.       <br />
       Sahul fonça les sourcils en une intense méditation, et ne vit pas le léger sourire que provoquait cette mimique chez son père.       <br />
       -Admettons, finit-il par dire. Mais est-il possible qu’il ne se passe absolument rien ?       <br />
       -Non, puisque le seul fait de savoir que rien n’arrive est déjà un événement en soi. Par exemple, ce savoir peut entraîner chez toi un tel ennui que tu te suicideras, comme les habitants de Terre VII, en 163. Dans ce cas, la non-évenementialité entraîne.. un événement fatal.        <br />
       Quelque chose d’étrange se passe donc tout de même à proximité du non-événemement : ce dernier concentre souvent la possibilité d’événements explosifs. On pourrait dire que la révolte contre l’ennui exprime chez le vivant humain une loi plus profonde, existant aussi en physique : plus le présent se vide d’événements, en régularisant le flux passé-futur jusqu’à le rendre imperceptible, et plus s’accumule un potentiel d’événementialité rare mais catastrophique (au sens d’un ancien savant du Temps, René Thom), juste à l’endroit où demeure un point de présent actif  : par exemple l’activité de savoir que je m’ennuie « affreusement ». Si tu empêches le temps d’entrer dans ta bulle, tu peux être sûr qu’il va amasser toutes ses forces derrière la porte et va finir par la fracasser !       <br />
       Tout se passe comme si la bulle de non-temps que tu a créée localement attirait à elle une fantastique énergie temporelle de « passé à réaliser ».        <br />
              <br />
              <br />
       56       <br />
              <br />
              <br />
       Les Striches lui avaient tiré dessus, mais cela n’était rien.        <br />
       L’épreuve atroce avait été de plonger dans la bouche verticale béante entourée de lèvres de roche verte, luisantes et dégoulinantes. Solaine avait cru mourir et, dans la panique, elle s’était blessée gravement les mains en tentant d’aggriper les arêtes acérées. Elle était néanmoins tombée et sa chute de quelques secondes lui avait semblé une éternité. D’autant plus qu’elle s’était imperceptiblement changée en flottement.       <br />
              <br />
       Elle avait rouvert les yeux, et ri nerveusement : c’était Alice au pays des merveilles… Portée sur un coussin de brume, elle descendait doucement entre des parois de plus en plus lisses et régulières, toutes inondées d’un flux d’eau transparente. Le rire nerveux la reprit et elle remercia Dieu. Réflexe incongru pour une athée de longue tradition.       <br />
       Dieu avait-il la tête du Prince ou de son alter-ego Volpol ?       <br />
              <br />
       La chute reprit brusquement et elle hurla. Le conduit coudé la propulsait sur une piste d’eau oblique, et sa vitesse se ralentit naturellement jusqu’à ce qu’ elle soit jetée sur une berge d’acier, où l’eau disparaissait par les bouches multiples d’une grille argentée. Elle se releva trempée, fumante, groggy, et pénétra dans une hémisphère lumineuse au centre de laquelle se dressait un pupitre oblong, d’une matière indéfinissable, probablement virtuelle.       <br />
              <br />
       Une Com. classique grésilla à son oreille.       <br />
       -Bravo, Solaine ! disait le Prince, enthousiaste. J’avais si peur que tu te laisses séduire par l’Autre. Après tout, elle te promettait de rentrer chez toi… Tu as courageusement résisté à une attraction puissante.       <br />
       -Bon, accorda Solaine reprenant souffle. Je suis là, maintenant. Peut-être daignerez-vous me dire ce que je suis censée faire ici ?       <br />
       -Oh, c’est simple, Jeune Fille.  Tu es ici pour prendre les commandes de Gâ…        <br />
       -Quoi ?       <br />
       Le Prince invisible expliqua :       <br />
       -Solaine, Gâ est un astre fou, un vaisseau sans pilote. Personne ne peut accéder au poste de pilotage sans être désintégré. Ni la Skoule, ni moi, ni personne d’autre parmi les habitants actuels qui descendent tous de nos deux souches génétiques. Seul un humain non stigmatisé peut le faire…        <br />
       -Que veux-tu dire ?       <br />
       -C’est simple : la Skoule et mon Original –Volpol en l’occurrence- ont été stigmatisés comme criminels sur la Planète Terre, il y a une centaine d’années. Tous leurs descendants portent la même marque d’infamie dans leur signature ADN/ARN. Lorsqu’ils ont assassiné par surprise l’équipage légitime de Gâ, en empoisonnant son atmosphère avec un gaz létal biodégradable, ils avaient oublié ce détail : jamais le système de Gâ ne les laisseraient accéder au moindre élément de contrôle. C’est la raison pour laquelle tu as pu voir ces cultures et ces formes de travail archaïques. C’est aussi, faut-il le dire, pourquoi les sacrifices humains sont organisés : pour que la classe dirigeante puisse disposer de protéines animales, de viande, pour dire les choses …crûment, tout en régulant la population.       <br />
       -C’est horrible.       <br />
       -Je suis d’accord. Tu ne peux savoir à quel point. Mais l’idée en est ancienne : elle provient en droite ligne des pratiques des Mexicas, ou Aztèques, dont nous avons étudié attentivement les mœurs. Encore les aristocrates Mexicas pensaient-ils sincèrement sacrifier esclaves et ennemis pour soutenir la course bénéfique des astres et des saisons, stimuler la croissance du maïs. Le sang, pour eux était de l’eau vivifiante.        <br />
              <br />
       La Skoule a tenté de reproduire ces croyances ici, mais elle n’a que partiellement réussi : seules les masses populaires y sont naïvement attachées. Dans les élites, qui ont parfois accès aux données des Ordys, la religion officielle ne tient pas, ou plutôt ne tient que par la terreur mutuelle, la dénonciation. La méfiance grandit, la révolte gronde. C’est aussi pourquoi la Skoule ne peut tolérer aucune intrusion étrangère sur Gâ. Si tu restais plus longtemps, il ne se passerait pas un mois sans que le bruit commence à courir que « la Libératrice est arrivée ». Des groupes te contacteraient. Une énergie folle se répandrait de haut en bas dans toute cette petite société, et la Skoule serait égorgée avec ses Striches. J’y passerais aussi, bien sûr, ainsi que tous les clones en attente ou en gestation.        <br />
       -Eh bien, ce serait justice, non ?        <br />
       -Oui. Et c’est mon vœu le plus cher : au moins ce serait un sacrifice en valant la peine. C’est bien pour cela que je veux que tu échappes à la Skoule, et que tu accède aux commandes. Ecoute, Solaine, veux-tu devoir ton rôle de libératrice à une révolution sanglante, dans laquelle des dizaines de milliers de gens seraient sûrement tués, ou nous libérer effectivement, mais incognito, sans bouleverser nos structures, le temps –peut-être trois ou quatre ans- de rejoindre des parages civilisés ? Alors, Gâ serait prise en charge de l’extérieur et nous nous rendrions sans coup férir.       <br />
       -Voulez-vous dire que je dois rester enfermée dans ce bocal pendant trois ou quatre ans ?        <br />
       Le silence lui répondit… Affirmativement, lui sembla-t-il.       <br />
              <br />
              <br />
       57       <br />
              <br />
              <br />
       -Je commence à entrevoir quelque chose… dit Sahul, pensif.       <br />
       -Ne sois pas trop pressé, Sahul. J’essaie de t’expliquer quelque chose d’imperceptible pour la plupart des gens. Ils sont empêtrés dans les conventions de la représentation commune qui permettent aussi de voir le monde ensemble. Ce qui signifie a contrario que la perception spéciale où je t’entraîne  isole de ses congénères celui qui la tente et risque de le rendre tout simplement fou.       <br />
       -Tu n’as pas l’air de l’être trop.        <br />
       -Parce que mon originalité dans le domaine a surtout consisté à développer des parades à la folie. Je t’en parlerai après. Pour le moment concentre-toi sur le maniement de l’idée que « le pur présent est du non-temps », et examine-la sur toutes les coutures.        <br />
              <br />
       Tu t’apercevras alors que sans l’hypothèse qu’existe dans tout présent actif un noyau de non-temps, il n’y aurait pas de présent, et pas de temps. Tu peux donc inverser la phrase « le pur présent attire le temps à sa porte », par son envers : « il n’existe pas de temps qui ne fonctionne aux alentours d’une bulle de non-temps ».        <br />
       Sahul fronça les sourcils derechef, à en loucher.       <br />
       -Regarde, compatit Boscione : la possibilité même de lier passé et futur dans un nouvel objet appelé « expérience du présent » implique un point de vue subjectif en retrait des champs de ses ingrédients, point de vue où la rencontre a lieu, où elle s’inscrit comme telle. Or la rencontre n’aurait pas lieu si le sujet était lui-même réductible immédiatement à de l’espace-temps, et ne durait pas dans une sorte d’immobilité. C’est le problème de la berge devant laquelle passe le fleuve de Démocrite, jamais semblable à lui-même. La berge, elle, est supposée semblable à elle-même, sans quoi la possibilité même de penser le fleuve comme flux spatio-temporel n’existerait pas. Il faut qu’il ne se passe rien sur la berge pour qu’en comparaison le fleuve passe. Bien sûr la berge s’érode, se déplace, etc, ce qui ne retire rien à la nécessité du postulat qu’elle représente, comme parabole. A savoir que si vous voulez penser le temps (ce qui n’est pas obligatoire), vous devez pensez le non-temps, le non-événement, la durée absolutisée non pas seulement comme répétition du même, mais comme maintien du même. Un présent immobile toujours prolongé.       <br />
       -Comme tu dis, c’est subjectif. Dans la réalité, tout passe, même la berge et l’observateur qui est assis sur elle.       <br />
       -Certes, mais le subjectif dévoile indirectement quelque chose de l’objectif. Rien ne s’écoule qui ne s’appuie sur quelque chose qui, comparativement, s’écoule moins. Tout le système des forces fondamentales dans la nature a besoin de ce postulat. Il y a production réelle de « constance » même relative, dans la nature. Or quelle est l’essence de cette constance ? C’est qu’étant régulière, il ne s’y produit précisément aucun événement, sinon ceux déjà produits, qui l’entretiennent comme telle. Il pourrait y avoir des millions de générations successives d’observateurs, ils refont toujours la même observation : à savoir que ce que leur regard subjectif voit, bouge en comparaison de ce regard. Si l’on fait abstraction de cette nécessité de reproduire l’observateur, l’observation devient continue et totalement immobile.        <br />
       Or si le phénomène a lieu en expérience de pensée, il doit nécessairement être vrai quelque part dans la réalité : à l’endroit où, pour une strate du monde, à l’intérieur d’un niveau du réel, quelque chose comme un centre sert de repère d’immobilité à tout le reste, un peu comme le soleil pour le système solaire, ou le trou noir central pour la galaxie. Mais cette centration du mouvement relatif par une immobilité n’est absolument pas réservée aux espaces cosmiques étudiables. Non seulement, on peut en postuler très sérieusement l’existence pour tout notre univers (ce n’est pas alors un trou noir absorbant, mais une principe de centrage peut-être diffus (micro-cordes) consistant dans le présent sustentant l’ensemble des phénomènes quantiques.        <br />
              <br />
        On rencontre aussi cette centration dans les microcosmes, car l’espace-temps quantique est immédiatement inférieur à notre cosmos, et celui-ci en émerge en permanence. En réalité, la chose est sous nos yeux et nous avons le plus grand mal à la voir : c’est précisément l’espace-temps quantique qui nous sert de centre immobile. Pour nous, la strate quantique sous-jacente à notre univers est parfaitement immobile, hors temps. Elle est notre Non-Temps absolu. Le quantique, c’est notre soleil ou notre trou noir, mais au niveau de l’univers et peut-être même de l’U2.        <br />
       -L’ U2 ?       <br />
       -Oui, une façon de dire l’Univers dans lequel baigne notre univers. Mais il peut aussi y avoir un U3 et un U4, etc, sans préjuger du fait possible qu’ils font peut être une boucle ! Mais ne nous dispersons pas…       <br />
       -C’est le cas de le dire !       <br />
       -C’est sur cette intangibilité du non-temps quantique, continua imperturbablement Boscione, que sont tombés les grands physiciens Aspect et Suarez, il y a trois cent cinquante ans, près d’un siècle après Einstein. Leurs expériences ont prouvé qu’un photon, cette onde/particule qui émerge du vide quantique, peut être dans deux endroits à la fois, exactement à la fois, et éventuellement à des distances gigantesques. Ce qui ne peut prouver qu’une chose : que dans le monde quantique, la rencontre événementielle se produit à partir d’une réalité où notre temps/espace n’a pas cours. Dans cette réalité sous-jacente qui centre la notre, tout ce qui se passe est absolument simultané et universel. Ce sont des vibrations pour ainsi dire tangentielles à cette contemporanéité générale qui produisent le temps. Tu vois que nous sommes dans le déjà connu… et pourtant le jamais accepté réellement.        <br />
       -Pourquoi ?        <br />
       -Parce que les enjeux culturels et idéologiques l’ont emporté ! Un centre atemporel au monde du temps signifiait que tout devenait possible pour peu qu’on puisse y accéder, ce qui contredisait radicalement  l’idée d’une autorité comptable centrale gouvernant la destinée du monde et donc des humains. Accepter la physique du non-temps revenait à destituer Dieu et tous ses représentants autoritaires. Accepter qu’il n’y ait pas de big bang, pas de commencement, et donc pas de comptage de tout le monde tout le temps, c’était admettre que lepouvoir ne pouvait pas se fonder du tout !       <br />
       Sahul secoua obstinément la tête.       <br />
       -Je ne comprends toujours pas pourquoi.       <br />
       Boscione soupira.       <br />
       -C’est pourtant simple, mon Fils : parce que si le centre qui nous commande est un lieu où toutes les causalités se mèlent dans un effet immédiat, instantané, sans hiérarchisation, sans mesure de distance possible, toute personne qui y accèderait serait Dieu ! Or un système moral efficace a besoin de hiérarchie, et donc de décompte des différences de moments et de distances, pas d’une démocratie absolue, totalement anarchique, de millions de dieux égaux et ubiquitaires. Imagine une seconde que chaque individu d’une société ait àchaque moment la possibilité instantanée et impunie de détruire tout autre individu mais aussi le collectif de tous les individus. L’alliance politique en vue de faire plier la minorité n’aurait plus aucun sens, puisque l’individu serait toujours aussi puissant que la somme de ses congénères ! De plus, on peut imaginer que dans une telle situation, il existerait au moins un fou qui déclencherait la réaction en chaîne finale, et cela dès son accès au pouvoir, ce qui revient à dire qu’une telle société n’existerait que quelques instants avant de se suicider !       <br />
       -Ah oui, je vois ce que tu veux dire, renchérit Sahul un peu ironiquement : si chaque prisonnier a le pouvoir de sortir instantanément de prison et, en plus, celui d’annihiler ses juges, il n’y a plus d’institution possible. Il faut que la société soit plus forte que ses membres pour que ceux-ci survivent à leurs passions.       <br />
       -C’est la vieille histoire de Rousseau imaginant la loi au dessus des citoyens qui la font, principe totalitaire qui a d’ailleurs tellement effrayé intérieurement le philosophe qu’il en est devenu complètement paranoïaque.       <br />
       -J’ai lu quelque chose comme cela.       <br />
       -Donc, tu peux comprendre maintenant que les grandes expériences d’Aspect/Suarez et surtout celles qui ont commencé à utiliser leur potentiel technique, aient été enfouies dans les mémoires, surtout à partir de la dictature Lankou sur les Nations unies.        <br />
       -Je n’en avais effectivement jamais entendu parler.       <br />
       Boscione secoua sa large tête de Zeus triste :       <br />
       -Cela ne m’étonne pas du tout. Mais dans le monde scientifique, des gens ont continué plus ou moins secrètement sur cette lancée, dont Zmylovski, Karan-Bernod et d’autres. Il se trouve que j’ai pu, très jeune, et grâce aux réseaux de la Frange, entrer en  contact avec des personnes qui avaient consacré leur vie à maintenir la mémoire scientifique vivante. Par ailleurs, dans une vie antérieure, je vivais de la réparation de petites machines à ordinateurs quantiques, et j’ai éprouvé, à plusieurs reprises, la nécessité de me plonger dans la théorie pour trouver des solutions pratiques. Je me suis alors rendu compte que certains points étaient restés obscurs et que le fonctionnement des machines était parfois établi empiriquement, sans qu’on se soit donné la peine d’en tirer les conséquences. Certaines de ces machines travaillaient comme de petites expériences que personne n’aurait montées, et dont personne n’aurait été là pour recueillir les résultats.        <br />
       C’est ainsi que je suis tombé presque par hasard sur la thèse universitaire vieille de deux siècles, en apparence farfelue, d’un jeune informaticien prétendant obtenir une « traduction quantique  de la subjectivité cosmique ». Le jeune homme, un dénommé Bertrand Duriland, prétendait, en annexe de son travail théorique, être parvenu à construire un petit « traducteur ». Je m’amusai à suivre ses consignes mais, évidemment, rien ne marcha…       <br />
              <br />
       Sahul le coupa :        <br />
       -Qu’est ce que ce… Duriland entendait par « traduction de la subjectivité cosmique » ?       <br />
       -Oh, rien de métaphysique comme on pourrait le croire au côté emphatique du titre. La subjectivité cosmique, c’est simplement la nôtre, celle de l’espace-temps commun, et qu’on peut opposer à une subjectivité « étrange », telle qu’elle existerait si nous étions entièrement immergés dans le pur présent quantique, où il n’existe pas d’événements à proprement parler, et où on ne peut augurer précisément d’aucune causalité.        <br />
       Au fond, ce jeune homme, quasiment délirant, prétendait avoir compris comment fonctionnait « le langage quantique », en extrapolant à partir de milliers d’œuvres et d’expériences, et en refondant la mécanique quantique en transformant ses équations de départ.  Rien que çà. Le travail, inutile de le dire, avait indisposé, et avait fini dans un placard. Il était d’ailleurs fort mal rédigé, décousu, inégal, mais en le reprenant patiemment, ligne après ligne, je parvins à isoler quelques trouvailles.        <br />
              <br />
       En voici une : au lieu d’une représentation purement mathématique du monde quantique en de nombreuses dimensions, l’auteur avait érigé un principe simple en postulat. Comme toute dimension, son « quanticum » possédait un centre et une périphérie. Même dans des géométries impensables dans notre espace-temps, ses qualités étant plus fortes au centre qu’à la périphérie. Ainsi, puisque le « Quanticum » était centré par l’immobile et le non-distant, il fallait se le représenter comme une sphère dont la surface de contact avec le Cosmos (notre monde) présentait un affaiblissement progressif de ces qualités : en bref, la zone de contact entre nous et le quanticum présentait « un peu » de causalité, « un peu » de distance et « un peu de temps ».  Pour pénétrer de façon efficace le quanticum (et rendre ainsi les ordinateurs quantiques moins aléatoires), il fallait saisir la règle de passage du spatio-temporel au micro-spatio/temporel, puis de celui-ci au non-temps régnant au « centre » du monde quantique, mais pas à sa périphérie.        <br />
              <br />
       Il proposait alors l’idée suivante, époustouflante de culot : le seul centre de non-temps qui nous intéresse est celui qui nous permettrait d’atteindre instantanément tous les points de la galaxie. Plus tard peut-être, on s’intéresserait au centre de non-temps de l’univers. Or le centre de non-temps de la galaxie est situé exactement à l’endroit où le non-temps (pour nous, celui d’une instantanéité suffisante selon nos critères techniques) correspond à l’accélération de la vitesse de la lumière  telle qu’elle atteindrait effectivement instantanément le point de la galaxie le plus éloigné.        <br />
              <br />
       Il suffit de calculer alors la taille de la galaxie, et en déduire la vitesse delta de C qu’il faudrait atteindre pour obtenir une approximation suffisante de l’instantanéité pratique, pour obtenir la « distance » qui nous sépare –accélération incluse- du centre de non-temps qui nous concerne. On peut aussi ajuster cette vitesse à n’importe quel objectif : le centre de non-temps de l’univers que nous formons ici, à deux, est situé à une distance évidemment bien plus courte que celui de l’univers galactique. Il nécessite une accélération bien moins grande.        <br />
              <br />
       -çà a l’air assez naïf, non ? Dit comme cela, cela ressemble à une tautologie...       <br />
              <br />
       Le rire de  Boscione résonna en écho mutipliés :       <br />
       -Oui, mais on a appris par ailleurs à dépasser la vitesse de la lumière dans le monde quantique où, à proprement parler, la lumière n’existe pas comme telle. L’idée de Bertrand Duriland permettait de construire une « carte » du monde quantique, certes totalement subjective et à l’époque parfaitement inutilisable puisqu’on ne savait pas préserver les montages moléculaires dans le quanticum.       <br />
              <br />
       On peut se représenter le mouvement dans le quanticum selon un axe unique, dont les extrémités sont d’une part notre monde, celui où émergent les neutrinos ou les photons, avec leur vitesse maximale (qu’on pourrait dire vitesse d’émergence cosmique) et d’autre part un centre de non-temps, où l’accélération conduit l’entité en mouvement à la quasi-instantanéité de tout déplacement. On appelera ce centre relatif, la « sphère de non-temps », parce que les différences entre les diverses parties de cette sphère sont négligeables du point de vue de la perception de l’acteur, en termes de simultanéité. On dira que tout acteur situé dans cette sphère perçoit tout mouvement comme parfaitement simultané à tout autre.       <br />
       -C’est complètement fou !       <br />
       -Oui ! Tu peux le dire.       <br />
       -Mais que peut-on faire de cette cacophonie affreuse ?       <br />
       -Tu vas voir. Un peu de patience. Mais observe que déjà, dans notre monde le plus familier, c’est la quasi-instantanéité à nos yeux de tout ce qui s’y passe qui donne l’impression de réalité stable. Par exemple la feuille de papier éclairée ne fait pas penser à un bombardement de photons, mais à un état d’éclairage. Cependant tu as raison en partie, car si mes propres mouvements m’apparaissaient totalement instantanés, il se produirait une sorte de court-circuit de toutes les perceptions, et un magma confus des actes. L’ordre est donné par une hiérarchie dans la vitesse des mouvements. Comment concilier instantanéité à distance et hiérarchie des vitesses, c’est là un problème énorme, mais pas insurmontable. Mais il a fallu, ne l’oublie pas, parvenir d’abord à maîtriser la question de la survie des organisations moléculaires dans l’univers quantique, où aucune rencontre stable de vibrations ne produit de réalité stable. Comment serait-ce possible puisque que notre monde et l’univers quantique sont déjà dans un rapport d’inclusion, que l’un n’est que la conséquence de l’autre à une certaine échelle ? C’est là qu’il faut être clair par rapport aux discours ambiants sur « le miracle de la physique quantique ». Il n’y a pas de miracle. Le déplacement dans le quanticum n’est que subjectif. Nous avons seulement appris à y faire circuler des « messages ». Mais cela suffit ! C’est la raison pour laquelle l’idée de « traducteur » était si géniale. Je vais t’expliquer maintenant comment j’ai transformé la notion pour en faire une machine efficace.       <br />
              <br />
       Voilà : le premier problème –celui d’expédier un message vers notre sphère de non-temps locale- n’est pas des plus difficiles à résoudre. Il s’agit d’associer notre signal (par exemple le choc entre deux photons) aux interactions qui, nécessairement, associent une multitude de phénomènes quantiques jusqu’au niveau du non-temps. Techniquement, c’est tout de même une prouesse, car si l’on peut imaginer une succession de tapis roulants allant chacun à une vitesse supérieure, et permettant à un voyageur qui passe de l’un à l’autre d’atteindre rapidement une très grande vélocité, il n’est pas facile, dans le monde sub-quantique de concevoir … le voyageur lui-même comme entité isolée !  Pour cela, j’ai largement utilisé les équations zmylovskiennes qui proposaient une solution pour récupérer la plupart des échos en provenance d’une entité d’information « voyageant » dans le quanticum. Il suffit, d’ailleurs, de quelques signatures, car la totalité des autres objets quantiques se dissolvent littéralement dans la « soupe » de la non-temporalité, et cela presque dès la surface. Il ne faut pas perdre l’écho, mais avec un ordy assez puissant, on le récupère par « tuning »,  une technique qui remonte à plus de trois siècles pour les ondes hertziennes.       <br />
              <br />
       Le second problème – celui d’obtenir une « réponse », un écho distinct en provenance de la sphère - est déjà un peu plus ardu.        <br />
       -Je ne vois pas la différence avec le suivi de ton entité voyageuse, puisque l’écho va devoir utiliser le milieu ambiant !       <br />
       -Bonne question ; brillante même, Sahul. En fait, ce n’est pas du tout la même chose de « faire résonner » le  milieu autour d’une entité distincte, totalement incongrue, et de capter les gradients de différences de strates dans le milieu lui-même, brassé un milliard de fois plus vite que la soupe dans le mixer !       <br />
       Note que c’est une difficulté quantitative que l’ordy sait finalement résoudre aussi, dans la bonne tradition des décryptages de messages ennemis. Je me suis d’ailleurs servi d’une variante abandonnée d’un algorithme de décryptage fondé sur l’absorption de « surinformation ».        <br />
              <br />
       Tu ne te souviens peut-être pas que pendant la guerre du Grand Tournant, vers 101-102, les armées en présence s’adressaient des masses énormes de données exactes et fausses, en espérant perdre l’adversaire dans le foisonnement. Par ailleurs chacune des données « leurres » aussi bien que réelles était elle-même démultipliée pratiquement à l’infini. L’ordy devait donc aller chercher des différences infinitésimales sur des régressions à l’infini de chaque différence. Sans toute cette expérience enfouie dans les silos, puis arrachée aux cervélectros par les brocanteurs de la Frange, je n’aurais jamais pu dégager un modèle de traitement correct de la surinformation invraisemblable qui règne dans le Quanticum. Mais j’en suis venu à bout en une petite dizaine d’années.       <br />
              <br />
       -Ce qui veut dire que tu peux produire sur des écrans tridi une sorte de carte cosmique du monde quantique, enfin de celui où règne la simultanéité ?       <br />
              <br />
       Le vaste sourire d’Emilio montrait assez à quel point il était fier de son rejeton.       <br />
       -Exactement, Fils. Enfin, pour être précis : du monde quantique qui réside à proximité de ta propre réalité d’osbervateur. Tout cela est pris en charge par des filtres et des traducteurs successifs qui me livrent finalement une image « humainement supportable » et stabilisée de ce monde de folie intégrale. Cela donne par exemple ces grandes sphères-gigognes que tu as pu voir dans l’Antre de Silence. Je m’y déplace par « paramétrages fictionnels », comme s’il s’agissait  du ventre d’une planète  vide.        <br />
       -Et la sphère rouge représente l’objectif ?       <br />
       -Oui. Je cherche à faire coïncider les deux, ce que l’ordy m’aide à réaliser en anticipant les possibles. Lorsque les deux sphères se recouvrent, toute l’activité consiste, par des approximations dynamiques perpétuelles, à obtenir la correspondance la plus précise possible entre la sphère de non-temps ainsi atteinte, et l’objet réel qui est pour ainsi dire son « alter ego » dans notre monde cosmique .       <br />
              <br />
       Mais la plus grande difficulté consiste à isoler des signes représentant cet objet réel dans le message, puisque, je te l’ai dit, tout étant confondu –passé, présent et avenir- dans la sphère de non-temps, le « bruit » qu’elle renvoie est d’une densité extrême et seuls quelques événements d’une immense durée relative produisent des inflexions particulières et repérables dans un signal très homogène, un peu comme la turbulence équatoriale de la planète Jupiter, qui apparaît tout le temps à peu près à la même place, en tout cas à l’échelle de temps du système solaire –quelques milliards d’années.        <br />
              <br />
       Pour dire les choses autrement, imagine que tu veuilles obtenir une représentation 3D de Terra XII  sur ta table de travail,  de façon à pouvoir, comme les sorciers du moyen âge avec des statuettes de cire qu’ils épinglaient, déclencher un effet sur le vrai vaisseau à partir d’une action sur sa « maquette ».  En fait, bien sûr, il ne s’agit pas d’une maquette mais du vaisseau réel, dont la sphère de non-temps correspondante est ainsi représentée, via des relais quantiques et électroniques, sur ta table. Le problème se pose ainsi : soit tu saisis une portion de cosmos plus vaste incluant le vaisseau, et tu auras de la difficulté à isoler la signature du vaisseau à l’intérieur. Soit tu réduis l’échelle des phénomènes pour n’inclure que le vaisseau, mais alors, c’est évidemment celui-ci qui se perd dans l’immensité des possibles spatio-temporels confondus.       <br />
       -Bref, l’impasse paradoxale redoutée de tous les scientifiques dans n’importe quel domaine de recherche .       <br />
       Boscione, passionné par son sujet, ne remarqua pas le ton légerement persifleur.       <br />
       -Oui, c’est çà. Nous avons deux hantises, deux démons que nous détestons rencontrer : Dame Régression à l’Infini, et Sire Paradoxe.       <br />
       Ils sont souvent illusoires, mais je te prie de croire que leur illusion est tenace une fois qu’elle est installée.       <br />
       -Comment t’es-tu tiré de leurs griffes ?       <br />
       -Voilà : il faut commencer par trouver ta propre sphère de non-temps, et ensuite parvenir à isoler en elle ce qui représente son paramétrage dans l’espace cosmique. Or, une chose est de reconnaître sa propre sphère de non-temps, une autre est de situer celle-ci en comparaison d’autres structures quantiques « représentant » le reste de l’univers cosmique.  Tu vois la nuance ?       <br />
       -A peu près, je crois… soupira Sahul, l’air profondément convaincu.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       58       <br />
              <br />
       Georges Washington s’était, cette fois, changé en bonhomme de neige ambulant. Stoïque, il avançait sur la route glacée au milieu de vastes plateaux de neige, d’où émergeaient, comme d’un immense gâteau de crème chantilly, les pointes immaculées des épinettes. Il serrait sur son cœur l’objet qui diffusait une douce chaleur sous son vêtement.       <br />
       Un quatre-quatre écarlate et lustré, équipé de chaînes, déboucha en trombe d’une piste latérale encaissée dans sa tranchée de neige, grondant comme un molosse, et, le conducteur voulant éviter l’énorme bonhomme noir qui marchait au milieu de la chaussée, donna un coup de volant exagéré. Le véhicule mafflu alla se planter dans une dune de neige molle, déclenchant une petite avalanche qui recouvrit à demi sa belle robe métallisée. George continua sans paraître avoir vu quoi que ce soit, et le conducteur jaillit comme un diable de sa boîte, l’indignation gonflant son visage. Il s’enfonça aussitôt jusqu’aux reins dans la poudreuse mais esquissa une poursuite à pied en poussant de grands « hey, you ! » furibards. Il renonça cependant rapidement, pestant tout ce qu’il savait de jurons forestiers. Il revint à son engin et dut ramer un moment avant de pouvoir y remonter. Pas question de démarrer en plein coeur d’une congère de cette taille. Il décrocha le CB et chercha la longueur d’onde de la police du Comté.       <br />
       Il n’y avait que Mary Wilbur,  la nouvelle fliquette de Burlington, et elle s’embrouilla un bon paquet de fois avant de parvenir à joindre elle-même le chef Boucheau qui décida de prendre l’affaire en main : on ne voyait jamais de Noir –sauf des ours- dans cette région glacée, et de géants, encore moins. Un peu d’animation n’était pas à négliger, et les fous non dangereux avaient de la chance : la clinique psy du Lac était une vraie merveille en matière d’équipements de soin et de repos. Le bonhomme ressortirait plus neuf qu’un nouveau-né. Pour un peu, il l’enviait, mais il ne pouvait pas se payer le luxe de se fourrer lui-même en cabane pour alcoolisme. Çà la foutrait mal pour un shériff déjà sur la sellette à cause des affaires pas très claires des hôtesses du YMCA. Les gens du coin étaient restés de coeur héritiers d ‘une enclave puritaine envoyée en avant-garde face aux Catholiques français, et ils n’aimaient ni le cul ni la boisson. Pénible à vivre, mais c’était çà ou rien.        <br />
              <br />
       La grosse Buick étoilée d’or peina à démarrer dans sa creusée de neige sale en planque le long de la Route 67, et Boucheau fit rugir le moteur pour remonter la batterie. Puis il roula le plus lentement possible pour ne pas effrayer le type qu’il allait sûrement croiser, vu que c’était la seule route. Mais les miles défilèrent. Il passa la plaine blanche, les sept chênes, la ferme des Moresby qui était fermée. Toujours rien. Finalement il arriva au tournant où était toujours plantée la voiture neuve rouge sang du type qui avait appelé. John Lacampayne, le chauffagiste du faubourg, qui martelait le gravillon verglacé, et se battait lui-même à grandes brassées comme un moulin masochiste. Pas question de l’embarquer avec lui :  le John avait eu le culot de lui refiler une facture de fuel du double de ce qu’il devait vraiment. Il avait qu’à continuer à se les geler.       <br />
       Boucheau le toisa sans aménité :       <br />
       -Il est repassé devant vous ?        <br />
       -Nope, dit élégamment Lacampayne en le jus de sa chique. Il a foutu le camp vers Burlington, vous ne l’avez pas croisé ?       <br />
       Boucheau ne répondit pas, mit en marche arrière et effectua un demi-tour sec qui laissa l’autre pantois.        <br />
       Dans l’autre sens, il alterna les courses rapides en terrain découvert et les ralentis soigneux aux approches des croisements et aux départs de pistes forestières. Mais les traces d’animaux  étaient vieilles et givrées, et rien n’était venu les écraser, ni marquer dans la poudrerie. Où donc s’était envolé le type, cette montagne en plus, aux dires du témoin ?        <br />
              <br />
              <br />
       59       <br />
              <br />
       Après un périple épuisant, en équilibre vertigineux sur les poutrelles de paroi au dessus des deux gouffres –le ciel de la surface habitée et la mer intérieure- le lieutenant Zgavaw avait entraîné la Commanderesse en perdition vers un colimaçon interminable, qui redescendait enfin vers le sol à plusieurs kilomètres de distance dez zones urbaines. Dans le lointain, on entendait de sourdes déflagrations. Des volutes noires s’élevaient au pourtour d’Ildefre.       <br />
              <br />
       -Probablement des casernes qui vous sont loyales, suggéra Zgav.       <br />
       -Ils vont se faire détruire… Je pourrais leur dire d’arrêter…       <br />
       -Ne faites pas çà : Volpol nous repérerait dans la seconde. L’important est que vous restiez libre et en vie. Ne vous inquiétez pas trop : le Censor n’a pas les moyens d’obliger les casemates bien armées à se rendre tout de suite. Il a trop d’autres chats à fouetter. Et puis, il ne peut pas employer d’armes lourdes, étant donné la fragilité de la Creuse. Il tient autant que vous à la survie de notre monde…       <br />
       -Tu as raison, mais je ne peux supporter l’idée qu’il me tue des gens.       <br />
              <br />
       Zgav haussa les épaules et creva du pied le panneau rouillé qui obturait la base de l’escalier. Ils débouchèrent sur une plaine grisâtre, ornée d’arbres déplumés, et parcourue de réseaux spongieux, nés sans doute de fuites dans le système de récupération des eaux de surface. Bientôt apparut une touffe végétale plus importante, poussée dans le désordre sur un renflement formant ilôt, entouré d’un marécage à l’odeur puissante. Zgav leur fraya un chemin entre des ajoncs fétides vers un tas informe de planches et de tôles.       <br />
              <br />
       -Qu’est-ce que cet endroit ? demanda Ilnara. On dirait une planque d’ados.       <br />
       -C’en est une, et bien connue de votre fils, dit Zgav. Mais ce n’est plus un adolescent à présent. Je vais vous laisser là quelques heures, le temps de donner le change à Vopol. Attention : il connaît la Cache. Mais je parie sur le fait qu’il pense que vous, ignorez totalement son existence, justement parce que c’était le refuge de Sahul et de son amie Solaine…       <br />
       -Pas question de rester là…       <br />
       -Je sais que l’odeur n’est pas très agréable, mais essayez de dormir, et aussi de manger. Il y a des réserves dans l’armoire murale.       <br />
       -Vous me laissez vraiment ?       <br />
       -Il faut que le Censor et ses sbires ne puissent pas déceler de faille dans mon emploi du temps nocturne : je suis supposé travailler sur les plans de la Balise, qu’il compte utiliser comme point d’appui extérieur si des officiers loyalistes lui résistent.       <br />
       -Comment cela ?       <br />
       -Il est convaincu que la Balise possède des lasers puissants qui lui permettraient d’opérer de destructions sélectives, tout en prétendant qu’elles sont l’œuvre d’un ennemi extérieur…  Je vous promets d’être de retour dès le changement de quart !       <br />
              <br />
       Elle le retint , la main sur son épaule.       <br />
       Zgav la regarda, et elle soutint son regard.       <br />
       -Faites moi l’amour…       <br />
       Il demeura immobile, retenant son souffle. Il ferma les yeux, sentant les longs doigts chauds jouer avec ses cheveux. Le désir l’envahit doucement, déferla. Lorsque leurs lèvres se séparèrent il  éructa :       <br />
       -Qu’est-ce qui vous prend ?       <br />
       -Toi c’est toi qui me prends...       <br />
       Elle arracha sa combinaison de prisonnière, s’offrit à lui, provocante, les seins hauts, le ventre dur.       <br />
       Il’sagenouilla devant elle et la caressa, presque avec violence, le nez dans le nombril chaud. Elle se laissa tomber sur une plaque métallique affleurante, belle et obscène. Il la toisa en se déshabillant, puis plongea sur elle mais elle roula de côté et le força à se retourner sur le dos, sexe arqué. Plantée sur  lui, ce fut elle qui le chevaucha, griffant et mordant.       <br />
              <br />
       Epuisé, il reprit souffle en lui brassant les cheveux.       <br />
       -Folle !  tu  joues avec le feu …       <br />
       -Le tien me convient…       <br />
       -Je parle des gens qui veulent ta peau. Je ne sais pas comment je..       <br />
       -Vas, je suis sûre que nous avons notre chance…       <br />
              <br />
       Il la regarda fois avec un mélange de resentiment et d’amour avide.       <br />
       -Va, dit encore Ilnara,en le repoussant, je suis toujours entre tes mains.       <br />
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              <br />
       Volpol ne fut pas étonné outre mesure d’apprendre –de la bouche d’un jeune garde terrorisé- que l’oiselle royale s’était envolée de sa cage dorée. Quelque épouse d’un garde trop bavard avait fait prévenir Ilnara d’une mission exceptionnelle confiée dans la nuit à son mari. Mais, sans même parler de trahison à son égard, bien d’autres hypothèses pouvaient aussi être soutenues.        <br />
              <br />
       En revanche, le Censor était beaucoup plus étonné par l’efficacité des tueurs qui avaient liquidé ses quatre Gardes. Il croyait pourtant avoir réussi à isoler la Commanderesse des meilleures équipes militaires ! Certes, elle avait gardé de bons partisans, mais tout de même, il ne pouvait concevoir qui avait opéré ce massacre, si rapidement, et silencieusement.        <br />
              <br />
       On examinerait cela ensuite. Pour le moment, il était urgent de rattraper Ilnara, et encore davantage de lui interdire tout accès aux Médias. De ce côté-là, normalement, tout était verrouillé, y compris la possibilité d’une émission clandestine, qui serait immédiatement brouillée. Mais il restait l’éventualité d’une révolte imprévue de journalistes, dont aucun n’avait vraiment soutenu le putsch par conviction. La plupart n’étaient que des opportunistes méprisables mais Volpol ne pouvait jurer que certains n’avaient pas seulement feint de rallier sa cause, lors des « conférences professionnelles » qu’il avait fait organiser pour la prise de contrôle coordonnée des émetteurs. Il était temps de placer directement ses « commissaires politiques » dans chaque studio, prêts à couper le son et l’image en cas de problème, et cela malgré les protestations des équipes, traditionnellement soucieuses de leur indépendance. On leur servirait le prétexte (assez pauvre en vérité) selon lequel en cas d’invasion étrangère à partir de la Balise –dont la figuration holo était maintenant sur tous les écrans domestiques- ces commissaires seraient chargés de protéger les journalistes.       <br />
              <br />
       Cela dit, la Balise était réellement en approche, et Volpol ne savait réellement pas ce qu’il allait en sortir. Un corps d’armée complet s’était isolé pour traiter l’affaire. Le Censor devrait être averti de la moindre nouvelle la concernant.        <br />
       Le poids de tous ces soucis ne semblait pas peser sur ses épaules. Au contraire, la proximité de l’action paraissait avoir sur lui un effet bénéfique. Distribuant dix ordres à la minute, sur dix micros différents, recevant une suite affairée d’officiers, Volpol était plus vif, se tenait plus droit et, -oui- semblait plus jeune.       <br />
              <br />
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       61       <br />
              <br />
              <br />
       Peu à peu, Emilio Boscione tentait de transmettre à son fils l’essentiel de ses connaissances. Ils passaient maintenant autant de temps devant les équations les plus abstraites qu’à arpenter le petit royaume sylvestre de l’inventeur. À mesure qu’il lui apparaissait que Sahul maîtrisait des éléments de la théorie, Emilio s’enthousiasmait davantage.        <br />
              <br />
       -Mais, bon,  sur le plan pratique, comment çà fonctionne ? demandait le jeune homme, impatient.       <br />
              <br />
       -Je te prie de croire que ce n’est pas de la tarte. Formellement, certes, c’est le même problème que de reconnaître la signature des éléments de ta propre sphère de contemporanéité, mais il est immensément démultiplié par la surface de l’espace-temps, ou, pour le dire en termes boltzmanniens, par l’importance du vide quantique (celui où il ne se passe « presque rien », et qui excède les possibilités de Cagliostro, d’environ 10 31 niveaux de traitement.         <br />
       -Cagliostro ?       <br />
       -Excuse-moi. C’est le surnom que j’ai donné à mon super-ordy quantique. La solution consiste d’abord à trouver la signature du trou noir central de la galaxie. Mais même cela n’est pas évident au départ, lorsque tu ne disposes d’aucune indication sur l’échelle. Car même un phénomène aussi massif et unique pour notre voisinage se retrouve à des milliards d’exemplaires à l’échelle supérieure. Cela dit, une fois repéré, tout va aller extrémement vite. Note que cà m’a pris tout de même douze ans ! Rien que pour être sûr d’être tombé sur la bonne galaxie : la nôtre ! Cagliostro avait beau manger à la pelle de la cartographie cosmologique la plus en pointe, il y avait toujours de l’ambiguité. Et j’ai commencé par des erreurs assez monstrueuses, je l’espère sans effet sur des espèces vivantes de notre niveau…       <br />
       -Tu veux dire que tu as fait… sauter des mondes ?       <br />
       -Non, mais personne ne peut savoir l’incidence réelle de la simple intrusion d’un écho quantique cohérent dans une portion d’univers, surtout si cette intrusion est un balayage très large. Heureusement l’amplitude en est nécessairement compensé par la faiblesse locale, mais tout de même. Je ne sais pas l’effet que cela peut avoir sur le long terme.       <br />
       -Terrifiant !       <br />
       -Je me suis fait à l’idée d’être un peu devenu un dieu ou un démon.       <br />
       -Mais finalement, tu es parvenu à paramétrer les espaces locaux qui t’intéressaient ?       <br />
       -Oui, de plus en plus efficacement. Et désormais à des échelles de précision allant jusqu’à la taille d’un objet de quelques centimètres, situé à plusieurs années-lumières de ma présence cosmique réelle .       <br />
        Au delà, la précision se perd très vite. En gros, pour le moment, je peux intervenir en toute sécurité sur la totalité des vaisseaux Terra qui ne sont éloignés, au pire, que d’une demi-année lumière, et sur tout le système solaire. Ce qui est amplement suffisant. Mais le plus extraordinaire –ou le plus atroce si tu préfères-, c’est que je peux intervenir sur le passé et le futur de ces objets, sur trois cent ans dans les deux sens.       <br />
       -Ce n’est pas vrai !       <br />
       -Absolument si. En vérité, ces espaces de temps sont beaucoup plus courts que dans la contemporanéité même lointaine (je ne te parle pas de l’image d’étoiles ou de galaxies disparues), mais d’une vraie contemporanéité, au sens subquantique de la « simultanéité scintillante » (on l’appelle ainsi parce qu’elle recèle tout de même de minuscules amorces de passé et d’avenir). Dans le temps, en effet, les événements sont encore plus denses que dans l’espace, et je bute véritablement sur un « mur du passé/futur », analogue au mur du son pour les avions classiques. Ce mur, c’est la masse, cette fois bien trop abondante, de données à examiner. Au delà d’une certaine frontière élastique, le passé/futur d’un monde m’apparaît comme une boule totalement lisse et impénétrable.        <br />
              <br />
       -Et… le paradoxe temporel ?       <br />
       Boscione fit entendre une fois de plus le rire sonore qui paraissait ébranler les arches de pierre.       <br />
       -Mais Sahul, il n’existe pas !       <br />
       -Comment ? Si tu te fais disparaître dans le passé, tu ne seras plus là pour faire l’acte qui te tue et donc, tu ne disparais pas et donc, etc…       <br />
       -Je sais, jeune homme. Mais ce sont juste des mots, des phrases. En réalité, les choses se passent ainsi :  les chaînes de causalité qui approchent la sphère de non-temps du sujet sont d’autant plus inaltérables par lui qu’elles sont justement partie prenante du présent « éternel » qui définit son être même. Je ne peux pas intervenir sur moi-même ni sur ce qui me produit d’assez près. Je ne peux pas me rencontrer moi-même dans le passé, ni communiquer avec moi-même ni avec des ancêtres directs…       <br />
       -Mais, interrompt Sahul, à une certaine distance dans le passé, TOUS les humains sont mes ancêtres directs.       <br />
       -C’est peut-être aussi pour cette raison que je ne peux guère remonter plus haut que 300 ans.        <br />
              <br />
       Sahul s’accrochait à son objection, moins parce qu’il y tenait vraiment, que pour se prouver à lui-même qu’il pouvait soutenir une discussion avec un père plutôt …. surdimensionné .       <br />
               <br />
       -Admettons. Mais, en termes purement physiques, si on modifie ne serait-ce qu’un atome de la réalité locale m’ayant précédé, même si c’est un atome de l’atmosphère d’un  pays situé aux antipodes, ce sera un atome qui passera presque obligatoirement dans mon système respiratoire. Ne risque-t-on pas d’entraîner une réaction en chaîne à partir de peu de changements induits de l’extérieur ?       <br />
       Emilio sourit et se lissa la barbe :       <br />
       -L’argument est de poids. Mais n’oublie pas une chose : l’intervention à partir de la sphère de non-temps, ne concerne que l’information. Or l’information, pour faire partie de la matérialité, en est tout de même un aspect très spécifique. Ce n’est pas la même chose de modifier le spin d’un atome par exemple, et de le détruire .        <br />
       On pourrait dire que le changement de l’information est une modification « faible ».  Si elle doit entraîner des modifications fortes, c’est parce que les conditions sont réunies sur place. Un exemple : je peux « translater » un pan de réalité, mais je serais bien incapable de détruire un objet réel, a fortiori de grande taille, si la « bombe » n’existe pas sur place : cun phénomène physique comme une concentration de magnétisme météo, à laquelle il ne manque que l’étincelle de départ pour produire un orage. Encore ne puis-je créer l’étincelle, mais seulement la condition informationnelle qui va faciliter le déclenchement. Bref, je ne peux que très peu intervenir sur la matière, mais ce « peu » suffit à déclencher, parfois, des effets considérables.       <br />
       Sahul hocha la tête avec obstination .       <br />
       -D’accord, mais quand bien même : en obtenant ces effets qui ne seraient pas survenus sans ton intervention, tu changes l’histoire ! Tu changes donc les conditions qui ont permis ta naissance… et l’on retombe dans la paradoxe temporel.       <br />
       Boscione s’échauffait de plus en plus :       <br />
       -Pas du tout, rugit-il. D’une certaine façon, les présents de chaque acteur-observateur sont indépendants les uns des autres ! Ils résistent considérablement à la modification de l’extérieur. N’oublie pas que si tous les mouvements étaient absolument liés par une causalité sans faille, la liberté de choix n’existerait pas, ce que tout contredit dans l’expérience de la vie. Bizarrement, mais réellement, quand tu interviens sur la sphère de non-temps d’une autre entité que toi-même, toutes les autres entités voisines se « défendent » de cette intervention. Elles semblent continuer à exister ou tendent à se reconstituer comme si  elles « ne voulaient » pas être influencées par l’événement affectant une composante de leur environnement.  J’ai découvert, par exemple, que si des éléments atomiques ou moléculaires « manquaient » dans la construction d’un organisme affecté au voisinage d’une de mes interventions, cet élément tendait à se « réinventer », à se remplacer soi-même instantanément. De sorte que le passé, comme l’avenir semblent d’autant plus solides qu’on s’éloigne de la modification locale.       <br />
       Sahul voyant son père au bord de l’apoplexie, battit un peu en retraite :       <br />
       -Soit, je veux bien y croire, bien que cela semble invraisemblable. Mais alors, quel est l’intérêt de ces interventions, si elles n’ont qu’un point d’impact limité ?       <br />
       -Eh bien, je crois qu’on peut obtenir parfois, avec des efforts considérables, quelques changements stratégiques dans les esprits, pour peu que ceux-ci soient déjà très ouverts, disponibles et engagés. On faire passer des changements en cours de l’état de plausibilité à l’état d’orientation préférentielle.       <br />
       -Et.. as-tu déjà essayé de « faciliter » ainsi certaines trajectoires de notre passé humain ?       <br />
       Boscione se redressa de toute sa hauteur :       <br />
       -Oui, Sahul. En fait, je suis en train de réaliser cette expérience. Et j’ai la preuve, dans l’actualité, qu’elle est devenue partie prenante de la nécessité historique. Tout se passe comme si je ne pouvais pas ne pas intervenir, cette intervention faisant déjà partie de notre présent.        <br />
       -Tu veux dire que tu es, en quelque sorte, contraint d’intervenir sur le passé pour que celui-ci se transforme dans le présent que nous connaissons ?`       <br />
       -Oui, on peut dire cela.       <br />
       -Mais alors, imagine que tu ne puisses plus agir, tout le passé se déliterait-il , simplement parce que tu n’agis plus sur lui? C’est simplement une inversion du problème du paradoxe ! Bien plus horrible d’ailleurs !       <br />
       -Non, non , nous ne sommes pas changés en Sisyphes ! Regarde :  il suffit que j’aie déjà modifié ma sphère de non-temps pour qu’y soit définitivement inscrite une tendance nouvelle.        <br />
       -Mais alors, dans ce cas, pourquoi continuer l’expérience ?       <br />
       -Parce que je ne peux pas savoir si l’empreinte de causalité que j’ai déjà obtenue, et qui se reproduit toute seule éternellement, est suffisante. Je ne suis même pas sûr de la profondeur des effets que j’obtiendrai en m’acharnant. Je suis seulement sûr qu’il y a « quelque » effet. Je suis sûr qu’un peu d’information est passée du futur au passé , et que cela donne une petite chance supplémentaire à ce dernier de produire du futur viable. De la sorte, ma liberté est entièrement préservée, tandis que celle de ceux sur lesquels j’agis est au moins très largement préservée. Je contribue à une orientation que je pense raisonnable pour autant qu’elle contrarie le suicide collectif de l’humanité. Mais que j’y contribue depuis le futur ne change pas au fond grand chose à la réalité de la tâche. Est-ce si différent du travail que ferait, par exemple, un historien, en ne laissant pas s’imposer une interprétation pessimiste ou macabre de l’histoire ?       <br />
              <br />
       Sahul écoutait, pensif, incertain.       <br />
              <br />
       -Puis-je te demander sur quel point tu interviens dans notre passé ? Je veux dire : as-tu détruit des choses ? Tué des gens ?       <br />
       -Je te le dirai demain, Sahul. Mais sache d’ores et déjà ceci : l’action à l’échelle d’un morceau conséquent de notre réalité (comme un village, une base, un objet familier, etc.) est infiniment plus facile que celle qui s’exerce au niveau moléculaire, atomique ou subatomique. Elle demande beaucoup moins d’énergie et n’en produit aussi que beaucoup moins.       <br />
       -Comment est-ce possible ?       <br />
       -Simple : tu n’as qu’a interroger le fait que davantage d’énergie est produite dans la fusion nucléaire que dans la fission, et dans la fission que dans l’explosion chimique, et davantage dans l’explosion chimique que dans une tempête, etc. Ce n’est là que le chemin, évident, bien que non trouvé pendant des siècles, qui va de l’intervention violente à court rayon d’action, à l’intervention à très long rayon, et qui, elle n’a aucun effet sensible. Quel que soit l’acte que tu fais, tiens : quand tu fronces tes sourcils, eh bien tu génères un ensemble de vibrations cosmologiques qui concernent la plus vaste sphère de contemporanéité : bref, tes sourcils remuent le monde entier, mais ce remuement est si ténu que personne ne le sent !       <br />
       Sahul joua des sourcils et conclut :       <br />
       -Non effectivement, tout le monde s’en fout ! Même toi, Père !       <br />
       -Ne plaisante pas, mon fils : si personne ne s’en rend compte, c’est justement parce que ton geste a un effet universel, et pour cela d’autant plus fantômatique, que croise l’ensemble des effets de tous les gestes contemporains à l’échelle quantique. Il résulte pourtant de tous ces croisements, la signature même du centre de contemporanéité de notre univers, signature par la même complètement innoffensive. En revanche, plus j’interagis aux niveaux de proximité importante, et plus je dois littéralement arracher un bloc d’événements contigus et toutes leurs « racines », à l’ensemble du monde, ce qui est d’autant plus énergivore.       <br />
       -Tu veux dire que l’énergie n’est que l’effort à réaliser pour arracher un bout d’univers.. à l’univers ?       <br />
       `Boscione avait l’air aux anges :       <br />
       -Exactement, l’image est riche ! Un réarrangement local d’un univers, cest-à-dire d’une architecture d’ondes, produit un « effet d’énergie » qui n’est pas en cause quand tu change d’architecture.  Il ne faut pas, cependant que tu perdes ceci de vue : s’il est plus facile d’enlever une ville ou une planète à l’univers qu’un seul de ses atomes, il est bien plus difficile de calculer la clef de la signature correspondant précisément à cette ville ou cette planète. Il m’est d’ailleurs encore impossible de délimiter un contour trop précis, mais pour seulement parvenir à découvrir la sphère –en fait l’ovoïde- qui correspond au niveau d’intervention requis, c’est la croix et la bannière.       <br />
              <br />
       Sahul n’avait pas encore rendu les armes.       <br />
       -Je ne pige pas vraiment cette histoire de signature. Quel est le rapport avec ce que tu appelles tes interventions ?       <br />
       -Si tu veux, chaque ensemble contemporain dans un certain présent et à une certaine échelle se signale comme tel au niveau quantique. Il a, dit-on, sa représentation dans l’univers quantique comme tel. Mais c’est une signature extrèmement rare, puisque singulière (comme si chaque atome avait sa signature personnelle, distincte d’un autre). Pour la découvrir, il faut une ou deux hypothèses sur le genre de signature possible, sur le type « d’archipel d’événements » qui correspond à notre objet dans l’univers de la simultanéité. Et puis Cagliostro se met en marche, parfois des années, avant de délimiter la sphère virtuelle correspondante et adéquate.       <br />
       -Mais, tout çà se passe dans les mathématiques, pas dans le réel…       <br />
        -Oui et non.  Découvrir la signature mathématique d’une sphère de réalité, revient déjà  à interagir sur elle à l’aide du « moule » qui lui correspond dans le reste de l’univers. En fait, la découverte de ton entité singulière adéquate est déjà une action sur elle, une mise en vibration générale en phase avec la sienne.        <br />
       Le passage à l’acte proprement matériel n’est plus qu’une question empirique assez facile à résoudre : il suffit d’activer, par simple émission d’un signal assez puissant, immédiatement répercuté non-localement selon la loi d’Aspect,  une série de liens quantiques (une sorte d’effet-tunnel multiplié) qui cernent et redoublent la sphère en question. Ces liens ne sont que la version matérielle du calcul mathématique, pour la simple raison qu’à chaque valeur théorique correspond une configuration contrôlable de l ‘émission. Activés, ces liens se substituent aux agencements locaux par des micro-destructions, bien trop linéaires pour détruire le contenu de la sphère sélectionnée.        <br />
       Celle-ci est simplement « décollée » du contact avec le reste de l’univers, comme « transfigurée », mais pas soustraite à lui. La translation dans un autre lieu (avec échange de matière équivalente) n’est, aussi fantasmagorique que cela puisse paraître, qu’affaire de quincaillerie informatique.        <br />
              <br />
       Sahul se redressa soudain, blème, pointa du doigt l’autre côté du fleuve  :       <br />
       -Père, ces étranges montagnes de structures de béton ruinées et entassées de guingois…..       <br />
       Boscione hocha tristement la tête :       <br />
       -Oui, mon fils, tu as vu juste : ce sont les bouts du monde terrestre que j’ai translatés ici. D’anciennes bases militaires terrestres géostratégiques, pour l’essentiel.        <br />
       Le problème, c’est que j’ai aussi translaté leurs garnisons. Et le big problem, c’est que les quelques bandits Mers que j’avais expédiés ici pour m’en débarrasser ont pris le contrôle de ces hommes affolés et en ont fait des armées efficaces. Les clowns Merul Gandril et Sidag Olnah sont les vrais maîtres du Monde intérieur, Sahul.. Cela simplement parce qu’ils ont montré quelques gadgets à des soldats perdus du XXe  siècle, et leur ont promis monts et merveilles s’ils s’en remettaient à leur leadership…       <br />
              <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       62       <br />
              <br />
              <br />
       George Washington Bish jr marchait péniblement dans la profonde, de la neige à la taille, et au dessus dans les trous. Sa chapka retenait les flocons et formait un curieux chapeau haut de forme. La neige verglaçait sur son col de fourrure, encadrant son large visage d’une barbe blanche de père noël nègre du plus bel effet,  mais il ne sentait pas le froid car  l’œuf de cuivre irradiait tout son corps.        <br />
              <br />
       Il ne savait pas où il allait mais sa conscience était bercée par l’amour total qu’il portait à la voix en lui. Celle-ci l’avait guidé jusqu’ici sans la moindre hésitation. Elle savait, elle, où il devait aller. Il gravissait lentement une colline encombrée d’un fouillis de grands sapins noirs, vivants et morts.        <br />
              <br />
       Le gros Noir, soufflant et pestant, parvint sous des congères sculptées par le vent en falaises harmonieuses. Il ne voyait pas comment passer, mais la nature trouva soudain une réponse à sa question en provoquant une petite avalanche qui l’ensevelit jusqu’au cou. Remuant de tous ses membres à la crabe, il se dégagea miraculeusement et déboucha sur le plateau qui dominait le paysage. La neige devenait croustillante et solide, givrée par le vent en longues traînées bleutées. Les épinettes laissaient émerger leur plumet sommital, comme un petit candélabre de glace.  Au loin, sous le ciel d’acier, on pouvait voir le ruban immaculé du lac Champlain et les panaches de vapeur des centrales thermiques de Burlington. Bish s’approcha du bord opposé, situé un demi-mile vers l’Ouest, et s’arrêta net : Le dénivelé d’une vingtaine de mètres, tranché au couteau, trahissait une découpe artificielle du sol. Sans doute une mine à ciel ouvert. Il se saisit de l’œuf et le brandit au dessus du vide. Puis il le lâcha.       <br />
       L’objet fit, sans bruit, un trou rond dans la neige.  Mais on pouvait encore apercevoir son reflet rougeâtre au fond du petit puits que sa chute avait formé. Puis il s’enfonça lentement et disparut au regard du Noir, tandis qu’un fin volute s’élevait de l’orifice comme de la cheminée d’une chaumière ensevelie.        <br />
              <br />
       Bish demeura un long moment immobile, oscillant comme un gros pendule. Puis il se remit en marche, trouva une vague piste descendante, damée par les motoneige, et la suivit. Elle zig-zaguait entre des arbres de plus en plus majestueux, et déboucha finalement sur une petite route déneigée. Maintenant George Wahsington Jr. grelottait. Il se mit à courir pour se réchauffer, pris de panique, ignorant tout de lui-même et sans souvenir de ce qu’il venait de faire. Il visait simplement les fumées de la ville probablement cachée par les massifs forestiers en pente douce.       <br />
              <br />
       Quand il vit la grosse buick blanche et son gyrophare tricolore, il hurla de soulagement et  agita les bras comme un sémaphore.       <br />
       Le sheriff Boucheau s’arrêta à son côté, et baissa la vitre, se forçant à être aimable, ce qui produisait chez lui une curieuse grimace, comme s’il avait le soleil dans les yeux.       <br />
       -Alors, on se promène ?       <br />
       -Excusez-moi, j’ai dû avoir une crise de… je ne sais pas. Pouvez-vous m’emmener à l’hôpital ?       <br />
       -Avec plaisir, Monsieur. Asseyez-vous à l’arrière, il y a plus de place. Chemin faisant vous m’expliquerez ce que vous faisiez en pleine forêt, n’est-ce pas ?       <br />
       -Euh, je crois que j’ai eu un accident … En tout cas je ne me souviens plus de grand chose. Je portais un paquet à quelqu’un, je crois…        <br />
       -Ou habitez-vous ?       <br />
       -En Virginie.       <br />
       -Non, je veux dire, dans la région… Votre hôtel, quoi…       <br />
       Bish, affalé sur la vaste banquette arrière, remarqua la grille qui le séparait du conducteur. Merde, la confiance règne, pensa-t-il. En fait, je le comprends. Ils ne doivent pas souvent voir des Nègres dans le coin. Et d’ailleurs, qu’est-ce que je fous là ?        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       63       <br />
              <br />
       -Père, où sommes-nous ? Je veux dire : où se trouve le Monde intérieur, en coordonnées de l’espace normal ? Est-ce que nous sommes « dans » notre univers ?       <br />
       -Bien sûr, dit Boscione, narquois. Nous sommes même sur l’ancienne Terre.. En fait un centre immobile correspondant n’est jamais « loin » du lieu d’observation auquel il correspond. Il est à la fois très distant en « taille », si l’on peut dire, et très proche.       <br />
       Sahul écarquillait les yeux :       <br />
       -Quoi ? La vraie Terre ? Et tu ne me le disais pas ?       <br />
       Emilio haussa les épaules       <br />
       -Et pourquoi te l’aurais-je dit, puisque nous ne pouvons pas sortir, du moins pas par le monde local ?        <br />
       -Comment cela ?       <br />
       -Parce que nos molécules sont « miniaturisées » par rapport aux constructions quantiques locales. Ce monde intérieur, qui pour nous est à peu près gros comme la Lune, tient dans un ballon de football pour un habitant de la Terre.        <br />
       -Mais si elle est vraiment sur Terre, elle doit avoir une densité fantastique et rien ne doit résister à sa chute ver le centre de la planète !       <br />
       -Non, Sahul, il ne s’agit pas de densité matérielle. Nous sommes coupés de l’univers et protégés de lui en n’existant seulement à un certain niveau de réalité, une « mini-dimension » dont le monde intérieur occupe le centre le plus immobile.        <br />
       -C’est rageant ! Se savoir sur la Terre et ne pas pouvoir y prendre pied, ne pas pouvoir découvrir la vraie atmosphère bleue, l’air libre.. à l’infini, les océans, les nuages, les… !       <br />
       -Attends, attends, dit Boscione en riant, c’est bleu seulement s’il fait beau ! Avec les résidus de la pollution des siècles passés, c’est encore bien plus souvent couvert de brumes grises crachant une pluie salissante…       <br />
       -Malgré tout, c’est exaspérant ! maugréa le jeune homme en écrasant un buisson de cristaux.       <br />
       -En fait, susurra son père en tapotant négligemment la rembarde, je ne t’ai pas tout dit. Certaines choses sont en train de changer.        <br />
       Sahul releva la tête,soupçonneux.       <br />
       -Que veux-tu dire ?        <br />
       -En fait,en cet instant même, les choses changent. Nous changeons…       <br />
       Et plus précisément, nous changeons… de place.       <br />
       -Ce n’est toujours pas clair, Père. Je ne peux rivaliser avec tes connaissances en cosmologie subquantique.. Alors, je t’en prie, ne me fais pas languir.       <br />
       -D’ accord, Fils, je te dois bien çà. En réalité, le monde intérieur est en train de bouger à la surface de la Terre.        <br />
       -Comment cela « bouger » ?       <br />
       `-De la façon la plus simple du monde : à dos d’homme ! ou plutôt à ventre d’homme !       <br />
       -Quoi ?       <br />
       -Eh oui. Il y a un homme qui, en ce moment même, transporte le Monde Intérieur, en fait sur son ventre, bien au chaud… il nous transporte, un peu comme des bébés dans un utérus portable. En fait, il est peut-être déjà arrivé à bon port, à l’endroit précis où nous devons être « déposés ». Il faut que j’aille vérifier...       <br />
       -Ah bon… et..       <br />
       -Je vais tout t’expliquer, ne cherche pas.  Jusque-là, le M.I. était localisé au plus près de certains centres de décision terrestre, et aussi à proximité des laboratoires où j’avais, il y a fort longtemps, construit les premières approximations du Centre Immobile correspondant à un large cercle englobant NortAmérique.  Tu me suis ?       <br />
       -Pas très bien, avoua leu jeune homme cette fois découragé. Est-ce que c’était le premier Dicee ?       <br />
       -Oui, exactement. Par jeu, et par facilité, j’avais choisi un point situé à vue, un endroit que je pouvais voir de ma fenêtre du Pentagone : l’obélisque du monument Washington à Dicee, en fait la ville de Washington D.C, c’est-à-dire District de la Capitale.        <br />
       -Mais Père, quel âge as-tu, demanda Sahul sidéré ? La dénomination « Washington » comme capitale des Etats-Unis a disparu il y a deux cent ans !        <br />
       -Bravo pour le cours d’histoire, Fiston, mais rassure-toi, mon âge biologique est seulement de 61 ans. Même si je porte nettement plus âgé, hélas ! En réalité, on disait seulement Dicee depuis presque un siècle, et la capitale administrative avait été transférée ailleurs depuis je ne sais combien de décennies, mais le monument égyptien, lui, s’appelait toujours du nom du premier président des Etats-Unis.        <br />
       -Tu me rassures…       <br />
       -En réalité, tu ne devrais pas te rassurer à si bon compte, car je parvins non seulement à situer la sphère de temps zéro exactement dans la tête pyramidale de la fameuse obélisque, mais je réussis aussi à en régler l’émergence matérielle à peu près trois cent ans dans le passé !       <br />
       -ah ! Impressionnante prouesse ! Mais… quel intérêt ?       <br />
       -Tu as compris, digne fils de ton père : aucun intérêt ! C’était une erreur mais absolument irratrapable.  Définitivement.        <br />
       -Mais alors… tu veux-dire que si nous sortions aujourd’hui de cette… sphère, nous serions projetés vers le milieu du vingtième siècle, et qui plus est, que nous serions des nains ?        <br />
       -Pas des nains : des parasites de microbes ! Pour le reste, c’est exact, nous serions renvoyés exactement en mars 1965. Le 16, précisément. C’était un       <br />
              <br />
       -Mais nous ne pouvons pas sortir, n’est-ce pas ?       <br />
       - C’est parfaitement impossible, pou un ensemble de raisons…       <br />
       -Alors, coupa Sahul, pourquoi me raconter cette histoire de transport de la sphère…       <br />
       -Ecoute bien : je ne peux pas me déplacer dans l’espace-temps normal, mais je peux interférer indirectement avec les événements terrestres d’une époque choisie. Par une série de manœuvres complexes et dangereuses que je t’expliquerai plus tard –si cela t’intéresse-, j’ai obtenu la destruction de l’obélisque, et la sphère qui y était cachée a été prise en charge par des hommes sous mon contrôle.       <br />
       -En 1965 ?       <br />
       -Oui        <br />
       -Et comme cela, à mains nues ?       <br />
       -Oui. De l’extérieur, l’interface avec la sphère immobile est formé d’une myriade de molécules de taille croissante et de texture de plus en plus proche de celle d’U 1. Cela ressemble à du cuivre et c’est légérement chaud,  c’est tout… Cela pèse environ 8 kgs !       <br />
       -Tu veux insinuer que nous sommes actuellement à l’intérieur d’une boule de cuivre de huit kgs transportée dans les bras d’un homme à qui elle sert de chaufferette, et qui se balade au travers des Etats-Unis d’Amérique en 1965. Mais, Papa, déclama Sahul avec grandiloquence, à qui espère-tu faire croire cela ?       <br />
       -Mais à toi, cher Fils !        <br />
       -Admettons, admettons, fit Sahul avec l’air suffisant du psychiatre s’adressant à un patient tentant de le convaincre qu’il est le père Noël. Mais dans ce cas, puis-je te demander où nous sommes ainsi transportés ?        <br />
       -Avec joie, chair de ma chair ! En fait, je « nous » ai amenés au seul endroit où nous pourrons sortir un jour, en l’an de grâce 2351.        <br />
       -Tu plaisantes ?       <br />
       -Ai-je l’air de rigoler ?  Il existe un seul et unique lieu qui pourrait permettre le transfert hors de la sphère immobile. Et ce lieu nous sommes en train de l’atteindre. Nous l’avons même peut-être atteint, à cette heure… Je vais vérifier çà maintenant       <br />
              <br />
       Sahul, abasourdi, restait prostré sur une souche.       <br />
              <br />
       -Allons, maintenant. Il est un temps pour l’attente et un temps pour l’action.       <br />
              <br />
       Boscione se leva et marcha rapidement vers le colimaçon obscur, obligeant Sahul à le suivre précipitamment sur un sol traversé de racines glissantes.       <br />
              <br />
       -Pourquoi crois-tu que je t’ai fait mariner une semaine dans ce farniente ? Pour le seul plaisir de te faire un cours d’infra-physique ? Non, Fils, c’est simplement parce que la conjonction utile ne pouvait avoir lieu avant.  Il ne servait à rien de s ‘exciter. En revanche, désormais, le compte à rebours est déclenché. Nous avons à peine dix jours devant nous avant la présentation de la Porte.       <br />
       -Où allons-nous ? haleta Sahul, trébuchant.         <br />
       -A la rencontre de notre Porteur. Et de notre destin.       <br />
       -Mais, comme cela ? Tu n’emportes rien.. Et j’ai.. j’ai laissé mon sac dans la cellule.       <br />
       -Cela ne fait rien. Il y a des déguisements et des équipements convenables là où nous allons.        <br />
       -Des déguisements ? Mais        <br />
              <br />
       64        <br />
              <br />
       -Ai-je encore le choix ? demanda Solaine au silence.       <br />
       -Oui, répondit le Prince. Je peux te faire sortir du poste de pilotage. Tu peux d’ailleurs en sortir seule en remontant le collecteur d’eau. Il y a des échelons rétractables que tu peux manœuvrer, mais qui sont inutilisables pour d’autres que toi. En fait tu es la maîtresse de Gâ. Toutes les conduites techniques te sont accessibles, tous ces lieux parallèles dans lesquels nous ne pouvons entrer sans être volatilisés par les lasers de contrôle. En revanche, si tu te risques sur les surfaces d’habitation, tu seras arrêtée par les Striches. Et cette fois, elles ne te lâcheront plus. Sans compter que la Skoule cherchera peut-être à se venger, puisque la Balise aura disparu et que tu ne pourras être renvoyée sur Terra XII.        <br />
       -Quatre ans à passer en clandestine… avec vous comme seul interlocuteur, je suppose.       <br />
       -Oui, dit la voix d’ombre. Mais peut-être sauras-tu racccourcir ce temps en manipulant les données cosmologiques. Si tu maîtrises le saut quantique, Gâ est équipée pour changer instantanément de paramètres spatio-temporels, dans des limites que je ne connais pas. N’oublie pas qu’elle a été construite un demi-siècle après ta Creuse. On commençait alors à passer aux applications des théories zmylovskiennes.       <br />
       -Je ne savais pas, dit Solaine, songeuse.  Pouvez-vous me fournir toutes les infos sur ce sujet ?       <br />
       -Bien sûr, dit le Prince, et aussitôt plusieurs écrans virtuels s’installèrent dans l’espace au dessus de la table.         <br />
       -Croyez-vous que mon info-clef soit compatible avec ces installations ?       <br />
       -Certainement, car elles obéissaient  encore à la Loi de Ganz, selon laquelle tous les systèmes plus anciens devaient être reconnus par une version plus récente. La loi de Ganz a cessé d’être obéie à partir de la Grand Dispersion, et désormais, pour ce qui nous concerne, il est très difficile de connecter nos systèmes à l’extérieur.       <br />
       -Mais alors comment faites-vous, la Skoule et vous-mêmes, pour communiquer avec la Creuse ?       <br />
       -Nous ne le savons pas nous-mêmes. Il s’agit d’un canal purement psychique, intérieur, et nos neurologues sont incapables d’analyser le phénomène, bien qu’ils aient passé leur temps à torturer et à disséquer les clones capables des mêmes performances… C’est un mystère complet… Et pourtant, de fait, nous « rêvons » ce qui se passe en direct sur Terra XII…       <br />
       -Seulement sur Terra XII ? interrompit Solaine.       <br />
       -Oui…        <br />
       -Alors il est plausible que ce mystère soit lié à celui de la Balise-navette…       <br />
       -En effet.       <br />
       -Peut-être serait-il utile que je visite la Balise.       <br />
       -La conjonction est pratiquement terminée, Solaine… Tu ne pourras désormais le faire que lors de son retour, dans six mois locaux.       <br />
       En attendant, je peux te fournir toutes les données qui nous avons récoltées sur elle, le plan de tous les circuits, les contenus de toutes les mémoires physiques, les historiques de tous les transferts.        <br />
       -Cela pourrait être en effet important. Je suis quelque peu familière des travaux de Zmylovski. Je pourrais programmer un ordy pour m’assister dans la reconnaissance de certaines équations.        <br />
       -Je suis moi-même un mathématicien de niveau passable. Je pourrai t’aider dans la mesure de mes moyens.        <br />
              <br />
       65       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Pendant une semaine, Sahul et son père avaient marché, campé, cueilli des champignons comestibles et attrappé des pigeons charnus, habilement descendus par Boscione au lance-pierre. Ils avaient traversé des marais spongieux, escaladé de curieux monticules formés d’amas de gravats. Cette route semée d’embûches les avait conduits à une cabane de tôle où Boscione semblait avoir entassé maints objets –vêtements, outils, armes diverses- ramassés lors de périgrinations solitaires.       <br />
       -C’est la foire aux puces de Honshin-sud !`s’exclama le jeune homme.       <br />
       -D’après ce que je me rappelle, c’est mieux ! rétorqua Emilio. Tiens, là, regarde ce tas d’uniformes … Ce sont les tenues réglementaires de la bande du nain Gandril et de son acolyte Olnah. D’anciens uniformes américains retaillés, et dotés du « soleil » dont les deux clowns ont fait leur symbole.        <br />
       -C’est préhistorique !       <br />
       -Oui, mais en revanche les lasers de poing qu’ils utilisent sont d’avant garde et redoutables… Regarde, j’en ai volé un stock..       <br />
       Les choses filiformes ressemblaient davantage à des cannes à pêche qu’à des armes d’assaut.       <br />
       -Je n’en ai jamais vu de semblables…       <br />
       -Ecoute ! dit Boscione le doigt en l’air. Tu entends ?       <br />
       -Non. Je veux dire, rien de plus que d’habitude. Le brouhaha des gens de l’autre rive est peu-être plus fort ..       <br />
       -Non, ce n’es pas cela, Ecoute le silence…       <br />
       Sahul se recueillit. Au delà de tous les bruissements ténus, il y avait peut-être un sourd grondement… une sorte d’infime tremblement.       <br />
       -Oui, c’est çà, tu l’as !  C’est la mise en phase…       <br />
       -Que veux-tu dire ?         <br />
       -Eh bien Fils, nous sommes arrivés à destination. Le Monde intérieur est en train de se reconnecter à la Terre. La  vraie Terre. Nous pourrons bientôt y sortir..       <br />
       -C’est vrai ?       <br />
       -Absolument. Mais je vais sûrement te décevoir. Nous ne sortirons pas. En tout  cas, pas tout de suite…       <br />
       -Comment ? Mais pourquoi tout cela ?       <br />
       -Il y a plus urgent… viens, nous devons traverser le fleuve maintenant.        <br />
              <br />
       66       <br />
              <br />
              <br />
       Solaine voyait son propre reflet dans l’épais marbre glacé où était taillé le bureau de commandes. Elle avait l’impression d’utiliser le langage des sourds, dans une sorte de danse expressive solitaire.  Ses mains oscillaient, se tendaient, se rétractaient, ses doigts couraient, désignaient, appuyaient d’invisibles touches. Chacun de ses gestes posés en l’air  avait en réalité une efficacité précise. Il suscitait une commande aérienne presque impalpable, parcourait un clavier virtuel imaginaire… et pourtant parfaitement réel. La jeune fille avait mis une quinzaine de jours à en maîtriser l’alphabet, et travaillait maintenant avec virtuosité.  Le jeu de commandes dont elle tirait les fils impondérables tissait un calcul de forces autour de Gâ. Les équations zmylovskiennes défilaient, lumineuses, au milieu de la salle hémisphérique, telles de minuscules étoiles filantes.         <br />
       Solaine n’avait pas voulu expliquer au Prince ce qu’elle avait décidé d’opérer et celui-ci restait maintenant silencieux. Seule sa respiration lente, fidèlement reproduite par des micros ultrasensibles, trahissait sa présence. Il attendait.  Il ne la gênait pas. Au contraire, il était devenu une conscience intime, un double d’elle-même. Sans lui, elle aurait eu l’impression d’être enfermée dans un tombeau. Même si elle pouvait parcourir librement les coursives sans fin qui formaient l’armature du cœur de Gâ, et observer, par de petits hublots cachés dans des recoins inaccessibles, la vie de ses étranges habitants, elle serait morte si elle n’avait pu échanger des idées, parler aussi des menus détails de sa pauvre vie quotidienne. Parfois elle imaginait qu’il n’était qu’un robot humanoïde, tant son humeur était lisse, égale. Mais le plus souvent, elle était touchée de sa patience, de sa gentillesse. Elle avait alors le sentiment d’avoir plutôt affaire à un handicapé, un être crucifié.         <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       67        <br />
              <br />
       Emilio Boscione et son fils Sahul traversèrent le fleuve à sa plus large courbe. Des pierres et enrochements formaient un glacis d’écueils entre des rapides tourmentés. L’erreur n’était pas admise : glisser en sautant de l’une à l’autre serait plonger définitivement dans le flot sirupeux, qui ne lâchaît jamais ses proies.        <br />
       Ils se séchèrent plus haut, à flanc de colline.         <br />
       Ils grimpèrent ensuite au sommet où Boscione proposa qu’ils bivouaquent. Parfois dans les lointains engloutis dans des nappes de brouillard épais, s’entendaient des détonations, des cris.        <br />
              <br />
       -Les troupes d’Olnah et de Gandril ?       <br />
       -Non, ce n’est pas l’armée des deux gusses, dit Emilio. Mais les bandes rivales d’habitants déplacés qui se font la guerre sans interruption.        <br />
              <br />
       Par bonheur,  ajouta-t-il, elles ne franchissent pratiquement jamais le large fleuve dont la boucle enserrait son refuge. Elles ont bien trop peur de moi.        <br />
              <br />
       Des rumeurs horribles, savamment entretenues par le maître des lieux, en détournaient la grande majorité, mais parfois quelques jeunes gens, avides d’honneurs et curieux, tentaient l’aventure. Boscione devait alors se résoudre à les tirer comme des lapins au fusil-teaser à longue portée. Les balles électriques ne tuaient pas leurs cibles, mais en se réveillant, les aventuriers téméraires ne se souvenaient de rien, sauf d’un grand choc. Emilio les avait transportés pendant leur sommeil sur l’autre berge. Il gagnait ainsi la tranquillité pour quelques mois, jusqu’à la prochaine incursion.        <br />
              <br />
       -De toute façon, dit Boscione en redescendant d’une corniche d’où il observait attentivement les  « villages » dans la brume je crois qu’ils sont en train de vider les lieux. Je me demande si Gandril et Olnah ne les ont pas recrutés dans leur armée. Il se passe quelque chose. Il est vraiment temps d’arriver…       <br />
       -Tu veux dire, d’arriver sur Terre ?       <br />
       -Oui, confirma son père, secouant la tête devant tant d’incrédulité.       <br />
              <br />
       Mais il se trompait sur la raison du ton mitigé de la question de Sahul. Le jeune homme était certes fasciné par l’idée de débarquer bientôt sur « la vraie Terre », mais, son enthousiasme avait, au fil de son apprentissage scientifique, diminué devant le besoin de revenir sur la sienne, la Creuse Terra XII, pour y retrouver son monde familier, sa mère et… Solaine.       <br />
       Il fit part de ce sentiments à son père.        <br />
       -Mais tu m’as dit que Solaine était sur la Balise ?       <br />
       -Oui. Et elle a peut-être aussi découvert la planète bizarre à laquelle le périple dela Balise conduit. Je ne sais pas si elle est réelle. J’y ai moi-même été transporté plusieurs fois.        <br />
              <br />
       Emilio secoua la tête :       <br />
       -La Balise n’est pas en contact avec un autre astre. Elle est seulement un accessoire discret de Terra XII. Un refuge qui permet de s’absenter sans quitter la Creuse. Je ne comprends pas cette histoire de planète, Fils…       <br />
              <br />
       -J’ai toujours pensé que cette « planète » était un jeu vidéo très réaliste, avec des monstres parfaitement crédibles. Si c’est le cas, la Balise repassera dans l’espace de la Creuse, au bout de deux semaines locales, et Solaine n’est pas stupide : elle saura bien entrer en contact avec les gens de Terra XII et s’y faire rapatrier. Mais si la planète est réelle ?       <br />
       Boscione écarta l’objection :       <br />
       -Le danger principal réside sur Terra XII. tu m’as dit que Solaine est recherchée par Volpol…       <br />
       Sahul haussa les épaules, et fit le bravache.       <br />
       -Un peu de cellule d’arrêt ne la tuera pas. Et Volpol ne peut pas trop prendre de mesures de ce genre sans l’accord d’Ilnara.        <br />
       -Sauf s’il prend le pouvoir sur la Creuse.       <br />
       -Oui, admit Sahul, plus inquiet qu’il voulait ne le faire paraître. Mais dans ce cas, ses propres jours sont comptés car  les Creusiens le détestent. Ils se révolteront et le mettront dans un Modex avec tous ses sbires dans ses bagages, et hop, qu’ils se débrouillent dans l’espace infini…       <br />
       -Si je comprends bien, tu te vois dans le rôle du chef des révoltés…       <br />
       -Cela ne me déplairait pas, sourit Sahul. A  condition que la passe que j’ai empruntée pour venir ici ne soit pas trop compliquée à manier pour retourner sur terra XII.       <br />
       -Impossible, elle est fermée. Il semble que ce type de passe ne serve qu’une fois car les relais sont grillés à chaque traversée.        <br />
       -Mais je croyais que…., balbutia Sahul au désespoir. Je dois….       <br />
              <br />
       -Il y en a une autre, Fils, mais elle est bien plus dangereuse encore à emprunter.        <br />
       -Laquelle ? Où ?       <br />
       - On l’appelle le TUNNEL. Elle est peuplée d’un millier de bandits résolus, disciplinés, et armés jusqu’aux dents…        <br />
       -Et tu es sûr que nous sommes obliger de croiser leur chemin ?       <br />
       -Non seulement nous allons les croiser, mais nous allons nous mêler à eux. Regarde la montagne en face de toi.        <br />
       -Pourquoi ?       <br />
              <br />
       -VOILA le tunnel.       <br />
       Sortant des nuages qui l’avaient cachée jusqu’ici, une gigantesque chaîne alpine semblait rejoindre le ciel. Elle commençait à quelques kilomètres seulement devant eux, et son premier massif, rond et vert sombre, hérissé de mélèzes, était balafré par une mine à ciel ouvert entourée d’une triple rangée de barbelés.       <br />
       Des machines y oeuvraient sans cesse, déversant de la roche pulvérulente sur un talus long, maintenant de plusieurs centaines de mètres.       <br />
       -On ne le voit pas d’ici… Les gardes nous attendent au pied du mont. Avant les baraquements du chantier. Il est temps d’endosser nos tenues de camouflage…        <br />
       -Je n’y comprends rien, souffla Sahul, je pensais que nous allions d’abord sur la vraie terre… Je voulais seulement dire que….       <br />
       -Ne t’inquiète de rien, dit Boscione. Tout s’éclairera bientôt.        <br />
              <br />
              <br />
       68       <br />
              <br />
       Boîte de conserve blafarde sous le jeu de rampes ioniques de la Creuse, la Balise sortit enfin du néant à moins de 500 mètres à babord. Face à elle, six étoiles clignotantes jaillirent aussitôt de diverses anfractuosités du grand vaisseau. Elles convergèrent lentement vers la Balise, et l'entourèrent sur une même orbite comme les satellites d'un minuscule système solaire. Derrière chaque étoile, en réalité un projecteur, se tenait un modex aux flancs imprimés d'un grand &quot;Terra XII&quot;. Sur un signal, les modex se resserrèrent autour de leur proie, tels des chiens à l'hallali. Puis, celui qui faisait face à la porte de la Balise s'avança au contact et projeta contre elle la jupe d'un sas, telle une méduse transucide. Celle-ci s'éclaira de l'intérieur d'une lueur orangée : un laser découpait un cercle parfait dans sa paroi, pour l'investir immédiatement, sans laisser la moindre opportunité à son occupant de tenter une sortie.        <br />
       La pression dans le modex attaquant étant légèrement plus forte que dans la Balise, le cercle rougeoyant de la porte découpée fut projeté à l'intérieur de cette dernière, suivi par un robot tueur. Le bipède métallique au regard foudroyant lorgna dans toutes les directions, sous tous les angles. Mais aucun de ses palpeurs ne lui renvoya l'image –visuelle ou thermique - d'un être vivant ou d’une forme-cible préétablie. La Balise semblait bel et bien vide.       <br />
              <br />
       Le capitaine Zavgaw qui occupait le module d'attaque ordonna des vérifications, et le robot radiographia la totalité des plaques et des structures de la Balise. Il n'y avait réellement personne. Il en avertit le Censor, prudemment resté au poste de commandement de la Creuse.        <br />
       -C'est impossible dit calmement Volpol. Nos Coms ont intercepté un train de messages en fonction 5. Il n'a pas duré plus de 3 nanosecondes, mais il a bien été envoyé. Les ordys sont en train d'essayer de le décrypter.       <br />
       -C'était peut-être un envoi automatique, conjectura Zawgaw.       <br />
       -Non. Le canal 5 ne peut être manipulé que par une personne. Il a précisément été inventé, il y a plus d'un siècle, pour permettre à des gens en difficulté dans des environnements automatiques de débloquer la situation en s'adressant directement à d'autres êtres humains. Je m'attendais à ce qu'il soit utilisé. Cherchez encore.       <br />
       -Hm. Je ne vois pas comment, toute la Balise a été scannée et analysée douze fois... Aucune molécule organique n'est présente, sinon à l'état de traces anciennes.       <br />
       -Cherchez ! aboya Volpol. Il y a quelqu'un dans la Balise. Vous savez très bien QUI. Et n'oubliez pas : je la veux vivante.        <br />
       -Bien, Censor.       <br />
              <br />
       Zawgaw débarqua en personne, bientôt suivi de cinq de ses sbires les plus cyborgisés. Ils démontèrent tous les panneaux intérieurs, éventrèrent les vastes couchettes, retournèrent en doigt de gant chaque tuyauterie, décollèrent les planchers, déboulonnèrent les caillebotis, crevèrent les cloisons, soulevèrent les tubulures et se retrouvèrent au milieu d'un capharnaüm épouvantable de bulles et de filaments, de déchets organiques et d'huiles minérales, de torsades d'aluminium, de lambeaux de laine de verre et de bribes de fibre de carbone, sans pour autant qu'aucun être animé ne surgisse d'un recoin ignoré de la Balise réduite à une vaste poubelle cylindrique.       <br />
              <br />
       Le message significatif ne provint pas de l'équipe d'assaut, mais… de la Creuse. Un technicien de la Peau venait de découvrir un opercule d'aération mal fermé dans le secteur Occ. 321.       <br />
              <br />
       Emergeant de la surface rocailleuse pour reconnaître l'amplitude de l'impact météoritique (parfois de petits objets traversaient le bouclier, ou, plus souvent encore, des missiles se formaient à partir de scories éjectées par les moteurs et se trouvaient renvoyés depuis l'intérieur du bouclier sur la Peau comme des boules de billard),  le technoc avait eu la surprise de se retrouver nez-à-nez avec un Sca vide, casque ouvert, zips dépressurisés.       <br />
        -Salope ! hurla le Censor, dès qu'il fut averti. Elle était en orbite à l'intérieur de la zone de transport de la Balise . Je deviens gâteux !  Tous les agents en alerte ! Elle est entrée en Occ. 321. Fermez tous les filtres d'urgence.       <br />
       -Mais, Censor, protesta un Sécuriste de surface, on va piéger des copains. Il y a au moins dix réparateurs dans les coursives anaérobies. S'ils ne trouvent pas des postes de survie à temps, çà va les tuer.       <br />
       -On prend le risque, coupa Volpol, inflexible. Fermez Tout ! Si elle passe, elle peut faire encore plus de dégats.       <br />
       -Je.. je ne comprends pas. Elle est assez inoffensive, je..       <br />
       -Vous n'êtes pas payé pour comprendre. Et je n'ai pas de temps pour vous expliquer. Zawgaw, Laisse seulement deux hommes en faction et rentre immédiatement au môle. Je vais prendre personnellement notre gibier en chasse.       <br />
              <br />
       Une lueur bleue envahit l'écran de contrôle. Zawgaw ne répondit pas, et pour cause. Une fleur céladon dardait de longs sépales autour des modex qui s'éteignirent, puis se ramassa sur elle-même entraînant tout le groupe dans le néant,  ainsi que la dépouille de la Balise. Une fraction de seconde plus tard, une énorme vibration secoua la Creuse, semant la panique parmi les populations. Deux ou trois répliques se produisirent plus faiblement, laissant les gens figés, souvent allongés au sol -comme si cela pouvait aider-, puis se relevant, s'interrogeant les uns les autres, interpelant violemment les Sécuraptors. Mais ceux-ci ne répondaient pas au provocations et tenaient les badauds à  distance, leurs paralyseurs de plus en plus menaçants.       <br />
       Zgavaw était mort, avalé par la bombe gravitationnelle, avec dix-huits des meilleurs agents de Volpol. Impassible, celui-ci refoula la rage qui montait en lui, afin de conserver un peu d'autorité sur des Sécuraptors déstabilisés. Il était contraint de monter les enchères, de jouer son va-tout.        <br />
       -On déclenche le plan d’urgence. Coffrez les gens des listes. Descendez ceux qui résistent.        <br />
              <br />
       Les  chefs de section lui firent immédiatement parvenir leur accord. Déjà, des apparts devaient s’ouvrir, serrures vaporisées par les masers de poing.        <br />
              <br />
       Ils passeraient leur colère sur les pauvres bougres. La population serait terrorisée et ne bougerait pas avant longtemps. Il allait lui-même soulager son amertume sur Ilnara. Il était temps qu’elle comprenne qui était le maître, ici.       <br />
              <br />
       -Membres du cadre noir, rendez-vous tous dans l’antichambre du môle, avec vos armements semi-lourds. L’intruse ne vas pas tarder à manifester sa présence. Elle n’est probablement pas dangereuse.       <br />
       -Pas dangereuse ? ne put s’empêcher de s’exclamer un homme.       <br />
       -Réfléchis, imbécile. Elle n’a pas pu armer la bombe. Je pense que c’est un mécanisme que nous avons nous-mêmes enclanché en désossant la Balise sans précaution. Un cadeau du constructeur de cet engin ! Ou peut-être un ingrédient inhérent au dispositif de transfert.       <br />
       -Vous avez raison, Maître, abonda Chrochill, un petit technoc désagréablement obséquieux, mais très intelligent. Il est même possible que ce n’ait pas été du tout une bombe. Juste l’effet de la fermeture de la porte de transfert sur les variables locales…       <br />
       Derrière la flagornerie se maintenait tout de même une accusation implicite d’imprudence.       <br />
       -Ne spécule pas, Chrochill, tu nous fais perdre du temps. Fais plutôt analyser les débris.        <br />
              <br />
       Volpol monta à l’appartement de la Commanderesse, entra sans frapper, gifla violemment la jeune assistante qui rangeait les vêtements de sa maîtresse.       <br />
       -Déshabille-toi, putain, j’ai besoin de baiser.       <br />
       La jeune fille le regardait, vacillant entre terreur et réviolte.       <br />
       -Vous n’avez pas besoin de m’insulter pour cela… je…       <br />
       Elle fléchit sous le choc, et porta la main à sa lèvre. Elle saignait.       <br />
       -Je ne me répéterai pas, dit Volpol.       <br />
       Il  déchira et arracha la longue robe de soie. Avec une sombre joie, il poussa la femme désemparée contre le lit, et la força à s’agenouiller.       <br />
       -Ta Maîtresse n’es plus qu’une esclave, également dit-il en dénouant sa ceinture. Je lui ferai subir bientôt le même tourment.        <br />
              <br />
              <br />
       69       <br />
              <br />
       Assis sur une caisse de munitions, Grand-Chef, son gros visage congestionné, n’arrêtait pas de titiller les Nouveaux, en particulier deux individus qui l’agaçaient prodigieusement. Le bonhomme massif à la barbe torsadée à la Perse, et son petit copain fluet, surtout, le faisaient enrager. Gandril s’aperçut qu’il était en train de hurler, et serra les dents, répétant cette fois à voix presque basse, à l’attention des deux imbéciles :       <br />
       -Non, ne dirigez pas votre tazer vers vos compagnons, Tête de Fer ! Imaginez que le coup parte tout seul. Non seulement vous avez un camarade en moins, mais le corps électrocuté peut fort bien se crisper sur la détente de son arme : résultat, vous mourez aussi !       <br />
       -Ah bon, dit le gros Barbu. Je ne croyais pas que çà partait si facilement, surtout avec le cran de sûreté..       <br />
       -Chef, jamais Tête de fer ne m’aurait fait une chose pareille, je vous jure, dit le Blondinet en crachant sur le sol.       <br />
       Décidément, ces recrues des Bois du Pourtour ne possédaient aucun rudiment de discipline militaire. Et Gandril n’avait pas, quant à lui, les qualités d’un sergent-recruteur. Il n’avait pas eu le temps de sélectionner des sous-officiers efficaces.        <br />
       -Perdez l’habitude de commenter mes ordres !  Retournez au cantonnement ! L’entraînement est fini pour vous aujourd’hui !       <br />
       -Bien Chef ! C’est vous le chef !       <br />
       Gandril fusilla du regard la montagne de muscles couverte de poils, mais n’osa pas punir. L’homme ne perdait rien pour attendre. Il s’arrangerait pour qu’il fasse partie de la première vague d’assaut, celle qui n’aurait qu’une chance sur cent de s’en sortir lors de l’ouverture de la Porte face aux robokills de l’adversaire.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       70       <br />
              <br />
              <br />
       Quand les alertes hullulèrent, désignant toutes la bibliothèque Fortenot, Volpol ne fut pas surpris. Il sourit. L’idiote était tombée dans le piège. Il allait la cueillir comme une fleur, puis ce serait une délicieuse semaine qu’il passerait, penché sur son front délicat, à écouter ses aveux incoercibles. Il se précipita dans les sous-sols, avec trois Sécuraptors spécialisés dans la torture, et commanda la déconnection des sas piégés. Alors qu’il allait ouvrir la porte du réduit, un scrupule l’arrêta au dernier moment,. Il jeta un bref coup d’œil sur l’écran de contrôle à la silhouette prostrée, enveloppée d’un voile. Ce n’était pas Solaine.        <br />
       Il suspendit son geste et fit reculer ses sbires.        <br />
       -Qui es-tu ?       <br />
       Le haut-parleur crachota mais ne répondit pas.        <br />
       Volpol arma le Teaser Transparoi et le régla sur une paralysie légère.       <br />
       Le faisceau partit en zig-zag, crépitant comme un éclair miniature, traversa la porte et vint envelopper la cible de son aura.       <br />
       -Ce n’est pas la peine dit une voix lasse dans l’intercom. Çà n’a pas d’effet sur moi. Viens plutôt discuter calmement, sans tes sbires.       <br />
       -Qui…qui es-tu ?       <br />
       -Tu ne me reconnais pas ?       <br />
       -Je croyais que…       <br />
       Le voile tomba, dégageant le long visage de la Skoule, souriant tristement.       <br />
       -Que j’étais Solaine ? Eh bien non, comme tu le vois. Ta fille est pleine de ressources. Elle a réussi à me fausser compagnie.       <br />
       -Pourquoi as-tu détruit la Balise et tué mes hommes ?       <br />
       -Je n’ai fait ni l’un ni l’autre. Il y avait un mécanisme d’autodestruction. Tes hommes seraient encore vivants si tu n’avais pas ordonné une fouille aussi absurde !       <br />
       -Je ne te crois pas…       <br />
       -Tu le devrais : quel est mon intérêt à détruire la seule passerelle qui me rattache à mon monde ?        <br />
       -Je vais te le dire : tu as toujours eu la fibre sacrificielle quand il s’agissait de tes Clones. Je suppose que tu as décidé d’interdire tout passage possible pour garantir ton monde contre une invasion de notre part ?       <br />
       La Skoule haussa ses maigres épaules.       <br />
       -Absurde ! Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir fait dans l’orbite de Gâ ? Et sans monter à bord ?       <br />
       -Je ne sais pas, et je ne sais pas ce qu’est… Gâ. Mais tu vas me le dire…       <br />
       -Je te dirai tout ce que tu veux et plus encore, si tu ouvres cette porte et si tu viens regarder quelque chose…       <br />
       -Quoi donc ? La ruse est grossière !        <br />
       -Tu te méfies de moi ?       <br />
       -Avoue que j’ai quelques raisons… Tu n’as plus de Creuse, tu n’as plus rien à perdre et tu peux vouloir en finir en te vengeant de tout ce que je t’ai fait subir…       <br />
       -Il est vrai que tu as un talent particulier pour nuire, Arlouan, surtout à ceux qui t’ont aimé.       <br />
       Volpol, gêné, serra les poings. Puis il fit signe aux Sécuraptors de s’éloigner.       <br />
       -Je m’en chargerai. Je ne crois pas que cette femme présente aucun danger.       <br />
       -Si vous le dites, fit un soldat, sur un ton où le Censor crut entendre une vague ironie.       <br />
       -Sortez ! aboya-t-il et gardez l’entrée de Fortenot.       <br />
       -A vos ordres, s’empressa l’homme qui disparut.       <br />
              <br />
       -Bien calculé, dit Volpol en retournant à l’écran, tu sais exactement quoi dire pour que je me retrouve seul avec toi. Mais je ne t’ai pas encore ouvert.       <br />
       -Tu vas le faire, Arlouan. Quand je t’aurai expliqué pourquoi je suis là…       <br />
       -Cesse de m’appeler Arlouan ! Tout çà est révolu !       <br />
       -Pas tant que çà. Tu es encore en train de tenter de prendre le pouvoir absolu sur un monde ! Tu te répètes ! Tu n’as pas changé.        <br />
       -Je ne pouvais pas faire autrement… Les circonstances…       <br />
       -Méprisables excuses… Tu fais souffrir des gens, sans aucune utilité.. Mais trève de balivernes, Arlouan. Ton monde aussi est en danger. Tu dois prendre certaines décisions sans attendre.        <br />
       Volpol croisa les bras.       <br />
       -Bien, explique-moi tout çà. Inutile d’ouvrir la porte.       <br />
       -Il le faudra. Sans cela, tu ne me croiras pas.       <br />
       -Et qu’est-ce que tu veux que je voie ?       <br />
       -Je veux que tu comprennes ce que c’est que LA PRESENCE…       <br />
              <br />
       -La PRESENCE ? dit Volpol. Que sais-tu d’elle ?       <br />
       -Presque tout… répondit tranquillement la Skoule.       <br />
              <br />
       -J’espère que la réciproque n’est pas vraie, sans cela nous sommes en train de jouer les marionnettes pour son compte !       <br />
       -Non. Etrangement, la PRESENCE ne sait rien de ce que nous pouvons dire… au présent.       <br />
       -Je n’y comprends rien. Sois moins sentencieuse.       <br />
       -Bon, je vais aller droit au but : toi seul peut empêcher une conjonction fatale, une collision …       <br />
       -Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?       <br />
       -Gandril et Olnah… Ces deux noms te disent-ils quelque chose ?       <br />
       -Bien sûr, ce sont les Mers qui ont été tués pendant leur visite ici, exactement là où tu es, d’ailleurs. Mais comment les connais-tu ?       <br />
       -Peu importe. Ils ne sont pas morts. Ils…       <br />
       -Nous avons ramassé leurs débris organiques dûment signés génétiquement, et tu prétends qu’ils ne sont pas morts !       <br />
       -Je te l’affirme. Ils ont été dupliqués et leurs doubles, eux, sont parfaitement vivants, mais dans un couloir de transfert…       <br />
       -Qu’est-ce qu’un couloir de transfert ? Encore un de ces fantasmes de science-fiction !       <br />
       -Non, Arlouan, tu le sais très bien : la technique des transferts spatiaux est  proche d’être au point. Son principe n’est qu’une extension des transports gravifiques dont la Balise a été l’une des premières expérimentations.        <br />
       -« Proche d’être au point », cela fait des lustres que j’entend cela…       <br />
       -Tu as raison. Les technocs du DIEU n’ont encore pas réussi et c’est la raison pour laquelle aucune visite officielle des Creuses éloignées n’a encore eu lieu. On vous aurait d’abord demandé de construire un module de réception avec les moyens locaux.       <br />
       -Comment çà ? Mais Gandril et Olnah ?       <br />
       -Ils n’étaient pas en visite officielle. Viens voir les archives : tu constateras que ces deux personnages, criminels galactiques, avaient disparu de Terre depuis plusieurs années.        <br />
       -Mais alors, d’où venaient-ils ? Et pourquoi ont-ils fait mine d’être des envoyés du DIEU ?       <br />
       -Ils travaillaient pour leur compte et préparaient la mise sur pied d’un réseau inter-creuses. Ils avaient pour cela besoin de commencer par Terra XII, où ton ami Boscione –ce génie des techniques de transfert- avait entreposé plusieurs secrets.       <br />
       Volpol – alias Arlouan Brovet - s’immobilisa plusieurs instants, enfoui dans de profondes réflexions.       <br />
       -Et d’après toi, ils sont venus ici pour fabriquer un sas de transfert, dans la bibliothèque où tu te trouves ?       <br />
       -C’est çà. En fait, c’est un peu plus compliqué. Tu te souviens d’avoir fait étudier  le vaisseau qui a amené les deux Mers sur la Creuse, et qui te semblait bizarre ?       <br />
       -Oui, c’était un ancien modèle de nef  solaire qui ne me semblait guère pouvoir résister aux poussées requises pour amener des gens de la terre à ici en quatre ou cinq ans. Les Envoyés – ou ceux qui se prétendaient tels - avaient eu beau m’assurer que toutes les structures avaient été renforcées, et les moteurs modifiés de façon révolutionnaire, mes experts n’avaient rien constaté de tel. Nous avions finalement conclu que le véritable vaisseau conteneur attendait quelque part dans un secteur protégé, et que, les Mers ne voulant pas partager les changements technologiques, ils nous avaient dépéché un vieux coucou.       <br />
       -Vous aviez bien jugé sur les capacités du coucou, mais pas sur son origine : il n’était venu d’aucun autre astronef, ni a fortiori de la planète Terre ou de la Lune, ni d’aucun satellite aménagé. Il est venu d’un  espace de transfert….        <br />
       Volpol secoua la tête       <br />
       -Je ne comprends rien.       <br />
       -Voilà : Boscione a réussi –nous en avons maintenant la certitude- a trouver un mode de transfert universel instantané. Si ce mode est loin d’être « au point », il produit néanmoins des effets spectaculaires : il permet de soustraire des morceaux de « réel » à nos dimensions, et de les projeter dans une dimension extérieure. Tout le problème est ensuite de rétrojeter le morceau en question vers d’autres coordonnées de notre univers. Sans quoi il se trouve « coincé » dans un espace-temps isolé. Or, si Boscione maîtrise à peu près l’envoi de « sphères de réel » dans la dimension externe, il n’est pas encore parvenu à réaliser l’opération inverse… Sauf de manière imprédictible, accidentelle.         <br />
              <br />
       Bref, je te passe les détails, mais notre Emilio, poursuivi par les deux marioles pour des raisons que je te raconterai plus tard, avait réussi à les transférer –depuis la planète bleue- dans un univers parallèle de son cru. Mauvaise idée, car il devait bientôt être obligé de les y rejoindre !  Il s’était lui-même piégé : presqu’exclusivement entouré d’ennemis qu’il avait lui-même envoyé dans cette sorte de « fourrière de l’espace », il était acculé à s’en défendre sans pouvoir fuir à nouveau !       <br />
              <br />
       Comme tu peux t’y attendre, il faisait l’unanimité contre lui. La haine la plus inexpiable cimenta aussitôt tous les hôtes de la Fourrière  et ce fut un combat impitoyable dont Sidag Olnah et Merul Gandril prirent rapidement la direction, sous une bannière ornée, rien que cela, d’un soleil rayonnant .        <br />
              <br />
       Cela s’opéra naturellement : avant que Boscione ne se soit également transféré sur son propre monde Intérieur, pour fuir ses ennemis, les Mers avaient constitué, pour leur propre sécurité dans un monde anarchique, une organisation de bandes armées, en recrutant de force les pauvres hères qui y avaient été projetés à des époques différentes. Ils les équipèrent d’abord avec des armements primitifs –arcs, flèches, coupe-coupe, puis installèrent des ateliers et firent copier quelques mitraillettes rudimentaires. De fil et en aiguille, les bandes devinrent des régiments quasi-réguliers, capables désormais d’encadrer les nouveaux-venus et leurs nouvelles armes.  Quelques années après l’installation forcée d’Emilio Boscione, l’armée de Gandril et Olnah fut en mesure de le réduire à l’état d’assiégé dans son propre monde.  Toutefois, ils ne sont pas encore parvenus à le liquider ni à l’empêcher d’agir à distance.        <br />
              <br />
       -Quelle histoire !  Si je ne te savais pas totalement dépourvue d’imagination, j’aurais la nette impression que tu me mènes en bateau…       <br />
              <br />
       La Skoule ne releva pas et continua imperturbablement son récit.       <br />
              <br />
       -Ce n’était pas faute d’avoir essayé. Au cours d’une violente attaque, ils parvinrent à pénétrer dans l’un des laboratoires de Boscione et à dérober tout un module expérimental de rétro-transfert, en cours de mise au point. Mais comme Gandril et Olnah ne pouvaient mener l’assaut final sans détruire ce monde même, ils stabilisèrent l’état de siège, se contentant de surveiller leur « prisonnier », isolé au milieu d’une forêt congelée. Et surtout, ils profitèrent de leurs loisirs pour travailler sur le système de Boscione.        <br />
              <br />
       Ils commencèrent par expédier –puis récupérer- des objets divers dans des coins variés de l’univers. Cela semblait pouvoir fonctionner, mais très aléatoirement. Dans la plupart des cas, les objets ou les êtres rétro-transférés allaient se perdre dans l’inconnu. Nos apprentis sorciers envoyèrent ainsi dans le néant de nombreux animaux, et même, finalement des hommes, choisis parmi des clochards, ou parmi des soldats qu’ils voulaient punir. Mais dans quelques cas, ils parvinrent à un véritable effet de porte : les cobayes allaient et venaient entre deux points bien référencés, et vivables. Toutefois, il venait un moment où ladite porte ne fonctionnait plus et où l’on perdait l’individu ou la chose en question.        <br />
              <br />
       Peu à peu, nos larrons ont perfectionné le système et sont parvenus à une fiabilité très relative, au dessus de huit coups sur dix… Il faut te dire que Sidag Olnah est un excellent mathématicien et Merul Gandril un ingénieur passable.         <br />
              <br />
       Ils se sont alors lancés dans une aventure folle : dans le plus grand secret pour ne pas se faire lyncher par leurs troupes, ils ont patiemment étudié la structure moléculaire du rafiot dans lequel ils avaient été transférés sur la Fourrière avec armes et bagages, et ont finalement trouvé une « trace » utilisable pour tenter un saut avec leur engin. Restait à choisir un objectif. Celui-ci s’imposait : Ils avaient perfectionné un mécanisme qui leur permettait de faire des sauts de puce entre la Fourrière et une surface de projection située à deux ou trois années lumières maximum. Or – ils l’avaient lu dans les carnets dérobés à Boscione -, celui-ci avait entreposé certains secrets dans la Creuse Terra XII, qui était tout-à-fait à portée de leur dispositif, moyennant un voyage de quelques mois supplémentaires dans l’espace normal . Ces secrets leur permettraient certainement, pensaient-ils, de maîtriser le transfert total, à savoir entre n’importe quels points de notre univers… Une puissance et un pactole inégalés en perspective !  Fignoler une ruse pour pénétrer sur Terra XII officiellement serait un jeu d’enfant.       <br />
              <br />
       Tu es bien placé pour savoir que la première partie de leur plan –la « visite officielle » de la Creuse a bien fonctionné. En revanche, lorsque –devenus personnae non gratae-, ils ont tenté de repartir précipitamment par la porte fabriquée par Boscione lui-même, une sorte de dédoublement sanglant a eu lieu. Leurs corps présents ici sont morts, mais leurs doubles vivants sont repartis sur le Monde de Boscione. Il semble qu’ils puissent y survivre longtemps. Ils y travaillent d’arrache pied pour « unifier » les deux localités. Dans ce cas, la Creuse serait avalée dans l’espace externe , celui -là même de la « Fourrière »…       <br />
       -Tu veux-dire que nous serions absorbés dans le monde où règnent le sournois Olnah et le terrible Gandril , mais où se trouve aussi Boscione, prisonnier?       <br />
       -Oui. D’après ce que je sais, les deux Mers ont pu déjà « creuser » à la surface de la Fourrière un couloir de relais à l’espace-temps standard. En manipulant les coordonnées de ce « Tunnel », ils espèrent déboucher très bientôt sur Terre XII. Ils y ont déjà caserné une grande quantité d’hommes d’origine diverses, mais qu’ils ont bien entraînés. ainsi que des systèmes nouveaux mis au point dans leur vaisseau (rapatrié par ailleurs).  Je n’imagine pas, d’ailleurs, qu’ils aient pu monter tout ce dispositif sans l’aide de dizaines, voire de centaines de techniciens qualifiés, mais aussi un encadrement administratif et militaire.        <br />
       -Et d’après toi, la PRESENCE, -cette accumulation de signes d’écoute, voire de petites prises de contrôle-, c’est simplement la signature de ce groupe de pieds nickelés préparant l’invasion de la Creuse ?       <br />
       -Evidemment. En analysant systématiquement toutes les interventions de la PRESENCE sur votre vaisseau, je suis parvenue à la conclusion qu’elle est prête à en prendre un contrôle total, ordy par ordy, commutateur par commutateur, dès qu’elle le voudra…       <br />
       -Mais comment sais-tu tout cela, La Skoule  ?  C’est invraisemblable ! Tu n’as tout de même pas des espions sur cette… Fourrière…       <br />
       -Non, j’ai mieux : la Balise ! Elle me ramène tous les six mois une pêche miraculeuse d’informations sur ta Creuse…, et sur les espaces-temps qui lui sont contigüs.  Et les gens de la PRESENCE sont d’autant plus incroyablement bavards qu’ils s’estiment totalement hors d’atteinte. C’est par eux que j’ai tout appris sur Gandril et Olnah, leurs tribulations, ainsi que sur les prouesses de Boscione…       <br />
       -Impressionnant !       <br />
       -D’autant plus que je suis tombée sur ce « bruit » par hasard, en étudiant simplement les programmes coms de la Balise, dont la technologie me fascinait. Mais il n’y a pas que la Balise. Je dispose aussi, toujours grâce aux talents d’Emilio Boscione, d’une « ligne mentale directe » avec une personne que tu connais…       <br />
       -Solaine…       <br />
       -Oui, notre fille…       <br />
              <br />
       Volpol demeura silencieux. Enfin, il avança le doigt vers la plaque de la porte qui chuinta doucement en se retirant dans sa rainure.        <br />
              <br />
       -Cela fait longtemps, Volpol, dit la Skoule en se levant, les mains ouvertes, les yeux brillants.       <br />
              <br />
              <br />
       Ils s’étreignirent maladroitement et de façon très chaste. Mais l’amitié, sinon l’amour, renaissait de blessures anciennes. Volpol se détendait, redoutant que le passé ne surgisse et ne le submerge émotionnellement. La Skoule retenait visiblement ses larmes, et il lui caressa la joue. Puis ils s’assirent se tenant la main, comme deux vieux enfants, pas très sages.       <br />
              <br />
       -Regarde, dit la Skoule au bout d’un moment, et elle claqua dans ses doigts.       <br />
              <br />
       L’écran tridi surgi au milieu de la pièce montrait une sphère presque obscure sauf un liseré d’argent, au milieu des étoiles et des amas.       <br />
       -Je suppose que c’est Gâ ?       <br />
       -Oui. Enfin, sa croûte externe. Mais ce sont les coordonnées qui sont intéressantes …       <br />
       Volpol fronça les sourcils.       <br />
       -Elle est en EE 6788. Relativement proche…        <br />
       -En fait, elle se rapproche, et bien plus rapidement que tu ne pourrais le penser.        <br />
       -Qu’est-ce que tu veux dire ?       <br />
       -Eh bien, ta chère fille est aux commandes de Gâ… J’ai dû user d’un stratagème pour y parvenir, mais elle tient désormais ses promesses. Elle essaie d’amener notre planète à proximité de la Creuse en recourant à des techniques zmylovskiennes. En fait, elles a déjà trouvé certaines ondes de transport analogues à celles qui faisaient transiter la Balise. J’espère seulement que l’explosion de celle-ci ne l’a pas trop la troublée.        <br />
       -Tu lui ouvrais la voie, en quelque sorte.       <br />
       -Exactement, mais elle ignorait que j’étais dedans.       <br />
              <br />
       Volpol était perplexe :        <br />
       -Quel but poursuis-tu, en rapprochant ainsi Gâ et la Creuse ? Penses-tu que l’union fait la force, face à la PRESENCE ?       <br />
       -Peut-être. Mais il y a autre chose, de bien plus intéressant. De bien plus risqué aussi… D’un peu fou, pour tout dire.       <br />
       -Parle, la Skoule, tu me fais languir.       <br />
       -Oh ! Rien que ceci : d’après les échanges que nous avons captés entre savants de la Fourrière, ils sont en train d’établir les derniers réglages pour que s’établisse une porte large et stable. Pour l’instant, leurs ordys paramètrent la masse de la Creuse, qui est seulement de quelques centaines de millions de tonnes : une affaire d’un ou deux jours. Ils ont placé des espèces de verrous explosifs qui doivent ouvrir une brèche spatio-temporelle au milieu même de notre vaisseau, probablement à partir de Fortenot. Mais tout çà est très laborieux, et ils ne sont pas encore prêts pour l’abordage… Nous allons leur faciliter la tâche…       <br />
       -Tu es effectivement folle.       <br />
              <br />
       -Pas tant que çà tout de même. Ecoute : Gâ est pour le moment hors de portée des autres senseurs de la Creuse. Elle échappe donc à la surveillance des gens de la Fourrière et il ne faut pas qu’ils soupçonnent quoi que ce soit, sans quoi ils arrêteront leur connexion.       <br />
              <br />
        Bientôt, Solaine va découvrir qu’elle doit effectuer un saut de transfert pour s’approcher de nous. Nous reconnaîtrons sa décision à certaines manipulations préparatoires. Il nous restera alors environ une heure pour faire aboutir l’ouverture de la Porte. Une fois celle-ci installée, les gens du Monde Intérieur ne pourront plus la refermer.       <br />
       -Mais que penses-tu faire s’ils n’ont pas réussi à déclencher l’ouverture ?       <br />
              <br />
       C’est là que réside toute la magie de la chose : Quand Gâ fera irruption dans notre espace local, la masse gravifique locale deviendra suffisante pour ouvrir immédiatement la porte. Nous aurons toutes les chances de surprendre les gars de la Fourrière, et ce sera nos troupes qui investiront leur tunnel, et non l’inverse… Tu comprends ?       <br />
       -Génial, je l’avoue… Mais il y a un détail, chère Amie. Dès que Gâ sera dans notre espace, Gandril et Olnah en seront avertis.       <br />
       -Objection recevable… mais les Fourriéristes viennent d’augmenter massivement leurs productions d’ondes pour approcher le point d’ouverture de leur porte, et cela suffit à accaparer toutes les possibilités de capture de messages extra-spatiaux. Ils doivent choisir : ou bien écouter l’espace-temps, ou bien tenter d’y pénétrer, mais devenir sourds et aveugles. Ils ont délibérément choisi la seconde alternative, car ils pensent déjà tout savoir de vous, jusqu’à l’emplacement de chaque brigade de Sécuraptors.  Ils ont aussi préparé des leurres pour bloquer toutes les coms. de l’étage de la  Creuse où ils comptent débarquer, le temps d’actualiser leurs repérages ..       <br />
       -Un peu comme l’araignée insensibilise la larve qu’elle compte dévorer plus tard…       <br />
       -Oui. A ceci près que l’araignée et la larve ne sont pas ceux qu’on pense… Et puis, Arlouan,  je dispose d’un « trickster ».        <br />
       -Ah ? Un traître parmi les soldats de Gandril et d’Olnah, sans doute…       <br />
              <br />
       71       <br />
              <br />
       A mi-chemin du « ciel » et du socle de rocher où prenait appui le vertigineux échaffaudage de réparation, un groupe de cabines de chantier avait été fixé. Une dérisoire banderole syndicale pendouillait en travers du sas principal, parfaitement invisible du sol :       <br />
       « Technocs, tous unis pour vos revendications légitimes ! ».        <br />
              <br />
       Les locaux désertés mais parsemés de restes de repas, de caisses à outils et d’éléments désarticulés de lampe-soleil, témoignaient d’un départ précipité.        <br />
              <br />
       Derrière un hublot sale, Zgav observait les foules qui, en bas, s’étaient amassées devant les écrans publics et y bivouaquaient en familles, comme pour une attraction vacancière.        <br />
       Dans une caisse aménagée en lit, Ilnara gisait non loin de lui, taraudée par une fièvre aiguë. Les médicaments qu’il avait dérobés dans une spatiatrie de Honshin ne feraient effet que dans quelques heures.        <br />
              <br />
       Tout amoureux qu’il fût de la belle Commanderesse déchue, Zgav commençait à se demander s’il avait bien fait de pousser la chose au point de « mourir » officiellement dans l’explosion –provoquée- de la Balise. Il avait bien l’accord secret de Volpol et disposait d’un état-civil tout neuf, déjà répercuté dans toutes les archives. Mais depuis que la femme-araignée était déscendue de Gâ, le Censor ne semblait plus être lui-même. Après sa longue entrevue avec la créature filiforme, Volpol avait désactivé la plupart des opérations de prise de contrôle en cours. Il en avait appelé au peuple pour accueillir « nos frères et nos soeurs de Gâ », à fêter cette rencontre extraordinaire, événement unique dans toute notre histoire. Cela encore était compréhensible. Mais  il en avait profité pour annoncer une « retraite momentanée d’Ilnara, dûe à une grande fatigue nerveuse et morale depuis la disparition de son fils Sahul, et à la tristesse devant la mort de plusieurs valeureux officiers de sécurité dans la malheureuse tentative de contact avec la Balise ».        <br />
              <br />
       Un faux interview audio de la Commanderesse avait été diffusé, donnant des raisons de cette « vacance temporaire », et indiquant que « le Censor était la personne évidente pour assurer la continuité des affaires publiques le temps de sa brêve absence ». Volpol prenait là un risque exagéré : le moindre gamin féru d’informatique pouvait prouver en quelques minutes que l’enregistrement était fabriqué à partir d’ondes vocales artificielles. Zgav se demandait s’il n’était pas contraint à de tels expédients par une révolte de Sécuraptors qu’il était peut-être en train de mater, dans les zones de casernement. Les instruments sismiques de la cabine de contrôle témoignaient en effet d’une grande activité dans les profondeurs de la Creuse, et il avait pu lui-même ressentir des vibrations anormales, comme celles que provoqueraient des tirs de canons lasers dans les structures des niveaux intérieurs. Si c’était le cas, cela suffisait à expliquer que Volpol ait brûlé ses vaisseaux et que, pour avoir les mains libres, il ait pris le contrôle total des institutions de la Creuse.         <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
       La Skoule fit irruption dans la tanière de Volpol, la chevelure en bataille.       <br />
       -Merde, Arlouan, il y a un couac.       <br />
       -Que se passe-t-il, petite mère ?       <br />
       -Ne m’appelle pas comme çà. Selon des infos récentes, les gens de la PRESENCE sont prêts à ouvrir la Porte du tunnel sans aucune « aide » extérieure. Je ne m’y attendais pas.        <br />
       -Et cela change quoi ?       <br />
       -Tu ne comprends pas ? C’est nous qui risquons maintenant l’invasion par surprise.       <br />
       Volpol sourit.       <br />
       -Calme-toi. Je me doutais que ton idée pouvait planter. Nous les attendons de pied ferme. Fortenot est bouclé. Mes hommes attendent. Je regrette que Zgav soit  mort , mais j’ai nommé à leur tête un bon ingénieur , qui connaît tous les circuits. On a installé un tokamak autour de toute une portion de couloir principal. On attendra qu’ils s’y engagent en masse, et puis on les cuira comme des petits gâteaux.       <br />
       -Bonne idée… Mais je ne voudrais pas perdre mon « trickster ». C’est tout de même un bonhomme extraordinaire, qui pourra réaliser pour nous un travail extraordinaire…       <br />
       -Dis moi qui c’est, alors, je donnerai des consignes pour qu’il soit isolé des autres et épargné.       <br />
       -Je ne peux pas vraiment te donner ces infos.       <br />
       -Et pourquoi donc, Chérie ?  Je le connais ?       <br />
       -Je ne peux pas te le dire.. çà fait partie du problème.       <br />
       -Donc, je le connais, et je… le hais. C’est çà ?       <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
              <br />
              <br />
       Terre XII vibra d’un bout à l’autre, comme sous l’impact d’un météorite de petite taille, et pendant une fraction de seconde, un orage magnétique fit chanceler le système électrique. Puis l’onde décrut et se fondit finalement dans celle de la poussée des moteurs.        <br />
              <br />
       Peu de Creusiens se réveillèrent. Les fêtards ne se rendirent compte de rien et les hommes de quart ne prévinrent pas Volpol : ce niveau d’alerte était atteint une fois par mois dans cette zone fort peuplée de débris ferriques.  Pourtant, derrière les panneaux de bronze ouvragé de la Bibliothèque Fortenot, était advenu un cataclysme silencieux. La Porte s’était subitement ouverte à l’emplacement même des consoles de lecture. Celles-ci étaient devenues transparentes, puis avaient disparu, déplacées dans le réel d’un autre espace-temps, ainsi qu’une portion conséquente des salles de lecture… avec les rares lecteurs qui s’y trouvaient à cette heure matinale. Une table coupée net tomba sur la moquette avec un bruit sourd, une brise vigoureuse souleva quelques feuilles de papier, et ce fut tout.  Dans la cafétéria vide, un percolateur se mit à appeler désespérément le consommateur qui lui avait commandé un cappucino.       <br />
              <br />
       Du côté du Monde Intérieur, au fond du tunnel de  temps figé, les manipulateurs (les « Fourriéristes », comme ils s’appelaient eux-mêmes par dérision) se tenaient au garde-à-vous face à la vaste échancrure carrée qui s’était dessinée, puis ouverte comme une paupière, et leur offrait l’accès direct aux structures immaculées de Fortenot.        <br />
              <br />
       Ils applaudirent et crièrent leur joie, mais les sous-offs rabatirent immédiatement celle-ci à coups de sifflets infra-sons rageurs. Les hommes obéirent. Ils comprenaient les raisons de la prudence des Chefs. Le petit Gandril rondouillard et le filiforme Olnah s’étaient abstenus de boire ce soir-là, et ne manquaient pas de grandeur dans leurs uniformes chamarrés. Les rangs des soldats s’ouvrirent pour les laisser passer sur leur plateforme antigrav, revêtue pour la circonstance d’un tissu blanc au motif d’un soleil de fil d’or, entre des milliers de poings tendus dans une sourde rumeur chargée d’énergie.        <br />
              <br />
       Ils franchirent le seuil lentement, cérémonieusement, et vinrent s’installer dans l’antichambre de Fortenot qui servirait de quartier général pour le temps de l’invasion. Tout de suite derrière les chefs, les électroniciens pénétrèrent dans la bibliothèque, se connectèrent aux systèmes locaux et, tels des prestidigitateurs, enveloppèrent de faux signaux rassurants leur nouveau cocon : les Creusiens ne devraient être avertis de la présence suspecte que le plus tard possible. Ils s’assurèrent qu’aucune sécurité, déclenchée par inadvertance, ne les trahirait en se révélant contradictoire avec les messages de routine émis par la Bibliothèque. Ensuite, logisticiens investirent le lieu, et, tels les organisateurs chevronnés d’un grand spectacle installèrent les consoles de suivi.       <br />
              <br />
        Les Fourriéristes étaient nombreux et bien entraînés. Les conducteurs des petits blindés avaient été réveillés environ une heure avant l ‘ultime décaissement de la paroi virtuelle. Les engins         <br />
              <br />
       Quand les alertes réveillèrent les agents de sécurité de Terra XII, la bibliothèque du môle avait déjà été investie et transformée en tête de pont. Dix mille soldats sauvages attendaient  leur tour dans le tunnel. Ils connaissaient leur tâche : liquider la population de la Creuse et prendre sa place. Ce serait la toute première étape de la guerre de « reconquête » de la planète originelle, leur avaient promis leurs chefs.        <br />
              <br />
       Ce que ces derniers ignoraient, c’est que leur arrivée était attendue, et que chaque homme de leurs premiers bataillons était ciblé par des agents de la Sécu, bien cachés derrière des cloisons.       <br />
       `       <br />
       Les robots tueurs avancèrent, au bruit exaspérant de leurs petits moteurs électriques régulant le pas des chenillettes. Ils disparurent dans les profondeurs et prirent position à des carrefours stratégiques, sans rencontrer aucune résistance.        <br />
              <br />
       La première personne tuée fut un étrange personnage. Un vagabond des poutrelles, noueux et ravagé, vêtu d’un justaucorps centenaire probablement volé à un musée sur les origines de la colonisation du système solaire. La rafale de balles n’avait pas laissé grand chose de son crâne, mais sur un morceau de son front un tatouage anonçait en lettres gothiques : « Léo the T… »       <br />
               <br />
       Après avoir été photographié et grignoté de prélèvements sous toutes les coutures, le cadavre fut volatilisé sur place, sur le bord du canal d’où il semblait avoir émergé à bord d’une antédiluvienne capsule de survie.       <br />
              <br />
              <br />
       Le premier commando des Fourriéristes s’avança sur la pointe des pieds, courageux mais pas téméraires. Un message du petit Radio Diduche les figea sur place : tous les robots avaient cessé en même temps d’envoyer leur pulsation et de transmettre leurs données. Cela ressemblait fort à une intervention concertée. Peut-être les ennemis disposaient-ils d’un générateur d’ondes dures ?       <br />
       -Non, trancha Merul Gandril  en clair sur le réseau, ces salopiots n’ont jamais réussi à développer ce genre de truc. Nous le savons. Il doit y avoir autre chose. ATTAQUEZ !        <br />
              <br />
       Les Fourriéristes se décidèrent et se lancèrent par petits paquets le long des coursives désertes. Ils s’étaient déployés en étoile sur plusieurs kilomètres, quand les enveloppes translucides des couloirs volèrent en éclats, et les armes automatiques des assiégés planqués les labourèrent presque à bout portant.       <br />
              <br />
       Les Fourriéristes auraient dû être déchiquetés. Normalement. Mais leurs tenues de fibres résistèrent pour la plupart et, après avoir été transformés en punching-balls pendant de trop longues minutes, ceux qui n’étaient pas évanouis sous les impacts répétés, se relevèrent, de plus en plus furieux. Froidement, ils visèrent les flammes qui sortaient d’anfractuosités entre longerons et câblages et commencèrent à faire mouche. En une demi-heure, la situation se renversa.        <br />
       Les gens du Monde Intérieur, devenus de véritables sauvages de la guérilla urbaine, avaient surmonté leurs appréhensions du premier moment. Tout était redevenu familier pour eux, et la découverte que leurs adversaires n’employaient que des armes dépassées, les encouragea de façon décisive. Ils poursuivirent les Sécuraptors et les descendirent un à un. Ceux qui s’enfuyaient étaient rattrapés par les robots qui, par intermittences, revenaient à leur état d’animation mortelle.       <br />
              <br />
       Volpol fut averti très tard de la défaite cuisante que ses hommes avaient subie dans le secteur 12. Il hurla des ordres de repli, fit fermer des compartiments étanches, et prépara l’intervention de chars lourds. Le maniement de ceux-ci était extrêmement dangereux car leurs projectiles à l’uranium appauvri pouvaient détruire des structures porteuses ou créer des pollutions majeures. Il aurait fallu que le capitaine Zgaw soit là pour diriger les ordys centraux qu’il maîtrisait à la perfection. Mais Volpol ne pouvait pas le rappeler « à la vie » sans que le sort d’Ilnara ne fût révélée au public, ce qui lui coûterait sa place et peut-être sa propre vie. Il essayerait de tenir secrète l’irruption dans les sous-sols aussi longtemps que possible pour ne pas déclencher de panique. C’est-à-dire quelques heures, tout au plus.       <br />
              <br />
       Par chance, les armées de la Fourrière ignoraient aussi l’incroyable coïncidence. Ils ne savaient pas que les alertes plaintives qui s’élevaient de tous les coins de la Creuse ne résonnaient pas pour eux, mais pour célébrer une autre intrusion, en réalité bien plus spectaculaire que la leur : la micro-planète Gâ était en train d’émerger  lentement du néant, telle une énorme lune, à quelques encâblures du vaisseau, précédée par la dépouille pitoyable de la Balise.        <br />
              <br />
       La plupart des habitants de Terra XII s’étaient précipités devant des écrans retransmettant le phénomène. Bien qu’inquiets des explosions sourdes qui provenaient par ailleurs du ventre de leur grand cylindre de vie, beaucoup étaient tombés à genoux devant la beauté de cette naissance, comme s’ils voyaient pour la première fois un astre se lever à leurs pieds.  Eclairée par le halo bleuté des blocs moteurs et par des myriades de lasers, Gâ, pâle et belle, était constellée d’impacts circulaires. Elle grandissait, grandissait, occupant maintenant la moitié du ciel.        <br />
              <br />
       Solaine, toujours aux commandes de l’astre, avait été informée par le Prince du tournant qu’avaient pris les événements. Elle s’était mise en colère de cette réconciliation contre nature, mais au fond de son inconscient, l’enfant qu’elle était restée se réjouissait ineffablement de la réunion de ses… Géniteurs dans la formation d’une sorte de petit royaume céleste à deux composantes. Elle s ‘était ralliée aux consignes du Prince pour parfaire le mouvement qui allait permettre d’arrimer les deux planètes artificielles l’une à l’autre.        <br />
              <br />
       Arlouan Brovet, alias Volpol, était entré en visiocontact avec sa fille, mais celle-ci n’était pas encore prête à l’effusion. D’autant qu’elle lui en voulait gravement pour avoir mis en danger son ami Sahul. Volpol jura ses grands dieux qu’il ne savait pas ce qu’était devenu Sahul, et qu’il n’était pour rien dans sa disparition. Que certes, il l’avait fait rechercher, mais pour son bien...       <br />
       -Pour le mettre aux fers, dites-plutôt.       <br />
       -Non, Solaine, je ne peux pas emprisonner un dynaste Ar, et le fils d’Ilnara qui plus est.       <br />
       -Mais vous avez aussi attaqué la  Commanderesse.       <br />
       Il s’était raidi.       <br />
       -Ne t’occupe pas de politique, petite fille. Ilnara est à l’abri des turbulences, c’est ce qui compte. Je t’en dirai plus le moment venu.       <br />
       Elle était restée dans l’expectative et avait congédié le Censor assez froidement.       <br />
              <br />
       Bien que peiné, Volpol ne pouvait pas s’attarder à ces retrouvailles. Il devait remonter le moral de ses troupes défaillantes, durcir la résistance contre les Fourriéristes, régler avec la Skoule les procédures d’accueil des Thales et le transfert des armes spéciales de Gâ, recevoir les représentants des populations de la Creuse pour obtenir leur plein accord et les rassurer malgré l’absence d’Ilnara, de plus en plus difficile à expliquer.        <br />
              <br />
       Dès que le contact télé avait été établi entre les deux populations, il avait pris les choses en main. « Couvrant » toutes les émissions – pédagogiques ou diplomatiques, informatives ou ludiques -, il enveloppait le spectacle d’un commentaire enthousiaste, retransmis par toutes les Coms de la Creuse. Pourtant, les sondages express et les informateurs de la police lui renvoyaient toujours une image de suspicion, de méfiance. La question qui revenait, de plus en plus lancinante, désormais relayée par les animateurs d’émissions populaires, était : quand Ilnara viendra-t-elle en personne ? Il lui fallait redoubler de persuasion, multiplier les ruses.         <br />
              <br />
       La Skoule, qui s’était rapatriée sur Gâ, en faisait autant en direction de son peuple de Thales, complètement terrorisé. Les deux avaient convenu d’une prudente procédure de contact et de mixage progressif des groupes, seule chance de survie pour chacune d’elle : les Thales, génétiquement exangues, abruties par un fantasme sanguinaire, avaient besoin de se fondre dans une foule bigarrée, « normale ». Les Creusiens, dépressifs, buveurs, rapaces, la mémoire effilochée, se ressourceraient aux disciplines du savoir technique avancé que les clones de Gâ avaient su maintenir intactes.        <br />
              <br />
       -Mais que faisons-nous avec la PRESENCE ? avait demandé Volpol à la Skoule. Ils sont en train de s’installer à Fortenot. Nous n’avons pas assez de forces pour les repousser, nous les contenons laborieusement, mais nous ne pouvons tout de même pas les laisser tuer nos gens, un par un  au fusil laser au travers des parois… Ne vaudrait-il pas mieux leur dire que l’arrivée de Gâ, alliée à la Creuse a changé le rapport de forces ? Cela les inciterait à négocier leur droit d’entrée…       <br />
       -Non, avait répondu la Skoule, qui arborait une tenue indécente dévoilant des formes reconstruites et travaillées. On ne bouge pas. En l’état actuel des positions, ils n’ont aucun moyen de savoir que leur porte ne reste stable que grâce à la masse de Gâ. L’ensemble des faisceaux d’onde de celle-ci leur apparaît seulement comme une sorte de grosse centrale d’énergie. A moins qu’ils ne torturent l’un de tes hommes, ils ne peuvent absolument pas se douter qu’un nouvel astre a fait apparition auprès de la Creuse.  Et ces crétins semblent décidés à ne faire aucun prisonnier. Pourquoi faire, puisqu’ils pensent tout savoir de nous ?       <br />
              <br />
       -Certes, très Chère, mais n’oublie pas que si la révolte prend dans nos faubourgs, nos soldats déserteront en masse, laissant le champ libre à ces assassins.         <br />
              <br />
       La Skoule haussa des épaules désormais athlétiques.       <br />
              <br />
       -Utilise plutôt tes hypertazers, consolide les verrous que tu leur interdis de franchir, et laisse faire mon « trisckster ». N’oublie pas qu’on a aussi besoin du Monde intérieur. Toute une population de vrais sauvages antiques pour mes pauvres filles ! Tu te rends compte  d’une aubaine ?        <br />
       -Tu dis çà avec une vraie voracité ! Tu ne m’avais pas habitué à une telle fringale d’orgie, ma Belle ! s’étonna Volpol.       <br />
              <br />
       -Si tu avais connu l’horreur du régime de Gâ, tu comprendrais mieux, Chéri. Quoi qu’il en soit, si tout se passe comme prévu, les horribles Olnah et Gandril viendront nous manger dans la main sous 48 heures. Et la révélation de l’existence de Gâ achèvera alors de les allonger pour le compte…       <br />
       -Les Dieux t’entendent !        <br />
              <br />
       -C’est curieux, reprit plus tard Volpol venant se reposer entre deux émissions de propagande, je me suis toujours battu contre le dogme pluraliste et la folie tétrapanique, et là, dans l’espace, au milieu de rien, nous assistons à la résurgence du tétralogue… Chaque ordre vient pour détruire l’autre, mais il découvre qu’il a besoin de son existence.        <br />
              <br />
       La Skoule l’approuva :       <br />
              <br />
       -J’y ai souvent pensé. C’est comme si une simple croyance politique prenait ici valeur d’urgence absolue, de véritable nécessité vitale. Et remarque quelque chose : chaque ordre originel s’est changé en un autre… Il a pris la place de l’autre, comme dans une danse où l’on échange les places…       <br />
       -Comment çà ?       <br />
       -Eh bien oui, les Ars, les premiers maîtres de ta Creuse, se sont abâtardis et transformés en vulgaires Vics, obsédés de convivialité et de consommation domestique. Les Vics arrachés à la Terre par Boscione pour peupler le Monde intérieur, sont devenus, avec leurs troupes d’ancêtres non modifiés, de véritables fauves, des Ars plus vrais que nature. Quant aux Mers qui règnaient sur Gâ – et y ont réalisé leur rêve de clonage général - ils sont devenus des sortes de Chans, méditatifs, rêveurs et mystiques, du moins si l’on ignore leur manie sacrificielle…       <br />
       -En un sens c’est vrai, reconnut Volpol. La roue a tourné, mais les fonctions ont persisté. Même en changeant, les gens retombent sur ces différentes façons d’être… La psycho-histoire des premiers tétralogistes n’était pas si folle, je commence à l’admettre. Mais si l’on voulait chicaner, on pourrait noter l’absence des Chans en tant que tels… Ils n’ont pas de vaisseau à mettre dans la corbeille… Ils ne se sont pas transformés en autre chose…       <br />
              <br />
       — Pas sûr. Je pense à mon « trickster ».  Ce n’était pas vraiment un Chan, pas non plus vraiment autre chose. Mais je crois que s’il réussit son coup, il aura vraiment  ouvert une ligne directe entre futur et passé.       <br />
       — Mais qui est-ce, à la fin ? s’agaça Volpol. Tu piques ma curiosité. Je suis sûr que je le connais.       <br />
       —C’est bien possible, dit la Skoule sans s’engager, et çà ne nous rajeunit pas. De toute façon, dès qu’il aura créé la voie, nous serons obligés de nous en débarrasser.       <br />
       —Tu crois ?        <br />
       —J’en suis sûre. Si le nouveau complexe de passages que va constituer l’ensemble Creuse-Gâ-Fourrière, pardon - Monde Intérieur - doit être viable, tout ceci en lien direct avec la Planète Bleue, il ne faut pas qu’une sorte de héros le domine. Il faudra au contraire construire un dispositif politique en accord avec les règles terriennes de la pluralité.       <br />
              <br />
       -Je me rends à tes arguments. Mais en attendant, il faudra très bientôt forcer les gens du Monde Intérieur à négocier : ils nous massacrent nos meilleurs éléments et transforment les structures en passoires ! Malgré nos robots-tueurs, ils parviennent toujours à trouver un angle de tir pour débusquer nos éclaireurs.       <br />
              <br />
       -Patience !        <br />
              <br />
              <br />
       74       <br />
              <br />
       Dans les entrailles de la planète artificielle, la guerre des coursives continuait, acharnée, mais relativement discrète, tissée de brefs assauts, de patients déminages suivis de sourdes déflagrations, indifférente aux grands événements qui se déroulaient en surface. L’infection Terrienne sous direction Mer progressait lentement le long des  artères techniques. Les Robs de Volpol implosaient l’un après l’autres et ses meilleurs hommes mouraient.        <br />
       Gandril et Olnah avaient déplacé leur état-major de campagne au premier grand rond-point conquis. Ils avaient organisé méthodiquement la montée aux fronts et les relèves s’effectuaient régulièrement. Peu de victimes étaient recensées jusque-là de leur côté, mis à part l’hécatombe provoquée aux premières heures par les robots-tueurs de la Creuse.        <br />
       Très rancunier, Gandril avait veillé à ce que Tête de Fer et Blondinet fussent envoyés en première ligne dans des couloirs où des gaz toxiques s’échappaient de tuyauteries détruites. Comme prévu, les deux zigotos n’avaient pas fait long feu. Ils avaient disparu dans une déflagration plus puissante, qui avait éventré des parois intermédiaires et avait laissé ensuite la « mer » noyer plusieurs avenues.  Ils ne seraient pas plus utiles comme cadavres, mais au moins ils ne pourraient plus nuire, ces sombres crétins. Sauf, la chose était malheureusement possible, s’ils revenaient en tenant en joue deux ou trois technocs planqué , en guise de prises de guerre. Il faudrait alors les décorer  de l’ordre du Soleil Flamboyant ! … En tout cas, leurs signaux personnels ne répondaient plus.        <br />
       L’ingénieur principal entra dans la cabine de fortune en hurlant de joie :       <br />
       -Çà y est, on a récupéré nos robs. On les réanime et on est en train de les déployer dans la zone G.        <br />
       Gandril oublia les zozos.        <br />
       -Bien, mais vous ne savez toujours pas ce qui s’est passé ?        <br />
       -Non, Patron,  c’était peut-être simplement un effet involontaire. Une explosion de générateur, peut-être, à un étage supérieur. Parfois cela distribue des ondes perturbatrices.       <br />
       Olnah prit le relais.       <br />
       -Nous n’avons pas le temps d’épiloguer. Faites concentrer une force rob sur les ascenseurs centraux. Nous devons déboucher sur le sol intérieur le plus vite possible et accéder à une centrale de caméras.  Diduche nous a transmis des messages bizarres. Il se passe quelque chose de pas normal sur la Creuse.         <br />
       -Quoi par exemple ? susurra Gandril en manipulant des grenades.       <br />
              <br />
       -Eh bien, des sondages-sonar indiquent des concentrations de populations civiles sur les rampes latérales, et aux embarcadères. Çà ne colle pas. Même si la panique les prend avec la rumeur de notre invasion, ils ne devraient pas faire çà.        <br />
       -Et pourquoi ?       <br />
       Olnah eut un geste desespéré. Son complice était parfois d’un con.       <br />
       -Mais où veux-tu qu’ils aillent, grands Dieux ? Qu’ils s’enfournent à 30 000 dans la Balise ?       <br />
       -On ne sait jamais avec une foule qui a peur…       <br />
       -Admettons, mais çà ne colle pas, je te dis. Volpol fait fermer de plus en plus de portes de sécurité, pour empêcher toute infiltration de nos hommes aux étages supérieurs,  mais il ne résiste pas. Enfin pas sérieusement. Comme si nous ne représentions pas une menace réelle.       <br />
       -Il va faire noyer les couches intermédiaires. Il a déjà commencé.       <br />
       -Non, dit doucement Olnah après un temps de réflexion. La digue E3 a sauté à cause d’une  conduite de gaz. Ce n’était pas un sabordage.  Et même s’il y pensait, ce ne serait pas une bonne idée, parce que nous pourrions très vite arrêter l’injection. L’eau refluerait naturellement vers le tube périphérique. Ce seraient eux qui seraient sous la douche. Çà leur demandrait trop d’énergie pour un résultat précaire.        <br />
       -Tu as raison. Tu as toujours raison, soupira Gandril.       <br />
       -Mais as-tu remarqué que les coursives Est se laissent plus facilement ouvrir ? Je crois qu’ ils nous laissent en fait nous déployer vers Honshin. Je me demande s’ils ne veulent pas nous piéger dès qu’on débouchera en surface.        <br />
       -Mais comment ?       <br />
       -Si je le savais …       <br />
              <br />
       75       <br />
              <br />
              <br />
       Les Zozos n’étaient pas morts. Ils avaient plongé d’un commun accord dans un puisard de service, empli de fils blancs tels d’immenses spaghettis.  Repoussée par une pression plus forte, l’eau clapotait à l’autre extrémité, comme la surface d’une mare, lentille agitée et multicolore, encombrée d’emballages flottants. Les zozos en sortirent et s’installèrent sur des rebords gluants.  Ils enlevèrent leurs casques.       <br />
              <br />
       Boscione parla le premier, laissant son fils reprendre son souffle.       <br />
       -Nous sommes dans la place. A toi de jouer.       <br />
       -Quoi ? Mais je..       <br />
       -Tu connais bien mieux les Structures que moi, Sahul. Je suis tout de même parti d’ici il y a un quart de siècle.        <br />
       -Bon, où veux-tu que nous allions ?       <br />
       -Trouve un passage rapide et discret pour le môle de commandement. Je dois donner aux ordis du bord la clef des codes de nos Mers. Une fois désarmés, je suppose qu’ils seront plus calmes. Ensuite, on s’occupera très vite de Volpol. Je ne veux pas qu’il reprenne la situation en main au point d’acculer les Mers à une retraite complète. Il faut que le Tunnel reste ouvert. C’est vital.       <br />
       -Et je suppose que tu veux retrouver Mère ?       <br />
       -Il y a çà aussi. Mais une heure de plus ou de moins depuis 25 ans ne compte guère. Il faut surtout empêcher que ses ennemis ne la prennent en otage ou qu’elle soit blessée dans une échauffourée de dernière minute.        <br />
       -Il faudra franchir un rempart de Sécuraptors …        <br />
       -Sans doute, mais tous ne sont pas des créatures de Volpol.       <br />
       -Tu veux dire que tu as gardé des contacts dans la police ?       <br />
       -Oui, dit Boscione, pensif, un contact. Et au plus haut niveau. A l’époque, il était incorruptible, mais je n’ai plus jamais eu de liaison avec lui. Je sais seulement qu’il est vivant.       <br />
              <br />
       Il sortit de sa poche un petit boîtier noir, et appuya sur la surface .       <br />
       -Ce genre de pile est éternel. Le problème est que je n’ai aucun moyen de savoir s’il recevra mon message, et s’il sera disposé à nous aider. Alea jacta est…       <br />
              <br />
              <br />
       76       <br />
              <br />
              <br />
       Zgav regardait, fasciné, la petite étoile blanche qui s’était mise à pulser sous la chemise d’Ilnara. Il n’osait pas ouvrir les pans du col, découvrir comme par effraction la poitrine de la femme à laquelle il vouait toute sa loyauté. Mais la Commanderesse dormait, en lutte contre les démons de la fièvre.  Et cela pouvait être un message ou un signal important.  Il écarta précautioneusement les revers de soie et ce qu’il vit le plongea dans une perplexité intense.        <br />
              <br />
       Entre les beaux seins dont il avait découvert la naissance, une pièce de monnaie était encastrée dans un médaillon de cuir suspendu à une fine chaîne d’or. La pièce, d’un métal gris à l’effigie antique, s’allumait de l’intérieur par brêves impulsions.        <br />
              <br />
       Zgav se précipita vers son sac de soldat, en fouilla fébrilement les poches, et ouvrit son portefeuille. La lueur qui émergeait d’un gousset le renseigna immédiatement : « sa » pièce était aussi entrée en activité. Cela ne pouvait être un  hasard. Incroyable et pourtant sans appel :  Le Patron était de retour !  Emilio Boscione était revenu sur la Creuse vingt ans après son départ catastrophique. Il le cherchait, et il cherchait Ilnara.  Il savait déjà que leurs deux balises étaient au même endroit. Il ne tarderait pas à arriver.        <br />
              <br />
       Zgav sentit l’angoisse l’étreindre. Et si Boscione avait été suivi par un robespion ? Ces engins horribles n’existaient pas lorsqu’il était commandeur de la Creuse. Ils n’avaient été développés que quelques années auparavant. Ou pire : Volpol les avait peut-être fait suivre lui et Ilnara, bien que Zgav ait fait promettre au Censor de ne pas chercher à savoir où il emmenerait la Commanderesse déchue.  L’atelier de réparation du Soleil se transformerait alors en nasse. Le Censor les ferait cueillir  ensemble, sans coup férir, magnifique occasion de faire disparaître d’un coup la dynastie des Ars dirigeants, et cela sans que quiconque ne s’avise du drame.       <br />
              <br />
       Il essuya la sueur de son front, et alla se poster en observation de la colonne montante. Il verrait venir de loin le petit ascenseur tubulaire qui y était logé et tenterait de discerner les silhouettes qui y seraient confinées.  Si elle était au courant, la police dépécherait un Modin qui pouvait arriver sur place de n’importe quelle direction. La seule échappée possible serait l’échelle metallique qui succédait à l’ascenseur depuis la plateforme jusqu’aux énormes anneaux sustentateurs de la lampe-soleil en réparation. Ensuite, il faudrait attendre la « nuit » pour s’engager sur des poutres encore brûlantes, et y poursuivre un périple acrobatique d’une dizaine de kilomètres avant de rejoindre l’issue de service du « Couvercle» Nord. Tout cela en portant Ilnara inconsciente et secouée de spasmes.        <br />
              <br />
       Un choc suivi d’un frottement se fit entendre au dessus du toit de la cabine. Trop fort pour un oiseau… Zgav prit son pistolaser et le pointa vers le plafond. Il poussa le cran de sécurité et appuya lentement sur la détente.       <br />
              <br />
       77       <br />
              <br />
       Solaine avait menti à sa « mère ».  Elle n’avait pas entièrement dupliqué le système d’infos de la salle de pilotage de Gâ en faveur des habitants de la planète. En particulier, elle avait gardé pour son seul bénéfice le cerveau interprétant les données spectrales de la Creuse. Elle voulait pouvoir disposer d’infos cruciales avant la Skoule, et au besoin sur cette dernière. Elle avait déjà surpris un taux élevé de communications entre l’étrange maîtresse des Thales et son « père », Volpol, bien plus que n’en aurait nécessité la poursuite d’une négociation. Avaient-ils besoin de com. nuit et jour pour échanger des souvenirs, renouer une vie sentimentale assêchée depuis longtemps ? C’était improbable.        <br />
              <br />
       Il y avait autre chose : un bruit de fond chaotique, disparate, parfois très violent, comme si une bataille se déroulait dans les entrailles de Terre XII. Et puis encore ce signal strident, presque monstrueux, qui provenait de la bibliothèque. Y avait-il eu un accident ? Les données zmylovskiennes faisaient-elles des leurs ? Etrange et très inquiétant !        <br />
        Elle avait interrogé sur ces points la Skoule qui avait visiblement éludé, tout en prétendant qu’elle allait demander une enquête. Aussitôt après, le niveau de com. entre la Skoule et Volpol avait connu un pic. Aucun doute n’était plus permis, P’pa et M’man étaient comme les deux doigts d’une main, de vrais larrons en foire : la moindre inquiétude de leur « fille » déclenchait entre eux des torrents de commentaires ! Vraiment touchante sollicitude ! Il y avait un problème : Solaine n’y croyait pas.  Elle pensait que Volpol n’hésiterait pas à la descendre, et que la Skoule détournerait peut-être pudiquement les yeux tandis qu’il le ferait…       <br />
       Le pic de com ne pouvait en réalité signifier qu’une chose : les deux compères se concertaient pour savoir quel mensonge lui servir et, accessoirement, servir au monde entier.        <br />
       Par exemple, les bruits bizarres dans le ventre de la Creuse émanaient d’un phénomène grave qu’on cherchait à cacher.       <br />
       Pour Solaine , désormais, deux questions devaient être résolues d’urgence :       <br />
       Qu’est-ce que c’était donc, ce phénomène  qu’on lui cachait ?       <br />
       -et pourquoi le lui cachait-on ?       <br />
              <br />
       La manœuvre d’arrimage de Gâ et de la Creuse étant infiniment délicate, des pilotes avaient pris l’affaire en main, et ce serait l’affaire d’au moins une semaine. Solaine était désoeuvrée. Elle pourrait se consacrer entièrement à la résolution de ces énigmes, et aussi au casse-tête suivant :       <br />
       Comment pourrait-elle sortir de cet espèce de tombeau pour retourner sur la Creuse, sans pour autant que la Skoule et Volpol le sachent, puisque sa seule carte maîtresse était le fait qu’elle pouvait, aux commandes de Gâ, à tout moment interrompre le processus, ce qui entraînerait la mort de centaines de Thales en cours de débarquement ?  Pourrait-elle compter sur la complicité du Prince ?       <br />
              <br />
       78        <br />
              <br />
       Lorsque la trappe du toit de la cabine s’ouvrit, Zgav s’attendait à tout, sauf à ce que deux longues jambes féminines gainées de cuir se hasardent dans l’ouverture, suivies des formes élancées d’une grande femme moulée dans un cuir noir tressé.  D’un bond félin, la femme sauta sur le sol  et se releva, le fixant d’un regard impassible.       <br />
       Décontenancé, Zgav suspendit la pression sur la gâchette. Mal lui en prit. L’instant d’après, l’être se propulsa vers lui d’une détente fulgurante, un pied cingla sa main et le pistolaser  fut projeté à l’autre extrémité du module. Avant qu’il fût revenu de sa surprise, l’autre avait pirouetté sur elle-même et le même pied pointé comme une arme revint au terme d’un arc de cercle vrombir vers son plexus.        <br />
       Il bloqua in extremis la cheville avant que les orteils, durs comme de la pierre, ne lui fassent imploser la cage thoracique. Ses réflexes de lutteur se réveillèrent, et il repoussa violemment l’adversaire qui alla s’écraser en déséquilibre contre la paroi de métal opposée. Mais au lieu de s’effondrer, elle rebondit comme une balle et plongea sur Zgav, cette fois les doigts gantés en avant, droit sur ses yeux.        <br />
              <br />
       L’officier l’attendait et la cueillit d’une manchette à la glotte qui l’eût peut-être décapitée s’il avait donnée toute sa force. La femme émit un rot étrange, et vint finir sa trajectoire contre une armoire métallique au pied de laquelle elle s’étala.       <br />
              <br />
       Zgav, furieux, l’aurait bien saisie par sa queue de cheval blonde pour la balancer dans le vide, mais avant, il devait la faire parler. Jamais les polices de la Creuse n’avaient recruté de femmes. Celle-ci était vétue d’un équipement non standard, taillé dans une matière organique visiblement animale et inconnue sur Terre XII.        <br />
       Il la palpa sous toutes les coutures, ne trouva aucune poche, aucune arme.  Seule pouvait passer pour telle le lacet tissé de métal qui serrait sa chevelure drue.        <br />
              <br />
       La femme gémissait et commençait à se tordre. Elle reprendrait bientôt conscience et Zgav ne pouvait se permettre le moindre risque. Il utilisa le lacet pour lui attacher les poignets et les lier à ses chevilles.        <br />
              <br />
       Quand elle ouvrit les yeux, un moment d’étonnement passa dans son regard, puis ses pupilles se rétrécirent à la vue de l’homme sombre assis sur une caisse, sirotant un café.        <br />
              <br />
       Elle tenta de se redresser, et se rendit compte qu’elle était entravée.  Quand elle reconnut son lacet et comprit que sa chevelure était défaite, une sorte d’horreur se répandit sur ses traits.        <br />
              <br />
       - Immondice, qu’as-tu fait ? Sais-tu à quelle mort te donne droit d’avoir touché à une Striche ?       <br />
              <br />
       L’accent était bizarre : elle allongeait toutes les voyelles et changeait les consonnes sonores en fricatives. Cela, aujouté au ton rauque dû à sa gorge meurtrie, donnait l’impression qu’elle feulait. En tout cas, sa colère avait épargné à Zgav de la torturer pour lui faire avouer quoi que ce soit. Elle s’était lancée la première dans la parole. Trop tard… Elle sembla se rendre compte de son erreur et serra les lèvres, qu’elle avait presque noires.       <br />
              <br />
       -Quelle mort, Chérie ?        <br />
              <br />
       -Ecorché très lentement, épluché comme une patate…       <br />
              <br />
       -Sympathique ! Nous ne pratiquons pas la chose sur Terra XII.       <br />
              <br />
       La « Striche » roula des yeux et ne dit rien. Zgav savait qu’il ne pourrait pas empêcher la guerrière blonde de se rendre compte qu’il y avait quelqu’un dans le module adjacent, quelqu’un que la maladie poussait de temps en temps à de faibles cris inarticulés.       <br />
              <br />
       -Pourquoi m’as-tu attaqué ? Que je sache, nous ne nous sommes jamais rencontrés. As-tu reçu des ordres du Censor me concernant ou concernant une autre personne ?       <br />
              <br />
       Un rictus de mépris tordit les lèvres ondulant comme de petits serpents.       <br />
              <br />
       -Je ne prends mes ordres de personne que de la Maîtresse, cracha-t-elle. Je n’ai rien d’autre à te dire. Tu peux me couper les doigts si tu veux.       <br />
              <br />
       -C’est ce que je vais faire, dit calmement Zgav en ouvrant son couteau.       <br />
              <br />
              <br />
       79       <br />
              <br />
       Se débarrasser de la supervision vigilante de la Skoule était très difficile, même pour une autorité comme Volpol.  Chacun savait très bien ce que voulait l’autre, mais la première n’avait pas besoin de le cacher : elle restait simplement jour et nuit dans le sillage du Censor, ou dépéchait une Striche à sa place, quand elle avait absolument besoin de sommeil, ou qu’elle avait d’autres occupations urgentes.        <br />
              <br />
       Volpol réussit pourtant à fausser compagnie trois petites heures à son hôtesse envahissante. Il était très content de sa trouvaille : il s’était simplement  « perdu » dans un couloir  et, après avoir pris bien soin de désactiver ses propres robolasers, et de se faire longuement reconnaître par une caméra ennemie, il avait été arrêté par deux rustauds puants embusqués non loin depuis plusieurs jours.       <br />
       -Je suis le Censor, conduisez-moi à vos chefs .       <br />
       -Viens donc, Monseigneur, moi je suis le roi de Terre XVIII ! (une planète creuse légendaire, aux aventures analogues à celles du vaisseau fantôme au XIX e siècle.)       <br />
       Un instant, le Censor avait craint que les bonshommes allaient lui vider un chargeur dans la tête, mais ils avaient poussé rudement Volpol vers leur poste de garde. Là, un capitaine  l’attendait déjà.       <br />
       -Votre Excellence, j’espère que ces malappris ne vous ont pas brutalisé… je vous garantis qu’ils seraient sanctionnés très durement, si…        <br />
       -Ils sont restés corrects. Conduisez -moi vite à vos chefs.       <br />
       -Tout de suite, votre Excellence, entrez par ici.       <br />
       Les soldats médusés virent leur chef se plier dans une révérence outrancière et laisser « l’Excellence » ennemie pénétrer dans le saint des saints, sans aucun autre contrôle, ni sous aucune garde.       <br />
       Un adjudant les rappela à l’ordre en aboyant, et ils disparurent de la scène ce qui leur tenait de queue entre les jambes.       <br />
              <br />
       On avait tendu la Porte d’un dais de brocard rouge et or, pour symboliser le caractère sacré, impérial, de cette ouverture dans l’espace-temps. Fasciné, Volpol eût le temps d’entrevoir de l’autre côté les paysages collinaires et boisés du Monde Intérieur. Il frémit : tant de temps avait passé depuis qu’il n’avait pas vu un vrai paysage. Il avait beau savoir –après les longues séances d’instruction de la Skoule, que le M.I était à peine quinze fois plus vaste que la Creuse, c’était néanmoins un véritable horizon qui y régnait.         <br />
              <br />
       -Par ici, Seigneur, fit l’officier, décidément obséquieux.       <br />
       Le Censor se ressaisit.`Les quartiers de Gandril et Olnah avaient été installés dans la partie détruite de la bibliothèque Fortenot, au milieu d’un désastre d’éclats noircis, de livres brûlés, de déchets de toutes sortes. On avait édifié une vaste estrade de bois noir, sur laquelle les tentes des chefs étaient dressées, comme on eut pu imaginer celles des compagnons de Tamerlan ou de Gengis Kahn, au milieu d’une steppe. Des bannières jaunes et blanches battaient dans le vent des aérateurs éventrés, escortant le visiteur vers une tente hémisphérique, couverte de feutre bleuté, et percée de dizaines de petites fenêtres de bois.        <br />
       -C’est là, votre Suprématie… Nos Autorités révérées sont ici. Elles vous attendent.       <br />
       -C’est bien, disposez mon ami, fit Volpol en agitant les doigts.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       80       <br />
              <br />
              <br />
       La Striche, coincée sous le corps dense de Zgav, s’apprêtait, les paupières et les lèvres serrées, à subir  stoïquement l’ablation d’un de ses doigts, mais ce qui la fit craquer immédiatement ne fut pas la douleur. Ce fut le fait que Zgav choisit brusquement de s’attaquer à sa chevelure. Il la saisit juste au ras du crâne et commença à la moissonner.        <br />
              <br />
       Elle hurla, sanglota et bafouilla qu’elle dirait tout ce qu’il voudrait s’il arrêtait. Il lui montra la botte de cheveux d’or qu’il avait déjà coupés. Elle hurla derechef et se recroquevilla comme un bébé, bavant sur le sol métallique de la cabine.       <br />
              <br />
       -Pour commencer, dit Zgav, impitoyable, dis-moi ce qu’est une Striche. Je n’ai jamais entendu parler de cette espèce là. Mais je suis déjà sûr d’une chose, c’est que c’est sacrément toxique.       <br />
              <br />
       Une heure après, Zgav, complètement fasciné, savait tout de Gâ. Il avait fait répéter la Striche, nommée Thiade, quand elle avait évoqué le surnom de sa grande Mère, la « Skoule ».  A ce moment, l’homme avait été saisi de vertige : son cerveau reconstituait à toute allure un scénario incroyable, mais qui expliquait bien des choses.        <br />
              <br />
       La Skoule !  La gorgone Mer qui avait failli prendre le pouvoir sur Terre avec son ami Arlouan Brovet, il y avait de cela une éternité !  Elle avait été proscrite avec ce dernier sur un vaisseau-prison du DIEU, et Gâ n’était à l’évidence qu’une transformation de ce lieu d’exil, grâce à l’aide charitable de talentueux technologues. Mais comment Gâ avait-elle été amenée à proximité de Terre XII sans que personne ne s’en aperçoive ? Cela, la Striche l’ignorait. Enfin, elle se doutait que cela pouvait avoir quelque rapport avec une action du Prince.        <br />
       -Le Prince ?       <br />
       La Striche lui en donna une brêve description –un être maigre et fantômatique, apparaissant à intervalles réguliers comme un personnage d’horloge médiévale- qui n’évoqua rien pour lui.        <br />
              <br />
       Elle continua, entre deux pleurs enfantins, sur sa lancée :       <br />
       -Il y a aussi cette jeune fille rousse que la Grande Mère a adoptée récemment, et qui, je crois, est venue de chez vous… Mon idée est que c’est elle qui était aux commandes de notre planète pour venir ici. Car jusqu’à ce qu’elle vienne, personne ne pouvait accéder au poste de pilotage.       <br />
              <br />
       Zgav pensa immédiatement à Solaine, à sa disparition récente, aux conjectures où les Sécuraptors, sommés de la retrouver par le Censor, se perdaient, aux menus objets qu’il avait trouvés dans la Balise avant qu’il ne parte subrepticement et commande son explosion à distance respectueuse.       <br />
              <br />
       -Et maintenant, Striche Thiade, si tu veux conserver les quelques cheveux qui te restent, tu dois me dire pourquoi tu m’as attaqué…       <br />
              <br />
       La femme se moucha bruyamment sur ses poignets.        <br />
       -Je n’aurais pas dû. Sur Gâ, il n’y a pas vraiment d’hommes entraînés, et les petits violeurs ne comptent pas. J’ai sous-estimé ta force.       <br />
       -Je ne te demande pas çà, dit patiemment  Zgav se nettoyant les ongles de la pointe de son poignard.  Pourquoi m’as-tu attaqué ?       <br />
              <br />
       -Tu n’aurais pas dû être là. On avait scanné le chantier, et il n’y avait personne. Je voulais m’installer pour observer…       <br />
              <br />
       -Pour observer quoi ?       <br />
              <br />
       -Le déroulement des opérations d’installation de mes sœurs Thales. Et dans un deuxième temps, je devais m’enfoncer dans les étages inférieurs pour surveiller l’évolution de la situation militaire.       <br />
              <br />
       -Que veux-tu dire ? Explique-moi çà comme si je n’étais pas au courant..       <br />
              <br />
       La femme obtempéra :       <br />
              <br />
       -La Maîtresse m’a dit que les Sécuraptors sont nos alliés. Mais ils ont un problème avec des envahisseurs qui ont créé un pont de transfert à l’intérieur de votre vaisseau.       <br />
              <br />
       -Précise, donne des détails, l’encouragea Zgav, essayant de cacher son étonnement. La sollicitude dont la Creuse était brusquement –et en même temps- l’objet de la part d’étrangers venant aussi bien du dehors que du dedans lui procurait un certain mal au crâne. Mais visiblement les uns et les autres ne s’étaient pas concertés. Est-ce que çà pouvait être une coïncidence ? Zgav ne croyait pas aux miracles.       <br />
              <br />
       -Je ne sais pas grand chose d’autre, Monsieur.  Je sais seulement que je devais m’insinuer au plus près du front pour rapporter à la Maîtresse ce qui se passe exactement. On a des renseignements électroniques à foison, mais ils peuvent toujours être truqués et rien ne vaut un observateur humain pour recouper  les infos.  Maîtresse veut surtout savoir si les alliés ne sont pas en train de renverser la situation. Elle m’a dit de bien faire attention, de la prévenir immédiatement si les Sécuraptors s’approchaient de la Porte ou commençaient à y entrer.       <br />
              <br />
       Zgav réfléchit.       <br />
       -Tu veux dire que la Skoule n’a pas envie que les gens de Volpol n’investissent cette… Porte sans que vous autres ne soyez en position d’en profiter aussi ?       <br />
              <br />
       -Quelque chose comme çà. Mais aussi dans l’autre sens, elle veut savoir si Volpol dit vrai quand il prétend que la situation militaire est rétablie et qu’il a bloqué les ennemis dans la bibliothèque, au 6eme sous-sol.       <br />
              <br />
       La Striche pleurait à chaudes larmes :       <br />
       -Ne me renvoyez pas comme çà à la Maîtresse. Si les compagnes me voient ainsi, je mourrai de honte.       <br />
              <br />
       -Bah sourit Zgav, tu te feras un chignon, elles n’y verront que du feu.       <br />
       Thiade redoubla de désespoir.       <br />
              <br />
       -Bon, dit Zgav, je vais être obligé de te descendre, alors.       <br />
       -Ce serait mieux pour moi sanglota la Striche déshonorée.       <br />
       -Je vais voir ce que je peux faire, soupira l’officier.       <br />
              <br />
       Il délaissa un instant sa prisonnière qui commençait à lui courir sur le haricot, et retourna méditer dans le module voisin, où Ilnara semblait avoir sombré dans un profond sommeil, la pièce pulsatile entre ses seins éclairant toujours les objets autour d’elle comme un petit phare.       <br />
              <br />
       -Et merde, j’ai deux femmes sur le dos, maintenant. Pour un célibataire endurci, c’est assez ironique. Et ce n’est pas fini, quand la Patron va rappliquer, çà va devenir un vrai bouzingue, ici. Moi qui ai horreur de la promiscuité ! Sans compter qu’une telle accumulation de chaleur humaine, çà va sans aucun doute attirer les Modins.       <br />
              <br />
              <br />
       81       <br />
              <br />
       Depuis des heures, Boscione et son fils avaient repéré l’emplacement du pisteur de son ancien aide de camp, Nieks Zgavaw. Le plus étrange était qu’il était à peu près au même endroit que celui d’Ilnara.       <br />
       -Un perchoir, apparemment, un cocon retiré du monde, peut-être un nid d’amour ! La vie d’officiel est si ennuyeuse…       <br />
       Sahul avait l’air si gêné qu’ Emilio sourit.       <br />
       -Ne t’inquiète pas, fiston, je ne serais pas jaloux si ces deux-là avaient une liaison. Je préfère cela au lien avec Volpol. N’oublie pas que je suis resté absent près de seize ans. Même si elle ne me croyait pas mort, elle devait penser qu’il m’était impossible de revenir. Je ne vais pas jouer les Ulysse retrouvant Pénélope, et tuant tous ses prétendants. Soyons moderne.       <br />
       -Je sais, Père. Je ne juge pas la vie privée de ma mère, et je ne connais pas ce type, son nom ne me dit rien. D’ailleurs, ils sont peut-être en train de travailler. Ou encore…       <br />
       -N’offense pas ton âme, petit gars. Si Zgav n’a pas changé, il est d’une fidélité à toute épreuve. Je ne sais si l’un ou l’autre ont eu l’occasion de regarder leur pisteur, mais s’ils l’ont fait, ils savent que nous arrivons. Ils doivent donc rester au même endroit pour nous attendre, puisqu’ils ne savent pas où nous sommes !       <br />
       -Tu as raison, Père, je n’avais pas pensé à cela. Mais ce qu’ils ne savent peut-être pas non plus, c’est que le barrage en profondeur installé par les hommes de Volpol est pratiquement infranchissable...         <br />
              <br />
       -Cela fait trop longtemps que nous sommes bloqués dans cette coursive de service, grommela Boscione. Ces robots sont d’une vigilance extrême. Je ne parviens pas à imaginer une solution .       <br />
              <br />
       -Il y en a bien une, dit Sahul, mais elle est assez risquée.       <br />
       -Dis toujours, Fils, tu es chez toi...       <br />
       -Nous ne sommes qu’à une arcade du sarcophage.       <br />
       -Que veux-tu dire ?       <br />
       -Souviens-toi : ce météorite qui avait défoncé la peau, quand tu étais Commandeur. Plutôt que de faire une réparation impossible, es ingénieurs ont coulé tout le fragment déterioré dans une masse de béton de régolithe : le sarcophage, donc.        <br />
       -Bon, mais en quoi çà nous intéresse-t-il ?       <br />
       -Ils ont foré un puits qui traverse la profondeur de toutes les parois, sans doute pour pouvoir vérifier que le béton était projeté partout, sans laisser une bulle dangereuse.        <br />
       -Eh bien ?       <br />
       -Eh bien, le puits débouche à la surface du marais où nous avons installée une cache …        <br />
       -Une cache ?       <br />
       -Oui, oh, une complicité d’adolescents  qui veulent se retrouver tranquillement sans avoir les Sécu sur le dos. De là, il faudra par contre marcher plusieurs kilomètres avant de rallier le môle et la tour...       <br />
       -Tu parlais de risques ?       <br />
       -D’une part, le puits peut être en mauvais état, bouché par des éboulements ou changé en égout...  Et puis la route pour le môle peut être bourrée de troupes de réserve.       <br />
       -Allons-y, fit sobrement Boscione en avalant sa dernière ration       <br />
              <br />
              <br />
       82        <br />
              <br />
       Gandril, graisseux de peau et mielleux de ton mettait Volpol mal à l’aise, mais Olnah, qui s’arrangeait toujours pour se placer derrière l’interlocuteur l’angoissait franchement.       <br />
              <br />
       Le Censor avait mis carte sur table d’emblée, et attendait maintenant que les Chefs se décident.       <br />
              <br />
       Gandril tapotait interminablement sur le bras de sa chaise de camp, et, dans son dos, Olnah était une silhouette parfaitement immobile.       <br />
       Ce fut lui qui réagit le premier :       <br />
       -C’est une proposition honnête, qu’en penses-tu Merul ?       <br />
       -Mm, je ne sais pas, Sidag, il faudrait d’abord qu’une commission bipartite établisse la valeur des deux domaines, leur taille exacte, leurs ressources précises.        <br />
       -J’en suis parfaitement d’accord, intervint Volpol. Nous y avons tout intérêt, ne serait-ce que parce que vous savez déjà presque tout de nous, et des structures, alors que nous ne savons presque rien de votre Monde Intérieur…       <br />
       -La situation est inégale, Monsieur, l’interrompit Gandril, puisque nous offrons une énergie illimitée, et vous seulement le vide intersidéral.       <br />
              <br />
       Volpol sourit, onctueusement.       <br />
       -Cette perspective ne me paraît pas congruente, cher Hôte, puisque , semble-t-il, ce Monde Intérieur ne peut utiliser son énergie en lui-même. Il a besoin de l’espace-temps réel, n’est-ce pas ? D’autre part, notre vide est loin d’être vide. Nous pouvons y récolter des particules très variées, ainsi que des molécules complexes. Votre énergie permettra à nos savants et à nos technocs hypercompétents de produire des objets, des machines, parfaitement impossibles à créer dans votre M.I.       <br />
       Il y eut un silence.       <br />
       -Vous nous proposez, dit doucement Olnah, d’échanger de l’énergie brute contre de la compétence. C’est bien, mais à moyen terme, j’espère bien que nos rudes soldats auront un accès direct à vos écoles.        <br />
              <br />
       -Bien entendu. Ce transfert sera gratuit, ce qui entre dans l’échange équitable entre nos deux « planètes ».        <br />
              <br />
       -Tout cela peut se discuter, s’impatienta Gandril. Mais il nous faudrait pouvoir transférer vos ressources informiennes. La plupart de nos données sont anciennes.        <br />
              <br />
       -Les notres aussi, relativement, dit Volpol, mais je suis d’accord. Nous devons partager les savoirs, et spécialement ceux concernant le saut spatio-temporel...       <br />
              <br />
        Les Chefs se figèrent.        <br />
              <br />
       -Voyons, c’est évident, chers hôtes. Si nous rapprochons nos mondes, nos populations vont se mêler. Il ne serait pas normal ni même concevable que les uns soient capables d’ouvrir des portes où ils le désirent, et que les autres restent pour ainsi dire enfermés. D’ailleurs, que perdez-vous à partager une possibilité qui peut mutiplier les opportunités ?       <br />
              <br />
       -De l’argent ! cria Gandril en tapant sur son accoudoir. Nous pouvons perdre énormément d’argent, ce que nous rapporterait l’exploitation d’un brevet dont nous avons seuls le secret et que nous avons mérité, pour notre seule inventivité…       <br />
              <br />
       -Pardonnez-moi, dit Volpol en se forçant à sourire, mais cette dernière formule est, vous le savez bien, passablement inexacte.  Votre créativité n’est pas en doute, mais vous avez utilisé aussi celle d’une personne très spéciale, qui, m’a-t-on dit, vit au milieu du Monde Intérieur. Un véritable génie…       <br />
              <br />
       Ils se figèrent encore, attendant la suite. Que savait le Censor de leur espionnage  fébrile de Boscione ? Que connaissait-il des manipulations sur le passé de la Terre ?       <br />
       Leur attente fut déçue, Volpol tripotant les boutons de sa toge en les regardant d’un air bienveillant.       <br />
       -A supposer qu’il y ait quelque vérité dans ce que vous avancez, comment sauriez-vous cela ? demanda doucement Olnah.       <br />
              <br />
       -C’est mon jardin secret, dit modestement Volpol. Pour vous suggérer aussi que nous ne sommes pas si dépourvus de moyens techniques que vous le pensez.        <br />
              <br />
       Le Censor bluffait. La Skoule avait été assez évasive sur le personnage de l’inventeur fabuleux qui vivait reclus dans le Monde intérieur tout en tenant en respect l’armée de ces deux dangereux crétins. Il pourrait toujours lui en soutirer d’avantage à l’occasion. Pour le moment, il devait produire le maximum d’impression sur ses interlocuteurs. Et il sentait qu’ils avaient mordu à l’appât. Il avait enfin barre sur eux. A condition de ne pas commettre d’erreur.        <br />
              <br />
              <br />
       83       <br />
              <br />
       Le vieux Puits de service s’était révélé parfaitement praticable, étonnamment propre même. Le Marais, en revanche, exhalait sa puanteur habituelle et, tout proche, l’autoroute du môle était effectivement sillonnée par des engins militaires et policiers.       <br />
       -Comment va-t-on faire ? soupira Boscione, on est encore coincés par ces enfoirés.       <br />
       -Simple, Père, on va leur emprunter un char.       <br />
       -Tu sais les conduire ?       <br />
       Sahul cligna d’un œil complice, et s’arracha au fossé où ils s’étaient cachés, de la boue jusqu’aux cuisses.       <br />
       Vaguement inquiet, Boscione le vit s’approcher d’un Sécu en uniforme de campagne et qui fumait négligemment à deux pas des recharges d’éthanol d’un petit engin tout terrain. Sahul parlementa et l’autre partit d’un grand rire... qui lui fut fatal. Le jeune homme le cueillit en pleine hilarité d’un fulgurant crochet au menton et il s’écroula au milieu des bidons. Sahul écrasa soigneusement du pied le mégot fumant et fit signe à son père de le rejoindre. Ils déshabillèrent le malheureux pilote, le garottèrent et le balancèrent sans ménagement derrière une cahute.        <br />
       Quelques minutes plus tard, la machine avançait au milieu d’une circulation dense sur les quatre voies. Quand çà bouchonnait, Sahul passait simplement sur le bas-côté, ou en rase campagne, sans souci des barbelés des champs d’autruches, qui cassaient sous le véhicule, fouettant l’air avec un son musical.       <br />
       En moins d’une demi-heure, ils furent rendus à proximité du domaine palatial, où ils durent se ranger sagement dans la file attendant les contrôles. Ils sortirent de l’engin et se mélèrent aux autres conducteurs qui attendaient leur tour. Sahul, qui avait emprunté l’uniforme et les ID électroniques de sa victime, conversait, très à l’aise,  laissant Boscione en arrière. Sa volubilité paya : il obtint la clef des toilettes du poste de garde. Là, ce fut un jeu d’enfant  de déverrouiller un regard d’aération, de s’y faufiler, puis de se changer en ombres légères et de courir sans bruit vers la base du gigantesque échaffaudage où Ilnara et Zgav les attendaient certainement, à moins que Volpol ne les ait piégés en dérobant leurs pièces-fétiches. Mais pourquoi l’aurait-il fait puisque il ignorait jusqu’à l’existence de Boscione, et que les pièces-fétiches n’étaient, à l’état normal, que de vulgaires copies d’antiquités chinoises ?       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       84       <br />
              <br />
       Quand Zgav entendit la vibration de l ‘ascenseur tubulaire, il dut s’avouer qu’il éprouvait une grande émotion à l’idée de revoir Emilio Boscione, après tout ce temps. Il aurait sans doute vieilli.. comme lui, ou peut-être bien plus s’il n’avait pas utilisé les réjuvénants d’usage courant sur la Creuse. Ce serait poignant.        <br />
       Et il y avait la question de la Striche. Depuis qu’il lui avait tranché une mêche, la créature était devenue douce comme une agnelle.       <br />
       Au point qu’elle avait accepté immédiatement lorsqu’il lui avait proposé de devenir son « soldat » personnel, au moins à titre temporaire.        <br />
       -De toutes façons, je ne peux plus rentrer sur Gâ. Je suis foutue. Autant travailler pour vous.       <br />
       Au ton intensément déprimé de cette phrase, Il avait crue l’étrange guerrière, et l’avant déliée. Il lui avait même tourné le dos tout en s’apprêtant à lui casser les vertèbres cervicales si elle l’attaquait par traîtrise. Mais rien de ce genre n’était survenu. Elle lui avait même préparé un café –une soupe- croyait-elle. Un fauve changé en brebis.        <br />
       -Occupe-toi de la femme qui dort à côté. Elle a besoin de soins. Tu sais faire les injections ?       <br />
       Thiade manipula la seringue à air comprimé et hocha la tête.       <br />
       -C’est à peu près le même modèle sur Gâ.       <br />
       -Bien, préviens-moi si elle se réveille, sinon, attends que je te le dise pour te manifester. Nous allons avoir de la visite.       <br />
       La Striche obtempéra et Zgav retourna à son poste d’observation.       <br />
       Quand il vit les deux silhouettes serrées dans la capsule, il rugit et sortit son arme. Il ne laisserait pas aux Sécu le temps de sortir et les ferait flamber dans leur petite casserole. Il ajusta soigneusement sa visée et…  reconnut à temps… Oui, Sahul Fraga ! Le jeune Dynaste que Volpol lui avait demandé d’arrêter, le fils d’Ilnara ! Horreur ! il s’apprêtait à changer le Dynaste en steack à point ! Mais qui était le grand bonhomme voûté qui l’accompagnait, doté d’une barbe de Santa Klaus ? Oh ! ce ne pouvait être que Boscione en personne ! C’était Boscione : il le remettait maintenant aux yeux d’azur et aux structures puissantes du visage, même tramé de rides profondes.       <br />
              <br />
       Zgav ouvrit le sas principal des cabines de travail et sortit sur le palier en ouvrant les bras :       <br />
       -Patron !       <br />
       -Zgav !  Sacreleu, tu n’as pas changé !       <br />
       -Vous, si, Patron, fit l’officier d’une voix étranglée. Mais on vous reconnaît tout de même.       <br />
       Il étreignit le grand homme avec précaution, comme s’il craignait de briser sa haute carcasse un peu fléchie.        <br />
       -Tu connais peut-être mon fils , Sahul.       <br />
       -Je connais Sir Sahul Fraga, mais j’ignorais qu’il fût votre… fils.        <br />
       -je m’en doute, Zgav. Le secret a été bien gardé. A propos, Ilnara n’est pas là ?       <br />
       -Si, Patron. Elle dort. Elle est assez malade –une fièvre des poutrelles fulgurante- mais elle est sous médocs. Tout va bien, dans trois jours elle devrait  ouvrir les yeux et reconnaître l’entourage.       <br />
       -Je vais tout de même la regarder.       <br />
       -Bien sûr.  Thiade !       <br />
       -Oui, Maître ?        <br />
       -Laisse nos visiteurs entrer.       <br />
       -Bien.       <br />
              <br />
       Tout le monde fit honneur aux abondantes rations des travailleurs des structures, sauf Thiade, phobique au dernier degré (comment Zgav allait-il la nourrir : si çà continuait elle mourrait d’inanition…). Les heures suivantes passèrent à s’expliquer, s’informer, échanger les histoires et les faits. La Striche écoutait, bouche bée.        <br />
       Une pipe de choulcave circula, les esprits s’embrumèrent, les phrases s’éffilochèrent, la logique devint floue, et les trois hommes s’écroulèrent enfin, morts de sommeil, sous la surveillance attentive de la guerrière de Gâ.       <br />
              <br />
       Avant de s’endormir, Zgav pointa un doigt vers elle :       <br />
       -Ne trahis pas, hein ?       <br />
       La Striche haussa les épaules et se retourna, boudeuse. Ce qui donna l’occasion à Zgav de considérer, qu’après tout, ses formes, bien qu’anguleuses et musclées, n’étaient pas du tout désagréables.  Le problème était de savoir si… cette striche callipyge avait un sexe. Mais on verrait cela plus tard…       <br />
              <br />
       85        <br />
              <br />
       Les Chefs et Volpol commençaient à s’entendre comme larrons en foire. Ils avaient déjà convenu d’une série de points qui pourraient faire traité entre les deux « planètes », dont les principaux étaient les suivants :       <br />
       -reconnaissance mutuelle de la légitimité de leurs pouvoirs souverains et appui mutuel en cas d’émeutes.       <br />
              <br />
       -conservation de la maîtrise des inventions par leurs actuels détenteurs, mais consultation générale pour leur application, et jouissance de leurs résultats par tous.       <br />
              <br />
       -mise en commun des systèmes d’éducation et de recherche.       <br />
              <br />
       -création d’une commission commune pour décider des grandes actions stratégiques du nouvel ensemble nommé « M.I. XII », ainsi que d’une constitution commune.       <br />
              <br />
       …Mais il faut que je rentre, dit Volpol en se levant.  Nous allons faire arrêter les hostilités par exemple pour 4 h ?       <br />
       -D’accord, c’est le temps qu’il faut pour synchroniser la désactivation de nos batteries.       <br />
       -Pas question ! cria une voix stridente.       <br />
       Tout le monde se retourna : la Skoule se tenait devant les trois hommes, tous ergots et griffes dehors, le regard furibond.       <br />
              <br />
       -Tu.. tu m’as suivi ! s’exclama Volpol dans un souffle désespéré.       <br />
              <br />
       -Non, je ne t’ai pas suivi !  Je t’ai fait chercher après ta disparition « tragique ». Et j’ai dû utiliser mes réseaux d’infos chez les Fourriéristes. Trève de bêtises : je veux la paix aussi, mais je ne veux pas que vous négociiez séparément. Ou bien tout se réalisera à trois, ou bien la guerre continuera.       <br />
       -Ah oui, hurla Volpol, hors de ses gonds, et comment penses-tu continuer la guerre ? Avec tes petites Thales de carton pâte, peut-être ? ou avec quelques Striches à hauts talons ? Et comment penses-tu m’empêcher de négocier avec qui je veux, quand je veux ?       <br />
       -Mes striches contrôlent tes moteurs nucléaires, vieil imbécile : elles peuvent les décrocher quand elles veulent, et réduire ta vieille Creuse à l’état de poubelle de l’espace.       <br />
       -Quoi, tu as osé,  Clone dégénéré !       <br />
       -tch tch, gloussa Gandril, est-ce là une querelle d’amoureux ? Mais nous ne connaissons pas Madame . Si vous nous présentiez ?        <br />
              <br />
       -Bien sûr que nous nous connaissons, Merul, railla la Skoule sur le même ton. Tu ne te souviens pas de moi ? Cherche un peu ! Regarde moi mieux, et aussi regarde plus attentivement Volpol…       <br />
              <br />
              <br />
       86       <br />
              <br />
       -On y va, dit Boscione, en secouant Zgav et  Sahul.       <br />
       -Où çà ? dirent les deux hommes en chœur.        <br />
       -Terminer cette bougredieu de mission…       <br />
       -Mais laquelle ? renchérit Sahul. Tu ne m’as toujours pas dit..       <br />
       -La Clef !       <br />
       -Quoi la clef ?       <br />
       -Mais sapristole, la clef de la TERRE, de la vraie Terre. Tu ne comprends pas qu’elle se trouve ici ?       <br />
       -Je croyais qu’elle était dans le Monde Intérieur …       <br />
       -Le Monde intérieur est le passage obligé pour la Terre, puisqu’il y est déposé, et maintenant de façon congruente à notre espace-temps. Mais encore faut-il que l’œuf qui le contient s’ouvre… Et la clef de l’œuf est restée ici, sur Terre XII, tout simplement parce que je n’ai jamais eu le temps de l’emporter quand j’ai dû partir précipitamment.       <br />
       -Et où est cette clef ?       <br />
       -Je connais le secteur où elle est cachée, mais pas l’endroit précis. Seule Ilnara le sait, puisque c’est elle qui l’y a placée.       <br />
       -Elle dort encore, remarqua Zgav. Elle en a pour un moment.       <br />
       -Nous l’emmenons avec nous.        <br />
       -On va se faire arrêter tout de suite.       <br />
       -Non, Sahul, on passe par en haut...       <br />
       -Par la rampe solaire ?       <br />
       -Oui. On va au couvercle Sud.        <br />
       -Il y aura sûrement quelques gardes, mais avec un peu de ruse, on les mettra à la raison, dit Zgav.       <br />
       -Pas même besoin de ruser, dit Sahul : les patrouilles des structures sont en général composées de fervents partisants d’Ilnara. S’ils la voient inconsciente, ils nous escorteront plutôt.       <br />
       -Sauf s’ils préviennent Volpol et en reçoivent des ordres contraires, arguant que nous avons « enlevé » la Commanderesse, remarqua Zgav.       <br />
       -On verra bien, dit Boscione, en route.       <br />
              <br />
       Il se rendit d’autorité dans la pièce occupée par Ilnara et la prit dans ses bras.        <br />
       -Je peux la porter plus facilement que vous, dit Thiade, laissez-moi faire.       <br />
       -Pas question, répartit Boscione. Occupe-toi plutôt de protéger nos arrières.        <br />
       Thiade arbora une mine renfrognée.       <br />
              <br />
       Boscione lui fit les gros yeux :       <br />
       -Tu ne comprends pas que c’est ma femme, et que je veux qu’elle me voie quand elle se réveillera.       <br />
              <br />
       La Striche lui opposa un front buté et un regard vide.       <br />
       -Elle ne sait pas ce qu’est une « femme », et encore moins la femme « de quelqu’un », dit Zgav, ce n’est pas dans la culture de Gâ, ou pire, c’est réservé aux plus humbles des subalternes.        <br />
       -Ah bon, fit Boscione        <br />
              <br />
       Il plaça Ilnara contre son épaule, comme un grand bébé, et de l’autre main se saisit du premier échelon.        <br />
              <br />
       87       <br />
              <br />
       Volpol n’avait pas pu empêcher la Skoule d’expliquer au couple infernal ce qu’était Gâ et ce que signifierait sa présence à proximité immédiate de la Creuse.         <br />
       -Nous voulons absolument la visiter, dit Olnah.        <br />
       -Oh oui dit Gandril. C’est un modèle qui ne fut construit qu’en trois exemplaires et on les croyait tous détruits ou perdus. Mais d’après ce que vous dite, celle-ci a été profondément transformée. Savez vous par qui ?       <br />
       -Non dit la Skoule. Quand j’ai mis le pied sur Gâ, c’était une sorte de prison militaire en cours de démantèlement. Les locaux d’archives avaient été soigneusement évacués. Mais le système d’atmosphère et de gravitation de la sphère centrale était déjà bien au point. Je crois que les surveillants avaient abandonné cette dernière. Peut-être même en avaient-ils été chassés. Ils contrôlaient la population carcérale de la croûte périphérique, et avaient rendu le poste de pilotage inexpugnable, totalement hors de portée des détenus.        <br />
       -C’est ce qui explique pourquoi ta fille, Solaine, est confinée dans ce poste et que nul ne sait le moyen qu’elle en sorte, décocha le Censor, amer.       <br />
       -C’est aussi ta fille, te ferai-je remarquer, répliqua la Skoule. Mais tu ne sais pas plus que moi comment l’en faire sortir. Et après tout, quelle importance ? Cette jeune imprudente a accompli sa mission historique : rapprocher deux peuples voués chacun de leur côté à s’éteindre , en proie aux pathologies spatiales les plus improbables.       <br />
              <br />
       -Je ne voudrais pas interrompre vos conversations familiales, dit Gandril, mais quand allons-nous visiter  Gâ ? Et quelles précautions protocolaires prenons-nous pour que tout se passe bien ? Je suppose qu’il faut d’abord que nous signions la paix, qu’ensuite vous avertissiez vos citoyens respectifs de notre existence, et qu’enfin tout ceci prenne l’allure d’un voyage officiel très festif… Qu’en pensez-vous ?       <br />
              <br />
       -Parfait, dit la Skoule. Mais vous oubliez deux choses :       <br />
       -la première, c’est que nous devons nous engager réellement dans un processus de traité au terme duquel nous ne ferons plus qu’une seule entité spatiale fédérée.        <br />
       -la seconde est encore plus importante : quand nous serons capables de rouvrir une voie directe avec la vraie Terre, que leur proposerons-nous ? Nous soumettrons-nous à l’administration ordinaire du D.I.E.U ?        <br />
              <br />
       Olnah la regarda, ses sourcils en acccents plus circonflexes que jamais.       <br />
       -Vous avez le moyen d’ouvrir une Porte sur la Terre ?       <br />
              <br />
       -Ne vous ai-je pas dit que je disposais d’un « Trickster » ?  Eh bien, je peux maintenant vous l’apprendre ainsi qu’à Volpol que j’ai fait suffisamment lanterner sur ce point : il s’agit d’Emilio Boscione ! C’est lui qui dispose de la « clef » de la vraie Terre.       <br />
              <br />
       Petit et Grand-Chef se levèrent d’un seul bond et la garde prétorienne, croyant à une fâcherie, se dressa aussi en catastrophe, pointant ses mitraillettes  antédiluviennes sur les « invités ».        <br />
              <br />
       -Boscione !  hurla Gandril d’une voix de fausset.       <br />
       -Encore lui ! éructa Olnah.        <br />
       -Comment pouvez-vous l’utiliser alors qu’il est coincé dans son antre de silence, et étroitement surveillé par nos réservistes ? reprit Olnah.       <br />
              <br />
       -C’est simple, Messieurs : il n’est plus dans le Monde intérieur, pour la bonne raison qu’il a franchi la Porte avec vos soldats. Il n’était pas seul, semble-t-il, bien que je n’ai pas pu savoir avec qui il était…       <br />
       -Je sais, s’étrangla Gandril, les ZOZOS,  Tête de Fer et sa petite tantouse ! Tu te souviens, Olnah ?       <br />
       -Non.       <br />
       -Mais si, des nouvelles recrues que j’ai entraînées personnellement ! On aurait dû se méfier, rajouta Gandril, se calmant aussi vite qu’une brise de terre...       <br />
       -C’est un peu tard, dit Olnah.        <br />
       -Peu importe comment ils se sont joués de vous, mes amis ! Ce qui compte c’est qu’ils sont passés, et qu’ils sont en train de rechercher un objet qui seul peut nous ouvrir les portes qui comptent le plus : celles de la Vraie Terre !       <br />
       -Sacripoile !, mais je comprends tout, fit Volpol en se prenant la tête : Boscione avait caché cette clef ici au cours d’un précédent séjour, et il l’a laissée en devant fuir de toute urgence, sous peine d’être démasqué.  Boscione était donc bien Liandro Fraga, comme je l’avais soupçonné vaguement un bref moment, à cause de la ressemblance d’une photo oubliée.  C’est cela, Skoule ?       <br />
              <br />
       -Ton intuition est la bonne. Bravo, Censor, tu ne me déçois pas.        <br />
       -Où est-il maintenant ? Tu lui a collé un  robespion ?       <br />
       -Non, bien mieux que çà.  J’ai un informateur aux premières loges. Dès qu’il aura découvert la clef, je serai avertie.       <br />
       -C’est parfait. Mais, puisque tu sais décidément tout, peut-être pourrais-tu me dire ce que nous ferons quand nous saurons cela ? Nous lui sauterons sur le poil et lui piquerons cette fameuse clef ?       <br />
       -Oh non, sûrement pas ! La clef n’est probablement pas manipulable par un autre que Boscione lui-même. Nous le suivrons discrètement dès qu’il aura franchi dans l’autre sens le Tunnel tandis qu’avec l’aide de nos amis ici présents, nous monterons une embuscade au cœur du Monde Intérieur.       <br />
              <br />
       Je ne vous cache pas que ce sera une opération très délicate. Il faudra l’arrêter exactement quand il aura réussi à ouvrir la voie du Retour sur Terre, pas avant, mais pas après non plus, sans quoi…       <br />
              <br />
       -…Il nous échappera définitivement sur le planète bleue, termina froidement Olnah.       <br />
       -Mais non, crétin des alpages célestes ! siffla Gandril. On se fout de Boscione ! même si on nous donnait un million d’universos pour le faire descendre et ramener ses yeux, çà n’aurait aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que la Porte ne se referme pas sur ses pas !       <br />
       -Précisément, dit la Skoule : il faudra passer avec lui et l’empêcher de refermer la Porte ou l’obliger à la rouvrir.        <br />
              <br />
       -C’est effectivement risqué, dit Volpol. Mais çà me semble valoir la peine.  Vous n’avez pas envie de revoir les merveilleux paysages, mes amis ? Le ciel nuageux, vous souvenez-vous ? ajouta-t-il les larmes aux yeux.       <br />
              <br />
       -Bien sûr, dit la Skoule. Mais il y a une chose que j’aimerais encore plus, vois-tu. C’est prendre notre revanche sur les ennuyeux Tétrapolistes qui nous ont forcé à l’exil les uns et les autres. Comprenez-vous ?  ajouta-t-elle, le regard étincelant. Nous ne pouvons certainement pas envahir la Terre avec une centaine de milliers de Spatios, mais nous pouvons offrir nos services à une certaine force terrestre toujours désireuse de réunifier cette pauvre planète d’eau dans une civilisation de raison et de progrès.       <br />
              <br />
       -Tu veux dire les Mers, dit Volpol.       <br />
              <br />
       -Je veux dire, NOUS les Mers, affirma la Skoule avec tant de solennité que ses trois interlocuteurs, subjugués, se levèrent et unirent tous leurs mains en un seul nœud, tel la clé de voûte d’un nouvel ordre à venir.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       88       <br />
              <br />
       -Où sommes-nous ?        <br />
       La voix faible, la parole lente. Ilnara, redressée sur ses coudes sous une couverture de survie, semblait sortir des limbes. Sa chevelure emmêlée, piquetée de paille et de débris, n’évoquait plus la noblesse requise pour la Commanderesse.        <br />
       Le feu vacillant, curieusement disséminé par la faible gravité, éclairait par intermittences les visages sales des compagnons fatigués, affalés en un vague cercle sur la tôle huileuse de l’atelier du Couvercle Nord.        <br />
       -Où m’avez-vous emmenée ?       <br />
       Ils ne l’entendaient pas, concentrés sur la radio diffusant des nouvelles incompréhensibles.       <br />
       Au bord de la panique, elle porta sa main en visière pour mieux distinguer les hommes de l’autre côté du foyer.       <br />
       Soudain ,elle se rasséréna       <br />
       -Sahul !       <br />
       -Mère, tu nous es revenue !       <br />
       -Et toi aussi, j’étais follement inquiète.       <br />
       Le jeune homme se leva d’un bond et, aussi vite que lui permettaient ses chaussures magnétiques, vint auprès d’elle.       <br />
       -Tu nous a fait peur !        <br />
       -J’ai été malade ?       <br />
       -Oui. Un accès de fièvre des structures. On s’attendait à pire. Mais c’est toujours violent. Tu as eu des antibio efficaces, ne t’inquiète pas. Tu as faim ?       <br />
       -Non. Qui sont ces gens ?       <br />
       -Tu les connais.        <br />
       -Ah oui, le crâne poli, c’est celui de Zgav. Je me souviens maintenant, il a été chargé par l’horrible Volpol de me mettre à l’écart… Mais qui est cette femme ?  et l’autre homme ?       <br />
       -La femme est une adjointe de Zgav. Quant à l’homme, tu le connais aussi, Mère.        <br />
       L’interessé  avait déplié sa grande carcasse, rejeté en arrière sa chevelure grise, et enfin, dans le visage grave, émacié, massif, elle reconnut..       <br />
       -Emilio ? Ce n’est pas possible !       <br />
              <br />
       Boscione s’agenouilla près d’elle :       <br />
       -Si Chérie, c’est moi. Ne bouge pas…Tu es encore affaiblie.       <br />
       -Emilio… Mon Dieu ! Je…       <br />
       -Je sais, j’ai changé, ne te soucie pas …       <br />
       -Ce n’est pas çà. J’ai toujours su que tu…       <br />
       Elle lui tendit les bras et ils s’enlacèrent dans une espèce de recueillement tranquille. Ils demeurèrent longtemps ainsi, se berçant doucement, leurs chevelures flottant dans l’espace autour d’eux.        <br />
       -C’est merveilleux. Un rêve.  Comment …       <br />
       -On prendra le temps de se raconter tout cela.        <br />
              <br />
       Sachant qu’il aurait pu être inconvenant de croiser le regard d’Ilnara, Zgav se tenait en arrière, comme s’il devait surveiller la Striche. Il se rendait compte que l’ébauche de liaison avec la Commanderesse tenait à des circonstances spéciales, et se dissolvait d’elle-même –sans aucun problème pour lui aussi- dès lors que Boscione était là. Peut-être que l’attirance physique qu’il avait ressentie pour sa maîtresse n’était qu’un aspect de la fidélité inconditionnelle avec laquelle il l’avait servie. Peut-être, songea-t-il aussi en jetant effectivement un coup-d’œil protecteur à la Striche agenouillée dans un coin,  que… Thiade ne lui était pas indifférente.        <br />
              <br />
       -Mère, je ne veux pas interrompre vos retrouvailles, mais Volpol nous recherche activement. Père recherche la clef qui…       <br />
       -Sahul, il est inutile de la presser, dit doucement Boscione, nous avons tout de même quelques heures devant nous.       <br />
       -Non, il a raison, dit Ilnara en tentant de se remettre debout sans s’envoler vers le plafond circulaire. Elle n’est pas loin. Aidez-moi à marcher, j’ai encore des étourdissements.       <br />
              <br />
       Ilnara, tenue par Zgav et Boscione, et suivie de Sahul et de la Striche, marcha lentement vers le vortex central qui distribuait les couloirs le long du couvercle comme six grosses artères, ou six grosses pattes articulées d’une énorme araignée métallique. Les avancées malaisées, dansantes, glissantes, se ponctuaient des claquements des cinq paires de chaussures magnétiques, qui résonnaient en échos multiples. Rien n’était moins discret que de progresser dans ce secteur ! Sahul s’attendait à chaque instant à voir l’une des six « paupières » des issues se soulever laissant place à un Modin bourré de munitions mortelles.       <br />
              <br />
       Ilnara s’immobilisa et désigna « l’écrou » de quelques mètres de diamètre qui formait moyeu, et semblait tourner lentement sur lui-même, du point de vue des individus marchant sur la surface intérieure du tube central. L’écusson de Terre XII y était gravé en lettres d’or, sous la représentation stylisée des deux mains unies et de la devise paradoxale de l’ASSU, en amérangle standard du siècle précédent : « Divided, we stand » .       <br />
       -Voilà, dit Ilnara. C’est tellement évident que personne n’y a jamais pensé. Sahul, appuie sur les deux R, celui de gauche d’abord. Ensuite, recule un peu…       <br />
              <br />
       Dès que le jeune homme l’eût fait, un mécanisme s’enclancha, l’écusson se mit à tourner sur lui-même de plus en plus vite, puis se détacha du moyeu et roula sur le sol avant de se figer, saisi par l’aimantation.       <br />
              <br />
       Quatre petites alvéoles entouraient l’écrou central. Dans l’une d’elle, gisait un paquet de papier huilé. Ilnara le saisit et le tendit à Boscione.       <br />
       -Voilà. Cela t’attend depuis 16 ans.        <br />
       -Ouaw ; c’est encore mieux que la tapisserie de Pénélope…       <br />
       Emilio décortiqua l’enveloppe et dégagea … une clef ancienne, au penne très travaillé.       <br />
       -On dirait une clef médiévale ou romaine, dit Sahul       <br />
       -Oui, c’est une copie de clef trouvée à Pompéi.       <br />
       -Et çà ouvre la porte de la Vraie Terre ?       <br />
       -Oui. Mais la forme importe peu, sauf pour le camouflage. C’est le métal lui-même qui importe : du castinium 12, un isotope très rare, qui a la propriété d’amorcer un saut moléculaire d’échelle. En fait, c’est Ilnara qui a inventé la forme : pour qu’on la ramène à un complice expert, en cas de découverte par hasard. En la façonnant comme une antiquité rare, mais sans valeur déterminée, même un voleur  aurait été obligé de passer par un archéologue : l’info serait remontée de toutes façons à Ilnara…       <br />
              <br />
       -C’était la meilleur solution, renchérit Ilnara. Si on avait laissé la clef dans la forme simple d’un lingot, ou d’un outil de technoc, un découvreur l’aurait jetée.         <br />
              <br />
       -Malin, approuva Zgav, mais le type aurait pu aussi bien la ranger dans sa collection personnelle.        <br />
       -Et ne jamais la montrer à personne ?   Improbable !       <br />
              <br />
       -Pas le temps de s’attarder sur le problème de la meilleur cachette, gromella Boscione. Nous revenons sur le Monde Intérieur, maintenant. Et puis directement sur la Vraie Terre… Vous pouvez tous venir avec moi, si vous le désirez…       <br />
              <br />
       Un silence accueillit la proposition.       <br />
              <br />
       -Vous vous décidez ?       <br />
              <br />
       Ilnara parla la première :       <br />
       -Ecoute, tout çà va un peu vite. Je ne sais pas pour les autres, mais tu me prends un peu de court. Je ne peux pas laisser la Creuse comme çà aux mains de Volpol. Mes pauvres gens…       <br />
              <br />
       -Il ne s’agit pas de les abandonner. Au contraire : seules sur Terre se trouvent les forces légitimes qui peuvent restaurer l’ordre sur la Creuse, et..       <br />
       -Comment es-tu certain que les Terriens actuels voudront lever le petit doigt pour un vieux vaisseau bourré de pathologies spatiales et de spationautes devenus psychopathes, ou peu s’en faut ?       <br />
       -C’est un pari, Chérie. Mais pas un pari trop hasardeux. D’autant que la disposition d’un terrain extérieur à la planète Mère pour commencer la fabrication du réseau galactique peut les intéresser grandement.       <br />
       -Mais je ne sais pas si je suis intéressée à devenir gardienne d’une Porte ! s’emporta Ilnara. Ni que mes concitoyens le seraient ! Il faut discuter de tout çà, voter, enfin bref, respecter les gens …       <br />
              <br />
       -Ilnara, dit gravement Boscione. Il n’est pas question de laisser la Creuse être « envahie » par d’autres hordes de barbares. Mais d’entrer en relation avec l’un des Sages les plus puissants qui dirigent la Planète, afin de négocier une aide rapide.        <br />
       -Négocier ?       <br />
       -Bien sûr. N’oublie pas que nous pouvons refermer la Porte à tout instant. Nous disposons seuls du secret, et la personne qui négociera  ne sera pas en mesure de le leur livrer, même sous la torture.       <br />
       -Tu veux dire, que ce ne sera pas toi qui négocieras, mais quelqu’un qui n’aura pas la connaissance du mécanisme de la clef ?       <br />
       -Oui. Quelqu’un comme Zgav, par exemple !       <br />
              <br />
       L’intéressé sourcilla à peine et demeura silencieux. Sahul, en revanche, accusa le coup.        <br />
       -Mais, Père, pourquoi pas moi ?       <br />
       -Parce qu’on ne peut pas mettre en danger la Dynastie, Sahul, en rendant possible le chantage sur l’un de ses membres.       <br />
              <br />
       -Je comprends, dit Sahul, renfrogné. Je comprends, mais çà ne me plaît guère… Et il y a autre chose qui ne me convient pas.       <br />
       -Vas-y, dit patiemment Boscione en allumant un cigare tordu.       <br />
       -Solaine ? On ne va pas la laisser coincée ici, non ?  Avant de quitter la Creuse, je veux aller la chercher.       <br />
              <br />
       -Pas le temps, fit Boscione en haussant les épaules. Tu la retrouveras un peu plus tard.       <br />
       -Ce n’est pas sûr…fit une voix feulante.       <br />
       Tout le monde se retourna vers  la Striche.       <br />
       -Oui, dit Thiade de sa curieuse voix feulée, Solaine est pour l’instant confinée à l’intérieur du poste de pilotage de Gâ, qui est inaccessible. Personne ne sait comment l’en faire sortir, même le Prince qui lui a peut-être menti sur ce point, et …       <br />
       -Qu’est-ce que çà veut dire ? fit Ilnara en secouant la tête, je ne comprends rien… Qui est cette femme ? Qu’est-ce que « Gâ » ?       <br />
       -Je t’expliquerai, Mère. Il se trouve que nous avons découvert, Solaine et moi, l’existence d’une autre Creuse à proximité relative. Enfin, un autre vaisseau, plus moderne, et doté d’un mode de propulsion à basculement dans l’espace non-einsteinien. Ce vaisseau s’appelle « Gâ », et cette femme en vient.  Les dirigeants de Gâ sont en train de faire alliance avec Volpol pour associer nos deux populations.        <br />
              <br />
       -Mais c’est fou ! je n’ai pas le droit d’attraper une petite fièvre de structures, sans que déferle aussitôt sur mon vaisseau je ne sais quelle horde d’inconnus… Et je  suis destituée par un dictateur juste à ce moment là !       <br />
              <br />
       -Ce n’est pas fini, Mère. D’autres événements étonnants sont aussi arrivés pendant ta .. retraite forcée.  Comment crois-tu que Père soit arrivé ici ?       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
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              <br />
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              <br />
       89       <br />
              <br />
       Tout le long du couloir qui « redescendait » vers la base de Honshin-Nord, Sahul pouvait voir Gâ, dans sa splendeur. Et plus il la regardait, d’un long hublot à l’autre, et moins il se satisfaisait du plan de son père.  Il ne voyait pas comment il pourrait être utile sur la Vraie Terre, surtout s’il devait y rester clandestin. Pourquoi y entrer par la petite porte, alors qu’ils pouvaient sans doute y être accueillis en héros ? Et laisser Solaine dans sa planète-prison était une idée qu’il supportait de moins en moins.        <br />
              <br />
       Loin devant lui Boscione et Ilnara conversaient en progressant de plus en plus vite à mesure que la pesanteur revenait. Un peu en arrière, Zgav et  la Striche semblaient partager une connivence carrément sensuelle … Chacun avec sa chacune, sauf lui, séparé de son amour ! Il se sentait comme une grenouille sur une boîte d’allumettes.        <br />
              <br />
       Le sas 183 donnait directement sur l’aire de verrouillage des moteurs nucléaires. Seul du groupe, il disposait d’un laissez-passer dans cette zone dangereuse.  Zgav n’était pas assez gradé pour en avoir un, Ilnara avait été dépossédée de ses attributs, la Striche n’avait jamais eu de badge et celui de Boscione était certainement périmé depuis longtemps. Une impulsion subite le saisit.       <br />
              <br />
       Il plaça ses mains en porte-voix :       <br />
       -Père, Mère, je ne vais pas avec vous…       <br />
       Le groupe se retourna, l’étonnement dans les yeux.       <br />
       -… Je pars chercher Solaine… Je vous rejoindrai directement avec elle dans le Monde Intérieur…       <br />
       Boscione réagit le premier :       <br />
       -Mais tu ne sais pas où est la porte de la Vraie Terre ! Ne fais pas l’idiot romantique !       <br />
       -L’idiot romantique vous emmerde, Père ! Je ne laisserai pas mon amie moisir au fond d’un cachot…        <br />
       Boscione haussa les épaules :       <br />
       -Comme tu veux.  Si tu parviens au M.I., passe par l’antre de silence, je laisserai un message pour toi.       <br />
       -Non, Sahul, attend ! cria Ilnara.       <br />
       -       <br />
              <br />
       Quand Zgav parvint au sas, celui-ci se refermait dans un chuintement.        <br />
       -Trop tard, il a filé…       <br />
       -Il faut que jeunesse se passe, dit Boscione en secouant la tête.  Viens, Zgav, ne tardons pas, il saura bien nous rejoindre en temps et lieu.       <br />
       -Et s’il n’y parvient pas ? risqua Ilnara, soucieuse.       <br />
       -Une mère sera toujours une mère….       <br />
              <br />
       Zgav sourit intérieurement : le Patron enfilait les lieux-communs comme des perles. Il était meilleur inventeur que père.       <br />
              <br />
       90       <br />
              <br />
       Un Sca suffirait amplement à Sahul pour rejoindre Gâ en quelques minutes depuis le ponton des moteurs. Un détour serait peut-être nécessaire :  il fallait éviter le bronzage nucléaire qui aurait résulté d’un passage devant les réacteurs –ce qui qui l’aurait tué de la mort la plus horrible en quarante-huit heures-.  Mais au prix d’une courbe savamment calculée, il « tomberait » sur la croûte extérieure de la planète des Thales, en brûlant à fond les gaz de sa carapace articulée pour ne pas s’écraser dans la rocaille. Il disposerait probablement d’assez d’oxygène pour rechercher une écoutille à l’abri des grands mouvements en cours.        <br />
              <br />
       Ensuite, çà se corserait : il devrait trouver l’emplacement du poste de pilotage, au cœur même du vaisseau-planète. Les descriptions détaillées que lui en avait faites la Striche devraient aider, de même que ses conseils pour éviter le combat avec ces terribles guerrières. D’après ce qu’il avait compris, ce serait néanmoins plus aisé d’entrer –de tomber- dans le poste, que d’en sortir.  Mais il avait une idée aussi pour cela. Une idée à laquelle Solaine ne pouvait avoir recours seule.        <br />
              <br />
       La réalisation du projet s’avéra périlleuse : la masse de Gâ  possédait une puissance attractrice qui rabattait le Sca devant les immenses tuyères à plasma. Sahul dut lutter de toutes ses forces pout maintenir le scaphandre hors de l’orbe mortelle de lumière bleue. Quand le Sca commença à tomber spontanément dans la bonne direction, le jeune homme se sentit soulagé ; pas pour longtemps. Il avait sous-estimé la hauteur de la chute, et il crut qu’il allait parvenir à la surface de « l’océan » tel un homard déjà cuit.        <br />
       La carapace résista vaillamment jusqu’à une trentaine de mètres au dessus de la surface liquide… et explosa, laissant Sahul enveloppé dans les langes du fauteuil de survie, telle une chrysalide. Il s’en débarrassa en cours de plongeon aérien, mais faillit s’évanouir sous le choc.        <br />
              <br />
       Lorsqu’il revint au ras des vagues, il comprit que la mort l’avait épargné de peu : la chrysalide, prise dans le feu des lasers automatiques, se consumait au gré des flots, telle une grosse fleur de feu.  D’une crawl vigoureux, il se dirigea vers l’ouest, à l’aveuglette. La rive orientale du continent A devait se trouver encore à quelques kilomètres. Il espérait que les machines à pinces (nommées kingoudons, d’après le nom d’un ancien auteur imaginatif) ne le prendraient pas pour un espadon ou un thon. La perspective de finir dans les assiettes des fantômatiques thales n’avait rien de réjouissant.        <br />
              <br />
       91        <br />
              <br />
       Chrochill et Diduche devisaient gaiement à l’entrée de la tente dévolue à Volpol. Le Technoc malin et le petit héros des transmissions se plaisaient, pensa le Censor, presque attendri. L’unification des peuples passerait par ce genre d’amitiés. Il suffirait d’en ouvrir la possibilité en multipliant les occurrences, les occasions de rencontres, de travail et de loisir en commun.       <br />
              <br />
       Volpol revint à son clavier protégé et aux messages qu’il  adressait à sa police secrète, pour obtenir qu’un maximum de jeunes volontaires se présentent au recrutement des brigades qui passerait le Tunnel et escorteraient les Chefs des  dans la poursuite secrète de Boscione… jusqu’à la Vraie Terre. Il espérait que le nouveau cryptage tiendrait le coup devant les « grandes oreilles » trop expertes des Thales. Il espérait toujours qu’une situation se présenterait, dans laquelle il reprendrait les choses en main, liquiderait ces asexués monstrueux, ou ces asexuées monstrueuses… (bizarre impossibilité de la langue de dire l’absence de sexe).        <br />
              <br />
       Il y eut un froissement soyeux derrière lui, mais le Censor ne réagit pas, jusqu’à ce qu’il réalise que les femmes de ménage étaient déjà passée il y a une heure. Il se retourna, sourcils froncés. Personne..       <br />
       Ah, si, sur le divan du fond, une ombre mince, à peine assise et tellement immobile que Volpol crût un instant qu’il s’agissait d’un voilage décroché du plafond décoré de la tente.       <br />
       L’ombre bougea, se leva, s’approcha de lui.       <br />
       Volpol demeura figé, les yeux exorbités. Il se voyait lui-même dans cette forme pâle. Un hologramme ?       <br />
       Le fantôme s’arrêta à quelques pas de lui. Il parla :       <br />
       -Bonsoir, Parent.       <br />
       C’était la voix de Volpol. Ce n’était pas un hologramme. C’était un clone !       <br />
       Paralysé, le Censor ne parvenait pas à prendre un parti qu’il sentait urgent. Seule la Skouke avait été en mesure de fabriquer un clone à partir de ses propres cellules. Mais quand ? Leur dernier « échange de fluides sexuels » remontait à deux décades ! A moins que du simple baiser chaste qu’il lui avait donné sur la joue il y a quelques jours, elle ait pu extraire une culture de cellules accélérées… C’était très improbable.       <br />
       -Qui es- tu ?        <br />
       -L’un des nous est en trop, répondit doucement le Prince, tu le comprends ?       <br />
       Et avant que Volpol ne commence à hurler pour alerter la garde, il pointa un doigt sur son plexus. Le cœur du Censor s’arrêta, et il s’écroula lentement, les yeux ouverts, ses mèches rousses sur ses yeux.       <br />
       Le Prince sortit un petit tube des poches de sa houppelande , et le braqua sur le corps allongé qui disparut comme une image tridi qu’on éteint.  Seuls témoignages de sa réalité dans un passé immédiat, trois dents en or roulèrent sur le plancher. Le Prince se pencha et les ramassa. Il joua pensivement avec elles comme avec des osselets, puis les jeta par la fenêtre avant de rabattre le pare-soleil de feutre. La fatigue le saisit et il se coucha sur le lit de camp.       <br />
              <br />
       -Patron ?        <br />
       Le petit technoc obséquieux était entré à tout hasard. Tout était bon pour se rappeler au Censor, qui trouvait toujours quelque tâche à lui fournir.       <br />
       -Laisse-moi, je te prie.       <br />
       La voix de Volpol n’avait jamais été aussi froide.       <br />
       -Besoin de rien, Maître ? s’inquiéta Chrochill, pour la forme .       <br />
       -Non. Je vais dormir un peu.        <br />
       -Parfait, je ne laisse entrer personne, même la Skoule.       <br />
       -Surtout la Skoule, répondit le souffle froid.       <br />
              <br />
       Tiens, le Maître avait rabattu ses mêches en arrière, et les avait attachées dans la nuque avec une chaînette d’or ; cette coquetterie seyait mieux à sa majesté. Décidément la Skoule exerçait sur le Censor une influence bénéfique.       <br />
              <br />
       92        <br />
              <br />
              <br />
       Dès qu ‘il fût sur la berge de sable noir, Sahul s’empressa de repérer une hostellerie. Il se mettrait à l’affût dans un fossé, tel un sniper des temps jadis, et muni d’une bonne barre de fer, assommerait le premier artisan-bourgeois qui viendrait ranger sa charrette. Le jeune Dynaste était épuisé, mais il serait bien temps de dormir quelques heures dans une grange, avant l’assaut final. Au moins, revêtu de la tunique de laine bariolée des mâles de Gâ, ne risquerait-il plus d’être repéré par des Striches ou même des Thales civiles.        <br />
              <br />
       Mais le sommeil l’emporta dès qu’il eût trouvé l’embuscade idéale. Il  se réveilla en sursaut, alors que la ligne solaire de la croûte extérieure –réglée sur un mouvement de 24 heures- était presque parvenue à l’horizon. Son rougeoiement artificiel était encore plus sanglant et dramatique que tous les couchers de soleil des vieux films sur la Vraie Terre. Sahul bondit, et se recoucha aussitôt : ce qui l’avait réveillé était le vacarme accompagnant le déchargement d’un gros charroi de matériel agricole. Trois hommes, bedonnants et musclés, s’affairaient.        <br />
              <br />
       L’opération  « déguisement » ne serait pas facile. Patience, l’affaire allait peut-être se décanter. Finalement, l’attente paya : deux bonshommes entrèrent dans l’auberge, tandis que le troisième resta sur la plateforme, occupé à quelque mystérieux décompte. Parfait. Sahul se changea en silence actif. Il grimpa derrière le gros type et n’hésita pas à porter le coup le plus fort possible sur le gras occiput : la couche de lard protectrice devrait amortir le choc. L’autre sembla ne rien sentir. Sahul s’apprétait à rééditer son geste, quand sa victime s’écroula d’un bloc, comme un soldat de bois déséquilibré.       <br />
       Il valait mieux ne pas le laisser là. Le jeune homme tira le corps inerte par les pieds, puis, une fois sur le sol, le roula comme une bûche suffisamment loin en contrebas de l’auberge, parmi les roseaux du marais. Ses amis penseraient qu’il serait allé se promener, voire qu’il avait accompagné une « fille d’hôtel ».  L’agression possible de leur compagnon était la dernière idée qui leur viendrait à l’esprit, les bandits –rares en dehors de la grande ville- réservant leurs ardeurs aux femmes.        <br />
       La chose la plus difficile fût de déshabiller la masse adipeuse, et de la lier au pied d’un sapiniot. Les mensurations n’étaient pas vraiment celles du jeune homme qui dût retrousser manches et bas de pentalons. La tunique, en revanche traînerait dans la poussière.       <br />
       Sahul ne s’attarda pas à ces basses considérations, releva la toile écrue sur ses reins et courut en direction de la capitale.       <br />
       Il y parvint sans encombre en pleine nuit. Par chance, les Striches-gardiennes, mobilisées par le plan d’expatriation sur la Creuse, avaient réduit leur tour de ronde. Personne n’attendait dans la niche à l’entrée de la Pyramide Inverse. Personne non plus autour de la maison –salle. Sahul exulta.  Le couloir  planté de cascades lumineuses l’attendait, tout comme Thiade le lui avait décrit. Sans la moindre hésitation, il se jeta dans la dernière à gauche. La chute en faible gravitation lui sembla interminable. Puis le flux antigrav l’enveloppa et il atterrit doucement sur le pavé de fer.        <br />
              <br />
       -Solaine !        <br />
       -Sahul ?       <br />
       -C’est moi !       <br />
       Ils roulèrent sur le sol enlacés ; leurs dents, leurs langues s’éprouvèrent délicieusement. La chaleur du cocon les désinhiba. Ils furent bientôt débraillés puis nus, firent l’amour avec violence, et recommencèrent, insatiables, ahannant et parfois hurlant dome des bêtes, jusqu’à ce qu’ils s’endorment, noués l’un dans l’autre, comme des racines souples.        <br />
              <br />
       93        <br />
              <br />
       Il n’avait guère été difficile à Boscione de traverser le Tunnel en sens inverse, au volant d’un électrovan en mission de ravitaillement. Son uniforme portait les soleils délavés, ses papiers de Fourrieriste étaient en règle, et les sentinelles, débonnaires, n’eurent pas l’idée de fouiller sous les casiers vides. A quelques kilomètres de là, il s’arrêta dans le premier bosquet d’arbres verglacés, et libéra Ilnara, Zgav et la Striche Thiade, des pesantes boîtes qui oppressaient leurs poitrines.       <br />
              <br />
       -çà n’a pas changé ici, dit Ilnara, en jetant un regard circulaire sur les collines blanches, c’est toujours aussi sinistre.        <br />
       -Davantage, même, Chérie. Les berges du fleuve sont maintenant emplies de bidonvilles occupés par les anciens militaires américains que j’ai été obligé de transférer.        <br />
       -Comment ont-ils pu vivre sans femmes ?       <br />
       -Pendant longtemps, ils en sont devenus enragés. Les officiers se réservaient les quelques personnes « du sexe » qui faisaient déjà partie des personnels des bases. Et puis j’ai eu pitié d’eux, et j’ai « translaté » plusieurs sororités universitaires. Je ne te dis pas la ruée ! Mais ces demoiselles se sont ressaisies assez vite, et ont mis de l’ordre parmi les mâles en rut…       <br />
              <br />
       -Est-ce bien le moment de discuter de cela ? demanda tranquillement Zgav.        <br />
       -Tu as raison, mon Vieux, la Vraie Terre nous attend, s’exclama Boscione en regardant sa montre. Il nous reste moiins de dix heures avant la conjonction. Il va falloir marcher dans la neige et la glace. J’ai prévu un lot de chaussures, de surpentalons de tailles diverses et de skis de fond. Servez-vous.        <br />
              <br />
       Un quart d’heure après, la colonne s’ébranlait et disparaissait dans la blancheur paisible, devancée par la minuscule araignée métallique du drone-cobaye.       <br />
              <br />
              <br />
       94        <br />
              <br />
       Solaine fut la première à s’ébrouer.       <br />
       -Il faut sortir de là, Sahul…       <br />
       Le jeune homme la regardait, les yeux dans l’huile, le sourire béat.       <br />
       -Oui.       <br />
       -Je suppose que tu sais comment.       <br />
       -Non..       <br />
       -Quoi ?       <br />
       Elle se leva, nue, les cheveux rouges balayant ses seins en flammes douces.       <br />
       -Tu es fou ? Tu t’es jeté ici sans savoir comment…       <br />
       -Attends, attends..       <br />
       Il se redressa sur les coudes.       <br />
       -Je voulais essayer une idée…       <br />
       -J’espère que çà marchera.  C’est quoi ?       <br />
       -Viens.       <br />
       Il l’entraîna par la main vers le poste de pilotage où la grande fenêtre aveugle fonctionnait en économie d’écran.        <br />
       -Peux-tu m’indiquer où est la table de commande du saut quantique ?       <br />
       -Devant toi.       <br />
       -Les plaques noires ?       <br />
       -Des censeurs palmaires. L’écran holo se manifeste dès que tu as posé les mains dessus. C’est classique. Mais que cherches-tu ?       <br />
       -Normalement, la trace zmylovskienne du Monde Intérieur devrait apparaître …       <br />
       -Je ne comprends rien à ce que tu dis …       <br />
       -Je n’ai pas le temps de t’expliquer maintenant… C’est trop compliqué ! Il s’est passé tant de choses inimaginables sur la Creuse depuis ton départ… mais le plus important c’est que mon Père est revenu..       <br />
       -Quoi ?        <br />
       -Oui. Un drôle de type, un peu fou. Je suis heureux qu’il ait survécu, mais je suis sûr d’une chose : je ne pourrai pas vivre avec lui sur la Creuse.. Il occupe trop de place !       <br />
       -çà me semble un sentiment freudiennement correct, mais…       <br />
              <br />
       Sahul manipulait à toute vitesse des coordonnées.       <br />
       -Ah voilà , tu vois cette équation bizarre ? Je vais en donner une expression graphique.       <br />
       Une orange quadrillée apparut dans l’espace, tournant sur elle-même à grande vitesse.        <br />
       -Si j’arrive à déterminer exactement son spin, çà nous donnera une indication sur son emplacement en correspondance avec notre espace-temps. On pourra alors s’y projeter.       <br />
       -Mais pourquoi ?        <br />
       -Parce que si nous  y parvenons, il est probable que les structures de Gâ n’y résisteront pas… et la coquille étant fracassée, nous pourrons en éclore, comme des poussins !       <br />
       -Ou bien être écrasés comme des insectes…  et pulvérisés dans le vide… comme tous les autres habitants de Gâ… Brillante idée !       <br />
       -Non, Gâ sera « aspirée » dans l’univers du Monde Intérieur. Sa croûte pourra être localement détruite ou plutôt ouverte et fusionnée avec les couches extérieures du MI, mais sa forme globale restera inchangée et son contenu ne sera pas effecté.        <br />
       -Je ne vois pas comment, mais je veux bien te croire.  Ce qui me semble moins crédible, c’est que toi et moi, situés au plus près de l’impact, aient quelque chance de survivre !       <br />
       -Il y a un risque à courir. Je suis certain qu’il existe des caisses ou des scaphandres qui pourraient nous protéger ici suffisamment. Et en étudiant assez précisément l’impact, nous pouvons aussi prévoir un tant soit peu la forme de la fracture. Il suffirait que le système anti-grav se désactive pour que nous puissions escalader le puits de la cascade. Un choc bien placé devrait y pourvoir , car ces machines sont assez fragiles.        <br />
              <br />
       -Et si tu bousilles Terra XII par la même occasion ?  Des dizaines de milliers de morts sur la conscience, çà ne t’effraie pas ?       <br />
              <br />
       -Normalement, le Monde Intérieur n’est pas en rapport gravifique avec Terra XII, sauf à l’endroit du tunnel. Même s’il y a un effet de souffle qui passe par là, cela ne devrait pas excéder l’effet d’un petit météorite, comme nous en avons déjà connus plusieurs dans l’histoire de la Creuse. Celle-ci est prévue pour des impacts bien plus importants : la cuirasse extérieure de blocaille se  réorganisera en ondes concentriques autour du point de contact.  S’il y a des morts, ils seront peu nombreux, et, ce n’est pas très charitable à dire, mais ce seront essentiellement les gardiens fourriéristes de la passe…       <br />
       -Excuse-moi d’insister : si le Monde Intérieur est détérioré, s’il y a des fuites ?       <br />
       -Impossible. Si je précipite Gâ dans l’espace-temps du M-I, tout devient compact. Le M-I peut s’ouvrir mais cela signifiera alors que Gâ en « fait partie », pour ainsi dire, et sans aucun rapport avec le vide sidéral. Leurs deux atmosphères sont proches et si elles se mélangent, ce ne sera pas bien grave.       <br />
       -Admettons. Mais ensuite ?       <br />
       -Eh bien, nous débarquons directement dans un antichambre de la Vraie Terre, figure-toi !       <br />
       -La vraie Terre ? Pas possible !       <br />
       -Si, mon amour ! Mon père est insupportable, mais il faut renconnaître qu’il a des côtés géniaux…  Le Monde Intérieur est connecté à la Vraie Terre par une Porte dont il connaît la formule d’ouverture. Il suffira que nous le rejoignons à temps.  Si Gâ se fend docilement comme une noix de coco, tout comme l’œuf du Monde Intérieur, tout cela en mêlant leurs atmosphères, et sans déperdition dans l’espace-temps standard... Il nous faudra seulement rejoindre l’Antre de Silence…       <br />
       -L’Antre de… ? Qu’est ce que c’est que cette bête, Amour ?       <br />
       -Chaque chose en son temps, Choupinette…       <br />
       -Je ne comprends rien, mais çà n’est pas grave.  Il faut peut-être essayer ta solution. Ce sera notre dernière chance : j’ai tout tenté.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       95       <br />
              <br />
              <br />
       Dans les tentes de l’état major, Olnah et Gandril, la Skoule et le Prince –qui faisait un Volpol très acceptable, suivaient sur un écran la progression d’Emilio (un point vert fluo)dans le monde Intérieur et surtout de la clef (un point blanc pulsatile, jointif du premier).       <br />
       -Alllons-y, dit Gandril, impatient, ne les laissons pas prendre trop de champ…       <br />
       -Et où veux-tu qu’ils aillent ? se gaussa Olnah. On sait exactement où ils se rendent.       <br />
       -Tu es bien sûr de toi ! Imagine que l’interface avec la Vraie Terre se situe dans les monts du fleuve, ou ailleurs ?       <br />
       La Skoule haussa les épaules.       <br />
       -On les aura vite rattrapés.  L’important est qu’ils ne se doutent de rien…       <br />
       -Gandril n’a pas tort, Skoule, fit remarquer le Prince. Suppose que Boscione ouvre une Porte, passe de l’autre côté et la referme aussitôt derrière lui. Nous serions ses dupes, pour ne pas dire ses pigeons ou ses dindons.       <br />
       La Skoule regarda le pseudo-Volpol d’un drôle d’air.        <br />
       -Laisse là cette basse-cour, très Cher. Nous avons organisé une filature soigneuse, n’est-ce pas ? Rassurez-moi, Olnah.       <br />
       -Oui, Madame. Si les fugitifs se détournent de la route attendue, nous le saurons immédiatement, et un détachement peut les rejoindre en quelques minutes.        <br />
              <br />
       -Expliquez-moi une chose, dit Gandril : pourquoi les signaux vert et blanc sont-ils immobiles depuis dix minutes, alors que l’émetteur radio nous transmet toujours le spectre sonore de quatre marcheurs ?       <br />
       -Bizarre, dit Olnah, je ne comprends pas.`       <br />
       -Moi si, dit le Prince. En fait il y a deux solutions logiques.       <br />
       -Eh bien explique, s’impatienta la Skoule.       <br />
       -C’est simple : soit ils ont commandé à leur drone de continuer, en émettant un enregistrement de marche et ils sont restés sur place. Soit  l’inverse : ils avancent réellement, et ont découvert les mouchards qu’ils ont jetés dans un coin.       <br />
       -Impossible, dit Gandril, il n’y a pas de mouchards : seulement un aérosol projeté en film impodérable d’une part sur la clef, et de l’autre sur la capote de Boscione.       <br />
       -Dans ce cas, ils sont sur place et ont viré leur drone. La question est de savoir si on poursuit le drone ou si on va voir ce qu’ils font.       <br />
       -Les deux, dit Olnah qui décrocha son téléphone de campagne primitif et donna des ordres brefs.        <br />
              <br />
       Quelques dizaines de minutes plus tard, l’officier qui menait la double opération rappela avec un message peu réjouissant :       <br />
       -On s’est fait avoir, Chef ! les Cibles ont déposé leurs vêtements sur place, ainsi que des rognures de clef, et se sont enfoncées dans la forêt, probablement nues comme des vers…`       <br />
       -Des rognures de clef !!, hurla Gandril.       <br />
       -Oui, dit imperturbablement l’officier. Ils l’ont pelée comme une carotte.. Unn curieux métal, d’ailleurs. Un peu comme du plomb brillant. On le fait analyser. Quant au drone, il a explosé à la figure de nos hommes et les a peints en jaune.       <br />
       -Peints en jaune ! hurla Gandril       <br />
       -Arrête de crier, tu vas t’arracher la gorge, susurra Olnah en serrant les mâchoires. Ils nous ont filé entre les doigts. Mais pas pour longtemps, je vais mettre en marche le plan  « Marmotte ».       <br />
       -Un plan de surveillance renforcé expliqua en apparté Chrochill au Prince perplexe. A cause des marmottes qui sortent de leur trou pour surveiller les environs. Vous voyez, Censor ?       <br />
       -Je sais ce qu’est une marmotte dit le Prince d’un ton frisant les – 50 degrés Celsius.       <br />
              <br />
       -Je crois qu’il faut y aller nous-mêmes, dit la Skoule. Je préfère être sur place. Je sens que les choses vont se précipiter.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       96       <br />
              <br />
       Par bonheur, la collision prévue par Sahul ne fonctionna pas. Quand il appuya sur la touche d’application du bout du gros doigt articulé d’un scaphandre de type Gâ (genre crabe géant déjà cuit), il n’y eût pas le choc effroyable auquel s’attendait Solaine, elle aussi recroquevillée de peur dans une armure spatiale.        <br />
       Il se passa tout de même quelque chose : tout s’éteignit, y compris les ordys.       <br />
       Solaine rouvrit les yeux et ne vit... rien.        <br />
       -Qu’est-ce qui se passe ? Bordelito ! cria Sahul, et il se mit à pitonner devant lui à l’aveuglette comme un pianiste malade.`       <br />
       Solaine cogna rudement contre son épaule. N’entendant rien, il dévissa son casque, mais celui de son amie était toujours en place : elle s ‘égosillait sans bruit à l’intérieur.  Au bout d’un moment, elle comprit et décompressa également son scaphandre.       <br />
       -La chute d’eau, fit-elle essouflée, elle doit être libre…       <br />
       -Tu as raison ! Allons-y.       <br />
       Ils coururent comme ils le pouvaient, vaguement pachydermiques, et remirent leurs casques sous la douche violente.        <br />
       L’escalade fut lente et pénible. Vingt fois, ils manquèrent de se décrocher et de glisser sur la catapulte fatale. Mais les doigts des Sca étaient fabriqués pour s’ancrer dans la roche, tout comme le bout des bottes.  Epuisés, les jeunes gens s’assirent enfin au bord du trou. Une vague luminosité émanait des parois de jade .       <br />
       -On a gagné,dit Sahul, on va pouvoir rallier la Creuse maintenant.       <br />
       -J’aime ton enthousiasme, Chéri. Les Striches doivent être folles. Elles nous cribleront de carreaux d’arbalètes… et ces scaphandres ne sont pas très résistants au percement.       <br />
       -Il n ‘y a qu’à s’en débarrasser…       <br />
       Joignant le geste à la parole le jeune homme appuya sur le bouton situé au nombril, et sa carapace se démantela d’un coup.       <br />
       -Et, comment va-t-on sauter dans le vide ?       <br />
       -Trève de dilemmes absurdes, on trouvera bien une solution…       <br />
       -Et puis il y a un autre problème.       <br />
       -Tu sais que tu n’es pas drôle …       <br />
       -Regarde la fenêtre.       <br />
       -Ce n’est pas un décor ?       <br />
       -Non, c’est un jeu de miroirs qui permettait à la Skoule une vue directe des alentours de Gà. Regarde donc, tu ne vois rien ?       <br />
       -Pas grand chose.       <br />
       -Justement, où est passée la Creuse ?       <br />
       -Oh, non !        <br />
              <br />
       Sahul, la tête entre les mains s’apprêtait à s’allonger sur le Divivan pour cuver son désespoir, mais  Solaine le plaqua au sol.       <br />
       -Qu’est-ce qui te prend ?       <br />
       -Ne t’asseois pas sur cette horreur, elle ne te lâchera plus .       <br />
       -Ah bon, çà ressemble à un brave matelas, pourtant, s’étonna Sahul qui n’avait plus envie de s’évanouir.       <br />
       -Ce n’en est pas un. Mais ne perds pas courage : la Creuse n’est pas si loin. Je crois que c’est elle, ce truc gros comme une pomme, disons à 50 km. J’espère qu’elle n’est pas en train de s’éloigner.        <br />
       -J’ai peut-être une idée, dit Sahul       <br />
       -Encore ? soupira Solaine.       <br />
       -Les Tragoudons !       <br />
       -Les Tragoudons ?       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       97       <br />
              <br />
       Olnah n’était pas du genre à duper facilement. Dès qu ‘il avait compris que Boscione et son groupe les avait menés en bateau, il avait ordonné aux sentinelles en poste autour de l’Antre de Silence de resserrer leur étau.        <br />
       - Les cibles sont sans doute au bercail, avait-il ajouté.       <br />
       -On n’a rien vu de suspect, Chef !       <br />
       -Justement, dit Olnah, ils ont dû emprunter un passage secret… Postez-vous à vue de l’arbre mort. Et tirez sur tout ce qui bouge. Ils ne doivent pas sortir.       <br />
       -A vos ordres.       <br />
              <br />
       Boscione les observait entre deux pans d’écorce.       <br />
       -Sacripoile, ils ont été rapides à déjouer notre diversion. Nous n’avons que très peu de temps. Zgav, veux-tu manœuvrer ce volant, ça va vider la vasque au milieu du cloître et ouvrir un puits de lumière au dessus…       <br />
       -Bien, Patron.       <br />
       Le bruit du siphon géant n’était pas très élégant, mais les carpes centenaires de la vasque se retrouvèrent à béer sur le dos en moins de temps qu’il n’en faut pour vider un lavabo.        <br />
       -Pauvres bêtes, dit la Striche au cœur tendre.       <br />
       -Reste à l’écart, Thiade, ou tu risques de frire aussi.       <br />
       Boscione jeta la clef au milieu de l’aire de boue grise où elle s’inscrivit comme une empreinte profonde. Après quelques instants, la boue se mit à bouillir, de grosses bulles se formèrent et éclatèrent, puis diminuèrent de taille, à mesure que le cloaque sêchait, se dessicait, faïençait en crépitant. Les carpes sautaient désespérément pour échapper à leur funeste sort et l’une d’elle parvint même à s’élever à la hauteur du muret courant entre les piliers du cloître.       <br />
       -Je sauverai au moins celle-là fit Thiade, se précipitant.       <br />
       -Si tu veux, mais dépèche-toi, le plafond va bientôt imploser… Mettez-vous à l’abri derrière les piliers.       <br />
       La roche du plafond commença à s’effriter puis se désagrégea en aiguilles de mica qui bombardèrent le cloître et transpercèrent les poissons arqués par l’agonie. Sur les genoux de la Striche, la carpe momentanément sauvée se cambrait aussi, les ouïes ouvertes, ses yeux en assiettes à dessert implorantes.        <br />
       -Tu as le temps, dit Boscione, une carpe peut survivre plus de 24 heures à l’air. Mais tu devras l’emporter sur Terre, car tout est gelé ici, et nous ne retournerons pas au Fleuve.       <br />
       -Je l’appelerai Coucounette dit Thiade en regardant tendrement sa protégée et sa bouche en four où un gros lièvre aurait trouvé largement de quoi se nicher.        <br />
              <br />
       Un rond de ciel blanchâtre apparut dans la poussière de l’effondrement. Un pilier de lumière décomposée se forma, reliant un zénith invisible et un large trou obscur occupant toute la vasque.       <br />
       -Voilà, dit Boscione. Jetez-vous là-dedans tout de suite, je ne crois pas que la Porte soit stable. Et si elle se referme, on ne pourra pas la rouvrir avant des générations.       <br />
       -On ne va pas partir sans Sahul, s’insurga Ilnara. Je reste tant qu’il n’arrive pas.       <br />
       -Tu veux te retrouver prisonnière des hordes de Fourriéristes ?  Tu veux qu’ils te passent tous sur le corps ?        <br />
       -Pourquoi n’as-tu pas attendu un peu avant de déclencher la Porte ? Et pourquoi n’as-tu pas dit à Sahul qu’il n’avait aucune chance, même en venant ici ?       <br />
       Boscione haussa les épaules.       <br />
       -Je ne voulais pas le décourager d’aller chercher sa dulcinée. C’ est sa vie après tout, pas la nôtre. Et il ne peut souffrir de ne pas connaître une vraie Terre qu’il n’a jamais connue. Il la conservera intacte dans son imagination, alors que je soupçonne que nous pouvons tomber sur une planète en bien mauvais état. Et puis, Ilnara, une fois sur Terre, nous pourrons certainement établir tout un programme avec le DIEU pour étendre un réseau de portes plus sûres dans une partie de la galaxie.        <br />
       -Tu lui souhaites donc d’être fait prisonnier par Volpol et ses reîtres ?       <br />
       -Sahul est un jeune homme plein de ressources ; un digne fils de son père. C’est mieux ainsi, je…       <br />
              <br />
       Au moment précis où Boscione enjambait le petit muret, un claquement cadencé de voilure se fit entendre, de plus en plus proche. Un objet dans le ciel se dilatait, et se changeait en une chimère aîlée. Elle se révéla bientôt être un majestueux tragoudon à barbiche… qui, après une brêve hésitation au dessus de l’arbre mort, se laissa tomber comme une pierre vers le large orifice.        <br />
              <br />
       -Non, hurla Boscione, pas par là !       <br />
              <br />
       Le Tragoudon, qui transportait deux personnes à califourchon, serrées l’une contre l’autre, suspendit un instant sa chute au travers même de la fontaine lumineuse. Puis il chuta encore, déploya ses larges ailes griffues en aérofreins, et se pencha pour tenter un atterrissage dans l’étroite bande entre le pentagone de couleurs et les arcades du cloître.        <br />
       Alors il se changea lui-même en prisme, la diffraction courant du bleu sombre de la queue au rouge vif de la tête. Les cavaliers (ou plutôt les tragoudiers) étaient saisis dans le Jaune vif.        <br />
              <br />
       Le phénomène dura quelques secondes, puis tout disparut devant les spectateurs, bouches aussi bées que celle de la carpe. Le fond pulvérulent de la vasque était parfaitement obturé, sillonné d’un vortex de fumée.       <br />
              <br />
       Boscione ferma lentement les yeux.       <br />
               <br />
              <br />
              <br />
       Epilogue       <br />
              <br />
       Plus tard, bien plus tard, on eût des nouvelles de Sahul et de Solaine, par le biais d’un bricolage de Boscione. Ils allaient bien. Ils vivaient au sein d’une bande de « gens de la Frange » qui les avaient recueillis, mais avaient mangé leur tragoudon. Ils trouvaient la Terre magnifique, à couper le souffle, mais les Terriens assez ennuyeux, sauf exception.       <br />
              <br />
       Un an après leur arrivée, un homme de culture, un Chan de Haut-lieu était venu les voir en cachette de leurs hôtes. Il se nommait Hatzik, Hatzik Shtioh. Il leur avait dit être un ami d’Emilio, ou plus exactement son disciple. Après avoir fait plus ample connaissance avec les jeunes gens, il leur avait tout raconté : sauvé par Boscione d’une mort certaine quand il était enfant, lors de circonstances dramatiques qui avaient hélas emporté ses parents, il avait passé plusieurs années dans l’arbre-laboratoire de celui-ci. Apprenti, mousse ou enfant de troupe, Hatzik avait mené dans la forêt de Boscione une existence paradisiaque et sans contraintes. Il partait chasser ou pêcher, cueillait des baies, revenait s’installer derrière son bienfaiteur, observant les gestes magiques, hasardant de temps en temps une question, à laquelle réponse lui était toujours donnée en termes simples. Il lisait, parfois les ouvrages les plus savants, parfois les aventures les plus débridées dans des mondes inconnus. Il aurait bien continué ainsi longtemps, grandissant dans une solitude délicieuse, seulement interrompue par les visites d’amis de son tuteur, souvent mystérieux et passionnants. Et puis il y avait eu la tragédie : la destruction de l’arbre-laboratoire, la fuite vers le sud, et soudain, l’emballement : Emilio avait été contraint de l’abandonner à son sort en pleine jungle des villes, avec quelques universos et une adresse comme viatique. A quatorze ans, il avait été recueilli puis adopté par de braves Vics. Ses talents multiples avaient émerveillé ces seconds parents adoptifs. Ils décidèrent de le confier à l’institution Chan qui l’éleva. Il devint mathématicien-prédicteur, une rare spécialité qui lui ouvrit la voie des Hiérarchies de Sagesse.        <br />
       Muni de son parchemin, il avait alors voulu revenir dans la région qui l’avait vu naître, et retrouver son premier mentor, dont il n’avait reçu jusque là aucun signe. Il savait, très vaguement, que Boscione et Ilnara avaient été contraints à l’exil stellaire. Il s’informa : leur piste se perdait rapidement dans les arcanes du DIEU, probablement aux alentours de Saturne.  Hatzik ne se découragea pas. Mais ce ne fut pas du tout du côté où il cherchait alors, que vint l’information utile : ce fut du passé.       <br />
       Un beau jour, se promenant en rêvassant dans les ruines étranges du vieux laboratoire des bois, entre les paillasses dépareillées où il avait passé le meilleur de son enfance, il avait découvert un coffre de cadmium, apparemment intact. L’ayant fait ouvrir au chalumeau à plasma, il y trouva un vieux cahier à la couverture rouge maculée de cambouis, dont les pages jaunes et cassantes étaient toutes emplies de l’écriture serrée bien connue. Il l’emporta au Haut-lieu voisin, dont il avait demandé la direction depuis quelque temps et se plongea dans sa lecture. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de découvrir que ce texte n’était pas un recueil de notes techniques ou scientifiques, mais un appel ! Un appel adressé à lui-même, Hatzik ! Un appel qui venait … de l’avenir en passant par un passé lointain.        <br />
              <br />
       Boscione avertissait son disciple qu’il reviendrait bientôt sur Terre, par un passage de la Carrière où il avait jadis caché un important matériel d’expérience.  Il annonçait la date et l’heure de son arrivée :  21 juin 2352 (252 de la Nouvelle Ere).  Il demandait à Hatzik de venir l’attendre, avec une escorte armée, « car, écrivait-il, il est possible que les gens qui me suivent ne soient pas des amis ».         <br />
       Hatzik avait demandé l’aide de deux Chan-novices assez costauds, et, armé d’une antique Kalash, s’était posté avec eux au fond de la Carrière, près du puits où devait surgir l’ascenseur des translations. Mais – o surprise - ce n’était pas Boscione qui en était sorti. A sa place, un jeune couple d’amoureux montés sur un étrange dragon avait surgi d’un néant lumineux au dessus de la Carrière, et avaient été aussitôt propulsés au milieu des ballots de vieille paille que les paysans-Vics de la collurbe locale y entassaient. Moins chanceux, leur monture s’était assommée contre la paroi de calcaire, et avait sombré, ailes battantes et pattes en l’air…, avant de s’immobiliser, sa queue acérée agitée de soubresauts sinistres, probablement mort. Le passage lumineux s’était éteint. Les Jeunes s’étaient relevés et, sans un regard pour l’animal, s’étaient mis en marche dans la Frange.         <br />
              <br />
       Encore quelque peu ébahis de la céleste apparition, Hatzik et son escorte les avaient suivis mais quand des Frangins en embuscade leur avaient jeté des filets, ils n’étaient pas intervenus. Les jeunes gens avaient été maîtrisés, ceinturés et baillonnés, si rapidement qu’ils n’avaient pas esquissé le moindre geste de résistance. Hatzik et ses compagnons observaient la scène, cachés par un buisson de chardons géants. Ils avaient cependant suivi la petite colonne des Sauvages et de leurs prisonniers, prêts à les abattre s’ils faisaient mine d’attenter à la vie des jeunes gens, mais dès qu’ils eurent atteint l’orée de leur domaine, ceux-ci furent détachés, et les relations avec leurs « hôtes » s’améliorèrent rapidement. Un Frangin de statut plus élevé fit son apparition, et après quelques échanges de paroles, leur prodiga une chaleureuse accolade.        <br />
              <br />
       A ce spectacle, le jeune Chan retint ses compagnons. Il avait décidé d’attendre son heure : les nouveaux venus seraient certainement plus en sécurité chez les Frangins que dans la cohue d’un Haut-Lieu au début de l’été, quand toutes les tribus Ars de la région déferlent pour inscrire leurs gamins aux Etudes, et pour échanger des peaux et des babioles. Il fit signe à l’un des novices d’activer une Balise Observatrice. La machine, sous l’apparence d’un petit porc-épic noir et blanc, s’enfouit aussitôt dans la végétation et traçà, sous les herbes, un chemin agité vers le campement des Frangins . Elle ne cesserait plus d’envoyer au Haut-Lieu des infos audio et des vidéos de qualité sur les êtres quasi-angéliques venus de l’au-delà sur le dos d’un stupide dragon comestible.        <br />
              <br />
       De son côté, un informateur de la Frange apprit à Hatzik que le jeune Ange masculin s’était lui-même présenté comme le fils de Boscione. Il avait ajouté qu’il désirait se rendre sur les lieux qu’avait habité son père. La machine-hérisson confirma ce témoignage. Hatzik se demanda ce qu’un fils de Boscione venait faire là. Emilio avait-il été empêché ? Etait-il mort ?  Le message qu’il lui avait laissé dans le carnet rouge valait-il pour ce jeune homme ? Hatzik devait en avoir le cœur net. Il avait préparé précautionneusement leur rencontre dans la forêt. Le Frangin-complice leur avait une nuit transmis le message : il voulait inviter les Anges à se rendre au haut-lieu quand ils voudraient, pour discuter plus à l’aise. Ils avaient accepté, sans pour autant délaisser leurs hôtes forestiers. Hatzik les avait directement accueillis par une petite poterne dans l’enceinte sacrée, recommandant la plus grande discrétion aux frères acolytes. Un fait le frappa : le jeune Homme, qui disait s’appeler Sahul, ne ressemblait nullement à Boscione, sauf… par le regard brillant et profond, ce qui ne trompait pas. Hatzik l’embrassa sans hésitation, le saluant au nom d’une amitié de toujours. Il fut plus réservé avec la jeune dame, mais fut rapidement conquis par sa grâce et sa vivacité.       <br />
              <br />
       S’il subsistait un doute, il fut levé le lendemain, lorsque Hatzik courait tranquillement dans la gorge autour du haut-lieu, comme tous les matins. Un curieux nuage se forma au milieu de l’azur, et se changea rapidement en boule orageuse. Après l’éclair qui sillonna le ciel, le tonnerre ébranla le sol, et Hatzik crut devenir fou : la vibration grave se changeait en voix. Boscione, tel un Zeus antique, lui parlait, tonitruant,  du milieu même de l’orage.        <br />
       -Je viendrai bientôt, Hatzik ! Dis à Sahul que je réouvrirai la Porte dans moins de deux ans !!!       <br />
       Le Chan en était resté pantois, bien qu’il fût accoutumé à la plupart des manifestations chamaniques et des illusions fakiriques.       <br />
       -Oh, c’est bien Boscione, avait confirmé Sahul. Il doit encore disposer des systèmes de propagation dans son vieil Antre du Monde Intérieur…       <br />
       Hatzik avait demandé, et reçu toutes les explications qu’il souhaitait. Maintenant, il était sûr que Sahul était le fils de son mentor, et il comprenait aussi mieux sa présence insolite.       <br />
       -Vous comprenez, Hatzik, c’est un père formidable, mais nous préférons pour un moment rester hors de sa présence directe…        <br />
       -Je comprends, approuva Hatzik. Vous devez aussi faire votre place… au soleil. C’est la loi de la vie.        <br />
       -çà nous laisse en tout cas deux ans pour vivre sans tracas, avait soupiré Solaine.       <br />
              <br />
       Hatzik avait souri, sans leur livrer le fond de sa pensée : au point où il en était, Boscione pouvait certainement rouvrir la porte très rapidement, et les « deux ans » devaient plutôt être entendus comme un congé qu’il accordait aux Jeunes, pour qu’ils vivent ce qu’ils avaient à vivre. Mais il était tout-à-fait inutile de leur instiller cette idée, au fond mortifiante, puisqu’il s’agissait justement pour eux de prendre, seuls, leur envol, et de croire qu’ils en avaient l’initiative exclusive.       <br />
       -Voulez-vous venir avec moi sur les Iles ? avait-il gentiment proposé. Vous y serez reçus princièrement, et vous pourrez tout apprendre de la Terre.       <br />
       -Je crois que oui, avait répondu Sahul. Notre cure de vie sauvage est sympathique mais limitée. Et j’en ai un peu assez de réparer de vieux robots agricoles trayeurs de vaches.       <br />
       -Et moi de coudre des ailes volantes à partir de vieux sacs de blé, renchérit Solaine.       <br />
              <br />
       Hatzik n’était pas entièrement innocent en l’affaire : il avait besoin des jeunes Spationautes dans la sourde et implacable lutte qu’il menait pour le pouvoir dans l’ordre Chan, et au delà.  Mais ceci est une autre histoire.       <br />
              <br />
       Prisonnier à nouveau du Monde intérieur, Boscione s’était assez vite ressaisi.  Les ennemis ne lui laissaient d’ailleurs pas le temps de tergiverser : conscients que quelque chose d’anormal se passait dans l’Antre, les Chefs avaient ordonné l’assaut. Après un échange de coups de feu primitifs, au cours duquel Zgav avait été blessé à l’épaule et la carpe de Thiade explosée, le petit groupe était en très mauvaise posture. Boscione les conjura de résister le plus possible pour le couvrir,  et disparut dans son refuge. Il fouilla dans son arsenal expérimental et décida d’utiliser un translateur jusque là spécialement dédié à intervenir sur Terre trois siècles auparavant. L’appareillage, recadré et dûment relié aux systèmes actifs, déclencha une salve de « bulles  de silence » qui absorba quelques centaines de combattants ennemis. Boscione ignorait où ils étaient transportés, mais hélas pour eux, c’était très probablement dans le vide intersidéral, ou, au mieux, dans la chair vive d’un soleil, où ils étaient changés en particules houellbecquiennes avant même d’avoir réalisé ce qui leur arrivait.       <br />
              <br />
       Olnah et Gandril arrêtèrent le massacre et ordonnèrent le repli de l’autre côté du fleuve. Après tout, si Boscione ne décidait pas d’exploiter sa supériorité militaire, c’étaient encore eux les Gagnants. Enfin, eux, la Skoule et Ilnara (Volpol ne comptait plus : il semblait devenu un zombie glacial qui ne marchait que dans l’ombre de la puissante Thale).        <br />
       Ils négocièrent avec les deux femmes l’existence d’un gouvernement  commun de la Trinef (nom qui s’imposa pour nommer la créature résultant de l’accouplement de Terra XII, du M.I et de Gâ). I9ls y demandèrent un ministère paisible et on leur donna les jardins et les forêts à gérer.        <br />
              <br />
       Les Thales, bonnes techniciennes, épousèrent les technocs des deux autres « vaisseaux » et produisirent en même temps une toute nouvelle génération de futurs ouvriers et ingénieurs. Après quoi, leur penchant pour la pureté refit surface –chassez la nature, même contre-nature, elle revient par la fenêtre et au galop- et elles se remirent au clonage intensif, à l’ectogenèse et à la castration chimique. En trois générations, elles avaient détruit toute sexualité dans leur Ordre, et étaient redevenues plus pâlichonnes que jamais.  Il faut dire que l’éclairage des coursives techniques où elles vivaient ne brillait pas –c’est le cas de le dire- par sa teneur en infra-rouges.       <br />
              <br />
       Peu à peu, un modus-vivendi s’établit entre la Chefferie, les Thales et le territoire de Boscione où se réfugiaient de plus en plus de jeunes gens exaspérés par l’esprit de clocher des anciens Creusiens ou par la violence déflagrante des ex- Fourriéristes.  Ilnara –qui, restée Commanderesse de Terra XII régnait aussi de fait sur un Monde Intérieur délaissé par son époux- les accueillait, leur indiquait une cahute où s’installer, leur disait où aller pêcher la carpe et chasser le lapereau.         <br />
              <br />
       Il se forma ainsi lentement autour de l’Arbre un peuple de Tranquilles, qui ne réclamait qu’une chose de Boscione : qu’il leur enseignât quelques bribes de son immense savoir. Le vieil homme se laissait faire, se balançant sur son fauteuil à bascule tout en enlevant de temps en temps sa pipe pour énoncer quelque aphorisme savant, goulument noté par sa foule d’épigones-adorateurs.        <br />
              <br />
       Zgav et Thiade la Striche ne se plaisaient dans aucune des familles qui coalesçaient ainsi en réseaux communs, sans se soucier aucunement de la dérive spatiale de leur conglomérat de mondes artificiels.  Ils disparurent un jour sans laisser de traces. Bien plus tard Boscione apprit par un de ses disciples, la robe d’étude toute tachée de boue, que ces étranges personnes, devenues amants, menaient une vie de fortune dans le royaume secret des structures. Tels des loirs, ils avaient creusé de nouvelles galeries entre les planètes, des chemins hasardeux de bric et de broc entre les tuyaux et les croûtes rocheuses, des itinéraires encordés dans les courants marins les plus dangereux. Ils vivaient, entourés de marginaux et de rebelles en haillons, de trafics plus ou moins dénommables, et les Sécuraptors, réformés en  Animators par la diligente Carda Asdro – portée sur le conseil d’Ilnara au grade de Censora -, développaient d’incurables migraines à tenter de les incarcérer.        <br />
              <br />
       C’est ainsi que la vie continua, bien au chaud, en ignorant les avertissements des Thales-pilotes, qui annonçaient les signes avant-coureurs d’un amas galactique condensé, dans lequel la probabilité de présence de planètes habitables grandissait chaque jour-standard.        <br />
       -Tout le monde s’en fout, pleuraient Gamélia et Amélia, les Thales-navigatrices en charge du Trinave. Mais pourquoi, Sainte Mère ?       <br />
       -Mais, Chéries, parce que les humains sont heureux comme çà ! rétorqua la Skoule qui fumait depuis peu une petite pipe de choulcave (achetée au marché clandestin de Honshin-sud à une petite frangine qui arborait  les yeux de Thiade et le nez de Zgav).  Dès qu’ils ont reconstitué leurs quatre ordres et leurs Frangins parasites, les Humains se sentent parfaitement à l’aise.       <br />
       -Reconstitué leurs ordres ?  Qu’est-ce que çà veut dire ? demanda Gamélia, encore plus blanche et plate qu’une  longue limande laminée.        <br />
       -Ce serait trop long à vous expliquer, soupira la Skoule en aspirant voluptueusement une bouffée de la moisissure noble. Et elle se retourna vers la grande lucarne pour observer le Clair-de-Gâ.       <br />
       -Viens, Gamélia, tu fatigues la grande Mère.       <br />
              <br />
       Amélia, en revanche, arborait quelques couleurs aux joues, et chose étrange, quelques formes arrondies, assez bien réparties. Etait-ce la fréquentation régulière de l’horrible robhomme Grydian, dans la vaste salle de quart de la Creuse, qui avait eu cet effet ?  Elle semblait en tout cas bien pressée d’y retourner.       <br />
              <br />
       Mais tout n’était pas rentré dans les Ordres, ni même dans l’Ordre, loin de là. Beaucoup de petits détails continuaient de clocher ici et là. Par exemple, à hauteur de la coursive 8 de la Creuse, le Lac Puant abritait de plus en plus d’oiseaux. Sous le parquet de la Cabanne, la Cache, inviolée, bruissait de remugles bizarres. Roulée en boule sur la couchette, la PRESENCE semblait secouée de rire : personne n’avait encore réussi à percer son secret…       <br />
              <br />
       
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     <br style="clear:both;"/>
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      Extrait de l’Article “Terre” du Guide Spatial Officiel du D.I.E.U.       <br />
       Actualisé le 3 juin 251 n.e. (nouvelle ère, soit  2351 après JC.)       <br />
              <br />
       “Après les terribles guerres ethno-culturelles qui ont décimé l’humanité au XXIeme siècle, cette dernière s’est orientée vers un régime universel «métastable », c’est-à-dire employant l’énergie de ses propres antagonismes pour empêcher l’autodestruction collective. Avertis de l’impossibilité d’éradiquer leur haine fondamentale, les Humains ont choisi de s’entendre sur les règles à respecter dans un « combat  pacifique » sans fin. Ainsi, la population résidant sur Terre se partage-t-elle aujourd’hui (et depuis 101) en quatre Ordres souverains qui ont remplacé toutes les anciennes divisions nationales ou internationales, et règnent sur quatre espaces-temps se distribuant la surface de la planète bleue, et en constant –mais inoffensif- conflit homéostatique.        <br />
              <br />
       Ces quatre ordres sont :        <br />
              <br />
       -Les Mers, ou ordre des Médiateurs. Maîtres de la circulation des personnes, de signes et de marchandises, ils régissent l’économie monétaire (libellée en Universos) mais leur domaine physique se limite aux axes de déplacement (réseaux souterrains) et de transport d’information, à leurs locaux techniques, ateliers et laboratoires et aux magasins et hostelleries annexes (hortaxes), ainsi qu’aux postes de transfert des signaux. Du fond de leurs vastes hypogées, ils contrôlent les centrales d’énergie, et les usines souterraines fabriquant et modernisant en permanence les systèmes de transport et de communication. La majorité des Mers pratiquent la sélection génétique, et leur élite administrative promeut en son sein le clonage ectogénétique remplaçant la reproduction sexuée. Mais ils n’ont aucun droit d’interdire à leurs membres une autre morale, ni à fortiori de propager leur style d’existence aux autres espaces-temps ordinaux. Ils ne disposent que d’un recours limité à la propagande commerciale pour vendre leurs innovations techniques au reste de la population humaine.       <br />
              <br />
       -Les Ars, ou ordre des Hommes-nature. Ils ont la garde d’immenses espaces sauvages ouverts (les Ardoms) qui sillonnent la planète bleue. Seuls peuvent y pénétrer des individus se libérant des technologies industrielles, pour y vivre de cueillette, de pêche ou de chasse (augmentées d’un peu d’agriculture vivrière) ou s’y rencontrer en de romantiques combats d’honneur. Les Ars ont choisi de retrouver d’anciens et complexes systèmes de parenté clanique garantissant la séparation et la rencontre des fonctions féminines et masculines en sociétés semi-nomades. Ils en assument généralement les injustices et les rigueurs, tout comme ils affrontent la nature en un perpétuel défi.       <br />
              <br />
       -Les Vics, ou ordre des Collurbains. Ils représentent les peuples assemblés sur un lieu de vie sédentaire. Ils valorisent l’autonomie des productions solidaires et des modes de vie locaux, essentiellement centrés par la maison de la famille nucléaire dite “moderne” (pour référer à un mode supposé dominant il y a trois cent ans). La majorité de leurs besoins doivent être couverts par l’agripage entourant chaque collurbe, ainsi que par les artisans du Vic. Toutes leurs activités et leurs choix techniques doivent se plier à certaines règles d’économie d’énergie et de respect de l’environnement.        <br />
              <br />
       -Enfin, les Chans ou ordre des Conteurs ont la charge de l’enseignement, de l’enregistrement des savoirs et de la culture commune. Subvenant à leurs besoins dans des “hauts-lieux” disséminés sur les domaines Mer, Ar et Vic, ils pratiquent leur art dans les langues “maternelles” de chaque aire culturelle régionale, car il n’existe pas de langue universelle, hors du langage de commerce Mer, (l’amerangle standard). Ils sont chargés de transmettre la diversité de ces langues –considérée essentielle pour la créativité humaine- et du raffinement des cultures qui y correspondent. De manière discrète et mystérieuse, les Chans enseignent leur façon d’être de maîtres à disciples, recrutant ces derniers parmi des candidats issus des autres ordres.       <br />
              <br />
       Tout être humain naît dans l’un de ces Ordre-mondes, mais peut  décider d’en changer, en toute liberté, à l’issue du Voyage initiatique de deux ans qui l’introduit à l’âge adulte. A la fin de sa vie active, il peut à nouveau modifier son choix. Par ailleurs, le Voyage se prolonge d’un Service Humain de trois ans qui doit nécessairement s’effectuer dans un autre ordre que le sien, mais dont l’utilité concerne l’humanité : par exemple, la protection de l’espace naturel chez les Ars, l’accès plus équitable aux biens générés par les Mers, l’autonomie du mode de vie Vic, ou enfin la puissance spirituelle de la culture Chan. Cette volonté d’échange et d’ouverture permet un mouvement de population substantiel entre les ordres, mais on observe que des noyaux stables tendent à organiser ces derniers autour de leurs codes identitaires spécifiques.       <br />
              <br />
       Chaque ordre possède son gouvernement mondial (son pangov), élu par l’ensemble de sa population. Les Pangov sont souverains, et leur loi est autonome par rapport à celle des autres, mais cette loi est censée refléter au mieux le « principe fractal » selon lequel les façons d’être relevant des trois autres ordres doivent être assurées de pouvoir exister comme minorités, mais aussi comme inflexions du mode dominant. Par exemple, le mode de vie des Vics vivant en domaine Ar doit être respecté, de même qu’il doit exister une tendance « vicar » organisant l’existence civile dans les petites aggolmérations subsistant dans le domaine ar. Les légistes de chaque Pangov sont donc en contact, sur le base des procès engagés à partir de chacune des  quatre lois.       <br />
              <br />
        Les pangov dialoguent dans l’Assemblée Universelle (ASSU), organe de « rencontre » entre les composantes souveraines de l’humanité, et non pouvoir universel supérieur. L’ASSU ne dispose que d’une seule activité non délibérative : il assure la gestion du District Extraterritorial Universel, le DIEU, dont le siège terrestre se situe sur Pax Islands, une constellation d’îles artificielles flottant au milieu du Pacifique. Le DIEU –qui dispose de savoirs et de techniques indépendants de l’ordre MER- est responsable de l’organisation de voyages interstellaires habités (dans les planètes creuses, sortes de gigantesques vaisseaux terraformés). Il est chargé de redéployer la séparation interordinale –suspendue pendant les périples- sur toutes les planètes où l’humanité s’implante.       <br />
              <br />
       L’ASSU élit en son sein quatre hommes sages composant le Tétrapan, indépendant des Pangov. Les Tétrapanides, nommés à vie, se saisissent de toute question leur paraissant mettre en cause la constitution universelle. Aucun changement de celle-ci n’est possible sans leur accord unanime. Leur « conversation » est de fait l’instance suprême de la politique planétaire, bien que leurs « conseils » ne prennent force de loi que si les Pangovs les confirment, ce qui peut allonger considérablement le temps de la décision.       <br />
              <br />
       A la question -fréquemment posée par les enfants nés en voyage stellaire- de savoir s’il existe d’autres ordres humains sur Terre, la réponse officielle est : « Non ». L’honnêteté nous oblige cependant à mentionner l’existence de personnes non-recensées par le Tétrapan. La coutume veut que, survivant généralement dans les zones interordinales surnommées « franges », ces gens sans foi ni loi soient affublés du sobriquet de « frangins » (« fringers » en Amérangle standard). Mais cette étiquette unique, souvent méprisante et raciste, ne signifie pas que les intéressés s’y reconnaissent. Considérés de leur propre point de vue, les Frangins constituent plutôt une infinité de groupes, bandes ou nations, tous différents les uns des autres.       <br />
              <br />
       
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     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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   <title>Le cycle de l'Ancien-Futur</title>
   <pubDate>Fri, 19 Jun 2009 22:00:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>denis duclos</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Le cycle de l'ancien futur : Guama et ses îles]]></dc:subject>
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   Au large des Antilles "du vent" se trouve une zone de courants forts et troubles. Il est possible qu'au milieu des brumes et des vents tourbillonnants en toute saison se dévoilent de mystérieuses îles, qu'aucune carte ne mentionne, comme si un interdit frappait marins et cartographes. Les satellites ne nous signalent rien, pas plus que les radars ou les balises GPS. L'analyse des fonds océaniques ignore la possibilité d'une île (comme dirait Houellebecq). En tout cas quelque chose émergeait encore du néant au milieu du XXe siècle, au dire de plaisanciers plus ou moins émêchés. Et puis nous disposons de témoignages cruciaux, bien étayés. Les mémoires d'Augustin Coriac -sans doute rédigés à la fin du XIXe siècle- nous décrivent en détail la vie agitée d'un archipel entier nommé GUAMA. D'ailleurs, le lecteur pourra en témoigner : il faudrait bien de l'imagination pour rendre avec autant de précision les nombreuses aventures vécues par Augustin parcourant ces îles aux côtés de personnages hauts en couleur. Cinq tomes attendent une lecture enfiévrée. Ils sont libres d'accès et reproductibles aux conditions ordinaires du respect du droit de l'auteur, et en mentionnant l'adresse électronique du site d'origine. Un don de la part des enthousiastes est tout à fait possible, en utilisant paypal (voir mode d'emploi), dont le montant est à leur convenance. Bonne aventure sur Guama... post scriptum : le texte que l'on va lire est issu de la série d'ouvrages déjà publiés par Denis Duclos aux éditions Payot-Rivage sous le titre : le cycle de Longwor, et dont l'auteur a légalement repris les droits. Il est également en cours de traduction en langue anglaise.     <div>
      
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     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">L'anthropologue Denis Duclos est aussi romancier : il écrit des récits d'anticipation, des romans épiques situés dans un espace-temps imaginaire, des romans policiers et burlesques. </div>
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